The Project Gutenberg EBook of La Daniella, Vol. I., by George Sand This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: La Daniella, Vol. I. Author: George Sand Release Date: November 1, 2004 [EBook #13917] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DANIELLA, VOL. I. *** Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) George Sand LA DANIELLA INTRODUCTION I Ce que nous allons transcrire sera, pour le lecteur, un roman et un voyage, soit un voyage pendant un roman, soit un roman durant un voyage. Pour nous, c'est une histoire reelle; car c'est le recit, ecrit par lui-meme, d'une demi-annee de la vie d'un de nos amis: annee pleine d'emotions, qui mit en relief et en activite toutes les facultes de son ame et toute l'individualite de son caractere. Jusque-la, Jean Valreg (c'est le pseudonyme qu'il a choisi lui-meme) n'etait connu ni de lui ni des autres. Il avait eu l'existence la plus sage et la plus calme qu'il soit possible d'avoir, au temps ou nous vivons. Des circonstances inattendues et romanesques developperent tout a coup en lui une passion et une volonte dont ses amis ne le croyaient pas susceptible. C'est par cet imprevu de ses idees et de sa conduite que son recit, sous forme de journal, offre quelque interet. Ses impressions de voyage ne presentent rien de bien nouveau; elles n'ont que le merite d'une sincerite absolue et d'une certaine independance d'esprit. Mais nous devons nous abstenir de toute reflexion preliminaire sur son travail: ce serait le deflorer. Nous nous bornerons a quelques details sur l'auteur lui-meme, tel que nous le connaissions avant qu'il se revelat, par son propre recit, d'une maniere complete. J.V. (soit Jean Valreg, puisqu'il a pris ce nom qui conserve les initiales du sien) est le fils d'un de nos plus anciens amis, mort, il y a une douzaine d'annees, au fond de notre province. Valreg pere etait avocat. C'etait un honnete homme et un homme aimable. Son instruction etait serieuse et sa conscience delicate; mais, comme beaucoup de nos concitoyens du Berry, il manquait d'activite. Il laissa, pour toute fortune, a ses deux enfants, vingt mille francs a partager. En province, c'est de quoi vivre sans rien faire. Partout, c'est de quoi acquerir l'education necessaire a une profession liberale, ou fonder un petit commerce. Les amis de M. Valreg n'avaient donc pas a se preoccuper du sort de ses enfants, qui, d'ailleurs, ne restaient pas sans protection. Leur mere etait morte jeune; mais ils avaient des oncles et des tantes, honnetes gens aussi, et pleins de sollicitude pour eux. Pour ma part, je les avais entierement perdus de vue depuis longtemps, lorsqu'un matin on m'annonca M. Jean Valreg. Je vis entrer un garcon d'une vingtaine d'annees dont la taille et la figure n'avaient, au premier abord, rien de remarquable. Il etait timide, mais plutot reserve que gauche, et, voulant le mettre a l'aise, j'y parvins tres-vite en m'abstenant de l'examiner et en me bornant a le questionner. --Je me souviens de vous avoir vu souvent quand vous etiez un enfant, lui dis-je; est-ce que vous vous souvenez de moi? --C'est parce que je m'en souviens tres-bien, repondit-il, que je me permets de venir vous voir. --Vous me faites plaisir: j'aimais beaucoup et j'estimais infiniment votre pere. --_Ton pere_! reprit-il avec un abandon qui me gagna le coeur tout de suite. Autrefois, vous me disiez _tu_, et je suis encore un enfant. --Soit! ton pauvre pere t'a quitte bien jeune! Par qui as-tu ete eleve depuis? --Je n'ai pas ete eleve du tout. Deux tantes se disputerent ma soeur... --Qui est mariee, sans doute? --Helas, non! Elle est morte. Je suis seul au monde depuis l'age de douze ans; car c'est etre seul que d'etre eleve par un pretre. --Par un pretre? Ah! oui, je me souviens, ton pere avait un frere cure de campagne; je l'ai vu deux ou trois fois: il m'a paru etre un excellent homme. Ne t'a-t-il pas eleve avec tendresse? --Physiquement, oui; moralement, le mieux qu'il a pu, prechant d'exemple; mais, intellectuellement, d'aucune facon. Absorbe par ses devoirs personnels, ayant, sur toutes choses, et meme sur la religion et la charite, des tendances toutes positives, comme on pouvait les attendre d'un homme qui avait quitte la charrue pour le seminaire; il m'a recommande le travail sans me diriger vers aucun travail, et j'ai passe dix ans pres de lui sans recevoir d'autre instruction que celle des livres qu'il m'a plu de lire. --Avais-tu de bons livres, au moins? --Oui. Mon pere lui ayant confie par testament sa bibliotheque pour m'etre transmise a ma majorite, j'ai pu lire quelques bons ouvrages, et, bien que tous ne fussent pas orthodoxes, jamais ce bon cure ne s'est avise de se placer entre moi et ce qu'il considerait comme ma propriete. --Comment se fait-il qu'il ne t'ait pas mis au college? --Eleve par mon pere, qui avait resolu de m'instruire lui-meme et qui m'avait donne les seules notions d'etudes classiques que j'ai recues, j'eprouvais pour le college une antipathie que mon bon oncle ne voulut pas meme essayer de vaincre. Il disait, je m'en souviens, en me prenant chez lui, que ce serait autant d'epargne sur mon petit avoir, et que je serais bien aise, c'etait son mot, de retrouver mon revenu capitalise a ma majorite. "D'ailleurs, ajoutait-il, puisque l'idee de mon frere etait de l'elever a la maison, je dois me conformer a son desir, et je sais bien assez de latin pour lui enseigner ce qu'il en faut savoir." Mon brave oncle avait cette intention; mais le temps lui manqua toujours, et, quand il rentrait, fatigue de ses courses, j'avoue que je ne le tourmentais pas pour me donner des lecons. Il s'assoupissait apres souper dans son fauteuil, pendant que je lisais, a l'autre bout de la cheminee, Platon, Leibnitz ou Rousseau; quelquefois Walter Scott ou Shakspeare, ou encore Byron ou Goethe, sans qu'il me demandat quel livre j'avais entre les mains. Me voyant tranquille, recueilli, et studieux a ma maniere, heureux et sans mauvaises passions, il s'est imagine que cette absence de vices et de travers etait son ouvrage, et que n'etre ni mechant, ni importun, ni nuisible, suffisait pour etre agreable a Dieu et aux hommes. --De telle sorte que tu penses n'avoir aucune grande qualite, aucune grande faculte developpee, faute d'une direction eclairee ou d'une sollicitude assidue? --Cela est certain, repondit le jeune garcon avec une singuliere tranquillite. Pourtant, je serais un miserable ingrat si je me plaignais de mon oncle. Il a fait pour moi tout ce qu'il s'est avise de faire et ce qu'il a juge le meilleur. Sa vieille servante a eu des soins si maternels pour ma sante, ma proprete, mon bien-etre; elle et lui ont si bien assure le charme de mes loisirs, en prevenant tous mes besoins; une telle habitude de silence, d'ordre et de douceur regnait autour de moi lorsque mon oncle s'absentait pour les soins de son ministere, qu'il n'aurait pas eu de motifs pour s'inquieter de moi. Chaque jour, songeant au triple depot qui lui etait confie, ma vie, mon ame et ma bourse, il me faisait trois questions: "Tu n'es pas malade? Tu ne perds pas ton temps? Tu n'as pas besoin de quelque argent?" Et, comme je repondais invariablement _non_, a ces trois interrogations, il s'endormait tranquille. --Ainsi, repris-je, tu ne te plains de personne; mais tout a l'heure tu avais sur les levres, comme par reticence, une sorte de plainte contre toi-meme. --Je ne suis ni content ni mecontent de ce que je suis. N'ayant ete pousse dans aucune direction, je ne peux pas valoir grand'chose, et, si je me suis permis de vous parler de moi, c'est qu'il faut bien que je m'excuse de la visite que j'ai ose vous faire. --Ta visite m'est agreable, ton nom m'est cher, et tu m'interesses par toi-meme, bien que je ne penetre pas encore beaucoup ton caractere et tes idees. --C'est qu'il n'y a rien a penetrer du tout, dit le jeune homme avec un sourire plutot enjoue que melancolique. Je suis un etre tout a fait nul et insignifiant, je le sais; car, depuis quelque temps, je commencais a me lasser de mon bonheur et a reconnaitre que je n'y avais aucun droit; voila pourquoi, des que l'heure de ma majorite a sonne, j'ai demande a mon oncle la permission d'aller voir Paris, et, lui faisant part de mes projets, j'ai obtenu son assentiment. --Et quels sont tes projets? Peut-on t'aider a les realiser? --Je l'ignore. Je ne sais si l'on peut etre utile a ceux qui ne sont bons a rien; et il est possible que je sois de ceux-la. Dans ce cas, vous pouvez me renvoyer planter mes choux, puisque, par malheur, je possede assez de choux pour en vivre. --Pourquoi par malheur? --Parce que j'ai herite de la part de ma pauvre petite soeur, et que me voila, depuis quelques jours de majorite, a la tete de vingt mille francs. En parlant ainsi avec simplicite et resignation, Valreg se detourna, et je crus voir qu'il cachait une grosse larme venue tout a coup au souvenir de sa jeune soeur. --Tu l'aimais beaucoup? lui dis-je. --Plus que tout au monde, repondit-il. J'etais son protecteur; je me figurais etre son pere, parce que j'avais quatre ans de plus qu'elle. Elle etait jolie, intelligente, et elle m'adorait. Elle demeurait a trois lieues du presbytere de mon oncle, et, tous les dimanches, on me permettait d'aller la voir. Un jour, je trouvai un cercueil sur la porte de sa maison. Elle etait morte sans que j'eusse appris qu'elle etait malade. Dans nos campagnes sans chemins et sans mouvement, vous savez, trois lieues, c'est une distance. Cet evenement eut beaucoup d'influence sur ma vie et sur mon caractere, deja ebranle par la mort de mon pere. Je perdis toute gaiete. Je ne fus pas console ou fortifie par une tendresse delicate ou intelligente. Mon oncle me disait qu'il etait ridicule de pleurer, parce que notre Juliette etait au ciel et plus a envier qu'a plaindre. Je n'en doutais pas; mais cela ne m'enseignait pas le moyen de vivre sans affection, sans interet et sans but. Bref, je restai longtemps taciturne et accable, et, j'ai beau faire, je me sens toujours melancolique et porte a l'indolence. --Cette indolence est-elle le resultat de tes reflexions sur le neant de la vie, ou un etat de langueur physique? Je te trouve pale, et tu parais plus age que tu ne l'es. Es-tu d'une bonne sante? --Je n'ai jamais ete malade, et j'ai physiquement de l'activite. Je suis un marcheur infatigable; j'aimerais peut-etre les voyages; mais mon malheur est de ne pas bien savoir ce que j'aime, car je ne me connais point, et je suis paresseux a m'interroger. --Tu me parlais cependant de tes projets: donc, tu n'as pas quitte ta province et tu n'es pas venu a Paris sans avoir quelque desir ou quelque resolution d'utiliser ta vie? --Utiliser ma vie! dit le jeune homme apres un moment de silence; oui, voila bien le fond de ma pensee. J'ai besoin que vous me disiez qu'un homme n'a pas le droit de vivre pour lui seul. C'est pour que vous me disiez cela que je suis ici; et, quand vous me l'aurez bien fait comprendre et sentir, je chercherai a quoi je suis propre, si toutefois je suis propre a quelque chose. --Voila ce qu'il ne faut jamais revoquer en doute. Si tu es bien penetre de l'idee du devoir, tu dois te dire qu'il n'y a d'incapables que ceux qui veulent l'etre. Nous causames ensemble une demi-heure, et je trouvai en lui une grande docilite de coeur et d'esprit. Je le regardais avec attention, et je remarquais la delicate et penetrante beaute de sa figure. Plutot petit que grand, brun jusqu'a en etre jaune, un peu trop inculte de chevelure, et deja pourvu d'une moustache tres-noire, il offrait, au premier aspect, quelque chose de sombre, de neglige ou de maladif; mais un doux sourire illuminait parfois cette figure bilieuse, et des eclairs de vive sensibilite donnaient a ses yeux, un peu petits et enfonces, un rayonnement extraordinaire. Ce n'etaient la ni le sourire, ni le regard d'une jeunesse avortee et infructueuse. Il y avait, dans la simplicite de son elocution, une nettete douce et comme une habitude de distinction qui ne sentaient pas trop le village. Enfin, bien qu'en effet il ne sut peut-etre rien, il n'etait etranger a rien, et me paraissait apte et prompt a tout comprendre. --Vous avez raison, me dit-il en me quittant; mieux vaudrait le suicide reel que le suicide de l'ame par nonchalance et par poltronnerie. Je manque d'un grand desir de vivre; mais je ne suis pourtant pas degoute maladivement de la vie, et je sens que, ne voulant pas m'en debarrasser, je dois l'utiliser selon mes forces. Le scepticisme du siecle etait venu me blesser jusqu'au fond de nos campagnes. Je m'etais dit que, entre l'ambition des vanites de la vie et le mepris de toute activite, il n'y avait peut-etre plus de milieu pour les enfants de ce temps-ci. Vous me dites qu'il y en a encore. Eh bien, je chercherai, je reflechirai, et, quand, avec cette esperance, je me serai de nouveau consulte, je reviendrai vous voir. Il passa cependant six mois a Paris sans prendre aucun parti et sans vouloir me reparler de lui-meme. Il venait souvent chez nous, il etait de la famille; il nous aimait et nous l'aimions; car nous avions promptement decouvert en lui des qualites essentielles, une grande droiture, de la discretion et de la fierte, de la delicatesse dans tous les sentiments et dans toutes les idees, enfin quelque chose de calme, de sage et de pur, je ne dirai pas au-dessus de son age, car cet age devrait etre, dans les conditions normales de la vie, une sereine eclosion de ce que nous avons de meilleur dans l'ame, mais au-dessus de ce que l'on pouvait attendre d'un enfant livre de si bonne heure a sa propre impulsion. Ce qui me frappait particulierement chez Jean Valreg, c'etait une modestie serieuse et reelle. Cette premiere jeunesse est presque toujours presomptueuse par instinct ou par reflexion. Elle a des ambitions egoistes ou genereuses qui lui font illusion sur ses propres forces. Chez notre jeune ami, je remarquais une defiance de lui-meme qui ne prenait pas sa source, comme je l'avais craint d'abord, dans une apathie de temperament, mais bien dans une candeur de bon sens et de bon gout. Je ne pourrais pourtant pas dire que ce charmant garcon repondit parfaitement au desir que j'avais de le bien diriger. Il restait melancolique et indecis. Cette maniere d'etre donnait un grand attrait a son commerce. Sa personnalite ne se mettant jamais en travers de celle des autres, il se laissait doucement entrainer, en apparence, a leur gaiete ou a leur raison, mais je voyais bien qu'il gardait, par devers lui, une appreciation un peu triste et desillusionnee des hommes et des choses, et je le trouvais trop jeune pour s'abandonner au desenchantement avant que l'experience lui eut donne le droit de le faire. Je le plaignais de n'etre ni amoureux, ni enthousiaste, ni ambitieux. Il me semblait qu'il avait trop de jugement et pas assez d'emotion, et j'etais tente de lui conseiller quelque folie, plutot que de le voir rester ainsi en dehors de toutes choses, et comme qui dirait en dehors de lui-meme. Enfin, il se decida a me reparler de son avenir; et, comme il etait d'ordinaire tres-peu expansif sur son propre compte, j'eus a refaire connaissance avec lui dans une seconde explication directe, bien que je l'eusse vu tres-souvent depuis la premiere. Dans ce court espace de quelques mois, il s'etait fait en lui certains changements exterieurs qui semblaient reveler des modifications interieures plus importantes. Il s'etait promptement mis a l'unisson de la societe parisienne par sa toilette plus soignee et ses manieres plus aisees. Il s'etait habille et coiffe comme tout le monde; et cela, soit dit en passant, le rendait tres-joli garcon, sa figure ayant deja par elle-meme un charme remarquable. Il avait pris de l'usage et de l'aisance. Son air et son langage annoncaient une grande facilite a effacer les angles de son individualite au contact des choses exterieures. Je m'attendais donc a le trouver un peu rattache a ces choses, et je fus etonne d'apprendre