The Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Isidora Author: George Sand Release Date: October 14, 2004 [EBook #13744] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA *** Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr [Illustration: 00.png] ISIDORA NOTICE A Paris, 1845. C'etait une tres-belle personne, extraordinaire ment intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur a mes pieds_, disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eut pu etre ce qu'elle n'etait pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai depeinte dans _Isidora_. GEORGE SAND. Nohant, 17 janvier 1853. PREMIERE PARTIE. JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS. Il y a quelques annees, un de nos amis partant pour la Suisse nous chargea de ranger des papiers qu'il avait laisses a la campagne, chez sa mere, bonne femme peu lettree, qui nous donna le tout, pele-mele, a debrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient deja servi a faire des sacs pour le raisin, et c'etait peut-etre la premiere fois qu'ils etaient bons a quoique chose. Cependant nous eumes le bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque interet. Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la meme ficelle les attachait, et nous primes plaisir a mettre en regard les interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui nous conduisit a en faire un tout que nous livrons a votre discretion bien connue, amis lecteurs. Nous avons designe ces deux cahiers par les numeros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier etait un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques Laurent n'a pas encore termine et qu'il ne terminera peut-etre jamais. Le second etait un examen de son coeur et un recit de ses emotions qu'il se faisait sans doute a lui-meme. CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL. ..................................................... ..................................................... ..................................................... ..................................................... TROISIEME QUESTION. _La femme est-elle ou n'est elle pas l'egale de l'homme dans les desseins, dans la pensee de Dieu?_ La question est mal posee ainsi; il faudrait dire: _L'espece humaine est-elle composee de deux etres differents, l'homme et la femme?_ Mais dans cette redaction j'omets la pensee divine, et ce n'est pas mon intention. _En creant l'espece humaine, Dieu a-t-il forme deux etres distincts et separes, l'homme et la femme?_ Revoir cette redaction dont je ne suis pas encore content. CAHIER N deg.2. JOURNAL. 25 decembre. J'ai passe toute ma soiree d'hier a poser la premiere question, et je me suis couche sans l'avoir redigee de maniere a me contenter, je me sentais lourd et mal dispose au travail, j'ai feuillete mes livres pour me reveiller, j'ai trop reussi, je me suis laisse aller au plaisir de comparer, d'analyser. J'ai oublie la formule de mon sujet pour les details. C'est parfois un grand ennemi de la meditation que la lecture. 26 decembre. Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourne au nord. Je me suis senti paralyse de corps et d'ame. Les nuits sont si froides et le bois coute si cher ici! Quand je devrais mourir a la peine, je ne sortirai pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris sans avoir resolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de mediocre importance dans mon livre: regler _les rapports de l'homme et de la femme dans la societe, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai pas plus avant dans mon traite de philosophie, que je n'aie trouve une solution aux divers problemes que cette formule souleve en moi. J'admire comme ils l'ont cavalierement et lestement tranchee tous ces auteurs, tous ces utopistes, tous ces metaphysiciens, tous ces poetes! Ils ont toujours place la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient tous ete trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-meme, ne suis-je pas trop jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chastete presque absolue, c'est-a-dire d'inexperience presque complete! Il y en a qui penseraient que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments ou, dans l'horreur de mon isolement, je suis epouvante moi-meme de mon peu de lumiere sur la question. Je crains d'etre au-dessous de ma tache; et si je m'en croyais, je sauterais ce chapitre, sauf a le faire, et a l'intercaler en son lieu, quand mon ouvrage sera termine a ma satisfaction sur tous les autres points. 26 decembre au soir. L'idee de ce matin n'etait, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de passer outre, afin de m'eclairer sur ce point par la lumiere que je porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai jaillir. Je me sens un peu ranime par cette esperance... J'ignore si c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits, qui tiennent mon ame captive; mais il y a des moments ou je n'ai plus confiance en moi-meme, et ou je me demande serieusement si je ne ferais pas mieux de planter des choux que de m'egarer ainsi dans les apres sentiers de la metaphysique. CAHIER N deg.1. TRAVAIL. QUATRIEME QUESTION. _Quelle sera l'education des enfants_ dans ma republique ideale? C'est-a-dire d'abord _a qui sera confiee l'education des enfants?_ REPONSE. A l'Etat. La societe est la mere abstraite et reelle de tout citoyen, depuis l'heure de sa naissance jusqu'a celle de sa mort. Elle lui doit... (Voir pour plus ample expose, mon cahier numero 3, ou ce principe est suffisamment developpe.) INSTITUTION. _La premiere enfance de l'homme sera exclusivement confiee a la direction de la femme._ QUESTION. _Jusqu'a quel age?_ REPONSE. _Jusqu'a l'age de cinq ans._ C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement prive des soins maternels. _Jusqu'a l'age de dix ans._ C'est trop. L'education intellectuelle peut et doit commencer beaucoup plus tot. REPONSE. _ A partir de l'age de cinq ans, jusqu'a celui de dix ans, l'education des males sera alternativement confiee a des femmes et a des hommes._ QUESTION. _Quelle sera la part d'education attribuee a la femme?_ Je l'ai trop exclusivement supposee purement hygienique. J'ai semble admettre, dans le titre precedent, que l'homme seul pouvait donner l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas preparer, meme avant l'age de cinq ans, cette jeune intelligence a recevoir les hauts enseignements de la science, de la morale et de l'art? Cela me fait aussi songer que j'etablis _a priori_ une distinction arbitraire entre l'education des males et celle des femelles, presque des le berceau. Il faudrait commencer par definir la difference intellectuelle et morale de l'homme et de la femme... CAHIER N deg.2. JOURNAL. 27 decembre. Cette difficulte m'a arrete court; je vois que j'etais fou de vouloir passer a la quatrieme question avant d'avoir resolu la troisieme. Jamais je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord! Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je n'avais pas prevu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutot je ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des lumieres et le besoin imperieux de _nager_ dans les livres me poussaient vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallee champetre! A Paris, me disais-je, je serai a la source de toutes les connaissances; au lieu d'aller emprunter peniblement un pauvre ouvrage a un ami erudit par hasard, ou a quelque bibliotheque de province, ouvrage qu'il faut rendre pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours coulant a pleins bords et a flots presses autour de moi! Ici je suis comme l'alouette qui, au temps de la secheresse, cherche une goutte de rosee sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. La-bas, je serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop heureux quand on a seulement le necessaire a la campagne! On s'endort dans un tranquille bien-etre, on jouit de la nature par tous les pores; on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-meme, le pauvre qui travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiete pas de la misere et du desespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le moins, et il ne tient pas compte du denument de celui qui est force de depenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les vois a present, ces horribles rues noires de boue, ou se reflete la lanterne rougeatre de l'echoppe! S'il entendait siffler ce vent qui, chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyeres, mais qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de ces toits glaces! S'il sentait tomber sur ses epaules, sur son ame, ce marteau de plomb que le froid, la solitude et le decouragement nous collent sur les os! Le bonheur, dit-on, rend egoiste... Helas! ce bonheur reserve aux uns au detriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur partage, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinee sur la terre, aussi bon que vous-meme! Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des egoistes, et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a sans doute; mais mon indigence ou ma timidite m'ont empeche de les rencontrer. J'ai trouve mes pareils abrutis ou depraves par le malheur. L'effroi m'a saisi et je me suis retire seul pour ne pas voir le mal et pour rever le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-etre insense. Je croyais acquerir ici tout au moins l'experience. Je connaitrai les hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il n'y a guere qu'un seul type a observer dans les deux sexes: le type de la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la metropole du monde je verrai, je pourrai etudier tous les types. J'oubliais que moi aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai ose aborder personne. Je puis cependant me faire une idee de l'homme, en m'examinant, en interrogeant mes instincts, mes facultes mes aspirations. Si je suis classe dans un de ces types qui vegetent sans se fondre avec les autres, du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espece. Mais la femme! ou en prendrai-je la notion psychologique? Qui me revelera cet etre mysterieux qui se presente a l'homme comme maitre ou comme esclave, toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insense pour demander si c'est un etre different de l'homme!... CAHIER Nš 1. TRAVAIL. TROISIEME QUESTION. _Quelles sont les facultes et les appetits gui differencient l'homme et la femme dans l'ordre de la creation?_ On est convenu de dire que, dans les hautes etudes, dans la metaphysique comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacites que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point tres-controversable. Qu'en savons-nous? Leur education les detourne des etudes serieuses, nos prejuges les leur interdisent... Ajoutez que nous avons des exemples du contraire. Quelle logique divine aurait donc preside a la creation d'un etre si necessaire a l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant inferieur a lui? Il y aurait donc des ames femelles et des ames males? Mais cette difference constituerait-elle l'inegalite? On est convenu de les regarder comme superieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais volontiers qu'elles le sont, ne fut-ce que par le sentiment maternel... O ma mere!... S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, ou est l'inferiorite de leur nature? J'ai demontre cela en traitant de la nature de l'homme, deuxieme question. CAHIER Nš 2. JOURNAL. 27, minuit. Quel temps a porter la mort dans l'ame!... Encore ce soir, j'ai trop lu et trop peu travaille. Heloise, sainte Therese, divines figures, creations sublimes du grand artiste de l'univers! Des sons lamentables assiegent mon oreille. Ce n'est pas une voix humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un metier? J'ai ouvert ma fenetre, malgre le froid, pour essayer de comprendre ce bruit desagreable qui m'eut empeche de dormir si je n'en avais decouvert la cause. J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on appelle, je crois, une contre-basse. La voix plus claire des violons m'a explique que cela, faisait partie d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste! Comme elle est triste, entendue ainsi a distance, et par rafales interrompues, leur musique de fete! Cette basse, dont la vibration penetre seule, par le courant d'air de ma cheminee, et qui repete a satiete sa lugubre ritournelle, ressemble au gemissement d'une sorciere volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat. Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une nuit si noire et si effrayante! 30 decembre. Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'etais sain de corps et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siecle malheureux ne connait plus, viendrait jeter la lumiere de la synthese sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais a Dieu: Tu es souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans tes sublimes desseins, l'esclave au maitre, le pauvre au riche, le faible au fort, la femme a l'homme par consequent; et je saurais alors etablir ces differences qui marquent les sexes de signes divins, et qui les revetent de fonctions diverses sans elever l'un au-dessus de l'autre dans l'ordre des etres humains. Mais je ne sais point expliquer ces differences, et je ne suis assez lie avec aucune femme pour qu'elle puisse m'ouvrir son ame et m'eclairer sur ses veritables aptitudes. Etudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a enregistre que de puissantes exceptions. Le role de la femme du peuple, de la masse feminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans l'histoire. Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage feminin que celui de ma vieille portiere: serait-ce la une femme? Ce monstre me fait horreur. C'est l'embleme de la cupidite, et pourtant elle est d'une probite a toute epreuve; mais c'est la probite parcimonieuse des ames de glace, c'est le respect du tien et du mien pousse jusqu'a la frenesie, jusqu'a l'extravagance. Etre reduit par la pauvrete a regarder comme un bienfaiteur un etre semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son salaire! Mais quelle aprete au salaire resulte de ce respect fanatique pour la propriete! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle cruaute elle retient les nippes des malheureux qui habitent les mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais que cette cruaute lui est commandee; mais quels sont donc alors les bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il pas honteux qu'on arme ainsi le frere contre le frere, le pauvre contre le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux etages inferieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le revenu de la maison, et on ne peut faire grace au proletaire qui n'a rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas meme le chasser sans le depouiller! Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvriere qui s'enfuyait: un chale qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois! Le froid qui regne n'a pas attendri les executeurs. J'ai rachete les haillons de l'infortunee. Mais de quoi sert que quelques etres senses aient l'intention de reparer tant de crimes? Ceux-la sont pauvres. Demain, si on fait deloger le vieillard qui demeure a cote de ma cellule, je ne pourrai pas l'assister. Apres-demain, si je n'ai pas trouve de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-meme, et on retiendra mon manteau. Ce matin, la portiere qui range ma chambre m'a dit en m'appelant a la fenetre: "Voici madame qui se promene dans son jardin." Ce jardin, vaste et magnifique, est separe par un mur du petit jardin situe au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la meme propriete, et, de la hauteur ou je suis loge, je plonge dans l'une comme dans l'autre. J'ai regarde machinalement. J'ai vu une femme qui m'a paru fort belle, quoique tres-pale et un peu grasse. Elle traversait lentement une allee sablee pour se rendre a une serre dont j'apercois les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient a donner sur le vitrage. Encore irrite de ce qui venait de se passer, j'ai demande a la sorciere si sa maitresse etait aussi mechante qu'elle. --Ma maitresse? a-t-elle repondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_. --Alors, c'est monsieur qui est impitoyable? --Monsieur ne se mele de rien; c'est son premier locataire qui commande ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien a ses affaires et acheverait de se _faire devorer_. Voila un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait banqueroute de vingt francs! CAHIER N deg. 4.--TRAVAIL. .....Je ne puis nier ces differences, bien que je ne les apercoive pas et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre experience. L'etre moral de la femme differe du notre, a coup sur, autant que son etre physique. Dans le seul fait d'avoir accepte si longtemps et si aveuglement son etat de contrainte et d'inferiorite sociale, il y a quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidite qu'il n'y en a chez l'homme. Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est pas generalement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement des societes la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas recu, plus que la femme, par l'education, l'initiation a l'egalite... Il y a de mysterieuses et profondes affinites entre ces deux etres, le pauvre et la femme. La femme est pauvre sous le regime d'une communaute dont son mari est chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le developpement, est refuse a son intelligence, et que le coeur seul vit en lui. Examinons ces rapports profonds et delicats qui me frappent, et qui peuvent me conduire a une solution. Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons d'abord. CAHIER N deg. 2.--JOURNAL. 29. --J'ai ete interrompu ce matin par une scene douloureuse et que j'avais trop prevue. Le vieillard, dont une cloison me separe, a ete somme, pour la derniere fois, de payer son terme arriere de deux mois, et la voix discordante de la portiere m'a tire de mes reveries pour me rejeter dans la vie d'emotion. Ce vieux malheureux demandait grace. Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le negligeront pas toujours. Il leur a ecrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils repondront, et il paiera si on lui et donne le temps. Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me neglige. Il ne le ferait pas si j'etais un meilleur client, si j'avais trente mille livres de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriere; mais je me trouve dans l'impossibilite maintenant de payer celui de mon vieux voisin. J'ai offert d'etre sa caution; mais la malheureuse portiere, cette triste et laide madame Germain, que la necessite condamne a faire de sa servitude une tyrannie, a jete un regard de pitie sur mes pauvres meubles, dont maintes fois elle a dresse l'inventaire dans sa pensee; et d'une voix apre, avec un regard ou la defiance semblait chercher a etouffer un reste de pitie, elle m'a repondu que je n'avais pas un mobilier a repondre pour deux, et qu'il lui etait interdit d'accepter la caution des locataires du cinquieme les uns pour les autres. Alors, touche de la situation de mon voisin, j'ai ecrit au proprietaire un billet dont j'attache ici le brouillon avec une epingle. "Madame, "Il y a dans votre maison de la rue de ***, n deg. 4, un pauvre homme qui paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que son paiement est arriere de deux mois. Vous etes riche, soyez pitoyable; ne permettez pas qu'on jette sur le pave un homme de soixante-quinze ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut meme pas etre admis a un hospice de vieillards, faute d'argent et de recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont toujours de l'influence), et faites-le admettre a l'hopital, ou accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assure de pouvoir acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnete homme; ayez un peu de confiance, si ce n'est un peu de generosite." "JACQUES LAURENT." CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL. Un etre qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence serait totalement inculte, totalement inactive, serait, a coup sur, un etre incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement atrophie les facultes aimantes? La plupart des savants, ou seulement des hommes adonnes a des professions purement lucratives, a la chicane, a la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne sont-ils pas dans le meme cas? Ce sont des etres incomplets, et, j'ose le dire, le plus facheusement, le plus dangereusement incomplets de tous! Or donc, l'induction des pedants, qui concluent de l'inaction sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature inferieure, est d'un raisonnement... CAHIER N deg. 2.--JOURNAL. 30 decembre. Absurde! Evidemment je l'ai ete. Ces valets m'auront pris pour un galant de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente declaration d'amour a la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai pas moins ete d'une simplicite extreme avec mes bonnes intentions. La dame m'a paru belle quand je l'ai apercue dans son jardin. Son mari est jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-etre ce proprietaire n'est-il pas un mari, mais un frere. Le concierge souriait dedaigneusement quand je lui demandais a parler a madame la comtesse; et cette soubrette qui m'a repousse de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait un air de mystere dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai a peine eu le temps de contempler le peristyle, quelque chose de noble et de triste comme serait l'asile d'une ame souffrante et fiere... Je ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure la n'est pas complice des crimes de la richesse. Illusion peut-etre! N'importe, un vague instinct me pousse a mettre sous sa protection le malheureux vieillard que je ne puis sauver moi-meme. 3l janvier. Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risque hier un grand moyen. Au moment ou j'allais fermer ma fenetre, par laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis quatre mortels jours, j'ai jete les yeux sur le jardin voisin et j'y ai vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir double d'hermine, elle m'a paru encore plus belle que la premiere fois. Elle marchait lentement dans l'allee, abritee du vent d'est par le mur qui separe les deux jardins. Elle etait seule avec un charmant levrier gris de perle. Alors j'ai fait un coup de tete! J'ai pris mon billet, je l'ai attache a une buchette de mon poele et je l'ai adroitement lance, ou plutot laisse tomber aux pieds de la dame, car ma fenetre est la derniere de la maison, de ce cote. Elle a releve la tete sans marquer trop d'effroi ni d'etonnement. Heureusement j'avais eu la presence d'esprit de me retirer avant que mon projectile fut arrive e terre, et j'observais, cache derriere mon rideau. La dame a tourne le dos sans daigner ramasser le billet. Certainement elle a deja recu des missives d'amour envoyees furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donne cette marque de mepris de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a ete moins collet-monte; il a ramasse mon placet et il l'a porte a sa maitresse en remuant la queue d'un air de triomphe. On eut dit qu'il avait le sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est pas laisse attendrir. "Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille!" Puis elle a disparu au bout de l'allee, sous des arbres verts. Mais le chien l'y a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du baton, avec beaucoup d'adresse et de proprete. La curiosite aura peut-etre decide la dame a examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans deroger a la prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir dont les femmes, dit-on, sont friandes! Esperons! Pourtant je ne vois rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas chasser, quand meme je devrais mettre mon _Origene_ ou mon _Bayle_ en gage. Mais aussi quelle idee saugrenue m'a donc passe par la tete, d'ecrire a la femme plutot qu'au mari? Je l'ai fait sans reflexion, sans me rappeler que le mari est le chef de la communaute, c'est-a-dire le maitre, et que la femme n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire l'aumone. Eh! c'est precisement cela qui m'aura pousse, sans que j'en aie eu conscience, a faire appel au bon coeur de la femme! CAHIER N deg. 1.--TRAVAIL. L'education pourrait amener de tels resultats, que les aptitudes de l'un et de l'autre sexe fussent completement modifiees. CAHIER N deg. 2.--JOURNAL. J'ai ete interrompu par l'arrivee d'un joli enfant de douze ou quatorze ans, equipe en jockey. --Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de _madame_ pour vous dire bien des choses. --Bien des choses? Assieds-toi la, mon enfant, et parle. --Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ca ne se doit pas. --Tu le trompes; tu es ici chez ton egal, car je suis domestique aussi. --Ah! ah! vous etes domestique? De qui donc? --De moi-meme. L'enfant s'est mis a rire, et, s'asseyant pres du feu: --Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre cachetee a mon adresse, voila ce que c'est. J'ai ouvert et j'ai trouve un billet de banque de mille francs. --Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que j'en fasse? --Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires du cinquieme, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas payer. --Ainsi, madame me prend pour son aumonier? C'est tres-beau de sa part; mais j'aime beaucoup mieux qu'elle tonne des ordres pour qu'on laisse ces malheureux tranquilles. --Oh! ca ne se fait pas comme vous croyez! Madame ne donne pas d'ordres dans la maison. Ca ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-meme n'a rien a voir dans les affaires du regisseur. D'ailleurs, madame craint tant d'avoir l'air de se meler de quelque chose, qu'elle vous prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour vos voisins. --Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite? Tu lui diras de ma part qu'elle est grande et bonne. --Oh! pour ca, c'est vrai. C'est une bonne maitresse, celle-la. Elle ne se fache jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que c'est moi qui suis cause que Fly n'a pas mange votre billet? --En verite? --Vrai, d'honneur! Madame etait rentree pour recevoir une visite. Elle n'avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa gueule. Moi, en jouant avec lui, j'ai vu qu'il etait en colere de ce qu'on ne lui faisait pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque chose, il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commencait donc a ronger le bois et a dechirer le papier. Alors je le lui ai ote; j'ai vu ce que c'etait, et je l'ai porte a madame aussitot qu'elle a ete seule. Elle ne voulait pas le prendre. --Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise. --Non, non, Madame, _c'est des_ malheureux. --Tu l'as donc lu? --Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait decachete, et ca trainait. --Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit apres qu'elle a eu regarde votre lettre, et pour te recompenser, c'est toi que je charge d'aller aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma reponse et qui expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a dit encore: Tu diras a ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par sa fenetre. La-dessus, j'ai explique au jockey l'inutilite de ma demarche d'hier et l'urgence de la position. Il m'a promis d'en rendre compte. J'ai bien vite porte un raisonnable secours au vieillard. En apprenant la generosite de sa bienfaitrice, il a ete touche jusqu'aux larmes. --Est-ce possible, s'est-il ecrie, qu'une ame si tendre et si delicate soit calomniee par de vils serviteurs! --Comment cela? --Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portiere n'ait voulu me debiter sur son compte; mais je ne veux pas meme les repeter. Je ne pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir. CAHIER N deg. 1,--TRAVAIL. La bonte des femmes est immense. D'ou vient donc que la bonte n'a pas de droits a l'action sociale en legislation et en politique? CAHIER N deg. 2.--JOURNAL. 1er janvier. --Il est etrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout emu depuis quelques jours, et je reve au lieu de mediter. Je croyais qu'un temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus lucide. Je ne suis plus abattu comme je l'etais: au contraire, je me sens un peu agite; mais la plume me tombe des mains quand je veux generaliser les emotions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de la bonte, que tu et penetrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence, qui devrais gouverner le monde! Je ne m'etais jamais apercu combien ce jardin, qui est sous ma fenetre, est joli. Un jardin clos de grands murs et fletri par l'hiver ne me paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne j'ai quitte les vastes horizons bleus de la vegetation empourpree de ma vallee. Cependant il y a de la poesie dans ces retraites bocageres que le riche sait creer au sein du tumulte des villes, je le reconnais aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caracteres propres au terrain chaud et a l'air rare ou elles vegetent, comme les enfants des riches eleves dans cette atmosphere lourde avec une nourriture substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particuliere. J'ai ete deja frappe de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris acquierent vite un developpement extreme. Ils poussent en hauteur, ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une tenuite effrayante. Leur sante est plus apparente que reelle. Un coup de vent d'est les desseche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils arrivent vite a la decrepitude. Il en est de meme des hommes nourris et enfermes dans cette vaste cite. Je ne parle pas de ceux dont la misere etouffe le developpement. Helas! c'est le grand nombre; mais ceux-la n'ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivite. Les soins leur manquent, et ils arrivent rarement a cette trompeuse beaute qui est chez l'enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le resultat d'une culture exageree et d'une eclosion forcee. Ces enfants-la sont generalement beaux, leur paleur est intelligente, leur langueur gracieuse. Ils sont, a dix ans, plus grands et plus hardis que nos paysans ne le sont a quinze; mais ils sont plus greles, plus sujets aux maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la nuit sur les domes eleves et sur les cimes altieres des beaux arbres de cette Babylone. Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulierement, une apparence de vie qui etonne et dont l'exces effraie l'imagination. Nulle part au monda il n'y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains sont si bien engraisses et abrites par tant de murailles, l'air est charge de tant de vapeurs, que la gelee les atteint peu. Les jardiniers excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce n'est plus la symetrie de nos peres, ce n'est pas le desordre et le hasard des accidents naturels: c'est quelque chose entre les deux, une proprete extreme jointe a un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin, et menager une promenade facile dans les allees sinueuses sur un espace de cinquante pieds carres. Celui de la maison que j'habite est fort neglige et comme abandonne depuis l'ete. On fait de grandes reparations au rez-de-chaussee; on change, je crois, la disposition de l'appartement qui commande a ce jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi. Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est continuellement desert. Je le regarde souvent, et j'y decouvre mille secretes beautes que je ne soupconnais pas, quelque chose de mysterieux, une solennite vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n'insulte jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'heliotrope d'hiver, et jusqu'au chardon rustique, ont deja envahi les plates-bandes. Le feuillage ecarlate du sumac lutte contre les frimas; l'arbuste charge de perles blanches et depouille de feuilles, ressemble a un bijou de joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et sans crainte au milieu des morsures du verglas. Ce matin j'ai remarque qu'on avait enleve les portes du rez-de-chaussee, et qu'on pouvait traverser ce local en decombre pour arriver au jardin. Je l'ai fait machinalement, et j'ai penetre dans cet Eden solitaire ou les bruits des rues voisines arrivent a peine. Je pensais a ces vers de Boileau sur les aises du riche citadin: Il peut, dans son jardin tout peuple d'arbres verts Retrouver les etes au milieu des hivers, Et foulant le parfum de ses plantes cheries, Aller entretenir ses douces reveries. Et j'ajoutais en souriant sans jalousie: Mais moi, grace au destin, qui n'ai ni feu ni lieu, Je me loge ou je puis comme il plait a Dieu. Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher les merles qui pullulent dans les jardins de Paris et qui se levaient en foule a mon approche, lorsque j'ai trouve, le long du mur mitoyen, une petite porte ouverte, donnant sur le grand jardin de ma riche voisine. Il y avait la une brouette en travers et tout a cote un jardinier qui achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonne les cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. Je suis entre en conversation avec cet homme sur la taille des gazons, puis sur celle des arbres, puis sur l'art de greffer. Leurs procedes ici sont d'une hardiesse rare. Ils taillent, plantent et sement presque en toute saison. Ce jardinier aimait a se faire ecouter: mon attention lui plaisait; il a fait un peu le pedant, et l'entretien s'est prolonge, je ne sais comment, jusqu'a ce que mon petit ami le jockey soit venu s'en meler. Le beau levrier Fly s'est mis aussi de la partie; il est entre curieusement dans le jardin de mon cote, et apres m'avoir flaire avec mefiance, il a consenti a rapporter des branches que je lui jetais. Je sentais vaguement que _Madame_ n'etait pas loin, et j'avais grande envie de la voir. Mais je n'osais depasser le seuil de mon enclos, bien que l'enfant m'invitat a jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et a m'avancer jusque dans l'allee. Le drole me faisait les honneurs de ce paradis pour me remercier apparemment de lui avoir fait ceux d'une chaise dans ma mansarde. Il m'a pris en amitie pour cela, et, apres tout, c'est un enfant intelligent et bon, que la servitude n'a pas encore deprave; il a ete plus sensible, je le vois, a un temoignage de fraternite, qu'il ne l'eut ete peut-etre a une gratification que je ne pouvais lui donner. "Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame ne grondera pas; vous verrez comme c'est beau ici, et comme Fly court vile dans la grande allee..." Tout a coup _Madame_ sort d'un sentier ombrage et se presente a dix pas devant moi. L'enfant court a elle avec la confiance qu'un fils aurait temoignee a sa mere. Cela m'a touche. "Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent qui n'ose pas entrer pour voir le jardin. N'est-ce-pas que voulez bien?" _Madame_ approche avec une gracieuse lenteur. "Il parait que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. Il entend fameusement l'horticulture." Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma patience a l'ecouter pour une grande preuve de savoir. --Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisee de vous rencontrer. Entrez, je vous en prie, et promenez-vous tant que vous voudrez. --Madame, vous etes mille fois trop bonne; mais je n'ai pas eu l'indiscretion d'en exprimer le desir. C'est cet enfant qui, par bon coeur, me l'a propose. --Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin a Paris est une chose agreable et precieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre appartement, et que vous passiez une partie des nuits a travailler. Je dispose de cet endroit-ci, je serai charmee que vous y trouviez un peu d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez a la gratitude que je vous dois deja. Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est eloignee. Je me suis alors promene par tout le jardin. Elle n'y etait plus. Le jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de delices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc est au milieu, tout ombragee des grandes feuilles de bananier, toute tapissee des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur y regne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage doree, et de mignons rouges-gorges se sont volontairement installes dans ce boudoir parfume, dont ils ne cherchent pas a sortir quand on ouvre les vitraux. Quel gout et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camelias et de ces cactus etincelants! Quels mimosas splendides, quels gardenias embaumes! Le jardinier avait raison d'etre fier. Ces gradins de plantes dont on n'apercoit que les fleurs, et qui forment des allees, cette voute de guirlandes sous un dome de cristal, ces jolies corbeilles suspendues, d'ou pendent des plantes etranges d'une vegetation aerienne, tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu celeste sur le banc de marbre blanc, a cote de la cuve que traverse un filet d'eau murmurante. Un livre etait pose sur le bord de cette cuve. Je n'ai pas ose y toucher; mais je me suis penche de cote pour regarder le titre: c'etait le _Contrat social_. --C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublie. C'est la sa place, c'est la qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les jours. --C'est peut-etre ma presence qui l'en chasse; je vais me retirer. Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue. Le jardinier s'est eloigne par respect, le jockey pour courir apres Fly, et la conversation s'est engagee entre elle et moi, si naturellement, si facilement, qu'on eut dit que nous etions d'anciennes connaissances. Les manieres et le langage de cette femme sont d'une elegance et en meme temps d'une simplicite incomparables. Elle doit etre d'une naissance illustre, l'antique majeste patricienne reside sur son front, et la noblesse de ses manieres atteste les habitudes du plus grand monde. Du moins de ce grand monde d'autrefois, ou l'on dit que l'extreme bon ton etait l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres a l'aise. Pourtant je n'y etais pas completement d'abord; je craignais d'avoir bientot, malgre toute cette grace, ma dignite a sauver un quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite, comme de toute faveur d'heredite. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le respect, et bientot apres, c'est la confiance et l'affection, sans que le respect diminue. --Ce lieu-ci vous plait, m'a-t-elle dit; helas! je voudrais etre libre de le donner a quelqu'un qui sut en profiter. Quant a moi, j'y viens en vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour ma sante, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse. --Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajoute en regardant son visage pale et ses beaux yeux fatigues. Vous n'etes pas bien portante, et vous n'avez pas de bonheur. --Du bonheur, Monsieur! Qui peut etre riche ou pauvre et se dire heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce luxe, songez a ce que cela coute, et sur combien de miseres ces delices sont prelevees! --Vrai, Madame, vous songez a cela? --Je ne pense pas a autre chose, Monsieur. J'ai connu la misere, et je n'ai pas oublie qu'elle existe. Ne me faites pas l'injure de croire que je jouisse de l'existence que je mene; elle m'est imposee, mais mon coeur ne vit pas de ces choses-la... --Votre coeur est admirable!... --Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop d'honneur. J'ai ete enivree quand j'etais plus jeune. Ma mollesse et mon gout pour les belles choses combattaient mes remords et les etouffaient quelquefois. Mais ces jouissances impies portent leur chatiment avec elles. L'ennui, la satiete, un degout mortel sont venus peu a peu les fletrir; maintenant je les deteste et je les subis comme un supplice, comme une expiation. Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables que je ne saurais transcrire comme elle les a dites. Je craindrais de les gater, et puis je me suis senti si emu, que les larmes m'ont gagne. Il me semblait que je contemplais un fait miraculeux. Une femme opulente et belle, reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'etais bouleverse. Elle a vu mon emotion; elle m'en a su gre. "Je vous connais a peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle comme je ne pourrais et je ne voudrais parler a aucune autre personne, parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense." Pour faire diversion a mon attendrissement, qui devenait excessif, elle m'a parle du livre qu'elle tenait a la main. "Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a pas su, malgre sa bonne volonte et ses bonnes intentions, en faire autre chose que des etres secondaires dans la societe. Il leur a laisse l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prevu qu'elles auraient besoin de la meme foi et de la meme morale que leurs peres, leurs epoux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies d'avoir un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices croyant faire des meres. Il a pris le sein maternel pour l'ame generatrice. Le plus spiritualiste des philosophes du siecle dernier a ete materialiste sur la question des femmes." Frappe du rapport de ses idees avec les miennes, je l'ai fait parler beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confie le plan de mon livre, et elle m'a prie de le lui faire lire quand il serait termine; mais j'ai ajoute que je ne le finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous avons cause plus d'une heure, et la nuit nous a separes. Elle m'a fait promettre de revenir souvent. J'aurais voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas ose; mais j'irai demain si la porte de ce malheureux rez-de-chaussee n'est pas replacee, et si madame Germain ne me suscite pas quelque persecution pour m'interdire l'acces du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon livre, si, au moment ou la Providence me fait rencontrer un interprete divin si competent sur la question qui m'occupe, un type de femme si parfait a etudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!... Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une servante m'en faisait perdre l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et despote, comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour qu'elle songe a moi? CAHIER N deg. 4.--TRAVAIL. L'homme est un insense, un scelerat, un lache, quand il calomnie l'etre divin associe a sa destinee. La femme... CAHIER N deg. 5.--JOURNAL. 8 janvier. Je suis retourne deja deux fois, et j'ai reussi a n'etre pas apercu de madame Germain. C'est plus facile que je ne pensais. Il y a une petite porte de degagement au rez-de-chaussee, donnant sur un palier qui n'est point expose aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser la sans eveiller l'attention de personne; l'appartement est toujours en decombres, le jardin desert. La porte du mur mitoyen ne se trouve jamais fermee en dehors a l'heure ou je m'y presente; je n'ai qu'a la pousser et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. Toujours muni d'un livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et le jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes sortes d'egards. Quand madame n'est pas la elle y arrive bientot, et alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent pour moi comme le vol d'une fleche. Cette femme est un ange! On en deviendrait passionnement epris si l'on pouvait eprouver en sa presence un autre sentiment que la veneration. Jamais ame plus pure et plus genereuse ne sortit des mains du createur; jamais intelligence plus, droite, plus claire, plus ingenieuse et plus logique n'habita un cerveau humain. Elle a la veritable instruction: sans aucun pedantisme, elle est competente sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a du moins tout compris. Oh! la lumiere emane d'elle, et je deviens plus sage, plus juste, je deviens veritablement meilleur en l'ecoulant. J'ai le coeur si rempli, l'ame si occupee de ses enseignements, que je ne puis plus travailler; je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me vienne d'elle, et qu'avant de transcrire les idees qu'elle me suggere il faut que je m'en penetre en l'ecoutant encore, en revant a ce que j'ai deja entendu. [Illustration 01.png: Serait-ce la une femme?...] Je n'ai songe a m'informer ni de sa position a l'egard du monde, ni des circonstances de sa vie privee, ni meme du nom qu'elle porte; je sais seulement qu'elle s'appelle Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que m'importe tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-meme? J'en sais plus long sur son compte que tous ceux qui la frequentent; je connais son ame, et je vois bien a ses discours et a ses nobles plaintes que nul autre que moi ne l'apprecie. Une telle femme n'a pas sa place dans la societe presente, et il n'y en a pas d'assez elevee pour elle. Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensees celle qui lui convient! Depuis huit jours je me suis tellement reconcilie avec ma solitude, que je m'y suis retranche comme dans une citadelle; je ne regarde meme plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer ma vue sur la laideur morale et physique, et de perdre le rayon divin dont s'illumine autour de moi le monde ideal. Je voudrais ne plus entendre le son de la voix humaine, ne plus aspirer l'air vital hors des heures que je ne puis passer aupres d'elle. Oh! Julie! je me croyais philosophe, je me croyais juste, je me croyais homme, et je ne vous avais pas rencontree! CAHIER N deg. 1. TRAVAIL. DE L'AMOUR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . CAHIER N deg. 2.----JOURNAL. 15 janvier. Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retire que moi dut jamais connaitre les aventures, et pourtant en voici deux fort etranges qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom leger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec l'admirable Julie. [Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.] Hier soir, j'avais ete appele pour une affaire a la Chaussee-d'Antin, et je revenais assez tard. J'etais entre, chemin faisant, dans un cabinet de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre expose a la devanture m'avait frappe. Je m'etais oublie la a parcourir plusieurs autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'etudiais avec une triste curiosite les tendances litteraires du moment; si bien que minuit sonnait quand je me suis trouve devant l'Opera. C'etait l'ouverture du bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec etonnement cette foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans cette procession de spectres qui couraient a une fete en vetements de deuil[1]. Heurte et emporte par une rafale tumultueuse de ces etres bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix deguisee d'une femme me dit a l'oreille: "On me suit. Je crains d'avoir ete reconnue. Pretez-moi le bras pour entrer; cela donnera le change a un homme qui me persecute." [Note 1: Le journal de Jacques Laurent est date de 183x, epoque a laquelle les dominos etaient seuls admis au bal de l'Opera. On n'y dansait pas.] --Je veux bien vous rendre ce service, ai-je repondu, bien que je n'entende rien a ces sortes de jeux. --Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir a noeuds roses, qui s'attachait a mon bras et qui m'entrainait rapidement vers l'escalier; je cours de grands dangers. Sauvez-moi. J'etais fort embarrasse; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais nous passames si vite devant le bureau, que je n'eus pas meme le temps de voir comment j'etais admis. Je crois que le domino paya lestement pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impetuosite au moment ou j'hesitais, et nous nous trouvames a l'entree de la salle avant que j'eusse eu le temps de me reconnaitre. L'aspect de cette salle immense, magnifiquement eclairee, les sons bruyants de l'orchestre, cette fourmiliere noire qui se repandait comme de sombres flots, dans toutes les parties de l'edifice, en bas, en haut, autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient a mes oreilles, tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flutees qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le meme etre mille fois repete dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue triste et agitee, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi. Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant a travers les trous de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une femme un moine, me firent veritablement peur, et je fus saisi d'un frisson involontaire. Je croyais etre la proie d'un reve, et j'attendais avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque bacchanale diabolique. Nous avions apparemment echappe au danger reel ou imaginaire qui me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus tranquille, et elle me dit d un ton railleur: "Tu fais une drole de mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste figure! --Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui repondis-je, car, grace a vous, c'est la premiere fois que je me trouve a pareille fete. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller a mes affaires. --Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses. --Grand merci, mais... --Je dirai plus, tu m'interesses. Allons, ne fais pas le cruel, et crains d'etre ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fache de l'aventure. --Je ne suis pas curieux, permettez que je... --Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie revoltante. Cela prouve un amour propre insense. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par t'oter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas eprise de toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garcon pour un pedant! --A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'etre parfaitement connu de vous. --Voila de la modestie, a la bonne heure! Certes, je te connais, et je sais ton gout pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une certaine serre ou, depuis quinze jours, tu etudies le camelia avec passion? --Qu'y trouvez-vous a redire? --Rien. La dame du logis encore moins, a ce qu'il parait? --Vous etes sans doute sa femme de chambre? --Non, mais son amie intime. --Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme une amie. --Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du bal masque, qui permettent de medire des gens qu'on aime le mieux. --Ce sont de facheux et stupides usages. --Ta colere me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus? --Voyons! --C'est que tu voudrais, en jouant la colere, me faire croire qu'il y a quelque chose de plus serieux entre cette dame et toi que des lecons de botanique. --Serieux? Oui, sans doute, rien n'est plus serieux que le respect que je lui porte. --Ah! tu la crois donc bien vertueuse? --Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce lieu, et d'en parler moi-meme a une personne que je ne connais pas, et qui... --Acheve! "Et dont tu n'as pas tres-bonne opinion jusqu'a present?" --Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la liberte des paroles? --Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux camelias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal a cela, et je ne trouverais pas mauvais qu'elle te payat de retour. Tu n'es pas mal, et tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni reputation, ni fortune, c'est encore mieux. Je pardonnerais a cette femme toutes les folies de sa jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme raisonnable pour lui-meme et s'attacher a lui serieusement. Vous, vous etes ma mie, une fille suivante, Un peu trop forte en gueule et fort impertinente. Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant bientot de ton et de tactique: "Ton courroux me plait, dit-elle, et me donne une excellente opinion de toi. Sache donc que tout ceci etait une epreuve; que j'aime trop Julie pour l'attaquer serieusement, et qu'elle saura demain combien tu es digne de l'honnete amitie qu'elle a pour ton personnage flegmatique, philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez elle a visage decouvert, et que la paix soit signee entre nous sous ses auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis deja fatiguee de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie pretend que tu es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter." Soit faiblesse, soit curiosite, soit un vague prestige qui, de Julie, se refletait a mes yeux sur cette femme legere, comme la brillante lueur de l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientot nous nous trouvames dans une loge du quatrieme rang, assis tellement au-dessus de la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix, et que nous etions comme isoles a l'abri de toute surveillance et de toute distraction. _Elle_ commenca alors des discours etranges ou le plus energique enivrement se melait a la plus adroite reserve; elle paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commence en bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier a une theorie generale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'etait ou une provocation directe, ou le desir de m'arracher par surprise quelque secret de coeur relatif a Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle se railla de ma prudence, et apres avoir finement fustige la presomption qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me forca a ne voir dans ses discours qu'une provocation a des theories serieuses de ma part sur la question brulante qu'elle agitait. J'etais scandalise d'abord de cette facilite sans retenue et sans fierte a soulever devant moi le voile sacre a travers lequel j'ai a peine ose jusqu'ici interroger le coeur des femmes; mais son esprit souple et fecond, une sorte d'eloquence fievreuse quelle possede, reussirent peu a peu a me captiver. Apres tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'etudier un nouveau type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu que me l'etait il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons a quelle distance de l'homme peut s'elever ou s'abaisser la puissance de ce sexe! --Allons, me disait-elle, reponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc rien a m'enseigner? Je t'ai attire ici pour m'instruire. Moralise-moi si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masque avec une femme, si ce n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou refute mes objections. Que feras-tu de la passion dans ta republique ideale? Dans quelle serie de merites rangeras-tu la pecheresse qui a beaucoup aime? Sera-ce au-dessous, ou au-dessus, ou simplement a cote de la vierge qui n'a point aime encore, ou de la matrone a qui les soins vertueux du menage n'ont pas permis d'etre aimable, et, par consequent, d'etre emue et enivree de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif a ces fleurs sans parfum et sans eclat qui vegetent a l'ombre, et qui, ne connaissant pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que tu adores le camelia; apparemment tu meprises la rose? --La rose est enivrante, repondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je voudrais lui donner la persistance et la duree du camelia blanc, symbole de purete. --C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu oserais dire aux jardiniers de ton espece: "Voyez, chers cuistres, mes freres, quel beau monstre vient d'eclore sous mon chassis!" Tiens, froid reveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire soulever leurs masques et lire dans leurs ames. La plupart sont belles, belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus depravees sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le plus spontane, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus maternelles, les devouements les plus romanesques, les instincts les plus heroiques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et d'ivresse, c'est l'elite des femmes, ce sont les types les plus rares et les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est pourquoi, grace aux legislateurs pudiques de la societe, elles sont ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les mepriser. Les plus beaux et les meilleurs etres de la creation sont la, forces de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'etre pas outrages a chaque pas. Et c'est la votre ouvrage, hommes clairvoyants, qui avez fait de votre amour un droit, et du notre un devoir! Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance e ce dieu d'Amour dont elle semblait vouloir elever le culte sur les ruines de tous les principes, que les heures de la nuit s'envolerent pour moi comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de son deguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'a l'eclat lugubre de la fete ou elle m'avait entraine, tout cela disparaissait autour de moi. Toute son ame, tout son etre semblaient etre passes dans cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec art pour ne pas se faire reconnaitre, cette voix de masque qui m'avait blesse le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions etranges, quelque chose d'incisif, de penetrant, qui agissait sur mes nerfs, si ce n'est sur mon ame. Je me sentais vaincu, modifie et comme transforme dans mes opinions en l'ecoutant. Je lui demandai grace. Je suis trop agite pour repondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-meme, et savoir si a l'abri de votre eloquence je dois vous admirer ou vous plaindre. --Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande a Julie ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne rendez-vous ici, a cette place et a cette heure, d'aujourd'hui en huit. Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le temps que j'aurai perdu a provoquer un adversaire si faible. Elle disparut. J'etais si accable, que je ne songeai pas a la suivre. Puis je le regrettai aussitot, et me mis a sa recherche, mais inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos a noeuds roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation, m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun ornement, et que leur costume etait uniformement noir comme la nuit. Cette femme m'a bouleverse le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais reve, pour me rattacher a l'adoration fervente et inviolable de la clarte sans ombre et de la pudeur sans trouble. 8 janvier. Un mauvais genie a preside au destin de la semaine. Une fois je suis alle au jardin, elle n'a point paru; une autre fois j'ai essaye de penetrer dans l'enclos par le rez-de-chaussee; les portes etaient replacees, les serrures posees et fermees. J'ai fait une tentative desesperee aupres de madame Germain; j'ai humblement demande la permission de prendre un peu d'air et de mouvement dans ce jardin inoccupe. Elle m'a aigrement refuse. "De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque pas, puisqu'il passe les nuits a courir!" J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche pour corrompre. "Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les dettes des locataires insolvables. D'ailleurs, c'est ma consigne: le jardin n'est ouvert a personne." J'irai au bal de l'Opera ce soir: je ferai cette folie. J'interrogerai ce masque, je saurai si Julie est malade ou si elle a quelque chagrin. Je ferai semblant d'etre galant pour me rendre favorable cette femme etrange qui pretend la connaitre... et qui m'a peut-etre trompe. Comment Julie pourrait-elle se lier d'amitie avec un, caractere si different du sien? 10 janvier Me voila brise, aneanti! Non, je n'aurai pas le courage de me raconter a moi-meme ce que j'ai decouvert, ce que je souffre depuis cette nuit maudite! 