The Project Gutenberg EBook of L'assassinat du pont-rouge, by Charles Barbara This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: L'assassinat du pont-rouge Author: Charles Barbara Release Date: October 20, 2004 [EBook #13808] Language: French Character set encoding: UTF-8 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ASSASSINAT DU PONT-ROUGE *** Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed Proofreaders Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.  L'ASSASSINAT DU PONT-ROUGE PAR CHARLES BARBARA BIBLIOTHEQUE DES CHEMINS DE FER LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie PARIS, RUE PIERRE-SARRAZIN, N° 14 Droit de traduction réservé 1859 TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET Cie Imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation Paris, rue de Vaugirard N°9. L'ASSASSINAT DU PONT-ROUGE. I. Deux Amis. Dans une chambre claire, inondée des rayons du soleil d'avril, deux jeunes gens déjeunaient et causaient. Le plus jeune, d'apparence frêle, avec des cheveux blonds, des yeux extrêmement vifs, une physionomie à traits prononcés où se peignait un caractère ferme, faisait, à côté de l'autre, qui avait des joues encore roses, des buissons de cheveux bruns et cet oeil langoureux particulier aux natures indécises qu'un rien abat et décourage, un contraste saisissant. Le blond disait _Rodolphe_ en s'adressant au brun, et ce dernier appelait _Max_ le jeune homme aux yeux bleus, dont le vrai nom était Maximilien Destroy. C'étaient deux camarades d'enfance et de collège; ils devisaient sur la littérature, et Rodolphe qui, dans un état de marasme, était venu voir son ami avec l'espoir d'un allégement, s'appesantissait sur les mécomptes, l'amertume, _les épines sans roses_ de la vie d'artiste. Au contraire, il semblait que Max se fît un jeu d'ajouter à cette mélancolie. «Les productions de ces rares élus que l'on compare justement aux arbres à fruits exceptées, disait-il, les oeuvres d'art sont en général des filles de l'obstacle et, notamment, de la douleur. Et, par là je ne prétends pas que le bonheur stériliserait un homme de génie; mais, dans ma conviction, nombre d'hommes supérieurs, pour ne pas dire la grande majorité, doivent d'être tels ou au mépris qu'on a fait d'eux, ou aux empêchements qu'on a semés sous leurs pas, en un mot, à des souffrances quelconques.» Pour Rodolphe, qui, à l'instar de tant d'autres, ne voyait guère dans les arts qu'un moyen de satisfaire les appétits et les vanités qui tenaillaient sa chair et gonflaient son esprit, cette sorte de profession de foi était littéralement une ortie entre le cou et la cravate. D'un air piteux il regardait alternativement son chapeau et la porte, et se remuait à la façon d'un enfant tiraillé par la danse de Saint-Gui. Les ressources de Max se bornaient présentement à une place de second violon dans l'orchestre d'un théâtre de troisième ordre. La misère ne lui causait ni impatience ni velléité de révolte. Loin de là: dans la douce persuasion de porter en lui le germe d'excellents livres, il puisait la patience héroïque de l'homme sûr de lui-même et de l'avenir. Il n'avait ni horreur ni engouement pour la pauvreté; il la regardait comme un mal utile et transitoire, et, au grand scandale de beaucoup de ses amis, comme un stimulant énergique contre l'engourdissement de l'âme et des facultés. Il comprenait parfaitement la pantomime de Rodolphe. Il n'en continua pas moins: «Aussi, ne puis-je sans irritation entendre gémir sur les douleurs du poëte et parler de l'urgence d'en empêcher le retour. J'en demande pardon à ceux qui ont soutenu cette thèse: c'est un paradoxe, un prétexte à déclamations contre une société à qui on peut imputer des torts plus graves. En définitive, l'homme exempt de douleurs ne sera jamais qu'un homme médiocre. Il n'y a pas de milieu, il faut choisir ou d'être une borne, une végétation, un manoeuvre, ou de souffrir....» Il semblait décidément que Rodolphe fût dévoré par des fourmis. Vraisemblablement sa vertu était à bout. Il se souvint à point nommé d'un rendez-vous de conséquence, et se leva avec l'étourderie d'un jouet à surprise. Mais au moment de sortir, frappé par les sons d'un piano qui résonnait à l'étage inférieur, il s'arrêta pour demander qui _faisait ainsi rouler des accords_. «Une femme avec qui je fais de la musique, répliqua Destroy. --Est-elle jolie?» A cette question, balbutiée avec un empressement qui la rendait comique, Max fixa sur son ami des yeux étonnés; puis, peu après, pencha la tête et dit d'un ton rêveur: «Tu es plus curieux que moi, je n'y ai point encore pris garde. Je sais, par exemple, qu'elle est d'une élégance rare et que sa physionomie me plaît infiniment....» Oubliant déjà de s'en aller, Rodolphe ne tarissait plus au sujet de cette amie qu'il ne savait pas à Destroy. Sommairement, Max répondit qu'elle était veuve, qu'elle donnait des leçons de piano, qu'elle vivait avec sa mère, et que la mère et la fille recevaient journellement la visite d'un vieillard nommé Frédéric, qui semblait tout entier à leur discrétion. «J'ai pressenti leur gêne, ajouta Max, et je tâche, sans le leur dire, de leur trouver des élèves. --Comment se nomment-elles? --Voici leur nom, ou du moins celui de la fille, dit Max en prenant une carte de visite sur sa table: Mme Thillard-Ducornet.» Rodolphe ouvrit démesurément les yeux, et, de la porte qu'il entr'ouvrait déjà, revint au milieu de la chambre. «Ah! fit-il tout d'une haleine, on voit bien que tu ne lis pas les journaux. Tu connaîtrais au moins de nom le mari de cette veuve. Il était agent de change. On l'a retiré de la Seine, un matin ou un soir, il n'y a pas de cela très-longtemps. La nouvelle, Dieu merci, a fait assez de tapage, car on a découvert dans la caisse du défunt un déficit de plus d'un million. C'était un vrai siphon que cet homme-là, à cheval sur deux urnes: la Bourse et le quartier Bréda; il pompait l'or dans l'une pour l'épancher dans l'autre....» Le visage de Max exprimait une stupéfaction profonde. «C'est étrange! fit-il. Je pressentais bien quelque secret funèbre, mais je ne l'eusse jamais supposé si horrible. --Attends donc, reprit Rodolphe, je me rappelle quelques détails. Il était en tenue de voyage, en casquette et en manteau, avec un sac de nuit et un portefeuille gonflé de cent mille francs en billets de banque. A dire vrai, il n'y avait pas là de quoi plomber une de ses dents creuses; aussi a-t-on dit qu'il ne s'était noyé que par remords de ne pas emporter davantage.» Destroy n'écoutait déjà plus. Secouant la tête, l'air pensif, à mi-voix, il disait: «Je m'explique actuellement leur mélancolie. Ce n'est rien d'être pauvre; mais avoir grandi au milieu du luxe et tomber dans la misère, je ne sache pas qu'il soit d'infortune plus grande.» Cet attendrissement ramenait par une pente sensible à la conversation de tout à l'heure, et Rodolphe, qui s'en aperçut, en eut le frisson. D'ailleurs, par le fait d'un tic singulier qui devait plus tard dégénérer en maladie, il éprouvait un besoin perpétuel de locomotion, et ne semblait entrer dans un endroit que pour songer sur-le-champ au moyen d'en sortir. Pour la deuxième fois, il invoqua la haute gravité de son rendez-vous, et se sauva, non moins satisfait de changer de lieu que d'échapper à ce qu'il appelait ironiquement _les douches philosophiques du docteur Max_. II. Profil du héros. Tout entier à la préoccupation d'un fait qui lui donnait la clef des tristesses que Mme Thillard essayait vainement de dissimuler sous des manières calmes et dignes, Destroy, comme il faisait presque quotidiennement, à une heure donnée, se rendit au jardin du Luxembourg. Il s'y rencontra avec un autre de ses amis, un nommé Henri de Villiers, lequel, que ce fût à cause de ceci ou de cela, de sa naissance ou de son entendement, ou d'autre chose encore, se posait en défenseur intrépide du passé. Bien que lié avec lui, Max ne l'en trouvait pas moins tout aussi peu logique qu'un homme qui donnerait, à tout bout de champ, ses péchés de jeunesse en exemple aux errements d'un autre âge. De Villiers, outre cela, chez lequel le sentiment semblait faire défaut, était loin d'avoir l'humeur charitable. Mais il se piquait de mener une vie conforme aux principes qu'il confessait, et ses opinions et ses actes en recevaient un lustre d'honnêteté que Destroy ne pouvait méconnaître. Causant de choses et d'autres, ils avaient déjà mesuré nombre de fois, de bout en bout, à pas comptés, l'allée de l'Observatoire, quand ils se croisèrent avec un promeneur qui dévia de son chemin pour venir à eux. «Mais c'est Clément!» s'écria Max en devançant brusquement de Villiers pour être plus tôt auprès du nouveau venu. Dans les mystères de notre nature, à la vue de certains hommes, nous sommes parfois assaillis d'impressions pénibles que nous ne saurions définir. Leur extérieur ne suffit pas toujours à justifier l'antipathie instinctive qu'ils soulèvent; on dirait qu'il se dégage de leur vie un fluide qui les enveloppe d'une atmosphère où l'on ne peut respirer sans malaise. Destroy accostait précisément un individu de ce genre. De taille moyenne et dégagée, ses jambes solides, ses bras d'athlète, sa carrure, éveillaient des idées de santé et de force que démentaient bientôt une figure cadavéreuse dont les plans à vives arêtes, les plis profonds, les ravages, l'impassibilité, rappelaient ces joujoux en sapin qu'on taille au couteau dans les villages de la forêt Noire. Ses cheveux châtains aux reflets rougeâtres, sa moustache rare de couleur rousse, sa peau terreuse, parsemée de taches vertes, composaient un ensemble de tons qui donnaient à sa tête une apparence sordide et venimeuse. Par instants, un regard éteint, louche, sinistre, perçait le verre de ses lunettes en écaille. Évidemment, les trous et les désordres de ce visage n'étaient, on peut dire, que les stigmates d'une vie terrible. Aussi, n'eût-on pas imaginé de problème psychologique d'un attrait plus émouvant que celui de rechercher par suite de quelles impressions, pensées, luttes, douleurs, cet homme, jeune encore, avec un beau front, des traits fermement dessinés, un menton proéminent, tous indices de force et d'intelligence, était devenu l'image d'une dégradation immonde. Max lui saisit les mains avec effusion; de Villiers, au contraire, se composa un maintien glacial. Ledit Clément, de son côté, se borna envers ce dernier à un froid salut, tandis qu'il répondit avec assez d'empressement aux amitiés de Destroy. Aux questions de celui-ci, qui s'étonnait de ne l'avoir pas vu depuis longtemps et lui demandait s'il n'était plus à Paris: «Si fait, répondit-il d'un air de négligence. J'ai changé de milieu, voilà tout. --Est-ce que tu as hérité?» ajouta Max en jetant les yeux sur les vêtements neufs et bien faits de son ami. Une expression d'inquiétude se peignit sur le visage de Clément. «Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il. Parce que tu me vois mieux vêtu? Mais j'ai une place, je gagne ma vie....» Destroy l'en félicita cordialement. «Peuh! fit Clément en hochant la tête; j'ai aussi de lourdes charges: une femme presque toujours malade, un enfant en nourrice, de vieilles dettes à éteindre.... --Tu parles de femme malade, d'enfant en nourrice, dit Max à la suite d'une pause; serais-tu marié? --Oui, répondit Clément; avec Rosalie. --Avec Rosalie! s'écria Destroy, qui semblait n'en pas croire ses oreilles. --N'est-ce pas la chose du monde qui devrait le moins te surprendre? dit Clément avec calme. J'ai, du reste, à te conter des faits bien autrement curieux. Mais, ajouta-t-il en regardant de Villiers avec des yeux où il y avait de la défiance et de la haine, ce serait trop long, je n'ai pas le temps. Viens donc me voir un de ces jours, nous dînerons ensemble et nous causerons. Je suis certain aussi que Rosalie sera heureuse de te revoir.» Destroy affirma qu'il lui rendrait visite d'ici à une époque très-prochaine. Clément lui indiqua son domicile, et, quelques pas plus loin, lui serra les mains et s'éloigna. A la suite de cette rencontre, Max et de Villiers arpentèrent quelque temps la promenade sans souffler mot. Pénétrés l'un et l'autre de la persuasion d'être d'une opinion essentiellement différente sur le personnage avec lequel ils venaient de se rencontrer, ils ne paraissaient nullement jaloux d'avoir une discussion qui ne pouvait être que pénible. Mais, chose singulière, sans se parler ils s'entendaient et se comprenaient parfaitement. Aussi quand Max, par inadvertance, pensa tout haut et laissa échapper un mot de compassion sur Clément, la réplique de de Villiers ne se fit-elle pas attendre. «A la bonne heure! dit-il durement; il vous reste à faire le panégyrique de ce misérable! --Ah! fit Destroy d'un ton de reproche. --Pas de talent et pas de conscience! poursuivit de Villiers; et par-dessus cela, de l'orgueil et de l'envie à gonfler cent poitrines. Cet homme sans foi, sans idée, avec des appétits de brute, serait le plus grand des scélérats, n'était la crainte des lois. --On peut contredire, repartit Max avec vivacité. Depuis ma liaison au collège avec lui, à part cette année et la précédente, je l'ai à peine perdu de vue. Je connais ses tentatives désespérées contre une misère innommable. Maître de lui-même à moins de seize ans, sans famille et sans ressources, de tous ces états où l'apprentissage n'est pas rigoureusement nécessaire, je n'en sais aucun qu'il n'ait essayé. Il a été tour à tour plieur de bandes dans un journal, correcteur d'épreuves, journaliste, homme de lettres, vaudevilliste, que sais-je? Un moment, ne s'est-il pas résolu à étudier la pharmacie, et, à cet effet, n'est-il pas resté six mois chez un apothicaire? Enfin, ce que sans doute vous ignorez, il n'y a pas encore dix-huit mois, en sortant de l'hôpital, réduit au dénûment le plus horrible, couvert littéralement de haillons, impuissant à trouver un ami pitoyable, obligé, en outre, de pourvoir aux besoins de cette Rosalie avec qui il vivait depuis trois ans, il est entré, ce qui de sa part exigeait certainement plus que du courage, chez un agent de change, à titre de garçon de bureau. Aussi je le déclare, loin de lui jeter la pierre à cause de ses vices, suis-je prêt à m'étonner de ne pas le voir plus méprisable. --Allons donc! répondit énergiquement de Villiers. Je préférerais en appeler à sa propre franchise. Oubliez-vous donc qu'il a gâché les éléments de dix avenirs, qu'il a été aimé plus que pas un de la fortune et des hommes! Du nombre considérable de personnes qui lui ont rendu de bons offices, citez-m'en une seule, si vous pouvez, qu'il n'ait pas aliénée, je ne dirai pas par ses désordres, mais par l'indécence même de sa conduite vis-à-vis d'elle. N'est-il pas, en outre, parfaitement avéré qu'il n'a jamais recouru au travail qu'à l'heure où les dupes lui manquaient? Et ce n'est pas tout! Crevant d'égoïsme, de vanité, d'envie, de haine, incapable de rendre un réel service, n'ayant jamais eu d'amis que pour les exploiter, il ne suffit pas que sa vie n'ait été qu'une perpétuelle débauche des sens et de l'esprit, il faut encore que, dépourvu absolument d'indulgence, excepté pour ses vices, il se soit incessamment montré le plus impitoyable critique des travers d'autrui. Après cela, qu'on déplore sa dépravation et qu'on l'en plaigne, passe encore; mais qu'on s'extasie, en quelque sorte, à ses mérites, cela m'exaspère! --Vous ne tenez pas non plus assez compte des passions. --Les passions!... Mais nous en avons pour les combattre, et non pour nous y