de lui qu'il s'en etait, au contraire, detache davantage. II --Non, me dit-il, je ne saurais m'enivrer de ce qui enivre la jeunesse de mon temps; et, si je ne decouvre pas quelque chose qui me reveille et me passionne, je n'aurai pas de jeunesse. Ne me croyez pas lache pour cela; mettez-vous a ma place, et vous me jugerez avec indulgence. Vous appartenez a une generation eclose au souffle d'idees genereuses. Quand vous aviez l'age que j'ai maintenant, vous viviez d'un souffle d'avenir social, d'un reve de progres immediat et rapide qu'a la revolution de juillet, vous crutes pret a voir realiser. Vos idees furent refoulees, persecutees, vos esperances dejouees par le fait; mais elles ne furent point etouffees pour cela, et la lutte continua jusqu'en fevrier 1848, moment de vertige ou une explosion nouvelle vous fit retrouver la jeunesse et la foi. Tout ce qui s'est passe depuis n'a pu vous les faire perdre. Vous et vos amis, vous avez pris l'habitude de croire et d'attendre; vous serez toujours jeunes, puisque vous l'etes encore a cinquante ans. On peut dire que le pli en est pris, et que votre experience du passe vous donne le droit de compter sur l'avenir. Mais nous, enfants de vingt ans, notre emotion a suivi la marche contraire. Notre esprit a ouvert ses ailes pour la premiere fois, au soleil de la Republique; et tout aussitot les ailes sont tombees, le soleil s'est voile. J'avais treize ans, moi, quand on me dit: "Le passe n'existe plus, une nouvelle ere commence; la liberte n'est pas un vain mot, les hommes sont murs pour ce beau reve; tu vas avoir l'existence noble et digne que tes peres n'avaient fait qu'entrevoir, tu es plus que l'_egal_, tu es le _frere_ de tous tes semblables." --Est-ce ton oncle le cure qui te parlait de la sorte? --Non, certes. Mon oncle le cure, qui n'avait pas peur pour sa vie (c'est un homme brave et resolu), avait peur pour son petit avoir, pour son traitement, pour son champ, pour son mobilier, pour son cheval. Il avait horreur du changement, et, sans avoir ni ennemis ni persecuteurs, il revait avec effroi le retour de 93. "Quant a moi, je lisais les journaux, les proclamations, et j'entendais parler. Je buvais l'esperance par tous mes sens, par tous mes pores, et j'eus deux ou trois mois d'enfance enthousiaste qui furent ma seule, ma veritable jeunesse. "Puis vinrent les journees de juin, qui apporterent l'epouvante et la colere jusqu'au fond de nos campagnes. Les paysans voyaient des bandits et des incendiaires dans tous les passants; on leur courait sus, et mon pauvre oncle, si humain et si charitable, avait peur des mendiants et leur fermait sa porte. Je compris que la haine avait devore les semences de fraternite avant qu'elles eussent eu le temps de germer; mon ame se resserra et mon coeur contriste n'eut plus d'illusions. Tout se resuma pour moi dans ce mot: Les hommes n'etaient pas murs! Alors je tachai de vivre avec cette pensee morne et lourde: La verite sociale n'est pas revelee. Les societes en sont encore a vouloir inaugurer son regne par la force, et chaque nouvelle experience demontre que la forme materielle est un element sans duree et qui passe d'un camp a l'autre comme une graine emportee par le vent. La vraie force, la foi, n'est pas nee... elle ne naitra peut-etre pas de mon temps. Ma jeunesse ne verra que des jours mauvais, mon age mur, que des temps de positivisme. Pourquoi donc, helas! ai-je fait un beau reve et salue une aurore qui ne devait pas avoir de lendemain? Mieux eut valu vivre si loin de ces choses, que le bruit n'en fut pas venu jusqu'a moi; mieux eut valu naitre et mourir dans la pesante somnolence de ces gens de campagne qu'un changement quelconque trouble pendant un instant, et qui retombent avec joie dans les liens de l'habitude, sous le joug du passe. "Telle fut la reverie douloureuse de mes annees d'adolescence, augmentee des douleurs particulieres que je vous ai racontees. "Aujourd'hui, j'arrive dans une societe rapidement transformee par des evenements imprevus, poussee en avant d'une part, rejetee en arriere de l'autre, aux prises avec des fascinations etranges, avec une pensee enigmatique a bien des egards, comme le sera toujours une pensee individuelle imposee aux masses. Je ne songe point ici a vous parler politique: les inductions qui s'appuient sur des eventualites de fait sont les plus vaines de toutes. Je me borne a chercher, dans l'avenir, une situation morale quelconque, a laquelle je puisse me rattacher, et, en regardant celle qui m'environne, je ne trouve pas ma place dans ces interets nouveaux qui captivent l'attention et la volonte des hommes de mon temps. --Voyons, lui dis-je, j'ai tres-bien compris tout ce qui t'a rendu triste comme te voila. Cette tristesse, loin de me sembler coupable, me donne une meilleure opinion de toi; mais il est temps d'en sortir, je ne dirai pas par un effort de ta volonte (il n'y a pas de volonte possible sans un but arrete), mais par un plus grand examen de cette societe actuelle que tu ne connais pas assez pour avoir le droit d'en desesperer. --Je n'en desespere pas, repondit-il; mais je la connais ou je la devine assez, je vous jure, pour etre certain qu'il faut y vivre enivre ou desenchante. Ce milieu paisible, raisonnable, patient, ces humbles et bonnes existences d'autrefois, que me retrace le souvenir de ma propre enfance dans la famille bourgeoise; cette honnete et honorable mediocrite ou l'on pouvait se tenir sans grands efforts et sans grands combats, n'existent plus. Les idees ont ete trop loin pour que la vie de menage ou de clocher soit supportable. Il y a dix ans, je me le rappelle bien, on avait encore un esprit d'association dans les sentiments, des volontes en commun, des desirs ou des regrets dont on pouvait s'entretenir a plusieurs. Rien de semblable depuis que chaque parti social ou politique s'est subdivise en nuances infinies. Cette fievre de discussion qui a deborde les premiers jours de la Republique, n'a pas eu le temps d'eclaircir des problemes qui portaient la lumiere dans leurs flancs, mais qui, faute d'aboutir, ont laisse des tenebres derriere eus, pour la plupart des hommes de cette generation. Quelques esprits d'elite travaillent toujours a elucider les grandes questions de la vie morale et intellectuelle; mais les masses n'eprouvent que le degout et la lassitude de tout travail de reflexion. On n'ose plus parler de rien de ce qui est au dela de l'horizon des interets materiels, et cela, non pas tant a cause des polices ombrageuses que par crainte de la discussion amere ou oiseuse, de l'ennui ou de la mesintelligence que soulevent maintenant ces problemes. La mort se fait presque au sein meme des familles les mieux unies; on evite d'approfondir les questions serieuses, par crainte de se blesser les uns les autres. On n'existe donc plus qu'a la surface, et, pour quiconque sent le besoin de l'expansion et de la confiance, quelque chose de lourd comme le plomb et de froid comme la glace est repandu dans l'atmosphere, a quelque etage de la societe que l'on se place pour respirer. --Cela est certain; mais l'humanite ne meurt pas, et, quand sa vie semble s'eteindre d'un cote, elle se reveille de l'autre. Cette societe, engourdie quant a la discussion de ses interets moraux, est en grand travail sur d'autres points. Elle cherche, dans la science appliquee a l'industrie, le _royaume de la terre_, et elle est train de le conquerir. --Voila ce dont je me plains precisement! Elle ne se soucie plus du royaume du ciel, c'est-a-dire de la vie de sentiment. Elle a des entrailles de fer et de cuivre comme une machine. La grande parole, l'_homme ne vit pas seulement de pain_, est vide de sens pour elle et pour la jeune generation, qu'elle eleve dans le materialisme des interets et l'atheisme du coeur. Pour moi qui suis ne contemplatif, je me sens isole, perdu, depouille au sein de ce travail, ou je n'ai rien a recueillir; car je n'ai pas tous ces besoins de bien-etre que tant de millions de bras s'acharnent a satisfaire. Je n'ai ni plus faim ni plus soif qu'il ne convient a un homme ordinaire, et je ne vois pas la necessite d'augmenter ma fortune pour jouir d'un luxe dont je ne saurais absolument que faire. Je demanderais tout simplement un peu d'aise morale et de jouissance intellectuelle, un peu d'amour et d'honneur; et ce sont la des choses dont le genre humain n'a plus l'air de se soucier. Croyez-vous donc que tous ces grands frais de savoir, d'invention et d'activite par lesquels le present montre sa richesse et manifeste sa puissance, le rendront plus heureux et plus fort? Moi, j'en doute. Je ne vois pas la vraie civilisation dans le progres des machines et dans la decouverte des procedes. Le jour ou j'apprendrais que toute chaumiere est devenue un palais, je plaindrais la race humaine si ce palais n'abritait que des coeurs de pierre. --Tu as raison, et tu as tort. Si tu prends le palais rempli de vices et de lachetes pour le but du travail humain, je suis de ton avis; mais, si tu vois le bien-etre general comme un chemin necessaire pour arriver a la sante intellectuelle et a l'eclosion des grandes verites morales, tu ne maudiras plus cette fievre de progres materiel qui tend a delivrer l'homme des antiques servitudes de l'ignorance et de la misere. Pour etre sage, tu devrais conclure ceci: que les idees ne peuvent pas plus se passer des faits que les faits des idees. L'ideal serait sans doute de faire marcher simultanement les moyens et le but; mais nous n'en sommes pas la, et tu te plains d'etre ne cent ans trop tot. J'avoue que j'ai eu souvent envie de m'en plaindre aussi pour mon compte; mais ce sont la des desespoirs trop sublimes dont nous n'avons pas le droit d'entretenir nos semblables, sous peine d'etre fort ridicules. --J'en conviens, dit Jean Valreg apres avoir un peu reve. Je suis un plus grand ambitieux que ces vulgaires ambitieux que j'accuse. Mais il faut conclure. Je ne me sens pas ne industriel, je n'entends rien aux affaires. Les sciences exactes ne m'attirent pas. Je n'ai pas ete a meme de faire des etudes classiques. Je suis un reveur; donc, je suis un artiste ou un poete. C'est de ma vocation que je veux vous parler; car, vous le voyez, je suis fixe. "J'ignore si j'ai des dispositions pour un art quelconque; il y en a un pour lequel j'ai de l'amour. C'est la peinture. Je vous raconterai plus tard comment ce gout m'est venu, si cela vous interesse. Mais cela ne prouvera rien; je n'ai peut-etre pas la moindre aptitude, et, dans tous les cas, je suis d'une ignorance primitive, absolue. Je vais essayer d'apprendre ce qui peut etre enseigne. J'irai dans l'atelier de quelque maitre. Je me ferai d'abord esclave du metier, et, quand j'en tiendrai un peu les procedes, je lacherai la bride a mes instincts. Alors, vous me jugerez, et, si j'ai quelque talent, je ferai des efforts pour en avoir davantage. Sinon, j'accepterai ma nullite avec une resignation complete, et peut-etre avec une certaine joie. --Aie! m'ecriai-je, voici le fond de paresse ou d'apathie qui reparait. --Vous croyez? --Oui! pourquoi se rejouir d'etre nul? --Parce qu'il me semble que le talent impose des devoirs immenses, et que j'aurais plutot le gout des humbles devoirs. C'est si peu la paresse qui me conseille, que, si je trouvais a m'employer honorablement au service d'une grande intelligence, je me sentirais fort heureux d'avoir a jouir de sa gloire sans en porter le fardeau. Avoir tout juste assez d'ame pour savourer la grandeur des autres, pour la sentir vivre au dedans de soi, sans etre force par la nature a la manifester avec eclat, c'est un etat delicieux que j'ambitionne; c'est mon reve de douce mediocrite que je caresse: la mediocrite de condition, avec l'elevation du coeur et de la pensee, l'expansion dans l'intimite, la foi a quelque chose d'immortel et a quelqu'un de vivant. Suis-je donc si coupable a vos yeux, de vouloir apprendre pour comprendre, et de ne rien desirer de plus? --A la bonne heure! Essaye! Je ne crois pas que cette modestie t'empeche d'acquerir du talent, si tu dois en avoir. Il faudra pourtant songer a apprendre assez pour faire au moins de cette peinture un petit metier; car, avec tes mille francs de rente... --Douze cents francs! Mon revenu capitalise depuis dix ans par mon oncle, a porte mon revenu a ce chiffre respectable de cent francs par mois. Mais je me suis bien apercu, depuis que je vis a Paris, que, par le temps qui court, il est impossible de mener avec cela la vie de loisir et de liberte. Il faudrait le double et beaucoup d'ordre. La question est d'acquerir l'un et de me procurer l'autre, non pas pour mener cette vie de fils de famille que je ne convoite pas, mais pour payer le materiel de mon apprentissage, qui est dispendieux, je le sais. --Que feras-tu donc, je ne dis pas pour avoir une rigoureuse economie, cela depend de toi, mais pour gagner cent francs par mois, en sus de ta rente, sans renoncer a la peinture, qui, pendant trois ou quatre ans au moins, ne te rapportera rien et te coutera beaucoup? --Je ne sais pas, je chercherai! Si j'ai besoin de votre conseil et de votre recommandation, je viendrai vous les demander. Deux mois apres, Jean Valreg etait violon dans l'orchestre d'un petit theatre lyrique. Il etait bon musicien et jouait assez bien pour faire convenablement sa partie. Il ne s'etait jamais vante de ce talent, que nous ne lui supposions pas. --J'ai pris ce parti sans consulter personne, me dit-il; on eut essaye de m'en detourner; et vous-meme... --Je t'eusse dit ce qui doit etre vrai: c'est qu'avec les repetitions du matin et les representations du soir, il ne te reste guere de temps pour etudier la peinture. Mais peut-etre as-tu renonce a la peinture? peut-etre preferes-tu maintenant la musique? --Non, dit-il, je prefere toujours la peinture. --Mais ou diable avais-tu appris la musique? --Cela s'apprend tout seul, avec de la patience! J'en ai beaucoup! --Pourquoi ne pas te perfectionner dans cet art-la, puisque tu as un si bon commencement? --La musique met trop l'individu en vue du public. Perdu dans mon orchestre, je n'attirerai jamais l'attention de personne; mais, le jour ou je serais un virtuose distingue, il faudrait me produire et me montrer; cela me generait. Il me faut un etat qui me laisse libre de ma personne. Si je fais de la mauvaise peinture, on ne me sifflera pas pour cela. Si j'en fais d'excellente, on ne m'applaudira pas quand je passerai dans la rue; tandis que le virtuose est toujours sur un pilori ou sur un piedestal. C'est une situation hors nature, et qu'il faut avoir acceptee de la destinee comme une fatalite, ou de la Providence comme un devoir, pour n'y pas devenir fou. --Enfin, tu as du temps de reste pour l'atelier? --Peu, mais j'en ai. Mon apprentissage durera plus longtemps que si j'avais toutes mes heures disponibles; mais il est possible maintenant; tandis que, sans cette ressource de mon violon, il ne l'etait pas du tout. J'aurais pu, il est vrai, disposer de mon capital, sauf a n'avoir pas un morceau de pain et pas de talent dans trois ou quatre ans d'ici; mais, si je parlais a mon oncle de lui retirer la gestion de cette belle fortune, il me donnerait sa malediction et me croirait perdu. J'aurai donc de l'ordre bon gre mal gre; c'est-a-dire que je me contenterai de manger mon superbe revenu. Donc, tout est bien ainsi. L'etat que je fais ne m'ennuie pas trop. Je racle mon violon tous les soirs comme une machine bien graissee, tout en pensant a autre chose. Je suis l'amant d'une petite comparse assez jolie, bete comme une oie et tant a fait depourvue de coeur. C'est si facile d'avoir affaire a des femmes de cette espece, que je ne m'inquiete pas d'etre trahi ou abandonne par celle-la. J'en retrouverais, le lendemain une autre, qui ne vaudrait ni plus ni moins. Ma vie est occupee, et, si elle est un peu assujettie, je m'en console en me disant que je travaille pour conquerir ma liberte. C'est quelquefois un peu penible, et il n'est pas bien certain que