The Project Gutenberg EBook of Le Cote de Guermantes,Troisieme Partie by Marcel Proust This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le Cote de Guermantes, Troisieme Partie Author: Marcel Proust Release Date: October 14, 2004 [EBook #13743] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COTE DE GUERMANTES *** Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading Team From images generously made available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr LE COTE DE GUERMANTES OEUVRES DE MARCEL PROUST _nrf_ _A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_ DU COTE DE CHEZ SWANN (_2 vol._). A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._). LE COTE DE GUERMANTES (_3 vol._). SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._). LA PRISONNIERE (_2 vol._). ALBERTINE DISPARUE. LE TEMPS RETROUVE (_2 vol._.). PASTICHES ET MELANGES. LES PLAISIRS ET LES JOURS. CHRONIQUES. LETTRES A LA N.R.F. MORCEAUX CHOISIS. UN AMOUR DE SWANN (_edition illustree par Laprade_). _Collection in-8 "A la Gerbe"_ OEUVRES COMPLETES (_18 vol._). MARCEL PROUST A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU VIII LE COTE DE GUERMANTES (_TROISIEME PARTIE_) _nrf_ GALLIMARD Les jours qui precederent mon diner avec Mme de Stermaria me furent, non pas delicieux, mais insupportables. C'est qu'en general, plus le temps qui nous separe de ce que nous nous proposons est court, plus il nous semble long, parce que nous lui appliquons des mesures plus breves ou simplement parce que nous songeons a le mesurer. La papaute, dit-on, compte par siecles, et peut-etre meme ne songe pas a compter, parce que son but est a l'infini. Le mien etant seulement a la distance de trois jours, je comptais par secondes, je me livrais a ces imaginations qui sont des commencements de caresses, de caresses qu'on enrage de ne pouvoir faire achever par la femme elle-meme (ces caresses-la precisement, a l'exclusion de toutes autres). Et en somme, s'il est vrai qu'en general la difficulte d'atteindre l'objet d'un desir l'accroit (la difficulte, non l'impossibilite, car cette derniere le supprime), pourtant pour un desir tout physique, la certitude qu'il sera realise a un moment prochain et determine n'est guere moins exaltante que l'incertitude; presque autant que le doute anxieux, l'absence de doute rend intolerable l'attente du plaisir infaillible parce qu'elle fait de cette attente un accomplissement innombrable et, par la frequence des representations anticipees, divise le temps en tranches aussi menues que ferait l'angoisse. Ce qu'il me fallait, c'etait posseder Mme de Stermaria, car depuis plusieurs jours, avec une activite incessante, mes desirs avaient prepare ce plaisir-la, dans mon imagination, et ce plaisir seul, un autre (le plaisir avec une autre) n'eut pas, lui, ete pret, le plaisir n'etant que la realisation d'une envie prealable et qui n'est pas toujours la meme, qui change selon les mille combinaisons de la reverie, les hasards du souvenir, l'etat du temperament, l'ordre de disponibilite des desirs dont les derniers exauces se reposent jusqu'a ce qu'ait ete un peu oubliee la deception de l'accomplissement; je n'eusse pas ete pret, j'avais deja quitte la grande route des desirs generaux et m'etais engage dans le sentier d'un desir particulier; il aurait fallu, pour desirer un autre rendez-vous, revenir de trop loin pour rejoindre la grande route et prendre un autre sentier. Posseder Mme de Stermaria dans l'ile du Bois de Boulogne ou je l'avais invitee a diner, tel etait le plaisir que j'imaginais a toute minute. Il eut ete naturellement detruit, si j'avais dine dans cette ile sans Mme de Stermaria; mais peut-etre aussi fort diminue, en dinant, meme avec elle, ailleurs. Du reste, les attitudes selon lesquelles on se figure un plaisir sont prealables a la femme, au genre de femmes qui convient pour cela. Elles le commandent, et aussi le lieu; et a cause de cela font revenir alternativement, dans notre capricieuse pensee, telle femme, tel site, telle chambre qu'en d'autres semaines nous eussions dedaignes. Filles de l'attitude, telles femmes ne vont pas sans le grand lit ou on trouve la paix a leur cote, et d'autres, pour etre caressees avec une intention plus secrete, veulent les feuilles au vent, les eaux dans la nuit, sont legeres et fuyantes autant qu'elles. Sans doute deja, bien avant d'avoir recu la lettre de Saint-Loup, et quand il ne s'agissait pas encore de Mme de Stermaria, l'ile du Bois m'avait semble faite pour le plaisir parce que je m'etais trouve aller y gouter la tristesse de n'en avoir aucun a y abriter. C'est aux bords du lac qui conduisent a cette ile et le long desquels, dans les dernieres semaines de l'ete, vont se promener les Parisiennes qui ne sont pas encore parties, que, ne sachant plus ou la retrouver, et si meme elle n'a pas deja quitte Paris, on erre avec l'espoir de voir passer la jeune fille dont on est tombe amoureux dans le dernier bal de l'annee, qu'on ne pourra plus retrouver dans aucune soiree avant le printemps suivant. Se sentant a la veille, peut-etre au lendemain du depart de l'etre aime, on suit au bord de l'eau fremissante ces belles allees ou deja une premiere feuille rouge fleurit comme une derniere rose, on scrute cet horizon ou, par un artifice inverse a celui de ces panoramas sous la rotonde desquels les personnages en cire du premier plan donnent a la toile peinte du fond l'apparence illusoire de la profondeur et du volume, nos yeux passant sans transition du parc cultive aux hauteurs naturelles de Meudon et du mont Valerien ne savent pas ou mettre une frontiere, et font entrer la vraie campagne dans l'oeuvre du jardinage dont ils projettent bien au dela d'elle-meme l'agrement artificiel; ainsi ces oiseaux rares eleves en liberte dans un jardin botanique et qui chaque jour, au gre de leurs promenades ailees, vont poser jusque dans les bois limitrophes une note exotique. Entre la derniere fete de l'ete et l'exil de l'hiver, on parcourt anxieusement ce royaume romanesque des rencontres incertaines et des melancolies amoureuses, et on ne serait pas plus surpris qu'il fut situe hors de l'univers geographique que si a Versailles, au haut de la terrasse, observatoire autour duquel les nuages s'accumulent contre le ciel bleu dans le style de Van der Meulen, apres s'etre ainsi eleve en dehors de la nature, on apprenait que la ou elle recommence, au bout du grand canal, les villages qu'on ne peut distinguer, a l'horizon eblouissant comme la mer, s'appellent Fleurus ou Nimegue. Et le dernier equipage passe, quand on sent avec douleur qu'elle ne viendra plus, on va diner dans l'ile; au-dessus des peupliers tremblants, qui rappellent sans fin les mysteres du soir plus qu'ils n'y repondent, un nuage rose met une derniere couleur de vie dans le ciel apaise. Quelques gouttes de pluie tombent sans bruit sur l'eau antique, mais dans sa divine enfance restee toujours couleur du temps et qui oublie a tout moment les images des nuages et des fleurs. Et apres que les geraniums ont inutilement, en intensifiant l'eclairage de leurs couleurs, lutte contre le crepuscule assombri, une brume vient envelopper l'ile qui s'endort; on se promene dans l'humide obscurite le long de l'eau ou tout au plus le passage silencieux d'un cygne vous etonne comme dans un lit nocturne les yeux un instant grands ouverts et le sourire d'un enfant qu'on ne croyait pas reveille. Alors on voudrait d'autant plus avoir avec soi une amoureuse qu'on se sent seul et qu'on peut se croire loin. Mais dans cette ile, ou meme l'ete il y avait souvent du brouillard, combien je serais plus heureux d'emmener Mme de Stermaria maintenant que la mauvaise saison, que la fin de l'automne etait venue. Si le temps qu'il faisait depuis dimanche n'avait a lui seul rendu grisatres et maritimes les pays dans lesquels mon imagination vivait--comme d'autres saisons les faisaient embaumes, lumineux, italiens,--l'espoir de posseder dans quelques jours Mme de Stermaria eut suffi pour faire se lever vingt fois par heure un rideau de brume dans mon imagination monotonement nostalgique. En tout cas, le brouillard qui depuis la veille s'etait eleve meme a Paris, non seulement me faisait songer sans cesse au pays natal de la jeune femme que je venais d'inviter, mais comme il etait probable que, bien plus epais encore que dans la ville, il devait le soir envahir le Bois, surtout au bord du lac, je pensais qu'il ferait pour moi de l'ile des Cygnes un peu l'ile de Bretagne dont l'atmosphere maritime et brumeuse avait toujours entoure pour moi comme un vetement la pale silhouette de Mme de Stermaria. Certes quand on est jeune, a l'age que j'avais dans mes promenades du cote de Meseglise, notre desir, notre croyance confere au vetement d'une femme une particularite individuelle, une irreductible essence. On poursuit la realite. Mais a force de la laisser echapper, on finit par remarquer qu'a travers toutes ces vaines tentatives ou on a trouve le neant, quelque chose de solide subsiste, c'est ce qu'on cherchait. On commence a degager, a connaitre ce qu'on aime, on tache a se le procurer, fut-ce au prix d'un artifice. Alors, a defaut de la croyance disparue, le costume signifie la suppleance a celle-ci par le moyen d'une illusion volontaire. Je savais bien qu'a une demi-heure de la maison je ne trouverais pas la Bretagne. Mais en me promenant enlace a Mme de Stermaria, dans les tenebres de l'ile, au bord de l'eau, je ferais comme d'autres qui, ne pouvant penetrer dans un couvent, du moins, avant de posseder une femme, l'habillent en religieuse. Je pouvais meme esperer d'ecouter avec la jeune femme quelque clapotis de vagues, car, la veille du diner, une tempete se dechaina. Je commencais a me raser pour aller dans l'ile retenir le cabinet (bien qu'a cette epoque de l'annee l'ile fut vide et le restaurant desert) et arreter le menu pour le diner du lendemain, quand Francoise m'annonca Albertine. Je fis entrer aussitot, indifferent a ce qu'elle me vit enlaidi d'un menton noir, celle pour qui a Balbec je ne me trouvais jamais assez beau, et qui m'avait coute alors autant d'agitation et de peine que maintenant Mme de Stermaria. Je tenais a ce que celle-ci recut la meilleure impression possible de la soiree du lendemain. Aussi je demandai a Albertine de m'accompagner tout de suite jusqu'a l'ile pour m'aider a faire le menu. Celle a qui on donne tout est si vite remplacee par une autre, qu'on est etonne soi-meme de donner ce qu'on a de nouveau, a chaque heure, sans espoir d'avenir. A ma proposition le visage souriant et rose d'Albertine, sous un toquet plat qui descendait tres bas, jusqu'aux yeux, sembla hesiter. Elle devait avoir d'autres projets; en tout cas elle me les sacrifia aisement, a ma grande satisfaction, car j'attachais beaucoup d'importance a avoir avec moi une jeune menagere qui saurait bien mieux commander le diner que moi. Il est certain qu'elle avait represente tout autre chose pour moi, a Balbec. Mais notre intimite, meme quand nous ne la jugeons pas alors assez etroite, avec une femme dont nous sommes epris cree entre elle et nous, malgre les insuffisances qui nous font souffrir alors, des liens sociaux qui survivent a notre amour et meme au souvenir de notre amour. Alors, dans celle qui n'est plus pour nous qu'un moyen et un chemin vers d'autres, nous sommes tout aussi etonnes et amuses d'apprendre de notre memoire ce que son nom signifia d'original pour l'autre etre que nous avons ete autrefois, que si, apres avoir jete a un cocher une adresse, boulevard des Capucines ou rue du Bac, en pensant seulement a la personne que nous allons y voir, nous nous avisons que ces noms furent jadis celui des religieuses capucines dont le couvent se trouvait la et celui du bac qui traversait la Seine. Certes, mes desirs de Balbec avaient si bien muri le corps d'Albertine, y avaient accumule des saveurs si fraiches et si douces que, pendant notre course au Bois, tandis que le vent, comme un jardinier soigneux, secouait les arbres, faisait tomber les fruits, balayait les feuilles mortes, je me disais que, s'il y avait eu un risque pour que Saint-Loup se fut trompe, ou que j'eusse mal compris sa lettre et que mon diner avec Mme de Stermaria ne me conduisit a rien, j'eusse donne rendez-vous pour le meme soir tres tard a Albertine, afin d'oublier pendant une heure purement voluptueuse, en tenant dans mes bras le corps dont ma curiosite avait jadis suppute, soupese tous les charmes dont il surabondait maintenant, les emotions et peut-etre les tristesses de ce commencement d'amour pour Mme de Stermaria. Et certes, si j'avais pu supposer que Mme de Stermaria ne m'accorderait aucune faveur le premier soir, je me serais represente ma soiree avec elle d'une facon assez decevante. Je savais trop bien par experience comment les deux stades qui se succedent en nous, dans ces commencements d'amour pour une femme que nous avons desiree sans la connaitre, aimant plutot en elle la vie particuliere ou elle baigne qu'elle-meme presque inconnue encore,--comment ces deux stades se refletent bizarrement dans le domaine des faits, c'est-a-dire non plus en nous-meme, mais dans nos rendez-vous avec elle. Nous avons, sans avoir jamais cause avec elle, hesite, tentes que nous etions par la poesie qu'elle represente pour nous. Sera-ce elle ou telle autre? Et voici que les reves se fixent autour d'elle, ne font plus qu'un avec elle. Le premier rendez-vous avec elle, qui suivra bientot, devrait refleter cet amour naissant. Il n'en est rien. Comme s'il etait necessaire que la vie materielle eut aussi son premier stade, l'aimant deja, nous lui parlons de la facon la plus insignifiante: "Je vous ai demande de venir diner dans cette ile parce que j'ai pense que ce cadre vous plairait. Je n'ai du reste rien de special a vous dire. Mais j'ai peur qu'il ne fasse bien humide et que vous n'ayez froid.--Mais non.