The Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie Author: Guillaume Hyacinthe Bougeant Release Date: October 20, 2004 [EBook #13804] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN *** Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. REMARKS: The format is Codepage 1252 For italics, I used : _..._ =================================================================== Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. =================================================================== Guillaume-Hyacinthe Bougeant VOYAGE DU PRINCE FAN-FEREDIN DANS LA ROMANCIE (1735) Table des matières ÉPÎTRE A Madame C B. CHAPITRE 1 Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du Prince Fan-Férédin pour la romancie. CHAPITRE 2 Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et histoire naturelle du pays. CHAPITRE 3 Suite du chapitre précédent. CHAPITRE 4 Des habitans de la romancie. CHAPITRE 5 Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne. CHAPITRE 6 De la haute et basse Romancie. CHAPITRE 7 De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens. CHAPITRE 8 Des bois d’amour. CHAPITRE 9 Des voitures et des voyages. CHAPITRE 10 Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les propositions de mariage. CHAPITRE 11 Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner aux lecteurs le dénouëment de cette histoire. CHAPITRE 12 Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie. CHAPITRE 13 Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués. CHAPITRE 14 Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient amoureux de la Princesse Rosebelle. CONCLUSION Catastrophe lamentable. Guillaume-Hyacinthe Bougeant ÉPÎTRE A Madame C B. Non, madame, je ne connois point de méchanceté pareille à celle que vous m’avez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis souffrir les romans, vous le sçavez. Je vois que vous les aimez, et je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis mes raisons; et comme si vous étiez disposée à vous laisser persuader, finement vous m’engagez à les mettre par écrit. Mais quoi! Faire une dissertation raisonnée, une controverse de casuiste ou de philosophe pédant? Non, dis-je en homme d’esprit; il faut donner à mes raisons un tour agréable, les envelopper sous quelque idée riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela j’imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin. Le voilà fait: c’est un roman; et c’est moi qui l’ai fait. O ciel! C’est-à- dire, que vous avez trouvé le moyen de me faire faire un roman, à moi l’ennemi déclaré des romans, et cela dans le tems que je vous reproche de les aimer. Avouëz-le, madame: c’est-là ce qu’on appelle une trahison, une noirceur. Mais je serai vengé. Vous n’aimez pas les loüanges; privilege bien singulier pour une femme. Vous abhorrez une epître dédicatoire, vous me l’avez dit. Eh bien, vous aurez l’un et l’autre. Car je le déclare ici à tout le public. C’est à vous, et à vous toute seule, c’est à Madame C B que je dédie cet ouvrage; et comme jamais dédicace ne va sans éloges, il ne tient qu’à moi de vous en accabler; c’est une belle occasion de satisfaire l’envie que j’en ai depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et je n’ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance complette, il suffiroit de vous nommer; mais je m’en garderai bien, parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et à dire le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter à mes propres dépens le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie, comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce petit ouvrage répond à mes intentions, en vous inspirant vous et à ceux qui le liront un juste dégoût de la lecture des romans, je vous pardonnerai de me l’avoir fait écrire. J’ai l’honneur d’être, madame, votre très-humble et très-obéïssant serviteur. CHAPITRE 1 Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du Prince Fan-Férédin pour la romancie. Je pourrois, suivant un usage assez reçû, commencer cette histoire par le détail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine Fan-Férédine ma mere prit de mon éducation; c’étoit la plus sage et la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanité, j’ai quelquefois oüi dire, que par la sagesse de ses instructions elle avoit sçû me rendre en moins de rien un des princes les plus accomplis que l’on eût encore vûs. Je suis même persuadé que ce récit, orné de belles maximes sur l’éducation des jeunes princes, figureroit assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est moins de parler de moi-même, que de raconter les choses admirables que j’ai vuës, j’ai crû devoir omettre ce détail, et toute autre circonstance inutile à mon sujet. La Reine Fan-Férédine aimoit assez peu les romans; mais ayant lû par hasard dans je ne sçai quel ouvrage, composé par un auteur d’un caractere respectable, que rien n’est plus propre que cette lecture pour former le coeur et l’esprit des jeunes personnes, elle se crût obligée en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de romans, pour m’inspirer de bonne heure l’amour de la vertu et de l’honneur, l’horreur du vice, la fuite des passions, et le goût du vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu’il y a de plus estimable. En effet, comme je suis né, dit-on, avec d’assez heureuses dispositions, je ressentis bien-tôt les fruits d’une si loüable éducation. Agité de mille mouvemens inconnus, le coeur plein de beaux sentimens, et l’esprit rempli de grandes idées, je commençai à me dégoûter de tout ce qui m’environnoit. Quelle différence, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que j’entends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le monde s’occuper d’objets d’intérêt, de fortune, d’établissement, ou de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise héroïque. Un amant, si on l’en croyoit, iroit d’abord au dénouëment, sans s’embarrasser d’aucun préliminaire. Quel procédé! Pourquoi faut-il que je sois né dans un climat où les beaux sentimens sont si peu connus? Mais pourquoi, ajoûtois-je, me condamner moi-même à passer tristement mes jours dans un pays où l’on ne sçait point estimer les vertus héroïques? J’y regne, il est vrai, mais quelle satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque barbares? Abandonnons-les à leur grossiereté, et allons chercher quelque glorieux établissement dans ce pays merveilleux des romans, où le peuple même n’est composé que de héros. Telles furent les pensées qui me vinrent à l’esprit, et je ne tardai pas à les mettre en exécution. Après m’être muni secretement de tout ce que je crûs nécessaire pour mon voyage, je partis pendant une belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde, la découverte que je méditois. Je traversai beaucoup de plaines, je passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des châteaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant par-tout que des pays semblables à ceux que je connoissois déja, et des peuples qui n’avoient rien de singulier, je commençai enfin à m’ennuyer de la longueur de mes recherches. J’avois beau m’informer et demander des nouvelles du pays des romans; les uns me répondoient qu’ils ne le connoissoient pas même de nom: les autres me disoient qu’à la vérité ils en avoient entendu parler, mais qu’ils ignoroient dans quel lieu du monde il étoit situé. La seule chose qui soûtenoit mon courage dans la longueur et la difficulté de l’entreprise, c’est la réflexion que je faisois, qu’après tout il falloit bien que la romancie fût quelque part, et que ce ne pouvoit pas être une chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n’existoit pas réellement, il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables puériles tout ce qu’on lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables d’ailleurs qui ont tant de goût pour ces lectures, et de tant de gens d’esprit qui employent leurs talens à composer de pareils ouvrages? Cependant malgré ces réflexions, j’avoue que je fus quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu’il s’en fallût peu que je ne prisse la résolution de retourner sur mes pas. Mais non, me dis-je, encore une fois à moi-même: après en avoir tant fait, il seroit honteux de reculer. Que sçais-je si je ne touche pas au terme tant desiré? J’y touchois en effet sans le sçavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare, qui par-tout ailleurs m’auroit coûté la vie. Après avoir monté pendant plusieurs heures les grandes montagnes de la Troximanie, j’arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu’à leur cime, conduisant mon cheval par la bride. Là, je sentis tout-à-coup que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula d’un côté de la montagne, et je culbutai de l’autre, sans sçavoir ce que je devins depuis ce moment jusqu’à celui où je me trouvai au fond d’un affreux précipice, environné de toutes parts de rochers effroyables. Il est visible que quelque bon génie me soutint dans ma chûte pour m’empêcher d’y périr; et je m’en serois apperçû dès-lors si j’avois eû toutes les connoissances que j’ai acquises depuis. Mais la pensée ne m’en vint point, et j’attribuai à un heureux hasard ce qui étoit l’effet d’une protection particuliere de quelque fée, de quelque génie favorable, ou de quelqu’une de ces petites divinités qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On n’aura cependant pas de peine à comprendre que dans la situation où je me trouvai, après avoir levé les yeux au ciel pour contempler la hauteur énorme d’où j’étois tombé, et avoir envisagé toute l’horreur des lieux qui m’environnoient, je dûs m’abandonner aux plus tristes réflexions. «pauvre Fan-Férédin, que vas-tu devenir dans cette horrible solitude... par où sortiras-tu de ces antres profonds... tu vas périr...» O que je dis de choses touchantes, et que je me plaignis éloquemment du destin, de la fortune, de mon étoile, et de tout ce qui me vint à l’esprit! Mais on va voir combien j’avois tort de me plaindre; et par le droit que j’ai acquis dans le pays des romans de faire des réflexions morales, je voudrois que les hommes apprissent une bonne fois par mon exemple, à respecter les décrets suprêmes qui reglent leur sort, et à ne se jamais plaindre des événemens qui leur semblent les plus contraires à leurs desirs. Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquiétude, et je me hâtai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient pour sortir, s’il étoit possible, de l’abîme où j’étois. En vain aurois-je essayé de gagner les hauteurs: elles étoient trop escarpées. Il ne me restoit qu’à chercher dans les fonds une issuë pour me conduire à quelque endroit habité, ou du moins habitable. Nul vestige de sentier ne s’offrit à ma vûë. Sans doute j’étois le premier homme qui fût descendu dans ce précipice. Je fûs ainsi réduit à me faire une route à moi-même, et en effet je fis si bien, en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantôt m’accrochant aux brossailles, tantôt me laissant couler sur le dos ou sur le ventre, qu’après avoir fait quelque chemin de cette maniere, j’arrivai à un endroit plus découvert et plus spatieux. Le premier objet qui me frappa la vûë, fût une espece de cimetiere, un charnier, ou un tas d’ossemens d’une espece singuliere. C’étoient des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des peaux seches de dragons ailés, et de longs becs d’oiseaux de toute espece. Je me rappellai aussi-tôt ce que j’avois lû dans les romans, des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans, des harpies, des satyres, et d’autres animaux semblables, et je commençai à me flatter que je n’étois pas loin du pays que je cherchois. Ce qui me confirma dans cette idée, c’est qu’un moment après je vis sortir de l’ouverture d’un antre un centaure, qui venant droit à l’endroit que j’observois, y jetta une grande carcasse d’hippogriffe qu’il avoit apportée sur son dos, après quoi il se retira, et s’enfonça dans l’antre d’où il étoit sorti. Quoique je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j’avois faites, et que d’ailleurs je ne manque point de courage, j’avoue que cette premiere vûë me causa quelque émotion; je me cachai même derriere un rocher pour observer le centaure jusqu’à ce qu’il se fût retiré; mais alors reprenant mes esprits, et m’armant de résolution: qu’ai-je à craindre, dis-je en moi-même, de ce centaure? J’ai lû dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du monde. Loin d’être ennemis des hommes, ils sont toûjours disposés à leur rendre service, et à leur apprendre mille secrets curieux, témoin le centaure Chiron. Peut-être celui-ci me portera-t-il au pays des romans; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces horribles lieux. Je marchai aussi-tôt vers l’antre, et m’arrêtant à l’entrée, je l’appellai à haute voix en ces termes: «charitable centaure, si votre coeur peut être touché par la pitié, soyez sensible au malheur d’un prince qui implore votre générosité. C’est le Prince Fan-Férédin qui vous appelle». Mais j’eus beau appeller et élever ma voix, personne ne parut. Plein d’inquiétude et d’une frayeur secrete, j’entrai dans la caverne, et je vis que c’étoit un chemin soûterrain qui s’enfonçoit beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre? Je n’en trouvai pas d’autre que de suivre le centaure, jugeant qu’il n’étoit pas possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tôt entendre à lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l’avouerai- je pas? Faut-il parler ou me taire? Voilà une de ces situations difficiles, où j’ai souvent vû dans les romans les héros qui racontent leurs avantures, et dont on ne connoît bien l’embarras que lorsqu’on l’éprouve soi-même. Après tout, comme j’ai remarqué que tout bien considéré, ces messieurs prennent toûjours le parti d’avouer de bonne grace, j’avoue donc aussi qu’à peine j’eus fait cent pas dans ce profond souterrain, en suivant toûjours le rocher qui servoit de mur, que saisi d’horreur de me voir dans un lieu si affreux sans sçavoir par quelle issuë j’en pourrois sortir, je me laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m’en resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation à peu près semblable, le célebre Cleveland avoit eu l’esprit de s’endormir; et trouvant l’expédient assez bon, je ne balançai pas à l’imiter. Mais après un tel aveu, il est bien juste que je me dédommage par quelque trait qui fasse honneur à mon courage. Je me relevai donc bien-tôt après, et considérant qu’il falloit me résoudre à périr dans ces profondes ténebres des entrailles de la terre, ou trouver le moyen d’en sortir, je résolus de continuer ma route jusqu’où elle me pourroit conduire. Qu’on se représente un homme marchant sans lumiere dans un boyau étroit de la terre à deux lieuës peut-être de profondeur, obligé souvent de ramper, de se replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serrés, sans pouvoir avancer qu’en tâtant de la main, et qu’en sondant du pied le terrain. Telle étoit ma situation, et on aura sans doute de la peine à en imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait encore tant d’horreur, que j’en abrége le récit. Mais ce que je ne puis m’empêcher de dire, c’est que je