je n'eusse pas pris le chemin le plus sur et le plus court en m'etablissant dans mon village, et en epousant quelque belle dindonniere qui m'eut doucement abruti, en me faisant porter des habits rapieces et des marmots a joues pendantes. Mais j'ai voulu vivre par l'esprit et je n'ai pas le droit de me plaindre. Je fis un voyage, et, au bout de deux ans, je retrouvai Jean Valreg a Paris dans une situation analogue. Il s'etait lasse de l'orchestre; mais il avait trouve des ecritures a faire chez lui, le soir, et des lecons de musique a donner dans une pension, deux fois par semaine, il gagnait donc toujours une centaine de francs par mois, et continuait a etudier la peinture. Il etait toujours mis avec une proprete scrupuleuse et un certain gout. Il avait toujours ces excellentes manieres et cet air de parfaite distinction qu'il avait pris on ne sait ou, dans sa propre nature apparemment; mais il etait plus pale qu'autrefois et paraissait plus melancolique. --Voyons, lui dis-je, tu m'as ecrit plusieurs lettres pour me demander de mes nouvelles, et je t'en remercie, mais sans jamais me parler de toi, et je m'en plains. Tu me dis aujourd'hui que tu as reussi a te maintenir dans ton travail, dans tes idees et dans ta conduite. Mais tu as quelque chose comme vingt-trois ans, et, avec cette perseverance dont tu viens de faire preuve, tu dois avoir acquis quelque talent. Il faut que j'aille chez toi voir ta peinture. --Non, non! s'ecria-t-il, pas encore! Je n'ai aucun talent, aucune individualite; j'ai voulu proceder logiquement et me munir, avant tout, d'un certain savoir. Je tiens maintenant le necessaire, et je vais essayer de me trouver, de me decouvrir moi-meme. Mais, pour cela, il faut une toute autre vie que celle que je mene, et qui est horrible, je ne vous le cacherai plus; si horrible pour moi, si antipathique a ma nature, si contraire a ma sante, que, sachant votre amitie pour moi, je n'ai pas voulu vous ecrire l'etat de souffrance ou, depuis deux ans, mon coeur et mon ame sont plonges. Je pars, je vais passer un mois chez mon oncle et ensuite un ou deux ans en Italie. --Ah! ah! tu as donc le prejuge de l'Italie, toi? Tu crois que l'on y devient artiste plus qu'ailleurs? --Non, je n'ai pas ce prejuge-la. On ne devient artiste nulle part quand on ne doit pas l'etre; mais on m'a tant parle du ciel de Rome, que je veux m'y rechauffer de l'humidite de Paris, ou je tourne au champignon. Et puis, Rome, c'est le monde ancien qu'il faut connaitre; c'est la voie de l'humanite dans le passe; c'est comme un vieux livre qu'il faut avoir lu pour comprendre l'histoire de l'art; et vous savez que je suis logique. Il est possible qu'apres cela je retourne dans mon village epouser la dindonniere, accessible a tout proprietaire de ma mince etoffe. Je dois donc me maintenir dans ce milieu: faire tout mon possible pour devenir un homme distingue, et en meme temps, tout mon possible pour accepter sans fiel et sans abattement le plus humble role dans la vie. Rester dans cet equilibre ne me coute pas trop, car je suis tiraille alternativement par deux tendances tres-opposees: soif d'ideal et soif de repos. Je vais voir laquelle l'emportera, et, quoi qu'il arrive, je vous en ferai part. --Attends un peu, lui dis-je comme il prenait son chapeau pour s'en aller. Si tu echouais dans la peinture, ne tenterais-tu pas quelque autre carriere? La musique... --Oh! non. Jamais la musique! Pour l'aimer, il faudra que je l'oublie longtemps; mais, plutot que d'en vivre, j'aimerais mieux mourir: je vous ai dit pourquoi. --Il faut pourtant que tu sois artiste, puisque tu as la haine des choses positives, et que tu n'as pas fait d'etudes classiques. Il m'est venu une idee en lisant tes lettres, c'est que tu pourrais bien avoir quelque talent de redaction. --Etre homme de lettres! moi? Non! je n'ai fait qu'entrevoir et deviner le monde et la vie sociale. Rediger n'est pas ecrire, il faut penser, et je suis un homme de reverie ou un homme d'action; je ne suis pas un homme de reflexion. Je conclus trop vite, et, d'ailleurs, je ne sais conclure que par rapport a moi-meme. La litterature doit etre l'enseignement direct ou indirect d'un ideal. Songez donc que je n'ai pas trouve le mien! --N'importe! veux-tu me faire une promesse serieuse? --Vous avez le droit d'exiger tout ce qui depend de ma volonte! --Eh bien, tu feras pour moi, pour moi seul, si tu veux, car je te promets le secret, si tu l'exiges, une relation detaillee de ton voyage, de tes impressions, quelles qu'elles soient, et meme de tes aventures, s'il t'arrive des aventures. Et cela pendant un an, sans lacune de plus de huit jours. --Je vois pourquoi vous me demandez cela. Vous voulez me forcer a m'examiner dans le detail de la vie et a me rendre compte de ma propre existence. --Precisement. Je trouve que, sous l'empire de certaines resolutions prises a des intervalles assez eloignes et rigidement observees, tu oublies de vivre, et tu restes dans une attente perpetuelle qui te prive des petits bonheurs de la jeunesse. En te rendant mieux compte de tes vrais besoins et de tes legitimes aspirations, ta arriveras insensiblement a des formules plus sages. --Vous me trouvez donc fou? --C'est l'etre toujours que de ne l'etre jamais un peu. --Je ferai ce que vous m'ordonnerez. Cela me sera peut-etre bon; mais, si, a force de caresser mes propres pensees, j'allais devenir plus fou que vous ne souhaitez? --Je t'indique a la fois l'excitant et le calmant: la reflexion! Je lui offris de faciliter son voyage par cette assistance de pere a enfant qu'il pouvait accepter de moi. Il refusa, m'embrassa et partit. Huit jours apres, je recus de lui une assez longue lettre, qui etait comme la preface de son journal, et que je transcrirai presque litteralement, ainsi que la suite de ce travail sur lui meme, auquel je l'avais decide a se livrer. III JOURNAL DE JEAN VALREG Commune de Mers, 10 fevrier 183*... Me voici a mon poste, je commence: non pas encore une relation de ce qui m'arrive, car je suis bien sur qu'ici rien ne m'arrivera qui merite d'etre rapporte, mais un resume de certaines choses de ma vie que je n'ai pas su vous dire quand vous me les demandiez. D'abord, vous vouliez savoir pourquoi, n'ayant jamais ete rudoye ou maltraite en aucune facon, j'avais ce caractere reserve, cette aversion a parler de moi aux autres, cette difficulte a m'occuper moi-meme de moi-meme. Je n'en savais rien. Je m'en rends peut-etre compte maintenant. Mon oncle l'abbe Valreg n'est pas du tout spirituel ni mechant, ce qui ne l'empeche pas d'etre excessivement railleur. C'est une nature excellente, rude et enjouee. Il est si positif, que tout ce qui echappe a son appreciation etroite et rapide lui est sujet de doute et de persiflage. Il a pris ce tour d'esprit, non-seulement en lui-meme, mais encore dans l'habitude de vivre avec la Marion, sa vieille et fidele gouvernante, la meilleure des femmes dans ses actions, la plus dedaigneuse et la plus malveillante dans ses paroles. Il n'est pas de devouement dont elle ne soit capable envers les gens les moins dignes d'interet de la paroisse; mais, en revanche, il n'en est pas, parmi les plus dignes, qu'elle ne dechire a belles dents sitot qu'elle prend son tricot ou sa quenouille pour faire la _causette_ du soir avec M. l'abbe, lequel, moitie riant, moitie dormant, l'ecoute avec complaisance, et s'entretient ainsi en belle sante et en belle humeur aux depens du prochain. Ceci est fort inoffensif, car, avec leur grand esprit de conduite, ces deux braves personnages ne confient leurs medisances et leurs dedains a personne du dehors. Mais j'y ai ete initie si longtemps, que certainement quelque chose a du en rejaillir sur moi et m'habituer, a mon insu, a une mefiance instinctive dans mes relations. Pourtant je n'ai pas a me reprocher d'avoir partage cette malveillance generale. Au contraire, il me semble que je m'en defendais; mais je me persuadais peut-etre insensiblement que j'en meritais ma part, et que, si l'abbe Valreg me l'epargnait, c'est uniquement parce que j'etais son parent et son enfant d'adoption. Quant a ses moqueries, etant place sous sa main pour lui servir de but, j'en etais incessamment crible. C'etait avec une intention paternelle et affectueuse, je n'en saurais douter, mais c'etait de la moquerie quand meme. Bon regime, certes, pour tuer tout germe de sottise et de vanite, mais regime excessif par sa persistance, et qui devait me conduire jusqu'au detachement trop absolu de moi-meme. Pour vous donner une idee, une fois pour toutes, des facons ironiques de mon oncle, il faut que je vous raconte mon arrivee ici, avant-hier au soir. Comme aucune diligence, aucune patache ne dessert notre village, je vins a pied, a la nuit tombante, par un temps doux et des chemins affreux. --Ah! ah! s'ecria mon oncle des qu'il me vit, c'est fort heureux! He! Marion! c'est lui! c'est mon coquin de neveu! Fais-le souper, tu l'embrasseras apres; il a plus faim de soupe que de caresses. Assieds-toi, chauffe-toi les pieds, mon garcon. Je te trouve une fichue mine. Il parait que tu ne gagnes pas deja si bien ta vie, la-bas, car tu as fait maigre chere, ca se voit. Ah ca! il parait que tu t'en vas en Italie pour detroner Raphael et... et les autres fameux barbouilleurs dont je ne sais plus les noms! Ca me flatte de penser que je vas avoir un homme celebre dans ma famille; mais ca n'augmentera guere ton patrimoine, car il y a le vieux proverbe: _Gueux comme un peintre!_ Tu es donc toujours toque? Allons, soit. Pourvu que tu restes honnete homme! Mais ne mange pas tout ton bien avant que je sois mort, et ne fais pas de dettes, car je ne te laisserai pas la rancon d'un roi. D'ailleurs, je t'avertis que je veux m'en aller le plus tard possible, et, si j'en juge par ta figure, je me porte mieux que toi. Prends garde que je ne t'enterre! Apres beaucoup de quolibets de ce genre, l'abbe Valreg me fit plusieurs questions, dont il n'ecouta pas ou ne comprit pas les reponses, ce qui lui servit de texte pour me railler de nouveau. --L'Italie! dit-il, tu crois donc que les arbres y poussent les racines en l'air, et que les hommes y marchent la tete en bas? Voila une betise, d'aller hors de chez soi etudier la nature, comme si partout les hommes n'etaient pas aussi betes et les choses de ce monde aussi laides! Quand j'etais jeune, mes superieurs, sous pretexte que j'etais fort et en etat de voyager, voulaient me persuader d'etre missionnaire. Moi, je leur disais: "Bah! bah! il n'y a pas besoin d'aller chez les Chinois pour trouver des magots, et dans les iles de la mer du Sud pour rencontrer des sauvages!" Quand j'eus soupe, et, bon gre mal gre, mange plus que ma faim (la Marion se depitant quand je ne faisais pas assez d'honneur a ses mets), mon oncle voulut voir quelque preuve de mon travail a Paris et de mes progres en peinture. --Tu crois, sans doute, que ce serait _margaritas ante porcos_, dit-il gaiement; tu te trompes. Pour juger ce qui est fait pour les yeux, il ne faut que des yeux. Allons, deballe! Je veux voir les chefs-d'oeuvre de mon futur grand homme. Il me fallut ouvrir ma malle et la retourner dans tous les sens pour lui prouver que je n'avais qu'un tres-mince et tres-portatif attirait de peintre en voyage, et pas le plus petit croquis a lui montrer. Il en fut tres-mortifie. --Ca n'est pas aimable de ta part, s'ecria-t-il. Tu devais bien penser que je m'interesserais a tes grands talents, et je commence a croire que tu n'as rien fait qui vaille dans ton Paris. S'il en etait autrement, tu te serais applique pour m'apporter au moins une jolie image coloriee par toi. Tu avais des dispositions, cela est sur; mais je parierais que tu n'as songe qu'a flaner, la-bas! A force de retourner mon bagage, la Marion finit par decouvrir une figure d'academie qui m'avait servi a envelopper un paquet de crayons. Comme c'etait dechire et chiffonne, que les pieds et la tete manquaient, elle ne comprit pas tout de suite ce qu'elle examinait; puis, tout a coup, jetant un cri d'horreur et d'indignation, elle s'enfuit en se recommandant a tous les saints. --Fi! dit mon oncle en regardant cette nudite qui avait epouvante la Marion, est-ce la un etat? Quoi! vous passez votre temps a copier des personnes toutes nues? C'est une occupation bien degoutante, et a quoi ca peut-il servir? D'ailleurs, ca me parait bien grossierement fait! J'aimais beaucoup mieux les jolis petits bonshommes que tu inventais autrefois. C'etait plus soigne, et c'etait plus decent. Les habillements de la campagne etaient parfaitement imites, et tout le monde pouvait regarder ca! Mais, parlons raison, ajouta-t-il en jetant au feu mon academie. Comment t'es-tu comporte dans cette grande Babylone? As-tu fait des dettes? --Non, mon oncle. --Si fait, conte-moi ca. --Je vous jure que non: j'aurais trop craint de vous effrayer et de vous affliger; mais, a l'avenir, si voulez bien vous laisser convaincre de certaines verites positives, il est possible... --Tu me trompes, tu es endette --Non, sur l'honneur! --Mais tu as le projet... --Je n'ai aucun projet. Seulement, j'ai a vous dire que je suis las d'un systeme d'economie qui va forcement jusqu'a l'avarice, et qui, si j'avais le malheur d'en prendre le gout, me conduirait a l'egoisme le plus stupide. Je comprends les privations qu'on s'impose en vue des autres; mais celles qui n'ont d'autre but que notre propre bien-etre dans l'avenir sont etroites et deraisonnables. Jusqu'ici, ma parcimonie a ete pour moi une question d'honneur. Vous m'aviez fait jurer que je ne depasserais pas mon revenu, et, enfant que j'etais, je m'etais laisse arracher ce serment sans prevoir, sans savoir qu'avec cent francs par mois on ne vit pas a Paris, ou que, si l'on y vit, c'est a la condition de ne jamais s'interesser a un etre plus pauvre que soi, et de s'absorber dans une prevoyance sordide. Je n'ai pas pu vivre ainsi: j'ai travaille pour doubler mon revenu, mais j'ai travaille de la maniere la plus abrutissante et la plus antipathique; ce qui ne m'a pas empeche d'etre force de me priver de mille jouissances morales ou intellectuelles qui eussent developpe mon coeur et mon esprit. Enfin, malgre tout, j'ai resolu le probleme d'apprendre ce que je voulais apprendre, sans manquer, dans ma maniere d'etre, a aucune bienseance, et sans negliger trop les occasions de voir de temps en temps une societe d'elite ou il m'a ete permis de penetrer sans choquer les regards de personne. A present, je m'en vais dans un pays ou l'on peut etre pauvre et s'instruire, comme artiste, sans trop souffrir, a ce que l'on m'a dit; mais, avant de me separer de vous une seconde fois, mon bon et cher oncle, je viens vous dire que je reprends ma parole, et que je ne m'engage nullement a respecter mon patrimoine, si mes besoins d'artiste et mes sentiments d'honnete homme m'obligent a l'entamer. A la suite de cette declaration necessaire, il y eut une discussion assez vive entre l'abbe Valreg et moi. Il etait outre de me voir dans des idees si nouvelles pour lui, qui n'avait jamais songe a me demander compte d'aucune idee. Mais, quand il m'eut dit tout ce que lui suggerait sa conviction, melange assez singulier d'egoisme et de charite, qui consiste a faire la part des autres et la sienne propre, sans jamais se laisser aller a aucun entrainement pour eux ou pour soi-meme, il prit bravement son parti, et, incapable de s'affecter de quelque chose au point de perdre une heure de sommeil, il se calma en disant: --Allons, c'est assez se tourmenter pour un jour; nous penserons a cela demain. En ce moment, l'horloge de l'eglise sonnait neuf heures, et mon oncle s'assoupit aussitot comme autrefois, avec cette regularite de fonctions digestives qui appartient aux temperaments vigoureux. La Marion rentra, rangea la salle, enleva la table, causant tout haut avec moi, faisant claquer ses sabots sans precaution sur le plancher sonore. Quand tout fut en ordre, elle cria dans l'oreille de son maitre, qui, habitue a ce vacarme, ouvrit tranquillement les yeux sans tressaillir: --Allons, monsieur l'abbe, on s'en va! bonne nuit! c'est l'heure de faire vos prieres et de vous mettre au lit. Elle me conduisit a la chambre que j'ai habitee pendant la moitie de ma vie, veilla a ce que je ne manquasse de rien, m'embrassa encore une fois, et monta, a grand bruit, a l'etage superieur. Un quart d'heure apres, tout dormait au presbytere, y compris votre serviteur, fatigue par les rudes chemins du pays et les durs raisonnements de l'abbe Valreg. Le lendemain, c'est-a-dire hier, mon oncle voulut, a l'heure au souper, reprendre la discussion; je vins a bout de reculer toute explication jusque vers neuf heures moins un quart, et je compte l'amener ainsi, avec un quart d'heure de dispute chaque soir, a s'habituer, sans secousse trop vive, a ma diabolique resolution. Vous allez croire comme lui, peut-etre, que j'ai quelque folie en tete, quelque projet de Sardanapale a l'endroit de mon capital de vingt mille francs. Il n'en est rien pourtant. Je n'ai d'autre projet que celui d'aller devant moi, et de ne pas me sentir esclave d'une situation consacree par un serment. 