abandonner à l'instar des animaux. --En définitive, reprit Max, qu'a-t-il fait, sinon ce que font, sur une moins vaste échelle, bien d'autres jeunes gens de notre génération? Combien ont en eux le germe des vices qui sont en fleur chez lui, et n'atteignent point à l'énormité de ses fautes, uniquement parce qu'il leur manque sa force, son tempérament, son audace! --Mais je suis de votre avis, dit brusquement de Villiers. Votre Clément n'est pas le seul que j'aie en vue. Il est pour moi un type d'une actualité saisissante. Sans chercher plus loin, on pourrait dire qu'en lui sont vraiment concentrés et résumés les vices, les préjugés, le scepticisme, l'ignorance et l'esprit de ces bohèmes dont l'histoire superficielle semble suffire à l'ambition de votre ami Rodolphe....» III. Sur la mort d'un agent de change. Le lendemain, dans l'après-midi, Destroy descendit chez ses voisines, avec quelques autres préoccupations que celles d'y faire simplement de la musique. En traversant l'antichambre, il aperçut, par la porte entre-bâillée d'une petite cuisine, le vieux Frédéric qui attisait les charbons d'un fourneau. La mère et la fille accueillirent Max comme elles faisaient toujours, avec un empressement affectueux. Il est à remarquer que celui-ci, dans sa conversation avec Rodolphe, avait singulièrement atténué la beauté surprenante de Mme Thillard: peut-être avait-il craint que la vivacité de son enthousiasme n'inspirât quelque épigramme à son ami. Outre qu'elle était grande, pas trop cependant, et svelte, elle avait des épaules incomparables, que le deuil faisait plus belles encore. Son visage ovale, d'une chaude pâleur, n'offrait, quoique d'une régularité parfaite, aucun de ces contours arrêtés, délicats, qui donnent aux figures anglaises quelque chose de si froid; le modelé en était gras, doux, harmonieux; on n'y eût pas découvert l'ombre d'un pli. Un regard de ses yeux noirs produisait l'effet d'un éclair; quand elle souriait, l'ivoire légèrement doré de ses dents ne faisait point mal sur le rouge des lèvres un peu fortes. Il semblait qu'elle rougit de ses charmes, par exemple, de sa chevelure brune, dont elle essayait, mais en vain, de dissimuler l'exubérance splendide; de ses mains blanches coquettement enfouies sous des nuages de dentelles; des courbes gracieuses de son pied que gardaient en jaloux les ombres de sa robe. Par-dessus cela, tout, dans ses mouvements, était souplesse et grâce, et du bout de son pied à l'extrémité de ses cheveux, les séductions ruisselaient vraiment de sa personne. Si, à la voir, le moins qu'on pût faire était de l'aimer, aux sons de sa voix musicale et sympathique, c'était miracle que cet amour n'allât pas jusqu'à l'adoration. L'autre femme, avec sa grave et belle figure, encadrée de boucles blanches, comparables à des flocons de soie, avec ses yeux d'où la bonté coulait comme d'une source, était bien la digne mère de Mme Thillard. D'un mot, Destroy faisait de Mme Ducornet un éloge auquel on ne peut rien ajouter: «C'était, disait-il, une de ces rares femmes qui savent vieillir, une de celles qu'on voudrait pour mère, quand on n'a plus la sienne.» Mme Thillard s'assit au piano et Max accorda son violon; ils jouèrent une des grandes sonates de Beethoven pour ces deux instruments. Destroy avait une manière large et une vigueur qui naturellement nuisaient beaucoup au fini de son exécution. Mais il avait un mérite rare: celui de sentir et de s'identifier à ce point avec son violon, qu'il semblait que l'instrument fît partie intégrante de lui-même. Bien que la façon tout exceptionnelle dont il interpréta l'_andante_ manquât de ces tatillonnages prémédités qui mettent l'instrumentiste au niveau d'un bateleur de haut goût, il n'en fit pas moins sur Mme Thillard la plus vive impression. «Quelle magnifique chose!» s'écria-t-elle avec enthousiasme. L'âme de Max débordait de rêveries. «Oui, fit-il à mi-voix, cet homme est le vrai poète de notre époque, On jurerait qu'il a prévu nos déchirements et composé en vue de nos misères. J'imagine que, dans le principe, à côté du calme et profond Haydn, il devait paraître singulièrement turbulent et ténébreux. Ses oeuvres sont aujourd'hui une source inépuisable de consolations à la hauteur des calamités qui pèsent sur nous. Heureux qui les admirent autrement que sur parole! Il l'a dit lui-même: «Celui qui sentira pleinement ma musique sera à tout jamais délivré des misères que les autres traînent après eux.» Au moment où Mme Thillard et Destroy achevaient la sonate, le vieux Frédéric se trouvait là et se disposait à sortir. C'était un petit homme maigre, entièrement chauve, toujours frais rasé, plein de verdeur encore, sur le visage duquel brillait ce que l'on peut appeler la passion du sacrifice. Max l'avait toujours vu en cravate blanche, avec la même redingote bleu à petit collet et le même pantalon gris-souris. Il ne s'en alla pas qu'il n'eût donné un coup d'oeil à toutes choses et n'eût pris humblement congé de la mère et de la fille. Destroy, que brûlait l'envie de le questionner, le suivit de près et le joignit bientôt, comme par hasard. Le bonhomme avait pour Max une prédilection marquée; il fut visiblement enchanté de la circonstance. Promenant sa manche sur une tabatière ronde en buis qu'il tira de sa poche, il respira une forte pincée de tabac, après en avoir offert à Destroy. Celui-ci, pour le faire jaser, usa d'ambages au moins inutiles. Frédéric, tout discret qu'il était, ne pouvait songer à taire les points essentiels d'une histoire que les journaux avaient colportée dans toute la France. D'un air navré, en termes amers, il en indiqua à grands traits les phases notables. Depuis nombre d'années déjà il était au service de M. Ducornet, quand Thillard, encore imberbe, y était entré au titre le plus humble. Des dehors séduisants, de l'application, une précoce intelligence des affaires, et notamment une souplesse d'esprit peu commune, lui avaient rapidement concilié les bonnes grâces du patron; et, tout entier à l'ambition d'exploiter cette bienveillance, il avait fait un chemin qui, vu le point de départ, dut le surprendre lui-même. En moins de dix années, après en avoir employé la moitié au plus à conquérir la place de premier commis, il était devenu, sans posséder un sou vaillant, l'associé de M. Ducornet, puis son gendre, finalement son successeur. Jusque-là, il est vrai, rien n'était plus légitime. Mais comment devait-il en user et acquitter sa dette envers une famille qui, eu égard seulement au chiffre de sa fortune, pouvait exiger dans un gendre bien autre chose que du mérite. Son beau-père mourut. A observer l'effet de cette mort sur Thillard, on eût dit d'un homme qu'on débarrasse de chaînes pesantes, à la suite d'une longue et dure réclusion. Toute la vertu de son passé n'était qu'une imperturbable hypocrisie. Actuellement, aux plus mauvais instincts, à un égoïsme incommensurable, il fallait joindre une vanité sans contre-poids de parvenu et le vertige dont le frappait l'éclat d'une fortune inespérée. Sa femme et sa belle-mère, engouées de lui à en perdre toute clairvoyance, ne discontinuèrent pas d'être ses dupes et ses victimes. Elles furent les dernières à connaître ses désordres, et, hormis un luxe ruineux, elles crurent jusqu'à la fin n'avoir point de reproche à lui faire. Cependant, bien qu'il se montrât vis-à-vis d'elles toujours aussi empressé, toujours aussi jaloux de leur plaire, sa pensée s'éloignait de plus en plus de sa femme et de son intérieur. Entraîné par gloriole au milieu de ces rentiers parasites autour de qui rôdent des industriels de toutes sortes, comme font les requins autour d'un navire, il achetait le triste honneur de cette compagnie par un mépris de l'argent analogue à celui d'un homme qui n'est pas le fils de ses oeuvres ou qui l'est devenu trop vite. En proie au jeu, à d'insatiables courtisanes, à une dissipation effrénée, bientôt à l'usure, quand, après quatre années de ces excès, l'embarras de ses affaires exigeait des mesures urgentes, énergiques, radicales, il achevait de compromettre irréparablement sa position en se jetant pieds et poings liés dans des spéculations hasardeuses. Enfin, aux défiances dont il était l'objet, à son crédit ébranlé, il n'était plus possible de prévoir comment, à moins d'un miracle, il parviendrait à conjurer sa ruine. «Je vous laisse à penser dans quelles anxiétés je vivais, continua Frédéric qui, en cet endroit, plongea de nouveau les doigts dans sa tabatière. Notez que je me consolais un peu en songeant que madame Ducornet et sa fille, quoi qu'il arrivât, auraient toujours les ressources de leur avoir personnel. Qu'est-ce que je devins donc quand je m'aperçus que M. Thillard, qui probablement combinait déjà sa fuite, fondait des espérances sur sa femme et sur sa belle-mère, et ne préméditait rien moins que de les dépouiller toutes deux? Ah! je fus pire qu'un diable. Trente années passées dans la maison me donnaient bien d'ailleurs quelque droit. Hors de moi, je jurai à madame Ducornet et à sa fille que M. Thillard avait creusé un abime que des millions ne combleraient pas, et les suppliai, à mains jointes, de prendre pitié d'elles-mêmes. Mais, ouiche! qu'est-ce que je pouvais peser, moi, vieux radoteur, à côté d'un homme jeune, beau garçon, brillant, spirituel, qui était adoré de sa femme à laquelle il faisait accroire ce qu'il voulait! Il joua auprès d'elle sa comédie d'habitude, eut l'air de l'aimer plus que jamais, et, finalement, arracha à l'aveugle faiblesse des deux femmes les signatures dont il avait besoin. --Quel misérable! dit Max indigné. --Oui, misérable, en effet, ajouta le vieillard en secouant la tête, et plus que vous ne pensez. Aussi, il avait trop d'avantages superficiels pour ne pas être mauvais au fond. Un homme ne peut pas tout avoir, que diable! Je n'avais pas attendu jusqu'à ce jour pour reconnaître qu'il manquait absolument de coeur. Il sortait de parents extrêmement pauvres qui s'étaient imposé les plus dures privations pour lui faire apprendre quelque chose. Eh bien! il en rougissait, il les reniait, il les consignait à sa porte et les laissait dans la misère. Le malheureux semblait n'avoir d'autre vocation que celle de prendre en haine ceux qui lui avaient fait du bien ou l'aimaient. Comment expliquer autrement qu'il délaissât madame Thillard, la beauté, l'amour, le dévouement en personne, pour de malhonnêtes femmes, souvent laides, quelquefois vieilles, toujours dégoûtantes par leurs moeurs, qui le volaient, le ruinaient et se moquaient de lui? --Mais, dit Max tout à coup, où un pareil homme a-t-il pris le courage de se tuer?» Frédéric s'arrêta et regarda Destroy avec étonnement. «C'est une question que je me suis adressée plus d'une fois, fit-il en se croisant les bras. Il remarcha et poursuivit:--Sans compter que ce qu'on a trouvé dans son portefeuille était bien peu de chose, par rapport aux sommes qu'il venait de recevoir. Il m'est singulièrement difficile d'admettre, du caractère dont je le connaissais, que le remords se soit emparé de lui. Au total, je ne m'en cache pas, ce suicide n'a cessé d'être pour moi un problème.» Il y avait moins de crainte que de surprise et de curiosité dans l'air dont Destroy s'écria aussitôt: «Est-ce que vous croiriez?... --Non, non, répéta le vieillard d'un air pensif. D'ailleurs, la justice, qui a de meilleurs yeux que les miens, n'a rien vu de louche dans cette mort. --Au surplus, ajouta Max, sa fuite ou sa mort, c'était tout un: madame Thillard et sa mère n'en étaient pas moins irrévocablement ruinées. --Évidemment, répliqua Frédéric sur le point de quitter Destroy. Et, voyez-vous,--ici il prit un air capable et respira voluptueusement une énorme prise,--quand je songe à tout cela, je suis tenté de me demander ce que fait le bon Dieu là-haut!...» IV. Intérieur de Clément. Clément occupait, dans une vieille maison située rue du Cherche-Midi, un appartement au troisième. L'ameublement, simple et propre, offrait, dans la forme et les couleurs, cette disparité des meubles achetés d'occasion chez divers marchands. On y avait évité avec soin tout ce qui était susceptible d'éveiller la tristesse. Aux murs et aux fenêtres des pièces élevées du logement, rempli de lumière, étaient un papier et des rideaux d'une nuance claire, semée de grosses fleurs rouges, vertes et bleues. Une vieille femme vint ouvrir. Avant que Max n'eût parlé, elle dit: «Monsieur n'est pas là.» Mais Clément qui, sans doute d'un observatoire secret, avait reconnu son ami, apparut au moment où celui-ci descendait l'escalier et le rappela. «Viens par ici, lui dit-il en l'entraînant à travers plusieurs chambres, nous serons plus tranquilles. Ma femme garde le lit. On a dû la séparer de son enfant, puisqu'elle ne peut nourrir, et elle est très-souffrante. Tu la verras une autre fois.» Ils furent bientôt installés dans une petite pièce qui rappelait un cabinet d'hommes d'affaires, à cause d'une bibliothèque en acajou, comblée de livres à reliure uniforme, d'un grand casier dont la double pile de cartons verts était séparée par des registres armés de métal poli, et d'un bureau devant lequel s'ouvraient les bras circulaires d'un fauteuil recouvert de cuir rouge. «Tu n'as pas dîné, au moins? dit Clément à son ami.... Nous dînerons ensemble,» ajouta-t-il en tirant de toute sa force le cordon d'une sonnette. La vieille femme accourut. «Marguerite, cria Clément qui accompagna ses paroles d'une pantomime expressive, vous dresserez la table ici: vous mettrez deux couverts. Ne fais pas attention, dit-il ensuite à Destroy dont le visage accusait de la surprise et des préoccupations, la pauvre vieille est presque sourde. --Je l'avais deviné à son air, repartit Max. Ce n'est pas pour t'entendre élever la voix que je suis étonné. A te parler franchement, depuis mon entrée ici, je ne remarque que des choses qui me confondent. --Qu'est-ce qui t'étonne donc tant? demanda Clément. --Comment! fit Destroy, quand on t'a vu, comme je t'ai vu pendant dix ans, vivre au jour la journée, changer d'hôtel tous les quinze jours, prendre racine dans les bals, te railler infatigablement de la vie bourgeoise, tu ne veux pas que je m'étonne de te trouver marié, père de famille, travaillant, économisant, vivant au coin de ton feu, ni plus ni moins qu'un notaire ou qu'un sous-préfet? --C'est précisément parce que j'ai vécu ainsi, dit Clément avec assez de raison, que tu ne devrais pas t'étonner de me voir vivre d'une autre manière. --Crois au moins, s'empressa d'ajouter Max, que ma surprise n'a rien de désobligeant pour toi: elle éclate, au contraire, du plaisir que j'éprouve à te rencontrer tout autre. Certes, je t'aime mieux ici que dans cet horrible bouge de la rue Saint-Louis en l'Ile où je t'ai vu avec Rosalie l'avant-dernier automne, je crois.» Le tressaillement qui agita les nerfs de Clément attesta que Max venait de lui rappeler un souvenir extrêmement pénible. «A moins que tu n'en veuilles à notre repos, dit-il d'un air tout assombri, tu ne parleras jamais, surtout devant ma femme, de ce temps funeste.... Tu me feras également plaisir en cessant de t'extasier à notre position nouvelle. Tu seras peut-être tout le premier à l'estimer bien modeste, quand je t'en aurai détaillé l'origine. Outre que j'ai dû me plier à des pratiques honteuses, que de temps il m'a fallu pour parvenir où j'en suis! Cela ne paraît pas; mais l'état médiocre où tu me vois, si précaire encore, est pourtant la résultante d'une lutte quotidienne de deux années au moins; car il y a bien autant que je ne t'ai