10 janvier Essayons d'ecrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les redigeant echappent au vague de la reverie devorante. A minuit j'etais la, ou elle m'avait dit de la rejoindre, et je l'attendais. Elle parait enfin, me serre convulsivement la main, et se jette, essoufflee, sur une chaise au fond de la loge, apres s'y etre fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de silence, ou elle paraissait veritablement suffoquee par l'emotion: "J'ai encore ete poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui me hait et que je meprise. Oh! candide et honnete Jacques! vous ne savez pas ce que c'est qu'un homme du monde, a quelle lache fureur, a quels ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie, quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blesse!" Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler. --Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir egare celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me parliez mettent l'amour d'une femme, peut-etre belle et bonne, aux bras d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour de sa raison. --Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rever l'amour dans ce monde-ci. Creez-en donc un meilleur, ou l'on puisse estimer ce qu'on aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau contre la victime. En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme, qui avait un air de grand seigneur et des fleurs a sa boutonniere, entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui le separait de nous: "C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe. Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne pretends pas troubler vos plaisirs, mais voir seulement la figure de notre heureux successeur a tous, afin de le designer aux remerciments de _mon ami Felix_." Quoiqu'il eut parle a voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti. "Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre ami Felix, et je ne vois pas trop ce que peut etre un homme qui s'en vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais, mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai rapporte des poings qui, pour parler le langage du lieu ou nous sommes, pourraient bien vous faire piquer une tete dans le parterre, si votre gout n'etait pas de nous laisser tranquilles." Puis, comme je le voyais hesiter, et qu'il me paraissait trop facile de me debarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le persifler par un mensonge. --Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et tenez-vous pour averti. --Votre femme! repondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne fut pas certain de ne pas s'etre grossierement trompe.--Votre femme!... Eh bien! Monsieur, vous defendez peu courtoisement son honneur; mais j'ai tort, et je merite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne, ajouta-t-il en saluant ma pretendue femme, c'est une meprise qui n'a rien de volontaire. --Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitot qu'il se fut eloigne, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le dise, il y a dans ta maniere de me defendre Quelque chose qui me blesse profondement. Tu n'aurais donc pas consenti a defendre le nom et la personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme qu'on peut outrager ainsi? --Rien de semblable ne m'est venu a l'esprit; je n'ai songe qu'a vous debarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eut, a coup sur, force de traverser par quelque scandale le plaisir que j'eprouve a causer avec vous. --Mais si j'avais ete cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal, et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi s'etait acharne a me prendre pour elle, nonobstant notre mariage improvise?... --D'abord je ne m'inquiete pas de cette Isidora, et je ne la connais pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec ce genre de femmes celebres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on doit protection a la femme qu'on accompagne. --Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste necessite que le devoir d'un honnete homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille! --Je n'ai jamais su ce que c'etait qu'une fille, je le sais moins que jamais, et je suis tente, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point de femmes qui meritent reellement cette epithete infamante. Si Isidora est une de ces femmes, et si vous etes cette Isidora, j'eprouve pour vous... --Eh bien, qu'eprouves-tu pour moi? Dis donc vite! --Le meme sentiment qu'un devot aurait pour une relique qu'il verrait foulee aux pieds dans la fange. Il la releverait, il s'efforcerait de la purifier et de la replacer sous la chasse. --Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idee de pardon et de correction, tu ne vois pas que ton role de purificateur, c'est le prejuge du pedagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la chasse ou tu veux replacer la relique, c'est l'eteignoir, c'est la cage, c'est le tombeau de ta possession jalouse? --Femme orgueilleuse! m'ecriai-je, tu ne veux pas meme de pardon? --Le pardon est un reproche muet, le mepris subsiste apres. Je donnerais une vie de pardon pour un instant d'amour. --Mais le mepris revient aussi apres cet instant-la! --On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mepris pour mepris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitie. Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me causa une sorte de vertige. Je fus comme tente de me jeter a ses pieds et de lui demander pardon a elle-meme. Mais un reste d'effroi et peut-etre de degout me retint. "Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon philosophe!" Je la suivis machinalement. Nous fimes un tour de foyer. J'y etais etourdi et comme etouffe par le feu croise des agaceries et des epigrammes. Tout a coup ma compagne quitta mon bras comme pour m'echapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le bal, je decidai de le quitter aussitot, tout en protegeant sa retraite. Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la derniere marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais debarrassee, et qui rentrait, se trouve face a face avec elle. Il s'arrete, sourit avec un mepris inexprimable, et, levant les yeux vers moi: --C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa femme comme un jaloux, et de l'observer a distance? Mon cher monsieur, vous vous etes moque de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus belle femme de Paris, vous avez raison d'en etre vain; mais, comme c'est la plus meprisable et la plus meprisee, vous auriez grand tort d'en etre fier. --Et vous, repondis-je, voua devriez etre honteux de parler comme vous faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai tres-repentant. Un flot de monde qui rentrait nous separa, et il monta l'escalier assez rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je m'etais empare du bras d'Isidora, et je m'etais arrete en bas pour le regarder aussi. Il haussa legerement les epaules. Je lui fis un signe imperatif pour qu'il eut a disparaitre ou a redescendre. Il prit le premier parti, couvrant d'un air de dedain ironique sa retraite prudente. Je me sentais le sang echauffe plus que de raison; je voulais remonter et le forcer a prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna apres moi. "Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi, j'ai a vous parler." Elle m'entraina vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et me dit: "Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure; je sais qu'elle ne serait pas de votre gout, et il n'est pas certain qu'elle fut du mien." Que ce fut la colere dont j'etais a peine remis, ou la pitie pour elle, ou quelque interet subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi que la crainte de decouvrir la vieillesse et la laideur sous son masque avait agi a mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me degouter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse ignorer), qu'elle etait la plus belle femme de Paris, avait etrangement manque sa vengeance. Le prestige de la beaute, lors meme qu'il n'agit pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante conquete, et perdant tout mon orgueil de pedagogue, je la suppliai de ne pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait rever si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras a plusieurs reprises; enfin elle me dit: "Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tete de Meduse!... Vous allez me voir, helas! ne parlez pas d'amour et de joie. Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein, peut-etre pour la derniere fois." Le fiacre s'arreta a une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais etre: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversames plusieurs pieces mysterieuses, eclairees seulement par des feux mourants de cheminee qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures. Enfin nous entrames dans un boudoir a la fois chaste et delicieux, au milieu duquel brulait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout a coup arrachant son masque avec un mouvement de colere et de desespoir, elle me montra... 0 ciel! ecrirai-je son nom sans defaillir!... les traits purs et divins de Julie! --Julie! m'ecriai-je... --Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus meprisee, sinon la plus meprisable de Paris._ Je restai longtemps altere, et, lorsque j'osai relever les yeux sur elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiete. --Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de rompre le silence, vous avez aime _Julie_! Julie n'a pas joue de role devant vous: vous n'aviez point parle d'amour ensemble. Vous avez connu l'etat present de son ame, ses profonds ennuis et ses plus serieuses preoccupations depuis qu'elle a renonce au reve d'etre aimee. Mais elle vous eut trompe, si elle eut laisse la passion s'allumer en vous dans les circonstances pures et charmantes qui avaient preside a votre rencontre. Le hasard d'une autre rencontre a la porte de l'Opera l'a decidee a se faire connaitre sous son autre aspect. Celui-la, c'est le passe, mais un passe qui n'est pas assez loin pour etre oublie des hommes qui le connaissent... --Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal! --Que voulez-vous dire? --Je n'en sais rien, je souffre! --Je vous comprends mieux que vous-meme. C'est le moment de nous dire adieu, Jacques. Ne souffrez pas a cause de moi. Moi aussi, je souffre, et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous aimais, alors que je me sentais aimee, et les raisons qui me feront combattre desormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que pour moi seule. --Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie. Je vous venerais comme un ange; a present, je vous aimerai autrement; mais ce ne sera pas moins, je vous le jure! --_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas etre aimee _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensee. Ainsi, adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma vie! --Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil a la place de l'amour. Ne repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore a vos pieds. 0 ciel! craindriez-vous de moi de laches reproches? ---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus noble, mais le plus implacable de tous! --Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous absoudre? Ma vie a ete pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer gloire. A quelles seductions ai-je ete expose? quelles luttes ai-je subies! Non, adorable et infortunee creature, je ne te pardonne pas, je t'aime trop pour cela! --Tu as raison, Jacques, s'ecria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer, ou ne pas s'en meler! Et, se precipitant dans mes bras, elle m'etreignit contre son coeur avec passion. Mais cette femme avait trop souffert pour etre confiante. De sinistres previsions glacerent ses premiers transports. --Ecoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme entretenue; tu le sais a present! Je suis la maitresse du comte Felix de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton honneur, et moi mon opulence et la derniere planche de salut offerte a ma consideration, sinon comme femme estimable, du moins comme beaute desirable et puissante. --Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison doree ou ton ame languit. Tu viendras partager la misere du pauvre reveur. Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes reveries, je donnerai des lecons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure et simple a laquelle tu aspires... Tu ne connaitras plus cet ennui qui te ronge, cette oisivete que tu te reproches; demain, tu seras libre, ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis l'amant qui t'enleve! Une secrete terreur se peignit dans les traits de Julie. --Deja des conditions! dit-elle; deja le travail de ma rehabilitation qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompe, que je me suis trompee moi-meme, quand je t'ai dit que je detestais mon luxe et mes plaisirs. Je t'ai dit la verite, je le jure... Et pourtant tes projets me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule, sans amour et sans ivresse, replongee dans cette affreuse misere que je n'ai pu supporter lorsque j'etais plus jeune, plus belle et plus forte! La misere sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes deja des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la pecheresse a condition que, des demain, des aujourd'hui, elle passera a l'etat de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il n'y a donc pas un instant d'ivresse ou l'on puisse se refugier contre les exigences d'un contrat? L'amertume de Julie etait profondement injuste. Je fus effraye des blessures de cette ame meurtrie. J'esperai la guerir avec le temps et la confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait a un eternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour pale et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous separer, je crus voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa paleur et ses cheveux epars la rendaient plus belle, mais les douleurs de son ame devastee la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de son appartement, et rendez-vous pour le soir meme, mais elle ne put faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser. Deux heures apres je recevais le billet suivant: "Ce que je prevoyais est arrive: le lache qui m'a insultee au bal a instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scene affreuse avec ce dernier. Mais j'ai domine sa colere par mon audace. Je ne veux pas etre chassee par cet homme, je veux le quitter au moment ou il sera le plus courbe a mes pieds. Pour ecarter ses soupcons, je pars avec lui pour un de ses chateaux. Je serai bientot de retour, et alors, Jacques, je verrai si tu m'aimes." O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra! 15 janvier. Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal a l'instant meme. Elle ne l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misere? Non, Julie, tu ne sais pas mentir, mais la crainte d'un mepris qui devait t'honorer pour la premiere fois de ta vie, t'a rejetee dans l'abime. Tu n'as pas compris que la raillerie des ames vicieuses allait cette fois te rehabiliter devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du juste sur ces choses delicates! Pauvre infortunee, ta vie a ete un long mensonge a tes propres yeux! Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compte pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce gentilhomme pour s'epargner le depit d'etre quittee, et pour se reserver la gloire de quitter la premiere! Dieu de bonte, ayez pitie d'elle et de moi! 29 janvier. Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-etre pas! 30 janvier. _Billet de Julie_, du chateau de***. "Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus a moi. J'ai reflechi. Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier. Je domine et j'humilie Felix. J'ai encore besoin de cette vengeance pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois par jour je suis comme prete a me tuer! Mais je veux mourir debout, vois-tu, et non pas vivre a genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du repentir et de la penitence, je ne veux pas surtout que la main d'un amant la porte a mes levres." CAHIER N deg. 4.--TRAVAIL. 1er mai. Mon ouvrage est fort avance, et la question des femmes est a peu pres resolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur. C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait a votre expansion puissante, et nous vous avons forge un joug de crainte et de haine! Nous en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers a nos levres et aux votres! DEUXIEME PARTIE. ALICE. Dans un joli petit hotel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes etaient reunies autour de madame de T... Que madame de T... fut comtesse ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins. Elle avait un nom plus doux a prononcer qu'un titre quelconque: elle s'appelait Alice. Elle etait ce jour-la au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui ressemblait. Ils etaient rogues et fiers. Elle etait simple, modeste et bonne. C'etait une femme de vingt-cinq ans, d'une beaute pure et touchante, d'un esprit mur et serieux, d'une tournure jeune et pleine d'elegance. Au premier abord, cette beaute avait un caractere peut-etre trop chaste et trop grave pour qu'il y eut moyen de mettre, comme on dit, un roman sur cette figure-la. L'extreme douceur du regard, la simplicite des manieres et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression plus juste et plus sensee qu'originale et brillante, tous ces dehors s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans desir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune ambition de paraitre, une conduite irreprochable, une froideur marquee et quelque peu hautaine avec les hommes a succes, une bienveillance desinteressee a l'egard des femmes, des amities serieuses sans intimite exclusive, c'etait la tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de salons la detestaient et la declaraient impertinente, bien qu'elle fut d'une politesse irreprochable, savante meme, et calculee comme l'est celle d'une personne fiere a bon droit, au milieu des sots et des sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorite dans le monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus d'abandon et d'elan. Quelques observateurs l'etudiaient, cherchant a decouvrir un secret de femme sous cette reserve inexplicable; mais ils y perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme a des eclairs rapides presque insaisissables; ces levres qui parlent si peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient une pensee ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des tressaillements mysterieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu l'etudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentee par la prudence, ou quelque baillement de profond ennui etouffe par le savoir-vivre. Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents pour la premiere fois depuis six mois environ. Ils avaient remarque qu'elle etait changee, amincie, palie extremement, et que sa gravite ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine. --Ma niece, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous a point profite cette annee. Vous y etes restee trop longtemps, vous y avez pris de l'ennui. --Ma chere, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas. Vous montez trop a cheval; j'en suis sure, vous lisez la soir, vous vous fatiguez. Vos levres sont blemes et vos yeux cernes. --Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frere de la precedente, il faut vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous degoutez de la vie. Alice repondait, avec un sourire un peu force, qu'elle ne s'etait jamais mieux portee, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un seul instant. --Et votre fils, ce cher Felix, arrive-t-il bientot? dit un un vieil oncle. --Ce soir ou demain, j'espere, dit madame de T...; je l'ai devance de quelques jours, son precepteur me l'amene. Vous le trouverez grandi, embelli, et fort comme, un petit paysan. --J'espere pourtant que vous ne l'elevez point tout a fait a la Jean-Jacques? reprit l'oncle. Etes-vous contente de ce precepteur que vous lui avez trouve la-bas. --Fort contente, jusqu'a present. --C'est un ecclesiastique? demanda la cousine. --Non, c'est un homme fort instruit. --Et ou l'avez-vous deterre? --Tout pres de moi, dans les environs de ma terre. --Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait etre malin. --C'est un jeune homme, repondit tranquillement Alice; mais il a l'air plus grave que vous, Adhemar, et je le crois beaucoup plus raisonnable. Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je crois, mon cher oncle et ma chere tante, que nous ferions mieux de nous occuper de l'objet qui nous rassemble. --Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir. --Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout une douleur a peine surmontee. --Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine. --Je ne puis songer a autre chose, reprit Alice, qu'a la perte de mon frere. Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se serra et des larmes vinrent au bord de sa paupiere; mais elle les contint. Sa douleur n'avait pas d'echo dans ces coeurs altiers. Le notaire, un vieux notaire obsequieux en saluts, mais impassible de figure, entra, fut recu poliment par madame de T..., sechement par les autres, s'assit devant une table, deplia des papiers, lut un testament et fut ecoute dans un profond silence. Apres quoi, il y eut des reflexions faites a voix basse, un chuchotement de plus en plus agite autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'elever sur un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage: --Eh quoi, ma niece, vous ne dites rien? vous n'etes pas indignee! je ne vous concois pas! votre exces de bienveillance vous nuira dans le monde, je vous en avertis. --Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous parlons, repondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et je vois que mon frere l'a reellement epousee. --Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'ecria l'autre dame. --Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice. Demandez a monsieur le notaire s'il fait aussi bon marche de la question civile que vous de la question religieuse. --Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaitre mon mandat et mes pouvoirs; je me retire, s'il y a proces, ce que je regarde comme impossible... --Non, non! pas de proces, repondit gravement le vieux oncle: ce serait un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet etrange mariage, en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des memoires a consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu etait maitre de sa fortune; qu'il en ait dispose en faveur de son laquais, de son chien ou de sa maitresse, peu nous importe... Mais notre nom a ete souille par une alliance inqualifiable; et nous sommes prets a faire tous les sacrifices pour empecher cette fille de le porter. --Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le notaire; et mon ministere ici est rempli. La question de savoir si vous accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse la discuter, d'autant plus que mon role de mandataire de cette personne semble augmenter l'esprit d'hostilite que je rencontre ici contre elle. Madame de T..., j'ai l'honneur de vous presenter mon profond respect; Mesdames... Messieurs... Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes reverences a droite et a gauche; des reverences comme les jeunes gens n'en font plus. --Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupe que du vernis de ses bottes et de sa canne a tete de rubis. Je crois qu'il eut mieux valu se taire devant lui. Il va reporter a sa cliente toutes nos reflexions... --Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'ecria la vieille tante. Je voudrais qu'elle fut ici, dans un coin, pour les entendre et pour se bien penetrer de notre mepris. --Vous ne connaissez pas ces femmes-la, maman, reprit le jeune homme d'un ton de pedantisme adorable et avec un sourire de judicieuse fatuite: elles triomphent du depit qu'elles causent, et toute leur gloire est de faire enrager les gens comme il faut. --Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix seche et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez! --Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la votre, que vous ne protestiez pas avec nous? --Je n'en sais rien, repondit madame de T..., cela dependra tout a fait de sa conduite et de sa maniere d'etre; mais ce que je sais, c'est qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'a vous de l'humilier et de l'outrager. Elle ne se trouve etre votre parente qu'a un certain degre, au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon frere, d'un homme qu'elle a aime, que je cherissais, et pour lequel aucun de vous n'a eu, dans les dernieres annees de sa vie, beaucoup d'indulgence. Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le salon, et la vieille tante s'etait vigoureusement frappe la poitrine de son eventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un leger trepignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient la, et qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur role de comparses, chuchoterent et se promirent les uns aux autres de ne pas imiter l'exemple de madame de T... "Ma chere niece, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de vos idees philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je connais votre bonte excessive, et ne suis pas etonne de vous voir fermer l'oreille a la verite, quand cette verite est une condamnation sans appel. Vous esperez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse; mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos genereux arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaitrez que la clemence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle creature infame a ete appelee par votre frere a l'honneur de porter son nom et d'heriter de ses biens, vous ne nous exposerez pas a la remontrer chez vous, et vous nous dispenserez du penible devoir de l'en faire sortir." Cet avis fut adopte avec chaleur, et madame de T..., restee seule de son avis, se trouva bientot tete a tete avec son cousin. Les autres parents se retirerent, craignant de la confirmer dans sa resistance par une trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgre ses habitudes de douceur. --Ah ca, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis, est-ce serieusement que vous parlez d'admettre Isidora aupres de vous? --Je n'ai parle que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le parti que j'aie prendre, Adhemar: mais, en attendant, je vous engage, par respect pour nous-memes, a oublier ce nom d'Isidora, sous lequel madame de S... vous est sans doute desavantageusement connue. Il me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous aggraverez la tache imprimee a notre famille. --_Desavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la, repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'etait une trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaitre ne fut pas recherche par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme elle... Alors je presume que... --Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez a me faire entendre, et je vous declare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un affront que vous vous plaisez a imprimer a la memoire de mon frere, et votre gaiete, en pareil cas, me fait mal. --Ne vous fachez pas, ma chere Alice, et ne prenez donc pas les choses si serieusement. Eh! bon Dieu, ou en serions-nous si tous les ridicules de ce genre etaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas voir_ sa maitresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et meme d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout, qui vous plaisez, avant le temps, a mener la vie d'une vieille femme: vous n'avez pas la moindre notion... ---Dieu merci! c'est assez, Adhemar, je ne tiens pas a vos enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas aime beaucoup mon frere, dites? --Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-la aiment parfois l'homme qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne pouvez pas les juger! --Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner sans chercher a les comprendre. --Parbleu! ma chere, c'est une etude qui vous menera loin, si vous en avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez. --Enfin, repondez-moi donc, Adhemar. Je sais que le passe de cette femme ete plein d'orages... --Le mot est benin. --D'egarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs annees, elle s'est conduite avec dignite; et la marque de haute estime que mon frere a voulu lui donner en l'epousant a son lit de mort, en est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en votre ame et conscience, qu'elle ait epure sa conduite et ameliore sa vie par l'envie qu'elle avait de le rendre heureux, ou par un calcul interesse qu'elle aurait fait de l'epouser? --D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc force de nier la consequence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait eloigne d'elle tous ses anciens amants; elle se tenait renfermee, ici a cote, dans le pavillon du jardin de votre frere; elle cultivait des fleurs; elle lisait des romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait l'esprit fort, la femme blasee, la compagne melancolique la pecheresse convertie, et ce pauvre Felix se laissait prendre a tout cela. Mais quand je vous dirai, moi, que la veille de leur depart pour l'Italie, dans le temps ou cette fille passait, aux yeux de Felix, pour un ange, que je l'ai reconnue, au