03 fevrier Mon oncle realise mes previsions. Il s'habitue a mes volontes d'independance, et se rassure un peu en me voyant raisonnable d'ailleurs. Puisque j'etais en train de recapituler mon passe pour vous, il faut que je continue et que je vous raconte comment m'est venu ce gout de la peinture sur lequel je n'ai pas ose vous donner les explications que vous me demandiez. Ici ma jeunesse se passait dans la solitude au sein de la nature. Je ne faisais que lire et rever. Tout a coup j'eus vaguement la conscience d'une jouissance infiniment plus douce qui s'emparait de moi. C'etait celle de _voir_, bien plus soutenue, bien plus facile en moi que celle de _penser_. Les premieres revelations de cette jouissance me vinrent un jour au coucher du soleil, dans une prairie bordee de grands arbres, ou les masses de lumiere chaude et d'ombre transparente prirent tout a coup un aspect enchante. J'avais environ seize ans. Je me demandai pourquoi cet endroit, que j'avais parcouru cent fois avec indifference ou preoccupation, etait, ce jour-la et dans ce moment-la, inonde d'un charme si etrange et si nouveau pour moi. Je fus quelques jours sans m'en rendre compte. Occupe jusqu'a midi au presbytere par quelques devoirs, c'est-a-dire quelques themes ou extraits que mon oncle me donnait regulierement chaque matin, et que, regulierement chaque soir, il oubliait d'examiner, je ne pouvais voir l'effet du soleil levant. Je cherchais tout le long du jour, en lisant dans la prairie, a batons rompus, le prestige qui m'avait ebloui. Je ne le retrouvais qu'au moment ou l'astre s'abaissait vers la cime des collines, et quand les grandes ombres veloutees des masses de vegetation rayaient l'or de la prairie etincelante. C'est l'heure que les peintres appellent l'heure de l'_effet_. Elle me faisait battre le coeur comme l'arrivee d'une personne aimee ou d'un evenement extraordinaire. Dans ce moment-la, tout devenait beau sans que je pusse dire pourquoi; les moindres accidents de terrain, la moindre pierre moussue, et meme les details prosaiques du paysage, le linge etendu sur une corde a la porte de la chaumiere, les poules grattant le fumier, la baraque de branches et de terre battue, la barriere de bois brut et mal agence qui, clouee d'un arbre a l'autre, separait le pre de la cheneviere. -Qu'y a-t-il de si etonnant dans tout cela? me demandais-je; et d'ou vient que seul j'en suis frappe? Les gens qui passent ou qui travaillent a la campagne n'y font point d'attention, et mon oncle lui-meme, qui est le plus instruit de ceux que je vois, ne m'a jamais parle d'un pareil phenomene. Est-ce un etat de la nature exterieure ou un etat de mon ame? est-ce une transfiguration des choses autour de moi ou une simple hallucination de mon cerveau? Cette heure d'extase garda son mystere pendant quelques jours, parce que c'etait, dans la saison, l'heure a laquelle soupait mon oncle, et il etait fort severe quant a la regularite des habitudes de sa maison. Une journee de mon absence ne le tourmentait pas; une minute d'attente devant ma place vide a table le contrariait serieusement. Il etait si bon, d'ailleurs, que je ne craignais rien tant que de lui deplaire. Aussi, des que le timbre lointain de l'horloge de l'eglise, et certain vol de pigeons dans la direction du colombier, me marquaient le moment precis ou la Marion mettait le couvert, il me fallait m'arracher a ma contemplation et interrompre ma jouissance a demi savouree. Elle me poursuivait alors comme un reve, et, tout en coupant le gigot ou le jambon en menues tranches pour obeir aux prescriptions de l'abbe Valreg, je voyais passer devant mes yeux des files de buissons aux contours dores, et des combinaisons de paysages empourpres par les reflets d'un ciel ardent comme la braise. Mais ces jours d'automne raccourcissant tres-vite, j'eus bientot le loisir auquel j'aspirais, et je pus suivre, avec ce sentiment de la beaute des choses qui s'etait eveille en moi comme un sens nouveau, les admirables degradations du jour et la succession d'aspects etranges ou sublimes que prenait la campagne. J'etais comme enivre a chaque observation nouvelle, et, bien que nourri de livres poetiques, il ne me venait pas a la pensee de chercher dans les mots le cote descriptif de ma vision. Je trouvais les mots insuffisants, les peintures ecrites vagues ou inexactes. Les plus grands poetes me paraissaient chercher dans la parole un equivalent qui ne saurait s'y trouver. Le plus hardi, le plus pittoresque de tous les modernes, Victor Hugo, ne me suffisait meme plus. C'est a cela que je sentis que la manifestation de mon ivresse interieure ne serait jamais litteraire. Mon imagination etait pauvre ou paresseuse, puisque les plus puissants ecrivains ne m'avaient jamais fait pressentir ce que mes yeux seuls venaient de me reveler. Je fus pourtant bien longtemps avant d'oser me dire que je pouvais etre peintre; et meme encore aujourd'hui j'ignore si ces premieres emotions furent les vrais symptomes d'une vocation determinee; mais, a coup sur, elles furent l'appel d'un gout predominant et insatiable. J'avais quelque chose comme dix-neuf ans, lorsque, durant mes longues veillees de l'hiver, l'idee, ou plutot le besoin me vint de me remettre sous les yeux, tant bien que mal, les splendeurs de l'ete. Je pris un crayon et je dessinai, admirant naivement cet essai barbare, et, cette fois, domine par mon imagination qui me faisait voir autre chose que ce que ma main pouvait executer. Le lendemain, je reconnus ma folie et brulai mon barbouillage; mais je recommencai, et cela dura ainsi plusieurs mois. Tous les soirs, j'etais charme de mon ebauche; tous les matins, je la detruisais, craignant de m'habituer a la laideur de mon propre ouvrage. Et pourtant les heures de la veillee s'envolaient comme des minutes dans cette mysterieuse elaboration. L'idee me vint enfin d'essayer de copier la nature. Je copiai tout avec une bonne foi sans pareille; je comptais presque les feuilles des branches; je voulais ne rien laisser a l'interpretation, et je perdais, dans le detail, la notion de l'ensemble, sans rendre meme le detail, car tout detail est un ensemble par lui-meme. Un jour, mon oncle m'emmena dans un chateau ou je vis enfin de la peinture des maitres anciens et nouveaux. Mon instinct me poussait vers le paysage. Je restai absorbe devant un Ruysdael. Je ne le compris pas d'abord. Peu a peu la lumiere se fit, et je m'avisai que c'etait la une science de toute la vie. Je resolus, des que je serais independant, d'employer ma vie, a moi, selon mes forces, a ecrire, avec de la couleur sur de la toile, le reve de mon ame. On me preta de bons dessins; mon oncle me permit meme l'achat d'une boite d'aquarelle. Il ne s'inquieta pas de ma monomanie; mais, quand, parvenu a ma majorite, je lui revelai ma pensee, je le vis bouleverse. Je m'y attendais. Je resistai avec douceur a ses remontrances. Je savais son respect pour la liberte d'autrui, son aversion pour les paroles inutiles, et ce fonds d'insouciance ou d'optimisme qui part d'une grande candeur et d'une sincere bonte. Vous me demanderez maintenant pourquoi, aux premiers jours de notre connaissance, je vous ai fait mystere d'une chose aussi simple que ma predilection pour cet art; la raison est tout aussi simple que le fait: vous m'eussiez demande a voir mes essais; je les savais detestables, bien qu'ils eussent fait l'admiration de la Marion et du maitre d'ecole de mon village. Vous m'auriez dit que j'etais insense, ou si vous ne me l'eussiez pas dit, je l'aurais lu dans vos yeux. Or, je n'ai pas en moi-meme une foi assez robuste pour lutter contre les critiques de l'amitie. Celles du premier venu me sont indifferentes. Les votres m'eussent fait douter doublement, et c'est bien assez d'avoir a douter seul. A mon age, c'est-a-dire a l'age que j'avais alors, et neglige comme je l'avais ete, on ne sait pas defendre sa conviction. On la sent, on manque d'expressions et de preuves pour la formuler et la maintenir. On l'aime parce que, revelation ou chimere, elle vous a rendu heureux; on la garde en soi avec terreur, comme le secret d'un premier amour. C'est une fleur precieuse qu'un souffle de dedain, un sourire de raillerie peut fletrir. Cette crainte est encore en moi, elle est encore fondee, et, si je n'ai pas voulu vous faire juge de mes essais, ne croyez pas que ce soit par exces de vanite. Non! Je me suis examine sous ce rapport-la; je me suis tate le coeur et la tete avec impartialite. J'ai reconnu que, si je ne suis pas un sage, du moins je ne suis pas un fou. Il faudrait l'etre pour me persuader que j'ai deja du talent; et ce qui me rassure, c'est que je suis bien certain de n'en point avoir encore. Ce que j'aime dans mon secret, ce n'est donc pas moi, c'est l'art en lui-meme et pour lui-meme. C'est mon esperance, que je veux garder encore vierge de toute atteinte, de toute reflexion, de tout regard. Il me semble qu'avec tant de respect pour mon ideal, je ne cours pas le risque de m'egarer, et que, le jour ou je vous dirai: "Voila ce que je sais faire pour exprimer ma pensee," j'aurai veritablement conscience d'un succes relatif a mes forces; je ne dis pas a mes aspirations; ceci, je crois, ne peut jamais etre atteint par personne. IV Marseille, le 12 mars 185... Me voila en route, mon ami. J'ai fini par calmer mon oncle et par emporter sa benediction et ma liberte. Vous aviez sans doute raison de me dire que la patience n'est pas le genie; mais je suis tente de croire que c'est la vertu, car ce n'est qu'a force de patience que j'ai amene mon pere adoptif a ne pas souffrir de ma resolution. J'etais decide a ne point le quitter sans avoir atteint ce resultat. Je devais cela a son affection, a ses bontes pour moi. Je pense partir demain pour Genes. Le passage des Alpes serait, m'a-t-on dit, assez penible a un pieton en cette saison de bourrasques. C'est ce qui m'a decide a prendre la voie de Marseille; mais, a vrai dire, la mer n'est pas beaucoup plus praticable en cette saison. Le ciel est noir et le mistral souffle avec furie. Il s'est apaise un peu ce soir, et on espere que _le Castor_, vapeur genois tres-bon marcheur, pourra sortir du port. J'etais deja venu a Marseille, dans mon enfance, avec mon pere. Il etait, comme vous savez, d'origine provencale, et nous avions ici un vieux parent. Ce parent est mort aussi, et je n'ai plus personne ici que je me soucie de voir. J'ai tres-bien reconnu les masses principales de la ville et des plans qui l'environnent. Je me rappelais avoir dine avec mon pere dans une baraque sur les rochers; on appelle cet endroit la Reserve, et l'on y mange un certain coquillage tres-recherche des indigenes, bien qu'assez coriace, qui parque naturellement en ce seul endroit du rivage. La baraque a brule; a la place s'eleve un elegant pavillon qui va, dit-on, disparaitre aussi pour faire place a des constructions nouvelles. J'ai pousse plus loin ma promenade. Courbe en deux par un vent terrible, j'ai vu la mer bien belle, plus belle que je ne me la rappelais. Enfant, elle m'avait terrifie; aujourd'hui, sa grandeur m'a ebloui. Pourtant, c'est une chose formidablement triste que cette masse d'eau fouettee par la tempete. Aucune image n'exprime plus energiquement la pensee d'un immense desespoir sous les coups d'une torture acharnee. Mais c'est un desespoir tout physique. L'ame humaine ne s'identifie que par la pensee des naufrages a cette tourmente du geant. C'est en vain qu'il mugit, qu'il se tord, qu'il se dechire en lambeaux, sur le flanc des rochers, les inondant de larmes furieuses et leur crachant des montagnes d'ecume enragee: c'est un monstre aveugle, et ce petit point noir la-bas, cette pauvre barque qui se debat contre l'orage, porte, dans le moindre atome des etres qui la guident, la vraie force, c'est-a-dire la volonte. La nature est terrible sur cette petite planete ou nous sommes. Il est donc bon que l'homme soit hardi. Certes, j'ai compris aujourd'hui ma frayeur d'enfant devant ce bruit, cette agitation, cette immensite! Je n'avais vu jusqu'alors que des bles et des foins courbes par les rafales de nos plaines temperees. Mon pere fut oblige de me prendre dans ses bras. J'avais tout aussi peur ainsi; ce n'etait pas d'etre emporte ou englouti que je tremblais contre son sein: c'etait un vertige moral. Il me semblait que mon souffle etait arrache de ma poitrine et que mon ame tournoyait eperdue sur ces abimes. J'ai eu un peu de la meme sensation, cette fois-ci, mais plutot agreable que penible. L'idee de la destruction se dresse devant l'enfant comme un spectre effroyable. Devant l'homme, habitue a la lutte, ce spectre appelle plus qu'il ne menace, et le vertige est presque une volupte. J'ai eu un etrange plaisir a voir entrer, dans cette passe difficile de l'ancien port, quelques petits batiments plus ou moins en peril, selon leur construction, leur pilote et la force de la lame. Tous s'en sont bien tires. Un petit chasse-maree, d'apparence assez fragile, m'a interesse particulierement. C'etait le moment de tourner pour entrer dans la rade, le moment critique! La vague, sur laquelle il bondissait comme un oiseau des tempetes, le prenait alors en flanc. Il s'est couche si a plat, que ses vergues effleuraient la crete des flots; mais aussitot il s'est releve, agile, elastique comme un arc bien tendu. Il a franchi legerement une vraie montagne bouillonnante, et il s'est trouve dans les eaux calmes, fier comme un cygne qui reprend possession de son nid. Rien ne trahissait l'epouvante dans les mouvements du petit equipage, et j'etais fier, pour ma part, comme si j'eusse ete de la partie. Oui, l'homme doit etre intrepide, et le spectacle le plus attrayant, c'est, on le concoit bien, le deploiement des forces humaines. Les tempetes et les oceans ne sont rien: l'ame universelle emanee de Dieu a son foyer le plus pur en nous, qui meprisons la mort, et ce n'est pas la terre et la mer seulement qu'il faut peindre, n'est-ce pas, mon ami? c'est l'homme et sa vie! Puis un navire plus lourd est arrive. Son entree a demande plus de ceremonies. Dans ces crises ou le sort de l'equipage depend de la manoeuvre, on entend des cris a bord; mais c'est le commandement de l'intelligence ou de l'experience, et cette voix-la domine a bon droit les rugissements de la mer. Le tout etait bizarrement accompagne du son clair et strident d'une petite harpe, partant d'assez pres de moi. Tandis que flots et navires s'etreignaient dans la lutte, sur l'esplanade d'une baraque servant de cabaret, dansaient des filles et des marins endimanches. Un artiste de grand chemin, un boheme harpiste, chevelu, deguenille, jouait, avec une verve saccadee et diabolique, une sorte de tarentelle a mouvement detraque, sur lequel polkaient avec fureur des creatures avinees. Le contraste etait curieux, je vous jure, et resumait toute