The Project Gutenberg EBook of Elle et lui, by George Sand This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Elle et lui Author: George Sand Release Date: October 6, 2004 [EBook #13653] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLE ET LUI *** Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed Proofreaders Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. {~--- UTF-8 BOM ---~}ELLE ET LUI par GEORGE SAND CALMANN-LEVY, EDITEURS, PARIS, 3, RUE AUBER Droits de reproduction et de traduction reserves. [Note: La liste des oeuvres de George Sand publiees par Calmann-Levy est reportee a la fin du roman.] ELLE ET LUI A MADEMOISELLE JACQUES. Ma chere Therese, puisque vous me permettez de ne pas vous appeler mademoiselle, apprenez une nouvelle importante dans _le monde des arts_, comme dit notre ami Bernard. Tiens! ca rime; mais ce qui n'a ni rime ni raison, c'est ce que je vais vous raconter. Figurez-vous qu'hier, apres vous avoir ennuyee de ma visite, je trouvai, en rentrant chez moi, un milord anglais... Apres ca, ce n'est peut-etre pas un milord; mais, pour sur, c'est un Anglais, lequel me dit en son patois: --Vous etes peintre? --_Yes_, milord. --Vous faites la figure? --_Yes_, milord. --Et les mains? --_Yes_, milord; les pieds aussi. --Bon! --Tres-bons! --Oh! je suis sur! --Eh bien, voulez-vous faire le portrait de moi? --De vous? --Pourquoi pas? Le _pourquoi pas_ fut dit avec tant de bonhomie, que je cessai de le prendre pour un imbecile, d'autant plus que le fils d'Albion est un homme magnifique. C'est la tete d'Antinoues sur les epaules de... sur les epaules d'un Anglais; c'est un type grec de la meilleure epoque sur le buste un peu singulierement habille et cravate d'un specimen de la fashion britannique. --Ma foi! lui ai-je dit, vous etes un beau modele, a coup sur, et j'aimerais a faire de vous une etude a mon profit; mais je ne peux pas faire votre portrait. --Pourquoi donc? --Parce que je ne suis pas peintre de portraits. --Oh!... Est-ce qu'en France vous payez une patente pour telle ou telle specialite dans les arts? --Non; mais le public ne nous permet guere de cumuler. Il veut savoir a quoi s'en tenir sur notre compte, quand nous sommes jeunes surtout; et, si j'avais, moi qui vous parle et qui suis fort jeune, le malheur de faire de vous un bon portrait, j'aurais beaucoup de peine a reussir a la prochaine exposition avec autre chose que des portraits: de meme que, si je ne faisais de vous qu'un portrait mediocre, on me defendrait d'en jamais essayer d'autres: on decreterait que je n'ai pas les qualites de l'emploi, et que j'ai ete un presomptueux de m'y risquer. Je racontai a mon Anglais beaucoup d'autres sornettes dont je vous fais grace, et qui lui firent ouvrir de grands yeux; apres quoi, il se mit a rire, et je vis clairement que mes raisons lui inspiraient le plus profond mepris pour la France, sinon pour votre petit serviteur. --Tranchons le mot, me dit-il. Vous n'aimez pas le portrait. --Comment! pour quel Welche me prenez-vous? Dites plutot que je n'ose pas encore faire le portrait, et que je ne saurais pas le faire, vu que, de deux choses l'une: ou c'est une specialite qui n'en admet pas d'autres, ou c'est la perfection, et comme qui dirait la couronne du talent. Certains peintres, incapables de rien composer, peuvent copier fidelement et agreablement le modele vivant. Ceux-la ont un succes assure, pour peu qu'ils sachent presenter le modele sous son aspect le plus favorable, et qu'ils aient l'adresse de l'habiller a son avantage tout en l'habillant a la mode; mais, quand on n'est qu'un pauvre peintre d'histoire, tres-apprenti et tres-conteste, comme j'ai l'honneur d'etre, on ne peut pas lutter contre des gens du metier. Je vous avoue que je n'ai jamais etudie avec conscience les plis d'un habit noir et les habitudes particulieres d'une physionomie donnee. Je suis un malheureux inventeur d'attitudes, de types et d'expressions. Il faut que tout cela obeisse a mon sujet, a mon idee, a mon reve, si vous voulez. Si vous me permettiez de vous costumer a ma guise, et de vous poser dans une composition de mon cru... Encore, tenez, cela ne vaudrait rien, ce ne serait pas vous. Ce ne serait pas un portrait a donner a votre maitresse... encore moins a votre femme legitime. Ni l'une ni l'autre ne vous reconnaitraient. Donc, ne me demandez pas maintenant ce que je saurai pourtant faire un jour, si par hasard je deviens Rubens ou Titien, parce qu'alors je saurai rester poete et createur, tout en etreignant sans effort et sans crainte la puissante et majestueuse realite. Malheureusement, il n'est pas probable que je devienne quelque chose de plus qu'un fou ou une bete. Lisez MM. tels et tels, qui l'ont dit dans leurs feuilletons. Figurez-vous bien, Therese, que je n'ai pas dit a mon Anglais un mot de ce que je vous raconte: on arrange toujours quand on se fait parler soi-meme; mais, de tout ce que je pus lui dire pour m'excuser de ne pas savoir faire le portrait, rien ne servit que ce peu de paroles: "Pourquoi diable ne vous adressez-vous pas a mademoiselle Jacques?" Il fit trois fois _Oh!_ apres quoi, il me demanda votre adresse, et le voila parti sans faire la moindre reflexion, en me laissant tres-confus et tres-irrite de ne pouvoir achever ma dissertation sur le portrait; car enfin, ma bonne Therese, si cet animal de bel Anglais va chez vous aujourd'hui, comme je l'en crois capable, et qu'il vous redise tout ce que je viens de vous ecrire, c'est-a-dire tout ce que je ne lui ai pas dit, sur les _faiseurs_ et sur les grands maitres, qu'allez-vous penser de votre ingrat ami! Qu'il vous range parmi les premiers et qu'il vous juge incapable de faire autre chose que des portraits bien jolis qui plaisent a tout le monde! Ah! ma chere amie, si vous aviez entendu tout ce que je lui ai dit de vous quand il a ete parti!... Vous le savez, vous savez que, pour moi, vous n'etes pas mademoiselle Jacques, qui fait des portraits ressemblants tres en vogue, mais un homme superieur qui s'est deguise en femme, et qui, sans avoir jamais fait l'academie, devine et sait faire deviner tout un corps et toute une ame dans un buste, a la maniere des grands sculpteurs de l'antiquite et des grands peintres de la renaissance. Mais je me tais; vous n'aimez pas qu'on vous dise ce qu'on pense de vous. Vous faites semblant de prendre cela pour des compliments. Vous etes tres-orgueilleuse, Therese. Je suis tout a fait melancolique aujourd'hui, je ne sais pas pourquoi. J'ai si mal dejeune ce matin... Je n'ai jamais si mal mange que depuis que j'ai une cuisiniere. Et puis on ne peut plus avoir de bon tabac. La regie vous empoisonne. Et puis on m'a apporte des bottes neuves qui ne vont pas du tout... Et puis il pleut... Et puis, et puis que sais-je? Les jours sont longs comme des jours sans pain depuis quelque temps, ne trouvez-vous pas? Non, vous ne trouvez pas, vous. Vous ne connaissez pas le malaise, le plaisir qui ennuie, et l'ennui qui grise, le mal sans nom dont je vous parlais l'autre soir, dans ce petit salon lilas ou je voudrais etre maintenant; car j'ai un jour affreux pour peindre, et, ne pouvant peindre, j'aurais du plaisir a vous assommer de ma conversation. Je ne vous verrai donc pas aujourd'hui! Vous avez la une famille insupportable qui vous vole a vos amis les plus delicieux! Je vais donc etre force, ce soir, de faire quelque affreuse sottise!... Voila l'effet de votre bonte pour moi, ma chere grande camarade. C'est de me rendre si sot et si nul quand je ne vous vois plus, qu'il faut absolument que je m'etourdisse au risque de vous scandaliser. Mais, soyez tranquille, je ne vous raconterai pas l'emploi de ma soiree. Votre ami et serviteur, LAURENT. 11 mai 183... * * * * * A M. LAURENT DE FAUVEL. D'abord, mon cher Laurent, je vous demande, si vous avez pour moi quelque amitie, de ne pas faire trop souvent de sottises qui nuisent a votre sante. Je vous permets toutes les autres. Vous allez me demander d'en citer une, et me voila fort embarrassee; car, en fait de sottises, j'en connais peu qui ne soient nuisibles. Reste a savoir ce que vous appelez sottise. S'il s'agit de ces longs soupers dont vous me parliez l'autre jour, je crois qu'ils vous tuent, et je m'en desole. A quoi songez-vous, mon Dieu, de detruire ainsi, de gaiete de coeur, une existence si precieuse et si belle? Mais vous ne voulez pas de sermons: je me borne a la priere. Quant a votre Anglais, qui est un Americain, je viens de le voir, et, puisque je ne vous verrai ni ce soir, ni peut-etre demain, a mon grand regret, il faut que je vous dise que vous avez tout a fait tort de ne pas vouloir faire son portrait. Il vous eut offert les yeux de la tete, et les yeux de la tete d'un Americain comme Dick Palmer, c'est beaucoup de billets de banque dont vous avez besoin, precisement pour ne pas faire de sottises, c'est-a-dire pour ne pas _courir le brelan_, dans l'espoir d'un coup de fortune qui n'arrive jamais aux gens d'imagination, vu que les gens d'imagination ne savent pas jouer, qu'ils perdent toujours, et qu'il leur faut ensuite demander a leur imagination de quoi payer leurs dettes, metier pour lequel cette princesse-la ne se sent pas faite, et auquel elle ne se plie qu'en mettant le feu au pauvre corps qu'elle habite. Vous me trouvez bien positive, n'est-ce pas? Ca m'est egal. D'ailleurs, si nous prenons la question de plus haut, toutes les raisons que vous avez donnees a votre Americain et a moi ne valent pas deux sous. Vous ne savez pas faire le portrait, c'est possible, cela est meme certain, s'il faut le faire dans les conditions du succes bourgeois; mais M. Palmer n'exigeait nullement qu'il en fut ainsi. Vous l'avez pris pour un epicier, et vous vous etes trompe. C'est un homme de jugement et de gout, qui s'y connait, et qui a pour vous de l'enthousiasme. Jugez si je l'ai bien recu! Il venait a moi comme a un pis aller, je m'en suis fort bien apercue, et je lui en ai su gre. Aussi l'ai-je console en lui promettant de faire tout mon possible pour vous decider a le peindre. Nous parlerons donc de cette affaire apres-demain, car j'ai donne rendez-vous au dit Palmer pour le soir, afin qu'il m'aide a plaider sa propre cause et qu'il emporte votre promesse. Sur ce, mon cher Laurent, desennuyez-vous de votre mieux de ne pas me voir pendant deux jours. Cela ne vous sera pas difficile, vous connaissez beaucoup de gens d'esprit, et vous avez le pied dans le plus beau monde. Moi, je ne suis qu'une vieille precheuse qui vous aime bien, qui vous conjure de ne pas vous coucher tard toutes les nuits, et qui vous conseille de ne faire exces et abus de rien. Vous n'avez pas ce droit-la: genie oblige. Votre camarade, THERESE JACQUES. * * * * * A MADEMOISELLE JACQUES. Ma chere Therese, je pars dans deux heures pour une partie de campagne avec le comte de S... et le prince D... Il y aura de la jeunesse et de la beaute, a ce que l'on assure. Je vous promets et vous jure de ne pas faire de sottises et de ne pas boire de champagne... sans me le reprocher amerement! Que voulez-vous! j'eusse certainement mieux aime flaner dans votre grand atelier, et deraisonner dans votre petit salon lilas; mais, puisque vous etes en retraite avec vos trente-six cousins de province, vous ne vous apercevrez certainement pas non plus de mon absence apres-demain: vous aurez la delicieuse musique de l'accent anglo-americain pendant toute la soiree. Ah! il s'appelle Dick, ce bon M. Palmer? Je croyais que Dick etait le diminutif familier de Richard! Il est vrai qu'en fait de langues, je sais tout au plus le francais. Quant au portrait, n'en parlons plus. Vous etes mille fois trop maternelle, ma bonne Therese, de penser a mes interets au detriment des votres. Bien que vous ayez une belle clientele, je sais que votre generosite ne vous permet pas d'etre riche, et que quelques billets de banque de plus seront beaucoup mieux entre vos mains qu'entre les miennes. Vous les emploierez a faire des heureux, et, moi, je les jetterai sur un brelan, comme vous dites. D'ailleurs, jamais je n'ai ete moins en train de faire de la peinture. Il faut pour cela deux choses que vous avez, la reflexion et l'inspiration; je n'aurai jamais la premiere, et _j'ai eu_ la seconde. Aussi en suis-je degoute comme d'une vieille folle qui m'a ereinte en me promenant a travers champs sur la croupe maigre de son cheval d'Apocalypse. Je vois bien ce qui me manque; n'en deplaise a votre raison, je n'ai pas encore assez vecu, et je pars pour trois ou sept jours avec madame Realite, sous la figure de plusieurs nymphes du corps de ballet de l'Opera. J'espere bien, a mon retour, etre l'homme du monde le plus accompli, c'est-a-dire le plus blase et le plus raisonnable. Votre ami, LAURENT. * * * * * I Therese comprit fort bien, a premiere vue, le depit et la jalousie qui avaient dicte cette lettre. --Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes, il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute autre. Et, tout en relisant et revant, Therese craignit de se mentir a elle-meme en cherchant a se persuader que Laurent ne courait aucun danger aupres d'elle. --Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi. Je n'en ai jamais eu! Mais la pendule marquait cinq heures de l'apres-midi. Et Therese, apres avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna conge a son domestique pour vingt-quatre heures, fit a sa fidele vieille Catherine diverses recommandations particulieres et monta en fiacre. Deux heures apres, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu voutee et parfaitement voilee, dont le cocher meme ne vit pas la figure. Elle s'enferma avec cette personne mysterieuse, et Catherine leur servit un petit diner tout a fait succulent. Therese soignait et servait sa compagne, qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas manger. De son cote, Laurent se disposait a la partie de plaisir annoncee; mais, quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit qu'une affaire imprevue le retenait encore deux heures a Paris, et qu'il le rejoindrait a sa maison de campagne dans la soiree. Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'etait habille avec une hate fievreuse. Il s'etait fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il avait jete son habit sur un fauteuil, et il avait passe ses mains dans les boucles trop symetriques de ses cheveux, sans songer pourtant a l'air qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tantot vite, tantot lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois promettre de se hater de partir lui-meme, il courut sur l'escalier pour le prier de l'attendre et lui dire qu'il renoncait a toute affaire pour le suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, ou il se jeta sur son lit. --Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose la-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisieme jour, c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Americain que je ne connais pas! Mais elle connait, certainement, elle, ce Palmer, qu'elle appelle par son petit nom! D'ou vient alors qu'il m'a demande son adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis pas l'amant de Therese, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Therese! je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en preserve! une femme qui a cinq ans de plus que moi, peut-etre davantage! Qui sait l'age d'une femme, et de celle-la precisement, dont personne ne sait rien? Un passe si mysterieux doit couvrir quelque enorme sottise, peut-etre une honte bien conditionnee. Et avec cela, elle est prude, ou devote, ou philosophe, qui peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialite, ou une tolerance, ou un detachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer? Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui. --Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle Jacques. Laurent tressaillit. --Et que diable voulez-vous a mademoiselle Jacques? repondit-il en faisant semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette. --Moi? Rien... c'est-a-dire si! Je voudrais bien la connaitre; mais je ne la connais que de vue et de reputation. C'est pour une personne qui veut se faire peindre que je demande son adresse. --Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques? --Parbleu! elle est tout a fait celebre a present, et qui ne l'a remarquee? Elle est faite pour cela! --Vous trouvez? --Eh bien, et vous? --Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas competent. --Vous l'aimez beaucoup? --Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas la cour. --Vous la voyez souvent? --Quelquefois. --Alors vous etes son ami... serieux? --Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous? --Parce que je n'en crois rien; a vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami serieux d'une femme... jeune et belle! --Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon camarade, pas desagreable a voir, voila tout. Pourtant elle appartient a un type que je n'aime pas, et je suis force de lui pardonner d'etre blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture. --Elle n'est pas deja si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulierement. Au reste, ca lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant. --Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous! --Elle n'est pas tres-grande, elle a des petits pieds et des petites mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regardee, puisque j'en suis amoureux. --Tiens, quelle idee vous avez la! --Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous plait pas? --Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-la, je tacherais d'etre mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas amoureux, c'est un etat que je ne fais pas; par consequent, je ne serais pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble. --Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin a la patience, vu que je suis d'un age et d'un monde ou le plaisir ne manque pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-la, et que vous la connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosite de ma part, je vous le declare, si elle est veuve ou... --Ou quoi? --Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari. --Je n'en sais rien. --Pas possible! --Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demande. Ca m'est si egal! --Savez-vous ce qu'on dit? --Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit? --Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a ete mariee a un homme riche et titre. --Mariee... --On ne peut plus mariee, par-devant M. le maire et M. le cure. --Quelle betise! elle porterait son nom et son titre. --Ah! voila! Il y a un mystere la-dessous. Quand j'aurai le temps, je chercherai ca, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant connu, bien qu'elle vive avec une grande liberte. D'ailleurs, vous devez savoir cela, vous? --Je n'en sais pas le premier mot. Ah ca! vous croyez donc que je passe ma vie a observer ou a interroger les femmes? Je ne suis pas un flaneur comme vous, moi! je trouve la vie tres courte pour vivre et travailler. --Vivre... je ne dis pas. Il parait que vous vivez beaucoup. Quant a travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce que vous avez la? Laissez-moi voir! --Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commence ici. --Si fait: cette tete-la... c'est tres-beau, diable! Laissez-moi donc voir, ou je vous malmene dans mon prochain _salon_. --Vous en etes bien capable! --Oui, quand vous le meriterez; mais, pour cette tete-la, c'est superbe et s'admire tout betement. Qu'est-ce que ca sera? --Est-ce que je sais? --Voulez-vous que je vous le dise? --Vous me ferez plaisir. --Faites-en une sibylle. On coiffe ca comme on veut, ca n'engage a rien. --Tiens, c'est une idee. --Et puis on ne compromet pas la personne a qui ca ressemble. --Ca ressemble a quelqu'un? --Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas? Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez tout, meme les choses les plus simples. Vous etes l'amant de cette figure-la! --La preuve, c'est que je m'en vais a Montmorency! dit froidement Laurent en prenant son chapeau. --Ca n'empeche pas! repondit Mercourt. Laurent sortit, et Mercourt, qui etait descendu avec lui, le vit monter dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de Boulogne, ou il dina tout seul dans un petit cafe, et d'ou il revint a la nuit tombee, a pied et perdu dans ses reveries. Le bois de Boulogne n'etait pas a cette epoque ce qu'il est aujourd'hui. C'etait plus petit d'aspect, plus neglige, plus pauvre, plus mysterieux et plus champetre: on y pouvait rever. Les Champs-Elysees, moins luxueux et moins habites qu'aujourd'hui, avaient de nouveaux quartiers ou se louaient encore a bon marche de petites maisons avec de petits jardins d'un caractere tres-intime. On y pouvait vivre et travailler. C'etait dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des lilas en fleur, et derriere une grande haie d'aubepine fermee d'une barriere peinte en vert, que demeurait Therese. On etait au mois de mai. Le temps etait magnifique. Comment Laurent se trouva, a neuf heures, derriere cette haie, dans la rue deserte et inachevee ou les reverberes n'avaient pas encore ete installes, et sur les talus de laquelle poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-meme eut ete embarrasse d'expliquer. La haie etait fort epaisse, et Laurent tourna sans bruit tout a l'entour, sans apercevoir autre chose que des feuilles legerement dorees par une lumiere qu'il supposa placee dans le jardin, sur une petite table aupres de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soiree chez Therese. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le the, comme cela arrivait quelquefois? Mais Therese avait annonce a Laurent qu'elle attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le chuchotement mysterieux de deux voix, dont l'une lui paraissait etre celle de Therese. L'autre parlait tout a fait bas: etait-ce celle d'un homme? Laurent ecouta a en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu'a ce qu'enfin il entendit ou crut entendre ces mots dits par Therese: --Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est vous! --A present, se dit Laurent en quittant precipitamment la petite rue deserte et en revenant sur la chaussee bruyante des Champs-Elysees, me voila bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'etait pas obligee de me confier cela!... Seulement, elle n'etait pas obligee de parler en toute occasion de maniere a me faire croire qu'elle n'etait et ne voulait etre a personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir avant tout. Qu'est-ce que ca me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et meme il faut bien que j'aie eu la tete un peu montee pour elle sans me l'avouer, puisque j'etais la aux ecoutes, faisant le plus lache des metiers, quand ce n'est pas un metier de jaloux! Je ne peux pas m'en repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misere et d'une grande duperie: celle de desirer une femme qui n'a rien de plus desirable que toute autre, pas meme la sincerite. Laurent arreta une voiture qui passait vide et alla a Montmorency. Il se promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez Therese avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures a la campagne et se trouva le troisieme soir a la porte de Therese, juste en meme temps que M. Richard Palmer. --Oh! dit l'Americain en lui tendant la main, je suis content de voir vous! Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put s'empecher de demander a M. Palmer pourquoi il etait si content de le voir. L'etranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de l'artiste. --Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialite irresistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup! --Comment! vous voila? dit Therese etonnee a Laurent. Je ne comptais plus sur vous ce soir. Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusite dans ces simples paroles. --Ah! lui repondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre parti, et je crois que je viens troubler un delicieux tete-a-tete. --C'est d'autant plus cruel a vous, reprit-elle sur le meme ton enjoue, que vous sembliez vouloir me le menager. --Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas decommande! Dois-je m'en aller? --Non, restez. Je me resigne a vous supporter. L'Americain, apres avoir salue Therese, avait ouvert son portefeuille et cherche une lettre qu'il etait charge de lui remettre. Therese parcourut cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre reflexion. --Si voulez repondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane. --Merci, repondit Therese en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui etait sous sa main, je ne repondrai pas. Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta pour ainsi dire aux yeux. C'etait celle qu'il avait ecrite a Therese l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choque interieurement de voir cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer. --Elle me laisse la, dit-il, pele-mele avec ses amants evinces. Je n'ai pourtant pas droit a cet honneur. Je ne lui ai jamais parle d'amour. Therese se mit a parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier, epiant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses interlocuteurs, et s'imaginant a chaque instant decouvrir en eux une crainte secrete de le voir ceder; mais leur insistance etait de si bonne foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soupcons. Si Therese avait des relations avec cet etranger, libre et seule comme elle vivait, ne paraissant devoir rien a personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du pretexte d'un portrait pour recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie? Des qu'il se sentit calme, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte de manifester sa curiosite. --Vous etes donc Americaine? dit-il a Therese, qui de temps en temps traduisait a M. Palmer, en anglais, les repliques qu'il n'entendait pas bien. --Moi? repondit Therese; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur d'etre votre compatriote? --C'est que vous parlez si bien l'anglais! --Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas. Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si c'est d'hier ou d'il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien, demandez-le a lui-meme. Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers decide a lui faire. Il repondit que ce n'etait pas la premiere fois qu'il venait en France et qu'il avait connu Therese toute jeune, chez ses parents. Il ne fut pas dit quels parents. Therese avait coutume de dire qu'elle n'avait jamais connu ni son pere ni sa mere. Le passe de mademoiselle Jacques etait un mystere impenetrable pour les gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle etait venue a Paris on ne sait d'ou, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle etait connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait fait ayant ete remarque chez des gens de gout et signale tout a coup comme une oeuvre de maitre. C'est ainsi que, d'une clientele et d'une existence pauvres et obscures, elle avait passe brusquement a une reputation de premier ordre et une existence aisee; mais elle n'avait rien change a ses gouts tranquilles, a son amour de l'independance et a l'austerite enjouee de ses manieres. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-meme que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une maniere d'eluder les questions et de passer a cote qui la dispensait de repondre. Si on trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire apres quelques mots vagues: --Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'interessant a raconter, et, si j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y penser. Je suis tres-heureuse a present, puisque j'ai du travail et que j'aime le travail par-dessus tout. C'est par hasard, et a la suite de relations d'artiste a artiste dans la meme partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle Jacques. Lance comme gentilhomme et comme artiste eminent dans un double monde, M. Fauvel avait, a vingt-quatre ans, l'experience des faits que l'on n'a pas toujours a quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour a tour; mais il n'avait nullement l'experience du coeur, qui ne s'acquiert pas dans le desordre. Grace au scepticisme qu'il affichait, il avait donc commence par decreter en lui-meme que Therese devait avoir pour amants tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu a peu affirmer et prouver la purete de leurs relations avec elle pour arriver a la considerer comme une personne qui pouvait avoir eu des passions, mais non des commerces de galanterie. Des lors il s'etait senti ardemment curieux de savoir la cause de cette anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et volontairement isolee. Il l'avait vue plus souvent, et peu a peu presque tous les jours, d'abord sous toute sorte de pretextes, ensuite en se donnant pour un ami sans consequence, trop viveur pour avoir souci d'en conter a une femme serieuse, mais trop idealiste, en depit de tout, pour n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amitie desinteressee. Au fond, c'etait la la verite dans le principe; mais l'amour s'etait glisse dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se debattait contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore deguiser a Therese et a lui-meme, d'autant plus qu'il l'eprouvait pour la premiere fois de sa vie. --Mais enfin, dit-il, quand il eut promis a M. Palmer d'essayer son portrait, pourquoi diable tenez-vous tant a une chose qui ne sera peut-etre pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne vous refuse certainement pas d'en faire une a coup sur excellente? --Elle me refuse, repondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais pas pourquoi. J'ai promis a ma mere, qui a la faiblesse de me croire tres-beau, un portrait de maitre, et elle ne le trouvera jamais ressemblant, s'il est trop reel. Voila pourquoi je m'etais adresse a vous comme a un maitre idealiste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne pas faire plaisir a ma mere, ou l'ennui de chercher encore. --Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!... --Je ne trouve pas; mais, a supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il aient le temps tout de suite, et je suis presse d'envoyer le portrait. C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le transport durera environ deux mois. --C'est-a-dire, Laurent, ajouta Therese, qu'il vous faut faire ce portrait en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut, vous auriez a commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis, n'est-ce pas? M. Palmer tendit la main a Laurent en disant: --Voila le contrat passe. