Project Gutenberg's Correspondance, Vol. 1, 1812-1876, by George Sand This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Correspondance, Vol. 1, 1812-1876 Author: George Sand Release Date: October 5, 2004 [EBook #13629] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, VOL. 1, 1812-1876 *** Produced by Carlo Traverso, Frank van Drongen and the PG Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr GEORGE SAND CORRESPONDANCE 1812-1876 I QUATRIEME EDITION PARIS CALMANN LEVY, EDITEUR. ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES 3, RUE AUBER, 3 1883 CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND I A MADAME MAURICE DUPIN[1] QUI ALLAIT QUITTER NOHANT[2] 1812. Que j'ai de regret de ne pouvoir te dire adieu! Tu vois combien j'ai de chagrin de te quitter. Adieu pense a moi, et sois sure que je ne t'oublierai point. Ta fille. Tu mettras la reponse derriere le portrait du vieux Dupin[3]. [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors huit ans. [2] Propriete de madame Dupin de Francueil, puis de George Sand, pres la Chatre (Indre). [3] Portrait au pastel de M. Dupin de Francueil, qui se trouve dans le salon de Nohant. II A LA MEME, A PARIS Nohant, 24 fevrier 1815 Oh! oui, chere maman, je t'embrasse; je t'attends, je te desire et je meurs d'impatience de te voir ici. Mon Dieu, comme tu es inquiete de moi! Rassure-toi, chere petite maman. Je me porte a merveille. Je profite du beau temps. Je me promene, je cours, je vas, je viens, je m'amuse, je mange bien, dors mieux et pense a toi plus encore. Adieu, chere maman; ne sois donc point inquiete. Je t'embrasse de tout mon coeur. AURORE[1]. [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors onze ans. III A.M. CARON, A PARIS Nohant, 21 novembre 1823. J'ai recu votre envoi, mon petit Caron, et je vous remercie de votre extreme obligeance. Toutes mes commissions sont faites le mieux du monde, et vous etes gentil comme le pere Latreille[1]. Vous m'avez envoye assez de guimauve pour faire pousser deux millions de dents; comme j'espere que mon heritier[2] n'en aura pas tout a fait autant, j'ai fait deux bouteilles de sirop dont vous vous lecherez les barbes si vous vous depechez de venir a Nohant; car mon petit n'est pas disposer a vous en laisser beaucoup. Au reste, votre envoi a fait bon effet, puisque nous avons deux grandes dents. Vous seriez amoureux de lui maintenant: il est beau comme vous, et leste comme son pere. J'aimerais autant tenir une grenouille, elle ne sauterait pas mieux. Adieu, mon petit pere. Nous vous embrassons et sommes vos bons amis. LES DEUX CASIMIRS[3]. [1] Vieil ami et correspondant de la famille. [2] Maurice, son fils, qui avait alors quatre mois. [3] Nom de Francois-Casimir Dudevant, son mari. IV A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS Je ne sais pas la date. Nous sommes le deuxieme dimanche de careme[1]. Je suis enchantee d'apprendre que vous vous portiez mieux, chere petite maman, et j'espere bien qu'a l'heure ou j'ecris, vous etes tout a fait guerie; du moins je le desire de tout mon coeur, et, si je le pouvais, je vous rendrais vos quinze ans, chose qui vous, ferait grand plaisir, ainsi qu'a bien d'autres. C'est un grand embarras que vous avez pris de sevrer un gros garcon comme Oscar[2], et vous avez rendu a Caroline[3] un vrai service de mere. Le mien n'a plus besoin de nourrice, il est sevre. C'est peut-etre un peu tot; mais il prefere la soupe et l'eau et le vin a tout, et, comme il ne cherche pas a teter, mon lait a diminue, sans que ni lui ni moi nous en apercevions. Il est superbe de graisse et de fraicheur il a des couleurs tres vives, l'air tres decide, et le caractere _idem_. Il n'a toujours que six dents; mais il s'en sert bien pour manger du pain, des oeufs, de la galette, de la viande, enfin tout ce qu'il peut attraper. Il mord, comme un petit chien, les mains qui, l'ennuient en voulant le coiffer, etc. Il pose tres bien ses pieds pour marcher, mais il est encore trop jeune pour courir apres Oscar: dans un an ou deux, ils se battront pour leurs joujoux. J'espere, ma chere maman, que le desir que vous me temoignez de nous revoir, et que nous partageons, sera bientot rempli. Nous esperons faire une petite fugue vers Paques, pour presenter M. Maurice a son grand-papa, qui ne le connait pas encore et qui desire bien le voir, comme vous pensez. Je veux lui faire une surprise. Je ne lui parlerai de rien dans mes lettres et je lui enverrai Maurice sans dire qui il est. Nous, nous serons derriere la porte pour jouir de son erreur. Mais j'ai tort de vous dire cela, car je veux vous en faire autant. Ainsi n'attendez pas que je vous previenne de mon arrivee. Adieu, ma chere maman; donnez-moi encore de vos nouvelles. Je vous embrasse de tout mon coeur, Casimir en fait autant; pour Maurice, quand on veut l'embrasser, il tourne la tete et presente son derriere; j'espere que vous le corrigerez de cette mauvaise habitude. [1] C'etait le 17 mars 1824. [2] Oscar Cazamajou, neveu de George Sand. [3] Madame Cazamajou, soeur ainee de George Sand. V A LA MEME Nohant, 29 juin 1825. Vous devez me trouver bien paresseuse, ma chere petite maman, et je le suis en effet. Je mene une vie si active, que je ne me sens le courage de rien, le soir en rentrant, et que je m'endors aussitot que je reste un instant en place. Ce sont la de bien mauvaises raisons, j'en conviens; mais, du moment que nous sommes tous bien portants, quelles nouvelles a vous donner de notre tranquille pays, ou nous vivons en gens plus tranquilles encore; voyant pen de personnes et nous occupant de soins champetres, dont la description ne vous amuserait guere? J'ai recu des nouvelles de Clotilde[1], qui m'a dit que vous vous portiez bien; c'est ce qui me rassurait sur votre compte et contribuait a mon silence puisque j'etais sans inquietude. Si vous eussiez effectue le projet de venir a Nohant, nous aurions dans ce moment le chagrin de vous quitter. Je pars dans huit jours pour les Pyrenees. J'ai eu le bonheur d'avoir ici pendant quelques jours, deux aimables soeurs, mes amies intimes de couvent, qui se rendent aux memes eaux, avec leur pere, et un vieil ami fort gai et fort aimable. En quittant Chateauroux, elles n'ont pu se dispenser de venir passer quelques jours a Nohant, qui etait devenu pour moi un lieu de delices par la presence de ces bonnes amies. Je les ai reconduites un bout de chemin et ne les ai quittees qu'avec la promesse de les rejoindre bientot. Nous allons donc entreprendre un petit voyage de cent quarante lieues d'une traite. C'est peu pour vous qui faites le voyage d'Espagne comme celui de Vincennes; mais c'est beaucoup pour Maurice, qui aura demain deux ans. J'espere neanmoins qu'il ne s'en apercevra pas, a en juger par celui de Nohant, qu'il trouve trop court a son gre. D'ailleurs, nous ne voyagerons que le jour et en poste. Nous sommes donc dans l'horreur des paquets. Nous emmenons Fanchou[2], et Vincent[3], qui est fou de joie de voyager sur le siege de la voiture. Pour moi, je suis enchantee de revoir les Pyrenees, dont je ne me souviens guere, mais dont on me fait de si belles descriptions. Ne manquez pas de nous donner de vos nouvelles: car il semble qu'on soit plus inquiet quand on est plus eloigne. Adieu, ma chere maman, je vous embrasse tendrement et vous desire une bonne sante et du plaisir surtout; car, chez vous comme chez moi, l'un ne va guere sans l'autre. Maurice est grand comme pere et mere et beau, comme un Amour. Casimir vous embrasse de tout son coeur. Pour moi, je me porte tres bien, sauf un reste de toux et de crachement de sang qui passeront, j'espere, avec les eaux. Nous resterons deux mois au plus aux eaux; de la, nous irons a Nerac chez le papa[4], ou nous demeurerons tout l'hiver. Au mois de mars ou d'avril, nous serons a Nohant, ou nous vous attendrons avec ma tante et Clotilde. [1] Clotilde Dache, nee Marechal, cousine de George Sand. [2] Femme de chambre. [3] Cocher [4] Le baron Dudevant, beau-pere de George Sand. VI A LA MEME Bagneres, 28 aout 1825. Ma chere petite maman, J'ai recu votre aimable lettre a Cauterets, et je n'ai pu y repondre tout de suite pour mille raisons. La premiere, c'est que Maurice venait d'etre serieusement malade, ce qui m'avait donne beaucoup d'inquietude et d'embarras. Il est parfaitement gueri depuis quelques jours que nous sommes ici et que nous avons retrouve le soleil et la chaleur. Il a repris tout a fait appetit, sommeil, gaiete et embonpoint. Aussitot qu'il a ete hors de danger, j'ai profite de sa convalescence pour courir les montagnes de Cauterets et de Saint-Sauveur, que je n'avais pas eu le temps de voir. Je n'ai donc pas eu une journee a moi pour ecrire a qui que ce soit; tout le monde m'en veut et je m'en veux a moi-meme. Mais, apres avoir fait, presque tous les jours, des courses de huit, dix, douze et quatorze lieues a cheval, j'etais tellement fatiguee, que je ne songeais qu'a dormir, encore quand Maurice me le permettait. Aussi j'ai ete fort souffrante de la poitrine, et j'ai eu des toux epouvantables; mais je ne me suis point arretee a ces miseres, et, en continuant des exercices violents, j'ai retrouve ma sante et un appetit qui effraye nos compagnons de voyage les plus voraces. Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrenees, que je ne vais plus rever et parler, toute ma vie, que montagnes, torrents, grottes et precipices. Vous connaissez ce beau pays, mais pas si bien que moi, j'en suis sure; car beaucoup des merveilles que j'ai vues, sont enfouies dans des chaines de montagnes ou les voitures et meme les chevaux n'ont jamais pu penetrer. Il faut marcher a pic des heures entieres dans des gravats qui s'ecroulent a tout instant, et sur des roches aigues ou on laisse ses souliers et partie de ses pieds. A Cauterets, on a une maniere de gravir les rochers fort commode. Deux hommes vous portent sur une chaise attachee a un brancard, et sautent ainsi de roche en roche au-dessus de precipices sans fond, avec une adresse, un aplomb et une promptitude qui vous rassurent pleinement et vous font braver tous les dangers; mais, comme ils sentent le bouc d'une lieue et que tres souvent on meurt de froid apres une ou deux heures de l'apres-midi, surtout au haut des montagnes, j'aimais mieux marcher. Je sautais comme eux d'une pierre a l'autre, tombant souvent et me meurtrissant les jambes, riant quand meme de mes desastres et de ma maladresse. Au reste, je ne suis pas la seule femme qui fasse des actes de courage. Il semble que le sejour des Pyrenees inspire de l'audace aux plus timides, car les compagnes de mes expeditions en faisaient autant. Nous avons ete a la fameuse cascade de Gavarnie, qui est la merveille des Pyrenees. Elle tombe d'un rocher de douze cents toises de haut, taille a pic comme une muraille. Pres de la cascade, on voit un pont de neige, qu'a moins de toucher, on ne peut croire l'ouvrage de la nature; l'arche, qui a dix ou douze pieds de haut, est parfaitement faite et on croit voir des coups de truelle sur du platre. Plusieurs des personnes qui etaient avec nous, (car on est toujours fort nombreux dans ces excursions) s'en sont, retournees, convaincues qu'elles, venaient de voir un ouvrage de maconnerie. Pour arriver a ce prodige, et pour en revenir, nous avons fait douze lieues a cheval sur un sentier de trois pieds de large, au bord d'un precipice qu'en certains endroits on appelle l'echelle, et dont on ne voit, pas le fond. Ce n'est pourtant pas la ce qu'il y a de plus dangereux; car les chevaux y sont accoutumes et passent a une ligne du bord, sans broncher. Ce qui m'etonne bien davantage dans ces chevaux de montagne, c'est leur aplomb sur des escaliers de rochers qui ne presentent a leurs pieds que des pointes tranchantes et polies. J'en avais un fort laid, comme ils le sont tous, mais a qui j'ai fait faire des choses qu'on n'exigerait que d'une chevre: galopant toujours dans les endroits les plus effrayants, sans glisser, ni faire un seul faux pas, et sautant de roche en roche en descendant. J'avoue que je ne supposais pas que cela fut possible et que je ne me serais jamais cru le courage de me fier a lui avant que j'eusse eprouve ses moyens. Nous avons ete hier a six lieues d'ici a cheval, pour visiter les grottes de Lourdes. Nous sommes entres a plat ventre dans celle du Loup. Quand on s'est bien fatigue pour arriver a un trou d'un pied de haut, qui ressemble a la retraite d'un blaireau, j'avoue; que l'on se sent un peu decourage. J'etais avec mon mari et deux autres jeunes gens avec qui nous nous etions liees a Cauterets et que nous avons retrouves a Bagneres, ainsi qu'une grande partie de notre aimable et nombreuse societe bordelaise. Nous avons eu le courage de nous enfoncer dans cette taniere, et, au bout d'une minute, nous nous sommes trouves dans un endroit beaucoup plus spacieux, c'est-a-dire que nous pouvions nous tenir debout sans chapeau et que nos epaules n'etaient qu'un peu froissees a droite et a gauche. Apres avoir fait cent cinquante pas dans cette agreable position, tenant chacun une lumiere et otant bottes et souliers, pour ne pas glisser sur le marbre mouille et raboteux, nous sommes arrives au puits naturel, que nous n'avons pas vu, malgre tous nos flambeaux, parce que le roc disparait tout a coup sous les pieds, et l'on ne trouve plus qu'une grotte si obscure et si elevee, qu'on ne distingue ni le haut ni le fond. Nos guides arracherent des roches avec beaucoup d'effort et les lancerent dans l'obscurite; c'est alors que nous jugeames de la profondeur du gouffre: le bruit de la pierre frappant le roc fut comme un coup de canon, et, retombant dans l'eau comme un coup de tonnerre, y causa, une agitation epouvantable. Nous entendimes pendant quatre minutes l'enorme masse d'eau ebranlee, frapper le roc avec une fureur et un bruit effrayant qu'on aurait pu prendre tantot pour le travail de faux monnayeurs, tantot pour les voix rauques et bruyantes des brigands. Ce bruit, qui part des entrailles de la terre, joint a l'obscurite et a tout ce que l'interieur d'une caverne a de sinistre, aurait pu glacer des coeurs moins aguerris que les notres. Mais nous avions joue a Gavarnie avec les cranes des templiers, nous avions passe sur le pont de neige quand nos guides nous criaient qu'il allait s'ecrouler. La grotte du Loup n'etait qu'un jeu d'enfant. Nous y passames pres d'une heure, et nous revinmes charges de fragments des pierres que nous avions lancees dans le gouffre. Ces pierres, que je vous montrerai, sont toutes remplies de parcelles de fer et de plomb qui brillent comme des paillettes. En sortant de la grotte du Loup, nous entrames dans _las Espeluches_. Notre savant cousin, M. Defos[1], vous dira que ce nom patois vient du latin. Nous trouvames l'entree de ces grottes admirable; j'etais seule en avant, je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique soutenue par d'enormes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers d'architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d'un bleu d'azur, les prairies d'un vert eclatant, un premier cercle de montagnes couvertes de bois epais, et un second, a l'horizon, d'un bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature eclairee par le soleil couchant, vue du haut d'une montagne, au travers de ces noires arcades de rochers, derriere moi la sombre ouverture des grottes: j'etais transportee. Je parcourus ainsi deux ou trois de ces peristyles, communiquant les uns aux autres par des portiques cent fois plus imposants et plus majestueux que tout ce que feront les efforts des hommes. Nos compagnons arriverent et nous nous enfoncames encore dans les detours d'un labyrinthe etroit et humide, nous apercumes au-dessus de nos tetes une salle magnifique, ou notre guide ne se souciait guere de nous conduire. Nous le forcames de nous mener a ce second etage. Ces messieurs se dechausserent et grimperent assez adroitement; pour moi, j'entrepris l'escalade. Je passai sans frayeur sur le taillant d'un marbre glissant, au-dessous duquel etait une profonde excavation. Mais quand il fallut enjamber sur un trou que l'obscurite rendait tres effrayant, n'ayant aucun appui ni pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous cotes, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j'avoue que j'avais peur. Mon mari m'attacha deux ou trois foulards autour du corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-la. Quand je fus en haut, je m'assurai que mes mains (dont je souffre encore) n'etaient pas restees dans les leurs, et je fus payee de mes efforts par l'admiration que j'eprouvai. La descente ne fut pas moins perilleuse, et le guide nous dit, en sortant, qu'il avait depuis bien des annees conduit des etrangers aux _Espeluches,_ mais qu'aucune femme n'avait gravi le second etage. Nous nous amusames beaucoup a ses depens en lui reprochant de ne pas balayer assez souvent les appartements dont il avait l'inspection. Nous rentrames a Lourdes dans un etat de salete impossible a decrire; je remontai a cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la route de Bordeaux, nous primes tous deux celle de Bagneres. Nous eumes, pendant dix lieues, une pluie a verse et nous sommes rentres ici a dix heures du soir, trempes jusqu'aux os et mourant de faim. Nous ne nous en portons que mieux aujourd'hui. Nous sommes dans l'enchantement de deux chevaux arabes que nous avons achetes, et qui seront les plus beaux que l'on ait jamais vus au bois de Boulogne. Voila une lettre eternelle, ma chere maman; mais vous me demandez des details et je vous obeis avec d'autant plus de plaisir que je cause avec vous. Clotilde m'en demande aussi; mais je n'ai guere le temps de lui ecrire aujourd'hui, et demain recommencent mes courses. Veuillez l'embrasser pour moi, lui faire lire cette lettre si elle peut l'amuser, et lui dire que, dans huit a dix jours, je serai chez mon beau-pere et j'aurai le loisir de lui ecrire. Adressez-moi donc de vos nouvelles chez lui, pres de Nerac (Lot-et-Garonne). J'en attends avec impatience, je suis si loin, si loin de vous et de tous les miens! Adieu, ma chere maman. Maurice est gentil a croquer! Casimir se repose, dans ces courses dont je vous parle, de celles qu'il a faites sans moi a Cauterets; il a ete a la chasse sur les plus hautes montagnes, il a tue des aigles, des perdrix blanches et des _isards_ ou chamois, dont il vous fera voir les depouilles; pour moi, je vous porte du cristal de roche. Je vous porterais du barege de Bareges meme, s'il etait un peu moins gros et moins laid. Adieu, chere maman; je vous embrasse de tout mon coeur. Veuillez, quand vous lui ecrirez, embrasser mille fois ma soeur pour moi, lui dire que je suis bien loin de l'oublier; que cette lettre que je vous ecris et une a mon frere sont les seules que j'aie eu le temps d'ecrire aux Pyrenees, mais que, quand je serai a Guillery[2] je lui ecrirai tout de suite. Nous comptons y rester jusqu'au mois de janvier; de la, aller passer le carnaval a Bordeaux, et enfin retourner avec le printemps a Nohant, ou nous vous attendrons avec ma tante. [1] Cousin eloigne de George Sand. [2] Propriete du baron Dudevant, pres de Nerac. VII A LA MEME Nohant, 25 fevrier 1826. Ma chere maman, J'ai bien du malheur! Je vais a Paris precisement a l'epoque ou tout le monde y est, et ma mauvaise etoile veut que je ne vous y trouve pas. Je cours chez ma tante; pour y apprendre que vous etes a Charleville. Je vous espere tous les jours, mais je n'ai signe de vie qu'a mon retour ici, ou je trouve enfin une lettre de vous. C'est une grande maladresse de ma part que d'aller, au bout de deux ans, passer quinze jours a Paris et de ne pas vous y rencontrer. Mais il y avait si longtemps que je n'avais recu de vos nouvelles, que je vous croyais bien de retour chez vous. Caron meme, chez qui nous avons demeure, vous croyait sa voisine. Enfin, j'ai joue de malheur, et me voila rentree dans mon Berry, ne sachant plus quand j'en sortirai, ni quand j'aurai le bonheur de vous embrasser. Ma sante, a laquelle vous avez la bonte de porter tant d'interet, est meilleure que la derniere fois que je vous ecrivis; la preuve en est que j'ai eu la force de passer quatre nuits dans le courrier, tant pour aller que pour venir sans etre malade, ni a l'arrivee, ni au retour. Sans ma mauvaise toux qui ne me laissait pas dormir, je me serais assez bien portee. Merci mille fois de vos bons avis a cet egard; mais ne me grondez pas de ne pas les avoir suivis tres exactement. Vous savez que je suis un peu incredule, et puis un peu medecin moi-meme, non par theorie, mais par pratique. Je n'ai jamais vu de remedes efficaces aux maux de poitrine; la nature fait toutes les guerisons quand elle s'en mele, et l'honneur en est a l'Esculape, qui ne s'en est pas mele. Je sais bien que ces messieurs n'en conviendront jamais. Comment un medecin avouerait-il sa nullite? ce ne serait pas adroit. S'ils faisaient, comme moi, la medecine gratis, ils seraient de bonne foi; peut-etre encore l'amour-propre serait-il la pour les en empecher. Tant y a que, sans remede et sans docteur, sans me noyer l'estomac de boissons qui ne vont pas dans la poitrine, je ne tousse plus; c'est