l'audace insouciante et aventureuse de l'homme de mer. Arrives le matin d'un voyage au long cours, bronzes par de terribles soleils et de terribles tempetes, ces marins, rases de frais et chausses d'escarpins brillants, valsaient avec des filles en robe de soie, pirouettant dans sept etages de falbalas gonfles par le vent. Il faisait un froid atroce, un ciel de plomb. La vague, deferlant jusque sur les planches vermoulues de la terrasse, semblait, a chaque instant, devoir emporter baraque et orgie. Le navire, approchant comme malgre lui, semblait devoir echouer sur le bal. Personne n'y songeait, si ce n'est moi. Le harpiste eut, je crois, marque le rhythme au milieu des affres de la mort, et le rire echevele des lionnes de guinguette se fut perdu sans transition dans le rale de l'agonie. J'ai dine seul dans un autre cabaret plus tranquille, et j'ai vu, avec la chute du jour, l'apaisement rapide de la bourrasque. Le vent est devenu tout a coup tiede, et, quand l'obscurite a tout envahi, je suis reste sans lumiere dans le petit recoin ou l'on m'avait oublie. Pendant que je me reposais, en me laissant aller a ma reverie, une conversation, etablie de l'autre cote d'une mince cloison, allait son train, sans m'inspirer aucun interet. Pourtant, je fus frappe de ces paroles prononcees distinctement par un Anglais, s'exprimant avec facilite dans notre langue: --Croyez-vous donc que cela serve a quelque chose, d'avoir de la volonte? Cette reflexion s'adaptait si bien a mes pensees du moment, que je ne pus m'empecher de preter l'oreille, et alors j'entendis, apres quelques paroles banales echangees entre les deux interlocuteurs et interrompues par le petit bruit de leurs couteaux sur les assiettes, le recit que je vais vous transcrire et qui m'a paru renfermer une grande moralite. --Bah! j'avais dix-neuf ans (c'est l'Anglais qui parlait) quand on me dit que j'etais en age d'epouser miss Harriet. Moi, je me trouvais trop jeune et j'etais effraye d'entrer dans le grand monde, que je ne connaissais pas et que je n'etais pas bien presse de connaitre. J'etais un cadet de famille; j'avais tres-peu de quoi vivre. J'avais deja fait avec vous ce voyage aux Antilles. Je n'aimais pas precisement la marine; mais j'avais le gout de l'independance et de la locomotion. Miss Harriet m'avait pris en amitie, Dieu sait pourquoi! J'avais un beau nom, soit; mais pas d'usage, pas de talent, et pas grand esprit, comme vous savez! mais elle etait sentimentale, amoureuse de ma pauvrete et un peu monomane, je suppose. Des souvenirs d'enfance, une pitie que je ne lui demandais pas, un point d'honneur excentrique, le ciel vous preserve, mon cher, des femmes excentriques! l'orgueil d'enrichir un pauvre parent.... Dieu me damne si je sais quoi; enfin elle etait folle de moi et mourait de consomption si nous n'etions pas maries au plus vite. J'avais jure que je ferais le voyage de Ceylan avant de me mettre la corde au cou. --Pourquoi Ceylan? demanda le Francais. --Je ne m'en souviens pas, reprit le narrateur. C'etait mon idee, ma volonte. La volonte d'un homme devrait etre sacree. Mais miss Harriet etait jolie, tres-jolie meme, et je devins amoureux en la voyant si eprise de moi. Bref, nous fumes maries avec deux cent mille livres de rente, et c'est de ce jour-la que commence mon infortune... --Diantre! milord, fit l'autre en frappant sur la table, vous avez deux cent mille livres de rente? --Non, reprit l'Anglais avec un soupir qui fit vibrer son verre. J'en ai a present huit cent mille! ma femme a herite! --Eh bien, de quoi diable vous plaignez-vous? --Je me plains d'avoir huit cent mille livres de rente. Cela m'a cree des devoirs, des obligations, une foule de liens qui ne convenaient pas a mon caractere, a mon education, a mes gouts. J'aime a faire ma volonte, mais je ne suis pas mechant, et, n'ayant jamais pu vivre a ma guise, depuis que je suis marie, riche et considere, j'ai toujours ete tres-malheureux. --Comment donc ca? --Vous allez voir. Ma femme, des le lendemain du mariage, me fit homme du monde. Je n'etais pas ne pour ca. Je m'ennuyais dans la grandeur; j'aimais mieux la compagnie des gens simples. J'aurais voulu parler marine et voyages; il me fallait parler politique et litterature. Ma femme etait bas-bleu. Elle lisait Shakspeare; moi, je lisais Paul de Kock. Elle aimait les grands chevaux; je n'aimais que les poneys. Elle faisait de la musique savante; moi, je preferais la trompe de chasse. Elle ne recevait que des gens de la plus haute classe; moi, je m'en allais volontiers causer avec mes gardes. Je me plaisais quelquefois au detail de la ferme; elle ne trouvait rien d'assez luxueux et d'assez confortable pour la vie de chateau. Elle avait toujours froid quand j'avais chaud, et chaud quand j'avais froid. Elle voulait toujours aller en Italie quand je voulais aller en Russie, et reciproquement; etre sur terre quand j'aurais voulu etre sur mer, et _vice versa_; et de tout ainsi! --La belle affaire! s'ecria le Francais en riant. C'est la le mariage! Un peu plus, un peu moins, c'est toujours la meme histoire. C'est ennuyeux pour les pauvres gens qui n'ont pas le moyen de faire deux menages; mais, quand on est milord... --Quand on est milord, on n'est pas pour cela un homme sans principes, repartit l'Anglais d'un ton qui revela tout a coup une certaine superiorite de caractere; si j'avais abandonne milady, elle aurait eu le droit de se plaindre et peut-etre celui de manquer a ses devoirs. Je n'ai pas voulu faire de ma femme une femme delaissee. Je voyais bien (et je l'ai vu tres-vite) qu'elle ne me trouvait plus ni beau, ni aimable; ni interessant. Elle avait bien assez a rougir en elle-meme de m'avoir aime si follement. Ca, je n'y pouvais rien; mais je n'ai pas voulu qu'elle fut humiliee dans le monde, et je ne l'ai pas quittee. Je ne l'ai jamais quittee, ce qui l'ennuie bien, et moi aussi! L'Anglais soupira, le Francais se mit a rire. --Ne riez pas! reprit milord d'un ton severe: je suis malheureux, tres-malheureux! Ce qu'il y a de pire, c'est que milady, douce comme un agneau avec tout le monde, est un tyran avec moi. Elle croit que sa fortune a paye le droit de m'opprimer. Je n'ai pas eu le bonheur de la rendre mere, et, pour cela aussi, je suis humilie dans son coeur. Et, encore un fleau!... elle est jalouse de moi. Arrangez cela! Elle ne m'aime plus du tout, et nous ne sommes plus d'un age a nous permettre ce ridicule. Eh bien, elle m'accuse de mauvaises moeurs, moi qui, pour ne pas lui donner prise sur ma conscience, ai depense tant de volonte a me sevrer de tout plaisir illicite! Vous voyez, je ne bois meme pas! Et, quand je vais rentrer a l'hotel, elle va me dire que je suis ivre... Je suis la avec vous, un ancien camarade, parlant raison et philosophie: elle m'accuse, en ce moment-ci, j'en suis sur, de faire quelque debauche eu mauvaise compagnie... Et, si elle nous voyait ici, tete a tete, dinant avec sobriete, elle trouverait encore moyen de s'indigner. Elle dirait que le choix de ce petit restaurant de planches sur les roches est _shocking_, et que nous devrions etre dans le pavillon le plus elegant de la _Reserve_... Comme si les _clovis_ et les moules fraiches n'etaient pas aussi bons ici! Je deteste le confort, moi! Tout ce qui ressemble au luxe me rappelle ma femme. Heureusement, elle s'est imagine de prendre avec elle une niece tres-belle, pour aller en Italie, et, comme elle craint que je ne la trouve pas laide... oh! mon Dieu, cela suffirait pour amener l'orage! elle me laisse un peu plus de liberte depuis quelque temps. C'est a cela que je dois le plaisir d'etre avec vous. Voulez-vous venir fumer un cigare? Allons au vent, pour que mes habits ne sentent pas le tabac! Ils sont sortis, et, moi, je suis rentre dans la ville, a tatons, par les sentiers coupes dans la roche. La mer n'avait plus que des plaintes harmonieuses, et cette harmonie dans les tenebres avait un charme etrange. Mais je voulais vous ecrire, et me voila relisant vos lettres, vous serrant la main, et vous disant que vous etes le meilleur des amis, mon meilleur ami, a moi! V Mercredi 14. Le mistral a recommence hier et cette nuit. _Le Castor_ ne veut pas sortir du port. J'ai pris le parti de faire de longues promenades pour remplir ces deux journees, et je vous ecris au crayon sur une feuille de mon album, des hauteurs de Saint-Joseph. Je suis a quelques heures de marche de la ville; et, tandis que le froid y fait rage, je me baigne ici dans les rayons d'un vrai soleil d'Italie. Je viens de traverser une immense vallee et d'atteindre le pied des collines qui la ferment. Elles ne sont pas assez elevees pour l'abriter; mais, dans leurs plis etroits, on trouve tout a coup une chaleur ardente et une vegetation africaine. Pour vous qui vivez avec les fleurs, je remarque les plantes que je foule. Elles sont toutes aromatiques; c'est le thym, le romarin, la lavande et la sauge qui dominent. Les courts gazons sont jonches de petits soucis d'un or pale et d'une senteur de terebenthine. Cette region-ci est admirable, et je comprends que la Provence soit si vantee. Ses formes sont etranges, austeres, parfois grandioses. Elles attestent des efforts geologiques d'une grande puissance. En certains endroits, ce sont des cretes dechiquetees qui sortent brusquement du sol et qui dressent d'immenses lignes de fortifications naturelles, quelquefois triples, sur la lisiere des plateaux. Ces trainees de roches calcaires, aussi blanches que le plus beau marbre de Carrare, dont elles sont, je crois, cousines germaines, ressemblent a des vagues soudainement cristallisees, et quelques-unes sont penchees comme si elles pliaient encore sous le vent. Ailleurs, sur une etendue de plusieurs milles, les collines sont des escaliers naturels ou la terre vegetale est soutenue par des strates de pierre d'une regularite inouie. On pourrait fort bien s'imaginer que chacune de ces collines etait surmontee d'un palais magique, et que ces degres gigantesques ont ete tailles par la main des fees pour je ne sais quels etres en proportion avec la nature primitive. Ce sont les gradins des amphitheatres de quelque race de titans... Mais la science dit hola a la fantaisie, et se charge d'expliquer ces craquements formidables, ces exhaussements subits, ces soulevements et ces ecroulements, tous ces vomissements d'entrailles qui rayent la surface terrestre d'accidents incomprehensibles Elle voit tout cela d'un oeil aussi tranquille que nous les gercures d'une pomme ou les rugosites d'une coque de noix. J'ai souvent pense, avec les poetes, que la science de ces faits etait le bourreau de la poesie. Reste ignorant, j'avoue que je regrette parfois de savoir meme l'infiniment peu que je sais. Mais, hier et aujourd'hui, j'ai compris que j'avais tort. Les peintres ne doivent pas etre si poetes que cela. La science regarde et mesure l'immensite. Le peintre doit-il etre autre chose qu'un oeil qui voit? Or, pour voir, il faut comprendre. Je connais, depuis hier, un peintre qui s'en va a Rome et avec qui je voyagerai probablement. Nous etions partis ensemble ce matin, pour la promenade; mais il s'est arrete au bout d'une heure, pour dessiner un petit coin qui lui plaisait. Je sais que, devant la vaste nature, le paysagiste ne peut que choisir le petit coin approprie aux convenances de son metier; mais, avant de s'en emparer, n'est-il pas necessaire de comprendre l'ensemble, la charpente de ce grand corps qui, dans chaque contree, a une physionomie, une ame particuliere? Le petit coin peut-il nous reveler quelque chose, tant que l'ensemble ne nous a encore rien dit? Il y a la, je crois, plus que des accidents de lignes et des effets de lumiere. Il y a des formes, une couleur generale dont il me semble que j'aurais besoin de m'impregner. Si je m'ecoutais, je resterais quelque temps ici; mais l'Italie! c'est mon reve, et, puisqu'il m'appelle, il faut le suivre. Voici pourtant sous mes yeux et autour de moi un pays splendide. Je me rappelle ces paroles de Michelet a l'oiseau qui emigre: "La, derriere un rocher, dit-il en parlant de la Provence, tu trouverais, je t'assure, un hiver d'Asie ou d'Afrique." C'est vrai. La terre ici est saine et seche. Apres ces pluies et ces brumes de notre hiver de Paris, je suis tout etonne d'etre couche sur l'herbe et de voir, dans le chemin, les troupeaux soulever des flots de poussiere. Les pins maritimes se balancent sur ma tete dans une brise qui sent l'ete. L'immense vallee qui me separe de la mer est comme une rade de fleurs et de pale verdure. Ce ne sont qu'amandiers blancs, abricotiers roses, pechers roses, et les oliviers au ton indecis flottant comme des nuages au milieu de toute cette hative floraison. Marseille, comme une reine des rivages, est la-bas assise au bord des flots bleus. La mer parait encore mechante, car, malgre le chaud et le calme qui m'enveloppent ici, je vois bien les masses d'ecume que le mistral fouette autour des apres rochers du golfe, et meme je distingue la rayure des lames, bien plus gigantesques encore que, de pres, on ne se l'imagine, puisque, a la distance de plusieurs lieues, j'en suis le dessin et j'en saisis le mouvement. 15 mars. Me voila enfin sur _le Castor_, en vue des cotes d'Italie. La journee a ete claire et fraiche a bord. Les rivages escarpes sont toujours magnifiques. Ce soir, le vent est tombe, la brume a envahi les horizons. Trois goelands, qui nous suivaient au coucher du soleil et s'obstinaient a vouloir percher sur la banderole de fumee noire que notre vapeur lance a intervalles egaux, se sont enfin decides a nous quitter apres des cris d'adieu d'une douceur etrange. Le phare de Nice perce le brouillard. Presque personne n'est malade. Pour moi, je n'aurai jamais le plus petit malaise en mer, je sens cela. J'ai un coin pour vous ecrire, et je vais vous raconter les incidents de la journee. D'abord, mon camarade le peintre, qui me prend pour un petit amateur paresseux, et par qui je trouve assez commode d'etre pilote et protege, m'a tenu compagnie tout le temps, et ne m'a pas fait grace d'un terme du metier, en me montrant le ciel, la vague et les masses de rochers au milieu desquels le steamer nous promene. Il etait tout etonne que je n'eusse aucune notion de l'argot des peintres, qu'il lui plait d'appeler la langue de l'art. Car il faut vous avouer que, pour passer le temps, je me suis amuse a feindre la plus complete ignorance des us, coutumes et locutions de l'atelier. Il etait bien pres de me mepriser. Cependant la docilite que j'ai mise a l'ecouter l'a un peu mieux dispose en ma faveur. Il m'a montre ensuite ses croquis de Marseille. C'est habilement fait, il y a ce qu'il appelle _de la patte_, une _fiere patte_; mais cela n'est pas plus l'endroit dont je l'ai vu charme, que tout autre endroit du monde. Les formes y sont, le sentiment n'y est pas. J'ai essaye de le lui faire entendre. A mon tour, je lui parlais une langue qu'il ne comprenait point et qui n'avait pas, comme son argot d'atelier, le merite d'etre amusante. C'est, du reste, un aimable garcon que ce Brumieres. Il a une trentaine d'annees, quelques petites ressources qui lui permettent de refaire le voyage de Rome, bien que ses etudes soient ce qu'il appelle terminees; une jolie figure, de la gaiete qui ressemble a de l'esprit, et un tres-agreable caractere. Comme nous causions de l'itineraire de notre voyage, un _monsieur des troisiemes_, c'est-a-dire un proletaire voyageant au dernier prix, et qui avait une attitude dantesque, comme s'il se fut agi de naviguer sur l'Acheron, se mela de notre conversation et nous conseilla de ne pas perdre notre temps a Genes, ville pour laquelle il affichait un profond mepris. La figure de cet homme ne m'etait pas inconnue. --Ou donc vous ai-je vu? lui demandai-je. --Il y a deux jours, Excellence, repondit-il en assez bon francais. Je jouais de la harpe a la _Reserve_... --Ah! c'est vous? Eh bien, ou est-elle donc, votre harpe? --Elle n'est plus! Ils se sont pris de vin, colletes, battus. Dans la bagarre, ma pauvre harpe a eu le ventre ecrase sous une table. Et Dieu sait qu'elle etait lourde: il y avait six hommes dessus! Quand ils ont ete dessous, il n'y a pas eu moyen de faire entendre qu'ils m'avaient detruit mon gagne-pain. Ce n'est pas qu'ils soient mechants: non, certainement: a jeun, le marin est une bonne pate d'homme. Mais le rhum, _mossiou!