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mele pas. Quelle est votre heure demain? L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se crut force d'en faire autant par respect pour Therese; mais Palmer n'y fit aucune attention, et sortit apres avoir serre sans la baiser la main de mademoiselle Jacques. --Dois-je le suivre? dit Laurent. --Ce n'est pas necessaire, repondit-elle; toutes les personnes que je recois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez a dix heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oubliee a bavarder avec vous jusqu'a pres de minuit, et, comme je ne peux pas dormir passe cinq heures du matin, je me suis sentie tres-fatiguee. --Et vous ne me mettiez pas a la porte? --Non, je n'y pensais pas. --Si j'etais fat, j'en serais bien fier! --Mais vous n'etes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela a ceux qui sont betes. Voyons, malgre le compliment, maitre Laurent, j'ai a vous gronder. On dit que vous ne travaillez pas. --Et c'est pour me forcer a travailler que vous m'avez mis la tete de Palmer comme un pistolet sur la gorge. --Eh bien, pourquoi pas? --Vous etes bonne, Therese, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie malgre moi. --Je ne me mele pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-la. Je n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'etre votre mere; mais je suis votre soeur... _en Apollon_, comme dit notre classique Bernard, et il m'est impossible de ne pas m'affliger de vos acces de paresse. --Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'ecria Laurent avec un melange de plaisir et de depit que Therese sentit, et qui l'engagea a repondre avec franchise. --Ecoutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous expliquions. J'ai beaucoup d'amitie pour vous. --J'en suis tres-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis meme pas bon a faire un ami, Therese! Je ne crois pas plus a l'amitie qu'a l'amour entre une femme et un homme. --Vous me l'avez deja dit, et cela m'est fort egal, ce que vous ne croyez pas. Moi, je crois a ce que je sens, et je sens pour vous de l'interet et de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter aupres de moi un etre quelconque sans m'attacher a lui et sans desirer qu'il soit heureux. J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache gre. Or, vous n'etes pas un etre quelconque, vous etes un homme de genie, et, qui plus est, j'espere, un homme de coeur. --Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde. Je sais me battre en duel, payer mes dettes et defendre la femme a qui je donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur tendre, aimant, naif... --Je sais que vous avez la pretention d'etre vieux, use et corrompu. Cela ne me fait rien du tout, vos pretentions. C'est une mode bien portee a l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie reelle ou douloureuse, mais qui passera quand vous voudrez. Vous etes un homme de coeur, precisement parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire. Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est a l'artiste que je parle: l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content de lui-meme. --Eh bien, vous vous trompez, Therese, repondit Laurent avec vivacite. C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans l'artiste et qui l'etouffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous. l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne sais pas, comme vous, etre attentif et calme pendant six heures de travail, faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer a travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir a deux ou trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du sommeil. Mon sommeil a moi est mauvais, mes promenades sont agitees, mon travail est fievreux. L'invention me trouble et me fait trembler: l'execution, toujours trop lente a mon gre, me donne d'effroyables battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que j'accouche d'une idee qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux et degoute le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre m'arrive si confuse et si enorme, que mon pauvre etre ne peut pas la contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu'a ce qu'elle ait pris des proportions realisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas definir. Et voila comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce geant d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache une a une, par le forceps de sa volonte, de maigres souris a demi mortes! Donc, Therese, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imagine de vivre, que je fasse des exces de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout bonnement mon infirmite. --Alors, c'est decide, c'est arrete, dit Therese en souriant, vous travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un mot. Si on vous proposait d'etre demain le prince D... ou le comte de S..., avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez, en parlant de votre pauvre palette si meprisee: _Rendez-moi ma mie!_ --Ma palette meprisee? Vous ne me comprenez pas, Therese! C'est un instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire, c'est une estime accordee au talent, plus pure et plus exquise que celle que l'on accorde au titre et a la fortune. Donc, c'est un tres-grand avantage et un tres-grand plaisir pour moi de me dire: "Je ne suis qu'un petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas deroger menent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai deroge, j'ai pris un etat, et il se trouve qu'a vingt-quatre ans quand je passe sur un petit cheval de manege au milieu des premiers riches et des premiers beaux de Paris, montes sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les badauds assis aux Champs-Elysees, un homme de gout ou une femme d'esprit, c'est moi qui suis regarde et nomme, et non pas les autres." Vous riez! vous trouvez que je suis tres-vain? --Non, mais tres-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas. --Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre, je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette, instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le desordre, non pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de mes nerfs. Voila tout, Therese. Qu'y a-t-il donc la qui ne soit raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de fatigue. --C'est vrai, dit Therese, je l'ai remarque, et je m'en etonne comme d'une anomalie; mais je crains bien que cette maniere de produire ne vous tue, et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez, repondez a une question: Avez-vous commence la vie par le travail et l'abstinence, et avez-vous senti alors la necessite de vous etourdir pour vous reposer? --Non, c'est le contraire. Je suis sorti du college, aimant la peinture, mais ne croyant pas etre jamais force de peindre. Je me croyais riche. Mon pere est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me suis depeche de devorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une annee de bien-etre. Quand je me suis vu a sec, j'ai pris le pinceau; j'ai ete ereinte et porte aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand succes possible, et, a present, je me donne, pendant quelques mois ou quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis egalement au bout de mes forces et de mes desirs. Alors je reprends le travail avec rage, douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalite recommencent. --Il y a longtemps que vous menez cette vie-la? --Il ne peut pas y avoir longtemps a mon age! Il y a trois ans. --Eh! c'est beaucoup pour votre age, justement! Et puis vous avez mal commence: vous avez mis le feu a vos esprits vitaux avant qu'ils eussent pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empecher de grandir. Votre tete a grossi quand meme, et le genie s'y est developpe malgre tout; mais peut-etre bien votre coeur s'est-il atrophie, peut-etre ne serez-vous jamais ni un homme ni un artiste complet. Ces paroles de Therese, dites avec une tristesse tranquille, irriterent Laurent. --Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me meprisez? --Non, repondit-elle en lui tendant la main, je vous plains! Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de Therese. Ces larmes amenerent en lui une reaction violente: un deluge de pleurs inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Therese, non pas comme un amant qui se declare, mais comme un enfant qui se confesse: --Ah! ma pauvre chere amie! s'ecria-t-il en lui prenant les mains, vous avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux, voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi que j'ai dans la poitrine a la place du coeur crie sans cesse apres je ne sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu, et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les meprise toutes! Je peux vous dire cela, a vous qui etes mon camarade et mon ami! Je me surprends parfois pret a idolatrer une courtisane, tandis qu'aupres d'un ange je serais peut-etre plus froid qu'un marbre. Tout est derange dans mes notions, tout est peut-etre devie dans mes instincts. Si je vous disais que je ne trouve deja plus d'idees riantes dans le vin! 0ui, j'ai l'ivresse triste, a ce qu'il parait; et on m'a dit qu'avant-hier, dans cette debauche a Montmorency, j'avais declame des choses tragiques avec une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je devienne, Therese, si vous n'avez pas pitie de moi? --Certes, j'ai pitie, mon pauvre enfant, dit Therese en lui essuyant les yeux avec son mouchoir; mais a quoi cela peut-il servir? --Si vous m'aimiez, Therese! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous ne m'avez pas permis d'etre pour vous une espece d'ami? --Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez repondu que vous ne pouviez croire a l'amitie d'une femme. --Je croirais peut-etre a la votre; vous devez avoir le coeur d'un homme, puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi. --Je ne vous l'ai pas otee, et je veux bien essayer d'etre un homme pour vous, repondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amitie d'un homme doit avoir plus de rudesse et d'autorite que je ne me crois capable d'en avoir. Malgre moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et vous voyez deja! Je m'etais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous mettre en colere contre moi et contre vous-meme; au lieu de cela, me voila pleurant avec vous, ce qui n'avance a rien. --Si fait! si fait! s'ecria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont arrose la place dessechee; peut-etre que mon coeur y repoussera! Ah! Therese, vous m'avez deja dit une fois que je me vantais devant vous de ce dont je devrais rougir, que j'etais un mur de prison. Vous n'avez oublie qu'une chose: c'est qu'il y a derriere ce mur un prisonnier! Si je pouvais ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est d'airain, et ma volonte, ma foi, mon expansion, ma parole meme, ne peuvent le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me servira, je vous le demande, d'avoir barbouille de peintures fantasques les murs de mon cachot, si le mot _aimer_ ne se trouve ecrit nulle part? --Si je vous comprends bien, dit Therese reveuse, vous pensez que votre oeuvre a besoin d'etre echauffee par le sentiment. --Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas la ce que me disent tous vos reproches? --Pas precisement. Il n'y a que trop de feu dans votre execution, la critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours traite avec respect cette exuberance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beautes empechent quiconque a de l'enthousiasme d'eplucher les defauts. Loin de trouver votre travail froid et emphatique, je le sens brulant et passionne; mais je cherchais ou etait en vous le siege de cette passion: je le vois maintenant, il est dans le desir de l'ame. Oui, certainement, ajouta-t-elle toujours reveuse, comme si elle cherchait a percer les voiles de sa propre pensee, le desir peut etre une passion. --Eh bien, a quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorbe. --Je me demande si je dois faire la guerre a cette puissance qui est en vous, et si, en vous persuadant d'etre heureux et calme, on ne vous oterait pas le feu sacre. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne peut pas etre pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est vivement exprimee pendant sa periode de fievre, elle doit, ou tomber d'elle-meme, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque age n'a-t-il pas sa force et sa manifestation particulieres? Ce que l'on appelle les diverses _manieres_ des maitres, n'est-ce pas l'expression des successives transformations de leur etre? A trente ans, vous sera-t-il possible d'avoir aspire a tout sans rien etreindre? Ne vous sera-t-il pas impose d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous etes dans l'age de la fantaisie; mais bientot viendra celui de la lumiere. Ne voulez-vous pas faire de progres? --Depend-il de moi d'en faire? --Oui, si vous ne travaillez pas a deranger l'equilibre de vos facultes. Vous ne me persuaderez pas que l'epuisement soit le remede de la fievre: il n'en est que le resultat fatal. --Alors quel febrifuge me proposez-vous? --Je ne sais: le mariage, peut-etre. --Horreur! s'ecria Laurent en eclatant de rire. Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce correctif: --A moins que ce ne soit avec vous, Therese. Eh! c'est une idee, cela! --Charmante, repondit-elle, mais tout a fait impossible. La reponse de Therese frappa Laurent par sa tranquillite sans appel, et ce qu'il venait de dire par maniere de saillie lui parut tout a coup un reve enterre, comme s'il eut pris place dans son esprit. Ce puissant et malheureux esprit etait ainsi fait que, pour desirer quelque chose, il lui suffisait du mot _impossible_, et c'est justement ce mot-la que Therese venait de dire. Aussitot ses velleites d'amour pour elle lui revinrent, et en meme temps ses soupcons, sa jalousie et sa colere. Jusque-la, ce charme d'amitie l'avait berce et comme enivre; il devint tout a coup amer et glace. --Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voila le mot de ma vie qui revient a propos de tout, au bout d'une plaisanterie comme au bout de toute chose serieuse: _impossible!_ Vous ne connaissez pas cet ennemi-la, Therese; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un _amant_ ou un _ami_ qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous connait froide ou raisonnable! Ca me fait penser que l'heure s'avance, et que _vos trente-sept cousins_ sont peut-etre la, dehors, qui attendent ma sortie. --Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Therese stupefaite; quelles idees vous viennent? Avez-vous des acces de folie? --Quelquefois, repondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner. II Le lendemain, Therese recut de Laurent la lettre suivante: "Ma bonne et chere amie, comment vous ai-je quittee hier? Si je vous ai dit quelque enormite, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un eblouissement qui ne s'est pas dissipe dehors; car je me suis trouve a ma porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y etais monte. "Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis malade, et vous aviez raison, la vie que je mene est detestable. "De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que, depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la premiere que je vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiancee, mariee ou veuve?... Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherche a le savoir? Vous ai-je demande?... Ah! tenez, Therese, il y a encore ce matin du desordre dans ma tete, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier acces de curiosite a votre egard, celui d'hier etait deja le second; mais ce sera le dernier, je vous jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser de tout. J'ai donc ete l'autre jour a votre porte, c'est-a-dire a la grille de votre jardin. J'ai regarde, je n'ai rien vu; j'ai ecoute, j'ai entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu sa figure; mais je sais que vous etes ma soeur, ma confidente, ma consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais a vos pieds, et que vous avez essuye mes yeux avec votre mouchoir, en disant: "Que faire, que faire, mon pauvre enfant?" Je sais que, sage, laborieuse, tranquille, respectee, puisque vous etes libre, aimee, puisque vous etes heureuse, vous trouvez le temps et la charite de me plaindre, de savoir que j'existe, et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Therese, qui ne vous benirait serait un ingrat, et, tout miserable que je suis, je ne connais pas l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Therese? Il me semble que je vous ai offensee. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!". Laurent recut, par le retour de son domestique, la reponse de Therese. Elle etait courte: _Venez ce soir_. Laurent n'etait ni roue ni fat, bien qu'il meditat ou fut tente souvent d'etre l'un et l'autre. C'etait, on l'a vu, un etre plein de contrastes, et que nous decrivons sans l'expliquer, ce ne serait pas possible; certains caracteres echappent a l'analyse logique. La reponse de Therese le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui avait ecrit sur ce ton. Etait-ce son conge motive qu'elle lui ordonnait de venir chercher? etait-ce a un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces trois mots secs ou brulants avaient-ils ete dictes par l'indignation ou par le delire? M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agite et tout preoccupe, commencer son portrait. Il s'etait promis de l'interroger avec une habilete consommee, et de lui arracher tous les secrets de Therese. Il ne trouva pas un mot pour entrer en matiere, et, comme l'Americain posait en conscience, immobile et muet comme une statue, la seance se passa presque sans desserrer les levres de part ni d'autre. Laurent put donc se calmer assez pour etudier la physionomie placide et pure de cet etranger. Il etait d'une beaute accomplie; ce qui, au premier abord, lui donnait l'air inanime propre aux figures regulieres. En l'examinant mieux, on decouvrait de la finesse dans son sourire et du feu dans son regard. En meme temps que Laurent faisait ces observations, il etudiait l'age de son modele. --Je vous demande pardon, lui dit-il tout a coup, mais je voudrais et je dois savoir si vous etes un jeune homme un peu fatigue ou un homme mur extraordinairement conserve. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas bien ce que je vois. --J'ai quarante ans, repondit simplement M. Palmer. --Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fiere sante? --Excellente! dit Palmer. Et il reprit sa pose aisee et son tranquille sourire. --C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un homme qui n'a jamais aime que le _roastbeef_. Il ne put resister au desir de lui dire encore: --Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune? --Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la premiere fois. Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle annee. Il lui semblait qu'en parlant de Therese, le rouge lui montait au visage. Que lui importait au fond l'age de Therese? C'est son histoire qu'il aurait voulu apprendre. Therese ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait n'avoir ete pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte et la prononciation vibrante. Si c'eut ete a lui que Therese se fut adressee en disant: _Je n'aime plus que vous_, il aurait fait une reponse quelconque que Laurent eut entendue. Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'etre exact, arriva avant l'heure ou Therese le recevait habituellement. Il la trouva dans son jardin, inoccupee contre sa coutume, et marchant avec agitation. Des qu'elle le vit, elle alla a sa rencontre; et, lui prenant la main avec plus d'autorite que d'affection: --Si vous etes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout ce que vous avez entendu a travers ce buisson. Voyons, parlez; j'ecoute. Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrite de cet accueil inusite, essaya de l'inquieter en lui faisant des reponses evasives; mais elle le domina par une attitude de mecontentement et une expression de visage qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans retour lui fit dire tout simplement la verite. --Ainsi, reprit-elle, voila tout ce que vous avez entendu? Je disais a une personne que vous n'avez pas meme pu apercevoir: "Vous etes maintenant mon seul amour sur la terre?" --J'ai donc reve cela, Therese! Je suis pret a le croire, si vous me l'ordonnez. --Non, vous n'avez pas reve. J'ai pu, j'ai du dire cela. Et que m'a-t-on repondu? --Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la reponse de Therese fit l'effet d'une douche froide, pas meme le son de sa voix. Etes-vous rassuree? --Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi? --Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne soient pas connues. --Ah! s'ecria Therese d'un air de satisfaction etrange, vous pensez que c'etait M. Palmer? --Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure a vous faire que de supposer une ancienne liaison tout a coup renouee? Je sais que vos rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi desinteresses de leur part, et aussi indifferents de la votre, que ceux que j'ai moi-meme avec vous. M. Palmer est tres-beau, et ses manieres sont d'un galant homme. Il m'est tres-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la presomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers. Seulement... vous allez dire que je vous ai espionnee... --Oui, au fait, dit Therese, qui ne parut pas songer a nier la moindre chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me parait mal, bien que je n'y comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie. --Therese! repondit vivement le jeune homme, resolu a se debarrasser d'un reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant est Palmer, et je vous aimerai veritablement, je vous parlerai avec une ingenuite complete. Je vous demanderai pardon d'un acces de folie, et vous n'aurez jamais un reproche a me faire. Voyons, voulez-vous que je sois votre ami? Malgre mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'etre et que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voila tout ce que je vous demande! --Mon cher enfant, repondit Therese, vous me parlez comme a une coquette qui essayerait de vous retenir pres d'elle, et qui aurait une faute a confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort estimable, avec qui je ne vais meme pas jusqu'a l'intimite, et que j'avais depuis longtemps perdu de vue. Voila ce que je dois vous dire, mais rien au dela. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'epanchement, et je vous prie de ne pas vous y interesser plus que je ne souhaite. Ce n'est donc pas a vous de m'interroger, c'est a vous de me repondre. Que faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel est l'_acces de folie_ que je dois savoir et juger? --Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon camarade et avoir confiance en moi? --Ne vous confessez donc pas, reprit Therese en se levant. Cela me prouvera que vous ne meritiez pas l'estime que je vous ai temoignee, et qu'en cherchant a savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du tout. --Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous? --C'est fini, et adieu, repondit Therese d'un ton severe. Laurent sortit, en proie a une colere qui ne lui permit pas de dire un mot; mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant a Catherine qu'il avait oublie une commission dont on l'avait charge pour sa maitresse. Il trouva Therese assise dans un petit salon: la porte sur le jardin etait restee ouverte; il semblait que Therese, affligee et abattue, fut demeuree plongee dans ses reflexions. Son accueil fut glace. --Vous voila revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oublie? --J'ai oublie de vous dire la verite. --Je ne veux plus l'entendre. --Et pourtant vous me la demandiez! --Je croyais que vous pourriez me la dire spontanement. --Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons, Therese, croyez-vous donc qu'il soit possible a un homme de mon age de vous voir sans etre amoureux de vous? --Amoureux? dit Therese en froncant le sourcil. En me disant que vous ne pouviez l'etre d'aucune femme, vous vous etes donc moque de moi? --Non, certes, j'ai dit ce que je pensais. --Alors vous vous etiez trompe, et vous voila amoureux, c'est bien sur? --Oh! ne vous fachez pas, mon Dieu! ce n'est pas si sur que cela. Il m'a passe des idees d'amour par la tete, par les sens, si vous voulez. Avez-vous si peu d'experience, que vous ayez juge la chose impossible? --J'ai l'age de l'experience, repondit Therese; mais j'ai longtemps vecu seule. Je n'ai pas l'experience de certaines situations. Cela vous etonne? C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicite, quoique j'aie ete trompee... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossierete. Je me suis donc crue a l'abri de l'outrage de vos desirs, et, de tout ce que j'estimais en vous, votre sincerite sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais a votre destinee avec d'autant plus d'abandon que nous nous etions dit en riant, souvenez-vous, mais serieusement au fond: "Entre deux etres dont l'un est idealiste, et l'autre materialiste, il y a la mer Baltique." --Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance a marcher le long de mon rivage, sans avoir l'idee de traverser; mais il s'est trouve que, de mon cote, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai vingt-quatre ans et si vous etes belle? --Est-ce que je suis encore belle? J'esperais que non! --Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour, vous m'etes apparue comme cela. Quant a vous, c'est sans le vouloir, je le sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette seduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis defendu et distrait. J'ai rendu a Satan ce qui appartient a Satan, c'est-a-dire ma pauvre ame, et je n'ai apporte ici a Cesar que ce qui revient a Cesar, mon respect et mon silence. Voila huit ou dix jours pourtant que cette mauvaise emotion me revient en reve. Elle se dissipe des que je suis aupres de vous. Ma parole d'honneur, Therese, quand je vous vois, quand vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir crie apres vous dans un moment de demence auquel je ne comprends rien moi-meme. Quand je parle de vous, je dis que vous n'etes pas jeune ou que je n'aime pas la couleur de vos cheveux. Je proclame que vous etes ma grande camarade, c'est-a-dire mon frere, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe je ne sais quelles bouffees de printemps dans l'hiver de mon imbecile de coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en effet, Therese, avec votre culte pour ce que vous appelez le veritable amour! cela donne a penser, malgre qu'on en ait! --Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour. --Oui, je le sais. Vous avez a cet egard un parti pris. Vous avez lu quelque part que parler d'amour, c'etait deja en donner ou en prendre; mais votre silence a une grande eloquence, vos reticences donnent la fievre et votre excessive prudence a un attrait diabolique! --En ce cas, ne nous voyons plus, dit Therese. --Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans sommeil, puisqu'il ne tient qu'a vous de me rendre aussi tranquille que je l'etais auparavant? --Que faut-il faire pour cela? --Ce que je vous demandais: me dire que vous etes a quelqu'un. Je me le tiendrai pour dit, et, comme je suis tres-fier, je serai gueri comme par la baguette d'une fee. --Et si je vous dis que je ne suis a personne, parce que je ne veux plus aimer personne, cela ne suffira pas? --Non, j'aurai la fatuite de croire que vous pouvez changer d'avis. Therese ne put s'empecher de rire de la bonne grace avec laquelle Laurent s'executait. --Eh bien, lui dit-elle, soyez gueri, et rendez-moi une amitie dont j'etais fiere, au lieu d'un amour dont j'aurais a rougir. J'aime quelqu'un. --Ce n'est pas assez, Therese: il faut me dire que vous lui appartenez! --Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh bien, soit, j'ai un amant. Etes-vous satisfait? --Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier de votre franchise. Soyez tout a fait bonne, dites-moi que c'est Palmer! --Cela m'est impossible, je mentirais. --Alors... je m'y perds! --Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente... --Qui vient cependant quelquefois? --Apparemment, puisque vous avez surpris un epanchement... --Merci, merci, Therese! Me voila tout a fait sur mes pieds; je sais qui vous etes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous aime mieux ainsi, vous etes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne parliez-vous plus tot! --Cette passion vous a donc bien ravage? dit Therese railleuse. --Eh! mais, peut-etre! Dans dix ans, je vous dirai cela, Therese, et nous en rirons ensemble. --Voila qui est convenu; bonsoir. Laurent alla se coucher fort tranquille et tout a fait desabuse. Il avait reellement souffert pour Therese. Il l'avait desiree avec passion, sans oser le lui faire pressentir. Ce n'etait certes pas une bonne passion que celle-la. Il s'y etait mele autant de vanite que de curiosite. Cette femme dont tous ses amis disaient: "Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce fut moi, mais ce n'est personne," lui etait apparue comme un ideal a saisir. Son imagination s'etait enflammee, son orgueil avait saigne de la crainte, de la presque certitude d'echouer. Mais ce jeune homme n'etait pas voue exclusivement a l'orgueil. Il avait la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du vrai. C'etait un ange, sinon dechu comme tant d'autres, du moins fourvoye et malade. Le besoin d'aimer lui devorait le coeur, et cent fois par jour il se demandait avec effroi s'il n'avait pas deja trop abuse de la vie, et s'il lui restait la force d'etre heureux. Il s'eveilla calme et triste. Il regrettait deja sa chimere, son beau sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait, le grondait, l'encourageait et le plaignait tour a tour, sans jamais rien reveler de sa propre destinee, mais en laissant pressentir des tresors d'affection, de devouement, peut-etre de volupte! Du moins, c'est ainsi qu'il plaisait a Laurent d'interpreter le silence de Therese sur son propre compte, et un certain sourire, mysterieux comme celui de la Joconde, qu'elle avait sur les levres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphemait devant elle. Dans ces moments-la, elle avait l'air de se dire: "Je pourrais bien decrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce pauvre fou ne me comprendrait pas." Une fois le mystere de son coeur devoile, Therese perdit d'abord tout son prestige aux yeux de Laurent. Ce n'etait plus qu'une femme pareille aux autres. Il etait meme tente de la rabaisser dans sa propre estime, et, bien qu'elle ne se fut jamais laisse interroger, de l'accuser d'hypocrisie et de pruderie. Mais, du moment qu'elle etait a quelqu'un, il ne regrettait plus de l'avoir respectee, et il ne desirait plus rien d'elle, pas meme son amitie, qu'il n'etait pas embarrasse, pensait-il, de trouver ailleurs. Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prepara plusieurs pretextes pour s'excuser, si par hasard Therese lui demandait compte de ce temps passe sans venir chez elle. Le quatrieme jour, Laurent se sentit en proie a un _spleen_ indicible. Les filles de joie et les femmes galantes lui donnaient des nausees; il ne retrouvait dans aucun de ses amis la bonte patiente et delicate de Therese pour remarquer son ennui, pour tacher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le remede, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destinee d'un artiste tel que lui n'etait pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un esprit eleve eut le droit de prononcer que, s'il etait malheureux, c'etait tant pis pour lui. Il courut chez elle avec tant de hate, qu'il oublia ce qu'il voulait lui dire pour s'excuser; mais Therese ne montra ni mecontentement ni surprise de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question. Il en fut pique, et s'apercut qu'il etait plus jaloux d'elle qu'auparavant. --Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oublie. Cependant il ne fit rien paraitre de son depit, et veilla desormais sur lui-meme avec un si grand soin, que Therese y fut trompee. Plusieurs semaines s'ecoulerent pour lui dans une alternative de rage, de froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui etait si necessaire et si bienfaisant que l'amitie de cette femme, rien ne lui etait si amer et si blessant que de ne pouvoir pretendre a son amour. L'aveu qu'il avait exige, loin de le guerir comme il s'en etait flatte, avait irrite sa souffrance. C'etait de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle avait une cause avouee et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer qu'aussitot cette cause connue, il dedaignerait de vouloir lutter pour la detruire? Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et heureux rival. Sa fierte, excessive aupres de Therese, ne le lui permettait pas. Seul, il le haissait, il le denigrait en lui-meme, attribuant tous les ridicules a ce fantome, l'insultant et le provoquant dix fois par jour. Et puis il se degoutait de souffrir, retournait a la debauche, s'oubliait lui-meme un instant et retombait aussitot dans de profondes tristesses, allait passer deux heures chez Therese, heureux de la voir, de respirer l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir d'entendre sa voix grondeuse et caressante. Enfin il la detestait pour ne pas deviner ses tourments; il la meprisait pour rester fidele a cet amant qui ne pouvait etre qu'un homme mediocre, puisqu'elle n'eprouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se jurant de rester longtemps sans la voir, et il y fut retourne une heure apres s'il eut espere etre recu. Therese, qui un instant s'etait apercue de son amour, ne s'en doutait plus, tant il jouait bien son role. Elle aimait sincerement ce malheureux enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et reflechi: elle avait voue une sorte de culte, disait-elle, _a ce qu'il eut pu etre_, et il lui en restait une pitie pleine de gateries ou se melait encore un vrai respect pour le genie souffrant et fourvoye. Si elle eut ete bien certaine de ne pouvoir eveiller en lui aucun mauvais desir, elle l'eut caresse comme un fils, et il y avait des moments ou elle se reprenait parce qu'il lui venait sur les levres de le tutoyer. Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait certainement, a l'insu de Therese; mais une femme vraiment chaste, et qui a vecu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps vis-a-vis d'elle-meme le secret d'un amour dont elle a resolu de se defendre. Therese croyait etre certaine de ne jamais songer a sa propre satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du moment que Laurent trouvait du calme et du bien-etre aupres d'elle, elle en trouvait elle-meme a lui en donner. Elle savait bien qu'il etait incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle ete blessee et effrayee du moment de fantaisie qu'il avait avoue. Cette crise passee, elle s'applaudissait d'avoir trouve dans un mensonge innocent le moyen d'en prevenir le retour; et comme en toute occasion, des qu'il se sentait emu, Laurent se hatait de proclamer l'infranchissable barriere de glace de la _mer Baltique_, elle n'avait plus peur et s'habituait a vivre sans brulure au milieu du feu. Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis etaient caches et comme couves sous une habitude de gaiete railleuse, qui est comme la maniere d'etre, comme le cachet indelebile des artistes francais. C'est une seconde nature que les etrangers du Nord nous reprochent beaucoup, et pour laquelle les graves Anglais surtout nous dedaignent passablement. C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons delicates, et qui nous preserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le cote ridicule des choses, c'est en decouvrir le cote faible et illogique. Se moquer des perils ou l'ame se trouve engagee, c'est s'exercer a les braver, comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'ame dans laquelle notre pitie l'eut engage a se complaire. Enfin, se persifler soi-meme, c'est se preserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagere. J'ai remarque que les gens qui ne plaisantaient jamais etaient doues d'une vanite puerile et insupportable. La gaiete de Laurent etait eblouissante de couleur et d'esprit, comme son talent, et d'autant plus naturelle qu'elle etait originale. Therese avait moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle etait naturellement reveuse et paresseuse a causer; mais elle avait precisement besoin de l'enjouement des autres: alors le sien se mettait peu a peu de la partie, et sa gaiete sans eclat n'etait pas sans charme. Il resultait donc de cette habitude de bonne humeur ou l'on se maintenait, que l'amour, chapitre sur lequel Therese ne plaisantait jamais et n'aimait pas que l'on plaisantat devant elle, ne trouvait pas un mot a glisser, pas une note a faire entendre. Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva termine, et Therese remit a Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme lui promit de mettre en reserve pour le cas de maladie ou de depense obligatoire imprevue. Laurent s'etait lie avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouve ce qu'il etait: droit, juste, genereux, intelligent et instruit. Palmer etait un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du commerce. Il avait fait le trafic lui-meme et les voyages au long cours dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver assez riche et de vouloir vivre pour lui-meme. Il ne voyageait donc plus que pour son plaisir, et, apres avoir vu, disait-il, beaucoup de choses curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait a la vue des belles choses et a l'etude des pays veritablement interessants par leur civilisation. Sans etre tres-eclaire dans les arts, il y portait un sentiment assez sur, et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son langage en francais se ressentait de sa timidite, au point d'etre presque inintelligible et risiblement incorrect au debut d'un dialogue; mais, lorsqu'il se sentait a l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance pour la parler tres-bien. Laurent avait etudie cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosite au commencement. Lorsqu'il lui fut demontre jusqu'a l'evidence qu'il n'etait pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprecia et se prit pour lui d'une sorte d'amitie qui ressemblait de loin, il est vrai, a celle qu'il eprouvait pour Therese. Palmer etait un philosophe tolerant, assez rigide pour lui-meme et tres-charitable pour les autres. Par les idees sinon par le caractere, il ressemblait a Therese, et se trouvait presque toujours d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable _unisson_, et, comme ce n'etait plus qu'une jalousie intellectuelle, il n'osait s'en plaindre a Therese. --Votre definition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus haut que lui. Je suis, relativement a lui, la note elevee de la tierce majeure. --Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent. --Non, disait Therese, avec vous je me modifie et descends a former la tierce mineure. --C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton? --Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochee de vous que de Palmer. III Un jour, a la demande de Palmer, Laurent se rendit a l'hotel Meurice, ou demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait etait convenablement encadre et emballe. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y ecrivit lui-meme avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mere; puis, au moment ou les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer serra la main de l'artiste en lui disant: --Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mere, et je vous remercie encore. A present, voulez-vous me permettre de causer avec vous? J'ai quelque chose a vous dire. Ils passerent dans un salon ou Laurent vit plusieurs malles. --Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Americain en lui offrant d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumat pas lui-meme, et je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose delicate, tellement delicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver les mots convenables pour la dire en francais. --Je vous jure d'etre muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, etonne et assez inquiet de ce preambule. Palmer reprit: --Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime. Peut-etre etes-vous son amant; si vous ne l'etes pas, il est certain pour moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Therese, et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour elle, le sien en est une egale pour vous. Je crains cela a cause des questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus emu que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques soit fonde sur l'estime et le respect qu'elle merite. --Attendez, Palmer! s'ecria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut pris d'un genereux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie? --Ni l'un ni l'autre, repondit Palmer. Jamais Therese ne vous racontera sa vie. --Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache. --Bien, tres-bien! repondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que j'ai a vous dire la justifie de tout soupcon?... --Pourquoi le cache-t-elle, alors? --Par generosite pour les autres. --Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir. --Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que, dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui seduisit une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une batarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au calendrier, et qui, inscrite a la municipalite comme nee de parents inconnus, recut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant, c'est Therese. "L'institutrice fut dotee par le banquier et mariee cinq ans plus tard avec un de ses employes, honnete homme qui ne se doutait de rien, toute l'affaire ayant ete tenue fort secrete. L'enfant etait elevee a la campagne. Son pere s'etait charge d'elle. Elle fut mise ensuite dans un couvent, ou elle recut une tres-belle education, et fut traitee avec beaucoup de soin et d'amour. Sa mere la voyait assidument dans les premieres annees; mais, quand elle fut mariee, le mari eut des soupcons, et, donnant la demission de son emploi chez le banquier, il emmena sa femme en Belgique, ou il se crea des occupations, et fit fortune. La pauvre mere dut etouffer ses larmes et obeir. "Cette femme vit toujours tres-loin de sa fille: elle a d'autres enfants, elle a eu une conduite irreprochable depuis son mariage; mais elle n'a jamais ete heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privee; et n'a pas cesse d'en etre jaloux; ce qui pour elle est un chatiment merite de sa faute et de son mensonge. "Il semblerait que l'age eut du amener la confession de l'une et le pardon de l'autre. Il en eut ete ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins logique que la vie reelle, et ce menage est trouble comme au premier jour, le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et opprimee. "Dans les circonstances difficiles ou s'est trouvee Therese, elle n'a donc pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations de sa mere. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcee de la voir en secret, a la derobee, quand elle reussit a venir passer seule un ou deux jours a Paris, comme cela lui est arrive dernierement. Encore n'est-ce que depuis quelques annees qu'elle a pu inventer je ne sais quels pretextes et obtenir ces rares permissions. Therese adore sa mere, et n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voila pourquoi vous ne lui entendez jamais souffrir un mot de blame sur la conduite des autres femmes. Vous avez pu croire qu'elle reclamait ainsi tacitement l'indulgence pour elle-meme. Il n'en est rien. Therese n'a rien a se faire pardonner; mais elle pardonne tout a sa mere: ceci est l'histoire de leurs relations. "A present, j'ai a vous raconter celle de la comtesse de... _trois etoiles_. C'est ainsi, je crois, que vous dites en francais quand vous ne voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni le nom de son mari, c'est encore Therese. --Elle est donc mariee? elle n'est pas veuve? --Patience! elle est mariee, et elle ne l'est pas. Vous allez voir. "Therese avait quinze ans quand son pere le banquier se trouva veuf et libre; car ses enfants legitimes etaient tous etablis. C'etait un excellent homme, et, malgre la faute que je vous ai racontee et que je n'excuse pas, il etait impossible de ne pas l'aimer, tant il avait d'esprit et de generosite. J'ai ete tres-lie avec lui. Il m'avait confie l'histoire de la naissance de Therese, et il me mena a divers intervalles, en visite avec lui, au couvent ou il l'avait mise. Elle etait belle, instruite, aimable, sensible. Il eut souhaite, je crois, que je prisse la resolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur libre a cette epoque; autrement... Mais je ne pouvais y songer. "Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui venait chez lui, qui avait de grandes proprietes a La Havane et qui etait tres-beau. J'avais rencontre ce Portugais a Paris, mais je ne le connaissais reellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son compte. Il etait fort seduisant; mais, pour ma part, je ne me serais jamais fie a sa figure; c'etait ce comte de *** avec qui Therese fut mariee un an plus tard. "Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier etait mort d'apoplexie foudroyante, et Therese etait mariee, mariee avec cet inconnu, ce fou, je ne veux pas dire cet infame, puisqu'il a pu etre aime