n’ai jamais mieux reconnu qu’alors la vérité de ce que j’ai vû dans tous les romans, qu’on n’est jamais plus près d’obtenir le bien qu’on désire, qu’au moment que l’on en paroît le plus éloigné: car voici ce qui m’arriva. Après avoir marché long-tems de la façon que je viens de raconter, je crus que je commençois à appercevoir quelque foible lumiere. J’eus peine d’abord à me le persuader, et je l’attribuai à un effet de mon imagination inquiéte et troublée. Cependant j’apperçus bien-tôt que cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n’en pûs plus douter, lorsque je vis que je commençois à distinguer les objets. ô quelle joye je ressentis dans ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et je ne connois point de termes capables de l’exprimer. Je ne comprends pas encore comment ce passage subit d’une extrême tristesse à un si grand excès de joye, ne me causa pas une révolution dangereuse. Quoiqu’il en soit, voyant que le jour augmentoit toûjours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne devoit pas être éloignée, je doublai le pas, ou plûtôt je courus avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je vis... le dirai-je? Oüi, je vis les choses les plus étonnantes, les plus admirables, les plus charmantes qu’on puisse voir. Je vis en un mot le pays des romans. C’est ce que je vais raconter dans le chapitre suivant. CHAPITRE 2 Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et histoire naturelle du pays. La plûpart des voyageurs aiment à vanter la beauté des pays qu’ils ont parcourus, et comme la simple vérité ne leur fourniroit pas assez de merveilleux, ils sont obligés d’avoir recours à la fiction. Pour moi loin de vouloir exaggérer, je voudrois aucontraire pouvoir dissimuler une partie des merveilles que j’ai vuës, dans la crainte où je suis qu’on ne se défie de la sincérité de ma relation. Mais faisant réflexion qu’il n’est pas permis de supprimer la vérité pour éviter le soupçon de mensonge, je prends généreusement le parti qui convient à tout historien sincere, qui est de raconter les faits dans la plus exacte vérité, sans aucun intérêt de parti, sans exaggération, et sans déguisement. Je prévois que les esprits forts s’obstineront dans leur incrédulité; mais leur incrédulité même leur tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront la satisfaction d’apprendre mille choses curieuses qu’ils ignoroient. Je reprends donc la suite de mon récit. A peine fus-je arrivé à la sortie du chemin souterrain, que jettant les yeux sur la vaste campagne qui s’offroit à mes regards, je fus frappé d’un étonnement que je ne puis mieux comparer qu’à l’admiration où seroit un aveugle né qui ouvriroit les yeux pour la premiere fois: cette comparaison est d’autant plus juste, que tous les objets me parurent nouveaux, et tels que je n’avois rien vû de semblable. C’étoient à la vérité des bois, des rivieres, des fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers; mais toutes ces choses sont si différentes de tout ce que dans ce pays-ci nous appellons du même nom, qu’on peut dire avec vérité que nous n’en avons que le nom et l’ombre. La premiere réflexion qui me vint à l’esprit, fut de songer qu’il y avoit sous la terre beaucoup de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une observation importante pour la géographie et la physique; mais il est vrai qu’entraîné par la curiosité et l’admiration des objets qui s’offroient à mes yeux, je ne m’arrêtai pas long tems à ces réflexions philosophiques. J’entrai dans la campagne sans trop sçavoir où je tournerois mes pas, me sentant également attiré de tous côtés par des beautés nouvelles, et pouvant à peine me donner le loisir d’en considérer aucune en particulier. Je me déterminai enfin à suivre une charmante riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere étoit bordée d’un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu’on puisse imaginer, et ce gazon étoit embelli de mille fleurs de différente espece. Elle arrosoit une prairie d’une beauté admirable, dont l’herbe et les fleurs parfumoient l’air d’une odeur exquise, et si en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c’est sans doute parce qu’elle avoit un regret sensible de quitter un si beau lieu. La prairie étoit ornée dans toute son étenduë de bosquets délicieux, placés dans de justes distances pour plaire aux yeux, et comme si la nature aimoit aussi quelquefois à imiter l’art, comme l’art se plaît toûjours à imiter la nature, j’apperçus dans quelques endroits des especes de desseins réguliers formés de gazon, de fleurs et d’arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais la riviere elle-même sembloit épuiser toute mon admiration. L’eau en étoit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu qu’on voulût prêter l’oreille, on entendoit ses ondes gémir tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se joignant au chant mélodieux des cygnes, qui sont là fort communs, faisoit une musique extrêmement touchante. Au lieu de sable on voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille pierres précieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de l’onde un nombre infini de poissons dorés, argentés, azurés, pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient à faire ensemble mille agréables jeux. C’est pourtant dommage, dis-je tout bas, qu’on ne puisse point passer d’un bord à l’autre pour joüir également des deux côtés de la riviere. Le croira-t-on? Sans doute; car j’ai bien d’autres merveilles à raconter. à peine donc eus-je prononcé tout bas ces paroles, que j’apperçus à mes pieds un petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures l’usage de ces batteaux, pour hésiter d’y entrer. J’y descendis en effet, et dans le moment je fus porté à l’autre bord de la riviere. Que les incrédules osent après cela faire valoir de mauvaises subtilités contre des faits si avérés. Voici dequoi achever de les confondre, c’est que considérant un certain endroit de la riviere, et trouvant qu’il eût été à propos d’y faire un pont, je fus tout étonné d’en voir un tout fait dans le moment même; de sorte qu’on n’a jamais rien vû de si commode. Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exagération, qu’à chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d’admiration. J’apperçus entr’autres un endroit dans la prairie qui me parut un peu plus cultivé. J’eus la curiosité d’en approcher, et je trouvai une fontaine. L’eau m’en parût si pure et si belle, que ne doutant pas qu’elle ne fût excellente, j’en voulus goûter; mais que ne sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-même! Quelle ardeur, quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux avoient à la vérité quelque chose de doux, et il me semble que j’y trouvois du plaisir; mais ils étoient en même-tems si vifs et si inquiets, que ne me possédant plus moi-même, et tombant alternativement de la plus vive agitation dans une profonde rêverie, je marchois au travers de la prairie sans sçavoir précisément où j’allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne sçais quel mouvement me porta à boire aussi de son eau. Mais à peine en eus-je avalé quelques gouttes, que je me trouvai tout changé. Il me sembla que mon coeur étoit enveloppé d’une vapeur noire, et que mon esprit se couvroit d’un nuage sombre. Je sentis des transports furieux, et des mouvemens confus de haine et d’aversion pour tous les objets qui se présentoient. Ce changement m’ouvrit les yeux. Je me rappellai ce que j’avois lû des fontaines de l’amour et de la haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois de boire. Alors me souvenant que j’avois aussi lû que le lac d’indifférence ne devoit pas être éloigné des deux fontaines, je me hâtai de le chercher, et l’ayant rencontré (car dans ce pays-là on rencontre toûjours tout ce qu’on cherche) j’en bus seulement quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l’instant rendu à moi-même, je sentis un calme doux et tranquille succéder au trouble qui m’avoit agité. Je ne dis rien des plantes singulieres que j’observai. On sçait assez que le pays en est tout couvert. Ce n’est que dans la romancie qu’on trouve la fameuse herbe moly, et le célébre lotos. Les plantes mêmes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-là, y ont une vertu si admirable qu’on ne peut pas dire que ce soient les mêmes plantes; et je ne puis à cette occasion m’empêcher d’admirer la simplicité de l’infortuné chevalier de la Manche, qui crût pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable à celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de même nom; mais il s’en faut beaucoup qu’elles ayent la même vertu; c’est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages enchantés, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens entreprennent de composer avec des herbes magiques ne réussissent point, parce que nous n’avons que des plantes sans force et sans vertu; et je m’imagine que c’est encore ce qui fait que nous ne voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres curiosités pareilles, qui operent tant d’effets prodigieux, parce que nous n’avons pas dans ce pays-ci la véritable matiere dont elles doivent être composées. Mais ce que je ne dois pas oublier, c’est la bonté admirable du climat. Je n’avois jamais compris dans la lecture des romans comment les princes et les princesses, les héros et leurs héroïnes, leurs domestiques mêmes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau être amoureux, passionné, avide de gloire, et héros depuis les pieds jusqu’à la tête: encore faut-il quelquefois subvenir à un besoin aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j’ai bien changé d’idée, depuis que j’ai respiré l’air de la romancie. C’est premierement l’air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le plus invariable qu’on puisse respirer. Aussi n’a-t-on jamais oüi dire qu’aucun héros ait été incommodé de la pluye, du vent, de la neige, ou qu’il ait été enrhumé du serein de la nuit, lorsqu’au clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air a sur-tout une propriété singuliere, c’est de tenir lieu de nourriture à tous ceux qui le respirent, en sorte qu’on peut dans ce pays-là entreprendre le plus long voyage à travers les déserts les plus inhabités, sans se mettre en peine de faire aucune provision pour soi ni pour ses chevaux mêmes. Voici encore une chose qui me frappa extrêmement. Nos rochers dans tous ces pays-ci sont d’une dureté et d’une insensibilité si grande, qu’on leur diroit pendant une année entiere les choses du monde les plus touchantes, qu’ils ne les écouteroient seulement pas. Mais ils sont bien différens dans la romancie. J’en rencontrai dans mon chemin un amas assez considérable, et comme ma curiosité me portoit à tout observer, je m’en approchai pour les considérer de plus près. Je voulus même en tâter quelques-uns de la main; mais quel fut mon étonnement de les trouver si tendres, qu’ils cédoient à l’effort de ma main comme du gazon ou de la laine. J’avoue que ce phénomene me parût si étrange, que j’en jettai un cri d’étonnement, et je ne l’aurois jamais compris si on ne me l’avoit expliqué depuis. C’est qu’il étoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus éloquens du pays conter à ces rochers ses tourmens; et son récit étoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les rochers n’avoient pû y résister malgré toute leur dureté naturelle. Les uns s’étoient fendus de haut en bas, les autres s’étoient laissés fondre comme de la cire, et les plus durs s’étoient attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers de la romancie sont si sensibles, il est aisé de juger quelle doit être en ce pays-là la complaisance des echos pour ceux qui ont à leur parler. Il n’y a rien de si aimable ni de si docile. Ils répetent tout ce que l’ont veut. Si vous chantez, ils chantent; si vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n’attendent pas même pour répondre que vous ayez achevé de parler, et plûtôt que de laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s’entretiendront avec lui une journée entiere. C’est une des grandes ressources qu’on ait dans ce pays-là, quand on n’a personne à qui l’on puisse confier ses peines secretes. Il n’y a qu’à aller trouver un echo, sur-tout si c’est un echo femelle, et en voilà pour aussi long-tems qu’on veut. CHAPITRE 3 Suite du chapitre précédent. Les arbres de la romancie sont en général à peu près faits comme les nôtres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes à faire. Car outre que leur feüillage est toûjours d’un beau verd, leur ombrage délicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les nôtres, c’est dans la romancie seule qu’on trouve de ces arbres si précieux et si rares, dont les uns portent des rameaux d’or, et les autres des pommes d’or. Mais il est vrai que s’il est rare de les rencontrer, il est encore plus difficile d’en approcher et d’en cueillir les fruits, parce qu’ils sont tous gardés par des dragons ou des geants terribles, dont la vûe seule porte la frayeur dans les ames les plus intrépides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper leur vigilance; ils ont toûjours les yeux ouverts, et ne connoissent pas les douceurs du sommeil. D’un autre côté entreprendre de les forcer, c’est s’exposer à une mort certaine; de sorte qu’il faut renoncer à l’espoir de cueillir jamais des fruits si précieux, à moins qu’on ne soit favorisé de quelque protection particuliere: alors il n’y a rien de si aisé. Une petite herbe qu’on porte sur soi, un miroir qu’on montre au dragon ou au geant, une baguette dont on les touche, un brevage qu’on leur présente, le moindre petit charme les assoupit; après quoi il est facile de leur couper la tête, et de se mettre ainsi en possession de tous les trésors dont ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que j’en dis ici n’est que sur le rapport d’autrui; car comme ces arbres sont fort rares, je n’en ai point trouvé sur ma route, et je n’ai eu d’ailleurs aucun intérêt d’en aller chercher. Mais une chose que j’ai vûe, et qu’on doit regarder comme certaine, c’est le goût que les arbres ont dans ce pays-là pour la musique. Voici un fait qui m’est arrivé, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise. Un jour que je m’étois abandonné au sommeil dans un charmant bocage de jeunes maronniers, je fus fort étonné à mon réveil de me trouver exposé aux ardeurs du soleil, et entierement à découvert, sans que je pûsse imaginer ce qu’étoient devenus les arbres qui m’avoient prêté leur ombre il n’y avoit qu’un moment. Mais en regardant de tous cotés, je les apperçus déja un peu loin qui marchoient comme en cadence vers une petite plaine, où un excellent joueur de luth les attiroit à lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques rochers s’étoient mis de leur compagnie avec tout ce qu’il y avoit de lions, de tigres et d’ours dans ce canton. C’est un des spectacles qui m’ayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de mon voyage. Pour ce qui est de ce que j’avois entendu raconter à un historien célebre, que les arbres avoient entr’eux une langue fort intelligible pour s’entretenir ensemble, lorsqu’un vent doux et leger agitoit l’extrémité de leurs branches, j’ai