--Vous le dites par amabilite. Je vous permets, madame, de lutter encore un quart d'heure contre le froid, pour ne pas vous tourmenter, mais dans un quart d'heure, je vous ramenerai de force. Je ne veux pas vous faire prendre un rhume." Et sans lui avoir rien dit, nous la ramenons, ne nous rappelant rien d'elle, tout au plus une certaine facon de regarder, mais ne pensant qu'a la revoir. Or, la seconde fois (ne retrouvant meme plus le regard, seul souvenir, mais ne pensant plus malgre cela qu'a la revoir) le premier stade est depasse. Rien n'a eu lieu dans l'intervalle. Et pourtant, au lieu de parler du confort du restaurant, nous disons, sans que cela etonne la personne nouvelle, que nous trouvons laide, mais a qui nous voudrions qu'on parle de nous a toutes les minutes de sa vie: "Nous allons avoir fort a faire pour vaincre tous les obstacles accumules entre nos coeurs. Pensez-vous que nous y arriverons? Vous figurez-vous que nous puissions avoir raison de nos ennemis, esperer un heureux avenir?" Mais ces conversations, d'abord insignifiantes, puis faisant allusion a l'amour, n'auraient pas lieu, j'en pouvais croire la lettre de Saint-Loup. Mme de Stermaria se donnerait des le premier soir, je n'aurais donc pas besoin de convoquer Albertine chez moi, comme pis aller, pour la fin de la soiree. C'etait inutile, Robert n'exagerait jamais et sa lettre etait claire! Albertine me parlait peu, car elle sentait que j'etais preoccupe. Nous fimes quelques pas a pied, sous la grotte verdatre, quasi sous-marine, d'une epaisse futaie sur le dome de laquelle nous entendions deferler le vent et eclabousser la pluie. J'ecrasais par terre des feuilles mortes, qui s'enfoncaient dans le sol comme des coquillages, et je poussais de ma canne des chataignes piquantes comme des oursins. Aux branches les dernieres feuilles convulsees ne suivaient le vent que de la longueur de leur attache, mais quelquefois, celle-ci se rompant, elles tombaient a terre et le rattrapaient en courant. Je pensais avec joie combien, si ce temps durait, l'ile serait demain plus lointaine encore et en tout cas entierement deserte. Nous remontames en voiture, et comme la bourrasque s'etait calmee, Albertine me demanda de poursuivre jusqu'a Saint-Cloud. Ainsi qu'en bas les feuilles mortes, en haut les nuages suivaient le vent. Et des soirs migrateurs, dont une sorte de section conique pratiquee dans le ciel laissait voir la superposition rose, bleue et verte, etaient tout prepares a destination de climats plus beaux. Pour voir de plus pres une deesse de marbre qui s'elancait de son socle, et, toute seule dans un grand bois qui semblait lui etre consacre, l'emplissait de la terreur mythologique, moitie animale, moitie sacree de ses bonds furieux, Albertine monta sur un tertre, tandis que je l'attendais sur le chemin. Elle-meme, vue ainsi d'en bas, non plus grosse et rebondie comme l'autre jour sur mon lit ou les grains de son cou apparaissaient a la loupe de mes yeux approches, mais ciselee et fine, semblait une petit statue sur laquelle les minutes heureuses de Balbec avaient passe leur patine. Quand je me retrouvai seul chez moi, me rappelant que j'avais ete faire une course l'apres-midi avec Albertine, que je dinais le surlendemain chez Mme de Guermantes, et que j'avais a repondre a une lettre de Gilberte, trois femmes que j'avais aimees, je me dis que notre vie sociale est, comme un atelier d'artiste, remplie des ebauches delaissees ou nous avions cru un moment pouvoir fixer notre besoin d'un grand amour, mais je ne songeai pas que quelquefois, si l'ebauche n'est pas trop ancienne, il peut arriver que nous la reprenions et que nous en fassions une oeuvre toute differente, et peut-etre meme plus importante que celle que nous avions projetee d'abord. Le lendemain, il fit froid et beau: on sentait l'hiver (et, de fait, la saison etait si avancee que c'etait miracle si nous avions pu trouver dans le Bois deja saccage quelques domes d'or vert). En m'eveillant je vis, comme de la fenetre de la caserne de Doncieres, la brume mate, unie et blanche qui pendait gaiement au soleil, consistante et douce comme du sucre file. Puis le soleil se cacha et elle s'epaissit encore dans l'apres-midi. Le jour tomba de bonne heure, je fis ma toilette, mais il etait encore trop tot pour partir; je decidai d'envoyer une voiture a Mme de Stermaria. Je n'osai pas y monter pour ne pas la forcer a faire la route avec moi, mais je remis au cocher un mot pour elle ou je lui demandais si elle permettait que je vinsse la prendre. En attendant, je m'etendis sur mon lit, je fermai les yeux un instant, puis les rouvris. Au-dessus des rideaux, il n'y avait plus qu'un mince lisere de jour qui allait s'obscurcissant. Je reconnaissais cette heure inutile, vestibule profond du plaisir, et dont j'avais appris a Balbec a connaitre le vide sombre et delicieux, quand, seul dans ma chambre comme maintenant, pendant que tous les autres etaient a diner, je voyais sans tristesse le jour mourir au-dessus des rideaux, sachant que bientot, apres une nuit aussi courte que les nuits du pole, il allait ressusciter plus eclatant dans le flamboiement de Rivebelle. Je sautai a bas de mon lit, je passai ma cravate noire, je donnai un coup de brosse a mes cheveux, gestes derniers d'une mise en ordre tardive, executes a Balbec en pensant non a moi mais aux femmes que je verrais a Rivebelle, tandis que je leur souriais d'avance dans la glace oblique de ma chambre, et restes a cause de cela les signes avant-coureurs d'un divertissement mele de lumieres et de musique. Comme des signes magiques ils l'evoquaient, bien plus le realisaient deja; grace a eux j'avais de sa verite une notion aussi certaine, de son charme enivrant et frivole une jouissance aussi complete que celles que j'avais a Combray, au mois de juillet, quand j'entendais les coups de marteau de l'emballeur et que je jouissais, dans la fraicheur de ma chambre noire, de la chaleur et du soleil. Aussi n'etait-ce plus tout a fait Mme de Stermaria que j'aurais desire voir. Force maintenant de passer avec elle ma soiree, j'aurais prefere, comme celle-ci etait ma derniere avant le retour de mes parents, qu'elle restat libre et que je pusse chercher a revoir des femmes de Rivebelle. Je me relavai une derniere fois les mains, et dans la promenade que le plaisir me faisait faire a travers l'appartement, je me les essuyai dans la salle a manger obscure. Elle me parut ouverte sur l'antichambre eclairee, mais ce que j'avais pris pour la fente illuminee de la porte qui, au contraire, etait fermee, n'etait que le reflet blanc de ma serviette dans une glace posee le long du mur, en attendant qu'on la placat pour le retour de maman. Je repensai a tous les mirages que j'avais ainsi decouverts dans notre appartement et qui n'etaient pas qu'optiques, car les premiers jours j'avais cru que la voisine avait un chien, a cause du jappement prolonge, presque humain, qu'avait pris un certain tuyau de cuisine chaque fois qu'on ouvrait le robinet. Et la porte du palier ne se refermait d'elle-meme tres lentement, sur les courants d'air de l'escalier, qu'en executant les hachures de phrases voluptueuses et gemissantes qui se superposent au choeur des Pelerins, vers la fin de l'ouverture de _Tannhaeuser_. J'eus du reste, comme je venais de remettre ma serviette en place, l'occasion d'avoir une nouvelle audition de cet eblouissant morceau symphonique, car un coup de sonnette ayant retenti, je courus ouvrir la porte de l'antichambre au cocher qui me rapportait la reponse. Je pensais que ce serait: "Cette dame est en bas", ou "Cette dame vous attend." Mais il tenait a la main une lettre. J'hesitai un instant a prendre connaissance de ce que Mme de Stermaria avait ecrit, qui tant qu'elle avait la plume en main aurait pu etre autre, mais qui maintenant etait, detache d'elle, un destin qui poursuivait seul sa route et auquel elle ne pouvait plus rien changer. Je demandai au cocher de redescendre et d'attendre un instant, quoiqu'il maugreat contre la brume. Des qu'il fut parti, j'ouvris l'enveloppe. Sur la carte: Vicomtesse Alix de Stermaria, mon invitee avait ecrit: "Je suis desolee, un contretemps m'empeche de diner ce soir avec vous a l'ile du Bois. Je m'en faisais une fete. Je vous ecrirai plus longuement de Stermaria. Regrets. Amities." Je restai immobile, etourdi par le choc que j'avais recu. A mes pieds etaient tombees la carte et l'enveloppe, comme la bourre d'une arme a feu quand le coup est parti. Je les ramassai, j'analysai cette phrase. "Elle me dit qu'elle ne peut diner avec moi a l'ile du Bois. On pourrait en conclure qu'elle pourrait diner avec moi ailleurs. Je n'aurai pas l'indiscretion d'aller la chercher, mais enfin cela pourrait se comprendre ainsi." Et cette ile du Bois, comme depuis quatre jours ma pensee y etait installee d'avance avec Mme de Stermaria, je ne pouvais arriver a l'en faire revenir. Mon desir reprenait involontairement la pente qu'il suivait deja depuis tant d'heures, et malgre cette depeche, trop recente pour prevaloir contre lui, je me preparais instinctivement encore a partir, comme un eleve refuse a un examen voudrait repondre a une question de plus. Je finis par me decider a aller dire a Francoise de descendre payer le cocher. Je traversai le couloir, ne la trouvant pas, je passai par la salle a manger; tout d'un coup mes pas cesserent de retentir sur le parquet comme ils avaient fait jusque-la et s'assourdirent en un silence qui, meme avant que j'en reconnusse la cause, me donna une sensation d'etouffement et de claustration. C'etaient les tapis que, pour le retour de mes parents, on avait commence de clouer, ces tapis qui sont si beaux par les heureuses matinees, quand parmi leur desordre le soleil vous attend comme un ami venu pour vous emmener dejeuner a la campagne, et pose sur eux le regard de la foret, mais qui maintenant, au contraire, etaient le premier amenagement de la prison hivernale d'ou, oblige que j'allais etre de vivre, de prendre mes repas en famille, je ne pourrais plus librement sortir. --Que Monsieur prenne garde de tomber, ils ne sont pas encore cloues, me cria Francoise. J'aurais du allumer. On est deja a la fin de _sectembre_, les beaux jour sont finis. Bientot l'hiver; au coin de la fenetre, comme sur un verre de Galle, une veine de neige durcie; et, meme aux Champs-Elysees, au lieu des jeunes filles qu'on attend, rien que les moineaux tout seuls. Ce qui ajoutait a mon desespoir de ne pas voir Mme de Stermaria, c'etait que sa reponse me faisait supposer que pendant qu'heure par heure, depuis dimanche, je ne vivais que pour ce diner, elle n'y avait sans doute pas pense une fois. Plus tard, j'appris un absurde mariage d'amour qu'elle fit avec un jeune homme qu'elle devait deja voir a ce moment-la et qui lui avait fait sans doute oublier mon invitation. Car si elle se l'etait rappelee, elle n'eut pas sans doute attendu la voiture que je ne devais du reste pas, d'apres ce qui etait convenu, lui envoyer, pour m'avertir qu'elle n'etait pas libre. Mes reves de jeune vierge feodale dans une ile brumeuse avaient fraye le chemin a un amour encore inexistant. Maintenant ma deception, ma colere, mon desir desespere de ressaisir celle qui venait de se refuser, pouvaient, en mettant ma sensibilite de la partie, fixer l'amour possible que jusque-la mon imagination seule m'avait, mais plus mollement, offert. Combien y en a-t-il dans nos souvenirs, combien plus dans notre oubli, de ces visages de jeunes filles et de jeunes femmes, tous differents, et auxquels nous n'avons ajoute du charme et un furieux desir de les revoir que parce qu'ils s'etaient au dernier moment derobes? A l'egard de Mme de Stermaria c'etait bien plus et il me suffisait maintenant, pour l'aimer, de la revoir afin que fussent renouvelees ces impressions si vives mais trop breves et que la memoire n'aurait pas sans cela la force de maintenir dans l'absence. Les circonstances en deciderent autrement, je ne la revis pas. Ce ne fut pas elle que j'aimai, mais c'aurait pu etre elle. Et une des choses qui me rendirent peut-etre le plus cruel le grand amour que j'allais bientot avoir, ce fut, en me rappelant cette soiree, de me dire qu'il aurait pu, si de tres simples circonstances avaient ete modifiees, se porter ailleurs, sur Mme de Stermaria; applique a celle qui me l'inspira si peu apres, il n'etait donc pas--comme j'aurais pourtant eu si envie, si besoin de le croire--absolument necessaire et predestine. Francoise m'avait laisse seul dans la salle a manger, en me disant que j'avais tort d'y rester avant qu'elle eut allume le feu. Elle allait faire a diner, car avant meme l'arrivee de mes parents et des ce soir, ma reclusion commencait. J'avisai un enorme paquet de tapis encore tout enroules, lequel avait ete pose au coin du buffet, et m'y cachant la tete, avalant leur poussiere et mes larmes, pareil aux Juifs qui se couvraient la tete de cendres dans le deuil, je me mis a sangloter. Je frissonnais, non pas seulement parce que la piece etait froide, mais parce qu'un notable abaissement thermique (contre le danger et, faut-il le dire, le leger agrement duquel on ne cherche pas a reagir) est cause par certaines larmes qui pleurent de nos yeux, goutte a goutte, comme une pluie fine, penetrante, glaciale, semblant ne devoir jamais finir. Tout d'un coup j'entendis une voix: --Peut-on entrer? Francoise m'a dit que tu devais etre dans la salle a manger. Je venais voir si tu ne voulais pas que nous allions diner quelque part ensemble, si cela ne te fait pas mal, car il fait un brouillard a couper au couteau. C'etait, arrive du matin, quand je le croyais encore au Maroc ou en mer, Robert de Saint-Loup. J'ai dit (et precisement c'etait, a Balbec, Robert de Saint-Loup qui m'avait, bien malgre lui, aide a en prendre conscience) ce que je pense de l'amitie: a savoir qu'elle est si peu de chose que j'ai peine a comprendre que des hommes de quelque genie, et par exemple un Nietzsche, aient eu la naivete de lui attribuer une certaine valeur intellectuelle et en consequence de se refuser a des amities auxquelles l'estime intellectuelle n'eut pas ete liee. Oui, cela m'a toujours ete un etonnement de voir qu'un homme qui poussait la sincerite avec lui-meme jusqu'a se detacher, par scrupule de conscience, de la musique de Wagner, se soit imagine que la verite peut se realiser dans ce mode d'expression par nature confus et inadequat que sont, en general, des actions et, en particulier, des amities, et qu'il puisse y avoir une signification quelconque dans le fait de quitter son travail pour aller voir un ami et pleurer avec lui en apprenant la fausse nouvelle de l'incendie du Louvre. J'en etais arrive, a Balbec, a trouver le plaisir de jouer avec des jeunes filles moins funeste a la vie spirituelle, a laquelle du moins il reste etranger, que l'amitie dont tout l'effort est de nous faire sacrifier la partie seule reelle et incommunicable (autrement que par le moyen de l'art) de nous-meme, a un moi superficiel, qui ne trouve pas comme l'autre de joie en lui-meme, mais trouve un attendrissement confus a se sentir soutenu sur des etais exterieurs, hospitalise dans une individualite etrangere, ou, heureux de la protection qu'on lui donne, il fait rayonner son bien-etre en approbation et s'emerveille de qualites qu'il appellerait defauts et chercherait a corriger chez soi-meme. D'ailleurs les contempteurs de l'amitie peuvent, sans illusions et non sans remords, etre les meilleurs amis du monde, de meme qu'un artiste portant en lui un chef-d'oeuvre et qui sent que son devoir serait de vivre pour travailler, malgre cela, pour ne pas paraitre ou risquer d'etre egoiste, donne sa vie pour une cause inutile, et la donne d'autant plus bravement que les raisons pour lesquelles il eut prefere ne pas la donner etaient des raisons desinteressees. Mais quelle que fut mon opinion sur l'amitie, meme pour ne parler que du plaisir qu'elle me procurait, d'une qualite si mediocre qu'elle ressemblait a quelque chose d'intermediaire entre la fatigue et l'ennui, il n'est breuvage si funeste qui ne puisse a certaines heures devenir precieux et reconfortant en nous apportant le coup de fouet qui nous etait necessaire, la chaleur que nous ne pouvons pas trouver en nous-meme. J'etais bien eloigne certes de vouloir demander a Saint-Loup, comme je le desirais il y a une heure, de me faire revoir des femmes de Rivebelle; le sillage que laissait en moi le regret de Mme de Stermaria ne voulait pas etre efface si vite, mais, au moment ou je ne sentais plus dans mon coeur aucune raison de bonheur, Saint-Loup entrant, ce fut comme une arrivee de bonte, de gaite, de vie, qui etaient en dehors de moi sans doute mais s'offraient a moi, ne demandaient qu'a etre a moi. Il ne comprit pas lui-meme mon cri de reconnaissance et mes larmes d'attendrissement. Qu'y a-t-il de plus paradoxalement affectueux d'ailleurs qu'un de ces amis--diplomate, explorateur, aviateur ou militaire--comme l'etait Saint-Loup, et qui, repartant le lendemain pour la campagne et de la pour Dieu sait ou, semblent faire tenir pour eux-memes, dans la soiree qu'ils nous consacrent, une impression qu'on s'etonne de pouvoir, tant elle est rare et breve, leur etre si douce, et, du moment qu'elle leur plait tant, de ne pas les voir prolonger davantage ou renouveler plus souvent. Un repas avec nous, chose si naturelle, donne a ces voyageurs le meme plaisir etrange et delicieux que nos boulevards a un Asiatique. Nous partimes ensemble pour aller diner et tout en descendant l'escalier je me rappelai Doncieres, ou chaque soir j'allais retrouver Robert au restaurant, et les petites salles a manger oubliees. Je me souvins d'une a laquelle je n'avais jamais repense et qui n'etait pas a l'hotel ou Saint-Loup dinait, mais dans un bien plus modeste, intermediaire entre l'hotellerie et la pension de famille, et ou on etait servi par la patronne et une de ses domestiques. La neige m'avait arrete la. D'ailleurs Robert ne devait pas ce soir-la diner a l'hotel et je n'avais pas voulu aller plus loin. On m'apporta les plats, en haut, dans une petite piece toute en bois. La lampe s'eteignit pendant le diner, la servante m'alluma deux bougies. Moi, feignant