Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Correspondance, 1812-1876, Tome 4 Author: George Sand Release Date: October 29, 2004 [EBook #13875] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 *** Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr., GEORGE SAND CORRESPONDANCE 1812-1876 IV PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES 3, RUE AUBER, 3 1883 CCCLXX A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE Nohant, 3 janvier 1854. Ma chere mignonne, je recois ta lettre de nouvel an; j'etais bien sure que tu penserais a moi, et je t'embrasse mille fois, en te souhaitant aussi tous les biens de ce monde, les vrais: le bonheur domestique, les bons amis, et un peu d'aisance en travaillant. Je vois que, pour le moment, tu vis comme une reine, au milieu des gateries d'une excellente et charmante famille. Je te vois courant en traineau, emmaillotee de fourrures princieres et croyant rever. Je vois aussi M. George ecarquillant les yeux devant son arbre de Noel. Je te dirai que cette fete, perdue en France, s'est conservee a la Chatre; ce qui prouve encore une fois que le Berry est la croute aux traditions. Nini, qui est avec moi depuis mon retour de Paris, a ete invitee a passer les fetes de Noel chez Angele, qui a un joli garcon du meme age que Nini, un George aussi, qu'elle a adopte pour son petit mari et dont elle est positivement folle. Elle a donc vu l'arbre merveilleux et elle ne tarit pas sur ce chapitre. Oui, j'avais recu ta lettre a Paris, ma chere fille, et mon retard a te repondre est tout de ma faute: j'ai quitte Paris si enrhumee, que j'en etais imbecile. Arrivee ici, j'ai travaille, jardine et si bien rempli mon temps, que, fatiguee le soir d'avoir ecrit ou pioche la terre toute la journee, j'allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain. Depuis que nous sommes litteralement enterres sous la neige,--on en a rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette annee!--je me fatigue encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement malade, et dont je triomphe par une sante comme je ne l'ai jamais eue. Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela a la fureur du jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice; car tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour passer le jour de l'an avec moi et faire cette veillee que tu connais, ou l'on se saute _au cou_, sur le coup de minuit, en echangeant des petits cadeaux. Ce jour heureux a ete cependant bien attriste par la mort du pauvre Planet. Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense que Solange remmenera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques caprices. Elle est si drole, qu'on la gate malgre soi. Nous avons bien pense a toi, chere fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je chargee de mille embrassades pour toi; mais je pense qu'on ne me laissera pas fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert n'est pas la, malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la societe. Bonsoir, mon enfant cheri. J'embrasse Georget sur ses grosses joues roses et je le charge d'embrasser pour moi les beaux enfants de Marie[1]. Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sure qu'on t'aime ici de loin comme de pres. [1] Belle-soeur de madame de Bertholdi. CCCLXXI A M. VICTOR BORIE, A PARIS Nohant, 16 janvier 1854 Mon cher gros, Je sais que Solange t'avait ecrit une lettre de folies au jour de l'an. Si je ne m'en suis pas melee, c'est qu'en depit de l'arrivee et de la presence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu, en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus devoue, le plus genereux, le plus actif Berrichon qui ait existe, je crois. Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinee possible en ce triste monde, ou nous ne sommes pas toujours sur des roses et ou il faut courage, travail, patience et volonte; _resignation_ surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que nous aimons, _la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!_ Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande a M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose. Tu nous avais promis, de par ta science agricole et economique, que le ble n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de misere ici. Heureusement, le froid n'a pas persiste; car nous etions au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obliges d'en abattre pour nous chauffer et de le bruler vert. Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses tout aller a la diable. Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me dit ce soir qu'il t'a repondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus a te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliees, et je commence a craindre une demolition. Tache donc de faire vite fortune, afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir. Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures par jour, avec Nini a cote de moi, piochant et brouettant aussi. Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bechant et ratissant, je me mets a faire des vers. Les premiers que je livrerai a la publicite me sont venus a propos de ce pauvre cher Planet, et je les ai faits tout en bechant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus _l'Eclaireur_, helas! et j'en interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons vers, et je ne voudrais pas, a propos d'une tristesse serieuse et vraie, servir d'aliment a une discussion litteraire. Je les ai faits pour moi d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis du cher mort de prononcer un mot d'eloge prive sur sa tombe, une petite poesie ou il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait, autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas ete permis de lui decerner. Je t'enverrai cela, tu le donneras a ceux de ses plus proches amis que tu connais, en les prevenant bien que cela n'a pas la pretention d'etre autre chose qu'un _ex-voto_. Bonsoir, mon cher vieux; ecris-nous souvent. Nous t'embrassons de coeur. [1] Deporte a Lambessa apres le coup d'Etat de 1851. [2] Le directeur de l'_Echo de l'Indre_. CCCLXXII A MAURICE SAND, A PARIS Nohant, 31 janvier 1854. Cher enfant, Tu m'en ecris bien court! J'espere que tu te portes bien et que tu t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien. Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable tous les jours a la veille, que tu peux te dire, a toutes les heures, ce qui se passe a Nohant, et de quoi je m'occupe. Mon Trianon devient colossal et _Teverino_[1] a pris cinq actes. Je remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de nerfs qui m'empeche de m'endormir bien. Nous avons ete voir la comedie bourgeoise pour les pauvres, a la Chatre. C'est trop mauvais. Duvernet et Eugenie sont directeurs de cette troupe. Ca ne leur fait pas honneur. Il pleut depuis deux jours; jusque-la, il a fait beau et chaud le jour, froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a plante, dans un carre du jardin, un verger magnifique. Patureau est revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modele de vigne. Il y a emulation. Nini dit toutes les betises du monde et se porte comme un charme. Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de garde, _on le pile_. Connais-tu ca? Voici comme on procede: Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est rendu, par une nuit noire, chez Millochau, a la priere de ce dernier, pour piler son chien. La nuit etait si noire, qu'Auguste passa a quatre pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait peut-etre bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on le soumet a l'operation, on le met dans un mortier et on le pile avec un pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant, il lui dit trois fois cette formule: Mon bon chien, je te pile. Tu ne connaitras ni voisin ni voisine. Hormis moi qui te pile." Je continue l'histoire du chien a Millochau. Ledit chien devint si mechant, c'est-a-dire si _bon_, qu'il devorait betes et gens. Excepte Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait etrangler les moutons jusque dans la bergerie, on fut oblige de le tuer. Il parait qu'Auguste l'avait pile un peu plus qu'il ne fallait. Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tache qu'il la recoive en personne, car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adresses[2]. Il y a un desordre affreux, je crois, dans son administration. Je vois que _Mauprat_ finit sa carriere au moment ou ton theatre de marionnettes commence la sienne. Nous serons arrives, je crois, a soixante representations. C'est un succes honorable et voila tout. Dis donc a Vaez[3] de m'ecrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4]. Un avoue du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a reclame contre la piece et le roman. Je l'ai adresse a Vaez et je n'en ai plus entendu parler. Bonsoir, mon vieux. Je te _bige_. [1] Piece jouee au Gymnase, en 1854, sous le titre de _Flaminio_. [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le journal _le Mousquetaire_. [3] Directeur de l'Odeon. [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans _Mauprat_. CCCLXXIII AU MEME Nohant, 19 fevrier 1854. Mon cher enfant, Tu t'amuses, tu _bourines_ [1] dans le domaine des arts: c'est bien, c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose. Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta journee a la peinture, que tu me parais bien negliger, puisque tu ne m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la recreation de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu de reflexion pour ton compte. La guerre va paralyser pendant quelque temps notre edition. Elle se vend tres peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquiete. Moi, je crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, des qu'elle sera en train, les affaires reprendront leur cours inevitable, comme il arrive toujours apres une panique bourgeoise. Ne neglige donc pas tes dessins. Voila encore une derniere livraison qui est bien rendue et dont les compositions sont jolies excepte _le Centaure_[2], qui n'est pas manque, mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus poetique. Mais songe a apprendre _a peindre_ et fais des tableaux, puisque tu es a Paris principalement pour y trouver toutes les ressources et facilites qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore a placer que les editions a quatre sous. Mais ce resserrement des depenses de luxe, et la constipation generale n'ont jamais de duree, et, quand on a de l'ouvrage fait, il n'est pas a faire le jour ou l'occasion arrive d'en tirer profit. Enfin mets de l'equilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas ou l'amusement l'emporterait un peu trop sur l'utile. Tu vas donc devenir _auteur dramatique_? C'est pour le coup que le pere Aulard te traitera _d'homme de lettres_ sur ton passeport. Je desirerais que la nouvelle troupe de pantomime reussit: c'est si joli a ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul role dans ces sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habilles, costumes, et passables comme talent, ce sera un grand progres, et Paul Legrand en ressortira beaucoup mieux. J'aurais prefere que tu lui fisses _le Noir et le Blanc_. Si je ne me trompe pas, c'est la que le Pierrot avait quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de Legrand est le drame. Dans le comique, il est tres bouffon, mais peu distingue, et, pour faire oublier Deburau pere, pour ecraser le fils, qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il faudrait deployer les qualites que ne cherchait pas le pere et que n'aura jamais le fils; ces qualites saisissantes, touchantes et effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces qualites-la a un tres haut degre. Si on les utilise, on aura du succes avec lui, et il aura, lui, une grande vogue. Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de costumes, dis-le nous. Mais vite, car _le printemps s'avance_, malgre la neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espere bien que le beau temps te ramenera au bercail, bien vide sans toi. Je me demande comment vous avez pu arranger votre theatre, plus petit que celui d'ici, pour etre vu de tant de spectateurs. Il est vrai que ton atelier est en longueur. Je vas tout a fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tete entre mes epaules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien defendu pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre a jardiner avant qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'ecoeure un peu. Mais je travaille. J'ai repris ma piece d'un bout a l'autre, et j'ai bon espoir. Bonsoir, mon cher Bouli; je te _bige_ mille fois, Nini aussi. Je ne t'ai pas dit que le jardinier etait parti pour cause de querelles et d'insociabilite!... [1] _Bouriner_, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper. [2] Composition destinee a illustrer une edition du _Centaure_ de Maurice de Guerin, publiee par George Sand, avec une etude sur cette oeuvre. CCCLXXIV AU MEME Nohant, 11 mars 1854. Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquiete pas de mes _bobos_: je me fais plaindre, parce que je suis comme une ame en peine quand je ne peux pas bien travailler. J'acheve ma grande piece en cinq actes pour la seconde fois. La premiere version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser a autre chose. Je ne donnerai pas dans le _micmac_ des arrangements de _Nello_ en mousquetaire, c'est insense. Dumas m'en a ecrit lui-meme, je lui reponds. Si les bourgeons t'amenent, ce sera bientot, Dieu merci! car les voila qui poussent. Il fait une chaleur ecrasante dans le jour. Nous avons ete hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du petit ruisseau. Nous etions en sueur comme en plein ete. Bonsoir, mon enfant; je te _bige_ mille fois. CCCLXXV A M. ARMAND BARBES, A BELLE-ISLE EN MER Nohant, 3 juin 1854. Dans l'impossibilite de s'ecrire a coeur ouvert, de se parler des choses de la vie et de la famille, on peut au moins s'envoyer un mot de temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est inalterable, comme ma muette preoccupation incessante et fidele. J'ai de vos nouvelles de plusieurs cotes, je sais que votre ame est inebranlable et votre coeur toujours calme et genereux. Je pense a vous quand je pense a Dieu, qui vous aime, c'est vous dire que j'y pense souvent. GEORGE SAND. CCCLXXVI A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS[1] Nohant, 16 juillet 1854. Mon cher prince, Vous m'avez dit de vous ecrire, je n'ose pas trop, vous devez avoir si peu le temps de lire! Mais voila deux lignes pour vous dire que je vous aime toujours et que je pense a vous plus que vous ne pouvez penser a moi. C'est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous etes dans la fievre de la vie, et nous sommes dans le recueillement de l'attente. On m'ecrit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui: "On m'accuse de chauvinisme, parce que je fais des voeux pour que nos petits soldats entrent a Moscou et a Petersbourg, et pour la mission que notre cher pays est toujours charge de remplir dans le monde." Il y a la, dans les fers, une ame de heros qui prie comme moi tout naivement, et avec qui je suis fiere d'etre d'accord. Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d'attendre souvent si longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu'il arrive, je ne peux pas ne pas esperer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous battront jamais. Ni vous non plus, n'est-ce pas? Mon fils me dit tous les jours que, si je n'etais pas une mere si _bete_, il aurait demande a vous suivre. Mais, moi, je n'ai que ce fils-la, et comment ferais-je pour m'en passer? Vous savez que nous avons un ete abominable et que, si les pluies ne cessent pas, nous aurons la famine! Ah! nous voila sautant sur des cordes bien tendues! C'est vous autres qui en tenez le bout, la-bas. Quant a l'issue que vous souhaitez, la resurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont on ne parait pas s'occuper, elle viendra peut-etre fatalement. Dieu est grand et Mahomet n'est pas son seul prophete. Mais voila plus de deux lignes. Pardon et adieu, chere Altesse imperiale, toujours citoyen quand meme et plus que jamais, puisque vous voila soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous sont dus, sans prejudice de toute l'affection que je vous conserve pour vous-meme. GEORGE SAND. [1] Recue au camp de Jeffalik, pres Varna, le 5 aout 1854. CCCLXXVII A M. CHARLES PONCY, A TOULON Nohant, 16 juillet 1854. Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien, je travaille, je recois plusieurs amis; c'est l'epoque ou la maison se remplit. Je ravale d'un air gai de lourds chagrins qui me viennent toujours d'ou vous savez. On m'a repris ma petite-fille qui faisait toute ma joie. Et encore, si c'etait pour son bien! Mais les montagnes de douleurs qui noircissent ce cote de mon horizon seraient trop hautes, trop tristes a vous montrer. Et puis je n'en ai pas le courage, et plus je vois que je n'y peux rien, plus j'en souffre, plus j'ai besoin d'y penser sans rien dire. Autour de moi, on est heureux, c'est tout ce que je demande pour me reconcilier avec la vie; et j'ai du travail, c'est tout ce qu'on peut demander aux hommes pour accepter un lien avec leur societe maudite et infortunee. Je n'ai rien recu de vous, mon enfant; si vous m'avez fait un envoi, il s'est egare. Cela arrive souvent de Toulon a Nohant. Envoyez donc toujours dans une lettre et ne vous inquietez pas du port. J'en paye tant pour des envois qui m'embetent, que je suis dedommagee quand je paye ce qui me plait et m'interesse. Oui, oui, sauvez-vous a la campagne si le cholera vous menace. Quand meme il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu'il vous effraye, ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver: et donnez-moi de vos nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois a vous ecrire. Si vous n'etiez pas si loin et si le voyage n'etait pas si cher, je vous dirais: "Venez a Nohant." Mais, en outre, il y fait un temps qui vous desespererait tout a fait; car il nous desespere un peu, nous autres qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n'avons pas eu deux jours de soleil, et la terre est si trempee de pluie, qu'on ne peut pas sortir des chemins. Cela gene bien Maurice, qui avait repris fureur a l'entomologie; et cela nous menace de la famine, si ca continue. Jusqu'ici, nos moissons n'ont pas encore trop souffert, mais il est temps que ca finisse. Elles commencent a courber trop la tete; et, si une fois elles se couchent dans la boue, une derniere averse perdra tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos bles ne serait pas un echec irreparable; mais, si le desastre est general, comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et je ne sais pas avec quoi nous donnerons a manger aux gens qui mourront de faim. Decidement, le ciel est fache et le soleil ne veut plus de nous sur ce coin de l'univers. Vous m'avez envoye des vers d'un de vos amis pour lesquels je ne peux pas etre aussi indulgente que vous. Il m'en a envoye aussi de son cote, et je n'ai pas repondu. Que voulez-vous! je ne sais pas mentir: je trouve cela affreusement maniere, sous une affectation de fausse simplicite, et si decousu, si jete au hasard de la fourchette, que c'est incomprehensible. Pourquoi d'ailleurs m'envoyer cela? Je n'y peux rien. Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis pas forcee de le desesperer par ma franchise, j'aime mieux me taire. Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupee, que je recois tant de vers, tant de prose... C'est la verite. Cela arrive tous les jours, comme des avalanches, de tous les coins du monde; et il y a si peu de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et intellectuellement parlant! Pour m'achever, votre ami ecrit comme pour un myope, et je suis presbyte. Faites des vers, vous, a la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de tout le monde, et c'est un peu votre faute. Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Desiree et Solange, comme je vous embrasse, de tout mon coeur maternel. CCCLXXVIII A M. VICTOR BORIE, A PARIS Nohant, 31 juillet 1854. Mon pauvre gros, Es-tu de retour de ton triste voyage? As-tu de meilleures esperances pour ton pauvre vieux pere? As-tu rapporte un peu de tranquillite, ou encore plus de chagrin? Ta sante est-elle moins detraquee apres tout cela? Ta lettre nous a bien attristes et nous te le disons tous, comme nous faisons des voeux tous pour toi, et pour une existence moins accablee et moins eprouvee. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais. Le depart des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos eternel, est une loi de la nature; et, quant a toi qui es jeune et qui as le devoir d'etre courageux, tu n'as pas le droit de desesperer de Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu'un temps viendra ou, plus libre et mieux portant, tu seras content de les retrouver et de te retrouver toi-meme en possession d'une vie plus heureuse. Nous avons bien du regret de ne t'avoir pas pu arreter un moment dans ta route. Ecris-nous; nous sommes impatients tous d'avoir de tes nouvelles. G. SAND. CCCLXXIX A M. CHARLES PONCY, A TOULON Nohant, 11 aout 1854, Mon cher enfant, je vous remercie de m'ecrire, et je vous ecris aussi, bien que ce ne soit qu'un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet de nous: Nous avons aussi le voisinage du cholera. Il sevit assez serieusement a Chateauroux. Peut-etre ne viendra-t-il pas jusqu'ici. Il ne faudrait pourtant pas trop s'y fier; mais je n'en suis pas frappee et effrayee comme vous l'etes, et permettez-moi de vous dire qu'il faut combattre un peu cette preoccupation qui pourrait etre nuisible, si vous etiez atteint meme d'un leger mal. Tant d'autres dangers roulent incessamment sur nos tetes, qu'un de plus ne devrait pas assumer sur lui nos angoisses. Je suis bien d'avis qu'il faut s'y soustraire autant que possible et reculer devant le peril qui se particularise, a cause surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu'on peut et ce qu'on doit, il faut attendre la destinee avec calme. Quand le tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu'on a toutes les chances, sauf une, pour qu'il ne vous atteigne pas. Vous me direz que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le domaine de l'inconnu, du hasard, que la surface entiere du globe. Eh bien, alors, n'y pensons pas pour nous-memes, puisqu'un aerolithe peut tout aussi bien tomber sur nous du fond d'un ciel pur. Ecrivez-moi et dites-moi quand meme vos idees noires, si vous ne pouvez les surmonter. J'aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous disent que le fleau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument a ce qui est imprime. Voila bien un autre cholera en Espagne! Encore une fois, la glace est brisee; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux? Avant un mois, Espartero bombardera ces bonnes villes qui l'appellent comme un sauveur et qui ont deja oublie ses bombes a peine refroidies! C'est partout et toujours la meme histoire qui recommence, et c'est a degouter des articles de foi, dans quelque sens qu'on les envisage. J'ai eu beaucoup de chagrin et d'inquietude pour ma fille, qui se croyait fort malade et qui m'envoyait presque ses derniers adieux. Son medecin m'ecrit qu'elle n'a presque rien et que je me tienne tranquille. J'embrasse Solange et Desiree. Mille tendresses d'ici, toujours. CCCLXXX A M. ARMAND BARBES, A BELLE-ISLE EN MER Nohant, le 5 octobre 1854. Dieu soit beni pour avoir envoye au dictateur cette bonne pensee, cette pensee de justice; car toute pensee de cette nature emane de la volonte de Dieu? Votre lettre, votre fragment de lettre cite dans les journaux est une pensee divine aussi; car Dieu veut qu'en depit des erreurs de point de vue et des haines de parti, et de tous, les griefs fondes ou non, nous aimions la patrie. Comment n'aimerions-nous pas la notre, qui represente, a travers toutes les vicissitudes, les idees les plus avancees, de l'univers? Ou est donc, _ailleurs_, le maitre absolu qui sentirait qu'un patriotisme heroique, inebranlable, dans le sein d'un homme enchaine, est une raison plus forte que la raison d'Etat? Il faut gouverner des Francais pour avoir cette lueur, de verite, au milieu de l'enivrement du pouvoir. Acceptez, quoi qu'on vous dise; car il est des gens qui vous crieront de refuser, j'en suis sure. Vous serez force, d'ailleurs! La prison ne reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller de quitter la France? Non, ne le faites pas. Vous etes libre sans conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu'il y ait une porte de derriere pour vous exiler apres cette parole? Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent pas. Ils ne l'oseront pas, j'espere. Restez avec nous; on s'amoindrit a l'etranger, on voit faux, on s'aigrit; on arrive, par nostalgie, a maudire la patrie ingrate, et, par la, on devient ingrat soi-meme. Venez a nous qui avons soif de vous voir; rappelez-vous ce reve doux et dechirant que je faisais encore, pendant que vous etiez en jugement a Bourges: je vous appelais a Nohant, je voulais vous y garder longtemps, refaire votre sante ebranlee, et vous demander de me donner, a moi, cette sante morale qui ne vous a jamais abandonne. Venez, venez! dans huit ou dix jours, je serai a Paris pour une quinzaine, et je veux, de la, vous ramener a Nohant. Je vous y verrai, n'est-ce pas, tout de suite, a Paris? Ecrivez-moi un mot, que je sache ou vous etes. Moi, je demeure rue Racine, 3, pres l'Odeon. Il y aura des miserables, peut-etre, qui diront que vous avez fait agir pour obtenir votre liberte. Oui, il y a, en tout temps, des calomniateurs, des laches qui haissent par instinct la candeur et la vertu. J'espere que vous n'allez pas vous occuper de cette fange. Moi, je me tiens sur la breche pour cracher dessus; j'ai une lettre, une derniere lettre de vous, ou vous me dites ce qu'il y a dans celle que l'empereur a lue. Je l'ai baisee avec respect, cette lettre qui me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie. Gardons-le, ce sentiment; defendons-le contre la hideuse joie d'une _partie_ de notre _parti_. Rappelons-nous que l'on a tue la Republique en disant: "_Tout!_ les Cosaques meme, plutot que le socialisme!" Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd'hui: "_Tout!_ les Cosaques memes, plutot que l'Empire." Et, si l'on nous dit que nous trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n'y a pas autre chose a faire!--Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble coeur a tant saigne, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un jour la justice que vous refusent les hommes. J'attends avec impatience un mot de vous; si vous aviez vu comme Maurice etait rayonnant en m'apportant cette nouvelle, ce matin, a mon reveil! Quelle joie dans la maison, meme pour ceux qui ne vous connaissent pas! Si vous n'avez pas le temps d'ecrire, faites-moi donner avis de ce que vous faites, par quelque ami. GEORGE SAND. CCCLXXXI AU MEME Paris, 28 octobre 1854 Mon ami, Vous vous calomniez quand vous dites: "J'ai agi dans un moment de surprise, en songeant plutot a mes interets propres qu'a ceux de la cause." Non, ce n'est pas comme cela: vous avez cru sacrifier encore une fois votre vie et votre repos a l'interet moral de la cause. Moi, j'aurais eu, _j'avais_ une autre appreciation de cet interet. Votre action n'en est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charite peut faire taire l'honneur meme. Je ne dis pas le veritable honneur, celui qu'on garde intact et serein au fond de la conscience, mais l'honneur visible et brillant, l'honneur a l'etat d'oeuvre d'art et de gloire historique. Cet honneur-la, de meme que celui du coeur, s'est empare de votre existence. Vous etes deja passe a l'etat de figure historique et vous representez, de nos jours, le type du _heros_, perdu dans notre triste societe. Laissez-moi pourtant defendre la charite, cette vertu toute religieuse, toute interieure, toute secrete peut-etre, dont l'histoire ne parlera pas et qu'elle pourra meme meconnaitre absolument. Eh bien, selon moi, la charite vous criait: "Restez, taisez-vous! acceptez cette grace; votre fierte chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots. Elle condamne a l'exil eternel les proscrits de Decembre, a la mendicite ou a la misere dont on meurt, sans se plaindre, des familles entieres, des familles nombreuses." Ah! vous avez vecu dans votre force et dans votre saintete! vous n'avez pas vu pleurer les femmes et les enfants? Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blame, on fletrit les peres de famille qui demandent a revenir gagner le pain de leurs enfants, cela est odieux. J'en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aime jurer de ne jamais s'occuper de politique sous l'Empire que d'abandonner leurs fils a la honte de la mendicite et leurs filles a celle de la prostitution; car vous savez bien que le resultat de l'extreme detresse; c'est la mort ou l'infamie. Ces farouches politiques! Ils exigeaient que tous leurs freres fussent des saints! En avaient-ils le droit? Vous seul peut-etre aviez ce droit-la! mais l'a-t-on jamais? je ne me suis pas senti l'avoir, moi; j'ai fait _rentrer_ ou _sortir_ tant que j'ai pu: rentrer ceux que l'exil eut tues, sortir ceux qui en restant eussent ete immoles. J'ai pu bien peu; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le trouvent mauvais; ah! cela m'est bien egal! Je ne meprise pas les hommes qui ne sont pas des heros et des saints. Il me faudrait mepriser trop de gens, et moi-meme, dont les entrailles ne peuvent pas s'endurcir au spectacle de la souffrance. Et puis, je ne suis pas bien sure que ceux qui ont sacrifie leur activite, leur carriere, leur avenir politique, leur reputation meme, n'aient pas ete, en certaines circonstances, les vrais saints et les vrais martyrs. L'intolerance et le soupcon, l'orgueil et le mepris, voila de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternite! Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pensee vient de Dieu. S'il en envoie a nos adversaires, devons-nous y repondre par le dedain? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces pensees de justice et de reparation? Nous ne voulons pas que ce joug devienne moins lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons pas aux faibles qui succombent! Vous allez me trouver trop _femme_, je le sens bien. Mais je suis femme, et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de tendresse et de piete dans le coeur. Maintenant, vais-je trop loin dans l'amour de l'abnegation, et, vous, avez-vous ete trop loin dans l'amour de votre propre dignite? Que Dieu, qui sait nos intentions pures, pardonne a celui de nous qui se trompe. Dans un monde plus brillant et plus _libre_, comme ceux que nous promet Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu'il nous attribue, c'est d'agir selon nos forces et nos croyances, de maniere a pouvoir monter toujours. J'ai a cet egard une serenite d'esperance qui m'a toujours soutenue ou consolee, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un astre mieux eclaire, ou nous reparlerons-de ces petits evenements d'aujourd'hui qui nous paraissent si grands. Nous reverrons-nous dans celui-ci? Je l'ignore. Mille choses disent oui, mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer a Nohant, je vous aurais dit le livre que vous avez a faire et que vous ferez quand meme, lorsqu'un peu de calme et de repos vous aura fait apparaitre dans son ensemble et dans sa signification le resume de votre propre mission. Ce livre, j'y pensais le jour ou j'ai appris votre delivrance. Je vous entendais me dire: "Je ne suis pas un ecrivain de metier, je ne suis pas un assembleur de paroles." Et je vous repondais, dans mon reve: "Vous le ferez a Nohant; je l'ecrirai sous votre dictee, et il remplira le monde d'une grande pensee et d'une utile lecon." Il y a un point de vue plus vaste et plus humain que l'etroite piete de Silvio Pellico. Et le notre, nous eussions pu le dire sans etre condamnes ni poursuivis par aucun gouvernement, tant nous eussions ete dans des verites superieures a toute societe et a nous-memes. Vous ferez ce livre, je le repete. Vous le ferez autrement; je regrette seulement de ne vous pas apporter la part d'inspiration qui nous fut venue en commun. Adieu, mon ami; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage aujourd'hui. Je vis dans le mouvement du theatre en ce moment-ci. Il me tarde de retourner a mon silence de Nohant. J'y serai dans peu de jours; c'est la que vous pourrez toujours m'ecrire. Ne me laissez pas ignorer ce que vous devenez. A vous. G. SAND. CCCLXXXII AU MEME Nohant, 27 novembre 1854. Mon ami, Vous etes bon; oui, _bon!_ ce qui est etre grand plus que ceux qui ne sont que grands. Je vous ai presque gronde, et vous me repondez, avec la douceur d'un enfant, que j'ai eu raison. Il n'y a qu'une seule chose, qu'un seul point, ou je puisse avoir la raison _absolue_ pour moi. C'est quand je m'afflige et me desole de ne pas vous voir. Je ne vous ecris pas aujourd'hui: mon Maurice vient d'etre non dangereusement, mais assez cruellement malade. Il va bien; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je me trouve dans un arriere de travail effrayant. Ou que vous soyez, ecrivez-moi quelquefois. A present que vous etes un peu plus a vous-meme qu'en prison, causons de loin; mais, au moins, causons de temps en temps. Ou que vous soyez, apres avoir repris a la vie physique, dont vous devez avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et ecrivez. Vous avez de bonnes choses a nous dire, meme en dehors de ce vain monde des faits. Votre ame a monte plus haut que les notres, et ces _romans_ que vous avez faits, entre ciel et terre dans les reveries de la prison, vous nous les devez. Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis a vous de coeur et d'esprit. G. SAND. 30 _novembre_. Emile, occupe pour Maurice d'une copie assez longue, ne m'a remis que ce soir la lettre que j'attendais pour vous envoyer la mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que je pense a vous souvent; oui, bien souvent! Dans toutes les emotions, chagrin ou contentement, reflexion ou lecture, chaque fois que mon ame travaille, languit ou s'eleve, je me compose un ciel, c'est-a-dire, selon Jean Reynaud, une terre, un monde, ou j'espere aller, et tout de suite j'y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver. Et puis, dans les epreuves veritables, je pense aussi aux devoirs de cette vie ou nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi un mot vieilli, mais toujours bon), se presentent devant moi pour me donner de la volonte. Vous avez ete bien malheureux, mon ami, et, pourtant, il me semble qu'au fond du coeur vous etes le plus heureux des hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l'equilibre le plus divin. Vous avez la certitude d'une recompense la-haut, tandis que, nous autres, nous n'avons que l'espoir d'un dedommagement. Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d'Emile. Il est prolixe, c'est sa nature, en ecrivant. Il ne vous entretient que de nos malades, comme si c'etait bien interessant. Il ne se dit pas assez que vous recevez trop de lettres et que vous y repondez trop fidelement.--La seule chose bonne de sa lettre, c'est la _conversion_ qu'il vous doit, et dont il n'est pas encore bien rempli; car il ne me l'a fait savoir qu'en me permettant de lire l'aveu qu'il en fait. Nous avions des _querelles_ sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui brulait d'aller la-bas, et qui y aurait ete, sans la crainte de mon desespoir _en dedans_. Je ne l'aurais pourtant pas empeche de suivre son idee, qui etait a la fois _artistique_ et patriotique. Mais j'aurais bien souffert!--Voila que je fais comme Emile, et que je vous entretiens de _nous_. Rien de tout cela ne vaut la peine d'etre dit. Quand c'est a vous que je parle, je voudrais n'avoir a vous entretenir que de choses divines. J'en ai pourtant l'esprit tout plein, et je veux, un jour ou l'autre, faire un livre la-dessus que je vous dedierai. Je travaille comme un negre pour de l'argent; il en faut pour les autres. Mais ce devoir-la est bien lourd! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an a moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien? Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous declare qu'il n'a pas eu la gale, mais tout bonnement une _urticaire_. CCCLXXXIII A M. CHARLES JACQUE, A BARBIZON. Nohant, 7 janvier 1855. _Ils_ et _elles_ sont arrives ce soir bien vivants, et je ne peux pas vous depeindre la scene d'etonnement et d'admiration de toute la famille, betes et autres, a la vue de ces superbes animaux. Quand tout cela ne donnerait ni oeufs ni poulets, c'est tellement beau a voir, qu'on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite installe la compagnie dans son domicile et mis a l'engrais toute la valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions vont etre affichees a toutes les portes de l'etablissement, et j'aurai le plaisir d'y veiller; car ce monde-la en vaut la peine. Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et d'obligeance! C'est si aimable a vous et si fort sans gene de ma part, que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gre d'avoir pris cet embarras! Je ne croyais pas que vous seriez force de veiller vous-meme a tout ce detail, et je vois que vous avez choisi de main de maitre et surveille cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci donc mille fois; mais je ne me tiens pas quitte. J'aime bien les poules que vous expediez; j'aime encore mieux celles que vous faites; mais j'aimerais mieux encore vous voir a Nohant mettre le nez dans notre famille, parce que je suis sure que vous vous y trouveriez bien, et qu'une fois venu, vous y reviendriez. Vous me l'aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne teniez parole. Maurice vous envoie toutes ses poignees de main et remerciements; car il etait comme un enfant devant l'ouverture de ce panier plein de merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers. Veuillez croire a toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous. GEORGE SAND. CCCLXXXIV A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS Nohant, 7 fevrier 1855. Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne peux pas encore parler de cette douleur, elle m'etouffe toujours et j'en dirais trop! Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tuee, ma pauvre enfant[1], tuee de toute facon. Ah! monsieur, sauvez la votre, ne la laissez pas sortir de l'infirmerie, et, quand elle sera guerie, otez-la de cette pension ou la malproprete est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement mourir leurs enfants quand ils les ont aupres d'eux. Ils ne se fatiguent pas d'une longue convalescence a surveiller, les parents qui sont de vrais parents. Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on peut negliger et oublier. Ma pauvre fille n'eut pas laisse mourir la sienne, et moi aussi, je suis bien sure que je l'aurais sauvee! Je n'ai pas l'honneur de vous connaitre, monsieur, mais je suis bien touchee de ce que vous me dites. Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sinceres pour votre chere petite. Ma fille vous remercie aussi. GEORGE SAND. [1] Sa petite-fille Jeanne Clesinger. CCCLXXXV A EDOUARD CHARTON, A PARIS Nohant, 14 fevrier 1855. Cher ami, Je vous ai laisse souffrant. Etes-vous mieux? Parlez-moi de vous. Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire. J'allais vous adresser une longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l'avais lu[1]. Mais que de chagrins m'ont frappee tout a coup! d'abord j'ai perdu deux de mes amis, et faut-il etre assez malheureux pour avoir a le dire, cela n'etait rien! J'ai perdu subitement cette petite-fille que j'adorais, ma Jeanne dont je vous avais parle et dont l'absence, vous le savez, m'etait _si_ cruelle. J'allais la ravoir, le tribunal me l'avait confiee. Le pere resistait par amour-propre: sans M. B..., qu'une haine sournoise, instinctive, non motivee sur des faits que je sache, mais ancienne et tenace, excitait contre moi, ce pere m'eut de lui-meme ramene l'enfant. Il le voulait, il l'avait voulu. L'avocat--le conseil--ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement n'etait pas executoire sur-le-champ. J'ecrivais en vain a ce dur et froid avocat que ma pauvre petite etait mal soignee, triste et comme consternee dans cette pension ou il l'avait mise, lui! Et, pendant ces pourparlers, le pere faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans s'apercevoir qu'elle etait en robe d'ete. Le soir, il la ramene malade a la pension et s'en va chasser loin de Paris, on ne sait ou. L'enfant avait la scarlatine. Elle en guerit tres vite, mais le medecin de la pension juge qu'elle peut sortir de l'infirmerie. Il faut au moins quarante jours de soins extremes et d'atmosphere egale. On n'en a pas tenu compte. On a appele sa mere et on a consenti a lui laisser soigner l'enfant quand on l'a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en souriant et en parlant, etouffee par une enflure generale, sans se douter qu'elle fut malade, mais frappee de je ne sais quelle divination et disant d'un air tranquille: "Non, va, ma petite maman, je n'irai pas a Nohant, je ne sortirai pas d'ici, moi!"--Ma pauvre fille me l'a apportee, elle est a Nohant!--Elle a de la force et de la sante, Dieu merci; moi, j'ai eu du courage, je devais en avoir; mais, maintenant que tout est calme, _arrange_, et que la vie recommence avec cet enfant supprime de ma vie..., je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi, et je crois qu'il vaut mieux ne pas le dire.--Ce que je veux vous dire, c'est que le livre m'a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout cela, je n'aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l'etablir, mais j'en etais sure et j'en suis sure. Je vois la vie future et eternelle devant moi comme une certitude, comme une lumiere dans l'eclat de laquelle les objets sont insaisissables; mais la lumiere y est, c'est tout ce qu'il me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien qu'elle est mieux que dans ce triste monde, ou elle a ete la victime des mechants et des insenses. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle me reconnaitra, quand meme elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus. Elle etait une partie de moi-meme, et cela ne peut etre change. Mais ces beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur cote dangereux. On se sent partir avec eux, on s'en va sur leurs ailes, et il faudrait savoir rester tout le temps qu'on doit rester ici. J'en ai bien la volonte; le devoir est si clairement trace, qu'il n'y a pas de revolte possible; mais je sens mon ame qui s'en va malgre moi. Elle ne se detache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire a sa tache et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit ce qu'il y a au dela de la vie de ce monde, plus elle se separe de la volonte, qui se trouve insuffisante. Je dis l'ame, faute de savoir dire ce que c'est qui me quitte; car la volonte ne devrait pas etre quelque chose en dehors de l'ame; mais la volonte ne retient pourtant pas l'ame quand l'heure est venue. Ne repondez pas a tout cela, cher ami; si mes enfants, qui lisent quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si ebranlee, ils s'affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps possible, faire tout ce qui me sera possible. J'irai avec mon fils passer le mois prochain dans le Midi pour me guerir d'un etat d'etouffement qui a augmente et qui n'a rien de serieux cependant. Je passerai quatre ou cinq jours a Paris au commencement de mars, pour prendre mon passeport. Je ne veux voir personne; mais vous, cependant, je voudrais bien vous voir et vous charger de dire a l'auteur de _Ciel et Terre_ tout ce que je ne vous dis pas ici, troublee que je suis trop personnellement, et justement a cause de cette question de vie et de mort qui est la. C'est un des plus beaux livres qui soient sortis de l'esprit humain. Il m'avait jetee dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un volume pour le louer comme je le sens.