d'elle, meme apres la decouverte qu'elle fit de son crime: cet homme etait deja marie aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inouie de demander et d'epouser Therese. "Ne me demandez pas comment le pere de Therese, homme d'esprit et d'experience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous repeterais ce que ma propre experience m'a trop appris, a savoir que, dans ce monde, tout ce qui arrive est la moitie du temps le contraire de ce qui semblait devoir arriver. "Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore d'autres etourderies qui donneraient a penser que sa lucidite etait deja compromise. Il avait fait un legs a Therese au lieu de lui donner une dot de la main a la main. Ce legs se trouva nul devant les heritiers legitimes, et Therese, qui adorait son pere, n'eut pas voulu plaider meme avec des chances de succes. Elle se trouva donc ruinee precisement au moment ou elle devenait mere, et, dans ce meme temps, elle vit arriver chez elle une femme exasperee qui reclamait ses droits et voulait faire un eclat; c'etait la premiere, la seule legitime femme de son mari. "Therese eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun proces; elle obtint du comte qu'il reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la naissance de Therese et du secret dont son pere avait voulu environner les temoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu a huis clos, a l'etranger, et c'est aussi a l'etranger que le jeune couple avait vecu depuis ce temps. Cette vie meme avait ete fort mysterieuse. Le comte, craignant a coup sur d'etre demasque s'il reparaissait dans le monde, faisait croire a Therese qu'il avait la passion de la solitude avec elle, et la jeune femme confiante, eprise et romanesque, trouvait tout naturel que son mari voyageat avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir des indifferents. "Lorsque Therese decouvrit l'horreur de sa situation, il n'etait donc pas impossible que tout fut enseveli dans le silence. Elle consulta un legiste discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage etait nul, mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait jamais user de sa liberte, elle prit a l'instant meme un parti irrevocable, celui de n'etre ni libre ni mariee, plutot que de souiller le pere de son enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de toute facon un batard; mais mieux valait qu'il n'eut pas de nom et qu'il ignorat a jamais sa naissance que d'avoir a reclamer un nom tare en deshonorant son pere. "Therese aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoue, et lui-meme, il l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes dechirantes, des scenes sans nom, ou Therese se debattit avec une energie au-dessus de son age, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est heroique, ne l'est pas a demi. "Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que devoree de jalousie, fut vaincue par sa magnanimite jusqu'a lui baiser les pieds en la quittant. "Therese changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, resolue a se faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit a vivre pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui etait si cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce dernier bonheur ne devait pas durer longtemps. "Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa premiere femme, Therese avait du accepter, a la priere meme de celle-ci, une pension raisonnable pour etre en mesure d'elever convenablement son fils; mais a peine le comte eut-il reconduit sa femme a La Havane, qu'il l'abandonna de nouveau, s'echappa, revint en Europe et alla se jeter aux pieds de Therese, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant a l'autre extremite du monde. "Therese fut inexorable: elle avait reflechi et prie. Son ame s'etait affermie, elle n'aimait plus le comte. Precisement a cause de son fils, elle ne voulait pas qu'un tel homme devint le maitre de sa vie. Elle avait perdu le droit d'etre heureuse, mais non pas celui de se respecter elle-meme: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte la menaca de la laisser sans ressources: elle repondit qu'elle n'avait pas peur de travailler pour vivre. "Ce miserable fou s'avisa alors d'un moyen execrable, soit pour mettre Therese a sa discretion, soit pour se venger de sa resistance. Il enleva l'enfant et disparut. Therese courut apres lui; mais il avait si bien pris ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors que je la rencontrai en Angleterre; mourant de desespoir et de fatigue dans une auberge, presque folle, et si devastee par le malheur, que j'hesitai a la reconnaitre. "J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes recherches eurent un succes deplorable. Le comte etait repasse en Amerique. L'enfant y etait mort de fatigue en arrivant. "Quand il me fallut porter a cette malheureuse l'epouvantable nouvelle, je fus epouvante moi-meme du calme qu'elle montra. On eut dit pendant huit jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle etait sauvee. J'etais force de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer ou elle etait. J'etais inquiet de son denument; elle me trompa en me disant que sa mere ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que sa pauvre mere en eut ete bien empechee: elle ne disposait pas d'un centime dans son menage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait tous les malheurs de sa fille. Therese, qui lui ecrivait en secret, les lui avait caches pour ne pas la desesperer. "Therese vecut en Angleterre en donnant des lecons de francais, de dessin et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage d'exercer pour n'avoir a accepter la pitie de personne. "Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa a Paris, ou elle n'etait jamais venue, et ou personne ne la connaissait. Elle n'avait alors que vingt ans, elle avait ete mariee a seize. Elle n'etait plus du tout jolie, et il a fallu huit annees de repos et de resignation pour lui rendre sa sante et sa douce gaiete d'autrefois. "Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'a de rares intervalles, puisque je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvee digne et fiere, travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvrete sous un miracle d'ordre et de proprete, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de personne, ne voulant pas parler du passe, caressant quelquefois les enfants en secret et les quittant des qu'on la regarde, dans la crainte sans doute qu'on ne la voie emue. "Voila trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous demander de faire mon portrait, je cherchais precisement son adresse, que j'allais vous demander quand vous m'avez parle d'elle. Arrive la veille, je ne savais pas encore qu'elle eut enfin du succes, de l'aisance et de la celebrite. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette ame si longtemps brisee pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou etre heureuse. Tachez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagne! Et, si vous n'etes point sur de ne pas la faire souffrir, brulez-vous la cervelle ce soir plutot que de retourner chez elle. Voila tout ce que j'avais a vous dire. --Attendez, dit Laurent tres-emu: ce comte de *** est-il toujours vivant? --Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le desespoir des autres se portent toujours bien et echappent a tous les dangers. Ils ne donnent meme jamais leur demission; car celui-ci a eu dernierement la presomption de m'envoyer pour Therese une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et dont elle fait le cas que cela merite. Laurent avait songe a epouser Therese en ecoutant le recit de M. Palmer. Ce recit l'avait bouleverse. Les inflexions monotones, l'accent prononce, et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons juge inutile de reproduire, lui avaient donne, dans l'imagination vive de son auditeur, je ne sais quoi d'etrange et de terrible comme la destinee de Therese. Cette fille sans parents, cette mere sans enfant, cette femme sans mari, n'etait-elle pas vouee a un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions n'avait-elle pas du garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait devant les yeux eblouis de Laurent. Therese devoilee lui paraissait plus mysterieuse que jamais: s'etait-elle jamais consolee, ou pouvait-elle l'etre un seul instant? Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Therese, et que, s'il parvenait jamais a etre aime d'elle, il se rappellerait a toutes les heures de sa vie l'heure qui venait de s'ecouler et le recit qu'il venait d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et ecrivit: "Therese, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas cela: je vous aime eperdument. C'est absurde, c'est insense, c'est miserable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou ecrire a une femme ce mot-la: _Je vous aime!_ je le trouve encore trop froid et trop retenu aujourd'hui de moi a vous. Je ne peux plus vivre avec ce secret qui m'etouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout d'une heure, je suis a votre porte et bien souvent, la nuit, devore de jalousie, et presque furieux contre moi-meme, je demande a Dieu de me delivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne crois pas, et que vous avez invente pour me degouter de songer a vous. Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Therese! Faute de cette solution, je n'en vois qu'une troisieme, c'est que je me tue pour en finir... C'est lache et stupide, cette menace banale et rebattue par tous les amants desesperes; mais est-ce ma faute s'il y a des desespoirs qui font jeter le meme cri a tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce que j'arrive a etre un homme comme les autres? "De quoi m'a servi tout ce que j'ai invente pour m'en defendre et pour rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait etre libre? "Avez-vous quelque chose a me reprocher vis-a-vis de vous, Therese? Suis-je un fat, un roue, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous donner confiance dans mon amitie? Mais pourquoi voulez-vous que je meure sans avoir aime, vous qui seule pouvez me faire connaitre l'amour, et qui le savez bien? Vous avez dans l'ame un tresor, et vous souriez a cote d'un malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite piece de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitie; ce n'est pas meme de la pitie, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau augmente la soif. "Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-etre aime deja quelqu'un qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime, et n'est-ce pas tout? "Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, a moins de mentir a Dieu et a vous-meme. Vous voyez bien que mon tourment me maitrise, et que j'arrive a faire une declaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que d'etre raille par vous! "Therese, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon ame n'a jamais ete souille, et que, de l'abime ou je m'etais jete, j'ai toujours, malgre moi, crie vers le ciel. Vous savez bien qu'aupres de vous je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint quelquefois de prendre ma tete dans vos mains, comme si vous alliez m'embrasser au front. Et vous disiez: "Mauvaise tete! tu meriterais d'etre brisee." Et pourtant, au lieu de l'ecraser comme la tete d'un serpent, vous tachiez d'y faire entrer le souffle pur et brulant de votre esprit. Eh bien, vous n'avez que trop reussi; et, a present que vous avez allume le feu sur l'autel, vous vous detournez et vous me dites: "Confiez-en la garde a une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et bien devouee; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du bonheur domestique, que sais-je? tout, excepte moi!" "Et moi, Therese, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-meme. Depuis que je vous connais, vous travaillez a me faire croire au bonheur et a m'en donner le gout. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas devenu egoiste, comme un enfant gate. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette vie-la ou la mort qu'il me faut." IV Therese fut profondement affligee de cette lettre. Elle en fut frappee comme d'un coup de foudre. Son amour ressemblait si peu a celui de Laurent, qu'elle s'imaginait ne pas l'aimer d'amour, surtout en relisant les expressions dont il se servait. Il n'y avait pas d'ivresse dans le coeur de Therese, ou, s'il y en avait, elle y etait entree goutte a goutte, si lentement, qu'elle ne s'en apercevait pas et se croyait aussi maitresse d'elle-meme que le premier jour. Le mot de passion la revoltait. --Des passions, a moi! se disait-elle. Il croit donc que je ne sais pas ce que c'est, et que je veux retourner a ce breuvage empoisonne! Que lui ai-je fait, moi qui lui ai donne tant de tendresse et de soins, pour qu'il me propose, en guise de remerciment, le desespoir, la fievre et la mort?... Apres tout, pensait-elle, ce n'est pas sa faute, a ce malheureux esprit! Il ne sait ce qu'il veut, ni ce qu'il demande. Il cherche l'amour comme la pierre philosophale, a laquelle on s'efforce d'autant plus de croire qu'on ne peut la saisir. Il croit que je l'ai, et que je m'amuse a la lui refuser! Dans tout ce qu'il pense, il y a toujours un peu de delire. Comment le calmer et le detacher d'une fantaisie qui arrive a le rendre malheureux? "C'est ma faute, il a quelque raison de le dire. En voulant l'eloigner de la debauche, je l'ai trop habitue a un attachement honnete; mais il est homme et il trouve notre affection incomplete. Pourquoi m'a-t-il trompee? pourquoi m'a-t-il fait croire qu'il etait tranquille aupres de moi? Que ferai-je, moi, pour reparer la niaiserie de mon inexperience? Je n'ai pas ete assez de mon sexe dans le sens de la presomption. Je n'ai pas su qu'une femme, si tiede et si lasse qu'elle soit de la vie, peut toujours troubler la cervelle d'un homme. J'aurais du me croire seduisante et dangereuse comme il me l'avait dit une fois, et deviner qu'il ne se dementait sur ce point que pour me tranquilliser. C'est donc un mal, ce ne peut donc etre un tort que de ne pas avoir les instincts de la coquetterie? Et puis Therese, fouillant dans ses souvenirs, se rappelait avoir eu ces instincts de reserve et de mefiance pour se preserver des desirs d'autres hommes qui ne lui plaisaient pas: avec Laurent, elle ne les avait pas eus, parce qu'elle l'estimait dans son amitie pour elle, parce qu'elle ne pouvait pas croire qu'il chercherait a la tromper, et aussi, il faut bien le dire, parce qu'elle l'aimait plus que tout autre. Seule, dans son atelier, elle allait et venait, en proie a un malaise douloureux, tantot regardant cette fatale lettre qu'elle avait posee sur une table comme n'en sachant que faire, et ne se decidant ni a la rouvrir ni a la detruire, tantot regardant son travail interrompu sur le chevalet. Elle travaillait justement avec entrain et plaisir au moment ou on lui avait apporte cette lettre, c'est-a-dire ce doute, ce trouble, ces etonnements et ces craintes. C'etait comme un mirage qui faisait revenir sur son horizon nu et paisible tous les spectres de ses anciens malheurs. Chaque mot ecrit sur ce papier etait comme un chant de mort deja entendu dans le passe, comme une prophetie de malheurs nouveaux. Elle essaya de se rasserener en se remettant a peindre. C'etait pour elle le grand remede a