Project Gutenberg's La reine Margot - Tome II, by Alexandre Dumas, Pere This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: La reine Margot - Tome II Author: Alexandre Dumas, Pere Release Date: October 25, 2004 [EBook #13857] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA REINE MARGOT - TOME II *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alexandre Dumas LA REINE MARGOT Tome II (1845) Table des matieres I Fraternite II La reconnaissance du roi Charles IX III Dieu dispose IV La nuit des rois V Anagramme VI La rentree au Louvre VII La cordeliere de la reine mere VIII Projets de vengeance IX Les Atrides X L'Horoscope XI Les confidences XII Les ambassadeurs XIII Oreste et Pylade XIV Orthon XV L'hotellerie de la Belle-Etoile XVI De Mouy de Saint-Phale XVII Deux tetes pour une couronne XVIII Le livre de venerie XIX La chasse au vol XX Le pavillon de Francois Ier XXI Les investigations XXII Acteon XXIII Le bois de Vincennes XXIV La figure de cire XXV Les boucliers invisibles XXVI Les juges XXVII La torture du brodequin XXVIII La chapelle XXIX La place Saint-Jean-en-Greve XXX La tour du Pilori XXXI La sueur de sang XXXII La plate-forme du donjon de Vincennes XXXIII La Regence XXXIV Le roi est mort: vive le roi! XXXV Epilogue DEUXIEME PARTIE I Fraternite En sauvant la vie de Charles, Henri avait fait plus que sauver la vie d'un homme: il avait empeche trois royaumes de changer de souverains. En effet, Charles IX tue, le duc d'Anjou devenait roi de France, et le duc d'Alencon, selon toute probabilite, devenait roi de Pologne. Quant a la Navarre, comme M. le duc d'Anjou etait l'amant de madame de Conde, sa couronne eut probablement paye au mari la complaisance de sa femme. Or, dans tout ce grand bouleversement il n'arrivait rien de bon pour Henri. Il changeait de maitre, voila tout; et au lieu de Charles IX, qui le tolerait, il voyait monter au trone de France le duc d'Anjou, qui, n'ayant avec sa mere Catherine qu'un coeur et qu'une tete, avait jure sa mort et ne manquerait pas de tenir son serment. Toutes ces idees s'etaient presentees a la fois a son esprit quand le sanglier s'etait elance sur Charles IX, et nous avons vu ce qui etait resulte de cette reflexion rapide comme l'eclair, qu'a la vie de Charles IX etait attachee sa propre vie. Charles IX avait ete sauve par un devouement dont il etait impossible au roi de comprendre le motif. Mais Marguerite avait tout compris, et elle avait admire ce courage etrange de Henri qui, pareil a l'eclair, ne brillait que dans l'orage. Malheureusement ce n'etait pas le tout que d'avoir echappe au regne du duc d'Anjou, il fallait se faire roi soi-meme. Il fallait disputer la Navarre au duc d'Alencon et au prince de Conde; il fallait surtout quitter cette cour ou l'on ne marchait qu'entre deux precipices, et la quitter protege par un fils de France. Henri, tout en revenant de Bondy, reflechit profondement a la situation. En arrivant au Louvre, son plan etait fait. Sans se debotter, tel qu'il etait, tout poudreux et tout sanglant encore, il se rendit chez le duc d'Alencon, qu'il trouva fort agite en se promenant a grands pas dans sa chambre. En l'apercevant, le prince fit un mouvement. -- Oui, lui dit Henri en lui prenant les deux mains, oui, je comprends, mon bon frere, vous m'en voulez de ce que le premier j'ai fait remarquer au roi que votre balle avait frappe la jambe de son cheval, au lieu d'aller frapper le sanglier, comme c'etait votre intention. Mais que voulez-vous? je n'ai pu retenir une exclamation de surprise. D'ailleurs le roi s'en fut toujours apercu, n'est-ce pas? -- Sans doute, sans doute, murmura d'Alencon. Mais je ne puis cependant attribuer qu'a mauvaise intention cette espece de denonciation que vous avez faite, et qui, vous l'avez vu, n'a pas eu un resultat moindre que de faire suspecter a mon frere Charles mes intentions, et de jeter un nuage entre nous. -- Nous reviendrons la-dessus tout a l'heure; et quant a la bonne ou a la mauvaise intention que j'ai a votre egard, je viens expres aupres de vous pour vous en faire juge. -- Bien! dit d'Alencon avec sa reserve ordinaire; parlez, Henri, je vous ecoute. -- Quand j'aurai parle, Francois, vous verrez bien quelles sont mes intentions, car la confidence que je viens vous faire exclut toute reserve et toute prudence; et quand je vous l'aurai faite, d'un seul mot vous pourrez me perdre! -- Qu'est-ce donc? dit Francois, qui commencait a se troubler. -- Et cependant, continua Henri, j'ai hesite longtemps a vous parler de la chose qui m'amene, surtout apres la facon dont vous avez fait la sourde oreille aujourd'hui. -- En verite, dit Francois en palissant, je ne sais pas ce que vous voulez dire, Henri. -- Mon frere, vos interets me sont trop chers pour que je ne vous avertisse pas que les huguenots ont fait faire aupres de moi des demarches. -- Des demarches! demanda d'Alencon, et quelles demarches? -- L'un d'eux, M. de Mouy de Saint-Phale, le fils du brave de Mouy assassine par Maurevel, vous savez... -- Oui. -- Eh bien, il est venu me trouver au risque de sa vie pour me demontrer que j'etais en captivite. -- Ah! vraiment! et que lui avez-vous repondu? -- Mon frere, vous savez que j'aime tendrement Charles, qui m'a sauve la vie, et que la reine mere a pour moi remplace ma mere. J'ai donc refuse toutes les offres qu'il venait me faire. -- Et quelles etaient ces offres? -- Les huguenots veulent reconstituer le trone de Navarre, et comme en realite ce trone m'appartient par heritage, ils me l'offraient. -- Oui; et M. de Mouy, au lieu de l'adhesion qu'il venait solliciter, a recu votre desistement? -- Formel... par ecrit meme. Mais depuis..., continua Henri. -- Vous vous etes repenti, mon frere? interrompit d'Alencon. -- Non, j'ai cru m'apercevoir seulement que M. de Mouy, mecontent de moi, reportait ailleurs ses visees. -- Et ou cela? demanda vivement Francois. -- Je n'en sais rien. Pres du prince de Conde, peut-etre. -- Oui, c'est probable, dit le duc. -- D'ailleurs, reprit Henri, j'ai moyen de connaitre d'une maniere infaillible le chef qu'il s'est choisi. Francois devint livide. -- Mais, continua Henri, les huguenots sont divises entre eux, et de Mouy, tout brave et tout loyal qu'il est, ne represente qu'une moitie du parti. Or, cette autre moitie, qui n'est point a dedaigner, n'a pas perdu l'espoir de porter au trone ce Henri de Navarre, qui, apres avoir hesite dans le premier moment, peut avoir reflechi depuis. -- Vous croyez? -- Oh! tous les jours j'en recois des temoignages. Cette troupe qui nous a rejoints a la chasse, avez-vous remarque de quels hommes elle se composait? -- Oui, de gentilshommes convertis. -- Le chef de cette troupe, qui m'a fait un signe, l'avez-vous reconnu? -- Oui, c'est le vicomte de Turenne. -- Ce qu'ils me voulaient, l'avez-vous compris? -- Oui, ils vous proposaient de fuir. -- Alors, dit Henri a Francois inquiet, il est donc evident qu'il y a un second parti qui veut autre chose que ce que veut M. de Mouy. -- Un second parti? -- Oui, et fort puissant, vous dis-je; de sorte que pour reussir il faudrait reunir les deux partis: Turenne et de Mouy. La conspiration marche, les troupes sont designees, on n'attend qu'un signal. Or, dans cette situation supreme, qui demande de ma part une prompte solution, j'ai debattu deux resolutions entre lesquelles je flotte. Ces deux resolutions, je viens vous les soumettre comme a un ami. -- Dites mieux, comme a un frere. -- Oui, comme a un frere, reprit Henri. -- Parlez donc, je vous ecoute. -- Et d'abord je dois vous exposer l'etat de mon ame, mon cher Francois. Nul desir, nulle ambition, nulle capacite; je suis un bon gentilhomme de campagne, pauvre, sensuel et timide; le metier de conspirateur me presente des disgraces mal compensees par la perspective meme certaine d'une couronne. -- Ah! mon frere, dit Francois, vous vous faites tort, et c'est une situation triste que celle d'un prince dont la fortune est limitee par une borne dans le champ paternel ou par un homme dans la carriere des honneurs! Je ne crois donc pas a ce que vous me dites. -- Ce que je vous dis est si vrai cependant, mon frere, reprit Henri, que si je croyais avoir un ami reel, je me demettrais en sa faveur de la puissance que veut me conferer le parti qui s'occupe de moi; mais, ajouta-t-il avec un soupir, je n'en ai point. -- Peut-etre. Vous vous trompez sans doute. -- Non, ventre-saint-gris! dit Henri. Excepte vous, mon frere, je ne vois personne qui me soit attache; aussi, plutot que de laisser avorter en des dechirements affreux une tentative qui produirait a la lumiere quelque homme... indigne... je prefere en verite avertir le roi mon frere de ce qui se passe. Je ne nommerai personne, je ne citerai ni pays ni date; mais je previendrai la catastrophe. -- Grand Dieu! s'ecria d'Alencon ne pouvant reprimer sa terreur, que dites-vous la?... Quoi! Vous, vous la seule esperance du parti depuis la mort de l'amiral; vous, un huguenot converti, mal converti, on le croyait du moins, vous leveriez le couteau sur vos freres! Henri, Henri, en faisant cela, savez-vous que vous livrez a une seconde Saint-Barthelemy tous les calvinistes du royaume? Savez-vous que Catherine n'attend qu'une occasion pareille pour exterminer tout ce qui a survecu? Et le duc tremblant, le visage marbre de plaques rouges et livides, pressait la main de Henri pour le supplier de renoncer a cette solution, qui le perdait. -- Comment! dit Henri avec une expression de parfaite bonhomie, vous croyez, Francois, qu'il arriverait tant de malheurs? Avec la parole du roi, cependant, il me semble que je garantirais les imprudents. -- La parole du roi Charles IX, Henri! ... Eh! l'amiral ne l'avait-il pas? Teligny ne l'avait-il pas? Ne l'aviez-vous pas vous-meme? Oh! Henri, c'est moi qui vous le dis: si vous faites cela, vous les perdez tous; non seulement eux, mais encore tout ce qui a eu des relations directes ou indirectes avec eux. Henri parut reflechir un moment. -- Si j'eusse ete un prince important a la cour, dit-il, j'eusse agi autrement. A votre place, par exemple, a votre place, a vous, Francois, fils de France, heritier probable de la couronne... Francois secoua ironiquement la tete. -- A ma place, dit-il que feriez-vous? -- A votre place, mon frere, repondit Henri, je me mettrais a la tete du mouvement pour le diriger. Mon nom et mon credit repondraient a ma conscience de la vie des seditieux, et je tirerais utilite pour moi d'abord et pour le roi ensuite, peut- etre, d'une entreprise qui, sans cela, peut faire le plus grand mal a la France. D'Alencon ecouta ces paroles avec une joie qui dilata tous les muscles de son visage. -- Croyez-vous, dit-il, que ce moyen soit praticable, et qu'il nous epargne tous ces desastres que vous prevoyez? -- Je le crois, dit Henri. Les huguenots vous aiment: votre exterieur modeste, votre situation elevee et interessante a la fois, la bienveillance enfin que vous avez toujours temoignee a ceux de la religion, les portent a vous servir. -- Mais, dit d'Alencon, il y a schisme dans le parti. Ceux qui sont pour vous seront-ils pour moi? -- Je me charge de vous les concilier par deux raisons. -- Lesquelles? -- D'abord, par la confiance que les chefs ont en moi; ensuite, par la crainte ou ils seraient que Votre Altesse, connaissant leurs noms... -- Mais ces noms, qui me les revelera? -- Moi, ventre-saint-gris! -- Vous feriez cela? -- Ecoutez, Francois, je vous l'ai dit, continua Henri, je n'aime que vous a la cour: cela vient sans doute de ce que vous etes persecute comme moi; et puis, ma femme aussi vous aime d'une affection qui n'a pas d'egale... Francois rougit de plaisir. -- Croyez-moi, mon frere, continua Henri, prenez cette affaire en main, regnez en Navarre; et pourvu que vous me conserviez une place a votre table et une belle foret pour chasser, je m'estimerai heureux. -- Regner en Navarre! dit le duc; mais si... -- Si le duc d'Anjou est nomme roi de Pologne, n'est-ce pas? J'acheve votre pensee. Francois regarda Henri avec une certaine terreur. -- Eh bien, ecoutez, Francois! continua Henri; puisque rien ne vous echappe, c'est justement dans cette hypothese que je raisonne: si le duc d'Anjou est nomme roi de Pologne, et que notre frere Charles, que Dieu conserve! vienne a mourir, il n'y a que deux cents lieues de Pau a Paris, tandis qu'il y en a quatre cents de Paris a Cracovie; vous serez donc ici pour recueillir l'heritage juste au moment ou le roi de Pologne apprendra qu'il est vacant. Alors, si vous etes content de moi, Francois, vous me donnerez ce royaume de Navarre, qui ne sera plus qu'un des fleurons de votre couronne; de cette facon, j'accepte. Le pis qui puisse vous arriver, c'est de rester roi la-bas et de faire souche de rois en vivant en famille avec moi et ma famille, tandis qu'ici, qu'etes-vous? un pauvre prince persecute, un pauvre troisieme fils de roi, esclave de deux aines et qu'un caprice peut envoyer a la Bastille. -- Oui, oui, dit Francois, je sens bien cela, si bien que je ne comprends pas que vous renonciez a ce plan que vous me proposez. Rien ne bat donc la? Et le duc d'Alencon posa la main sur le coeur de son frere. -- Il y a, dit Henri en souriant, des fardeaux trop lourds pour certaines mains; je n'essaierai pas de soulever celui-la; la crainte de la fatigue me fait passer l'envie de la possession. -- Ainsi, Henri, veritablement vous renoncez? -- Je l'ai dit a de Mouy et je vous le repete. -- Mais en pareille circonstance, cher frere, dit d'Alencon, on ne dit pas, on prouve. Henri respira comme un lutteur qui sent plier les reins de son adversaire. -- Je le prouverai, dit-il, ce soir: a neuf heures la liste des chefs et le plan de l'entreprise seront chez vous. J'ai meme deja remis mon acte de renonciation a de Mouy. Francois prit la main de Henri et la serra avec effusion entre les siennes. Au meme instant Catherine entra chez le duc d'Alencon, et cela, selon son habitude, sans se faire annoncer. -- Ensemble! dit-elle en souriant; deux bons freres, en verite! -- Je l'espere, madame, dit Henri avec le plus grand sang-froid, tandis que le duc d'Alencon palissait d'angoisse. Puis il fit quelques pas en arriere pour laisser Catherine libre de parler a son fils. La reine mere alors tira de son aumoniere un joyau magnifique. -- Cette agrafe vient de Florence, dit-elle, je vous la donne pour mettre au ceinturon de votre epee. Puis tout bas: -- Si, continua-t-elle, vous entendez ce soir du bruit chez votre bon frere Henri, ne bougez pas. Francois serra la main de sa mere, et dit: -- Me permettez-vous de lui montrer le beau present que vous venez de me faire? -- Faites mieux, donnez-le-lui en votre nom et au mien, car j'en avais ordonne une seconde a mon intention. -- Vous entendez, Henri, dit Francois, ma bonne mere m'apporte ce bijou, et en double la valeur en permettant que je vous le donne. Henri s'extasia sur la beaute de l'agrafe, et se confondit en remerciements. Quand ses transports se furent calmes: -- Mon fils, dit Catherine, je me sens un peu indisposee, et je vais me mettre au lit; votre frere Charles est bien fatigue de sa chute et va en faire autant. On ne soupera donc pas en famille ce soir, et nous serons servis chacun chez nous. Ah! Henri, j'oubliais de vous faire mon compliment sur votre courage et votre adresse: vous avez sauve votre roi et votre frere, vous en serez recompense. -- Je le suis deja, madame! repondit Henri en s'inclinant. -- Par le sentiment que vous avez fait votre devoir, reprit Catherine, ce n'est pas assez, et croyez que nous songeons, Charles et moi, a faire quelque chose qui nous acquitte envers vous. -- Tout ce qui me viendra de vous et de mon bon frere sera bienvenu, madame. Puis il s'inclina et sortit. -- Ah! mon frere