The Project Gutenberg EBook of La grande ombre, by Arthur Conan Doyle This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: La grande ombre Author: Arthur Conan Doyle Release Date: October 13, 2004 [EBook #13735] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GRANDE OMBRE *** Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Arthur Conan Doyle LA GRANDE OMBRE (1909) Table des matieres Preface I -- LA NUIT DES SIGNAUX II -- LA COUSINE EDIE D'EYEMOUTH III -- L'OMBRE SUR LES EAUX IV -- LE CHOIX DE JIM V -- L'HOMME D'OUTRE-MER VI -- UN AIGLE SANS ASILE VII -- LA TOUR DE GARDE DE CORRIEMUIR VIII -- L'ARRIVEE DU CUTTER IX -- CE QUI SE FIT A WEST INCH X -- LE RETOUR DE L'OMBRE XI -- LE RASSEMBLEMENT DES NATIONS XII -- L'OMBRE SUR LA TERRE XIII -- LA FIN DE LA TEMPETE XIV -- LE REGLEMENT DE COMPTE DE LA MORT XV -- COMMENT TOUT CELA FINIT Preface _Les dictionnaires biographiques et les revues anglaises et americaines ne fournissent point sur Arthur Conan Doyle ces abondantes moissons de details biographiques dont le lecteur contemporain est si friand._ _Quand on a lu que l'auteur de la Grande Ombre est ne le 22 mai 1859 a Edimbourg, qu'il fut l'eleve de son universite, qu'il y etudia la medecine et l'exerca huit ans a Southsea (1882-1889), qu'il voyagea ensuite dans les regions arctiques et sur les cotes Occidentales de l'Afrique, force est bien de se contenter de renseignements aussi succincts._ _Arthur Conan Doyle est pourtant le dernier venu d'une lignee d'artistes qui ont laisse une trace glorieuse dans la carriere._ _Son grand-pere, John Doyle, eleve du paysagiste Gabrielli et du miniaturiste Comerfort, fut un caricaturiste celebre. Sous la signature H.B., son crayon s'attaqua a tout ce qu'il y avait d'illustre dans les generations de son temps (1798-1808). Thackeray, Macaulay, Wordsworth, Rogers, Haydon, Moore ont cent fois reconnu ses merites et salue ce qu'ils appelaient presque son genie._ _Richard, ou mieux Dick Doyle, eleve de son pere, marchant sur ses brisees, debuta comme caricaturiste a 17 ans et, de 1843 a 1850, il fit la joie des abonnes du _Punch_, mais alors des scrupules religieux lui interdirent de collaborer a une feuille satirique, qui bafouait ce qui etait a ses yeux sacre comme le plus cher des legs des aieux, la foi catholique profondement ancree en son ame d'Irlandais. Il s'eloigna du _Punch_, mais ce ne fut point pour porter a une feuille rivale le concours malicieux de son crayon. Il le consacra desormais a l'illustration des chefs-d'oeuvre de Thackeray et de Ruskin. C'est a lui qu'on dut ces dessins tour a tour comiques ou pittoresques qui nous disent les aventures de la famille Newcomes, ou la legende du Roi de la Riviere d'or._ _Charles Doyle, le cinquieme fils de John et le pere d'Arthur, n'eut point un aussi grand renom. Peintre et graveur, il fut surtout apprecie comme architecte, de meme qu'un autre de ses freres se confinait dans la direction de la National Gallery d'Irlande et qu'un troisieme renoncait a ses pinceaux pour dresser les plus exactes genealogies du baronnage d'Angleterre._ _Ainsi apparente, Arthur Conan Doyle ne voulut, semble-t-il, debuter en litterature que lorsqu'il fut certain de tenir un succes et des son _Etude en rouge_, premiere serie de son immortel _Sherlock Holmes_, il fut, en effet, celebre. Des lors il n'eut plus qu'a perseverer, tuant et ressuscitant ses heros selon les caprices de sa fantaisie et les voeux de ses innombrables legions de lecteurs._ _C'est a un tout autre genre qu'appartient la Grande Ombre. Conan Doyle a ecrit beaucoup de romans historiques, le plus souvent inspires par l'histoire de France, et ceux qu'il a consacres a la peinture de l'epoque napoleonienne, ne sont pas les moins bien venus de la serie._ _Un autre Irlandais d'origine, Charles Lever, lui avait trace la voie, mais avec moins de brio, de vie et de relief. A ce point de vue il y a une grande distance entre _Tom Bourke_ et _Les exploits du colonel Gerard_, mais le desir de rendre justice a son grand adversaire et de juger un soldat en soldat est le meme chez les deux romanciers. Cependant Conan Doyle est plus voisin peut-etre d'Erckmann-Chatrian, dont les recits ont nourri notre enfance et sans doute la sienne, que de Charles Lever. Le parallele pourrait etre etabli et poursuivi entre le petit conscrit de 1813 se levant pour repousser l'invasion et le petit berger de West Inch s'engageant pour aller chasser l'Ombre qu'il croit sentir peser sur l'Europe._ _Nul ne peint mieux son petit coin de bataille, les conscrits saluant involontairement les balles, les vieux soldats les raillant d'un ton goguenard et les officiers les laissant s'aguerrir avant de les faire coucher. Nul ne dit mieux, au matin du combat, les revues passees par l'etat-major empanache, les cavaliers chamarres d'argent, d'ecarlate et d'or, circulant au galop, au milieu des cris d'enthousiasme et des hourras. Puis apres plusieurs heures de combat, la chevauchee des cuirassiers chargeant et la montee des bataillons de la Vieille-Garde se ruant sur les carres anglais avec une rage desesperee._ ALBERT SAVINE. I -- LA NUIT DES SIGNAUX Me voici, moi, Jock Calder, de West Inch, arrive a peine au milieu du dix-neuvieme siecle, et a l'age de cinquante-cinq ans. Ma femme ne me decouvre guere qu'une fois par semaine derriere l'oreille un petit poil gris qu'elle tient a m'arracher. Et pourtant quel etrange effet cela me fait que ma vie se soit ecoulee en une epoque ou les facons de penser et d'agir des hommes differaient autant de celles d'aujourd'hui que s'il se fut agi des habitants d'une autre planete. Ainsi, lorsque je me promene par la campagne, si je regarde par la-bas, du cote de Berwick, je puis apercevoir les petites trainees de fumee blanche, qui me parlent de cette singuliere et nouvelle bete aux cent pieds, qui se nourrit de charbon, dont le corps recele un millier d'hommes, et qui ne cesse de ramper le long de la frontiere. Quand le temps est clair, j'apercois sans peine le reflet des cuivres, lorsqu'elle double la courbe vers Corriemuir. Puis, si je porte mon regard vers la mer, je revois la meme bete, ou parfois meme une douzaine d'entre elles, laissant dans l'air une trace noire, dans l'eau une tache blanche, et marchant contre le vent avec autant d'aisance qu'un saumon remonte la Tweed. Un tel spectacle aurait rendu mon bon vieux pere muet de colere autant que de surprise, car il avait la crainte d'offenser le Createur, si profondement enracinee dans l'ame, qu'il ne voulait pas entendre parler de contraindre la Nature, et que toute innovation lui paraissait toucher de bien pres au blaspheme. C'etait Dieu qui avait cree le cheval. C'etait un mortel de la-bas, vers Birmingham, qui avait fait la machine. Aussi mon bon vieux papa s'obstinait-il a se servir de la selle et des eperons. Mais il aurait eprouve une bien autre surprise en voyant le calme et l'esprit de bienveillance qui regnent actuellement dans le coeur des hommes, en lisant dans les journaux et entendant dire dans les reunions qu'il ne faut plus de guerre, excepte bien entendu, avec les negres et leurs pareils. Quand il mourut, ne nous battions-nous pas, presque sans interruption -- une treve de deux courtes annees -- depuis bientot un quart de siecle? Reflechissez a cela, vous qui menez aujourd'hui une existence si tranquille, si paisible. Des enfants, nes pendant la guerre, etaient devenus des hommes barbus, avaient eu a leur tour des enfants, que la guerre durait encore. Ceux qui avaient servi et combattu a la fleur de l'age et dans leur pleine vigueur, avaient senti leurs membres se raidir, leur dos se vouter, que les flottes et les armees etaient encore aux prises. Rien d'etonnant, des lors, qu'on en fut venu a considerer la guerre comme l'etat normal, et qu'on eprouvat une sensation singuliere a se trouver en etat de paix. Pendant cette longue periode, nous nous battimes avec les Danois, nous nous battimes avec les Hollandais, nous nous battimes avec l'Espagne, nous nous battimes avec les Turcs, nous nous battimes avec les Americains, nous nous battimes avec les gens de Montevideo. On eut dit que dans cette melee universelle, aucune race n'etait trop proche parente, aucune trop distante pour eviter d'etre entrainee dans la querelle. Mais ce fut surtout avec les Francais que nous nous battimes; et de tous les hommes, celui qui nous inspira le plus d'aversion, et de crainte et d'admiration, ce fut ce grand capitaine qui les gouvernait. C'etait tres crane de le representer en caricature, de le chansonner, de faire comme si c'etait un charlatan, mais je puis vous dire que la frayeur qu'inspirait cet homme planait comme une ombre noire au-dessus de l'Europe entiere, et qu'il fut un temps ou la clarte d'une flamme apparaissant de nuit sur la cote faisait tomber a genoux toutes les femmes et mettait les fusils dans les mains de tous les hommes. Il avait toujours gagne la partie: voila ce qu'il y avait de terrible. On eut dit qu'il portait la fortune en croupe. Et en ces temps-la nous savions qu'il etait poste sur la cote septentrionale avec cent cinquante mille veterans, avec les bateaux necessaires au passage. Mais c'est une vieille histoire. Chacun sait comment notre petit homme borgne et manchot aneantit leur flotte. Il devait rester en Europe une terre ou l'on eut la liberte de penser, la liberte de parler. Il y avait un grand signal tout pret sur la hauteur pres de l'embouchure de la Tweed. C'etait un echafaudage fait en charpente et en barils de goudron. Je me rappelle fort bien que tous les soirs je m'ecarquillais les yeux a regarder s'il flambait. Je n'avais alors que huit ans, mais a cet age, on prend deja les choses a coeur, et il me semblait que le sort de mon pays dependit en quelque facon de moi et de ma vigilance. Un soir, comme je regardais, j'apercus une faible lueur sur la colline du signal: une petite langue rouge de flamme dans les tenebres. Je me rappelle que je me frottai les yeux, je me frappai les poignets contre le cadre en pierre de la fenetre, pour me convaincre que j'etais eveille. Alors la flamme grandit, et je vis la ligne rouge et mobile se refleter dans l'eau, et je m'elancai a la cuisine. Je hurlai a mon pere que les Francais avaient franchi la Manche et que le signal de l'embouchure de la Tweed flambait. Il causait tranquillement avec Mr Mitchell, l'etudiant en droit d'Edimbourg. Je crois encore le voir secouant sa pipe a cote du feu et me regardant par-dessus ses lunettes a monture de corne. -- Etes-vous sur, Jock, dit-il. -- Aussi sur que d'etre en vie, repondis-je d'une voix entrecoupee. Il etendit la main pour prendre sur la table la Bible, qu'il ouvrit sur son genou, comme s'il allait nous en lire un passage, mais il la referma, et sortit a grands pas. Nous le suivimes, l'etudiant en droit et moi, jusqu'a la porte a claire-voie qui donne sur la grande route. De la nous voyons bien la lueur rouge du grand signal, et la lueur d'un autre feu plus petit a Ayton, plus au nord. Ma mere descendit avec deux plaids pour que nous ne fussions pas saisis par le froid, et nous restames la jusqu'au matin, en echangeant de rares paroles, et cela meme a voix basse. Il y avait sur la route plus de monde qu'il n'en etait passe la veille au soir, car la plupart des fermiers, qui habitaient en remontant vers le nord, s'etaient enroles dans les regiments de volontaires de Berwick, et accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux pour repondre a l'appel. Quelques-uns d'entre eux avaient bu le coup de l'etrier avant de partir. Je n'en oublierai jamais un que je vis passer sur un grand cheval blanc, brandissant au clair de lune un enorme sabre rouille. Ils nous crierent en passant, que le signal de North Berwick Law etait en feu, et qu'on croyait que l'alarme etait partie du Chateau d'Edimbourg. Un petit nombre galoperent en sens contraire, des courriers pour Edimbourg, le fils du laird, et Master Playton, le sous-sherif, et autres de ce genre. Et, parmi ces autres, se trouvait un bel homme aux formes robustes, monte sur un cheval rouan. Il poussa jusqu'a notre porte et nous fit quelques questions sur la route. -- Je suis convaincu que c'est une fausse alerte, dit-il. Peut- etre aurais-je tout aussi bien fait de rester ou j'etais, mais maintenant que me voila parti, je n'ai rien de mieux a faire que de dejeuner avec le regiment. Il piqua des deux et disparut sur la pente de la lande. -- Je le connais bien, dit notre etudiant en nous le designant d'un signe de tete, c'est un legiste d'Edimbourg, et il s'entend joliment a enfiler des vers. Il se nomme Wattie Scott. Aucun de nous n'avait encore entendu parler de lui, mais il ne se passa guere de temps avant que son nom fut le plus fameux de toute l'Ecosse. Bien des fois nous pensames alors a cet homme qui nous avait demande la route dans la nuit terrible. Mais des le matin, nous eumes l'esprit tranquille. Il faisait un temps gris et froid. Ma mere etait retournee a la maison pour nous preparer un pot de the, quand arriva un char a bancs ramenant le docteur Horscroft, d'Ayton et son fils Jim. Le docteur avait releve jusque sur ses oreilles le collet de son manteau brun, et il avait l'air de fort mechante humeur, car Jim, qui n'avait que quinze ans, s'etait sauve a Berwick a la premiere alerte, avec le fusil de chasse tout neuf de son pere. Le papa avait passe toute la nuit a sa recherche, et il le ramenait prisonnier; le canon de fusil se dressait derriere le siege. Jim avait l'air d'aussi mauvaise humeur que son pere, avec ses mains fourrees dans ses poches de cote, ses sourcils joints, et sa levre inferieure avancee. -- Tout ca, c'est un mensonge, cria le docteur en passant. Il n'y a pas eu de debarquement, et tous les sots d'Ecosse sont alles arpenter pour rien les routes. Son fils Jim poussa un grognement indistinct en entendant ces mots, ce qui lui valut de la part de son pere un coup sur le cote du crane avec le poing ferme. A ce coup, le jeune garcon laissa tomber sa tete sur sa poitrine comme s'il avait ete etourdi. Mon pere hocha la tete, car il avait de l'affection pour Jim, et nous rentrames tous a la maison, en dodelinant du chef, et les yeux papillotants, pouvant a peine tenir les yeux ouverts, maintenant que nous savions tout danger passe. Mais nous eprouvions en meme temps au coeur un frisson de joie comme je n'en ai ressenti le pareil qu'une ou deux autres fois en ma vie. Sans doute, tout cela n'a pas beaucoup de rapport avec ce que j'ai entrepris de raconter, mais quand on a une bonne memoire et peu d'habilete, on n'arrive pas a tirer une pensee de son esprit sans qu'une douzaine d'autres s'y cramponnent pour sortir en meme temps. Et pourtant, maintenant que je me suis mis a y songer, cet incident n'etait pas entierement etranger a mon recit, car Jim Horscroft eut une discussion si violente avec son pere, qu'il fut expedie au college de Berwick et comme mon pere avait depuis longtemps forme le projet de m'y placer aussi, il profita de l'occasion que lui offrait le hasard pour m'y envoyer. Mais avant de dire un mot au sujet de cette ecole, il me faut revenir a l'endroit ou j'aurais du commencer, et vous mettre en etat de savoir qui je suis, car il pourrait se faire que ces pages ecrites par moi tombent sous les yeux de gens qui habitent bien loin au-dela du _border_, et n'ont jamais entendu parler des Calder de West Inch. Cela vous a un certain air, West Inch, mais ce n'est point un beau domaine, autour d'une bonne habitation. C'est simplement une grande terre a paturages de moutons, ou la bise souffle avec aprete et que le vent balaie. Elle s'etend en formant une bande fragmentee le long de la mer. Un homme frugal, et qui travaille dur, y arrive tout juste a gagner son loyer et a avoir du