toutes les petites agitations de la vie exterieure: mais il fut impuissant ce jour-la: l'effroi que cette passion lui inspirait l'atteignait dans le sanctuaire le plus pur et le plus intime de sa vie presente. --Deux bonheurs troubles ou detruits, se dit-elle en jetant son pinceau et en regardant la lettre: le travail et l'amitie. Elle passa le reste de la journee sans rien resoudre. Elle ne voyait qu'un point net dans son esprit, la resolution de dire non; mais elle voulait que ce fut non, et ne tenait pas a le signifier au plus vite avec cette rudesse ombrageuse des femmes qui craignent de succomber, si elles ne se hatent de barricader la porte. La maniere de dire ce _non_ sans appel, qui ne devait laisser aucune esperance, et qui pourtant ne devait pas mettre un fer rouge sur le doux souvenir de l'amitie, etait pour elle un probleme difficile et amer. Ce souvenir-la, c'etait son propre amour; quand on a un mort cheri a ensevelir, on ne se decide pas sans douleur a lui jeter un drap blanc sur la face, et a le pousser dans la fosse commune. On voudrait l'embaumer dans une tombe choisie que l'on regarderait de temps en temps, en priant pour l'ame de celui qu'elle renferme. Elle arriva a la nuit sans avoir trouve d'expedient pour se refuser sans trop faire souffrir. Catherine, qui la vit mal diner, lui demanda avec inquietude si elle etait malade. --Non, repondit-elle, je suis preoccupee. --Ah! vous travaillez trop, reprit la bonne vieille, vous ne pensez pas a vivre. Therese leva un doigt; c'etait un geste que Catherine connaissait et qui voulait dire: "Ne parle pas de cela." L'heure ou Therese recevait le petit nombre de ses amis n'etait, depuis quelque temps, mise a profit que par Laurent. Bien que la porte restat ouverte a qui voulait venir, il venait seul, soit que les autres fussent absents (c'etait la saison d'aller ou de rester a la campagne), soit qu'ils eussent senti chez Therese une certaine preoccupation, un desir involontaire et mal deguise de causer exclusivement avec M. de Fauvel. C'etait a huit heures que Laurent arrivait, et Therese regarda la pendule en se disant: --Je n'ai pas repondu; aujourd'hui, il ne viendra pas. Il se fit dans son coeur un vide affreux, quand elle ajouta; --Il ne faut pas qu'il revienne jamais. Comment passer cette eternelle soiree qu'elle avait l'habitude d'employer a causer avec son jeune ami, tout en faisant de legers croquis ou quelque ouvrage de femme pendant qu'il fumait, nonchalamment etendu sur les coussins du divan? Elle songea a se soustraire a l'ennui en allant trouver une amie qu'elle avait au faubourg Saint-Germain, et avec qui elle allait quelquefois au spectacle; mais cette personne se couchait de bonne heure, et il serait trop tard quand Therese arriverait. La course etait si longue et les fiacres allaient si lentement dans ce temps-la! D'ailleurs, il fallait s'habiller, et Therese, qui vivait en pantoufles, comme les artistes qui travaillent avec ardeur et ne souffrent rien qui les gene, etait paresseuse a se mettre en tenue de visite. Mettre un chale et un voile, envoyer chercher un remise et se faire promener au pas dans les allees desertes du bois de Boulogne? Therese s'etait promenee ainsi quelquefois avec Laurent, lorsque la soiree etouffante leur donnait le besoin de chercher un peu de fraicheur sous les arbres. C'etaient des promenades qui l'eussent beaucoup compromise avec tout autre; mais Laurent lui gardait religieusement le secret de sa confiance; et ils se plaisaient tous deux a l'excentricite de ces mysterieux tete-a-tete qui ne cachaient aucun mystere. Elle se les rappela comme s'ils etaient deja loin et se dit en soupirant, a l'idee qu'ils ne reviendraient plus: --C'etait le bon temps! Tout cela ne pourrait recommencer pour lui qui souffre, et pour moi qui ne l'ignore plus. A neuf heures, elle essaya enfin de repondre a Laurent, lorsqu'un coup de sonnette la fit tressaillir. C'etait lui! Elle se leva pour dire a Catherine de repondre qu'elle etait sortie. Catherine entra: ce n'etait qu'une lettre de lui. Therese regretta involontairement que ce ne fut pas lui-meme. Il n'y avait dans la lettre que ce peu de mots: "Adieu, Therese, vous ne m'aimez pas, et, moi, je vous aime comme un enfant!" Ces deux lignes firent trembler Therese de la tete aux pieds. La seule passion qu'elle n'eut jamais travaille a eteindre dans son coeur, c'etait l'amour maternel. Cette plaie-la, bien que fermee en apparence, etait toujours saignante comme l'amour inassouvi. --Comme un enfant; repetait-elle en serrant la lettre dans ses mains agitees de je ne sais quel frisson. Il m'aime comme un enfant! Qu'est-ce qu'il dit la, mon Dieu! sait-il le mal qu'il me fait? _Adieu!_ Mon fils savait deja dire _adieu!_ mais il ne me l'a pas crie quand on l'a emporte. Je l'aurais entendu! et je ne l'entendrai jamais plus. Therese etait surexcitee, et, son emotion s'emparant du plus douloureux des pretextes, elle fondit en larmes. --Vous m'avez appelee? lui dit Catherine en rentrant. Mais, mon Dieu! qu'est-ce que vous avez donc? Vous voila dans les pleurs comme autrefois! --Rien, rien, laisse-moi, repondit Therese. Si quelqu'un vient pour me voir, tu diras que je suis au spectacle. Je veux etre seule. Je suis malade. Catherine sortit, mais par le jardin. Elle avait vu Laurent marcher a pas furtifs le long de la haie. --Ne boudez pas comme cela, lui dit-elle. Je ne sais pas pourquoi ma maitresse pleure; mais ca doit etre votre faute, vous lui faites des peines. Elle ne veut pas vous voir. Venez lui demander pardon! Catherine, malgre tout son respect et son devouement pour Therese, etait persuadee que Laurent etait son amant. --Elle pleure? s'ecria-t-il. Oh! mon Dieu! pourquoi pleure-t-elle? Et il traversa d'un bond le petit jardin pour aller tomber aux pieds de Therese, qui sanglotait dans le salon, la tete dans ses mains. Laurent eut ete transporte de joie de la voir ainsi s'il eut ete le roue que parfois il voulait paraitre; mais le fond de son coeur etait admirablement bon, et Therese avait sur lui l'influence secrete de le ramener a sa veritable nature. Les larmes dont elle etait baignee lui firent donc une peine reelle et profonde. Il la supplia a genoux d'oublier encore cette folie de sa part et d'apaiser la crise par sa douceur et sa raison. --Je ne veux que ce que vous voudrez, lui dit-il, et, puisque vous pleurez notre amitie defunte, je jure de la faire revivre plutot que de vous causer un chagrin nouveau. Mais, tenez, ma douce et bonne Therese, ma soeur cherie, agissons franchement, car je ne me sens plus la force de vous tromper! ayez, vous, le courage d'accepter mon amour comme une triste decouverte que vous avez faite, et comme un mal dont vous voulez bien me guerir par la patience et la pitie. J'y ferai tous mes efforts, je vous en fais le serment! Je ne vous demanderai pas seulement un baiser, et je crois qu'il ne m'en coutera pas tant que vous pourriez le craindre, car je ne sais pas encore si mes sens sont en jeu dans tout ceci. Non, en verite, je ne le crois pas. Comment cela pourrait-il etre apres la vie que j'ai menee et que je suis libre de mener encore? C'est une soif de l'ame que j'eprouve; pourquoi vous effrayerait-elle? Donnez-moi peu de votre coeur et prenez tout le mien. Acceptez d'etre aimee de moi, et ne me dites plus que c'est pour vous un outrage, car mon desespoir, c'est de voir que vous me meprisez trop pour me permettre que, meme en reve, j'aspire a vous... Cela me rabaisse tant a mes propres yeux, que cela me donne envie de tuer ce malheureux qui vous repugne moralement. Relevez-moi plutot du bourbier ou j'etais tombe, en me disant d'expier ma mauvaise vie et de devenir digne de vous. Oui, laissez-moi une esperance! si faible qu'elle soit, elle fera de moi un autre homme. Vous verrez, vous verrez, Therese! La seule idee de travailler pour vous paraitre meilleur me donne deja de la force, je le sens; ne me l'otez pas. Que vais-je devenir si vous me repoussez? Je vais redescendre tous les degres que j'ai montes depuis que je vous connais. Tout le fruit de notre sainte amitie sera perdu pour moi. Vous aurez essaye de guerir un malade, et vous aurez fait un mort! Et vous-meme alors, si grande et si bonne, serez-vous contente de votre oeuvre, ne vous reprocherez-vous pas de ne l'avoir point menee a meilleure fin? Soyez pour moi une soeur de charite qui ne se borne pas a panser un blesse, mais qui s'efforce de reconcilier son ame avec le ciel. Voyons, Therese, ne me retirez pas vos mains loyales, ne detournez pas votre tete, si belle dans la douleur. Je ne quitterai pas vos genoux que vous ne m'ayez, sinon permis, du moins pardonne de vous aimer! Therese dut accepter cette effusion comme serieuse, car Laurent etait de bonne foi. Le repousser avec defiance eut ete un aveu de la tendresse trop vive qu'elle avait pour lui; une femme qui montre de la peur est deja vaincue. Aussi se montra-t-elle brave, et peut-etre le fut-elle sincerement, car elle se croyait encore assez forte. Et, d'ailleurs, elle n'etait pas mal inspiree par sa faiblesse meme. Rompre en ce moment, c'eut ete provoquer de terribles emotions qu'il valait mieux apaiser, sauf a detendre doucement le lien avec adresse et prudence. Ce pouvait etre l'affaire de quelques jours. Laurent etait si mobile et passait si brusquement d'un extreme a l'autre! Ils se calmerent donc tous les deux, s'aidant l'un l'autre a oublier l'orage, et meme s'efforcant d'en rire, afin de se rassurer mutuellement sur l'avenir; mais, quoi qu'ils fissent, leur situation etait essentiellement modifiee, et l'intimite avait fait un pas de geant. La crainte de se perdre les avait rapproches, et, tout en se jurant que rien n'etait change entre eux quant a l'amitie, il y avait dans toutes leurs paroles et dans toutes leurs idees une langueur de l'ame, une sorte de fatigue attendrie qui etait deja l'abandon de l'amour! Catherine, en apportant le the, acheva de les remettre ensemble, comme elle disait, par ses naives et maternelles preoccupations. --Vous feriez mieux, dit-elle, a Therese, de manger une aile de poulet que de vous creuser l'estomac avec ce the!--Savez-vous, dit-elle a Laurent en lui montrant sa maitresse, qu'elle n'a pas touche a son diner? --Eh bien, vite qu'elle soupe! s'ecria Laurent. Ne dites pas non, Therese, il le faut! Qu'est-ce que je deviendrais donc, moi, si vous tombiez malade? Et, comme Therese refusait de manger, car elle n'avait reellement pas faim, il pretendit, sur un signe de Catherine, qui le poussait a insister, avoir faim lui-meme, et cela etait vrai, car il avait oublie de diner. Des lors Therese se fit un plaisir de lui donner a souper, et ils mangerent ensemble pour la premiere fois; ce qui, dans la vie solitaire et modeste de Therese, n'etait pas un fait insignifiant. Manger tete a tete surtout est une grande source d'intimite. C'est la satisfaction en commun d'un besoin de l'etre materiel, et, quand on y cherche un sens plus eleve, c'est une communion comme le mot l'indique. Laurent, dont les idees prenaient volontiers un tour poetique au milieu meme de la plaisanterie, se compara en riant a l'enfant prodigue, pour qui Catherine s'empressait du tuer le veau gras. Ce veau gras, qui se presentait sous la forme d'un mince poulet, preta naturellement a la gaiete des deux amis. C'etait si peu pour l'appetit du jeune homme, que Therese s'en tourmenta. Le quartier n'offrait guere de ressources, et Laurent ne voulut pas que la vieille Catherine s'en mit en peine. On deterra au fond d'une armoire un enorme pot de gelee de goyaves. C'etait un present de Palmer que Therese n'avait pas songe a entamer, et que Laurent entama profondement, tout en parlant avec effusion de cet excellent Dick, dont il avait eu la sottise d'etre jaloux, et que desormais il aimait de tout son coeur. --Vous voyez, Therese, dit-il, comme le chagrin rend injuste! Croyez-moi, il faut gater les enfants. Il n'y a de bons que ceux qui sont traites par la douceur. Donnez-moi donc beaucoup de goyaves, et toujours! La rigueur n'est pas seulement un fiel amer, c'est un poison mortel! Quand vint le the, Laurent s'apercut qu'il avait devore en egoiste, et que Therese, en faisant semblant de manger, n'avait rien mange du tout. Il se reprocha son inattention et s'en confessa; puis, renvoyant Catherine, il voulut lui-meme faire le the et servir Therese. C'etait la premiere fois de sa vie qu'il se faisait le serviteur de quelqu'un, et il y trouva un plaisir delicat dont il eprouva naivement la surprise. --A present, dit-il a Therese en lui presentant sa tasse a genoux, je comprends qu'on puisse etre domestique et aimer son etat. Il ne s'agit que d'aimer son maitre. De la part de certaines gens, les moindres attentions ont un prix extreme. Laurent avait dans les manieres, et meme dans l'attitude du corps, une certaine roideur dont il ne se departait meme pas avec les femmes du monde. Il les servait avec la froideur ceremonieuse de l'etiquette. Avec Therese, qui faisait les honneurs de son petit interieur en bonne femme et en artiste enjouee, il avait toujours ete prevenu et choye sans avoir a rendre la pareille. Il y eut eu manque de gout et de savoir-vivre a se faire l'homme de la maison. Tout a coup, a la suite de ces pleurs et de ces effusions mutuelles, Laurent, sans qu'il s'en rendit compte, se trouvait investi d'un droit qui ne lui appartenait pas, mais dont il s'emparait d'inspiration, sans que Therese, surprise et attendrie, put s'y opposer. Il semblait qu'il fut chez lui, et qu'il eut conquis le privilege de soigner la dame du logis, en bon frere ou en vieux ami. Et Therese, sans songer au danger de cette prise de possession, le regardait faire avec de grands yeux etonnes, se demandant si jusque-la elle ne s'etait pas radicalement trompee en prenant cet enfant tendre et devoue pour un homme hautain et sombre. Cependant Therese reflechit durant la nuit; mais, le lendemain matin, Laurent qui, sans rien premediter, ne voulait pas la laisser respirer, car il ne respirait plus lui-meme, lui envoya des fleurs magnifiques, des friandises exotiques et un billet si tendre, si doux et si respectueux, qu'elle ne put se defendre d'en etre touchee. Il se disait le plus heureux des hommes, il ne desirait rien de plus que son pardon, et, du moment qu'il l'avait obtenu, il etait le roi du monde. Il acceptait toutes les privations, toutes les rigueurs, pourvu qu'il ne fut pas prive de voir et d'entendre son amie. Cela seul etait au-dessus de ses forces; tout le reste n'etait rien. Il savait bien que Therese ne pouvait pas avoir d'amour pour lui, ce qui ne l'empechait pas, dix lignes plus bas, de dire: "Notre saint amour n'est-il pas indissoluble?" Et ainsi disant le pour et le contre, le vrai et le faux cent fois le jour, avec une candeur dont, a coup sur, il etait dupe lui-meme, entourant Therese de soins exquis, travaillant de tout son coeur a lui donner confiance dans la chastete de leurs relations, et a chaque instant lui parlant avec exaltation de son culte pour elle, puis cherchant a la distraire quand il la voyait inquiete, a l'egayer quand il la voyait triste, a l'attendrir sur lui-meme quand il la voyait severe, il l'amena insensiblement a n'avoir pas d'autre volonte et d'autre existence que les siennes. Rien n'est perilleux comme ces intimites ou l'on s'est promis de ne pas s'attaquer mutuellement, quand l'un des deux n'inspire pas a l'autre une secrete repulsion physique. Les artistes, en raison de leur vie independante et de leurs occupations, qui