Francois, pensa Henri en sortant, je suis sur maintenant de ne pas partir seul, et la conspiration, qui avait un corps, vient de trouver une tete et un coeur. Seulement prenons garde a nous. Catherine me fait un cadeau, Catherine me promet une recompense: il y a quelque diablerie la-dessous; je veux conferer ce soir avec Marguerite. II La reconnaissance du roi Charles IX Maurevel etait reste une partie de la journee dans le cabinet des Armes du roi; mais, quand Catherine avait vu approcher le moment du retour de la chasse, elle l'avait fait passer dans son oratoire avec les sbires qui l'etaient venus rejoindre. Charles IX, averti a son arrivee par sa nourrice qu'un homme avait passe une partie de la journee dans son cabinet, s'etait d'abord mis dans une grande colere qu'on se fut permis d'introduire un etranger chez lui. Mais se l'etant fait depeindre, et sa nourrice lui ayant dit que c'etait le meme homme qu'elle avait ete elle- meme chargee de lui amener un soir, le roi avait reconnu Maurevel; et se rappelant l'ordre arrache le matin par sa mere, il avait tout compris. -- Oh! oh! murmura Charles, dans la meme journee ou il m'a sauve la vie; le moment est mal choisi. En consequence il fit quelques pas pour descendre chez sa mere; mais une pensee le retint. -- Mordieu! dit-il, si je lui parle de cela, ce sera une discussion a n'en pas finir; mieux vaut que nous agissions chacun de notre cote. -- Nourrice, dit-il, ferme bien toutes les portes, et previens la reine Elisabeth[1], qu'un peu souffrant de la chute que j'ai faite, je dormirai seul cette nuit. La nourrice obeit, et, comme l'heure d'executer son projet n'etait pas arrivee, Charles se mit a faire des vers. C'etait l'occupation pendant laquelle le temps passait le plus vite pour le roi. Aussi neuf heures sonnerent-elles que Charles croyait encore qu'il en etait a peine sept. Il compta l'un apres l'autre les battements de la cloche, et au dernier il se leva. -- Nom d'un diable! dit-il, il est temps tout juste. Et, prenant son manteau et son chapeau, il sortit par une porte secrete qu'il avait fait percer dans la boiserie, et dont Catherine elle-meme ignorait l'existence. Charles alla droit a l'appartement de Henri. Henri n'avait fait que rentrer chez lui pour changer de costume en quittant le duc d'Alencon, et il etait sorti aussitot. -- Il sera alle souper chez Margot, se dit le roi; il etait au mieux aujourd'hui avec elle, a ce qu'il m'a semble du moins. Et il s'achemina vers l'appartement de Marguerite. Marguerite avait ramene chez elle la duchesse de Nevers, Coconnas et La Mole, et faisait avec eux une collation de confitures et de patisseries. Charles heurta a la porte d'entree: Gillonne alla ouvrir; mais a l'aspect du roi elle fut si epouvantee, qu'elle trouva a peine la force de faire la reverence, et qu'au lieu de courir pour prevenir sa maitresse de l'auguste visite qui lui arrivait, elle laissa passer Charles sans donner d'autre signal que le cri qu'elle avait pousse. Le roi traversa l'antichambre, et, guide par les eclats de rire, il s'avanca vers la salle a manger. "Pauvre Henriot! dit-il, il se rejouit sans penser a mal." -- C'est moi, dit-il en soulevant la tapisserie et en montrant un visage riant. Marguerite poussa un cri terrible; tout riant qu'il etait, ce visage avait produit sur elle l'effet de la tete de Meduse. Placee en face de la portiere, elle venait de reconnaitre Charles. Les deux hommes tournaient le dos au roi. -- Majeste! s'ecria-t-elle avec effroi. Et elle se leva. Coconnas, quand les trois autres convives sentaient en quelque sorte leur tete vaciller sur leurs epaules, fut le seul qui ne perdit pas la sienne. Il se leva aussi, mais avec une si habile maladresse, qu'en se levant il renversa la table, et qu'avec elle il culbuta cristaux, vaisselle et bougies. En un instant il y eut obscurite complete et silence de mort. -- Gagne au pied, dit Coconnas a La Mole. Hardi! hardi! La Mole ne se le fit pas dire deux fois; il se jeta contre le mur, s'orienta des mains, cherchant la chambre a coucher pour se coucher dans le cabinet qu'il connaissait si bien. Mais en mettant le pied dans la chambre a coucher il se heurta contre un homme qui venait d'entrer par le passage secret. -- Que signifie donc tout cela? dit Charles dans les tenebres, avec une voix qui commencait a prendre un formidable accent d'impatience; suis-je donc un trouble-fete, que l'on fasse a ma vue un pareil remue-menage? Voyons, Henriot! Henriot! ou es-tu? reponds-moi. -- Nous sommes sauves! murmura Marguerite en saisissant une main qu'elle prit pour celle de La Mole. Le roi croit que mon mari est un de nos convives. -- Et je lui laisserai croire, madame, soyez tranquille, dit Henri repondant a la reine sur le meme ton. -- Grand Dieu! s'ecria Marguerite en lachant vivement la main qu'elle tenait, et qui etait celle du roi de Navarre. -- Silence! dit Henri. -- Mille noms du diable! qu'avez-vous donc a chuchoter ainsi? s'ecria Charles. Henri, repondez-moi, ou etes-vous? -- Me voici, Sire, dit la voix du roi de Navarre. -- Diable! dit Coconnas qui tenait la duchesse de Nevers dans un coin, voila qui se complique. -- Alors, nous sommes deux fois perdus, dit Henriette. Coconnas, brave jusqu'a l'imprudence, avait reflechi qu'il fallait toujours finir par rallumer les bougies; et pensant que le plus tot serait le mieux, il quitta la main de madame de Nevers, ramassa au milieu des debris un chandelier, s'approcha du chauffe-doux[2], et souffla sur un charbon qui enflamma aussitot la meche d'une bougie. La chambre s'eclaira. Charles IX jeta autour de lui un regard interrogateur. Henri etait pres de sa femme; la duchesse de Nevers etait seule dans un coin; et Coconnas, debout au milieu de la chambre, un chandelier a la main, eclairait toute la scene. -- Excusez-nous, mon frere, dit Marguerite, nous ne vous attendions pas. -- Aussi Votre Majeste, comme elle peut le voir, nous a fait une peur etrange! dit Henriette. -- Pour ma part, dit Henri qui devina tout, je crois que la peur a ete si reelle qu'en me levant j'ai renverse la table. Coconnas jeta au roi de Navarre un regard qui voulait dire: "A la bonne heure! voila un mari qui entend a demi-mot." -- Quel affreux remue-menage! repeta Charles IX. Voila ton souper renverse, Henriot. Viens avec moi, tu l'acheveras ailleurs; je te debauche pour ce soir. -- Comment, Sire! dit Henri, Votre Majeste me ferait l'honneur?... -- Oui, Ma Majeste te fait l'honneur de t'emmener hors du Louvre. Prete-le moi, Margot, je te le ramenerai demain matin. -- Ah! mon frere! dit Marguerite, vous n'avez pas besoin de ma permission pour cela, et vous etes bien le maitre. -- Sire, dit Henri, je vais prendre chez moi un autre manteau, et je reviens a l'instant meme. -- Tu n'en as pas besoin, Henriot; celui que tu as la est bon. -- Mais, Sire..., essaya le Bearnais. -- Je te dis de ne pas retourner chez toi, mille noms d'un diable! n'entends tu pas ce que je te dis? Allons, viens donc! -- Oui, oui, allez! dit tout a coup Marguerite en serrant le bras de son mari, car un singulier regard de Charles venait de lui apprendre qu'il se passait quelque chose d'etrange. -- Me voila, Sire, dit Henri. Mais Charles ramena son regard sur Coconnas, qui continuait son office d'eclaireur en rallumant les autres bougies. -- Quel est ce gentilhomme, demanda-t-il a Henri en toisant le Piemontais; ne serait-ce point, par hasard, M. de La Mole? -- Qui lui a donc parle de La Mole? se demanda tout bas Marguerite. -- Non, Sire, repondit Henri, M. de La Mole n'est point ici, et je le regrette, car j'aurais eu l'honneur de le presenter a Votre Majeste en meme temps que M. de Coconnas, son ami; ce sont deux inseparables, et tous deux appartiennent a M. d'Alencon. -- Ah! ah! notre grand tireur! dit Charles. Bon! Puis en froncant le sourcil: -- Ce M. de La Mole, ajouta-t-il, n'est-il pas huguenot? -- Converti, Sire, dit Henri, et je reponds de lui comme de moi. -- Quand vous repondrez de quelqu'un, Henriot, apres ce que vous avez fait aujourd'hui, je n'ai plus le droit de douter de lui. Mais n'importe, j'aurais voulu le voir, ce M. de La Mole. Ce sera pour plus tard. En faisant de ses gros yeux une derniere perquisition dans la chambre, Charles embrassa Marguerite et emmena le roi de Navarre en le tenant par dessous le bras. A la porte du Louvre, Henri voulut s'arreter pour parler a quelqu'un. -- Allons, allons! sors vite, Henriot, lui dit Charles. Quand je te dis que l'air du Louvre n'est pas bon pour toi ce soir, que diable! crois-moi donc. -- Ventre-saint-gris! murmura Henri; et de Mouy, que va-t-il devenir tout seul dans ma chambre?... Pourvu que cet air qui n'est pas bon pour moi ne soit pas plus mauvais encore pour lui! -- Ah ca! dit le roi lorsque Henri et lui eurent traverse le pont- levis, cela t'arrange donc, Henriot, que les gens de M. d'Alencon fassent la cour a ta femme? -- Comment cela, Sire? -- Oui, ce M. de Coconnas ne fait-il pas les doux yeux a Margot? -- Qui vous a dit cela? -- Dame! reprit le roi, on me l'a dit. -- Raillerie pure, Sire; M. de Coconnas fait les doux yeux a quelqu'un, c'est vrai, mais c'est a madame de Nevers. -- Ah bah! -- Je puis repondre a Votre Majeste de ce que je lui dis la. Charles se prit a rire aux eclats. -- Eh bien, dit-il, que le duc de Guise vienne encore me faire des propos, et j'allongerai agreablement sa moustache en lui contant les exploits de sa belle-soeur. Apres cela, dit le roi en se ravisant, je ne sais plus si c'est de M. de Coconnas ou de M. de La Mole qu'il m'a parle. -- Pas plus l'un que l'autre, Sire, dit Henri, et je vous reponds des sentiments de ma femme. -- Bon! Henriot, bon! dit le roi; j'aime mieux te voir ainsi qu'autrement; et, sur mon honneur, tu es si brave garcon que je crois que je finirai par ne plus pouvoir me passer de toi. En disant ces mots, le roi se mit a siffler d'une facon particuliere, et quatre gentilshommes qui attendaient au bout de la rue de Beauvais le vinrent rejoindre, et tous ensemble s'enfoncerent dans l'interieur de la ville. Dix heures sonnaient. -- Eh bien, dit Marguerite quand le roi et Henri furent partis, nous remettons nous a table? -- Non, ma foi! dit la duchesse, j'ai eu trop peur. Vive la petite maison de la rue Cloche-Percee! on n'y peut pas entrer sans en faire le siege, et nos braves ont le droit d'y jouer des epees. Mais que cherchez-vous sous les meubles et dans les armoires, monsieur de Coconnas? -- Je cherche mon ami La Mole, dit le Piemontais. -- Cherchez du cote de ma chambre, monsieur, dit Marguerite, il y a la un certain cabinet... -- Bon, dit Coconnas, j'y suis. Et il entra dans la chambre. -- Eh bien, dit une voix dans les tenebres, ou en sommes-nous? -- Eh! mordi! nous en sommes au dessert. -- Et le roi de Navarre? -- Il n'a rien vu; c'est un mari parfait, et j'en souhaite un pareil a ma femme. Cependant je crains bien qu'elle ne l'ait jamais qu'en secondes noces. -- Et le roi Charles? -- Ah! le roi, c'est different; il a emmene le mari. -- En verite? -- C'est comme je te le dis. De plus, il m'a fait l'honneur de me regarder de cote quand il a su que j'etais a M. d'Alencon, et de travers quand il a su que j'etais ton ami. -- Tu crois donc qu'on lui aura parle de moi? -- J'ai peur, au contraire, qu'on ne lui en ait dit trop de bien. Mais ce n'est point de tout cela qu'il s'agit, je crois que ces dames ont un pelerinage a faire du cote de la rue du Roi-de- Sicile, et que nous conduisons les pelerines. -- Mais, impossible! ... Tu le sais bien. -- Comment, impossible? -- Eh! oui, nous sommes de service chez son Altesse Royale. -- Mordi, c'est ma foi vrai; j'oublie toujours que nous sommes en grade, et que de gentilshommes que nous etions nous avons eu l'honneur de passer valets. Et les deux amis allerent exposer a la reine et a la duchesse la necessite ou ils etaient d'assister au moins au coucher de monsieur le duc. -- C'est bien, dit madame de Nevers, nous partons de notre cote. -- Et peut-on savoir ou vous allez? demanda Coconnas. -- Oh! vous etes trop curieux, dit la duchesse. _Quaere et invenies._ _ _ Les deux jeunes gens saluerent et monterent en toute hate chez M. d'Alencon. Le duc semblait les attendre dans son cabinet. -- Ah! ah! dit-il, vous voila bien tard, messieurs. -- Dix heures a peine, Monseigneur, dit Coconnas. Le duc tira sa montre. -- C'est vrai, dit-il. Tout le monde est couche au Louvre, cependant. -- Oui, Monseigneur, mais nous voici a vos ordres. Faut-il introduire dans la chambre de Votre Altesse les gentilshommes du petit coucher? -- Au contraire, passez dans la petite salle et congediez tout le monde. Les deux jeunes gens obeirent, executerent l'ordre donne, qui n'etonna personne a cause du caractere bien connu du duc, et revinrent pres de lui. -- Monseigneur, dit Coconnas, Votre Altesse va sans doute se mettre au lit ou travailler? -- Non, messieurs; vous avez conge jusqu'a demain. -- Allons, allons, dit tout bas Coconnas a l'oreille de La Mole, la cour decouche ce soir, a ce qu'il parait; la nuit sera friande en diable, prenons notre part de la nuit. Et les deux jeunes gens monterent les escaliers quatre a quatre, prirent leurs manteaux et leurs epees de nuit, et s'elancerent hors du Louvre a la poursuite des deux dames, qu'ils rejoignirent au coin de la rue du Coq-Saint-Honore. Pendant ce temps, le duc d'Alencon, l'oeil ouvert, l'oreille au guet, attendait, enferme dans sa chambre, les evenements imprevus qu'on lui avait promis. III Dieu dispose Comme l'avait dit le duc aux jeunes gens, le plus profond silence regnait au Louvre. En effet, Marguerite et madame de Nevers etaient parties pour la rue Tizon. Coconnas et La Mole s'etaient mis a leur poursuite. Le roi et Henri battaient la ville. Le duc d'Alencon se tenait chez lui dans l'attente vague et anxieuse des evenements que lui avait predits la reine mere. Enfin Catherine s'etait mise au lit, et madame de Sauve, assise a son chevet, lui faisait lecture de certains contes italiens dont riait fort la bonne reine. Depuis longtemps Catherine n'avait ete de si belle humeur. Apres avoir fait de bon appetit une collation avec ses femmes, apres avoir regle les comptes quotidiens de sa maison, elle avait ordonne une priere pour le succes de certaine entreprise importante, disait-elle, pour le bonheur de ses enfants; c'etait l'habitude de Catherine, habitude, au reste toute florentine, de faire dire dans certaines circonstances des prieres et des messes dont Dieu et elle savaient seuls le but. Enfin elle avait revu Rene, et avait choisi, dans ses odorants sachets et dans son riche assortiment, plusieurs nouveautes. -- Qu'on sache, dit Catherine, si ma fille la reine de Navarre est chez elle; et si elle y est, qu'on la prie de venir me faire compagnie. Le page auquel cet ordre etait adresse sortit, et un instant apres il revint accompagne de Gillonne. -- Eh bien, dit la reine mere, j'ai demande la maitresse et non la suivante. -- Madame, dit Gillonne, j'ai cru devoir venir moi-meme dire a Votre Majeste que la reine de Navarre est sortie avec son amie la duchesse de Nevers... -- Sortie a cette heure! reprit Catherine en froncant le sourcil; et ou peut-elle etre allee? -- A une seance d'alchimie, repondit Gillonne, laquelle doit avoir lieu a l'hotel de Guise, dans le pavillon habite par madame de Nevers. -- Et quand rentrera-t-elle? demanda la reine mere. -- La seance se prolongera fort avant dans la nuit, repondit Gillonne, de sorte qu'il est probable que Sa Majeste demeurera demain matin chez son amie. -- Elle est heureuse, la reine de Navarre, murmura Catherine, elle a des amies et elle est reine; elle porte une couronne, on l'appelle Votre Majeste, et elle n'a pas de sujets; elle est bien heureuse. Apres cette boutade, qui fit