beurre le dimanche au lieu de melasse. Au milieu, s'eleve une maison d'habitation en pierre, recouverte en ardoise, avec un appentis derriere. La date de 1703 est gravee grossierement dans le bloc qui forme le linteau de la porte. Il y a plus de cent ans que ma famille est etablie la, et malgre sa pauvrete, elle est arrivee a tenir un bon rang dans le pays, car a la campagne le vieux fermier est souvent plus estime que le nouveau laird. La maison de West Inch presentait une particularite singuliere. Il avait ete etabli par des ingenieurs et autres personnes competentes, que la ligne de delimitation entre les deux pays passait exactement par le milieu de la maison, de facon a couper notre meilleure chambre a coucher en deux moities, l'une anglaise, l'autre ecossaise. Or, la couchette que j'occupais etait orientee de telle sorte que j'avais la tete au nord de la frontiere et les pieds au sud. Mes amis disent que si le hasard avait place mon lit en sens contraire, j'aurais eu peut-etre la chevelure d'un blond moins roux et l'esprit d'une tournure moins solennelle. Ce que je sais, c'est qu'une fois en ma vie, ou ma tete d'Ecossais ne voyait aucun moyen de me tirer de peril, mes bonnes grosses jambes d'Anglais vinrent a mon aide et m'en eloignerent jusqu'en lieu sur. Mais a l'ecole, cela me valut des histoires a n'en plus finir: les uns m'avaient surnomme _Grog a l'eau_; pour d'autres j'etais la " Grande Bretagne " pour d'autres, " l'Union Jock ". Lorsqu'il y avait une bataille entre les petits Ecossais et les petits Anglais, les uns me donnaient des coups de pied dans les jambes, les autres des coups de poing sur les oreilles. Puis on s'arretait des deux cotes pour se mettre a rire, comme si la chose etait bien plaisante. Dans les commencements, je fus tres malheureux a l'ecole de Berwick. Birtwhistle etait le premier maitre, et Adams le second, et je n'avais d'affection ni pour l'un ni pour l'autre. J'etais naturellement timide, tres peu expansif. Je fus long a me faire un ami soit parmi les maitres, soit parmi mes camarades. Il y avait neuf milles a vol d'oiseau, et onze milles et demi par la route, de Berwick a West Inch. J'avais le coeur gros en pensant a la distance qui me separait de ma mere. Remarquez, en effet, qu'un garcon de cet age, tout en pretendant se passer des caresses maternelles, souffre cruellement, helas! quand on le prend au mot. A la fin, je n'y tins plus, et je pris la resolution de m'enfuir de l'ecole, et de retourner le plus tot possible a la maison. Mais au dernier moment, j'eus la bonne fortune de m'attirer l'eloge et l'admiration de tous depuis le directeur de l'ecole, jusqu'au dernier eleve, ce qui rendit ma vie d'ecolier fort agreable et fort douce. Et tout cela, parce que par suite d'un accident, j'etais tombe par une fenetre du second etage. Voici comment la chose arriva: Un soir j'avais recu des coups de pieds de Ned Barton, le tyran de l'ecole. Cet affront, s'ajoutant a tous mes autres griefs, fit deborder ma petite coupe. Je jurai, ce soir meme, en enfouissant ma figure inondee de larmes sous les couvertures, que le lendemain matin me trouverait soit a West Inch, soit bien pres d'y arriver. Notre dortoir etait au second etage, mais j'avais une reputation de bon grimpeur, et les hauteurs ne me donnaient pas le vertige. Je n'eprouvais aucune frayeur, tout petit que j'etais, de me laisser descendre du pignon de West Inch, au bout d'une corde serree a la cuisse, et cela faisait une hauteur de cinquante-trois pieds au-dessus du sol. Des lors, je ne craignais guere de ne pas pouvoir sortir du dortoir de Birtwhistle. J'attendis avec impatience que l'on eut fini de tousser et de remuer. Puis quand tous les bruits, indiquant qu'il y avait encore des gens reveilles, eurent cesse de se faire entendre sur la longue ligne des couchettes de bois, je me levai tout doucement, je m'habillai, et mes souliers a la main, je me dirigeai vers la fenetre sur la pointe des pieds. Je l'ouvris et jetai un coup d'oeil au dehors. Le jardin s'etendait au-dessous de moi, et tout pres de ma main s'allongeait une grosse branche de poirier. Un jeune garcon agile ne pouvait souhaiter rien de mieux en guise d'echelle. Une fois dans le jardin, je n'aurais plus qu'a franchir un mur de cinq pieds. Apres quoi, il n'y aurait plus que la distance entre moi et la maison. J'empoignai fortement une branche, je posai un genou sur une autre branche, et j'allais m'elancer de la fenetre, lorsque je devins tout a coup aussi silencieux, aussi immobile que si j'avais ete change en pierre. Il y avait par-dessus la crete du mur une figure tournee vers moi. Un glacial frisson de crainte me saisit le coeur en voyant cette figure dans sa paleur et son immobilite. La lune versait sa lumiere sur elle, et les globes oculaires se mouvaient lentement des deux cotes, bien que je fusse cache a sa vue par le rideau que formait le feuillage du poirier. Puis par saccades, la figure blanche s'eleva de facon a montrer le cou. Les epaules, la ceinture et les genoux d'un homme apparurent. Il se mit a cheval sur la crete du mur, puis d'un violent effort, il attira vers lui un jeune garcon a peu pres de ma taille qui reprenait haleine de temps a autre, comme s'il sanglotait. L'homme le secoua rudement en lui disant quelques paroles bourrues. Puis ils se laisserent aller tous deux par terre dans le jardin. J'etais encore debout, et en equilibre, avec un pied sur la branche et l'autre sur l'appui de la fenetre, n'osant pas bouger, de peur d'attirer leur attention, car je les voyais s'avancer a pas de loup, dans la longue ligne d'ombre de la maison. Tout a coup exactement au-dessous de mes pieds j'entendis un bruit sourd de ferraille, et le tintement aigre que fait du verre en tombant. -- Voila qui est fait, dit l'homme d'une voix rapide et basse, vous avez de la place. -- Mais l'ouverture est toute bordee d'eclats, fit l'autre avec un tremblement de frayeur. L'individu lanca un juron qui me donna la chair de poule. -- Entrez, entrez, maudit roquet, gronda-t-il, ou bien je... Je ne pus voir ce qu'il fit. Mais il y eut un court haletement de douleur. -- J'y vais, j'y vais, s'ecria le petit garcon. Mais je n'en entendis pas plus long, car la tete me tourna brusquement. Mon talon glissa de la branche. Je poussai un cri terrible et je tombai de tout le poids de mes quatre-vingt quinze livres, juste sur le dos courbe du cambrioleur. Si vous me le demandiez, tout ce que je pourrais vous repondre, c'est qu'aujourd'hui meme je ne saurais dire si ce fut un accident, ou si je le fis expres. Il se peut bien que pendant que je songeais a le faire, le hasard se soit charge de trancher la question pour moi. L'individu etait courbe, la tete en avant, occupe a pousser le gamin a travers une etroite fenetre quand je m'abattis sur lui a l'endroit meme ou le cou se joint a l'epine dorsale. Il poussa une sorte de cri sifflant, tomba la face en avant et fit trois tours sur lui-meme en battant l'herbe de ses talons. Son petit compagnon s'eclipsa au clair de la lune et en un clin d'oeil il eut franchi la muraille. Quant a moi, je m'etais assis pour crier a tue-tete et frotter une de mes jambes ou je sentais la meme chose que si elle eut ete prise dans un cercle de metal rougi au feu. Vous pensez bien qu'il ne fallut pas longtemps pour que toute la maison, depuis le directeur de l'ecole, jusqu'au valet d'ecurie accourussent dans le jardin avec des lampes et des lanternes. La chose fut bientot eclaircie. L'homme fut place sur un volet et emporte. Quant a moi, on me transporta en triomphe, et solennellement dans une chambre a coucher speciale, ou le chirurgien Purdle, le cadet des deux qui portent ce nom, me remit en place le perone. Quant au voleur, on reconnut qu'il avait les jambes paralysees, et les medecins ne purent se mettre d'accord sur le point de savoir s'il en retrouverait ou non l'usage. Mais la loi ne leur laissa point l'occasion de trancher la question, car il fut pendu environ six semaines plus tard aux Assises de Carlyle. On reconnut en lui le bandit le plus determine qu'il y eut dans le nord de l'Angleterre, car il avait commis au moins trois assassinats, et il y avait assez de preuves a sa charge pour le faire pendre dix fois. Vous voyez bien que je ne pouvais parler de mon adolescence sans vous raconter cet evenement qui en fut l'incident le plus important. Mais je ne m'engagerai plus dans aucun sentier de traverse, car lorsque je songe a tout ce qui va se presenter, je vois bien que j'en aurai de reste a dire avant d'etre arrive a la fin. En effet, quand on n'a a conter que sa petite histoire particuliere, il vous faut souvent tout le temps, mais quand on se trouve mele a de grands evenements comme ceux dont j'aurai a parler, alors on eprouve une certaine difficulte, si l'on n'a pas fait une sorte d'apprentissage a arranger le tout bien a son gre. Mais j'ai la memoire aussi bonne qu'elle fut jamais, Dieu merci, et je vais tacher de faire mon recit aussi droit que possible. Ce fut cette aventure du cambrioleur qui fit naitre l'amitie entre Jim, le fils du medecin, et moi. Il fut le coq de l'ecole des le jour de son entree, car moins d'une heure apres, il avait jete, a travers le grand tableau noir de la classe, Barton, qui en avait ete le coq jusqu'a ce jour-la. Jim continuait a prendre du muscle et des os. Meme a cette epoque, il etait carre d'epaules et de haute taille. Les propos courts et le bras long, il etait fort sujet a flaner, son large dos contre le mur, et ses mains profondement enfoncees dans les poches de sa culotte. Je n'ai pas oublie sa facon d'avoir toujours un brin de paille au coin des levres, a l'endroit meme ou il prit l'habitude de mettre plus tard le tuyau de sa pipe. Jim fut toujours le meme pour le bien comme pour le mal depuis le premier jour ou je fis connaissance avec lui. Ciel! comme nous avions de la consideration pour lui! Nous n'etions que de petits sauvages, mais nous eprouvions le respect du sauvage devant la force. Il y avait la Tom Carndale, d'Appleby, qui savait composer des vers alcaiques aussi bien que des pentametres et des hexametres, et, cependant pas un n'eut donne une chiquenaude pour Tom. Willie Earnshaw savait toutes les dates depuis le meurtre d'Abel, sur le bout du doigt, au point que les maitres eux-memes s'adressaient a lui s'ils avaient des doutes, mais c'etait un garcon a poitrine etroite, beaucoup trop long pour sa largeur, et a quoi lui servirent ses dates le jour ou Jock Simons, de la petite troisieme, le pourchassa jusqu'au bout du corridor a coups de boucle de ceinture. Ah! il ne fallait pas se conduire ainsi a l'egard de Jim Horscroft. Quelles legendes nous batissions sur sa force? N'etait-ce pas lui qui avait enfonce d'un coup de poing un panneau de chene de la porte qui conduisait a la salle des jeux? N'etait- ce pas lui qui, je jour ou le grand Merridew avait conquis la balle, saisit a bras-le-corps et Merridew et la balle et atteignit le but en depassant tous les adversaires au pas de course? Il nous paraissait deplorable qu'un gaillard de cette trempe se cassat la tete a propos de spondees et de dactyles, ou se preoccupat de savoir qui avait signe la Grande Charte. Lorsqu'il declara en pleine classe que c'etait le roi Alfred, nous autres, petits garcons, nous fumes d'avis qu'il devait en etre ainsi, et que peut-etre Jim en savait plus long que l'homme qui avait ecrit le livre. Ce fut cette aventure du cambrioleur qui attira son attention sur moi. Il me passa la main sur la tete. Il dit que j'etais un enrage petit diable, ce qui me gonfla d'orgueil pendant toute une semaine. Nous fumes amis intimes pendant deux ans, malgre le fosse que les annees creusaient entre nous, et bien que l'emportement ou l'irreflexion lui aient fait faire plus d'une chose qui m'ulcerait, je ne l'en aimais pas moins comme un frere, et je versai assez de larmes pour remplir la bouteille a l'encre, quand il partit pour Edimbourg afin d'y etudier la profession de son pere. Je passai cinq ans encore chez Birtwhistle apres cela, et quand j'en sortis, j'etais moi-meme devenu le coq de l'ecole, car j'etais aussi sec, aussi nerveux qu'une lame de baleine, quoique je doive convenir que je n'atteignais pas au poids non plus qu'au developpement musculaire de mon grand predecesseur. Ce fut dans l'annee du jubile que je sortis de chez Birtwhistle. Ensuite je passai trois ans a la maison, a apprendre a soigner les bestiaux; mais les flottes et les armees etaient encore aux prises, et la grande ombre de Bonaparte planait toujours sur le pays. Pouvais-je deviner que moi aussi j'aiderais a ecarter pour toujours ce nuage de notre peuple? II -- LA COUSINE EDIE D'EYEMOUTH Quelques annees auparavant, alors que j'etais un tout jeune garcon, la fille unique du frere de mon pere etait venue nous faire une visite de cinq semaines. Willie Calder s'etait etabli a Eyemouth comme fabricant de filets de peche, et il avait tire meilleur parti du fil a tisser que nous n'etions sans doute destines a faire des genets et des landes sablonneuses de West Inch. Sa fille, Edie Calder, arriva donc en beau corsage rouge, coiffee d'un chapeau de cinq shillings et accompagnee d'une caisse d'effets, devant laquelle les yeux de ma mere lui sortirent de la tete comme ceux d'un crabe. C'etait etonnant de la voir depenser sans compter, elle qui n'etait qu'une gamine. Elle donna au voiturier tout ce qu'il lui demanda, et en plus une belle piece de deux pence, a laquelle il n'avait aucun droit. Elle ne faisait pas plus de cas de la biere au gingembre que si c'eut ete de l'eau, et il lui fallait du sucre pour son the, du beurre pour son pain, tout comme si elle avait ete une Anglaise. Je ne faisais pas grand cas des jeunes filles en ce temps-la, car j'avais peine a comprendre dans quel but elles avaient ete creees. Aucun de nous, chez Birtwhistle, n'avait beaucoup pense a elles, mais les plus petits semblaient etre les plus raisonnables, car quand les gamins commencaient a grandir, ils se montraient moins tranchants sur ce point. Quant a nous, les tout petits, nous etions tous d'un meme avis: une creature qui ne peut pas se battre, qui passe son temps a colporter des histoires, et qui n'arrive meme a lancer une pierre qu'en agitant le bras en l'air aussi gauchement que si c'etait un chiffon, n'etait bonne a rien du tout. Et puis il faut voir les airs qu'elles se donnent: on dirait qu'elles font le pere et la mere en une seule personne, elles se melent sans cesse de nos jeux pour nous dire: " Jimmy, votre doigt de pied passe a travers votre soulier. " ou bien encore: " Rentrez chez vous, sale enfant, et allez vous laver " au point que rien qu'a les voir, nous en avions assez. Aussi quand celle-la vint a la ferme de West Inch, je ne fus pas enchante de la voir. Nous etions en vacances. J'avais alors douze ans. Elle en avait onze. C'etait une fillette mince, grande pour son age, aux yeux noirs et aux facons les plus bizarres. Elle etait tout le temps a regarder fixement devant elle, les levres entrouvertes, comme si elle voyait quelque chose d'extraordinaire, mais quand je me postais derriere elle, et que je regardais dans la meme direction, je n'apercevais que l'abreuvoir des moutons ou bien le tas de fumier, ou encore les culottes de papa suspendues avec le reste du linge a secher. Puis, si elle apercevait une touffe de bruyere ou de fougere, ou n'importe quel objet tout aussi commun, elle restait en contemplation. Elle s'ecriait: -- Comme c'est beau! comme c'est parfait! On eut dit que c'etait un tableau en peinture. Elle n'aimait pas a jouer, mais souvent je la faisais jouer au chat perche; ca manquait d'animation, car j'arrivais toujours a l'attraper en trois sauts, tandis qu'elle ne m'attrapait jamais, bien qu'elle fit autant de bruit, autant d'embarras que dix garcons. Quand je me mettais a lui dire qu'elle n'etait bonne a rien, que son pere etait bien sot de l'elever comme cela, elle pleurait, disait que j'etais un petit butor, qu'elle retournerait chez elle ce soir meme, et qu'elle ne me pardonnerait de la vie. Mais au bout de cinq minutes, elle ne pensait plus a rien de tout cela. Ce qu'il y avait d'etrange, c'est qu'elle avait plus d'affection pour moi que je n'en avais pour elle, qu'elle ne me laissait jamais tranquille. Elle etait toujours a me guetter, a courir apres moi, et a dire alors: " Tiens! vous etes la! " en faisant l'etonnee. Mais bientot je m'apercus qu'elle avait aussi de bons cotes. Elle me donnait quelquefois des pennies, tellement qu'une fois j'en eus quatre dans la poche, mais ce qu'il y avait de mieux en elle, c'etaient les histoires qu'elle savait conter. Elle avait une peur affreuse des grenouilles. Aussi je ne manquais pas d'en apporter une, et de lui dire que je la lui mettrais dans le coup a moins qu'elle ne me contat une histoire. Cela l'aidait a commencer, mais une fois en train, c'etait etonnant comme elle allait. Et a entendre les choses qui lui etaient arrivees, cela vous coupait la respiration. Il y avait un pirate barbaresque qui etait alle a Eyemouth. Il devait revenir dans cinq ans avec un vaisseau charge d'or pour faire d'elle sa femme. Et il y avait un chevalier errant qui lui aussi etait alle a Eyemouth et il lui avait donne comme gage un anneau qu'il reprendrait a son retour, disait-il. Et elle me montra l'anneau, qui ressemblait a s'y meprendre a ceux qui soutenaient les rideaux de mon lit, mais elle soutenait que celui-la etait en or vierge. Je lui demandai ce que ferait le chevalier s'il rencontrait le pirate barbaresque. Elle me repondit qu'il lui ferait sauter la tete de dessus les epaules. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien trouver en elle? Cela depassait mon intelligence. Puis elle me dit que pendant son voyage a destination de West Inch, elle avait ete suivie par un prince deguise. Je lui demandai a quoi elle avait reconnu que c'etait un prince. Elle me repondit: -- A son deguisement. Un autre jour, elle dit que son pere composait une enigme, que quand elle serait prete, il la mettrait dans les journaux, et celui qui la devinerait aurait la moitie de sa fortune et la main de sa fille. Je lui dis que j'etais fort sur les enigmes, et qu'il faudrait qu'elle me l'envoyat des qu'elle serait prete. Elle dit que ce serait dans la _Gazette de Berwick_, et voulut savoir ce que je ferais d'elle quand je l'aurais gagnee. Je repondis que je la vendrais aux encheres, pour le prix qu'on m'offrirait, mais ce soir-la elle ne voulut plus conter d'histoires, car elle etait tres susceptible dans certains cas. Jim Horscroft etait absent pendant le temps que la cousine Edie passa chez nous. Il revint la semaine meme ou elle partit, et je me rappelle combien je fus surpris qu'il fit la moindre question ou montrat quelque interet au sujet d'une simple fillette. Il me demanda si elle etait jolie, et quand j'eus dit que je n'y avais pas fait attention, il eclata de rire, me qualifia de taupe, et dit qu'un jour ou l'autre j'ouvrirais les yeux. Mais il ne tarda pas a s'occuper de tout autre chose, et je n'eus plus une pensee pour Edie, jusqu'au jour ou elle prit bel et bien ma vie entre ses mains et la tordit comme je pourrais tordre cette plume d'oie. C'etait en 1813. J'avais quitte l'ecole, et j'avais deja dix-huit ans, au moins quarante poils sur la levre superieure, et l'esperance d'en avoir bien davantage. J'avais change depuis mon depart de l'ecole. Je ne m'adonnais plus aux jeux avec la meme ardeur. Au lieu de cela il m'arrivait de rester allonge sur la pente de la lande, du cote ensoleille, les levres entrouvertes, et regardant fixement devant moi, tout comme le faisait souvent la cousine Edie. Jusqu'alors je m'etais tenu pour satisfait, je trouvais mon existence remplie, du moment que je pouvais courir plus vite et sauter plus haut que mon prochain. Mais maintenant, comme tout cela me paraissait peu de chose! Je soupirais, je levais les yeux vers la vaste voute du ciel, puis je les portais sur la surface bleue de la mer. Je sentais qu'il me manquait quelque chose, mais je n'arrivais point a pouvoir dire ce qu'etait cette chose. Et mon caractere prit de la vivacite. Il me semblait que tous mes nerfs etaient agaces. Si ma mere me demandait de quoi je souffrais, ou que mon pere me parlat de mettre la main au travail, je me laissais aller a repondre en termes si apres, si amers que depuis j'en ai souvent eprouve du chagrin. Ah! on peut avoir plus d'une femme, et plus d'un enfant, et plus d'un ami, mais on ne peut avoir qu'une mere. Aussi doit-on la menager aussi longtemps, qu'on l'a. Un jour, comme je rentrais en tete du troupeau, je vis mon pere assis, une lettre a la main. C'etait un evenement fort rare chez nous, excepte quand l'agent ecrivait pour le terme. En m'approchant de lui, je vis qu'il pleurait, et je restai a ouvrir de grands yeux, car je m'etais toujours figure que c'etait la une chose impossible a un homme. Je le voyais fort bien a present, car il avait a travers sa joue palie une ride si profonde, qu'aucune larme ne pouvait la franchir. Il fallait qu'elle glissat de cote jusqu'a son oreille, d'ou elle tombait sur la feuille de papier. Ma mere etait assise pres de lui et lui caressait la main, comme elle caressait le dos du chat pour le calmer. -- Oui, Jeannie, disait-il, le pauvre Willie est mort. Cette lettre vient de l'homme de loi. La chose est arrivee subitement. Autrement on nous aurait ecrit. Un anthrax, dit-il, et un flux de sang a la tete. -- Ah! Alors ses peines sont finies, dit ma mere. Mon pere essuya ses oreilles avec la nappe de la table. -- Il a laisse toutes ses economies a sa fille, dit-il, et si elle n'a pas change, par Dieu, de ce qu'elle promettait d'etre, elle n'en aura pas pour longtemps. Vous vous rappelez ce qu'elle disait, sous ce toit meme, du the trop faible, et cela pour du the a sept shillings la livre. Ma mere hocha la tete et considera les pieces de lard suspendues au plafond. -- Il ne dit pas combien elle aura, reprit-il, mais elle en aura assez, et de reste. Elle doit venir habiter avec nous, car c'a ete son dernier desir. -- Il faudra qu'elle paie son entretien, s'ecria ma mere avec aprete. Je fus fache de l'entendre parler d'argent dans un tel moment, mais apres tout, si elle n'avait pas ete aussi apre, nous aurions ete jetes dehors au bout de douze mois. -- Oui, elle paiera. Elle arrive aujourd'hui meme. Jock, mon garcon, vous aurez la bonte de partir avec la charrette pour Ayton, et d'attendre la diligence du soir. Votre cousine Edie y sera, et vous pourrez l'amener a West Inch. Je me mis donc en route a cinq heures et quart avec la _Souter Johnnie_, notre jument de quinze ans aux longs poils, et notre charrette avec la caisse repeinte a neuf qui ne nous servait que dans les grands jours. La diligence apparut au moment meme ou j'arrivais, et moi, comme un niais de jeune campagnard, sans songer aux annees qui s'etaient ecoulees, je cherchais dans la foule aux environs de l'auberge un bout de fille en jupe courte arrivant a peine aux genoux. Et comme je m'avancais obliquement, le cou tendu, je me sentis toucher le coude, et me trouvai en face d'une dame vetue de noirs debout sur les marches, et j'appris que c'etait ma cousine Edie. Je le savais, dis-je, et pourtant si elle ne m'avait pas touche, j'aurais pu passer vingt fois pres d'elle sans la reconnaitre. Ma parole, si Jim Horscroft m'avait alors demande si elle etait jolie ou non, je n'aurais su que lui repondre. Elle etait brune, bien plus brune que ne le sont ordinairement nos jeunes filles du border, et pourtant a travers ce teint charmant, s'entrevoyait une nuance de carmin pareille a la teinte plus chaude qu'on remarque au centre d'une rose soufre. Ses levres etaient rouges, exprimant la douceur, et la fermete, mais des ce moment meme, je vis au premier coup d'oeil flotter au fond de ses grands yeux une expression de malice narquoise. Elle s'empara de moi seance tenante, comme si j'avais fait partie de son heritage. Elle allongea la main et me cueillit. Elle etait en toilette de deuil, comme je l'ai dit, et dans un costume qui me fit l'effet d'une mode extraordinaire, et elle portait un voile noir qu'elle avait ecarte de devant sa figure. -- Ah! Jock, me dit-elle en mettant dans son anglais un accent maniere qu'elle avait appris a la pension. Non, non, nous sommes un peu trop grands pour cela?... Cela, c'etait parce que, avec ma sotte gaucherie, j'avancais ma figure brune pour l'embrasser, comme je l'avais fait la derniere fois que nous nous etions vus... -- Soyez bon garcon et donnez un shilling au conducteur, qui a ete extremement complaisant pour moi pendant le trajet. Je rougis jusqu'aux oreilles, car je n'avais en poche qu'une piece d'argent de quatre pence. Jamais le manque d'argent ne me parut plus penible qu'a ce moment- la. Mais elle me devina d'un simple regard, et aussitot une petite bourse en moleskine a fermoir d'argent me fut glissee dans la main. Je payai l'homme et allais rendre la bourse a Edie, mais elle me forca de la garder. -- Vous serez mon intendant, Jock, dit-elle en riant. C'est la votre voiture, elle a l'air bien drole. Mais ou vais je m'asseoir? -- Sur le sac, dis-je. -- Et comment faire pour monter? -- Mettez le pied sur le moyeu, dis-je, je vous aiderai. Je me hissai d'un saut, et je pris deux petites mains gantees dans les miennes. Comme elle passait par-dessus le cote de la carriole, son haleine passa sur sa figure, une haleine douce et chaude, et aussitot s'effacerent par lambeaux ces langueurs vagues et inquietes de mon ame. Il me sembla que cet instant m'enlevait a moi-meme et faisait de moi un des membres de la race des hommes. Il ne fallut pour cela que le temps qu'il faut a un cheval pour agiter sa queue, et pourtant un evenement s'etait produit. Une barriere avait surgi quelque part. J'entrai dans une vie plus large et plus intelligente. J'eprouvai tout cela sous une brusque averse, et pourtant dans ma timidite, dans ma reserve, je ne sus faire autre chose que d'egaliser le rembourrage du sac. Elle suivait des yeux la diligence qui reprenait a grand bruit la direction de Berwick. Tout a coup elle se mit a faire voltiger en l'air son mouchoir. -- Il a ote son chapeau, dit-elle, je crois qu'il a du etre officier. Il avait l'air tres distingue. Peut-etre l'avez-vous remarque, un gentleman sur l'imperiale, tres beau, avec un pardessus brun. Je secouai la tete, et toute la joie qui m'avait envahi fit place a une sotte mauvaise humeur. -- Ah! mais je ne le reverrai jamais. Voici toutes les collines vertes, et la route brune et tortueuse; elles sont bien restees les memes qu'autrefois. Vous aussi, Jock, je trouve que vous n'avez pas beaucoup change. J'espere que vos manieres sont meilleures que jadis; vous ne chercherez pas a me mettre des grenouilles dans le cou, n'est-ce pas? Rien qu'a cette idee, je sentis un frisson dans tout le corps. -- Nous ferons tout notre possible pour vous rendre heureuse a West Inch, dis-je en jouant avec le fouet. -- Assurement, c'est bien de la bonte de votre part que d'accueillir une pauvre fille isolee, dit-elle. -- C'est bien de la bonte de votre part que de venir, cousine Edie, balbutiai-je. Vous trouverez la vie bien monotone, je le crains, dis-je. -- Elle sera assez calme en effet, Jock, n'est-ce pas? Il n'y a pas beaucoup d'hommes par la-bas, autant qu'il m'en souvient. -- Il y a le Major Elliott, a Corriemuir. Il vient passer la soiree de temps a autre. C'est un brave vieux soldat, qui a recu une balle dans le genou, pendant qu'il servait sous Wellington. -- Ah! quand je parle d'hommes, je ne veux pas parler des vieilles gens qui ont une balle dans le genou, je parle de gens de notre age, dont on peut se faire des amis. A propos, ce vieux docteur si aigre, il avait un fils, n'est ce pas? -- Oh! oui, c'est Jim Horscroft, mon meilleur ami. -- Est-il chez lui? -- Non, il reviendra bientot. Il fait encore ses etudes a Edimbourg. -- Alors nous nous tiendrons mutuellement compagnie jusqu'a son retour, Jock. Ah! je suis bien lasse, et je voudrais etre arrivee a West Inch. Je fis arpenter la route a la vieille _Souter Johnnie_, d'une allure a laquelle elle n'a jamais marche ni avant, ni depuis. Une heure apres, Edie etait assise devant la table a souper. Ma mere avait servi non seulement du beurre, mais encore de la gelee de groseilles qui, dans son assiette de verre, scintillait a la lumiere de la chandelle et faisait fort bon effet. Je n'eus pas de peine a m'apercevoir que mes parents etaient tout aussi surpris que moi, du changement qui s'etait opere en elle, mais qu'ils l'etaient d'une autre facon que moi. Ma mere etait si impressionnee par l'objet en plumes qu'elle lui vit autour du cou, qu'elle l'appelait Miss Calder au lieu de Edie, et ma cousine, de son air joli et leger, la menacait du doigt toutes les fois qu'elle se servait de ce nom. Apres le souper, quand elle fut allee se coucher, ils ne purent parler d'autre chose que de son air et de son education. -- Tout de meme, pour le dire en passant, fit mon pere, elle n'a pas l'air d'avoir le coeur brise par la mort de mon frere. Alors, pour la premiere fois, je me souvins qu'elle n'avait pas dit un mot a ce sujet, depuis que nous nous etions revus. III -- L'OMBRE SUR LES EAUX Il ne fallut pas longtemps a la cousine Edie pour regner souverainement a West Inch et pour faire de nous tous, y compris mon pere, ses sujets. Elle avait de l'argent, et tant qu'elle voulait, bien qu'aucun de nous ne sut combien. Lorsque ma mere lui dit que quatre shillings par semaine paieraient toutes ses depenses, elle porta spontanement la somme a sept shillings six pence. La chambre du sud, la plus ensoleillee, et dont la fenetre etait encadree de chevrefeuille, lui fut assignee, et c'etait merveille de voir les bibelots qu'elle avait apportes de Berwick pour les y ranger. Elle faisait le voyage deux fois par semaine, et comme la carriole ne lui plaisait pas, elle loua le _gig_ d'Angus Whitehead, qui avait la ferme de l'autre cote de la cote. Et il etait rare qu'elle revint sans apporter quelque chose pour l'un de nous; une pipe de bois pour mon pere, un plaid des Shetlands pour ma mere, un livre pour moi, un collier de cuivre pour Rob, notre collie. Jamais on ne vit femme plus depensiere. Mais ce qu'elle nous donna de meilleur, ce fut avant tout sa presence. Pour moi, cela changea entierement l'aspect du paysage. Le soleil etait plus brillant, les collines plus vertes et l'air plus doux depuis le jour de sa venue. Nos existences perdirent leur banalite, maintenant que nous les passions avec une telle creature, et la vieille et morne maison grise prit un tout autre aspect a mes yeux depuis le jour ou elle avait pose le pied sur le paillasson de la porte. Cela ne tenait point a sa figure, qui pourtant etait des plus attrayantes, non plus qu'a sa tournure, bien que je n'aie vu aucune jeune fille qui put rivaliser en cela avec elle. C'etait son entrain, ses facons drolement moqueuses, sa maniere toute nouvelle pour nous de causer, le geste fier avec lequel elle rejetait sa robe ou portait la tete en arriere. Nous nous sentions aussi bas que la terre sous ses pieds. C'etait enfin ce vif regard de defi, et cette bonne parole qui ramenait chacun de nous a son niveau. Mais non, pas tout a fait a son niveau. Pour moi, elle fut toujours une creature lointaine et superieure. J'avais beau me monter la tete et me faire des reproches. Quoi que je fisse, je n'arrivais pas a reconnaitre que le meme sang coulait dans