--Je le ferai plus tard, si je peux me remettre a ecrire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas sure que ce cote de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de moi ni en moi, ma vie avait passe dans cette petite fille depuis deux ans. Elle m'a emporte tant de choses, que je ne sais pas ce qui me reste, et je n'ai pas encore le courage d'y regarder. Je ne regarde que ses poupees, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits ouvrages, ses gants, tout ce qui etait reste autour de moi, l'attendant. Je regarde et je touche tout cela, hebetee, et me demandant si j'aurai mon bon sens, le jour ou je comprendrai enfin qu'elle ne reviendra pas et que c'est elle qu'on vient d'enterrer sous mes yeux. Vous voyez, je retombe toujours dans mon dechirement. Voila pourquoi je ne peux ecrire presque a personne. Il y a peu de coeurs que je ne fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, a vous, parce que vous etes comme moi a moitie dans l'autre vie, et, pour le moment, j'espere avec la bienfaisante placidite que j'avais naguere, quand je n'etais pas si fatiguee d'attendre.--Mais vous aviez le corps malade. Dites-moi donc que vous etes mieux, avant que je quitte Nohant. Vous avez une grande ressource: c'est de pouvoir vivre a l'habitude dans le monde des idees ou je vois trop en poete, c'est-a-dire avec ma sensibilite plus qu'avec mon raisonnement. Vous avez une lucidite soutenue dans ce monde-la, il me semble. C'est la qu'il faudrait pouvoir toujours regarder, sans preoccupation des soucis inevitables de la vie materielle, des devoirs qui excedent quelquefois nos forces, et sans ces dechirements d'entrailles que rien ne peut apaiser. C'est une loi providentielle a coup sur que la tendresse folle des meres; mais la Providence est bien dure a l'homme, a la femme surtout. Cher ami, adieu; je suis a vous de coeur et d'esprit. G. SAND [1] _Terre et Ciel_, par Jean Reynaud. CCCLXXXVI. A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNEVILLE Nohant, 14 fevrier 1855. Ma chere mignonne, si je ne t'ecris pas, tu sais que ce n'est pas trop ma faute. Je suis toujours malade, etouffee, j'ai des douleurs partout, je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler. J'ai eu le courage qu'il fallait, dans les premiers moments; a present, je paye ce courage-la en detail par une fatigue extreme. Je ne veux pas m'y abandonner cependant. Maurice veut que j'aille passer le mois de mars a Nice ou a Genes, et je le lui ai promis. Je suis desolee de ces rhumes de Bertholdi qui t'inquietent tant. On peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je sais par experience combien cela fatigue, combien cela porte sur les nerfs, a soi-meme et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir ce froid de Luneville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire? La gene est l'obstacle a tout. Il faudra que je revienne presque tout de suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la meme chose. Ce ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir? Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien supporte son voyage, et s'il avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie bien soin de lui et ne t'en separe qu'a bonnes enseignes. Solange est a Paris mieux portante et plus tranquille du cote de ses affaires. Son pere s'execute un peu avec elle, son mari pas du tout. Elle pensait pouvoir t'etre utile, et, sans notre malheur, je suis sure qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand elle pourra sortir et se montrer un peu. Embrasse toute ta chere maison pour moi: George, Charles et Marie, a qui je n'ai pas la force d'ecrire. Je n'ecris plus a personne, je ne peux pas. Chaque fois que je parle de moi, meme pour dire un mot, je me sens comme prise de fievre pour toute la journee; c'est un etat maladif certainement et qui passera. Ne t'en inquiete pas, j'y fais et j'y ferai mon possible. Je t'embrasse de toute mon ame. Ah! ma pauvre enfant, que je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine! CCCLXXXVII A MAURICE SAND, A PARIS Nohant, 24 fevrier 4855. Cher enfant, Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhume, tout va bien pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne, puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels, mais comme de tres precieux voyageurs allant a la decouverte de la Mediterranee. Quant a Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pieces. Il y a pourtant une observation a faire, c'est que toutes les pieces qu'on ne m'a pas fait changer: _le Champi_, _Claudie_, _Victorine_, _le _Demon du foyer_, _le Pressoir_, ont eu un vrai succes, tandis que les autres sont tombees ou ont eu un court succes. Je n'ai jamais vu que les idees des autres m'aient amene le public, tandis que mes hardiesses ont passe malgre tout. Et quelles hardiesses! Trop d'ideal, voila mon grand vice devant les directeurs de theatre. J'ecouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'ecouterai ses projets d'_amelioration_, et, si je vois qu'il faille changer le fond de la piece, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, decidee. Je suis lasse du theatre d'abord, et puis encore plus lasse des hesitations ou l'on me jette sur moi-meme. Je suis ce que je suis. _Yo soy quien soy_. Ma maniere et mon sentiment sont a moi. Si le public des theatres n'en veut pas, soit, il est le maitre; mais je suis maitre aussi de mes propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera force d'avaler au coin de son feu. Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnes pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de papiers, correction d'epreuves. Tout cela n'est pas fort interessant, surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et jeter, a travers tout cela, les profondes reflexions et les lumineux apercus de _tes sciences_. Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et t'embrasse de toute mon ame. Le capitaine d'Arpentigny te _colle_ ses amities. Emile _se paye_ de copier _le Diable aux champs_. CCCLXXXVIII A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS Nohant, 27 fevrier 1855. Mademoiselle, Je vous conseille et vous prie, meme, puisque vous avez la bonte de compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu ou vous souffrez tant, et d'aller vivre a Paris; vous y trouverez les nobles distractions dont une ame comme la votre a besoin, la musique, les arts et des relations que votre intelligence elevee et votre coeur genereux sauront vite creer. Si le catholicisme vous est necessaire, vous rencontrerez certainement un directeur de conscience assez eclaire pour vous guerir de cette maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non, il ne faut pas qu'une ame comme la votre succombe a ces vaines terreurs. Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop ignorante pour vous les indiquer; mais ecrivez a M. Jean Reynaud, envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par la que je vous connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une frivole inquietude. Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientot dix ans que vous m'ecrivez ces grandes lettres ou, au milieu des contradictions et des troubles d'une pensee ardente, j'ai toujours trouve, votre bonte si entiere, si spontanee, si naive, et votre jugement si genereux et si droit en tout ce qui est essentiel! Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites mieux, quittez cette solitude ou vous vous consumez, ou ce qui vous entoure vous laisse et vous _rend_ encore plus seule, je le vois bien. Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser a lui, sans qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connaitre a lui; son livre m'a fait un grand bien, a moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver, dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation raisonnee de tous mes instincts; car mon courage a ete bien eprouve dernierement! J'ai perdu une enfant adorable et adoree, la fille de ma pauvre fille. Je viens d'etre malade, ce qui m'a empechee de vous repondre, et, maintenant, je suis encore si delabree, que mon fils, mon cher fils, m'emmene voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je serai de retour a Nohant, ou vous m'en verrez, j'espere, de meilleures nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours probablement a Paris. Si vous realisez votre tentation d'y aller demeurer, faites-le-moi savoir a Paris, dans les premiers jours de mai. Pardonnez-moi de vous repondre si peu, je suis brisee encore, mais _je crois_. Je suis sure de retrouver mon enfant dans un meilleur monde; et, vous dont le coeur est si pur, vous devez etre sure aussi de votre avenir. Douter de la bonte de Dieu est une faiblesse de notre nature. Mettez toutes les forces de votre esprit a croire a cette bonte, et vous sentirez qu'elle a son reflet en vous-meme. N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand on le comprend, le courage consiste a ne pas la desirer trop. A vous de coeur toujours, chere ame en peine. GEORGE SAND. CCCLXXXIX A M. EUGENE LAMBERT, A PARIS Frascati, mars 1855. Mon cher Lambruche, Tout va bien, Maurice nous a donne quelque inquietude, non pas a cause de la maladie qu'il a eue, mais a cause de celle qu'il aurait pu avoir. Heureusement, il a passe a cote, grace a un bien bon medecin, excellent homme par-dessus le marche. Il y a eu necessairement pour nous un peu de spleen a Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est triste. D'ailleurs, Rome, a bien des egards, est une vraie _balancoire_; il faut etre ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au bout de trois jours, que ce qu'on a a voir est absolument pareil a ce qu'on a deja vu sous le rapport de l'aspect, du caractere, de la couleur et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le detail des ruines, des palais, des musees, etc., et, la, c'est l'infini; car il y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas suffire. Mais, quand on n'est qu'_artiste_, c'est-a-dire voulant vivre de sa propre vie, apres s'etre un peu impregne des choses exterieures, on ne trouve pas son compte dans cette ville du passe, ou tout est mort; meme ce que l'on suppose encore vivant. C'est curieux, c'est beau, c'est interessant, c'est etonnant; mais c'est trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement ce fameux livre de _Rome au siecle d'Auguste_, mais encore l'histoire de Rome a toutes les epoques de son existence; il faudrait vivre la-dedans, l'esprit tendu, la memoire mirobolante et l'imagination eteinte. Il fut un temps, _sous l'Empire_, ou l'on s'asseyait _sur le troncon d'une colonne_, pour mediter sur les ruines de Palmyre; c'etait la mode, tout le monde meditait. On a tant medite, que c'est devenu fort _embetant_ et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a passe plusieurs journees a regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des _colombarium_, on voudrait bien sortir un peu de la et voir la nature. Mais, a Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu'a ce que, tout d'un coup, viennent la chaleur ecrasante et le mauvais air. La ville est immonde de laideur et de salete! c'est la Chatre centuplee en grandeur; car c'est immense et orne de monuments anciens et nouveaux qui vous cassent le nez et les yeux a chaque pas, sans vous rejouir, parce qu'ils sont etouffes et gates par des amas de batisses informes et miserables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non, mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est hideux. La campagne de Rome si vantee est, en effet, d'une immensite singuliere, mais si nue, si plate, si deserte, si monotone, si triste, des lieues de pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se bruler le peu de cervelle qu'on a conserve apres avoir vu la ville. MAIS! mais, quand on est sorti de cette immensite plate, quand on arrive au pied des montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le troisieme ciel. C'est la que nous sommes. Nous avons amene Maurice, encore tout detraque, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore eu un rayon de vrai soleil, le voila tout gaillard et passant la journee sur ses jambes. Le lieu ou nous sommes est si beau, si etrange, si curieux, si sublime et si joli en meme temps, que j'en aurai pour toute une saison a te raconter. Rejouis-toi donc de notre fortune presente; car nous sommes enfin payes de nos fatigues et de nos deceptions, payes avec usure. Tu peux lire ma lettre a Solange. Tu sauras comment nous sommes campes; mais nos promenades, rien ne peut en donner l'idee. C'est a chaque pas une decouverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons passe la journee dans un immense palais entierement abandonne au haut d'une colline. J'ai pense a toi, mon petit Lambert. Ah! qu'on serait heureux d'etre riche et d'associer tous ses enfants aux vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs, que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours abandonnees, de rocailles brisees, de statues sans nez, d'herbes folles, de mosaiques couvertes de gazon et d'asphodeles! C'est a en rever; et des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe insense ensevelis sous la misere; et tout cela au sommet d'un panorama de montagnes, de terres, de mers a donner le vertige. C'est trop beau. Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et, quand nous serons decides sur la suite du voyage, nous te donnerons de nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la mienne. Au revoir au mois de mai. Pense a nous. G. SAND. CCCXC A M. JULES NERAUD, A LA CHATRE Frascati, 14 avril 1855 Cher ami, Nous sommes a Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore une semaine. Maurice, apres avoir ete assez souffrant au debut de notre installation, va si bien, qu'il ne songe qu'a manger, dormir et courir. Je suis ce regime pour mon compte et je m'en trouve assez bien, physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complete. Se lever matin, faire cinq ou six lieues a pied tous les jours, rentrer affamee, tomber de sommeil apres un affreux diner de gargote que l'appetit fait trouver bon, je vous laisse a penser si c'est la une vie interessante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des souvenirs qui m'interesseront plus tard, quand j'aurai le loisir de songer a ce qui ne fait que passer devant moi maintenant. C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque pour _s'ancrer_ dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature y est belle, surtout _jolie_; car ne croyez pas un mot de la grandeur et de la sublimite des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant. Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnee de montagnes. Mais les details, les ruines, les palais, les eglises, les collines, les lacs, les jardins, tout cela parait hors de proportion avec la scene qui les continue. Pour nous autres, c'est une maniere de vivre tres recreative, que de courir toute la journee dans la solitude et de decouvrir nous-memes le pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade a Crevant ou au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac Regille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais les choses sont charmantes, voila ce qui est certain. Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors et beaucoup de froid _a la maison_; car la temperature exterieure, quelque privee de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses, voutes, stuques, peints a fresque, disposes en tout pour l'ete. Rien ne ferme et le peu de cheminee qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous avons couru par tous les temps. Le jour de Paques a ete aussi un beau jour tres chaud; nous l'avons passe a Rome, ou nous avons recu la benediction _urbi et orbi_. C'est une ceremonie tres vantee, mais qui n'est pas mise en scene avec art. Le gout francais manque a toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins avec respect. Ici, en plein desert, on marche sur le reseda, sur les narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je vous fais grace, a vous qui ne connaissez que les tulipes. Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous bavarderons a satiete a Nohant; car, ici, tout est different, depuis _a_ jusqu'a _z_, de ce qui est chez nous. Hommes et betes, coutumes, idees, besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la puissance de seduction de ce pays autant qu'on me l'avait annonce. Trop de choses sont en desaccord avec notre maniere de voir et de sentir; mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne fut-ce que pour aimer davantage cette douce France au ciel gris, ou les hommes, si peu hommes qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs. Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai recu, ce soir, votre lettre du 4 avril. Vous vous etonnez du temps qu'elles mettent a voyager, les lettres! Ah bien, je m'etonne, moi, du contraire, a present que je vois comment sont arrangees ici les choses les plus simples de la vie materielle. Ne vous desolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le regrette sans doute; mais, quand on recoit des nouvelles de tout son monde, apres les malheurs qui nous ont frappes dans notre nid, on s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la menagerie... Nous vous chargeons de toutes nos amities pour la maisonnee. Quant a nos amis, a qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie encore plus. J'ai toujours le projet d'ecrire a tous, et je n'ai pas trouve encore un jour de lucidite, au milieu de cette fatigue ou je me jette. Elle est veritablement excessive; mais je crois que je m'en trouverai bien; car je fais des progres etonnants dans l'art de grimper. Je vais tous les jours a une lieue, au moins, et souvent a une lieue et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes. Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi, j'allege ma demarche, deja peu legere, d'un tas de pierres dont je remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En quelque desert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrasses d'expliquer la presence. Bonsoir encore, mon bonhomme. Ecrivez encore a Genes, si vous ecrivez; car c'est toujours par la que nous repasserons vers la fin du mois. A vous de coeur. [1] Un aigle noir apprivoise qui avait pris sa volee. CCCXCI A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE La Spezzia, 9 mai 1855. Cher ami, Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je viens seulement de recevoir la votre et la douloureuse nouvelle qu'elle m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore me frapper, apres tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques annees, mes pauvres enfants! La vie generale tuee en nous et autour de nous, Dieu aurait du nous laisser au moins la vie personnelle, celle de la famille et de l'amitie. Et cependant tout nous quitte a la fois! C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en doute moins que jamais; mais que toutes ces separations sont navrantes pour ceux qui restent! J'etais tout a l'heure au bord de la mer, dans un endroit delicieux, des rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberte jusque dans le sable de la greve. Pendant que mes enfants etaient a quelque distance, j'occupais ma promenade, comme a l'ordinaire, a ramasser des plantes. Voila deux mois qu'a chaque individu nouveau pour mes yeux, je le place dans un livre expres, en me disant que mon pauvre ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage. Ainsi, a chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense a lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois a mes cotes. Eh bien, dans ce moment, dans cette occupation meme, a laquelle mon souvenir l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le reverrai plus! Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers, et je crois vous avoir dit que j'avais retrouve et relu toutes ses lettres; c'etaient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de poesie, d'intelligence claire et de sentiment colore de la nature. Je me disais que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec sa permission, je les publierais dans la _suite_ de mes _Memoires_. Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait enregistre les petits evenements avec sa grace et son heureuse philosophie. C'etait donc comme un pressentiment d'une separation prochaine, ce rapprochement de ma pensee avec la sienne, apres des annees d'une tranquille separation de fait; car je ne le voyais presque plus, ses habitudes et ses gouts le retenant chez lui comme moi chez moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout pres et je me disais qu'a toute heure, je pouvais le voir, lui ecrire ou lui parler. Il a toujours ete pour moi le plus sage et le plus reconfortant ami possible. Vous dites bien, le voila heureux et en possession d'une science sans mysteres et de jouissances durables; relativement au triste monde ou nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si troublee; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon coeur est brise autant de la douleur de ma pauvre Angele[2] que de la mienne propre. Pauvre chere enfant, que de dechirements repetes! Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a donnees! Helas! je ne peux rien faire pour elle que de la cherir. Nous ne pouvons nous epargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en se donnant soi-meme a la place de ceux que la mort veut prendre! Maurice me charge de lui dire, ainsi qu'a vous, combien il est affecte pour sa part (car ce pauvre ami avait ete paternel pour son enfance) et pour celle qu'il prend a votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste, sans oser l'interroger. J'etais un peu malade, et il n'a voulu m'apprendre la verite que ce matin; c'etait dans un des plus beaux endroits de la terre, et il me semble que cette ame fraternelle est venue me parler la et chercher elle-meme a me consoler de son depart. Combien de fois il m'avait parle de la mort! Il fut un temps ou il partageait mes croyances en l'autre vie, et ou, dans des heures de spleen, car il en avait dans son intarissable gaiete, il me disait et m'ecrivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur. Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Genes, de la tout de suite pour Marseille, et je pense etre a Paris le 15 mai. Je n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et j'espere etre chez nous le 20. Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimes. Je vous embrasse de coeur. [1] La mort de Jules Neraud (le Malgache). [2] Madame Angele Perigois, fille de Jules Neraud. CCCXCII A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS Nohant, 12 juillet 1855. Chere Altesse imperiale, On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Felix Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu deja vous interesser. C'est le plus honnete homme de la terre et qui n'a qu'un defaut, celui d'ecrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'etre devoue avec enthousiasme a un gouvernement qui, a l'exemple de tant d'autres, ne recompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de cote ceux dont il est sur. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du monde sous tous les regimes; mais la persecution, envers les siens, c'est du luxe. Tachez de faire reparer cette injustice et de dedommager ce digne et excellent homme, qui a depense tout son petit avoir pour les pauvres de sa commune. Il est capable, archicapable d'etre un excellent prefet, et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un sous-prefet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il me dit qu'il vous a meme ecrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et sans partialite pour lui, je le recommande a votre attention, a votre equite, et a cette bonte que je connais si bien. A vous de coeur, vous le permettez toujours. GEORGE SAND. Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulierement connue. CCCXCIII A M. *** Nohant, 23 juillet 1855. Monsieur, Il ne m'a pas ete possible de prendre plus tot connaissance de votre lettre. Apres l'avoir lue, j'ai ferme le manuscrit sans le lire. Je ne donne pas de conseils, ce n'est pas mon etat, et j'ai jure de ne jamais etre le juge d'une oeuvre inedite, n'ayant jamais pu dire la verite a un poete sans le facher, quand je contrariais ses esperances. Je ne doute, monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincerite en vous parlant ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir litteraire, il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez impose. J'aime mieux ne pas savoir a quoi m'en tenir, et refermer desormais tous les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand nombre, qu'avec toute la bonne volonte du monde, je ne pourrais jamais suffire a en prendre connaissance. Ne vous decouragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux, vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous eclairer et que c'est un des devoirs les plus delicats, et les plus penibles de l'amitie. Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingues. GEORGE SAND. Le paquet cachete est dans mon bureau a votre adresse. Si je dois vous le renvoyer, veuillez ecrire un mot a M. Manceau, a Nohant, et, pour simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon absence, veuillez lui reclamer le numero 104. CCCXCIV A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS Nohant, 20 aout 1855. Chere belle et bonne que vous etes, je ne vous tiens pas quitte de Nohant, et, puisqu'on me joue decidement a l'Odeon le mois prochain, j'irai vous reclamer pour une plus longue vacance si vous etes libre. Je viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser a notre _Lys_. N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entiere. Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et pourquoi sont-ils tous si laids? C'est probablement pour cela que j'aime si peu a m'occuper des miennes. Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour _Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai dit: "Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande." Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai a ce qu'on me dira par vous. Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les bonnes parties de la piece restent et que celles dont, malgre votre jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas ete satisfaite, s'en aillent franchement. Envoyez a votre frere tous mes regrets et toutes mes sympathies. Recevez les hommages de mon fils, et, quant a moi, croyez-moi bien a vous de coeur et d'esprit. GEORGE SAND. _Moliere_ est tout a vous aussi. Je serais bien contente de vous voir jouer cela. Tachez de jouer quelque chose quand je serai a Paris. Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je pense qu'il faut arranger _Moliere_ aussi... Ce sera fait. CCCXCV A LA MEME Nohant, 4 septembre 1855. Ma chere belle et bonne, Ce n'est plus la piece que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_; mais, en la relisant seule, j'ai trouve de si grandes revolutions a y introduire, que j'ai remis cela paresseusement a l'annee prochaine. Et puis j'ai pense a vous et a toute sorte de choses, et j'ai fait une autre piece en cinq actes ou je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors de ceux que je connais au Theatre-Francais. Nous verrons a remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais etre _cause_ qu'un artiste fut enleve a Montigny, que j'aime de tout mon coeur, et, quand meme je ne serais qu'une cause passive, je suis sure que je lui ferais de la peine. D'ailleurs et avant tout, me voila dans un autre sujet qui me plait et m'amuse, ou votre personnage est dix fois mieux developpe et plus fait pour vous; ou Bressant serait tout a fait l'homme qu'il me faut, et ou madame Allan nous resterait dans un role qu'elle fera comique et ou elle restera _belle_; car j'etais chagrine de la vieillir. J'irai a Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la piece. Elle ne sera pas encore ecrite. Le dialogue est pour moi la seconde facon; car, du gros manuscrit que j'ai la sous la main, il ne restera que ce qui doit rester. Je demanderai a M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai comme quoi le manque de parole du ministere a propos de _Flaminio, autorise_ en cinq actes et non tolere en quatre, puisqu'on m'a fait afficher un prologue et trois actes, m'est reste sur le coeur, non pas comme une rancune, je ne connais pas ca, mais comme une mefiance des gracieusetes qu'on appelle eau benite de cour. Nous conviendrons de quelque chose serieusement; car je ne veux pas faire un gros travail _ad hoc_ pour le Theatre-Francais pour _m'ouir dire_ que l'on a change d'idee. Rien n'est plus contrariant que d'ecrire pour certains artistes, et d'etre force d'adapter ensuite la forme aux qualites d'autres artistes, qui ne sont jamais les memes qualites. Je m'occuperai aussi de _Moliere_, M. Doucet me dira par quoi l'on prefere commencer. Moi, je prefere que l'on commence par _Francoise_; c'est ainsi, jusqu'a nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai. A vous de coeur, ma bien charmante heroine. Aimez-moi comme je vous aime