pas aperçu. --Oh! pas tant, dit Destroy. --Au reste, mes livres font foi, dit Clément. --Tu tiens aussi des livres? --Certainement, repartit Clément dont le visage brilla de satisfaction, et un journal! Depuis le moment où j'ai eu cette idée, je puis rendre compte non-seulement de ce que j'ai reçu et dépensé, à un centime près, mais, encore de chacun de mes jours, heure par heure, minute par minute. Je veux te montrer cela.» Il se leva en effet, et alla à son casier. «Ce n'est pas la peine, disait Max; il me suffit de te savoir plus heureux.» Clément insista. «Si, si, répéta-t-il en posant un des registres du casier sur son bureau. Tu pourras toi-même en tirer quelque enseignement. D'ailleurs, il est bon que tu aies de quoi répondre à ceux qui feraient des commentaires sur moi. --Quels commentaires veux-tu qu'on fasse? --Peuh! que sais-je? moi, fit Clément d'un air ambigu, j'ai tant d'ennemis! Que je suis de la police, par exemple....» Quoique Destroy se déclarât incapable de voir clair dans les livres de comptes, Clément lui mit le registre sous les yeux et l'obligea à l'examiner.... «Tu t'abuses, lui dit-il, les chiffres ne sont pas si diables qu'ils sont noirs. Il n'y a rien là au-dessus de l'intelligence d'un enfant. Voici la colonne des recettes, puis celle des dépenses. Je te fais grâce des détails de celle-ci, cela est pour moi. Mais tu peux jeter un coup d'oeil sur les recettes; la liste n'en est pas longue, tu auras bientôt fait.... «Les trois premiers mois, je n'ai pas touché d'autre argent que celui de ma place. Regarde: janvier, 100 fr.; février, d°; mars, d°; ci 300 fr. «Le trimestre suivant, outre une augmentation de vingt-cinq francs par mois, ci 375 fr. «J'ai rédigé, à la prière d'un bottier catholique, une brochure sur l'_Art de se chausser commodément et modestement_, qui m'a été payée cinq cents francs, ci 500 fr. «Ce petit livre n'a pas paru, que je sache; il ne paraîtra peut-être jamais. Peu m'importe! Il est du reste convenu que mon nom n'y figurera pas. «Au troisième trimestre, sans travailler davantage, au lieu de cent vingt-cinq francs par mois, j'en émargeais cent cinquante. Or, si je ne me trompe, voilà un an que cela dure, ce qui fait au total une somme de dix-huit cents francs, ci 1800 fr. «Dans l'intervalle, j'ai exécuté divers travaux, entre autres, pour une librairie religieuse, des _Petits livres de piété_, des _Contes pour les enfants_, des _Histoires de Saints_; le tout, ma foi, assez bien payé. Juges-en, ci 900 fr. «J'ai encore publié, à mon compte, l'_Almanach des dévots_, qui m'a rapporté net deux cents francs, ci 200 fr. «J'ajouterai que le duc de L..., séduit par ma belle écriture que tu connais, m'a donné à faire la copie d'un manuscrit de cent cinquante pages, à raison de un franc par page, ce qui fait juste cent cinquante francs, ci 150 fr. «Enfin, tout récemment, j'ai reçu du ministère de l'intérieur, bureau des secours généraux, car je ne suis pas fier, une somme de cent francs, ci 100 fr. «Somme toute, tu le vois, continua Clément en faisant jouer avec complaisance les feuillets du registre, j'ai énormément travaillé et gagné beaucoup d'argent. Par malheur, eu égard aux choses dont nous avions besoin, telles que linge, habits, meubles, vaisselle, et le reste, ça été un grain de mil dans une gueule d'âne. La grossesse de Rosalie, qui est venue ensuite, a occasionné forcément un surcroît de dépenses. Je ne me rappelle pas sans frémir qu'au moment des couches il n'y avait pas un sou à la maison, et je me demande encore où j'ai trouvé des forces et des ressources pour doubler ce cap terrible. Quoi que j'en eusse, il a bien fallu faire de nouvelles dettes et escompter encore une fois l'avenir. Ce n'est heureusement qu'une gêne momentanée dont le terme est même très-prochain. Tel que tu me vois, je suis résolu à faire de l'industrie; j'ai déjà sur le chantier une dizaine d'affaires très-belles. C'est étrange, n'est-ce pas? Mais j'ai pris goût au bien-être, je me suis affolé de considération, et il me semble que je n'aurai jamais assez ni de l'un ni de l'autre. Je prétends payer peu à peu intégralement mes vieilles dettes, vivre dans l'aisance et devenir un parfait honnête homme, selon le monde. C'est si simple! Pour commencer, j'espère qu'avant peu tu me verras mieux logé et dans un quartier moins triste. Je veux avoir de beaux meubles, acheter un piano, et faire apprendre la musique à cette pauvre Rosalie qui s'ennuie à périr. Nous verrons....» Tout en disant cela, Clément inclinait vers la terre un front chargé de rêveries funèbres, ce qui était au moins l'aveu d'une satisfaction bornée. Quant aux faits qu'il venait d'égrener complaisamment, ils étaient appuyés de preuves si catégoriques, que l'authenticité n'en pouvait être mise en doute; aussi, Max ne se préoccupait-il que de connaître le prix auquel Clément avait obtenu une aussi belle place et tant de travaux lucratifs par-dessus le marché.» «Voilà où je t'attendais!» s'écria tout à coup ce dernier en se levant. Il ferma son registre et le remit en place. A la vue du dîner qui était servi: «Mais, dit-il avec une inflexion de voix plus calme, mettons-nous à table, nous causerons tout aussi bien en mangeant.» Il ajouta d'un air profondément ironique: «D'ailleurs, m'est avis qu'il te faut des forces, en prévision des faiblesses que pourra te causer le récit de mes turpitudes préméditées, formellement voulues....» Ils n'étaient pas assis depuis cinq minutes l'un devant l'autre et n'avaient pas mangé trois bouchées, que la vieille sourde entra à l'improviste. Clément, qui lui avait fait comprendre qu'on n'avait plus besoin d'elle, la regarda avec colère. «Qu'est-ce qu'il y a? lui cria-t-il brutalement. --Mme Rosalie vous demande, répondit la vieille femme. --Ah! fit Clément avec des marques d'impatience et de mauvaise humeur, cette diablesse de Rosalie est insupportable; elle ne peut pas rester un moment seule, il faut toujours que je sois là.» Cependant il s'excusa auprès de son ami et suivit la vieille Marguerite. Destroy ne savait que penser de tout cela. Quoiqu'il n'eût sous les yeux que des objets capables d'égayer l'esprit, il n'en sentait pas moins des bouffées de tristesse l'oppresser, à peu près comme dans une étincelante et joyeuse cuisine, la fumée acre des viandes grillées vous prend à la gorge et vous étouffe. Clément ne tarda pas à revenir. «Maintenant, dit-il, nous ne serons plus dérangés; je lui ai fait prendre un peu d'opium. --Qu'avait-elle? demanda Max. --Est-ce que je sais? fît Clément en haussant les épaules; elle ne pouvait pas dormir, elle rêvait les yeux ouverts.... Laissons cela, revenons à ce que je te disais....» V. Ses confidences. Après avoir mangé quelque temps en silence, il poursuivit: «Le titre seul de mes travaux te stupéfie, et tu te demandes ce que j'ai fait pour les avoir. Rien que de facile. Du moment où l'on se décide à ne reculer devant aucune énormité, on ne saurait manquer de réussir. Rappelle-toi en quelles circonstances j'avais accepté la place que j'occupais, il y a deux ans. Je sortais de maladie, j'étais exténué, affreux à voir. En plein hiver, par un froid rigoureux, outre que j'étais sans linge, j'avais un pantalon de toile, des souliers informes, un chapeau gris digne du reste. Pour avoir spéculé incessamment sur l'obligeance d'autrui, je ne trouvais plus que des gens impitoyables jusqu'à la férocité. D'ailleurs, les hommes sont comme les chiens, les haillons les offusquent: je n'inspirais pas moins de peur que de mépris. Il fallait bien, puisque je tenais encore à vivre, user de l'unique ressource que m'offrait le hasard. Mais la fureur me fouettait par instants, comme eût fait le supplice du knout; sans balancer j'eusse à l'occasion commis un crime. Un dernier désastre acheva de m'exaspérer. Le patron chez lequel, depuis trois mois, moyennant soixante francs par mois et un logement infect, je balayais les bureaux et faisais les courses, disparut tout à coup. Il ne se bornait pas à dépouiller ses clients, à ruiner sa famille, il emportait jusqu'aux appointements de ses commis, jusqu'aux gages de ses domestiques. Le désespoir qui s'empara de Rosalie et de moi, à cette nouvelle, ne peut pas se rendre. Les soixante francs que nous volait cet homme représentait trente jours de notre vie. Nous ne nous étions certainement pas encore trouvés dans une position aussi effroyable. Il ne paraissait pas cette fois que nous pussions jamais sortir de cet abîme. Aussi, fatigués d'une lutte stérile, à bout de patience, passâmes-nous la nuit entière à mûrir sérieusement un projet de suicide. Le courage de mourir était de la faiblesse à côté de celui qui était nécessaire pour continuer de vivre ainsi, et, à coup sûr, nous eussions exécuté notre résolution, si, au matin, heureusement ou malheureusement, un souvenir ne m'avait subitement traversé l'esprit....» Les propres paroles de Clément n'ajouteraient rien à l'intérêt de ce qu'il conta. Quelque six mois auparavant, en un jour où précisément il était habillé de neuf, il avait fait la connaissance d'un prêtre; cela, du reste, bien à son insu. Par surprise, bien plus que par suite d'un goût naturel, car il n'aimait que médiocrement à boire, il s'était graduellement enivré dans une réunion de femmes et d'hommes. Accablé de chaleur, les nerfs agités, aux prises avec le besoin de respirer et d'agir, il se glissa furtivement dehors. Le grand air accrut son ivresse. Il faisait nuit. L'oeil trouble, incapable de joindre deux idées, heurtant les passants et les murs, manquant à chaque pas de rouler à terre, il arriva, sans savoir comment, sur la place Saint-Sulpice, et, décidément trahi par ses forces, alla, d'oscillation en oscillation, s'affaisser aux pieds de la grille du séminaire. Il ne se souvenait pas de ce qui s'était passé depuis ce moment jusqu'à celui où il avait rouvert les yeux. Il s'était trouvé renversé sur une chaise, dans une salle nue; quelqu'un rafraîchissait ses tempes avec de l'eau froide. A la lueur d'une lampe, il aperçut un prêtre, lequel lui demanda avec sollicitude: «Eh bien! monsieur, vous sentez-vous mieux actuellement?» Clément était stupéfait. «Mais, comment est-ce que je me trouve ici? s'écria-t-il. --Comme je rentrais, répliqua l'ecclésiastique d'une voix pleine de sensibilité, vous gisiez à terre contre la porte, et je me suis permis de vous faire transporter en cet endroit pour vous y donner des soins.» C'était bien le moins que Clément se montrât aimable envers un homme qui lui avait épargné l'ennui d'être ramassé dans la rue et probablement transporté dans un poste. Il répondit donc avec assez de politesse aux questions du prêtre sur la position qu'il occupait dans le monde. Il avoua qu'il était homme de lettres _par nécessité_; puis, qu'il eût de préférence étudié les sciences naturelles, s'il lui eût été permis de suivre ses goûts. Il se trouvait que l'abbé s'était jadis occupé discrètement de physique et d'entomologie. De cette sympathie pour les mêmes choses dont ils parlèrent en courant, il résulta bientôt entre eux de l'aisance et une certaine intimité. Clément, avec une franchise qui frisait la brutalité, ne lui en déclara pas moins qu'il ne croyait à rien et qu'il était bien près de penser que la grande majorité des prêtres ne croyait pas à grand'chose. L'abbé ne sut que sourire à ces aveux. Il ne s'en cachait pas, Clément lui plaisait beaucoup, et il assurait qu'il serait très-heureux de le revoir. «Il se peut, dit-il de l'air le plus riant, qu'au milieu de votre vie _un peu aventureuse_, vous ayez besoin, à un moment donné, d'un conseil, et, qui sait? peut-être aussi d'une recommandation. Souvenez-vous alors que j'ai quelque crédit et venez mettre mon amitié à l'épreuve.» Il dit encore: «Tout en regrettant que votre _belle intelligence_ se noie dans des futilités, n'allez pas croire que j'agisse dans des vues d'intérêt et que je me propose sournoisement de vous persécuter avec des sermons. Vous n'aurez jamais à craindre auprès de moi rien de semblable.» Clément, pour la forme, prit le nom du prêtre. Il n'avait pas éprouvé, à le voir, ces élans de mépris et de haine qu'une soutane manquait rarement de soulever dans sa poitrine. Cependant, il ne l'eut pas plus tôt quitté, qu'il n'y pensa plus. Mais au moment d'attenter à sa vie, à l'heure où il cherchait quelque chose à quoi s'accrocher, il était naturel qu'il se souvînt de ce prêtre et de ses offres de service. A tout hasard, il résolut de l'aller voir. Sans fonder grand espoir sur cette démarche, il songeait qu'au cas où elle ne produirait rien, elle n'ajouterait non plus rien au mal. Au préalable, il concerta avec lui-même un plan de conduite et se décida à jouer une audacieuse comédie. Ce qui n'est point rare, d'une visite répugnante d'où il attendait peu de chose, il retira les plus grands avantages. L'abbé Frépillon le reconnut sur-le-champ et lui fit le plus grand accueil. «Je crains bien, lui dit Clément tout d'abord, que le dénûment où je me trouve ne vous fasse suspecter la sincérité de mes déclarations.» A la suite des dénégations obligeantes du prêtre, il lui confessa qu'il avait horreur de sa vie passée. Cette horreur était telle, qu'il avait été sur le point d'en finir avec l'existence. Le souvenir de l'abbé l'avait retenu. --«Je ne vous cache pas, continua-t-il, qu'à votre égard je ne suis qu'un noyé qui s'attache à une branche quelconque. Il ne fallait rien moins que ma passion de vivre pour me rappeler votre nom et le désir que vous avez exprimé de m'être utile. Je ne viens donc vous imposer quoi que ce soit. Je vous ferai seulement remarquer que la conversion éclatante d'un débauché de ma sorte pourrait être d'un bon exemple.» Le digne prêtre répliqua qu'il l'eût obligé quand même; que, néanmoins, il était heureux de le voir dans ce train d'idées. Clément lui dépeignit catégoriquement sa misère. L'abbé s'empressa de dire: «Je partagerai de grand coeur avec vous ce que je possède. Je voudrais être plus riche. Mais je m'engage à ne pas me reposer que je ne vous aie trouvé des protections efficaces. Je serais bien surpris si je ne vous avais bientôt casé convenablement.» Après un petit sermon fort doux, qui roulait sur la persévérance, et dont la conclusion était qu'il fallait se confesser le plus promptement possible, il lui remit soixante francs et le congédia en l'invitant à revenir dans quelques jours. Clément s'en alla ressaisi par l'espérance. Il avait rencontré un homme naïf et réellement charitable, dont la crédulité était facile à exploiter. Selon ses propres expressions: «Malgré sa soutane, l'abbé Frépillon était un brave homme, un imbécile.» Clément, en homme habile, s'était gardé d'omettre qu'il vivait avec une femme à laquelle il était fort attaché et qu'il s'agissait d'une double conversion. Peu après, l'abbé Frépillon lui remit un nouveau secours en argent et lui annonça qu'il l'avait chaudement recommandé à divers personnages, notamment au duc de L.... et au président de la société de Saint-François-Régis. Pendant ce temps-là, Rosalie et Clément, se faisant violence, _le mépris et le dégoût au coeur_, ce sont les termes de Clément, s'agenouillaient dans un confessionnal, recevaient l'absolution et communiaient. Ils suivaient régulièrement les offices, choisissaient à l'église les places les mieux éclairées et s'y faisaient remarquer par une attitude humble et repentante. Ils ne tardèrent pas à toucher la monnaie de leur hypocrisie. Leur confesseur commun les pressa bientôt de régulariser leur position en faisant sanctifier