nos veines et qu'elle n'etait qu'une jeune campagnarde, comme je n'etais qu'un jeune campagnard. Plus je l'aimais, plus elle m'inspirait de crainte, et elle s'apercut de ma crainte longtemps avant de savoir que je l'aimais. Quand j'etais loin d'elle, j'eprouvais de l'agitation, et pourtant lorsque je me trouvais avec elle, j'etais sans cesse a trembler de crainte que quelque faute commise en parlant ne lui causat de l'ennui ou ne la facha. Si j'en avais su plus long sur le caractere des femmes, je me serais peut-etre donne moins de mal. -- Vous etes bien change de ce que vous etiez autrefois, disait- elle en me regardant de cote par-dessous ses cils noirs. -- Vous ne disiez pas cela lorsque nous nous sommes vus pour la premiere fois, dis-je. -- Ah! je parlais alors de l'air que vous aviez, et je parle de vos manieres d'aujourd'hui. Vous etiez si brutal avec moi et si imperieux, et vous ne vouliez faire qu'a votre tete, comme un petit homme que vous etiez. Je vous revois encore avec votre tignasse emmelee et vos yeux pleins de malice. Et maintenant vous etes si douce, si tranquille. Vous avez le langage si prevenant! -- On apprend a se conduire, dis-je. -- Oh! mais Jock, je vous aimais bien mieux comme vous etiez. Eh bien, quand elle dit cela, je la regardai bien en face, car j'aurais cru qu'elle ne m'avait jamais bien pardonne la facon dont je la traitais d'ordinaire. Que ces facons la plussent a tout autre qu'a une personne evadee d'une maison de fous, voila qui depassait tout a fait mon intelligence. Je me rappelai le temps, ou la surprenant sur le seuil en train de lire, je fixais au bout d'une baguette elastique de coudrier de petites boules d'argile, que je lui lancais, jusqu'a ce qu'elle finit par pleurer. Je me rappelai aussi qu'ayant pris une anguille dans le ruisseau de Corriemuir, je la poursuivis, cette anguille a la main, avec tant d'acharnement qu'elle finit par se refugier, a moitie folle d'epouvante, sous le tablier de ma mere, et que mon pere m'assena sur le trou de l'oreille un coup de baton a bouillie qui m'envoya rouler, avec mon anguille, jusque sous le dressoir de la cuisine. Voila donc ce qu'elle regrettait? Eh bien, elle se resignerait a s'en passer, car ma main se secherait avant que je sois capable de recommencer maintenant. Mais je compris alors pour la premiere fois, tout ce qu'il y a d'etrange dans la nature feminine, et je reconnus que l'homme ne doit point raisonner a ce propos, mais simplement se tenir sur ses gardes et tacher de s'instruire. Nous nous trouvames enfin au meme niveau, quand elle dit qu'elle n'avait qu'a faire ce qui lui plaisait et comme cela lui plaisait, et que j'etais aussi entierement a ses ordres que le vieux Rob etait docile a mon appel. Vous trouvez que j'etais bien sot de me laisser mettre ainsi la tete a l'envers. Je l'etais peut-etre, mais il faut aussi vous rappeler combien j'avais peu l'habitude des femmes, et que nous nous rencontrions a chaque instant. En outre, on ne trouve pas une femme comme celle-la sur un million, et je puis vous garantir que celui-la aurait eu la tete solide, qui ne se la serait pas laisse mettre a l'envers par elle. Tenez, voila le Major Elliott. C'etait un homme qui avait enterre trois femmes et qui avait figure dans douze batailles rangees. Eh bien! Edie aurait pu le rouler autour de son doigt comme un chiffon mouille, elle qui sortait a peine de pension. Peu de temps apres qu'elle fut venue, je le rencontrai, comme il quittait West Inch, toujours clopinant, mais le rouge aux joues, et avec une lueur dans l'oeil qui le rajeunissait de dix ans. Il tordait ses moustaches grises des deux cotes, de facon a en avoir les pointes presque dans les yeux, et il tendait sa bonne jambe avec autant de fierte qu'un joueur de cornemuse. Que lui avait-elle dit? Dieu le sait, mais cela avait fait dans ses veines autant d'effet que du vin vieux. -- Je suis monte pour vous voir, mon garcon, dit-il, mais il faut que je rentre a la maison. Toutefois ma visite n'a pas ete perdue, car elle m'a procure l'occasion de voir _la belle cousine_, une jeune personne des plus charmantes, des plus attrayantes, mon garcon. Il avait une facon de parler un peu formaliste, un peu raide, et il se plaisait a intercaler dans ses propos quelques bouts de phrases francaises qu'il avait ramasses dans la Peninsule. Il aurait continue a me parler d'Edie, mais je voyais sortir de sa poche le coin d'un journal. Je compris alors qu'il etait venu, selon son habitude, pour m'apporter quelques nouvelles. Il ne nous en arrivait guere a West Inch. -- Qu'y a-t-il de nouveau, major? demandai je. Il tira le journal de sa poche et le brandit. -- Les Allies ont gagne une grande bataille, mon garcon, dit-il. Je ne crois pas que Nap tienne bien longtemps apres cela. Les Saxons l'ont jete par-dessus bord, et il a subi un rude echec a Leipzig. Wellington a franchi les Pyrenees et les soldats de Graham seront a Bayonne d'ici a peu de temps. Je lancai mon chapeau en l'air. -- Alors la guerre finira par cesser? m'ecriai je. -- Oui, et il n'est que temps, dit-il en hochant la tete d'un air grave. Ca a fait verser bien du sang. Mais ce n'est guere la peine, maintenant, de vous dire ce que j'avais dans l'esprit a votre sujet. -- De quoi s'agissait-il? -- Eh bien, mon garcon, c'est que vous ne faites rien de bon ici, et maintenant que mon genou reprend un peu de souplesse, je pensais pouvoir rentrer dans le service actif. Je me demandais s'il ne vous plairait pas de voir un peu de la vie de soldat sous mes ordres. A cette pensee mon coeur bondit. -- Ah! oui, je le voudrais! m'ecriai-je. -- Mais il se passera bien six mois avant que je sois en etat de me presenter a l'examen medical, et il y a bien des chances pour que Boney soit mis en lieu sur avant ce delai. -- Puis il y a ma mere, dis-je. Je doute qu'elle me laisse partir. -- Ah! Eh bien, on ne le lui demandera pas cette fois. Et il s'eloigna en clopinant. Je m'assis dans la bruyere, mon menton dans la main, en tournant et retournant la chose en mon esprit et suivant des yeux le major en son vieux[1] habit brun, avec un bout de plaid voltigeant par- dessus son epaule, pendant qu'il grimpait la montee de la colline. C'etait une bien chetive existence, que celle de West Inch, ou j'attendais mon tour de remplacer mon pere, sur la meme lande, au bord du meme ruisseau, toujours des moutons, et toujours cette maison grise devant les yeux. Et de l'autre cote, il y avait la mer bleue. Ah, en voila une vie pour un homme! Et le major, un homme qui n'etait plus dans la force de l'age, il etait blesse, fini, et pourtant il faisait des projets pour se remettre a la besogne alors que moi, a la fleur de l'age, je deperissais parmi ces collines! Une vague brulante de honte me monta a la figure, et je me levai soudain, plein d'ardeur de partir, et de jouer dans le monde le role d'un homme. Pendant deux jours, je ne fis que songer a cela. Le troisieme, il survint un evenement qui condensa mes resolutions, et aussitot les dissipa, comme un souffle de vent fait disparaitre une fumee. J'etais alle faire une promenade dans l'apres-midi avec la cousina Edie et Rob. Nous etions arrive au sommet de la pente qui descend vers la plage. L'automne tirait a sa fin. Les herbes, en se fletrissant, avaient pris des teintes de bronze, mais le soleil etait encore clair et chaud. Une brise venait du sud par bouffees courtes et brulantes et ridait de lignes courbes la vaste surface bleue de la mer. J'arrachai une brassee de fougere pour qu'Edie put s'asseoir. Elle s'installa de son air insouciant, heureuse, contente, car de tous les gens que j'ai connus, il n'en fut aucun qui aimait autant la chaleur et la lumiere. Moi, je m'assis sur une touffe d'herbe, avec la tete de Rob sur mon genou. Comme nous etions seuls dans le silence de ce desert, nous vimes, meme en cet endroit, s'etendre sur les eaux, en face de nous, l'ombre du grand homme de la bas qui avait ecrit son nom en caracteres rouges sur toute la carte d'Europe. Un vaisseau arrivait pousse par le vent. C'etait un vieux navire de commerce a l'aspect pacifique, qui, peut-etre avait Leith pour destination. Il avait les vergues carrees et allait toutes voiles deployees. De l'autre cote, du nord est, venaient deux grands vilains bateaux, grees en lougres, chacun avec un grand mat et une vaste voile carree de couleur brune. Il etait difficile d'avoir sous les yeux un plus joli coup d'oeil que celui de ces trois navires qui marchaient en se balancant, par une aussi belle journee. Mais tout a coup partit d'un des lougres une langue de flamme, et un tourbillon de fumee noire. Il en jaillit autant du second. Puis le navire riposta: rap, rap, rap! En un clin d'oeil l'enfer avait, d'une poussee du coude, ecarte le ciel, et sur les eaux se dechainaient la haine, la ferocite, la soif de sang. Au premier coup de feu, nous nous etions releves, et Edie, toute tremblante, avait pose sa main sur mon bras. -- Ils se battent, Jock, s'ecria-t-elle. Qui sont-ils? Qui sont- ils? Les battements de mon coeur repondaient aux coups de canon, et tout ce que je pus dire, avec ma respiration entrecoupee, ce fut: -- Ce sont deux corsaires francais, des chasse-maree, comme ils les appellent la-bas, c'est un de nos navires de commerce, et aussi sur que nous sommes mortels, ils s'en empareront, car le major dit qu'ils sont toujours pourvus de grosse artillerie et qu'ils sont aussi bourres d'hommes qu'il y a de nourriture dans un boeuf. Pourquoi cet imbecile ne bat-il pas en retraite vers la barre a l'embouchure de la Tweed? Mais il ne diminua pas un pouce de toile. Il se balancait toujours de son air entete, pendant qu'une petite boule noire etait hissee a la pointe de son grand mat, et que le magnifique vieux drapeau apparaissait tout a coup et ondulait a ses drisses. Puis se fit entendre de nouveau le rap, rap, rap! de ses petits canons, suivi du boum! boum! des grosses caronades qui armaient les baux du lougre. Un instant plus tard, les trois navires formaient un groupe. Le navire-marchand oscilla comme un cerf avec deux loups accroches a ses hanches. Tous trois ne formaient plus qu'une confuse masse noire enveloppee dans la fumee, d'ou pointaient ca et la les vergues. D'en haut et du centre de ce nuage partaient, comme l'eclair, de rouges langues de flammes. C'etait un tapage si infernal de gros et de petits canons, de cris de joie, de hurlements, que pendant bien des semaines mes oreilles en tinterent encore. Pendant une heure d'horloge, le nuage pousse par l'enfer se deplaca lentement sur les flots, et nous restames la, le coeur saisi, a regarder le battement du pavillon, nous ecarquillant les yeux pour voir s'il etait toujours a sa place. Puis, tout a coup, le vaisseau, plus fier, plus noir, plus ferme que jamais, se remit en marche. Quand la fumee se fut un peu dissipee, nous vimes un des lougres vacillant comme un canard qui tombe a l'eau, avec une aile cassee, tandis que sur l'autre, on se hatait d'embarquer l'equipage avant qu'il ne coulat a pic. Pendant toute cette heure, toute ma vie avait ete concentree dans la bataille. Le vent avait emporte ma casquette, mais je n'y avais pas pris garde. Alors, le coeur debordant, je me tournai vers ma cousine Edie, et rien qu'en la voyant je me retrouvai en arriere de six ans. Son regard avait repris sa fixite, ses levres etaient entrouvertes, comme quand elle etait toute petite, et ses mains menues etaient jointes si fort que la peau luisait aux poignets comme de l'ivoire. -- Ah! ce capitaine! dit-elle, en parlant a la bruyere et aux buissons de genets, quel homme fort, quelle resolution! Quelle est la femme qui ne serait pas fiere d'un tel mari? -- Ah! oui, il s'est bien conduit! m'ecriai-je avec enthousiasme. Elle me regarda. On eut dit qu'elle avait oublie mon existence. -- Je donnerais un an de ma vie pour rencontrer un pareil homme dit-elle, mais voila ou on en est quand on habite la campagne. On n'y voit jamais d'autres gens que ceux qui ne sont bons a rien faire de mieux. Je ne sais si elle avait l'intention de me faire de la peine, bien qu'elle ne se fit jamais beaucoup prier pour cela, mais quelle que fut son intention, ses paroles me donnerent la meme sensation que si elles avaient traverse tout droit un nerf mis a nu. -- C'est tres bien, cousine Edie, dis-je en m'efforcant de parler avec calme, voila qui acheve de me decider. J'irai ce soir m'enroler a Berwick. -- Quoi! Jock, vous voulez vous faire soldat? -- Oui, si vous croyez que tout homme qui reste a la campagne est necessairement un lache. -- Oh! Jock, comme vous seriez beau en habit rouge, comme vous avez meilleur air quand vous etes on colere. Je voudrais voir toujours vos yeux etinceler ainsi. Comme cela vous va bien, comme cela vous donne l'air d'un homme! Mais j'en suis sure, c'est pour plaisanter, que vous parlez de vous faire soldat. -- Je vous ferai voir si je plaisante. Puis, je traversai la lande en courant, et j'arrivai ainsi a la cuisine, ou ma mere et mon pere etaient assis de chaque cote de la cheminee. -- Mere, m'ecriai-je, je pars me faire soldat. Si je leur avais dit que je partais pour me faire cambrioleur, ils n'auraient pas ete plus atterres, car en ce temps-la, les campagnards mefiants et aises estimaient que le troupeau du sergent se composait principalement des moutons noirs. Mais, sur ma parole, ces betes noires ont rendu un fameux service a leur pays. Ma mere porta ses mitaines a ses yeux, et mon pere prit un air aussi sombre qu'un trou a tourbe. -- Non! Jock, vous etes fou, dit-il. -- Fou ou non, je pars. -- Alors vous n'aurez pas ma benediction. -- En ce cas je m'en passerai. A ces mots ma mere jette un cri et me met ses bras autour du cou. Je vis sa main calleuse, deformee, pleine de noeuds qu'y avait produits la peine qu'elle s'etait donnes pour m'elevez, et cela me parla plus eloquemment que n'eut pu faire aucune parole. Je l'aimais tendrement mais j'avais la volonte aussi dure que le tranchant d'un silex. Je la forcai d'un baiser a se rasseoir; puis je courus dans ma chambre pour preparer mon paquet. Il faisait deja sombre, et j'avais a parcourir un long trajet a pied. Aussi me contentai-je de ramasser quelques effets. Puis je me hatai de partir. Au moment ou j'allais mettre le pied dehors par une porte de cote, quelqu'un me toucha l'epaule. C'etait Edie, debout a la lueur du couchant. -- Sot enfant, dit-elle, vous n'allez vraiment point partir? -- Je ne partirai pas? Vous allez le voir. -- Mais votre pere ne le veut pas, votre mere non plus. -- Je le sais. -- Alors pourquoi partir? -- Vous devez bien le savoir. -- Pourquoi, enfin. -- Parce que vous me faites partir. -- Je ne tiens pas a ce que vous partiez, Jock. -- Vous l'avez dit; vous avez dit que les gens de la campagne ne sont bons qu'a y rester. Vous tenez toujours ce langage. Vous ne faites pas plus cas de moi que de ces pigeons dans leur nid. Vous trouvez que je ne suis rien du tout. Je vous ferai changer d'idee. Tous mes griefs partaient en petits jets qui me brulaient les levres. Pendant que je parlais, elle rougit, et me regarda de son air a la fois railleur et caressant. -- Ah! je fais si peu cas de vous? dit-elle, et c'est pour cette raison la que vous partez? Eh bien, Jock, est-ce que vous resterez si... si je suis bonne pour vous? Nous etions face a face et fort pres. En un instant la chose fut faite. Mes bras l'entourerent. Je lui donnai baisers sur baisers, sur la bouche, sur les joues, sur les yeux. Je la pressai contre mon coeur. Je lui dis bien bas quelle etait tout pour moi, tout, et que je ne pouvais pas vivre sans elle. Edie ne repondit rien, mais elle fut longtemps avant de tourner la tete, et quand elle me repoussa en arriere, elle n'y mit pas beaucoup d'effort. -- Oh! vous