de ne pas voir tres clair en lui tendant mon assiette, pendant qu'elle y mettait des pommes de terre, je pris dans ma main son avant-bras nu comme pour la guider. Voyant qu'elle ne le retirait pas, je le caressai, puis, sans prononcer un mot, l'attirai tout entiere a moi, soufflai la bougie et alors lui dis de me fouiller, pour qu'elle eut un peu d'argent. Pendant les jours qui suivirent, le plaisir physique me parut exiger, pour etre goute, non seulement cette servante mais la salle a manger de bois, si isolee. Ce fut pourtant vers celle ou dinaient Robert et ses amis que je retournai tous les soirs, par habitude, par amitie, jusqu'a mon depart de Doncieres. Et pourtant, meme cet hotel ou il prenait pension avec ses amis, je n'y songeais plus depuis longtemps. Nous ne profitons guere de notre vie, nous laissons inachevees dans les crepuscules d'ete ou les nuits precoces d'hiver les heures ou il nous avait semble qu'eut pu pourtant etre enferme un peu de paix ou de plaisir. Mais ces heures ne sont pas absolument perdues. Quand chantent a leur tour de nouveaux moments de plaisir qui passeraient de meme aussi greles et lineaires, elles viennent leur apporter le soubassement, la consistance d'une riche orchestration. Elles s'etendent ainsi jusqu'a un de ces bonheurs types, qu'on ne retrouve que de temps a autre mais qui continuent d'etre; dans l'exemple present, c'etait l'abandon de tout le reste pour diner dans un cadre confortable qui par la vertu des souvenirs enferme dans un tableau de nature des promesses de voyage, avec un ami qui va remuer notre vie dormante de toute son energie, de toute son affection, nous communiquer un plaisir emu, bien different de celui que nous pourrions devoir a notre propre effort ou a des distractions mondaines; nous allons etre rien qu'a lui, lui faire des serments d'amitie qui, nes dans les cloisons de cette heure, restant enfermes en elle, ne seraient peut-etre pas tenus le lendemain, mais que je pouvais faire sans scrupule a Saint-Loup, puisque, avec un courage ou il entrait beaucoup de sagesse et le pressentiment que l'amitie ne se peut approfondir, le lendemain il serait reparti. Si en descendant l'escalier je revivais les soirs de Doncieres, quand nous fumes arrives dans la rue brusquement, la nuit presque complete ou le brouillard semblait avoir eteint les reverberes, qu'on ne distinguait, bien faibles, que de tout pres, me ramena a je ne sais quelle arrivee, le soir, a Combray, quand la ville n'etait encore eclairee que de loin en loin, et qu'on y tatonnait dans une obscurite humide, tiede et sainte de Creche, a peine etoilee ca et la d'un lumignon qui ne brillait pas plus qu'un cierge. Entre cette annee, d'ailleurs incertaine, de Combray, et les soirs a Rivebelle revus tout a l'heure au-dessus des rideaux, quelles differences! J'eprouvais a les percevoir un enthousiasme qui aurait pu etre fecond si j'etais reste seul, et m'aurait evite ainsi le detour de bien des annees inutiles par lesquelles j'allais encore passer avant que se declarat la vocation invisible dont cet ouvrage est l'histoire. Si cela fut advenu ce soir-la, cette voiture eut merite de demeurer plus memorable pour moi que celle du docteur Percepied sur le siege de laquelle j'avais compose cette petite description--precisement retrouvee il y avait peu de temps, arrangee, et vainement envoyee au _Figaro_--des cloches de Martainville. Est-ce parce que nous ne revivons pas nos annees dans leur suite continue jour par jour, mais dans le souvenir fige dans la fraicheur ou l'insolation d'une matinee ou d'un soir, recevant l'ombre de tel site isole, enclos, immobile, arrete et perdu, loin de tout le reste, et qu'ainsi, les changements gradues non seulement au dehors, mais dans nos reves et notre caractere evoluant, lesquels nous ont insensiblement conduit dans la vie d'un temps a tel autre tres different, se trouvant supprimes, si nous revivons un autre souvenir preleve sur une annee differente, nous trouvons entre eux, grace a des lacunes, a d'immenses pans d'oubli, comme l'abime d'une difference d'altitude, comme l'incompatibilite de deux qualites incomparables d'atmosphere respiree et de colorations ambiantes? Mais entre les souvenirs que je venais d'avoir, successivement, de Combray, de Doncieres et de Rivebelle, je sentais en ce moment bien plus qu'une distance de temps, la distance qu'il y aurait entre des univers differents ou la matiere ne serait pas la meme. Si j'avais voulu dans un ouvrage imiter celle dans laquelle m'apparaissaient ciseles mes plus insignifiants souvenirs de Rivebelle, il m'eut fallu veiner de rose, rendre tout d'un coup translucide, compacte, fraichissante et sonore, la substance jusque-la analogue au gres sombre et rude de Combray. Mais Robert, ayant fini de donner ses explications au cocher, me rejoignit dans la voiture. Les idees qui m'etaient apparues s'enfuirent. Ce sont des deesses qui daignent quelquefois se rendre visibles a un mortel solitaire, au detour d'un chemin, meme dans sa chambre pendant qu'il dort, alors que debout dans le cadre de la porte elles lui apportent leur annonciation. Mais des qu'on est deux elles disparaissent, les hommes en societe ne les apercoivent jamais. Et je me trouvai rejete dans l'amitie. Robert en arrivant m'avait bien averti qu'il faisait beaucoup de brouillard, mais tandis que nous causions il n'avait cesse d'epaissir. Ce n'etait plus seulement la brume legere que j'avais souhaite voir s'elever de l'ile et nous envelopper Mme de Stermaria et moi. A deux pas les reverberes s'eteignaient et alors c'etait la nuit, aussi profonde qu'en pleins champs, dans une foret, ou plutot dans une molle ile de Bretagne vers laquelle j'eusse voulu aller, je me sentis perdu comme sur la cote de quelque mer septentrionale ou on risque vingt fois la mort avant d'arriver a l'auberge solitaire; cessant d'etre un mirage qu'on recherche, le brouillard devenait un de ces dangers contre lesquels on lutte, de sorte que nous eumes, a trouver notre chemin et a arriver a bon port, les difficultes, l'inquietude et enfin la joie que donne la securite--si insensible a celui qui n'est pas menace de la perdre--au voyageur perplexe et depayse. Une seule chose faillit compromettre mon plaisir pendant notre aventureuse randonnee, a cause de l'etonnement irrite ou elle me jeta un instant. "Tu sais, j'ai raconte a Bloch, me dit Saint-Loup, que tu ne l'aimais pas du tout tant que ca, que tu lui trouvais des vulgarites. Voila comme je suis, j'aime les situations tranchees", conclut-il d'un air satisfait et sur un ton qui n'admettait pas de replique. J'etais stupefait. Non seulement j'avais la confiance la plus absolue en Saint-Loup, en la loyaute de son amitie, et il l'avait trahie par ce qu'il avait dit a Bloch, mais il me semblait que de plus il eut du etre empeche de le faire par ses defauts autant que par ses qualites, par cet extraordinaire acquis d'education qui pouvait pousser la politesse jusqu'a un certain manque de franchise. Son air triomphant etait-il celui que nous prenons pour dissimuler quelque embarras en avouant une chose que nous savons que nous n'aurions pas du faire? traduisait-il de l'inconscience? de la betise erigeant en vertu un defaut que je ne lui connaissais pas? un acces de mauvaise humeur passagere contre moi le poussant a me quitter, ou l'enregistrement d'un acces de mauvaise humeur passagere vis-a-vis de Bloch a qui il avait voulu dire quelque chose de desagreable meme en me compromettant? Du reste sa figure etait stigmatisee, pendant qu'il me disait ces paroles vulgaires, par une affreuse sinuosite que je ne lui ai vue qu'une fois ou deux dans la vie, et qui, suivant d'abord a peu pres le milieu de la figure, une fois arrivee aux levres les tordait, leur donnait une expression hideuse de bassesse, presque de bestialite toute passagere et sans doute ancestrale. Il devait y avoir dans ces moments-la, qui sans doute ne revenaient qu'une fois tous les deux ans, eclipse partielle de son propre moi, par le passage sur lui de la personnalite d'un aieul qui s'y refletait. Tout autant que l'air de satisfaction de Robert, ses paroles: "J'aime les situations tranchees" pretaient au meme doute, et auraient du encourir le meme blame. Je voulais lui dire que si l'on aime les situations tranchees, il faut avoir de ces acces de franchise en ce qui vous concerne et ne point faire de trop facile vertu aux depens des autres. Mais deja la voiture s'etait arretee devant le restaurant dont la vaste facade vitree et flamboyante arrivait seule a percer l'obscurite. Le brouillard lui-meme, par les clartes confortables de l'interieur, semblait jusque sur le trottoir meme vous indiquer l'entree avec la joie de ces valets qui refletent les dispositions du maitre; il s'irisait des nuances les plus delicates et montrait l'entree comme la colonne lumineuse qui guida les Hebreux. Il y en avait d'ailleurs beaucoup dans la clientele. Car c'etait dans ce restaurant que Bloch et ses amis etaient venus longtemps, ivres d'un jeune aussi affamant que le jeune rituel, lequel du moins n'a lieu qu'une fois par an, de cafe et de curiosite politique, se retrouver le soir. Toute excitation mentale donnant une valeur qui prime, une qualite superieure aux habitudes qui s'y rattachent, il n'y a pas de gout un peu vif qui ne compose ainsi autour de lui une societe qu'il unit, et ou la consideration des autres membres est celle que chacun recherche principalement dans la vie. Ici, fut-ce dans une petite ville de province, vous trouverez des passionnes de musique; le meilleur de leur temps, le plus clair de leur argent se passe aux seances de musique de chambre, aux reunions ou on cause musique, au cafe ou l'on se retrouve entre amateurs et ou on coudoie les musiciens de l'orchestre. D'autres epris d'aviation tiennent a etre bien vus du vieux garcon du bar vitre perche au haut de l'aerodrome; a l'abri du vent, comme dans la cage en verre d'un phare, il pourra suivre, en compagnie d'un aviateur qui ne vole pas en ce moment, les evolutions d'un pilote executant des loopings, tandis qu'un autre, invisible l'instant d'avant, vient atterrir brusquement, s'abattre avec le grand bruit d'ailes de l'oiseau Roch. La petite coterie qui se retrouvait pour tacher de perpetuer, d'approfondir, les emotions fugitives du proces Zola, attachait de meme une grande importance a ce cafe. Mais elle y etait mal vue des jeunes nobles qui formaient l'autre partie de la clientele et avaient adopte une seconde salle du cafe, separee seulement de l'autre par un leger parapet decore de verdure. Ils consideraient Dreyfus et ses partisans comme des traitres, bien que vingt-cinq ans plus tard, les idees ayant eu le temps de se classer et le dreyfusisme de prendre dans l'histoire une certaine elegance, les fils, bolchevisants et valseurs, de ces memes jeunes nobles dussent declarer aux "intellectuels" qui les interrogeaient que surement, s'ils avaient vecu en ce temps-la, ils eussent ete pour Dreyfus, sans trop savoir beaucoup plus ce qu'avait ete l'Affaire que la comtesse Edmond de Pourtales ou la marquise de Galliffet, autres splendeurs deja eteintes au jour de leur naissance. Car, le soir du brouillard, les nobles du cafe qui devaient etre plus tard les peres de ces jeunes intellectuels retrospectivement dreyfusards etaient encore garcons. Certes, un riche mariage etait envisage par les familles de tous, mais n'etait encore realise pour aucun. Encore virtuel, il se contentait, ce riche mariage desire a la fois par plusieurs (il y avait bien plusieurs "riches partis" en vue, mais enfin le nombre des fortes dots etait beaucoup moindre que le nombre des aspirants), de mettre entre ces jeunes gens quelque rivalite. Le malheur voulut pour moi que, Saint-Loup etant reste quelques minutes a s'adresser au cocher afin qu'il revint nous prendre apres avoir dine, il me fallut entrer seul. Or, pour commencer, une fois engage dans la porte tournante dont je n'avais pas l'habitude, je crus que je ne pourrais pas arriver a en sortir. (Disons en passant, pour les amateurs d'un vocabulaire plus precis, que cette porte tambour, malgre ses apparences pacifiques, s'appelle porte revolver, de l'anglais _revolving door_.) Ce soir-la le patron, n'osant pas se mouiller en allant dehors ni quitter ses clients, restait cependant pres de l'entree pour avoir le plaisir d'entendre les joyeuses doleances des arrivants tout illumines par la satisfaction de gens qui avaient eu du mal a arriver et la crainte de se perdre. Pourtant la rieuse cordialite de son accueil fut dissipee par la vue d'un inconnu qui ne savait pas se degager des volants de verre. Cette marque flagrante d'ignorance lui fit froncer le sourcil comme a un examinateur qui a bonne envie de ne pas prononcer le _dignus es intrare_. Pour comble de malchance j'allai m'asseoir dans la salle reservee a l'aristocratie d'ou il vint rudement me tirer en m'indiquant, avec une grossierete a laquelle se conformerent immediatement tous les garcons, une place dans l'autre salle. Elle me plut d'autant moins que la banquette ou elle se trouvait etait deja pleine de monde (et que j'avais en face de moi la porte reservee aux Hebreux qui, non tournante celle-la, s'ouvrant et se fermant a chaque instant, m'envoyait un froid horrible). Mais le patron m'en refusa une autre en me disant: "Non, monsieur, je ne peux pas gener tout le monde pour vous." Il oublia d'ailleurs bientot le dineur tardif et genant que j'etais, captive qu'il etait par l'arrivee de chaque nouveau venu, qui, avant de demander son bock, son aile de poulet froid ou son grog (l'heure du diner etait depuis longtemps passee), devait, comme dans les vieux romans, payer son ecot en disant son aventure au moment ou il penetrait dans cet asile de chaleur et de securite, ou le contraste avec ce a quoi on avait echappe faisait regner la gaiete et la camaraderie qui plaisantent de concert devant le feu d'un bivouac. L'un racontait que sa voiture, se croyant arrivee au pont de la Concorde, avait fait trois fois le tour des Invalides; un autre que la sienne, essayant de descendre l'avenue des Champs-Elysees, etait entree dans un massif du Rond-Point, d'ou elle avait mis trois quarts d'heure a sortir. Puis suivaient des lamentations sur le brouillard, sur le froid, sur le silence de mort des rues, qui etaient dites et ecoutees de l'air exceptionnellement joyeux qu'expliquaient la douce atmosphere de la salle ou excepte a ma place il faisait chaud, la vive lumiere qui faisait cligner les yeux deja habitues a ne pas voir et le bruit des causeries qui rendait aux oreilles leur activite. Les arrivants avaient peine a garder le silence. La singularite des peripeties, qu'ils croyaient uniques, leur brulaient la langue, et ils cherchaient des yeux quelqu'un avec qui engager la conversation. Le patron lui-meme perdait le sentiment des distances: "M. le prince de Foix s'est perdu trois fois en venant de la porte Saint-Martin", ne craignit-il pas de dire en riant, non sans designer, comme dans une presentation, le celebre aristocrate a un avocat israelite qui, tout autre jour, eut ete separe de lui par une barriere bien plus difficile a franchir que la baie ornee de verdures. "Trois fois! voyez-vous ca", dit l'avocat en touchant son chapeau. Le prince ne gouta pas la phrase de rapprochement. Il faisait partie d'un groupe aristocratique pour qui l'exercice de l'impertinence, meme a l'egard de la noblesse quand elle n'etait pas de tout premier rang, semblait etre la seule occupation. Ne pas repondre a un salut; si l'homme poli recidivait, ricaner d'un air narquois ou rejeter la tete en arriere d'un air furieux; faire semblant de ne pas connaitre un homme age qui leur aurait rendu service; reserver leur poignee de main et leur salut aux ducs et aux amis tout a fait intimes des ducs que ceux-ci leur presentaient, telle etait l'attitude de ces jeunes gens et en particulier du prince de Foix. Une telle attitude etait favorisee par le desordre de la prime jeunesse (ou, meme dans la bourgeoisie, on parait ingrat