les obligent souvent d'abandonner le convenu social, sont plus exposes a ces dangers que ceux qui vivent dans le regle et dans le positif. On doit donc leur pardonner des entrainements plus soudains et des impressions plus fievreuses. L'opinion sent qu'elle le doit, car elle est generalement plus indulgente pour ceux qui errent forcement dans la tempete que pour ceux que berce un calme plat. Et puis le monde exige des artistes le feu de l'inspiration, et il faut bien que ce feu qui deborde pour les plaisirs et les enthousiasmes du public arrive a les consumer eux-memes. On les plaint alors, et le bon bourgeois, qui, en apprenant leurs desastres et leurs catastrophes, rentre le soir dans le sein de sa famille, dit a sa brave et douce compagne: --Tu sais, cette pauvre fille qui chantait si bien, elle est morte de chagrin. Et ce fameux poete qui disait de si belles choses, il s'est suicide. C'est grand dommage, ma femme... Tous ces gens-la finissent mal. C'est nous, les simples, qui sommes les gens heureux... Et le bon bourgeois a raison. Therese avait pourtant vecu longtemps, sinon en bonne bourgeoise, car pour cela il faut une famille, et Dieu la lui avait refusee, du moins en laborieuse ouvriere, travaillant des le matin, et ne s'enivrant pas de plaisir ou de langueur a la fin de sa journee. Elle avait de continuelles aspirations a la vie domestique et reglee; elle aimait l'ordre, et, loin d'afficher le mepris pueril que certains artistes prodiguaient a ce qu'ils appelaient dans ce temps-la la gent epiciere, elle regrettait amerement de n'avoir pas ete mariee dans ce milieu mediocre et sur, ou, au lieu de talent et de renommee, elle eut trouve l'affection et la securite. Mais on ne choisit pas son destin, puisque les fous et les ambitieux ne sont pas les seuls imprudents que la destinee foudroie. V Therese n'eut pas de faiblesse pour Laurent dans le sens moqueur et libertin que l'on attribue a ce mot en amour. Ce fut par un acte de sa volonte, apres des nuits de meditation douloureuse, qu'elle lui dit: --Je veux ce que tu veux, parce que nous en sommes venus a ce point ou la faute a commettre est l'inevitable reparation d'une serie de fautes commises. J'ai ete coupable envers toi, en n'ayant pas la prudence egoiste de te fuir; il vaut mieux que je sois coupable envers moi-meme, en restant ta compagne et ta consolation, au prix de mon repos et de ma fierte... Ecoute, ajouta-t-elle en tenant sa main dans les siennes avec toute la force dont elle etait capable, ne me retire jamais cette main-la et, quelque chose qui arrive, garde assez d'honneur et de courage pour ne pas oublier qu'avant d'etre ta maitresse, j'ai ete _ton ami_. Je me le suis dit des le premier jour de ta passion: nous nous aimions trop bien ainsi pour ne pas nous aimer plus mal autrement; mais ce bonheur-la ne pouvait pas durer pour moi, puisque tu ne le partages plus, et que, dans cette liaison, melee pour toi de peines et de joies, la souffrance a pris le dessus. Je te demande seulement, si tu viens a te lasser de mon amour comme te voila lasse de mon amitie, de te rappeler que ce n'est pas un instant de delire qui m'a jetee dans tes bras, mais un elan de mon coeur et un sentiment plus tendre et plus durable que l'ivresse de la volupte. Je ne suis pas superieure aux autres femmes, et je ne m'arroge pas le droit de me croire invulnerable; mais je t'aime si ardemment et si saintement, que je n'aurais jamais failli avec toi, si tu avais du etre sauve par ma force. Apres avoir cru que cette force t'etait bonne, qu'elle t'apprenait a decouvrir la tienne et a te purifier d'un mauvais passe, te voila persuade du contraire, a tel point qu'aujourd'hui c'est le contraire, en effet qui arrive: tu deviens amer, et il semble, si je resiste, que tu sois pret a me hair et a retourner a la debauche, en blasphemant meme notre pauvre amitie. Eh bien, j'offre a Dieu pour toi le sacrifice de ma vie. Si je dois souffrir de ton caractere ou de ton passe, soit. Je serai assez payee si je te preserve du suicide que tu etais en train d'accomplir quand je t'ai connu. Si je n'y parviens pas, du moins je l'aurai tente, et Dieu me pardonnera un devouement inutile, lui qui sait combien il est sincere! Laurent fut admirable d'enthousiasme, de reconnaissance et de foi dans les premiers jours de cette union. Il s'etait eleve au-dessus de lui-meme, il avait des elans religieux, il benissait sa chere maitresse de lui avoir fait connaitre enfin l'amour vrai, chaste et noble, qu'il avait tant reve, et dont il s'etait cru a jamais desherite par sa faute. Elle le retrempait, disait-il, dans les eaux de son bapteme, elle effacait en lui jusqu'au souvenir de ses mauvais jours. C'etait une adoration, une extase, un culte. Therese y crut naivement. Elle s'abandonna a la joie d'avoir donne toute cette felicite et rendu toute cette grandeur a une ame d'elite. Elle oublia toutes ses apprehensions et en sourit comme de reves creux qu'elle avait pris pour des raisons. Ils s'en moquerent ensemble; ils se reprocherent de s'etre meconnus et de ne s'etre pas jetes au cou l'un de l'autre des le premier jour, tant ils etaient faits pour se comprendre, se cherir et s'apprecier. Il ne fut plus question de prudence et de sermons. Therese etait rajeunie de dix ans. C'etait un enfant plus enfant que Laurent lui-meme; elle ne savait quoi imaginer pour lui arranger une existence ou il ne sentirait pas le pli d'une feuille de rose. Pauvre Therese! son ivresse ne dura pas huit jours entiers. D'ou vient cet effroyable chatiment inflige a ceux qui ont abuse des forces de la jeunesse, et qui consiste a les rendre incapables de gouter la douceur d'une vie harmonieuse et logique? Est-il bien criminel, le jeune homme qui se trouve lance sans frein dans le monde avec d'immenses aspirations, et qui se croit capable d'eteindre tous les fantomes qui passent, tous les enivrements qui l'appellent? Son peche est-il autre chose que l'ignorance, et a-t-il pu apprendre dans son berceau que l'exercice de la vie doit etre un eternel combat contre soi-meme? Il en est vraiment qui sont a plaindre, et qu'il est difficile de condamner, a qui ont peut-etre manque un guide, une mere prudente, un ami serieux, une premiere maitresse sincere. Le vertige les a saisis des leurs premiers pas; la corruption s'est jetee sur eux comme sur une proie pour faire des brutes de ceux qui avaient plus de sens que d'ame, pour faire des insenses de ceux qui se debattaient, comme Laurent, entre la fange de la realite et l'ideal de leurs reves. Voila ce que disait Therese pour continuer a aimer cette ame souffrante, et pourquoi elle endura les blessures que nous allons raconter. Le septieme jour de leur bonheur fut irrevocablement le dernier. Ce chiffre nefaste ne sortit jamais de la memoire de Therese. Des circonstances fortuites avaient concouru a prolonger cette eternite de joies pendant toute une semaine; personne d'intime n'etait venu voir Therese, elle n'avait pas de travail trop presse; Laurent promettait de se remettre a l'ouvrage des qu'il pourrait reprendre possession de son atelier, envahi par des ouvriers a qui il en avait confie la reparation. La chaleur etait ecrasante a Paris; il fit a Therese la proposition d'aller passer quarante-huit heures a la campagne, dans les bois. C'etait le septieme jour. Ils partirent en bateau, et arriverent le soir dans un hotel, d'ou, apres le diner, ils sortirent pour courir la foret par un clair de lune magnifique. Ils avaient loue des chevaux et un guide, lequel les ennuya bientot par son baragouin pretentieux. Ils avaient fait deux lieues et se trouvaient au pied d'une masse de rochers que Laurent connaissait. Il proposa de renvoyer les chevaux et le guide, et de revenir a pied, quand meme il serait un peu tard. --Je ne sais pas pourquoi, lui dit Therese, nous ne passerions pas toute la nuit dans la foret: il n'y a ni loups ni voleurs. Restons ici tant que tu voudras, et ne revenons jamais, si bon te semble. Ils resterent seuls, et c'est alors que se passa une scene bizarre, presque fantastique, mais qu'il faut raconter telle qu'elle est arrivee. Ils etaient montes sur le haut du rocher et s'etaient assis sur la mousse epaisse dessechee par l'ete. Laurent regardait le ciel splendide ou la lune effacait la clarte des etoiles. Deux ou trois des plus grosses brillaient seules au-dessus de l'horizon. Renverse sur le dos, Laurent les contemplait. --Je voudrais bien savoir, dit-il, le nom de celle qui est a peu pres au-dessus de ma tete; elle a l'air de me regarder. --C'est Vega, repondit Therese. --Tu sais donc le nom de toutes les etoiles, toi, savante? --A peu pres. Ce n'est pas difficile, et, en un quart d'heure, tu en sauras autant que moi, quand tu voudras. --Non, merci; j'aime mieux decidement ne pas savoir: j'aime mieux leur donner des noms a ma fantaisie. --Et tu as raison. --J'aime mieux me promener au hasard dans ces lignes tracees la-haut et faire des combinaisons de groupes a mon idee que de marcher dans le caprice des autres. Apres tout, peut-etre ai-je tort, Therese! Tu aimes les sentiers frayes, toi, n'est-ce pas? --Ils sont meilleurs aux pauvres pieds. Je n'ai pas, comme toi, des bottes de sept lieues! --Moqueuse! tu sais bien que tu es plus forte et meilleure marcheuse que moi! --C'est tout simple, je n'ai pas d'ailes pour m'envoler. --Avise-toi d'en avoir pour me laisser la! Mais ne parlons pas de nous quitter: ce mot-la ferait pleuvoir! --Eh! qui donc y songe? Ne le repete pas, ton affreux mot! --Non, non! n'y songeons pas, n'y songeons pas! s'ecria-t-il en se levant brusquement. --Qu'as-tu et ou vas-tu? lui dit-elle. --Je ne sais pas, repondit-il. Ah! si! a propos... Il y a par la un echo extraordinaire, et, la derniere fois que j'y suis venu avec la petite... tu ne tiens pas a savoir son nom, n'est-ce pas? j'ai pris grand plaisir a l'entendre d'ici, pendant qu'elle chantait la-bas sur le tertre qui est vis-a-vis de nous. Therese ne repondit rien. Il s'apercut que ce souvenir intempestif d'une de ses mauvaises connaissances n'etait pas delicat a jeter au milieu d'une romantique veillee avec la reine de son coeur. Pourquoi cela lui etait-il revenu? comment le nom quelconque de la vierge folle lui etait-il arrive au bord des levres? Il fut mortifie de cette maladresse; mais, au lieu de s'en accuser naivement et de la faire oublier par des torrents de tendres paroles qu'il savait bien tirer de son ame quand la passion l'inspirait, il n'en voulut pas avoir le dementi, et demanda a Therese si elle voulait chanter pour lui. --Je ne pourrais pas, lui repondit-elle avec douceur. Il y a longtemps que je n'etais montee a cheval, je me sens un peu oppressee. --Si ce n'est qu'un peu, faites un effort, Therese, cela me fera tant de plaisir! Therese etait trop fiere pour avoir du depit, elle n'avait que du chagrin. Elle detourna la tete et feignit de tousser. --Allons, dit-il en riant, vous n'etes qu'une faible femme! Et puis vous ne croyez pas a mon echo, je vois cela. Je veux vous le faire entendre. Restez ici. Je grimpe la-haut, moi. Vous n'avez pas peur, j'espere, de rester seule cinq minutes? --Non, repondit tristement Therese, je n'ai pas du tout peur. Pour grimper sur l'autre rocher, il fallait descendre le petit ravin qui le separait de celui ou ils etaient; mais ce ravin etait plus creux qu'il ne le paraissait. Quand Laurent, apres en avoir descendu la moitie, vit le chemin qui lui restait a faire, il s'arreta, craignant de laisser Therese seule si longtemps, et, criant vers elle, il lui demanda si elle ne l'avait pas rappele. --Non, pas du tout! lui cria-t-elle a son tour, ne voulant pas contrarier sa fantaisie. Il est impossible d'expliquer ce qui se passa dans la tete de Laurent; il prit ce _pas du tout_ pour une durete, et se remit a descendre, mais moins vite et en revant. --Je l'ai blessee, dit-il, et la voila qui me boude, comme du temps ou nous jouions au frere et a la soeur. Est-ce qu'elle va encore avoir de ces humeurs-la, a present qu'elle est ma maitresse? Mais pourquoi l'ai-je blessee? J'ai eu tort assurement, mais c'est sans le vouloir. Il est bien impossible qu'il ne me revienne pas quelque bribe de mon passe dans la memoire. Sera-ce donc chaque fois un outrage pour elle et une mortification pour moi? Que lui importe mon passe, puisqu'elle m'a accepte comme cela? J'ai eu tort pourtant! oui, j'ai eu tort; mais ne lui arrivera-t-il jamais a elle-meme de me parler de ce drole qu'elle a aime et dont elle s'est crue la femme? Malgre elle, Therese se souviendra aupres de moi des jours qu'elle a vecu sans moi, et lui en ferai-je un crime? Laurent se repondit aussitot a lui-meme: --Oh! mais oui, cela me serait insupportable! Donc, j'ai eu grand tort, et j'aurais du lui en demander pardon tout de suite. Mais deja il etait arrive a ce moment de fatigue morale ou l'ame est rassasiee d'enthousiasme, ou l'etre farouche et faible que nous sommes tous plus ou moins a besoin de reprendre possession de lui-meme. --Encore s'accuser; encore promettre, encore persuader, encore s'attendrir? Eh quoi! se dit-il, ne peut-elle etre heureuse et confiante huit jours entiers? C'est ma faute, je le veux bien; mais il y a encore plus de la sienne a faire de si peu une si grosse affaire et a me gater cette belle nuit de poesie que je m'etais arrangee avec elle dans un des plus beaux endroits du monde. J'y suis deja venu avec des libertins et des filles, c'est vrai; mais dans quel coin des environs de Paris l'aurais-je conduite ou je n'aurais pas retrouve ces facheux souvenirs? A coup sur, ils ne m'enivrent guere, et il y a presque de la cruaute a me les reprocher... En repondant ainsi dans son coeur aux reproches que Therese lui adressait probablement dans le sien, il arriva au fond de la vallee, ou il se sentit trouble et fatigue comme a la suite d'une querelle, et se jeta sur l'herbe dans un mouvement de lassitude et de depit. Il y avait sept jours entiers qu'il ne s'etait appartenu; il subissait le besoin de se reconquerir et de se croire seul et indompte un instant. De son cote Therese etait navree et effrayee en meme temps. Pourquoi le mot _se quitter_ avait-il ete jete par lui tout a coup comme un cri aigre au milieu de cet air tranquille qu'ils respiraient ensemble? a quel propos? en quoi l'avait-elle provoque? Elle cherchait en vain. Laurent lui-meme n'eut pu le lui expliquer. Tout ce qui avait suivi etait grossierement cruel, et combien il devait etre irrite pour l'avoir dit, cet homme d'une education exquise! Mais d'ou lui venait cette colere? portait-il en lui un serpent qui le mordait au coeur et lui arrachait des paroles d'egarement et de malediction? Elle l'avait suivi des yeux sur la pente du rocher jusqu'a ce qu'il fut entre dans l'ombre epaisse du ravin. Elle ne le voyait plus et s'etonnait du temps qu'il lui fallait pour reparaitre sur le versant de l'autre monticule. Elle fut prise d'effroi, il pouvait etre tombe dans quelque precipice. Ses regards interrogeaient en vain la profondeur du terrain herbu, herisse de grosses roches sombres. Elle se levait pour essayer de l'appeler, lorsqu'un cri d'inexprimable detresse monta jusqu'a elle, un cri rauque, affreux, desespere, qui lui fit dresser les cheveux sur la tete. Elle s'elanca comme une fleche dans la direction de la voix. S'il y eut eu, en effet, un abime, elle s'y fut precipitee sans reflexion; mais ce n'etait qu'une pente rapide ou elle glissa plusieurs fois sur la mousse et dechira sa robe aux buissons. Rien ne l'arreta; elle arr