The Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: En famille Author: Hector Malot Release Date: October 19, 2004 [EBook #13793] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE *** Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com Hector Malot EN FAMILLE (1893) Table des matieres TOME PREMIER I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI TOME SECOND XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII XXIX XXX XXXI XXXII XXXIII XXXIV XXV XXXVI XXXVII XXXVIII XXXIX XL TOME PREMIER I Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords de la porte de Bercy etaient encombres, et sur le quai, en quatre files, les voitures s'entassaient a la queue leu leu: haquets charges de futs, tombereaux de charbon ou de materiaux, charrettes de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de juin, attendaient la visite de l'octroi, presses d'entrer dans Paris a la veille du dimanche. Parmi ces voitures, et assez loin de la barriere, on en voyait une d'aspect bizarre avec quelque chose de miserablement comique, sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formee d'un leger chassis tendu d'une grosse toile; avec un toit en carton bitume, le tout porte sur quatre roues basses. Autrefois la toile avait du etre bleue, mais elle etait si deteinte, salie, usee, qu'on ne pouvait s'en tenir qu'a des probabilites a cet egard, de meme qu'il fallait se contenter d'a peu pres si l'on voulait dechiffrer les inscriptions effacees qui couvraient ses quatre faces: l'une, en caracteres grecs, ne laissait plus deviner qu'un commencement de mot: [image caracteres grecs]; celle au-dessous semblait etre de l'allemand: _graphie_; une autre de l'italien: _FIA_; enfin la plus fraiche et francaise, celle-la: PHOTOGRAPHIE, etait evidemment la traduction de toutes les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roule avant d'entrer en France et d'arriver enfin aux portes de Paris. Etait-il possible que l'ane qui y etait attele l'eut amenee de si loin jusque-la? Au premier coup d'oeil on pouvait en douter, tant il etait maigre, epuise, vide; mais, a le regarder de plus pres, on voyait que cet epuisement n'etait que le resultat des fatigues longuement endurees dans la misere. En realite, c'etait un animal robuste, d'assez grande taille, plus haute que celle de notre ane d'Europe, elance, au poil gris cendre avec le ventre clair malgre les poussieres des routes qui le salissaient; des lignes noires transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayes, et, si fatigue qu'il fut, il n'en tenait pas moins sa tete haute d'un air volontaire, resolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la voiture, rafistole avec des ficelles de diverses couleurs, les unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux, coupes le long du chemin, dont on l'avait couvert pour le defendre du soleil et des mouches. Pres de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une petite fille de onze a douze ans qui le surveillait. Son type etait singulier: d'une certaine incoherence, mais sans rien de brutal dans un tres apparent melange de race. Au contraire de l'inattendu de la chevelure pale et de la carnation ambree, le visage prenait une douceur fine qu'accentuait l'oeil noir, long, fute et grave. La bouche aussi etait serieuse. Dans l'affaissement du repos le corps s'etait abandonne; il avait les memes graces que la tete, a la fois delicates et nerveuses; les epaules etaient souples d'une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carree de couleur indefinissable, noire autrefois probablement; les jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques; mais la misere de l'existence n'enlevait cependant rien a la fierte de l'attitude de celle qui la portait. Comme l'ane se trouvait place derriere une haute et large voilure de foin, la surveillance en eut ete facile si de temps en temps il ne s'etait pas amuse a happer une goulee d'herbe, qu'il tirait discretement avec precaution, en animal intelligent qui sait tres bien qu'il est en faute. "Palikare, veux-tu finir!" Aussitot il baissait la tete comme un coupable repentant, mais des qu'il avait mange son foin en clignant de l'oeil et en agitant ses oreilles, il recommencait avec un empressement qui disait sa faim. A un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la quatrieme ou cinquieme fois, une voix sortit de la voiture, appelant: "Perrine!" Aussitot sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la voiture, ou une femme etait couchee sur un matelas si mince qu'il semblait colle au plancher. "As-tu besoin de moi, maman? -- Que fait donc Palikare? -- Il mange le foin de la voiture qui nous precede. -- Il faut l'en empecher. -- Il a faim. -- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient pas; que repondrais-tu au charretier de cette voiture s'il se fachait? -- Je vais le tenir de plus pres. -- Est-ce que nous n'entrons pas bientot dans Paris? -- Il faut attendre pour l'octroi. -- Longtemps encore? -- Tu souffres davantage? -- Ne t'inquiete pas; l'etouffement du renferme; ce n'est rien", dit-elle d'une voix haletante, sifflee plutot qu'articulee. C'etaient la les paroles d'une mere qui veut rassurer sa fille; en realite elle se trouvait dans un etat pitoyable, sans respiration, sans force, sans vie, et, bien que n'ayant pas depasse vingt-six ou vingt-sept ans, au dernier degre de la cachexie; avec cela des restes de beaute admirables, la tete d'un pur ovale, des yeux doux et profonds, ceux meme de sa fille, mais avives par le souffle de la maladie. "Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine. -- Quoi? -- Il y a des boutiques, je peux t'acheter un citron; je reviendrais tout de suite. -- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne pres de Palikare et fais en sorte de l'empecher de voler ce foin. -- Cela n'est pas facile. -- Enfin veille sur lui." Elle revint a la tete de l'ane, et comme un mouvement se produisait, elle le retint de facon qu'il restat assez eloigne de la voiture de foin pour ne pas pouvoir l'atteindre. Tout d'abord il se revolta, et voulut avancer quand meme, mais elle lui parla doucement, le flatta, l'embrassa sur le nez; alors il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et voulut bien se tenir tranquille. N'ayant plus a s'occuper de lui, elle put s'amuser a regarder ce qui se passait autour d'elle: le va-et-vient des bateaux-mouches et des remorqueurs sur la riviere; le dechargement des peniches au moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de fer au-dessus d'elles et prenaient, comme a la main, leur cargaison pour la verser dans des wagons quand c'etaient des pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai quand c'etaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de Paris qu'on devinait dans une brume noire plutot qu'on ne le voyait; enfin pres d'elle, sous ses yeux, le travail des employes de l'octroi qui passaient de longues lances a travers les voitures de paille, ou escaladaient les futs charges sur les haquets, les percaient d'un fort coup de foret, recueillaient dans une petite tasse d'argent le vin qui en jaillissait, en degustaient quelques gouttes qu'ils crachaient aussitot. Comme tout cela etait curieux, nouveau; elle s'y interessait si bien, que le temps passait, sans qu'elle en eut conscience. Deja un gamin d'une douzaine d'annees qui avait tout l'air d'un clown, et appartenait surement a une caravane de forains dont les roulottes avaient pris la queue, tournait autour d'elle depuis dix longues minutes, sans qu'elle eut fait attention a lui, lorsqu'il se decida a l'interpeller: "V'la un bel ane!" Elle ne dit rien. "Est-ce que c'est un ane de notre pays? Ca m'etonnerait joliment." Elle l'avait regarde, et voyant qu'apres tout il avait l'air bon garcon, elle voulut bien repondre: "Il vient de Grece. -- De Grece! -- C'est pour cela qu'il s'appelle Palikare. -- Ah! c'est pour cela!" Mais malgre son sourire entendu, il n'etait pas du tout certain qu'il eut tres bien compris pourquoi un ane qui venait de Grece pouvait s'appeler Palikare. "C'est loin, la Grece? demanda-t-il. -- Tres loin. -- Plus loin que... la Chine? -- Non, mais loin, loin. -- Alors vous venez de la Grece? -- De plus loin encore. -- De la Chine? -- Non; c'est Palikare qui vient de la Grece. -- Est-ce que vous allez a la fete des Invalides? -- Non. -- Ousque vous allez? -- A Paris. -- Ousque vous remiserez votre roulotte? -- On nous a dit a Auxerre qu'il y avait des places libres sur les boulevards des fortifications?" Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la tete. "Les boulevards des fortifications, oh la la la! -- Il n'y a pas de places? -- Si. -- Eh bien? -- Pas pour vous. C'est, voyou les fortifications. Avez-vous des hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n'aient pas peur d'un coup de couteau? J'entends d'en donner et d'en recevoir. -- Nous ne sommes que ma mere et moi, et ma mere est malade. -- Vous tenez a votre ane? -- Bien sur. -- Eh bien, demain votre ane vous sera vole; v'la pour commencer, vous verrez le reste; et ca ne sera pas beau; c'est Gras Double qui vous le dit. -- C'est vrai cela? -- Pardi, si c'est vrai; vous n'etes jamais venue a Paris? -- Jamais. -- Ca se voit; c'est donc des moules ceux d'Auxerre qui vous ont dit que vous pouviez remiser la? pourquoi que vous n'allez pas chez Grain de Sel? -- Je ne connais pas Grain de Sel. -- Le proprietaire du Champ Guillot, quoi! c'est clos de palissades fermees la nuit; vous n'auriez rien a craindre, on sait que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui voudraient entrer la nuit. -- C'est cher? -- L'hiver oui, quand tout le monde rapplique a Paris, mais en ce moment je suis sur qu'il ne vous ferait pas payer plus de quarante sous la semaine, et votre ane trouverait sa nourriture dans le clos, surtout s'il aime les chardons. -- Je crois bien qu'il les aime! -- Il sera a son affaire; et puis Grain de Sel n'est pas un mauvais homme. -- C'est son nom, Grain de Sel? -- On l'appelle comme ca parce qu'il a toujours soif. C'est un ancien biffin qui a gagne gros dans le chiffon, qu'il n'a quitte que quand il s'est fait ecraser un bras, parce qu'un seul bras n'est pas commode pour courir les poubelles; alors il s'est mis a louer son terrain, l'hiver pour remiser les roulottes, l'ete a qui il trouve; avec ca, il a d'autres commerces: il vend des petits chiens de lait. -- C'est loin d'ici le Champ Guillot? -- Non, a Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement pas Charonne? -- Je ne suis jamais venue a Paris. -- Eh bien, c'est la." Il etendit le bras devant lui dans la direction du nord. "Une fois que vous avez, passe la barriere, vous tournez, tout de suite a droite, et vous suivez le boulevard le long des fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez traverse le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connait le Champ Guillot. -- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et meme, si vous vouliez rester aupres de Palikare deux minutes, je lui en parlerais tout de suite. -- Je veux bien; je vas lui demander de m'apprendre le grec. -- Empechez-le, je vous prie, de prendre du foin." Perrine entra dans la voiture et repeta a sa mere ce que le jeune clown venait de lui dire. "S'il en est ainsi, il n'y a pas a hesiter, il faut aller a Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans Paris. -- Il parait que c'est tres facile." Au moment de sortir elle revint pres de sa mere et se pencha vers elle: "Il y a plusieurs voitures qui ont des baches, on lit dessus: "Usines de Maraucourt", et au-dessous le nom: "Vulfran Paindavoine"; sur les toiles qui couvrent les pieces de vin alignees le long du quai on lit aussi la meme inscription. -- Cela n'a rien d'etonnant. -- Ce qui est etonnant c'est de voir ces noms si souvent repetes." II Quand Perrine revint prendre sa place aupres de son ane, il s'etait enfonce le nez dans la voiture de foin, et il mangeait tranquillement comme s'il avait ete devant un ratelier. "Vous le laissez manger? s'ecria-t-elle. -- J'vous crois. -- Et si le charretier se fache? -- Faudrait pas avec moi." Il se mit en posture d'invectiver un adversaire, les poings sur les hanches, la tete renversee. "Ohe, croquant!" Mais son concours ne fut pas necessaire pour defendre Palikare; c'etait au tour de la voiture de foin d'etre sondee a coups de lance par les employes de l'octroi, et elle allait passer la barriere. "Maintenant ca va etre a vous; je vous quitte. Au revoir, mam'zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez Gras Double, tout le monde vous repondra." Les employes qui gardent les barrieres de Paris sont habitues a voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant cette jeune femme couchee; et surtout en jetant les yeux ca et la d'un rapide coup d'oeil qui ne rencontrait partout que la misere. "Vous n'avez rien a declarer? demanda-t-il en continuant son examen. -- Rien. -- Pas de vin, pas de provisions? -- Rien." Ce mot deux fois repete etait d'une exactitude rigoureuse: en dehors du matelas, de deux chaises de paille, d'une petite table, d'un fourneau en terre, d'un appareil et de quelques ustensiles photographiques, il n'y avait rien dans cette voiture: ni malles, ni paniers, ni vetements. "C'est bien, vous pouvez entrer." La barriere passee, Perrine tourna tout de suite a droite, comme Gras Double lui avait recommande, conduisant Palikare par la bride. Le boulevard qu'elle suivait longeait le talus des fortifications, et dans l'herbe roussie, poussiereuse, usee par plaques, des gens etaient couches qui dormaient sur le dos ou sur le ventre, selon qu'ils etaient plus ou moins aguerris contre le soleil, tandis que d'autres s'etiraient les bras, leur sommeil interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu'elle vit de la physionomie de ceux-la, de leurs tetes ravagees, culottees, hirsutes, de leurs guenilles, et de la facon dont ils les portaient, lui fit comprendre que cette population des fortifications ne devait pas, en effet, etre tres rassurante la nuit, et que les coups de couteau devaient s'echanger la facilement. Elle ne s'arreta pas a cet examen, maintenant sans interet pour elle, puisqu'elle ne se trouverait pas melee a ces gens, et elle regarda de l'autre cote, c'est-a-dire vers Paris. He quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces terrains vagues ou s'elevaient des tas d'immondices, c'etait Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son pere, dont elle revait depuis longtemps, et avec des imaginations enfantines, d'autant plus feeriques que le chiffre des kilometres diminuait a mesure qu'elle s'en rapprochait; de meme, de l'autre cote du boulevard, sur les talus, vautres dans l'herbe comme des bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires, etaient des Parisiens. Elle reconnut le cours de Vincennes a sa largeur et, apres l'avoir depasse, tournant a gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout le monde le connaissait, tout le monde n'etait pas d'accord sur le chemin a prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d'une fois dans les noms de rues qu'elle devait suivre. A la fin cependant, elle se trouva devant une palissade formee de planches, les unes en sapin, les unes en bois non ecorce, celles-ci peintes, celles- la goudronnees, et quand, par la barriere ouverte a deux battants, elle apercut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un wagon de chemin de fer sans roues aussi, poses sur le sol, elle comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guere en meilleur etat, que c'etait la le Champ Guillot. Eut-elle eu besoin d'une confirmation de cette impression, qu'une douzaine de petits chiens tout ronds, qui boulaient dans l'herbe, la lui eut donnee. Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitot les chiens se jeterent sur ses jambes, les mordillant avec de petits aboiements. "Qu'est-ce qu'il y a?" cria une voix. Elle regarda d'ou venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle apercut un long batiment qui etait peut-etre une maison, mais qui pouvait bien etre aussi tout autre chose; les murs etaient en carreaux de platre, en paves de gres et de bois, en boites de fer- blanc, le toit en carton et en toile goudronnee, les fenetres garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et meme en verre, mais le tout construit et dispose avec un art naif qui faisait penser qu'un Robinson en avait ete l'architecte, avec des Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme a la barbe broussailleuse etait occupe a trier des chiffons qu'il jetait dans des paniers disposes autour de lui. "N'ecrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez." Elle fit ce qu'il commandait. "Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu'elle fut pres de lui. -- C'est vous qui etes le proprietaire du Champ Guillot? -- On le dit." Elle expliqua en quelques mots ce qu'elle voulait, tandis que, pour ne pas perdre son temps en l'ecoutant, il se versait, d'un litre qu'il avait a sa portee, un verre de vin a rouges bords et l'avalait d'un trait, "C'est possible, si l'on paye d'avance, dit-il en l'examinant. -- Combien? -- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un sous pour l'ane. -- C'est bien cher. -- C'est mon prix. -- Votre prix d'ete? -- Mon prix d'ete. -- Il pourra manger les chardons? -- Et l'herbe aussi, s'il a les dents assez solides. -- Nous ne pouvons pas payer a la semaine, puisque nous ne resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons par Paris pour aller a Amiens, et nous voulons nous reposer. -- Alors, ca va tout de meme; six sous par jour pour la roulotte, trois sous pour l'ane. Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous: "Voila la premiere journee. -- Tu peux dire a tes parents d'entrer. Combien sont-ils? Si c'est une troupe, c'est deux sous en plus par personne. -- Je n'ai que ma mere. -- Bon. Mais pourquoi ta mere n'est-elle pas venue faire sa location? -- Elle est malade, dans la voiture. -- Malade. Ce n'est pas un hopital ici." Elle eut peur qu'on ne voulut pas recevoir une malade. "C'est-a-dire qu'elle est fatiguee. Vous comprenez, nous venons de loin. -- Je ne demande jamais aux gens d'ou ils viennent." Il etendit le bras vers un coin de son champ; "Tu mettras ta roulotte la-bas, et puis tu attacheras ton ane; s'il m'ecrase un chien, tu me le payeras cent sous." Comme elle allait s'eloigner, il l'appela: "Prends un verre de vin. _ Je vous remercie, je ne bois pas de vin. -- Bon, je vas le boire pour toi." Il se jeta dans le gosier le verre qu'il avait verse, et se remit au tri de ses chiffons, autrement dit a son "triquage". Aussitot qu'elle eut installe Palikare a la place qui lui avait ete assignee, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses, malgre le soin qu'elle prenait de les eviter, elle monta dans la roulotte: "A la fin, pauvre maman, nous voila arrivees. -- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilometres! Mon Dieu, que la terre est grande! -- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire a diner. Qu'est-ce que tu veux? -- Avant tout, detelle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit etre bien las; donne-lui a manger, a boire; soigne-le. -- Justement, je n'ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y a un puits. Je reviens tout de suite." En effet, elle ne tarda pas a revenir et se mit a chercher ca et la dans la voiture, d'ou elle sortit le fourneau en terre, quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s'agenouillant devant, a pleins poumons. Quand il commenca a prendre, elle remonta dans la voiture: "C'est du riz que tu veux, n'est-ce pas? -- J'ai si peu faim. -- Aurais-tu faim pour autre chose? J'irai chercher ce que tu voudras. Veux-tu?... -- Je veux bien du riz." Elle versa une poignee de riz dans la casserole ou elle avait mis un peu d'eau, et, quand l'ebullition commenca, elle remua le riz avec deux baguettes blanches depouillees de leur ecorce, ne quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se trouvait Palikare et lui dire quelques mots d'encouragement qui, a vrai dire, n'etaient pas indispensables, car il mangeait ses chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient l'intensite. Quand le riz fut cuit a point, a peine creve et non reduit on bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinieres parisiennes, elle le dressa sur une ecuelle en une pyramide a large base, et le posa dans la voiture. Deja elle avait ete emplir une petite cruche au puits et l'avait placee aupres du lit de sa mere avec deux verres, deux assiettes, deux fourchettes; elle posa son ecuelle de riz a cote et s'assit sur le plancher, les jambes repliees sous elle, sa jupe etalee "Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue a la poupee, nous allons faire la dinette, je vais te servir." Malgre le ton enjoue qu'elle avait pris, c'etait d'un regard inquiet qu'elle examinait sa mere, assise sur son matelas, enveloppee d'un mauvais fichu de laine qui avait du etre autrefois une etoffe de prix, mais qui maintenant n'etait plus qu'une guenille, usee, decoloree. "Tu as faim, toi? demanda la mere. -- Je crois bien, il y a longtemps. -- Pourquoi n'as-tu pas mange un morceau de pain? -- J'en ai mange deux, mais j'ai encore une belle faim: tu vas voir; si ca met en appetit de regarder manger les autres, la platee sera trop petite." La mere avait porte une fourchette de riz a sa bouche, mais elle la tourna et retourna longuement sans pouvoir l'avaler. -- Ca ne passe pas tres bien, dit-elle en reponse au regard de sa fille. -- Il faut te forcer: la seconde bouchee passera mieux, la troisieme mieux encore." Mais elle n'alla pus jusque-la, et apres la seconde elle reposa sa fourchette sur son assiette: "Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister. -- Oh! maman! -- Ne t'inquiete pas, ma cherie, ce n'est rien; on vit tres bien sans manger quand on n'a pas d'efforts a faire; avec le repos l'appetit reviendra." Elle defit son fichu et s'allongea sur son matelas haletante, mais si faible qu'elle fut elle ne perdit pas la pensee de sa fille, et en la voyant les yeux gonfles de larmes elle s'efforca de la distraire: "Ton riz est tres bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma cherie, mange. -- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange." A la verite elle. devait faire effort pour avaler, mais peu a peu, sous l'impression des douces paroles de sa mere, sa gorge se desserra, et elle se mit a manger reellement; alors l'ecuelle de riz disparut vite, tandis que sa mere la regardait avec un tendre et triste sourire: "Tu vois qu'il faut se forcer. -- Si j'osais, maman! -- Tu peux oser. -- Je te repondrais que ce que tu me dis, c'etait cela meme que je te disais. -- Moi, je suis malade. -- C'est pour cela que si tu voulais j'irais chercher un medecin; nous sommes a Paris, et a Paris il y a de bons medecins. -- Les bons medecins ne se derangent pas sans qu'on les paye. -- Nous le payerions. -- Avec quoi? -- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j'ai dix-sept sous. Regarde dans ta robe." Cette robe noire, aussi miserable que la jupe de Perrine, mais moins poudreuse, car elle avait ete battue, etait posee sur le matelas et servait de couverture; sa poche exploree donna bien les sept francs annonces et le florin d'Autriche. "Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal l'argent francais. -- Je ne le connais guere mieux que toi." Elles firent le compte, et en estimant le florin a deux francs elles trouverent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes. "Tu vois que nous avons plus qu'il ne faut pour le medecin, continua Perrine. -- Il ne me guerirait pas par des paroles, il ordonnerait des medicaments, comment les payer? -- J'ai mon idee. Tu penses bien que quand je marche a cote de Palikare, je ne passe pas tout mon temps a lui parler, quoiqu'il aimerait cela; je reflechis aussi a toi, a nous, surtout a toi, pauvre maman, depuis que tu es malade, a notre voyage, a notre arrivee a Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil? -- Il est certain que meme pour des parents qui n'auraient pas de fierte, cette entree serait humiliante. -- Il vaut donc mieux qu'elle n'ait pas lieu; et puisque nous n'avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre. D'ailleurs a quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es malade, personne n'a voulu se laisser photographier par moi; et quand meme je trouverais des gens assez braves pour se fier a moi, nous n'avons plus de produits. Ce n'est pas avec ce qui nous reste d'argent que nous pouvons depenser trois francs pour un paquet de developpement, trois francs pour un virage d'or et d'acetate, deux francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre. -- Et combien la vendrons-nous? -- Nous la vendrons toujours quelque chose: l'objectif est en bon etat; et puis il y a le matelas... -- Tout, alors? -- Cela te fait de la peine? -- Il y a plus d'un an que nous vivons dans cette roulotte, ton pere y est mort, cela fait que si miserable qu'elle soit, la pensee de m'en separer m'est douloureuse; de lui c'est tout ce qui nous reste, et il n'est pas une seule de ces pauvres choses a laquelle son souvenir ne soit attache." Sa parole haletante s'arreta tout a fait, et sur son visage decharne des larmes coulerent sans qu'elle put les retenir. "Oh! maman, s'ecria Perrine, pardonne-moi de t'avoir parle de cela. -- Je n'ai rien a te pardonner, ma cherie; c'est le malheur de notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder certains sujets sans nous attrister reciproquement, comme c'est la fatalite de mon etat que je n'aie aucune force pour resister, pour penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l'es toi-meme. N'est- ce pas moi qui aurais du te parler comme tu viens de le faire, prevoir ce que tu as prevu, que nous ne pouvions pas arriver a Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en meme temps qu'il fallait prevoir cela, il fallait aussi combiner des moyens pour trouver des ressources, et ma tete si faible ne m'offrait que des chimeres, surtout l'attente du lendemain, comme si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous: je serais guerie, nous ferions une grosse recette; les illusions des desesperes qui ne vivent plus que de leurs reves. C'etait folie, la raison a parle par ta bouche: je ne serai pas guerie demain, nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc vendre la voiture et ce qu'elle contient. Mais ce n'est pas tout encore; il faut aussi que nous nous decidions a vendre..." Il y eut une hesitation et un moment de silence penible. "Palikare", dit Perrine. -- Tu y avais pense? -- Si j'y avais pense! Mais je n'osais pas le dire, et depuis que l'idee me tourmentait que nous serions forcees un jour ou l'autre de le vendre, je n'osais meme pas le regarder, de peur qu'il ne devine que nous pouvions nous separer de lui, au lieu de le conduire a Maraucourt ou il aurait ete si heureux, apres tant de fatigues. -- Savons-nous seulement si nous-memes nous serons recues a Maraucourt! Mais enfin, comme nous n'avons que cela a esperer et que, si nous sommes repoussees, il ne nous restera plus qu'a mourir dans un fosse de la route, il faut coute que coute que nous allions a Maraucourt, et que nous nous y presentions de facon a ne pas faire fermer les portes devant nous... -- Est-ce que c'est possible, cela maman? Est-ce que le souvenir de papa ne nous protegerait pas? lui qui etait si bon! Est-ce qu'on reste fache contre les morts? -- Je te parle d'apres les idees de ton pere, auxquelles nous devons obeir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec l'argent que nous en tirerons, nous appellerons un medecin; qu'il me rende des forces pour quelques jours, c'est tout ce que je demande. Si elles reviennent, nous acheterons une robe decente pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour Maraucourt, si nous avons assez d'argent pour aller jusque-la; sinon nous irons jusqu'ou nous pourrons, et nous ferons le reste du chemin a pied. -- Palikare est un bel ane; le garcon qui m'a parle a la barriere me le disait tantot. Il est dans un cirque, il s'y connait; et c'est parce qu'il trouvait Palikare beau, qu'il m'a parle. -- Nous ne savons pas la valeur des anes a Paris, et encore moins celle que peut avoir un ane d'Orient. Enfin, nous verrons, et puisque notre parti est arrete, ne parlons plus de cela: c'est un sujet trop triste, et puis je suis fatiguee." En effet, elle paraissait epuisee, et plus d'une fois elle avait du faire de longues pauses pour arriver a bout de ce qu'elle voulait dire. "As-tu besoin de dormir? -- J'ai besoin de m'abandonner, de m'engourdir dans la tranquillite, du parti pris et l'espoir d'un lendemain. -- Alors, je vais te laisser pour ne pas te deranger, et comme il y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver notre linge. Est-ce que ca ne te paraitra pas bon d'avoir demain une chemise fraiche? -- Ne te fatigue pas. -- Tu sais bien que je ne suis jamais fatiguee." Apres avoir embrasse sa mere, elle alla de-ci de-la dans la roulotte, vivement, legerement; prit un paquet de linge dans un petit coffre ou il etait enferme, le placa dans une terrine; atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout use, et sortit emportant le tout. Comme apres que le riz avait ete cuit, elle avait empli d'eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude et put la verser sur son linge. Alors, s'agenouillant dons l'herbe, apres avoir ote sa veste, elle commenca a savonner, a frotter, et sa lessive ne se composant en realite que de deux chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui fallait pas deux heures pour que fut tout lave, rince et etendu sur des ficelles entre la roulotte et la palissade. Pendant qu'elle travaillait, Palikare attache, a une courte distance d'elle, l'avait plusieurs fois regardee comme pour la surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu'elle avait fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments qui etaient des appels imperieux. "Crois-tu que je t'oublie?" dit-elle. Elle alla a lui, le changea de place et lui apporta a boire dans sa terrine qu'elle avait soigneusement rincee, car s'il se contentait de toutes les nourritures qu'on lui donnait ou qu'il trouvait lui-meme, il etait au contraire tres difficile pour sa boisson, et n'acceptait que de l'eau pure dans des vases propres ou le bon vin qu'il aimait par-dessus tout. Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit a le flatter de la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice a son enfant, et l'ane, qui tout de suite s'etait jete sur l'herbe nouvelle, s'arreta de manger pour poser sa tete contre l'epaule de sa petite maitresse et se faire mieux caresser: de temps en temps il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec des fremissements qui disaient sa beatitude. Le silence s'etait fait dans l'enclos maintenant ferme, ainsi que dans les rues desertes du quartier, et on n'entendait plus, au loin, qu'un sourd mugissement sans bruits distincts, profond, puissant, mysterieux comme celui de la mer, la respiration et la vie de Paris qui continuaient actives et fievreuses malgre la nuit tombante. Alors, dans la melancolie du soir, l'impression de ce qui venait de se dire etreignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tete a celle de son ane, elle laissa couler les larmes qui depuis si longtemps l'etouffaient, tandis qu'il lui lechait les mains. III La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couchee pres d'elle, tout habillee sur la planche, avec un fichu roule qui lui servait d'oreiller, dut se lever pour lui donner de l'eau qu'elle allait chercher au puits afin de l'avoir plus fraiche: elle etouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, a l'aube, le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit grelotter et Perrine dut l'envelopper dans son fichu, la seule couverture un peu chaude qui leur restat. Malgre son desir d'aller chercher le medecin aussitot que possible, elle dut attendre que Grain de Sel fut leve, car a qui demander le nom et, l'adresse d'un bon medecin, si ce n'etait a lui? Bien sur qu'il connaissait un bon medecin, et un fameux qui faisait ses visites en voiture, non a pied comme les medecins de rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, pres de l'eglise; pour trouver la rue Riblette il n'y avait qu'a suivre le chemin de fer jusqu'a la gare. En entendant parler d'un medecin fameux qui faisait les visites en voiture, elle eut peur de n'avoir pas assez d'argent pour le payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel en tournant autour de ce qu'elle n'osait pas dire. A la fin il comprit: "Ce que tu auras a payer? dit-il. Dame, c'est cher. Pas moins de quarante sous. Et pour etre sure qu'il vienne, tu feras bien de les lui remettre d'avance." En suivant les indications qui lui avaient ete donnees, elle trouva assez facilement la rue Riblette, mais le medecin n'etait point encore leve, elle dut attendre, assise sur une borne dans la rue, a la porte d'une remise derriere laquelle on etait en train d'atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et en lui remettant ses quarante sous, elle le deciderait a venir, ce qu'il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ Guillot. Le temps fut eternel a passer, son angoisse se doublant de celle de sa mere qui ne devait rien comprendre a son retard; s'il ne la guerissait point instantanement, au moins allait-il l'empecher de souffrir. Deja elle avait vu un medecin entrer dans leur roulotte, lorsque son pere avait ete malade. Mais c'etait en pleine montagne, dans un pays sauvage, et le medecin que sa mere avait appele sans avoir le temps de gagner une ville, etait plutot un barbier avec une tournure de sorcier qu'un vrai medecin comme on en trouve a Paris, savant, maitre de la maladie et de la mort, comme devait l'etre celui-la, puisqu'on le disait fameux. Enfin la porte de la remise s'ouvrit, et un cabriolet de forme ancienne, a caisse jaune, auquel etait attele un gros cheval de labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitot le medecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadre d'une barbe grise qui lui donnait l'air d'un patriarche campagnard. Avant qu'il fut monte en voiture, elle etait pres de lui et lui exposait sa demande. "Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie. -- Non monsieur, c'est ma mere qui est malade, tres malade. -- Qu'est-ce que c'est ta mere? -- Nous sommes photographes." Il mit le pied sur le marchepied. Vivement elle tendit sa piece de quarante sous. "Nous pouvons vous payer. -- Alors, c'est trois francs." Elle ajouta vingt sous a la piece; il prit le tout et le fourra dans la poche de son gilet. "Je serai pres de ta mere d'ici un quart d'heure." Elle fit en courant le chemin du retour, joyeuse d'apporter la bonne nouvelle: "Il va te guerir, maman, c'est un vrai medecin celui-la." Et vivement elle s'occupa de sa mere, lui lava le visage, les mains, lui arrangea les cheveux qui etaient admirables, noirs et soyeux, puis elle mit de l'ordre dans la roulotte; ce qui n'eut d'autre resultat que de la rendre plus vide et par la plus miserable encore. Elles n'eurent pas une trop longue attente a endurer: un roulement de voiture annonca l'arrivee du medecin et Perrine courut au- devant de lui. Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui montra la roulotte. "C'est dans notre voiture que nous habitons", dit-elle. Bien que cette maison n'eut rien d'une habitation, il ne laissa paraitre aucune surprise, etant habitue a toutes les miseres avec sa clientele; mais Perrine qui l'observait remarqua sur son visage comme un nuage lorsqu'il vit la malade couchee sur son matelas, dans cet interieur denude. "Tirez la langue, donnez-moi la main." Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur medecin n'ont aucune idee de la rapidite avec laquelle s'etablit un diagnostic aupres des pauvres gens; en moins d'une minute son examen fut fait. "Il faut entrer a l'hopital", dit-il. La mere et la fille pousserent un meme cri d'effroi et de douleur. "Petite, laisse-moi seul avec ta maman", dit le medecin d'un ton de commandement. Perrine hesita une seconde; mais, sur un signe de sa mere, elle quitta la roulotte, dont elle ne s'eloigna pas. "Je suis perdue? dit la mere a mi-voix. -- Qui est-ce qui parle de ca: vous avez besoin de soins que vous ne pouvez pas recevoir ici. -- Est-ce qu'a l'hopital j'aurais ma fille? -- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche. -- Nous separer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule a Paris? que deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa main dans la mienne. -- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture ou le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre; le pouvez-vous? -- Si ce n'est pas pour longtemps, oui peut-etre. -- Grain de Sel en loue qu'il ne vous fera pas payer cher. Mais la chambre n'est pas tout, il faut des medicaments, une bonne nourriture, des soins: ce que vous auriez a l'hopital. -- Monsieur, c'est impossible, je ne peux pas me separer de ma fille. Que deviendrait-elle? -- Comme vous voudrez, c'est votre affaire, je vous ai dit ce que je devais." Il appela: "Petite." Puis, tirant un carnet de sa poche, il ecrivit au crayon quelques lignes sur une feuille blanche, qu'il detacha: "Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est aupres de l'eglise, pas un autre. Tu donneras a ta mere le paquet n deg. 1; tu lui feras boire d'heure en heure la potion n deg. 2; le vin de quinquina en mangeant, car il faut qu'elle mange; ce qu'elle voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir." Elle voulut l'accompagner pour le questionner: "Maman est bien malade? -- Tache de la decider a entrer a l'hopital. -- Est-ce que vous ne pouvez pas la guerir? -- Sans doute, je l'espere; mais je ne peux pas lui donner ce qu'elle trouverait a l'hopital. C'est folie de n'y pas aller; c'est pour ne pas se separer de toi qu'elle refuse: tu ne serais pas perdue, car tu as l'air d'une fille avisee et deluree." Marchant a grands pas, il etait arrive a sa voiture; Perrine eut voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit. Alors elle revint a la roulotte. "Qu'a dit le medecin? demanda la mere. -- Qu'il te guerirait. -- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs; prends tout l'argent." Mais tout l'argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut lu l'ordonnance, il regarda Perrine en la toisant; "Vous avez de quoi payer?" dit-il. Elle ouvrit la main. "C'est sept francs cinquante", dit le pharmacien qui avait fait son calcul. Elle compta ce qu'elle avait dans la main et trouva six francs quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d'Autriche a deux francs; il lui manquait donc treize sous. "Je n'ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin d'Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin? -- Ah! non par exemple." Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte, desesperee, aneantie. "Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantot." Mais le pharmacien ne voulut d'aucune de ces combinaisons, ni faire credit de treize sous, ni accepter le florin: "Comme il n'y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous viendrez le chercher tantot; je vais tout de suite vous preparer les paquets et la potion qui ne vous couteront que trois francs cinquante." Sur l'argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain viennois, qui devait provoquer l'appetit de sa mere, et revint toujours courant au Champ Guillot. "Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mires; regarde le pain, comme il est bien cuit; tu vas manger, n'est-ce pas, maman? -- Oui, ma cherie." Toutes deux etaient pleines d'esperance et Perrine d'une foi absolue; puisque le medecin avait promis de guerir sa mere, il allait accomplir ce miracle: pourquoi l'aurait-il trompee? quand on demande la verite a un medecin, il doit la dire. C'est un merveilleux aperitif que l'espoir; la malade, qui depuis deux jours n'avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitie du petit pain. "Tu vois, maman, disait Perrine. -- Cela va aller." En tout cas, son irritabilite nerveuse s'emoussa; elle eprouva un peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de Sel sur la question de savoir comment elle devait s'y prendre pour vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus facile, Grain de Sel pouvait l'acheter comme il achetait toutes choses: meubles, habits, outils, instruments de musique, etoffes, materiaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n'en etait pas de meme, parce qu'il n'achetait pas de betes, excepte les petits chiens, et son avis etait qu'on devait attendre au mercredi pour le vendre au Marche aux chevaux. Le mercredi c'etait bien loin, car, dans sa surexcitation d'esperance, Perrine s'imaginait qu'avant ce jour-la, sa mere aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, a attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu'elles pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s'arranger des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur encore, qu'on pourrait peut-etre ne pas vendre Palikare, si le prix paye par Grain de Sel etait assez eleve; Palikare resterait au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivees a Maraucourt, elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le perdre, cet ami, qu'elle aimait tant! et comme il serait heureux de vivre, desormais dans le bien-etre, loge dans une belle ecurie, se promenant toute la journee a travers de grasses prairies avec ses deux maitresses aupres de lui! Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes avaient traverse son esprit, car, au lieu de la somme qu'elle imaginait sans la preciser, Grain de Sel n'offrit que quinze francs de la roulotte et de tout ce qu'elle contenait, apres l'avoir longuement examinee. "Quinze francs! -- Et encore c'est pour vous obliger; qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ca?" Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les diverses pieces de la roulotte, les roues, les brancards, en haussant les epaules d'un air de pitie meprisante. Tout ce qu'elle put obtenir apres beaucoup de paroles, ce fut une augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et l'engagement que la roulotte ne serait depecee qu'apres leur depart, de facon a pouvoir jusque-la l'habiter pendant la journee, ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mere que de rester enfermee dans la maison. Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres qu'il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait precieuse, car, malgre l'orgueil avec lequel il parlait de ses appartements, et qui n'avait d'egal que son mepris pour la roulotte, elle etait si miserable, si puante, cette maison, qu'il fallait leur detresse pour l'accepter. A la verite, elle avait un toit et des murs qui n'etaient pas en toile, mais sans aucune autre superiorite sur la roulotte: tout a l'entour se trouvaient amoncelees les matieres dont Grain de Sel faisait commerce et qui pouvaient supporter les intemperies: verres casses, os, ferrailles: tandis qu'a l'interieur le couloir et. des pieces sombres, ou les yeux se perdaient, contenaient celles qui avaient besoin d'un abri: vieux papiers, chiffons, bouchons, croutes de pain, bottes, savates, ces choses innombrables, detritus de toutes sortes, qui constituent les ordures de Paris; et de ces divers tas s'exhalaient d'acres odeurs qui prenaient a la gorge. Comme elle restait hesitante se demandant si sa mere ne serait pas empoisonnee par ces odeurs, Grain de Sel la pressa: "Depechez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je sois la pour recevoir et "triquer" ce qu'ils apportent. -- Est-ce que le medecin connait ces chambres? demanda-t-elle. -- Bien sur qu'il les connait; il est venu plus d'une fois a cote quand il a soigne la Marquise." Ce mot la decida: puisque le medecin connaissait ces chambres, il savait ce qu'il disait en conseillant d'en prendre une; et puisqu'une marquise, habitait l'une d'elles, sa mere pouvait bien en habiter une autre. "Cela vous coutera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutes aux trois sous pour l'ane et aux six sous pour la roulotte. -- Vous l'avez achetee? -- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la payer," Elle ne trouva rien a repondre; ce n'etait pas la premiere fois qu'elle se voyait ainsi ecorchee; bien souvent elle l'avait ete plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par croire que c'est la loi de nature pour ceux qui ont, au detriment de ceux qui n'ont pas. IV Perrine employa une bonne partie de la journee a nettoyer la chambre ou elles allaient s'installer, a laver le plancher, a frotter les cloisons, le plafond, la fenetre qui depuis que la maison etait construite n'avait jamais ete bien certainement a pareille fete. Pendant les nombreux voyages qu'elle fit de la maison au puits ou elle tirait de l'eau pour laver, elle remarqua qu'il ne poussait pas seulement de l'herbe et des chardons dans l'enclos: des jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporte des graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jete des plants de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain qui leur convenait, avaient germe ou pousse, et maintenant fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur vegetation ne ressemblait en rien a celle qu'on obtient dans un jardin, avec des soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour sauvage qu'elle fut, elle n'en avait pas moins son charme de couleur et de parfum. Cela lui donna l'idee de recueillir quelques-unes de ces fleurs, des giroflees rouges et violettes, des oeillets, et d'en faire des bouquets qu'elle placerait dans leur chambre d'ou ils chasseraient la mauvaise odeur en meme temps qu'ils l'egayeraient. Il semblait que ces fleurs n'appartenaient a personne, puisque Palikare pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle n'osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander a Grain de Sel. "Est-ce pour les vendre? repondit celui-ci. -- C'est pour en mettre quelques branches dans notre chambre. -- Comme ca, tant que tu voudras; parce que si c'etait pour les vendre, je commencerais par te les vendre moi-meme. Puisque c'est pour toi, ne te gene pas, la petite: tu aimes l'odeur des fleurs, moi j'aime mieux celle du vin, meme il n'y a que celle-la que je sente." Le tas des verres plus ou moins casses etant considerable, elle y trouva facilement des vases ebreches dans lesquels elle disposa ses bouquets, et comme ces fleurs avaient ete cueillies au soleil, la chambre se remplit bientot du parfum des giroflees et des oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en meme temps que leurs fraiches couleurs eclairaient ses murs noirs. Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui habitaient de chaque cote de leur chambre: une vieille femme qui sur ses cheveux gris portait un bonnet orne de rubans tricolores aux couleurs du drapeau francais; et un grand bonhomme courbe en deux, enveloppe dans un tablier de cuir si long et si large qu'il semblait constituer son unique vetement. La femme aux rubans tricolores etait une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parle Grain de Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et vendre a l'abri le repertoire de ses chansons. Quant au bonhomme au tablier, c'etait, lui apprit la Marquise, un demolisseur de vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Pere la Carpe, sous lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n'en faisait pas moins un tapage assourdissant avec son marteau. Au coucher du soleil son emmenagement fut acheve, et elle put alors amener sa mere qui, en apercevant les fleurs, eut un moment de douce surprise: "Comme tu es bonne pour ta maman, chere fille! dit-elle. -- Mais c'est pour moi que je suis bonne, ca me rend si heureuse de te faire plaisir!" Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la malade osat s'en plaindre; a quoi cela eut-il servi, puisqu'elles ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part? Son sommeil fut mauvais, fievreux, trouble, agite, hallucine, et quand le medecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine a retourner chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne respirait plus. Si les depenses continuaient ainsi, comment gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le medecin prescrivait une nouvelle ordonnance coutant cinq francs, ou plus, ou trouverait-elle cette somme? Au temps ou avec ses parents elle parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois ete exposes a la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient quitte la Grece pour venir en France, ils avaient manque de pain. Mais ce n'etait pas du tout la meme chose. Pour la famine dans les montagnes, ils avaient toujours l'esperance, qui se realisait souvent, de trouver quelques fruits, des legumes, un gibier qui leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe, ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs, bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient a se faire photographier moyennant quelques sous. Tandis qu'a Paris il n'y a rien a attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le leur tirait a sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible, c'est qu'elle devait repondra a cette question, elle ne sachant rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre la responsabilite de tout, puisque la maladie rendait sa mere incapable de s'ingenier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie mere, quand elle ne se sentait qu'une enfant. Si encore un peu de mieux se presentait, elle en serait encouragee et fortifiee; mais il n'en etait pas ainsi, et bien que sa mere ne se plaignit jamais, repetant toujours, au contraire, son mot habituel: "Cela va aller", elle voyait qu'en realite "cela n'allait pas": pas de sommeil, pas d'appetit, la fievre, un affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser, si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lachete ne l'abusaient point. Le mardi matin, a la visite du medecin, ce qu'elle craignait pour l'ordonnance se realisa: apres un rapide examen de la malade, le docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prepara a ecrire; mais au moment ou il posait le crayon sur le papier, elle eut le courage de l'arreter. "Monsieur, si les medicaments que vous allez ordonner ne sont pas d'egale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que ceux qui pressent? -- Qu'est-ce que vous voulez dire?" demanda-t-il d'un ton fache. Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout. "Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui et que nous n'en recevrons que demain; alors..." Il la regarda, puis apres avoir jete un coup d'oeil rapide ca et la, comme s'il voyait pour la premiere fois leur misere, il remit son carnet dans sa poche: "Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne presse, celui d'hier peut etre encore continue aujourd'hui. "Rien ne presse", fut le mot que Perrine retint et se repeta: Si rien ne pressait, c'etait que sa mere ne se trouvait pas aussi mal qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore esperer et attendre. Le mercredi etait le jour qu'elle attendait, mais son impatience de le voir arriver etait traversee par l'emotion douloureuse avec laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par l'argent qu'il allait leur apporter, d'un autre cote, il devait la separer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa mere, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot a son ami qui, n'ayant plus a travailler, ni a peiner; et trouvant a manger autant qu'il voulait apres tant de privations, ne s'etait jamais montre si joyeux. Des qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou cinq braiments a ebranler les vitres des cahutes du Champ Guillot, et, au bout de sa corde, il lancait quelques ruades jusqu'a ce qu'elle fut pres de lui; mais aussitot qu'elle lui avait mis la main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui posait la tete sur l'epaule sans plus bouger. Alors, ils restaient ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des yeux avec des mouvements rythmes qui etaient tout un discours. "Si tu savais!" murmurait-elle doucement. Mais lui ne savait point, ne prevoyait point, et, tout aux satisfactions du moment present, le repos, la bonne nourriture, les caresses de sa maitresse, il se trouvait le plus heureux ane du monde. D'ailleurs, il s'etait fait un ami de Grain de Sel, de qui il recevait des marques d'amitie qui flattaient sa gourmandise. Le lundi, dans la matinee, ayant trouve le moyen de se detacher, il s'etait approche de Grain de Sel occupe a triquer les ordures qui arrivaient, et curieusement il etait reste la. C'etait une habitude religieusement pratiquee par Grain de Sel d'avoir toujours un litre de vin et un verre a portee de sa main, de facon a n'etre point oblige de se lever lorsque l'envie de boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-la, tout a sa besogne, il ne pensait pas a regarder autour de lui, mais precisement parce qu'il s'y appliquait et s'y echauffait, la soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tarde a se faire sentir. Au moment ou, s'interrompant, il allait prendre sa bouteille, il vit Palikare les yeux attaches sur lui, le cou tendu. "Qu'est-ce que tu fais la, toi?" Comme le ton n'etait pas grondeur, l'ane n'avait pas bouge. "Tu veux boire un verre de vin?" demanda Grain de Sel dont toutes les idees tournaient toujours autour du mot boire. Et au lieu de porter a sa bouche le verre qu'il emplissait, il l'avait par plaisanterie tendu a Palikare; alors celui-ci considerant l'invitation comme serieuse avait fait deux pas de plus en avant, et, allongeant ses levres de manieres qu'elles fussent aussi minces, aussi allongees que possible, il avait aspire une bonne moitie du verre, plein jusqu'au bord. "Oh! la! la! la!", s'ecria Grain de Sel en riant aux eclats. Et il se mit a appeler: "La Marquise! la Carpe!" A ces cris ils arriverent, ainsi qu'un chiffonnier charge de sa hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon dont la profession etait d'etre marchand de pate de guimauve et de parcourir les fetes et les marches en suspendant a un crochet tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons jaunes, bleus, rouges, comme l'eut fait une fileuse de sa quenouille. "Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise. -- Vous allez voir; mais preparez-vous a vous faire du bon sang." De nouveau il emplit son verre et le tendit a Palikare qui, comme la premiere fois, le vida a moitie au milieu des rires et des exclamations des gens qui le regardaient. "J'avais entendu raconter que les anes aimaient le vin, dit l'un, mais je ne le croyais pas. -- C'est un poivrot! dit un autre. -- Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant a Grain de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie. -- Ca ferait la paire." Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour lui et proposa a Perrine de l'accompagner le mercredi au Marche aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marche aux chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y prendrait pour vendre un ane, discuter son prix, le recevoir sans se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des histoires de voleurs parisiens et se sentait tout a fait incapable de se defendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'idee de s'attaquer a elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le caresser et de l'embrasser. Mais, helas! combien tristement! Elle ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre ami! et elle ne pouvait s'arreter a cette pensee sans revoir les anes miserables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins elle avait rencontres en tous lieux, comme si, sur la terre entiere, l'ane n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis que Palikare leur appartenait, il avait supporte bien des fatigues et des miseres, celles des longues routes, du froid, du chaud, de la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins n'etait-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne pouvait que trembler en se demandant quels allaient etre ses maitres; elle en avait tant rencontre de cruels, qui n'avaient meme pas conscience de leur cruaute. Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler a la roulotte, on lui passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand Grain de Sel, qui ne voulait pas faire a pied la longue route de Charonne au Marche aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tete et lui parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'a la resistance: Grain de Sel d'ailleurs n'etait-il pas un ami? Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par Perrine, et a travers des rues, ou il n'y avait que peu de voitures et de passants, ils arriverent a un pont tres large, aboutissant a un grand jardin. "C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sur qu'ils n'ont pas un ane comme le tien. -- Alors on pourrait peut-etre le leur vendre", dit Perrine pensant que dans un jardin zoologique les betes n'ont qu'a se promener. Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette idee: "Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas... parce que le gouvernement..." Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement. Maintenant la circulation des voitures et des tramways etait si active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaiete et en esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'ane. Mais lui, qui n'avait pas les memes preoccupations, n'etait pas embarrasse pour leur repondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs melaient leur mot. Enfin, apres une legere montee, ils arriverent devant une grande grille au dela de laquelle s'etendait un vaste espace que des lisses separaient en divers compartiments dans lesquels se trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied a terre. Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir la grille, il refusa d'avancer. Avait-il devine que c'etait un marche ou l'on vendait les chevaux et les anes? Avait-il peur? Toujours est-il que malgre les paroles que Perrine lui adressait sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa resistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derriere il le ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se permettait cette familiarite sur sa croupe, se mit a ruer en reculant et en entrainant Perrine. Quelques curieux s'etaient aussitot arretes et faisaient cercle autour d'eux; le premier rang etant comme toujours occupe par des porteurs de depeches et des patissiers; chacun disait son mot et donnait son conseil sur les moyens a employer pour l'obliger a passer la porte. "V'la un ane qui donnera de l'agrement a l'imbecile qui l'achetera", dit une voix. C'etait la un propos dangereux qui pouvait nuire a la vente; aussi Grain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester. "C'est un malin, dit-il; comme il a devine qu'on va le vendre, il fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maitres. -- Etes -vous sur de ca, Grain de Sel? demanda la voix qui avait fait l'observation. -- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici? -- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie? -- C'est ma foi vrai." Et ils se donnerent la main. "C'est a vous l'ane? -- Non, c'est a cette petite. -- Vous le connaissez? -- Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin d'un bon ane, je vous le recommande. -- J'en ai besoin, sans en avoir besoin. -- Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de payer un droit la-dedans. -- D'autant mieux qu'il parait decide a ne pas entrer. -- Je vous dis que c'est un malin. -- Si je l'achete ce n'est pas pour faire des malices, ni pour boire des verres, mais pour travailler. -- Dur a la peine; il vient de Grece, sans s'arreter. -- De Grece!..." Grain de Sel avait fait un signe a Perrine, qui les suivait n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile, maintenant qu'il n'avait plus a entrer dans le marche, Palikare venait derriere elle, sans meme qu'elle eut a tirer sur le licol. Qu'etait cet acquereur? Un homme? Une femme? Par la demarche et le visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le costume compose d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'etait son air qui etait interessant pour les inquietudes de Perrine, et il n'avait rien de dur ni de mechant. Apres avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie s'etaient arretes devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur une table du trottoir on leur avait apporte une bouteille avec deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux, tenant toujours son ane. "Vous allez voir s'il est malin", dit Grain de Sel en avancant son verre plein. Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses levres pincees aspira la moitie du verre, sans que Perrine osat l'en empecher. "Hein!" dit Grain de Sel triomphant. Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction: "Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour trainer ma charrette et mes peaux de lapin. -- Puisque je vous dis qu'il vient de Grece attele a une roulotte. -- Ca, c'est autre chose." Et l'examen de Palikare commenca en detail et avec attention; quand il fut termine, La Rouquerie demanda a Perrine combien elle voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrete a l'avance avec Grain de Sel etait de cent francs; ce fut celui qu'elle dit. Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: "Cent francs, un ane vendu sans garantie! C'etait se moquer du monde." Et le malheureux Palikare eut a subir une demolition en regle, du bout du nez aux sabots. "Vingt francs, c'etait tout ce qu'il valait; et encore... -- C'est bon, dit Grain de Sel apres une longue discussion, nous allons le conduire au marche." Perrine respira, car la pensee de n'obtenir que vingt francs l'avait aneantie; que seraient vingt francs dans leur detresse; alors que cent ne devaient meme pas suffire a leurs besoins les plus pressants? "Savoir s'il voudra entrer cette fois plutot que la premiere", dit La Rouquerie. Jusqu'a la grille du marche, il suivit sa maitresse docilement, mais arrive la il s'arreta, et comme elle insistait en lui parlant et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue. "Palikare, je t'en prie, s'ecria Perrine eploree, Palikare!" Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre. De nouveau on s'etait rassemble autour d'eux et l'on plaisantait. "Mettez-lui le feu a la queue, dit une voix. -- Ca sera fameux pour le faire vendre, repondit une autre. -- Tapez dessus." Grain de Sel etait furieux, Perrine desesperee. "Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garcon; mais, depechez-vous de les prendre ou j'en achete un autre." Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en meme temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait paralysee par la deception, sans pouvoir se decider, quand un sergent de ville vint lui dire rudement de debarrasser la rue: "Avancez ou reculez, ne restez pas la." Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait pas, il fallait bien reculer; aussitot qu'il comprit qu'elle renoncait a entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite docilite en remuant les oreilles d'un air de contentement. "Maintenant, dit La Rouquerie apres avoir mis trente francs en pieces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire ce bonhomme-la chez moi, car je commence a le connaitre, il serait bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Chateau-des- Rentiers n'est pas si loin." Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait trop longue pour lui. "Va avec madame, dit-il a Perrine, et ne te desole pas trop, ton ane ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme. -- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans ce Paris, dont pour la premiere fois elle venait de pressentir l'immensite. -- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile." En effet, la rue du Chateau-des-Rentiers n'est pas bien loin du Marche aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient a celles du Champ Guillot. Le moment de la separation etait venu, et ce fut en lui mouillant la tete de ses larmes qu'elle l'embrassa apres l'avoir attache dans une petite ecurie. "Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie. -- Nous nous aimions tant!" V "Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'etait sur cent qu'elles avaient etabli leurs calculs?" Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications depuis la Maison-Blanche jusqu'a Charonne, mais sans lui trouver de reponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains de sa mere l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout a quoi et comment il allait etre employe. Ce fut sa mere qui en decida: "Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt, -- Es-tu assez bien? -- Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en esperant un retablissement qui ne viendra pas... ici. Et en attendant nos ressources se sont epuisees, comme s'epuiseraient celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure. J'aurais voulu aussi ne pas nous presenter dans cet etat de misere; mais peut-etre que plus cette misere sera lamentable plus elle fera pitie. Il faut, il faut partir. -- Aujourd'hui? -- Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit sans savoir ou aller, mais demain matin. Ce soir tache d'apprendre les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est celui du Nord; la gare d'arrivee, Picquigny. Perrine, embarrassee, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et moins fatigant que d'aller a la gare du Nord, qui est bien loin de Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le matin: l'un a six heures, l'autre a dix heures, et que la place pour Picquigny en troisiemes classes coutait neuf francs vingt- cinq. "Nous partirons a dix heures, dit la mere, et nous prendrons une voiture, car je ne pourrais certainement pas aller a pied a la gare puisqu'elle est eloignee. J'aurai bien des forces jusqu'au fiacre. Cependant elle n'en eut pas jusque-la, et quand, a neuf heures, elle voulut, en s'appuyant sur l'epaule de sa fille, gagner la voiture que Perrine avait ete chercher, elle ne put pas y arriver, bien que la distance ne fut pas longue de leur chambre a la rue: le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle serait tombee. "Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquiete pas, cela va aller." Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les regardait partir apportat une chaise; c'etait un effort desespere qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration s'arreta, la voix lui manqua. "Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe; a nous deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas partir... tout de suite." C'etait une femme d'experience que la Marquise; presque aussitot que la malade eut ete allongee, le coeur reprit ses mouvements, et la respiration se retablit; mais au bout d'un certain temps, comme elle voulut s'asseoir, une nouvelle defaillance se produisit. "Vous voyez qu'il faut rester couchee, dit la Marquise sur le ton du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous prendrez une tasse de bouillon que je vais demander a La Carpe; car c'est son vice a ce muet-la que le bouillon, comme le vin est celui de monsieur notre proprietaire; hiver comme ete, il se leve a cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait! il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon." Sans attendre une reponse, elle entra chez leur voisin qui s'etait remis au travail. "Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?" demanda-t-elle. Ce fut par un sourire qu'il repondit, et tout de suite il ota le couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminee devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se repandait dans la piece il regarda la Marquise, les yeux ecarquilles, les narines dilatees avec une expression de beatitude en meme temps que de fierte. "Oui ca sent bon, dit-elle, et si ca pouvait sauver la pauvre femme, ca la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous savez, elle est bien mal; ca ne peut pas durer longtemps." La Carpe leva les bras au Ciel. "C'est bien triste pour cette petite." La Carpe inclina la tete et etendit les bras par un geste qui disait: "Qu'y pouvons-nous?" Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre, mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne s'en etonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en revoltent. Qui d'eux n'a pas a souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain. Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour ne pas perdre une goutte de bouillon. "Prenez ca, ma chere dame, dit-elle en s'agenouillant aupres du matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les levres." Delicatement, une cuilleree de bouillon lui fut versee dans la bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausees et une nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premieres. Decidement le bouillon n'etait pas ce qui convenait, la Marquise le reconnut et, pour qu'il ne fut pas perdu, elle obligea Perrine a le boire. "Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir." N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle etait le remede a tous les maux, obtenu le resultat qu'elle attendait, la Marquise se trouva a bout d'expedients, et n'imagina rien de mieux que d'aller chercher le medecin: peut-etre ferait-il quelque chose. Mais bien qu'il eut formule une ordonnance, il declara franchement a la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade: "C'est une femme epuisee par le mal, la misere, les fatigues et le chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope reglera probablement. C'en fut une de jours, car la vie, si prompte a s'eteindre dans la vieillesse, est plus resistante dans la jeunesse: sans aller mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne put rien avaler, ni bouillon ni remedes, elle durait etendue sur son matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans la somnolence. Aussi Perrine se reprenait-elle a esperer: l'idee de la mort, qui obsede les gens ages et la leur montre partout, tout pres, alors meme qu'elle reste loin encore, est si repulsive pour les jeunes, qu'ils se refusent a la voir, meme quand elle est la menacante. Pourquoi sa mere ne guerirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle? C'est a cinquante ans, a soixante ans qu'on meurt, et elle n'en avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour etre condamnee a une mort precoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des meres, qui n'avait jamais ete que bonne pour les siens et pour tous? Cela n'etait pas possible. Au contraire, la guerison l'etait. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le prouver, meme dans cette somnolence, qu'elle se disait n'etre qu'un repos tout naturel apres tant de fatigues et de privations. Quand, malgre tout, le doute l'etreignait trop cruellement, elle demandait conseil a la Marquise, et celle-ci la confirmait dans son esperance: "Puisqu'elle n'est pas morte dans sa premiere syncope, c'est qu'elle ne doit pas mourir. -- N'est-ce pas? -- C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe." Maintenant, sa plus grande inquietude, puisque du cote de sa mere on la rassurait comme elle se rassurait elle-meme, etait de se demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie, car, si minimes que fussent leurs depenses, ils filaient cependant terriblement vite, tantot pour une chose, tantot pour une autre, surtout pour l'imprevu. Quand le dernier sou serait depense, ou iraient-elles? Ou trouveraient-elles une ressource, si faible qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que les guenilles de leur vetement? Comment iraient-elles a Maraucourt? Quand elle suivait ces pensees, pres de sa mere, il y avait des moments ou, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une intensite si poignante, qu'elle se demandait, baignee de sueur, si elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir qu'elle se trouvait dans cet etat d'apprehension et d'aneantissement, elle sentit que la main de sa mere, qu'elle tenait dans les siennes, la serrait. "Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenee par cette pression dans la realite. -- Te parler, car l'heure est venue des dernieres et supremes paroles. -- Oh! maman... -- Ne m'interromps pas, ma fille cherie, et tache de contenir ton emotion comme je tacherai de ne pas ceder au desespoir. J'aurais voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'a present je me suis tue, pour menager ta douleur, mais ce que j'ai a dire doit etre dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une mauvaise mere, faible et lache, au moins je serais imprudente de reculer encore." Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses idees vacillantes. "Il faut nous separer..." Perrine eut un sanglot que malgre ses efforts elle ne put contenir. "Oui, c'est affreux, chere enfant, et pourtant j'en suis a me demander si apres tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois orpheline, que d'etre presentee par une mere qu'on repousserait. Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures, demain peut-etre." L'emotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre qu'apres un certain temps. "Quand je... ne serai plus, tu auras des formalites a accomplir; pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppe dans une double soie et tu le donneras a ceux qui te le demanderont: c'est mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton pere. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'etre utile plus tard pour etablir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur de facon a ne l'oublier jamais: le jour ou tu aurais besoin de le montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens tout ce que je te dis?' -- Oui, maman, oui. -- Tu seras bien malheureuse, bien aneantie, mais il ne faut pas t'abandonner, ... quand tu n'auras plus rien a faire a Paris et que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir immediatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as assez d'argent pour payer ta place; a pied, si tu n'en as pas; mieux vaut encore coucher dans le fosse de la route et ne pas manger que rester a Paris. Tu me le promets? -- Je te le promets. -- Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque un soulagement de penser qu'il en sera ainsi." Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la defendre contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle resta sans respiration, sans voix, sans mouvement, "Maman, dit Perrine penchee sur elle, toute tremblante d'anxiete, eperdue de desespoir, maman!" Cet appel la ranima: "Tout a l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent qu'un murmure entrecoupe d'arrets, j'ai encore des recommandations a te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce que je t'ai deja dit, attends." Apres un moment, elle reprit: "C'est cela, oui c'est cela: tu arrives a Maraucourt; ne brusque rien; tu n'as le droit de rien reclamer, ce que tu obtiendras ce sera par toi-meme, par toi seule, en etant bonne, en le faisant aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est la.... Mais j'ai espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu'on ne t'aime pas.... Alors tes malheurs seront finis." Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase: "Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec cette pensee, et l'esperance de vivre a jamais dans ton coeur." Cela fut dit avec l'exaltation d'une priere qu'elle jetait vers le ciel; puis aussitot, comme si elle s'etait epuisee dans cet effort, elle retomba sur son matelas, a bout, inerte, mais non syncopee cependant, ainsi que le prouvait sa respiration pantelante. Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mere restait dans cet etat, elle sortit. A peine fut-elle dans l'enclos qu'elle eclata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le coeur, la tete, les jambes lui manquaient pour s'etre trop longtemps contenue. Pendant quelques minutes elle resta la brisee, suffoquee, puis, comme malgre son aneantissement la conscience persistait en elle qu'elle ne devait pas laisser sa mere seule, elle se leva pour tacher de se calmer un peu, au moins a la surface, en arretant ses larmes et ses spasmes de desespoir. Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir ou, droit devant elle ou tournant sur elle-meme, ne contenant ses sanglots que pour les laisser eclater plus violents. Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixieme fois peut-etre, le marchand de sucre qui l'avait observee sortit de chez lui, deux batons de guimauve a la main et s'approchant d'elle: "Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoyee. -- Oh! monsieur... -- Eh bien, tiens, prends ca, -- il tendit ses batons de sucre, les douceurs c'est bon pour la peine." VI L'aumonier des dernieres prieres venait de se retirer, et Perrine restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l'avait pas quittee, passa son bras sous le sien: "Il faut venir, dit-elle. -- Oh! Madame.... -- Allons, il faut venir", repeta-t-elle avec autorite. Et lui serrant le bras, elle l'entraina. Elles marcherent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine eut conscience de ce qui se passait autour d'elle et comprit ou l'on pouvait la conduire: sa pensee, son esprit, son coeur, sa vie etaient restes avec sa mere. Enfin on s'arreta dans une allee deserte et elle vit autour d'elle la Marquise qui l'avait lachee, Grain de Sel, La Carpe et le marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu'elle les reconnut: la Marquise avait des rubans noirs a son bonnet, Grain de Sel etait habille en monsieur et coiffe d'un chapeau a haute forme, La Carpe avait remplace son eternel tablier de cuir par une redingote noisette qui lui descendait jusqu'aux pieds, et le marchand de sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu a se mettre en grande tenue pour honorer celle qu'ils venaient d'enterrer. "C'est pour te dire, petite, commenca Grain de Sel, qui crut pouvoir prendre le premier la parole comme etant le personnage le plus important de la compagnie, c'est pour te dire que tu peux loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer. -- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras ta vie: c'est un joli metier. -- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de guimauve, je te prendrai: c'est aussi un joli metier, et un vrai." La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et un geste de sa main qui semblait presenter quelque chose, il exprima clairement l'offre qu'il faisait a son tour: a savoir que toutes les fois qu'elle aurait besoin d'une tasse de bouillon, elle en trouverait une chez lui, et du fameux. Ces propositions s'enchainant ainsi emplirent de larmes les yeux de Perrine, et la douceur de celles-la lava l'acrete de celles qui depuis deux jours la brulaient. "Comme vous etes bons pour moi! murmura-t-elle. -- On fait ce qu'on peut, dit Grain de Sel. -- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pave de Paris, repondit la Marquise. -- Je ne dois pas rester a Paris, repondit Perrine, il faut que je parte tout de suite pour aller chez des parents. -- T'as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les autres d'un air qui signifiait que ces parents-la ne valaient pas cher; ou sont-ils tes parents?; -- Au dela d'Amiens. -- Et comment veux-tu aller a Amiens? Tu as de l'argent? -- Pas assez pour prendre le chemin de fer; c'est pourquoi j'irai a pied. -- Tu sais la route? -- J'ai une carte dans ma poche. -- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la route d'Amiens? -- Non; mais si vous voulez me l'indiquer..." Chacun s'empressa de lui donner cette indication, et ce fut une confusion d'explications contradictoires auxquelles Grain de Sel coupa court. "Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n'as qu'a les ecouter. V'la ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de ceinture jusqu'a la Chapelle-Nord; la tu trouveras la route d'Amiens, que tu n'auras plus qu'a suivre tout droit; ca te coutera six sous. Quand veux-tu partir? -- Tout de suite; j'ai promis a maman de partir tout de suite. -- Il faut obeir a ta mere, dit la Marquise. Pars donc, mais pas avant que je t'embrasse; tu es une brave fille." Les hommes lui donnerent une poignee de main. Elle n'avait plus qu'a sortir du cimetiere, cependant elle hesita et se retourna vers la fosse qu'elle venait de quitter; alors la Marquise, devinant sa pensee, intervint: "Puisqu'il faut que tu partes, pars tout de suite, c'est le mieux, -- Oui pars", dit Grain de Sel. Elle leur adressa a tous un salut de la tete et des deux mains dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s'eloigna a pas presses, le dos tendu comme si elle se sauvait. "J'offre un verre, dit Grain de Sel. -- Ca ne fera pas de mal", repondit la Marquise. Pour la premiere fois La Carpe lacha une parole et dit: "Pauvre petite!" Quand Perrine fut montee dans le chemin de fer de ceinture, elle tira de sa poche une vieille carte routiere de France qu'elle avait consultee bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont elle savait se servir. De Paris a Amiens sa route etait facile, il n'y avait qu'a prendre celle de Calais que suivaient autrefois les malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par Saint-Denis, Ecouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; a Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle savait aussi evaluer les distances, elle calcula que jusqu'a Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilometre; si elle faisait trente kilometres par jour regulierement, il lui faudrait donc six jours pour son voyage. Mais pourrait-elle faire ces trente kilometres regulierement et les recommencer le lendemain? Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir chemine pendant des lieues et des lieues a cote de Palikare, elle savait que ce n'est pas du tout la meme chose de faire trente kilometres par hasard, que de les repeter jour apres jour; les pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que serait le temps pendant ces six journees de voyage? Sa serenite durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il fut. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir que des guenilles? Par une belle nuit d'ete elle pouvait tres bien coucher en plein air, a l'abri d'un arbre ou d'une cepee. Mais le toit de feuilles qui recoit la rosee laisse passer la pluie et n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillee, elle l'avait ete bien souvent, et une ondee, une averse meme ne lui faisaient pas peur; mais pourrait-elle rester mouillee pendant six jours, du matin au soir et du soir au matin? Quand elle avait repondu a Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre, comme elle l'entendait elle-meme, qu'elle en aurait assez pour son voyage a pied; seulement c'etait a condition que ce voyage ne se prolongerait pas. En realite, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place six sous, il lui restait une piece de cinq francs et un sou qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle remuait trop brusquement. Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son voyage, et meme plus longtemps, de facon a pouvoir vivre quelques jours a Maraucourt. Cela lui serait-il possible? Elle n'avait pas resolu cette question et toutes celles qui s'y rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de Saint-Denis. Maintenant il n'y avait qu'a aller droit devant soi, et comme le soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle esperait se trouver, quand il disparaitrait, assez loin de Paris pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui etait le mieux pour elle. Cependant, contre son attente, les maisons succedaient aux maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine plate que des toits et de hautes cheminees qui jetaient des tourbillons de fumee noire; de ces usines, des hangars, des chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des echappements de vapeur, tandis que sur la route meme, dans un epais nuage de poussiere rousse, voitures, charrettes, tramways se suivaient, ou se croisaient en files serrees; et sur celles de ces charrettes qui avaient des baches ou des prelarts l'inscription qui l'avait deja frappee a la barriere de Bercy se repetait: "Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine." Paris ne finirait donc jamais! Elle n'en sortirait donc pas! Et ce n'etait pas de la solitude des champs qu'elle avait peur, du silence de la nuit, des mysteres de l'ombre, c'etait de Paris, de ses maisons, de sa foule, de ses lumieres. Une plaque bleue fixee a l'angle d'une maison lui apprit qu'elle entrait dans Saint-Denis alors qu'elle se croyait toujours a Paris, et cela lui donna bon espoir: apres Saint-Denis commencerait certainement la campagne. Avant, d'en sortir, bien qu'elle ne se sentit aucun appetit, l'idee lui vint d'acheter un morceau de pain qu'elle mangerait avant de s'endormir, et elle entra chez un boulanger: "Voulez-vous me vendre une livre de pain? -- Tu as de l'argent?" demanda la boulangere a qui sa tenue n'inspirait pas confiance. Elle mit sur le comptoir, derriere lequel la boulangere etait assise, sa piece de cinq francs. "Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie." Avant de couper la livre de pain qu'on lui demandait, la boulangere prit la piece de cinq francs et l'examina. "Qu'est-ce que c'est que ca? demanda-t-elle en la faisant sonner sur le marbre du comptoir. -- Vous voyez bien, c'est cinq francs. -- Qu'est-ce qui t'a dit d'essayer de me passer cette piece? -- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon diner. -- Eh bien tu n'en auras pas de pain, et je t'engage a filer au plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arreter." Perrine n'etait point en situation de tenir tete: "Pourquoi m'arreter? balbutia-t-elle. -- Parce que tu es une voleuse... -- Oh! madame. -- Qui veut me passer une piece fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, vagabonde. Attends un peu que j'appelle un sergent de ville." Perrine avait conscience de n'etre pas une voleuse, bien qu'elle ne sut pas si sa piece etait bonne ou fausse; mais vagabonde elle l'etait puisqu'elle n'avait ni domicile ni parents. Que repondrait-elle au sergent de ville? Comment se defendrait-elle, si on l'arretait? Que ferait-on d'elle? Toutes ces questions lui traverserent l'esprit avec la rapidite de l'eclair, cependant telle, etait sa detresse qu'avant d'obeir a la peur qui commencait a la serrer a la gorge, elle pensa a sa piece: "Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma piece, dit-elle en etendant la main. Pour que tu la passes ailleurs, n'est-ce pas? Je la garde, ta piece. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous l'examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus vite que ca, voleuse!" Les cris de la boulangere qui s'entendaient de la rue avaient arrete trois ou quatre passants et des propos s'echangeaient entre eux curieusement: "Qu'est-ce que c'est? -- C'te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangere. -- Elle marque mal. -- N'y a donc jamais de police quand on en a besoin?" Affolee, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de huees, sans qu'elle osat se sauver a toutes jambes comme elle en avait envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point. Enfin apres quelques minutes, qui pour elle furent des heures, elle se trouva dans la campagne, et malgre tout elle respira: pas arretee! plus d'injures! Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus d'argent; mais cela c'etait l'avenir; et ceux qui, aux trois quarts noyes, remontent a la surface de l'eau, n'ont pas pour premiere pensee de se demander comment ils souperont le soir et dineront le lendemain. Cependant apres les premiers moments donnes au soulagement de la delivrance cette pensee du diner s'imposa brutalement, sinon pour le soir meme, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. Elle n'etait pas assez enfant pour imaginer que la fievre du chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans manger. En combinant son voyage elle n'avait compte pour rien les fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour, tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa piece de cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou, comment acheterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque jour? Que mangerait-elle? Instinctivement elle jeta un regard de chaque cote de la route ou dans les champs; sous la lumiere rasante du soleil couchant s'etalaient des cultures: des bles qui commencaient a fleurir, des betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, des trefles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs, alors meme que ces champs eussent ete plantes de melons murs ou de fraisiers charges de fruits, a quoi cela lui eut-il servi? elle ne pouvait pas plus etendre la main pour cueillir melons et fraises qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charite des passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde. Ah! comme elle eut voulu en rencontrer une aussi miserable qu'elle pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins qui traversent les pays civilises. Mais y avait-il au monde aussi miserable, aussi malheureuse qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la soutenir, accablee, ecrasee, le coeur etrangle, le corps enfievre par le chagrin? Et cependant il fallait qu'elle marchat, sans savoir si au but une porte s'ouvrirait devant elle. Comment pourrait-elle arriver a ce but? Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons a trainer se fait ou plus lourd ou plus leger; pour elle c'etait le soir qui l'attristait toujours, meme sans raison; mais combien plus pesamment quand, a l'inconscient, s'ajoutait le poids des douleurs personnelles et immediates qu'elle avait en ce moment a supporter! Jamais elle n'avait eprouve pareil embarras a reflechir, pareille difficulte a prendre parti; il lui semblait qu'elle etait vacillante, comme une chandelle qui va s'eteindre sous le souffle d'un grand vent, s'abattant sans resistance possible tantot d'un cote, tantot de l'autre, folle. Combien melancolique etait-elle cette belle et radieuse soiree d'ete, sans nuages au ciel, sans souffle d'air, d'autant plus triste pour elle qu'elle etait plus douce et plus gaie aux autres, aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l'expression heureuse de la journee finie; aux travailleurs qui revenaient des champs et respiraient deja la bonne odeur de la soupe du soir; meme aux chevaux qui se hataient parce qu'ils sentaient l'ecurie ou ils allaient se reposer devant leur ratelier garni. Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva a la croisee de deux grandes routes qui toutes deux conduisaient a Calais, l'une par Moisselles, l'autre par Ecouen, disait le poteau pose a leur intersection; ce fut celle-la qu'elle prit. VII Bien qu'elle commencat a avoir les jambes lasses et les pieds endoloris, elle eut voulu marcher encore, car a faire la route dans la fraicheur du soir et la solitude, sans que personne s'inquietat d'elle, elle eut trouve une tranquillite que le jour ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait s'arreter quand elle serait trop fatiguee, et alors, ne pouvant pas se choisir une bonne place dans l'obscurite de la nuit, elle n'aurait pour se coucher que le fosse du chemin ou le champ voisin, ce qui n'etait pas rassurant. Dans ces conditions, le mieux etait donc qu'elle sacrifiat son bien-etre a sa securite et profitat des dernieres clartes du soir pour chercher un endroit ou, cachee et abritee, elle pourrait dormir en repos. Si les oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, n'est-ce pas pour mieux choisir leur gite: les betes maintenant devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie. Elle n'eut pas loin a aller pour en rencontrer un qui lui parut reunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupe avec une femme a en cueillir les tetes qu'ils placaient dans des paniers; aussitot remplis, ils chargeaient ces paniers dans une voiture restee sur la route. Machinalement elle s'arreta pour regarder ce travail, et a ce moment arriva une autre charrette que conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village. "Vous avez cueille vos artichauts? cria-t-elle. -- C'est pas trop tot, repondit le paysan; pas drole de coucher la toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas dormir dans mon lit -- Et la piece a Monneau? -- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent; cette nuit ce ne sera toujours pas _me_; ce que c'serait drole si demain il se trouvait nettoye!" Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne s'interessaient pas precisement a la prosperite de ce Monneau qui exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille lui-meme. "Ce que c'serait drole! -- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini." En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes s'eloignerent du cote du village. Alors, de la route deserte Perrine put voir, dans le crepuscule, la difference qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un completement depouille de ses fruits, l'autre encore tout charge de grosses tetes bonnes a couper; sur leur limite se dressait une petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passe les nuits qu'il regrettait tant a garder sa recolte et du meme coup celle de son voisin. Combien heureuse eut-elle ete d'avoir une pareille chambra a coucher! A peine cette idee eut-elle traverse son esprit qu'elle se demanda pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal a cela puisqu'elle etait abandonnee? D'autre part, elle n'avait pas a craindre d'y etre derangee, puisque, le champ etant depouille maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four a briques brulant a une assez courte distance, il lui semblait qu'elle serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu de ces champs deserts, comme le phare au marin sur la mer. Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de cette cabane, car, un espace decouvert assez grand s'etendant entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que l'obscurite se fut epaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du fosse et attendit en pensant a la bonne nuit qu'elle allait passer la, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand elle ne distingua plus que confusement les choses environnantes, choisissant un moment ou elle n'entendait aucun bruit sur la route, elle se glissa en rampant a travers les artichauts et gagna la cabane qu'elle trouva encore mieux meublee qu'elle n'avait imagine puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller. Depuis Saint-Denis, il en avait ete d'elle comme d'une bete traquee, et plus d'une fois elle avait tourne la tete pour voir si les gendarmes a ses trousses n'allaient pas l'arreter, afin d'eclaircir l'histoire de sa piece fausse; dans la cabane, ses nerfs crispes se detendirent, et, du toit qu'elle avait sur la tete, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de securite mele de confiance qui la releva; tout n'etait donc pas perdu, tout n'etait pas fini. Mais en meme temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire. C'etait la desormais l'inquietant et le dangereux de sa situation: comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou six jours? Le moment present n'etait rien, mais que serait le lendemain, le surlendemain? Cependant si grave que fut la question, elle ne voulut pas la laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouve une si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose a manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance presente ne devait pas l'empecher de s'endormir dans l'esperance. Elle s'etait allongee sur la paille, la botte de roseaux sous sa tete, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane, les feux du four a briques qui, dans la nuit, voltigeaient en lueurs fantastiques, et le bien-etre du repos, au milieu d'une tranquillite qui ne devait pas etre troublee, l'emportait sur les tiraillements de son estomac. Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs depuis la mort de son pere, elle evoqua son image; mais ce soir-la a l'image du pere se joignit celle de la maman qu'elle venait de conduire au cimetiere en ce jour terrible, et ce fut en les voyant l'un et l'autre penches sur elle pour l'embrasser comme toujours ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisee par la fatigue et plus encore par les emotions, elle trouva le sommeil. Si lourde que fut cette fatigue, elle ne dormit pas cependant solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le pave l'eveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit mysterieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, lui faisait battre le coeur, mais aussitot elle se rendormait. A un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arreter pres d'elle sur la route, et cette fois elle ecouta. Elle ne s'etait pas trompee, elle entendit un murmure de voix etouffees mele a un bruit de chutes legeres. Vivement elle s'agenouilla pour regarder par un des trous perces dans la cabane; une voiture etait bien arretee au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle pouvait juger a la pale clarte des etoiles, qu'une ombre, homme ou femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et portaient dans la piece a cote, celle a Monneau. Que signifiait cela a pareille heure? Avant qu'elle eut trouve une reponse a cette question, la voiture s'eloigna, et les deux ombres entrerent dans le champ d'artichauts; aussitot elle entendit des petits coups secs et rapides comme si l'on coupait la quelque chose. Alors elle comprit: c'etaient des voleurs, "des galvaudeux", qui "nettoyaient la piece a Monneau"; vivement ils coupaient les artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette avait apportes et que, sans doute, elle allait venir reprendre la recolte achevee, afin de ne pas rester sur la route pendant cette operation et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait. Mais au lieu de se dire, comme les paysans, "que c'etait drole", Perrine fut epouvantee, car instantanement elle comprit les dangers auxquels elle pouvait se trouver exposee. Que feraient-ils d'elle s'ils la decouvraient? Souvent elle avait entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est quand on les surprend ou les derange qu'ils tuent ceux qui porteraient un temoignage contre eux. Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'etre pas decouverte par eux, puisque c'etait parce qu'ils savaient certainement cette cabane abandonnee qu'ils volaient cette nuit-la les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on les arretait, ne pouvait-elle pas etre prise avec eux; comment se defendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'etait pas leur complice? A cette pensee, elle se sentit inondee de sueur, et ses yeux se troublerent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle, bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui coupaient les artichauts; et le seul soulagement a son angoisse fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils auraient bientot depouille tout le champ. Mais ils furent deranges; au loin on entendit le roulement d'une charrette sur le pave, et quand elle approcha ils se blottirent entre les tiges des artichauts, si bien rases qu'elle ne les voyait plus. La charrette passee, ils reprirent leur besogne avec une activite que le repos avait renouvelee. Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il ne finirait jamais; d'un instant a l'autre on allait venir les arreter, et surement elle avec eux. Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la cabane, ce qui, a vrai dire, n'etait pas difficile; mais ou irait- elle sans etre exposee a faire du bruit et a reveler ainsi sa presence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignoree? Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui etait impossible de sortir sans s'exposer a etre arretee au premier pas, le mieux encore etait qu'elle parut n'avoir rien vu, si les voleurs entraient dans la cabane. Pendant un certain temps encore ils continuerent leur recolte, puis, apres un coup de sifflet qu'ils lancerent, un bruit de roues se fit entendre sur la route et bientot leur voiture s'arreta au bout du champ; en quelques minutes elle fut chargee et au grand trot elle s'eloigna du cote de Paris. Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'a l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait passe la, elle jugea qu'il etait prudent a elle de se remettre en route: aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait sortir de cette piece depouillee, ou meme s'il l'apercevait aux environs, il la soupconnerait d'etre de la compagnie des voleurs et l'arreterait. Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux ecoutes, l'oeil aux aguets, elle arriva sans accident sur la grande route ou elle reprit sa marche a pas presses; les etoiles qui criblaient le ciel sans nuages avaient pali, et du cote de l'orient une faible lueur eclairait les profondeurs de la nuit, annoncant l'approche du jour. VIII Elle n'eut pas a marcher longtemps sans apercevoir devant elle une masse noire confuse qui profilait d'un cote ses toits, ses cheminees et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de l'autre tout restait noye dans l'ombre. En arrivant aux premieres maisons, instinctivement elle etouffa le bruit de ses pas, mais c'etait une precaution inutile; a l'exception des chats, qui flanaient sur la route, tout dormait et son passage n'eveilla que quelques chiens qui aboyaient derriere les portes closes; il semblait que ce fut un village de morts. Quand elle l'eut traverse, elle se calma et ralentit sa course, car maintenant qu'elle se trouvait assez eloignee du champ vole pour qu'on ne put pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs, elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours a cette allure; deja elle eprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait pas, et malgre le refroidissement du matin, il lui montait a la tete des bouffees de chaleur qui la rendaient vacillante. Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraicheur de plus en plus vive, ni la rosee qui la mouillait ne calmerent ces troubles, pas plus qu'ils ne lui donnerent de la vigueur, et il fallut qu'elle reconnut que c'etait la faim qui l'affaiblissait en attendant qu'elle l'abattit tout a fait defaillante. Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonte? Pour que cela n'arrivat pas, elle crut que le mieux etait de s'arreter un instant; et comme elle passait en ce moment devant une luzerne nouvellement fauchee, dont la moisson, mise en petites meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le fosse de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules, elle s'y coucha enveloppee d'une douce chaleur parfumee de l'odeur du foin. La campagne deserte, sans mouvement, sans bruit, dormait encore, et sous la lumiere qui jaillissait de l'orient elle paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de ces, herbes sechees calmerent ses nausees et elle ne tarda pas a s'endormir. Quand elle s'eveilla, le soleil deja haut a l'horizon couvrait la campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des femmes, des chevaux travaillaient ca et la; pres d'elle, une escouade d'ouvriers echardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage l'inquieta tout d'abord un peu, mais a la facon dont ils faisaient leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupconnaient pas sa presence, ou qu'elle ne les interessait pas, et, apres avoir attendu un certain temps qui leur permit de s'eloigner, elle put revenir a la route. Ce bon sommeil l'avait reposee; et elle fit quelques kilometres assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrat l'estomac et lui rendit la tete vide, avec des vertiges, des crampes, des baillements, et qu'elle eut les tempes serrees comme dans un etau. Aussi quand du haut d'une cote qu'elle venait de monter, elle apercut sur la pente opposee les maisons d'un gros village que dominaient les combles eleves d'un grand chateau emergeant d'un bois, se decida-t-elle a acheter un morceau de pain. Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au lieu de souffrir la faim volontairement? a la verite, quand elle l'aurait depense il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a des gens qui trouvent des pieces d'argent sur les grands chemins, et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient ecrasee? Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il etait bon; malheureusement elle ne savait pas tres bien comment les vrais sous francais se distinguent des mauvais; aussi etait-elle emue lorsqu'elle se decida a entrer chez le premier boulanger qu'elle vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit. "Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?" dit- elle. Sans repondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle resta hesitante: "Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas a ce qu'il soit frais. -- Alors, tiens," Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui trainait la depuis deux ou trois jours. Mais il importait peu qu'il fut plus ou moins rassis, la grande affaire etait qu'il fut plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en realite il en valait au moins deux. Aussitot qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit d'eau; cependant quelque envie qu'elle en eut, elle ne voulut pas l'entamer avant d'etre sortie du village. Cela fut vivement fait. Aussitot qu'elle eut depasse les dernieres maisons, tirant son couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de maniere a la diviser en quatre morceaux egaux, et elle en coupa un qui devait faire son unique repas de cette journee; les trois autres, reserves pour les jours suivants, la conduiraient, calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils fussent. C'etait en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui lui semblait d'une execution aussi simple que facile, mais a peine eut-elle avale une bouchee de son petit morceau de pain qu'elle sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne doit pas se faire que se reglent nos besoins: elle avait faim, il fallait qu'elle mangeat, et ce fut gloutonnement qu'elle, devora son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second qu'a petites bouchees pour le faire durer; mais celui-la fut englouti avec la meme avidite, et le troisieme suivit le second sans qu'elle put se retenir, malgre tout ce qu'elle se disait pour s'arreter. Jamais elle n'avait eprouve pareil aneantissement de volonte, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce qu'elle faisait. Elle se disait que c'etait bete et miserable; mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la force qui l'entrainait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, reunis, ne pesaient pas une demi-livre, quand une livre entiere n'eut pas suffi a rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mange la veille, et que parce que les jours precedents elle n'avait pris que le bouillon que La Carpe lui donnait. Cette explication qui etait une excuse, et en realite la meilleure de toutes, fut cause que le quatrieme morceau eut le sort des trois premiers; seulement pour celui-la elle se dit qu'elle ne pouvait pas faire autrement et que des lors il n'y avait de sa part ni faute, ni responsabilite. Mais ce plaidoyer perdit sa force des qu'elle se remit en marche, et elle n'avait pas fait cinq cents metres sur la route poudreuse, qu'elle se demandait ce que serait sa matinee du lendemain, quand l'acces de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau, si d'ici la le miracle auquel elle avait pense ne se realisait pas. Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une sensation d'ardeur et d'aridite de la gorge: la matinee etait brulante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui l'inondait de sueur et la dessechait; on respirait un air embrase, et le long des talus de la route, dans les fosses, les cornets roses des liserons et les fleurs bleues des chicorees pendaient fletris sur leurs tiges amollies. Tout d'abord elle ne s'inquieta pas de cette soif; l'eau est a tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique pour en acheter: quand elle rencontrerait une riviere ou une fontaine, elle n'aurait qu'a se mettre a quatre pattes ou se pencher pour boire tant qu'elle voudrait. Mais justement elle se trouvait a ce moment sur ce plateau de l'Ile-de-France, qui du Rouillon a la Theve ne presente aucune riviere, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver, mais restent l'ete entierement a sec; des champs de ble ou d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres d'ou emerge ca et la une colline, couronnee d'un clocher et de maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une vallee au fond de laquelle coulerait un ruisseau. Dans le petit village ou elle arriva apres Ecouen, elle eut beau regarder de chaque cote de la rue qui le traverse, nulle part elle n'apercut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car ils sont rares les villages ou l'on a pense au vagabond du chemin qui passe assoiffe; on a son puits, ou celui du voisin, cela suffit. Elle parvint ainsi aux dernieres maisons, et alors elle n'osa pas revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un verre d'eau. Elle avait remarque que les gens la regardaient, deja d'une facon peu encourageante a son premier passage, et il lui avait semble que les chiens eux-memes montraient les dents a la deguenillee inquietante qu'elle etait; ne l'arreterait-on pas quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons? Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle acheterait quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle allait les bras ballants, elle devait etre une voleuse qui cherche un bon coup pour elle ou pour sa troupe. Il fallait marcher. Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route blanche, sans arbres, ou le vent, brulant soulevait a chaque instant des tourbillons de poussiere qui l'enveloppaient, la soif lui devenait de plus en plus penible; depuis longtemps elle n'avait plus de salive; sa langue seche la genait comme si elle eut ete un corps etranger dans sa bouche; il lui semblait que son palais se durcissait semblable, a de la corne qui se recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forcait, pour ne pas etouffer, a rester les levres entr'ouvertes, ce qui rendait sa langue plus seche encore et son palais plus dur. A bout de forces, elle eut l'idee de se mettre dans la bouche des petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route, et ils rendirent un peu d'humidite a sa langue qui s'assouplit; sa salive devint moins visqueuse. Le courage lui revint, et aussi l'esperance; la France, elle le savait par les pays qu'elle avait traverses depuis la frontiere, n'est pas un desert sans eau; en perseverant elle finirait bien par trouver quelque riviere, une mare, une fontaine. Et puis, bien que la chaleur fut toujours aussi suffocante et que le vent soufflat toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil depuis un certain temps deja s'etait voile, et, quand elle se retournait du cote de Paris, elle voyait monter au ciel un immense nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle pouvait le sonder. C'etait un orage qui arrivait, et sans doute il apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des ruisseaux ou elle pourrait boire tant qu'elle voudrait. Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, arrachant les cailloux de la route, entrainant avec elle des tourbillons de poussiere, de feuilles vertes, de paille, de foin, puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des detonations lointaines, qui s'enchainaient, vomies sans relache d'un bout a l'autre de l'horizon noir. Incapable de resister a cette formidable poussee, Perrine s'etait couchee dans le fosse, a plat ventre, les mains sur ses yeux et sur sa bouche; ces detonations la releverent. Si tout d'abord, affolee par la soif, elle n'avait pense qu'a la pluie, le tonnerre en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans un orage; mais aussi des eclairs aveuglants, des torrents d'eau, de la grele, des coups de foudre. Ou s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe etait traversee, comment la ferait-elle secher? Dans les derniers tourbillons de poussiere qu'emportait la trombe, elle apercut devant elle a deux kilometres environ la lisiere d'un bois a travers lequel s'enfoncait la route, et elle se dit que la peut-etre elle trouverait un refuge, une carriere, un trou ou elle se terrerait. Elle n'avait pas de temps a perdre: l'obscurite s'epaississait, et les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant indefiniment, domines a des intervalles irreguliers par un eclat plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait d'aneantir la vie de la terre. Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois la tete en arriere, et le voyait fondre sur elle au galop furieux de ses nuages noirs; et, de ses detonations, il la poursuivait en l'enveloppant d'un immense cercle de feu. Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois ete exposee a de terribles orages, mais alors elle avait son pere, sa mere qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne deserte, pauvre oiseau voyageur surpris par la tempete. Elle eut du marcher contre elle qu'elle n'eut certainement pas pu avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par instants il la forcait a courir. Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n'etait pas encore au-dessus d'elle. Les coudes serres a la taille, le corps penche en avant, elle se mit a courir, en se menageant cependant pour ne pas tomber a bout de souffle; mais, si vite qu'elle courut, l'orage courait encore plus vite qu'elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos qu'il la gagnait. Si elle avait ete dans son etat ordinaire elle aurait lutte plus energiquement, mais fatiguee, affaiblie, la tete chancelante, la bouche seche, elle ne pouvait pas soutenir un effort desespere, et par moment le coeur lui manquait. Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle distinguait nettement ses grands arbres que des abatis recents avaient clairsemes. Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa lisiere, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette esperance presentat une chance de realisation, si faible qu'elle fut, pour que son courage ne l'abandonnat pas: que de fois son pere lui avait-il repete que dans le danger les chances de se sauver sont a ceux qui luttent jusqu'au bout! Et elle luttait soutenue par cette pensee, comme si la main de son pere tenait encore la sienne et l'entrainait. Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus, il l'avait rejointe, il etait sur elle; il fallait qu'elle ralentit sa course, car mieux valait encore s'exposer a etre inondee que foudroyee. Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie larges et epaisses s'abattirent, et elle crut que c'etait l'averse qui commencait; mais elle ne dura point, emportee par le vent, coupee par les commotions du tonnerre qui la refoulaient. Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurite s'etait faite si noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant a la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir, a une courte distance, une cabane a laquelle conduisait un mauvais chemin creuse de profondes ornieres, elle se jeta dedans, au hasard. De nouveaux eclairs lui montrerent qu'elle ne s'etait pas trompee: c'etait bien un abri que des bucherons avaient construit en fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrees, a l'abri du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle echappait a la pluie. Elle les franchit, et, a bout de forces, epuisee par sa course, etouffee par son emoi, elle s'affaissa sur le lit de copeaux qui couvrait le sol. Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable emplit la foret, avec des craquements a croire qu'elle allait etre emportee; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isoles se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes tombaient partout avec des bruits sourds, ecrasant les jeunes cepees. La cabane pourrait-elle resister a cette trombe, ou dans un balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas s'effondrer? Elle n'eut pas le temps de reflechir, une grande flamme accompagnee d'une terrible poussee la jeta a la renverse, aveuglee et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint a elle, tout on se tatant pour voir si elle etait encore en vie, elle apercut a une courte distance, tout blanc dans l'obscurite, un chene que le tonnerre venait de frapper, en le depouillant du haut en bas de son ecorce, projetee a l'entour, et qui, en tombant sur la cabane, l'avait bombardee de ses eclats; le long de son tronc nu deux de ses maitresses branches pendaient tordues a la base; secouees par le vent, elles se balancaient avec des gemissements sinistres. Comme elle regardait effaree, tremblante, epouvantee a la pensee de la mort qui venait de passer sur elle, et si pres que son souffle terrible l'avait couchee sur le sol, elle vit le fond du bois se brouiller, en meme temps qu'elle entendit un roulement extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train rapide, -- c'etait la pluie et la grele qui s'abattaient sur la foret; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la bourrasque, mais elle ne s'effondra pas. L'eau ne tarda pas a rouler en cascades sur la pente que les bucherons avaient inclinee au nord, et, sans se faire mouiller, Perrine n'eut qu'a etendre le bras pour boire a sa soif dans le creux de sa main. Maintenant elle n'avait qu'a attendre que l'orage fut passe; puisque la hutte avait resiste a ces deux assauts furieux, elle supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu'elle fut, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle etait maitresse. Cette pensee la remplit d'un doux bien-etre qui, succedant aux efforts qu'elle venait de faire, a ses angoisses, a ses affres, l'engourdit; et malgre le tonnerre qui continuait ses coups de foudre et ses roulements, malgre la pluie qui tombait a flots, malgre le vent et son fracas a travers les arbres, malgre la tempete dechainee dans les airs et sur la terre, s'allongeant au milieu des copeaux qui lui servaient d'oreiller, elle s'endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps: c'etait donc bien vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu'au bout. IX Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'eveilla, mais comme la pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la foret ruisselante, elle ne pouvait pas songer a se remettre en route; il fallait attendre. Cela n'etait ni pour l'inquieter, ni pour lui deplaire; la foret avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait deja cette cabane qui l'avait si bien protegee, et ou elle venait de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit la, peut-etre meme y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait un toit sur la tete et un lit sec. Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder conscience du temps ecoule, elle n'avait aucune idee de l'heure qu'il pouvait etre; mais, au fond, cela importait peu, quand le soir viendrait, elle le verrait bien. Depuis son depart de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la route, fouette par le vent d'orage, l'avait couverte de la tete aux pieds, d'une epaisse couche de poussiere, qui lui brulait la peau. Puisqu'elle etait seule, puisque l'eau coulait dans la rigole creusee autour de la hutte, c'etait le moment de profiter de l'occasion qui lui avait manque; par cette pluie persistante, personne ne la derangerait. La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de mariage de sa mere, un petit paquet serre dans un chiffon, compose d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un de et d'une pelote de fil avec deux aiguilles piquees, dedans. Elle le developpa et, apres avoir ote sa veste, ses souliers et ses bas, penchee au- dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage, les epaules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'etait guere grand ni epais, mais encore valait-il mieux que rien. Cette toilette la delassa presque autant que son bon sommeil, et alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses epaules. N'etait la faim qui recommencait a tirailler son estomac, et aussi quelques morsures de ses souliers qui, a certains endroits, lui avaient mis les pieds a vif, elle eut ete tout a fait a l'aise: l'esprit calme, le corps dispos. Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane etait un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour les ecorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses ba