eû beau m’y rendre attentif dans les diverses forêts que j’ai vûes; il faut ou que cette observation m’ait échappé, ou plûtôt que le fait ne soit pas vrai, d’autant plus que cet historien n’est pas toûjours exact dans ses récits. Il n’en est pas ainsi de ceux qui ont assuré que les arbres servoient de demeure à des divinités champêtres; car c’est un fait avéré, dont j’ai été souvent témoin. Rien même n’est plus commun sur le soir, lorsque la lune commence à éclairer les ombres de la nuit, que de voir sur tout les chênes s’entrouvrir, pour laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journée, et se rouvrir le matin à la pointe du jour, pour les recevoir après qu’elles ont dansé dans les champs avec les nayades. Comme il est aisé de distinguer les arbres habités de ceux qui ne le sont pas, ils sont extrêmement respectés, et nul mortel n’a la hardiesse d’y toucher. Si quelque téméraire osoit y porter la coignée, on en verroit aussi-tôt le sang couler en abondance; mais son impiété seroit bien-tôt punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne laisse pas de donner quelquefois occasion à des jeux fort plaisants. Au retour du bal un jeune faune va s’emparer de l’arbre d’une dryade. La dryade arrive et frape à son arbre pour le faire ouvrir. Qui va là? La place est prise. Il faut composer. La dryade s’en défend, s’échappe, et court se saisir à son tour du logement d’une autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais elle s’en apperçoit et s’enfuit. Le faune court après; pendant qu’il court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a toûjours une derniere arrivée qui paye pour les autres, et le jeu finit ainsi. C’est à ce petit divertissement que nous sommes redevables du jeu qu’on appelle aux quatre coins. Au reste, ce n’est que pour quelques momens qu’il peut être permis à ces divinités de se déloger ainsi. Car elles sont toutes obligées par les loix de leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres, sans pouvoir s’en séparer autrement que par la mort. Il ne faut pourtant pas croire qu’elles meurent réellement; leur mort ne consiste qu’à passer sous quelque autre forme, lorsque l’arbre périt enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les vieilles divinités des plus jeunes, et on reconnoît même à la disposition de l’arbre celles de la divinité qui l’habite, c’est-à- dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entr’autres un tremble, qui étoit habité par un faune des plus sages et des plus vertueux de son espéce. Il avoit même, disoit-on, des qualités assez aimables; mais après avoir long-tems vêcu dans l’indifférence, il avoit eû le malheur d’aimer, et pendant plusieurs années il n’avoit ressenti que les tourmens de l’amour, sans en éprouver jamais les plaisirs. Le chagrin et le désespoir avoient enfin surmonté son courage et sa raison. Il languissoit sans espérance de vivre long- tems, ou plûtôt si quelque chose pouvoit encore lui plaire, c’étoit l’espoir de mourir bientôt, et on s’en appercevoit à la pâleur de ses feüilles, à la sécheresse de ses branches et de sa cime, qui commençoit déja à se dépoüiller de verdure. En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-là; et comme j’en avois souvent entendu parler, je n’en fus pas beaucoup étonné; mais j’ignorois quelle pouvoit être la source de ces ruisseaux charmans, et j’eus le plaisir de la voir de mes yeux. C’est que dans la romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait, qu’elles en rendent continuellement d’elles-mêmes, sans qu’on se donne la peine de les traire; de sorte que dès qu’il y en a seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un ruisseau de lait assez considérable. Les ruisseaux de miel sont formés à-peu-près de la même maniere. Les abeilles s’attachent à un arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse quantité, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un ruisseau. Cela me donna occasion de considérer de plus près les troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assûrer qu’ils en valoient bien la peine, et on le croira aisément, puisque je vis en effet dans ce pays-là tous les animaux qu’on ne voit pas ici. Les troupeaux étoient séparés selon leurs espéces differentes en différens parcs. Je considérai d’abord un haras de chevaux, et j’en remarquai de trois sortes. La premiere étoit de chevaux assez semblables aux nôtres, mais d’une beauté incomparable. Ils étoient tous si vifs et si ardens, que leur haleine paroissoit enflammée, et ce qui m’étonna le plus, c’est qu’ils sont d’une agilité si surprenante, qu’ils courent sur un champ couvert d’épis, sans en rompre un seul. Aussi ne sont-ils pas engendrés selon les loix ordinaires de la nature. Ils n’ont d’autre pere que le zéphyre, et pour en perpétuer la race, il ne faut qu’exposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles sont aussi-tôt pleines. Il seroit sans doute bien à souhaiter que nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on n’en a encore jamais vû que dans la Lybie. J’y remarquai sur tout une jument d’une beauté admirable. On l’appelloit la jument sonnante, parce qu’il lui pendoit aux crins de la tête et du col, une infinité de petites sonnettes d’or, qui au jugement des fins connoisseurs en harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espéce est des Pégases, c’est-à-dire, de ces chevaux aîlés qui volent dans les airs aussi légerement que nos hirondelles. On sçait qu’il n’en a paru qu’un seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais ils sont fort communs dans la romancie. La troisiéme espece est de ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu du front. Elles sont fort estimées dans le pays quoiqu’elles n’y soient pas rares. Près du parc aux chevaux j’en vis un de griffons et d’hippogriffes. Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considérer sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu, leurs grandes aîles, et leur queuë de lion; mais ils sont en effet les plus dociles de tous les animaux, et fort aisés à apprivoiser. Quand on en a une fois apprivoisé quelqu’un, on en fait tout ce qu’on veut. Ils sont d’une commodité admirable pour atteler aux voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme les chevaux et les griffons, parce qu’ils tiennent en effet beaucoup du cheval; mais ils n’y voulurent jamais consentir, prétendant qu’ils ne tenoient pas moins de l’homme; et comme en effet il est assez difficile de décider si ce sont des hommes ou des chevaux, l’affaire est demeurée indécise; et cependant on leur a laissé la liberté de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre à leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des plus curieux à voir, et m’amusa fort long-tems. Tous ces monstres étoient resserrés chacun dans une loge faite en forme de cage, qui laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une espéce de ménagerie fort divertissante d’une part, par l’assortiment bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de l’autre par la figure monstrueuse et menaçante de ces bêtes farouches. Aux deux côtés de cette ménagerie on avoit pratiqué deux grands canaux, mais bien différens l’un de l’autre; car l’un étoit plein d’un feu clair et vif, qu’on avoit soin d’entretenir continuellement, c’étoit pour loger et nourrir un troupeau de salamandres. L’autre étoit rempli d’une belle eau claire et transparente. C’étoit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes qu’on y avoit logées comme dans une maison de force, pour les punir des débauches effroyables, où elles avoient engagé par les charmes de leur voix enchanteresse, quantité de heros vertueux. Outre la retraite à laquelle elles étoient condamnées pour plusieurs années, elles avoient défense de chanter, si ce n’étoit quelques morceaux de l’opéra d’H parce qu’on jugeoit qu’il n’y avoit pas de danger d’en être attendri; mais elles en trouvoient le chant si sauvage, qu’elles aimoient mieux se taire, de sorte qu’elles étoient en effet muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore un puits fort profond, qui servoit de demeure à des basilics. Mais je me gardai bien de me présenter à l’ouverture du puits, pour ne pas m’exposer à être tué par le regard meurtrier de ces monstres. Je passai de là à un quartier où j’appercevois des moutons. Je n’ai jamais rien vû de si aimable. Mais j’ai sur tout un plaisir singulier à me rappeller le charmant tableau qui s’offrit à mes yeux. On sçait comment sont faits parmi nous les bergers et les bergeres; rien de plus abject ni de plus dégoutant; et n’en ayant jamais vû d’autres, je m’étois persuadé que tout ce que je lisois de ceux d’autrefois, sur tout de ceux qui habitoient les bords du Lignon, n’étoit que jeu d’esprit et pure fiction. C’est moi qui me faisois illusion à moi-même. Non, rien n’est si galant ni si aimable que les bergers de la romancie. Leur habillement est toûjours extrêmement propre; simple, mais de bon gout: peu chargé de parures, mais élégant et bien assorti à la taille et à la figure. Toutes leurs houlettes sont ornées de rubans, dont la couleur n’est jamais choisie au hazard; car elle doit marquer toûjours les sentimens et les dispositions de leur coeur; et je n’en ai vû aucune qui ne fût en même tems chargée de chiffres ingénieux et tout-à-fait galants. Si les bergeres ignorent l’usage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les attraits empruntés, c’est que l’éclat et la vivacité naturelle de leur teint surpasse tout ce que l’art peut prêter d’agrémens. Toute la parure de leur tête consiste en quelques fleurs nouvelles, qui mêlées avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus charmant mille fois que ne feroient les perles et les diamans. Mais ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes pourvûes. Qu’elles soient vives ou d’une humeur plus tranquille, qu’elles chantent, qu’elles dansent, qu’elles sourient, qu’elles soient tristes, qu’elles dorment ou qu’elles veillent, elles font tout cela avec tant de grace et de gentillesse, qu’il n’y a point de coeur si insensible qui n’en soit émû. L’aimable candeur et l’innocente simplicité sont des vertus qui ne les quittent jamais. Elles ignorent jusqu’au nom de la dissimulation, de la perfidie, de l’infidélité, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le plus heureux des hommes; s’il aime, il est sûr d’être aimé; sa tendresse est payée de tendresse, et sa constance de fidélité. Le berger sans amour et qui chérit son indifférence, n’a point à craindre d’être séduit par les amorces trompeuses d’une coquette perfide ou volage. amour et simplesse, c’est leur devise, et l’age d’or recommence tous les jours pour eux. Ce qu’il y a de plus admirable, c’est qu’avec cette innocente simplicité qui fait leur caractere, et les bergers et les bergeres, semblables à ceux du Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherchés de l’amour le plus délicat, et des coeurs les plus sensibles; mais il est inoüi qu’ils en fassent jamais d’usage qu’au profit de l’amour même. Assis à l’ombre des verds boccages, ou sur les bords d’un clair ruisseau, on les voit toûjours agréablement occupés à chanter leurs amours, et à faire retentir les échos des vallons du son de leurs chalumeaux, et de leurs pipeaux champêtres. Les oiseaux ne manquent jamais d’y mêler leur tendre ramage, en même tems que les ruisseaux y joignent leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la fécilité de leurs maîtres, et l’on voit toûjours dans leurs prairies bondir les moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux bergers, aux noeuds de l’hymen. Ils mettent toute leur satisfaction à recevoir quelques tendres marques d’amitié de leurs vertueuses et chastes bergeres, et jusques à la mort ils préferent constamment l’espérance de posséder aux fades douceurs de la possession même. J’avouë, que touché d’un spectacle si riant et si gracieux, je fus tenté de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le reste de mes jours dans la paix et l’innocence, et goûter à jamais les douceurs d’un repos tranquille. Je ne suis pas même le premier à qui cette pensée soit venuë à l’esprit, à la simple lecture des biens parfaits que l’innocente simplicité fait trouver au bord des fontaines, dans les prés, dans les bois et les forêts; mais faisant réflexion que je serois toûjours le maître de choisir quand je voudrois ce genre de vie, et que j’avois encore un grand pays à parcourir, je continuai ma route. Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce qu’on les leur avoit arrachées pour en faire des cornes d’abondance. Je vis d’autres taureaux qui avoient des cornes et des pieds d’airain, des vaches d’une beauté admirable qui descendoient de la fameuse Io: plusieurs chévres Amalthées, des cerberes ou grands chiens à trois têtes, des chats bottés, des singes verds; et sur-tout je vis d’un peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept têtes, dont chacune ouvroit une gueule terrible armée de dents venimeuses et tranchantes. Comme je n’avois ni la massuë d’Hercule, ni aucune épée enchantée, je n’eus garde de m’en approcher. Je me hâtai même de m’en éloigner, et cela me donna occasion de rencontrer enfin des habitans du pays. CHAPITRE 4 Des habitans de la romancie. J’etois surpris de n’avoir encore rencontré que des bêtes, excepté les bergers dont je viens de parler. Je sçavois bien en général que les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant pas m’imaginer que le pays fût absolument désert. Enfin regardant au loin de tous côtés, j’apperçus un endroit qui me parut fort peuplé. C’étoit en effet un lieu de promenade, où un nombre considérable d’habitans des deux sexes, avoit coûtume de se rendre pour prendre le frais. Je m’y acheminai, et j’eus le plaisir en chemin de vérifier par moi-même ce que j’avois toûjours eû quelque peine à croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraîches, qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n’avoient sûrement pas d’autre origine. Le lieu même où les belles se promenoient, en étoit tout couvert; et dans la romancie on ne connoît point d’autre secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partagé en diverses compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes, et plusieurs qui se promenoient seuls un peu à l’écart. Comme je ne connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin d’éxaminer la contenance et les façons des romanciens avant que d’en aborder quelqu’un. La premiere observation que je fis, c’est que je n’appercevois ni enfans, ni vieillards. Il n’y en a point en effet dans toute la romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par conséquent est composée d’une jeunesse brillante, saine, vigoureuse, fraîche, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle, cette proposition est si exactement vraye, qu’on ne peut, sans une injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les françois, par exemple, passent pour une assez belle nation. Cependant si on l’examine de près, on y trouvera beaucoup de gens malfaits. Rien n’est même si commun que d’y voir des personnes entierement contrefaites; on y voit d’ailleurs des visages si peu agréables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si