_ que voulez-vous faire contre cela? Ils m'auraient tue! J'ai laisse la ma harpe, et je vais tacher de faire quelque autre metier. Aussi bien, j'en avais assez, de la musique et de la France. Je suis un Romain, moi, Excellence. Et, la-dessus, il se redressa de sa hauteur de quatre pieds et demi, taille d'enfant qui ne l'empeche pas de posseder une barbe de sapeur et une chevelure a l'avenant. --Je suis un Romain, poursuivit-il avec emphase, et j'ai besoin de me retrouver sur les sept collines. --C'est bien vu, lui dit Brumieres, les sept collines doivent avoir besoin de toi! Mais quel metier y faisais-tu, et a quoi vas-tu consacrer tes precieux jours? --Je ne faisais rien! repondit-il, et je compte ne rien faire, aussitot que j'aurai amasse quelques sous pour passer l'annee. --Tu n'as donc rien epargne dans ta vie errante? --Pas meme de quoi payer mon passage sur _le Castor_; mais _ils_ me connaissent et ne me parleront pas d'argent avant Civita-Vecchia. --Mais alors?... --Alors, a la garde de Dieu! repondit-il avec philosophie. Peut-etre Vos Excellences me donneront-elles un petit secours... --Ah! tu mendies? s'ecria Brumieres. Tu es bien Romain, nous n'en pouvons plus douter. Tiens, voila mon aumone. Fais le tour de l'etablissement. --Rien ne me presse! peu a peu! reprit le bohemien en me tendant une main, tandis que, de l'autre, il mettait dans sa poche les cinquante centimes de Brumieres. --Si c'est la le type romain..., dis-je a mon compagnon, quand le harpiste se fut eloigne. --C'est le type abatardi; et pourtant cet homme degenere est encore tres-beau; que vous en semble? Il ne me semblait pas du tout. Cette enorme barbe grossissant encore le volume d'une tete trop grosse pour le corps grele et court; ce nez de polichinelle surmonte de gros sourcils ombrageant des yeux trop fendus; cette bouche de sot emportant violemment le menton dans tous ses mouvements, me faisaient l'effet d'une caricature de medaille antique; mais mon ami Brumieres parait habitue a ces laideurs-la, et j'ai remarque que toutes les figures qui me semblaient grotesques avaient de l'attrait pour lui, pourvu qu'elles eussent ce qu'il appelle de la race. Au milieu du nombreux personnel qui encombre _le Castor_, nous nous sommes pourtant trouves d'accord sur la beaute d'une femme. C'est un personnage assez mysterieux qui a, je crois, trouble la cervelle de mon camarade. Il veut que ce soit une princesse grecque; soit. D'abord, nous l'avions prise pour une femme de chambre elegante, parce qu'elle etait venue, au milieu du dejeuner, chercher quelques mets qu'elle a emportes elle-meme dans sa chambre; mais nous l'avons vue ensuite assise sur le pont, donnant des ordres en italien a une vraie suivante. Puis une dame agee est apparue a ses cotes, celle sans doute qui etait malade, une tante ou une mere, et elles ont parle anglais comme si elles n'eussent fait autre chose de leur vie. Brumieres ne persiste pas moins a croire Grecque la belle personne qui captive son attention. C'est, en effet, un type oriental: les cils sont d'une longueur et d'une finesse inouies; les yeux, longs et doux, ont une forme tout a fait inusitee chez nous; le front est eleve, avec des cheveux plantes bas; la taille est d'une elegance et d'un mouvement magnifiques; enfin, c'est, a coup sur, une des plus belles femmes, sinon la plus belle femme que j'aie jamais vue... Je reprends mon bavardage apres deux heures d'interruption. C'est un singulier etre, a mon sens, que ce Brumieres. Il se pretend positivement amoureux, et ce que je vous racontais de lui en plaisanterie, il faut peut-etre le prendre au serieux maintenant. Il a cause avec sa princesse, c'est ainsi qu'il persiste a l'appeler. Il pretend qu'elle est romanesque, etrange, delicieuse. Elle etait revenue seule sur le pont et s'est laisse parler des etoiles (que l'on n'apercoit pas), de la phosphorence de la mer, qui est, en effet, superbe en ce moment-ci; des merveilles de Rome, qu'elle connait mieux que Brumieres lui-meme, ce qui, selon lui, n'est pas peu dire: enfin, elle va a Rome sans s'arreter, et mon cerveau brule, qui devait s'arreter a Genes, ne veut plus s'arreter nulle part. Au moment ou il devenait trop curieux, la princesse a eu froid, et s'en est allee rejoindre sa vieille parente, ou sa maitresse, car rien ne prouve encore qu'elle ne soit pas lectrice ou dame de compagnie. L'enthousiasme subit du jeune peintre nous a entraines a parler de l'amour, et ses theories me semblent violentes a digerer. Comme je montrais quelque doute a l'endroit de la qualite de la dame, il s'est presque fache, assurant qu'il connaissait le monde, les femmes particulierement, et que celle-ci appartenait a la plus haute aristocratie. --Soit, lui disais-je, vous vous y connaissez certainement mieux que moi; mais, quand, par miracle, vous vous tromperiez, qu'importe que votre heroine soit riche ou pauvre, noble ou bourgeoise? Ce n'est pas de son rang et de sa fortune que vous seriez amoureux, j'imagine; ce serait d'elle-meme. Le peintre ne demande pas au cadre ce qu'il doit penser de la peinture. --Eh! eh! m'a-t-il repondu, le cadre, quand il est beau, n'est pas une vaine presomption pour la valeur de l'image. Bien certainement, on peut aimer une femme sans argent et sans aieux; cela m'est arrive aussi bien qu'a vous probablement, aussi bien qu'a tout le monde; mais, quand une femme intelligente et belle joint a ses charmes l'attrait des biens et des grandeurs, elle est complete parce qu'elle vit dans son milieu naturel, dans une atmosphere de poesie faite pour elle. --Je vous accorde cela pour la vue. Il devait etre beau de regarder passer Desdemona trainant sa robe brodee d'or et de perles sur les tapis d'Orient du palais ducal. Cleopatre, couchee sur les coussins de pourpre de sa galere, me ferait certainement ouvrir les yeux, et, si j'avais vu pareille chose, je passerais peut-etre ma vie a m'en souvenir; mais, pour souhaiter d'etre l'epoux de Desdemona on l'amant de Cleopatre, je croirais utile d'etre Othello le victorieux ou Antoine le magnifique. Tel que je suis, sans nom, sans richesse et sans gloire, je me tiendrais a distance de ces divinites pour lesquelles il faut des heros, ou de ces diablesses auxquelles il faut des millions. Donc, que votre heroine soit une reine ou une aventuriere, regardez-vous vous-meme, ou regardez dans votre poche avant de monter sur le piedestal d'ou l'idole plongera toujours sur vous. --Ainsi, mon cher, reprit-il, vous raisonnez avec l'amour? Tous croyez qu'il suffit de se dire: "Je ne dois pas desirer cette femme," pour n'y plus songer? Ce serait bien facile! Ou vous etes singulierement blase, ou vous ne savez ce que c'est qu'une passion qui vous envahit. Et d'ailleurs, ajouta-t-il apres avoir attendu vainement ma reponse, il n'y a pas de rang et de richesse qui tiennent! Non, il n'y a pas meme d'intelligence, de fierte ou de pruderie qui defende une femme contre la volonte d'un homme. Je vous accorde que nous voila tres-laids, avec nos paletots et nos guetres de voyageurs, avec nos poches mal garnies, nos noms roturiers, nos celebrites d'artiste, dont personne encore ne se doute. Pour arriver a faire les aimables sur un pied d'egalite avec des Cleopatre on des Desdemona, il nous faudrait d'autres habits, d'autres seductions, d'autres museaux, peut-etre, car je vois bien que c'est notre etat ou notre apparence d'inegalite qui vous choque; mais c'est trop de modestie... ou trop d'orgueil! Je me moque de tout ca, moi. Je vaux ce que vaux, et, si je parviens a me faire aimer jamais d'une merveille de beaute, de luxe et d'esprit, je me dirai que je le meritais et qu'elle ne pouvait pas faire un meilleur choix, puisque avec rien j'ai su conquerir celle qui avait tout. J'y ai souvent pense; j'ai frise de grandes aventures, et vous verrez que j'en attraperai un belle, un jour ou l'autre. Ces choses-la arrivent toujours a qui s'y croit destine, jamais a qui doute de soi-meme. La-dessus, nous nous sommes souhaite le bonsoir, et, enveloppe de son manteau rape, le bon jeune homme s'est endormi sur un banc, dans sa confiance et dans son bonheur, dans sa raison peut-etre! Ce qui me choque et m'etourdit dans cette estime de soi que rien ne justifie, c'est peut-etre la, tout de bon, le moyen grossier, mais toujours sur, de realiser ses reves. Mais ou diable va-t-on chercher de pareils reves? VI Passe Genes, 16 mars, onze heures du soir. Toujours a bord du _Castor!_ Mais j'ai passe une magnifique journee. Ce matin, je me suis eveille a six heures, apres avoir un peu dormi, bien malgre moi, car c'est un vrai plaisir, pour qui n'en a pas l'habitude, d'entendre, de voir et de sentir le flot, meme dans les tenebres. Je dis voir, parce que les sillages phosphorescents dessinent mille arabesques changeantes autour des flancs du navire. On s'hebete a regarder cela, il me semble que je ne m'en lasserais jamais. Je m'etais assoupi ayant froid, je me suis eveille ayant chaud. Le soleil brillait deja, le soleil d'Italie! C'est lui que j'ai salue le premier, et ensuite j'ai ete libre de saluer le _Gigante_. Vous connaissez par les gravures et par le daguerreotype cette riante entree du port de Genes, cette colonnade des jardins du palais Doria, et cette statue colossale (qui n'est pas celle d'Andre) qui, de la colline ou elle se tient depuis si longtemps sur ses grosses jambes, semble, d'un air bonhomme, vous souhaiter la bienvenue. Je vous ferai donc grace de cette description. Le premier aspect de la ville a, vous le savez, plus d'etrangete que de beaute; mais c'est une etrangete souriante; et, ici, le moyen age n'a rien laisse d'imposant, rien de lugubre non plus. On vous fait attendre le debarquement pendant deux mortelles heures, et ensuite, pour vous permettre de passer une journee sur le territoire sarde, on vous ranconne sous pretexte de _visa_, sans compter le temps qu'on vous prend encore a vous faire attendre le bon plaisir de la police et des ambassades. L'accueil n'a rien d'hospitalier, je vous jure, pour les pauvres diables. Enfin, il m'a ete possible de penetrer dans la ville et d'y chercher, a tout hasard, un coin pour dejeuner. Mon camarade Brumieres n'avait pas voulu debarquer, sa princesse grecque ne debarquant pas. Je l'ai donc laisse tout le jour sur _le Castor_, occupe a tacher de renouer la conversation avec l'objet de ses pensees et a tirer les vers du nez a ses domestiques. Et puis il est un peu comme le harpiste, il meprise Genes, il meprise tout ce qui n'est pas Rome et les sept collines. Le hasard m'a conduit devant la porte du cafe de la _Concordia_. La vue du petit jardin m'a tente. Je me suis fait servir le cafe sous des orangers, de veritables orangers couverts d'oranges, au milieu de plates-bandes fleuries auxquelles le soleil donnait des tons resplendissants. Mais ne soupirez pas trop. Le climat de cette region est, sinon aussi froid, du moins aussi variable que le notre. Nos deplorables printemps de ces dernieres annees ont eu ici leur contre-coup, et j'entendais dire autour de moi que cette belle journee etait la premiere de l'annee. J'en ai remercie le ciel, qui m'a permis de voir ainsi l'ancienne reine de la Mediterranee dans toute sa splendeur. En tant que cite commercante, progressive et civilisee, elle est bien detronee aujourd'hui par Marseille; mais, comme arrangement et distribution pittoresques, il y a la difference d'une belle aventuriere a une belle bourgeoise. La premiere un peu follement accoutree et melant des ornements exquis a des parures risquees, mais ayant ces graces qui entrainent ou ces originalites qui plaisent; l'autre plus sage, plus soumise a la mode, decente, riche, propre, mais ressemblant a tout le monde. En somme, l'aspect general de Genes n'est pas satisfaisant, mais le detail est souvent adorable. Les maisons peintes sont decidement une laide chose; heureusement, la mode s'en perd. La ville, jetee sur des plans inegaux, n'a ni queue ni tete, mais les _belles_ rues sont curieuses et amusantes. On appelle ici les belles rues celles qui sont bordees de beaux palais; par malheur, elles sont si etroites, que ces beaux palais y sont enfouis. On passe en admirant les portes et les dessous de la construction; mais il faut se tordre le cou pour voir l'edifice, et encore, ne se fait-on, quelque part qu'on se mette, qu'une idee vague de ses proportions et de son elegance. Il faudrait consacrer une journee a chacune de ces demeures d'un style varie au dedans comme au dehors. Cette variete etonne, eblouit, amuse et fatigue. Il y a beaucoup de marbres, beaucoup de fresques, beaucoup de dorures, et tout cela a coute beaucoup d'argent. C'est petit et mignon a l'exterieur. Au dedans, les salles sont vastes et l'on s'etonne qu'elles tiennent dans des palais qui semblent tenir eux-memes si peu de place. Plus loin, il y a de belles promenades bordees de vilaines petites maisons; des eglises riches et encombrees de choses precieuses et couteuses; et puis des sentiers a pic, bordes de hautes maisons tres-laides, des passages noirs qui s'ouvrent tout a coup sur des verdures eblouissantes, puis le roc a pic devant et derriere soi; puis la mer vue d'en haut et toujours belle; des fortifications gigantesques, interminables; des jardins sur les toits; des villas jetees au hasard sur les collines environnantes, profusion de batisses criardes, qui, vues de loin, gatent le cadre naturel de la ville; enfin, c'est incoherent: ce n'est pas une cite, c'est un amas de nids que toutes sortes d'oiseaux sont venus construire la, chacun faisant a sa tete et s'emparant de la place et des materiaux qui lui plaisaient. Si on ne se disait pas que c'est l'Italie, on se persuaderait volontiers que ce n'est pas ce que l'on attendait; mais il faut ne point penser a cela, et plutot se livrer a cette influence de desordre et de caprice qui rend un peu fou a premiere vue. Apres avoir couru deux ou trois heures, tantot choque, tantot ravi, je suis entre dans quelques palais. Ah! mon ami, que j'ai vu de beaux Van Dyck et de beaux Veronese! Mais les etranges interieurs que ceux de ces nobles Genois! Quels droles de petits details attestent l'incurie ou l'absence du gout! quelles croutes de portraits modernes, quels mesquins petits meubles, quelles plaisantes acquisitions de la veille au milieu de ces chefs-d'oeuvre, de ces decorations splendides et de ces raretes rapportees par les ancetres voyageurs ou trafiquants eclaires! Comme la petite faience anglaise jure a cote de la monumentale potiche de Chine, et comme nos colifichets d'industrie francaise a bon marche d'il y a dix ans sont etonnes de se trouver meles a ces vieux marbres et a ces fieres peintures! Il semble que les descendants des illustrissimes navigateurs aient pris en degout tout ce luxe de pirates, ou que la lassitude du ceremonial ait gagne les tetes, comme celle de mon Anglais de la _Reserve_. Peut-etre ont-ils perdu quelque chose de plus que le gout de la magnificence, le gout du beau. On va jusqu'a dire que, dans certains palais, des toiles de grands maitres ont ete vendues aux etrangers par des gardiens infideles, remplacees par des copies mediocres, et que les proprietaires ne s'en sont pas encore apercus. Je ne vous affirme nullement le fait; mais, pour vous resumer mon impression generale, je vous dirai qu'ici tout est surprise charmante ou brusque deception. Si j'eusse ete en humeur de travailler, le pittoresque m'eut pourtant retenu; il est a chaque pas, dans une ville aussi raboteuse; il faudrait s'arreter devant toutes ces ruelles qui se tordent et se precipitent d'un plan a l'autre, passant sous des