leur commerce par l'Église, et leur insinua même qu'on n'attendait que cet acte de soumission pour assurer leur avenir. Ils consentirent volontiers à un mariage qui était déjà dans leur pensée. La société de Saint-François-Régis, fondée en prévision du pauvre qui consent à faire sa femme de sa maîtresse, leur vint en aide comme elle fait pour d'honnêtes ouvriers. Elle se chargea naturellement de tous les frais, et leur fournit en outre, par une faveur spéciale, du linge, des habits, quelques avances en argent et un mobilier modeste. Ce n'est pas tout. Clément n'était pas marié depuis huit jours, qu'il reçut une lettre par laquelle le président de cette même société l'avertissait qu'il était chargé de lui offrir, en attendant mieux, une petite place actuellement vacante dans les bureaux de l'administration. Clément accepta. La persistance avec laquelle il soutint son rôle lui valut de nouvelles faveurs. Il lui fut permis dès lors d'espérer, sinon la fortune, du moins, prochainement, une aisance convenable. Tous ces faits étaient consignés scrupuleusement sur son journal qu'il comptait léguer, en cas de mort, à son ami Max qui pourrait y puiser les éléments d'un roman curieux.... Clément avouait encore que le fait seul de se démasquer en présence d'un ami lui procurait un bonheur qui approchait de la volupté. Il était capable de tout, et, cependant, mentir lui causait un supplice presque intolérable. Son mépris pour les croyances qu'on lui attribuait ne pouvait se comparer qu'à l'horreur secrète avec laquelle il se prêtait à des cérémonies qu'il jugeait ridicules. A présent au moins, au cas où son assiduité dans les églises s'ébruiterait, il se consolerait en songeant qu'il n'était plus seul à apprécier la valeur de sa conversion dérisoire. «Mais, dit-il tout à coup, ce n'est pas là où j'en voulais venir.» VI. Son portrait en pied. Il prit en cet endroit un ton plus décidé. «Tu es convaincu, toi, fit-il, que nous naissons avec le sentiment du bien et du mal, qu'il est un Dieu, une Providence; tu es la proie, en un mot, de toutes ces inepties hyperphysiques à l'aide desquelles on exploite les niais. Que ne puis-je t'arracher de désastreuses illusions et te soustraire du nombre des dupes! Regarde-moi! c'est ma jouissance et mon orgueil: outre que je suis une négation vivante, agissante et prospère de ces croyances et de ces préjugés, fut-il jamais exemple plus éclatant du triomphe de l'ignominie habile sur ce qu'on appelle honnêteté, droiture, vertu?...» Il s'arrêta d'un air interrogeant, et continua bientôt avec une animation croissante: «Tu m'as dit quelquefois que j'étais meilleur que je ne me faisais. C'est me connaître mal. Je ne suis pas un fanfaron de vices, non, certes; aussi peux-tu me croire quand j'affirme que, si mauvaise que soit ma réputation, je vaux encore mille fois moins qu'elle. En passant la revue de tous ces actes qualifiés crimes par les hommes, je serais en peine d'en trouver un que je n'ai pas commis. Mon orgueil et mon égoïsme sont sans bornes; je sacrifierais, à l'occasion, le monde entier à la moindre de mes fantaisies. J'ai été beaucoup aimé, et je n'ai jamais aimé personne. Pendant nombre d'années, je n'ai vécu que de dettes. J'en faisais d'autant plus volontiers que je ne pensais pas pouvoir les payer jamais. J'ai puisé sans scrupule dans la bourse de mes amis, et je ne puis pas dire que je me sois jamais employé efficacement pour aucun d'eux. J'ai fait plus: je les ai diffamés dès qu'ils ne pouvaient plus ou ne voulaient plus me rendre service. Enfin, non content d'exploiter, de duper sciemment tous les gens que j'ai trouvés sur mon chemin, je me suis complu dans les plus ignobles débauches, je me suis roulé complaisamment dans la fange. Je n'ai pas même reculé devant l'infamie de vivre aux dépens de plusieurs femmes....» En cet instant, sous l'empire d'une exaltation à chaque instant plus vive, il se leva et arpenta son cabinet à grands pas. «L'idée de Dieu, poursuivit-il, n'a pas une seule fois été émise devant moi, que je n'aie sur-le-champ proféré un blasphème: je l'ai maudit, défié; ce Dieu; j'eusse voulu croire à son existence, afin d'être convaincu qu'il entendait ces blasphèmes et ces provocations; j'ai souhaité de revenir au temps où l'on vendait son âme.... Regarde-moi!» Debout devant Max, les bras croisés sur la poitrine, le visage livide, les traits contractés, l'impudence sur le front, Clément faisait peur à voir. Il ajouta: «Moi, pétri d'iniquités, gâté jusqu'à la moelle, chargé de souillures; moi, dont chaque molécule est un vice; moi, plus criminel que pas un de ceux qu'on livre aux bourreaux et qu'on jette dans les prisons, il m'a suffi de prendre un rôle ignoble, de simuler des sentiments que j'exècre, de consentir à être plus infâme que je n'étais, pour passer de la misère à l'aisance, pour conquérir la sécurité, pour être heureux!...» Destroy exprimait des doutes en branlant la tête d'un air plein de tristesse. «Je pourrai être soumis aux douleurs physiques, dit encore Clément; quant aux douleurs morales, je n'en veux point avoir, et je n'en aurai point. Je serai heureux! moi, le plus indigne des hommes au point de vue social, pendant que toi, pauvre Maximilien, aussi honnête que je le suis peu, tu vis et vivras misérable, déchiré de mille supplices, humilié, insulté et calomnié par des gens de mon espèce.» Ce qui était contradictoire, il disait: _Je serai heureux!_ de la manière dont on dit: _Ah! que je souffre!_ Max ne lui en fit pas moins remarquer que son bonheur d'aujourd'hui, fût-il réel et profond, ne lui permettait d'aucune façon de préjuger celui de l'avenir. «Ce que je tiens, s'écria Clément, il n'est pas de puissance humaine qui puisse faire que je m'en dessaisisse. Quant aux idées qui prétendraient me troubler intérieurement, j'en connais trop bien la source artificielle pour manquer jamais de la force de les fouler aux pieds. Craindrais-je les hommes? Rien n'est plus facile que de leur en imposer. Je mentirai effrontément en leur présence, je me montrerai à eux tel qu'ils veulent que je sois, et j'aurai leur considération. --Es-tu donc aussi assuré contre l'impuissance de vivre avec toi-même? demanda Destroy. --Après? fit Clément. Je serai toujours le maître de mettre un terme à une vie insupportable. Las de jouissances ou d'ennuis, j'embrasserai la mort, je me plongerai dans le néant, je m'endormirai d'un sommeil éternel. --Qu'en sais-tu, dit Max avec commisération. --Un Dieu ne saurait être! répliqua Clément d'un ton de véhémence indicible. D'où sortirait-il? Pourquoi serait-il plutôt Dieu que moi? D'ailleurs, ce Dieu qui connaîtrait le passé et l'avenir, qui embrasserait absolument toutes choses d'un coup d'oeil, pour lequel il ne saurait y avoir ni joie, ni peine, ni imprévu, serait saisi d'un ennui incommensurable et mourrait de son éternité même...» Destroy, qui savait par coeur ces tristes arguments, ne connaissait rien de plus affligeant que de discuter avec des hommes capables de s'y arrêter. «Ils traitent de visions, disait-il, tous les élans de l'âme et soumettent leur esprit au joug du plus vulgaire bon sens. Ils ont bientôt fait de trouver qu'il n'y a rien en dehors d'eux, que ce qu'ils ne conçoivent pas ne saurait exister, que, partant, l'inconnu est leur égal; de ne croire enfin qu'à ce qu'ils touchent et de s'écrier: _Dieu n'est pas!_ parce que, dans l'étroitesse de leur cerveau, ils ne sauraient concevoir comment il peut être. --La douleur me fera nier éternellement Dieu, s'écria Clément au paroxisme de l'exaltation. Je te le déclare, je ne serais condamné qu'à souffrir quinze jours d'un petit caillou dans mon soulier, que je dirais opiniâtrement: «Non, IL n'est pas.» --Je ne saisis pas le rapport, dit Max. En quoi la douleur implique-t-elle la non existence d'un Dieu? C'est parler comme une harengère: _Si Dieu existait, souffrirait-il cela?_ La douleur existe, c'est un fait; reste à savoir si, essentiellement, elle est un bien ou si elle est un mal, pourquoi elle existe, à quoi elle sert. Quant à moi, je l'avoue, sans elle, je ne me rends compte de la possibilité d'aucune existence. Elle est la force de cohésion qui soude l'un à l'autre les atomes de la matière. Elle est le souffle, l'âme, la conservatrice, non pas seulement de tout ce qui vit, mais encore de tout ce qui végète. Sans elle, ces myriades de trompes capillaires, par où l'arbre aspire la sève, deviennent inertes, et l'arbre périt; sans elle, la fleur oublie de tourner son calice au vent chargé de pollen et se dessèche dans la stérilité. Son action sur nous est encore plus saisissante. Langues, arts, sciences, industries, elle est l'origine, la source de toutes les merveilles que l'homme doit aux hommes. Elle est l'aiguillon infatigable qui nous inquiète dans l'inaction et nous jette dans le chemin de la perfectibilité. Elle nous féconde, elle est la mère des grandes pensées et des grandes actions. Beaucoup de ceux qui sont grands parmi les hommes sont fils de la douleur, à ce point qu'on pourrait dire: _Celui-là sera le plus grand parmi vous qui aura le plus souffert_. Aussi, les gens de bonne volonté, qui, pleins d'enthousiasme, se sont levés avec l'ambition de soustraire l'homme à la douleur, outre qu'ils ont échoué devant l'impossible, me semblent-ils, si grand qu'ait été leur génie, avoir prouvé plus de sentiment que de pénétration. --C'est trop fort! s'écria Clément avec une sorte de fureur. Comment! tu t'estimes heureux de souffrir! Comment! un désir légitime que tu ne peux contenter te réjouit! Comment! les préventions ineptes sous lesquelles tu succombes te remplissent de joie! --Le cheval qu'on éperonne, répliqua Destroy, ou qu'on cingle avec un fouet, n'est pas heureux; mais il va plus vite. Combien de fois ne me suis-je pas écrié: «O mes amis! à force de me dédaigner, de ne me compter pour rien, de me juger à tort et à travers, vous me contraindrez à faire des chefs-d'oeuvre.» --N'allons pas plus loin, fit Clément hors de lui; le sang bout dans mes veines, je ne sais à quoi l'exaspération pourrait me porter. Si tu n'étais pas mon ami, je t'aurais déjà broyé dans mes mains. Comment veux-tu qu'en présence d'aussi révoltantes opinions, je ne crie pas de toutes mes forces: «Je suis athée!» --Tu crois l'être. --Aurais-tu la prétention de voir plus clair en moi que moi-même. --Oui, certes; car tu rappelles une lanterne sourde devant laquelle on a tiré le volet: celui-là même qui la porte ne peut pas voir la lumière qui est dedans. --Ma conviction est telle, continua Clément, que je suis prêt à en tirer toutes les conséquences possibles. Il n'est au monde de respectable et de désirable que l'argent, et il n'est d'obstacle pour s'en procurer que la loi qu'il faut défendre jusqu'au jour où l'on peut la violer impunément. Le reste n'est que préjugé. Oui, oui, je l'atteste, demain je pourrais, sans encourir de peine, prendre un million dans la caisse d'un banquier, que je le ferais sans balancer. --Que ne mets-tu tout de suite un meurtre à la place d'un vol?» fit Destroy croyant lui causer de l'embarras. Clément hésita en effet; mais son audace eut promptement le dessus. Avec une énergie sourde: «Si un assassinat pouvait m'enrichir, dit-il, et que l'impunité me fût assurée, pourquoi ne le ferais-je pas?» Max, par ses gestes, marquait la plus profonde incrédulité. «Je m'obstine, dit-il avec l'accent de la conviction, à ne voir là que de monstrueuses fanfaronnades. On s'enivre avec des idées comme avec du vin, et tu es à ce degré d'ivresse où l'on ne se connaît plus. --Tu tiens toujours, à ce qu'il paraît, dit Clément dont la chaleur de tête se tempéra tout à coup pour redescendre à la glace, à ce que je sois moins mauvais que je ne le prétends. Garde ton illusion: mon désir de te l'enlever ne va pas présentement jusqu'à me commander des aveux plus complets. Sache seulement, pour ta gouverne, que mon scepticisme est d'autant plus inébranlable que mon repos en dépend, et que, de par ma seule volonté, tes plus solides preuves n'auront jamais à mes yeux même l'importance des bulles de savon.» Destroy regarda Clément avec surprise. Il se défendit d'avoir voulu prouver quelque chose. Il était d'avis qu'en métaphysique on ne prouve rien, ou, mieux, qu'on prouve tout ce qu'on veut, le pour et le contre, avec une égale force, et que le simple sentiment remporte souvent sur mille preuves rationnelles. «Au lieu de discuter avec toi, ajouta-t-il, j'eusse mieux fait de me borner à une simple observation. Si notre penchant nous porte à mal faire, notre intérêt nous commande de bien agir. A un moment donné de notre vie, cela est infaillible, de la somme de nos actions découle pour nous une moyenne de joie ou de peine en rapport rigoureux avec la qualité de ces mêmes actions. Mme de Maintenon reconnaissait évidemment la vérité de cela quand elle disait: _Il y a dans la droiture autant d'habileté que de vertu_.» VII. Mme Thillard chez Clément. Tout en Clément était étrange et inexplicable: son mariage, sa manière de vivre, sa préoccupation des jugements d'autrui à l'égard de son aisance, son affectation à en expliquer l'origine, jusqu'au tressaillement qu'il éprouvait dès qu'on sonnait à sa porte. Si Max réussissait à voir de l'exagération dans la perversité dont son ami faisait parade, il ne parvenait pas aussi aisément à se tranquilliser au sujet du mystère qui en imprégnait, pour ainsi dire, les actions et le langage. Il l'avait revu plusieurs fois, et s'était senti plus empêché à l'issue de chaque visite. En d'autres instants, las de conjecturer, il aimait à croire sa pénétration en défaut, et se persuadait qu'il n'y avait pas dans l'histoire de Clément autre chose que les détails bien assez scandaleux déjà que celui-ci en racontait. Au reste, il gardait pour lui ses observations et ses doutes. Se flattant peut-être de voir Clément venir un jour à résipiscence, il n'en parlait même jamais que pour en faire valoir _l'heureuse transfiguration_. Il eut, à cause de cela, une nouvelle et assez aigre altercation avec de Villiers. «Il paraît, dit de Villiers, que vous avez renoué avec lui? --Vous ne le reconnaîtriez pas, dit Max, tant il est changé. --Serait-il malade? demanda de Villiers d'un ton sarcastique. --Il est marié, il travaille, il vit tranquille chez lui. --En voilà pour combien de temps? continua de Villiers du même ton. --Ainsi, fit Destroy, votre intolérance ne souffre même pas que vous admettiez le repentir? --Des gens de cette espèce ne se repentent jamais! --Qu'en savez-vous? répliqua Max sourdement irrité. A cet égard, rien ne m'étonnerait moins que de vous prendre un jour en flagrant délit de contradiction....» A quelque temps de là, Destroy rencontra Rodolphe qui lui dit: «Eh bien, le Pactole coule donc décidément chez l'ami Clément? --Il est plus heureux, je crois, repartit Max; est-ce là ce que tu veux dire? --Y dîne-t-on bien? --Rien n'empêche que tu n'ailles t'assurer de cela par toi-même.» Max n'avait pu voir Rosalie qu'après avoir été diverses fois chez Clément. A la vue de cette pauvre femme, il n'avait pas été moins frappé de surprise qu'ému de pitié. Rosalie, eu égard à sa nature de blonde, à ses traits fins et réguliers, à son tempérament froid, semblait destinée à conserver longtemps sa jeunesse et sa fraîcheur. Quand, deux années auparavant, elle resplendissait encore de tous les charmes extérieurs que peut envier une jeune femme, rien ne pouvait donc autant surprendre Destroy que de la retrouver pâle, amaigrie, exténuée, prête, en quelque sorte, à rendre le