sourire interieurement les auditeurs: -- Au reste, murmura Catherine, puisqu'elle est sortie! car elle est sortie, dites-vous? -- Depuis une demi-heure, madame. -- Tout est pour le mieux; allez. Gillonne salua et sortit. -- Continuez votre lecture, Charlotte, dit la reine. Madame de Sauve continua. Au bout de dix minutes Catherine interrompit la lecture. -- Ah! a propos, dit-elle, qu'on renvoie les gardes de la galerie. C'etait le signal qu'attendait Maurevel. On executa l'ordre de la reine mere, et madame de Sauve continua son histoire. Elle avait lu un quart d'heure a peu pres sans interruption aucune, lorsqu'un cri long, prolonge, terrible, parvint jusque dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tete des assistants. Un coup de pistolet le suivit immediatement. -- Qu'est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus, Carlotta? -- Madame, dit la jeune femme palissante, n'avez-vous point entendu? -- Quoi? demanda Catherine. -- Ce cri? -- Et ce coup de pistolet? ajouta le capitaine des gardes. -- Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n'ai rien entendu, moi... D'ailleurs, est-ce donc une chose bien extraordinaire au Louvre qu'un cri et qu'un coup de pistolet? Lisez, lisez, Carlotta. -- Mais ecoutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se tenait debout la main a la poignee de son epee et n'osant sortir sans le conge de la reine; ecoutez, on entend des pas, des imprecations. -- Faut-il que je m'informe, madame? dit ce dernier. -- Point du tout, monsieur, restez la, dit Catherine en se soulevant sur une main comme pour donner plus de force a son ordre. Qui donc me garderait en cas d'alarme? Ce sont quelques Suisses ivres qui se battent. Le calme de la reine, oppose a la terreur qui planait sur toute cette assemblee, formait un contraste tellement remarquable que, si timide qu'elle fut, madame de Sauve fixa un regard interrogateur sur la reine. -- Mais, madame, s'ecria-t-elle, on dirait que l'on tue quelqu'un. -- Et qui voulez-vous qu'on tue? -- Mais le roi de Navarre, madame; le bruit vient du cote de son appartement. -- La sotte! murmura la reine, dont les levres, malgre sa puissance sur elle-meme, commencaient a s'agiter etrangement, car elle marmottait une priere; la sotte voit son roi de Navarre partout. -- Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Sauve en retombant sur son fauteuil. -- C'est fini, c'est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t- elle en s'adressant a M. de Nancey, j'espere que, s'il y a du scandale dans le palais, vous ferez demain punir severement les coupables. Reprenez votre lecture, Carlotta. Et Catherine retomba elle-meme sur son oreiller dans une impassibilite qui ressemblait beaucoup a de l'affaissement, car les assistants remarquerent que de grosses gouttes de sueur roulaient sur son visage. Madame de Sauve obeit a cet ordre formel; mais ses yeux et sa voix fonctionnaient seuls. Sa pensee errante sur d'autres objets lui representait un danger terrible suspendu sur une tete cherie. Enfin, apres quelques minutes de ce combat, elle se trouva tellement oppressee entre l'emotion et l'etiquette que sa voix cessa d'etre intelligible; le livre lui tomba des mains, elle s'evanouit. Soudain un fracas plus violent se fit entendre; un pas lourd et presse ebranla le corridor; deux coups de feu partirent faisant vibrer les vitres; et Catherine, etonnee de cette lutte prolongee outre mesure, se dressa a son tour, droite, pale, les yeux dilates; et au moment ou le capitaine des gardes allait s'elancer dehors, elle l'arreta en disant: -- Que tout le monde reste ici, j'irai moi-meme voir la-bas ce qui se passe. Voila ce qui se passait, ou plutot ce qui s'etait passe: De Mouy avait recu le matin des mains d'Orthon la clef de Henri. Dans cette clef, qui etait foree, il avait remarque un papier roule. Il avait tire le papier avec une epingle. C'etait le mot d'ordre du Louvre pour la prochaine nuit. En outre, Orthon lui avait verbalement transmis les paroles de Henri qui invitaient de Mouy a venir trouver a dix heures le roi au Louvre. A neuf heures et demie, de Mouy avait revetu une armure dont il avait plus d'une fois deja eu l'occasion de reconnaitre la solidite; il avait boutonne dessus un pourpoint de soie, avait agrafe son epee, passe dans le ceinturon ses pistolets, recouvert le tout du fameux manteau cerise de La Mole. Nous avons vu comment, avant de rentrer chez lui, Henri avait juge a propos de faire une visite a Marguerite, et comment il etait arrive par l'escalier secret juste a temps pour heurter La Mole dans la chambre a coucher de Marguerite, et pour prendre sa place aux yeux du roi dans la salle a manger. C'etait precisement au moment meme que, grace au mot d'ordre envoye par Henri et surtout au fameux manteau cerise, de Mouy traversait le guichet du Louvre. Le jeune homme monta droit chez le roi de Navarre, imitant de son mieux, comme d'habitude, la demarche de La Mole. Il trouva dans l'antichambre Orthon qui l'attendait. -- Sire de Mouy, lui dit le montagnard, le roi est sorti, mais il m'a ordonne de vous introduire chez lui et de vous dire de l'attendre. S'il tarde par trop, il vous invite, vous le savez, a vous jeter sur son lit. De Mouy entra sans demander d'autre explication, car ce que venait de lui dire Orthon n'etait que la repetition de ce qu'il lui avait deja dit le matin. Pour utiliser son temps, de Mouy prit une plume et de l'encre; et s'approchant d'une excellente carte de France pendue a la muraille, il se mit a compter et a regler les etapes qu'il y avait de Paris a Pau. Mais ce travail fut l'affaire d'un quart d'heure, et ce travail fini, de Mouy ne sut plus a quoi s'occuper. Il fit deux ou trois tours de chambre, se frotta les yeux, bailla, s'assit et se leva, se rassit encore. Enfin, profitant de l'invitation de Henri, excuse d'ailleurs par les lois de familiarite qui existaient entre les princes et leurs gentilshommes, il deposa sur la table de nuit ses pistolets et la lampe, s'etendit sur le vaste lit a tentures sombres qui garnissait le fond de la chambre, placa son epee nue le long de sa cuisse, et, sur de n'etre pas surpris puisqu'un domestique se tenait dans la piece precedente, il se laissa aller a un sommeil pesant, dont bientot le bruit fit retentir les vastes echos du baldaquin. De Mouy ronflait en vrai soudard, et sous ce rapport aurait pu lutter avec le roi de Navarre lui-meme. C'est alors que six hommes, l'epee a la main et le poignard a la ceinture, se glisserent silencieusement dans le corridor qui, par une petite porte, communiquait aux appartements de Catherine et par une grande donnait chez Henri. Un de ces six hommes marchait le premier. Outre son epee nue et son poignard fort comme un couteau de chasse, il portait encore ses fideles pistolets accroches a sa ceinture par des agrafes d'argent. Cet homme, c'etait Maurevel. Arrive a la porte de Henri, il s'arreta. -- Vous vous etes bien assure que les sentinelles du corridor ont disparu? demanda-t-il a celui qui paraissait commander la petite troupe. -- Plus une seule n'est a son poste, repondit le lieutenant. -- Bien, dit Maurevel. Maintenant il n'y a plus qu'a s'informer d'une chose, c'est si celui que nous cherchons est chez lui. -- Mais, dit le lieutenant en arretant la main que Maurevel posait sur le marteau de la porte, mais, capitaine, cet appartement est celui du roi de Navarre. -- Qui vous dit le contraire? repondit Maurevel. Les sbires se regarderent tout surpris, et le lieutenant fit un pas en arriere. -- Heu! fit le lieutenant, arreter quelqu'un a cette heure, au Louvre, et dans l'appartement du roi de Navarre? -- Que repondriez-vous donc, dit Maurevel, si je vous disais que celui que vous allez arreter est le roi de Navarre lui-meme? -- Je vous dirais, capitaine, que la chose est grave, et que, sans un ordre signe de la main de Charles IX... -- Lisez, dit Maurevel. Et, tirant de son pourpoint l'ordre que lui avait remis Catherine, il le donna au lieutenant. -- C'est bien, repondit celui-ci apres avoir lu; je n'ai plus rien a vous dire. -- Et vous etes pret? -- Je le suis. -- Et vous? continua Maurevel en s'adressant aux cinq autres sbires. Ceux-ci saluerent avec respect. -- Ecoutez-moi donc, messieurs, dit Maurevel, voila le plan: deux de vous resteront a cette porte, deux a la porte de la chambre a coucher, et deux entreront avec moi. -- Ensuite? dit le lieutenant. -- Ecoutez bien ceci: il nous est ordonne d'empecher le prisonnier d'appeler, de crier, de resister; toute infraction a cet ordre doit etre punie de mort. -- Allons, allons, il a carte blanche, dit le lieutenant a l'homme designe avec lui pour suivre Maurevel chez le roi. -- Tout a fait, dit Maurevel. -- Pauvre diable de roi de Navarre! dit un des hommes, il etait ecrit la-haut qu'il ne devait point en rechapper. -- Et ici-bas, dit Maurevel en reprenant des mains du lieutenant l'ordre de Catherine, qu'il rentra dans sa poitrine. Maurevel introduisit dans la serrure la clef que lui avait remise Catherine, et, laissant deux hommes a la porte exterieure, comme il en etait convenu, entra avec les quatre autres dans l'antichambre. -- Ah! ah! dit Maurevel en entendant la bruyante respiration du dormeur, dont le bruit arrivait jusqu'a lui, il parait que nous trouverons ici ce que nous cherchons. Aussitot Orthon, pensant que c'etait son maitre qui rentrait, alla au-devant de lui, et se trouva en face de cinq hommes armes qui occupaient la premiere chambre. A la vue de ce visage sinistre, de ce Maurevel qu'on appelait le Tueur de roi, le fidele serviteur recula, et se placant devant la seconde porte: -- Qui etes-vous? dit Orthon; que voulez-vous? -- Au nom du roi, repondit Maurevel, ou est ton maitre? -- Mon maitre? -- Oui, le roi de Navarre? -- Le roi de Navarre n'est pas au logis, dit Orthon en defendant plus que jamais la porte; ainsi vous ne pouvez pas entrer. -- Pretexte, mensonge, dit Maurevel. Allons, arriere! Les Bearnais sont entetes; celui-ci gronda comme un chien de ses montagnes, et sans se laisser intimider: -- Vous n'entrerez pas, dit-il; le roi est absent. Et il se cramponna a la porte. Maurevel fit un geste; les quatre hommes s'emparerent du recalcitrant, l'arrachant au chambranle auquel il se tenait cramponne, et, comme il ouvrait la bouche pour crier, Maurevel lui appliqua la main sur les levres. Orthon mordit furieusement l'assassin, qui retira sa main avec un cri sourd, et frappa du pommeau de son epee le serviteur sur la tete. Orthon chancela et tomba en criant: -- Alarme! alarme! alarme! Sa voix expira, il etait evanoui. Les assassins passerent sur son corps, puis deux resterent a cette seconde porte, et les deux autres entrerent dans la chambre a coucher, conduits par Maurevel. A la lueur de la lampe brulant sur la table de nuit, ils virent le lit. Les rideaux etaient fermes. -- Oh! oh! dit le lieutenant, il ne ronfle plus, ce me semble. -- Allons, sus! dit Maurevel. A cette voix, un cri rauque qui ressemblait plutot au rugissement du lion qu'a des accents humains partit de dessous les rideaux, qui s'ouvrirent violemment, et un homme, arme d'une cuirasse et le front couvert d'une de ces salades qui ensevelissaient la tete jusqu'aux yeux, apparut assis, deux pistolets a la main et son epee sur les genoux. Maurevel n'eut pas plus tot apercu cette figure et reconnu de Mouy, qu'il sentit ses cheveux se dresser sur sa tete; il devint d'une paleur affreuse; sa bouche se remplit d'ecume; et, comme s'il se fut trouve en face d'un spectre, il fit un pas en arriere. Soudain la figure armee se leva et fit en avant un pas egal a celui que Maurevel avait fait en arriere, de sorte que c'etait celui qui etait menace qui semblait poursuivre, et celui qui menacait qui semblait fuir. -- Ah! scelerat, dit de Mouy d'une voix sourde, tu viens pour me tuer comme tu as tue mon pere! Deux des sbires, c'est-a-dire ceux qui etaient entres avec Maurevel dans la chambre du roi, entendirent seuls ces paroles terribles; mais en meme temps qu'elles avaient ete dites, le pistolet s'etait abaisse a la hauteur du front de Maurevel. Maurevel se jeta a genoux au moment ou de Mouy appuyait le doigt sur la detente; le coup partit, et un des gardes qui se trouvaient derriere lui, et qu'il avait demasque par ce mouvement, tomba frappe au coeur. Au meme instant Maurevel riposta, mais la balle alla s'aplatir sur la cuirasse de De Mouy. Alors prenant son elan, mesurant la distance, de Mouy, d'un revers de sa large epee, fendit le crane du deuxieme garde, et, se retournant vers Maurevel, engagea l'epee avec lui. Le combat fut terrible, mais court. A la quatrieme passe, Maurevel sentit dans sa gorge le froid de l'acier; il poussa un cri etrangle, tomba en arriere, et en tombant renversa la lampe, qui s'eteignit. Aussitot de Mouy, profitant de l'obscurite, vigoureux et agile comme un heros d'Homere, s'elanca tete baissee vers l'antichambre, renversa un des gardes, repoussa l'autre, passa comme un eclair entre les sbires qui gardaient la porte exterieure, essuya deux coups de pistolet, dont les balles eraillerent la muraille du corridor, et des lors il fut sauve, car un pistolet tout charge lui restait encore, outre cette epee qui frappait de si terribles coups. Un instant de Mouy hesita pour savoir s'il devait fuir chez M. d'Alencon, dont il lui semblait que la porte venait de s'ouvrir, ou s'il devait essayer de sortir du Louvre. Il se decida pour ce dernier parti, reprit sa course d'abord ralentie, sauta dix degres d'un seul coup, parvint au guichet, prononca les deux mots de passe et s'elanca en criant: -- Allez la-haut, on y tue pour le compte du roi. Et profitant de la stupefaction que ses paroles jointes au bruit des coups de pistolet avaient jetee dans le poste, il gagna au pied et disparut dans la rue du Coq sans avoir recu une egratignure. C'etait en ce moment que Catherine avait arrete son capitaine des gardes en disant: -- Demeurez, j'irai voir moi-meme ce qui se passe la-bas. -- Mais, madame, repondit le capitaine, le danger que pourrait courir Votre Majeste m'ordonne de la suivre. -- Restez, monsieur, dit Catherine d'un ton plus imperieux encore que la premiere fois, restez. Il y a autour des rois une protection plus puissante que l'epee humaine. Le capitaine demeura. Alors Catherine prit une lampe, passa ses pieds nus dans des mules de velours, sortit de sa chambre, gagna le corridor encore plein de fumee, s'avanca impassible et froide comme une ombre, vers l'appartement du roi de Navarre. Tout etait redevenu silencieux. Catherine arriva a la porte d'entree, en franchit le seuil, et vit d'abord dans l'antichambre Orthon evanoui. -- Ah! ah! dit-elle, voici toujours le laquais; plus loin sans doute nous allons trouver le maitre. Et elle franchit la seconde porte. La, son pied heurta un cadavre; elle abaissa sa lampe; c'etait celui du garde qui avait eu la tete fendue; il etait completement mort. Trois pas plus loin etait le lieutenant frappe d'une balle et ralant le dernier soupir. Enfin, devant le lit un homme qui, la tete pale comme celle d'un mort, perdant son sang par une double blessure qui lui traversait le cou, raidissant ses mains crispees, essayait de se relever. C'etait Maurevel. Un frisson passa dans les veines de Catherine; elle vit le lit desert, elle regarda tout autour de la chambre, et chercha en vain parmi ces trois hommes couches dans leur sang le cadavre qu'elle esperait. Maurevel reconnut Catherine; ses yeux se dilaterent horriblement, et il tendit vers elle un geste desespere. -- Eh bien, dit-elle a demi-voix, ou est-il? qu'est-il devenu? Malheureux! l'auriez-vous laisse echapper? Maurevel essaya d'articuler quelques paroles; mais un sifflement inintelligible sortit seul de sa blessure, une