arcades multipliees qui relient les maisons entre elles et projettent, sur ces profondeurs brillantes, des ombres d'un veloute et d'une transparence inouis. Oh! s'il ne s'agissait que de peinture, la vie tout entiere d'un artiste minutieux pourrait bien se consumer devant une de ces ruelles a perspective mouvementee! Mais il s'agit d'autre chose; il s'agit d'avancer, de comprendre, de vivre si faire se peut! Pendant que j'avalais Genes des yeux, des jambes et de l'esprit, mons Brumieres poursuivait sa deesse. Mais voila ou Recommence l'aventure, qui, j'espere, va vous faire oublier l'informe esquisse que je viens de mettre sous vos yeux. Quand, a huit heures du soir, je suis remonte, affame et harasse, sur _le Castor_, j'ai trouve le pont tellement encombre de beau monde, qu'on eut dit d'une fete. Ce bruit et cette foule venaient d'un notable surcroit de passagers a bord; des Anglais, toujours des Anglais, et puis quelques Francais et quelques indigenes, ces derniers ayant amene la toute leur famille et tous leurs amis, qui, en maniere d'adieux, causaient gaiement avec eux, en attendant le moment de lever l'ancre. Au milieu de cette bagarre, que rendaient plus etourdissante les chanteurs et guitaristes ambulants postes dans des barques autour du _Castor_, et tendant leurs casquettes aux passagers, j'eus le temps de remarquer, encore une fois, que le Genois etait expansif, babillard, enjoue, commere et avenant. Cela etait, du moins, ecrit sur toutes les figures et dans toutes les intonations de ceux qui parlaient le patois. Les pretres surtout me parurent gais et semillants, ressemblant fort peu, dans leurs allures, a ceux de France. On voit qu'ils sont meles plus que les notres a la societe locale et a ses preoccupations temporelles. Pourtant, l'opinion generale est ici en grande reaction contre eux, a ce que l'on m'a dit. Enfin, le son de la cloche nous delivra de tous les visiteurs qui s'envolerent sur leurs barques, envoyant de gais adieux et de bons souhaits a l'equipage, et, quand l'ordre eut un peu agrandi l'espace, je pus chercher et retrouver mon ami Brumieres, tandis que le steamer se remettait en marche. --J'ai passe une sotte journee, me dit-il; ma princesse a dormi tout le temps dans sa cabine, d'ou elle est enfin sortie, parfumee et coiffee a ravir, il n'y a pas plus d'une heure. J'ai reussi a l'accoster; mais sa chere tante, n'ayant plus le mal de mer, est venue me l'enlever; vous pouvez les voir la-bas qui se moquent de nous! Je regardai la tante, qui m'avait paru vieille, hier, mais qui, debarrassee de ses coiffes et de l'affreux abat-jour vert que les Anglaises mettent maintenant en voyage autour de la passe de leur chapeau, est une assez jolie femme grasse, sur le retour. La _princesse_ avait, en effet, arrange ses magnifiques cheveux bruns d'une facon tres-artiste et daignait nous les laisser admirer, en tenant a la main son petit chapeau de paille a rubans de velours vert. Du reste, ces deux dames ne me paraissaient faire aucune attention a nous. --Et, maintenant, dis-je a Brumieres, puisque vous etiez si intrigue, vous savez du moins qui elles sont? vous avez eu le temps de vous en enquerir? --La tante est une Anglaise pur sang, repondit-il. La niece n'est peut-etre pas sa niece. Voila tout ce que je sais. Leurs bagages sont au fond de la cale; pas un nom, des chiffres tout au plus, sur leurs necessaires de voyage. Le domestique ne sait pas un mot de francais, et je ne sais pas un mot d'anglais! Quant a la soubrette italienne, elle est malade, a ce que pretend Benvenuto. --Qui ca, Benvenuto? --Votre harpiste! il s'appelle Benvenuto, l'animal! J'esperais qu'il me serait utile. Il avait flaire ma preoccupation sentimentale, et, venant au-devant de mes desirs, il se mettait au service de ma passion avec cette inimitable courtoisie et cette delicieuse penetration qui caracterisent certaine classe d'hommes tres-employes et tres-repandus en Italie... sur les sept collines, particulierement; mais je soupconne le drole d'avoir bu ma _bonne-main_ et de ronfler sous quelque malle. Bref, je ne sais rien du tout, sinon que l'on va a Rome, ce qui laisse mon esperance intacte. Si cette diable de mer que voila coulante comme de l'huile pouvait se courroucer un peu, j'espererais que la tante retournerait vite a ses oreillers... Mais qu'est-ce que vous avez, mon cher, et a qui est-ce que je parle? --A quelqu'un qui vous ecoute d'une oreille, mais qui, de l'autre, reconnait une voix... Tenez, mon cher, cette dame qui emmene votre princesse en Italie est bien sa tante, c'est milady _trois etoiles_. Je ne connais que son nom de bapteme, Harriet; mais je sais qu'elle a epouse par amour un cadet de famille qui s'est laisse enrichir de huit cent mille livres de rente, un tres-bon et tres-honnete homme, pas gai tous les jours; mais ceci ne fait rien a l'affaire. Votre heroine est bien reellement une personne de grande maison, et peut-etre l'heritiere future de cette grande fortune, car milord et milady n'ont pas d'enfants. --Zadig! s'ecria Brumieres transporte de joie, ou diable avez-vous appris tout cela? --Vous voyez bien, repris-je en lui montrant un Anglais chauve, a pantalon grillage, qui s'etait approche assez respectueusement des deux femmes, que voila milord qui parle a sa femme! --Ca? C'est le domestique! --Je vous jure que non; et, s'il n'a pas voulu vous repondre, c'est que vous ne lui etes pas presente, et que, devant milady, il ne veut pas paraitre ce qu'il est, un homme sans morgue et parlant te francais aussi facilement que vous et moi. --Encore une fois, Zadig, expliquez-vous! Je refusai de m'expliquer, autant pour me divertir de l'etonnement de mon camarade, que pour obeir a un sentiment, peut-etre exagere, de delicatesse. J'avais surpris les secrets du menage de lord _trois etoiles_, en ecoutant, avec une attention dont je pouvais bien me dispenser, ses confidences a un ami, a travers une cloison du cabaret de la _Reserve_. Je crois que je devais m'en tenir la, et ne pas les divulguer. Maintenant, mon ami, vous allez aussi me traiter de Zadig et me demander comment je reconnaissais un homme dont je n'avais pas apercu la figure. Je vous repondrai que d'abord sa voix, sa prononciation, ses intonations tristes et comiques a la fois m'etaient restees dans l'oreille d'une facon toute particuliere. Si je voulais me faire valoir comme devin, j'ajouterais qu'il est certains traits, certaines physionomies et certaines tournures qui s'adaptent si parfaitement a certaines manieres de s'exprimer, et a certaines revelations de caractere et de situation, qu'il n'y a pas moyen de les meconnaitre. Mais, pour rester dans l'exacte verite, je dois vous avouer qu'au moment ou je quittais le cabaret de la _Reserve_, je m'etais trouve face a face sur l'escalier exterieur avec les deux personnages, au moment ou un garcon leur presentait sa lanterne pour allumer leurs cigares. L'un me parut un officier de marine; l'autre, c'etait l'homme a front chauve, a casquette vernie renversee en arriere, a pantalon grillage, que je voyais en ce moment echanger quelques paroles avec milady. Leur conversation ne fut pas longue. Je ne l'entendis pas; mais, a coup sur, je la traduirais ainsi: "Vous avez fume?--Je vous jure que non.--Je vous jure que si." Et milord s'eloigna d'un air resigne, sifflota un moment, en regardant les etoiles, et s'en alla fumer derriere la cheminee de la chaudiere. Il n'y eut peut-etre pas songe, mais sa femme venait de lui en donner l'envie. Brumieres, enchante de mes decouvertes, vient de voir un autre de ses souhaits exauce: le temps s'est brouille, la mer s'est fait sentir plus rude. Lady Harriet a quitte le pont. La niece, qui parait d'une solidite a toute epreuve, est restee sur le banc avec la femme de chambre, et j'ai laisse mon camarade tournant autour d'elles. Je vous ecris du salon, ou, en ce montent, je vois apparaitre milord _trois etoiles_ avec un tres-vilain chien jaunatre que je le soupconne d'avoir achete a Genes pour se faire renvoyer plus souvent par sa femme. Ils se font mutuellement (milord et son chien) de grandes amities. Pauvre lord _trois etoiles_! Il sera peut-etre aime, au moins, de ce chien-la! Mais le roulis augmente et il me devient difficile d'ecrire. La nuit se fait maussade en plein air, et je vais me reposer des rues perpendiculaires et du terrible pave de briques de Genes la Superbe. VII Samedi 17 mars. Toujours a bord du _Castor_ Il est onze heures du soir, et je reprends mon journal. Brumieres est toujours amoureux, milord toujours silencieux, Benvenuto toujours obsequieux. Mon camarade s'est obstine a ne pas debarquer a Livourne, ou nous nous sommes arretes ce matin, apres une nuit assez dure, malgre les allures douces et solides du _Castor_. Il a fait tout aujourd'hui un temps de Paris, gris, humide, et froid par-dessus le marche. Beau ciel d'Italie, ou es-tu? J'ai bien le projet de revoir ces villes que je traverse au pas de course; mais j'avoue que je n'y peux pas tenir, et qu'ayant la liberte de rester dans les ports, chose fort triste et nauseabonde, du moment que l'on se sent emprisonne dans une foret de batiments qui ne sont pas tous propres a regarder, j'aime mieux payer l'impot d'arrivee a toutes les polices locales, et voir quelque chose qui remplisse activement ma journee. Cela me fait faire des depenses extravagantes pour un gueux de peintre; mais je suis releve de mon serment, et l'abbe Valreg est resigne a me laisser vivre. Je n'avais pas fait trois pas dans la ville de Livourne, que vingt voiturins se disputaient l'honneur de me conduire a Pise. J'avais manque l'heure du petit chemin de fer qui y transporte en peu d'instants, et j'allais me laisser ranconner, lorsque Benvenuto s'est dresse a mes cotes comme une providence, pour faire le marche, sauter sur le siege et me servir de cicerone. Comment avait-il debarque? qui l'avait preserve des formalites couteuses et ennuyeuses que je venais de subir? Dieu le sait! Il y a aussi une providence pour les bohemiens. Nous avons traverse ces grands terrains d'alluvion tout recemment sortis de la mer. Vous vous souvenez de ce fait, qu'au temps d'Adrien, Pise etait a l'embouchure de l'Arno, dont elle est aujourd'hui eloignee de trois lieues. Il n'y a, au bord de ces terrains qui gagnent toujours, que des oliviers maigres, des taillis marecageux, des champs inondes, couverts de goelands; puis des cultures trop bien alignees, des villages sans caractere. Mais Pise en a de reste. C'est solennel, vide, largement ouvert, nu, froid, triste et, en somme, assez beau. J'ai dejeune en toute hate et couru aux monuments. La basilique greco-arabe et son baptistere isole, la tour penchee, le _Campo-Santo_, tout cela, sur une immense place, est tres imposant. Je ne vous dirai pas comme ferait un _guide_ imprime, que ceci ou cela est admirable ou defectueux au point de vue du gout ou des regles. Les chefs-d'oeuvre ont des defauts; a plus forte raison ces edifices batis, ornes ou enrichis a diverses epoques, chacune apportant la son progres ou sa decadence. Chacun y a apporte sa volonte ou sa puissance; voila ce qu'il y a de certain et ce qui peut toujours etre regarde avec un certain respect ou avec un certain interet. Ces grands ouvrages qui ont absorbe le travail, la richesse et l'intelligence de plusieurs generations sont comme des tombes elevees a la memoire des idees, tombes couvertes de trophees qui, tous, sont l'expression de l'ideal d'un siecle. La tour penchee est une jolie chose, nonobstant l'accident qui l'a rabaissee au role de curiosite; mais l'accident lui-meme a eu des suites illustres. Il a servi a Galilee pour ses experiences et ses decouvertes sur la gravitation. Les portes de Ghiberti, vous les savez par coeur. Nous travaillons aussi bien aujourd'hui; mais nous imitons beaucoup et inventons peu. Honneur donc aux vieux maitres! Pourtant les fresques d'Orcagna m'ont peu flatte. C'est un cauchemar grotesque, et j'ai eu besoin de m'adresser les reflexions ci-dessus enoncees, pour les regarder sans degout. Les autres fresques du _Campo-Santo_ sont moins barbares, mais bien mal conservees et successivement retouchees ou changees. Il faut y chercher celles de Giotto, avec les yeux de la foi. Quelques compositions, les siennes peut-etre, sont bien naives, bien jolies, sans qu'il y ait pourtant motif de pamoison, comme Brumieres m'en avait menace. Ce _Campo-Santo_ est, en somme, un lieu qui vous reste dans l'ame apres qu'on en est sorti. Il ne serait pas bien aise de dire pourquoi precisement, car c'est une construction ruinee ou inachevee, couverte en charpente. Le cadre d'elegantes colonnettes du preau n'est pas une merveille qui n'ait ete surpassee en Espagne, dans d'autres cloitres, dont j'ai vu les dessins. La collection d'antiques auxquels le cloitre sert de musee est tres mutilee et n'approche pas, dit-on, d'une des moindres galeries de Rome. Il y a la, en somme, peu de tres beaux debris; mais il y a de tout, et ce vaste cloitre ou un pale rayon de soleil est venu un instant dessiner les ombres portees de la decoupure gothique, ces profondeurs ou gisent mysterieusement des tombes romaines, des cippes grecs, des vases etrusques, des bas-reliefs de la renaissance, de lourds torses paiens, de fluettes madones du Bas-Empire, des medaillons, des sarcophages, des trophees, et ces fameuses chaines du defunt port de Pise, conquises et rendues par les Genois; l'herbe fine et pale du preau, ou quelques violettes essayaient de fleurir; tout, jusqu'a cette charpente sombre qui ne finit rien, mais qui ne gate rien, compose un lieu solennel, plein de pensees, et d'un effet penetrant. Fiez-vous donc a vos belles photographies, qui nous faisaient dire: "L'_effet_ embellit tout; la reduction aussi embellit peut-etre les objets." Non! la magie du soleil n'est pas la seule magie du _Campo-Santo_. On le regarde sans trop d'ebahissement, mais on l'emporte avec soi. La cathedrale est un autre musee, encore plus precieux, des arts sacres et profanes. Les mosaiques byzantines des voutes sont d'un grand effet; mais la mosaique de marbre du pave central m'a donne un certain frisson de respect. C'est la meme que celle du temple d'Adrien. Elle etait la, servant au culte des dieux antiques, avant qu'une eglise eut remplace le temple; elle avait ete foulee, usee deja par les pretres de ce dieu Mars dont la statue est la aussi, baptisee du titre et du nom de Saint-Ephese. Ah! si ces paves pouvaient parler! que de choses ils nous raconteraient que notre imagination s'inquiete de ressaisir! Mais les eaux de l'Arno ou les croupes des monts pisans en ont vu davantage, me direz-vous.