etes bien rude, vieux petit effronte, dit-elle en tenant sa chevelure de ses deux mains. Comme vous m'avez secouee, Jock, je ne me figurais pas que vous seriez aussi hardi. Mais j'avais tout a fait cesse de la craindre, et un amour, dix fois plus ardent que jamais, bouillait dans mes veines. Je la ressaisis et l'embrassai comme si j'en avais eu le droit. -- Vous etes a moi, bien a moi, m'ecriai-je. Je n'irai pas a Berwick, je resterai ici et nous nous marierons. Mais a ce mot de mariage, elle eclata de rire. -- Petit nigaud! petit nigaud! dit-elle en levant l'index. Puis, comme j'essayais de mettre de nouveau la main sur elle, Edie me fit une jolie petite reverence et rentra a la maison. IV -- LE CHOIX DE JIM Et alors se passerent ces six semaines qui furent une sorte de reve et le sont encore maintenant quand le souvenir m'en revient. Je vous ennuierais si je me mettais a vous conter ce qui se passa entre nous. Et pourtant comme c'etait grave, quelle importance decisive cela devait avoir sur notre destinee des ce temps-la! Ses caprices, son humour sans cesse changeante, tantot vive, tantot sombre comme une prairie au-dessous de laquelle defilent des nuages; ses coleres sans causes, ses brusques repentirs, qui tour a tour faisaient deborder en moi la joie ou le chagrin. Voila ce qu'etait ma vie: tout le reste n'etait que neant. Mais il restait toujours dans les dernieres profondeurs de mes sentiments une inquietude vague, la peur d'etre pareil a cet homme qui etendait la main pour saisir l'arc-en-ciel, et celle que la veritable Edie Calder, si pres de moi qu'elle parut, etait en realite bien loin de moi. Elle etait, en effet, bien malaisee a comprendre. Elle l'etait du moins pour un jeune campagnard a l'esprit peu penetrant, comme moi. Car, si j'essayais de l'entretenir de mes veritables projets, de lui dire qu'en prenant la totalite de Corriemuir, nous pourrions ajouter a la somme necessaire pour ce surplus de fermage, un benefice de cent bonnes livres, que cela nous permettrait d'ajouter un salon a West Inch, et d'en faire une belle demeure pour le jour de notre mariage, alors elle se mettait a bouder, a baisser les yeux, comme si elle avait juste assez de patience pour m'ecouter. Mais si je la laissais s'abandonner a ses reves sur ce que je pouvais devenir, sur la trouvaille fortuite d'un document prouvant que j'etais le veritable heritier du laird, ou bien si, sans cependant m'engager dans l'armee, chose dont elle ne voulait pas entendre parler, elle me voyait devenir un grand guerrier, dont le nom serait dans la bouche de tous, alors elle etait aussi charmante qu'une journee de mai. Je me pretais de mon mieux a ce jeu, mais il finissait toujours par m'echapper un mot malheureux pour prouver que j'etais toujours Jock Calder de West Inch, tout court, et alors la bouderie de ses levres exprimait de nouveau le peu de cas qu'elle faisait de moi. Nous vivions ainsi, elle dans les nuages, moi terre a terre, et si la rupture n'etait pas arrivee d'une maniere, elle le serait d'une autre. La Noel etait passee, mais l'hiver avait ete doux. Il avait fait juste assez froid pour qu'on put marcher sans danger dans les tourbieres. Edie etait sortie par une belle matinee, et elle etait rentree pour dejeuner avec les joues rouges d'animation. -- Est-ce que votre ami le fils du docteur est revenu, Jock? dit- elle. -- J'ai entendu dire qu'on l'attend. -- Alors c'est sans doute lui que j'ai rencontre sur la lande. -- Quoi! vous avez rencontre Jim Horscroft? -- Je suis sure que ce doit etre lui. Un gaillard de tournure superbe, un heros, avec une chevelure noire et frisee, le nez court et droit, et des yeux gris. Il a des epaules comme une statue, et pour la taille, Jock, je crois bien que votre tete atteindrait tout juste a son epingle de cravate. -- Je vais jusqu'a son oreille, Edie, m'ecriai-je avec indignation. Du moins, si c'etait bien Jim! Est-ce qu'il avait au coin de la bouche une pipe en bois brun? -- Oui, il fumait; il etait habille de gris et il avait une belle voix forte et grave. -- Ha! Ho! vous lui avez parle, dis-je. Elle rougit legerement, comme si elle en avait dit plus long qu'elle ne voulait. -- Je me dirigeais vers un endroit ou le sol etait un peu mou, et il m'a avertie. -- Ah! oui ce doit etre le bon vieux Jim dis-je, voila des annees qu'il devrait avoir son doctorat, s'il avait eu autant de cervelle que de biceps. Oui, pardieu, le voila mon homme en chair et en os. Je l'avais vu par la fenetre de la cuisine, et je m'elancai a sa rencontre, tenant a la main mon beignet entame. Il courut, lui aussi, au devant de moi, me tendant sa grosse main et les yeux brillants. -- Ah! Jock, s'ecria-t-il, c'est un vrai plaisir de vous revoir. Il n'est pas d'amis comme les vieux amis. Mais soudain il coupa cours a ses propos et regarda par-dessus mon epaule, avec de grands yeux. Je me retournai. C'etait Edie, avec un sourire joyeux et moqueur, qui etait debout sur la seuil. Comme je fus fier d'elle et de moi aussi, en la regardant! -- Voici ma cousine, Jim, Miss Edie Calder, dis-je. -- Vous arrive-t-il souvent de vous promener avant le dejeuner, Mr Horscroft, demanda-t-elle, toujours avec ce sourire fute. -- Oui, dit-il en la regardant de tous ses yeux. -- Moi aussi, et presque toujours je vais par la-bas, dit-elle. Mais, dites-moi, Jock, vous n'etes guere empresse a recevoir votre ami. Si vous ne lui faites pas les honneurs de la maison, il faudra que je m'en charge a votre place pour en sauver la reputation. Au bout de quelques minutes, nous etions avec les vieux, et Jim s'attablait devant son assiette de potage. Il disait a peine un mot et restait toujours la cuillere en l'air a contempler Edie. Elle ne fit que lui lancer de petites oeillades. Il me sembla qu'elle se divertissait de le voir aussi timide et qu'elle faisait de son mieux pour l'encourager par ses propos. -- Jock me disait que vous faisiez vos etudes pour devenir docteur, dit-elle, mais comme cela doit etre difficile, et qu'il doit falloir de temps pour acquerir les connaissances necessaires! -- Cela me prend en effet beaucoup de temps, dit piteusement Jim, mais j'en viendrai a bout tout de meme. -- Ah! vous etes brave! Vous etes resolu, vous fixez votre regard sur un but et vous vous dirigez vers lui. Rien ne peut vous arreter. -- Vraiment, je n'ai pas de quoi me vanter, dit-il. Plus d'un qui a commence avec moi a deja sa plaque a sa porte, alors que je ne suis encore qu'un etudiant. -- C'est que vous etes modeste, monsieur Horscroft. On dit que les gens les plus braves sont aussi les plus modestes. Mais aussi, quand vous avez atteint votre but, quelle gracieuse carriere! Vous portez la guerison partout ou vous allez. Vous rendez la force a ceux qui souffrent. Vous avez pour unique but le bien de l'humanite. L'honnete Jim se demenait sur sa chaise, en entendant ces mots. -- Je n'ai pas des mobiles aussi eleves, je le crains bien, Miss Calder, dit-il. Je songe a gagner ma vie, a continuer la clientele de mon pere. Voila ce que je vise, et si j'apporte la guerison d'une main, je tendrai l'autre pour recevoir une piece d'une couronne. -- Comme vous etes franc et sincere! s'ecria-t-elle. Et cela continua ainsi: elle le couvrait de toutes les vertus, arrangeait adroitement son langage de facon a l'encourager a entrer dans son role, et s'y prenait de la maniere que je connaissais si bien. Avant qu'il fut subjugue, je pus voir qu'il avait la tete toute bourdonnante de l'eclat de sa beaute et de ses propos engageants. Je frissonnais d'orgueil a penser quelle haute idee il aurait de ma parente. -- N'est-ce pas qu'elle est belle, Jim? lui dis-je, sans pouvoir m'en empecher, au moment ou nous fumes sur le seuil, et pendant qu'il allumait sa pipe pour retourner chez lui. -- Belle! s'ecria-t-il. Mais je n'ai jamais vu son egale. -- Nous devons nous marier, dis-je. Sa pipe tomba de sa bouche et il me regarda fixement. Puis il ramassa sa pipe et s'eloigna sans mot dire. Je croyais qu'il reviendrait, mais je me trompais. Je le suivis des yeux bien loin sur la lande. Il marchait la tete penchee sur la poitrine. Mais je n'etais pas pres de l'oublier! La cousine Edie eut cent questions a me faire au sujet de ses annees d'adolescence, de sa vigueur, des femmes qu'il devait connaitre probablement: elle n'en savait jamais assez. Puis j'eus de ses nouvelles une seconde fois, dans la journee, mais d'une facon moins agreable. Ce fut par mon pere, qui rentra le soir, ne faisant que parler du pauvre Jim. Le pauvre Jim avait passe tout ce temps a boire. Des midi, etant gris, il etait descendu aux coteaux de Westhouse, pour se battre avec le champion Gipsy et on n'etait pas certain que l'homme passat la nuit. Mon pere avait rencontre Jim sur la grande route, terrible comme un nuage charge de foudre, et pret a insulter le premier qui passait. -- Mon Dieu! dit le vieillard, il se fera une belle clientele, s'il commence a rompre les os aux gens. La cousine Edie ne fit que rire de tout cela, et j'en ris pour faire comme elle, mais je ne trouvais rien de bien plaisant dans la nouvelle. Le surlendemain, je me rendais a Corriemuir par le sentier des moutons quand je rencontrai Jim en personne, qui marchait a grands pas. Mais ce n'etait plus le gros gaillard plein de bonhomie qui avait partage notre soupe l'autre matin. Il n'avait ni col, ni cravate. Son gilet etait defait, ses cheveux emmeles, sa figue toute brouillee, comme celle d'un homme qui a passe la nuit a boire. Il tenait un baton de frene, dont il se servait pour cingler les genets de chaque cote du sentier. -- Eh bien, Jim, dis-je. Mais il me jeta un de ces regards que je lui avais vus plus d'une fois a l'ecole, quand il avait le diable au corps, qu'il se savait dans son tort et mettait toute sa volonte a s'en tirer a force d'effronterie. Il ne me repondit pas un mot. Il me depassa sur le sentier etroit et s'eloigna d'un pas incertain, toujours en brandissant son bout de frene et abattant les broussailles. Ah! certes, je ne lui en voulais pas. J'etais fache, tres fache, voila tout. Certes, je n'etais point aveugle au point de ne point voir ce qui se passait. Il etait amoureux d'Edie, et il ne pouvait se faire a l'idee qu'elle serait a moi. Pauvre garcon, que pouvait-il y faire? Peut-etre qu'a sa place je me serais conduit comme lui. Il y avait eu un temps ou je m'etonnais qu'une jeune fille put ainsi mettre a l'envers la tete d'un homme plein de force, mais j'en savais maintenant davantage. Il se passa quinze jours sans que je visse Jim Horscroft, puis arriva cette journee, de jeudi qui devait changer le cours de toute mon existence. Ce jour-la, je me reveillai de bonne heure, avec ce petit frisson de joie, si exquis au moment ou l'on ouvre les yeux. La veille, Edie avait ete plus charmante que d'ordinaire. Je m'etais endormi en me disant qu'apres tout, je pouvais bien avoir mis la main sur l'arc-en-ciel, et que sans se faire des imaginations, sans se monter la tete, elle commencait a eprouver de l'affection pour le simple, le grossier Jock Calder, de West Inch. C'etait cette meme pensee, qui, restee en mon coeur, etait cause de ce petit gazouillement matinal de joie. Puis je me rappelai qu'en me depechant, je serais pret pour sortir avec elle, car elle avait l'habitude d'aller se promener des le lever du soleil. Mais j'etais arrive trop tard. Quand je fus devant sa porte, je trouvai celle-ci entrouverte, et la chambre vide. " Bon, me dis-je, du moins je la rencontrerai, peut-etre, et nous reviendrons ensemble. Du haut de la cote de Corriemuir, on voit tout le pays d'alentour; donc, prenant mon baton, je partis dans cette direction. La journee etait claire, mais froide, et le ressac faisait entendre son grondement sonore, bien que depuis plusieurs jours il n'y eut point eu de vent dans notre region. Je montai le raide sentier en zigzag, respirant l'air leger et vif du matin, et je sifflotais en marchant, et je finis par arriver, un peu essouffle, parmi les genets du sommet. En jetant les yeux vers la longue ponte de l'autre versant, je vis la cousine Edie, ainsi que je m'y attendais, et je vis Jim Horscroft qui marchait cote a cote avec elle. Ils n'etaient pas bien loin, mais ils etaient trop occupes l'un de l'autre pour me voir. Elle allait lentement, la tete penchee, de ce petit air espiegle que je connaissais si bien. Elle detournait ses yeux de lui, et jetait un mot de temps a autre. Il marchait pres d'elle, la contemplant, et baissant la tete, dans l'ardeur de son langage. Puis, a quelque propos qu'il lui tint, elle lui posa une main caressante sur le bras. Lui, ne se contenant plus, la saisit, la souleva et l'embrassa a plusieurs reprises. A cette vue, je me sentis incapable de crier, de faire un mouvement. Je restai immobile, le coeur lourd comme du plomb, l'air d'un cadavre, les yeux fixes sur eux. Je la vis lui mettre la main sur l'epaule, et accueillir les baisers de Jim avec autant de faveur que les miens. Puis il la remit a terre. Je reconnus que cette scene avait ete celle de leur separation, car s'ils avaient fait seulement cent pas de plus, ils se seraient trouves a portee d'etre vus des fenetres du haut de la maison. Elle s'eloigna a pas lents, et il resta la pour la suivre des yeux. J'attendis qu'elle fut a quelque distance. Alors je descendis, mais mon saisissement etait tel, que j'etais a peine a une longueur de main de lui quand il passa pres de moi. Il essaya de sourire, et ses yeux rencontrerent les miens. -- Ah! Jock! dit-il, deja sur pied. -- Je vous ai vu, dis-je d'une voix entrecoupee. Ma gorge etait devenue si seche que je parlais du ton d'un homme qui a une angine. -- Ah! vraiment! dit-il. Puis il sifflota un instant. -- Eh bien, sur ma vie, je n'en suis pas fache. Je comptais aller a West Inch aujourd'hui meme, pour m'expliquer avec vous. Mieux vaut qu'il en soit ainsi peut-etre. -- Le bel ami que vous faites! dis-je. -- Allons, voyons, soyez raisonnable, Jock, dit-il en mettant ses mains dans ses poches et se dandinant. Laissez-moi vous dire ou nous en sommes. Regardez-moi dans les yeux et vous verrez que je ne vous mens pas. Voici ce qu'il y a. J'ai deja rencontre Edie... c'est a dire Miss Calder, le matin de mon arrivee, et il y avait certains details qui m'ont fait supposer qu'elle etait libre, et dans cette conviction, j'ai laisse mon esprit se lancer a sa poursuite. Puis vous avez dit qu'elle n'etait pas libre, qu'elle etait votre fiancee, et ce fut le coup le plus dur que j'aie recu depuis longtemps. Cela m'a mis completement hors de moi. J'ai passe des jours a faire des sottises, et c'est par un hasard heureux que je ne suis pas dans la prison de Berwick. Puis, le hasard me l'a fait rencontrer une seconde fois -- sur mon ame, Jock, ce fut pour moi le hasard -- et quand je lui parlai de vous, cette idee la fit rire. C'etaient affaires entre cousin et cousine, disait-elle, mais quant a n'etre pas libre, et a ce que vous fussiez pour elle plus qu'un ami, c'etaient des betises. Ainsi vous le voyez, Jock, je n'etais pas tant a blamer que cela, apres tout, d'autant plus qu'elle m'a promis de vous faire voir par sa conduite envers vous, que vous vous etiez mepris en croyant avoir un droit quelconque sur elle. Vous avez du remarquer qu'elle vous a a peine dit un mot pendant ces deux dernieres semaines. J'eclatai d'un rire amer. -- Hier soir, pas plus tard, fis-je, elle m'a dit que j'etais le seul homme au monde qu'elle pouvait jamais prendre le parti d'aimer. Jim Horscroft me tendit une main cordiale, me la mit sur l'epaule et avanca sa tete pour regarder dans mes yeux. -- Jock Calder, dit-il, je ne vous ai jamais entendu proferer un mensonge. Vous n'etes pas en train de jouer double jeu, n'est-ce pas? Vous etes de bonne foi, maintenant. Entre