bal de l'Opera, en aventure non equivoque avec un joli garcon de province, maitre d'ecole ou clerc de procureur, a en juger par sa mine!... --Vous vous serez trompe! sous le masque et le domino!... --Sous le domino, a moins d'etre un ecolier, on reconnait toujours la demarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas, cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non pas en mon ame et conscience mais plus serieusement, sur l'honneur! que cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en fournirai, car j'ai ete aux informations. Ce villageois demeurait ici, sous les combles, dans cette maison, qui est a vous maintenant, et que votre frere faisait valoir pour vous, en meme temps que la sienne, situee mur mitoyen. C'etait un pauvre here, qui avait recu d'elle de l'argent pour s'acheter des bottes, je presume. Ils s'etaient vus deux ou trois fois dans la serie; la porte de votre jardin leur servait de communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de chambre qui m'a donne ces details, et le jockey qui porta l'argent. La derniere nuit qu'Isidora passa a Paris, elle recut cet homme dans le pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frere. Ce fut alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle deploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre Felix n'est pas revenu, et qui s'est termine pour lui par deux choses extremement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant. --Assez, Adhemar! tout cela me fait mal, et votre maniere de raconter me navre. Au revoir. Je reflechirai a ce que je dois faire. [Illustration 03.png: J'observais avec etonnement cette foule de masques noirs...] --Vous reflechirez! Vous tenez a vos reflexions, ma cousine! Apres cela, si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuite amere, cela pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous amene ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans vos soirees. Mon pere et ma tante vous bouderont peut-etre; mais, quant a moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraitra plus plaisant de voir votre gravite a pareille fete. Bonsoir, ma cousine. --Bonsoir, mon jeune cousin, repondit Alice; et elle ajouta mentalement en haussant les epaules, lorsqu'il se fut eloigne: "Vieillard!" Elle demeura triste et reveuse. Il y a de grandes bizarreries dans la societe, se disait-elle, et il est fort etrange que les lois de l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs gourmes des laides envieuses, des femmes devotes, d'un passe equivoque, des hommes debauches! Tout a coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer Adhemar. "Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous allez voir le heros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car j'ai une memoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre concierge l'a reconnu et l'a nomme." --Quelle aventure, quel heros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez, Adhemar. --L'aventure du bal masque; le dernier amant d'Isidora a Paris, il y a trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire, c'est que vous rechauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je veux dire dans le sein de votre famille! --Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous. --Je n'ai pas a m'expliquer: le voila qui arrive de province, frais comme une peche, et qui descend dans votre cour. --Mais qui? au nom du ciel! --Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux assister a ce coup de theatre. Je suis revenu sur mes pas bien vite, apres l'avoir nettement reconnu sous la porte cochere. Ah! le scelerat! le Lovelace! Et Adhemar se prit a rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientee. Mais bientot elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Felix, filleul du frere qu'elle avait perdu, et le plus beau garcon de sept ans qu'il soit possible D'imaginer. [Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, aupres de Jacques Laurent.] --Ah! te voila, mon enfant, s'ecria-t-elle en le pressant sur son coeur. Que le temps commencait a me paraitre long sans toi! Etais-tu impatient de revoir ta mere? N'es-tu pas fatigue du voyage? --Oh! non, je me suis bien amuse en route a voir courir les chevaux, repondit l'enfant; j'etais bien content d'aller si vite du cote de ma petite mere. --Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhemar? reprit madame de T... Est-ce la le heros de votre si plaisante aventure? --Non pas precisement celui-ci, repondit Adhemar, mais celui-la. Et il fit un geste comiquement mysterieux pour designer le precepteur de Felix qui entrait en cet instant. Alice, se sentant sous le regard mechant de son cousin, ne fit pas comme les heroines de theatre, qui ont pour le public des _a parte_, des exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les personnages de la piece sont fort complaisants de n'y pas prendre garde. Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie, meme sans avoir besoin d'etre fort habile. Elle demeura impassible, accueillit le precepteur de son fils avec bienveillance, et, apres quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux pour le caresser a son aise. "Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhemar en se rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici a la source des informations, et M. Jacques Laurent vous eclairera, si bon lui semble, sur les merites de celle qu'il vous plaisait tantot d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde a vous, cousine: ce provincial-la est un fort beau garcon, et, avec les antecedents que je lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de chambre." Madame de T... ne repondit rien. Elle avait paru ne pas entendre. --Saint-Jean, dit-elle a un vieux serviteur qui apportait les paquets de Felix, conduisez M. Laurent a son appartement. Bonsoir, Adhemar... Toi, dit-elle a son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te delivre de cette poussiere. --Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice? reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti. --En quoi cela peut-il vous interesser, mon cousin? --Mais je vous declare qu'il est dangereux. --Pour mes femmes de chambre, a ce que vous croyez? --Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en parlera. --Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous? --Vous etes en colere, Alice, repondit-il avec un sourire impertinent, cela se voit malgre tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous irriter davantage, et je me garderai bien de medire de votre precepteur si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait connaissance avec lui qu'au bal masque et au bras d'une fille, j'en avais pris une autre idee... Je tacherai de tourner a la veneration sous vos auspices. Il passa, dans l'antichambre, aupres de Jacques Laurent, qui separait ses paquets d'avec ceux du jeune Felix, et il lui lanca des regards ironiques et meprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora et du dandy qui l'avait insultee au bal masque, il y avait si longtemps! Il tourna a demi la tete vers ce beau jeune homme, dont chaque pas semblait fouler avec mepris la terre trop honoree de le porter. Voila une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conserve cette figure dans ma memoire, et elle ne lui rappela rien dans le passe. Cependant Adhemar se retirait, frappe de la figure de Jacques Laurent, et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, etait blesse de ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, a l'oeil doux et fier, ne se justifierait pas aisement des preventions suggerees contre lui a madame de T...; si, au lieu d'etre un timide pedagogue, traite en subalterne, comme il eut du l'etre dans les idees d'Adhemar, ce n'etait pas plutot un soupirant de rencontre, bon a la campagne pour un roman au clair de lune, et commode a Paris pour jouer le role d'un sigisbee mysterieux. Une heure apres, le jeune Felix, peigne, lave et parfume avec amour par sa mere, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent se promenait a distance, passant et repassant d'un air reveur le long du grand mur qui longeait le jardin, et le separait d'un autre enclos ombrage de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit salon d'ete, qui formait une aile vitree avancant sur le jardin, et ou elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on etait alors en plein ete. Madame de T... avait passe l'hiver et le printemps a la campagne. Elle avait souhaite d'y passer une annee entiere, elle l'avait annonce; mais des affaires imprevues l'avaient forcee de revenir a Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait eu pourtant dans cette soudaine resolution quelque chose dont Jacques Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas peut-etre compte a elle-meme. Peut-etre y avait-il eu dans la solitude de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop solennel ou de trop emouvant pour une imagination habituee a se craindre et a se reprimer. Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans le jardin, tantot s'amusant des jeux de son fils, tantot se rapprochant de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouverent marchant tous trois dans la meme Allee, et, deux minutes apres, l'enfant, qui voltigeait de fleur eu fleur, laissa son precepteur seul avec sa mere. Ce precepteur avait dans le caractere une certaine langueur reservee, qui imprimait a sa physionomie et a ses manieres un charme particulier. Naturellement timide, il l'etait plus encore aupres d'Alice, et, chose etrange, malgre l'aplomb que devait lui donner sa position, malgre l'habitude qu'elle avait des plus delicates convenances, malgre l'estime bien fondee que le precepteur s'etait acquise par son merite, madame de T... etait encore plus embarrassee que lui dans ce tete-a-tete. C'etait un melange, ou plutot une alternative de politesse affectueuse et de preoccupation glaciale. On eut dit qu'elle voulait accueillir gracieusement et genereusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait au repos de la province et a la nonchalance de ses modestes habitudes, en lui rendant agreable le sejour de Paris, mais on eut dit aussi quelle se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation etait brisee, distraite et decousue. Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda a peine. --Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas encore reposee de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que huit jours de separation sont bien longs, monsieur Laurent? --Oui, Madame, pour une mere, toute absence est trop longue, repondit Jacques Laurent, comme s'il eut voulu l'aider a lui oter a lui-meme toute velleite de presomption. --Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en etais fait une douce habitude, que la vie de Paris va rompre forcement. Le monde est un affreux esclavage; aussi j'aspire a quitter ce monde... mais il est vrai que mon fils aspirera un jour peut-etre a s'y lancer, et que ma retraite serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas le monde, vous! vous ne dependez pas de lui, vous etes bien heureux! --Je suis effectivement tres-heureux, repondit Jacques Laurent du ton dont il aurait dit: Je suis parfaitement degoute de la vie. Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le regarda, et, tout a coup detournant les yeux: --Trouvez-vous cette maison agreable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous pas trop la campagne? --Cette maison est fort embellie, repondit Laurent, preoccupe; je crois pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne. --Embellie? reprit Alice; vous etiez donc deja venu ici? --Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeure autrefois. --Il y a longtemps? --Il y a trois ans. --Ah oui! reprit Alice, un peu emue, c'est l'epoque du depart de mon frere pour l'Italie. --Je crois effectivement qu'a cette epoque, dit Laurent, un peu trouble aussi, M. de S... faisait regir cette maison, et qu'il habitait la maison voisine. --Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient a sa veuve. --J'ignorais qu'il fut marie. --Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la declaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont elevees dans ma famille a ce sujet. Vous entendrez necessairement parler de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez quelque renseignement, peut-etre quelque bon conseil a me donner. --Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant. --Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouee; vous avez le sentiment des veritables convenances, plus que ceux qui s'etablissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez dans l'ame le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les difficultes de ma situation, et vous m'aiderez peut-etre a en sortir. Du moins votre premiere impression, aura une grande valeur a mes yeux. Sachez donc que mon frere a legue son nom et ses biens, en mourant, a une femme tout a fait deconsideree et dont le nom, malheureusement celebre dans un certain monde, est peut-etre arrive jusqu'a vous... --Il y a si longtemps que j'habite la province, dit Laurent avec le desir evident de se recuser, que j'ignore... --Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom d'_Isidora_. Jacques Laurent devint pale comme la mort; son emotion l'empecha de voir la paleur et l'agitation d'Alice. --Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je ne sais rien de particulier... --Pourtant vous avez du rencontrer cette personne, monsieur Laurent; rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple... --Oui, oui, en effet, dans ce jardin, repondit tout eperdu le pauvre Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice exercait un ascendant dominateur. --Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle: il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant! --C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un reve, les camelias surtout... Oui, j'adore les camelias. --En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles fleurs. Comme vous etes lie avec elle, vous la verrez, je presume... et vous pourrez alors servir d'intermediaire entre elle et moi, quelles que soient les explications que nous ayons a echanger ensemble. --Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse melee de fermete. Je ne me chargerai point de cette negociation. Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent etait impossible a exprimer. "La voila donc, cette passion cachee qui le devore, pensait Alice; voila la cause de sa tristesse, de son decouragement, de son abnegation, de son eternelle reverie? Il a aime cette femme dangereuse, il l'aime encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idee de la revoir le charme et l'epouvante!" On annonca que le diner etait servi, et Laurent prit son chapeau pour s'esquiver. "Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur son bras, avec un de ces mouvements de courage desespere qui ne viennent qu'aux emotions craintives, vous dinerez avec nous; j'ai a vous parler." Ce ton d'autorite blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne, comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le role sacre de l'etre qui se consacre a la plus haute de toutes les fonctions humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de plus cher dans la famille), ce role de pedagogue, asservi parfois et domine jusqu'a un certain point par des exigences outrageantes, n'avait jamais frappe Laurent; madame de T... l'avait appele et accueilli dans sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traite comme l'ami le plus respecte, comme quelque chose entre le fils et le frere. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimite, au lieu de faire des progres naturels, s'etait insensiblement refroidie. La politesse et les egards avaient augmente a mesure qu'une certaine contrainte s'etait fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans sa modestie naive, il n'avait rien devine, et, maintenant qu'un elan de passion jalouse et desolee le retenait brusquement, il s'imaginait etre le jouet d'un caprice deraisonnable, inoui. Sa fierte n'etait pas seule en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il etait eperdument epris d'Alice, et son coeur se brisa au moment ou il eut du s'epanouir. "Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant a votre desir." En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle lui semblait la plus grande des douleurs qu'il put supporter. Alice le comprit; et comme son fils revenait aupres d'elle; "Felix, lui dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami a rester avec nous pour diner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-etre pas te faire cette peine." L'enfant, qui cherissait Laurent, le prit par les deux mains avec une tendre familiarite, et l'entraina vers la table. Laurent se laissa tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient vaincu. Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas. L'expansive gaiete du jeune garcon pouvait a peine leur arracher un sourire. Laurent jetait malgre lui un regard distrait sur le jardin et sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place. Alice examinait et interpretait sa preoccupation dans le sens qu'elle redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et la fermete du penchant de cette femme, que si elle s'etait convaincue, des le premier mot de Laurent, qu'il etait bien le heros de l'aventure racontee par le beau cousin Adhemar, elle avait completement rejete de son souvenir les imputations outrageantes sur le caractere de Laurent. Laurent lui eut-il ete moins cher, elle connaissait deja bien assez son desinteressement et sa fierte d'ame pour regarder cette circonstance du recit d'Adhemar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a pas besoin d'opposer la raison a des soupcons de cette nature. La pensee d'Alice ne s'y arreta pas un instant. Mais par quelle bizarre et douloureuse coincidence ce dernier amant qu'Isidora avait eu a Paris, apres mille autres, se trouvait-il donc le seul homme que la tranquille et sage Alice eut aime en sa vie? Alice avait eu besoin d'appeler a son secours tout ce qu'elle avait de religion dans l'ame et de courage dans le caractere pour ne pas hair le mari froid et deprave auquel on l'avait unie a seize ans sans la consulter. Victime de l'orgueil et des prejuges de sa famille, elle avait pris le mariage en horreur et le monde en mepris. Elle avait tant souffert, tant rougi et tant pleure dans sa premiere jeunesse, elle avait ete si peu comprise, elle avait rencontre autour d'elle si peu de coeurs disposes a la respecter et a la plaindre, et du contraire tant de sots et de fats desireux de la fletrir en la consolant, qu'elle s'etait repliee sur elle-meme dans une habitude de desespoir muet et presque sauvage. Une violente reaction contre les idees de sa caste et contre les mensonges odieux qui gouvernent la societe s'etait operee en elle. Elle s'etait fait une vie de solitude, de lecture et de meditation, au milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pale et belle, ornee de fleurs et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice; mais c'etait une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus entendre une plainte, qui ne laissait plus echapper un soupir. La mort de son mari avait termine un lent et odieux supplice: mais a vingt ans, Alice etait deja si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les theories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son ame de degout. Les hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-etre qu'ils etaient tous, en effet, des copies plus ou moins effacees du type revoltant de l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour avoir ete forcee de hair et de mepriser, dans l'age ou tout devait etre confiance, abandon, respect. Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenat dans sa maison et jetat dans son intimite un plebeien pauvre, sans ambition, sans facultes eclatantes, mais fortement et severement epris des idees les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le genie de Jacques Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice, et ce bon jeune homme fut bientot a ses yeux le plus grand et le meilleur des etres. Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne songea pas a y resister d'abord. Elle s'y livra avec delices, et si Jacques eut ete tant soit peu roue, vaniteux ou personnel, il se serait apercu qu'au bout de huit jours il etait passionnement aime. Mais Jacques etait particulierement modeste. Il avait trop d'enthousiasme naif et tendre pour les grandes ames et les grandes choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-meme. Absorbe dans l'etude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plonge dans la contemplation du genie des maitres de l'eternelle doctrine de verite, il se regardait comme un simple ecolier, a peine digne d'ecouter ces maitres s'il eut pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire et les comprendre. Naturellement porte a la veneration, il admira le coeur et l'esprit d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se revelaient a lui seul. Il l'aima, mais il persista a se croire si peu de chose aupres d'elle, que la pensee d'etre aime ne put entrer dans son cerveau. Sa position precaire acheva de le rendre craintif, car la fierte ne va pas braver les affronts, et il eut rougi jusqu'au fond de l'ame si quelqu'un eut pu l'accuser d'etre seduit par le titre et l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est le plus reserve, et, par la force des choses, il eut fallu, pour etre devinee, qu'Alice eut le courage de faire les premiers pas. Mais cela etait impossible a une femme dont toute la vie n'avait ete que douleur, refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-meme, et a force d'avoir repousse les hommages et les flatteries, elle etait arrivee a oublier qu'elle etait capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de peur de ressembler a ces galantes effrontees qui l'avaient fait si souvent rougir d'etre femme! Ils ne se devinerent donc pas l'un l'autre, et malheur aux ames altieres qui appelleraient niaiserie la sainte naivete de leur amour! Ces ames-la n'auraient jamais compris la veneration qui accompagne l'amour veritable dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-meme dans la contemplation de l'etre qu'on adore. Rarement deux ames egalement eprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont la vie est traversee. C'est pourquoi celui-ci pourra paraitre invraisemblable a beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie, malgre la verite d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre victorieusement la probabilite. Aussitot qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut pas bien long, elle interrogea avec effroi la maniere d'etre de Jacques avec elle. Elle y trouva une timidite qui augmenta la sienne et une tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La fierte legitime d'une ame completement vierge la mit des lors en garde contre elle-meme; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa contenance, que tout encouragement fut enleve au pauvre Jacques. Il fit comme Alice, dans la crainte de paraitre presomptueux et ridicule. Il aima en silence, et au lieu de faire des progres, leur intimite diminua insensiblement a mesure que la passion couvait plus profonde dans leur sein. L'intervention du personnage etrange d'Isidora dans cette situation fit porter a faux la lumiere dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou plutot elle avait devine que Jacques avait beaucoup et longtemps aime une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en supposant que cette femme etait Isidora, elle ne se trompait que de date. --Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le moyen de me guerir. N'ai-je pas desire ardemment et demande a Dieu avec ferveur la force de ne rien esperer, de ne rien attendre de mon fol amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour ou je serais certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du desinteressement? Pourquoi donc suis-je si epouvantee de la decouverte qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur? --Vous trouvez ce lieu-ci tres-change? dit-elle en prenant le cafe avec lui sur la terrasse ornee de fleurs. Vous regrettez sans doute l'ancienne disposition? --Il y a beaucoup de changements en effet, repondit Jacques; les deux pavillons vitres qui forment des ailes au batiment n'existaient pas autrefois. Le jardin etait dans un etat complet d'abandon. C'est beaucoup plus beau maintenant, a coup sur. --Oui, mais cela vous plait moins, avouez-le. --Ce jardin desert et devaste avait son genre de beaute. Celui-ci a moins d'ombre et plus d'eclat. Je le crois moins humide desormais, et partant beaucoup plus sain pour Felix. --Le jardin d'a cote est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux. Malheureusement la porte de communication est fermee; et il est a craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi. --Votre belle-soeur, Madame?... --Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... A quoi donc pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai deja dit... --Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!... Et Laurent perdit de nouveau contenance. --Ecoutez, mon ami, reprit Alice apres l'avoir silencieusement examine a la derobee, vous avez, j'espere, quelque confiance en moi, et vous pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien, il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine curiosite qui me porte a vous interroger: il s'agit pour moi de savoir si, a l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mepris, ou si, dirigee par des motifs plus eleves que ceux de l'orgueil et du prejuge, je dois l'admettre aupres de moi comme la veuve de mon frere. --Vous m'embarrassez beaucoup, repondit Jacques apres avoir hesite un instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un avis. --Cela est impossible: si on n'a pas un avis formule, decisif, on a toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct, un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun interet a ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitie que j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative a votre conscience et a votre dignite, je sens que je mettrais une extreme sollicitude a vous eclairer. Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce ton d'affectueux abandon, qui lui avait ete naturel et facile dans les commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitie. Jacques etait si facile a tromper, qu'il crut l'amitie revenue; et lui qui se persuadait etre disgracie jusqu'a l'indifference, accueillit avec ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il palit et rougit; et ces alternatives d'emotion sur sa figure mobile et fraiche comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulierement. Sa fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la timidite de ses manieres, contrastaient avec une taille elevee, des membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main enorme, faite comme celle d'un athlete, et cependant blanche et modelee comme un beau marbre, eut ete d'une haute signification pour Lavater ou pour le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et puissante, stoique et tendre, etait resumee tout entiere dans cet indice physiologique. [Note 2: M. d'Arpentigny a ecrit, comme on sait, un livre fort ingenieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son systeme tres-vrai et ses observations tres-justes, d'autant plus qu'elles se rattachent a des formules de metaphysique tres-lucides et tres-ingenieuses. Mais nous ne croyons pas ce systeme plus exclusif que ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrasse l'ensemble des indices revelateurs de l'etre humain. Il n'a pas seulement examine une portion de l'etre mais il a esquisse un vaste systeme, dont chaque portion, etudiee en particulier, est devenue depuis un systeme complet. La phrenologie et la chirognomonie sont traitees incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux particularites de la physionomie generale, chaque systeme amene au progres, des observations plus precises, des etudes plus approfondies, et de nouvelles recherches metaphysiques. C'est sous ce dernier point de vue que nous attachons de l'importance a de tels systemes. En general, le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons bien autre chose a conclure de la relation de l'esprit avec la matiere. Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous pouvons developper nos idees a cet egard. L'occasion s'en retrouvera, ou d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est a noter comme important et remarquable.] Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme devorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais cet eclair d'audacieux desir s'eteignait aussi rapidement qu'il s'etait allume. La defiance de soi-meme, la crainte d'offenser, l'effroi d'etre repousse, abaissaient bien vite la blonde paupiere de Jacques; et son sang, allume jusque sur son front, se glacait tout a coup jusqu'a la blancheur de l'albatre. Alors sa timidite le rendait si farouche, qu'on eut dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se donnant sans reserve a toutes les heures de sa vie, il se reprenait malgre lui, et forcait les autres a se replier sur eux-memes. C'est ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fiere Alice, cette ame semblable a la sienne pour leur commune souffrance. Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un coeur ami, un pretre de l'amour divin, ou mieux encore une pretresse, car ce role delicat et pur irait mieux a la femme; pourquoi, dis-je, un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui tremblent et s'evitent, et pour prononcer a chacun le mot enseveli dans le sein de chacun? Eh quoi! il y a des etres hideux dont les fonctions sans nom consistent a former par l'adultere, par la corrup