ecume rougeatre frangea ses levres, et il secoua la tete en signe d'impuissance et de douleur. -- Mais parle donc! s'ecria Catherine, parle donc! ne fut-ce que pour me dire un seul mot! Maurevel montra sa blessure, et fit entendre de nouveau quelques sons inarticules, tenta un effort qui n'aboutit qu'a un rauque ralement et s'evanouit. Catherine alors regarda autour d'elle: elle n'etait entouree que de cadavres et de mourants; le sang coulait a flots par la chambre, et un silence de mort planait sur toute cette scene. Encore une fois elle adressa la parole a Maurevel, mais sans le reveiller: cette fois, il demeura non seulement muet, mais immobile; un papier sortait de son pourpoint, c'etait l'ordre d'arrestation signe du roi. Catherine s'en saisit et le cacha dans sa poitrine. En ce moment Catherine entendit derriere elle un leger froissement de parquet; elle se retourna et vit debout, a la porte de la chambre, le duc d'Alencon, que le bruit avait attire malgre lui, et que le spectacle qu'il avait sous les yeux fascinait. -- Vous ici? dit-elle. -- Oui, madame. Que se passe-t-il donc, mon Dieu? demanda le duc. -- Retournez chez vous, Francois, et vous apprendrez assez tot la nouvelle. D'Alencon n'etait pas aussi ignorant de l'aventure que Catherine le supposait. Aux premiers pas retentissant dans le corridor, il avait ecoute. Voyant entrer des hommes chez le roi de Navarre, il avait, en rapprochant ce fait des paroles de Catherine, devine ce qui allait se passer, et s'etait applaudi de voir un ami si dangereux detruit par une main plus forte que la sienne. Bientot des coups de feu, les pas rapides d'un fugitif, avaient attire son attention, et il avait vu dans l'espace lumineux projete par l'ouverture de la porte de l'escalier disparaitre un manteau rouge qui lui etait par trop familier pour qu'il ne le reconnut pas. -- De Mouy! s'ecria-t-il, de Mouy chez mon beau-frere de Navarre! Mais non, c'est impossible! Serait-ce M. de La Mole?... Alors l'inquietude le gagna. Il se rappela que le jeune homme lui avait ete recommande par Marguerite elle-meme, et voulant s'assurer si c'etait lui qu'il venait de voir passer, il monta rapidement a la chambre des deux jeunes gens: elle etait vide. Mais, dans un coin de cette chambre, il trouva suspendu le fameux manteau cerise. Ses doutes avaient ete fixes: ce n'est donc pas La Mole, mais de Mouy. La paleur sur le front, tremblant que le huguenot ne fut decouvert et ne trahit les secrets de la conspiration, il s'etait alors precipite vers le guichet du Louvre. La il avait appris que le manteau cerise s'etait echappe sain et sauf, en annoncant qu'on tuait dans le Louvre pour le compte du roi. -- Il s'est trompe, murmura d'Alencon; c'est pour le compte de la reine mere. Et, revenant vers le theatre du combat, il trouva Catherine errant comme une hyene parmi les morts. A l'ordre que lui donna sa mere, le jeune homme rentra chez lui affectant le calme et l'obeissance, malgre les idees tumultueuses qui agitaient son esprit. Catherine, desesperee de voir cette nouvelle tentative echouee, appela son capitaine des gardes, fit enlever les corps, commanda que Maurevel, qui n'etait que blesse, fut reporte chez lui, et ordonna qu'on ne reveillat point le roi. -- Oh! murmura-t-elle en rentrant dans son appartement la tete inclinee sur sa poitrine, il a echappe cette fois encore. La main de Dieu est etendue sur cet homme. Il regnera! il regnera! Puis, comme elle ouvrait la porte de sa chambre, elle passa la main sur son front et se composa un sourire banal. -- Qu'y avait-il donc, madame? demanderent tous les assistants, a l'exception de madame de Sauve, trop effrayee pour faire des questions. -- Rien, repondit Catherine; du bruit, voila tout. -- Oh! s'ecria tout a coup madame de Sauve en indiquant du doigt le passage de Catherine, Votre Majeste dit qu'il n'y a rien, et chacun de ses pas laisse une trace sur le tapis! IV La nuit des rois Cependant Charles IX marchait cote a cote avec Henri appuye a son bras, suivi de ses quatre gentilshommes et precede de deux porte- torches. -- Quand je sors du Louvre, disait le pauvre roi, j'eprouve un plaisir analogue a celui qui me vient quand j'entre dans une belle foret; je respire, je vis, je suis libre. Henri sourit. -- Votre Majeste serait bien dans les montagnes du Bearn, alors! dit Henri. -- Oui, et je comprends que tu aies envie d'y retourner; mais si le desir t'en prend par trop fort, Henriot, ajouta Charles en riant, prends bien tes precautions, c'est un conseil que je te donne: car ma mere Catherine t'aime si fort qu'elle ne peut pas absolument se passer de toi. -- Que fera Votre Majeste ce soir? dit Henri en detournant cette conversation dangereuse. -- Je veux te faire faire une connaissance, Henriot; tu me diras ton avis. -- Je suis aux ordres de Votre Majeste. -- A droite, a droite! nous allons rue des Barres. Les deux rois, suivis de leur escorte, avaient depasse la rue de la Savonnerie, quand, a la hauteur de l'hotel de Conde, ils virent deux hommes enveloppes de grands manteaux sortir par une fausse porte que l'un d'eux referma sans bruit. -- Oh! oh! dit le roi a Henri, qui selon son habitude regardait aussi, mais sans rien dire, cela merite attention. -- Pourquoi dites-vous cela, Sire? demanda le roi de Navarre. -- Ce n'est pas pour toi, Henriot. Tu es sur de ta femme, ajouta Charles avec un sourire; mais ton cousin de Conde n'est pas sur de la sienne, ou, s'il en est sur, il a tort, le diable m'emporte! -- Mais qui vous dit, Sire, que ce soit madame de Conde que visitaient ces messieurs? -- Un pressentiment. L'immobilite de ces deux hommes, qui se sont ranges dans la porte depuis qu'ils nous ont vus et qui n'en bougent pas; puis, certaine coupe de manteau du plus petit des deux... Pardieu! ce serait etrange. -- Quoi? -- Rien; une idee qui m'arrive, voila tout. Avancons. Et il marcha droit aux deux hommes, qui, voyant alors que c'etait bien a eux qu'on en avait, firent quelques pas pour s'eloigner. -- Hola, messieurs! dit le roi, arretez. -- Est-ce a nous qu'on parle? demanda une voix qui fit tressaillir Charles et son compagnon. -- Eh bien, Henriot, dit Charles, reconnais-tu cette voix-la, maintenant? -- Sire, dit Henri, si votre frere le duc d'Anjou n'etait point a La Rochelle, je jurerais que c'est lui qui vient de parler. -- Eh bien, dit Charles, c'est qu'il n'est point a La Rochelle, voila tout. -- Mais qui est avec lui? -- Tu ne reconnais pas le compagnon? -- Non, Sire. -- Il est pourtant de taille a ne pas s'y tromper. Attends, tu vas le reconnaitre... Hola! he! vous dis-je, repeta le roi; n'avez- vous pas entendu, mordieu! -- Etes-vous le guet pour nous arreter? dit le plus grand des deux hommes, developpant son bras hors des plis de son manteau. -- Prenez que nous sommes le guet, dit le roi, et arretez quand on vous l'ordonne. Puis se penchant a l'oreille de Henri: -- Tu vas voir le volcan jeter des flammes, lui dit-il. -- Vous etes huit, dit le plus grand des deux hommes, montrant cette fois non seulement son bras mais encore son visage, mais fussiez-vous cent, passez au large! -- Ah! ah! le duc de Guise! dit Henri. -- Ah! notre cousin de Lorraine! dit le roi; vous vous faites enfin connaitre! c'est heureux! -- Le roi! s'ecria le duc. Quant a l'autre personnage, on le vit a ces paroles s'ensevelir dans son manteau et demeurer immobile apres s'etre d'abord decouvert la tete par respect. -- Sire, dit le duc de Guise, je venais de rendre visite a ma belle-soeur, madame de Conde. -- Oui... et vous avez emmene avec vous un de vos gentilshommes, lequel? -- Sire, repondit le duc, Votre Majeste ne le connait pas. -- Nous ferons connaissance, alors, dit le roi. Et marchant droit a l'autre figure, il fit signe a un des deux laquais d'approcher avec son flambeau. -- Pardon, mon frere! dit le duc d'Anjou en decroisant son manteau et s'inclinant avec un depit mal deguise. -- Ah! ah! Henri, c'est vous! ... Mais non, ce n'est point possible, je me trompe... Mon frere d'Anjou ne serait alle voir personne avant de venir me voir moi-meme. Il n'ignore pas que pour les princes du sang qui rentrent dans la capitale, il n'y a qu'une porte a Paris: c'est le guichet du Louvre. -- Pardonnez, Sire, dit le duc d'Anjou; je prie Votre Majeste d'excuser mon inconsequence. -- Oui-da! repondit le roi d'un ton moqueur; et que faisiez-vous donc, mon frere, a l'hotel de Conde? -- Eh! mais, dit le roi de Navarre de son air narquois, ce que Votre Majeste disait tout a l'heure. Et se penchant a l'oreille du roi, il termina sa phrase par un grand eclat de rire. -- Qu'est-ce donc?... demanda le duc de Guise avec hauteur, car, comme tout le monde a la cour, il avait pris l'habitude de traiter assez rudement ce pauvre roi de Navarre. Pourquoi n'irais-je pas voir ma belle-soeur? M. le duc d'Alencon ne va-t-il pas voir la sienne? Henri rougit legerement. -- Quelle belle-soeur? demanda Charles; je ne lui en connais pas d'autre que la reine Elisabeth. -- Pardon, Sire! C'etait sa soeur que j'aurais du dire, madame Marguerite, que nous avons vue passer en venant ici il y a une demi-heure dans sa litiere, accompagnee de deux muguets qui trottaient chacun a une portiere. -- Vraiment! ... dit Charles. Que repondez-vous a cela, Henri? -- Que la reine de Navarre est bien libre d'aller ou elle veut, mais je doute qu'elle soit sortie du Louvre. -- Et moi, j'en suis sur, dit le duc de Guise. -- Et moi aussi, fit le duc d'Anjou, a telle enseigne que la litiere s'est arretee rue Cloche-Percee. -- Il faut que votre belle-soeur, pas celle-ci, dit Henri en montrant l'hotel de Conde, mais celle de la-bas, et il tourna son doigt dans la direction de l'hotel de Guise, soit aussi de la partie, car nous les avons laissees ensemble, et, comme vous le savez, elles sont inseparables. -- Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majeste, repondit le duc de Guise. -- Au contraire, dit le roi, rien de plus clair, et voila pourquoi il y avait un muguet courant a chaque portiere. -- Eh bien, dit le duc, s'il y a scandale de la part de la reine et de la part de mes belles-soeurs, invoquons pour le faire cesser la justice du roi. -- Eh! pardieu, dit Henri, laissez la madames de Conde et de Nevers. Le roi ne s'inquiete pas de sa soeur... et moi j'ai confiance dans ma femme. -- Non pas, non pas, dit Charles; je veux en avoir le coeur net; mais faisons nos affaires nous-memes. La litiere s'est arretee rue Cloche-Percee, dites-vous, mon cousin? -- Oui, Sire. -- Vous reconnaitriez l'endroit? -- Oui, Sire. -- Eh bien, allons-y; et s'il faut bruler la maison pour savoir qui est dedans, on la brulera. C'est avec ces dispositions, assez peu rassurantes pour la tranquillite de ceux dont il est question, que les quatre principaux seigneurs du monde chretien prirent le chemin de la rue Saint-Antoine. Les quatre princes arriverent rue Cloche-Percee; Charles, qui voulait faire ses affaires en famille, renvoya les gentilshommes de sa suite en leur disant de disposer du reste de leur nuit, mais de se tenir pres de la Bastille a six heures du matin avec deux chevaux. Il n'y avait que trois maisons dans la rue Cloche-Percee; la recherche etait d'autant moins difficile que deux ne firent aucun refus d'ouvrir; c'etaient celles qui touchaient l'une a la rue Saint-Antoine, l'autre a la rue du Roi-de-Sicile. Quant a la troisieme, ce fut autre chose: c'etait celle qui etait gardee par le concierge allemand, et le concierge allemand etait peu traitable. Paris semblait destine a offrir cette nuit les plus memorables exemples de fidelite domestique. M. de Guise eut beau menacer dans le plus pur saxon, Henri d'Anjou eut beau offrir une bourse pleine d'or, Charles eut beau aller jusqu'a dire qu'il etait lieutenant du guet, le brave Allemand ne tint compte ni de la declaration, ni de l'offre, ni des menaces. Voyant que l'on insistait, et d'une maniere qui devenait importune, il glissa entre les barres de fer l'extremite de certaine arquebuse, demonstration dont ne firent que rire trois des quatre visiteurs... Henri de Navarre se tenant a l'ecart, comme si la chose eut ete sans interet pour lui... attendu que l'arme, ne pouvant obliquer dans les barreaux, ne devait guere etre dangereuse que pour un aveugle qui eut ete se placer en face. Voyant qu'on ne pouvait intimider, corrompre ni flechir le portier, le duc de Guise feignit de partir avec ses compagnons; mais la retraite ne fut pas longue. Au coin de la rue Saint- Antoine, le duc trouva ce qu'il cherchait: c'etait une de ces pierres comme en remuaient, trois mille ans auparavant, Ajax, Telamon et Diomede; il la chargea sur son epaule, et revint en faisant signe a ses compagnons de le suivre. Juste en ce moment le concierge, qui avait vu ceux qu'il prenait pour des malfaiteurs s'eloigner, refermait la porte sans avoir encore eu le temps de repousser les verrous. Le duc de Guise profita du moment: veritable catapulte vivante, il lanca la pierre contre la porte. La serrure vola, emportant la portion de la muraille dans laquelle elle etait scellee. La porte s'ouvrit, renversant l'Allemand, qui tomba en donnant, par un cri terrible, l'eveil a la garnison, qui, sans ce cri, courait grand risque d'etre surprise. Justement en ce moment-la meme, La Mole traduisait, avec Marguerite, une idylle de Theocrite, et Coconnas buvait, sous pretexte qu'il etait Grec aussi, force vin de Syracuse avec Henriette. La conversation scientifique et la conversation bachique furent violemment interrompues. Commencer par eteindre les bougies, ouvrir les fenetres, s'elancer sur le balcon, distinguer quatre hommes dans les tenebres, leur lancer sur la tete tous les projectiles qui leur tomberent sous la main, faire un affreux bruit de coups de plat d'epee qui n'atteignaient que le mur, tel fut l'exercice auquel se livrerent immediatement La Mole et Coconnas. Charles, le plus acharne des assaillants, recut une aiguiere d'argent sur l'epaule, le duc d'Anjou un bassin contenant une compote d'orange et de cedrats, et le duc de Guise un quartier de venaison. Henri ne recut rien. Il questionnait tout bas le portier, que M. de Guise avait attache a la porte, et qui repondait par son eternel: -- _Ich verstehe nicht._ _ _ Les femmes encourageaient les assieges et leur passaient des projectiles qui se succedaient comme une grele. -- Par la mort-diable! s'ecria Charles IX en recevant sur la tete un tabouret qui lui fit rentrer son chapeau jusque sur le nez, qu'on m'ouvre bien vite, ou je ferai tout pendre la-haut. -- Mon frere! dit Marguerite bas a La Mole. -- Le roi! dit celui-ci tout bas a Henriette. -- Le roi! le roi! dit celle-ci a Coconnas, qui trainait un bahut vers la fenetre, et qui tenait a exterminer le duc de Guise, auquel, sans le connaitre, il avait particulierement affaire. Le roi! je vous dis. Coconnas lacha le bahut, regarda d'un air etonne. -- Le roi? dit-il. -- Oui, le roi. -- Alors, en retraite. -- Eh! justement La Mole et Marguerite sont deja partis! venez. -- Par ou? -- Venez, vous dis-je. Et le prenant par la main, Henriette entraina Coconnas par la porte secrete qui donnait dans la maison attenante; et tous quatre, apres avoir referme la porte derriere eux, s'enfuirent par l'issue qui donnait rue Tizon. -- Oh! oh! dit Charles, je crois que la garnison se rend. On attendit quelques minutes; mais aucun bruit ne parvint jusqu'aux assiegeants. -- On prepare quelque ruse, dit le duc de Guise. -- Ou plutot on a reconnu la voix de mon frere et l'on detale, dit le duc d'Anjou. -- Il faudra toujours bien qu'on passe par ici, dit Charles. -- Oui, reprit le duc d'Anjou, si la maison n'a pas deux issues. -- Cousin, dit le roi, reprenez votre pierre, et faites de l'autre porte comme de celle-ci. Le duc pensa qu'il etait