vous et moi, nous agissons franchement, d'homme a homme? -- C'est la verite de Dieu, dis-je. Il resta a me considerer, la figure contractee, comme celle d'un homme en qui se livre un rude combat interieur. Deux longues minutes se passerent avant qu'il parlat. -- Voyons, Jock, dit il, cette femme la se moque de nous deux. Vous entendez, l'ami, elle se moque de nous deux. Elle vous aime a West Inch, elle m'aime sur la lande, et dans son coeur de diablesse, elle se soucie autant de nous deux que d'une fleur d'ajonc: Serrons-nous la main, mon ami, et envoyons au diable l'infernale coquine. Mais c'etait trop me demander. Au fond du coeur, il m'etait impossible de la maudire, plus impossible encore de rester impassible a ecouter un autre mal parler d'elle. Non, quand meme cet autre eut ete mon plus vieil ami. -- Pas de gros mots, m'ecriai-je. -- Ah! vous me donnez mal au coeur avec vos propos benins. Je l'appelle du nom qu'elle devrait porter. -- Ah! vraiment? dis je en otant mon habit. Attention, Jim Horscroft, si vous dites encore un mot contre elle, je vous le ferai rentrer dans la gorge, fussiez-vous aussi gros que le chateau de Berwick. Il retroussa les manches de son habit jusqu'au coude. Ce fut pour les rabattre lentement. -- Ne faites pas le sot, Jock, dit-il. Soixante quatre livres de poids et cinq pouces de taille, c'est une difference qui ne peut se compenser pour personne au monde. Deux vieux amis qui se prennent corps a corps pour une... Non, je ne le dirai pas. Ah! par le Seigneur, n'a-t-elle pas de l'aplomb pour dix? Je me retournai. Elle etait la, a moins de vingt yards de nous, l'air aussi calme, aussi indifferent que nous paraissions emportes, fievreux. -- J'etais tout pres de la maison, dit-elle, quand je vous ai vus parler avec animation. Aussi je suis revenue sur mes pas pour savoir de quoi il s'agissait. Horscroft fit quelques pas en courant, et la saisit par le poignet. Elle jeta un cri en voyant sa physionomie, mais, il la tira jusqu'a l'endroit ou j'etais reste. -- Eh bien, Jock, voila assez de sottises comme cela, dit-il. La voici, lui demanderons-nous de declarer lequel de nous elle prefere? Elle ne pourra pas nous tricher, maintenant que nous sommes tous deux ici? -- J'y consens, repondis-je. -- Et moi aussi, si elle se prononce en votre faveur, je vous jure que je ne tournerai pas seulement un oeil de son cote. En ferez- vous autant pour moi? -- Oui, je le ferai. -- Eh bien alors, faites attention, vous! Nous voici deux honnetes gens et amis, nous ne nous mentons jamais, et maintenant nous connaissons votre double jeu. Je sais ce que vous avez dit hier soir. Jock sait ce que vous avez dit aujourd'hui. Vous le voyez; maintenant parlez carrement, sans detour. Nous voici devant vous: prononcez-vous une bonne fois pour toutes. Lequel est-ce de Jock ou de moi? Vous croyez peut-etre la demoiselle accablee de confusion. Loin de la, ses yeux brillaient de joie. Je parierais volontiers que jamais de sa vie elle ne fut plus fiere. Pendant qu'elle promenait ses yeux de l'un a l'autre de nous, sa figure eclairee par le froid soleil du matin, elle avait l'air plus charmante que jamais. Jim etait aussi de cet avis, j'en suis sur, car il lacha son poignet, et l'expression de durete de sa physionomie l'adoucit. -- Allons, Edie, lequel sera-ce? -- Sots gamins! s'ecria-t-elle, se chamailler ainsi! Cousin Jock, vous savez combien j'ai d'affection pour vous. -- Eh bien, alors, allez avec lui, dit Horscroft. -- Mais je n'aime que Jim. Il n'y a personne que j'aime autant que Jim. Elle se laissa aller amoureusement vers lui et posa sa joue contre le coeur de Jim. -- Vous voyez, Jock, dit-il en regardant par-dessus l'epaule d'Edie. Je voyais... Je rentrai a West Inch, transforme en un tout autre homme. V -- L'HOMME D'OUTRE-MER Je n'etais point homme a rester assis et geignant pres d'une cruche cassee. Quand il n'y a pas moyen de la raccommoder, le role qui convient a un homme c'est de n'en plus parler. Pendant des semaines j'eus le coeur endolori, et j'avoue qu'il l'est encore un peu, quand j'y pense, apres tant d'annees et un heureux mariage. Mais je me donnai l'air de prendre bravement la chose, et avant tout, je tins la promesse que j'avais faite le jour de la promenade sur la cote. Je fus pour elle un frere, rien de plus. Pourtant il m'arriva plus d'une fois de me sentir dans la necessite de tirer durement sur le mors. Meme alors elle tournait autour de moi, avec ses facons calines, ses histoires que Jim etait bien rude avec elle, et combien elle avait ete heureuse au temps ou j'etais bien dispose pour elle. Il lui fallait parler ainsi: elle avait cela dans le sang, et ne pouvait agir autrement. Mais, presque tout le reste du temps, Jim et elle, etaient fort heureux. Dans tout le pays on disait que le mariage aurait lieu des qu'il serait recu docteur. Alors il viendrait passer quatre nuits par semaine a West Inch avec nous. Mes parents en etaient contents et je faisais de mon mieux pour etre content de mon cote. Il y eut peut-etre un peu de froideur entre lui et moi dans les commencements. Ce n'etait plus de lui a moi cette vieille amitie de camarades d'ecole. Mais plus tard, quand la douleur fut passee, il me semble qu'il avait agi avec franchise, et que je n'avais pas de juste motif pour me plaindre de lui. Nous etions donc restes amis, jusqu'a un certain point. Il avait oublie toute sa colere contre elle. Il eut baise l'empreinte laissee par ses souliers dans la boue. Nous faisions souvent ensemble, lui et moi, de longues promenades. C'est de l'une de ces courses que je me propose de vous parler. Nous avions depasse Brampton House et contourne le bouquet de pins qui abrite contre le vent de mer la maison du Major Elliott. On etait alors au printemps. La saison etait en avance, de sorte qu'a la fin d'avril les arbres etaient deja bien en feuilles. Il faisait aussi chaud qu'en un jour d'ete. Aussi fumes-nous extremement surpris de voir un immense brasier grondant sur la pelouse qui s'etendait devant la porte du Major. Il y avait la la moitie d'un pin, et les flammes jaillissaient jusqu'a la hauteur des fenetres de la chambre a coucher. Jim et moi nous ouvrions de grands yeux, mais nous fumes bien autrement stupefaits de voir le major sortir, un grand pot d'un quart a la main, suivi de sa soeur, vieille dame qui dirigeait son menage, de deux des bonnes, et toute la troupe gambader autour du feu. C'etait un homme tres doux, tranquille, comme on le savait dans tout le pays, et voila qu'il se prenait le role du vieux Nick a la danse du Sabbat, qu'il tournait en clopinant et brandissant sa pinte au-dessus de sa tete. Nous arrivames au pas de course. Il n'en mit que plus d'entrain a l'agiter, quand il nous vit approcher. -- La paix! braillait-il! Hourra! mes enfants, la paix! A ces mots, nous nous mimes aussi a danser et chanter, car depuis si longtemps, que nous en avions perdu le souvenir, on ne parlait que de guerre. On etait excede; l'ombre avait plane si longtemps au-dessus de nous, que nous etions tout etonnes de sentir qu'elle avait disparu. Vraiment c'etait un peu trop fort a croire, mais le major dissipa nos doutes par son dedain. -- Mais oui, mais oui, c'est vrai, s'ecria-t-il en s'arretant, et appuyant la main sur son cote. Les Allies ont occupe Paris. Boney a jete le manche apres la cognee, et tous ses hommes jurent fidelite a Louis XVIII. -- Et l'Empereur? demandai je, est-ce qu'on l'epargnera? -- Il est question de l'envoyer a l'ile d'Elbe, ou il sera hors d'etat de nuire. Mais ses officiers! Il en est qui ne s'en tireront pas a aussi bon compte. Il a ete commis pendant ces derniers vingt ans des actes qui n'ont point ete oublies, et il y a encore quelques vieux comptes a regler. Mais c'est la Paix! la Paix. Et il se remit a ses gambades, le pot en main, autour de son feu de joie. Nous passames quelques instants avec le major. Puis nous descendimes, Jim et moi, vers la plage, en causant de cette grande nouvelle et de ce qui s'en suivrait. Il savait peu de choses. Moi je ne savais presque rien; mais nous ajustames tout cela, nous dimes que les prix de toutes choses baisseraient, que nos braves gaillards reviendraient au pays, que les navires iraient ou ils voudraient en securite, que nous demolirions tous les signaux de feu etablis sur la cote, car desormais nul ennemi n'etait a craindre. Tout en causant, nous nous promenions sur le sable blanc et ferme, et nous regardions l'antique Mer du Nord. Et Jim, qui allait a grands pas pres de moi, si plein de sante et d'ardeur, il ne se doutait guere qu'a ce moment meme il avait atteint le point culminant de son existence, et que desormais il ne cesserait de descendre la pente. Il flottait sur la mer une legere buee, car les premieres heures de la matinee avaient ete tres brumeuses et le soleil n'avait pas tout dissipe. Comme nos regards se portaient vers la mer, nous vimes tout a coup emerger du brouillard la voile d'un petit bateau, qui arrivait du cote de la terre en se balancant. Un seul homme etait assis a la manoeuvre, et le bateau louvoyait comme si l'homme avait de la peine a se decider pour atterrir sur la plage ou s'eloigner. A la fin, comme si notre presence lui eut fait prendre son parti, il piqua droit vers nous, et sa quille se froissa contra les galets, juste a nos pieds. Il laissa tomber sa voile, sauta dehors, et traina l'avant sur la plage. -- Grande Bretagne, je crois? dit-il en faisant promptement demi- tour pour s'adresser a nous. C'etait un homme de taille un peu au-dessus de la moyenne, mais d'une maigreur excessive. Il avait les yeux percants, tres rapproches, entre lesquels se dressait un nez long et tranchant, au-dessus d'un buisson de moustache brune aussi raide, aussi dure que celle d'un chat. Il etait vetu fort convenablement, d'un costume brun a boutons de cuivre, et chausse de grandes bottes que l'eau de mer avait durcies et rendues fort rugueuses. Il avait la figure et les mains d'un teint si fonce qu'on aurait pu le prendre pour un Espagnol, mais quand il leva son chapeau pour nous saluer, nous vimes que son front etait tres blanc et que la nuance si foncee de son teint n'etait que superficielle. Il nous regarda alternativement et dans ses yeux gris il y avait un je ne sais quoi que je n'avais jamais vu jusqu'alors. La question ainsi faite etait facile a comprendre, mais on eut dit qu'il y avait derriere elle une menace, on eut dit qu'il comptait sur la reponse comme sur une obligation et non comme sur une faveur. -- Grande Bretagne? demanda-t-il encore, en frappant vivement de sa botte sur les galets. -- Oui, dis-je, pendant que Jim eclatait de rire. -- Angleterre? Ecosse? -- Ecosse, mais c'est l'Angleterre de l'autre cote de ces arbres, la-bas. -- Bon, je sais ou je suis, maintenant! Je me suis trouve dans le brouillard sans boussole pendant pres de trois jours, et je ne m'attendais plus a revoir la terre. Il parlait l'anglais tres couramment, mais de temps a autre avec des tournures etranges de phrases -- Alors d'ou venez-vous? demanda Jim. -- J'etais dans un navire qui a fait naufrage, dit-il brievement. Quelle est cette ville, par la-bas? -- C'est Berwick. -- Ah! tres bien! Il faut que je reprenne des forces avant d'aller plus loin. Il se tourna vers le bateau, mais en faisant ce mouvement, il vacilla fortement, et il serait tombe s'il n'avait pas saisi la proue. Il s'y assit, regarda autour de lui, la figure fort rouge, et les yeux flambants comme ceux d'une bete sauvage. -- _Voltigeurs de la garde_! cria-t-il d'une voix qui avait la sonorite d'un coup de clairon, puis de nouveau... Voltigeurs de la garde! Il agita son chapeau au-dessus de sa tete, et brusquement, la tete en avant, il s'abattit, tout recroqueville, en un tas brun, sur le sable. Jim Horscroft et moi, nous restions la stupefaits a nous regarder. L'arrivee de cet homme avait ete si etrange, ainsi que ses questions, et ce brusque incident! Nous le primes chacun par une epaule et l'etendimes sur le dos. Il etait ainsi allonge, avec son nez proeminent, sa moustache de chat, mais les levres exsangues, la respiration si faible, qu'elle eut a peine agite une plume. -- Il se meurt, Jim, m'ecriai je. -- Oui, il meurt de faim et de soif; il n'y a pas une miette de pain dans le bateau. Peut-etre y a-t-il quelque chose dans le sac? Il s'elanca et rapporta un sac noir en cuir. Avec un grand manteau bleu, c'etait les seuls objets qui se trouvassent dans le bateau. Le sac etait ferme, mais Jim l'ouvra en un instant; il etait a moitie plein de pieces d'or. Ni lui ni moi nous n'en avions jamais vu autant, non, pas meme la dixieme partie. Il devait y en avoir des centaines; c'etaient des souverains anglais tout brillants, tout neuf. A vrai dire, cette vue nous avait si fortement interesses que nous ne songions plus du tout a leur possesseur jusqu'au moment ou il nous rappela pres de lui par une plainte. Il avait les levres plus bleues que jamais. Sa machoire inferieure retombait, ce qui me permit de voir sa bouche ouverte et ses rangees de dents blanches comme les dents de loup. -- Mon dieu! il passe! cria Jim. Par ici, Jock, courez au ruisseau, et rapportez de l'eau dans votre chapeau. Vite, l'ami, ou il est perdu. En attendant, je defais ses vetements. Je partis en courant, et je revins au bout d'une minute, rapportant autant d'eau qu'il pouvait en tenir dans mon Glengarry. Jim avait deboutonne l'habit et la chemise de l'homme. Nous repandimes de l'eau sur lui et nous en fimes penetrer quelques gouttes entre les levres. Cela produisit un bon effet, car apres deux ou trois fortes inspirations, il se mit sur son seant et se frotta lentement les yeux, comme un homme qui sort d'un sommeil profond. Mais, a ce moment-la, ce n'etait point sa figure que Jim et moi nous considerions; c'etait sa poitrine decouverte. On y voyait deux enfoncements profonds et rouges, l'un juste au- dessous de la clavicule et l'autre a peu pres au milieu du cote droit. La peau de son corps etait extremement blanche jusqu'a la ligne brune du cou. Aussi les trous fronces et rouges n'en apparaissaient-ils que plus nettement sur la teinte generale. D'en haut je pus voir qu'il y avait une depression correspondante dans la dos a un endroit, mais qu'il n'y en avait point pour l'autre. Si depourvu d'experience que je fusse, je pouvais dire ce que cela signifiait. Deux balles avaient penetre dans sa poitrine. L'une d'elles l'avait traversee; l'autre y etait restee. Mais il se mit debout brusquement, tout en chancelant, et rabattit sa chemise d'un air soupconneux. -- Qu'est-ce que j'ai fait? dit-il. Ai-je perdu la tete? Ne faites pas attention a ce que j'ai pu dire. Est-ce que j'ai crie? -- Vous avez crie au moment meme ou vous etes tombe. -- Qu'est-ce que j'ai crie? Je le lui repetai, quoique ce fussent des mots a peu pres depourvus de toute signification pour moi. Il nous regarda fixement l'un apres l'autre, puis haussa les epaules: -- Ca fait partie d'une chanson, dit-il. Bon! Je me pose cette question: que vais-je faire a present? Je ne me serais pas cru si faible. Ou etes-vous alles prendre cette eau? Je lui montrai le ruisseau, vers lequel il se dirigea d'un pas incertain. La il s'etendit sur le ventre et se mit a boire, si longtemps que je crus qu'il n'en finirait pas. Son long cou plisse se tendait comme celui d'un cheval, et il faisait a chaque gorgee un fort bruit de lapement avec ses levres. Enfin, il se leva en poussant un grand soupir, et essuya sa moustache avec sa manche. -- Cela va mieux, dit-il. Avez-vous quelque chose a manger? J'avais mis dans ma poche, avant de partir, deux morceaux de galette. Il se les fourra dans la bouche et il les avala. Puis, il sortit les epaules, fit bomber sa poitrine, et se caressa les cotes de