et on se montre mufle parce qu'ayant oublie pendant des mois d'ecrire a un bienfaiteur qui vient de perdre sa femme, ensuite on ne le salue plus pour simplifier), mais elle etait surtout inspiree par un snobisme de caste suraigu. Il est vrai que, a l'instar de certaines affections nerveuses dont les manifestations s'attenuent dans l'age mur, ce snobisme devait generalement cesser de se traduire d'une facon aussi hostile chez ceux qui avaient ete de si insupportables jeunes gens. La jeunesse une fois passee, il est rare qu'on reste confine dans l'insolence. On avait cru qu'elle seule existait, on decouvre tout d'un coup, si prince qu'on soit, qu'il y a aussi la musique, la litterature, voire la deputation. L'ordre des valeurs humaines s'en trouvera modifie, et on entre en conversation avec les gens qu'on foudroyait du regard autrefois. Bonne chance a ceux de ces gens-la qui ont eu la patience d'attendre et de qui le caractere est assez bien fait--si l'on doit ainsi dire--pour qu'ils eprouvent du plaisir a recevoir vers la quarantaine la bonne grace et l'accueil qu'on leur avait sechement refuses a vingt ans. A propos du prince de Foix il convient de dire, puisque l'occasion s'en presente, qu'il appartenait a une coterie de douze a quinze jeunes gens et a un groupe plus restreint de quatre. La coterie de douze a quinze avait cette caracteristique, a laquelle echappait, je crois, le prince, que ces jeunes gens presentaient chacun un double aspect. Pourris de dettes, ils semblaient des rien-du-tout aux yeux de leurs fournisseurs, malgre tout le plaisir que ceux-ci avaient a leur dire: "Monsieur le Comte, monsieur le Marquis, monsieur le Duc..." Ils esperaient se tirer d'affaire au moyen du fameux "riche mariage", dit encore "gros sac", et comme les grosses dots qu'ils convoitaient n'etaient qu'au nombre de quatre ou cinq, plusieurs dressaient sourdement leurs batteries pour la meme fiancee. Et le secret etait si bien garde que, quand l'un d'eux venant au cafe disait: "Mes excellents bons, je vous aime trop pour ne pas vous annoncer mes fiancailles avec Mlle d'Ambresac", plusieurs exclamations retentissaient, nombre d'entre eux, croyant deja la chose faite pour eux-memes avec elle, n'ayant pas le sang-froid necessaire pour etouffer au premier moment le cri de leur rage et de leur stupefaction: "Alors ca te fait plaisir de te marier, Bibi?" ne pouvait s'empecher de s'exclamer le prince de Chatellerault, qui laissait tomber sa fourchette d'etonnement et de desespoir, car il avait cru que les memes fiancailles de Mlle d'Ambresac allaient bientot etre rendues publiques, mais avec lui, Chatellerault. Et pourtant, Dieu sait tout ce que son pere avait adroitement conte aux Ambresac contre la mere de Bibi. "Alors ca t'amuse de te marier?" ne pouvait-il s'empecher de demander une seconde fois a Bibi, lequel, mieux prepare puisqu'il avait eu tout le temps de choisir son attitude depuis que c'etait "presque officiel", repondait en souriant: "Je suis content non pas de me marier, ce dont je n'avais guere envie, mais d'epouser Daisy d'Ambresac que je trouve delicieuse." Le temps qu'avait dure cette reponse, M. de Chatellerault s'etait ressaisi, mais il songeait qu'il fallait au plus vite faire volte-face en direction de Mlle de la Canourque ou de Miss Foster, les grands partis nš 2 et nš 3, demander patience aux creanciers qui attendaient le mariage Ambresac, et enfin expliquer aux gens auxquels il avait dit aussi que Mlle d'Ambresac etait charmante que ce mariage etait bon pour Bibi, mais que lui se serait brouille avec toute sa famille s'il l'avait epousee. Mme de Soleon avait ete, allait-il pretendre, jusqu'a dire qu'elle ne les recevrait pas. Mais si, aux yeux des fournisseurs, patrons de restaurants, etc..., ils semblaient des gens de peu, en revanche, etres doubles, des qu'ils se trouvaient dans le monde, ils n'etaient plus juges d'apres le delabrement de leur fortune et les tristes metiers auxquels ils se livraient pour essayer de le reparer. Ils redevenaient M. le Prince, M. le Duc un tel, et n'etaient comptes que d'apres leurs quartiers. Un duc presque milliardaire et qui semblait tout reunir en soi passait apres eux parce que, chefs de famille, ils etaient anciennement princes souverains d'un petit pays ou ils avaient le droit, de battre monnaie, etc... Souvent, dans ce cafe, l'un baissait les yeux quand un autre entrait, de facon a ne pas forcer l'arrivant a le saluer. C'est qu'il avait, dans sa poursuite imaginative de la richesse, invite a diner un banquier. Chaque fois qu'un homme entre, dans ces conditions, en rapports avec un banquier, celui-ci lui fait perdre une centaine de mille francs, ce qui n'empeche pas l'homme du monde de recommencer avec un autre. On continue de bruler des cierges et de consulter les medecins. Mais le prince de Foix, riche lui-meme, appartenait non seulement a cette coterie elegante d'une quinzaine de jeunes gens, mais a un groupe plus ferme et inseparable de quatre, dont faisait partie Saint-Loup. On ne les invitait jamais l'un sans l'autre, on les appelait les quatre gigolos, on les voyait toujours ensemble a la promenade, dans les chateaux on leur donnait des chambres communicantes, de sorte que, d'autant plus qu'ils etaient tous tres beaux, des bruits couraient sur leur intimite. Je pus les dementir de la facon la plus formelle en ce qui concernait Saint-Loup. Mais ce qui est curieux, c'est que plus tard, si l'on apprit que ces bruits etaient vrais pour tous les quatre, en revanche chacun d'eux l'avait entierement ignore des trois autres. Et pourtant chacun d'eux avait bien cherche a s'instruire sur les autres, soit pour assouvir un desir, ou plutot une rancune, empecher un mariage, avoir barre sur l'ami decouvert. Un cinquieme (car dans les groupes de quatre on est toujours plus de quatre) s'etait joint aux quatre platoniciens qui l'etaient plus que tous les autres. Mais des scrupules religieux le retinrent jusque bien apres que le groupe des quatre fut desuni et lui-meme marie, pere de famille, implorant a Lourdes que le prochain enfant fut un garcon ou une fille, et dans l'intervalle se jetant sur les militaires. Malgre la maniere d'etre du prince, le fait que le propos fut tenu devant lui sans lui etre directement adresse rendit sa colere moins forte qu'elle n'eut ete sans cela. De plus, cette soiree avait quelque chose d'exceptionnel. Enfin l'avocat n'avait pas plus de chance d'entrer en relations avec le prince de Foix que le cocher qui avait conduit ce noble seigneur. Aussi ce dernier crut-il pouvoir repondre d'un air rogue et a la cantonade a cet interlocuteur qui, a la faveur du brouillard, etait comme un compagnon de voyage rencontre dans quelque plage situee aux confins du monde, battue des vents ou ensevelie dans les brumes. "Ce n'est pas tout de se perdre, mais c'est qu'on ne se retrouve pas." La justesse de cette pensee frappa le patron parce qu'il l'avait deja entendu exprimer plusieurs fois ce soir. En effet, il avait l'habitude de comparer toujours ce qu'il entendait ou lisait a un certain texte deja connu et sentait s'eveiller son admiration s'il ne voyait pas de differences. Cet etat d'esprit n'est pas negligeable car, applique aux conversations politiques, a la lecture des journaux, il forme l'opinion publique, et par la rend possibles les plus grands evenements. Beaucoup de patrons de cafes allemands admirant seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la France, l'Angleterre et la Russie "cherchaient" l'Allemagne, ont rendu possible, au moment d'Agadir, une guerre qui d'ailleurs n'a pas eclate. Les historiens, s'ils n'ont pas eu tort de renoncer a expliquer les actes des peuples par la volonte des rois, doivent la remplacer par la psychologie de l'individu mediocre. En politique, le patron du cafe ou je venais d'arriver n'appliquait depuis quelque temps sa mentalite de professeur de recitation qu'a un certain nombre de morceaux sur l'affaire Dreyfus. S'il ne retrouvait pas les termes connus dans les propos d'un client ou les colonnes d'un journal, il declarait l'article assommant, ou le client pas franc. Le prince de Foix l'emerveilla au contraire au point qu'il laissa a peine a son interlocuteur le temps de finir sa phrase. "Bien dit, mon prince, bien dit (ce qui voulait dire, en somme, recite sans faute), c'est ca, c'est ca", s'ecria-t-il, dilate, comme s'expriment les _Mille et une nuits_, "a la limite de la satisfaction". Mais le prince avait deja disparu dans la petite salle. Puis, comme la vie reprend meme apres les evenements les plus singuliers, ceux qui sortaient de la mer de brouillard commandaient les uns leur consommation, les autres leur souper; et parmi ceux-ci des jeunes gens du Jockey qui, a cause du caractere anormal du jour, n'hesiterent pas a s'installer a deux tables dans la grande salle, et se trouverent ainsi fort pres de moi. Tel le cataclysme avait etabli meme de la petite salle a la grande, entre tous ces gens stimules par le confort du restaurant, apres leurs longues erreurs dans l'ocean de brume, une familiarite dont j'etais seul exclu, et a laquelle devait ressembler celle qui regnait dans l'arche de Noe. Tout a coup, je vis le patron s'inflechir en courbettes, les maitres d'hotel accourir au grand complet, ce qui fit tourner les yeux a tous les clients. "Vite, appelez-moi Cyprien, une table pour M. le marquis de Saint-Loup", s'ecriait le patron, pour qui Robert n'etait pas seulement un grand seigneur jouissant d'un veritable prestige, meme aux yeux du prince de Foix, mais un client qui menait la vie a grandes guides et depensait dans ce restaurant beaucoup d'argent. Les clients de la grande salle regardaient avec curiosite, ceux de la petite helaient a qui mieux mieux leur ami qui finissait de s'essuyer les pieds. Mais au moment ou il allait penetrer dans la petite salle, il m'apercut dans la grande. "Bon Dieu, cria-t-il, qu'est-ce que tu fais la, et avec la porte ouverte devant toi", dit-il, non sans jeter un regard furieux au patron qui courut la fermer en s'excusant sur les garcons: "Je leur dis toujours de la tenir fermee." J'avais ete oblige de deranger ma table et d'autres qui etaient devant la mienne, pour aller a lui. "Pourquoi as-tu bouge? Tu aimes mieux diner la que dans la petite salle? Mais, mon pauvre petit, tu vas geler. Vous allez me faire le plaisir de condamner cette porte, dit-il au patron.--A l'instant meme, M. le Marquis, les clients qui viendront a partir de maintenant passeront par la petite salle, voila tout." Et pour mieux montrer son zele, il commanda pour cette operation un maitre d'hotel et plusieurs garcons, et tout en faisant sonner tres haut de terribles menaces si elle n'etait pas menee a bien. Il me donnait des marques de respect excessives pour que j'oubliasse qu'elles n'avaient pas commence des mon arrivee, mais seulement apres celle de Saint-Loup, et pour que je ne crusse pas cependant qu'elles etaient dues a l'amitie que me montrait son riche et aristocratique client, il m'adressait a la derobee de petits sourires ou semblait se declarer une sympathie toute personnelle. Derriere moi le propos d'un consommateur me fit tourner une seconde la tete. J'avais entendu au lieu des mots: "Aile de poulet, tres bien, un peu de champagne; mais pas trop sec", ceux-ci: "J'aimerais mieux de la glycerine. Oui, chaude, tres bien." J'avais voulu voir quel etait l'ascete qui s'infligeait un tel menu. Je retournai vivement la tete vers Saint-Loup pour ne pas etre reconnu de l'etrange gourmet. C'etait tout simplement un docteur, que je connaissais, a qui un client, profitant du brouillard pour le chambrer dans ce cafe, demandait une consultation. Les medecins comme les boursiers disent "je". Cependant je regardais Robert et je songeais a ceci. Il y avait dans ce cafe, j'avais connu dans la vie, bien des etrangers, intellectuels, rapins de toute sorte, resignes au rire qu'excitaient leur cape pretentieuse, leurs cravates 1830 et bien plus encore leurs mouvements maladroits, allant jusqu'a le provoquer pour montrer qu'ils ne s'en souciaient pas, et qui etaient des gens d'une reelle valeur intellectuelle et morale, d'une profonde sensibilite. Ils deplaisaient--les Juifs principalement, les Juifs non assimiles bien entendu, il ne saurait etre question des autres--aux personnes qui ne peuvent souffrir un aspect etrange, loufoque (comme Bloch a Albertine). Generalement on reconnaissait ensuite que, s'ils avaient contre eux d'avoir les cheveux trop longs, le nez et les yeux trop grands, des gestes theatraux et saccades, il etait pueril de les juger la-dessus, ils avaient beaucoup d'esprit, de coeur et etaient, a l'user, des gens qu'on pouvait profondement aimer. Pour les Juifs en particulier, il en etait peu dont les parents n'eussent une generosite de coeur, une largeur d'esprit, une sincerite, a cote desquelles la mere de Saint-Loup et le duc de Guermantes ne fissent pietre figure morale par leur secheresse, leur religiosite superficielle qui ne fletrissait que les scandales, et leur apologie d'un christianisme aboutissant infailliblement (par les voies imprevues de l'intelligence uniquement prisee) a un colossal mariage d'argent. Mais enfin chez Saint-Loup, de quelque facon que les defauts des parents se fussent combines en une creation nouvelle de qualites, regnait la plus charmante ouverture d'esprit et de coeur. Et alors, il faut bien le dire a la gloire immortelle de la France, quand ces qualites-la se trouvent chez un pur Francais, qu'il soit de l'aristocratie ou du peuple, elles fleurissent--s'epanouissent serait trop dire car la mesure y persiste et la restriction--avec une grace que l'etranger, si estimable soit-il, ne nous offre pas. Les qualites intellectuelles et morales, certes les autres les possedent aussi, et s'il faut d'abord traverser ce qui deplait et ce qui choque et ce qui fait sourire, elles ne sont pas moins precieuses. Mais c'est tout de meme une jolie chose et qui est peut-etre exclusivement francaise, que ce qui est beau au jugement de l'equite, ce qui vaut selon l'esprit et le coeur, soit d'abord charmant aux yeux, colore avec grace, cisele avec justesse, realise aussi dans sa matiere et dans sa forme la perfection interieure. Je regardais Saint-Loup, et je me disais que c'est une jolie chose quand il n'y a pas de disgrace physique pour servir de vestibule aux graces interieures, et que les ailes du nez soient delicates et d'un dessin parfait comme celles des petits papillons qui se posent sur les fleurs des prairies, autour de Combray; et que le veritable _opus francigenum_, dont le secret n'a pas ete perdu depuis le XIIIe siecle, et qui ne perirait pas avec nos eglises, ce ne sont pas tant les anges de pierre de Saint-Andre-des-Champs que les petits Francais, nobles, bourgeois ou paysans, au visage sculpte avec cette delicatesse et cette franchise restees aussi traditionnelles qu'au porche fameux, mais encore creatrices. Apres etre parti un instant pour veiller lui-meme a la fermeture de la porte et a la commande du diner (il insista beaucoup pour que nous prissions de la "viande de boucherie", les volailles n'etant sans doute pas fameuses), le patron revint nous dire que M. le prince de Foix aurait bien voulu que M. le marquis lui permit de venir diner a une table pres de lui. "Mais elles sont toutes prises, repondit Robert en voyant les tables qui bloquaient la mienne.--Pour cela, cela ne fait rien, si ca pouvait etre agreable a M. le marquis, il me serait bien facile de prier ces personnes de changer de place. Ce sont des choses qu'on peut faire pour M. le marquis!