inutile de recourir a de pareils moyens, et comme il avait remarque que la seconde porte etait moins forte que la premiere, il l'enfonca d'un simple coup de pied. -- Les torches, les torches! dit le roi. Les laquais s'approcherent. Elles etaient eteintes, mais ils avaient sur eux tout ce qu'il fallait pour les rallumer. On fit de la flamme. Charles IX en prit une et passa l'autre au duc d'Anjou. Le duc de Guise marcha le premier, l'epee a la main. Henri ferma la marche. On arriva au premier etage. Dans la salle a manger etait servi ou plutot desservi le souper, car c'etait particulierement le souper qui avait fourni les projectiles. Les candelabres etaient renverses, les meubles sens dessus dessous, et tout ce qui n'etait pas vaisselle d'argent en pieces. On passa dans le salon. La pas plus de renseignements que dans la premiere chambre sur l'identite des personnages. Des livres grecs et latins, quelques instruments de musique, voila tout ce que l'on trouva. La chambre a coucher etait plus muette encore. Une veilleuse brulait dans un globe d'albatre suspendu au plafond; mais on ne paraissait pas meme etre entre dans cette chambre. -- Il y a une seconde sortie, dit le roi. -- C'est probable, dit le duc d'Anjou. -- Mais ou est-elle? demanda le duc de Guise. On chercha de tous cotes; on ne la trouva pas. -- Ou est le concierge? demanda le roi. -- Je l'ai attache a la grille, dit le duc de Guise. -- Interrogez-le, cousin. -- Il ne voudra pas repondre. -- Bah! on lui fera un petit feu bien sec autour des jambes, dit le roi en riant, et il faudra bien qu'il parle. Henri regarda vivement par la fenetre. -- Il n'y est plus, dit-il. -- Qui l'a detache? demanda vivement le duc de Guise. -- Mort-diable! s'ecria le roi, nous ne saurons rien encore. -- En effet, dit Henri, vous voyez bien, Sire, que rien ne prouve que ma femme et la belle-soeur de M. de Guise aient ete dans cette maison. -- C'est vrai, dit Charles. L'Ecriture nous apprend: il y a trois choses qui ne laissent pas de traces: l'oiseau dans l'air, le poisson dans l'eau, et la femme... non, je me trompe, l'homme chez... -- Ainsi, interrompit Henri, ce que nous avons de mieux a faire... -- Oui, dit Charles, c'est de soigner, moi ma contusion; vous, d'Anjou, d'essuyer votre sirop d'oranges, et vous, Guise, de faire disparaitre votre graisse de sanglier. Et la-dessus ils sortirent sans se donner la peine de refermer la porte. Arrives a la rue Saint-Antoine: -- Ou allez-vous, messieurs? dit le roi au duc d'Anjou et au duc de Guise. -- Sire, nous allons chez Nantouillet, qui nous attend a souper, mon cousin de Lorraine et moi. Votre Majeste veut-elle venir avec nous? -- Non, merci; nous allons du cote oppose. Voulez-vous un de mes porte-torches? -- Nous vous rendons grace, Sire, dit vivement le duc d'Anjou. -- Bon; il a peur que je ne le fasse espionner, souffla Charles a l'oreille du roi de Navarre. Puis prenant ce dernier par-dessous le bras: -- Viens! Henriot, dit-il; je te donne a souper ce soir. -- Nous ne rentrons donc pas au Louvre? demanda Henri. -- Non, te dis-je, triple entete! viens avec moi, puisque je te dis de venir; viens. Et il entraina Henri par la rue Geoffroy- Lasnier. V Anagramme Au milieu de la rue Geoffroy-Lasnier venait aboutir la rue Garnier-sur-l'Eau, et au bout de la rue Garnier-sur-l'Eau s'etendait a droite et a gauche la rue des Barres. La, en faisant quelques pas vers la rue de la Mortellerie, on trouvait a droite une petite maison isolee au milieu d'un jardin clos de hautes murailles et auquel une porte pleine donnait seule entree. Charles tira une clef de sa poche, ouvrit la porte, qui ceda aussitot, etant fermee seulement au pene; puis ayant fait passer Henri et le laquais qui portait la torche, il referma la porte derriere lui. Une seule petite fenetre etait eclairee. Charles la montra du doigt en souriant a Henri. -- Sire, je ne comprends pas, dit celui-ci. -- Tu vas comprendre, Henriot. Le roi de Navarre regarda Charles avec etonnement. Sa voix, son visage avaient pris une expression de douceur qui etait si loin du caractere habituel de sa physionomie, que Henri ne le reconnaissait pas. -- Henriot, lui dit le roi, je t'ai dit que lorsque je sortais du Louvre, je sortais de l'enfer. Quand j'entre ici, j'entre dans le paradis. -- Sire, dit Henri, je suis heureux que Votre Majeste m'ait trouve digne de me faire faire le voyage du ciel avec elle. -- Le chemin en est etroit, dit le roi en s'engageant dans un petit escalier, mais c'est pour que rien ne manque a la comparaison. -- Et quel est l'ange qui garde l'entree de votre Eden, Sire? -- Tu vas voir, repondit Charles IX. Et faisant signe a Henri de le suivre sans bruit, il poussa une premiere porte, puis une seconde, et s'arreta sur le seuil. -- Regarde, dit-il. Henri s'approcha et son regard demeura fixe sur un des plus charmants tableaux qu'il eut vus. C'etait une femme de dix-huit a dix-neuf ans a peu pres, dormant la tete posee sur le pied du lit d'un enfant endormi dont elle tenait entre ses deux mains les petits pieds rapproches de ses levres, tandis que ses longs cheveux ondoyaient, epandus comme un flot d'or. On eut dit un tableau de l'Albane representant la Vierge et l'enfant Jesus. -- Oh! Sire, dit le roi de Navarre, quelle est cette charmante creature? -- L'ange de mon paradis, Henriot, le seul qui m'aime pour moi. Henri sourit. -- Oui, pour moi, dit Charles, car elle m'a aime avant de savoir que j'etais roi. -- Et depuis qu'elle le sait? -- Eh bien, depuis qu'elle le sait, dit Charles avec un soupir qui prouvait que cette sanglante royaute lui etait lourde parfois, depuis qu'elle le sait, elle m'aime encore; ainsi juge. Le roi s'approcha tout doucement, et sur la joue en fleur de la jeune femme, il posa un baiser aussi leger que celui d'une abeille sur un lis. Et cependant la jeune femme se reveilla. -- Charles! murmura-t-elle en ouvrant les yeux. -- Tu vois, dit le roi, elle m'appelle Charles. La reine dit Sire. -- Oh! s'ecria la jeune femme, vous n'etes pas seul, mon roi. -- Non, ma bonne Marie. J'ai voulu t'amener un autre roi plus heureux que moi, car il n'a pas de couronne; plus malheureux que moi, car il n'a pas une Marie Touchet. Dieu fait une compensation a tout. -- Sire, c'est le roi de Navarre? demanda Marie. -- Lui-meme, mon enfant. Approche, Henriot. Le roi de Navarre s'approcha. Charles lui prit la main droite. -- Regarde cette main, Marie, dit-il; c'est la main d'un bon frere et d'un loyal ami. Sans cette main, vois-tu... -- Eh bien, Sire? -- Eh bien, sans cette main, aujourd'hui, Marie, notre enfant n'aurait plus de pere. Marie jeta un cri, tomba a genoux, saisit la main de Henri et la baisa. -- Bien, Marie, bien, dit Charles. -- Et qu'avez-vous fait pour le remercier, Sire? -- Je lui ai rendu la pareille. Henri regarda Charles avec etonnement. -- Tu sauras un jour ce que je veux dire, Henriot. En attendant, viens voir. Et il s'approcha du lit ou l'enfant dormait toujours. -- Eh! dit-il, si ce gros garcon-la dormait au Louvre au lieu de dormir ici, dans cette petite maison de la rue des Barres, cela changerait bien des choses dans le present et peut-etre dans l'avenir[3]. -- Sire, dit Marie, n'en deplaise a Votre Majeste, j'aime mieux qu'il dorme ici, il dort mieux. -- Ne troublons donc pas son sommeil, dit le roi; c'est si bon de dormir quand on ne fait pas de reves! -- Eh bien, Sire, fit Marie en etendant la main vers une des portes qui donnaient dans cette chambre. -- Oui, tu as raison, Marie, dit Charles IX; soupons. -- Mon bien-aime Charles, dit Marie, vous direz au roi votre frere de m'excuser, n'est-ce pas? -- Et de quoi? -- De ce que j'ai renvoye nos serviteurs. Sire, continua Marie en s'adressant au roi de Navarre, vous saurez que Charles ne veut etre servi que par moi. -- Ventre-saint-gris! dit Henri, je le crois bien. Les deux hommes passerent dans la salle a manger, tandis que la mere, inquiete et soigneuse, couvrait d'une chaude etoffe le petit Charles, qui, grace a son bon sommeil d'enfant que lui enviait son pere, ne s'etait pas reveille. Marie vint les rejoindre. -- Il n'y a que deux couverts, dit le roi. -- Permettez, dit Marie, que je serve Vos Majestes. -- Allons, dit Charles, voila que tu me portes malheur, Henriot. -- Comment, Sire? -- N'entends-tu pas? -- Pardon, Charles, pardon. -- Je te pardonne. Mais place-toi la, pres de moi, entre nous deux. -- J'obeis, dit Marie. Elle apporta un couvert, s'assit entre les deux rois et les servit. -- N'est-ce pas, Henriot, que c'est bon, dit Charles, d'avoir un endroit au monde dans lequel on ose boire et manger sans avoir besoin que personne fasse avant vous l'essai de vos vins et de vos viandes? -- Sire, dit Henri en souriant et en repondant par le sourire a l'apprehension eternelle de son esprit, croyez que j'apprecie votre bonheur plus que personne. -- Aussi dis-lui bien, Henriot, que pour que nous demeurions ainsi heureux, il ne faut pas qu'elle se mele de politique; il ne faut pas surtout qu'elle fasse connaissance avec ma mere. -- La reine Catherine aime en effet Votre Majeste avec tant de passion, qu'elle pourrait etre jalouse de tout autre amour, repondit Henri, trouvant, par un subterfuge, le moyen d'echapper a la dangereuse confiance du roi. -- Marie, dit le roi, je te presente un des hommes les plus fins et les plus spirituels que je connaisse. A la cour, vois-tu, et ce n'est pas peu dire, il a mis tout le monde dedans; moi seul ai vu clair peut-etre, je ne dis pas dans son coeur, mais dans son esprit. -- Sire, dit Henri, je suis fache qu'en exagerant l'un comme vous le faites, vous doutiez de l'autre. -- Je n'exagere rien, Henriot, dit le roi; d'ailleurs, on te connaitra un jour. Puis se retournant vers la jeune femme: -- Il fait surtout les anagrammes a ravir. Dis-lui de faire celle de ton nom et je reponds qu'il la fera. -- Oh! que voulez-vous qu'on trouve dans le nom d'une pauvre fille comme moi? quelle gracieuse pensee peut sortir de cet assemblage de lettres avec lesquelles le hasard a ecrit Marie Touchet? -- Oh! l'anagramme de ce nom, Sire, dit Henri, est trop facile, et je n'ai pas eu grand merite a la trouver. -- Ah! ah! c'est deja fait, dit Charles. Tu vois... Marie. Henri tira de la poche de son pourpoint ses tablettes, en dechira une page, et en dessous du nom: _Marie Touchet,_ _ _ ecrivit: _Je charme tout._ _ _ Puis il passa la feuille a la jeune femme. -- En verite, s'ecria-t-elle, c'est impossible! -- Qu'a-t-il trouve? demanda Charles. -- Sire, je n'ose repeter, moi. -- Sire, dit Henri, dans le nom de Marie Touchet, il y a, lettre pour lettre, en faisant de l'I un J comme c'est l'habitude: _Je charme tout._ _ _ -- En effet, s'ecria Charles, lettre pour lettre. Je veux que ce soit ta devise, entends-tu, Marie! Jamais devise n'a ete mieux meritee. Merci, Henriot. Marie, je te la donnerai ecrite en diamants. Le souper s'acheva; deux heures sonnerent a Notre-Dame. -- Maintenant, dit Charles, en recompense de son compliment, Marie, tu vas lui donner un fauteuil ou il puisse dormir jusqu'au jour; bien loin de nous seulement, parce qu'il ronfle a faire peur. Puis, si tu t'eveilles avant moi, tu me reveilleras, car nous devons etre a six heures du matin a la Bastille. Bonsoir, Henriot. Arrange-toi comme tu voudras. Mais, ajouta-t-il en s'approchant du roi de Navarre et en lui posant la main sur l'epaule, sur ta vie, entends-tu bien, Henri? sur ta vie, ne sors pas d'ici sans moi, surtout pour retourner au Louvre. Henri avait soupconne trop de choses dans ce qu'il n'avait pas compris pour manquer a une telle recommandation. Charles IX entra dans sa chambre, et Henri, le dur montagnard, s'accommoda sur un fauteuil, ou bientot il justifia la precaution qu'avait prise son beau-frere de l'eloigner de lui. Le lendemain, au point du jour, il fut eveille par Charles. Comme il etait reste tout habille, sa toilette ne fut pas longue. Le roi etait heureux et souriant comme on ne le voyait jamais au Louvre. Les heures qu'il passait dans cette petite maison de la rue des Barres etaient ses heures de soleil. Tous deux repasserent par la chambre a coucher. La jeune femme dormait dans son lit; l'enfant dormait dans son berceau. Tous deux souriaient en dormant. Charles les regarda un instant avec une tendresse infinie. Puis se tournant vers le roi de Navarre: -- Henriot, lui dit-il, s'il t'arrivait jamais d'apprendre quel service je t'ai rendu cette nuit, et qu'a moi il m'arrivat malheur, souviens-toi de cet enfant qui repose dans son berceau. Puis les embrassant tous deux au front, sans donner a Henri le temps de l'interroger: -- Au revoir, mes anges, dit-il. Et il sortit. Henri le suivit tout pensif. Des chevaux tenus en main par des gentilshommes auxquels Charles IX avait donne rendez-vous, les attendaient a la Bastille. Charles fit signe a Henri de monter a cheval, se mit en selle, sortit par le jardin de l'Arbalete, et suivit les boulevards exterieurs. -- Ou allons-nous? demanda Henri. -- Nous allons, repondit Charles, voir si le duc d'Anjou est revenu pour madame de Conde seule, et s'il y a dans ce coeur-la autant d'ambition que d'amour, ce dont je doute fort. Henri ne comprenait rien a l'explication: il suivit Charles sans rien dire. En arrivant au Marais, et comme a l'abri des palissades on decouvrait tout ce qu'on appelait alors les faubourgs Saint- Laurent, Charles montra a Henri, a travers la brume grisatre du matin, des hommes enveloppes de grands manteaux et coiffes de bonnets de fourrures qui s'avancaient a cheval, precedant un fourgon pesamment charge. A mesure qu'ils avancaient, ces hommes prenaient une forme precise, et l'on pouvait voir, a cheval comme eux et causant avec eux, un autre homme vetu d'un long manteau brun et le front ombrage d'un chapeau a la francaise. -- Ah! ah! dit Charles en souriant, je m'en doutais. -- Eh! Sire, dit Henri, je ne me trompe pas, ce cavalier au manteau brun, c'est le duc d'Anjou. -- Lui-meme, dit Charles IX. Range-toi un peu, Henriot, je desire qu'il ne nous voie pas. -- Mais, demanda Henri, les hommes aux manteaux grisatres et aux bonnets fourres quels sont-ils? et dans ce chariot qu'y a-t-il? -- Ces hommes, dit Charles, ce sont les ambassadeurs polonais, et dans ce chariot il y a une couronne. Et maintenant, continua-t-il en mettant son cheval au galop et en reprenant le chemin de la porte du Temple, viens, Henriot, j'ai vu tout ce que je voulais voir. VI La rentree au Louvre Lorsque Catherine pensa que tout etait fini dans la chambre du roi de Navarre, que les gardes morts etaient enleves, que Maurevel etait transporte chez lui, que les tapis etaient laves, elle congedia ses femmes, car il etait minuit a peu pres, et elle essaya de dormir. Mais la secousse avait ete trop violente et la deception trop forte. Ce Henri deteste, echappant eternellement a ses embuches d'ordinaire mortelles, semblait protege par quelque puissance invincible que Catherine s'obstinait a appeler hasard, quoique au fond de son coeur une voix lui dit que le veritable nom de cette puissance fut la destinee. Cette idee que le bruit de cette nouvelle tentative, en se repandant dans le Louvre et hors du Louvre, allait donner a Henri et aux huguenots une plus grande confiance encore dans l'avenir, l'exasperait, et en ce moment, si ce hasard contre lequel elle luttait si malheureusement lui eut livre son ennemi, certes avec le petit poignard florentin qu'elle portait a sa ceinture elle eut dejoue cette fatalite si favorable au roi de Navarre. Les heures de la nuit, ces heures si lentes a celui qui attend et qui veille, sonnerent donc les unes apres les autres sans que Catherine put fermer l'oeil. Tout un monde de projets nouveaux se deroula pendant ces heures nocturnes dans son esprit plein de