et comme je vous comprends. GEORGE SAND. CCCXCVI A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1] Nohant, septembre 1855. Si mon _collaborateur_ se place a ce point de vue, il lui sera facile d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me presenter, la moelle qui peut etre mise sur mon pain. Il y a dix mille manieres d'etre impressionne. Je n'en ai qu'une, parce que, malgre moi, mon esprit est un peu plus absolu que mon caractere. Sera-ce un inconvenient dans un ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit expose de principes bien simples et bien naifs, mais invariables, une fois admis, notre travail doit s'en trouver eclairci et soutenu sans trop de defaillance d'un bout a l'autre. En partant de ces idees, nous avons, c'est-a-dire vous avez a chercher, dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social, intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractere particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de leur amour, puis les faits, le but atteint ou manque, le resultat bon ou mauvais; car nous ne nous generons pas trop avec eux, et nous raconterons peut-etre de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile a l'excellence de notre theorie, par la critique qu'il nous conviendra d'en faire. Vous avez a fouiller dans les bibliotheques, dans les ecrits de ceux qui ont ecrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de madame Duchatelet, comme dans les sonnets de Petrarque, et, la, vous ne prendrez que les points culminants qui eclaireront l'application de ma theorie. Exemple: Voltaire et madame Duchatelet s'aimaient-ils par le coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne s'aimaient que par l'intelligence. Voila pourquoi leur amour etait incomplet. Mais c'etait encore quelque chose que de s'aimer sur le haut de ces belles regions, et le mariage de deux esprits superieurs vaut bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les resultats. Agnes Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commenca-t-elle comme une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit l'un ou l'autre seulement) furent-ils si emus et si possedes par le roi, que l'enthousiasme prit naissance dans l'ame de cette femme, comme une revelation? Honneur a _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire d'Agnes, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la memoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: "C'est l'amour qui a revele le patriotisme a Agnes;" ou bien: "C'est le patriotisme qui lui a inspire l'amour." Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_ (qui a les oreilles coupees). Voici les vers: Gentille Agnes, plus de los tu merites, La cause etant de France recouvrer, Que ce que peut dedans un cloitre ouvrer. Close nonain, ou bien devot ermite. C'est la une digression. Revenons a notre histoire. Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons a moraliser. Et, dans l'antiquite, que de choses belles ou curieuses a mettre en ordre ou en relief! Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis engagee sur l'honneur a tout rediger. Vous voyez que mes editeurs sont des imbeciles; mais ils sont tous comme ca. Pourtant, si j'ai des millions de pattes de mouche a tracer, je crois que vous aurez de la besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer a Paris, il faudra donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque biographie, et des extraits des livres, lettres ou poesies a citer. Ne vous donnez pas la peine de conclure ni de rediger avec le moindre soin. Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit des passions est quelquefois dissemine et veut etre peche a la ligne dans un etang), il faudra emprunter l'ouvrage a la Bibliotheque et me l'envoyer. Pourvu qu'il soit en francais, car je n'entends guere autre chose couramment! Si on peut suppleer a l'envoi des livres par des extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste a mes frais. Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument incapable a premiere vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour lire moi-meme. C'est donc a vous, jeune et valide, de recapituler, dans l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui vaut la peine d'etre honorablement cite. Pour ceux dont nous decouvrirons peu de chose dans la nuit des temps, nous ferons court, nous reservant de faire long a mesure que nous avancerons dans la lumiere des temps les plus rapproches de nous, les plus interessants a coup sur. Vous ferez ce petit plan. a loisir; car nous n'avons pas a commencer avant six mois au moins. Il faut que j'acheve mes _Memoires._ Nous verrons a indiquer, dans certaines biographies, celles qui auront servi d'intermediaire, et cela nous permettra de parler de quelques amours plus connus que bons a connaitre, pour leur donner du pied au derriere. Vous voyez que vous aurez un lien a etablir et a m'indiquer. Vous supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses, depenses et fatigues; car, pour etre amusant (je le crois tel), ce travail ne sera peut-etre pas si leger que les editeurs le supposent, et je me charge de vos interets, puisque vous voulez bien avoir confiance en moi. [1] Un editeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traite avec George Sand pour qu'elle lui fit une serie d'ouvrages portant le titre general de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus facile a l'auteur, qui, a cette epoque, restait a Nohant presque toute l'annee, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac ayant bientot renonce a la tache, qui lui paraissait trop lourde, le traite fut rompu de gre a gre entre les parties. _Evenor et Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'age d'or)_ fut seul ecrit par George Sand, et donne a l'editeur comme compensation. CCCXCVII A M. JULES JANIN, A PASSY Paris, 1er octobre 1855. Mon cher confrere, Je vous appelle ainsi parce que vous etes auteur et que je peux etre critique a l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous trouviez mauvais tout ce que j'ecris pour le theatre, et _Maitre Favilla_ particulierement, c'est votre droit, et personne ne le conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes litteraires de mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voila qui n'est pas equitable, et c'est a quoi j'ai le droit et le devoir de repondre. Le proces de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le resume de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apotheose de l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien, au comedien, au poete; fi du bourgeois! honte et malediction sur le bourgeois! Voila un artiste qui passe, otez votre chapeau; voila un bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres. Je vous repondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fache si fort: _Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par consequent je ne hais pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haissez les artistes, et votre critique le proclame. Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de Victorine_, la donnee de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de noble, s'est fait negociant, et qui a puise la, dans le travail, dans la liberalite, dans la probite, dans la sagesse, dans la modestie, toute l'humble et veritable gloire d'un caractere que Sedaine resumait par ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la meme piece, la femme, la fille et le fils de Vanderke sont des etres aimants, sinceres et bons. Je n'ai rien derange aux types du maitre et je me suis plu a developper celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit bourgeois aussi, un modele de desinteressement et de fidelite. Enfin j'ai cree celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple commis, qui n'est ni ridicule ni haissable, vous l'avez dit vous-meme. _Le Mariage de Victorine_ est donc une piece prise, en pleine bourgeoisie et une apotheose modeste mais franche des vertus propres a cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs. Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aime. Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouves trop vertueux, trop devoues, trop intelligents. Et pourtant, a propos de _Flaminio_, ou il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard: "Artiste, a la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un des noms grecs de Minerve." Je n'ai pas lu ce que vous avez ecrit sur _Mauprat._ La, il n'y a ni bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porte le requisitoire de votre eloquence indignee. Nous voici a _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la premiere fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous a plu de faire une analyse infidele de ma piece, vous armant d'une premiere version qui a ete imprimee et _non publiee_ en Belgique. Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la piece representee et publiee, et vous racontez, vous citez celle qui n'a ete ni publiee ni representee. Ce procede de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni envers le public, ni envers vous-meme mon cher confrere, et si vous n'etiez gravement affecte, ce que je regrette et deplore sans en savoir la cause, vous n'agiriez pas ainsi. Que je n'aie pas ete satisfaite de ma piece de _la Baronnie de Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite a peu pres entiere; que le caractere du bourgeois Keller y fut trop durement accuse au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai change ce caractere, essentiellement. Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la bourgeoisie n'etait pas la plus gravement offensee qu'elle ne l'est dans _Maitre Favilla._ Eusse-je fait du pere Keller un monstre, le fils Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et meme, dans ma premiere ebauche, ce dernier personnage etait plus developpe et plus actif. Aucun de mes coreligionnaires a moi (car je suis de la religion de l'egalite chretienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eut reproche de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et genereux. Pourquoi ceux qui professent la doctrine de l'autorite par la richesse eussent-ils trouve mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fut presente? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, ou il n'etait point permis de montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps meme de _Tartufe_, les vrais chretiens ne voyaient dans ce scelerat qu'une ombre favorable a la vraie lumiere. Je serais tentee de croire, mon cher confrere, que vous ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers plus au serieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me forcer d'embrasser sa defense. J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma premiere esquisse du bourgeois Keller m'avait paru trop sechement dessinee. C'etait une figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet general doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il ne plait a votre charite fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes sympathiques a ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est a tout prendre que ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas distinguer a premiere vue une honnete femme d'une bohemienne, ne pas vouloir manger tout son revenu en aumones ou en liberalites seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hesiter a une fille qui n'a rien que ses beaux yeux! Voila, en effet, une _condamnation_ du bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amere, bien systematique! La haine systematique, voila le reproche que je repousse, mon cher confrere; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps, n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir a cette race du sentiment et de l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comedien affichee par vous a propos de _Flaminio_, vous qui avez decouvert et illustre l'illustre paillasse Deburau? Qui donc vous a blesse ainsi, et pourquoi reniez-vous votre destinee, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le theatre? Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec vous-meme, en vous citant a vous-meme; mais ce n'est pas pour lutter contre votre judiciaire artistique que je vous ecris, c'est pour vous dire: Laissez tomber sous vos pieds ces depits qui vous troublent, et ne commettez pas d'injustices volontaires, quant a la morale des choses. Ma morale, a moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrets irreflechis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois pour toutes, que je vous la dise. C'est une moralite du coeur, qui m'est venue surtout avec l'age. Ceci n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment tres profond et tres salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux autres en tout temps et en tout lieu, derriere les coulisses d'un theatre comme au comptoir d'une boutique, a la clarte, du soleil qui eclaire les doux reves du poete comme a celle de la lampe qui eclaire les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du speculateur ou du critique. Voyez-vous, mon cher confrere, vous avez trop veille a cette lampe pour connaitre les hommes: vous ne connaissez plus que le papier ecrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez prononcer que sur la forme. La, en fait de forme, vous ayez ete souvent un maitre. Nourri de belles lectures et brillant d'erudition, vous avez ecrit des pages exquises quand vous etiez, sans passion et, sans prevention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver a etre un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites de la critique en artiste, avec des emotions, des boutades, des acces de poesie et des acces de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--desarme le jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'ecrie a chaque page: "Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de theatre et de poesie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type, est sage, equitable et consequent. A celui-ci le lourd marteau de la logique; a l'autre la marotte brillante de la fantaisie." Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en reveurs, en bohemiens, en sages, en fous, et meme en riches et en pauvres. Toutes ces demarcations etaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons garde la tradition dans nos facons de parler, c'est par habitude. Ouvrons, les yeux sur la societe presente. Dans ces dernieres agitations politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins se sont brouilles comme les cartes se brouillent dans les mains du grand joueur qui est le progres. Oui, le progres quand meme est toujours plus rapide au milieu du trouble qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien a voir ici. Il s'est fait un grand ebranlement dans les moeurs et dans les idees. Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le ciel vaciller sur nos tetes, reveur et fantaisiste que vous etes? Ne voyez-vous pas que les choses et les hommes ont change? La fortune aveugle et passive n'a-t-elle pas deraille comme une machine qu'aucune main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voila une erreur qui vous abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs. Le travail, le commerce, l'economie, le calcul, la raison, c'etaient la, en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de succes et de securite. A present, c'est le hasard, la mode, la vogue, l'audace, la _chance_, qui seules decident des destinees du riche. Le bourgeois que notre memoire a embaume et que votre imagination veut faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-la, qui compte, chaque soir, les honnetes et modestes profits du travail de sa journee, qui ne joue pas a la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les delirantes speculations de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan--que vous avez bien raison d'estimer et de respecter--que la difference d'un peu plus ou d'un peu moins d'activite, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut feconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse peniblement une aisance sans cesse inquietee par l'absence de credit, il n'y a pas grande difference de plainte et de desir a l'heure qu'il est. Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commercant, comme l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots, Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla. Ce ne sont pas la desormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui esperent; ce sont des freres et des egaux qui peuvent bien encore se quereller et se meconnaitre, mais qui sont a la veille de s'entendre, parce que, chez eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment et pourquoi voulez-vous qu'un poete _haisse_ celui-ci ou celui-la, parmi ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passe, dans le present ou dans l'avenir? Ce que le poete hairait et reprouverait, s'il etait prive de raison ou de charite, c'est la speculation, ce jeu terrible qui fait et defait les existences au profit les unes des autres, a ce point que, tous les vingt ans (je parle d'autrefois, desormais ce sera bien plus vite fait), la propriete change de proprietaires sur le sol de la France. Oui, la speculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et des passions, cette ennemie de l'ideal et du reve, cette _realiste_ par excellence, qui pousse les hommes a l'activite fievreuse du succes et qui dedaigne egalement les contemplations de l'artiste, les labeurs erudits du critique, les systemes du philosophe et les aspirations religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois desormais, dans cette societe qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses nouvelles. Mais, si l'on y reflechit, cette race ardente, qui envahit rapidement toutes les forces morales et physiques de notre epoque, n'est pas une classe a part, ce n'est meme pas une race distincte. C'est comme l'Eglise du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en trouve chez les poetes comme chez les epiciers, chez les laiques comme chez les pretres, au sommet de la societe comme dans ses regions les plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune, ou tout au moins pour echapper a la gene, il ne s'agit plus de travailler a une tache patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du negoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le mecanisme des banques et le calcul des eventualites financieres, de tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systematiser les chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est devenu l'ame de la societe moderne. Ce serait la, a coup sur, un beau sujet de declamation, pour ceux qui n'entendent rien a ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais, si l'on s'eleve au-dessus de ses propres interets froisses dans cette lutte, si l'on se detache du sentiment personnel pour considerer la marche du torrent economique et le but, chez les artistes comme chez les politiques, vers lequel ses flots se precipitent, on est frappe de voir le salut general au bout de cette carriere ouverte a l'individualisme effrene. On voit les capitaux s'elancer vers les conquetes merveilleuses de l'industrie, et se mettre forcement, fatalement, au service du genie des decouvertes. On voit le principe d'association se degager comme, le soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de l'humanite et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs, delivres du metier de betes de somme et appeles a des occupations plus intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme, votre bete de l'Apocalypse, mon cher confrere, se faire place et devenir la societe europeenne, quelles que soient les formes apparentes d'egalite ou d'autorite, de republique, de dictature ou d'autocratie qu'il plaise aux nations d'inscrire en tete de leurs constitutions actuelles et futures. Telle est la force de la solidarite des interets, qu'aucune volonte individuelle ne peut desormais entraver sa marche prodigieuse et que ni guerres ni revolutions ne sauraient detruire ses conquetes. Certainement les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique, menacent a toute heure l'humanite, detruiront encore des fortunes, des existences, des projets, cela me semble inevitable; mais ce qui est acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les speculateurs sont devenus intelligents, ils ont profite des travaux d'economie politique et sociale que tout un siecle a vus eclore. Ils s'en servent a leur profit et, en general, peut-etre uniquement en vue de leur profit; mais ils s'en servent, tout est la. La civilisation y trouvera son compte quand la lumiere sera plus repandue et le but plus eclatant. En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de desastres; je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberte d'approfondir ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession a vous et a moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrere,--il me semble que notre mandat serait de lutter contre l'exces de prosaisme qui envahit forcement le monde, et, tout en laissant passer ces flots troubles qui s'epureront tot ou tard, de sauver quelques perles ou tout au moins quelques fleurs entrainees par l'orage. Ou avez-vous l'esprit, ou avez-vous le coeur, vous qui, comme moi, depuis tantot vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste, de fulminer toutes ces imprecations contre le poete, le peintre, le musicien, le comedien, contre tous les amants de l'ideal? [1] Titre primitif de _Maitre Favilla_. CCCXCVIII A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS Nohant, 21 novembre 1855. Ma belle mignonne, J'ai ete, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire parce que ca m'attirerait trente lettres d'amis effrayes plus qu'il ne faut. Ce n'etait qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un _caractere_ nerveux, d'un bien mechant caractere. Ils m'etouffent litteralement. Enfin, ca va un peu mieux; mais j'ai ete retardee. La piece etait finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arretee pour la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagne quelque chose de mieux, et le copiste (Emile) se relance de nouveau dans l'ecriture moulee! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette meditation, ralentie sinon obstruee par le rhume, et je vous ecris tout de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espere, au milieu d'un nouveau succes; je ne me rappelle deja plus de qui est cette _Joconde_. Est-ce celle de Leonard de Vinci? Vous etes tout au moins aussi belle, et je suis sure que l'on vous adore sous cet aspect comme sous tous les autres. Je pense aller a Paris avec mon gros pataud de manuscrit a la fin du mois. C'est assez tot, n'est-ce pas? Si c'est trop tot pour que je serve a quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la piece, si besoin est. Faut-il que j'ecrive a M. Doucet pour lui dire ou j'en suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'apres vous avoir communique mon oeuvre, ainsi qu'a madame Allan (car, avant tout, il faut que vous me guidiez dans la distribution), je dois deposer le manuscrit? M'ayez-vous trouve un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas. Regnier a un assez bon role dans ladite piece: consentirait-il a lire? Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en sais rien. Ne vous attendez pas a un role brillant, ma mignonne. C'est bon et tendre, c'est sincere, ca pleure et ca rit comme vous quand vous ne jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui aiment le champagne. La piece est longue; votre role ne l'est, pas, bien qu'il soit l'ame et le motif de la piece. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est un role developpe, mais _qui recoit la lecon_, et lui, habitue a toujours plaire, a toujours vaincre, il se trouvera peut-etre trop sacrifie a la moralite de la chose. L'autre monsieur de la piece sera plus aime du public; peut-etre voudra-t-il faire celui-la; mais il n'y sera pas aussi bien dans ses qualites que dans l'autre, qui, en somme, est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente, puisqu'elle veut etre bete, cette chere femme. C'est elle qui sera le montant et la gaiete de la piece. Provost n'a pas un long role, mais je le crois pas mal dessine; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux autres comiques moins conditionnes, mais assez delicats a choisir pour ne rien compromettre. A present, la piece vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais pas, vous me le direz; car, a force d'y regarder, je n'y vois plus goutte. La recevra-t-on? ca n'est pas sur: on a peut-etre dit non d'avance. Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son role est des plus importants. J'ai recu la prime. Je vous remercie d'avoir ete un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant, je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille a moi, que vous etes. GEORGE SAND. [1] _L'Irresolu,_ joue au Gymnase, sous le titre de _Francoise_. CCCXCIX A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS Nohant, 26 novembre 1855. Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je ne demande qu'a vous etre agreable, et j'ai deja destine un de mes roles a mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandee l'annee derniere. Je ne connais pas M. Bache[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas recommande par complaisance et si vous vous interessez veritablement a lui, vous voila force de me repondre; car je vous demande: Est-il grand, petit, gros, jeune, vieux, gai, serieux? Ferait-il, par exemple, un grand seigneur louche de regard et de caractere, ou un valet fripon? Aurait-il la pretention d'un grand role ou en accepterait-il un petit? Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalite? Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis _le Demi-Monde;_ vous n'etiez pas a Paris, je crois, quand j'ai vu la piece. C'est un chef-d'oeuvre d'habilete, d'esprit et d'observation. C'est bien un progres comme science du theatre et de la vie, et pourtant j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pieces ou je pleure. J'aime le drame plus que la comedie, et, comme une bonne femme, je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la jeune fille du _Demi-Monde_ fut si peu developpee apres avoir ete si bien posee, et que cette scelerate, si vraie, d'ailleurs et si bien jouee, fut le personnage absorbant de la piece. Je sais bien qu'apres avoir fait la Dame aux Camelias interessante, vous deviez faire le revers de la medaille. L'art veut ces etudes impartiales et ces contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques dans le genre nouveau, dans la maniere d'aujourd'hui, comme votre pere est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier ou d'apres-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse a ce que je fais; mais je m'amuse encore mieux a ce que vous faites, et vos pieces sont pour moi des evenements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer la prochaine fois? Si vous etes dans cette veine-la, je vous promets de ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je vais a Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir la, et que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y etes. C'est ici que vous devriez venir me voir, a Nohant. Vous auriez le temps d'y travailler et nous aurions les heures de recreation pour causer. Prenez donc ce parti-la un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous aime tant. Je vous envoie aussi les amities de Maurice, et je vous prie de dire mes tendresses a votre pere. Pourquoi ne voit-on rien de lui? on aurait besoin de cela. Le drame heroique n'a fini que parce que les maitres l'ont quitte. Si vous me repondez et que vous ayez des nouvelles _fraiches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons tue en ne lui donnant pas les premiers roles. Mais est-ce notre faute? GEORGE SAND. [1] Bache le comedien. CD A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS Paris, 9 janvier 1856. M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusee. Donc, je m'enhardis, monsieur, a vous demander de venir diner, avec lui et madame Arnould, chez moi, vendredi prochain, a six heures. Quand je dis chez moi, c'est une metaphore: je n'ai pas de chez moi a Paris; mais, pourvu qu'on dine ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un pretexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir bien en etre dupe, et de me dire _oui_. GEORGE SAND. De chez M. de Girardin. CDI AU MEME Paris, Je viens de remercier Theophile Gautier de son bon article, et je vous remercie aussi du votre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un scrupule de conscience qui m'a toujours empechee de remercier la _critique._ Mais, comme vous comprenez d'ou venait ce scrupule, vous comprendrez egalement pourquoi il disparait vis-a-vis de vous. Il y a une sotte fierte dont on est accuse par ceux qui n'en ont pas d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se meprennent pas les caracteres eleves. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me sens encouragee par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante. Si la repetition generale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu d'interet, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir; Bien a vous, GEORGE SAND. [1] Sur _Francoise_. CDII A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY Paris, 13 avril 1856. Chere fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugenie, je n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour a Brinon. Ce n'est pas parce que je ne te reponds pas (tu sais trop la vie que je mene ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour ecrire, tu ecris a tout le monde, tu fais meme des mariages, et, moi, tu me plantes la. C'est donc toi, petite fille, qui es grondee, pour t'apprendre a me grogner comme tu fais. Quant au mariage en question, je crois qu'il est tres bien assorti et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en rejouis pour les deux familles. Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils t'auraient dit, becasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions enormement parle de toi. Je t'ecris ce soir en revenant du Theatre-Francais. On vient dejouer mon _Comme il vous plaira_, tire et imite de Shakspeare. La piece a ete mediocrement jouee par la plupart des acteurs. Les decors et les costumes splendides, le public tres hostile, compose de tous les ennemis de la maison et du dehors. Neanmoins, le succes s'est impose sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a triomphe plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouve le public bete et froid; mais tout le monde dit qu'il a ete tres chaud pour un public de premiere representation a ce theatre, et tous mes amis sont enchantes. _Francoise_ va tres bien et le succes augmente tous les jours. Bonsoir, chere fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de trois pieces que j'ai fait jouer depuis quatre mois. Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour Nohant a la fin de la semaine prochaine. Ecris-moi la. CDIII A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS Nohant, 1er mai 1856. Chere mignonne, Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par consequent, elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est melancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je vous adresse. Je sais comme les questions sont indelicates, quand elles ne sont pas betes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans curiosite d'esprit, j'ai l'inquietude du coeur, et que, sans savoir le remede a vos acces de spleen, je voudrais pouvoir le trouver. Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou soucieux plus ou moins. J'ai retrouve ici avec delices la campagne, l'air, les conditions tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que jamais, malgre les luttes, les fatigues, les mecomptes dans le passe et dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant; mais ce que j'ai retrouve aussi, c'est la presence de cette enfant qui, ici, ne me semble jamais possible a oublier. Dans cette maison, dans ce jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramene des dechirements continuels. Dieu est bon quand meme: il l'a reprise pour son bonheur, a elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tot, un peu plus tard. On m'ecrit que vous etes toujours belle et ravissante dans Celia[1], je ne suis pas en peine de cela. Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'etre quand on est comme vous dans le _corps d'elite._ On y recoit-plus de blessures que dans les autres regiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce qu'on le comprend mieux que le vulgaire. Bonsoir, chere fille; dites toutes mes tendresses a qui de droit, et puis au criocere Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et a Croquignolet[3] quand vous le verrez. Viendrez-vous a Nohant cette annee? Tachez, et aimez-nous. Je vous embrasse tendrement. Votre _second_ amoureux, puisque Ciceri est le premier dans les veterans, vous baise humblement les sandales. Emile est a Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de ma part, ca ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et tacher de vous voir, ne fut-ce qu'une minute, pour me parler de vous. Bonsoir, chere; ecrivez quelques lignes. [1] De _Comme il vous plaira_. [2] Ciceri, le peintre decorateur. [3] Mathieu Plessy, frere de madame Arnould Plessy. CDIV A M. CHARLES PONCY, A TOULON Nohant, 23 juillet 1856. Cher enfant, Je suis a Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma fille, qui n'est guere vaillante. Elle a ete tres malade a Paris et elle est venue se guerir ici. J'espere que ce sera bientot fait: pourtant, si ce n'etait pas fini a l'automne, je l'emmenerais voyager. Ou? Je n'ose plus vous dire que ce serait de votre cote, bien que ce soit toujours la que ma pensee se reporte; mais je vous ai tant manque de parole, ou, pour mieux dire, j'ai tant manque a mes esperances, que je ne veux plus fixer de but a mes courses. Celle que je meditais l'hiver dernier s'est resolue en quelques jours d'avril dans la foret de Fontainebleau, une des plus belles choses du monde, il est vrai, mais si pres de Paris, qu'on n'appelle meme pas cela une promenade. J'aspire pourtant toujours a l'_absence._ L'absence pour moi, c'est le petit coin ou je me reposerais de toute affaire, de tout souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute responsabilite de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouve, l'autre annee, a Frascati pendant trois semaines, et a la Spezzia pendant huit jours. C'est la ce que je demande au bon Dieu de retrouver pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature pittoresque; reve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de suite sans se laisser attraper. Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici a l'improviste; car, si les jours de liberte se presentaient, je les prendrais aux cheveux et il serait facheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupe et en possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mere. J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous felicite du bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans son travail, meme ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tete de faire des vers, et qui arrivera peut-etre a en faire d'assez jolis. Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amities et de poignees de main. J'y joins mes tendres et maternelles benedictions. CDV A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE. Nohant, novembre 1856. L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop use pour qu'il soit possible de le decrire avec certitude. Voici ce que je crois y voir: Deux ecussons d'argent accoles, sous une couronne de comte. Ecusson dextre: D'argent au lion leoparde (c'est-a-dire qui marche), soutenant un ecussonnet ou parait un agneau passant (c'est-a-dire marchant) sur une _plaine_ ou champagne. Cet ecusson est d'enquerre, c'est-a-dire metal sur metal, ce qui est peu usite. La champagne est un meuble rare en armoiries. La position de l'ecussonnet et sa forme sont aussi tres insolites. Ces armes pourraient bien etre de fantaisie. L'ecusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques. Chevron de gueules (c'est-a-dire de pourpre) sur champ d'argent, accompagne de trois roses tigees et feuillees, et surmonte en chef d'un meuble qui parait etre un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en haut et au milieu de l'ecu. La couronne de comte ne signifie rien. Il parait qu'au XVIIIe siecle, tout le monde se la lachait; car mon grand-pere Dupin, qui n'avait aucun titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ d'azur.--Mais le chevron est une marque de tres ancienne noblesse. Il fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pieces honorables_. Il designe soit un etrier, soit une barriere de tournoi; on n'est pas d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie. Si ce que j'appelle l'ecussonnet de l'ecusson dextre etait un gros besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les besants (corruption de bysantins) etaient des pieces de monnaie de Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais beaucoup plus petits que ton ecussonnet. Si cet ecussonnet etait un besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant sur le tout du tout. J'espere que voila une erudition et une science! ca ne coute pas cher et ca s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ca s'apprend. Mille tendresses et embrassades a Eugenie. A Bientot. CDVI A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE Nohant, 20 decembre 1856. Cher enfant, merci pour ce precieux manuscrit qui ne me donnera pourtant pas le courage d'ecrire l'histoire du Berry. Il faut etre riche pour faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par consequent, les editeurs ne les achetent pas. Il faut les publier a ses frais et ne pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman sur un moment quelconque de ce passe qui a son interet. Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandee; demain ou apres-demain, j'espere etre moins derangee. C'est bien beau, le parc de Sainte-Severe! Il y a un coin de rochers et de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une veritable majeste. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec Angele quand il fera un rayon de soleil. A vous de coeur, mes chers enfants. GEORGE SAND. CDVII A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS Nohant, 29 fevrier 1857. Je n'ai fait que dire la verite et vous m'en remerciez. Mais c'est a moi de vous remercier du bon secours que m'a apporte votre Guide, dans ma derniere peregrination. Vous me promettez de venir a Nohant: vous voyez qu'en toute chose, je reste votre obligee. Ne vous attendez pourtant pas a trouver une _belle residence_. C'est la chose la plus humble, au contraire, que ma retraite; mais vous y serez recu de bon coeur et cela vaut mieux que tout. J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guere sur mon etourdi de fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu la bonte de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien faits sont precieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour consulter a toute heure, et vous faites la un travail des plus utiles et des plus interessants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand gre. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon grain de sable. Tout a vous de coeur. GEORGE SAND. Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voila une chose qui manquait! ne craignez pas d'etendre, un peu, quand vous y etes, la partie geologique, mineralogique, botanique, etc. Cela interesse meme ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend a observer. CDVIII A M. CALAMATTA, A BRUXELLES Nohant, 6 avril 1857. Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisee, ta forme, ton grand peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te passe ton gout d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec ceux qui ont leur puissance (une veritable puissance) dans leur point de vue. Je serais bien fachee de les ebranler, si je le pouvais, et, comme je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, a moi, sont le droit de ma these, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la these contraire. Des coups de baton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux blagueur qui ne viens jamais les chercher. Quant a ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit; mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'a nouvel ordre. Tu crois donc que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec tes mains dans tes poches, sur le pave de Bruxelles! J'ai essaye, au dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma pensee; mais il n'est pas dit encore que cela passe. Trois lignes sur Lamennais ont ete coupees a propos des capucins de Frascati, chez lesquels il avait demeure, et pourtant _la Presse_ fait son possible pour laisser vivre le redacteur; _ma_ nous sommes dans le royaume de la mort! Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, a Rome, est muet, paralyse, invisible, il faut ereinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y cultive, la salete, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grace a rien, pas meme aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux artistes, sans entrailles, sans reflexion, sans coeur, qui vous disent: "Qu'est-ce que ca fait, les pretres et les mendiants? ca a du caractere, c'est en harmonie, avec les ruines, on est tres heureux ici, on admire la pierre, on oublie les hommes." Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolerer dans le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grace a moi, Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en degout, j'aurai fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait faire; mais on a les mains, liees, et je n'insiste jamais pour que d'autres s'exposent a ma place. Et puis, d'ailleurs, nous autres Francais, nous ne sommes jamais si laids qu'un peuple devot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-etre! Mais nous n'y sommes pas. Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la soutane, et j'ai tres bien fait de le dire a tout prix. Cela doit facher des coeurs italiens; s'ils reflechissent, ils doivent m'approuver. [1] _La Daniella_. CDIX A M. VICTOR BORIE, A PARIS Nohant, 16 avril, 1857. Tu n'es qu'un ignoble _potu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un ecrivassier, un decore, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un lapin, un chou, un renard pendu, une volaille etripee. Vous ne valez pas deux liards a vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres, enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur mange aux vers. Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous meritez que je ne pense plus jamais a vous. Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se l'arrache pas a Nohant; car il n'a pas daigne y arriver. J'ai repondu a M. Grenier; son poeme est tres remarquable. Moi, je vois dans le Juif errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au moyen age, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'epuisent jamais, son activite, sa durete de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en train de devenir le roi du monde et de tuer Jesus-Christ, c'est-a-dire l'ideal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israelites le prechent deja. Ils ne se trompent pas. Bonsoir, gros miserable! je vais aller a Paris a la fin du mois. Si j'ai l'honneur de vous y voir, je vous promets une degelee solide. GEORGE SAND. [1] Pataud. CDX A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS Nohant, 13 juin 1857. Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'epoque et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des faits serieux, des personnages importants, des recits de grandes choses. Ce n'