grandes, des mentons si plaisans. Or voilà ce qui ne se voit jamais dans la romancie. Il est pourtant vrai qu’on y conserve de tout tems une petite race extrêmement contrefaite d’hommes et de femmes pour servir de contraste dans l’occasion, suivant le besoin des ecrivains. Mais outre qu’elle est en très-petit nombre, c’est une race aussi étrangere à la romancie, que les négres le sont à l’Europe; et à cela près il est inoüi d’y rencontrer une personne qui n’ait pas la taille parfaitement belle. Un nés tant soit peu long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regardés comme un monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont tous les traits du visage extrêmement réguliers. C’est-là que la blancheur du front efface celle de l’albâtre, que les arcs des sourcils disputent de perfection avec l’iris, c’est-là que l’ébene et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l’or et l’argent, tantôt fondus ensemble, tantôt séparément, concourent à former les plus belles têtes et les plus beaux visages qu’on puisse imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d’une beauté admirable. J’en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci d’aussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans, dont l’éclat ébloüit, des soleils d’où partent mille traits de flamme qui embrasent tous les coeurs. à leur aspect on voit fondre la froide indifférence comme la glace exposée aux ardeurs du soleil. L’amour y fait sa demeure pour lancer plus sûrement ses traits. Aussi n’y a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y résister? On ne peut pas s’en défendre: tôt ou tard il faut se rendre, et céder de bonne grace à de si puissans vainqueurs. Mais ce qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles personnes qu’on puisse voir, c’est qu’avec tous ces traits de beauté ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux, d’ouvert et de réservé, quelque chose de charmant, je ne sçais quoi d’engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrément dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire si doux, des charmes qu’on ne sçauroit dire, mille choses qu’on ne sçauroit exprimer, en un mot mille je ne sçais quoi qui vous enchantent je ne sçais comment. Ce n’est pourtant pas encore tout. Car comme si la nature se plaisoit à épuiser tous ses dons pour former les habitans de la romancie aux dépens de tout le reste du genre humain, on les voit joindre à tant d’avantages naturels toutes les perfections de corps et d’esprit qu’on peut desirer. Ils dansent tous admirablement bien; ils chantent à ravir; ils jouent des instrumens dans la grande perfection; ils sont d’une adresse infinie à tous les exercices du corps: s’il y a une joûte, ils remportent toûjours le prix, et s’il y a un combat, ils en sortent toûjours vainqueurs: que l’on juge après cela s’il n’y a pas sans comparaison beaucoup plus d’avantage de naître citoyen romancien, que de naître aujourd’hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain. J’avouë que ce ne fut pas sans une extrême confusion que je me vis d’abord au milieu d’un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu’auprès de personnes si bien faites, je devois paroître un homme fort disgracié de la nature. Cette pensée me frappa même tellement, que dans la crainte d’être un objet de risée, je me retirai dans un lieu écarté pour me dérober aux yeux des passans. Là, comme je déplorois le désagrément de ma situation, mes réflexions me porterent naturellement à tirer de ma poche un petit miroir pour m’y regarder. Mais quel fut mon étonnement de me voir changé au point que je ne me reconnoissois plus moi-même! Mes cheveux qui étoient presque roux, étoient du plus beau blond; mon front s’étoit agrandi, mes yeux devenus vifs et brillans, s’étoient avancés à fleur de tête, mon nés trop élevé s’étoit rabaissé à une juste proportion; ma bouche trop grande s’étoit rappetissée; mon menton trop plat, s’étoit arrondi, toute ma phisionomie étoit charmante. Je compris tout d’un coup que c’étoit à l’air du pays que j’étois redevable d’un si heureux changement; mais j’eus la foiblesse... l’avouerai-je? Mes lecteurs me le pardonneront-ils? ... n’importe; il faut l’avouer: il sied mal à un ecrivain romancien de n’être pas sincere, et j’ai promis de l’être. J’avoüe donc que je fus transporté de joye de me voir si beau et si bien fait. Beauté, frivole avantage, méritez-vous l’estime des hommes? Non sans doute; mais alors ces réfléxions ne me vinrent point à l’esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et de m’admirer moi-même; j’étudiois dans mon miroir mille petites minauderies agréables, je sautois d’aise, et me flattant de faire incessamment quelque conquête importante, je me hatai de joindre les compagnies d’hommes et de femmes que j’avois laissées. Je me joignis successivement à plusieurs, avec toute la liberté que je sçavois que les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long- tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce détail est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de l’apprendre. On ne voit nulle part briller autant d’esprit que dans les conversations romanciennes; mais c’est moins l’esprit qu’on y admire que les sentimens, ou plûtôt la façon de les exprimer; car comme l’amour est le sujet de tous leurs entretiens, et qu’ils aiment beaucoup à parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous dirions en quatre mots des tours si longs et si variés, qu’un jour entier ne leur suffisant jamais, ils sont toûjours obligés d’en remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de découper et d’anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pensées de l’esprit, et tous les sentimens du coeur qu’on seroit tenté de les comparer à des dentelles, ou à un réseau d’une finesse extrême. Que les goûts des hommes sont différens! Ce que par un effet de notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias, voilà ce qui brille et ce qu’on estime le plus dans les conversations romanciennes, entr’autres ces belles tirades de menuës réfléxions sur tout ce qui se passe au dedans d’un coeur amoureux, inquiet, incertain, soupçonneux, jaloux ou satisfait. Tout cela exprimé longuement avec le pour et le contre, le oüi et le non, le vuide et le plein, le clair et l’obscur, fait un discours qui enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que très- peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses mises bout à bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu’il faut sçavoir la langue du pays, comme je dirai bien-tôt, sans quoi il vous échappe beaucoup de beautés et de traits d’esprit; mais aussi quand on la possede une fois, on goûte une satisfaction infinie; c’est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s’il le juge à propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des goûts. Je passerai légerement sur la nourriture des romanciens: elle est fort simple, comme j’ai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et encore plus quand on est aimé, qu’a-t-on besoin de boire et de manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour l’ordinaire assez négligé, par la raison que dans la romancie, l’habillement recherché n’ajoûte jamais rien aux charmes d’une personne: ce sont toûjours au contraire ses graces naturelles qui relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays- là un privilege assez singulier, c’est de pouvoir s’habiller en hommes, et de courir ainsi le monde pendant des années entieres avec des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les plus dangereux, sans choquer la bienséance. Ces sortes de déguisemens étoient même autrefois estimés, et sur-tout, si la demoiselle sous un habit de cavalier venoit à rencontrer un amant sous un habit de demoiselle; cela faisoit un événement si singulier, si nouveau et si ingénieusement imaginé, qu’on ne manquoit jamais d’y applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises de connoître, c’est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de la méchanceté à celui qui le premier a représenté le dieu d’amour comme un enfant; car il semble qu’il ait voulu insinuer par-là, que l’amour n’est que puérilité, et que les amants ressemblent à des enfans. Mais à qui le persuadera-t-on, lorsqu’il est si bien prouvé par le témoignage des plus graves auteurs, que de toutes les passions, l’amour est la plus belle et la plus héroïque, jusques-là que depuis long-tems, tous les héros du théâtre, et même ceux de l’opera, semblent ne connoître aucune autre passion que pour la forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les principaux traits que je vais rapporter, pour en ébaucher seulement le portrait. Ils ont le talent de s’occuper fort sérieusement pendant tout un jour, et un mois entier s’il le faut, de la plus petite bagatelle. Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard indifférent, un mot équivoque les fait fondre en larmes: c’est qu’ils sont en effet extrêmement délicats et sensibles. La plûpart sont en même-tems si inquiets, qu’ils ne sçavent pas eux-mêmes ce qu’ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne voudroient pas: on a beau leur assûrer vingt fois une chose; doivent-ils croire ce qu’on leur dit, ou s’en défier? Doivent-ils s’affliger ou se réjoüir? Sont-ils satisfaits ou non? Voilà ce qu’ils ne sçavent jamais. Jaloux à l’excès, si quelqu’un par hazard a dit un mot à leur princesse, ou si par malheur elle a jetté un regard sur quelqu’un, toute leur tendresse se change en fureur. Adieu toutes les assûrances et tous les sermens passés. Adieu les lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublié de part et d’autre, déchiré, mis en pieces; on ne veut plus se voir, on ne veut pas même en entendre parler... à moins pourtant qu’il ne s’en présente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du monde, il ne manque jamais de s’en présenter quelqu’une. Comment faire alors? Il faut s’éclaircir; et l’éclaircissement fait, il faut bien se raccommoder: à tout raccommodement il y a toûjours de petits frais; la princesse les prend sur son compte; et voilà la paix faite jusqu’à nouvelle avanture. Mais ce qu’il y a de plus dangereux en cette matiere, c’est lorsque l’un des deux s’obstine malicieusement à cacher à l’autre le sujet de son mécontentement secret, comme la trop crédule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, à son trop mélancolique et sombre amant; car cela donne toûjours lieu aux plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste héros auroit eû de la peine à parvenir à son cinquiéme volume; mais n’est- ce pas aussi acheter trop cher l’avantage de faire un volume de plus? Je pourrois ajoûter encore ici quelques autres traits du caractere des romanciens; qu’ils sont naturellement réveurs et distraits; qu’ils aiment beaucoup à jurer, et que les sermens ne leur coûtent rien. Qu’ils les oublient pourtant assez aisément lorsqu’ils ont obtenu ce qu’ils désirent, et d’autres traits semblables; mais comme j’ai beaucoup de plus belles choses à dire, je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la forêt des avantures. CHAPITRE 5 Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne. Quoiqu’il ne fût pas difficile de reconnoître à mes manieres et à mon langage que j’étois nouveau venu dans le pays, cependant tous ceux à qui je me joignis et avec qui je m’entretins, trop occupés apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque point à me faire offre d’aucun service, quoique d’ailleurs ils me fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma présence importunoit peut-être, m’adressant la parole, me demanda si j’avois passé par la forêt des avantures. Non, lui dis-je, car je ne la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout votre tems jusqu’à ce que vous y ayez passé. Comme vous êtes nouvellement arrivé, il est juste de vous instruire. Cette forêt est appellée la forêt des avantures, parce qu’on n’y passe jamais sans en rencontrer quelqu’une; et comme ce pays-ci est le pays des avantures, il faut que tous les nouveaux venus, dès qu’ils arrivent, passent par la forêt, pour se faire ensuite naturaliser dans la romancie. Elle n’est pas bien loin d’ici, et en suivant ce petit sentier à main droite, vous la rencontrerez. Je remerciai le mieux qu’il me fut possible celui qui me donnoit un avis si important, et m’étant mis en chemin, j’arrivai bien-tôt à la forêt. J’entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma tête, et plus désagréable encore que celui que fait une troupe de pies effarées, qui voltigent de la cime d’un arbre à l’autre pour se donner mutuellement l’allarme. J’apperçus aussi-tôt quelle étoit l’espece d’oiseaux qui faisoit ce bruit: c’étoient des harpies. On sçait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne sont pas moins gloutonnes, jusques-là qu’elles se jettent avec fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est chargée. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis à tout événement sur mes gardes l’épée à la main. Je sçavois bien que c’étoit le moyen de les écarter; mais je n’en reçus aucune insulte, et j’en fus quitte pour essuier l’infection épouvantable dont elles empestent l’air tout autour d’elles. Assez près delà je trouvai des perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une facilité admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantité d’autres oiseaux rares qu’on ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle m’arrêta peu, parce qu’un objet imprévû attira mes regards. J’apperçus un cavalier étendu sous un grand arbre et qui paroissoit dormir d’un profond sommeil. Je m’en approchai aussi-tôt, et après avoir contemplé quelque tems les traits de son visage, qui avoient quelque chose de noble et d’aimable, et sa taille qui étoit fort belle, je déliberai si je ne le reveillerois point, pour lui demander les éclaircissemens dont j’avois besoin; mais je jugeai qu’il seroit plus honnête d’attendre son reveil. J’attendis en effet assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je m’en approchai, je lui pris la main, je l’appellai, je le secouai même, mais ce fut inutilement. Je ne sçavois que penser d’un sommeil si extraordinaire, et m’imaginant que l’infortuné cavalier pouvoit être tombé en létargie, je lui appliquai au nés et aux tempes une eau divine que je portois sur moi; mais j’eus le chagrin de voir échoüer mon remede. Enfin je m’avisai de songer que dans la romancie les plantes avoient des vertus étonnantes. J’en cüeillis sur le champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en essayer l’effet, j’en frottai le visage du cavalier endormi: les premieres ne réussirent pas; mais en ayant cüeilli d’une autre espece, à peine la lui eus-je fait sentir, qu’il se réveilla dans l’instant avec un grand éternuëment, qui fit retentir la forêt et mit en fuite tous les oiseaux du voisinage. Généreux Prince Fan-Férédin, me dit-il, en m’appellant par mon nom, ce qui m’étonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service que vous venez de me rendre. Vous m’avez réveillé, et dans trois jours je possederai l’adorable anémone. Il faut, ajoûta-t-il, que je vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute l’obligation