visions. Enfin au point du jour elle se leva, s'habilla toute seule et s'achemina vers l'appartement de Charles IX. Les gardes, qui avaient l'habitude de la voir venir chez le roi a toute heure du jour et de la nuit, la laisserent passer. Elle traversa donc l'antichambre et atteignit le cabinet des Armes. Mais la, elle trouva la nourrice de Charles qui veillait. -- Mon fils? dit la reine. -- Madame, il a defendu qu'on entrat dans sa chambre avant huit heures. -- Cette defense n'est pas pour moi, nourrice. -- Elle est pour tout le monde, madame. Catherine sourit. -- Oui, je sais bien, reprit la nourrice, je sais bien que nul ici n'a le droit de faire obstacle a Votre Majeste; je la supplierai donc d'ecouter la priere d'une pauvre femme et de ne pas aller plus avant. -- Nourrice, il faut que je parle a mon fils. -- Madame, je n'ouvrirai la porte que sur un ordre formel de Votre Majeste. -- Ouvrez, nourrice, dit Catherine, je le veux! La nourrice, a cette voix plus respectee et surtout plus redoutee au Louvre que celle de Charles lui-meme, presenta la clef a Catherine, mais Catherine n'en avait pas besoin. Elle tira de sa poche la clef qui ouvrait la porte de son fils, et sous sa rapide pression la porte ceda. La chambre etait vide, la couche de Charles etait intacte, et son levrier Acteon, couche sur la peau d'ours etendue a la descente de son lit, se leva et vint lecher les mains d'ivoire de Catherine. -- Ah! dit la reine en froncant le sourcil, il est sorti! J'attendrai. Et elle alla s'asseoir, pensive et sombrement recueillie, a la fenetre qui donnait sur la cour du Louvre et de laquelle on decouvrait le principal guichet. Depuis deux heures elle etait la immobile et pale comme une statue de marbre, lorsqu'elle apercut enfin rentrant au Louvre une troupe de cavaliers a la tete desquels elle reconnut Charles et Henri de Navarre. Alors elle comprit tout, Charles, au lieu de discuter avec elle sur l'arrestation de son beau-frere, l'avait emmene et sauve ainsi. -- Aveugle, aveugle, aveugle! murmura-t-elle. Et elle attendit. Un instant apres des pas retentirent dans la chambre a cote, qui etait le cabinet des Armes. -- Mais, Sire, disait Henri, maintenant que nous voila rentres au Louvre, dites-moi pourquoi vous m'en avez fait sortir et quel est le service que vous m'avez rendu? -- Non pas, non pas, Henriot, repondit Charles en riant. Un jour tu le sauras peut-etre; mais pour le moment c'est un mystere. Sache seulement que pour l'heure tu vas, selon toute probabilite, me valoir une rude querelle avec ma mere. En achevant ces mots, Charles souleva la tapisserie et se trouva face a face avec Catherine. Derriere lui et par-dessus son epaule apparaissait la tete pale et inquiete du Bearnais. -- Ah! vous etes ici, madame! dit Charles IX en froncant le sourcil. -- Oui, mon fils, dit Catherine. J'ai a vous parler. -- A moi? -- A vous seul. -- Allons, allons, dit Charles en se retournant vers son beau- frere, puisqu'il n'y avait pas moyen d'y echapper, le plus tot est le mieux. -- Je vous laisse, Sire, dit Henri. -- Oui, oui, laisse-nous, repondit Charles; et puisque tu es catholique, Henriot, va entendre la messe a mon intention, moi je reste au preche. Henri salua et sortit. Charles IX alla au-devant des questions que venait lui adresser sa mere. -- Eh bien, madame, dit-il en essayant de tourner la chose au rire; pardieu! vous m'attendez pour me gronder, n'est-ce pas? j'ai fait manquer irreligieusement votre petit projet. Eh! mort d'un diable! je ne pouvais pas cependant laisser arreter et conduire a la Bastille l'homme qui venait de me sauver la vie. Je ne voulais pas non plus me quereller avec vous; je suis bon fils. Et puis, ajouta-t-il tout bas, le Bon Dieu punit les enfants qui se querellent avec leur mere, temoin mon frere Francois II. Pardonnez-moi donc franchement, et avouez ensuite que la plaisanterie etait bonne. -- Sire, dit Catherine, Votre majeste se trompe; il ne s'agit pas d'une plaisanterie. -- Si fait, si fait! et vous finirez par l'envisager ainsi, ou le diable m'emporte! -- Sire, vous avez par votre faute fait manquer tout un plan qui devait nous amener a une grande decouverte. -- Bah! un plan... Est-ce que vous etes embarrassee pour un plan avorte, vous, ma mere? Vous en ferez vingt autres, et dans ceux- la, eh bien, je vous promets de vous seconder. -- Maintenant, me secondassiez-vous, il est trop tard, car il est averti et il se tiendra sur ses gardes. -- Voyons, fit le roi, venons au but. Qu'avez-vous contre Henriot? -- J'ai contre lui qu'il conspire. -- Oui, je comprends bien, c'est votre accusation eternelle; mais tout le monde ne conspire-t-il pas peu ou prou dans cette charmante residence royale qu'on appelle le Louvre? -- Mais lui conspire plus que personne, et il est d'autant plus dangereux que personne ne s'en doute. -- Voyez-vous, le Lorenzino! dit Charles. -- Ecoutez, dit Catherine s'assombrissant a ce nom qui lui rappelait une des plus sanglantes catastrophes de l'histoire florentine; ecoutez, il y a un moyen de me prouver que j'ai tort. -- Et lequel, ma mere? -- Demandez a Henri qui etait cette nuit dans sa chambre. -- Dans sa chambre... cette nuit? -- Oui. Et s'il vous le dit... -- Eh bien? -- Eh bien, je suis prete a avouer que je me trompais. -- Mais si c'etait une femme cependant, nous ne pouvons pas exiger... -- Une femme? -- Oui. -- Une femme qui a tue deux de vos gardes et qui a blesse mortellement peut-etre M. de Maurevel! -- Oh! oh! dit le roi, cela devient serieux. Il y a eu du sang repandu? -- Trois hommes sont restes couches sur le plancher. -- Et celui qui les a mis dans cet etat? -- S'est sauve sain et sauf. -- Par Gog et Magog! dit Charles, c'etait un brave, et vous avez raison, ma mere, je veux le connaitre. -- Eh bien, je vous le dis d'avance, vous ne le connaitrez pas, du moins par Henri. -- Mais par vous, ma mere? Cet homme n'a pas fui ainsi sans laisser quelque indice, sans qu'on ait remarque quelque partie de son habillement? -- On n'a remarque que le manteau cerise fort elegant dans lequel il etait enveloppe. -- Ah! ah! un manteau cerise, dit Charles; je n'en connais qu'un a la cour assez remarquable pour qu'il frappe ainsi les yeux. -- Justement, dit Catherine. -- Eh bien? demanda Charles. -- Eh bien, dit Catherine, attendez-moi chez vous, mon fils, et je vais voir si mes ordres ont ete executes. Catherine sortit et Charles demeura seul, se promenant de long en large avec distraction, sifflant un air de chasse, une main dans son pourpoint et laissant pendre l'autre main, que lechait son levrier chaque fois qu'il s'arretait. Quant a Henri, il etait sorti de chez son beau-frere fort inquiet, et, au lieu de suivre le corridor ordinaire, il avait pris le petit escalier derobe dont plus d'une fois deja il a ete question et qui conduisait au second etage. Mais a peine avait-il monte quatre marches, qu'au premier tournant il apercut une ombre. Il s'arreta en portant la main a son poignard. Aussitot il reconnut une femme, et une charmante voix dont le timbre lui etait familier lui dit en lui saisissant la main: -- Dieu soit loue, Sire, vous voila sain et sauf. J'ai eu bien peur pour vous; mais sans doute Dieu a exauce ma priere. -- Qu'est-il donc arrive? dit Henri. -- Vous le saurez en rentrant chez vous. Ne vous inquietez point d'Orthon, je l'ai recueilli. Et la jeune femme descendit rapidement, croisant Henri comme si c'etait par hasard qu'elle l'eut rencontre sur l'escalier. -- Voila qui est bizarre, se dit Henri; que s'est-il donc passe? qu'est-il arrive a Orthon? La question malheureusement ne pouvait etre entendue de madame de Sauve, car madame de Sauve etait deja loin. Au haut de l'escalier Henri vit tout a coup apparaitre une autre ombre; mais celle-la c'etait celle d'un homme. -- Chut! dit cet homme. -- Ah! ah! c'est vous, Francois! -- Ne m'appelez point par mon nom. -- Que s'est-il donc passe? -- Rentrez chez vous, et vous le saurez; puis ensuite glissez-vous dans le corridor, regardez bien de tous cotes si personne ne vous epie, entrez chez moi, la porte sera seulement poussee. Et il disparut a son tour par l'escalier comme ces fantomes qui au theatre s'abiment dans une trappe. -- Ventre-saint-gris! murmura le Bearnais, l'enigme se continue; mais puisque le mot est chez moi, allons-y, et nous verrons bien. Cependant ce ne fut pas sans emotion que Henri continua son chemin; il avait la sensibilite, cette superstition de la jeunesse. Tout se refletait nettement sur cette ame a la surface unie comme un miroir, et tout ce qu'il venait d'entendre lui presageait un malheur. Il arriva a la porte de son appartement et ecouta. Aucun bruit ne s'y faisait entendre. D'ailleurs, puisque Charlotte lui avait dit de rentrer chez lui, il etait evident qu'il n'avait rien a craindre en y rentrant. Il jeta un coup d'oeil rapide autour de l'antichambre; elle etait solitaire, mais rien ne lui indiquait encore quelle chose s'etait passee. -- En effet, dit-il, Orthon n'est point la. Et il passa dans la seconde chambre. La tout fut explique. Malgre l'eau qu'on avait jetee a flots, de larges taches rougeatres marbraient le plancher; un meuble etait brise, les tentures du lit dechiquetees a coups d'epee, un miroir de Venise etait brise par le choc d'une balle; et une main sanglante appuyee contre la muraille, et qui avait laisse sa terrible empreinte, annoncait que cette chambre muette alors avait ete temoin d'une lutte mortelle. Henri recueillit d'un oeil hagard tous ces differents details, passa sa main sur son front moite de sueur, et murmura: -- Ah! je comprends ce service que m'a rendu le roi; on est venu pour m'assassiner... Et... -- Ah! de Mouy! qu'ont-ils fait de De Mouy! Les miserables! ils l'auront tue! Et, aussi presse d'apprendre des nouvelles que le duc d'Alencon l'etait de lui en donner, Henri, apres avoir jete une derniere fois un morne regard sur les objets qui l'entouraient, s'elanca hors de la chambre, gagna le corridor, s'assura qu'il etait bien solitaire, et poussant la porte entrebaillee, qu'il referma avec soin derriere lui, il se precipita chez le duc d'Alencon. Le duc l'attendait dans la premiere piece. Il prit vivement la main de Henri, l'entraina en mettant un doigt sur sa bouche, dans un petit cabinet en tourelle, completement isole, et par consequent echappant par sa disposition a tout espionnage. -- Ah! mon frere, lui dit-il, quelle horrible nuit! -- Que s'est-il donc passe? demanda Henri. -- On a voulu vous arreter. -- Moi? -- Oui, vous. -- Et a quel propos? -- Je ne sais. Ou etiez-vous? -- Le roi m'avait emmene hier soir avec lui par la ville. -- Alors il le savait, dit d'Alencon. Mais puisque vous n'etiez pas chez vous, qui donc y etait? -- Y avait-il donc quelqu'un chez moi? demanda Henri comme s'il l'eut ignore. -- Oui, un homme. Quand j'ai entendu le bruit, j'ai couru pour vous porter secours; mais il etait trop tard. -- L'homme etait arrete? demanda Henri avec anxiete. -- Non, il s'etait sauve apres avoir blesse dangereusement Maurevel et tue deux gardes. -- Ah! brave de Mouy! s'ecria Henri. -- C'etait donc de Mouy? dit vivement d'Alencon. Henri vit qu'il avait fait une faute. -- Du moins, je le presume, dit-il, car je lui avais donne rendez- vous pour m'entendre avec lui de votre fuite, et lui dire que je vous avais concede tous mes droits au trone de Navarre. -- Alors, si la chose est sue, dit d'Alencon en palissant, nous sommes perdus. -- Oui, car Maurevel parlera. -- Maurevel a recu un coup d'epee dans la gorge; et je m'en suis informe au chirurgien qui l'a panse, de plus de huit jours il ne pourra prononcer une seule parole. -- Huit jours! c'est plus qu'il n'en faudra a de Mouy pour se mettre en surete. -- Apres cela, dit d'Alencon, ca peut etre un autre que M. de Mouy. -- Vous croyez? dit Henri. -- Oui, cet homme a disparu tres vite, et l'on n'a vu que son manteau cerise. -- En effet, dit Henri, un manteau cerise est bon pour un dameret et non pour un soldat. Jamais on ne soupconnera de Mouy sous un manteau cerise. -- Non. Si l'on soupconnait quelqu'un, dit d'Alencon, ce serait plutot... Il s'arreta. -- Ce serait plutot M. de La Mole, dit Henri. -- Certainement, puisque moi-meme, qui ai vu fuir cet homme, j'ai doute un instant. -- Vous avez doute! En effet, ce pourrait bien etre M. de La Mole. -- Ne sait-il rien? demanda d'Alencon. -- Rien absolument, du moins rien d'important. -- Mon frere, dit le duc, maintenant je crois veritablement que c'etait lui. -- Diable! dit Henri, si c'est lui, cela va faire grand-peine a la reine, qui lui porte interet. -- Interet, dites-vous? demanda d'Alencon interdit. -- Sans doute. Ne vous rappelez-vous pas, Francois, que c'est votre soeur qui vous l'a recommande? -- Si fait, dit le duc d'une voix sourde; aussi je voudrais lui etre agreable, et la preuve c'est que, de peur que son manteau rouge ne le compromit, je suis monte chez lui et je l'ai rapporte chez moi. -- Oh! oh! dit Henri, voila qui est doublement prudent; et maintenant je ne parierais pas, mais je jurerais que c'etait lui. -- Meme en justice? demanda Francois. -- Ma foi, oui, repondit Henri. Il sera venu m'apporter quelque message de la part de Marguerite. -- Si j'etais sur d'etre appuye par votre temoignage, dit d'Alencon, moi je l'accuserais presque. -- Si vous accusiez, repondit Henri, vous comprenez, mon frere, que je ne vous dementirais pas. -- Mais la reine? dit d'Alencon. -- Ah! oui, la reine. -- Il faut savoir ce qu'elle fera. -- Je me charge de la commission. -- Peste, mon frere! elle aurait tort de nous dementir, car voila une flambante reputation de vaillant faite a ce jeune homme, et qui ne lui aura pas coute cher, car il l'aura achetee a credit. Il est vrai qu'il pourra bien rembourser ensemble interet et capital. -- Dame! que voulez-vous! dit Henri, dans ce bas monde on n'a rien pour rien! Et saluant d'Alencon de la main et du sourire, il passa avec precaution sa tete dans le corridor; et s'etant assure qu'il n'y avait personne aux ecoutes, il se glissa rapidement et disparut dans l'escalier derobe qui conduisait chez Marguerite. De son cote, la reine de Navarre n'etait guere plus tranquille que son mari. L'expedition de la nuit dirigee contre elle et la duchesse de Nevers par le roi, par le duc d'Anjou, par le duc de Guise et par Henri, qu'elle avait reconnu, l'inquietait fort. Sans doute, il n'y avait aucune preuve qui put la compromettre, le concierge detache de sa grille par La Mole et Coconnas avait affirme etre reste muet. Mais quatre seigneurs de la taille de ceux a qui deux simples gentilshommes comme La Mole et Coconnas avaient tenu tete, ne s'etaient pas deranges de leur chemin au hasard et sans savoir pour qui ils se derangeaient. Marguerite etait donc rentree au point du jour, apres avoir passe le reste de la nuit chez la duchesse de Nevers. Elle s'etait couchee aussitot, mais elle ne pouvait dormir, elle tressaillait au moindre bruit. Ce fut au milieu de ces anxietes qu'elle entendit frapper a la porte secrete, et qu'apres avoir fait reconnaitre le visiteur par Gillonne, elle ordonna de laisser entrer. Henri s'arreta a la porte: rien en lui n'annoncait le mari blesse. Son sourire habituel errait sur ses levres fines, et aucun muscle de son visage ne trahissait les terribles emotions a travers lesquelles il venait de passer. Il parut interroger de l'oeil Marguerite pour savoir si elle lui permettrait de rester en tete-a-tete avec elle. Marguerite comprit le regard de son mari et fit signe a Gillonne de s'eloigner. -- Madame, dit alors Henri, je sais combien vous etes attachee a vos amis, et j'ai bien peur de vous apporter une facheuse nouvelle. -- Laquelle, monsieur? demanda Marguerite. -- Un de nos plus chers serviteurs se trouve en ce moment fort