l'important. J'ai bien toujours des douleurs et par surcroit une fluxion de chaque cote du visage dans ce moment-ci. Mais le printemps, s'il veut se depecher de venir, mettra ordre aux affaires. Je vous dirai, chere maman, que, si vous etiez venue passer le carnaval ici, vous ne vous seriez pas du tout ennuyee. Nous avons des bals charmants et nous passons des deux et trois nuits par semaine a danser. Ce n'est pas ce qui me repose, ni meme ce qui m'amuse le mieux; mais il y a des obligations dans la vie qu'il faut prendre comme elles viennent. Dernierement nous sommes sortis d'un bal chez madame Duvernet[1] a neuf heures du matin. N'etes-vous pas emerveillee d'une dissipation pareille? Aussi le _jubile_, traverse par tant de fetes, n'en finit-il pas. J'espere que, dans deux ou trois ans, nous n'en entendrons plus parler. En attendant, le cure preche tous les dimanches matin contre le bal, et, tous les dimanches soir, on danse tant qu'on peut. Quand je parle de cure grognon, vous entendez bien que ce n'est pas celui de Saint-Chartier[2] que je veux dire. Tout au contraire: celui-la est si bon, que, s'il avait quelque soixante ans de moins, je le ferais danser si je m'en melais. Il est venu ici faire deux mariages dans un jour. Celui d'Andre[3], avec une jeune fille que vous ne connaissez pas et qui entrera a notre Service a la Saint-Jean, et celui de Fanchon, soeur d'Andre et bonne de Maurice, avec la coqueluche du pays, le beau cantonnier _Sylvinot_[4], que vous ne vous rappelez sans doute en aucune maniere, malgre _ses succes_. La noce s'est faite dans nos remises, on mangeait dans l'une, on dansait dans l'autre. C'etait d'un luxe que vous pouvez imaginer: trois, bouts de chandelle pour illumination, force piquette pour rafraichissements, orchestre compose d'une vielle et d'une cornemuse, la plus criarde, par consequent la plus goutee du pays. Nous avions invite quelques personnes de la Chatre et nous avons fait cent mille folies, comme de nous deguiser le soir en paysans, et si bien, que nous ne nous reconnaissions pas les uns les autres. Madame Duplessis etait charmante en cotillon rouge. Ursule[5], en blouse bleue et en grand _chapiau_, etait un fort drole de galopin. Casimir, en mendiant, a recu des sous qui lui ont ete donnes de tres bonne foi. Stephane de Grandsaigne, que vous connaissez, je crois, etait en paysan requinque, et, faisant semblant d'etre gris, a ete coudoyer et apostropher notre sous-prefet, qui est un agreable garcon et qui etait au moment de s'en aller quand il nous a tous reconnus. Enfin la soiree a ete tres bouffonne et vous aurait divertie, je gage; peut-etre auriez-vous ete tentee de prendre aussi le bavolet, et je parie qu'il n'y aurait pas eu d'yeux noirs qui vous le disputassent encore. Comptez-vous retourner bientot a Paris, chere maman, et etes-vous toujours contente du sejour de Charleville? Embrassez bien ma soeur pour moi, ainsi que le cher petit Oscar. Casimir vous presente ses tendres hommages, et moi je vous prie de penser un peu a nous quand le printemps reviendra. Donnez-nous de vos nouvelles, chere maman, et recevez mes embrassements. [1] Mere de Charles Duvernet, amie de la famille de peres en fils. [2] Saint-Chartier (Indre), village pres de Nohant. [3] Domestique de George Sand. [4] Diminutif de Sylvain Biaud. [5] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand. VIII A MADAME LA BARONNE DUDEVANT EN SA TERRE DE POMPIEY, PAR LE PORT-SAINTE-MARIE (LOT-ET-GARONNE) Nohant, 30 avril 1826. Nous avons recu votre bonne lettre, chere madame, et appris avec chagrin le triste evenement[1] qui vient encore de vous environner de tristesse et de reveiller celle, deja si profonde, que vous eprouviez. Nous apprecions et nous sentons votre douloureuse et triste situation avec la crainte amere de ne pouvoir l'adoucir, puisque rien ne saurait remplacer ce que vous avez perdu et que nulle consolation ne peut arriver, je le sens, jusqu'a votre coeur brise. C'est en vous-meme, c'est dans cette force morale que vous possedez, ou plutot c'est dans la profondeur de votre mal, que vous trouvez le moyen de le supporter. Si j'ai bien compris votre souffrance, nulle distraction, nul temoignage d'interet ne sont assez puissants pour vous apporter un instant d'oubli. Vous les recevez avec douceur et bonte, mais ils ne sauraient vous faire un bien veritable. Ce sont vos tristes pensees qui seules vous font jouir d'un triste plaisir. Plus vous les sondez, moins elles doivent vous paraitre ameres. Vos souvenirs n'ont rien que de doux. Vous aviez entoure toute son existence de tant de soins et de douceurs! Son bonheur, ce bonheur inexprimable d'une union si parfaite, c'etait l'oeuvre de toute votre vie. Ah! je crois que, quand il reste des regrets sans aucun remords, la douleur a ses charmes pour une ame comme la votre. Notre voyage a ete fecond en evenements dont aucun cependant n'a ete grave. Nous avons voulu passer par les montagnes de la Marche, pour jouir de tableaux pittoresques et interessants. Nous avons paye le plaisir de mille dangers. Des chevaux mourants, ou retifs, menacaient de nous culbuter ou de se laisser entrainer dans des descentes tres rapides, sur des routes sinueuses et bordees de ravins profonds. Notre etoile nous a proteges cependant, et nous en avons ete quittes pour la peur. Nous sommes arrives tous bien portants. Maurice a eu, depuis, un gros rhume avec une forte inflammation aux yeux; l'eau de gomme pour la toux et l'eau de mauve pour les yeux l'ont beaucoup soulage. Il se porte tout a fait bien a present. Je vous remercie, chere et bonne madame, de l'interet que vous voulez bien prendre a ma sante. Elle est assez bonne, quoique j'aie toujours des douleurs et un mal opiniatre a la tete, qui est mon inseparable. Je ne fais pourtant point d'imprudences, je suis ici d'une sagesse forcee, n'ayant point de sujets de courses comme a Guillery; mais, ayant plus d'occupations essentielles, je reussis a oublier mes miseres et a vaquer a mes affaires comme quelqu'un qui se porte bien. C'est de vous, chere madame, qu'il convient de s'occuper; veuillez nous tenir au courant de votre precieuse sante. J'ai eu mon frere pendant quelques jours. Il est reparti pour Paris, ou des reparations a sa maison le forcent a la surveillance. J'ai obtenu qu'il nous laissat sa femme et sa fille, a qui la campagne conviendra mieux. Adieu, chere madame; ecrivez-nous souvent, peu a la fois, si cela vous fatigue, mais ne nous laissez pas ignorer comment vous etes. Casimir et moi vous embrassons tendrement. AURORE D. Veuillez me rappeler au bon Larnaude [2]; j'ose presque me regarder comme un de ses confreres. Je me suis lancee dans la medecine, ou, pour parler plus humblement, dans l'apothicairerie. M. Delaveau [3], qu'il connait bien, est mon professeur. C'est lui qui ordonne et consulte, c'est moi qui prepare les drogues, qui pose les sangsues, etc. Nous avons deja opere des cures fort heureuses. Smith [4], avec son jalap, me serait ici d'un grand secours. Maurice n'a point oublie Guillery. Il y revient sans cesse, il sait les noms de tout le monde et parle surtout du gros _Totor_. Il a trouve ici de quoi se consoler de l'absence de sa poule _favorite_, qu'il se rappelle aussi _a ce qu'il pretend_. [1] La mort du baron Dudevant, beau-pere de George Sand. [2] Pharmacien a Barbaste (Lot-et-Garonne). [3] Charles Delaveau, medecin a la Chatre, puis depute, de 1846 a 1876. [4] Domestiques de la baronne Dudevant. IX A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS Nohant, 13 juillet 1826. Ma chere maman, J'ai recu votre aimable lettre il y a quelque temps, et j'ai vu depuis M. Duvernet, qui m'a dit vous avoir trouvee bien portante, et avoir passe la journee avec vous et l'ami Pierret[1]. Il m'a beaucoup parle de vous. Vous savez que c'est une de vos conquetes les plus devouees. Il m'a dit que vous viendriez sans la crainte de nous voir partir au premier moment et d'avoir fait un voyage inutile. Ce serait une crainte bien mal fondee; car, outre que le plaisir d'etre pres de vous nous oterait l'envie de courir, nous n'avons pas le moindre projet de voyage d'ici a bien longtemps. Quand je dis _nous_, je parle de moi et de mon enfant; car mon mari n'a pas fait voeu de reclusion. Il est a Bordeaux dans ce moment pour une affaire indispensable: le payement d'une maison qu'il a vendue l'hiver dernier et dont l'echeance etait le 10 de ce mois. Je pense qu'il reviendra par Nerac et qu'il passera quelques jours aupres de madame Dudevant. Je ne sais au juste quand il sera de retour. Il voulait assister a sa moisson. I1 faudra qu'il se depeche; car les bles sont murs, et je vais les faire mettre a terre. Quand il se sera repose un peu de son voyage, il sera force de faire celui de Paris pour le placement de ses fonds. Alors il plaidera notre cause de vive voix aupres de vous, et peut-etre vous decidera-t-il a revenir avec lui! Vous avez du voir Hippolyte[2] souvent. Il vous aura dit qu'il m'a laisse sa petite, dont je prends soin et qui se porte tres bien. Nous avons eu des jours tres brillants: d'abord la fete de Maurice, a l'occasion de laquelle j'ai regale une centaine de paysans. Les danses, les coups de fusil, le carillon des cloches, le son de la cornemuse et les chansons des buveurs, auxquels se melaient les hurlements des chiens contraries, out celebre avec bruit l'anniversaire de notre jeune homme, qui etait charme de ce tapage et de ces honneurs. Nous avons eu ensuite mademoiselle George a la Chatre. Elle y a donne deux representations qui ont fait courir tout le pays a mis la ville et les environs sens dessus dessous. Je vous conterais bien d'autres fetes anterieures; mais Hippolyte vous aura conte notre chasse au sanglier; il vous aura dit que Nohant devenait chaque jour plus _brillant_. Nous serions bien heureux si cela pouvait vous donner l'envie d'y venir. Adieu, ma chere maman; je vous embrasse tendrement et vous prie de me donner de vos nouvelles. Pardonnez-moi le long temps que j'ai mis a vous donner des notres. Je suis si occupee en l'absence de mon mari, que je suis forcee de remplacer, que je n'ai pas le courage d'ecrire le soir, et que je vais me coucher bien lasse. Vous saurez que je m'occupe beaucoup de medecine, non pas pour moi, car j'aime peu a y songer, mais pour mes paysans. J'ai fait de tres heureuses cures; mais l'etat a aussi ses desagrements. [1] Pierret, ami de la famille. [2] Hippolyte Chatiron, frere de George Sand. X A LA MEME Nohant, 9 octobre 1826. Ma chere petite maman, Pardonnez-moi d'avoir ete si longue a vous remercier des peines que vous avez