dernier soupir, et cela, sans qu'il fût possible de préciser sa maladie ou seulement son mal. Son oeil, autrefois d'un bleu magnifique et d'une limpidité juvénile, était actuellement pâle et s'éteignait; ses lèvres, dont jadis le rouge vif rappelait la fleur du grenadier, devenaient violettes et dessinaient une ligne sans grâce; ses cheveux s'éclaircissaient et ne suffisaient déjà plus, en plusieurs endroits, à cacher la tête. On songeait à l'oiseau au moment de la mue, au rosier à l'automne, avec cette différence qu'il ne paraissait pas que la pauvre femme dût jamais reprendre des forces et refleurir. Cependant la visite de Max, qu'elle accueillit avec effusion, eut momentanément sur elle une influence salutaire. Elle sortit de la torpeur où elle était plongée; son visage s'éclaira de joie, ses lèvres sourirent mélancoliquement, le sang coula sous sa peau avec plus de vivacité. Sa langue aussi se délia pour causer avec son ami, le questionner avec intérêt sur sa position et lui rappeler certains épisodes du passé. «Vous souvenez-vous de ceci, cher Max; vous souvenez-vous de cela?» disait-elle. Et sa figure respirait un attendrissement mêlé de regret, et des larmes apparaissaient aux bords de ses paupières. Clément les écoutait d'un air dédaigneux ou les raillait impitoyablement de leurs souvenirs. Rosalie parla ensuite de son enfant avec une tendresse passionnée. Son grand regret était de ne pas pouvoir le nourrir. Elle devait se contenter d'en avoir des nouvelles hebdomadairement. Il était en nourrice à Saint-Germain. «Un jour, dit-elle à Destroy, nous irons le voir ensemble. --A la bonne heure, dit Clément; tâche d'aller mieux; nous ferons tous les trois cette promenade.» Rosalie, que sa faiblesse habituelle rendait incapable de bouger et qui mangeait à peine, avoua bientôt que depuis longtemps elle ne s'était trouvée aussi bien. Elle eut effectivement la force de faire quelques pas et de s'asseoir à table. Son mari en marqua beaucoup de joie; il dérida son front et laissa glisser de ses lèvres quelques saillies de son ancien répertoire. Rosalie, qui attribuait le bien-être exceptionnel qu'elle goûtait à la présence de Destroy, épuisa les témoignages de la plus tendre amitié envers lui, et le supplia, dès qu'il pensa à s'en aller, de ne pas tarder à revenir. «Venez dîner avec nous tous les jours, si vous voulez, ajouta-t-elle, ne vous gênez pas; ce n'est pas du plaisir, c'est du bonheur que vous nous causerez.» Clément, avec l'accent de la franchise, confirma pleinement ce que disait sa femme. A dater de ce moment, Max fit de fréquentes apparitions dans cet intérieur. A dire vrai, sa venue qui, dans le principe, agissait si heureusement sur Rosalie, perdit sensiblement de son efficacité. Il crut remarquer que la pauvre femme ne redoutait rien autant que la solitude, et que ses nombreuses rechutes provenaient surtout du manque de distractions. Il en parla à Clément. Celui-ci déplorait son impuissance à y remédier. A cause de sa place, il ne pouvait rester auprès de Rosalie plus qu'il ne faisait. Elle était d'ailleurs trop faible pour qu'il songeât à la conduire soit au théâtre, soit à la promenade. Du moins espérait-il pouvoir prochainement la mettre à même de se distraire sans quitter la maison. En effet, quelques mois plus tard, ayant touché les premiers bénéfices d'une opération commerciale qu'il détailla minutieusement à son ami, il s'empressa de réaliser le plan qu'il avait lentement mûri dans sa tête. Il loua, rue de Seine, au second d'une maison magnifique, un bel appartement qu'il garnit de meubles neufs, commodes et élégants. Tout en effectuant ces dépenses, il s'accusait de faire des folies et ajoutait qu'au cas de la plus légère déception dans ses entreprises, il pouvait se trouver dans les plus graves embarras. Aussi reculait-il devant l'énormité du prix d'un piano, malgré son envie immodérée d'en avoir un. Max vint à son aide. Il le mit en rapport avec un facteur qui, à la suite de quelques informations, consentit à lui livrer un excellent instrument en échange de billets payables de trimestre en trimestre. Clément se préoccupa alors d'une maîtresse de musique pour Rosalie, et Destroy pensa naturellement à Mme Thillard. Son intimité avec cette dernière devenait chaque jour plus étroite; il en était déjà au moins l'ami le plus aimé. Après s'être concerté avec elle, il la proposa à Clément pour donner des leçons à sa femme. «Ce n'est pas seulement une bonne musicienne, ajouta-t-il, c'est encore une femme charmante que Rosalie, j'en suis sûr, sera bien aise de connaître.» Clément fit sur-le-champ une supposition injurieuse à laquelle Max dédaigna de répondre. Il fut ensuite convenu que la protégée de celui-ci viendrait deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, à raison de cinq francs le cachet. Les leçons, au début, se succédèrent assez régulièrement. Rosalie, sans avoir de grands moyens, s'appliqua avec fièvre à cette étude et y fit des progrès rapides. Malheureusement, l'état toujours plus chancelant de sa santé la contraignit bientôt de ralentir son zèle, et Mme Thillard ne tarda pas à se trouver fréquemment en présence d'une élève incapable de l'entendre. Les choses en vinrent à ce point que Clément dit à Max: «Deux leçons par semaine fatiguent ma femme, elle n'en prendra plus qu'une. Au lieu de celle du vendredi, si cela te convient, tu apporteras ton violon et tu feras de la musique avec ton amie. Je donnerai à chacun de vous un cachet en échange.» A cause de la gêne dont Clément ne cessait pas de se plaindre, Destroy n'accepta des honoraires que vaincu par la persistance opiniâtre de Clément et de Rosalie. Mme Thillard consentit volontiers à ces nouveaux arrangements. De véritables soirées musicales devaient prochainement résulter de ces séances intimes. Mme Thillard n'avait traité directement dans aucune de ces négociations; Max, son fondé de pouvoirs, l'avait toujours remplacée, et, par le fait de l'habitude, il ne l'avait encore désignée que sous le prénom de _Mme Henriette_. Un matin, Clément, devant sa femme, dit à Max qui déjeunait avec eux: «Ah ça! tu ne nous as pas encore dit le nom de ton amie la musicienne. --C'est singulier,» répondit Destroy. Il ajouta aussitôt: «Mme Thillard-Ducornet.» Ce nom fut un coup de foudre pour le mari et la femme; tous deux tressaillirent, notamment Rosalie, qui, moins maîtresse d'elle-même, faillit se trouver mal. «Comment! s'écria Clément en regardant Max avec stupeur, la femme de cet agent de change qui a été assassiné? --Non, qui s'est noyé,» fit observer Destroy. Tout à coup, Rosalie, frappant dans ses mains, éclata de rire, mais d'un rire forcé et convulsif, tandis que son mari, l'air hébété, reprenait précipitamment: «Oui, c'est ce que je voulais dire, noyé. On l'a repêché, si je ne me trompe, dans les filets de Saint-Cloud. --Est-ce que tu l'as connu? demanda Max. --Pardieu! fit Clément qui recouvra subitement son sang-froid. Juge toi-même si j'ai lieu d'être surpris: Thillard-Ducornet est précisément l'agent de change chez lequel j'ai été garçon de recettes. --Effectivement, dit Max stupéfait à son tour, la rencontre est on ne peut plus étonnante. --Et je riais, dit Rosalie, en songeant combien la fortune est drôle. Voici une femme qui jadis n'eût pas voulu de moi pour sa femme de chambre et qui est aujourd'hui ma maîtresse de piano.» Destroy, qui ne s'était pas aperçu que Rosalie fût vindicative, ne put, sans étonnement, l'entendre parler ainsi. «Le fait est, dit Clément enchérissant sur sa femme, que ce jeu de bascule a quelque chose de comique.» Max fut d'avis que, par ménagement pour Mme Thillard, loin d'ébruiter cette circonstance, il fallait la tenir dans le plus profond secret. «C'est justement ce que j'allais te dire,» répliqua Clément.... VIII. Singulières préoccupations de Rosalie. Avec l'aisance, commençaient à se glisser, dans l'intérieur de Clément, les connaissances et les amis. En premier lieu, par suite de son changement d'état, il s'était créé de nouvelles relations, relations, pour la plupart, des plus honorables. Ainsi, sans parler de l'abbé Frépillon, qui, occupé d'un cours de théologie, vivant d'ailleurs comme un bénédictin, ne venait le voir qu'à de rares intervalles, il recevait fréquemment la visite d'un beau vieillard, prêtre, chanoine, qu'on appelait l'abbé Ponceau, et celle d'un juge d'instruction, nommé M. Durosoir, ces deux derniers, par parenthèse, grands amateurs de musique. Clément, devenu graduellement membre d'une foule de sociétés, entre autres de celles de Saint-Vincent-de-Paul et de Saint-François-Xavier, passait les dimanches et les fêtes au milieu des conférences et des instructions. Il y avait lié commerce avec le juge et s'en était à ce point concilié la bienveillance, que M. Durosoir avait consenti à être le parrain de son enfant, lequel avait été simplement ondoyé et devait être baptisé solennellement dès que la santé de Rosalie le permettrait. D'autre part, entre beaucoup de confesseurs qu'on lui avait indiqués, Clément avait choisi de préférence l'abbé Ponceau, parce que celui-ci avait l'oreille un peu dure. Ce chanoine, pour le dire en passant, car il ne doit guère sortir de la demi-teinte, était d'une apparence à commander sur-le-champ la vénération. De haute taille, la tête couronnée de cheveux d'un blanc de neige, avec des yeux et d'épais sourcils noirs qui se détachaient sur sa pâle figure comme des caractères arabes sur un vieux parchemin, il eût été impossible de rêver à l'autel un officiant plus rempli de majesté. L'impression, à dire vrai, ne se maintenait pas à cette hauteur dès qu'on l'abordait et l'entendait causer. Commis au soin, par décision épiscopale, c'était la chronique dans la maison Clément, de remanier de fond en comble les douze volumes d'un bréviaire ou paroissien, peu importe, il avait consacré vingt années de sa vie à cette vaste compilation, et dans ce travail, qui l'avait astreint à une vie sédentaire, voire à une sorte d'immobilité automatique, il avait gagné toutes les infirmités navrantes qui déparaient son extérieur imposant. Outre qu'il était l'homme du monde le plus distrait, une paralysie partielle de la langue occasionnait parfois sur ses lèvres un bégayement intolérable; il fallait parler haut pour se faire entendre de lui, et sa myopie était extrême; un catarrhe, des rhumatismes, la goutte, se saisissaient de sa personne à tour de rôle et la laissaient rarement en repos. A cela près, sa simplicité d'enfant, sa candeur, sa bonté inaltérable, en faisaient vraiment un ange. Il raffolait de musique, jouait de la basse, et, quoiqu'il jouât faux, était très-bon musicien. Clément, chez lequel semblait décidément affluer l'argent, ne se bornait pas à donner de temps en temps à dîner; il achetait encore, à l'instigation de Max, un quatuor d'instruments à archet et toute la musique de Haydn, de Mozart et de Beethoven pour ces quatre instruments, ainsi que des trios et des quintetti avec accompagnement de piano. A certains jours où, à côté de Rosalie, n'étaient admis à titre d'auditeurs que Mme Ducornet et M. Durosoir, l'abbé Ponceau venait discrètement prendre un violoncelle et faire de la musique avec Mme Thillard et Destroy. Outre cela, en l'absence du digne chanoine, à qui son caractère interdisait des réunions plus nombreuses, Clément fondait, de quinzaine en quinzaine, une soirée où, avec l'aide de trois ou quatre musiciens recrutés par Max, on exécutait toute sorte de musique de chambre. L'exécution, sans être irréprochable, était parfois assez bonne pour satisfaire même un juge difficile. Le nombre des auditeurs augmentait insensiblement. Mme Thillard et sa mère, M. Durosoir, Destroy, Rodolphe et quelques autres, formaient déjà le noyau d'une société qui allait se développer et s'étendre jusqu'à faire la maison trop petite. Bien des témoins desdites séances musicales ne se gênaient pas pour en parler au dehors. Dans le milieu où avait précédemment vécu Clément, où il avait été vilipendé, regardé comme le plus abject des hommes, d'où finalement il avait été ignominieusement repoussé, chassé, circulaient mille détails à sa louange qui y donnaient grandement à réfléchir. Celui que, d'une voix presque unanime, on avait été jusqu'à proclamer un misérable passible de la cour d'assises dépouillait peu à peu, aux yeux mêmes de ses plus implacables accusateurs, ses souillures, ses sentiments crapuleux, ses travers, ses vices, ses fautes, et cessait d'être criminel et répugnant pour devenir un personnage digne de considération. Avec des gradations ménagées, pour sauvegarder les apparences, on allait actuellement à sa rencontre. Il n'apercevait plus que des visages avenants et gracieux. Il trouvait chaque jour quelque nouveau nom chez son concierge. On l'accablait littéralement d'offres de service. Il ne devait pas tarder enfin à être effrayé du chiffre de ses amis et à se voir contraint d'en consigner la moitié à sa porte. Cependant, la pauvre Rosalie ne se rétablissait pas; sa vie continuait d'être une alternative régulière de convalescences et d'agonies. Sur les instances des deux époux, quand Clément était à son bureau, Destroy venait la voir fréquemment dans la journée. Il la trouvait quelquefois calme, mais le plus souvent sous l'empire d'un morne accablement. Il fut un jour bien surpris de l'objet de ses préoccupations. Son abattement était plus profond que de coutume; elle semblait la proie de rêveries funèbres. Max essaya quelque temps, sans y réussir, de l'arracher à cet état douloureux. Enfin, relevant la tête, et attachant sur son ami de longs regards mélancoliques: «Croyez-vous, cher Max, dit-elle d'une voix altérée, qu'il y ait un Dieu?» Destroy l'examina avec étonnement. «Oui, fit-il, je le crois. --Et après la mort, pensez-vous qu'il y ait quelque chose?» L'étonnement de Max devenait de la stupeur. «Je ne saurais concevoir, dit-il, comment périrait l'âme d'un corps qui ne doit subir qu'une transformation. --Ainsi, il se pourrait qu'il y eût des châtiments?» La question était embarrassante; en trois mots, Rosalie en disait plus qu'il n'en faut pour déconcerter mille sages personnes qui ne sont point pénétrées de la science péremptoire des théologiens. Destroy balança à répondre. De l'air d'un homme que la crainte des sarcasmes intimide: «Je crois, dit-il enfin, qu'il est des lois morales comme il en est de physiques; et, de même que, si ces dernières étaient troublées, il en résulterait infailliblement un désastre, je suis convaincu qu'on ne peut enfreindre les autres sans qu'il s'ensuive, dans le monde de l'esprit, un malaise qui, pour cesser, exige une expiation. --Mais enfin cette expiation est-elle individuelle? dit Rosalie de plus en plus inquiète. --En même temps qu'elle est individuelle, repartit Max, tous les hommes en souffrent à un degré quelconque. Rivés à la même planète, englobés dans la même atmosphère, quoi que nous fassions, notre solidarité en toutes choses est permanente et fatale, dans les joies comme dans les douleurs, dans les bonnes actions comme dans les mauvaises. --Tout cela ne me dit pas ce que je voudrais savoir, fit Rosalie avec une sorte d'impatience. Moi, par exemple, en supposant que j'aie commis de grandes fautes, souffrirai-je après ma mort? --Est-il donc si ridicule de penser, répliqua Destroy, qu'au cas où la somme de vos douleurs ne sera pas adéquate à celle de vos péchés, vous rajeunirez dans la mort pour continuer l'expiation? --Qu'importe! dit précipitamment Rosalie, si je perds le souvenir de ma vie