--Mais c'est a toi de decider, me dit Saint-Loup, Foix est un bon garcon, je ne sais pas s'il t'ennuiera, il est moins bete que beaucoup." Je repondis a Robert qu'il me plairait certainement, mais que pour une fois ou je dinais avec lui et ou je m'en sentais si heureux, j'aurais autant aime que nous fussions seuls. "Ah! il a un manteau bien joli, M. le prince", dit le patron pendant notre deliberation. "Oui, je le connais", repondit Saint-Loup. Je voulais raconter a Robert que M. de Charlus avait dissimule a sa belle-soeur qu'il me connut et lui demander quelle pouvait en etre la raison, mais j'en fus empeche par l'arrivee de M. de Foix. Venant pour voir si sa requete etait accueillie, nous l'apercumes qui se tenait a deux pas. Robert nous presenta, mais ne cacha pas a son ami qu'ayant a causer avec moi, il preferait qu'on nous laissat tranquilles. Le prince s'eloigna en ajoutant au salut d'adieu qu'il me fit, un sourire qui montrait Saint-Loup et semblait s'excuser sur la volonte de celui-ci de la brievete d'une presentation qu'il eut souhaitee plus longue. Mais a ce moment Robert semblant frappe d'une idee subite s'eloigna avec son camarade, apres m'avoir dit: "Assieds-toi toujours et commence a diner, j'arrive", et il disparut dans la petite salle. Je fus peine d'entendre les jeunes gens chics, que je ne connaissais pas, raconter les histoires les plus ridicules et les plus malveillantes sur le jeune grand-duc heritier de Luxembourg (ex-comte de Nassau) que j'avais connu a Balbec et qui m'avait donne des preuves si delicates de sympathie pendant la maladie de ma grand'mere. L'un pretendait qu'il avait dit a la duchesse de Guermantes: "J'exige que tout le monde se leve quand ma femme passe" et que la duchesse avait repondu (ce qui eut ete non seulement denue d'esprit mais d'exactitude, la grand'mere de la jeune princesse ayant toujours ete la plus honnete femme du monde): "Il faut qu'on se leve quand passe ta femme, cela changera de sa grand'mere car pour elle les hommes se couchaient." Puis on raconta qu'etant alle voir cette annee sa tante la princesse de Luxembourg, a Balbec, et etant descendu au Grand Hotel, il s'etait plaint au directeur (mon ami) qu'il n'eut pas hisse le fanion de Luxembourg au-dessus de la digue. Or, ce fanion etant moins connu et de moins d'usage que les drapeaux d'Angleterre ou d'Italie, il avait fallu plusieurs jours pour se le procurer, au vif mecontentement du jeune grand-duc. Je ne crus pas un mot de cette histoire, mais me promis, des que j'irais a Balbec, d'interroger le directeur de l'hotel de facon a m'assurer qu'elle etait une invention pure. En attendant Saint-Loup, je demandai au patron du restaurant de me faire donner du pain. "Tout de suite, monsieur le baron.--Je ne suis pas baron, lui repondis-je.--Oh! pardon, monsieur le comte!" Je n'eus pas le temps de faire entendre une seconde protestation, apres laquelle je fusse surement devenu "monsieur le marquis"; aussi vite qu'il l'avait annonce, Saint-Loup reapparut dans l'entree tenant a la main le grand manteau de vigogne du prince a qui je compris qu'il l'avait demande pour me tenir chaud. Il me fit signe de loin de ne pas me deranger, il avanca, il aurait fallu qu'on bougeat encore ma table ou que je changeasse de place pour qu'il put s'asseoir. Des qu'il entra dans la grande salle, il monta legerement sur les banquettes de velours rouge qui en faisaient le tour en longeant le mur et ou en dehors de moi n'etaient assis que trois ou quatre jeunes gens du Jockey, connaissances a lui qui n'avaient pu trouver place dans la petite salle. Entre les tables, des fils electriques etaient tendus a une certaine hauteur; sans s'y embarrasser Saint-Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle; confus qu'elle s'exercat uniquement pour moi et dans le but de m'eviter un mouvement bien simple, j'etais en meme temps emerveille de cette surete avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de voltige; et je n'etais pas le seul; car encore qu'ils l'eussent sans doute mediocrement goute de la part d'un moins aristocratique et moins genereux client, le patron et les garcons restaient fascines, comme des connaisseurs au pesage; un commis, comme paralyse, restait immobile avec un plat que des dineurs attendaient a cote; et quand Saint-Loup, ayant a passer derriere ses amis, grimpa sur le rebord du dossier et s'y avanca en equilibre, des applaudissements discrets eclaterent dans le fond de la salle. Enfin arrive a ma hauteur, il arreta net son elan avec la precision d'un chef devant la tribune d'un souverain, et s'inclinant, me tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de vigogne, qu'aussitot apres, s'etant assis a cote de moi, sans que j'eusse eu un mouvement a faire, il arrangea, en chale leger et chaud, sur mes epaules. --Dis-moi pendant que j'y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a quelque chose a te dire. Je lui ai promis que je t'enverrais chez lui demain soir. --Justement j'allais te parler de lui. Mais demain soir je dine chez ta tante Guermantes. --Oui, il y a un geuleton a tout casser, demain, chez Oriane. Je ne suis pas convie. Mais mon oncle Palamede voudrait que tu n'y ailles pas. Tu ne peux pas te decommander? En tout cas, va chez mon oncle Palamede apres. Je crois qu'il tient a te voir. Voyons, tu peux bien y etre vers onze heures. Onze heures, n'oublie pas, je me charge de le prevenir. Il est tres susceptible. Si tu n'y vas pas, il t'en voudra. Et cela finit toujours de bonne heure chez Oriane. Si tu ne fais qu'y diner, tu peux tres bien etre a onze heures chez mon oncle. Du reste, moi, il aurait fallu que je visse Oriane, pour mon poste au Maroc que je voudrais changer. Elle est si gentille pour ces choses-la et elle peut tout sur le general de Saint-Joseph de qui ca depend. Mais ne lui en parle pas. J'ai dit un mot a la princesse de Parme, ca marchera tout seul. Ah! le Maroc, tres interessant. Il y aurait beaucoup a te parler. Hommes tres fins la-bas. On sent la parite d'intelligence. --Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu'a la guerre a propos de cela? --Non, cela les ennuie, et au fond c'est tres juste. Mais l'empereur est pacifique. Ils nous font toujours croire qu'ils veulent la guerre pour nous forcer a ceder. Cf. Poker. Le prince de Monaco, agent de Guillaume II, vient nous dire en confidence que l'Allemagne se jette sur nous si nous ne cedons pas. Alors nous cedons. Mais si nous ne cedions pas, il n'y aurait aucune espece de guerre. Tu n'as qu'a penser quelle chose comique serait une guerre aujourd'hui. Ce serait plus catastrophique que le _Deluge_ et le _Goetter Daemmerung_. Seulement cela durerait moins longtemps. Il me parla d'amitie, de predilection, de regret, bien que, comme tous les voyageurs de sa sorte, il allat repartir le lendemain pour quelques mois qu'il devait passer a la campagne et dut revenir seulement quarante-huit heures a Paris avant de retourner au Maroc (ou ailleurs); mais les mots qu'il jeta ainsi dans la chaleur de coeur que j'avais ce soir-la y allumaient une douce reverie. Nos rares tete-a-tete, et celui-la surtout, ont fait depuis epoque dans ma memoire. Pour lui, comme pour moi, ce fut le soir de l'amitie. Pourtant celle que je ressentais en ce moment (et a cause de cela non sans quelque remords) n'etait guere, je le craignais, celle qu'il lui eut plu d'inspirer. Tout rempli encore du plaisir que j'avais eu a le voir s'avancer au petit galop et toucher gracieusement au but, je sentais que ce plaisir tenait a ce que chacun des mouvements developpes le long du mur, sur la banquette, avait sa signification, sa cause, dans la nature individuelle de Saint-Loup peut-etre, mais plus encore dans celle que par la naissance et par l'education il avait heritee de sa race. Une certitude du gout dans l'ordre non du beau mais des manieres, et qui en presence d'une circonstance nouvelle faisait saisir tout de suite a l'homme elegant--comme a un musicien a qui on demande de jouer un morceau inconnu--le sentiment, le mouvement qu'elle reclame et y adapter le mecanisme, la technique qui conviennent le mieux; puis permettait a ce gout de s'exercer sans la contrainte d'aucune autre consideration, dont tant de jeunes bourgeois eussent ete paralyses, aussi bien par peur d'etre ridicules aux yeux des autres en manquant aux convenances, que de paraitre trop empresses a ceux de leurs amis, et que remplacait chez Robert un dedain que certes il n'avait jamais eprouve dans son coeur, mais qu'il avait recu par heritage en son corps, et qui avait plie les facons de ses ancetres a une familiarite qu'ils croyaient ne pouvoir que flatter et ravir celui a qui elle s'adressait; enfin une noble liberalite qui, ne tenant aucun compte de tant d'avantages materiels (des depenses a profusion dans ce restaurant avaient acheve de faire de lui, ici comme ailleurs, le client le plus a la mode et le grand favori, situation que soulignait l'empressement envers lui non pas seulement de la domesticite mais de toute la jeunesse la plus brillante), les lui faisait fouler aux pieds, comme ces banquettes de pourpre effectivement et symboliquement trepignees, pareilles a un chemin somptueux qui ne plaisait a mon ami qu'en lui permettant de venir vers moi avec plus de grace et de rapidite; telles etaient les qualites, toutes essentielles a l'aristocratie, qui derriere ce corps non pas opaque et obscur comme eut ete le mien, mais significatif et limpide, transparaissaient comme a travers une oeuvre d'art la puissance industrieuse, efficiente qui l'a creee, et rendaient les mouvements de cette course legere que Robert avait deroulee le long du mur, intelligibles et charmants ainsi que ceux de cavaliers sculptes sur une frise. "Helas, eut pense Robert, est-ce la peine que j'aie passe ma jeunesse a mepriser la naissance, a honorer seulement la justice et l'esprit, a choisir, en dehors des amis qui m'etaient imposes, des compagnons gauches et mal vetus s'ils avaient de l'eloquence, pour que le seul etre qui apparaisse en moi, dont on garde un precieux souvenir, soit non celui que ma volonte, en s'efforcant et en meritant, a modele a ma ressemblance, mais un etre qui n'est pas mon oeuvre, qui n'est meme pas moi, que j'ai toujours meprise et cherche a vaincre; est-ce la peine que j'aie aime mon ami prefere comme je l'ai fait, pour que le plus grand plaisir qu'il trouve en moi soit celui d'y decouvrir quelque chose de bien plus general que moi-meme, un plaisir qui n'est pas du tout, comme il le dit et comme il ne peut sincerement le croire, un plaisir d'amitie, mais un plaisir intellectuel et desinteresse, une sorte de plaisir d'art?" Voila ce que je crains, aujourd'hui que Saint-Loup ait quelquefois pense. Il s'est trompe, dans ce cas. S'il n'avait pas, comme il avait fait, aime quelque chose de plus eleve que la souplesse innee de son corps, s'il n'avait pas ete si longtemps detache de l'orgueil nobiliaire, il y eut eu plus d'application et de lourdeur dans son agilite meme, une vulgarite importante dans ses manieres. Comme a Mme de Villeparisis il avait fallu beaucoup de serieux pour qu'elle donnat dans sa conversation et dans ses Memoires le sentiment de la frivolite, lequel est intellectuel, de meme, pour que le corps de Saint-Loup fut habite par tant d'aristocratie, il fallait que celle-ci eut deserte sa pensee tendue vers de plus hauts objets, et, resorbee dans son corps, s'y fut fixee en lignes inconscientes et nobles. Par la sa distinction d'esprit n'etait pas absente d'une distinction physique qui, la premiere faisant defaut, n'eut pas ete complete. Un artiste n'a pas besoin d'exprimer directement sa pensee dans son ouvrage pour que celui-ci en reflete la qualite; on a meme pu dire que la louange la plus haute de Dieu est dans la negation de l'athee qui trouve la creation assez parfaite pour se passer d'un createur. Et je savais bien aussi que ce n'etait pas qu'une oeuvre d'art que j'admirais en ce jeune cavalier deroulant le long du mur la frise de sa course; le jeune prince (descendant de Catherine de Foix, reine de Navarre et petite-fille de Charles VII) qu'il venait de quitter a mon profit, la situation de naissance et de fortune qu'il inclinait devant moi, les ancetres dedaigneux et souples qui survivaient dans l'assurance et l'agilite, la courtoisie avec laquelle il venait disposer autour de mon corps frileux le manteau de vigogne, tout cela n'etait-ce pas comme des amis plus anciens que moi dans sa vie, par lesquels j'eusse cru que nous dussions toujours etre separes, et qu'il me sacrifiait au contraire par un choix que l'on ne peut faire que dans les hauteurs de l'intelligence, avec cette liberte souveraine dont les mouvements de Robert etaient l'image et dans laquelle se realise la parfaite amitie? Ce que la familiarite d'un Guermantes--au lieu de la distinction qu'elle avait chez Robert, parce que le dedain hereditaire n'y etait que le vetement, devenu grace inconsciente, d'une reelle humilite morale--eut decele de morgue vulgaire, j'avais pu en prendre consciente, non en M. de Charlus chez lequel les defauts de caractere que jusqu'ici je comprenais mal s'etaient superposes aux habitudes aristocratiques, mais chez le duc de Guermantes. Lui aussi pourtant, dans l'ensemble commun qui avait tant deplu a ma grand'mere quand autrefois elle l'avait rencontre chez Mme de Villeparisis, offrait des parties de grandeur ancienne, et qui me furent sensibles quand j'allai diner chez lui, le lendemain de la soiree que j'avais passee avec Saint-Loup. Elles ne m'etaient apparues ni chez lui ni chez la duchesse, quand je les avais vus d'abord chez leur tante, pas plus que je n'avais vu le premier jour les differences qui separaient la Berma de ses camarades, encore que chez celle-ci les particularites fussent infiniment plus saisissantes que chez des gens du monde, puisqu'elles deviennent plus marquees au fur et a mesure que les objets sont plus reels, plus concevables a l'intelligence. Mais enfin si legeres que soient les nuances sociales (et au point que lorsqu'un peintre veridique comme Sainte-Beuve veut marquer successivement les nuances qu'il y eut entre le salon de Mme Geoffrin, de Mme Recamier et de Mme de Boigne, ils apparaissent tous si semblables que la principale verite qui, a l'insu de l'auteur, ressort de ses etudes, c'est le neant de la vie de salon), pourtant, en vertu de la meme raison que pour la Berma, quand les Guermantes me furent devenus indifferents et que la gouttelette de leur originalite ne fut plus vaporisee par mon imagination, je pus la recueillir, tout imponderable qu'elle fut. La duchesse ne m'ayant pas parle de son mari, a la soiree de sa tante, je me demandais si, avec les bruits de divorce qui couraient, il assisterait au diner. Mais je fus bien vite fixe car parmi les valets de pied qui se tenaient debout dans l'antichambre et qui (puisqu'ils avaient du jusqu'ici me considerer a peu pres comme les enfants de l'ebeniste, c'est-a-dire peut-etre avec plus de sympathie que leur maitre mais comme incapable d'etre recu chez lui) devaient chercher la cause de cette revolution, je vis se glisser M. de Guermantes qui guettait mon arrivee pour me recevoir sur le seuil et m'oter lui-meme mon pardessus. --Mme de Guermantes va etre tout ce qu'il y a de plus heureuse, me dit-il d'un ton habilement persuasif. Permettez-moi de vous debarrasser de vos frusques (il trouvait a la fois bon enfant et comique de parler le langage du peuple). Ma femme craignait un peu une defection de votre part, bien que vous eussiez donne votre jour. Depuis ce matin nous nous disions l'un a l'autre: "Vous verrez qu'il ne viendra pas." Je dois dire que Mme de Guermantes a vu plus juste que moi. Vous n'etes pas un homme commode a avoir et j'etais persuade que vous nous feriez faux bond. Et le duc etait si mauvais mari, si brutal meme, disait-on, qu'on lui savait gre, comme on sait gre de leur douceur aux mechants, de ces mots "Mme de Guermantes" avec lesquels il avait l'air d'etendre sur la duchesse une aile protectrice pour qu'elle ne fasse qu'un avec lui. Cependant me saisissant familierement par la main, il se mit en devoir de me guider et de m'introduire dans les salons. Telle expression courante peu claire dans la bouche d'un paysan si elle montre la survivance d'une tradition locale, la trace d'un evenement historique, peut-etre ignores de celui qui y fait allusion; de meme cette politesse de M. de Guermantes, et qu'il allait me temoigner pendant toute la soiree, me