--Je vous repondrai que nous ne sommes jamais tentes d'interroger la nature brute sur les destinees humaines. Nous savons qu'elle gardera son secret; mais, du moment que, de ses flancs, une pierre est sortie pour etre travaillee et employee par la main de l'homme, cette pierre devient un monument, un etre, un temoin, et nous la retournons dans tous les sens pour y trouver une inscription, une simple trace qui soit une voix ou une revelation. C'est la, je crois, en dehors de l'effet pittoresque, le grand attrait des ruines, la curiosite! J'avoue que je suis tres-las des reflexions imprimees, sur les destins de l'homme et la chute des empires. Ce fut la grande mode, il y a quelque quarante ans, sous notre empire a nous, de _pleurer_ les vicissitudes des grandes epoques et des grandes societes. Pourtant, nous etions nous-memes grande societe et grande epoque, et nous touchions aussi a des desastres, a des transformations, a des renouvellements. Il me semble que regretter ce qui n'est plus, quand on devrait sentir vivement que l'on doit etre quelque chose, est une flanerie poetique assez creuse. Le passe qui, en bien comme en mal, a eu sa raison d'etre, ne nous a pas laisse ces temoignages, ces debris de sa vie, pour nous decourager de la notre. Il devrait, en nous parlant par ses ruines, nous crier: _Agis et recommence_, au lieu de cet eternel _Contemple et fremis_, que la mode litteraire avait si longtemps impose au voyageur romantique des premiers jours du siecle. L'illustre Chateaubriand fut un des plus puissants inventeurs de cette mode. C'est qu'il etait une ruine lui-meme, une grande et noble ruine des idees religieuses et monarchiques, qui avaient fait leur temps. Il eut des velleites genereuses comme il convenait a une belle nature d'en avoir. L'herbe essaya souvent de pousser et de reverdir sur ses voutes affaissees; mais elle s'y secha malgre lui, et, comme un temple abandonne de ses dieux, sa grande pensee s'ecroula dans le doute et le decouragement. Mais me voici bien loin de Pise. Non, pas trop cependant: je me disais ces choses-la en traversant ces grandes rues ou l'herbe pousse, et en regardant ces vieux palais bizarres qui se mirent dans l'Arno d'un air solennel et ennuye. Pise tout entier est un _Campo-Santo_, un cimetiere ou les edifices, vides d'habitants, sont debout comme des mausolees. Sans les Anglais et les malades de tous les pays froids, qui viennent en certains moments de l'annee, lui rendre un peu d'aisance, la ville, je crois, finirait comme doivent finir les petites republiques d'aristocrates: elle mourrait _da se_. Il n'y pas tant a gemir sur ses destinees; elle a eu ses beaux jours, alors que sa constitution etait un grand progres relatif. Elle a ete rivale de Genes, de Venise et de Florence; elle a ete reine de Corse et de Sardaigne, reine de Carthage, cette autre ruine dont elle devait partager le destin. Elle a eu cent cinquante mille habitants, de grands artistes, une marine, de grands capitaines, des colonies, des conquetes, d'immenses richesses et tout l'enivrement de la gloire. Elle a bati des monuments qui durent encore et que le monde vient encore saluer. Mais les temps sont venus ou ces petites societes si vivaces et si ardentes, au lieu d'etre des foyers d'expansion, des sources bienfaisantes, se transformerent en foyers d'absorption, en abimes attirant la seve des nations sans vouloir la rendre, en nids de vautours ou de pirates. Des lors leur decadence et leur abandon furent decretes la-haut. Jupiter ne lance plus de foudres; mais Dieu a mis au coeur des societes le ver rongeur de l'egoisme qui les devore quand elles le nourrissent trop bien. Les voisins jaloux ou irrites ont livre des luttes acharnees; la mer, en se retirant, a accueilli de nouveaux hotes sur ses rivages. Livourne s'est elevee dans des idees toutes positives, et, moins jalouse d'art et de magnificence, a predomine par le trafic. Les outrages, inseparables compagnons du malheur, sont venus frapper l'orgueil des fiers Pisans. La noble republique fut vendue, violee, pillee, disputee comme une proie, ravagee par la famine, par la peste, par la misere. Elle n'est plus, et la belle Italie du passe s'est vendue et perdue comme elle, pour avoir trop caresse dans son sein des interets rivaux, pour avoir du sa splendeur et sa gloire a des passions etroites et non a des sentiments genereux. _Requiescat in pace!_ Je vous ai trop promene avec moi dans ce champ de repos. Il faut que je vous ramene au _Castor_ a travers la campagne, qu'un peu de soleil est venu egayer. J'ai pu, en me retournant, saluer les _monti pisani_, que les nuages m'avaient voiles ce matin, et qui font aux monuments de la ville un cadre assez beau. Je ne sais si, par un temps clair, on voit d'ici les Apennins, dont ces monts pisans sont une cote rompue et detachee. Benvenuto m'a ete d'un grand secours. Il est savant a sa maniere et bavard avec un certain esprit. J'apprends avec lui a entendre l'italien, que je sais un peu, mais dont la musique est trop neuve a mon oreille pour que je la comprenne d'emblee completement. Cela viendra, j'espere, en peu de jours. Me revoici en mer, voyant passer comme des reves, la Corse, l'ile d'Elbe, le rocher de Monte-Christo, qu'un roman plein de feu a rendu populaire, et qu'un Anglais vient d'acheter pour s'y etablir. Ces ecueils des cotes de France et d'Italie font, dit-on, la passion des Anglais. Le genie de l'insulaire reve partout un monde a creer, une domination intelligente ou fantasque a etablir. Au reste, je comprends le prestige qu'exercent sur l'imagination ces petites solitudes battues des vagues. Quelques-unes ont assez de terre vegetale pour nourrir des pins, et, lorsqu'elles sont creusees en amphitheatre dans un bonne direction, des villas peuvent s'y elever et des jardins y fleurir a l'abri des vents et des flots qui rongent l'enceinte exterieure. La chaleur doit y etre temperee en ete, et le continent est assez voisin pour qu'on n'y soit pas trop prive des relations sociales. Pourtant, je crois de tels asiles dangereux pour la raison. Cette mer environnante vous defend trop de l'imprevu, elle vous rend trop sur d'une independance dont on n'a que faire dans la solitude. Brumieres vient me souhaiter le bonsoir. Miss _Medora_ est de race grecque, il ne s'etait pas trompe. Son pere, marie a la soeur de lady Harriet, etait un Athenien pur sang. Elle est orpheline. Elle est amoureuse de Raphael et de Jules Romain. Elle est tres-anxieuse de recevoir la benediction du pape, bien qu'elle ne soit pas du tout devote. Sa suivante s'appelle _Daniella_. Voila le resume de ses epanchements. VIII Rome, 18 mars. Enfin, mon ami, m'y voila! mais ce n'est pas sans peine et sans aventure, comme vous allez voir. Je ne m'attendais certainement pas a une Italie aussi complete. On m'avait dit qu'il n'y etait plus question de brigands depuis l'occupation francaise, et il est de fait, m'assure-t-on, que, grace a nous, _l'ordre_ est aussi bien etabli que possible dans un pays ou le brigandage est comme une necessite fatale. Ceci m'a ete explique assez peremptoirement, et je vous l'expliquerai plus tard. Vous etes presse d'ouir mon aventure. Je vais tacher pourtant de vous la faire attendre un peu, pour la rendre plus piquante. Ecoutez donc, ce n'est pas tous les jours qu'on en a une pareille a raconter! Debarques, ce matin, a Civita-Vecchia, apres nos adieux au _Castor_ et a son excellent capitaine, M. Bosio, nous avons dejeune dans une auberge, des fenetres de laquelle, plongeant sur le rempart, nous avons pu voir des soldats francais se livrer a leurs exercices quotidiens avec cette aisance qui les caracterise. Encore des visites de police sur le batiment, encore les douanes sur le rivages; encore des visas, des impots et des heures d'attente: toujours le voyageur arrache a sa premiere impression, a son innocente fantaisie de courir a droite ou a gauche sur la terre qu'il vient de toucher. Le voyageur est partout suspect, il est partout susceptible d'etre un bandit, ce qui n'a jamais empeche aucun bandit de debarquer, et aucun voyageur de trouver des bandits indigenes ou autres, la ou il y en a pour l'attendre. Mais je vous assure que les bandits gatent bien moins les voyages que les precautions prises contre les honnetes gens. Les douanes sont aussi une vexation barbare. On s'en sauve ici avec de l'argent; mais c'est encore une chose blessante de ne pouvoir s'en sauver avec sa parole. Les montagnes et les mers ne sont rien pour l'homme; mais il s'arrange pour etre a lui-meme son obstacle et son fleau sur la terre que Dieu lui a donnee. Une diligence attendait que toutes ces formalites fussent remplies pour nous transporter a Rome, en huit heures; ce qui, moyennant quatre relais et de bons chevaux, me sembla exorbitant pour faire quatorze lieues. Mais c'est ainsi! On perd une bonne heure a chaque relais, les postillons ne voulant partir qu'apres avoir ranconne les voyageurs. Il y a bien un conducteur qui est cense les faire marcher quand meme; mais il s'en garde bien: il partage probablement avec eux. Il vous dit philosophiquement que vous ne leur devez rien, mais qu'il ne peut pas les faire obeir. On est donc a la discretion de ces droles, qui vous insultent si vous ne voulez pas ceder a leur ton d'insolence, et qui exigent que vous ayez sur vous la monnaie qui leur convient. Tant pis pour vous si, arrivant de Livourne avec celle qu'on vous a echangee, vous n'avez pas eu la precaution de vous munir de _pauls_ romains. Ils enfourchent leurs chevaux et restent immobiles jusqu'a ce que vous leur ayez promis de faire en sorte de les satisfaire au relais suivant. Peu importe que tous les autres voyageurs aient subi leurs pretentions; un seul, empeche ou recalcitrant, arrete le depart. Une bande de voyous qui ont aide a l'attelage, sont la autour de la voiture, reclamant aussi, avec des grimaces, des langues tirees en signe de haine et de mepris, vous traitant de _singes_ et de _porcs_ si, par malheur, dans votre aumone, il s'est trouve un sou _etranger_, un sou ayant cours a deux lieues de la. Je ne vous parle pas des mendiants de profession, c'est-a-dire du reste de la population, trainant sur les chemins ou grouillant dans les villages. Leur misere parait si horrible et si reelle, qu'on n'hesite pas a leur donner ce qu'on peut; mais leur nombre accroit, en un clin d'oeil, dans une telle proportion, qu'en faisant a chacun la part bien mince, il faudrait etre deux ou trois mille fois plus riche que je ne suis pour ne pas faire de mecontents.--Et puis il ne faut qu'un coup d'oeil pour voir que cette malheureuse engeance a tous les vices, toutes les abjections de la misere: paresse, fourberie, abandon de soi-meme, malproprete et nudite cyniques, haine sans fierte superstition sans foi ou basse hypocrisie. Ces mendiants se battent ou se volent les uns les autres de la meme main qui egrene le chapelet benit. Il n'est pas saint dans le calendrier qu'ils n'invoquent, en melant a leur litanie plaintive de grotesques ordures, quand ils croient qu'on ne les comprend pas. Tel est l'accueil, tel est le spectacle qui attendent le passager des qu'il a mis le pied sur les Etats de l'Eglise. J'avais entendu raconter tout cela. Je croyais a de l'exageration, a de la mauvaise humeur. Je n'aurais pas pu m'imaginer l'existence d'une population n'ayant rien, ne faisant rien, et vivant litteralement de l'aumone des etrangers. Nous avions suivi quelque temps les rives de la mer, courant assez vite sur un chemin tortueux, parmi des monticules sans arbres, mais couverts d'une vegetation sauvage, luxuriante. Pour la premiere fois, j'ai vu des anemones roses percer les touffes de bruyere. Il y a la une profusion et une variete de plantes basses qui attestent la fertilite de ces plages incultes. Un peu plus loin, nous vimes quelques essais de culture. Apres le dernier relais, comme nous etions en pleine campagne romaine, le postillon s'arreta court. Il avait oublie son manteau. On voulut le faire marcher, on invoqua l'autorite du conducteur. --Impossible, dit celui-ci; un homme qui se trouverait, sans manteau, revenir a la nuit dans la campagne de Rome, serait un homme mort. Il parait que cela est certain; mais quelque chose de certain aussi, c'est que, tout en depechant un gamin pour lui aller chercher son manteau, le compere lui avait parle bas avec un sourire expressif. Cela signifiait: "Prends ton temps;" car l'enfant s'en alla lentement, se retourna, et, sur un signe d'intelligence, ralentit encore sa marche. Cet homme avait-il, pour agir ainsi, une autre raison que celle de se venger de Brumieres, lequel l'avait menace de mettre pied a terre pour le corriger de quelque parole impertinente a son adresse? C'est ce que j'ignore, ce que nul de nous ne saura jamais. Comme il faisait beau temps, et que l'incident, vu tous ceux qui l'avaient precede, menacait d'etre interminable, je calculai devoir arriver a Rome en meme temps que la diligence; je descendis et pris les devants sur la _via Aurelia_. Brumieres avait voulu m'en empecher. --Cela ne se fait guere, m'avait-il dit: bien que depuis longtemps, dit-on, on n'ait devalise personne, on ne voyage pas seul et a pied dans ces parages. Ne perdez pas trop de vue la diligence. Je le lui promis, mais je l'oubliai vite. Il ne me semblait pas possible, d'ailleurs, qu'aux portes d'une capitale, en plein jour et sur un sol completement decouvert, on ne put pas faire impunement quelque mauvaise rencontre. J'etais, depuis une demi-heure environ, seul dans le desert qui s'etend jusqu'aux portes de la ville; desert affreux, sans grandeur pour le pieton qui, a chaque instant, perdu dans les mornes ondulations du terrain, ne voit qu'une suite de monticules verdatres, ou errent, de loin en loin, des troupeaux abandonnes tout le jour a eux-memes, sur un sol non moins abandonne de l'homme. Quelque paysagiste que l'on soit, on a le coeur serre, en voyant qu'ici la nature elle-meme est une ruine muette et delaissee. Le soleil baissait rapidement, et, de temps a autre, j'apercevais le dome de Saint-Pierre dans la brume, moins imposant, a coup sur, que je ne l'avais reve, terne, lugubre, semblable a un mausolee dominant un vaste cimetiere. D'une des mediocres hauteurs ou je pus atteindre, je me souvins de l'avertissement de Brumieres; mais je cherchai en vain la diligence, et, comme il commencait a faire frais, je poursuivis ma route. Un peu plus loin, quelques pierres sortant de l'herbe attirerent mon attention. C'etait un vestige de ces constructions antiques dont la campagne est semee; mais, comme c'etait le premier que je voyais tout pres de la route, je m'en approchai et m'arretai machinalement pour le regarder. J'etais aupres d'une petite butte dechiree a pic, et, par l'effet du hasard, je me trouvais cache a quatre escogriffes de mauvaise mine, adosses au revers de cet accident de terrain. Le sol herbu avait amorti le bruit de mes pas, et, au moment ou j'allais m'eloigner sans me douter de leur presence, je les apercus tapis dans les broussailles comme des lievres au gite. Il y avait quelque chose de si mysterieux dans leur attitude et dans leur silence, que je crus devoir me tenir sur mes gardes. Je me retirai doucement, de maniere a mettre tout a fait le pli du terrain entre eux et moi. Au meme moment, j'entendis, sur le chemin que je venais de franchir, un bruit de roues, et, pensant que c'etait la diligence, j'allais abandonner mon systeme de precautions, lorsqu'a ce meme bruit mes quatre gaillards se releverent sur leurs genoux, ramperent comme des serpents dans le petit creux qui aboutissait a la route et se trouverent a portee du vehicule, qui approchait rapidement et qui n'etait pas la diligence, mais bien une voiture de louage trainee par de bons chevaux de poste. Je reconnus aussitot cette voiture pour y avoir vu transporter, a Civita-Vecchia, le bagage de lady Harriet et de sa famille. C'etait une grande caleche ouverte. Un domestique, depeche quelques jours d'avance pour l'envoyer, de Rome, au-devant des illustres voyageurs, etait reste a la ville pour achever de preparer leur logement. J'ai su ce detail apres coup. Il n'y avait donc, dans la caleche que lord B*** (je sais son nom maintenant), sa femme et sa niece. La femme de chambre italienne etait sur le siege. Le projet de mes bandits me parut assez clair, et je me demandai aussitot comment je pourrais m'y opposer. Ronges par la misere ou par la fievre, ils ne me paraissaient pas bien solides, sauf un grand chenapan qui n'avait ni le type ni le costume indigenes, et qui me sembla fortement constitue. Je n'avais pour arme qu'une canne a tete de plomb, et je regardais attentivement ce qu'ils trainaient dans l'herbe avec precaution. Quand ils se redresserent a demi dans le fosse, je vis que c'etait simplement de gros batons, circonstance qui acheva de me donner confiance dans le succes de ma defense. Ils devaient avoir quelques couteaux sous leurs habits, car ils ne paraissaient pas gens a se permettre un grand luxe de pistolets. Il s'agissait de ne pas leur donner le temps de faire usage de ces lames, bonnes ou mauvaises. J'avais l'avantage de me trouver sur les derrieres sans avoir ete apercu. Pendant que je faisais ces reflexions, me debarrassant de mon caban qui m'eut gene, la caleche arrivait au lieu marque pour le coup