antérieure. --En souffrirez-vous moins pour ignorer la raison de votre supplice? dit Max. Au reste, reprit-il, dans l'existence qui embrasse ses crimes, il est au moins douteux que l'homme ne subisse pas en partie son châtiment. Admettez seulement qu'il ait une famille, la seule pensée de transmettre à ses enfants un héritage de malheur n'est-elle pas suffisamment effroyable? --Hélas! hélas!» fit Rosalie qui se cacha la tête dans ses mains et éclata en sanglots. Destroy, bien que tout cela lui parût singulièrement étrange, ne voulut voir dans cette explosion de chagrin que l'effet de scrupules outrés. Peu après, Clément revint de son bureau. Accoutumé de longue date à voir les sombres tristesses de sa femme, il ne prit pas même garde à la trace de ses larmes récentes. Au surplus, il était préoccupé. D'un ton sarcastique et en termes injurieux, il déclara qu'il communiait le lendemain et conseilla à sa femme, puisque aussi bien sa faiblesse la dispensait de cette _ignoble comédie_, de se confesser au moins plus souvent qu'elle ne faisait. Rosalie, pour la première fois peut-être, ne cacha point son affliction de l'entendre parler avec cette irrévérence. «Quoi? qu'est-ce? fit Clément avec une colère hautaine. Les lieux communs de l'abbé auraient-ils fait impression sur toi?... N'oublie pas, ajouta-il avec une énergie effrayante, que je ne veux même pas de l'ombre d'un tiers ou d'une pensée entre nous deux! Plutôt que d'être à la merci d'un prêtre, je préférerais subir le dernier supplice!» Max penchait la tête d'un air soucieux. «Serais-tu jaloux d'un vieillard?» demanda Rosalie en s'efforçant de sourire. Loin de protester contre cette façon d'interpréter sa colère, Clément se calma tout à coup et changea brusquement de conversation. Il était rare qu'un jour s'écoulât sans être marqué par quelque incident nouveau. Ainsi, dans la même semaine, Destroy se trouvant auprès de Mme Thillard, légèrement indisposée: «Il paraît, lui dit celle-ci, que votre M. Clément a été jadis commis dans notre maison? --Comment l'avez-vous appris? demanda Max curieusement. --Par Frédéric, dit Mme Thillard, qui est allé prévenir Mme Rosalie de mon indisposition....» Elle ajouta que le vieillard avait rapporté les plus pénibles impressions de cette visite. Clément, troublé d'abord en l'apercevant, s'était bientôt montré envers lui aussi expansif qu'il venait d'être réservé. Il ne s'était pas borné à lui faire voir son appartement, il avait encore prétendu lui raconter son histoire jusque dans les plus minimes détails, et l'avait obligé d'examiner ses livres, sous le prétexte de lui demander s'ils étaient bien tenus. Frédéric avait été d'autant plus frappé de ce dernier souci, que lesdits livres annonçaient un comptable de premier ordre. En dépit de son aisance, de sa vie laborieuse et de sa dévotion, Clément avec sa figure ravagée, ses yeux hagards, ses manières ambiguës, n'avait inspiré au vieillard ni confiance ni sympathie. Celui-ci allait jusqu'à s'affliger, sans trop savoir pourquoi, il est vrai, des relations de Mme Thillard avec ce _sinistre personnage_. «Pour ma part, continua Mme Thillard, je suis désolée de n'avoir pas su le fait plus tôt. Sans fausse fierté, j'eusse probablement refusé d'aller dans cette maison, et j'eusse sagement fait. Il faut bien vous le dire, si Mme Rosalie m'inspire de la compassion, j'ai à l'endroit de son mari des sentiments analogues à ceux de mon vieux Frédéric: il me cause une répugnance que je ne puis réussir à surmonter.» Le lendemain même de ce jour, Destroy alla chez Clément, qui le reçut avec humeur. «Es-tu fou? s'écria-t-il. Comment! tu vas t'amuser à catéchiser Rosalie! A quoi penses-tu? Qu'avais-tu besoin de lui dire qu'il y a un Dieu, une vie éternelle, des châtiments, et le reste? --J'ai répondu à ses questions, dit Max, voilà tout. --Il fallait alors lui répondre, dit Clément avec énergie, qu'il n'est de Dieu que pour les idiots, que la mort c'est le néant, que les châtiments et les récompenses sont des inventions saugrenues de l'homme. --A cause de quoi? fit Max interdit. --Tu ne veux pas, j'imagine, apporter le trouble dans mon ménage! répliqua Clément d'un trait. Voilà maintenant que Rosalie ne me laisse de repos ni jour ni nuit, et me fatigue de tous ces rabâchages.... J'attends de toi un service. --Quel est-il? --Il faut que tu défasses ton ouvrage; que, par insinuations, tu étouffes, dans l'esprit de ma femme, la mauvaise graine que tu y as semée. --Je ne puis faire cela, dit Max fermement. --Ainsi donc, s'écria Clément furieux, il faut, parce que cela te plaît, que je souffre, moi, que je sois crucifié pour des opinions sur lesquelles je crache! --Je te promets seulement, repartit Destroy, d'éluder les questions de Rosalie, s'il arrive qu'elle me questionne de nouveau là-dessus. --Eh bien, d'accord, dit Clément. Tu souffriras en outre, sans souffler, que je la raille devant toi de ses sottes visions.» Ils parlèrent ensuite du vieux Frédéric. «Que fait-il? demanda Clément. Il est donc au service de ton amie? --Ah! fit Destroy avec enthousiasme, ce vieillard est réellement admirable! Quarante-cinq de ses années, il en a soixante, ont été comblées par le travail. La perte totale de ses économies, à la mort de son patron, ne lui a pas arraché une plainte. Il ne s'est préoccupé que de Mme Ducornet et de sa fille. Il les a contraintes d'accepter ses services et s'en est constitué le serviteur presque de force. Il se tient toute la journée à la disposition de Mme Thillard. Non content de cela, il emploie les deux tiers peut-être de ce qu'il gagne le soir à tenir des livres, au soulagement des deux femmes. --C'est un vieil imbécile!» fit sur-le-champ Clément d'un air de dédain suprême. IX. A la campagne. Il y avait environ quatre mois que Rosalie n'avait vu son enfant; elle en parlait sans cesse, elle se mourait de l'envie de l'embrasser. Dans ce désir, chaque jour plus vif, elle puisa passagèrement quelques forces. Il fut convenu, un samedi soir, entre elle, son mari et Max, que le lendemain ils iraient tous trois à Saint-Germain. A en juger par les dispositions de la pauvre femme, au départ, il eût été difficile d'augurer mal du voyage. Le contentement agissait sur Rosalie au point de ramener sur sa figure des apparences de santé. La rapidité du convoi, le grand air, les panoramas pleins de soleil qui défilaient sous ses yeux, accumulaient en elle impression sur impression et la plongeaient dans le ravissement. Le sang colorait ses joues pâles; ses yeux brillaient de plaisir et éclairaient tout son visage; elle semblait décidément renaître. Son mari épiait les progrès de cette transformation d'un air d'intérêt non équivoque et en marquait une vive joie, ce qu'il faisait, comme toujours, au moyen de plaisanteries d'un goût contestable. Destroy, de son côté, observait ces détails avec plaisir et y voyait les présages, pour Clément et sa femme, d'une journée exceptionnellement calme et heureuse. Chose surprenante, qui troubla profondément Destroy, ce qui, dans sa pensée, devait compléter le bonheur de ses amis et l'étendre, y mit brusquement un terme. Tout en Rosalie s'effaça d'abord devant l'amour maternel. A peine eut-elle passé le seuil du domicile de la nourrice, que, courant au berceau de son fils, elle saisit l'enfant dans ses bras et le couvrit de caresses et de larmes. Elle l'envisagea ensuite avec une curiosité fébrile, comme pour juger de sa mine et de sa croissance. Le jour de la fenêtre tombait en plein sur l'enfant. L'examen auquel se livrait la mère produisit instantanément sur elle l'effet d'une catastrophe. Elle redevint pâle; son oeil s'ouvrit outre mesure; la consternation, puis l'épouvante, se répandirent sur son visage. Clément, lui aussi, perdait soudainement sa gaieté. Il regardait cette scène, le front plissé, les sourcils joints, l'air morne et plein d'inquiétude. Max comprenait d'autant moins ce qu'il voyait, que l'enfant, qui pouvait avoir quinze mois, outre qu'il était d'une beauté remarquable, paraissait, pour son âge, doué d'une force peu commune. Il avait les joues et les lèvres roses, de grands yeux noirs, des sourcils arqués qui semblaient dessinés avec un pinceau, et, par-dessus cela, d'épais cheveux bruns, soyeux et bouclés, qui rehaussaient encore la blancheur éclatante de son teint. «Regarde!» fît tout à coup Rosalie d'une voix éteinte en présentant l'enfant à son mari. Clément le prit dans ses bras et considéra attentivement ses traits. Il le rendit presque aussitôt à la mère avec des marques de doute et de terreur. «Ton obstination n'est pas raisonnable, balbutia-t-il en détournant la tête. Je te jure que tu te trompes.» Et il se mit à mesurer la chambre à grands pas. «Il est bien mignon, disait la nourrice avec un attendrissement affecté. On en fait ce qu'on veut. S'il ne rit jamais, il ne pleure pas non plus. Quand il a ce qu'il lui faut, il ne bouge pas plus qu'un terme; on dirait qu'il réfléchit.» L'enfant, pendant ce temps-là, regardait alternativement son père et sa mère d'un air glacial et ajoutait ainsi à leurs angoisses. Clément parut incapable de supporter plus longtemps le poids du regard de son fils. «Voyons, la mère, dit-il d'un ton impérieux à la nourrice, prenez l'enfant, tandis que nous irons faire un tour dans la forêt.» Rosalie adressa à son mari un regard rempli de mélancolie et de découragement. «Bah! fit Clément en haussant les épaules. Sortons!...» Durant la promenade, Clément, en apparence maître de lui-même, essaya plusieurs fois de rompre un silence pénible; mais ni Rosalie, plongée dans une invincible prostration, ni Max, sous l'empire d'impressions puissantes, ne le secondèrent. Ce n'était plus seulement l'étonnante pantomime de Clément et de sa femme, à la vue de l'enfant, qui troublait Destroy; à cela se joignaient, pour le bouleverser, les remarques que lui avait suggérées l'observation attentive de ce même enfant. Au fond de son souvenir gisait une physionomie identique à celle du fils de Rosalie. Où l'avait-il vue? C'est ce qu'il ne pouvait se rappeler. Puis, cet enfant ne ressemblait nullement ni à son père ni à sa mère. Il n'avait pas seulement une chevelure d'un noir de jais, quand Clément et Rosalie avaient des cheveux qui tiraient sur le blond, il avait encore des traits qui leur étaient totalement étrangers. Outre cela, ce qui frappait bien davantage, sa jolie figure n'annonçait ni sensibilité, ni intelligence; elle conservait, même sous les plus tendres caresses, l'impassibilité de l'idiotisme. Les agaceries de sa nourrice n'étaient pas parvenues à le faire sourire; ses lèvres étaient restées closes comme son coeur semblait muet. Il s'était borné à examiner opiniâtrement son père et sa mère avec une indifférence stupide. Destroy, qui aimait beaucoup les enfants, avait ressenti insensiblement une telle froideur à l'examen de celui-ci, qu'il n'avait pas même songé à l'embrasser. Vingt sensations l'avaient assailli graduellement, et sa curiosité, un moment assoupie, au sujet du mystère qui pesait sur l'existence de Clément, s'était réveillée avec une intensité nouvelle. Après avoir dîné dans une guinguette, ils retournèrent chez la nourrice. L'enfant dormait. Clément ne voulut pas qu'on le réveillât. La mère se contenta de le baiser au front et de le mouiller silencieusement de larmes. Clément oublia de le caresser, tant il avait hâte de quitter cet intérieur. En gagnant la voiture, Max l'entendit qui disait à Rosalie: «Pourquoi te faire tant de mal? Avec le temps, il changera sûrement de visage. Je ne vois d'ailleurs dans cette ressemblance que l'effet d'un hasard comme il y en a tant.» Rosalie secoua douloureusement la tête. Cette journée qui, au départ, promettait d'être si joyeuse, s'assombrit tout à coup, comme on l'a vu, puis se termina d'une façon lugubre. Fatiguée par le voyage, déçue dans son amour de mère, sous le poids de lourdes et cruelles pensées, Rosalie fut à peine de retour dans sa maison qu'elle eut des spasmes, suivis d'un long évanouissement. Il en fut de sa nouvelle convalescence, qu'un moment on avait pu croire sérieuse, comme des autres; ses anciennes faiblesses la reprirent; les instants de répit que, de temps à autre, lui laissa encore son mal, furent plus que jamais illusoires; son état maladif empira chaque jour plus ostensiblement. X. Soirée musicale. Clément donna une grande soirée, sans troubler l'ordre de ses soirées habituelles. Depuis plusieurs années, Rodolphe, jetant sa gourme, comme on dit, racontait en style de précieuses, au bas d'un petit journal, les menus détails de sa vie intime. Dans ces feuilletons, Rodolphe, qu'on eût pu surnommer le _Bas-de-Cuir_ de la pièce de cent sous, tant il passait de temps et dépensait d'adresse à la chasse de ce gibier métallique, s'adjugeait le privilège de s'y moquer de lui-même et des autres avec infiniment de grâce et d'esprit. Il y avait fête chez bien des gens le jour où le nom de Rodolphe rayonnait à l'un des angles du petit journal. Cependant, un dramaturge, fort habile, quoique jeune, avait eu l'idée, à l'instigation d'un tiers, de compiler les feuilletons de Rodolphe, d'en trier les plus amusants personnages, d'en extraire les dialogues, d'en pressurer l'esprit, et d'infuser le tout dans les cinq actes d'une intrigue plus ou moins attachante. Cette sorte de bouillabaisse dramatique venait d'avoir un éclatant succès. C'était en l'honneur de cet événement que Clément organisait une fête à laquelle il conviait autant de personnes que son salon, agrandi de sa salle à manger et du cabinet où il travaillait, pouvait en contenir. Au moment où Destroy arriva, la réunion était déjà nombreuse. Il présenta à Clément deux ou trois musiciens de ses amis, entre autres un pianiste dont les improvisations pleines de mérite et quelques morceaux gravés promettaient un compositeur. Max fut soudainement frappé de surprise. Levant les yeux sur un groupe, il venait d'apercevoir de Villiers lui-même, causant avec Rosalie et lui faisant sa cour avec empressement. Pour le distraire des pensées pénibles qui l'inquiétèrent en cette occasion, il ne fallait pas moins que le plaisir de regarder Mme Thillard, auprès de qui se tenaient Mme Ducornet et le vieux Frédéric, et la curiosité de passer en revue la physionomie des invités. Près de la cheminée, accolé au marbre, se tenait M. Durosoir, le juge d'instruction. Invariablement habillé de noir et en cravate blanche, il avait reçu le surnom de _Spectre_, sans doute à cause de sa grande maigreur, de son teint jaune, de son petit oeil gris invisible, de ses airs mystiques et de sa voix sépulcrale. Quoique parlant avec lenteur et s'arrêtant quelquefois au milieu d'une phrase, comme s'il eût été bègue, ce qui provenait d'une certaine difficulté d'élocution, toujours est-il qu'il savait intéresser et émouvoir, notamment dès qu'il daignait entrer dans le détail des instructions qu'il avait faites. Il causait alors avec un poète chez lequel une aptitude décidée pour les spéculations les plus ardues n'excluait pas une poésie solide, chaude, colorée, essentiellement originale et humaine. Destroy compta encore quelques artistes et gens de lettres, et plusieurs femmes qu'il voyait pour la première fois. Au reste, la porte du salon ne discontinuait pas de s'ouvrir et d'encadrer de nouvelles figures. Le héros de la fête n'avait pas encore paru. Une rumeur l'annonça. Il vint en compagnie d'une dame, laquelle, malgré la blancheur de sa peau et ses traits réguliers, rappelait bien plutôt une belle écaillère que ce que l'imagination entrevoit