que je vous ai. Je m’appelle le Prince Zazaraph. Il y a près de dix ans que par la mort de mon pere, dont j’étois l’unique héritier, je devins grand paladin de la Dondindandie. J’eus le bonheur de me faire aimer des dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutôt en pere qu’en souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne étoient marqués par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d’épouser quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes etats. J’y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je n’en trouvai point, quoique d’ailleurs les dondindandinoises passent pour être la plûpart très belles. L’une avoit de beaux yeux, de beaux sourcils, le nés bien fait, le teint de lys et de roses, la bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument qu’elle avoit le menton tant soit peu trop long. L’autre avoit dans le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu’il y a de plus capable de charmer. Elle avoit même les mains belles, mais il me parut qu’elle n’avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une autre sembloit réünir en sa personne avec tous les traits de la beauté, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que l’esprit a d’agrémens. J’en étois déja si épris, qu’on ne douta pas qu’elle ne dût bien-tôt fixer mon choix: je le crus moi-même pendant quelque tems, et je me félicitois d’avoir rencontré une princesse si aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je remarquai un jour qu’elle n’avoit pas les oreilles assez petites. Il fallut m’en détacher, et désespérant de trouver ce que je cherchois, je consultai un sage fort renommé pour les connoissances qu’il avoit acquises par ses longues études. Non, me dit-il, n’espérés pas trouver dans tous vos etats, ni dans les royaumes voisins aucune beauté parfaite. On n’en voit de telles que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-là rendre un choix difficile, c’est que toutes les princesses y sont si parfaitement belles, qu’on ne sçait à laquelle donner la préférence. C’est votre coeur qui vous déterminera. Partez donc, et amenez nous au plutôt une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant à la route qu’il falloit tenir pour trouver la romancie, il m’assura qu’il n’y en avoit point de fixe et de réglée, qu’il suffisoit de se mettre en chemin, et qu’en continuant toûjours à marcher, on y arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns même par la lune et les astres. J’entrepris donc le voyage, et après avoir parcouru beaucoup de pays, je suis enfin heureusement arrivé depuis plusieurs années dans la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que j’en ai pû apprendre depuis que j’habite le pays, c’est qu’on y entre, dit- on, par la porte d’amour, et qu’on en sort par celle de mariage. Mais ce qui mit le comble à mon bonheur, c’est qu’à peine arrivé, je rencontrai dans la Princesse Anémone tout ce qu’on peut imaginer de beauté, de charmes, d’appas, d’attraits, d’agrémens, de perfections, et beaucoup au delà. Après tous les préliminaires qui sont absolument nécessaires en ce pays-ci, j’eus le bonheur de lui plaire et d’en être aimé. Il ne s’agissoit plus que de nous unir par des noeuds éternels; mais cette cérémonie éxige ici des formalités d’une longueur infinie, et je n’ai pû obtenir dispense d’aucune. Il seroit trop long de vous les raconter, et pour peu que vous séjourniez dans le pays, vous les connoîtrez assez, parce qu’elles se ressemblent toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere épreuve. Il étoit écrit dans la suite de mes avantures, qu’un rival jaloux de mon bonheur trouveroit moyen par le secours d’un enchanteur, de m’endormir d’un profond sommeil, et qu’il en profiteroit pour enlever la belle Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir être réveillé que par le Prince Fan-Férédin, à qui il étoit réservé de me désenchanter: que trois jours après mon réveil la belle Anemone délivrée de son odieux ravisseur, qui devoit périr, reparoîtroit à mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me la rendre chere; que je ne laisserois pourtant pas d’avoir quelques soupçons, que les soupçons seroient suivis d’une broüillerie, la broüillerie d’un éclaircissement, et l’éclaircissement d’un raccommodement, après lequel aucun obstacle ne s’opposeroit plus à mon bonheur. Je suis donc sûr de revoir dans trois jours ma belle princesse. Nous partirons aussi-tôt pour la Dondindandie, et c’est à vous prince que j’ai de si grandes obligations. Je fus extrêmement satisfait du récit du Prince Zazaraph, et d’avoir trouvé quelqu’un qui pût me donner les instructions dont j’avois nécessairement besoin dans un pays inconnu. Après lui avoir témoigné combien j’étois charmé d’avoir eu occasion de lui rendre service, et lui avoir expliqué comment le desir de voir de belles choses m’avoit amené dans la romancie, je lui laissai entrevoir l’embarras où j’étois, de trouver quelqu’un qui voulût bien prendre la peine de me servir de guide, et de m’éclaircir sur ce que je pouvois ignorer dans un pays, dont je n’avois nulle autre connoissance que celle que donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu’après le service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce soin à tout autre qu’à moi? Non, non, ajoûta-t-il en m’embrassant avec un air de tendresse dont je fus touché, je ne vous quitte point. Aussi-bien n’ai-je rien de mieux à faire pendant les trois jours qu’il faut que j’attende la belle Anemone, et trois jours vous suffiront pour connoître toute la romancie, sans vous donner même la peine de la parcourir toute entiere, parce qu’on ne voit presque partout que la même chose. J’acceptai sans hésiter des offres si obligeantes, et nous nous entretînmes ainsi quelque tems dans la forêt. Pendant cet entretien il n’eut pas de peine à s’appercevoir que je ne sçavois pas la langue du pays, et je lui avoüai ingénument que dans les entretiens que je venois d’avoir avec plusieurs romanciens, ils avoient dit beaucoup de choses que je n’avois pas entenduës. Cela ne doit pas vous étonner, me dit-il, car quoique dans la romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois, et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu’il y a une façon particuliere de les parler, qu’on n’apprend qu’ici: par exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez amoureux et aimé? Vous l’appelleriez tout simplement votre maîtresse. Eh bien, ajoûta-t-il, on n’entend pas ce mot-là ici: il faut dire, l’objet que j’adore, la beauté dont je porte les fers, la souveraine de mon ame, la dame de mes pensées, l’unique but où tendent mes desirs, la divinité que je sers, la lumiere de ma vie; celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voilà, comme vous voyez, à choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour apprendre cette langue que je n’ai jamais parlée? N’en soyez point en peine, repliqua-t-il; c’est une langue extrêmement bornée, et avec le secours d’un petit dictionnaire que j’ai fait pour mon usage particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre. En effet après nous être assis au pied d’un gros cedre odoriférant, le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relié et gros comme un almanach de poche, tout écrit de sa main, et dans lequel il prétendoit avoir rassemblé toutes les phrases et tous les mots de la langue romancienne avec les régles qu’il faut observer pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner ici ce dictionnaire tout entier, mais j’ai cru qu’il suffiroit d’en rapporter quelques régles principales et les phrases les plus remarquables pour en donner seulement l’idée: car aussi bien il seroit inutile d’entreprendre de parler le romancien dans ce pays- ci. Il faut pour cela aller dans le pays même. Il y a sur-tout deux régles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement, mais toûjours avec exagération, figure, métaphore ou allégorie. Suivant cette régle, il faut bien se garder de dire j’aime. Cela ne signifie rien; il faut dire, je brûle d’amour, un feu secret me dévore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et beaucoup d’autres expressions semblables. Une personne est belle, c’est-à-dire, qu’elle efface tout ce que la nature a fait de plus beau, que c’est le chef-d’oeuvre des dieux, qu’il n’est pas possible de la voir sans l’aimer, c’est la déesse de la beauté, la mere des graces: elle charme tous les yeux; elle enchaîne tous les coeurs, on la prend pour Venus même, et l’amour s’y méprend. La seconde régle consiste à ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs épithétes. Il seroit par exemple ridicule de dire l’amour, l’indifférence, des regrets, il faut dire: l’amour tendre et passionné, la froide et tranquille indifférence, les regrets mortels et cuisans, les soûpirs ardens, la douleur amere et profonde, la beauté ravissante, la douce espérance, le fier dédain, les mépris outrageans; et plus il y a de ces épithétes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment romancienne. Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en très- petit nombre, et c’est ce qui facilite l’intelligence du romancien. Les voici presque tous. l’amour, et la haine, transports, desirs et soupirs, allarmes, espoir et plaisirs; fierté, beauté, cruauté, ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur, joüissance, désespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et regrets, la vie et la mort, felicité, disgrace, destin, fortune, barbarie; les soins, la tendresse, les larmes, les voeux, les sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux et les prairies, image, rêverie et songes; voilà à peu près tous les mots de la langue romancienne; il n’y a plus qu’à y ajoûter, comme j’ai dit, diverses épithétes, comme, doux, tendre, charmant, admirable, délicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel, sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide, heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu’on ne sçauroit imaginer, qu’il est difficile de se représenter, qui surpasse toute expression, au-dessus de tout ce qu’on peut dire, au de-là de tout ce qu’on peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant une observation à faire, c’est qu’il faut tâcher de n’allier aux mots que des épithétes convenables; car si quelqu’un par exemple, s’avisoit de dire une chere et délicieuse tristesse, cela feroit une expression ridicule et mal assortie. CHAPITRE 6 De la haute et basse Romancie. Les diverses réflexions que nous fîmes sur la langue romancienne, donnerent occasion au Prince Zazaraph de m’apprendre un point de géographie que j’ignorois; c’est qu’il y avoit une haute et basse Romancie. Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est aisée à distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle est remplie, et que vous avez dû remarquer en venant ici; au lieu que la basse Romancie est assez semblable à tous les pays du monde. Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie, et un ruisseau n’est qu’un ruisseau: mais dans la haute Romancie une prairie est essentiellement émaillée de fleurs, ou du moins couverte d’un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux d’argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire un doux murmure qui endorme les amans, ou qui réveille les oiseaux. Mais, ajoûta-t-il, vous serez peut-être bien aise d’apprendre l’origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce que je vois et ce que j’entends, ne fait qu’exciter de plus en plus ma curiosité. Je le conçois aisément, reprit-il, et je crains même que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arrêter si long- tems dans cette forêt où vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de vous mener à quelque habitation. Levons-nous donc, et nous continuerons en marchant notre conversation. Autrefois, continua-t-il, la Romancie étoit un pays fort borné. Aussi n’y recevoit-on que peu d’habitans, encore étoient-ils tous choisis entre les princes et les héros les plus célébres. On se souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la Romancie, entr’autres d’Artus et des chevaliers de la table ronde, Palmerin d’Olive, et Palmerin d’Angleterre, Primalem de Grece, Perceforêt, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms. Rien n’est si brillant que leur histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inoüis pêle mêle avec les génies, les fées, les enchanteurs, les géans, les endryagues, les monstres, toûjours combattans, jamais vaincus. Aussi le ciel et la terre s’intéressant à leurs succès, leur prodiguoient continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand éclat ne manqua pas d’attirer beaucoup d’étrangers dans le pays, entr’autres Pharamond, Cléopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands personnages à la vérité, mais qui n’étant pas pour ainsi dire nés héros comme les premiers, et ne l’étant que par imitation, demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modéles. Cependant comme ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur donna place dans la haute Romancie. Mais les choses dégénérerent bien autrement dans la suite; car on reçût dans la Romancie jusqu’aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n’est pas que plusieurs zélateurs romanciens n’ayent fait leurs efforts pour rétablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passés; de-là sont venus les héros et les princes des fées, ceux des mille et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d’autres semblables; mais on voit dans leur histoire les merveilles mêlées avec tant de choses puériles, communes et vulgaires, qu’on ne sçait dans quelle classe il faut les ranger. Enfin pour éviter la confusion, on a pris le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est demeurée aux princes et aux héros célébres: la seconde a été abandonnée à tous les sujets du second ordre, voyageurs, avanturiers, hommes et femmes de médiocre vertu. Il faut même l’avoüer à la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis long-tems presque déserte, comme vous avez pû vous en appercevoir dans ce que vous en avez vû, au lieu que la basse Romancie se peuple tous les jours de plus en plus. Aussi les fées et les génies se voyant abandonnés, et presque sans pratique, ont pris la plûpart le parti de s’en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les autres dans le pays des songes. C’est ce qui fait que vous ne voyez plus la Romancie ornée comme elle étoit autrefois d’une infinité de châteaux de crystal, de tours d’argent, de forteresses d’airain, ni de palais enchantés. Que je suis fâché, lui dis-je en l’interrompant, de ne pouvoir pas être témoin d’un si beau spectacle! Il me seroit fort aisé, reprit- il, de vous faire voir deux châteaux de cette espéce assez près d’ici, si nous étions vous et moi assez las de notre liberté, pour consentir à la perdre. à une lieuë d’ici sur la main droite, il y en a un qui est habité par la fée Camalouca. Rien de si brillant ni de si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui composent ce palais; mais rien de si dangereux que d’en approcher. à trois cens pas tout à l’entour, la fée a formé une espéce de tourbillon invisible, qui entraîne en tournoyant tous ceux qui ont le malheur ou la fatale curiosité d’y entrer. Emportés ainsi jusqu’à la cour du château, ils sont à l’instant engouffrés dans de grands vases de crystal pleins d’eau, et au moment qu’ils y entrent, la fée leur souffle sur le dos une grosse bulle d’air qui s’y attache, et qui par sa légéreté les tient suspendus dans l’eau, où ils ne font que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un assortiment bizarre, dont la méchante fée se divertit: car on y voit pêle mêle des dames et des seigneurs, des pontifes et des prêtresses, des animaux de toute espéce, des monstres grotesques, et mille figures différentes, qui se broüillent et se mêlent continuellement. C’est sur ce modele qu’on fait en Europe de ces longues phioles pleines d’eau, que l’on remplit de petits marmouzets d’émail. L’autre palais qui est à main gauche, est la demeure de la fée Curiaca, c’est bien le plus dangereux caractere qu’il y ait dans toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d’agrémens, rien ne lui est si aisé que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et elle s’en fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans ses jardins, sur le bord d’une fontaine ou d’un canal, et là lorsqu’ils s’y attendent le moins, elle les métamorphose en oiseaux, qu’elle contraint par un effet de son pouvoir magique, à tenir continuellement leur long bec dans l’eau, les laissant des années entiéres dans cette ridicule attitude. C’est là tout le fruit qu’on retire des soins qu’on lui a rendus; et c’est aussi ce qui a fondé le proverbe de tenir quelqu’un le bec dans l’eau. Mes lecteurs sont des personnes de trop bon goût pour ne pas sentir que ces récits sont extrêmement agréables, et il est par conséquent inutile de les avertir qu’ils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite qu’ils en trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant. CHAPITRE 7 De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens. Nous vîmes venir à nous par la route que nous tenions, un cavalier monté sur une espece de Griffon noir, l’air triste, rêveur et distrait; mais dès qu’il nous eût apperçus, il détourna sa monture, et prenant un chemin de traverse, il se déroba bien-tôt à nos yeux. Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je n’en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s’y en trouve pourtant plusieurs, me répondit-il, témoin le pauvre Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le plains! Prévenu contre les dangers d’une passion amoureuse, il vivoit en philosophe indifférent, riant même de la foiblesse des amans. Mais l’amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur étoit engagé à un autre, et qui lui fit bien-tôt comprendre qu’il n’avoit rien à espérer. Il le comprit en effet si bien, que pour étouffer dans sa naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui lui restoit, qui étoit de s’éloigner de l’objet qui l’avoit captivé. Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services me sont utiles, si vous m’aimez j’éxige que vous ne me fuyez pas. à un ordre si absolu elle ajoûta quelques faveurs légeres, qui acheverent de faire perdre à l’amant infortuné tout espoir de liberté. Il ne lui étoit pas possible de voir Tigrine sans l’aimer: il ne lui étoit pas permis de l’éviter: il n’en avoit pourtant rien à espérer; quelle situation! Il s’y résolut pourtant avec un courage qui marquoit autant la fermeté de son ame, que l’excès de sa passion. Il se flatta d’arracher du moins quelquefois à la cruelle de ces légeres faveurs, qu’elle lui avoit déja accordées. Il y réussit en effet, au-delà même de ses espérances, et bornant-là tous ses désirs et tout son bonheur, il traînoit sa chaîne avec quelque sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura peu. Tandis que Sonotraspio toûjours modeste et respectueux, s’efforce de se persuader qu’il est encore trop heureux, un injuste caprice persuade à Tigrine qu’elle en fait trop. C’en est fait, lui dit-elle, n’espérez plus rien de moi, votre passion m’importune, vos soins me sont devenus indifférens. Fuyez-moi, j’y consens, et même je vous le conseille. Dieux! Quel fût l’étonnement de Sonotraspio! Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation à des femmes timides, qu’un orage imprévû surprend dans une vaste campagne. Il douta quelque-tems: il crût avoir mal entendu; mais son doute ne fut pas long. Tigrine s’expliqua, et le fit avec toute la dureté imaginable. Alors pénétré de douleur, et le désespoir peint dans ses yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est bien tems cruelle, après que... ses sanglots ne lui permirent pas d’achever, et Tigrine même s’éloigna pour ne pas l’entendre. Ni les larmes, ni les prieres les plus tendres ne pûrent la fléchir, ni lui persuader même d’accorder à un malheureux, du moins pour une derniere fois, quelque marque de bonté. Elle n’en parut au contraire que plus fiere et plus dédaigneuse. Enfin l’infortuné Sonotraspio outré de dépit et de douleur, s’est abandonné à tout ce que le désespoir peut inspirer à un amant injustement maltraité. En vain il s’efforce de se rappeller les sages leçons de la philosophie. Occupé continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire, chercher tantôt la solitude, tantôt la dissipation, en courant comme un insensé toute la Romancie. Il déteste le jour où il vit Tigrine pour la premiere fois; il s’efforce de l’oublier; il voudroit la haïr; mais rien ne lui réussit: la blessure est trop profonde, et il y a lieu de craindre qu’il n’en guérisse jamais. En vérité, dis-je alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitié, je voudrois que Tigrine ou ne lui eût jamais rien accordé, ou ne lui eût pas refusé pour une derniere fois, quelques faveurs légeres; mais, ajoûtai-je, il ne faudroit pas beaucoup d’exemples semblables pour décréditer la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car on seroit tenté de regarder tous ses habitans comme des fous; mais c’est un effet de l’injustice et de l’ignorance des hommes; car il est vrai qu’à ne consulter que la raison et les maximes de la sagesse, il faut taxer de folie et d’égarement pitoyable, toute la suite des beaux sentimens et des procédés réciproques de deux amans; mais si d’une part on s’en rapporte à nos annalistes, dont l’autorité est d’un poids d’autant plus grand, qu’il y en a plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de l’autre on en juge par la façon toute sublime dont ils sçavent embellir les passions, qui par elles-mêmes paroissent les moins sensées, on aura des héros de la Romancie une idée beaucoup plus avantageuse. Ici j’interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Après le tragique, n’est-ce pas du comique qui se présente ici à nous? Qu’est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la forêt, comme une petite armée qui défile? Quelle espece d’insectes est-ce là? Insectes, répondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez plus honnêtement une espece qui n’est rien moins qu’une espece humaine. N’avez-vous jamais oüi parler des liliputiens? Les voilà. Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s’étoient établis dans la Romancie, et sembloient d’abord y faire fortune; mais il faut sans doute que l’air du pays leur soit contraire: ils n’ont jamais pû s’y multiplier, et désesperés de voir leur race s’éteindre, ils ont enfin pris le parti d’aller s’établir ailleurs. Prenons garde en passant, ajoûta-t-il, d’en écraser quelques-uns sous nos pieds; car c’est-là tout le danger que l’on court à les rencontrer. Mais il n’en est pas de même des brobdingnagiens. Ces géants monstrueux par un contraste bizarre s’établirent dans la Romancie en même-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont été obligés de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant suffire à leur subsistance; mais malheur à tout ce qui s’est trouvé sur leur passage. On ne sçauroit exprimer le ravage que ces colosses effroyables ont fait dans toute leur route, écrasant les châteaux sous leurs pieds, comme nous écrasons une motte de terre, et brisant tous les arbres des forêts, comme des elephans briseroient des épics de froment en traversant les campagnes. On ne sçait pas trop quel motif avoit engagé les uns et les autres à s’établir dans la Romancie; n’ayant d’autre mérite pour se distinguer, sinon, les uns une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu’on s’empresse de les retenir, et tout ce que l’on en dit, c’est que ce n’étoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce qu’on sçavoit déja; qu’il n’y a point dans le monde de grandeur absoluë, et que la taille grande ou petite est une chose indifférente à la nature humaine. A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n’ai-je pas oüi dire que les bêtes parlent dans ce pays-ci? Rien n’est plus vrai, me dit-il, et c’étoit même autrefois une chose assez commune du tems d’Esope, de Phedre, et d’un françois appellé La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien et quelquefois mieux que les hommes mêmes. Mais il semble que dégoûtées de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole, sur-tout depuis qu’un autre françois nommé L M s’est avisé de leur faire parler un langage peu naturel et forcé, qu’on a quelquefois de la peine à entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu’on ne voudroit; et tout récemment, une taupe vient de se rendre ridicule par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent prétendu qu’elle n’a fait qu’en copier une autre. Tandis que le Prince Zazaraphe m’entretenoit ainsi, il me prit une envie de bailler si prodigieuse, qu’il me fallut malgré mes efforts, céder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voilà déja pris de la maladie du pays, c’est de bonne heure; mais de grace ne vous contraignez point, car personne ici ne vous en sçaura mauvais gré. C’est dans la Romancie un mal inévitable pour peu qu’on y fasse de séjour, à peu près comme le mal de mer pour ceux qui font un premier voyage sur cet élément. Comme le Prince Zazaraph achevoit de parler, il se mit lui-même à bailler si démésurément, que je ne pûs m’empêcher d’en rire à mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne comprens pas comment on peut y être sujet dans un pays si rempli de merveilles; c’est aussi, me répondit-il, ce qui embarasse les physiciens dans l’explication de ce phénomene, d’autant plus qu’on a observé que dans les endroits où il y a le plus de merveilles, entassées les unes sur les autres, par exemple dans la province peruvienne, c’est-là précisément que l’on bâille le plus. Les médecins de leur côté n’ont encore pû trouver d’autre remede à ce mal, que de changer d’air. Il faut pourtant que je vous fasse voir auparavant un de nos bois d’amour: car c’est à peu près ce qui vous reste à voir de particulier dans le canton où nous sommes. CHAPITRE 8 Des bois d’amour. Comme nous étions donc déja hors de la forêt, nous tournâmes nos pas vers un bois charmant qui étoit dans la plaine. C’étoit un de ces bois d’amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu’on a plantés pour la commodité des amans, comme on voit dans une terre bien entretenuë des remises de distance en distance pour servir d’asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantés de lauriers odoriférans, de myrthes, d’orangers, de grenadiers et de jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour former d’agréables berceaux. Ils sont admirablement bien percés de diverses allées, qui forment des étoiles, des pates d’oye, des labyrinthes, et dans les massifs on a ménagé divers compartimens, dont le terrain est couvert d’un beau gazon semé de violettes et d’autres fleurs champêtres: les palissades sont de rosiers, de jasmin, de chevrefeüille, ou d’autres arbrisseaux fleuris, et chacun a son jet d’eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas demander si dans ces bosquets délicieux les tendres zéphirs rafraîchissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d’un amoureux ramage; tout vit, tout respire, tout est animé, tout aime dans ces bois d’amour; et comment pourroit-on s’en défendre, lorsqu’on y voit les amours perchés sur les arbres comme des perroquets, s’occuper sans cesse à lancer mille traits enflammés qui embrasent l’air même. O que les conversations y sont tendres, vives et passionnées, qu’on y pousse de soupirs, qu’on y forme de desirs! Qu’on y goûte de plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu’il soit indifférent de se promener dans les divers quartiers du bois. Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte qu’on distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mécontens; le bosquet des soupçons jaloux, celui des broüilleries, celui des raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages, voulurent établir aussi dans les bois d’amour des bosquets de joüissance; mais on s’opposa avec zéle à une innovation si dangereuse, et il fut prouvé par le témoignage des annales romanciennes, qu’il n’y avoit rien de si contraire aux intérêts de la Romancie, par la raison que la joüissance éteint le desir et la passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font là bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me répondit-il, des gens qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a été planté tout exprès pour être le lieu du rendez-vous. Les premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel quelquefois qui attend en vain, c’est ce qui a fondé le proverbe, attendez-moi sous l’orme. Au reste, ajoûta-t-il, nous pouvons, si nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s’y passe, et entendre tout ce qui s’y dit: comment, repris-je, on fait ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh! Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes pourroient-ils autrement sçavoir si en détail tous les entretiens les plus particuliers de deux amans jusqu’à la derniere syllabe? Vous avez raison, lui dis-je, et vous m’expliquez-là une chose que je n’avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de Cléopatre, peuvent écrire de si longues suites de discours sans en perdre un seul mot. C’est, me répondit le Prince Zazaraph, que vous ne sçavez pas comment cela se fait. Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des déclarations; vous pourrez par celui-là seul juger des autres, et vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces quatre grands tableaux d’écriture qui sont attachées à l’entrée du bosquet? Ce sont quatre modéles différens de déclaration d’amour, contenant les demandes et les réponses et s’il n’y en a que quatre, c’est qu’on n’a pas encore pû en inventer un cinquiéme; car pour le dire en passant, nos annalistes écrivent ordinairement assez bien; mais ils ont rarement de cette imagination qu’on appelle invention, et qui fait trouver quelque chose qu’un autre n’a pas dite avant eux. C’est ce qui fait qu’ils ne font que se copier tous les uns les autres. Or pour revenir à nos tableaux, tous les amans qui entrent dans ce bosquet pour se déclarer leur amour, ne manquent pas de prendre l’un de ces quatre modéles, qu’ils récitent tout de suite. L’annaliste n’a ainsi qu’à observer lequel des quatre modéles on employe, et il sçait tout d’un coup toute la suite de la conversation. Il en est de même de tous les autres bosquets jusqu’à celui des soupirs, dont le nombre est réglé, afin que l’annaliste n’aille pas faire une bévuë ridicule contre la vérité de l’histoire, en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n’en aura soupiré que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d’écouter ce que disent tous les couples d’amans que je vois répandus dans ce bois. Vous dites vrai, me répondit-il; car si vous vous donnez seulement la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en très-petit nombre à l’entrée de chaque bosquet, vous sçaurez tout ce qui y a jamais été dit, et tout ce qui s’y dira d’ici à mille ans; et il faut avoüer que si cela ne fait pas l’éloge de l’esprit des annalistes romanciens, c’est du moins pour eux et pour nous quelque chose de très-commode: car on a par ce moyen toute l’histoire de la Romancie en un très-petit abrégé. Malgré cela il me prit envie d’écoûter un moment ce qui se disoit dans les bosquets voisins, et j’y entrai avec le prince Zazaraph. Mais je remarquai en effet que tout ce qui s’y disoit, n’étoit que des répétitions de ce que j’avois déja lû dans tous les romans; et les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n’en fusse à la fin incommodé, et pour prévenir le danger, il me proposa de changer d’air. Aussi bien, ajoûta-t-il, n’avez-vous plus rien à voir ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez également de tout ce qui peut mériter votre curiosité, sauf à moi à vous faire remarquer les différences, quand elles en vaudront la peine. J’acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage, nous montâmes tous deux chacun sur une grande sauterelle sellée et bridée. Ces montures, plus douces, mais moins vîtes que les hipogriffes, ne font guéres que quatre ou cinq lieuës par saut, de sorte qu’elles ne font faire que deux ou trois cens lieuës par jour; mais c’est assez lorsqu’on n’est pas pressé. Il faut à cette occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie. CHAPITRE 9 Des voitures et des voyages. Il y a un pays dans le monde qu’on dit être de tous les pays le plus commode pour voyager, parce qu’on y trouve partout de grands chemins frayés et de bonnes auberges; mais il paroît bien que ceux qui le croyent ainsi, n’ont jamais voyagé dans la Romancie. Je ne parle pourtant pas de la commodité admirable des anciennes voitures, lorsqu’un batteau enchanté venoit vous prendre au bord de la mer, orné de flâmes rouges, et d’un pavillon couleur de feu, pour vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitié du tour du monde; ou lorsqu’on n’avoit qu’à monter sur la croupe d’un Centaure, ou sur le dos d’un Griffon qui vous transportoit en un instant au-delà de la mer Caspienne, dans les grottes du mont Caucase, pour délivrer une princesse que le géant Coxigrus avoit enlevée, et vouloit forcer à souffrir ses horribles caresses. Comme les héros d’aujourd’hui ne sont pas tout-à-fait de la même trempe que ceux d’autrefois, il a fallu changer l’ancienne méthode, et ne les faire plus voyager que terre à terre, ou dans un bon vaisseau; encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l’ocean. Néanmoins on n’a pas laissé de conserver de l’ancienne méthode de voyager, tous les avantages et tous les agrémens qu’il a été possible. Il faut seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des lettres romanciennes en bonne forme. Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller à Ispahan, ou de Paris pour aller à Madrid; l’un en partant a pris de bonnes lettres romanciennes; l’autre malheureusement n’a pris que des lettres de change. Qu’arrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son voyage, et feroit peut-être tout le tour du monde, sans qu’il lui arrivât la moindre avanture. Il lui faudra manger toûjours à l’auberge à ses dépens, encore trop heureux quelquefois d’en trouver. Il sera moüillé, fatigué, embourbé, malade, prêt à mourir sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules, ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la moindre rencontre singuliere qu’il puisse raconter à son retour. En un mot il reviendra tel qu’il étoit parti. Au lieu qu’un prince fils du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres romanciennes, rencontre à chaque pas les choses du monde les plus singulieres. Partout où il loge il fait tourner la tête à toutes les dames et princesses du canton; c’est un vrai tison d’amour, qui va causant partout un embrasement général. De pluye et de mauvais tems, il n’en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois, et quelquefois il s’égare dans un bois éloigné du grand chemin; mais le guide qui l’égare sçait bien ce qu’il fait; c’est toûjours le plus à propos du monde pour délivrer à son choix, soit un cavalier attaqué par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve dans une chasse, prête à être déchirée par un vilain sanglier. Il est aussi-tôt conduit au château qui n’est pas loin, et de tout cela que d’avantures nouvelles! Au reste quoiqu’il ait soin de cacher son véritable nom, en sorte que des gens mal-avisés pourroient le prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes il est partout accueilli, caressé, choyé comme une divinité. Les princes mêmes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots qu’il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien d’important où il n’ait part. En un mot je trouve cette façon de voyager si agréable et si sûre, que je ne comprends pas comment on peut se résoudre à sortir de chez soi, n’eût-on que cinq ou six lieuës à faire, sans se munir de lettres romanciennes. On peut même prendre encore une autre précaution très-avantageuse, qui est d’emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger à leur exemple, dans les divers pays qu’on voudra parcourir. Car il y a dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimées pour la commodité des voyageurs; et j’en donnerai volontiers ici un échantillon d’après un célébre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez en Espagne, vous serez infailliblement bien reçû. à Madrid chez le Comte De Ribaguora. C’est un grand d’Espagne, âgé de quarante-cinq ans, qui a de fort belles manieres, et qui reçoit bonne compagnie chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les françois. Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a été ci-devant gouverneur du Pérou, où il a amassé des biens immenses dont il aime à se faire honneur. Il a cela de commode, que dès qu’il voit un etranger de bonne mine qui s’appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De Belle-Forêt, il se prend tellement d’amitié pour lui, qu’il ne peut plus s’en passer. à Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La marquise est extrêmement aimable, et ses deux filles sont les deux plus belles personnes d’Espagne. Elles sont l’objet des tendres voeux de tout ce qu’il y a de plus brillant dans la noblesse espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui sçait se présenter à elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de l’une des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable. Cependant comme il faudra que l’intrigue finisse, parce que le jeune voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou de quelque autre façon plus honnête si on peut l’imaginer.à Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C’est un gentilhomme à qui il est arrivé beaucoup d’avantures, qu’il racontera tout de suite pour servir d’épisode à l’histoire du voyage; et comme il ne manque jamais d’arriver encore chez lui d’autres personnes qui racontent aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d’un volume de juste grosseur. Ce petit échantillon suffit pour donner quelque idée des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de l’étendre d’avantage. Mais une chose dont il faut avertir les voyageurs, et en général tous les héros romanciens, c’est qu’ils doivent avoir une mémoire heureuse, pour se souvenir fidélement de tous ceux avec qui ils ont eû dès le commencement quelque liaison particuliere, ou qui leur ont commencé le récit de leurs avantures sans pouvoir l’achever. Car ce seroit une chose extrêmement indécente d’oublier ces gens-là, et de n’en plus faire mention. Un voyageur auroit beau dire qu’il les a laissés à la Chine, ou dans le fond de la Tartarie, il faut ou qu’il aille les retrouver, ou qu’ils viennent le chercher, fût-ce des extrêmités du Japon. En un mot il faudroit les faire tomber des nuës plutôt que d’y manquer. Les turcs en particulier sont fort religieux sur cet article, et j’en connois un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprès le voyage d’Amasie en Hollande. J’ai aussi été moi-même si scrupuleux sur cela, qu’ayant perdu, comme on a vû, mon cheval la veille de mon entrée dans la Romancie, je n’ai pas manqué de le retrouver à la sortie du pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se débarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans une histoire, et dont on ne sçait plus que faire; c’est de les tuer tout aussitôt, ou de les faire mourir de maladie. Mais à dire le vrai, l’expédient est odieux, et on a sçû mauvais gré à un des derniers voyageurs, d’avoir fait inhumainement mourir tant de monde. Mais à propos de mémoire, je m’apperçois que je parle tout seul, et j’oublie que j’ai un compagnon qui auroit dû partager avec moi le récit que je viens de faire. J’en demande pardon à mes lecteurs, et je vais réparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant bon d’avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons aucune de ces belles régles que Lucien et tant d’autres ont données pour écrire l’histoire, par la raison que nous avons un privilege particulier pour écrire tout ce qui nous vient à l’esprit, sans nous mettre en peine de ce qu’on appelle ordre, plan, méthode, précision, vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit précéder; d’autant plus que nous avons toûjours à notre disposition la date des faits pour l’avancer, ou la reculer comme il nous plaît. C’est ce qui me fait admirer la précaution qu’a prise un de nos modernes annalistes, de mettre à la tête de son histoire une préface raisonnée, pour justifier fort sérieusement les faits qu’il y rapporte, comme si on ne sçavoit pas qu’en qualité d’annaliste romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables, sans qu’on ait celui de s’en formaliser. CHAPITRE 10 Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les propositions de mariage. Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions par les airs, bien montés sur nos grandes sauterelles, il me demanda si mon dessein n’étoit pas de choisir quelque belle princesse de la Romancie pour en faire mon épouse. Sans doute, lui dis-je, et ça été en partie le motif qui m’a fait entreprendre ce voyage. Je m’en suis douté, me répondit-il, d’autant plus qu’il vous sera difficile de voir toutes les beautés dont ce pays-ci est peuplé, sans que votre coeur se déclare pour quelqu’une. Mais disposez-vous à la patience, et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour qu’on commence à aimer, jusqu’à celui où l’on s’épouse. Il est vrai, lui dis-je, que ces longueurs m’ont quelquefois impatienté dans les avantures de Théagene, de Cyrus, de Cléopatre, et de plusieurs autres. Mais ne puis-je pas abréger les formalités... eh si, me répondit-il, vous siéroit-il de ne faire qu’un petit chapitre des mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajoûta-t-il, les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans les grandes régles, et passer par tous les degrés de la milice amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abréger le tems. Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est à propos de vous mettre d’avance au fait des loix principales qu’il faut observer en cette matiere. C’est ce qu’on appelle les formalités préliminaires. Il y en a qui en comptent jusqu’à trente-six et plus, mais je vais vous les expliquer sans m’arrêter à les compter. Vous comprenez bien, continua-t-il, qu’il faut commencer par devenir amoureux. Or cela est fort plaisant; car on l’est quelquefois une année entiere sans le sçavoir, et il y en a tel qui ne s’en doute seulement pas. S’il a arrêté ses regards sur une personne, c’est sans dessein: s’il l’a trouvée extrêmement aimable, ses sentimens se sont bornés à l’estime et à l’admiration; tout au plus il croit n’avoir pour elle que de l’amitié. Il est vrai qu’il desire de la voir souvent, qu’il a des attentions particulieres pour elle, qu’il n’est pas fâché d’appercevoir qu’elle en a aussi pour lui; mais à son avis tout cela ne signifie rien, ce n’est qu’un commerce de politesse, une liaison, une inclination ordinaire où l’amour n’entre pour rien; mais, dit-il enfin, que m’est-il donc arrivé depuis quelque-tems? Je m’apperçois que je ne dors que d’un sommeil inquiet, il me semble que je deviens distrait et mélancolique. Je perds mon enjouëment ordinaire. Ce qui me plaisoit commence à m’ennuyer: ce que j’aimois le plus, me paroît insipide. Vous êtes peut-être malade, lui dit quelqu’un qui ne connoît pas les usages du pays romancien; non, répond-il, c’est toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont là précisément les premieres formalités de l’amoureuse poursuite. Il en est d’abord tout étonné; moi amoureux, dit-il, moi qui n’ai jamais rien aimé! Moi qui ai bravé tous les traits de l’amour! Moi qui jusqu’à présent ai vû impunément toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le cacher à lui-même. Ses soûpirs le trahissent; l’inquiétude, la crainte, l’espérance, les transports se mettent de la partie. Il faut l’avoüer de bonne grace, et il l’avouë enfin. Il me semble pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j’ai vû beaucoup de héros ne pas attendre si long-tems à connoître leur état, et à la premiere vûë d’une princesse devenir tout à coup éperdûment amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c’est même la maniere la plus romancienne; mais après tout ils n’y gagnent rien; car il faut toûjours, à moins qu’ils n’en obtiennent une dispense particuliere, qu’ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire connoître le feu sécret dont ils sont consumés. Au reste, ajoûta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalité essentielle: c’est qu’il faut que la beauté qui a triomphé de l’indifférence du héros, ait un nom distingué. Car si malheureusement elle s’appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce seroit pour défigurer tout un roman; au lieu que quand elle s’appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms toûjours accompagnés d’épithetes convenables, font un effet merveilleux. Encore une formalité qui embellit infiniment l’histoire; c’est lorsque le héros amoureux, loin de pouvoir se flatter de posséder jamais l’objet qu’il adore, ne peut seulement pas, vû la disproportion de sa condition, oser faire sa déclaration aux beaux yeux qui ont enchaîné sa liberté. Car il est vrai qu’il est en effet d’une très-haute naissance, et le légitime héritier d’un grand royaume, comme il sera vérifié en tems et lieu: il est certain d’ailleurs que la princesse l’adore dans le fond du coeur, et qu’elle maudit sécretement le rang éminent qui lui ôte l’espérance d’être jamais l’épouse d’un cavalier si parfait; mais d’une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui l’ignore aussi ne peut l’écouter avec bienséance, quand même il auroit l’audace de s’expliquer. Or cela fait une situation admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi nos annalistes l’ont-ils tournée et retournée en cent façons différentes. Vous voyez donc, ajoûta le grand paladin, que les formalités sont plus longues que vous ne pensez; mais ce n’est pourtant encore là que le commencement; la grande difficulté consiste à déclarer sa passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement à une belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous l’aimez de l’amour le plus tendre et le plus respectueux, et que vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posséder le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie. Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s’y prendre avec tant de précaution et si doucement, qu’elle ne s’en apperçoive presque pas. Il faut qu’elle le devine, ou tout au plus qu’elle s’en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour cela, lorsqu’on en sçait faire usage et prendre son tems: par exemple, la belle est à sa fenêtre ou sur un balcon, où elle prend le frais: rodez à l’entour sans faire semblant de rien, et quand vous êtes à portée, tirez-lui une révérence respectueuse, accompagnée d’un regard moitié vif, et moitié mourant. Vous verrez que vous n’aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu’elle se doutera de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si peu intelligentes. La plûpart comprennent fort bien ce qu’on leur dit, souvent même ce qu’on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent oeillades qu’on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe. Mais, repris-je à mon tour, à ce premier moyen ne pourroit-on pas en ajoûter un second, qui est celui des sérénades pendant la nuit sous les fenêtres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me répondit le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous commencez à vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui dis donc que je croyois qu’un concert de voix et d’instrumens sous les fenêtres de la beauté dont on porte la chaîne, me paroissoit un assez bon expédient pour lui insinuer mélodieusement les tendres sentimens qu’on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais l’expédient n’est guéres de mon goût, parce qu’il est sujet à trop d’inconvéniens. Car premierement, il fait connoître à tout le quartier qu’il y a de l’amour en campagne, ce qui redouble la vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions. Secondement, il ne faut pour troubler toute la fête, qu’un jaloux brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades terribles sans que souvent vous sçachiez seulement de quelle part elles vous sont adressées. Je sçais bien que vous tuerez votre homme; car c’est la regle. Mais cela même cause un grand embarras. L’affaire éclate. Le mort appartient toûjours à des gens puissans et accrédités. C’est pour l’ordinaire un fils unique. Il faut se cacher et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un amant donner la nuit des sérénades à sa belle. Car le moindre malheur qu’il ait à craindre, c’est de n’en sortir qu’avec une blessure dangereuse. Avoüez aussi, repris-je, que quand on a un grand coup d’épée au travers du corps, et qu’on se voit en danger de mourir, c’est une grande douceur lorsqu’on peut parvenir à sçavoir que la belle pour qui on s’est exposé au danger paroît touchée d’un si grand malheur. Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n’y a pas de baume au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je réponds que le blessé sera bientôt sur pied. Mais encore une fois ce moyen me paroît trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une lettre, par exemple, quatre lignes bien tournées sont d’un secours merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la belle Julie, ou on le laisse tomber à ses pieds, comme par mégarde, pour exciter sa curiosité; ou si on ne peut pas autrement, on le lui fait donner par une personne affidée. Ce pas une fois fait, il faut compter que l’affaire est en bon train. L’amant ne laisse pas de s’inquiéter et de se tourmenter sur le succès de son billet. L’a-t- elle lû, l’a-t-elle rejetté? Quel sentiment a-t-elle fait paroître en le lisant? C’est qu’il n’a pas encore d’expérience: car il est vrai en général qu’il y a des belles trop réservées, qui font quelque difficulté de recevoir et de lire un billet; mais la réserve en cette occasion seroit tout-à-fait déplacée; et il seroit même ridicule de ne pas faire au billet une réponse favorable, qui donne de grandes espérances à l’amant; car c’est-là une des formalités les plus indispensables dans les préliminaires dont nous parlons, et je n’y ai jamais vû manquer. C’est alors enfin, continua le prince, que l’on commence à respirer. C’est alors que l’amour commence à paroître le dieu le plus aimable et le plus charmant de l’Olympe. Qu’on lui fait alors des remercîmens, de voeux et d’offrandes! Mais il faut qu’il continuë son ouvrage. Ce n’est pas assez que la charmante Clorine, ou l’adorable Florise ait laissé entendre qu’elle n’est pas insensible; il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l’assurance de sa propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excès de joye? Non, il se pâmera. Que dis-je? Il en mourroit, s’il lui étoit permis de mourir si-tôt; mais comme la chose seroit contre les bonnes régles, il faut qu’il se contente de tomber aux pieds de sa toute- belle sans voix et si transporté, quetout ce qu’il peut faire, c’est de coller ses lévres sur la belle main de la lumiere de sa vie. Ah! Prince Fan-Férédin, ajoûta le grand paladin, quel dommage qu’un moment si doux ne soit qu’un moment! Mais on a eu beau faire jusqu’à présent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues du monde y ont renoncé, et ce qu’il y a de plus triste, c’est que ce moment est unique, et qu’on n’en peut pas trouver un second qui lui ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant raisonnable devroit s’en tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il des amans raisonnables? Il leur manque toûjours quelque chose. Après un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on en veut un troisiéme, et en l’attendant, les heures paroissent des années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du portrait on obtient du moins tout ce qu’on peut, et ne fut-ce qu’un ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on n’avoit encore jusqu’alors ressenti que tourmens, langueurs, martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et voilà qu’on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où l’on nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables. Qu’on ne s’avise point alors d’aller offrir à un amant le thrône de Perse, ou l’empire de Trébizonde, à condition d’abandonner la souveraine de son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage à la plus belle couronne de l’univers. CHAPITRE 11 Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner aux lecteurs le dénouëment de cette histoire. Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l’ai vû dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes entiers. Ce n’est pas que j’aye le talent d’abréger, me répondit-il, mais c’est que d’une part la plûpart des romans sont tous faits sur le même modéle, et que de l’autre leurs auteurs ont le talent d’allonger tellement les événemens et les récits, qu’ils font un volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui n’entend pas comme eux l’art de la diffuse prolixité. Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que des formalités préliminaires, et qu’avant que d’arriver à la conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme dans un labyrinthe on sçait fort bien par où l’on entre, et que l’on ignore par où l’on en sortira: ainsi ceux qui s’embarquent sur la mer orageuse de l’amour, sçavent bien d’où ils sont partis, mais ils ne sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port. Deux jeunes personnes s’aiment comme deux tourterelles. Elles semblent faites l’une pour l’autre. Elles mourront si on les sépare: destin barbare! Faut-il... mais non, ce n’est point au destin qu’il faut s’en prendre, c’est aux loix établies de tout tems dans la Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui défendent sous peine de bannissement perpétuel de procéder à l’union conjugale de deux personnes qui s’adorent, avant que d’avoir passé par les grandes épreuves prescrites dans l’ordonnance. Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j’aurai vû dans les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je serai bien aise de les connoître plus distinctement, et d’apprendre de vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable. Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà l’eneïde finie. Mais son historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille traverses, qui font une longue suite d’événemens extraordinaires, et qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du Neptune, d’Ulysse et de la Junon d’Enée, ils ont trouvé des fées et des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur courage par mille exploits inoüis; et comme il n’y a ni valeur, ni forces humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont soin de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée, ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient l’un la protection de Minerve, l’autre celle du destin. De-là il est aisé de juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et elle l’est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus grands princes sont ceux qu’elle épargne le moins. Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les génies, soit amis, soit ennemis? Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui n’ont ni la noblesse ni l’élévation qui est inséparable de l’idée d’un héros romancien. Mais ils ne laissent pas d’être sujets comme les autres, à la loy des épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le rendre heureux. Les parens de part et d’autre consentent au mariage; point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S’il se bat, il tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere d’avantures pour plusieurs années. S’il enleve sa princesse; il faut qu’il la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher, et qu’il ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa parente, il vient une tartane d’Alger qu’elle prend pour un bâtiment du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les deux belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a transporté le cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire fait voile en Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau chrétien, dont le commandant est précisément le rival de l’amant infortuné. Voilà de quoi mourir mille fois de rage et de douleur, sans qu’heureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle est présentée au dey qui en devient amoureux, jusqu’à oublier toutes les autres beautés de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion, et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses larmes, et las de sa résistance, veut enfin user de tout son pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit. Ah! Prince, m’écriai-je alors, que cette épreuve est terrible! J’en fremis. Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve remede à tout. L’amant a si bien fait par ses recherches, qu’il a découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque jamais d’y arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de joye, se prépare à profiter de la nuit pour s’évader avec lui. Une échelle de soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens, qui ne manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain un beau bruit dans son sérail! Que de têtes d’eunuques tomberont sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû qu’il n’y a rien de si commun. En voulez-vous d’une autre espéce, ajoûta- t-il? L’amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, où de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est demeurée entr’ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le reste: grand bruit; on attaque, on se défend, on apporte des flambeaux, le cavalier ne se bat qu’en retraite; mais il a beau faire, il faut de nécessité, et c’est encore là une régle capitale, que le frere ou le pere de celle qu’il adore, s’enferre lui-même dans l’épée de l’infortuné cavalier. Or jugez combien il faut d’années pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient; car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée Leonore après s’être arraché tous les cheveux de la tête pendant six mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y travailler au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens. Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les épreuves, cette derniere est celle que j’aimerois le mieux: car j’ai remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller être esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il n’y en a aucun qui ne fasse fortune. Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu’avant que de partir, il n’y en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir bien danser, d’avoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la perfection, et d’être aimable et bien-fait. C’est par-là que tout leur réussit. On fait voir l’esclave étranger à la sultane favorite pour la réjoüir. Or l’esclave est un homme si admirable, et toutes ces sultanes ont le coeur si tendre, qu’en moins de rien voilà une intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n’y a pas moyen: les loix de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du bruit. On l’a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie, trouve le moyen de s’enfuir avec son charmant Bezibezu (c’est le nom de l’esclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle maroquine arrive à Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette avanture, c’est que les loix veulent encore que le coffre de pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la mer, ce qui la réduit à l’aumône. Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu agréables; mais j’en ai vû d’autres qui ne le sont guéres davantage. Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, d’un pauvre amant, qui lorsqu’il est à la veille d’épouser tout ce qu’il aime, voit sa princesse enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu inconnu, sans qu’après mille recherches il puisse en apprendre la moindre nouvelle? Vous m’avoüerez que voilà une des situations les plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux désespoirs. Ah! Cher prince, s’écria le Prince Zazaraph, quel souvenir me rappellez-vous? Je l’ai essuyée cette cruelle épreuve, et vous pouvez demander à tous les echos de nos forêts tout ce qu’elle m’a coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiqu