The Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: La fille du capitaine Author: Alexandre Pouchkine Release Date: October 19, 2004 [EBook #13798] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE *** Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com Alexandre Pouchkine LA FILLE DU CAPITAINE (1836) Table des matieres CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES CHAPITRE II LE GUIDE CHAPITRE III LA FORTERESSE CHAPITRE IV LE DUEL CHAPITRE V LA CONVALESCENCE CHAPITRE VI POUGATCHEFF CHAPITRE VII L'ASSAUT CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE CHAPITRE IX LA SEPARATION CHAPITRE X LE SIEGE CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES CHAPITRE XII L'ORPHELINE CHAPITRE XIII L'ARRESTATION CHAPITRE XIV LE JUGEMENT CHAPITRE I _LE SERGENT AUX GARDES_ Mon pere, Andre Petrovitch Grineff, apres avoir servi dans sa jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitte l'etat militaire en 17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habite sa terre du gouvernement de Simbirsk, ou il epousa Mlle Avdotia, 1ere fille d'un pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survecus seul; tous mes freres et soeurs moururent en bas age. J'avais ete inscrit comme sergent dans le regiment Semenofski par la faveur du major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus cense etre en conge jusqu'a la fin de mon education. Alors on nous elevait autrement qu'aujourd'hui. Des l'age de cinq ans je fus confie au piqueur Saveliitch, que sa sobriete avait rendu digne de devenir mon menin. Grace a ses soins, vers l'age de douze ans je savais lire et ecrire, et pouvais apprecier avec certitude les qualites d'un levrier de chasse. A cette epoque, pour achever de m'instruire, mon pere prit a gages un Francais, M. Beaupre, qu'on fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d'huile de Provence. Son arrivee deplut fort a Saveliitch. "Il semble, grace a Dieu, murmurait-il, que l'enfant etait lave, peigne et nourri. Ou avait-on besoin de depenser de l'argent et de louer un _moussie_, comme s'il n'y avait pas assez de domestiques dans la maison?" Beaupre, dans sa patrie, avait ete coiffeur, puis soldat en Prusse, puis il etait venu en Russie pour etre _outchitel_, sans trop savoir la signification de ce mot[2]. C'etait un bon garcon, mais etonnamment distrait et etourdi. Il n'etait pas, suivant son expression, ennemi de la bouteille, c'est-a-dire, pour parler a la russe, qu'il aimait a boire. Mais, comme on ne presentait chez nous le vin qu'a table, et encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on passait _l'outchitel_, mon Beaupre s'habitua bien vite a l'eau-de-vie russe, et finit meme par la preferer a tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique. Nous devinmes de grands amis, et quoique, d'apres le contrat, il se fut engage a m'apprendre _le francais, l'allemand et toutes les sciences, _il aima mieux apprendre de moi a babiller le russe tant bien que mal. Chacun de nous s'occupait de ses affaires; notre amitie etait inalterable, et je ne desirais pas d'autre mentor. Mais le destin nous separa bientot, et ce fut a la suite d'un evenement que je vais raconter. Quelqu'un raconta en riant a ma mere que Beaupre s'enivrait constamment. Ma mere n'aimait pas a plaisanter sur ce chapitre; elle se plaignit a son tour a mon pere, lequel, en homme expeditif, manda aussitot cette _canaille de Francais_. On lui repondit humblement que le _moussie_ me donnait une lecon. Mon pere accourut dans ma chambre. Beaupre dormait sur son lit du sommeil de l'innocence. De mon cote, j'etais livre a une occupation tres interessante. On m'avait fait venir de Moscou une carte de geographie, qui pendait contre le mur sans qu'on s'en servit, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidite de son papier. J'avais decide d'en faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de Beaupre, je m'etais mis a l'ouvrage. Mon pere entra dans l'instant meme ou j'attachais une queue au cap de Bonne-Esperance. A la vue de mes travaux geographiques, il me secoua rudement par l'oreille, s'elanca pres du lit de Beaupre, et, reveillant sans precaution, il commenca a l'accabler de reproches. Dans son trouble, Beaupre voulut vainement se lever; le pauvre _outchitel_ etait ivre mort. Mon pere le souleva par le collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le meme jour, a la joie inexprimable de Saveliitch. C'est ainsi que se termina mon education. Je vivais en fils de famille (_nedorossl_[3]), m'amusant a faire tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec les jeunes garcons de la cour. J'arrivai ainsi jusqu'au dela de seize ans. Mais a cet age ma vie subit un grand changement. Un jour d'automne, ma mere preparait dans son salon des confitures au miel, et moi, tout en me lechant les levres, je regardais le bouillonnement de la liqueur. Mon pere, assis pris de la fenetre, venait d'ouvrir _l'Almanach de la cour_, qu'il recevait chaque annee. Ce livre exercait sur lui une grande influence; il ne le lisait qu'avec une extreme attention, et cette lecture avait le don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mere, Qui savait par coeur ses habitudes et ses bizarreries, tachait de cacher si bien le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que l'_Almanach de la cour _lui tombat sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lachait plus durant des heures entieres. Ainsi donc mon pere lisait l'_Almanach de la cour _en haussant frequemment les epaules et en murmurant a demi- voix: "General!... il a ete sergent dans ma compagnie. Chevalier des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?" Finalement mon pere lanca l'Almanach loin de lui sur le sofa et resta plonge dans une meditation profonde, ce qui ne presageait jamais rien de bon. "Avdotia Vassilieva[4], dit-il brusquement en s'adressant a ma mere, quel age a Petroucha[5]? -- Sa dix-septieme petite annee vient de commencer, repondit ma mere. Petroucha est ne la meme annee que notre tante Nastasia Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que... -- Bien, bien, reprit mon pere; il est temps de le mettre au service." La pensee d'une separation prochaine fit sur ma mere une telle impression qu'elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des larmes coulerent de ses yeux. Quant a moi, il est difficile d'exprimer la joie qui me saisit. L'idee du service se confondait dans ma tete avec celle de la liberte et des plaisirs qu'offre la ville de Saint-Petersbourg. Je me voyais deja officier de la garde, ce qui, dans mon opinion, etait le comble de la felicite humaine. Mon pere n'aimait ni a changer ses plans, ni a en remettre l'execution. Le jour de mon depart fut a l'instant fixe. La veille, mon pere m'annonca qu'il allait me donner une lettre pour non chef futur, et me demanda du papier et des plumes. "N'oublie pas, Andre Petrovitch, dit ma mere, de saluer de ma part le prince B...; dis-lui que j'espere qu'il ne refusera pas ses graces a mon Petroucha. -- Quelle betise! s'ecria mon pere en froncant le sourcil; pourquoi veux-tu que j'ecrive au prince B...? -- Mais tu viens d'annoncer que tu daignes ecrire au chef de Petroucha. -- Eh bien! quoi? -- Mais le chef de Petroucha est le prince B... Tu sais bien qu'il est inscrit au regiment Semenofski. -- Inscrit! qu'est-ce que cela me fait qu'il soit inscrit ou non? Petroucha n'ira pas a Petersbourg. Qu'y apprendrait-il? a depenser de l'argent et a faire des folies. Non, qu'il serve a l'armee, qu'il flaire la poudre, qu'il devienne un soldat et non pas un faineant de la garde, qu'il use les courroies de son sac. Ou est son brevet? donne-le-moi." Ma mere alla prendre mon brevet, qu'elle gardait dans une cassette avec la chemise que j'avais portee a mon bapteme, et le presenta a mon pere d'une main tremblante. Mon pere le lut avec attention, le posa devant lui sur la table et commenca sa lettre. La curiosite me talonnait. "Ou m'envoie-t-on, pensais-je, si ce n'est pas a Petersbourg?" Je ne quittai pas des yeux la plume de mon pere, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit avec mon brevet sous le meme couvert, ota ses lunettes, n'appela et me dit: "Cette lettre est adressee a Andre Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas a Orenbourg[7] pour servir sous ses ordres." Toutes mes brillantes esperances etaient donc evanouies. Au lieu de la vie gaie et animee de Petersbourg, c'etait l'ennui qui m'attendait dans une contree lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel, un instant plus tot, je pensais avec delices, me semblait une calamite. Mais il n'y avait qu'a se soumettre. Le lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amenee devant le perron. On y placa une malle, une cassette avec un servie a the et des serviettes nouees pleines de petits pains et de petits pates, derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes parents me donnerent leur benediction, et mon pere me dit: "Adieu, Pierre; sers avec fidelite celui a qui tu as prete serment; obeis a tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle- toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu'il est neuf, et de ton honneur pendant qu'il est jeune." Ma mere, tout en larmes, me recommanda de veiller a ma sante, et a Saveliitch d'avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court _touloup_[8] de peau de lievre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard. Je m'assis dans la _kibitka_ avec Saveliitch, et partis -pour ma destination en pleurant amerement. J'arrivai dans la nuit a Sirabirsk, ou je devais rester vingt- quatre heures pour diverses emplettes confiees a Saveliitch. Je m'etais arrete dans une auberge, tandis que, des le matin, Saveliitch avait ete courir les boutiques. Ennuye de regarder par les fenetres sur une ruelle sale, je me mis a errer par les chambres de l'auberge. J'entrai dans la piece du billard et j'y trouvai un grand monsieur d'une quarantaine d'annees, portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue a la main et une pipe a la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un verre d'eau-de-vie s'il gagnait, et, s'il perdait, devait passer sous le billard a quatre pattes. Je me mis a les regarder jouer; plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades a quatre pattes devenaient frequentes, si bien qu'enfin le marqueur resta sous le billard. Le monsieur prononca sur lui quelques expressions energiques, en guise d'oraison funebre, et me proposa de jouer une partie avec lui. Je repondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort etrange. Il me regarda avec une sorte de commiseration. Cependant l'entretien s'etablit. J'appris qu'il se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine, qu'il etait chef d'escadron dans les hussards ***, qu'il se trouvait alors a Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu'il avait pris son gite a la meme auberge que moi. Zourine m'invita a diner avec lui, a la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie. J'acceptai avec plaisir; nous nous mimes a table; Zourine buvait beaucoup et m'invitait a boire, en me disant qu'il fallait m'habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire a me tenir les cotes, et nous nous levames de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m'apprendre a jouer au billard. "C'est, dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par exemple, qu'on arrive dans une petite bourgade; que veux-tu qu'on y fasse? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en definitive, aller a l'auberge et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer." Ces raisons me convainquirent completement, et je me mis a prendre ma lecon avec beaucoup d'ardeur. Zourine m'encourageait a haute voix; il s'etonnait de mes progres rapides, et, apres quelques lecons, il me proposa de jouer de l'argent, ne fut-ce qu'une _groch_ (2 kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui etait, d'apres lui, une fort mauvaise habitude. J'y consentis, et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d'en gouter, repetant toujours qu'il fallait m'habituer au service. "Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu'un service sans punch?" Je suivis son conseil. Nous continuames a jouer, et plus je goutais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les bandes, je me fachais, je disais des impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait comment; j'elevais l'enjeu, enfin je me conduisais comme un petit garcon qui vient de prendre la clef des champs. De cette facon, le temps passa tres vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l'horloge, posa sa queue et me declara que j'avais perdu cent roubles[10]. Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains de Saveliitch. Je commencais a marmotter des excuses quand Zourine me dit "Mais, mon Dieu, ne t'inquiete pas; je puis attendre". Nous soupames. Zourine ne cessait de me verser a boire, disant toujours qu'il fallait m'habituer au service. En me levant de table, je me tenais a peine sur mes jambes. Zourine me conduisit a ma chambre. Saveliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il apercut les indices irrecusables de mon zele pour le service. "Que t'est-il arrive? me dit-il d'une voix lamentable. Ou t'es-tu rempli comme un sac? O mon Dieu! jamais un pareil malheur n'etait encore arrive. -- Tais-toi, vieux hibou, lui repondis-je en begayant; je suis sur que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi." Le lendemain, je m'eveillai avec un grand mal de tete. Je me rappelais confusement les evenements de la veille. Mes meditations furent interrompues par Saveliitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse de the. "Tu commences de bonne heure a t'en donner, Piotr Andreitch[11], me dit-il en branlant la tete. Eh! de qui tiens-tu? Il me semble que ni ton pere ni ton grand-pere n'etaient des ivrognes. Il n'y a pas a parler de ta mere, elle n'a rien daigne prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepte du _kvass_[12]. A qui donc la faute? au maudit _moussie_: il t'a appris de belles choses, ce fils de chien, et c'etait bien la peine de faire d'un paien ton menin, comme si notre seigneur n'avait pas eu assez de ses propres gens!" J'avais honte; je me retournai et lui dis: "Va-t'en, Saveliitch, je ne veux pas de the". Mais il etait difficile de calmer Saveliitch une fois qu'il s'etait mis en train de sermonner. "Vois-tu, vois-tu, Piotr Andreitch, ce que c'est que de faire des folies? Tu as mal a la tete, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s'enivre n'est bon a rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre d'eau-de-vie, pour te degriser. Qu'en dis-tu?" Dans ce moment entra un petit garcon qui m'apportait un billet de la part de Zourine. Je le depliai et lus ce qui suit: "Cher Piotr Andreitch, fais-moi le plaisir de m'envoyer, par mon garcon, les cent roubles que tu as perdus hier. J'ai horriblement besoin d'argent. Ton devoue, "Ivan Zourine" Il n'y avait rien a faire. Je donnai a mon visage une expression d'indifference, et, m'adressant a Saveliitch, je lui commandai de remettre cent roubles au petit garcon. "Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris. -- Je les lui dois, repondis-je aussi froidement que possible. -- Tu les lui dois? repartit Saveliitch, dont l'etonnement redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette? C'est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet argent." Je me dis alors que si, dans ce moment decisif, je ne forcais pas ce vieillard obstine a m'obeir, il me serait difficile dans la suite d'echapper a sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis: "Je suis ton maitre, tu es mon domestique. L'argent est a moi; je l'ai perdu parce que j'ai voulu le perdre. Je te conseille, de ne pas faire l'esprit fort et d'obeir quand on te commande." Mes paroles firent une impression si profonde sur Saveliitch, qu'il frappa des mains, et resta muet, immobile. "Que fais-tu la comme un pieu?" m'ecriai-je avec colere. Saveliitch se mit a pleurer. "O mon pere Piotr Andreitch, balbutia-t-il d'une voix tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumiere, ecoute-moi, moi vieillard; ecris a ce brigand que tu n'as fait que plaisanter, que nous n'avons jamais eu tant d'argent. Cent roubles! Dieu de bonte!... Dis-lui que tes parents t'ont severement defendu de jouer autre chose que des noisettes. -- Te tairas-tu? lui dis-je en l'interrompant avec severite; donne l'argent ou je te chasse d'ici a coups de poing." Saveliitch me regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher mon argent. J'avais pitie du pauvre vieillard; mais je voulais m'emanciper et prouver que je n'etais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles. Saveliitch s'empressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra en m'annoncant que les chevaux etaient atteles. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiete et des remords silencieux, sans prendre conge de mon maitre et sans penser que je dusse le revoir jamais. CHAPITRE II _LE GUIDE_ Mes reflexions pendant le voyage n'etaient pas tres agreables. D'apres la valeur de l'argent a cette epoque, ma perte etait de quelque importance. Je ne pouvais m'empecher de convenir avec moi- meme que ma conduite a l'auberge de Simbirsk avait ete des plus sottes, et je me sentais coupable envers Saveliitch. Tout cela me tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du traineau, en detournant la tete et en faisant entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J'avais fermement resolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par ou commencer. Enfin je lui dis: "Voyons, voyons, Saveliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-meme que je suis fautif. J'ai fait hier des betises et je t'ai offense sans raison. Je te promets d'etre plus sage a l'avenir et de le mieux ecouter. Voyons, ne te fache plus, faisons la paix. -- Ah! mon pere Piotr Andreitch, me repondit-il avec un profond soupir, je suis fache contre moi-meme, c'est moi qui ai tort par tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l'auberge? Mais que faire? Le diable s'en est mele. L'idee m'est venue d'aller voir la femme du diacre qui est ma commere, et voila, comme dit le proverbe: j'ai quitte la maison et suis tombe dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaitre aux yeux de mes maitres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est buveur et joueur?" Pour consoler le pauvre Saveliitch, je lui donnai ma parole qu'a l'avenir je ne disposerais pas d'un seul kopek sans son consentement. Il se calma peu a peu, ce qui ne l'empecha point cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la tete: "Cent roubles! c'est facile a dire". J'approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s'etendait un desert triste et sauvage, entrecoupe de petites collines et de ravins profonds. Tout etait couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma _kibitka_ suivait l'etroit chemin, ou plutot la trace qu'avaient laissee les traineaux de paysans. Tout a coup mon cocher jeta les yeux de cote, et s'adressant a moi: "Seigneur, dit-il en otant son bonnet, n'ordonnes-tu pas de retourner en arriere? -- Pourquoi cela? -- Le temps n'est pas sur. Il fait deja un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus? -- Eh bien! qu'est-ce que cela fait? -- Et vois-tu ce qu'il y a la-bas? (Le cocher montrait avec son fouet le cote de l'orient.) -- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein. -- La, la, regarde... ce petit nuage." J'apercus, en effet, sur l'horizon un petit nuage blanc que j'avais pris d'abord pour une colline eloignee. Mon cocher m'expliqua que ce petit nuage presageait un _bourane_[13]. J'avais oui parler des _chasse-neige_ de ces contrees, et je savais qu'ils engloutissent quelquefois des caravanes entieres. Saveliitch, d'accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; j'avais l'esperance d'arriver a temps au prochain relais: j'ordonnai donc de redoubler de vitesse. Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse du cote de l'orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientot une grande nuee blanche qui s'elevait lourdement, croissait, s'etendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commenca a tomber et tout a coup se precipita a gros flocons. Le vont se mit a siffler, a hurler. C'etait un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. "Malheur a nous, seigneur! s'ecria le cocher; c'est un _bourane_." Je passai la tete hors de la _kibitka;_ tout etait obscurite et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement feroce, qu'il semblait en etre anime. La neige s'amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s'arreterent bientot. "Pourquoi n'avances-tu pas? dis-je au cocher avec impatience. -- Mais ou avancer? repondit-il en descendant du traineau. Dieu seul sait ou nous sommes maintenant. Il n'y a plus de chemin et tout est sombre." Je me mis a le gronder, mais Saveliitch prit sa defense. "Pourquoi ne l'avoir pas ecoute? me dit-il avec colere. Tu serais retourne au relais; tu aurais pris du the; tu aurais dormi jusqu'au matin; l'orage se serait calme et nous serions partis. Et pourquoi tant de hate? Si c'etait pour aller se marier, passe." Saveliitch avait raison. Qu'y avait-il a faire? La neige continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_. Les chevaux se tenaient immobiles, la tete baissee, et tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d'eux, rajustant leur harnais, comme s'il n'eut eu autre chose a faire. Saveliitch grondait. Je regardais de tous cotes, dans l'esperance d'apercevoir quelque indice d'habitation ou de chemin; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_... Tout a coup je crus distinguer quelque chose de noir. "Hola! cocher, m'ecriai-je, qu'y a-t-il de noir la-bas?" Le cocher se mit a regarder attentivement du cote que j'indiquais. "Dieu le sait, seigneur, me repondit-il en reprenant son siege; ce n'est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit etre un loup ou un homme." Je lui donnai l'ordre de se diriger sur l'objet inconnu, qui vint aussi a notre rencontre. En deux minutes nous etions arrives sur la meme ligne, et je reconnus un homme. "Hola! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le chemin? -- Le chemin est ici, repondit le passant; je suis sur un endroit dur. Mais a quoi diable cela sert-il? -- Ecoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais cette contree? Peux-tu nous conduire jusqu'a un gite pour y passer la nuit? -- Cette contree? Dieu merci, repartit le passant, je l'ai parcourue a pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s'arreter ici et attendre; peut-etre l'ouragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin avec les etoiles." Son sang-froid me donna du courage. Je m'etais deja decide, en m'abandonnant a la grace de Dieu, a passer la nuit dans la steppe, lorsque tout a coup le passant s'assit sur le banc qui faisait le siege du cocher: "Grace a Dieu, dit-il a celui-ci, une habitation n'est pas loin. Tourne a droite et marche. -- Pourquoi irais-je a droite? repondit mon cocher avec humeur. Ou vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux a autrui, harnais aussi, fouette sans repit." Le cocher me semblait avoir raison. "En effet, dis-je au nouveau venu, pourquoi crois-tu qu'une habitation n'est pas loin? -- Le vent a souffle de la, repondit-il, et j'ai senti une odeur de fumee, preuve qu'une habitation est proche." Sa sagacite et la finesse de son odorat me remplirent d'etonnement. J'ordonnai au cocher d'aller ou l'autre voulait. Les chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_ s'avancait avec lenteur, tantot soulevee sur un amas, tantot precipitee dans une fosse et se balancant de cote et d'autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements d'une barque sur la mer agitee. Saveliitch poussait des gemissements profonds, en tombant a chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je m'enveloppai dans ma pelisse et m'endormis, berce par le chant de la tempete et le roulis du traineau. J'eus alors un songe que je n'ai plus oublie et dans lequel je vois encore quelque chose de prophetique, en me rappelant les etranges aventures de ma vie. Le lecteur m'excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa propre experience combien il est naturel a l'homme de s'abandonner a la superstition, malgre tout le mepris qu'on affiche pour elle. J'etais dans cette disposition de l'ame ou la realite commence a se perdre dans la fantaisie, aux premieres visions incertaines de l'assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait toujours et que nous errions sur le desert de neige. Tout a coup je crus voir une porte cochere, et nous entrames dans la cour de notre maison seigneuriale. Ma premiere idee fut la peur que mon pere ne se fachat de mon retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l'attribuat a une desobeissance calculee. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et je vois ma mere venir a ma rencontre avec un air de profonde tristesse. "Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton pere est a l'agonie et desire te dire adieu." Frappe d'effroi, j'entre a sa suite dans la chambre a coucher. Je regarde; l'appartement est a peine eclaire. Pres du lit se tiennent des gens a la figure triste et abattue. Je m'approche sur la pointe du pied. Ma mere souleve le rideau et dit: "Andre Petrovitch, Petroucha est de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta benediction." Je me mets a genoux et j'attache mes regards sur le mourant. Mais quoi! au lieu de mon pere, j'apercois dans le lit un paysan a barbe noire, qui me regarde d'un air de gaiete. Plein de surprise, je me tourne vers ma mere: "Qu'est-ce que cela veut dire? m'ecriai-je; ce n'est pas mon pere. Pourquoi veux-tu que je demande sa benediction a ce paysan? -- C'est la meme chose, Petroucha, repondit ma mere; celui-la est ton _pere assis_[15]_;_ baise-lui la main et qu'il te benisse." Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan s'elanca du lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit a la brandir en tous sens. Je voulus m'enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de cadavres. Je trebuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan m'appelait avec douceur en me disant: "Ne crains rien, approche, viens que je te benisse". L'effroi et la stupeur s'etaient empares de moi... En ce moment je m'eveillai. Les chevaux etaient arretes; Saveliitch me tenait par la main. "Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrives. -- Ou sommes-nous arrives? demandai-je en me frottant les yeux. -- Au gite; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombes droit sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te rechauffer." Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une moindre violence. Il faisait si noir qu'on pouvait, comme on dit, se crever l'oeil. L'hote nous recut pres de la porte d'entree, en tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une _loutchina_[16] l'eclairait. Au milieu etaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de Cosaque. Notre hote, Cosaque du Iaik[17], etait un paysan d'une soixantaine d'annees, encore frais et vert. Saveliitch apporta la cassette a the, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je n'avais jamais en plus grand besoin. L'hote se hata de le servir. "Ou donc est notre guide? demandai-je a Saveliitch. -- Ici, Votre Seigneurie", repondit une voix d'en haut. Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux yeux etincelants. "Eh bien! as-tu froid? -- Comment n'avoir pas froid dans un petit cafetan tout troue? J'avais un _touloup;_ mais, a quoi bon m'en cacher, je l'ai laisse en gage hier chez le marchand d'eau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif." En ce moment l'hote rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je proposai a notre guide une tasse de the. Il descendit aussitot de la soupente. Son exterieur me parut remarquable. C'etait un homme d'une quarantaine d'annees, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges epaules. Sa barbe noire commencait a grisonner. Ses grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une expression assez agreable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux etaient coupes en rond. Il portait un petit _armak_[19] dechire et de larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de the, il en gouta et fit la grimace. "Faites- moi la grace, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un verre d'eau-de-vie; le the n'est pas notre boisson de Cosaques." J'accedai volontiers a son desir. L'hote prit sur un des rayons de l'armoire un broc et un verre, s'approcha de lui, et, l'ayant regarde bien en face: "Eh! Eh! dit-il, te voila de nouveau dans nos parages! D'ou Dieu t'a-t-il amene?" Mon guide cligna de l'oeil d'une facon toute significative et repondit par le dicton connu: "Le moineau volait dans le verger; il mangeait de la graine de chanvre; la grand'mere lui jeta une pierre et le manqua. Et vous, comment vont les votres? -- Comment vont les notres? repliqua l'hotelier en continuant de parler proverbialement. On commencait a sonner les vepres, mais la femme du pope l'a defendu; le pope est alle en visite et les diables sont dans le cimetiere. -- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de l'oeil une seconde fois), remets ta hache derriere ton dos[20]; le garde forestier se promene. A la sante de _Votre Seigneurie_!" Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala d'un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente. Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce n'est que dans la suite que je compris qu'ils parlaient des affaires de l'armee du Iaik, qui venait seulement d'etre reduite a l'obeissance apres la revolte de 1772. Saveliitch les ecoutait parler d'un air fort mecontent et jetait des regards soupconneux tantot sur l'hote, tantot sur le guide. L'espece d'auberge ou nous nous etions refugies se trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup a un rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas meme penser a se remettre en route. L'inquietude de Saveliitch me divertissait beaucoup. Je m'etendis sur un banc; mon vieux serviteur se decida enfin a monter sur la voute du poele[21]; l'hote se coucha par terre. Ils se mirent bientot tous a ronfler, et moi-meme je m'endormis comme un mort. En m'eveillant le lendemain assez tard, je m'apercus que l'ouragan avait cesse. Le soleil brillait; la neige s'etendait au loin comme une nappe eblouissante. Deja les chevaux etaient atteles. Je payai l'hote, qui me demanda pour mon ecot une telle misere, que Saveliitch lui-meme ne le marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupcons de la veille s'etaient envoles tout a fait. J'appelai le guide pour le remercier du service qu'il nous avait rendu, et dis a Saveliitch de lui donner un demi-rouble de gratification. Saveliitch fronca le sourcil. "Un demi-rouble! s'ecria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as daigne toi-meme l'amener a l'auberge? Que ta volonte soit faite, seigneur; mais nous n'avons pas un demi-rouble de trop. Si nous nous mettons a donner des pourboires a tout le monde, nous finirons par mourir de faim.". Il m'etait impossible de disputer contre Saveliitch; mon argent, d'apres ma promesse formelle, etait a son entiere discretion. Je trouvais pourtant desagreable de ne pouvoir recompenser un homme qui m'avait tire, sinon d'un danger de mort, au moins d'une position fort embarrassante. "Bien, dis-je avec sang-froid a Saveliitch, si tu ne veux pas donner un demi-rouble, donne-lui quelqu'un de mes vieux habits; il est trop legerement vetu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de lievre. -- Aie pitie de moi, mon pere Piotr Andreitch, s'ecria Saveliitch; qu'a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le premier cabaret. -- Ceci, mon petit vieux, ce n'est plus ton affaire, dit le vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grace d'une pelisse de son epaule[22]; c'est sa volonte de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais d'obeir. -- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Saveliitch d'une voix fachee. Tu vois que l'enfant n'a pas encore toute sa raison, et te voila tout content de le piller, grace a son bon coeur. Qu'as-tu besoin d'un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas meme le mettre sur tes maudites grosses epaules. -- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je a mon menin; apporte vite le _touloup_. -- Oh! Seigneur mon Dieu! s'ecria Saveliitch en gemissant. Un _touloup_ en peau de lievre et completement neuf encore! A qui le donne-t-on? A un ivrogne en guenilles." Cependant le _touloup_ fut apporte. Le vagabond se mit a l'essayer aussitot. Le _touloup_, qui etait deja devenu trop petit pour ma taille, lui etait effectivement beaucoup trop etroit. Cependant il parvint a le mettre avec peine, en faisant eclater toutes les coutures. Saveliitch poussa comme un hurlement etouffe lorsqu'il entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il etait tres content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu'a ma _kibitka_, et il me dit avec un profond salut: "Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous recompense pour votre vertu. De ma vie je n'oublierai vos bontes." Il s'en alla de son cote, et je partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Saveliitch. J'oubliai bientot le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en peau de lievre. Arrive a Orenbourg, je me presentai directement au general. Je trouvai un homme de haute taille, mais deja courbe par la vieillesse. Ses longs cheveux etaient tout blancs. Son vieil uniforme use rappelait un soldat du temps de l'imperatrice Anne, et ses discours etaient empreints d'une forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon pere. En lisant son nom, il me jeta un coup d'oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu de temps qu'Andre Petrovich etait de ton ache; et maintenant, quel peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps..." Il ouvrit la lettre et si mit a la parcourir a demi-voix, en accompagnant sa lecture de remarques: "Monsieur, "J'espere que Votre Excellence..." Qu'est-ce que c'est que ces ceremonies? Fi! comment n'a-t-il pas de honte? Sans doute, la discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu'on ecrit a son vieux camarate?... "Votre Excellence n'aura pas oublie!..." Hein!... "Eh!... quand... sous feu le feld-marechal Munich...pendant la campagne... de meme que... nos bonnes parties de cartes." Eh! eh! _Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines? "Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiegle..." "Hum!... le tenir avec des gants de porc-epic..." Qu'est-ce que cela, gants de porc-epic? ce doit etre un proverbe russe... Qu'est-ce que c'est, tenir avec des gants de porc-epic? reprit-il en se tournant vers moi. -- Cela signifie, lui repondis-je avec l'air le plus innocent du monde, traiter quelqu'un avec bonte, pas trop severement, lui laisser beaucoup de liberte. Voila ce que signifie tenir avec des gants de porc-epic. -- Hum! je comprends... "Et ne pas lui donner de liberte..." Non, il parait que gants de porc-epic signifie autre chose... "Ci-joint son brevet..." Ou donc est-il? Ah! le voici... "L'inscrire au regiment de Semenofski..." C'est bon, c'est bon; on fera ce qu'il faut... "Me permettre de vous embrasser sans ceremonie, et... comme un vieux ami et camarade." Ah! enfin, il s'en est souvenu... Etc., etc... Allons, mon petit pere, dit-il apres avoir acheve la lettre et mis mon brevet de cote, tout sera fait; tu seras officier dans le regiment de***; et pour ne pas perdre de temps, va des demain dans le fort de Belogorsk, ou tu serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnete homme. La, tu serviras veritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n'as rien a faire a Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un jeune homme. Aujourd'hui, je t'invite a diner avec moi." "De mal en pis, pensai-je tout bas; a quoi cela m'aura-t-il servi d'etre sergent aux gardes des mon enfance? Ou cela m'a-t-il mene? dans le regiment de*** et dans un fort abandonne sur la frontiere des steppes kirghises-kaisaks." Je dinai chez Andre Karlovitch, en compagnie de son vieil aide de camp. La severe economie allemande regnait a sa table, et je pense que l'effroi de recevoir parfois un hote de plus a son ordinaire de garcon n'avait pas ete etranger a mon prompt eloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je pris conge du general et partis pour le lieu de ma destination. CHAPITRE III _LA FORTERESSE_ La forteresse de Belogorsk etait situee a quarante verstes d'Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpes du Iaik. La riviere n'etait pas encore gelee, et ses flots couleur de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi s'etendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes reflexions, tristes pour la plupart. La vie de garnison ne m'offrait pas beaucoup d'attraits; je tachais de me representer mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m'imaginais un vieillard severe et morose, ne sachant rien en dehors du service et pret a me mettre aux arrets pour la moindre vetille. Le crepuscule arrivait; nous allions assez vite. "Y a-t-il loin d'ici a la forteresse? demandai-je au cocher. -- Mais on la voit d'ici", repondit-il. Je me mis a regarder de tous cotes, m'attendant a voir de hauts bastions, une muraille et un fosse. Mais je ne vis rien qu'un petit village entoure d'une palissade en bois. D'un cote s'elevaient trois ou quatre tas de foin, a demi recouverts de neige; d'un autre, un moulin a vent penche sur le cote, et dont les ailes, faites de grosse ecorce de tilleul, pendaient paresseusement. "Ou donc est la forteresse? demandai-je etonne. -- Mais la voila", repartit le cocher en me montrant le village ou nous venions de penetrer. J'apercus pres de la porte un vieux canon en fer. Les rues etaient etroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] etaient couvertes en chaume. J'ordonnai qu'on me menat chez le commandant, et presque aussitot ma _kibitka_ s'arreta devant une maison en bois, batie sur une eminence, pres de l'eglise, qui etait en bois egalement. Personne ne vint a ma rencontre. Du perron j'entrai dans l'antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, etait occupe a coudre une piece bleue au coude d'un uniforme vert. Je lui dis de m'annoncer. "Entre, mon petit pere, me dit l'invalide, les notres sont a la maison." Je penetrai dans une chambre tres propre, arrangee a la vieille mode. Dans un coin etait dressee une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplome d'officier pendait encadre et sous verre. Autour du cadre etaient ranges des tableaux d'ecorce[24], qui representaient la _Prise de Kustrin _et _d'Otchakov_, le _Choix de la fiancee_ et l'_Enterrement du chat par les souris_. Pres de la fenetre se tenait assise une vieille femme en mantelet, la tete enveloppee d'un mouchoir. Elle etait occupee a devider du fil que tenait, sur ses mains ecartees, un petit vieillard borgne en habit d'officier. "Que desirez-vous, mon petit pere?" me dit-elle sans interrompre son occupation. Je repondis que j'etais venu pour entrer au service, et que, d'apres la regle, j'accourais me presenter a monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard borgne, que j'avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame interrompit le discours que j'avais prepare a l'avance. "Ivan Kouzmitch[25] n'est pas a la maison, dit-elle. Il est alle en visite chez le pere Garasim. Mais c'est la meme chose, je suis sa femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grace[26]. Assieds-toi, mon petit pere." Elle appela une servante et lui dit de faire venir _l'ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. "Oserais-je vous demander, me dit-il, dans quel regiment vous avez daigne servir?" Je satisfis sa curiosite. "Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daigne passer de la garde dans notre garnison?" Je repondis que c'etait par ordre de l'autorite. "Probablement pour des actions peu seantes a un officier de la garde? reprit l'infatigable questionneur. -- Veux-tu bien cesser de dire des betises? lui dit la femme du capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigue de la route. Il a autre chose a faire que de te repondre. Tiens mieux tes mains. Et toi, mon petit pere, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne t'afflige pas trop de ce qu'on t'ait fourre dans notre bicoque; tu n'es pas le premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on s'habitue. Tenez, Chvabrine, Alexei Ivanitch[28], il y a deja quatre ans qu'on l'a transfere chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui etait arrive. Voila qu'un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils avaient pris des epees, et ils se mirent a se piquer l'un l'autre, et Alexei Ivanitch a tue le lieutenant, et encore devant deux temoins. Que veux-tu! contre le malheur il n'y a pas de maitre." En ce moment entre l_'ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. "Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement a monsieur l'officier, et propre. -- J'obeis, Vassilissa Iegorovna[29], repondit l'_ouriadnik_ Ne faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Polejaieff? -- Tu radotes, Maximitch, repliqua la commandante; Polejaieff est deja loge tres a l'etroit; et puis c'est mon compere; et puis il n'oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur l'officier... Comment est votre nom, mon petit pere? -- Piotr Andreitch. -- Conduis Piotr Andreitch chez Simeon Kouzoff. Le coquin a laisse entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch? -- Grace a Dieu, tout est tranquille, repondit le Cosaque; il n'y a que le caporal Prokoroff qui s'est battu au bain avec la femme Oustinia Pegoulina pour un seau d'eau chaude. -- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les tous deux. -- C'est bon, Maximitch, va-t'en avec Dieu. -- Piotr Andreitch, Maximitch vous conduira a votre logement." Je pris conge; l'_ouriadnik_ me conduisit a une _isba_ qui se trouvait sur le bord escarpe de la riviere, tout au bout de la forteresse. La moitie de l'_isba_ etait occupee par la famille de Simeon Kouzoff, l'autre me fut abandonnee. Cette moitie se composait d'une chambre assez propre, coupee en deux par une cloison. Saveliitch commenca a s'y installer, et moi, je regardai par l'etroite fenetre. Je voyais devant moi s'etendre une steppe nue et triste; sur le cote s'elevaient des cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le perron et tenant une auge a la main, appelait des cochons qui lui repondaient par un grognement amical. Et voila dans quelle contree j'etais condamne a passer ma jeunesse!... Une tristesse amere me saisit; je quittai la fenetre et me couchai sans souper, malgre les exhortations de Saveliitch, qui ne cessait de repeter avec angoisse: "O Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma maitresse si l'enfant allait tomber malade?" Le lendemain, a peine avais-je commence de m'habiller, que la porte de ma chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de traits peu reguliers, mais dont la figure basanee avait une vivacite remarquable. "Pardonnez-moi, me dit-il en francais, si je viens ainsi sans ceremonie faire votre connaissance. J'ai appris hier votre arrivee, et le desir de voir enfin une figure humaine s'est tellement empare de moi que je n'ai pu y resister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez vecu ici quelque temps." Je devinai sans peine que c'etait l'officier renvoye de la garde pour l'affaire du duel. Nous fimes connaissance. Chvabrine avait beaucoup d'esprit. Sa conversation etait animee, interessante. Il me depeignit avec beaucoup de verve et de gaiete la famille du commandant, sa societe et en general toute la contree ou le sort m'avait jete. Je riais de bon coeur, lorsque ce meme invalide, que j'avais vu rapiecer son uniforme dans l'antichambre du capitaine, entra et m'invita a diner de la part de Vassilissa Iegorovna. Chvabrine declara qu'il m'accompagnait. En nous approchant de la maison du commandant, nous vimes sur la place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des chapeaux a trois cornes. Ils etaient ranges en ligne de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton. Des qu'il nous apercut, il s'approcha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit a commander l'exercice. Nous allions nous arreter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d'aller sur-le-champ chez Vassilissa Iegorovna, promettant qu'il nous rejoindrait aussitot. "Ici, nous dit-il, vous n'avez vraiment rien a voir." Vassilissa Iegorovna nous recut avec simplicite et bonhomie, et me traita comme si elle m'eut des longtemps connu. L'invalide et Palachka mettaient la nappe. "Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch a instruire si longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le chercher pour diner. Mais ou est donc Macha[31]?" A peine avait-elle prononce ce nom, qu'entra dans la chambre une jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lisses en bandeau et retenus derriere ses oreilles que rougissaient la pudeur et l'embarras. Elle ne me plut pas extremement au premier coup d'oeil; je la regardai avec prevention. Chvabrine m'avait depeint Marie, la fille du capitaine, sous les traits d'une sotte. Marie Ivanovna alla s'asseoir dans un coin et se mit a coudre. Cependant on avait apporte le _chtchi_[32]. Vassilissa Iegorovna, ne voyant pas revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l'appeler. "Dis au maitre que les visites attendent; le _chtchi_ se refroidit. Grace a Dieu, l'exercice ne s'en ira pas, il aura tout le temps de s'egosiller a son aise." Le capitaine apparut bientot, accompagne du petit vieillard borgne. "Qu'est-ce que cela, mon petit pere? lui dit sa femme. La table est servie depuis longtemps, et l'on ne peut pas te faire venir. -- Vois-tu bien, Vassilissa Iegorovna, repondit Ivan Kouzmitch, j'etais occupe de mon service, j'instruisais mes petits soldats. -- Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne leur va pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais du rester a la maison, a prier le bon Dieu; ca t'irait bien mieux. Mes chers convives, a table, je vous prie." Nous primes place pour diner. Vassilissa Iegorovna ne se taisait pas un moment et m'accablait de questions; qui etaient mes parents, s'ils etaient en vie, ou ils demeuraient, quelle etait leur fortune? Quand elle sut que mon pere avait trois cents paysans: "Voyez-vous! s'ecria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce monde! Et nous, mon petit pere, en fait d'_ames_[33], nous n'avons que la servante Palachka. Eh bien, grace a Dieu, nous vivons petit a petit. Nous n'avons qu'un souci, c'est Macha, une fille qu'il faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu'elle trouve quelque brave homme! sinon, la voila eternellement fille." Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna; elle etait devenue toute rouge, et des larmes roulerent jusque sur son assiette. J'eus pitie d'elle, et je m'empressai de changer de conversation. "J'ai oui dire, m'ecriai-je avec assez d'a-propos, que les Bachkirs ont l'intention d'attaquer votre forteresse. -- Qui t'a dit cela, mon petit pere? reprit Ivan Kouzmitch. -- Je l'ai entendu dire a Orenbourg, repondis-je. -- Folies que tout cela, dit le commandant; nous n'en avons pas entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimide, et les Kirghises aussi ont recu de bonnes lecons. Ils n'oseront pas s'attaquer a nous, et s'ils s'en avisent, je leur imprimerai une telle terreur, qu'ils ne remueront plus de dix ans. -- Et vous ne craignez pas, continuai-je en m'adressant a la femme du capitaine, de rester dans une forteresse exposee a de tels dangers? -- Affaire d'habitude, mon petit pere, reprit-elle. Il y a de cela vingt ans, quand on nous transfera du regiment ici, tu ne saurais croire comme j'avais peur de ces maudits paiens. S'il m'arrivait parfois de voir leur bonnet a poil, si j'entendais leurs hurlements, crois bien, mon petit pere, que mon coeur se resserrait a mourir. Et maintenant j'y suis si bien habituee, que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les brigands rodent autour de la forteresse. -- Vassilissa Iegorovna est une dame tres brave, observa gravement Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose. -- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n'est pas de la douzaine des poltrons. -- Et Marie Ivanovna, demandai-je a sa mere, est-elle aussi hardie que vous? -- Macha! repondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu'a present elle n'a pu entendre le bruit d'un coup de fusil sans trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan Kouzmitch s'imagina, le jour de ma fete, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu'elle manqua de s'en aller dans l'autre monde. Depuis ce jour-la, nous n'avons plus tire ce maudit canon." Nous nous levames de table; le capitaine et sa femme allerent dormir la sieste, et j'allai chez Chvabrine, ou nous passames ensemble la soiree. CHAPITRE IV _LE DUEL_ Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la forteresse de Belogorsk devint non seulement supportable, mais agreable meme. J'etais recu comme un membre de la famille dans la maison du commandant. Le mari et la femme etaient d'excellentes gens. Ivan Kouzmitch, qui d'enfant de troupe etait parvenu au rang d'officier, etait un homme tout simple et sans education, mais bon et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort a sa paresse naturelle. Vassilissa Iegorovna dirigeait les affaires du service comme celles de son menage, et commandait dans toute la forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientot de se montrer sauvage. Nous fimes plus ample connaissance. Je trouvai en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu a peu je m'attachai a cette bonne famille, meme a Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne. Je devins officier. Mon service ne me pesait guere. Dans cette forteresse benie de Dieu, il n'y avait ni exercice a faire, ni garde a monter, ni revue a passer. Le commandant instruisait quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n'etait pas encore parvenu a leur apprendre quel etait le cote droit, quel etait le cote gauche. Chvabrine avait quelques livres francais; je me mis a lire, et le gout de la litterature s'eveilla en moi. Le matin je lisais, et je m'essayais a des traductions, quelquefois meme a des compositions en vers. Je dinais presque chaque jour chez le commandant, ou je passais d'habitude le reste de la journee. Le soir, le pere Garasim y venait accompagne de sa femme Akoulina, qui etait la plus forte commere des environs. Il va sans dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. Cependant d'heure en heure sa conversation me devenait moins agreable. Ses perpetuelles plaisanteries sur la famille du commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de Marie Ivanovna, me deplaisaient fort. Je n'avais pas d'autre societe que cette famille dans la forteresse, mais je n'en desirais pas d'autre. Malgre toutes les propheties, les Bachkirs ne se revoltaient pas. La tranquillite regnait autour de notre forteresse. Mais cette paix fut troublee subitement par une guerre intestine. J'ai deja dit que je m'occupais un peu de litterature. Mes essais etaient passables pour l'epoque, et Soumarokoff[34] lui-meme leur rendit justice bien des annees plus tard. Un jour, il m'arriva d'ecrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, sous pretexte de demander des conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur benevole; je copiai ma petite chanson, et la portai a Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait apprecier une oeuvre poetique. Apres un court preambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et lui lus les vers suivants[35]: _"Helas! en fuyant Macha, j'espere recouvrer ma liberte!_ _"Mais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours devant moi._ _"Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet etat cruel, prends pitie de ton prisonnier."_ "Comment trouves-tu cela?" dis-je a Chvabrine, attendant une louange comme un tribut qui m'etait du. Mais, a mon grand mecontentement, Chvabrine, qui d'ordinaire montrait de la complaisance, me declara net que ma chanson ne valait rien. "Pourquoi cela? lui demandai-je en m'efforcant de cacher mon humeur. -- Parce que de pareils vers, me repondit-il, sont dignes de mon maitre Trediakofski[36]." Il prit le feuillet de mes mains, et se mit a analyser impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me dechirant de la facon la plus maligne. Cela depassa mes forces; je lui arrachai le feuillet des mains, je lui declarai que, de ma vie, je ne lui montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas moins de cette menace. "Voyons, me dit-il, si tu seras en etat de tenir ta parole; les poetes ont besoin d'un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d'un carafon d'eau-de-vie avant diner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas Marie Ivanovna? -- Ce n'est pas ton affaire, repondis-je en froncant le sourcil, de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de tes suppositions. -- Oh! oh! poete vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de plus en plus. Ecoute un conseil d'ami: Macha n'est pas digne de devenir ta femme. -- Tu mens, miserable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un effronte!" Chvabrine changea de visage. "Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main fortement; vous me donnerez satisfaction. -- Bien, quand tu voudras!" repondis-je avec joie, car dans ce moment j'etais pret a le dechirer. Je courus a l'instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une aiguille a la main. D'apres l'ordre de la femme de commandant, il enfilait des champignons qui devaient secher pour l'hiver. "Ah! Piotr Andreitch, me dit-il en m'apercevant, soyez le bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? oserais-je vous demander." Je lui declarai en peu de mots que je m'etais pris de querelle avec Alexei Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, d'etre mon second. Ivan Ignatiitch m'ecouta jusqu'au bout avec une grande attention, en ecarquillant son oeil unique. "Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexei Ivanitch, et que j'en suis temoin? c'est la ce que vous voulez dire? oserais-je vous demander. -- Precisement. -- Mais, mon Dieu! Piotr Andreitch, quelle folie avez-vous en tete? Vous vous etes dit des injures avec Alexei Ivanitch; eh bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un troisieme; et puis allez chacun de votre cote. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant... Est-ce une bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander. Encore si c'etait vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec lui, car je ne l'aime guere. Mais, si c'est lui qui vous perfore, vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots casses? oserais-je vous demander." Les raisonnements du prudent officier ne m'ebranlerent pas. Je restai ferme dans ma resolution. "Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous plaira; mais a quoi bon serai-je temoin de votre duel? Des gens se battent; qu'y a-t-il la d'extraordinaire? oserais-je vous demander. Grace a Dieu, j'ai approche de pres les Suedois et les Turcs, et j'en ai vu de toutes les couleurs." Je tachai de lui expliquer le mieux qu'il me fut possible quel etait le devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch etait hors d'etat de me comprendre. "Faites a votre guise, dit-il. Si j'avais a me meler de cette affaire, ce serait pour aller annoncer a Ivan Kouzmitch, selon les regles du service, qu'il se trame dans la forteresse une action criminelle et contraire aux interets de la couronne, et faire observer au commandant combien il serait desirable qu'il avisat aux moyens de prendre les mesures necessaires..." J'eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au commandant. Je parvins a grand'peine a le calmer. Cependant il me donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos. Comme d'habitude, je passai la soiree chez le commandant. Je m'efforcais de paraitre calme et gai, pour n'eveiller aucun soupcon et eviter les questions importunes. Mais j'avoue que je n'avais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se sont trouvees dans la meme position. Toute cette soiree, je me sentis dispose a la tendresse, a la sensibilite. Marie Ivanovna me plaisait plus qu'a l'ordinaire. L'idee que je la voyais peut-etre pour la derniere fois lui donnait a mes yeux une grace touchante. Chvabrine entra. Je le pris a part, et l'informai de mon entretien avec Ivan Ignatiitch. "Pourquoi des seconds? me dit-il sechement. Nous nous passerons d'eux." Nous convinmes de nous battre derriere les tas de foin, le lendemain matin, a six heures. A nous voir causer ainsi amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir. "Il y a longtemps que vous eussiez du faire comme cela, me dit-il d'un air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle. -- Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui faisait une patience dans un coin; je n'ai pas bien entendu." Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que repondre. Chvabrine le tira d'embarras. "Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite. -- Et avec qui, mon petit pere, t'es-tu querelle? -- Mais avec Piotr Andreitch, et jusqu'aux gros mots. -- Pourquoi cela? -- Pour une veritable misere, pour une chansonnette. -- Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c'est-il arrive? -- Voici comment. Piotr Andreitch a compose recemment une chanson, et il s'est mis a me la chanter ce matin. Comme je la trouvais mauvaise, Piotr Andreitch s'est fache. Mais ensuite il a reflechi que chacun est libre de son opinion et tout est dit." L'insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi ne comprit ses grossieres allusions. Personne au moins ne les releva. Des poesies, la conversation passa aux poetes en general, et le commandant fit l'observation qu'ils etaient tous des debauches et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de renoncer a la poesie, comme chose contraire au service et ne menant a rien de bon. La presence de Chvabrine m'etait insupportable. Je me hatai de dire adieu au commandant et a sa famille. En rentrant a la maison, j'examinai mon epee, j'en essayai la pointe, et me couchai apres avoir donne l'ordre a Saveliitch de m'eveiller le lendemain a six heures. Le lendemain, a l'heure indiquee, je me trouvais derriere les meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas a paraitre. "On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hater." Nous mimes bas nos uniformes, et, restes en gilet, nous tirames nos epees du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de cinq invalides, sortit de derriere un tas de foin. Il nous intima l'ordre de nous rendre chez le commandant. Nous obeimes de mauvaise humeur. Les soldats nous entourerent, et nous suivimes Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas militaire avec une majestueuse gravite. Nous entrames dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit les portes a deux battants, et s'ecria avec emphase: "Ils sont pris!". Vassilissa Iegorovna accourut a notre rencontre: "Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrets... Piotr Andreitch, Alexei Ivanitch, donnez vos epees, donnez, donnez... Palachka, emporte les epees dans le grenier... Piotr Andreitch, je n'attendais pas cela de toi; comment n'as-tu pas honte? Alexei Ivanitch, c'est autre chose; il a ete transfere de la garde pour avoir fait perir une ame. Il ne croit pas en Notre- Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?" Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant de repeter: "Vois-tu bien! Vassilissa Iegorovna dit la verite; les duels sont formellement defendus par le code militaire." Cependant Palachka nous avait pris nos epees et les avait emportees au grenier. Je ne pus m'empecher de rire; Chvabrine conserva toute sa gravite. "Malgre tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid a la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant a votre tribunal. Abandonnez ce soin a Ivan Kouzmitch: c'est son affaire. -- Comment, comment, mon petit pere! repliqua la femme du commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la meme chair et le meme esprit? Ivan Kouzmitch, qu'est-ce que tu baguenaudes? Fourre-les a l'instant dans differents coins, au pain et a l'eau, pour que cette bete d'idee leur sorte de la tete. Et que le pere Garasim les mette a la penitence, pour qu'ils demandent pardon a Dieu et aux hommes." Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna etait extremement pale. Peu a peu la tempete se calma. La femme du capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous embrasser l'un l'autre. Palachka nous rapporta nos epees. Nous sortimes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous reconduisit. "Comment n'avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colere, de nous denoncer au commandant apres m'avoir donne votre parole de n'en rien faire? -- Comme Dieu est saint, repondit-il, je n'ai rien dit a Ivan Kouzmitch; c'est Vassilissa Iegorovna qui m'a tout soutire. C'est elle qui a pris toutes les mesures necessaires a l'insu du commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!" Apres cette reponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec Chvabrine. "Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je. -- Certainement, repondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut feindre pendant quelques jours. Au revoir." Et nous nous separames comme s'il ne se fut rien passe. De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude, pres de Marie Ivanovna; son pere n'etait pas a la maison; sa mere s'occupait du menage. Nous parlions a demi-voix. Marie Ivanovna me reprochait l'inquietude que lui avait causee ma querelle avec Chvabrine. "Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous alliez vous battre a l'epee. Comme les hommes sont etranges! pour une parole qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prets a s'entr'egorger et a sacrifier, non seulement leur vie, mais encore l'honneur et le bonheur de ceux qui... Mais je suis sure que ce n'est pas vous qui avez commence la querelle: c'est Alexei Ivanitch qui a ete l'agresseur. -- Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna? -- Mais parce que..., parce qu'il est si moqueur! Je n'aime pas Alexei Ivanitch, il m'est meme desagreable, et cependant je n'aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m'aurait fort inquietee. -- Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?" Marie Ivanovna se troubla et rougit: "Il me semble, dit-elle enfin, il me semble que je lui plais. -- Pourquoi cela? -- Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage. -- Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela? -- L'an passe, deux mois avant votre arrivee, -- Et vous n'avez pas consenti? -- Comme vous voyez. Alexei Ivanitch est certainement un homme d'esprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, a la seule idee qu'il faudrait, sous la couronne, l'embrasser devant tous les assistants... Non, non, pour rien au monde." Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et m'expliquerent beaucoup de choses. Je compris la persistance que mettait Chvabrine a la poursuivre. Il avait probablement remarque notre inclination mutuelle, et s'efforcait de nous detourner l'un de l'autre. Les paroles qui avaient provoque notre querelle me semblerent d'autant plus infames, quand, au lieu d'une grossiere et indecente plaisanterie, j'y vis une calomnie calculee. L'envie de punir le menteur effronte devint encore plus forte en moi, et j'attendais avec impatience le moment favorable. Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j'etais occupe a composer une elegie, et que je mordais ma plume dans l'attente d'une rime, Chvabrine frappa sous ma fenetre. Je posai la plume, je pris mon epee, et sortis de la maison. "Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous observe plus. Allons au bord de la riviere; la personne ne nous empechera." Nous partimes en silence, et, apres avoir descendu un sentier escarpe, nous nous arretames sur le bord de l'eau, et nos epees se croiserent. Chvabrine etait plus adroit que moi dans les armes; mais j'etais plus fort et plus hardi; et M. Beaupre, qui avait ete entre autres choses soldat, m'avait donne quelques lecons d'escrime, dont je profitai. Chvabrine ne s'attendait nullement a trouver en moi un adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pumes nous faire aucun mal l'un a l'autre; mais enfin, remarquant que Chvabrine faiblissait, je l'attaquai vivement, et le fis presque entrer a reculons dans la riviere. Tout a coup j'entendis mon nom prononce a haute voix; je tournai rapidement la tete, et j'apercus Saveliitch qui courait a moi le long du sentier... Dans ce moment je sentis une forte piqure dans la poitrine, sous l'epaule droite, et je tombai sans connaissance. CHAPITRE V _LA CONVALESCENCE_ Quand je revins a moi, je restai quelque temps sans comprendre ni ce qui m'etait arrive, ni ou je me trouvais. J'etais couche sur un lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. Saveliitch se tenait devant moi, une lumiere a la main. Quelqu'un deroulait avec precaution les bandages qui entouraient mon epaule et ma poitrine. Peu a peu mes idees s'eclaircirent. Je me rappelai mon duel, et devinai sans peine que j'etais blesse. En cet instant, la porte gemit faiblement sur ses gonds: "Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit tressaillir. -- Toujours dans le meme etat, repondit Saveliitch avec un soupir; toujours sans connaissance. Voila deja plus de quatre jours." Je voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force. "Ou suis-je? Qui est ici?" dis-je avec effort. Marie Ivanovna s'approcha de mon lit, et se pencha doucement sur moi. "Comment vous sentez-vous? me dit-elle. -- Bien, grace a Dieu, repondis-je d'une voix faible. C'est vous, Marie Ivanovna; dites-moi..." Je ne pus achever. Saveliitch poussa un cri, la joie se peignit sur son visage. "Il revient a lui, il revient a lui, repetait-il; graces te soient rendues, Seigneur! Mon pere Piotr Andreitch, m'as-tu fait assez peur? quatre jours! c'est facile a dire..." Marie Ivanovna l'interrompit. "Ne lui parle pas trop, Saveliitch, dit-elle: il est encore bien faible." Elle sortit et ferma la porte avec precaution. Je me sentais agite de pensees confuses. J'etais donc dans la maison du commandant, puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus interroger Saveliitch; mais le vieillard hocha la tete et se boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mecontentement, et m'endormis bientot. En m'eveillant, j'appelai Saveliitch; mais, au lieu de lui, je vis devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne puis exprimer la sensation delicieuse qui me penetra dans ce moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en l'arrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout a coup je sentis sur ma joue l'impression humide et brulante de ses levres. Un feu rapide parcourut tout mon etre. "Chere bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez a mon bonheur." Elle reprit sa raison: "Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu otant sa main, tous etes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin de vous, ... ne fut-ce que pour moi." Apres ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur. Je me sentais revenir a la vie. Des cet instant je me sentis mieux d'heure en heure. C'etait le barbier du regiment qui me pansait, car il n'y avait pas d'autre medecin dans la forteresse; et grace a Dieu, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse et la nature haterent ma guerison. Toute la famille du commandant m'entourait de soins. Marie Ivanovna ne me quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la premiere occasion favorable pour continuer ma declaration interrompue, et, cette fois, Marie m'ecouta avec plus de patience. Elle me fit naivement l'aveu de son affection, et ajouta que ses parents seraient sans doute heureux de son bonheur. "Mais pensez-y bien, me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des votres?" Ce mot me fit reflechir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mere; mais, connaissant le caractere et la facon de penser de mon pere, je pressentais que mon amitie ne le toucherait pas extremement, et qu'il la traiterait de folie de jeunesse. Je l'avouai franchement a Marie Ivanovna; mais neanmoins je resolus d'ecrire a mon pere aussi eloquemment que possible pour lui demander sa benediction. Je montrai ma lettre a Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante qu'elle ne douta plus du succes, et s'abandonna aux sentiments de son coeur avec toute la confiance de la jeunesse. Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: "Vois-tu bien, Piotr Andreitch, je devrais a la rigueur te mettre aux arrets; mais te voila deja puni sans cela. Pour Alexei Ivanich, il est enferme par mon ordre, et sous bonne garde, dans le magasin a ble, et son epee est sous clef chez Vassilissa Iegorovna. Il aura le temps de reflechir a son aise et de se repentir." J'etais trop content pour garder dans mon coeur le moindre sentiment de rancune. Je me mis a prier pour Chvabrine, et le bon commandant, avec la permission de sa femme, consentit a lui rendre la liberte. Chvabrine vint me voir. Il temoigna un profond regret de tout ce qui etait arrive, avoua que toute la faute etait a lui, et me pria d'oublier le passe. Etant de ma nature peu rancunier, je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie l'irritation de la vanite blessee; je pardonnai donc genereusement a mon rival malheureux. Je fus bientot gueri completement, et pus retourner a mon logis. J'attendais avec impatience la reponse a ma lettre, n'osant pas esperer, mais tachant d'etouffer en moi de tristes pressentiments. Je ne m'etais pas encore explique avec Vassilissa Iegorovna et son mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les etonner: ni moi ni Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous etions assures d'avance de leur consentement. Enfin, un beau jour, Saveliitch entra chez moi, une lettre a la main. Je la pris en tremblant. L'adresse etait ecrite de la main de mon pere. Cette vue me prepara a quelque chose de grave, car, d'habitude, c'etait ma mere qui m'ecrivait, et lui ne faisait qu'ajouter quelques lignes a la fin. Longtemps je ne pus me decider a rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle: "A mon fils Piotr Andreitch Grineff, gouvernement d'Orenbourg, forteresse de Belogorsk". Je tachais de decouvrir, a l'ecriture de mon pere, dans quelle disposition d'esprit il avait ecrit la lettre. Enfin je me decidai a decacheter, et des les premieres lignes je vis que toute l'affaire etait au diable. Voici le contenu de cette lettre: "Mon fils Piotr, nous avons recu le 15 de ce mois la lettre dans laquelle tu nous demandes notre benediction paternelle et notre consentement a ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37]. Et non seulement je n'ai pas l'intention de te donner ni ma benediction ni mon consentement, mais encore j'ai l'intention d'arriver jusqu'a toi et de te bien punir pour tes sottises comme un petit garcon, malgre ton rang d'officier, parce que tu as prouve que tu n'es pas digne de porter l'epee qui t'a ete remise pour la defense de la patrie, et non pour te battre en duel avec des fous de ton espece. Je vais ecrire a l'instant meme a Andre Carlovitch pour le prier de te transferer de la forteresse de Belogorsk dans quelque endroit encore plus eloigne afin de faire passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mere est tombee malade de douleur, et maintenant encore elle est alitee. Qu'adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu'il te corrige, quoique je n'ose pas avoir confiance en sa bonte. "Ton pere, "A. G." La lecture de cette lettre eveilla en moi des sentiments divers. Les dures expressions que mon pere ne m'avait pas menagees me blessaient profondement; le dedain avec lequel il traitait Marie Ivanovna me semblait aussi injuste que malseant; enfin l'idee d'etre renvoye hors de la forteresse de Belogorsk m'epouvantait. Mais j'etais surtout chagrine de la maladie de ma mere. J'etais indigne contre Saveliitch, ne doutant pas que ce ne fut lui qui avait fait connaitre mon duel a mes parents. Apres avoir marche quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je m'arretai brusquement devant lui, et lui dis avec colere: "Il parait qu'il ne t'a pas suffi que, grace a toi, j'aie ete blesse et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mere". Saveliitch resta immobile comme si la foudre l'avait frappe. "Aie pitie de moi, seigneur, s'ecria-t-il presque en sanglotant; qu'est-ce que tu daignes me dire? C'est moi qui suis la cause que tu as ete blesse? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine devant toi pour recevoir l'epee d'Alexei Ivanitch. La vieillesse maudite m'en a seule empeche. Qu'ai-je donc fait a ta mere? -- Ce que tu as fait? repondis-je. Qui est-ce qui t'a charge d'ecrire une denonciation contre moi? Est-ce qu'on t'a mis a mon service pour etre mon espion? -- Moi, ecrire une denonciation! repondit Saveliitch tout en larmes. O Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que m'ecrit le maitre, et tu verras si je te denoncais." En meme temps il tira de sa poche une lettre qu'il me presenta, et je lus ce qui suit: "Honte a toi, vieux chien, de ce que tu ne m'as rien ecrit de mon fils Piotr Andreitch, malgre mes ordres severes, et de ce que ce soient des etrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi que tu remplis ton devoir et la volonte de tes seigneurs? Je t'enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir cache la verite et pour ta condescendance envers le jeune homme. A la reception de cette lettre, je t'ordonne de m'informer immediatement de l'etat de sa sante, qui, a ce qu'on me mande, s'ameliore, et de me designer precisement l'endroit ou il a ete frappe, et s'il a ete bien gueri." Evidemment Saveliitch n'avait pas en le moindre tort, et c'etait moi qui l'avais offense par mes soupcons et mes reproches. Je lui demandai pardon, mais le vieillard etait inconsolable. "Voila jusqu'ou j'ai vecu! repetait-il; voila quelles graces j'ai meritees de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je suis la cause de ta blessure! Non, mon pere Piotr Andreitch, ce n'est pas moi qui suis fautif, c'est le maudit _moussie;_ c'est lui qui t'a appris a pousser ces broches de fer, en frappant du pied, comme si a force de pousser et de frapper on pouvait se garer d'un mauvais homme! C'etait bien necessaire de depenser de l'argent a louer le _moussie_!" Mais qui donc s'etait donne la peine de denoncer ma conduite a mon pere? Le general? il ne semblait pas s'occuper beaucoup de moi; et puis, Ivan Kouzmitch n'avait pas cru necessaire de lui faire un rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupcons s'arretaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans cette denonciation, dont la suite pouvait etre mon eloignement de la forteresse et ma separation d'avec la famille du commandant. J'allai tout raconter a Marie Ivanovna: elle venait a ma rencontre sur le perron. "Que vous est-il arrive? me dit-elle; comme vous etes pale! -- Tout est fini", lui repondis-je, en lui remettant la lettre de mon pere. Ce fut a son tour de palir. Apres avoir lu, elle me rendit la lettre, et me dit d'une voix emue: "Ce n'a pas ete mon destin. Vos parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonte de Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il n'y a rien a faire, Piotr Andreitch; soyez heureux, vous au moins. -- Cela ne sera pas, m'ecriai-je, en la saisissant par la main. Tu m'aimes, je suis pret a tout. Allons nous jeter aux pieds de tes parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels; ils nous donneront, eux, leur benediction, nous nous marierons; et puis, avec le temps, j'en suis sur, nous parviendrons a flechir mon pere. Ma mere intercedera pour nous, il me pardonnera. -- Non, Piotr Andreitch, repondit Marie: je ne t'epouserai pas sans la benediction de tes parents. Sans leur benediction tu ne seras pas heureux. Soumettons-nous a la volonte de Dieu. Si tu rencontres une autre fiancee, si tu l'aimes, que Dieu soit avec toi[38]. Piotr Andreitch, moi, je prierai pour vous deux." Elle se mit a pleurer et se retira. J'avais l'intention de la suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors d'etat de me posseder et je rentrai a la maison. J'etais assis, plonge dans une melancolie profonde, lorsque Saveliitch vint tout a coup interrompre mes reflexions. "Voila, seigneur, dit-il en me presentant une feuille de papier toute couverte d'ecriture; regarde si je suis un espion de mon maitre et si je tache de brouiller le pere avec le fils." Je pris de sa main ce papier; c'etait la reponse de Saveliitch a la lettre qu'il avait recue. La voici mot pour mot: "Seigneur Andre Petrovitch, notre gracieux pere, j'ai recu votre gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te facher contre moi, votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les ordres de mes maitres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, mais votre serviteur fidele, j'obeis aux ordres de mes maitres; et je vous ai toujours servi avec zele jusqu'a mes cheveux blancs. Je ne vous ai rien ecrit de la blessure de Piotr Andreitch, pour ne pas vous effrayer sans raison; et voila que nous entendons que notre maitresse, notre mere, Avdotia Vassilievna, est malade de peur; et je m'en vais prier Dieu pour sa sante. Et Piotr Andreitch a ete blesse dans la poitrine, sons l'epaule droite, sous une cote, a la profondeur d'un _verchok_ et demi[39], et il a ete couche dans la maison du commandant, ou nous l'avons apporte du rivage: et c'est le barbier d'ici, Stepan Paramonoff, qui l'a traite; et maintenant Piotr Andreitch, grace a Dieu, se porte bien; et il n'y a rien que du bien a dire de lui: ses chefs, a ce qu'on dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iegorovna le traite comme son propre fils; et qu'une pareille _occasion_ lui soit arrivee, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a quatre jambes et il bronche. Et vous daignez ecrire que vous m'enverrez garder les cochons; que ce soit votre volonte de seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'a terre. "Votre fidele esclave, "Arkhip Savelieff." Je ne pus m'empecher de sourire plusieurs fois pendant la lecture de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en etat d'ecrire a mon pere, et, pour calmer ma mere, la lettre de Saveliitch me semblait suffisante. De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait presque plus et tachait meme de m'eviter. La maison du commandant me devint insupportable; je m'habituai peu a peu a rester seul chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iegorovna me fit des reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service l'exigeait. Je n'avais que de tres rares entrevues avec Chvabrine, qui m'etait devenu d'autant plus antipathique que je croyais decouvrir en lui une inimitie secrete, ce qui me confirmait davantage dans mes soupcons. La vie me devint a charge. Je m'abandonnai a une noire melancolie, qu'alimentaient encore la solitude et l'inaction. Je perdis toute espece de gout pour la lecture et les lettres. Je me laissais completement abattre et je craignais de devenir fou, lorsque des evenements soudains, qui eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner a mon ame un ebranlement profond et salutaire. CHAPITRE VI _POUGATCHEFF_ Avant d'entamer le recit des evenements etranges dont je fus le temoin, je dois dire quelques mots sur la situation ou se trouvait le gouvernement d'Orenbourg vers la fin de l'annee 1773. Cette riche et vaste province etait habitee par une foule de peuplades a demi sauvages, qui venaient recemment de reconnaitre la souverainete des tsars russes. Leurs revoltes continuelles, leur impatience de toute loi et de la vie civilisee, leur inconstance et leur cruaute demandaient, de la part du gouvernement, une surveillance constante pour les reduire a l'obeissance. On avait eleve des forteresses dans les lieux favorables, et dans la plupart on avait etabli a demeure fixe des Cosaques, anciens possesseurs des rives du Iaik. Mais ces Cosaques eux-memes, qui auraient du garantir le calme et la securite de ces contrees, etaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et dangereux pour le gouvernement imperial. En 1772, une emeute survint dans leur principale bourgade. Cette emeute fut causee par les mesures severes qu'avait prises le general Tranbenberg pour ramener l'armee a l'obeissance. Elles n'eurent d'autre resultat que le meurtre barbare de Tranbenberg, l'elevation de nouveaux chefs, et finalement la repression de l'emeute a force de mitraille et de cruels chatiments. Cela s'etait passe peu de temps avant mon arrivee dans la forteresse de Belogorsk. Alors tout etait ou paraissait tranquille. Mais l'autorite avait trop facilement prete foi au feint repentir des revoltes, qui couvaient leur haine en silence, et n'attendaient qu'une occasion propice pour recommencer la lutte. Je reviens a mon recit. Un soir (c'etait au commencement d'octobre 1773), j'etais seul a la maison, a ecouter le sifflement du vent d'automne et a regarder les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint m'appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis a l'instant meme. J'y trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et l'_ouriadnik_ des Cosaques. Il n'y avait dans la chambre ni la femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d'un air preoccupe. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors _l'ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et nous dit: "Messieurs les officiers, une nouvelle importante! ecoutez ce qu'ecrit le general." Il mit ses lunettes et lut ce qui suit: _"A monsieur le commandant de la forteresse de Belogorsk, capitaine Mironoff_ (secret). "Je vous informe par la presente que le fuyard et schismatique Cosaque du Don Iemeliane Pougatcheff, apres s'etre rendu coupable de l'impardonnable insolence d'usurper le nom du defunt empereur Pierre III, a reuni une troupe de brigands, suscite des troubles dans les villages du Iaik, et pris et meme detruit plusieurs forteresses, en commettant partout des brigandages et des assassinats. En consequence, des la reception de la presente, vous aurez, monsieur le capitaine, a aviser aux mesures qu'il faut prendre pour repousser le susdit scelerat et usurpateur, et, s'il est possible, pour l'exterminer entierement dans le cas ou il tournerait ses armes contre la forteresse confiee a vos soins." "Prendre les mesures necessaires, dit le commandant en otant ses lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c'est facile a dire. Le scelerat semble fort, et nous n'avons que cent trente hommes, meme en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n'y a pas trop a compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch." L'_ouriadnik_ sourit. "Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez ponctuels; placez des sentinelles, etablissez des rondes de nuit; dans le cas d'une attaque, fermez les portes et faites sortir les soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le temps." Apres avoir ainsi distribue ses ordres, Ivan Kouzmitch nous congedia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que nous venions d'entendre. "Qu'en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je. -- Dieu le sait, repondit-il, nous verrons; jusqu'a present je ne vois rien de grave. Si cependant..." Alors il se mit a rever en sifflant avec distraction un air francais. Malgre toutes nos precautions, la nouvelle de l'apparition de Pougatcheff se repandit dans la forteresse. Quel que fut le respect d'Ivan Kouzmitch pour son epouse, il ne lui aurait revele pour rien au monde un secret confie comme affaire de service. Apres avoir recu la lettre du general, il s'etait assez adroitement debarrasse de Vassilissa Iegorovna, en lui disant que le pere Garasim avait recu d'Orenbourg des nouvelles extraordinaires qu'il gardait dans le mystere le plus profond. Vassilissa Iegorovna prit a l'instant meme le desir d'aller rendre visite a la femme du pope, et, d'apres le conseil d'Ivan Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu'elle ne la laissat s'ennuyer toute seule. Reste maitre du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur- le-champ, et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour qu'elle ne put nous epier. Vassilissa Iegorovna revint a la maison sans avoir rien pu.tirer de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son absence, un conseil de guerre s'etait assemble chez Ivan Kouzmitch, et que Palachka avait ete enfermee sous clef. Elle se douta que son mari l'avait trompee, et se mit a l'accabler de questions. Mais Ivan Kouzmitch etait prepare a cette attaque; il ne se troubla pas le moins du monde, et repondit bravement a sa curieuse moitie: "Vois-tu bien, ma petite mere, les femmes du pays se sont mis en tete d'allumer du feu avec de la paille: et comme cela peut etre cause d'un malheur, j'ai rassemble mes officiers et je leur ai donne l'ordre de veiller a ce que les femmes ne fassent pas de feu avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles. -- Et qu'avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa femme; pourquoi la pauvre fille est-elle restee dans la cuisine jusqu'a notre retour?" Ivan Kouzmitch ne s'etait pas prepare a une semblable question: il balbutia quelques mots incoherents. Vassilissa Iegorovna s'apercut aussitot de la perfidie de son mari; mais, sure qu'elle n'obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions et parla des concombres sales d'Akoulina Pamphilovna savait preparer d'une facon superieure. De toute la nuit, Vassilissa Iegorovna ne put fermer l'oeil, n'imaginant pas ce que son mari avait en tete qu'elle ne put savoir. Le lendemain, au retour de la messe, elle apercut Ivan Ignatiitch occupe a oter du canon des guenilles, de petites pierres, des morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d'ordures que les petits garcons y avaient fourrees. "Que peuvent signifier ces preparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce qu'on craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il possible qu'Ivan Kouzmitch me cachat une pareille misere?" Elle appela Ivan Ignatiitch avec la ferme resolution de savoir de lui le secret qui tourmentait sa curiosite de femme. Vassilissa Iegorovna debuta par lui faire quelques remarques sur des objets de menage, comme un juge qui commence un interrogatoire par des questions etrangeres a l'affaire pour rassurer et endormir la prudence de l'accuse. Puis, apres un silence de quelques instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la tete: "Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu'adviendra-t-il de tout cela? -- Eh! ma petite mere, repondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est misericordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre; j'ai nettoye le canon. Peut-etre bien repousserons-nous ce Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera personne ici. -- Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?" demanda la femme du commandant. Ivan Ignatiitch vit bien qu'il avait trop parle, et se mordit la langue. Mais il etait trop tard, Vassilissa Iegorovna le contraignit a lui tout raconter, apres avoir engage sa parole qu'elle ne dirait rien a personne. Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien a personne, si ce n'est a la femme du pope, et cela par l'unique raison que la vache de cette bonne dame, etant encore dans la steppe, pouvait etre enlevee par les brigands. Bientot tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui couraient sur son compte etaient fort divers. Le commandant envoya l'_ouriadnik_ avec mission de bien s'enquerir de tout dans les villages voisins. L'_ouriadnik_ revint apres une absence de deux jours, et declara qu'il avait dans la steppe, a soixante verstes de la forteresse, une grande quantite de feux, et qu'il avait oui dire aux Bachkirs qu'une force innombrable s'avancait. Il ne pouvait rien dire de plus precis, ayant craint de s'aventurer davantage. On commenca bientot a remarquer une grande agitation parmi les Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient par petits groupes, parlaient entre eux a voix basse, et se dispersaient des qu'ils apercevaient un dragon ou tout autre soldat russe. On les fit espionner: Ioulai, Kalmouk baptise, fit au commandant une revelation tres grave. Selon lui, l'_ouriadnik_ aurait fait de faux rapports; a son retour, le perfide Cosaque aurait dit a ses camarades qu'il s'etait avance jusque chez les revoltes, qu'il avait ete presente a leur chef, et que ce chef, lui ayant donne sa main a baiser, s'etait longuement entretenu avec lui. Le commandant fit aussitot mettre l'_ouriadnik_ aux arrets, et designa Ioulai pour le remplacer. Ce changement fut accueilli par les Cosaques avec un mecontentement visible. Ils murmuraient a haute voix, et Ivan Ignatiitch, l'executeur de l'ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire assez clairement: "Attends, attends, rat de garnison!" Le commandant avait eu l'intention d'interroger son prisonnier le meme jour; mais l'_ouriadnik_ s'etait echappe, sans doute avec l'aide de ses complices. Un nouvel evenement vint accroitre l'inquietude du capitaine. On saisit un Bachkir porteur de lettres seditieuses. A cette occasion, le commandant prit le parti d'assembler derechef ses officiers, et pour cela il voulut encore eloigner sa femme sous un pretexte specieux. Mais comme Ivan Kouzmitch etait le plus adroit et le plus sincere des hommes, il ne trouva pas d'autre moyen que celui qu'il avait deja employe une premiere fois. "Vois-tu bien, Vassilissa Iegorovna, lui dit-il en toussant a plusieurs reprises, le pere Garasim a, dit-on, recu de la ville... -- Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Iemeliane Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois." Ivan Kouzmitch ecarquilla les yeux: "Eh bien, ma petite mere, dit- il, si tu sais tout, reste, il n'y a rien a faire; nous parlerons devant toi. -- Bien, bien, mon petit pere, repondit-elle, ce n'est pas a toi de faire le fin. Envoie chercher les officiers." Nous nous assemblames de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant sa femme, la proclamation de Pougatcheff, redigee par quelque Cosaque a demi lettre. Le brigand nous declarait son intention de marcher immediatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques et les soldats a se reunir a lui, et conseillait aux chefs de ne pas resister, les menacant en ce cas du dernier supplice. La proclamation etait ecrite en termes grossiers, mais energiques, et devait produire une grande impression sur les esprits des gens simples, "Quel coquin! s'ecria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose nous proposer! de sortir a sa rencontre et de deposer a ses pieds nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouve des commandants assez laches pour obeir a ce bandit! -- Ca ne devrait pas etre, repondit Ivan Kouzmitch; cependant on dit que le scelerat s'est deja empare de plusieurs forteresses. -- Il parait qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine. -- Nous allons savoir a l'instant sa force reelle, reprit le commandant; Vassilissa Iegorovna, donne-moi la clef du grenier. Ivan Ignatiitch, amene le Bachkir, et dis a Ioulai d'apporter des verges. -- Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant de son siege; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans cela elle entendrait, les cris, et ca lui ferait peur. Et moi, pour dire la verite, je ne suis pas tres curieuse de pareilles investigations. Au plaisir de vous revoir..." La torture etait alors tellement enracinee dans les habitudes de la justice, que l'ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit l'abolition resta longtemps sans effet. On croyait que l'aveu de l'accuse etait indispensable a la condamnation, idee non seulement deraisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en matiere juridique; car, si le deni de l'accuse ne s'accepte pas comme preuve de son innocence, l'aveu qu'on lui arrache doit moins encore servir de preuve de sa culpabilite. A present meme, il m'arrive encore d'entendre de vieux juges regretter l'abolition de cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait de la necessite de la torture, ni les juges, ni les accuses eux- memes. C'est pourquoi l'ordre du commandant n'etonna et n'emut aucun de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui etait tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu d'instants apres, on l'amena dans l'antichambre. Le commandant ordonna qu'on l'introduisit en sa presence. Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds des entraves en bois. Il ota son haut bonnet et s'arreta pres de la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais je n'oublierai cet homme: il paraissait age de soixante et dix ans au moins, et n'avait ni nez, ni oreilles. Sa tete etait rasee; quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il etait de petite taille, maigre, courbe; mais ses yeux a la tatare brillaient encore. "Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut a ces terribles indices un des revoltes punis en 1741, tu es un vieux loup, a ce que je vois; tu as deja ete pris dans nos pieges. Ce n'est pas la premiere fois que tu te revoltes, puisque ta tete est si bien rabotee. Approche-toi, et dis qui t'a envoye." Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air de complete imbecillite. "Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que tu ne comprends pas le russe? Ioulai, demande-lui en votre langue qui l'a envoye, dans notre forteresse." Ioulai repeta en langue tatare la question d'Ivan Kouzmitch. Mais le Bachkir le regarda avec la meme expression, et sans repondre un mot. "Iachki[41]! s'ecria le commandant; je te ferai parler. Voyons, otez-lui sa robe de chambre rayee, sa robe de fou, et mouchetez- lui les epaules. Voyons, Ioulai, houspille-le comme il faut." Deux invalides commencerent a deshabiller le Bachkir. Une vive inquietude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit a regarder de tous cotes comme un pauvre petit animal pris par des enfants. Mais lorsqu'un des invalides lui saisit les mains pour les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses epaules en se courbant, lorsque Ioulai prit les verges et leva la main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gemissement faible et puissant, et, relevant la tete, ouvrit la bouche, ou, au lieu de langue, s'agitait un court troncon. Nous fumes tous frappes d'horreur. "Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien tirer de lui. Ioulai, ramene le Bachkir au grenier; et nous, messieurs, nous avons encore a causer." Nous continuions a debattre notre position, lorsque Vassilissa Iegorovna se precipita dans la chambre, toute haletante, et avec un air effare. "Que t'est-il arrive? demanda le commandant surpris. -- Malheur! malheur! repondit Vassilissa Iegorovna: le fort de Nijneosern a ete pris ce matin; le garcon du pere Garasim vient de revenir. Il a vu comment on l'a pris. Le commandant et tous les officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les scelerats vont venir ici." Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le commandant de la forteresse de Nijneosern, jeune homme doux et modeste, m'etait connu. Deux mois auparavant il avait passe, venant d'Orenbourg avec sa jeune femme, et s'etait arrete chez Ivan Kouzmitch. La Nijneosernia n'etait situee qu'a vingt-cinq verstes de notre fort. D'heure en heure il fallait nous attendre a une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se presenta vivement a mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant. "Ecoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est de defendre la forteresse jusqu'au dernier soupir, cela s'entend. Mais il faut songer a la surete des femmes. Envoyez-les a Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une forteresse plus eloignee et plus sure, ou les scelerat n'aient pas encore eu le temps de penetrer." Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: "Vois-tu bien! ma mere; en effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, jusqu'a ce que nous ayons reduit les rebelles? -- Quelle folie! repondit la commandante. Ou est la forteresse que les balles n'aient pas atteinte? En quoi la Belogorskaia n'est- elle pas sure? Grace a Dieu, voici plus de vingt et un ans que nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut- etre y lasserons-nous Pougatcheff! -- Eh bien, ma petite mere, repliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut- il faire de Macha? C'est bien si nous le lassons, ou s'il nous arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?... -- Eh bien! alors..." Mais ici Vassilissa Iegorovna ne put que begayer et se tut, etouffee par l'emotion. "Non, Vassilissa Iegorovna, reprit la commandant, qui remarqua que ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, peut-etre pour la premiere fois de sa vie; il ne convient pas que Macha reste ici. Envoyons-la a Orenbourg chez sa marraine. La il y a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre. Et meme a toi j'aurais conseille de t'en aller aussi la-bas; car, bien que tu sois vieille, pense a ce qui t'arrivera si la forteresse est prise d'assaut. -- C'est bien, c'est bien, dit la commandante, nous renverrons Macha; mais ne t'avise pas de me prier de partir, je n'en ferais rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles annees, de me separer de toi, et d'aller chercher un tombeau solitaire en pays etranger. Nous avons vecu ensemble, nous mourrons ensemble. -- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n'y a pas de temps a perdre. Va equiper Macha pour la route; demain nous la ferons partir a la pointe du jour, et nous lui donnerons meme un convoi, quoique, a vrai dire, nous n'ayons pas ici de gens superflus. Mais ou donc est-elle? -- Chez Akoulina Pamphilovna, repondit la commandante; elle s'est trouvee mal en apprenant la prise de Nijneosern! je crains qu'elle ne tombe malade. O Dieu Seigneur! jusqu'ou avons-nous vecu?" Vassilissa Iegorovna alla faire les apprets du depart de sa fille. L'entretien chez le commandant continua encore; mais je n'y pris plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pale et les yeux rougis. Nous soupames en silence, et nous nous levames de table plus tot que d'ordinaire. Chacun de nous regagna son logis apres avoir dit adieu a toute la famille. J'avais oublie mon epee et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la presenta. "Adieu, Piotr Andreitch, me dit-elle en pleurant; on m'envoie a Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-etre que Dieu permettra que nous nous revoyions; si non..." Elle se mit a sangloter. "Adieu, lui dis-je, adieu, ma chere Marie! Quoi qu'il m'arrive, sois sure que ma derniere pensee et ma derniere priere seront pour toi." Macha continuait a pleurer. Je sortis precipitamment. CHAPITRE VII _L'ASSAUT_ De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai meme pas mes habits. J'avais eu l'intention de gagner de grand matin la porte de la forteresse par ou Marie Ivanovna devait partir, pour lui dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet. L'agitation de mon ame me semblait moins penible que la noire melancolie ou j'etais plonge precedemment. Au chagrin de la separation se melaient en moi des esperances vagues mais douces, l'attente impatiente des dangers et le sentiment d'une noble ambition. La nuit passa vite. J'allais sortir, quand ma porte s'ouvrit, et le caporal entra pour m'annoncer que nos Cosaques avaient quitte pendant la nuit la forteresse, emmenant de force avec eux Ioulai, et qu'autour de nos remparts chevauchaient des gens inconnus. L'idee que Marie Ivanovna n'avait pu s'eloigner me glaca de terreur. Je donnai a la hate quelques instructions au caporal, et courus chez le commandant. Il commencait a faire jour. Je descendais rapidement la rue, lorsque je m'entendis appeler par quelqu'un. Je m'arretai. "Ou allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m'envoie vous chercher. Le Pougatch[42] est arrive. -- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement interieur. -- Elle n'en a pas eu le temps, repondit Ivan Ignatiitch, la route d'Orenbourg est coupee, la forteresse entouree. Cela va mal, Piotr Andreitch." Nous nous rendimes sur le rempart, petite hauteur formee par la nature et fortifiee d'une palissade. La garnison s'y trouvait sous les armes. On y avait traine le canon des la veille. Le commandant marchait de long en large devant sa petite troupe; l'approche du danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire. Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une vingtaine de cavaliers qui semblaient etre des Cosaques; mais parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu'il etait facile de reconnaitre a leurs bonnets et a leurs carquois. Le commandant parcourait les rangs de la petite armee, en disant aux soldats: "Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd'hui pour notre mere l'imperatrice, et faisons voir a tout le monde que nous sommes des gens braves, fideles a nos serments." Les soldats temoignerent a grands cris de leur bonne volonte. Chvabrine se tenait pres de moi, examinant l'ennemi avec attention. Les gens qu'on apercevait dans la steppe, voyant sans doute quelques mouvements dans le fort, se reunirent en groupe et parlerent entre eux. Le commandant ordonna a Ivan Ignatiitch de pointer sur eux le canon, et approcha lui-meme la meche. Le boulet passa en sifflant sur leurs tetes sans leur faire aucun mal. Les cavaliers se disperserent aussitot, en partant au galop, et la steppe devint deserte. En ce moment, parut sur le rempart Vassilissa Iegorovna, suivie de Marie qui n'avait pas voulu la quitter. "Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? ou est l'ennemi? -- L'ennemi n'est pas loin, repondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur? -- Non, papa, repondit Marie; j'ai plus peur seule a la maison." Elle me jeta un regard, en s'efforcant de sourire. Je serrai vivement la garde de mon epee, en me rappelant que je l'avais recue la veille de ses mains, comme pour sa defense. Mon coeur brulait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j'avais soif de lui prouver que j'etais digne de sa confiance, et j'attendais impatiemment le moment decisif. Tout a coup, debouchant d'une hauteur qui se trouvait a huit verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d'hommes a cheval, et bientot toute la steppe se couvrit de gens armes de lances et de fleches. Parmi eux, vetu d'un cafetan rouge et le sabre a la main, se distinguait un homme monte sur un cheval blanc. C'etait Pougatcheff lui-meme. Il s'arreta, fut entoure, et bientot, probablement d'apres ses ordres, quatre hommes sortirent de la foule, et s'approcherent au grand galop jusqu'au rempart. Nous reconnumes en eux quelques-uns de nos traitres. L'un d'eux elevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre portait au bout de sa pique la tete de Ioulai, qu'il nous lanca par-dessus la palissade. La tete du pauvre Kaimouk roula aux pieds du commandant. Les traitres nous criaient: "Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici. -- Enfants, feu!" s'ecria le capitaine pour toute reponse. Les soldats firent une decharge. Le Cosaque qui tenait la lettre vacilla et tomba de cheval; les autres s'enfuirent a toute bride. Je jetai un coup d'oeil sur Marie Ivanovna. Glacee de terreur a la vue de la tete de Ioulai, etourdie du bruit de la decharge, elle semblait inanimee. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna d'aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut a voix basse et la dechira en morceaux. Cependant on voyait les revoltes se preparer a une attaque. Bientot les balles sifflerent a nos oreilles, et quelques fleches vinrent s'enfoncer autour de nous dans la terre et dans les pieux de la palissade. "Vassilissa Iegorovna, dit le commandant, les femmes n'ont rien a faire ici. Emmene Macha; tu vois bien que cette fille est plus morte que vive." Vassilissa Iegorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un regard sur la steppe, ou l'on voyait de grands mouvements parmi la foule, et dit a son mari: "Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la mort; benis Macha; Macha, approche de ton pere." Pale et tremblante, Marie s'approcha d'Ivan Kouzmitch, se mit a genoux et le salua jusqu'a terre. Le vieux commandant fit sur elle trois fois le signe de la croix, puis la releva, l'embrassa, et lui dit d'une voix alteree par l'emotion: "Eh bien, Macha, sois heureuse; prie Dieu, il ne t'abandonnera pas. S'il se trouve un honnete homme, que Dieu vous donne a tous deux amour et raison. Vivez ensemble comme nous avons vecu ma femme et moi. Eh bien, adieu, Macha. Vassilissa Iegorovna, emmene-la donc plus vite." Marie se jeta a son cou, et se mit a sangloter. "Embrassons-nous aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch; pardonne-moi si je t'ai jamais fache. -- Adieu, adieu, ma petite mere, dit le commandant en embrassant sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en a la maison, et, si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43] a Macha." La commandante s'eloigna avec sa fille. Je suivais Marie du regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tete. Ivan Kouzmitch revint a nous, et toute son attention fut tournee sur l'ennemi. Les rebelles se reunirent autour de leur chef et tout a coup mirent pied a terre precipitamment. "Tenez-vous bien, nous dit le commandant, c'est l'assaut qui commence." En ce moment meme retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles accouraient a toutes jambes sur la forteresse. Notre canon etait charge a mitraille. Le commandant les laissa venir a tres petite distance, et mit de nouveau le feu a sa piece. La mitraille frappa au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cesse, redoublerent de nouveau. "Maintenant, enfants! s'ecria le capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant! Suivez-moi pour une sortie!" Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvames en un instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidee, n'avait pas bouge de place. "Que faites-vous donc, mes enfants? s'ecria Ivan Kouzmitch; s'il faut mourir, mourons; affaire de service!" En ce moment les rebelles se ruerent sur nous, et forcerent l'entree de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses armes. On m'avait renverse par terre; mais je me relevai et j'entrai pele-mele avec la foule dans la forteresse. Je vis le commandant blesse a la tete, et presse par une petite troupe de bandits qui lui demandaient les clefs. J'allais courir a son secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lierent avec leurs _kouchaks_[44] en criant: "Attendez, attendez ce qu'on va faire de vous, traitres au tsar!" On nous traina le long des rues. Les habitants sortaient de leurs maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout a coup des cris annoncerent que le tsar etait sur la place, attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la foule se jeta de ce cote, et nos gardiens nous y trainerent. Pougatcheff etait assis dans un fauteuil, sur le perron de la maison du commandant. Il etait vetu d'un elegant cafetan cosaque, brode sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orne de glands d'or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l'entouraient. Le pere Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix a la main, au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les victimes amenees devant lui. Sur la place meme, on dressait a la hate une potence. Quand nous approchames, des Bachkirs ecarterent la foule, et l'on nous presenta a Pougatcheff. Le bruit des cloches cessa, et le plus profond silence s'etablit. "Qui est le commandant?" demanda l'usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des groupes et designa Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le vieillard avec une expression terrible et lui dit: "Comment as-tu ose t'opposer a moi, a ton empereur?" Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernieres forces et repondit d'une voix ferme: "Tu n'es pas mon empereur: tu es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!" Pougatcheff fronca le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitot plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l'entrainerent au gibet. A cheval sur la traverse, apparut le Bachkir defigure qu'on avait questionne la veille; il tenait une corde a la main, et je vis un instant apres le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en l'air. Alors on amena a Pougatcheff Ivan Ignatiitch. "Prete serment, lui dit Pougatcheff, a l'empereur Piotr Fedorovitch[45]. -- Tu n'es pas notre empereur, repondit le lieutenant en repetant les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un usurpateur." Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan Ignatiitch fut pendu aupres de son ancien chef. C'etait mon tour. Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m'appretant a repeter la reponse de mes genereux camarades. Alors, a ma surprise inexprimable, j'apercus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu le temps de se couper les cheveux en rond et d'endosser un cafetan de Cosaque. Il s'approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots a l'oreille. "Qu'on le pende!" dit Pougatcheff sans daigner me jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis a reciter a voix basse une priere, en offrant a Dieu un repentir sincere de toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui etaient chers a mon coeur. On m'avait deja conduit sous le gibet. "Ne crains rien, ne crains rien!" me disaient les assassins, peut-etre pour me donner du courage. Tout a coup un cri se fit entendre: "Arretez, maudits". Les bourreaux s'arreterent. Je regarde... Saveliitch etait etendu aux pieds de Pougatcheff. "O mon propre pere, lui disait mon pauvre menin, qu'as-tu besoin de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t'en donnera une bonne rancon; mais pour l'exemple et pour faire peur aux autres, ordonne qu'on me pende, moi, vieillard." Pougatcheff fit un signe; on me delia aussitot. "Notre pere te pardonne", me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que j'etais tres heureux de ma delivrance, mais je ne puis dire non plus que je la regrettais. Mes sens etaient trop troubles. On m'amena de nouveau devant l'usurpateur et l'on me fit agenouiller a ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: "Baise la main, baise la main!" criait-on autour de moi. Mais j'aurais prefere le plus atroce supplice a un si infame avilissement. "Mon pere Piotr Andreitch, me soufflait Saveliitch, qui se tenait derriere moi et me poussait du coude, ne fais pas l'obstine; qu'est-ce que cela te coute? Crache et baise la main du bri... Baise-lui la main." Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant: "Sa Seigneurie est, a ce qu'il parait, toute stupide de joie; relevez-le". On me releva, et je restai en liberte. Je regardai alors la continuation de l'infame comedie. Les habitants commencerent a preter le serment. Ils approchaient l'un apres l'autre, baisaient la croix et saluaient l'usurpateur. Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la compagnie, arme de ses grands ciseaux emousses, leur coupait les queues. Ils secouaient la tete et approchaient les levres de la main de Pougatcheff; celui-ci leur declara qu'ils etaient pardonnes et recus dans ses troupes. Tout cela dura pres de trois heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc richement harnache. Deux Cosaques le prirent par les bras et l'aiderent a se mettre en selle. Il annonca au pere Garasim qu'il dinerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques brigands trainaient sur le perron Vassilissa Iegorovna, echevelee et demi-nue. L'un d'eux s'etait deja vetu de son mantelet; les autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les services a the et toutes sortes d'objets. "O mes peres, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grace; mes peres, mes peres, menez-moi a Ivan Kouzmitch." Soudain elle apercut le gibet et reconnut son mari. "Scelerats, s'ecria-t-elle hors d'elle-meme, qu'en avez-vous fait? O ma lumiere, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les baionnettes prussiennes ne t'ont touche, ni les balles turques; et tu as peri devant un vil condamne fuyard. -- Faites taire la vieille sorciere!" dit Pougatcheff. Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tete, et elle tomba morte au bas des degres du perron. Pougatcheff partit; tout le peuple se jeta sur ses pas. CHAPITRE VIII _LA VISITE INATTENDUE_ La place se trouva vide. Je me tenais au meme endroit, ne pouvant rassembler mes idees troublees par tant d'emotions terribles. Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus que toute autre chose. "Ou est-elle? qu'est-elle devenue? a-t-elle eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sure?" Rempli de ces pensees accablantes, j'entrai dans la maison du commandant. Tout y etait vide. Les chaises, les tables, les armoires etaient brulees, la vaisselle en pieces. Un affreux desordre regnait partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait a la chambre de Marie Ivanovna, ou j'allais entrer pour la premiere fois de ma vie. Son lit etait bouleverse, l'armoire ouverte et devalisee. Une lampe brulait encore devant le _Kivot_[46], vide egalement. On n'avait pas emporte non plus un petit miroir accroche entre la porte et la fenetre. Qu'etait devenue l'hotesse de cette simple et virginale cellule? Une idee terrible me traversait l'esprit. J'imaginai Marie dans les mains des brigands. Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononcai a haute voix le nom de mon amante. En ce moment, un leger bruit se fit entendre, et Palachka, toute pale, sortit de derriere l'armoire. "Ah!-Piotr Andreitch, dit-elle en joignant les mains, quelle journee! quelles horreurs! -- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie Ivanovna? -- La demoiselle est en vie, repondit Palachka; elle est cachee chez Akoulina Pamphilovna. -- Chez la femme du pope! m'ecriai-je avec terreur. Grand Dieu! Pougatcheff est la!" Je me precipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts dans la rue, et, tout eperdu, me mis a courir vers la maison du pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d'eclats de rire. Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m'avait suivi. Je l'envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un moment apres, la femme du pope sortit dans l'antichambre, un flacon vide a la main. "Au nom du ciel, ou est Marie Ivanovna? demandai-je avec une agitation inexprimable. -- Elle est couchee, ma petite colombe, repondit la femme du pope, sur mon lit, derriere la cloison. Ah! Piotr Andreitch, un malheur etait bien pres d'arriver. Mais, grace a Dieu, tout s'est heureusement passe. Le scelerat s'etait a peine assis a table, que la pauvrette se mit a gemir. Je me sentis mourir de peur. Il l'entendit: "Qui est-ce qui gemit chez toi, vieille?" Je saluai le brigand jusqu'a terre: "Ma niece, tsar; elle est malade et alitee il y a plus d'une semaine. -- Et ta niece est jeune? -- Elle est jeune, tsar. -- Voyons, vieille, montre-moi ta niece." Je sentis le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? "Fort bien, tsar; mais la fille n'aura pas la force de se lever et de venir devant Ta Grace. -- Ce n'est rien, vieille; j'irai moi-meme la voir." Et, le croiras-tu? le maudit est alle derriere la cloison. Il tira le rideau, la regarda de ses yeux d'epervier, et rien de plus; Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous etions deja prepares, moi et le pere, a une mort de martyrs? Par bonheur, la petite colombe ne l'a pas reconnu. O Seigneur Dieu! quelles fetes nous arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l'aurait cru? Et Vassilissa Iegorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-la? Et vous, comment vous a-t-on epargne? Et que direz-vous de Chvabrine, d'Alexei Ivanitch? Il s'est coupe les cheveux en rond, et le voila qui bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand j'ai parle de ma niece malade, croiras-tu qu'il m'a jete un regard comme s'il eut voulu me percer de son couteau? Cependant il ne nous a pas trahis. Graces lui soient rendues, au moins pour cela!" En ce moment retentirent a la fois les cris avines des convives et la voix du pere Garasim. Les convives demandaient du vin, et le pope appelait sa femme. "Retournez a la maison, Piotr Andreitch, me dit-elle tout en emoi. J'ai autre chose a faire qu'a jaser avec vous. Il vous arrivera malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piotr Andreitch; ce qui sera sera; peut-etre que Dieu daignera ne pas nous abandonner." La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillise, je retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les bottes aux pendus. Je retins avec peine l'explosion de ma colere, dont je sentais toute l'inutilite. Les brigands parcouraient la forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai a la maison. Saveliitch me rencontra sur le seuil. "Grace a Dieu, s'ecria-t-il en me voyant, je croyais que les scelerats t'avaient saisi de nouveau. Ah! mon pere Piotr Andreitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n'ont rien laisse. Mais qu'importe? Graces soient rendues a Dieu de ce qu'ils ne t'ont pas au moins ote la vie! Mais as-tu reconnu, maitre, leur _ataman_[47]? -- Non, je ne l'ai pas reconnu; qui donc est-il? -- Comment, mon petit pere! tu as deja oublie l'ivrogne qui t'a escroque le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de peau de lievre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes les coutures en l'endossant." Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon guide etait frappante en effet. Je finis par me persuader que Pougatcheff et lui etaient bien le meme homme, et je compris alors la grace qu'il m'avait faite. Je ne pus assez admirer l'etrange liaison des evenements. Un _touloup_ d'enfant, donne a un vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les cabarets assiegeait des forteresses et ebranlait l'empire. "Ne daigneras-tu pas manger? me dit Saveliitch qui etait fidele a ses habitudes. Il n'y a rien a la maison, il est vrai; mais je chercherai partout, et je te preparerai quelque chose." Reste seul, je me mis a reflechir. Qu'avais-je a faire? Ne pas quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre a sa troupe, etait indigne d'un officier. Le devoir voulait que j'allasse me presenter la ou je pouvais encore etre utile a ma patrie, dans les critiques circonstances ou elle se trouvait. Mais mon amour me conseillait avec non moins de force de rester aupres de Marie Ivanovna pour etre son protecteur et son champion. Quoique je previsse un changement prochain et inevitable dans la marche des choses, cependant je ne pouvais me defendre de trembler en me representant le danger de sa position. Mes reflexions furent interrompues par l'arrivee d'un Cosaque qui accourait m'annoncer que le grand tsar m'appelait aupres de lui. "Ou est-il? demandai-je en me preparant a obeir. -- Dans la maison du commandant, repondit le Cosaque. Apres diner notre pere est alle au bain; il repose maintenant. Ah! Votre Seigneurie, on voit bien que c'est un important personnage; il a daigne manger a diner deux cochons de lait rotis; et puis il est monte au plus haut du bain[48], ou il faisait si chaud que Tarass Kourotchine lui-meme n'a pu le supporter; il a passe le balai a Bikbaieff, et n'est revenu a lui qu'a force d'eau froide. Il faut en convenir, toutes ses manieres sont si majestueuses, ... et dans le bain, a ce qu'on dit, il a montre ses signes de tsar: sur l'un des seins, un aigle a deux tetes grand comme un _petak_[49]_, _et sur l'autre, sa propre figure." Je ne crus pas necessaire de contredire le Cosaque, et je le suivis dans la maison du commandant, tachant de me representer a l'avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je n'etais pas pleinement rassure. Il commencait a faire sombre quand j'arrivai a la maison du commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le perron, pres duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui m'avait amene entra pour annoncer mon arrivee; il revint aussitot, et m'introduisit dans cette chambre ou, la veille, j'avais dit adieu a Marie Ivanovna. Un tableau etrange s'offrit a mes regards. A une table couverte d'une nappe, et toute chargee de bouteilles et de verres, etait assis Pougatcheff, entoure d'une dizaine de chefs cosaques, en bonnets et en chemises de couleur, echauffes par le vin, avec des visages enflammes et des yeux etincelants. Je ne voyais point parmi eux les nouveaux affides, les traitres Chvabrine et l'_ouriadnik_. "Ah! ah! c'est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. Soyez le bienvenu. Honneur a vous et place au banquet!" Les convives se serrerent; je m'assis en silence au bout de la table. Mon voisin, jeune Cosaque elance et de jolie figure, me versa une rasade d'eau-de-vie, a laquelle je ne touchai pas. J'etais occupe a considerer curieusement la reunion. Pougatcheff etait assis a la place d'honneur, accoude sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage, reguliers et agreables, n'avaient aucune expression farouche. Il s'adressait souvent a un homme d'une cinquantaine d'annees, en l'appelant tantot comte, tantot Timofeitch, tantot mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune deference bien marquee pour leur chef. Ils parlaient de l'assaut du matin, du succes de la revolte et de leurs prochaines operations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet etrange conseil de guerre qu'on prit la resolution de marcher sur Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien pres d'etre couronne de succes. Le depart fut arrete pour le lendemain. Les convives burent encore chacun une rasade, se leverent de table, et prirent conge de Pougatcheff. Je voulais les suivre, mais Pougatcheff me dit: "Reste la, je veux te parler." Nous demeurames en tete-a-tete. Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil gauche avec une expression indefinissable de ruse et de moquerie. Enfin, il partit d'un long eclat de rire, et avec une gaiete si peu feinte, que moi-meme, en le regardant, je me mis a rire sans savoir pourquoi. "Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur quand mes garcons t'ont jete la corde au cou? je crois que le ciel t'a paru de la grandeur d'une peau de mouton. Et tu te serais balance sous la traverse sans ton domestique. J'ai reconnu a l'instant meme le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pense, Votre Seigneurie, que l'homme qui t'a conduit au gite dans la steppe etait le grand tsar lui-meme?" En disant ces mots, il prit un air grave et mysterieux. "Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t'ai fait grace pour ta vertu, et pour m'avoir rendu service quand j'etais force de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j'aurai recouvre mon empire. Promets-tu de me servir avec zele?" La question du bandit et son impudence me semblerent si risibles que je ne pus reprimer un sourire. "Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en froncant le sourcil; est-ce que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? reponds-moi franchement." Je me troublai. Reconnaitre un vagabond pour empereur, je n'en etais pas capable; cela me semblait une impardonnable lachete. L'appeler imposteur en face, c'etait me devouer a la mort; et le sacrifice auquel j'etais pret sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la pre