prises pour moi. J'ai ete si occupee, si derangee, et vous etes si bonne et si indulgente, que j'espere ma grace. Vous avez bien voulu courir pour vous occuper de ma toilette et de celle de Maurice. Ces emplettes etaient charmantes et font l'admiration _d'un chacun_ dans le pays. Quant a la parure d'or mat, je nomme Casimir pour l'aimable present, et vous pour le bon gout. Il m'a empechee jusqu'a present de vous ecrire, disant qu'il voulait s'en charger. Mais ses vendanges l'occupent a tel point, que je me fais l'interprete de sa reconnaissance. C'est un sentiment que nous pouvons bien avoir en commun. Agreez-la et croyez-la bien sincere. Vous nous avez mande que vous etiez souffrante d'un rhume. Je crains que le froid piquant qui commence a se faire sentir ne contribue pas a le guerir. J'en souffre bien aussi et je commence l'hiver par des douleurs et des rhumatismes. Pour eviter pourtant d'etre aussi maltraitee que l'annee derniere, je me couvre de flanelle, gilet, bas de laine. Je suis comme un capucin (a la salete pres) sous un cilice. Je commence a m'en trouver bien et a ne plus sentir ce froid qui me glacait jusqu'aux os et me rendait toute triste. Ayez aussi bien soin de vous, ma chere maman; a mon tour, je vais vous precher. Maurice, grace a Dieu, annonce une sante robuste. Il est grand, gros et frais comme une pomme. Il est tres bon, tres petulant, assez volontaire quoique peu gate, mais sans rancune, sans memoire pour le chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractere sera sensible et aimant, mais que ses gouts seront inconstants; un fonds d'heureuse insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez promptement. Voila ses qualites et ses defauts, autant que je puis en juger, et je tacherai d'entretenir les unes et d'adoucir les autres. Quant a Leontine[1], vous la verrez. Elle etait charmante entre mes mains. Je savais la prendre. J'ai eu beaucoup de chagrin a me separer d'elle et je m'inquiete de son voyage. Je sens qu'elle me manque et je crains qu'elle ne soit pas aussi bien qu'avec moi. Hippolyte vous dira que nous attendons le retour de James avec sa femme; mais il ne vous dira peut-etre pas les folies qu'il faisait toute la journee ici avec son _ancien_, son _commandant_ Duplessis[2]. J'aurais bien envie de vous regaler d'une certaine histoire de _portemanteau_, si je ne craignais de vous fatiguer de ces enfantillages. Vous pourrez cependant le taquiner vertement, lorsque vous le verrez boire a table, en lui disant: _Est-ce que tu as envie de faire ton portemanteau aujourd'hui?_ C'est le mot d'ordre, et vous obtiendrez sa confession. Adieu, ma chere maman. Clotilde est donc decidement grosse? j'en suis ravie. Caroline ne m'ecrit point. Oscar est-il mieux portant et plus fort? Je vous embrasse bien tendrement; donnez-moi de vos nouvelles et croyez en vos enfants. AURORE. Comment traitez-vous l'ami _vicomte_? Faites-lui mes amities sinceres, si toutefois vous etes contente de lui. [1] Fille d'Hipolyte Chatiron et niece de George Sand. [2] Ex-colonel de chasseurs a cheval, ami du colonel Maurice Dupin, de George Sand et du colonel Dudevant, son beau pere. XI A M. CARON, A PARIS Nohant, 19 novembre 1826. Mon cher Caron, Je partage bien sincerement votre douleur, dont j'apprecie l'amertume. Je sais que vous etiez le modele des bons fils et que jamais larmes ne furent plus vraies que les votres. Je n'essayerai point avec vous les vaines et communes consolations qu'on donne en pareil cas. Si vous etes comme moi, ces steriles efforts ne feraient qu'aigrir votre chagrin. Sure que votre raison vous dit, mieux que moi, toutes les raisons de notre soumission envers les immuables lois de la destinee, je me bornerai a pleurer avec vous dans toute l'effusion d'un coeur sincerement attache, qui partagera toujours vos plaisirs et vos peines. Vous avez tort d'ajouter a des regrets trop fondes, des reflexions tristes mais imaginaires. Vous dites que cette perte vous laisse seul sur la terre. Sans doute, rien ne remplace une bonne mere; mais il vous reste de vrais amis. Vous etes fait pour en avoir, et vous savez, j'espere, que vous en possedez de bien vrais dans Casimir et dans sa femme. Je regrette de n'etre pas aupres de vous pour vous detourner de ces noires idees, et vous prouver qu'il est encore des coeurs qui s'interessent a vous. XII A MADAME MAURICE DUPIN CHEZ MADAME GAZAMAJOU, A CHARLEVILLE (ARDENNES) 23 decembre 1826. Ma chere maman, Vous m'avez laissee bien longtemps sans nouvelles de vous, et j'ai moi-meme attendu bien longtemps a vous remercier de votre lettre. Mais j'ai ete si souffrante, et je le suis encore tellement, que j'ai bien de la peine a ecrire. Ma sante se ressent du mois de decembre, et j'ai des maux de poitrine qui m'epuisent; je n'ai ni sommeil ni appetit. Tout me degoute, et je ne trouve de bon que l'eau claire, qui ne m'engraisse pas, comme vous pensez bien. La nuit, j'ai des oppressions insupportables, mon drap me semble peser cent livres, et je suis reduite a regarder les etoiles au lieu de dormir. Tout cela est fort ennuyeux, mais je ne perds pas courage. C'est un temps a passer. Depuis trois ans, l'hiver m'est tres contraire, et le printemps me ramene la sante. J'attends cette douce saison avec impatience. Vous avez bien raison de quitter Paris, ou l'on se tue, ou l'on se vole, ou l'on est moins en surete qu'au milieu de la foret Noire. Caroline doit se trouver bien heureuse de votre compagnie, et ne plus regretter Paris. Oscar vous distrait et vous interesse. J'ai grande impatience de le revoir, il doit etre bien grandi et bien avance. Maurice est beau comme un ange. Madame Duplessis raffole de lui. Il dit aussi une foule de belles choses dans le plus singulier patois _bericho-gascon_ qui se soit jamais entendu. Vous l'aimerez aussi, outre la parente, car il a un charmant caractere. Le pauvre vicomte doit s'ennuyer a perir de votre absence. Vous l'avez laisse bien cruellement, a ce qu'il me semble. C'est votre usage; mais s'accoutume-t-on aux rigueurs? Vous pretendez qu'il s'endort. Moi, je suis bien sure qu'il medite ou qu'il tombe dans une melancolie qui ressemble peut-etre bien au sommeil; mais je parie que ce sont des soupirs que vous interpretez comme des ronflements dans votre cruaute. Permettez-moi de vous embrasser, ma chere maman, et de vous souhaiter mille prosperites et une bonne sante surtout. Adieu, donnez-moi un peu plus souvent de vos nouvelles; embrassez pour moi ma soeur. Mes amities a Cazamajou[1], je vous en prie. Casimir vous baise les mains. [1] Beau-frere de George Sand. XIII A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS Nohant, mars 1827 Ce que tu me dis de St... me fait beaucoup de peine; Il ne veut soigner ni sa sante ni ses affaires, et n'epargne ni son corps ni sa bourse. Qui pis est, il se fache des bons conseils, traite ses vrais amis de docteurs et les recoit de maniere a leur fermer la bouche. Je savais tout cela bien avant que tu me le dises, et j'avais ete, avant toi, bourree plus d'une fois de la bonne maniere. Je ne m'en suis jamais fachee, parce que je sais que son caractere est ainsi fait et que, puisque j'ai de l'amitie pour lui, connaissant ses defauts, je ne vois pas de motif a la lui retirer maintenant qu'il suit sa pente. Cette decouverte a du te refroidir, je le concois. Votre amitie n'etait encore qu'une liaison mal affermie, attendant tout de l'avenir et ne recevant rien du passe. Sans doute, a ta place, trouvant cette aprete de caractere chez quelqu'un que j'aurais juge tout different, j'aurais comme toi rabattu beaucoup du cas que j'en faisais. Quant a moi, je voudrais pouvoir cesser de l'aimer, car ce m'est un continuel sujet de peines que de le voir en mauvais chemin et toujours refusant de s'en apercevoir. Mais on doit aimer ses amis jusqu'au bout, quoi qu'ils fassent, et je ne sais pas retirer mon affection quand je l'ai donnee. Je prevois que St..., avec les moyens de parvenir, n'arrivera jamais a rien. Je le prevois meme depuis longtemps. Cette famille est fort decriee dans le pays et a trop juste titre. St... a beaucoup des defauts de ses freres, et c'est tout ce qu'on connait de lui; car ses qualites, qui sont grandes et belles, celles d'une ame fortement trempee, capable de grandes vertus et de grandes erreurs, ne sont pas de nature a sauter aux yeux des indifferents et a etre goutees autrement qu'a l'epreuve. On me saura toujours mauvais gre de lui etre aussi attachee, et, bien qu'on n'ose me le temoigner ouvertement, je vois souvent le blame sur le visage des gens qui me forcent a le defendre. Je ne retirerai donc de lui rien qui puisse flatter ma vanite; peut-etre, au contraire, aura-t-elle beaucoup a souffrir de sa condition. Je craindrais, en examinant trop attentivement les taches de son caractere, de me refroidir sous ce pretexte, mais effectivement de ceder a toutes ces considerations d'amour-propre et d'egoisme qui font qu'on rapporte tout a soi, et qu'on devrait fouler aux pieds. St... me sera toujours cher, quelque malheureux qu'il soit. Il l'est deja, et plus il le deviendra, moins il inspirera d'interet, telle est la regle de la societe. Moi, du moins, je reparerai autant qu'il sera en moi ses infortunes. Il me trouvera quand tous les autres lui tourneraient le dos, et, dut-il tomber aussi bas que l'aine de ses freres, je l'aimerais encore par compassion, apres avoir cesse de l'aimer par estime;--ceci n'est qu'une supposition pour te montrer quelle est mon amitie;--car on ne soupconne pas de veritables torts a ceux qu'on aime, et je suis loin de me preparer a recevoir ce nouveau deboire de le voir s'abaisser. Mais il restera dans la misere. De tristes pressentiments m'avertissent que ses efforts pour s'en retirer l'y plongeront plus avant. Ce sera un grand tort aux yeux de tous, excepte aux miens. Tu penses absolument comme moi a cet egard, puisque tu m'exhortes a ne lui pas retirer mon attachement. Tu peux etre tranquille. Quant a toi, ce n'est pas tant de ses folies que tu es choque que de l'aveuglement qui lui fait preferer ses faux amis aux vrais. Je ne te blame point de cette impression. Je te demande seulement de la moderer par un sentiment de bonte et d'indulgence qui t'est naturel et qui te fera continuer tes bons offices, soit qu'il les accueille bien ou mal. S'il les meconnait, ce sera par faussete de jugement, jamais par vice de coeur. Si j'etais homme, avec la volonte que j'ai de le servir, je repondrais de lui. Mais, femme, ce que je saurais obtenir de lui devient presque nul par la difference de sexe, d'etat, et mille autres choses qui viennent