la paume de sa main. -- Je suis sur que je vous dois beaucoup, dit-il. Vous avez ete tres bons pour un inconnu. Mais je vois que vous avez eu l'occasion d'ouvrir ma sacoche. -- Nous comptions y trouver du vin ou de l'eau-de-vie, quand vous avez perdu connaissance. -- Ah! je n'ai pas grand-chose la dedans, tout au plus... comment dites-vous cela?... quelques economies. Ce n'est pas une grosse somme, mais il faudra que j'en vive tranquillement jusqu'a ce que je trouve quelque chose a faire. D'ailleurs il me semble qu'on pourrait vivre ici assez tranquillement. Il m'aurait ete impossible de tomber sur un pays plus paisible, ou il n'y a peut- etre pas l'ombre d'un _gendarme_ a cette distance de la ville. -- Vous ne nous avez pas encore dit qui vous etes, d'ou vous venez, ni ce que vous avez ete, dit Jim d'un ton rebarbatif. L'etranger le toisa des pieds a la tete, d'un air connaisseur. -- Ma parole, dit-il, mais vous feriez un grenadier pour une compagnie de flanc. Quant aux questions que vous me faites, j'aurais le droit de m'en facher, s'il s'agissait de tout autre que vous, mais vous avez le droit d'etre renseigne, apres m'avoir traite avec tant de courtoises. Je me nomme Bonaventure de Lapp. Je suis soldat et voyageur de profession, et je viens de Dunkerque; ainsi que vous pouvez le voir en grosses lettres sur le bateau. -- Je croyais que vous aviez fait naufrage, dis-je. Mais il me lanca ce regard direct qui decele l'honnete homme. -- C'est vrai, mais le navire etait de Dunkerque, et ce bateau est une de ses chaloupes. L'equipage est parti sur le grand canot, et le navire a coule si rapidement que je n'ai eu le temps de rien embarquer. C'etait lundi. -- Et nous voici au jeudi! Vous etes reste trois jours sans aliments ni boissons? -- C'est trop long, dit-il. Deja je me suis trouve en pareille situation, mais jamais si longtemps que cela. Eh bien, je vais laisser mon bateau ici et aller voir si je peux trouver un logement dans quelqu'une de ces maisonnettes grises, sur la pente de la cote. Qu'est-ce que ce grand feu qui flambe par la-bas? -- C'est chez un de nos voisins qui a servi contre les Francais: Il se rejouit parce que la paix a ete conclue. -- Ah! vous avez un voisin qui a servi! J'en suis content, car de mon cote j'ai fait un peu la guerre ici et la. Il n'avait point l'air content, car il avait fronce ses sourcils tres bas sur ses yeux percants. -- Vous etes Francais, n'est-ce pas? demandai-je pendant que nous descendions ensemble. Il tenait a la main sa sacoche noire et avait jete sur son epaule son grand manteau bleu. -- Ah! je suis Alsacien, dit-il, et vous savez que les Alsaciens sont plus Allemands que Francais. Pour moi, j'ai ete dans tant de pays que je me trouve chez moi n'importe ou. J'ai ete grand voyageur. Et ou pensez-vous que je pourrais trouver un logement? Il me serait bien difficile de dire, maintenant, en jetant les yeux par-dessus ce grand intervalle de trente-cinq ans qui s'est ecoule depuis lors, quelle impression avait faite sur moi ce singulier personnage. Il m'avait inspire, je crois, de la defiance, et pourtant il exercait sur moi de la fascination. Il y avait, en effet, dans son port, dans son air, dans toutes ses facons de s'exprimer, je ne sais quoi qui differait entierement de tout ce que j'avais vu jusqu'alors. Jim Horscroft etait un bel homme, et le Major Elliott un homme brave, mais il manquait a tous deux quelque chose que possedait cet inconnu: c'etait ce coup d'oeil alerte et vif, cet eclat des yeux, cette distinction indefinissable a decrire. Puis, nous l'avions sauve alors qu'il gisait, respirant a peine, sur les galets, et on a toujours le coeur tendre envers un homme a qui l'on a rendu service. -- Si vous voulez venir avec moi, dis-je, je suis a peu pres sur de vous trouver un lit pour une nuit ou deux. Pendant ce temps-la, vous serez mieux en mesure de faire vos arrangements. Il ota son chapeau et s'inclina avec toute la grace imaginable. Mais Jim Horscroft me tira par la manche, et m'entraina a l'ecart. -- Vous etes fou, Jock, me dit-il tout bas. Cet individu n'est qu'un aventurier ordinaire. Qu'est-ce qui vous prend de vouloir vous meler de ses affaires? Mais j'etais l'etre le plus obstine qu'ait jamais chausse une paire de bottes, et la plus sure facon de me faire aller en avant, c'etait de me tirer en arriere. -- C'est un etranger, dis-je, et notre devoir est de veiller sur lui, dis-je. -- Vous en serez fache, dit-il. -- Cela se peut. -- Si cela ne vous fait rien, au moins vous pourriez penser a votre cousine Edie. -- Edie est parfaitement capable de se garder elle-meme. -- Eh bien alors, que le diable vous emporte, et faites comme il vous plaira! s'ecria-t-il en un de ses brusques acces de colere. Et sans ajouter un mot, pour prendre conge de l'un ou de l'autre de nous, il fit demi-tour, et partit par le sentier qui montait du cote de la maison de son pere. Bonaventure de Lapp me regarda en souriant, pendant que nous descendions ensemble. -- Je crois bien que je ne lui ai guere plu, dit-il. Je vois tres bien qu'il vous a cherche querelle parce que vous m'emmenez chez vous. Qu'est-ce qu'il pense de moi? Est-ce qu'il se figure par hasard que j'ai vole l'or que j'ai dans ma sacoche, ou bien, qu'est-ce qu'il craint? -- Peuh! dis-je, je n'en sais rien et cela m'est egal. Pas un etranger ne passera notre porte sans avoir du pain et un lit. VI -- UN AIGLE SANS ASILE Mon pere me parut etre presque de l'avis de Jim Horscroft, car il ne montra pas un empressement extreme a l'egard de ce nouvel hote; il le toisa du haut en bas d'un air tres interrogateur. Il lui servit cependant une assiette de harengs au vinaigre, et je remarquai qu'il lui jeta un regard encore plus de travers en voyant mon compagnon en manger neuf. Notre ration se reduisait toujours a deux. Lorsque Bonaventure de Lapp eut fini, ses yeux se fermerent d'eux-memes, car je crois bien que pendant ces trois jours, il n'avait pas plus dormi qu'il n'avait mange. C'etait une bien pauvre chambre que celle ou je le conduisis, mais il se jeta sur le lit, s'enveloppa de son grand manteau et s'endormit aussitot. Il avait un ronflement puissant et sonore, et comme ma chambre etait contigue a la sienne, j'eus lieu de me rappeler que nous avions un hote sous notre toit. Le lendemain matin, quand je descendis, je m'apercus qu'il m'avait devance, car il etait assis en face de mon pere a la table de l'embrasure de la fenetre, dans la cuisine, leurs tetes se touchant presque, et il y avait entre eux un petit rouleau de pieces d'or. A mon entree, mon pere leva sur moi des yeux ou je vis un eclair d'avidite que je n'y avais jamais remarque jusqu'alors. Il empoigna l'argent d'un mouvement d'avare, et l'empocha aussitot. -- Tres bien, monsieur, la chambre est a vous, et vous paierez toujours d'avance le trois du mois. -- Ah! voici mon premier ami, s'ecria de Lapp en me tendant la main et m'adressant un sourire assez bienveillant, sans doute, mais ou il y avait cette nuance d'air protecteur qu'on a quand on sourit a son chien. " Me voila tout a fait remis a present, grace a mon excellent souper et au repos d'une bonne nuit, reprit-il. Ah! c'est la faim qui ote a l'homme toute energie. Cela d'abord, le froid ensuite. -- Oui, c'est vrai, dit mon pere, je me suis trouve sur la lande dans une tempete de neige pendant trente-six heures, et je sais ce que c'est. -- J'ai vu jadis mourir de faim trois mille hommes, dit de Lapp en approchant ses mains du feu. De jour en jour ils maigrissaient et devenaient plus semblables a des singes, et ils venaient presque sur les bords des pontons ou nous les gardions; ils hurlaient de rage et de douleur. " Les premiers jours, leurs hurlements s'entendaient dans toute la ville, mais au bout d'une semaine, nos sentinelles de la rive les entendaient a peine, tant ils s'etaient affaiblis. -- Et ils moururent? m'ecriai-je. -- Ils resisterent pendant tres longtemps. C'etaient des grenadiers autrichiens du corps de Starowitz, de grands beaux hommes, aussi gros que votre ami d'hier. Mais quand la ville se rendit, il n'en restait plus que quatre cent, et un homme pouvait en soulever trois a la fois, comme si c'etaient de petits singes. Cela faisait pitie. Ah! mon ami, voudrez-vous me presenter a Madame et a Mademoiselle? C'etaient ma mere et Edie, qui venaient d'entrer dans la cuisine. Il ne les avait pas vues la veille, mais cette fois-ci, j'eus toutes les peines du monde a garder mon serieux, car au lieu de leur faire, en guise de salut, un simple signe de tete a la mode ecossaise, il courba son dos comme une truite qui va sauter, il avanca le pied par une glissade et mit la main sur son coeur de l'air le plus drole. Ma mere ouvrait de grands yeux, croyant qu'il se moquait d'elle, mais Edie se montra aussitot enchantee. On eut dit que c'etait un jeu pour elle, et elle se mit a faire une reverence, mais une reverence si profonde, que je la crus un instant sur le point de tomber et de s'asseoir bel et bien au milieu de la cuisine. Mais non, elle se redressa aussi legerement qu'un rembourrage qui fait ressort. Nous approchames tous nos chaises et l'on fit honneur aux galettes servies avec le lait et la bouillie. Il avait une merveilleuse maniere de se conduire avec les femmes, ce gaillard-la. Si moi, ou bien Jim Horscroft, nous avions fait comme lui, nous aurions eu l'air de faire les imbeciles, et les filles nous auraient eclate de rire au nez, mais pour lui, cela allait si bien avec son genre de physionomie et de langage qu'on en venait enfin a trouver cela tout naturel. En effet, quand il s'adressait a ma mere, ou a la cousine Edie -- et pour cela il ne se faisait jamais prier -- il ne le faisait jamais sans s'etre incline, sans prendre un air a faire croire qu'elles lui faisaient grand honneur rien qu'en ecoutant ce qu'il avait a dire; et lorsqu'elles repondaient, on eut cru, a voir sa physionomie, que leurs paroles etaient precieuses et dignes d'etre conservees a tout jamais. Et pourtant, meme quand il s'abaissait devant les femmes, il gardait toujours au fond des yeux je ne sais quoi de fier comme pour donner a entendre que c'etait pour elles seules qu'il se faisait aussi doux, mais qu'a l'occasion, il savait faire preuve d'assez de raideur. Pour ma mere, c'etait merveille de voir combien elle s'adoucit a son egard. En une demi-heure, elle le mit au fait de toutes nos affaires, lui parla de son oncle a elle, qui etait chirurgien a Carlisle, et le plus grand personnage de la famille, de son cote. Elle lui raconta la mort de mon frere Rob, evenement que je ne l'avais jamais entendu dire a ame qui vive -- et alors on eut cru que de Lapp allait verser des larmes a cette occasion -- lui qui venait justement de nous dire, qu'il avait vu trois mille hommes mourir de faim. Quant a Edie, elle ne causait pas beaucoup, mais elle lancait incessamment de petits coups d'oeil a notre hote, et une fois ou deux, il la regarda tres fixement. Apres le dejeuner, quand il fut rentre dans sa chambre, mon pere tira de sa poche huit pieces d'or d'une guinee et les etala sur la table. -- Qu'est-ce que vous dites de cela, Marthe? fit-il. -- Eh bien, c'est que vous aurez vendu deux beliers noirs, voila tout. -- Non, c'est un mois de paiement pour la nourriture et le logement de l'ami de Jock, et il en rentrera autant toutes les quatre semaines. Mais, en entendant cela, ma mere hocha la tete. -- Deux livres par semaine, c'est beaucoup trop, dit-elle, et ce n'est pas alors que le pauvre gentleman est dans le malheur que nous devons lui faire payer ce prix pour un peu de nourriture. -- Ta! ta! s'ecria mon pere, il peut tres bien le faire sans se gener. Il a une sacoche pleine d'or. En outre, c'est le prix qu'il a offert lui-meme. -- Cet argent-la ne portera pas bonheur, dit-elle. -- Eh! Eh! ma femme, vous aurait-il mis la tete a l'envers avec ses facons d'etranger? -- Oui, il serait bon que les maris ecossais eussent quelque peu de ses manieres prevenantes, dit-elle. C'etait la premiere fois de ma vie que je l'entendis riposter a mon pere. De Lapp ne tarda pas a descendre et me demanda si je voulais sortir avec lui. Lorsque nous fumes au soleil, il tira de sa poche une petite croix faite en pierres rouges, la chose la plus charmante que j'eusse encore vue. -- Ce sont des rubis, dit-il, et j'ai eu cela a Tolede, en Espagne. Il y en avait deux mais j'ai donne l'autre a une jeune fille de Lithuanie. Je vous prie d'accepter celle-ci en souvenir de la grande bonte que vous avez eue hier pour moi. Vous en ferez faire une epingle de cravate. Je ne pus faire autrement que de le remercier de ce present, qui valait plus que tout ce que j'avais possede en ma vie. -- Je pars pour aller compter les agneaux sur le paturage d'en haut, lui dis-je. Peut-etre vous plairait-il de venir avec moi et de voir un peu le pays. Il eut un instant d'hesitation, puis il secoua la tete. -- J'ai, dit-il, quelques lettres a ecrire le plus tot possible. Je compte passer la matinee chez moi pour m'acquitter de cette tache. Pendant toute la matinee, j'allai et je vins sur les hauteurs; et, comme vous le croirez sans peine, je n'eus l'esprit occupe que de cet etranger que le hasard avait jete a notre porte. Ou avait-il appris ces manieres, cet air de commandement, cet eclat hautain et menacant du regard? Et ces aventures, auxquelles il faisait allusion d'un air si detache, quelle etonnante existence que celle ou elles avaient trouve place? Il avait ete bon pour nous, il avait use d'un langage plein d'amabilites et malgre tout je n'arrivais pas a chasser entierement la defiance que j'avais eprouvee a son egard. Peut-etre, apres tout, Jim Horscroft avait-il raison, peut-etre avais je eu tort de l'introduire a West Inch. Quand je rentrai, il avait l'air d'etre ne et d'avoir vecu dans la ferme. Il etait assis dans ce vaste fauteuil aux bras de bois qui occupe le coin de la cheminee, et il avait le chat noir sur ses genoux. Il tenait les bras etendus, et d'une main a l'autre allait un echeveau de laine a tricoter dont ma mere faisait un peloton. La cousine Edie etait assise tout pres et, en voyant ses yeux, je m'apercus qu'elle avait pleure. -- Eh bien, Edie, lui dis-je, qu'est-ce qui vous chagrine? -- Ah! Mademoiselle a le coeur tendre, comme toutes les vraies et honnetes femmes, dit-il. Je n'aurais pas cru que la chose put l'emouvoir a ce point. Autrement, je n'en aurais point parle. Je contais les souffrances de quelques troupes qui avaient a traverser pendant l'hiver les montagnes de la Guadarama, et dont je sais quelque chose. Il est bien etrange de voir le vent emporter des hommes par-dessus le bord des precipices, mais le sol etait bien glissant, et il n'y avait rien a quoi ils pussent se retenir. Les compagnies entrecroiserent leurs bras, et cela alla mieux de cette facon, mais la main d'un artilleur resta dans la mienne, comme je la prenais. Elle etait gangrenee par le froid depuis trois jours. Je restais a ecouter bouche beante. " Et les vieux grenadiers, eux aussi, comme ils n'avaient plus leur ardeur d'autrefois, ils avaient peine a resister. Et pourtant, s'ils restaient en arriere, les paysans les prenaient, les clouaient a la porte de leurs granges, les pieds en haut, et allumaient du feu sous leur tete. C'etait pitie de voir ainsi perir ces braves vieux soldats. Aussi quand ils ne pouvaient plus avancer, c'etait interessant de voir comment ils s'y prenaient: ils s'arretaient, faisaient leur priere, assis sur une vieille selle, ou sur leur havresac, otaient leurs bottes et leurs bas et appuyaient leur menton sur le bout de leur fusil. Puis ils mettaient leur gros orteil sur la detente, et _pouf_! c'etait fini: plus de marches pour ces beaux vieux grenadiers. Oh! l'on a eu une rude besogne par