charma comme un reste d'habitudes plusieurs fois seculaires, d'habitudes en particulier du XVIIIe siecle. Les gens des temps passes nous semblent infiniment loin de nous. Nous n'osons pas leur supposer d'intentions profondes au dela de ce qu'ils expriment formellement; nous sommes etonnes quand nous rencontrons un sentiment a peu pres pareil a ceux que nous eprouvons chez un heros d'Homere ou une habile feinte tactique chez Hannibal pendant la bataille de Cannes, ou il laissa enfoncer son flanc pour envelopper son adversaire par surprise; on dirait que nous nous imaginons ce poete epique et ce general aussi eloignes de nous qu'un animal vu dans un jardin zoologique. Meme chez tels personnages de la cour de Louis XIV, quand nous trouvons des marques de courtoisie dans des lettres ecrites par eux a quelque homme de rang inferieur et qui ne peut leur etre utile a rien, elles nous laissent surpris parce qu'elles nous revelent tout a coup chez ces grands seigneurs tout un monde de croyances qu'ils n'expriment jamais directement mais qui les gouvernent, et en particulier la croyance qu'il faut par politesse feindre certains sentiments et exercer avec le plus grand scrupule certaines fonctions d'amabilite. Cet eloignement imaginaire du passe est peut-etre une des raisons qui permettent de comprendre que meme de grands ecrivains aient trouve une beaute geniale aux oeuvres de mediocres mystificateurs comme Ossian. Nous sommes si etonnes que des bardes lointains puissent avoir des idees modernes, que nous nous emerveillons si, dans ce que nous croyons un vieux chant gaelique, nous en rencontrons une que nous n'eussions trouvee qu'ingenieuse chez un contemporain. Un traducteur de talent n'a qu'a ajouter a un Ancien qu'il restitue plus ou moins fidelement, des morceaux qui, signes d'un nom contemporain et publies a part, paraitraient seulement agreables: aussitot il donne une emouvante grandeur a son poete, lequel joue ainsi sur le clavier de plusieurs siecles. Ce traducteur n'etait capable que d'un livre mediocre, si ce livre eut ete publie comme un original de lui. Donne pour une traduction, il semble celle d'un chef-d'oeuvre. Le passe non seulement n'est pas fugace, il reste sur place. Ce n'est pas seulement des mois apres le commencement d'une guerre que des lois votees sans hate peuvent agir efficacement sur elle, ce n'est pas seulement quinze ans apres un crime reste obscur qu'un magistrat peut encore trouver les elements qui serviront a l'eclaircir; apres des siecles et des siecles, le savant qui etudie dans une region lointaine la toponymie, les coutumes des habitants, pourra saisir encore en elles telle legende bien anterieure au christianisme, deja incomprise, sinon meme oubliee au temps d'Herodote et qui dans l'appellation donnee a une roche, dans un rite religieux, demeure au milieu du present comme une emanation plus dense, immemoriale et stable. Il y en avait une aussi, bien moins antique, emanation de la vie de cour, sinon dans les manieres souvent vulgaires de M. de Guermantes, du moins dans l'esprit qui les dirigeait. Je devais la gouter encore, comme une odeur ancienne, quand je la retrouvai un peu plus tard au salon. Car je n'y etais pas alle tout de suite. En quittant le vestibule, j'avais dit a M. de Guermantes que j'avais un grand desir de voir ses Elstir. "Je suis a vos ordres, M. Elstir est-il donc de vos amis? Je suis fort marri car je le connais un peu, c'est un homme aimable, ce que nos peres appelaient l'honnete homme, j'aurais pu lui demander de me faire la grace de venir, et le prier a diner. Il aurait certainement ete tres flatte de passer la soiree en votre compagnie." Fort peu ancien regime quand il s'efforcait ainsi de l'etre, le duc le redevenait ensuite sans le vouloir. M'ayant demande si je desirais qu'il me montrat ces tableaux, il me conduisit, s'effacant gracieusement devant chaque porte, s'excusant quand, pour me montrer le chemin, il etait oblige de passer devant, petite scene qui (depuis le temps ou Saint-Simon raconte qu'un ancetre des Guermantes lui fit les honneurs de son hotel avec les memes scrupules dans l'accomplissement des devoirs frivoles du gentilhomme) avait du, avant de glisser jusqu'a nous, etre jouee par bien d'autres Guermantes pour bien d'autres visiteurs. Et comme j'avais dit au duc que je serais bien aise d'etre seul un moment devant les tableaux, il s'etait retire discretement en me disant que je n'aurais qu'a venir le retrouver au salon. Seulement une fois en tete a tete avec les Elstir, j'oubliai tout a fait l'heure du diner; de nouveau comme a Balbec j'avais devant moi les fragments de ce monde aux couleurs inconnues qui n'etait que la projection, la maniere de voir particuliere a ce grand peintre et que ne traduisaient nullement ses paroles. Les parties du mur couvertes de peintures de lui, toutes homogenes les unes aux autres, etaient comme les images lumineuses d'une lanterne magique laquelle eut ete, dans le cas present, la tete de l'artiste et dont on n'eut pu soupconner l'etrangete tant qu'on n'aurait fait que connaitre l'homme, c'est-a-dire tant qu'on n'eut fait que voir la lanterne coiffant la lampe, avant qu'aucun verre colore eut encore ete place. Parmi ces tableaux, quelques-uns de ceux qui semblaient le plus ridicules aux gens du monde m'interessaient plus que les autres en ce qu'ils recreaient ces illusions d'optique qui nous prouvent que nous n'identifierions pas les objets si nous ne faisions pas intervenir le raisonnement. Que de fois en voiture ne decouvrons-nous pas une longue rue claire qui commence a quelques metres de nous, alors que nous n'avons devant nous qu'un pan de mur violemment eclaire qui nous a donne le mirage de la profondeur. Des lors n'est-il pas logique, non par artifice de symbolisme mais par retour sincere a la racine meme de l'impression, de representer une chose par cette autre que dans l'eclair d'une illusion premiere nous avons prise pour elle? Les surfaces et les volumes sont en realite independants des noms d'objets que notre memoire leur impose quand nous les avons reconnus. Elstir tachait d'arracher a ce qu'il venait de sentir ce qu'il savait, son effort avait souvent ete de dissoudre cet agregat de raisonnements que nous appelons vision. Les gens qui detestaient ces "horreurs" s'etonnaient qu'Elstir admirat Chardin, Perroneau, tant de peintres qu'eux, les gens du monde, aimaient. Ils ne se rendaient pas compte qu'Elstir avait pour son compte refait devant le reel (avec l'indice particulier de son gout pour certaines recherches) le meme effort qu'un Chardin ou un Perroneau, et qu'en consequence, quand il cessait de travailler pour lui-meme, il admirait en eux des tentatives du meme genre, des sortes de fragments anticipes d'oeuvres de lui. Mais les gens du monde n'ajoutaient pas par la pensee a l'oeuvre d'Elstir cette perspective du Temps qui leur permettait d'aimer ou tout au moins de regarder sans gene la peinture de Chardin. Pourtant les plus vieux auraient pu se dire qu'au cours de leur vie ils avaient vu, au fur et a mesure que les annees les en eloignaient, la distance infranchissable entre ce qu'ils jugeaient un chef-d'oeuvre d'Ingres et ce qu'ils croyaient devoir rester a jamais une horreur (par exemple l'_Olympia_ de Manet) diminuer jusqu'a ce que les deux toiles eussent l'air jumelles. Mais on ne profite d'aucune lecon parce qu'on ne sait pas descendre jusqu'au general et qu'on se figure toujours se trouver en presence d'une experience qui n'a pas de precedents dans le passe. Je fus emus de retrouver dans deux tableaux (plus realistes, ceux-la, et d'une maniere anterieure) un meme monsieur, une fois en frac dans son salon, une autre fois en veston et en chapeau haut de forme dans une fete populaire au bord de l'eau ou il n'avait evidemment que faire, et qui prouvait que pour Elstir il n'etait pas seulement un modele habituel, mais un ami, peut-etre un protecteur, qu'il aimait, comme autrefois Carpaccio tels seigneurs notoires--et parfaitement ressemblants--de Venise, a faire figurer dans ses peintures; de meme encore que Beethoven trouvait du plaisir a inscrire en tete d'une oeuvre preferee le nom cheri de l'archiduc Rodolphe. Cette fete au bord de l'eau avait quelque chose d'enchanteur. La riviere, les robes des femmes, les voiles des barques, les reflets innombrables des unes et des autres voisinaient parmi ce carre de peinture qu'Elstir avait decoupe dans une merveilleuse apres-midi. Ce qui ravissait dans la robe d'une femme cessant un moment de danser, a cause de la chaleur et de l'essoufflement, etait chatoyant aussi, et de la meme maniere, dans la toile d'une voile arretee, dans l'eau du petit port, dans le ponton de bois, dans les feuillages et dans le ciel. Comme dans un des tableaux que j'avais vus a Balbec, l'hopital, aussi beau sous son ciel de lapis que la cathedrale elle-meme, semblait, plus hardi qu'Elstir theoricien, qu'Elstir homme de gout et amoureux du moyen age, chanter: "Il n'y a pas de gothique, il n'y a pas de chef-d'oeuvre, l'hopital sans style vaut le glorieux portail", de meme j'entendais: "La dame un peu vulgaire qu'un dilettante en promenade eviterait de regarder, excepterait du tableau poetique que la nature compose devant lui, cette femme est belle aussi, sa robe recoit la meme lumiere que la voile du bateau, et il n'y a pas de choses plus ou moins precieuses, la robe commune et la voile en elle-meme jolie sont deux miroirs du meme reflet, tout le prix est dans les regards du peintre." Or celui-ci avait su immortellement arreter le mouvement des heures a cet instant lumineux ou la dame avait eu chaud et avait cesse de danser, ou l'arbre etait cerne d'un pourtour d'ombre, ou les voiles semblaient glisser sur un vernis d'or. Mais justement parce que l'instant pesait sur nous avec tant de force, cette toile si fixee donnait l'impression la plus fugitive, on sentait que la dame allait bientot s'en retourner, les bateaux disparaitre, l'ombre changer de place, la nuit venir, que le plaisir finit, que la vie passe et que les instants, montres a la fois par tant de lumieres qui y voisinent ensemble, ne se retrouvent pas. Je reconnaissais encore un aspect, tout autre il est vrai, de ce qu'est l'instant, dans quelques aquarelles a sujets mythologiques, datant des debuts d'Elstir et dont etait aussi orne ce salon. Les gens du monde "avances" allaient "jusqu'a" cette maniere-la, mais pas plus loin. Ce n'etait certes pas ce qu'Elstir avait fait de mieux, mais deja la sincerite avec laquelle le sujet avait ete pense otait sa froideur. C'est ainsi que, par exemple, les Muses etaient representees comme le seraient des etres appartenant a une espece fossile mais qu'il n'eut pas ete rare, aux temps mythologiques, de voir passer le soir, par deux ou par trois, le long de quelque sentier montagneux. Quelquefois un poete, d'une race ayant aussi une individualite particuliere pour un zoologiste (caracterisee par une certaine insexualite), se promenait avec une Muse, comme, dans la nature, des creatures d'especes differentes mais amies et qui vont de compagnie. Dans une de ces aquarelles, on voyait un poete epuise d'une longue course en montagne, qu'un Centaure, qu'il a rencontre, touche de sa fatigue, prend sur son dos et ramene. Dans plus d'une autre, l'immense paysage (ou la scene mythique, les heros fabuleux tiennent une place minuscule et sont comme perdus) est rendu, des sommets a la mer, avec une exactitude qui donne plus que l'heure, jusqu'a la minute qu'il est, grace au degre precis du declin du soleil, a la fidelite fugitive des ombres. Par la l'artiste donne, en l'instantaneisant, une sorte de realite historique vecue au symbole de la fable, le peint, et le relate au passe defini. Pendant que je regardais les peintures d'Elstir, les coups de sonnette des invites qui arrivaient avaient tinte, ininterrompus, et m'avaient berce doucement. Mais le silence qui leur succeda et qui durait deja depuis tres longtemps finit--moins rapidement il est vrai--par m'eveiller de ma reverie, comme celui qui succede a la musique de Lindor tire Bartholo de son sommeil. J'eus peur qu'on m'eut oublie, qu'on fut a table et j'allai rapidement vers le salon. A la porte du cabinet des Elstir je trouvai un domestique qui attendait, vieux ou poudre, je ne sais, l'air d'un ministre espagnol, mais me temoignant du meme respect qu'il eut mis aux pieds d'un roi. Je sentis a son air qu'il m'eut attendu une heure encore, et je pensai avec effroi au retard que j'avais apporte au diner, alors surtout que j'avais promis d'etre a onze heures chez M. de Charlus. Le ministre espagnol (non sans que je rencontrasse, en route, le valet de pied persecute par le concierge, et qui, rayonnant de bonheur quand je lui demandai des nouvelles de sa fiancee, me dit que justement demain etait le jour de sortie d'elle et de lui, qu'il pourrait passer toute la journee avec elle, et celebra la bonte de Madame la duchesse) me conduisit au salon ou je craignais de trouver M. de Guermantes de mauvaise humeur. Il m'accueillit au contraire avec une joie evidemment en partie factice et dictee par la politesse, mais par ailleurs sincere, inspiree et par son estomac qu'un tel retard avait affame, et par la conscience d'une impatience pareille chez tous ses invites lesquels remplissaient completement le salon. Je sus, en effet, plus tard, qu'on m'avait attendu pres de trois quarts d'heure. Le duc de Guermantes pensa sans doute que prolonger le supplice general de deux minutes ne l'aggraverait pas, et que la politesse l'ayant pousse a reculer si longtemps le moment de se mettre a table, cette politesse serait plus complete si en ne faisant pas servir immediatement il reussissait a me persuader que je n'etais pas en retard et qu'on n'avait pas attendu pour moi. Aussi me demanda-t-il, comme si nous avions une heure avant le diner et si certains invites n'etaient pas encore la, comment je trouvais les Elstir. Mais en meme temps et sans laisser apercevoir ses tiraillements d'estomac, pour ne pas perdre une seconde de plus, de concert avec la duchesse il procedait aux presentations. Alors seulement je m'apercus que venait de se produire autour de moi, de moi qui jusqu'a ce jour--sauf le stage dans le salon de Mme Swann--avais ete habitue chez ma mere, a Combray et a Paris, aux facons ou protectrices ou sur la defensive de bourgeoises rechignees qui me traitaient en enfant, un changement de decor comparable a celui qui introduit tout a coup Parsifal au milieu des filles fleurs. Celles qui m'entouraient, entierement decolletees (leur chair apparaissait des deux cotes d'une sinueuse branche de mimosa ou sous les larges petales d'une rose), ne me dirent bonjour qu'en coulant vers moi de longs regards caressants comme si la timidite seule les eut empechees de m'embrasser. Beaucoup n'en etaient pas moins fort honnetes au point de vue des moeurs; beaucoup, non toutes, car les plus vertueuses n'avaient pas pour celles qui etaient legeres cette repulsion qu'eut eprouvee ma mere. Les caprices de la conduite, nies par de saintes amies, malgre l'evidence, semblaient, dans le monde des Guermantes, importer beaucoup moins que les relations qu'on avait su conserver. On feignait d'ignorer que le corps d'une maitresse de maison etait manie par qui voulait, pourvu que le "salon" fut demeure intact. Comme le duc se genait fort peu avec ses invites (de qui et a qui il n'avait plus des longtemps rien a apprendre), mais beaucoup avec moi dont le genre de superiorite, lui etant inconnu, lui causait un peu le meme genre de respect qu'aux grands seigneurs de la cour de Louis XIV les ministres bourgeois, il considerait evidemment que le fait de ne pas connaitre ses convives n'avait aucune importance, sinon pour eux, du moins pour moi, et, tandis que je me preoccupais a cause de lui de l'effet que je ferais sur eux, il se souciait seulement de celui qu'ils feraient sur moi. Tout d'abord, d'ailleurs, se produisit un double petit imbroglio. Au moment meme, en effet, ou j'etais entre dans le salon, M. de Guermantes, sans