sous le titre de duchesse. Elle pouvait d'ailleurs avoir trente-cinq ans. Elle était de la famille des tours par l'opulence de ses formes. Sa robe décolletée, en velours grenat d'une fraîcheur contestable, devait avoir servi à bien des _Marguerites de Bourgogne_ avant de tirer l'oeil des chalands du Temple. Elle avait aux oreilles, au cou, à la ceinture, aux poignets, au moins deux livres pesant de bijoux en chrysocale ou en pierres fausses. A ses cheveux bruns, dont les myriades de vrilles pendillaient de chaque côté des tempes, étaient artistement mêlés à la fois un double cordon de perles, un léger feuillage, une grappe de raisins blonds, des roses naines, des cerises et une tulipe panachée de blanc et de violet, dite veuve, de telle sorte que sa tête ressemblait à un verger en miniature. Il faut croire que Clément avait ouï parler des locutions peu académiques à l'usage de cette grosse personne, car il ne l'eut pas plutôt aperçue, qu'il courut au-devant de Rodolphe d'un air effrayé et lui dit précipitamment à voix basse, du ton de la menace: «Perds-tu la tête de m'amener cette créature? Je te déclare que je ne souffrirai pas la plus légère inconvenance, et que si elle a le malheur d'ouvrir la bouche, j'affirmerai aux gens curieux de la connaître, que tu es marié avec elle.» Rodolphe se le tint pour dit. Il rejoignit sa dame, la prit par la main, la présenta à Rosalie, la conduisit ensuite à un fauteuil et s'assit à côté d'elle. «Douce amie,» lui dit-il à l'oreille, mais assez haut pour que Max entendît, «je suis jaloux plus qu'un tigre du Bengale, jaloux à faire comme Othello pour un simple regard. Daignez donc tirer le verrou sur vos lèvres, et conserver pour moi tous les trésors de votre conversation. Si quelque renard, affriolé par les raisins de votre tête, venait à rôder aux alentours, gardez-vous bien d'imiter le corbeau et d'ouvrir votre joli bec, sinon je vous répudie comme une Messaline, si je ne vous étouffe comme une Desdémona.» La reine de théâtre sourit, regarda Rodolphe en coulisse et agita sa tête, qui rendit un son comparable à celui de feuilles sèches secouées par un vent d'automne. Là-dessus, Rodolphe, un peu rassuré, se leva, pirouetta sur ses talons, et dit à Max: «Décidément, Clément vise au prix Montyon ou veut être couronné rosière.» Rosalie, au milieu de l'affluence de personnes qui s'empressaient autour d'elle, avait le visage riant et semblait heureuse. Sous une robe en satin bleu clair, garnie de dentelles aux épaules, au corsage, aux manches et à la jupe, à cause de sa pâleur maladive, de son oeil voilé, de ses lèvres blanches, elle faisait songer aux peintures ascétiques de Lesueur. A côté d'elle brillait l'or de la reliure d'un album magnifique, vierge encore du crayon et de la plume. Son mari, qui n'avait rien tant à coeur que de la distraire, le lui avait offert le matin même, en l'invitant à profiter de la soirée pour le faire couvrir d'_illustrations_. Rodolphe, le premier dont naturellement. elle mit l'obligeance à l'épreuve, s'exécuta de bonne grâce et écrivit sur l'un des feuillets ce passage, destiné sans doute à l'une de ses prochaines nouvelles: Cette pure colombe s'est laissé fasciner par le regard vainqueur d'un farouche milan avec qui elle plane dans les régions bleues d'un platonisme transcendant. La complaisance de Rodolphe porta bonheur à l'album, qu'on se passa de main en main, et qui, en moins d'une heure, s'enrichit de toutes sortes d'autographes. M. Durosoir, encore sous l'influence d'une discussion fort vive sur les romans, mit son nom à la suite de cette pensée, ou mieux de cette boutade: Les romanciers sont des brouillons qui tendent incessamment à déplacer l'axe de toutes choses. Deux ou trois feuillets plus loin s'épanouissait cette opinion d'un critique à qui Clément avait fait voir l'ébauche sur panneau d'une _Résurrection_ qu'on attribuait à Jouvenet: On pourrait dire de Jouvenet qu'il peint au courant du pinceau, comme on dit d'un calligraphe qu'il a une belle écriture courante. Après un autographe musical du pianiste, consistant en un canon à trois voix, qui, lu à rebours, produisait un deuxième morceau parfaitement régulier, le poëte, dont il a été parlé, transcrivit ce sonnet de mémoire: Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire, Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri, A la Très-Belle, à la Très-Bonne, à la Très-Chère, Dont le regard divin t'a soudain refleuri? Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges; Rien ne vaut la douceur de son autorité; Sa chair spirituelle a le parfum des anges, Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté. Que ce soit dans la nuit et dans la solitude, Que ce soit dans la rue et dans la multitude, Son Fantôme en dansant marche comme un flambeau; Parfois il parle et dit: Je suis belle et j'ordonne Que pour l'amour de Moi vous n'aimiez que le Beau, Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. Finalement, Rosalie n'eut qu'à se louer de la bienveillance avec laquelle poëtes, peintres, musiciens, etc., alternèrent sur son album la prose, les vers, les croquis et les spécimens de calligraphie musicale. Pendant ce temps-là, Rodolphe, sautillant, communiquait sa gaieté aux personnes les plus graves. Ayant avisé un confrère capable de lui donner la réplique, il convertissait sa langue en raquette et jouait au volant avec des mots et des concetti. Il adressait en outre des madrigaux à toutes les femmes, notamment à la dame aux raisins dorés, qui buvait, mangeait, riait, branlait la tête, mais ne soufflait mot. De temps à autre on cessait de causer pour entendre soit un quatuor, soit un trio, soit une sonate pour piano, violoncelle ou violon, soit un morceau de chant. Le pianiste, à son tour, avec cette bonne grâce et cette discrétion que ne connaissent point les plates médiocrités, qui finissent par ne plus finir après s'être laissé implorer comme des demi-dieux, se mit au piano sans se faire prier, et joua, à la demande d'un groupe, quelques-unes des _Romances sans paroles_ de Mendelssohn. M. Durosoir, dont on se plaisait à provoquer les souvenirs, s'interrompit et prêta l'oreille à ces suaves et nébuleuses compositions. Aux prises avec une mélancolie croissante, Max, auprès de qui Clément était venu s'asseoir, s'absorbait de plus en plus dans la contemplation de Mme Thillard, dont la splendide beauté empruntait un nouvel éclat à la profusion des lumières et à l'atmosphère musicale qui l'enveloppait. Il semblait que Destroy connut l'envie et qu'il souffrît de n'avoir point à mettre aux pieds de cette femme adorable une gloire analogue à celle de son ami Rodolphe. Animé d'une joie amère et méchante, Clément, qui, selon l'ordinaire des gens systématiquement corrompus, prétendait aux propriétés des maladies contagieuses, ne perdait pas une si belle occasion de distiller sa philosophie méphistophélique. Il voulait voir, dans le spectacle qu'il avait sous les yeux, une preuve éclatante de ses théories. D'un air et d'un accent où se révélaient ses sentiments odieux, il passait la revue des convives et imaginait, la chose la plus vaine, que les misères et les joies étaient réparties sur la tête de chacun d'eux à tort et à travers, avec la plus parfaite injustice. Il en vint à Rodolphe, dont rien, à ses yeux, ne justifiait la bonne aventure; puis _à cette grosse bourgeoise_, informe et sans esprit, mère de famille, qui, dans l'oubli _de ce qu'on appelle ses devoirs_, trouvait mille caresses pour son imbécile vanité. «Te paraîtrait-elle digne d'envie? interrompit Destroy avec impatience. --En attendant, répliqua Clément aussitôt, les hautes qualités de ta Mme Thillard n'ont déterminé que son martyre!...» Max haussa dédaigneusement les épaules. «Faut-il donc, continua Clément blessé au vif, que je te parle encore de Rosalie et de moi?... Rappelle-toi ce que je t'ai dit: J'aurai de l'argent et je deviendrai un personnage. Me suis-je trompé? J'ai l'estime, voire l'amitié d'hommes considérables; des magistrats et des prêtres fréquentent dans ma maison; j'ai des amis et des flatteurs à n'en savoir que faire. Je deviens estimable aux yeux mêmes de ton ami de Villiers, lequel, entraîné par le courant, ne dédaigne plus de venir chez moi. Je pourrais mener ma femme dans les plus respectables familles avec la certitude de l'y voir bien accueillie. Cependant, pauvre Max, au point de vue de vous autres gens honnêtes, je ne sais pas vraiment s'il est au monde deux créatures plus viles que nous. Le mystère et l'hypocrisie sont nos seuls talismans. Avec l'horrible fait que j'ai sur la langue, je produirais ici plus d'épouvante que ne ferait l'éboulement d'un plafond....» Il se rapprocha de Destroy et poursuivit d'une voix plus basse: «Rosalie n'a pas toujours été timorée comme tu la vois actuellement. Profitant de sa nature de cire, je l'avais pétrie et moulée exactement sur moi. Un moment, je l'ai connue avec une incrédulité plus robuste que la mienne, et capable de me prouver qu'en fait de mal je n'étais qu'un enfant. Il faut remonter à l'époque où j'allais être contraint d'entrer chez Thillard-Ducornet. Nous demeurions alors dans un hôtel misérable de la rue de Bucy. Objet de dégoût et de réprobation, le corps brisé par des courses stériles, j'avais, en pure perte, rempli vingt lettres de récits navrants et de prières. De mon imagination, pressurée dans tous les sens, je ne parvenais plus à extraire même l'apparence d'un expédient. Grelottant de froid et mourant de faim, Rosalie et moi nous nous regardions avec désespoir. Tout à coup surgit simultanément en nous l'idée d'une ressource infernale qui, à cette heure encore, me cause un frisson mortel. Je ne prends pas plaisir à te scandaliser. En présence de ce que nous paraissons, je ne songe qu'à te faire voir ce que nous sommes. Par ma fuite, Rosalie eut ses coudés franches.... Qu'ajouterais-je de plus? A ta pâleur, je vois que tu comprends. Nous mangeâmes ce soir-là, mais seulement ce soir-là! Il en résulta pour nous un supplice, des inquiétudes tellement intolérables, que, tout en étant d'accord sur ce point, qu'il n'est de malhonnête et d'infâme que la misère, nous dûmes aussitôt renoncer à cet exécrable commerce...» Max, la tête penchée, dans une immobilité de pierre, étouffait et suait de terreur. Ce qu'il venait d'entendre était en même temps pour lui un trait de lumière. Il était enfin convaincu de connaître la source des remords qui empoisonnaient l'existence de Rosalie et en faisaient une agonie permanente, et il se sentait pris d'une incommensurable pitié pour cette malheureuse qui, au moins, avait conscience d'une dégradation que son mari confessait avec une aussi révoltante impudence. XI. Étrange intermède. Cependant, dans le salon, il se produisait peu à peu un silence motivé qui contraignait décidément Clément à se taire. Bien des éclaircies se remarquaient déjà parmi les invités: Rodolphe et sa dame, de Villiers et nombre d'autres avaient disparu; si bien que la foule de tout à l'heure se réduisait actuellement à environ une vingtaine de personnes. Le pianiste, pour avoir fermé le cahier des _Romances sans paroles_, n'en restait pas moins au piano, sur lequel il préludait. Son auditoire était allé grossir celui qui faisait cercle autour du juge d'instruction. La voix de celui-ci, lente et grave, s'élevait graduellement en raison même du bruit décroissant des conversations particulières et dominait à la fin jusqu'aux plus légers chuchotements. Elle parvenait ainsi jusqu'aux oreilles du pianiste, lequel, étouffant les cordes avec les sourdines et s'effaçant sans y songer dans une harmonie nuageuse, prêtait une attention croissante au récit de M. Durosoir. «On vante beaucoup trop, selon moi, disait le magistrat, l'habileté de nous autres juges d'instruction et celles des agents placés sous nos ordres. Réduits à nos seules forces, nous serions bien souvent dans l'impuissance de réunir les éléments nécessaires au prononcé d'une condamnation. Quoi qu'on dise de la maladresse incurable des criminels, je vous jure qu'il s'en rencontre qui mettraient en défaut même des esprits bien autrement perspicaces que ne le sont les nôtres. Il y a tel de ces gens-là qui a quelquefois du génie en son genre....» Ce début frappa Clément de stupeur. Il tressaillit comme l'homme qu'on tire brusquement d'un demi-sommeil, et fixa sur le juge des yeux remplis d'anxiété. «Ma longue carrière et mon expérience me permettent d'affirmer, continua M. Durosoir, que malgré une police exemplaire, bien des crimes resteraient impunis, n'était, il faut lâcher le grand mot, l'intervention des hasards providentiels. Entre des preuves multipliés de ce que j'avance, je choisirai un fait curieux, tout récent....» Ce n'est pas à dire que M. Durosoir prétendît à des succès de beau diseur; c'était même à son insu que tant d'oreilles l'écoutaient. Une fois engagé dans son récit, la difficulté de rappeler ses souvenirs, d'enchaîner ses idées et de trouver ses expressions, lui donnait un travail qui l'absorbait complètement et lui ôtait jusqu'à la faculté de percevoir ce qui se passait autour de lui. Il semblait que ce fût tout simplement un greffier devant la cour, récitant de mémoire un acte d'accusation. Voici: «Le locataire d'une grande maison, sombre, misérable, du douzième arrondissement, vieillard de soixante et quinze ans, du nom de Lequesne, n'avait pas été vu de ses voisins depuis plusieurs jours. Accompagné d'agents et d'un serrurier, le commissaire de police dudit arrondissement se rendit sur les lieux et procéda à une enquête. La serrure fut forcée. On trouva en entrant la clef à terre, près de la porte. A la vue d'un cadavre déjà en décomposition, de deux réchauds éteints, on fut convaincu sur-le-champ que Lequesne s'était suicidé. Ce qui ajouta à cette conviction fut que, dans la chambre, tout témoignait d'un horrible dénûment. Il n'y avait au reste qu'une opinion sur ce vieillard. Inscrit au bureau de bienfaisance, vivant d'aumônes au su et au vu de tout le monde, d'un extérieur sordide, d'un caractère défiant et taciturne, il n'inspirait pas le moindre intérêt. Sa famille, s'il en avait une, n'était pas connue. On le transporta à la Morgue; personne ne vint l'y réclamer; il n'en fut pas autrement question....» Clément voulut évidemment empêcher M. Durosoir d'aller plus loin. De l'air d'un homme qui n'a pas la tête saine, il se leva tout d'une pièce, marcha rapidement et bruyamment au travers de ses convives, au risque d'en heurter quelques-uns, demanda un verre d'eau à haute voix, d'un ton brusque, puis se tourna vers le pianiste et le pria de jouer quelque chose; mais il ne causa que de la surprise et ne troubla que momentanément l'attention qu'on prêtait au conteur. Fasciné, en quelque sorte, par les regards qui semblaient lui demander compte de son tapage, il courba la tête, et revint soucieux, consterné, s'asseoir auprès de son ami, tandis que l'imperturbable juge reprenait: «Deux années plus tard, une femme plus que sexagénaire, demeurant rue Saint-Jacques, et bien connue aux alentours sous le nom de _mère Durand_, était étranglée et volée, à trois heures de l'après-midi, dans une chambre qui n'était séparée que par une cloison d'une boutique où l'on venait manger à toute heure du jour. «La vitrine de la rue n'avait point de rideaux; du dehors, on voyait le comptoir à gauche, les fourneaux à droite; plus loin se dressaient les tables. Sur le feu des fourneaux, les marmites exhalaient leurs odeurs habituelles; des clients attendaient la maîtresse du logis