la-bas sur ces montagnes de Guadarama. -- Et quelle armee, etait-ce? demandai-je. -- Oh! j'ai ete dans tant d'armees que je m'y embrouille quelquefois. Oui, j'ai beaucoup vu la guerre. A propos, j'ai vu vos Ecossais se battre, et ils font de rudes fantassins, mais je croyais d'apres cela que tout le monde ici portait des ... comment appelez-vous cela... des jupons? -- Ce sont des Kilts et cela ne se porte que dans les Highlands. -- Ah! dans les montagnes. Mais voici la-bas, dehors, un homme. Peut-etre est-ce celui qui se chargerait de porter mes lettres a la poste, a ce qu'a dit votre pere. -- Oui, c'est le garcon du fermier Whitehead. Voulez-vous que je les lui donne? -- Oui, il en prendrait plus de soin s'il les recevait de votre main. Il les tira de sa poche et me les remit. Je sortis aussitot avec ces lettres et chemin faisant mes regards tomberent sur l'adresse que portait l'une d'elles. Il y avait en tres grosse et tres belle ecriture: " A sa Majeste " Le roi de Suede " Stockholm " Je ne savais pas beaucoup de francais, assez toutefois pour comprendre cela. Quel etait donc cette sorte d'aigle qui etait venu se poser dans notre humble petit nid? VII -- LA TOUR DE GARDE DE CORRIEMUIR Ce serait un ennui pour moi, et aussi, j'en suis tres certain, un ennui pour vous, si j'entreprenais de vous raconter le menu de notre existence depuis le jour ou cet homme vint sous notre toit, ou de quelle facon il en vint a gagner peu a peu notre affection a tous. Avec les femmes, ce ne fut pas une tache bien longue, mais il ne tarda pas a degeler mon pere lui-meme, chose qui n'etait pas des plus aisees. Il avait meme fait la conquete de Jim Horscroft aussi bien que la mienne. A vrai dire, nous n'etions guere, a cote de lui, que deux grands enfants, car il etait alle partout, il avait tout vu, et quand il avait passe une soiree a jaser, en son anglais boiteux, il nous avait emportes bien loin de notre simple cuisine, de notre maisonnette rustique pour nous jeter au milieu des cours, des camps, des champs de bataille, de toutes les merveilles du monde. Horscroft avait d'abord ete assez maussade avec lui, mais de Lapp, par son tact, par l'aisance de ses manieres, l'avait bientot seduit, avait entierement conquis son coeur, si bien que voila Jim assis, tenant dans sa main, la main de la cousine Edie, et tous deux perdus dans l'interet qu'ils prenaient a ecouter tous les recits qu'il nous faisait. Je ne vais pas vous conter tout cela, mais aujourd'hui encore, apres un si long intervalle, je pourrais vous dire comment, d'une semaine, d'un mois a l'autre, par telle ou telle parole, telle ou telle action, il arriva a nous rendre tels qu'il voulait. Un de ses premiers actes fut de donner a mon pere le canot dans lequel il etait venu, en ne se reservant que le droit de le reprendre s'il venait a en avoir besoin. Les harengs vinrent fort pres de la cote cette annee-la, et avant sa mort mon oncle nous avait donne un bel assortiment de filets, de sorte que ce present nous rapporta bon nombre de livres. Quelquefois, de Lapp s'y embarquait seul, et je l'ai vu pendant tout un ete ramant lentement, s'arretant tous les cinq ou six coups de rame, pour jeter une pierre attachee au bout d'une corde. Je ne compris rien a sa conduite jusqu'au jour ou il me l'expliqua de son propre gre. -- J'aime a etudier tout ce qui a du rapport aux choses de la guerre, dit-il, et je n'en laisse jamais echapper une occasion. Je me demandais s'il serait difficile a un commandant de corps d'armee d'operer un debarquement ici. -- Si le vent ne venait pas de l'Est, dis-je. -- Oui, s'est bien cela, si le vent ne venait pas de l'Est. Avez- vous pris des sondages ici? -- Non. -- Votre ligne de vaisseaux de guerre serait forcee de se tenir au large, mais il y a ici assez d'eau pour qu'une fregate de quarante canons puisse approcher jusqu'a portee de fusil. Bondez vos canots de tirailleurs, deployez-les derriere ces dunes de sable, puis soutenez-les en en lancant encore d'autres, lancez des fregates une pluie de mitraille par-dessus leurs tetes. Cela pourrait se faire! Cela pourrait se faire. Ses moustaches raides comme celles d'un chat se herisserent plus que jamais, et je pus voir a l'eclat de son regard qu'il etait emporte par ses reves. -- Vous oubliez que nos soldats seraient sur la plage, dis-je avec indignation. -- Ta! Ta! Ta! s'ecria-t-il, naturellement pour une bataille, il faut etre deux. Voyons maintenant, raisonnons la chose. Combien d'hommes pouvez-vous mettre en ligne? Dirons-nous vingt mille, trente mille? Quelques regiments de bonnes troupes, le reste! Peuh! Des conscrits, des bourgeois armes. Comment appelez-vous ca? Des volontaires? -- Des gens courageux, criai je. -- Oh oui, tres braves, mais des imbeciles. Ah! mon Dieu! on ne saurait dire a quel point ils seraient imbeciles. Non pas eux seulement, mais toutes les jeunes troupes. Elles ont tellement peur d'avoir peur, qu'elles ne prendraient aucune precaution. Ah! j'ai vu cela. En Espagne, j'ai vu un bataillon de conscrits attaquer une batterie de dix pieces: il fallait voir comme ils avancaient bravement, si bien que de l'endroit, ou je me trouvais, la montee avait l'air... comment appelez-vous cela en anglais?... avait l'air d'une tarte aux framboises. Et notre beau bataillon de conscrits, qu'etait-il devenu? Puis un autre bataillon de jeunes troupes tenta l'assaut. Ils partirent au pas de course, criant, hurlant, tous ensemble, mais que peuvent faire des cris contre une decharge de mitraille? Aussi voila votre second bataillon etendu sur la pente. Alors ce sont les chasseurs a pied de la garde, de vieux soldats, a qui l'on dit de prendre la batterie: a les voir marcher, ce n'etait guere captivant, pas de colonne, pas de cris, personne de tue. Tout juste une ligne de tirailleurs dissemines, avec des pelotons de soutien, mais au bout de dix minutes, les batteries etait reduites au silence; et les artilleurs espagnols tailles en pieces: La guerre, mon jeune ami, c'est une chose qui s'apprend, tout comme l'elevage des moutons. -- Peuh! dis-je, pour ne pas me taire devant un etranger; si nous avions trente mille hommes sur la crete de cette hauteur la-bas, vous en viendriez a etre fort heureux d'avoir vos bateaux derriere vous. -- Sur la crete de la hauteur? dit-il en promenant rapidement ses regards sur la crete. Oui, si votre homme connaissait son affaire; il aurait sa gauche appuyee a votre maison, son centre a Corriemuir, et sa droite par la, vers la maison du docteur, avec une forte ligne de tirailleurs en avant. Naturellement sa cavalerie manoeuvrerait pour nous couper des que nous serions deployes sur la plage. Mais qu'il nous laisse seulement nous former, et nous saurons bientot ce que nous avons a faire. Voila le point faible, c'est le defile ici: je le balaierais avec mes canons. J'y engagerais ma cavalerie. Je pousserais l'infanterie en avant en fortes colonnes, et cette aile-ci se trouverait en l'air: Eh Jock, vos volontaires, ou seraient-ils? -- Sur les talons de votre dernier homme, dis-je. Et nous partimes tous deux de cet eclat de rire cordial par lequel finissaient d'ordinaire ces sortes de discussions. Parfois, lorsqu'il parlait ainsi, je croyais qu'il plaisantait. En d'autres moments, il n'etait pas aussi facile de l'admettre. Je me souviens tres bien qu'un soir de cet ete-la, comme nous etions assis a la cuisine, lui, mon pere, Jim, et moi, et que les femmes etaient allees se coucher, il se mit a parler de l'Ecosse et de ses rapports avec l'Angleterre. -- Jadis vous aviez votre roi a vous, et vos lois se faisaient a Edimbourg, dit-il. Ne vous sentez-vous pas pleins de rage, et de desespoir, a la pensee que tout cela vient de Londres. Jim ota sa pipe de sa bouche. -- C'est nous qui avons impose notre roi a l'Angleterre, et si quelqu'un devait enrager, ce seraient ceux de la-bas. Evidemment l'etranger ignorait ce detail. Cela lui imposa silence un instant. -- Oui, mais vos lois sont faites la-bas, dit-il enfin, et assurement ce n'est pas avantageux. -- Non. Il serait bon qu'on remit un Parlement a Edimbourg, dit mon pere, mais les moutons me donnent tant d'occupation que je n'ai guere le loisir de penser a ces choses-la. -- C'est aux beaux jeunes gens comme vous que revient le devoir d'y penser, dit de Lapp. Quand un pays est opprime, ce sont ses jeunes gens qui doivent le venger. -- Oui, les Anglais en veulent trop pour eux, quelquefois, dit Jim. -- Eh bien, s'il y a beaucoup de gens qui partagent cette maniere de voir, pourquoi n'en formerions-nous pas des bataillons, afin de marcher sur Londres s'ecria de Lapp. -- Cela ferait une belle partie de campagne, dis-je en riant, mais qui nous conduirait? Il se redressa, fit la reverence, en posant la main sur son coeur, de sa bizarre facon. -- Si vous vouliez bien me faire cet honneur, s'ecria-t-il. Puis nous voyant tous rire, il se mit a rire aussi, mais je suis convaincu qu'il n'avait pas voulu plaisanter le moins du monde. Je n'arrivai jamais a me faire quelque idee de son age, et Jim Horscroft n'y reussit pas mieux. Parfois nous le prenions pour un vieux qui avait l'air jeune, parfois au contraire pour un jeune qui avait l'air vieillot. Sa chevelure brune, raide, coupee court, n'avait nul besoin d'etre coupee ras au sommet de la tete, ou elle se rarefiait pour finir en une courbe polie. Sa peau etait sillonnee de mille rides tres fines, qui s'entrelacaient, formaient un reseau; elle etait, comme je l'ai dit, toute recuite par le soleil. Mais il etait agile comme un adolescent, souple et dur comme de la baleine, passait tout un jour a parcourir la montagne ou a ramer sur la mer sans mouiller un cheveu. Tout bien considere, nous jugeames qu'il devait avoir quarante ou quarante-cinq ans, bien qu'il fut malaise de comprendre comment il avait pu voir tant de choses a une telle periode de la vie. Mais un jour on se mit a parler d'age, et alors il nous fit une surprise. Je venais de dire que j'avais juste vingt ans et Jim qu'il en avait vingt-sept. -- Alors je suis le plus age de nous trois, dit de Lapp. Nous partimes d'un eclat de rire, car, a notre compte, il aurait parfaitement pu etre notre pere. -- Mais pas de beaucoup, dit-il en relevant le sourcil, j'ai eu vingt-neuf ans en decembre. Cette assertion, plus encore que ses propos, nous fit comprendre quelle existence extraordinaire avait ete la sienne. Il vit notre etonnement et s'en amusa. -- J'ai vecu! j'ai vecu! s'ecria-t-il. J'ai employe mes jours et mes nuits; je n'avais que quatorze ans, que je commandais une compagnie dans une bataille ou cinq nations prenaient part. J'ai fait palir un roi aux mots que je lui ai chuchotes a l'oreille, alors que j'avais vingt ans. J'ai contribue a refaire un royaume et a mettre un nouveau roi sur un grand trone l'annee meme ou je suis devenu majeur. Mon Dieu, j'ai vecu ma vie. Ce fut la ce que j'appris de plus precis, d'apres ses dires, sur son passe. Lorsque nous voulions en savoir plus long de lui, il se bornait a hocher la tete ou a rire. Dans de certains moments, nous pensions qu'il n'etait qu'un adroit imposteur, car pourquoi un homme qui avait tant d'influence et de talents serait-il venu perdre son temps dans le comte de Berwick? Mais un jour, survint un incident bien fait pour nous prouver que sa vie avait en effet un passe tres rempli. Comme vous vous en souvenez sans doute, nous avions pour tres proche voisin un vieil officier de la guerre d'Espagne, le meme qui avait danse autour du feu de joie avec sa soeur et les deux bonnes. Il s'etait rendu a Londres pour quelque affaire relative a sa pension et a son indemnite de blessure, et avec quelque espoir qu'on lui trouverait un emploi, de sorte qu'il ne revint que vers la fin de l'automne. Des les premiers jours de son retour, il descendit pour nous rendre visite, et alors ses yeux se porterent pour la premiere fois sur de Lapp. Jamais de ma vie je ne vis physionomie exprimer pareille stupefaction. Il regarda fixement notre hote pendant une longue minute sans dire seulement un mot. De Lapp lui rendit ce regard avec la meme persistance, mais sans que rien indiquat qu'il le reconnaissait. -- Je ne sais qui vous etes, monsieur, dit-il enfin, mais vous me regardez comme si vous m'aviez deja vu. -- En effet je vous ai vu, dit le major. -- Jamais, que je sache. -- Mais je le jure. -- Ou donc, alors? -- Au village d'Astorga, en 18... De Lapp sursauta, regarda encore notre voisin. -- Mon Dieu, s'ecria-t-il, quel hasard, et vous etes le parlementaire anglais. Je me souviens fort bien de vous, monsieur. Permettez-moi de vous dire un mot a l'oreille. Il le prit a part, causa en francais avec lui, d'un air tres serieux, pendant un quart d'heure, gesticulant des mains, donnant des explications, pendant que le major hochait de temps a autre sa vieille tete grisonnante. A la fin, ils parurent s'etre mis d'accord pour quelque convention, et j'entendis le major dire a plusieurs reprises: _Parole d'honneur_, et ensuite _Fortune de la guerre_, mots que je compris fort bien, car chez Birtwhistle on nous poussait fort loin. Mais depuis je remarquai constamment que le major ne se laissait jamais aller a la meme familiarite de langage, dont nous usions avec notre locataire, qu'il s'inclinait en lui adressant la parole, et qu'il lui prodiguait les marques de respect. Plus d'une fois je demandai au major ce qu'il savait a ce sujet, Mais il se deroba toujours, et je ne pus rien tirer de lui. Jim Horscroft passa tout cet ete a la maison, mais vers la fin de l'automne, il retourna a Edimbourg, pour les cours d'hiver, car il se proposait de travailler assidument et d'obtenir son diplome au printemps prochain, s'il pouvait, et il reviendrait passer la Noel. Il y eut donc une grande scene d'adieu entre lui la cousine Edie. Il devait faire poser sa plaque et se marier des qu'il aurait le droit d'exercer. Je n'ai jamais vu un homme aimer une femme avec une telle tendresse, et elle avait de son cote, quelque affection pour lui, a sa maniere, et en effet, elle eut cherche en vain dans toute l'Ecosse un plus bel homme que lui. Cependant quand il etait question de mariage, elle faisait une legere grimace en songeant que tous ses reves mirifiques aboutiraient a n'etre que la femme d'un medecin de campagne. Mais tout bien considere, elle n'avait de choix qu'entre Jim et moi, et elle se decida pour le meilleur des deux. Naturellement il y avait bien aussi de Lapp, mais nous le sentions d'une classe tout a fait differente de la notre: donc il ne comptait pas. En ce temps-la, je ne fus jamais bien fixe sur ce point: Edie se preoccupait-elle ou non de lui? Quand Jim etait a la maison, ils ne faisaient guere attention l'un et l'autre. Apres son depart, ils se rencontrerent plus souvent, ce qui etait assez naturel, car Jim avait pris une grande partie du temps d'Edie. Une fois ou deux fois, elle me parla de Lapp comme si elle ne le trouvait pas a son gre, et pourtant elle n'etait pas a son aise lorsqu'il n'etait pas la le soir. Edie, plus qu'aucun de nous, se plaisait a causer avec lui, a lui faire mille questions. Elle se faisait decrire par lui les costumes des reines, dire sur quelle sorte de tapis elles marchaient, si elles avaient des epingles a cheveux dans leur coiffure, combien de plumes elles portaient a leurs chapeaux, et je finissais par m'etonner qu'il trouvat reponse a tout cela. Et pourtant il avait toujours une reponse. Il jouait de la langue avec tant de dexterite, de vivacite. Il montrait tant d'empressement a l'amuser, que je me demandais comment il se faisait qu'elle n'eut pas plus d'affection pour lui. Bref, l'ete, l'automne et la plus grande partie de l'hiver se passerent, nous etions encore tous tres heureux ensemble. L'annee 1815 etait deja fortement ent