meme me laisser le temps de dire bonjour a la duchesse, m'avait mene, comme pour faire une bonne surprise a cette personne a laquelle il semblait dire: "Voici votre ami, vous voyez je vous l'amene par la peau du cou", vers une dame assez petite. Or, bien avant que, pousse par le duc, je fusse arrive devant elle, cette dame n'avait cesse de m'adresser avec ses larges et doux yeux noirs les mille sourires entendus que nous adressons a une vieille connaissance qui peut-etre ne nous reconnait pas. Comme c'etait justement mon cas et que je ne parvenais pas a me rappeler qui elle etait, je detournais la tete tout en m'avancant de facon a ne pas avoir a repondre jusqu'a ce que la presentation m'eut tire d'embarras. Pendant ce temps, la dame continuait a tenir en equilibre instable son sourire destine a moi. Elle avait l'air d'etre pressee de s'en debarrasser et que je dise enfin: "Ah! madame, je crois bien! Comme maman sera heureuse que nous nous soyons retrouves!" J'etais aussi impatient de savoir son nom qu'elle d'avoir vu que je la saluais enfin en pleine connaissance de cause et que son sourire indefiniment prolonge, comme un sol diese, pouvait enfin cesser. Mais M. de Guermantes s'y prit si mal, au moins a mon avis, qu'il me sembla qu'il n'avait nomme que moi et que j'ignorais toujours qui etait la pseudo-inconnue, laquelle n'eut pas le bon esprit de se nommer tant les raisons de notre intimite, obscures pour moi, lui paraissaient claires. En effet, des que je fus aupres d'elle elle ne me tendit pas sa main, mais prit familierement la mienne et me parla sur le meme ton que si j'eusse ete aussi au courant qu'elle des bons souvenirs a quoi elle se reportait mentalement. Elle me dit combien Albert, que je compris etre son fils, allait regretter de n'avoir pu venir. Je cherchai parmi mes anciens camarades lequel s'appelait Albert, je ne trouvai que Bloch, mais ce ne pouvait etre Mme Bloch mere que j'avais devant moi puisque celle-ci etait morte depuis de longues annees. Je m'efforcais vainement a deviner le passe commun a elle et a moi auquel elle se reportait en pensee. Mais je ne l'apercevais pas mieux, a travers le jais translucide des larges et douces prunelles qui ne laissaient passer que le sourire, qu'on ne distingue un paysage situe derriere une vitre noire meme enflammee de soleil. Elle me demanda si mon pere ne se fatiguait pas trop, si je ne voudrais pas un jour aller au theatre avec Albert, si j'etais moins souffrant, et comme mes reponses, titubant dans l'obscurite mentale ou je me trouvais, ne devinrent distinctes que pour dire que je n'etais pas bien ce soir, elle avanca elle-meme une chaise pour moi en faisant mille frais auxquels ne m'avaient jamais habitue les autres amis de mes parents. Enfin le mot de l'enigme me fut donne par le duc: "Elle vous trouve charmant", murmura-t-il a mon oreille, laquelle fut frappee comme si ces mots ne lui etaient pas inconnus. C'etaient ceux que Mme de Villeparisis nous avait dits, a ma grand'mere et a moi, quand nous avions fait la connaissance de la princesse de Luxembourg. Alors je compris tout, la dame presente n'avait rien de commun avec Mme de Luxembourg, mais au langage de celui qui me la servait je discernai l'espece de la bete. C'etait une Altesse. Elle ne connaissait nullement ma famille ni moi-meme, mais issue de la race la plus noble et possedant la plus grande fortune du monde, car, fille du prince de Parme, elle avait epouse un cousin egalement princier, elle desirait, dans sa gratitude au Createur, temoigner au prochain, de si pauvre ou de si humble extraction fut-il, qu'elle ne le meprisait pas. A vrai dire, les sourires auraient pu me le faire deviner, j'avais vu la princesse de Luxembourg acheter des petits pains de seigle sur la plage pour en donner a ma grand'mere, comme a une biche du Jardin d'acclimatation. Mais ce n'etait encore que la seconde princesse du sang a qui j'etais presente, et j'etais excusable de ne pas avoir degage les traits generaux de l'amabilite des grands. D'ailleurs eux-memes n'avaient-ils pas pris la peine de m'avertir de ne pas trop compter sur cette amabilite, puisque la duchesse de Guermantes, qui m'avait fait tant de bonjours avec la main a l'Opera-comique, avait eu l'air furieux que je la saluasse dans la rue, comme les gens qui, ayant une fois donne un louis a quelqu'un, pensent qu'avec celui-la ils sont en regle pour toujours. Quant a M. de Charlus, ses hauts et ses bas etaient encore plus contrastes. Enfin j'ai connu, on le verra, des altesses et des majestes d'une autre sorte, reines qui jouent a la reine, et parlent non selon les habitudes de leurs congeneres, mais comme les reines dans Sardou. Si M. de Guermantes avait mis tant de hate a me presenter, c'est que le fait qu'il y ait dans une reunion quelqu'un d'inconnu a une Altesse royale est intolerable et ne peut se prolonger une seconde. C'etait cette meme hate que Saint-Loup avait mise a se faire presenter a ma grand'mere. D'ailleurs, par un reste herite de la vie des cours qui s'appelle la politesse mondaine et qui n'est pas superficiel, mais ou, par un retournement du dehors au dedans, c'est la superficie qui devient essentielle et profonde, le duc et la duchesse de Guermantes consideraient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez souvent negliges, au moins par l'un d'eux, de la charite, de la chastete, de la pitie et de la justice, celui, plus inflexible, de ne guere parler a la princesse de Parme qu'a la troisieme personne. A defaut d'etre encore jamais de ma vie alle a Parme (ce que je desirais depuis de lointaines vacances de Paques), en connaitre la princesse, qui, je le savais, possedait le plus beau palais de cette cite unique ou tout d'ailleurs devait etre homogene, isolee qu'elle etait du reste du monde, entre les parois polies, dans l'atmosphere, etouffante comme un soir d'ete sans air sur une place de petite ville italienne, de son nom compact et trop doux, cela aurait du substituer tout d'un coup a ce que je tachais de me figurer ce qui existait reellement a Parme, en une sorte d'arrivee fragmentaire et sans avoir bouge; c'etait, dans l'algebre du voyage a la ville de Giorgione, comme une premiere equation a cette inconnue. Mais si j'avais depuis des annees--comme un parfumeur a un bloc uni de matiere grasse--fait absorber a ce nom de princesse de Parme le parfum de milliers de violettes, en revanche, des que je vis la princesse, que j'aurais ete jusque-la convaincu etre au moins la Sanseverina, une seconde operation commenca, laquelle ne fut, a vrai dire, parachevee que quelques mois plus tard, et qui consista, a l'aide de nouvelles malaxations chimiques, a expulser toute huile essentielle de violettes et tout parfum stendhalien du nom de la princesse et a y incorporer a la place l'image d'une petite femme noire, occupee d'oeuvres, d'une amabilite tellement humble qu'on comprenait tout de suite dans quel orgueil altier cette amabilite prenait son origine. Du reste, pareille, a quelques differences pres, aux autres grandes dames, elle etait aussi peu stendhalienne que, par exemple, a Paris, dans le quartier de l'Europe, la rue de Parme, qui ressemble beaucoup moins au nom de Parme qu'a toutes les rues avoisinantes, et fait moins penser a la Chartreuse ou meurt Fabrice qu'a la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare. Son amabilite tenait a deux causes. L'une, generale, etait l'education que cette fille de souverains avait recue. Sa mere (non seulement alliee a toutes les familles royales de l'Europe, mais encore--contraste avec la maison ducale de Parme--plus riche qu'aucune princesse regnante) lui avait, des son age le plus tendre, inculque les preceptes orgueilleusement humbles d'un snobisme evangelique; et maintenant chaque trait du visage de la fille, la courbe de ses epaules, les mouvements de ses bras semblaient repeter: "Rappelle-toi que si Dieu t'a fait naitre sur les marches d'un trone, tu ne dois pas en profiter pour mepriser ceux a qui la divine Providence a voulu (qu'elle en soit louee!) que tu fusses superieure par la naissance et par les richesses. Au contraire, sois bonne pour les petits. Tes aieux etaient princes de Cleves et de Juliers des 647; Dieu a voulu dans sa bonte que tu possedasses presque toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch qu'Edmond de Rothschild; ta filiation en ligne directe est etablie par les genealogistes depuis l'an 63 de l'ere chretienne; tu as pour belles-soeurs deux imperatrices. Aussi n'aie jamais l'air en parlant de te rappeler de si grands privileges, non qu'ils soient precaires (car on ne peut rien changer a l'anciennete de la race et on aura toujours besoin de petrole), mais il est inutile d'enseigner que tu es mieux nee que quiconque et que tes placements sont de premier ordre, puisque tout le monde le sait. Sois secourable aux malheureux. Fournis a tous ceux que la bonte celeste t'a fait la grace de placer au-dessous de toi ce que tu peux leur donner sans dechoir de ton rang, c'est-a-dire des secours en argent, meme des soins d'infirmiere, mais bien entendu jamais d'invitations a tes soirees, ce qui ne leur ferait aucun bien, mais, en diminuant ton prestige, oterait de son efficacite a ton action bienfaisante." Aussi, meme dans les moments ou elle ne pouvait pas faire de bien, la princesse cherchait a montrer, ou plutot a faire croire par tous les signes exterieurs du langage muet, qu'elle ne se croyait pas superieure aux personnes au milieu de qui elle se trouvait. Elle avait avec chacun cette charmante politesse qu'ont avec les inferieurs les gens bien eleves et a tout moment, pour se rendre utile, poussait sa chaise dans le but de laisser plus de place, tenait mes gants, m'offrait tous ces services, indignes des fieres bourgeoises, et que rendent bien volontiers les souveraines, ou, instinctivement et par pli professionnel, les anciens domestiques. Deja, en effet, le duc, qui semblait presse d'achever les presentations, m'avait entraine vers une autre des filles fleurs. En entendant son nom je lui dis que j'avais passe devant son chateau, non loin de Balbec. "Oh! comme j'aurais ete heureuse de vous le montrer", dit-elle presque a voix basse comme pour se montrer plus modeste, mais d'un ton senti, tout penetre du regret de l'occasion manquee d'un plaisir tout special, et elle ajouta avec un regard insinuant: "J'espere que tout n'est pas perdu. Et je dois dire que ce qui vous aurait interesse davantage c'eut ete le chateau de ma tante Brancas; il a ete construit par Mansard; c'est la perle de la province." Ce n'etait pas seulement elle qui eut ete contente de montrer son chateau, mais sa tante Brancas n'eut pas ete moins ravie de me faire les honneurs du sien, a ce que m'assura cette dame qui pensait evidemment que, surtout dans un temps ou la terre tend a passer aux mains de financiers qui ne savent pas vivre, il importe que les grands maintiennent les hautes traditions de l'hospitalite seigneuriale, par des paroles qui n'engagent a rien. C'etait aussi parce qu'elle cherchait, comme toutes les personnes de son milieu, a dire les choses qui pouvaient faire le plus de plaisir a l'interlocuteur, a lui donner la plus haute idee de lui-meme, a ce qu'il crut qu'il flattait ceux a qui il ecrivait, qu'il honorait ses hotes, qu'on brulait de le connaitre. Vouloir donner aux autres cette idee agreable d'eux-memes existe a vrai dire quelquefois meme dans la bourgeoisie elle-meme. On y rencontre cette disposition bienveillante, a titre de qualite individuelle compensatrice d'un defaut, non pas, helas, chez les amis les plus surs, mais du moins chez les plus agreables compagnes. Elle fleurit en tout cas tout isolement. Dans une partie importante de l'aristocratie, au contraire, ce trait de caractere a cesse d'etre individuel; cultive par l'education, entretenu par l'idee d'une grandeur propre qui ne peut craindre de s'humilier, qui ne connait pas de rivales, sait que par amenite elle peut faire des heureux et se complait a en faire, il est devenu le caractere generique d'une classe. Et meme ceux que des defauts personnels trop opposes empechent de le garder dans leur coeur en portent la trace inconsciente dans leur vocabulaire ou leur gesticulation. --C'est une tres bonne femme, me dit M. de Guermantes de la princesse de Parme, et qui sait etre "grande dame" comme personne. Pendant que j'etais presente aux femmes, il y avait un monsieur qui donnait de nombreux signes d'agitation: c'etait le comte Hannibal de Breaute-Consalvi. Arrive tard, il n'avait pas eu le temps de s'informer des convives et quand j'etais entre au salon, voyant en moi un invite qui ne faisait pas partie de la societe de la duchesse et devait par consequent avoir des titres tout a fait extraordinaires pour y penetrer, il installa son monocle sous l'arcade cintree de ses sourcils, pensant que celui-ci l'aiderait beaucoup a discerner quelle espece d'homme j'etais. Il savait que Mme de Guermantes avait, apanage precieux des femmes vraiment superieures, ce qu'on appelle un "salon", c'est-a-dire ajoutait parfois aux gens de son monde quelque notabilite que venait de mettre en vue la decouverte d'un remede ou la production d'un chef-d'oeuvre. Le faubourg Saint-Germain restait encore sous l'impression d'avoir appris qu'a la reception pour le roi et la reine d'Angleterre, la duchesse n'avait pas craint de convier M. Detaille. Les femmes d'esprit du faubourg se consolaient malaisement de n'avoir pas ete invitees tant elles eussent ete delicieusement interessees d'approcher ce genie etrange. Mme de Courvoisier pretendait qu'il y avait aussi M. Ribot, mais c'etait une invention destinee a faire croire qu'Oriane cherchait a faire nommer son mari ambassadeur. Enfin, pour comble de scandale, M. de Guermantes, avec une galanterie digne du marechal de Saxe, s'etait presente au foyer de la Comedie-Francaise et avait prie Mlle Reichenberg de venir reciter des vers devant le roi, ce qui avait eu lieu et constituait un fait sans precedent dans les annales des raouts. Au souvenir de tant d'imprevu, qu'il approuvait d'ailleurs pleinement, etant lui-meme autant qu'un ornement et, de la meme facon que la duchesse de Guermantes, mais dans le sexe masculin, une consecration pour un salon, M. de Breaute se demandant qui je pouvais bien etre sentait un champ tres vaste ouvert a ses investigations. Un instant le nom de M. Widor passa devant son esprit; mais il jugea que j'etais bien jeune pour etre organiste, et M. Widor trop peu marquant pour etre "recu". Il lui parut plus vraisemblable de voir tout simplement en moi le nouvel attache de la legation de Suede duquel on lui avait parle; et il se preparait a me demander des nouvelles du roi Oscar par qui il avait ete a plusieurs reprises fort bien accueilli; mais quand le duc, pour me presenter, eut dit mon nom a M. de Breaute, celui-ci, voyant que ce nom lui etait absolument inconnu, ne douta plus des lors que, me trouvant la, je ne fusse quelque celebrite. Oriane decidement n'en faisait pas d'autres et savait l'art d'attirer les hommes en vue dans son salon, au pourcentage de un pour cent bien entendu, sans quoi elle l'eut declasse. M. de Breaute commenca donc a se pourlecher les babines et a renifler de ses narines friandes, mis en appetit non seulement par le bon diner qu'il etait sur de faire, mais par le caractere de la reunion que ma presence ne pouvait manquer de rendre interessante et qui lui fournirait un sujet de conversation piquant le lendemain au dejeuner du duc de Chartres. Il n'etait pas encore fixe sur le point de savoir si c'etait moi dont on venait d'experimenter le serum contre le cancer ou de mettre en repetition le prochain lever de rideau au Theatre-Francais, mais grand intellectuel, grand amateur de "recits de voyages", il ne cessait pas de multiplier devant moi les reverences, les signes d'intelligence, les sourires filtres par son monocle; soit dans l'idee fausse qu'un homme de valeur l'estimerait davantage s'il parvenait a lui inculquer l'illusion que pour lui, comte de