compromis. -- Lequel? -- Ce cher comte de la Mole. -- M. le comte de la Mole compromis! et a propos de quoi? -- A propos de l'aventure de cette nuit. Marguerite, malgre sa puissance sur elle-meme, ne put s'empecher de rougir. Enfin elle fit un effort: -- Quelle aventure? demanda-t-elle. -- Comment! dit Henri, n'avez-vous point entendu tout ce bruit qui s'est fait cette nuit au Louvre? -- Non, monsieur. -- Oh! je vous en felicite, madame, dit Henri avec une naivete charmante, cela prouve que vous avez un bien excellent sommeil. -- Eh bien, que s'est-il donc passe? -- Il s'est passe que notre bonne mere avait donne l'ordre a M. de Maurevel et a six de ses gardes de m'arreter. -- Vous, monsieur! vous? -- Oui, moi. -- Et pour quelle raison? -- Ah! qui peut dire les raisons d'un esprit profond comme l'est celui de notre mere? Je les respecte, mais je ne les sais pas. -- Et vous n'etiez pas chez vous? -- Non, par hasard, c'est vrai. Vous avez devine cela, madame, non, je n'etais pas chez moi. Hier au soir le roi m'a invite a l'accompagner, mais si je n'etais pas chez moi, un autre y etait. -- Et quel etait cet autre? -- Il parait que c'etait le comte de la Mole. -- Le comte de la Mole! dit Marguerite etonnee. -- Tudieu! quel gaillard que ce petit Provencal, continua Henri. Comprenez-vous qu'il a blesse Maurevel et tue deux gardes? -- Blesse M. de Maurevel et tue deux gardes... impossible! -- Comment! vous doutez de son courage, madame? -- Non; mais je dis que M. de La Mole ne pouvait pas etre chez vous. -- Comment ne pouvait-il pas etre chez moi? -- Mais parce que... parce que..., reprit Marguerite embarrassee, parce qu'il etait ailleurs. -- Ah! s'il peut prouver un alibi, reprit Henri, c'est autre chose; il dira ou il etait, et tout sera fini. -- Ou il etait? dit vivement Marguerite. -- Sans doute... La journee ne se passera pas sans qu'il soit arrete et interroge. Mais malheureusement, comme on a des preuves... -- Des preuves... lesquelles?... -- L'homme qui a fait cette defense desesperee avait un manteau rouge. -- Mais il n'y a pas que M. de La Mole qui ait un manteau rouge... je connais un autre homme encore. -- Sans doute, et moi aussi... Mais voila ce qui arrivera: si ce n'est pas M. de La Mole qui etait chez moi, ce sera cet autre homme a manteau rouge comme lui. Or, cet autre homme vous savez qui? -- ciel! -- Voila l'ecueil; vous l'avez vu comme moi, madame, et votre emotion me le prouve. Causons donc maintenant comme deux personnes qui parlent de la chose la plus recherchee du monde... d'un trone... du bien le plus precieux... de la vie... De Mouy arrete nous perd. -- Oui, je comprends cela. -- Tandis que M. de La Mole ne compromet personne; a moins que vous ne le croyiez capable d'inventer quelque histoire, comme de dire, par hasard, qu'il etait en partie avec des dames... que sais-je... moi? -- Monsieur, dit Marguerite, si vous ne craignez que cela, soyez tranquille... il ne le dira point. -- Comment! dit Henri, il se taira, sa mort dut-elle etre le prix de son silence? -- Il se taira, monsieur. -- Vous en etes sure? -- J'en reponds. -- Alors tout est pour le mieux, dit Henri en se levant. -- Vous vous retirez, monsieur? demanda vivement Marguerite. -- Oh! mon Dieu, oui. Voila tout ce que j'avais a vous dire. -- Et vous allez?... -- Tacher de nous tirer tous du mauvais pas ou ce diable d'homme au manteau rouge nous a mis. -- Oh! mon Dieu, mon Dieu! pauvre jeune homme! s'ecria douloureusement Marguerite en se tordant les mains. -- En verite, dit Henri en se retirant, c'est un bien gentil serviteur que ce cher M. de La Mole! VII La cordeliere de la reine mere Charles etait entre riant et railleur chez lui; mais apres une conversation de dix minutes avec sa mere, on eut dit que celle-ci lui avait cede sa paleur et sa colere, tandis qu'elle avait repris la joyeuse humeur de son fils. -- M. de La Mole, disait Charles, M. de La Mole! ... il faut appeler Henri et le duc d'Alencon. Henri, parce que ce jeune homme etait huguenot; le duc d'Alencon, parce qu'il est a son service. -- Appelez-les si vous voulez, mon fils, vous ne saurez rien. Henri et Francois, j'en ai peur, son plus lies ensemble que ne pourrait le faire croire l'apparence. Les interroger, c'est leur donner des soupcons: mieux vaudrait, je crois, l'epreuve lente et sure de quelques jours. Si vous laissez respirer les coupables, mon fils, si vous laissez croire qu'ils ont echappe a votre vigilance, enhardis, triomphants, ils vont vous fournir une occasion meilleure de sevir; alors nous saurons tout. Charles se promenait indecis, rongeant sa colere, comme un cheval qui ronge son frein, et comprimant de sa main crispee son coeur mordu par le soupcon. -- Non, non, dit-il enfin, je n'attendrai pas. Vous ne savez pas ce que c'est que d'attendre, escorte comme je le suis de fantomes. D'ailleurs tous les jours ces muguets deviennent plus insolents: cette nuit meme deux damoiseaux n'ont-ils pas ose nous tenir tete et se rebeller contre nous?... Si M. de La Mole est innocent, c'est bien; mais je ne suis pas fache de savoir ou etait M. de La Mole cette nuit, tandis qu'on battait mes gardes au Louvre et qu'on me battait, moi, rue Cloche-Percee. Qu'on m'aille donc chercher le duc d'Alencon, puis Henri; je veux les interroger separement. Quant a vous, vous pouvez rester, ma mere. Catherine s'assit. Pour un esprit ferme comme le sien, tout incident pouvait, courbe par sa main puissante, la conduire a son but, bien qu'il parut s'en ecarter. De tout choc jaillit un bruit ou une etincelle. Le bruit guide, l'etincelle eclaire. Le duc d'Alencon entra: sa conversation avec Henri l'avait prepare a l'entrevue, il etait donc assez calme. Ses reponses furent des plus precises. Prevenu par sa mere de demeurer chez lui, il ignorait completement les evenements de la nuit. Seulement comme son appartement se trouvait donner sur le meme corridor que celui du roi de Navarre, il avait d'abord cru entendre un bruit comme celui d'une porte qu'on enfonce, puis des imprecations, puis des coups de feu. Alors seulement il s'etait hasarde a entrebailler sa porte, et avait vu fuir un homme en manteau rouge. Charles et sa mere echangerent un regard. -- En manteau rouge? dit le roi. -- En manteau rouge, reprit d'Alencon. -- Et ce manteau rouge ne vous a donne soupcon sur personne? D'Alencon rappela toute sa force pour mentir le plus naturellement possible. -- Au premier aspect, dit-il, je dois avouer a Votre Majeste que j'avais cru reconnaitre le manteau incarnat d'un de mes gentilshommes. -- Et comment nommez-vous ce gentilhomme? -- M. de La Mole. -- Pourquoi M. de La Mole n'etait-il pas pres de vous comme son devoir l'exigeait? -- Je lui avais donne conge, dit le duc. -- C'est bien; allez, dit Charles. Le duc d'Alencon s'avanca vers la porte qui lui avait donne passage pour entrer. -- Non point par celle-la, dit Charles; par celle-ci. Et il lui indiqua celle qui donnait chez sa nourrice. Charles ne voulait pas que Francois et Henri se rencontrassent. Il ignorait qu'ils se fussent vus un instant, que cet instant eut suffi pour que les deux beaux-freres convinssent de leurs faits... Derriere d'Alencon, et sur un signe de Charles, Henri entra a son tour. Henri n'attendit pas que Charles l'interrogeat. -- Sire, dit-il. Votre Majeste a bien fait de m'envoyer chercher, car j'allais descendre pour lui demander justice. Charles fronca le sourcil. -- Oui, justice, dit Henri. Je commence par remercier Votre Majeste de ce qu'elle m'a pris hier au soir avec elle; car en me prenant avec elle, je sais maintenant qu'elle m'a sauve la vie; mais qu'avais-je fait pour qu'on tentat sur moi un assassinat? -- Ce n'etait point un assassinat, dit vivement Catherine, c'etait une arrestation. -- Eh bien, soit, dit Henri. Quel crime avais-je commis pour etre arrete? Si je suis coupable, je le suis autant ce matin qu'hier soir. Dites-moi mon crime, Sire. Charles regarda sa mere assez embarrasse de la reponse qu'il avait a faire. -- Mon fils, dit Catherine, vous recevez des gens suspects. -- Bien, dit Henri; et ces gens suspects me compromettent, n'est- ce pas, madame? -- Oui, Henri. -- Nommez-les-moi, nommez-les-moi! Quels sont-ils? Confrontez-moi avec eux! -- En effet, dit Charles, Henriot a le droit de demander une explication. -- Et je la demande! reprit Henri, qui, sentant la superiorite de sa position, en voulait tirer parti; je la demande a mon frere Charles, a ma bonne mere Catherine. Depuis mon mariage avec Marguerite, ne me suis-je pas conduit en bon epoux? qu'on le demande a Marguerite; en bon catholique? qu'on le demande a mon confesseur; en bon parent? qu'on le demande a tous ceux qui assistaient a la chasse d'hier. -- Oui, c'est vrai, Henriot, dit le roi; mais, que veux-tu? on pretend que tu conspires. -- Contre qui? -- Contre moi. -- Sire, si j'eusse conspire contre vous, je n'avais qu'a laisser faire les evenements, quand votre cheval ayant la cuisse cassee ne pouvait se relever, quand le sanglier furieux revenait sur Votre Majeste. -- Eh! mort-diable! ma mere, savez-vous qu'il a raison! -- Mais enfin qui etait chez vous cette nuit? -- Madame, dit Henri, dans un temps ou si peu osent repondre d'eux-memes, je ne repondrai jamais des autres. J'ai quitte mon appartement a sept heures du soir; a dix heures mon frere Charles m'a emmene avec lui; je suis reste avec lui pendant toute la nuit. Je ne pouvais pas a la fois etre avec Sa Majeste et savoir ce qui se passait chez moi. -- Mais, dit Catherine, il n'en est pas moins vrai qu'un homme a vous a tue deux gardes de Sa Majeste et blesse M. de Maurevel. -- Un homme a moi? dit Henri. Quel etait cet homme, madame? nommez le... -- Tout le monde accuse M. de La Mole. -- M. de La Mole n'est point a moi, madame; M. de La Mole est a M. d'Alencon, a qui il a ete recommande par votre fille. -- Mais enfin, dit Charles, est-ce M. de La Mole qui etait chez toi, Henriot? -- Comment voulez-vous que je sache cela, Sire? Je ne dis pas oui, je ne dis pas non... M. de La Mole est un fort gentil serviteur, tout devoue a la reine de Navarre, et qui m'apporte souvent des messages, soit de Marguerite a qui il est reconnaissant de l'avoir recommande a M. le duc d'Alencon, soit de M. le duc lui-meme. Je ne puis pas dire que ce ne soit pas M. de La Mole. -- C'etait lui, dit Catherine; on a reconnu son manteau rouge. -- M. de La Mole a donc un manteau rouge? -- Oui. -- Et l'homme qui a si bien arrange mes deux gardes et M. de Maurevel... -- Avait un manteau rouge? demanda Henri. -- Justement, dit Charles. -- Je n'ai rien a dire, reprit le Bearnais. Mais il me semble, en ce cas, qu'au lieu de me faire venir, moi, qui n'etais point chez moi, c'etait M. de La Mole, qui y etait, dites-vous, qu'il fallait interroger. Seulement, dit Henri, je dois faire observer une chose a Votre Majeste. -- Laquelle? -- Si c'etait moi qui, voyant un ordre signe de mon roi, me fusse defendu au lieu d'obeir a cet ordre, je serais coupable et meriterais toutes sortes de chatiments; mais ce n'est point moi, c'est un inconnu que cet ordre ne concernait en rien: on a voulu l'arreter injustement, il s'est defendu, trop bien defendu meme, mais il etait dans son droit. -- Cependant... murmura Catherine. -- Madame, dit Henri, l'ordre portait-il de m'arreter? -- Oui, dit Catherine, et c'est Sa Majeste elle-meme qui l'avait signe. -- Mais portait-il en outre d'arreter, si l'on ne me trouvait pas, celui que l'on trouverait a ma place? -- Non, dit Catherine. -- Eh bien, reprit Henri, a moins qu'on ne prouve que je conspire et que l'homme qui etait dans ma chambre conspire avec moi, cet homme est innocent. Puis, se retournant vers Charles IX: -- Sire, continua Henri, je ne quitte pas le Louvre. Je suis meme pret a me rendre, sur un simple mot de Votre Majeste, dans telle prison d'Etat qu'il lui plaira de m'indiquer. Mais en attendant la preuve du contraire, j'ai le droit de me dire et je me dirai le tres fidele serviteur, sujet et frere de Votre Majeste. Et avec une dignite qu'on ne lui avait point vue encore, Henri salua Charles et se retira. -- Bravo, Henriot! dit Charles quand le roi de Navarre fut sorti. -- Bravo! parce qu'il nous a battus? dit Catherine. -- Et pourquoi n'applaudirais-je pas? Quand nous faisons des armes ensemble et qu'il me touche, est-ce que je ne dis pas bravo aussi? Ma mere, vous avez tort de mepriser ce garcon-la comme vous le faites. -- Mon fils, dit Catherine en serrant la main de Charles IX, je ne le meprise pas, je le crains. -- Eh bien, vous avez tort, ma mere. Henriot est mon ami, et, comme il l'a dit, s'il eut conspire contre moi, il n'eut eu qu'a laisser faire le sanglier. -- Oui, dit Catherine, pour que M. le duc d'Anjou, son ennemi personnel, fut le roi de France? -- Ma mere, n'importe le motif pour lequel Henriot m'a sauve la vie; mais il y a un fait, c'est qu'il me l'a sauvee, et, mort de tous les diables! je ne veux pas qu'on lui fasse de la peine. Quant a M. de La Mole, eh bien, je vais m'entendre avec mon frere d'Alencon, auquel il appartient. C'etait un conge que Charles IX donnait a sa mere. Elle se retira en essayant d'imprimer une certaine fixite a ses soupcons errants. M. de La Mole, par son peu d'importance, ne repondait pas a ses besoins. En rentrant dans sa chambre, a son tour Catherine trouva Marguerite qui l'attendait. -- Ah! ah! dit-elle, c'est vous, ma fille; je vous ai envoye chercher hier soir. -- Je le sais, madame; mais j'etais sortie. -- Et ce matin? -- Ce matin, madame, je viens vous trouver pour dire a Votre Majeste qu'elle va commettre une grande injustice. -- Laquelle? -- Vous allez faire arreter M. le comte de la Mole. -- Vous vous trompez, ma fille, je ne fais arreter personne, c'est le roi qui fait arreter, et non pas moi. -- Ne jouons pas sur les mots, madame, quand les circonstances sont graves. On va arreter M. de La Mole, n'est-ce pas? -- C'est probable. -- Comme accuse de s'etre trouve cette nuit dans la chambre du roi de Navarre et d'avoir tue deux gardes et blesse M. de Maurevel? -- C'est en effet le crime qu'on lui impute. -- On le lui impute a tort, madame, dit Marguerite; M. de La Mole n'est pas coupable. -- M. de La Mole n'est pas coupable! dit Catherine en faisant un soubresaut de joie et en devinant qu'il allait jaillir quelque lueur de ce que Marguerite venait lui dire. -- Non, reprit Marguerite, il n'est pas coupable, il ne peut pas l'etre, car il n'etait pas chez le roi. -- Et ou etait-il? -- Chez moi, madame. -- Chez vous! -- Oui, chez moi. Catherine devait un regard foudroyant a cet aveu d'une fille de France, mais elle se contenta de croiser ses mains sur sa ceinture. -- Et... dit-elle apres un moment de silence, si l'on arrete M. de La Mole et qu'on l'interroge... -- Il dira ou il etait et avec qui il etait, ma mere, repondit Marguerite, quoiqu'elle fut sure du contraire. -- Puisqu'il en est ainsi, vous avez raison, ma fille, il ne faut pas qu'on arrete M. de La Mole. Marguerite frissonna: il lui sembla qu'il y avait dans la maniere dont sa mere prononcait ces paroles un sens mysterieux et terrible: mais elle n'avait rien a dire, car ce qu'elle venait demander lui etait accorde. -- Mais alors, dit Catherine, si ce n'etait point M. de La Mole qui etait chez le roi, c'etait un autre? Marguerite se tut. -- Cet autre, le connaissez-vous, ma fille? dit Catherine. -- Non, ma mere, dit Marguerite d'une voix mal assuree. -- Voyons, ne soyez pas confiante a moitie. -- Je vous repete, madame, que je ne le connais pas, repondit une seconde fois Marguerite en palissant malgre elle. -- Bien, bien, dit Catherine d'un air indifferent, on s'informera. Allez, ma fille: tranquillisez-vous, votre mere veille sur votre honneur. Marguerite sourit. -- Ah! murmura Catherine, on se