et s'impatientaient de ne pas la voir. Las d'appeler et de frapper les verres de leurs couteaux, deux d'entre eux allèrent questionner l'épicier voisin sur l'absence prolongée de l'hôtesse. L'épicier présuma que la vieille femme avait été prise d'une indisposition subite dans sa chambre du fond. Plus hardi que les ouvriers, il pénétra dans cette chambre et y trouva effectivement la pauvre vieille renversée à terre et ne donnant plus aucun signe de vie. A l'une de ses mains pendait un trousseau de clefs, de l'autre elle serrait une pièce de vingt francs, et la direction de son corps indiquait qu'au moment de sa chute elle se disposait à ouvrir son armoire. Pendant qu'un autre voisin, pâtissier de son état, se chargeait d'éteindre les fourneaux, on courut chercher un médecin. Il en vint deux successivement. Le premier jeta un coup d'oeil hâtif sur le cadavre et déclara aussitôt qu'elle était morte d'apoplexie foudroyante; mais l'autre, moins pressé ou plus consciencieux, à la suite d'un examen attentif, constata à la figure et à la gorge des traces de violence, et affirma que cette vieille femme avait péri par la strangulation. Une instruction suivit....» Le magistrat, à cet endroit, fit une pause pour reprendre haleine. Il s'établit un silence à faire supposer qu'un cauchemar oppressait toutes les poitrines. On put du moins mesurer la vivacité de l'intérêt et de l'impression que causait M. Durosoir. «Mille francs, poursuivit-il, avaient disparu de l'armoire de la vieille femme. Un sarrau en toile bleue, trouvé sur le théâtre du crime, témoignait du passage de l'assassin et du voleur. Les deux voisins, l'épicier et le pâtissier, mandés au parquet, donnèrent le signalement d'un individu aux allures suspectes, qui, dans l'établissement, à l'heure où l'on découvrait le cadavre, élevait la voix et demandait d'un ton brutal _si on ne lui donnerait pas bientôt à manger_. Les témoins, à qui cet homme était inconnu, avaient tous deux été frappés de la dureté de ses traits et de son accoutrement. Sa casquette en velours jaunâtre, à côtes, sa veste en drap roux, son pantalon à raies, étaient encore devant leurs yeux. Ce signalement fut transmis aux agents de la police de sûreté, qui, sans perdre un instant, se mirent en campagne. «Disséminés dans les cabarets du voisinage, ils ne tardaient pas à mettre la main sur un individu exactement semblable à celui qu'on leur avait signalé. Les témoins, avec qui il fut confronté, crurent en effet le reconnaître, mais non sans faire quelques réserves. Il marqua au reste une extrême surprise, se défendit énergiquement du crime dont on le soupçonnait, et se montra parfaitement rassuré sur les suites de l'affaire. Toutes ses réponses furent précises, catégoriques. Il s'appelait Bannes, il était marié, il travaillait chez un corroyeur, demeurait rue des Noyers. Une descente eut lieu dans son domicile. Tout y respirait l'aisance. On n'y trouva de suspect qu'une somme de quatre cents et quelques francs cachée sous le linge d'un tiroir. La femme, d'abord émue de ces perquisitions, répondit toutefois sans balancer que cet argent représentait leurs économies. Bannes fit une réponse identique. En même temps que des agents, répandus dans les environs, prenaient des renseignements sur les deux époux, le patron de Bannes était questionné, et l'on apprenait, d'une part, que ceux-ci vivaient dans l'abondance, qu'ils ne se refusaient rien, payaient tout comptant; de l'autre, que Bannes travaillait tout au plus quatre jours par semaine et gagnait au maximum quatre fr. par jour. Il était donc au moins surprenant qu'il eût réalisé d'aussi grosses économies. Après cela, on ne pouvait pas non plus augurer de son passé par le présent, et conclure, de ce qu'il travaillait peu aujourd'hui, qu'il n'eût pas jadis travaillé beaucoup. D'ailleurs, le témoignage des témoins, relatif à l'identité du personnage était plus que jamais indécis. Finalement, Bannes prouva un alibi et fut relâché....» Max, dont les regards ne discontinuaient pas d'aller de Clément à Rosalie, les voyait actuellement suivre, avec une tension d'esprit excessive, ces détails de cour d'assises, qui produisaient, notamment sur Rosalie, des impressions poignantes qu'elle essayait vainement de dominer. L'inquiétude, la douleur, l'épouvante, devenaient à chaque instant plus visibles sur son visage. «Il arrive fréquemment en justice, ajouta M. Durosoir, qu'un homme est renvoyé d'une accusation sans que pour cela il soit absolument innocenté à nos yeux. Attendu que Bannes ne m'avait nullement satisfait sur l'origine de sa petite fortune, j'étais bien décidé à ne pas le perdre tout de suite de vue. J'usai d'un procédé bien simple. Pendant plusieurs mois, sans qu'il s'en doutât, je fis tenir un journal exact, quotidien, de l'emploi de ses journées, de ses heures de travail et de ses dépenses. Quand, vérification faite de son actif et de son passif, il fut raisonnable de croire à l'épuisement de ses ressources, je tombai chez lui à l'improviste. «J'eus quelque peine à cacher mon étonnement à la découverte, dans le même meuble, dans le même tiroir, à la même place, d'une somme plus élevée que la première de deux ou trois pièces d'or. Les époux, cette fois encore, me répondirent: _Ce sont nos économies_. Mais séance tenante, mon procès-verbal à la main, je les fis pâlir tous les deux avec mes calculs: «Bannes avait travaillé tant d'heures, touché tant et dépensé beaucoup plus qu'il n'avait gagné; donc, rigoureusement, à moins que deux et deux ne fissent plus quatre, non-seulement ils ne devaient pas avoir d'économies, mais il fallait encore forcément qu'ils eussent des dettes.» La femme ne sut que répondre, tandis que son mari, plus ingénieux, prétendit bientôt être rentré dans des fonds prêtés. A qui? A un camarade. Son nom? Il en inventa un. Où est-il? En voyage. C'était dérisoire. Cependant, je savais aussi que dans le temps qu'on l'avait surveillé, mon homme n'avait non plus commis aucun méfait. Partant de là, ou la logique n'était plus la logique, ou, sans chercher plus loin, Bannes, dans la chambre même où je me trouvais, devait avoir quelque part une mine d'argent plus ou moins inépuisable. «Je donnai l'ordre de mettre les tiroirs sens dessus dessous, de fouiller les matelas, de déplacer tous les meubles, et j'eus l'indicible satisfaction de constater que mes prévisions étaient justes. Dans un panneau de la boiserie, masquée en cet endroit par une lourde commode, avait été grossièrement pratiquée une petite cachette au fond de laquelle gisait une somme de neuf mille francs à peu près, partie en or, partie en billets de banque.» Clément avait les apparences d'une figure en cire ou encore d'une statue peinte; Rosalie devenait livide et paraissait lutter contre un malaise mortel: on voyait, de temps à autre, Mme Thillard se pencher vers elle avec inquiétude et s'informer de son état. «Arrêtés tous deux et mis séparément au secret, reprit le magistrat à la suite d'une nouvelle halte, le mari et la femme se renfermèrent longtemps dans un silence absolu. La femme, toutefois, n'était pas de bronze comme son mari; dans la solitude, sa fermeté fléchit peu à peu. Deux mois n'étaient pas écoulés, qu'elle tombait sérieusement malade. Sur ma recommandation, on lui prodigua les soins, et l'aumônier de la prison la visita souvent. Le remords, qui entamait enfin l'endurcissement de cette malheureuse, occasionnait en elle des luttes terribles. Dans la prostration du désespoir, elle suffoquait parfois de sanglots et emplissait sa cellule de plaintes déchirantes. A voir ses traits décomposés, ses yeux caves, son amaigrissement, je commençais à craindre qu'elle n'emportât son secret dans la tombe, quand, un jour où j'y pensais le moins, m'ayant fait appeler, elle me révéla, avec des flots de larmes et les marques d'un profond repentir, ce que, certes, je ne m'attendais guère à savoir....» Pendant que d'un côté Rosalie oscillait convulsivement comme si des serpents lui eussent rongé les entrailles; de l'autre, une agitation, comparable à un feu souterrain, se manifestait à cette heure chez Clément et paraissait sur le point de le faire éclater. Près de conclure, M. Durosoir ajoutait à l'effet de son dénoûment par un accent plus ferme et quelques gestes pathétiques. Il dit: «Vous présumez sans doute, comme moi-même je l'avais cru jusqu'à ce jour, que Bannes avait trempé dans le crime de la rue Saint-Jacques. Là est l'erreur! Il n'avait rien de commun avec l'assassin de la vieille femme.... «Souvenez-vous, cependant, du vieillard dont la mort avait été mise sur le compte d'un suicide. C'était un avare. L'histoire en est fort commune. Sa mendicité ostensible avait pour double but de défendre un petit trésor et de l'accroître. Bannes et sa femme étaient ses voisins. Un léger bruit métallique qui plusieurs fois, la nuit, avait retenti chez Lequesne et attiré leur attention, avait éveillé en eux une convoitise indomptable. Le crime semblait à ce point aisé, qu'ils cédèrent à la tentation. La femme, étant parvenue à apprivoiser l'avare jusqu'à lui faire accepter de temps en temps un bouillon ou un verre de tisane, lui servit un soir, en dissolution dans un liquide quelconque, un narcotique puissant. Le mari et la femme profitèrent du sommeil léthargique de Lequesne pour pénétrer chez lui, enlever le trésor qu'il cachait dans un coin de son matelas, boucher toutes les issues et allumer deux fourneaux. Ils étaient ensuite sortis, avaient tourné deux fois la clef dans la serrure et avaient glissé cette clef sous la porte. Vous prévoyez le reste. «Mais que dire du hasard? Est-ce trop que d'y joindre l'épithète _providentiel?_ Deux années avaient passé sur ce crime; il n'y avait pas apparence qu'on dût jamais le découvrir. Dans le nombre des criminels, on en conviendra, Bannes, plus raisonnablement que pas un, pouvait se flatter de l'impunité. Eh bien, non. Il fallait que, par l'enchaînement des circonstances les plus singulières, il fût arrêté pour un crime qu'il n'avait pas commis, et convaincu d'un assassinat qui semblait devoir échapper toujours à la justice des hommes!... --Ah! mon Dieu, s'écria Mme Thillard sur ce dernier mot, Mme Rosalie se trouve mal!...» En effet, Rosalie, blanche à faire peur, fermant les yeux, inclinant la tête, s'affaissait sur elle-même et offrait ainsi tous les symptômes de la mort. Clément bondit. D'un trait il fendit les groupes qui se pressaient autour de sa femme, la souleva dans ses bras comme il eût fait d'un liège, et se précipita dans sa chambre à coucher en faisant signe impérieusement qu'il ne voulait pas être suivi. La réunion, actuellement, était enveloppée comme d'une gaze noire; les uns et les autres ne croyaient pouvoir moins faire que de s'entreregarder d'un air contristé. Le juge d'instruction surtout, qui craignait d'avoir provoqué ce douloureux incident, marquait une désolation sincère. La porte de la chambre à coucher ne roula pas plutôt sur ses gonds, qu'il y courut. Peu s'en fallut qu'il ne heurtât Clément qui rentrait seul. Ces deux hommes s'arrêtèrent simultanément l'un devant l'autre. Immobiles, roides, muets, à l'instar de deux automates, ils se regardèrent quelques instants au visage, dans les yeux. Destroy, qui les voyait tous deux de profil, observa avec un âpre intérêt le jeu étrange du masque de Clément. Son oeil, grand et fixe, était plein d'épouvante; les ailes de ses narines se dilataient à se rompre; il serrait les mâchoires et les faisait craquer; enfin, l'eau suintait au travers de sa chair, et si robuste qu'il fût, on eût dit qu'il allait tomber de faiblesse. Mais, sans qu'il s'en doutât, le verre éclatant de ses lunettes dérobait les angoisses auxquelles il était en proie à ceux qui le considéraient de face. Il est au moins certain que M. Durosoir était loin d'avoir une pensée d'inquisition quelconque. Son inquiétude au sujet de Rosalie le troublait et lui fermait momentanément la bouche. Quinze secondes tout au plus, et il retrouvait la parole pour demander d'un air de compassion: «Eh bien, comment va Mme Rosalie? --Mieux, répondit Clément en aspirant l'air à pleins poumons. La longueur de cette soirée, ajouta-t-il, et la chaleur qu'il fait ici l'ont accablée. Actuellement elle dort; demain elle n'y pensera plus.» Malgré ces paroles rassurantes, le vide se fit rapidement dans le salon. D'un groupe bruyant qui sortait, s'échappa cette parole: «Il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu. --De qui parle-t-il?» fit Clément en se retournant d'un air effrayé du côté de Max. Les quelques jeunes gens qui restaient ne tardèrent pas à se retirer. Clément dit à Destroy: «As-tu jamais vu un homme plus infatué de son état que ce M. Durosoir? Que penses-tu de sa providence qui tue une pauvre vieille pour aider à découvrir l'assassin d'un vieil homme?» Disant cela, il affectait de sourire. «Clément, fit Max d'un air de profonde tristesse, avoue au moins que ce soir tu as horriblement souffert. --Ça n'est pas vrai! répliqua Clément avec violence. Pourquoi? que me fait cette sotte histoire? D'ailleurs, pour peu que cela me plaise, j'ai une volonté à mourir de volupté dans la douleur. Je ne veux pas souffrir! je ne souffrirai jamais!!!...» XII. L'enfant terrible. A dater de cette époque, Rosalie ne cessa plus de décliner. Il n'y avait que le médecin qui gardât encore de l'espoir. Du nombre de ceux pour qui l'homme n'est qu'une machine plus ou moins parfaite, et qui ne voient dans les maladies que la lésion ou l'affection de tel ou tel organe, à vrai dire, il avait été d'abord perplexe. Les symptômes alarmants qu'offrait sa cliente l'avaient conduit à la _percuter_ et à l'_ausculter_, et, à sa grande surprise, il n'avait découvert aucune oblitération dans les divers rouages de l'organisme: le coeur, les poumons, les reins, etc., fonctionnaient avec la précision de la meilleure horloge. Il était trop honnête homme pour prescrire une ordonnance banale, mais incapable aussi de donner tort à ses théories physiologiques; ne pouvant palper le mal, il avait déclaré qu'il n'y en avait point. Un jour, plus que jamais dérouté, il se risqua à dire, il est vrai, bien timidement, qu'il se pourrait que l'_âme_ fût malade. «Eh bien, répliqua Clément, «donnez-lui une potion.» Sensible au sarcasme, il en revint à sa première déclaration, qu'il n'y avait pas de lésion, partant, rien à guérir. Deux années, Rosalie alla de mal en pis, et il tint le même langage. Elle se mourait enfin, que le docteur soutenait de plus belle _mordicus_, qu'elle était constituée pour cent ans de vie et qu'elle recouvrerait la santé. Il se bornait à recommander, outre le repos et la patience, l'essai d'une nourriture aussi substantielle que possible. Clément ne croyait point aux affirmations du médecin, il puisait toutefois dans ses prescriptions le prétexte qu'il cherchait pour ne plus donner de soirées et restreindre de plus en plus le nombre de ses connaissances. Quelque effort qu'il fît pour ne rien laisser voir, il était maintenant hors de doute que sous un calme apparent il cachait des appréhensions dévorantes, des douleurs atroces. Il surveillait sa femme avec la jalousie d'un amoureux de vingt ans ou de soixante. S'il tolérait que Mme Thillard, ou Max, ou Rodolphe se trouvât seul avec elle, il ne permettait plus à aucun prêtre, pas même à l'abbé Ponceau, d'en approcher. Esclave de sa femme presque en toutes choses, sur ce chapitre il était inflexible. Déterminé à la maintenir dans le cercle de croyances où elle avait si longtemps vécu, pour peu