Breaute-Consalvi, les privileges de la pensee n'etaient pas moins dignes de respect que ceux de la naissance; soit tout simplement par besoin et difficulte d'exprimer sa satisfaction, dans l'ignorance de la langue qu'il devait me parler, en somme comme s'il se fut trouve en presence de quelqu'un des "naturels" d'une terre inconnue ou aurait atterri son radeau et avec lesquels, par espoir du profit, il tacherait, tout en observant curieusement leurs coutumes et sans interrompre les demonstrations d'amitie ni pousser comme eux de grands cris, de troquer des oeufs d'autruche et des epices contre des verroteries. Apres avoir repondu de mon mieux a sa joie, je serrai la main du duc de Chatellerault que j'avais deja rencontre chez Mme de Villeparisis, de laquelle il me dit que c'etait une fine mouche. Il etait extremement Guermantes par la blondeur des cheveux, le profil busque, les points ou la peau de la joue s'altere, tout ce qui se voit deja dans les portraits de cette famille que nous ont laisses le XVIe et le XVIIe siecle. Mais comme je n'aimais plus la duchesse, sa reincarnation en un jeune homme etait sans attrait pour moi. Je lisais le crochet que faisait le nez du duc de Chatellerault comme la signature d'un peintre que j'aurais longtemps etudie, mais qui ne m'interessait plus du tout. Puis je dis aussi bonjour au prince de Foix, et, pour le malheur de mes phalanges qui n'en sortirent que meurtries, je les laissai s'engager dans l'etau qu'etait une poignee de mains a l'allemande, accompagnee d'un sourire ironique ou bonhomme du prince de Faffenheim, l'ami de M. de Norpois, et que, par la manie de surnoms propre a ce milieu, on appelait si universellement le prince Von, que lui-meme signait prince Von, ou, quand il ecrivait a des intimes, Von. Encore cette abreviation-la se comprenait-elle a la rigueur, a cause de la longueur d'un nom compose. On se rendait moins compte des raisons qui faisaient remplacer Elisabeth tantot par Lili, tantot par Bebeth, comme dans un autre monde pullulaient les Kikim. On s'explique que des hommes, cependant assez oisifs et frivoles en general, eussent adopte "Quiou" pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit moins ce qu'ils en gagnaient a prenommer un de leurs cousins Dinand au lieu de Ferdinand. Il ne faudrait pas croire du reste que pour donner des prenoms les Guermantes procedassent invariablement par la repetition d'une syllabe. Ainsi deux soeurs, la comtesse de Montpeyroux et la vicomtesse de Velude, lesquelles etaient toutes d'une enorme grosseur, ne s'entendaient jamais appeler, sans s'en facher le moins du monde et sans que personne songeat a en sourire, tant l'habitude etait ancienne, que "Petite" et "Mignonne". Mme de Guermantes, qui adorait Mme de Montpeyroux, eut, si celle-ci eut ete gravement atteinte, demande avec des larmes a sa soeur: "On me dit que "Petite" est tres mal." Mme de l'Eclin portant les cheveux en bandeaux qui lui cachaient entierement les oreilles, on ne l'appelait jamais que "ventre affame". Quelquefois on se contentait d'ajouter un _a_ au nom ou au prenom du mari pour designer la femme. L'homme le plus avare, le plus sordide, le plus inhumain du faubourg ayant pour prenom Raphael, sa charmante, sa fleur sortant aussi du rocher signait toujours Raphaela; mais ce sont la seulement simples echantillons de regles innombrables dont nous pourrons toujours, si l'occasion s'en presente, expliquer quelques-unes. Ensuite je demandai au duc de me presenter au prince d'Agrigente. "Comment, vous ne connaissez pas cet excellent Gri-gri", s'ecria M. de Guermantes, et il dit mon nom a M. d'Agrigente. Celui de ce dernier, si souvent cite par Francoise, m'etait toujours apparu comme une transparente verrerie, sous laquelle je voyais, frappes au bord de la mer violette par les rayons obliques d'un soleil d'or, les cubes roses d'une cite antique dont je ne doutais pas que le prince--de passage a Paris par un bref miracle--ne fut lui-meme, aussi lumineusement sicilien et glorieusement patine, le souverain effectif. Helas, le vulgaire hanneton auquel on me presenta, et qui pirouetta pour me dire bonjour avec une lourde desinvolture qu'il croyait elegante, etait aussi independant de son nom que d'une oeuvre d'art qu'il eut possedee, sans porter sur soi aucun reflet d'elle, sans peut-etre l'avoir jamais regardee. Le prince d'Agrigente etait si entierement depourvu de quoi que ce fut de princier et qui put faire penser a Agrigente, que c'en etait a supposer que son nom, entierement distinct de lui, relie par rien a sa personne, avait eu le pouvoir d'attirer a soit tout ce qu'il aurait pu y avoir de vague poesie en cet homme comme chez tout autre, et de l'enfermer apres cette operation dans les syllabes enchantees. Si l'operation avait eu lieu, elle avait ete en tout cas bien faite, car il ne restait plus un atome de charme a retirer de ce parent des Guermantes. De sorte qu'il se trouvait a la fois le seul homme au monde qui fut prince d'Agrigente et peut-etre l'homme au monde qui l'etait le moins. Il etait d'ailleurs fort heureux de l'etre, mais comme un banquier est heureux d'avoir de nombreuses actions d'une mine, sans se soucier d'ailleurs si cette mine repond au joli nom de mine Ivanhoe et de mine Primerose, ou si elle s'appelle seulement la mine Premier. Cependant, tandis que s'achevaient les presentations si longues a raconter mais qui, commencees des mon entree au salon, n'avaient dure que quelques instants, et que Mme de Guermantes, d'un ton presque suppliant, me disait: "Je suis sure que Basin vous fatigue a vous mener ainsi de l'une a l'autre, nous voulons que vous connaissiez nos amis, mais nous voulons surtout ne pas vous fatiguer pour que vous reveniez souvent", le duc, d'un mouvement assez gauche et timore, donna (ce qu'il aurait bien voulu faire depuis une heure remplie pour moi par la contemplation des Elstir) le signe qu'on pouvait servir. Il faut ajouter qu'un des invites manquait, M. de Grouchy, dont la femme, nee Guermantes, etait venue seule de son cote, le mari devant arriver directement de la chasse ou il avait passe la journee. Ce M. de Grouchy, descendant de celui du Premier Empire et duquel on a dit faussement que son absence au debut de Waterloo avait ete la cause principale de la defaite de Napoleon, etait d'une excellente famille, insuffisante pourtant aux yeux de certains entiches de noblesse. Ainsi le prince de Guermantes, qui devait etre bien des annees plus tard moins difficile pour lui-meme, avait-il coutume de dire a ses nieces: "Quel malheur pour cette pauvre Mme de Guermantes (la vicomtesse de Guermantes, mere de Mme de Grouchy) qu'elle n'ait jamais pu marier ses enfants.--Mais, mon oncle, l'ainee a epouse M. de Grouchy.--Je n'appelle pas cela un mari! Enfin, on pretend que l'oncle Francois a demande la cadette, cela fera qu'elles ne seront pas toutes restees filles." Aussitot l'ordre de servir donne, dans un vaste declic giratoire, multiple et simultane, les portes de la salle a manger s'ouvrirent a deux battants; un maitre d'hotel qui avait l'air d'un maitre des ceremonies s'inclina devant la princesse de Parme et annonca la nouvelle: "Madame est servie", d'un ton pareil a celui dont il aurait dit: "Madame se meurt", mais qui ne jeta aucune tristesse dans l'assemblee, car ce fut d'un air folatre, et comme l'ete a Robinson, que les couples s'avancerent l'un derriere l'autre vers la salle a manger, se separant quand ils avaient gagne leur place ou des valets de pied poussaient derriere eux leur chaise; la derniere, Mme de Guermantes s'avanca vers moi, pour que je la conduisisse a table et sans que j'eprouvasse l'ombre de la timidite que j'aurais pu craindre, car, en chasseresse a qui une grande adresse musculaire a rendu la grace facile, voyant sans doute que je m'etais mis du cote qu'il ne fallait pas, elle pivota avec tant de justesse autour de moi que je trouvai son bras sur le mien et le plus naturellement encadre dans un rythme de mouvements precis et nobles. Je leur obeis avec d'autant plus d'aisance que les Guermantes n'y attachaient pas plus d'importance qu'au savoir un vrai savant, chez qui on est moins intimide que chez un ignorant; d'autres portes s'ouvrirent par ou entra la soupe fumante, comme si le diner avait lieu dans un theatre de pupazzi habilement machine et ou l'arrivee tardive du jeune invite mettait, sur un signe du maitre, tous les rouages en action. C'est timide et non majestueusement souverain qu'avait ete ce signe du duc, auquel avait repondu le declanchement de cette vaste, ingenieuse, obeissante et fastueuse horlogerie mecanique et humaine. L'indecision du geste ne nuisit pas pour moi a l'effet du spectacle qui lui etait subordonne. Car je sentais que ce qui l'avait rendu hesitant et embarrasse etait la crainte de me laisser voir qu'on n'attendait que moi pour diner et qu'on m'avait attendu longtemps, de meme que Mme de Guermantes avait peur qu'ayant regarde tant de tableaux, on ne me fatiguat et ne m'empechat de prendre mes aises en me presentant a jet continu. De sorte que c'etait le manque de grandeur dans le geste qui degageait la grandeur veritable. De meme que cette indifference du duc a son propre luxe, ses egards au contraire pour un hote, insignifiant en lui-meme mais qu'il voulait honorer. Ce n'est pas que M. de Guermantes ne fut par certains cotes fort ordinaire, et n'eut meme des ridicules d'homme trop riche, l'orgueil d'un parvenu qu'il n'etait pas. Mais de meme qu'un fonctionnaire ou qu'un pretre voient leur mediocre talent multiplie a l'infini (comme une vague par toute la mer qui se presse derriere elle) par ces forces auxquelles ils s'appuient, l'administration francaise et l'eglise catholique, de meme M. de Guermantes etait porte par cette autre force, la politesse aristocratique la plus vraie. Cette politesse exclut bien des gens. Mme de Guermantes n'eut pas recu Mme de Cambremer ou M. de Forcheville. Mais du moment que quelqu'un, comme c'etait mon cas, paraissait susceptible d'etre agrege au milieu Guermantes, cette politesse decouvrait des tresors de simplicite hospitaliere plus magnifiques encore s'il est possible que ces vieux salons, ces merveilleux meubles restes la. Quand il voulait faire plaisir a quelqu'un, M. de Guermantes avait ainsi pour faire de lui, ce jour-la, le personnage principal, un art qui savait mettre a profit la circonstance et le lieu. Sans doute a Guermantes ses "distinctions" et ses "graces" eussent pris une autre forme. Il eut fait atteler pour m'emmener faire seul avec lui une promenade avant diner. Telles qu'elles etaient, on se sentait touche par ses facons comme on l'est, en lisant des Memoires du temps, par celles de Louis XIV quand il repond avec bonte, d'un air riant et avec une demi-reverence, a quelqu'un qui vient le solliciter. Encore faut-il, dans les deux cas, comprendre que cette politesse n'allait pas au dela de ce que ce mot signifie. Louis XIV (auquel les entiches de noblesse de son temps reprochent pourtant son peu de souci de l'etiquette, si bien, dit Saint-Simon, qu'il n'a ete qu'un fort petit roi pour le rang en comparaison de Philippe de Valois, Charles V, etc.) fait rediger les instructions les plus minutieuses pour que les princes du sang et les ambassadeurs sachent a quels souverains ils doivent laisser la main. Dans certains cas, devant l'impossibilite d'arriver a une entente, on prefere convenir que le fils de Louis XIV, Monseigneur, ne recevra chez lui tel souverain etranger que dehors, en plein air, pour qu'il ne soit pas dit qu'en entrant dans le chateau l'un a precede l'autre; et l'Electeur palatin, recevant le duc de Chevreuse a diner, feint, pour ne pas lui laisser la main, d'etre malade et dine avec lui mais couche, ce qui tranche la difficulte. M. le Duc evitant les occasions de rendre le service a Monsieur, celui-ci, sur le conseil du roi son frere dont il est du reste tendrement aime, prend un pretexte pour faire monter son cousin a son lever et le forcer a lui passer sa chemise. Mais des qu'il s'agit d'un sentiment profond, des choses du coeur, le devoir, si inflexible tant qu'il s'agit de politesse, change entierement. Quelques heures apres la mort de ce frere, une des personnes qu'il a le plus aimees, quand Monsieur, selon l'expression du duc de Montfort, est "encore tout chaud", Louis XIV chante des airs d'operas, s'etonne que la duchesse de Bourgogne, laquelle a peine a dissimuler sa douleur, ait l'air si melancolique, et voulant que la gaiete recommence aussitot, pour que les courtisans se decident a se remettre au jeu ordonne au duc de Bourgogne de commencer une partie de brelan. Or, non seulement dans les actions mondaines et concentrees, mais dans le langage le plus involontaire, dans les preoccupations, dans l'emploi du temps de M. de Guermantes, on retrouvait le meme contraste: les Guermantes n'eprouvaient pas plus de chagrin que les autres mortels, on peut meme dire que leur sensibilite veritable etait moindre; en revanche, on voyait tous les jours leur nom dans les mondanites du _Gaulois_ a cause du nombre prodigieux d'enterrements ou ils eussent trouve coupable de ne pas se faire inscrire. Comme le voyageur retrouve, presque semblables, les maisons couvertes de terre, les terrasses que purent connaitre Xenophon ou saint Paul, de meme dans les manieres de M. de Guermantes, homme attendrissant de gentillesse et revoltant de durete, esclave des plus petites obligations et delie des pactes les plus sacres, je retrouvais encore intacte apres plus de deux siecles ecoules cette deviation particuliere a la vie de cour sous Louis XIV et qui transporte les scrupules de conscience du domaine des affections et de la moralite aux questions de pure forme. L'autre raison de l'amabilite que me montra la princesse de Parme etait plus particuliere. C'est qu'elle etait persuadee d'avance que tout ce qu'elle voyait chez la duchesse de Guermantes, choses et gens, etait d'une qualite superieure a tout ce qu'elle avait chez elle. Chez toutes les autres personnes, elle agissait, il est vrai, comme s'il en avait ete ainsi; pour le plat le plus simple, pour les fleurs les plus ordinaires, elle ne se contentait pas de s'extasier, elle demandait la permission d'envoyer des le lendemain chercher la recette ou regarder l'espece par son cuisinier ou son jardinier en chef, personnages a gros appointements, ayant leur voiture a eux et surtout leurs pretentions professionnelles, et qui se trouvaient fort humilies de venir s'informer d'un plat dedaigne ou prendre modele sur une variete d'oeillets laquelle n'etait pas moitie aussi belle, aussi "panachee" de "chinages", aussi grande quant aux dimensions des fleurs, que celles qu'ils avaient obtenues depuis longtemps chez la princesse. Mais si de la part de celle-ci, chez tout le monde, cet etonnement devant les moindres choses etait factice et destine a montrer qu'elle ne tirait pas de la superiorite de son rang et de ses richesses un orgueil defendu par ses anciens precepteurs, dissimule par sa mere et insupportable a Dieu, en revanche, c'est en toute sincerite qu'elle regardait le salon de la duchesse de Guermantes comme un lieu privilegie ou elle ne pouvait marcher que de surprises en delices. D'une facon generale d'ailleurs, mais qui serait bien insuffisante a expliquer cet etat d'esprit, les Guermantes etaient assez differents du reste de la societe aristocratique, ils etaient plus precieux et plus rares. Ils m'avaient donne au premier aspect l'impression contraire, je les avais trouves vulgaires, pareils a tous les hommes et a toutes les femmes, mais parce que prealablement j'avais vu en eux, comme en Balbec, en Florence, en Parme, des noms. Evidemment, dans ce salon, toutes les femmes que j'avais imaginees comme des statuettes de Saxe ressemblaient tout de meme davantage a la grande majorite des femmes. Mais de meme que Balbec ou Florence, les Guermantes, apres avoir decu l'imagination parce qu'ils ressemblaient plus a leurs pareils qu'a leur nom, pouvaient ensuite, quoique a un moindre degre, offrir a l'intelligence