ligue; Henri et Marguerite s'entendent: pourvu que la femme soit muette, le mari est aveugle. Ah! vous etes bien adroits, mes enfants, et vous vous croyez bien forts; mais votre force est dans votre union, et je vous briserai les uns apres les autres. D'ailleurs un jour viendra ou Maurevel pourra parler ou ecrire, prononcer un nom ou former six lettres, et ce jour-la on saura tout... -- Oui, mais d'ici a ce jour-la le coupable sera en surete. Ce qu'il y a de mieux, c'est de les desunir tout de suite. Et en vertu de ce raisonnement, Catherine reprit le chemin des appartements de son fils, qu'elle trouva en conference avec d'Alencon. -- Ah! ah! dit Charles IX en froncant le sourcil, c'est vous, ma mere? -- Pourquoi n'avez-vous pas dit _encore? _Le mot etait dans votre pensee, Charles. -- Ce qui est dans ma pensee n'appartient qu'a moi, madame, dit le roi de ce ton brutal qu'il prenait quelquefois, meme pour parler a Catherine. Que me voulez-vous? dites vite. -- Eh bien, vous aviez raison, mon fils, dit Catherine a Charles; et vous, d'Alencon, vous aviez tort. -- En quoi, madame? demanderent les deux princes. -- Ce n'est point M. de La Mole qui etait chez le roi de Navarre. -- Ah! ah! dit Francois en palissant. -- Et qui etait-ce donc? demanda Charles. -- Nous ne le savons pas encore, mais nous le saurons quand Maurevel pourra parler. Ainsi, laissons la cette affaire qui ne peut tarder a s'eclaircir, et revenons a M. de La Mole. -- Eh bien, M. de La Mole, que lui voulez-vous, ma mere, puisqu'il n'etait pas chez le roi de Navarre? -- Non, dit Catherine, il n'etait pas chez le roi, mais il etait chez... la reine. -- Chez la reine! dit Charles en partant d'un eclat de rire nerveux. -- Chez la reine! murmura d'Alencon en devenant pale comme un cadavre. -- Mais non, mais non, dit Charles, Guise m'a dit avoir rencontre la litiere de Marguerite. -- C'est cela, dit Catherine; elle a une maison en ville. -- Rue Cloche-Percee! s'ecria le roi. -- Oh! oh! c'est trop fort, dit d'Alencon en enfoncant ses ongles dans les chairs de sa poitrine. Et me l'avoir recommande a moi- meme! -- Ah! mais j'y pense! dit le roi en s'arretant tout a coup, c'est lui alors qui s'est defendu cette nuit contre nous et qui m'a jete une aiguiere d'argent sur la tete, le miserable! -- Oh! oui, repeta Francois, le miserable! -- Vous avez raison, mes enfants, dit Catherine sans avoir l'air de comprendre le sentiment qui faisait parler chacun de ses deux fils. Vous avez raison, car une seule indiscretion de ce gentilhomme peut causer un scandale horrible; perdre une fille de France! il ne faut qu'un moment d'ivresse pour cela. -- Ou de vanite, dit Francois. -- Sans doute, sans doute, dit Charles; mais nous ne pouvons cependant deferer la cause a des juges, a moins que Henriot ne consente a se porter plaignant. -- Mon fils, dit Catherine en posant la main sur l'epaule de Charles et en l'appuyant d'une facon assez significative pour appeler toute l'attention du roi sur ce qu'elle allait proposer, ecoutez bien ce que je vous dis: Il y a crime et il peut y avoir scandale. Mais ce n'est pas avec des juges et des bourreaux qu'on punit ces sortes de delits a la majeste royale. Si vous etiez de simples gentilshommes, je n'aurais rien a vous apprendre, car vous etes braves tous deux; mais vous etes princes, vous ne pouvez croiser votre epee contre celle d'un hobereau: avisez a vous venger en princes. -- Mort de tous les diables! dit Charles, vous avez raison, ma mere, et j'y vais rever. -- Je vous y aiderai, mon frere, s'ecria Francois. -- Et moi, dit Catherine en detachant la cordeliere de soie noire qui faisait trois fois le tour de sa taille, et dont chaque bout, termine par un gland, retombait jusqu'aux genoux, je me retire, mais je vous laisse ceci pour me representer. Et elle jeta la cordeliere aux pieds des deux princes. -- Ah! ah! dit Charles, je comprends. -- Cette cordeliere... fit d'Alencon en la ramassant. -- C'est la punition et le silence, dit Catherine victorieuse; seulement, ajouta-t-elle, il n'y aurait pas de mal a mettre Henri dans tout cela. Et elle sortit. -- Pardieu! dit d'Alencon, rien de plus facile, et quand Henri saura que sa femme le trahit... Ainsi, ajouta-t-il en se tournant vers le roi, vous avez adopte l'avis de notre mere? -- De point en point, dit Charles, ne se doutant point qu'il enfoncait mille poignards dans le coeur de d'Alencon. Cela contrariera Marguerite, mais cela rejouira Henriot. Puis, appelant un officier de ses gardes, il ordonna que l'on fit descendre Henri; mais se ravisant: -- Non, non, dit-il, je vais le trouver moi-meme. Toi, d'Alencon, previens d'Anjou et Guise. Et sortant de son appartement, il prit le petit escalier tournant par lequel on montait au second, et qui aboutissait a la porte de Henri. VIII Projets de vengeance Henri avait profite du moment de repit que lui donnait l'interrogatoire si bien soutenu par lui pour courir chez madame de Sauve. Il y avait trouve Orthon completement revenu de son evanouissement; mais Orthon n'avait pu rien lui dire, si ce n'etait que des hommes avaient fait irruption chez lui, et que le chef de ces hommes l'avait frappe d'un coup de pommeau d'epee qui l'avait etourdi. Quant a Orthon, on ne s'en etait pas inquiete. Catherine l'avait vu evanoui et l'avait cru mort. Et comme il etait revenu a lui dans l'intervalle du depart de la reine mere, a l'arrivee du capitaine des gardes charge de deblayer la place, il s'etait refugie chez madame de Sauve. Henri pria Charlotte de garder le jeune homme jusqu'a ce qu'il eut des nouvelles de De Mouy, qui, du lieu ou il s'etait retire, ne pouvait manquer de lui ecrire. Alors il enverrait Orthon porter sa reponse a de Mouy, et, au lieu d'un homme devoue, il pouvait alors compter sur deux. Ce plan arrete, il etait revenu chez lui et philosophait en se promenant de long en large, lorsque tout a coup la porte s'ouvrit et le roi parut. -- Votre Majeste! s'ecria Henri en s'elancant au-devant du roi. -- Moi-meme... En verite, Henriot, tu es un excellent garcon, et je sens que je t'aime de plus en plus. -- Sire, dit Henri, Votre Majeste me comble. -- Tu n'as qu'un tort, Henriot. -- Lequel? celui que Votre Majeste m'a deja reproche plusieurs fois, dit Henri, de preferer la chasse a courre a la chasse au vol? -- Non, non, je ne parle pas de celui-la, Henriot, je parle d'un autre. -- Que Votre Majeste s'explique, dit Henri, qui vit au sourire de Charles que le roi etait de bonne humeur, et je tacherai de me corriger. -- C'est, ayant de bons yeux comme tu les as, de ne pas voir plus clair que tu ne vois. -- Bah! dit Henri, est-ce que, sans m'en douter, je serais myope, Sire? -- Pis que cela, Henriot, pis que cela, tu es aveugle. -- Ah! vraiment, dit le Bearnais; mais ne serait-ce pas quand je ferme les yeux que ce malheur-la m'arrive? -- Oui-da! dit Charles, tu en es bien capable. En tout cas, je vais te les ouvrir, moi. -- Dieu dit: Que la lumiere soit, et la lumiere fut. Votre Majeste est le representant de Dieu en ce monde; elle peut donc faire sur la terre ce que Dieu fait au ciel: j'ecoute. -- Quand Guise a dit hier soir que ta femme venait de passer, escortee d'un dameret, tu n'as pas voulu le croire! -- Sire, dit Henri, comment croire que la soeur de Votre Majeste commette une pareille imprudence? -- Quand il t'a dit que ta femme etait allee rue Cloche-Percee, tu n'as pas voulu le croire non plus! -- Comment supposer, Sire, qu'une fille de France risque publiquement sa reputation? -- Quand nous avons assiege la maison de la rue Cloche-Percee, et que j'ai recu, moi, une aiguiere d'argent sur l'epaule, d'Anjou une compote d'oranges sur la tete, et de Guise un jambon de sanglier par la figure, tu as vu deux femmes et deux hommes? -- Je n'ai rien vu, Sire. Votre Majeste doit se rappeler que j'interrogeais le concierge. -- Oui; mais, corboeuf! j'ai vu, moi! -- Ah! si Votre Majeste a vu, c'est autre chose. -- C'est-a-dire j'ai vu deux hommes et deux femmes. Eh bien, je sais maintenant, a n'en pas douter, qu'une de ces deux femmes etait Margot, et qu'un de ces deux hommes etait M. de La Mole. -- Eh mais! dit Henri, si M. de La Mole etait rue Cloche-Percee, il n'etait pas ici. -- Non, dit Charles, non, il n'etait pas ici. Mais il n'est plus question de la personne qui etait ici, on la connaitra quand cet imbecile de Maurevel pourra parler ou ecrire. Il est question que Margot te trompe. -- Bah! dit Henri, ne croyez donc pas des medisances. -- Quand je te disais que tu es plus que myope, que tu es aveugle, mort-diable! veux-tu me croire une fois, entete? Je te dis que Margot te trompe, que nous etranglerons ce soir l'objet de ses affections. Henri fit un bond de surprise et regarda son beau-frere d'un air stupefait. -- Tu n'en es pas fache, Henri, au fond, avoue cela. Margot va bien crier comme cent mille corneilles; mais, ma foi, tant pis. Je ne veux pas qu'on te rende malheureux, moi. Que Conde soit trompe par le duc d'Anjou, je m'en bats l'oeil, Conde est mon ennemi; mais toi, tu es mon frere, tu es plus que mon frere, tu es mon ami. -- Mais, Sire... -- Et je ne veux pas qu'on te moleste, je ne veux pas qu'on te berne; il y a assez longtemps que tu sers de quintaine a tous ces godelureaux qui arrivent de province pour ramasser nos miettes et courtiser nos femmes; qu'ils y viennent, ou plutot qu'ils y reviennent, corboeuf! On t'a trompe, Henriot, cela peut arriver a tout le monde; mais tu auras, je te jure, une eclatante satisfaction, et l'on dira demain: Mille noms d'un diable! il parait que le roi Charles aime son frere Henriot, car cette nuit il a drolement fait tirer la langue a M. de La Mole. -- Voyons, Sire, dit Henri, est-ce veritablement une chose bien arretee? -- Arretee, resolue, decidee; le muguet n'aura pas a se plaindre. Nous faisons l'expedition entre moi, d'Anjou, d'Alencon et Guise: un roi, deux fils de France et un prince souverain sans te compter. -- Comment, sans me compter? -- Oui, tu en seras, toi. -- Moi? -- Oui, toi; dague-moi ce gaillard-la d'une facon royale tandis que nous l'etranglerons. -- Sire, dit Henri, votre bonte me confond; mais comment savez- vous? -- Eh! corne du diable! il parait que le drole s'en est vante. Il va tantot chez elle au Louvre, tantot rue Cloche-Percee. Ils font des vers ensemble; je voudrais bien voir des vers de ce muguet-la; des pastorales; ils causent de Bion et de Moschus, ils font alterner Daphnis et Corydon. Ah ca, prends moi une bonne misericorde, au moins! -- Sire, dit Henri, en y reflechissant... -- Quoi? -- Votre Majeste comprendra que je ne puis me trouver a une pareille expedition. Etre la en personne serait inconvenant, ce me semble. Je suis trop interesse a la chose pour que mon intervention ne soit pas traitee de ferocite. Votre Majeste venge l'honneur de sa soeur sur un fat qui s'est vante en calomniant ma femme, rien n'est plus simple, et Marguerite, que je maintiens innocente, Sire, n'est pas deshonoree pour cela: mais si je suis de la partie, c'est autre chose; ma cooperation fait d'un acte de justice un acte de vengeance. Ce n'est plus une execution, c'est un assassinat; ma femme n'est plus calomniee, elle est coupable. -- Mordieu! Henri, tu parles d'or, et je le disais tout a l'heure encore a ma mere, tu as de l'esprit comme un demon. Et Charles regarda complaisamment son beau-frere, qui s'inclina pour repondre au compliment. -- Neanmoins, ajouta Charles, tu es content qu'on te debarrasse de ce muguet? -- Tout ce que fait Votre Majeste est bien fait, repondit le roi de Navarre. -- C'est bien, c'est bien alors, laisse-moi donc faire ta besogne; sois tranquille, elle n'en sera pas plus mal faite. -- Je m'en rapporte a vous, Sire, dit Henri. -- Seulement a quelle heure va-t-il ordinairement chez ta femme? -- Mais vers les neuf heures du soir. -- Et il en sort? -- Avant que je n'y arrive, car je ne l'y trouve jamais. -- Vers... -- Vers les onze heures. -- Bon; descends ce soir a minuit, la chose sera faite. Et Charles ayant cordialement serre la main a Henri, et lui ayant renouvele ses promesses d'amitie, sortit en sifflant son air de chasse favori. -- Ventre-saint-gris! dit le Bearnais en suivant Charles des yeux, je suis bien trompe si toute cette diablerie ne sort pas encore de chez la reine mere. En verite elle ne sait qu'inventer pour nous brouiller, ma femme et moi; un si joli menage! Et Henri se mit a rire comme il riait quand personne ne pouvait le voir ni l'entendre. Vers les sept heures du soir de la meme journee ou tous ces evenements s'etaient passes, un beau jeune homme, qui venait de prendre un bain, s'epilait et se promenait avec complaisance, fredonnant une petite chanson devant une glace dans une chambre du Louvre. A cote de lui dormait ou plutot se detirait sur un lit un autre jeune homme. L'un etait notre ami La Mole, dont on s'etait si fort occupe dans la journee, et dont on s'occupait encore peut-etre davantage sans qu'il le soupconnat, et l'autre son compagnon Coconnas. En effet, tout ce grand orage avait passe autour de lui sans qu'il eut entendu gronder la foudre, sans qu'il eut vu briller les eclairs. Rentre a trois heures du matin, il etait reste couche jusqu'a trois heures du soir, moitie dormant, moitie revant, batissant des chateaux sur ce sable mouvant qu'on appelle l'avenir; puis il s'etait leve, avait ete passer une heure chez les baigneurs a la mode, etait alle diner chez maitre La Huriere, et, de retour au Louvre, il achevait sa toilette pour aller faire sa visite ordinaire a la reine. -- Et tu dis donc que tu as dine, toi? lui demanda Coconnas en baillant. -- Ma foi, oui, et de grand appetit. -- Pourquoi ne m'as-tu pas emmene avec toi, egoiste? -- Ma foi, tu dormais si fort que je n'ai pas voulu te reveiller. Mais, sais-tu? tu souperas au lieu de diner. Surtout n'oublie pas de demander a maitre La Huriere de ce petit vin d'Anjou qui lui est arrive ces jours-ci. -- Il est bon? -- Demandes-en, je ne te dis que cela. -- Et toi, ou vas-tu? -- Moi, dit La Mole, etonne que son ami lui fit meme cette question, ou je vais? faire ma cour a la reine. -- Tiens, au fait, dit Coconnas, si j'allais diner a notre petite maison de la rue Cloche-Percee, je dinerais des reliefs d'hier, et il y a un certain vin d'Alicante qui est restaurant. -- Cela serait imprudent, Annibal, mon ami, apres ce qui s'est passe cette nuit. D'ailleurs ne nous a-t-on pas fait donner notre parole que nous n'y retournerions pas seuls? Passe-moi donc mon manteau. -- C'est ma foi vrai, dit Coconnas; je l'avais oublie. Mais ou diable est-il donc ton manteau?... Ah! le voila. -- Non, tu me passes le noir, et c'est le rouge que je te demande. La reine m'aime mieux avec celui-la. -- Ah! ma foi, dit Coconnas apres avoir regarde de tous cotes, cherche-le toi-meme, je ne le trouve pas. -- Comment, dit La Mole, tu ne le trouves pas? mais ou donc est- il? -- Tu l'auras vendu... -- Pour quoi faire? il me reste encore six ecus. -- Alors, mets le mien. -- Ah! oui... un manteau jaune avec un pourpoint vert, j'aurais l'air d'un papegeai. -- Par ma foi tu es trop difficile. Arrange-toi comme tu voudras, alors. En ce moment, et comme apres avoir tout mis sens dessus dessous La Mole commencait a se repandre en invectives contre les voleurs qui se glissaient jusque dans le Louvre, un page du duc d'Alencon parut avec le precieux manteau tant demande. -- Ah! s'ecria La Mole, le voila, enfin! -- Votre manteau, monsieur?... dit le page. Oui, Monseigneur l'avait fait prendre chez vous pour s'eclaircir a propos d'un pari qu'il avait fait sur la nuance. -- Oh! dit La Mole, je ne le demandais que parce que je veux sortir, mais si Son Altesse desire le garder encore... -- Non, monsieur le comte, c'est fini. Le page sortit; La Mole agrafa son mant