a la traverse de mes bons desseins. Entraves cruelles que mon amitie maudit, mais qu'elle respecte, parce qu'il n'est donne qu'a l'amour. tout faible et inferieur qu'il est a l'autre sentiment, de les rompre. XIV A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS Nohant, 5 juillet 1827. Pourquoi donc ne m'ecrivez-vous pas, ma chere maman? Etes-vous malade? Si cela etait, je le saurais probablement, Hippolyte ou Clotilde me l'auraient ecrit. Mais, depuis le 24 mars, pas un mot de vous! Vous m'oubliez tout a fait, et me ferez regretter de ne pas habiter Paris, si les absents ont si peu de part a votre souvenir. Je ne suis pas demonstrative, mais votre silence me peine et me fait mal plus que je ne saurais le dire. Caroline est-elle toujours pres de vous? Ce serait du moins une consolation pour moi que de vous savoir heureuse et satisfaite. Je n'attribuerais cette absence de lettre a rien de facheux et j'en souffrirais seule. Mais que ne puis-je augurer de cette incertitude? hors une maladie, dont je serais certainement informee par quelqu'un, j'imagine tout. Il faut que vous ayez quelque chagrin. Mais quel chagrin vous force a me laisser ainsi dans l'inquietude? Hippolyte me mande que la famille Defos va partir pour Clermont[1]; ne serez-vous pas tentee de l'accompagner? Il y a longtemps que vous projetez ce voyage, et, au retour, vous vous arreteriez ici, ou bien nous vous verrions en Auvergne, ou je vais passer quelques semaines, et nous reviendrions ensemble a Nohant. Si c'est la la surprise que vous me menagez, je ne me plaindrai pas que vous me l'ayez fait trop longtemps desirer. Depuis que je ne vous ai ecrit, je me suis assez bien portee; mais j'ai eu plusieurs accidents ou j'ai failli me tuer. Je serais morte sans un souvenir de vous, ma chere maman, et ce n'eut pas ete un de mes moindres regrets a quitter la vie. Je ne veux pas vous ecrire plus longuement aujourd'hui. Je vous gronderais, je crois, et ce serait passablement ridicule. Il y a deja longtemps que j'ai sur le coeur de vous reprocher votre paresse, et que je recule toujours, esperant une lettre; mais elle n'arrive pas. Adieu, ma chere maman; pardonnez-moi d'etre un peu en colere contre vous et faites-moi voir, je vous en prie, que vous vous ressouvenez d'une fille que vous avez en Berry et qui vous aime plus que vous ne songez a elle. [1] Clermont-Ferrand (Puy-de-Dome). XV A LA MEME Nohant, 17 juillet 1827. Ma chere maman, Je vous remercie de m'avoir donne de vos nouvelles. Je commencais a etre inquiete, non de votre sante, que je savais etre bonne, mais de votre oubli. Grace a Dieu, vous vous portez bien et vous n'avez que des contrarietes; c'est encore trop. Vous etes bien malheureuse dans le choix de vos servantes; mais ce n'est pas a dire, parce que vous n'en avez point encore trouve de bonnes, qu'il n'y en ait point et que vous deviez vous resoudre a vous servir vous-meme. Peut-etre vous lasserez-vous bientot de n'etre pas chez vous, et il n'est pas prudent a vous, qui etes souvent malade, de passer les nuits seule. Pour cette raison, sans compter la peur qui vous tourmente, et qui est une vraie maladie, capable meme de faire beaucoup de mal, vous devriez ne pas vous isoler ainsi de tout secours et de tout soin. Peut-etre choisissez vous vos servantes trop jeunes, par consequent sujettes aux defauts de leur age: la coquetterie et l'humeur legere. Il me semble que j'aimerais mieux une femme d'un age mur, quoiqu'il y ait souvent l'inconvenient de l'humeur reveche et rabacheuse. Vous rappelez-vous Marie Guillard, cette vieille et laide bonne femme qui, apres avoir ete longtemps ici, s'etait mariee avec un vieillard borgne? Au bout d'une vingtaine d'annees de mariage, elle a enterre son mari et place sa fille, qui est assez jolie, et, etant redevenue _celibataire_, elle est rentree a notre service. Elle a repris le soin de ses vaches et de ses poules (qui ne sont pas tout a fait les memes qu'elle soignait il y a vingt ans). C'est la plus drole de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse, propre et fidele, mais grognon au dela de ce qu'on peut imaginer. Elle grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle grogne en mangeant meme. Elle grogne les autres, et, quand elle est seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. Elle vous impatienterait bien, et moi tout autant, si son service la tenait plus pres de moi. Aussi je ne vous la propose pas; rien que sa figure vous rendrait malade. Au reste, elle n'est pas plus laide qu'elle ne l'etait dans sa jeunesse: c'est une de ces figures qui ne changent pas, malheureusement pour elles. A propos de figures, je vous envoie un profil que j'ai fait d'idee en barbouillant. Il est bon de vous dire que c'est Caroline que j'ai pretendu faire. Il n'y a que moi qui la trouve ressemblante; ce qui est facheux pour le merite de l'artiste. Telle qu'elle est, je vous l'envoie, esperant que vous qui etes plus disposee a l'indulgence, vous y mettrez beaucoup du votre et parviendrez a retrouver du moins la coupe du visage et l'expression douce et candide de la physionomie. Au reste, vous avez bien le talent de le retoucher. Je vous le livre. J'ai fait aussi mon portrait, mais avec plus de soin et d'attention, parce que j'avais le modele sous les yeux et que l'observation travaillait et non l'imagination. Il n'en est pas mieux. J'ai meme un air si triste et si sentimental, que je lui ris au nez de le voir ainsi et n'ose vous l'envoyer. Il me rappelle ces vers: D'ou vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage? C'est de se voir si mal grave. Hippolyte a du vous dire, ma chere maman, que j'avais ecrit a madame Defos pour lui demander pardon de la distraction qui m'avait empechee de la reconnaitre, et lui temoigner le desir de la voir a Clermont, si j'y vais, comme j'en ai le projet, le mois prochain. C'est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne suis qu'a quatre lieues d'elle; car, d'ici par la route de poste, il y en a pres de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M. Defos n'effectue point son projet de venir nous voir, a moins que quelque autre affaire ou le desir de voyager ne lui fasse prendre notre route pour revenir. a Paris, route qui est beaucoup moins directe et moins bien servie. S'il vient malgre ces obstacles, j'en serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n'ose plus vous tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien. Vous n'auriez pas de peurs a redouter pour la nuit, ni tout l'embarras de vivre en pension. Adieu, ma chere maman; je vous ecris a la lueur des eclairs et aux grondements du tonnerre, ce qui n'empeche pas Maurice et Casimir de ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si a nous trois nous ne couvrons pas le bruit de l'orage, il faudra qu'il fasse grand train de son cote. Ecrivez-moi un peu plus souvent. Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement. XVI A LA MEME Nohant, 4 septembre 1827. Ma chere maman, Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J'ai ete absolument empechee d'ecrire durant mon voyage. Toujours en route, soit a cheval, soit a pied; je n'ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre compte de mes courses. Madame Defos, que j'ai vue avant d'aller au Mont-Dore, et en en revenant, m'a dit vous avoir donne de nos nouvelles. J'etais donc sure que vous ne seriez point inquiete de nous. Cette chere dame nous a recus avec une bonte parfaite. J'ai fait connaissance avec mademoiselle Eugenie[1], qui est fort aimable et fort aimee dans Clermont et dans sa maison. Votre adorateur, comme vous l'appelez, est aussi fort aimable et fort spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie fut faite en votre honneur, comme ceux de _Victoire, Sophie, Antoinette_, que vous connaissez. Aglae[2] etait tres bien quand nous sommes passes la premiere fois; a notre retour, elle etait dans ses crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu'il fut fort tranquille. Moi, je n'etais pas trop rassuree et j'ai renvoye le petit aussitot apres diner, sous pretexte qu'il etait fatigue. J'ai ete voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons dine tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville agreable, situee dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos est parfaitement logee, sur une place immense, en face des beaux coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dome, qui s'eleve comme un geant a l'horizon. La maison qu'elle habite est une des plus belles de la ville et passerait pour belle, meme a Paris. Je pense que vous serez bien aise d'apprendre ces details et de savoir votre tante dans une position douce et agreable. Elle serait heureuse sans le fardeau qu'elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur les dents. C'est un enfant acariatre qu'il faut endurer tout le jour et veiller la nuit; elle se sacrifie a l'interet de ce malheureux enfant, qui ne peut pas lui en savoir gre, avec une resignation et une tendresse dont le coeur d'une mere est seul capable. Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs, a Clermont, a Pontgibaud, ou sont les mines de plomb, a Aubusson, ou sont les belles manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps est remarquable. J'ai pris la douche, j'ai ete au bal, j'ai galope a cheval, j'ai verse en voiture, et je pourrais faire une tres longue relation de ce court voyage; mais je vous en epargne l'ennui. Je me borne a vous dire, ma chere maman, que tout le monde se porte a merveille, gendre, fille et petit-fils. J'ai un appetit effrayant et j'ai pris l'habitude de dormir, que je trouve tres agreable. [1] Fille de M. Defos. [2] Autre fille de M. Defos. XVII A M. CARON, A PARIS Nohant, 22 novembre 1827. Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous ecrire, et ma mauvaise sante, de jour en jour plus detraquee, m'empeche de faire rien qui vaille, de m'appliquer meme au travail qui m'est le plus agreable, c'est-a-dire de m'entretenir avec les gens que j'aime. Au lieu de cela, il faut m'ennuyer en ceremonies depuis une semaine avec des gens occupes de politique et d'elections, que je comprends fort peu, mais qu'il faut avoir l'air de comprendre sous peine d'impolitesse, et devant qui il faut sembler s'interesser prodigieusement au succes de choses dont on entend parler pour la premiere fois. Casimir avait l'air tout ce temps d'un chef de parti; et, grace a ses efforts, des deputes parfaitement liberaux ont ete nommes dans tous les colleges environnants. J'en suis charmee, et je le suis encore davantage de voir cette corvee terminee et de ne plus voir la fievre sur tous les visages. Casimir m'a dit que vous aviez ete malade, mon cher Caron. Donnez-nous de vos nouvelles; vous nous oubliez tout a fait, et vous avez tort; car vous avez toujours en nous de vrais et fideles amis. Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part: ma mauvaise sante et les ennuyeuses elections ont ete la seule cause de mon long silence. Casimir m'a dit que vous aviez eprouve beaucoup de chagrins. Quelle qu'en soit la cause, croyez que je les partage du fond du coeur et qu'ils ne me trouveront jamais indifferente. Voici l'ami Dutheil et le beau docteur[1] qui me chargent de vous assurer de leur amitie et me forcent de vous dire adieu. Mais, auparavant, nous nous reunissons en corps pour vous prier de venir vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve d'oubli, compose de vin de Champagne dont Casimir a decouvert une nouvelle source dans sa cave. Je crois que je serai obligee d'aller passer une huitaine a Paris pour consulter sur ma sante. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et d'y passer une partie de l'hiver. Vous etes bien sur que j'emmenerai Pauline. Adieu, mon cher _Latreille_; je vous embrasse de tout mon coeur et compte que vous accueillerez ma proposition favorablement. AURORE. [1] Charles Delaveau. XVIII A M. CARON, A PARIS Nohant, 1er avril 1828. Mon cher Caron, Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais mon Maurice a ete si malade pendant tout l'hiver, et moi, j'ai ete si tourmentee de ses maux et des miens, que je n'ai donne signe de vie a personne; ce dont je recois de vifs reproches de tous cotes. Quoique vous y mettiez plus d'indulgence que les autres, en ne me grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre _longanimite_, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point oublie; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos amis de la Chatre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je voudrais bien avoir une bonne reponse a leur donner et je n'en perds pas l'esperance; car vous trouverez bien quelque temps a nous consacrer et vous savez qu'il y a ici de bon vin et de bons garcons. J'espere que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me rendra moins maussade et mieux portante. Pour le present, je suis tout a fait ganache et miserable, ne pouvant bouger de ma chambre et a peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le marche, et cela fait une complication de maux peu agreable. Il ne me faudrait pas moins que vous pour me rendre ma bonne humeur et la sante. Que faites-vous maintenant, mon gros ami? avez-vous gueri ce vilain rhume qui vous fatiguait si fort, et etes-vous un peu au courant de votre nouvel etat de choses? Il y a bien longtemps aussi que Casimir dit tous les jours qu'il veut vous demander de vos nouvelles. Mais vous savez comme il est paresseux de l'esprit et enrage des jambes. Le froid, la boue, ne l'empechent point d'etre toujours dehors, et, quand il rentre, c'est pour manger ou ronfler. Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne? Maurice est un lutin acheve. Il a ete abime d'une coqueluche qui lui a ote, pendant deux mois, le sommeil et l'appetit. Heureusement il va a merveille maintenant. Quand vous viendrez, je veux que vous m'ameniez Pauline; vous savez que j'en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu'elle ne vous sera guere a charge en route. Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[1]? J'ai ete si paresseuse envers elle, que je ne sais ce qu'elle devient. Maurice, qui s'endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m'empeche de vous en dire davantage. Je laisse a Casimir le soin de vous repeter que nous vous aimons toujours et vous desirons vivement. [1] Amie de George Sand habitant Paris. XIX A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS Nohant, 7 avril 1828. Ma chere maman, Vous me traitez bien severement, juste au moment ou je venais de vous ecrire, ne m'attendant guere a vous voir fachee contre moi. Vous me pretez une foule de motifs d'indifference dont vous ne me croyez certainement pas coupable. J'aime a croire qu'en me grondant, vous avez un peu exagere mes torts, et qu'au fond du coeur vous me rendiez plus de justice; car, vous m'aviez cru insensible a de si graves reproches, vous ne me les auriez pas faits. J'espere qu'en apprenant que ma maladie avait ete la seule cause de ce long silence, vous m'avez entierement pardonne. Dites-le-moi bien vite; c'est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j'ai besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m'avez rendu vos bontes. J'ai appris de la famille Marechal[1] des nouvelles qui m'ont bien profondement affligee. J'en suis malade de chagrin et d'inquietude. Je viens pourtant de recevoir une lettre d'Hippolyte m'annoncant que Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte! pauvre Clotilde, qu'elle est malheureuse! si bonne et si aimable! Elle ne meritait pas ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant; mais il faudra qu'elle l'apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera amer! Je suis sure que ma pauvre tante a le coeur brise. Tout est chagrin et misere ici-bas. Vous me mandez que Caroline est malade. Qu'a-t-elle donc? J'espere que cela n'est pas serieux, puisque vous m'en parlez si brievement. Veuillez m'en parler avec plus de details, ma chere maman, ainsi que de vous-meme. Je ne sais si c'est pour me punir que vous me donnez de mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait trop de severite. Maurice va a merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus joli. Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense a cette pauvre Clotilde, dont le sort, a cet egard, est si different. L'aisance et les plaisirs ne sont rien au coeur d'une mere en comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre ne m'offrirait de consolation dans la retraite ou je vis. Il m'est si necessaire, qu'en son absence, je ne passe pas une heure sans m'ennuyer. Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir mecontente. Ecrivez-moi, ma chere maman; j'ai le coeur bien triste, et un mot de vous en oterait un grand poids. Casimir vous embrasse tendrement. [1] Oncle et tante de George Sand XX A M. CARON, A PARIS Nohant, 16 avril 1828. Je recois a l'instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant de plaisir, que j'y veux repondre tout de suite. Vous etes mille fois aimable de vous etre decide a nous venir trouver. Nous en sautons de joie, Casimir et moi. Je vais, par le meme courrier, renouveler mon invitation a madame Saint-Agnan, que j'aurai le plus grand plaisir a recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j'espere, elle n'en doute pas. Je ne sais _combien de filles_ elle m'amenera. Je sais qu'il y en a une en pension; mais, les eut-elles toutes, la maison est assez grande pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante quantite pour approvisionner un regiment. J'ai encore une demande a vous faire: c'est, au cas ou madame Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l'en dissuader, comme si cela venait de vous, en lui disant qu'elle n'en aura pas besoin ici, puisque j'en ai une qui n'a rien a faire et qui sera a son service. Je ne voudrais pas qu'elle s'apercut de ma repugnance a cet egard, parce qu'elle croirait peut-etre que j'y mets de la mauvaise grace. Elle se tromperait; car je serai enchantee de la recevoir, elle et sa famille. Vous savez aussi que ce n'est pas la crainte de nourrir une personne de plus, puisqu'il s'en nourrit dans ma maison plus que je ne le sais souvent moi-meme. Je crains ici les domestiques etrangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans ignorant toutes les rubriques des gens de Paris. L'annee derniere, la femme de chambre de madame Angel avait mis la maison en revolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me demandaient leur compte pour aller a Paris, ou elle se faisait fort de les placer; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je vous entretiens de ces balivernes parce qu'un mot dit en passant a madame Saint-Agnan peut m'epargner ces petits desagrements. Si cependant elle insiste, qu'il n'en soit plus question et prenez que je n'ai rien dit. Vous pensez qu'une aussi petite consideration ne refroidira pas le plaisir que j'aurai a la voir. Adieu, mon bon ami; venez au plus vite. Votre chambre vous attend; le lit de Pauline sera aupres du votre, ou, si vous voulez dans ma chambre, a cote de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une grande impatience, et je vous embrasse de tout mon coeur. Votre fille AURORE. Les amis de la Chatre vont etre bien joyeux de la bonne nouvelle de votre arrivee. XXI A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS Nohant, 4 aout 1828. Ma chere maman, Il est vrai que j'ai ete bien longtemps sans vous ecrire; mai je n'ai pas cesse de demander de vos nouvelles a Hippolyte. Il pourra vous le dire aussi, trois fois de suite je lui ai demande votre adresse sans qu'il me l'envoyat. J'ai cherche dans vos lettres precedentes. Je n'y ai pas trouve celle que vous m'avez designee. Ce n'est que sa derniere lettre (qui m'est arrivee a peu pres en meme temps que la votre) qui me l'a apprise. J'etais fort contrariee, je vous assure, de ne savoir ou vous etiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installee de nouveau a Paris, bien portante et avec la societe de votre enfant[1]. Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus longtemps possible; car j'ai bien envie de le voir. A cet egard, je ne sais pas du tout quand j'aurai le bonheur de vous embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, ou je serai plus commodement et plus economiquement pour passer les premiers mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le projet d'aller passer, cet hiver, quelque temps pres de vous. Ma sante est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre beaucoup de l'estomac. En ne mangeant pas, j'y echappe. Cela me coute fort, car j'ai des faims tres exigeantes, que je ne puis satisfaire sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de diete. Je ne suis pas tres forte, et la moindre course en voiture me fatigue beaucoup. A cela pres, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le monde pense que je me suis trompee dans mon calcul et que j'accoucherai tres prochainement: je ne crois pourtant pas que ce soit avant deux mois. Casimir me charge de vous dire qu'il est tres mecontent de l'inexactitude de M. Puget a votre egard. Il ne peut vous adresser a M. Lambert, qui n'est plus notaire et qui n'habite plus Paris. Il chargera de vos affaires, des le prochain trimestre, une personne sure et parfaitement exacte. J'ai vu Leontine un instant. Elle se portait bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours. Adieu, ma chere maman; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tot, au gre de mon impatience. Je vous embrasse tendrement; Casimir et Maurice se joignent a moi. Le cher pere est tres occupe de sa moisson. Il a adopte une maniere de faire battre le ble qui termine en trois semaines les travaux de cinq a six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le rateau a la main, des le point du jour. Les ouvriers sont forces de l'imiter; mais ils ne s'en plaignent pas, car le vin de pays n'est point menage pour eux. Nous autres femmes, nous nous installons sur les tas de ble dont la cour est remplie. Nous lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu a sortir. Nous faisons aussi beaucoup de musique. Adieu, chere maman; rappelez-moi a l'amitie du vicomte. Maurice est mince comme un fuseau, mais droit et decide comme un homme. On le trouve tres beau, son regard est superbe. [1] Oscar Cazamajou, son petit-fils. XII A M. CARON, A PARIS 15 novembre, 1828. Je n'ose pas dire, mon bon reverend, que j'ai bien du regret de ne vous pas voir. Ce serait etre egoiste que de s'affliger de vos succes. Mais, sauf la joie bien vraie que j'eprouve a vous voir satisfait et dont vous ne pouvez pas douter, il m'est bien permis, a part moi, d'etre fachee de votre absence, et de regretter votre aimable personne. J'ai l'espoir que vous n'oublierez point notre sincere affection dans le cours de vos prosperites, et que, quand vos affaires vous laisseront quelque repit, vous viendrez passer ici ce temps de liberte, dormir la grasse matinee, flaner avec l'ami Duteil et faire jurer Casimir en le gagnant aux echecs. Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, eclairage, _blansissage_, etc., moyennant la somme modique de deux francs cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne s'achete pas, des coeurs qui vous aiment bien veritablement. Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois semaines. C'est un compagnon aimable, et c'est pour la meme raison qu'il desire loger avec vous, si vous le trouvez bon. Adieu, mon venerable octogenaire. Que votre _barque_ vogue au gre de vos desirs! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Pere, etc. Je vous embrasse de tout mon coeur, et desire que vous terminiez heureusement et vite afin de revenir nous voir. AURORE. Comment va la grosse Pauline[1]? Embrassez-la de ma part et de celle de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisiniere, je vous en fais mon compliment. [1] Niece de Caron. XXIII A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS Nohant, 27 decembre 1828. Mon garde champetre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma chere maman, une assez belle chasse. Je fais mettre des demain ma cuisiniere a l'oeuvre, et, quoiqu'elle ait beaucoup moins de genie que le garde champetre, j'espere qu'elle en aura assez pour confectionner un bon pate que je vous enverrai pour vos etrennes des qu'il sera refroidi. Mon ami Caron, a qui j'adresse un envoi de meme genre, vous fera passer ce qui vous revient. Agreez en meme temps, chere mere, tous mes voeux et mes embrassements du jour de l'an; ayez une bonne sante, de la gaiete, et venez nous voir, voila mes souhaits. Je suis charmee que vous ayez trouve mes confitures bonnes. Je comptais vous en adresser un second volume; mais mon essai n'a pas ete aussi heureux que le premier. Entrainee par l'ardeur du dessin, j'ai laisse bruler le tout et je n'ai plus trouve sur mes fourneaux qu'une croute noire et fumante qui ressemblait au cratere d'un volcan beaucoup plus qu'a un aliment quelconque. Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez tres bien fait de ne rien donner a mon envoye. Il en eut ete tres choque. Il veut bien se considerer comme _mon ami et mon voisin_, mais non comme un commissionnaire. Il vous eut dit qu'il etait _ne natif_ de Nohant, qu'il se rendait mon messager uniquement _par amitie_, mais qu'il avait _trop de sentiments_, etc. Enfin il vous aurait dit peut-etre de tres belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas payer. Il est tres glorieux, je suis sure, de pouvoir dire qu'il nous a rendu service. Je ne sais pas si mon projet d'aller a Paris s'effectuera. J'ai meme tout lieu de croire qu'il ira grossir le nombre immense de projets en l'air qui sont en depot dans la lune avec tout ce qui se perd sur la terre. Ma fille est bien petite et bien delicate pour voyager par ce mauvais temps. Du reste, elle est fraiche et jolie a croquer. Maurice se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne annee; il embrasse son cousin Oscar. Veuillez, chere maman, etre encore mon remplacant dans le choix des etrennes a Oscar (ce que je laisse a votre disposition). Je vous embrasse de toute mon ame, Casimir en prend sa part. AURORE. XXIV A M. CARON, A PARIS Nohant, 20 janvier 1829. Il est tres vrai que je suis une paresseuse, mon _digne vieillard_ et bon ami. Vous savez que je suis de force a me laisser bruler les pieds plutot que de me deranger, et a vous couvrir une lettre de pates plutot que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n'etes pas mal _feugnant_ aussi, quand vous vous en melez. Mais ce n'est jamais quand il s'agit d'obliger; j'ai pu m'en convaincre mille fois, et j'ai meme honte d'abuser si souvent de votre extreme bonte. Je vous ai demande dans quelque lettre qui se sera perdue: Les _Memoires de Barbaroux_, les _Memoires de madame Roland_, et les _Poesies de Victor Hugo_. J'ai deux volumes de Paul-Louis Courier intitules _Memoires, Correspondance_ et _Opuscules inedits_. Il doit avoir paru un troisieme volume contenant des fragments de _Xenophon, l'Ane de Lucius, Daphnis et Chloe_, etc. En outre, je voudrais avoir son meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules litteraires, imprime clandestinement a Bruxelles in-8 deg.. Celui-la sera peut-etre difficile a trouver. Aidez-vous d'Hippolyte, qui s'aidera d'Ajasson, pour me le depister. Veuillez avoir ma lettre dans votre poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper ni m'acheter ce que j'ai deja. Ne confondez pas les _Memoires de Barbaroux_ le _girondin_ sur la Revolution, avec quelque chose de nouveau que son fils _C.-O. Barbaroux_ vient de publier a la suite ou au commencement d'une biographie de la Chambre des pairs. J'attendrai pour lire l'histoire des vivants qu'ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je m'en passerai. Cela ne veut pas dire que je dedaigne les oeuvres des contemporains; seulement la posterite jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard. Mais quoi! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez m'aider, m'envoyer ce qu'il y a de plus remarquable et le plus a la portee d'une bete comme moi. En voila-t-il assez? Je vous plains bien sincerement, mon vieux, si vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras. Pour faire diversion a ces _factures_, car mes lettres ne sont pas autre chose, je vous envoie le recit _lamentable_ d'une histoire recemment arrivee a la Chatre. Vous savez qu'il y a sept ou huit societes qui ne se melent point. Vous savez que Perigny et moi, qui avons la pretention d'etre _philosophes_, nous invitons tout le monde. Moi, je ne recois pas cette annee; mais, lui, il a commence. La premiere soiree s'est assez bien passee, moyennant que les plus huppees ont ete stupefaites de surprise en se voyant _amalgamees_ avec ce qu'elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les vaille et plus. Le maitre de musique et sa femme, fort gentille, ont surtout cause par leur admission, une indignation, et les bonnes personnes de dire que M. de Perigny comblait d'honnetetes le musicien susdit afin d'economiser cinq francs par soiree. Voulant mettre a profit cet incident, mais ne voulant pas mettre _en scene_ l'innocent musicien et son innocente moitie, nous avons, Duteil et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres individus aux traits de la satire, nous maltraitant _soi-meme_ (nous avions tenu l'orchestre a nous deux, la premiere soiree); nous detournons par cette ruse adroite les soupcons qui se dirigeraient sur nous si nous ne gardions le secret sur notre genie poetique, car _nous en pincons_. Il a pu, a Paris, vous chanter des complaintes de notre facon; que vous en semble? Nous avons tant d'esprit, que nous en sommes _zonteux_ nous-memes. Nous avons montre la susdite chanson a M. et madame de Perigny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autorises a la repandre _clandestinement_, a condition qu'ils ne soient pas reconnus en avoir eu connaissance. Voyez-vous d'ici la bonne figure qu'ils vont faire, et vous aussi, quand, d'un air piteux, on viendra vous raconter qu'un libelle impertinent, _arme a deux tranchants_, et dans lequel nous sommes particulierement maltraites, circule dans la ville? Voyez-vous l'air de philosophie et de generosite avec lequel nous temoignerons notre mepris de cet outrage? J'oubliais de vous dire qu'a la seconde soiree il n'est venu personne que ce maitre de musique, Casimir et moi; la chanson, d'ailleurs, vous l'apprendra; mais vous saurez que j'avais l'honneur de faire partie des trois _invites_ qui font une si pauvre figure a la fin du dernier couplet. Nous attendons a demain pour voir si la _cabale_ continue. Moi, je n'en aurai pas le dementi, et j'irai pour voir. Vous voila au courant des cancans. J'ecrirai a Felicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je l'embrasse, que je ne me soucie guere d'apprendre les modes, qu'il me suffit qu'elle se porte bien et ne m'oublie pas. Au reste, je lui dirai cela moi-meme dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos _amoureuses_ et m'acquitterai de vos commissions. Bonsoir, mon vieux; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize, et aimez toujours votre fille AURORE Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. A propos, j'ai un menage entier de porcelaine de Verneuil[1] pour elle; mais comment le lui envoyer? le port coutera plus que la chose ne vaut; fixez-moi la-dessus. LA SOIREE ADMINISTRATIVE ou LE SOUS-PREFET PHILOSOPHE Air: _Tous les bourgeois de Chartres_ 1 Habitants de la Chatre Nobles, bourgeois, vilains. D'un petit gentillatre Apprenez les dedains. Ce jeune homme, egare par la _philosophie_[2], Oubliant, dans sa deraison, Les usages et le bon ton, Vexe la bourgeoisie 2 Voyant que, dans la ville, Plus d'un original Tranche de l'homme habile Et se dit liberal; A nos tendres moities qui frondent la noblesse Il crut plaire en donnant un bal Ou chacun put d'un pas egal Aller comme a la messe. 3 Un ecorcheur d'oreilles, Ci-devant procureur[3]. Croit faire des merveilles Avec madame _Orreur_[4]. Sur son piano discord quand l'une nous assomme, L'autre nous fait grincer des dents, Le tout pour epargner cinq francs Au menage econome. 4 Juges et militaires, Medecins, avocats, Chirurgiens et notoires, Chacun prend ses ebats. On entendit pourtant plus d'une grande dame, Pincant la levre et clignant l'oeil, Murmurer dans son noble orgueil: "Voyez! quel amalgame!" 5 Guidant la contredanse, Perigny tout en eau, Croyait par sa prudence Nous dorer le gateau. L'_avant-deux_ n'etait pas la chose delicate: Mais, quand on fut au moulinet, C'est en vain que le sous-prefet Cria: "Donnez la patte!..." 6 Quand finit ce supplice, Chaque dame aussitot Demande sa pelisse, Sa bonne et son falot, Et toutes en sortant se disaient dans la rue, En retroussant leur falbala: "Jamais on ne me reprendra _En pareille cohue_." 7 La semaine suivante Le punch est prepare, La maitresse est brillante, Le salon est cire. vint trois invites de chetive encolure. Dans la ville on disait: "Bravo! On donne un bal _incognito_ A la sous-prefecture!" [1] Village de potiers pres de Nohant. [2] Pernigy. [3] Duteil. [4] Aurore. XXV A MADAME MAURICE-DUPIN, A PARIS Nohant, 8 mars 1829. Ma chere maman, Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais il a fallu que le careme arrivat pour m'en laisser le temps. Jamais a Paris on ne mena une vie plus active et plus dissipee que celle que nous avons passee durant le carnaval: courses a cheval, visites, soirees, diners, tous les jours ont ete pris, et nous avons beaucoup moins habite Nohant que la Chatre et les grands chemins. Enfin, nous voici rentres dans un ordre de choses plus paisible, et je commence, pour que la retraite me soit aussi agreable que les plaisirs me l'ont ete, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que je voudrais que vous fussiez ici, ou vous vous porteriez bien et vous amuseriez, j'en suis sure. Un peu de mouvement en voiture, la societe de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimite est composee vous plairaient, a vous qui n'aimez pas plus que moi la gene et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte l'egaye par son caractere facile, egal, toujours bon et content. Nous rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des hivers, je ne me suis si bien portee. Je lui en attribue tout l'honneur. Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar? Hippolyte m'a dit qu'il etait fort gentil, mais assez delicat. Maurice grandit beaucoup et n'est pas non plus tres robuste maintenant. C'est l'age, dit-on, ou le temperament se developpe, non sans quelque effort et quelque fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa soeur est une masse de graisse, blanche et rose, ou on ne voit encore ni nez, ni yeux, ni bouche. C'est un enfant superbe, quoique ne imperceptible; mais, pour esperer que ce soit une fille, il faut attendre qu'elle ait une figure. Jusqu'ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues l'une que l'autre.... Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se trouve fort bien. Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte vendre son cheval. De la, nous irons un mois a Bordeaux et un mois a Nerac, chez ma belle-mere, et nous serons de retour ici au mois de juillet. Si vous voulez, a cette epoque, tenir votre promesse, et decider Caroline a vous accompagner, nous passerons en famille tout le temps que vous voudrez; car je n'aurai plus d'obligations de toute l'annee, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, ou j'ai pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que vous retournerez a Paris fraiche et encore tres dangereuse pour beaucoup de tetes. Adieu, ma chere maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi vous embrassons tous bien tendrement. Gare a vous, au milieu d'un pareil conflit! vous aurez bien du bonheur si vous n'etes pas etouffee par nos caresses, et nos batailles a qui en aura sa part. Quand-vous me repondrez, aurez-vous la bonte de me donner quelques conseils sur la facon d'une robe de foulard fort belle qu'on m'envoie de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz ou en est la mode et la maniere dont je dois tailler les manches? Je crois que maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu'en haut. Mais dirigez-moi, car je suis fort en arriere. XXVI A M. DUTEIL, AVOCAT, A LA CHATRE[1] (RECOMMANDE A MADAME LA POSTE DE LA CHATRE) Bordeaux, 10 mai 1829. Helas! mon estimable ami, que c'est cruel, que c'est effrayant, que c'est epouvantable, je dirai plus, que c'est sciant, de s'eloigner de son endroit et de se voir en si peu de jours _transvase_ a cent vingt lieues de sa patrie! Si cette douleur est cuisante pour tous les coeurs bien nes, elle est telle pour un coeur berrichon particulierement, qu'il s'en est fallu de peu que je ne fusse noyee dans un torrent de pleurs, repandues par Pierre[2], Thomas[3], Colette[4], Pataud[5], Marie Guillard[6] et Brave[7]; torrent auquel j'en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je! un torrent? c'etait bien une mer tout entiere. Apres avoir embrasse ces inappreciables serviteurs, les uns apres les autres, je m'elancai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et j'arrivai sans encombre a Chateauroux. La, nous fumes singulierement egayes par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous fit pour la cinquante-septieme fois le recit de la maladie et de la mort de sa femme, sans omettre la plus legere particularite. A Loches, mon ami, vous croyez peut-etre que je me suis amusee a penser que ces tourelles noircies, ou ma cuisiniere mourrait du spleen, avaient ete la residence d'un roi de France et de sa cour; ou bien que j'ai demande aux habitants des nouvelles d'Agnes Sorel?... J'avais bien autre chose dans l'esprit. Je songeais, avec recueillement, avec emotion, au passage dans cette ville du respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[8], lequel fut rattrape par des _querdins de zendarmes qui l'attacerent a la queue de leurs cevaux et_... Mais vous savez le reste! Il est trop penible de revenir sur de si deplorables circonstances. Enfin, mon estimable ami, la presente est pour vous dire qu'apres cinq jours d'une traversee fatigante et dangereuse, a travers des deserts brulants et des hordes d'anthropophages, apres une navigation de cinq minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de perils et supporte plus de maux que la Perouse dans toute sa carriere, nous sommes arrives, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque aussi belle qu'un des faubourgs de la Chatre, et ou je me trouve fort bien; regrettant neanmoins, vous d'abord, mon ami, puis votre tabatiere, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fenetres, et pour lesquels je donnerais tous les edifices que l'on batit ici. ... Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumieres, et de cette immense superiorite que le ciel nous a donnee en partage (a vous et a moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice, sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le regime de l'egalite. Rappellez-moi au souvenir d'Agasta[9]. Quant a vous, frere, je vous donne l'accolade de l'amitie et vous prie de vous souvenir un peu de moi. Helas! loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre sont mal cuites, le cafe est trop brule. Les rues, c'est de la separation de pierres; cette riviere, c'est de la separation d'eau; ces hommes, de la separation en chair et en os! Voyez Victor Hugo. AURORE [1] Alexis Pouradier-Duteil, avocat a la Chatre, puis president a la Cour d'appel de Bourges, apres avoir occupe les fonctions de procureur general aupres de cette meme cour. [2] Pierre Moreau, jardinier. [3] Thomas Aucante, vacher. [4] Jument de George Sand. [5] Chien de garde. [6] Cuisiniere. [7] Chien des Pyrenees. [8] Proprietaire a la Chatre. [9] Madame Duteil. XXVII A M. CARON, A PARIS Bordeaux, 4 juin 1829. Aimable, estimable, respectable et venerable octogenaire; c'est pour avoir l'_avantage_ de savoir des nouvelles de votre chancelante et precieuse sante que la presente vous est adressee par votre fille soumise et subordonnee. Comment traitez-vous ou plutot comment vous traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la mouchomanie, en un mot le cortege innombrable des maux qui vous assiegent depuis tantot quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous connaitre? Fasse le ciel, o digne vieillard, que vous conserviez le peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous conserverez, jusqu'a la mort, le sentiment, et le devouement de tous ceux qui vous entourent! C'est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amerement que vous n'ayez pu mettre a execution le projet que vous aviez forme de venir vous y divertir avec nous. Ah! bon pere! de combien de soins, de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux, n'eussions-nous pas entoure votre vieillesse! Certes notre affection et la bonne chere vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procure de bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts crus; et un sommeil reparateur vous eut doucement berce jusqu'a une heure de l'apres-midi; mais, helas! ou etes-vous? Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des lievres, que nous flanons comme...? comme vous. Nous allons au spectacle, au cafe, a la campagne, sur la riviere; nous visitons les collections, les eglises, les caveaux, les morts, les vivants: c'est a n'en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous confions nos augustes personnes et notre precieuse existence aux flots capricieux, aux vents impetueux et au savoir chanceux d'un pilote experimente. Priez pour nous, saint homme, vieillard austere et seraphique! Si nous perissons dans cette lutte, je vous promets d'aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre pale, couronnee d'algue verte et sentant la maree a plein nez, errer autour de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil. Alors, pieux cenobite, dites le chapelet a mon intention et repandez de l'eau benite autour de vous. Si pourtant, comme je l'espere, une destinee moins poetique me ramene saine et sauve a l'hotel de _France_[1], je partirai peu de jours apres pour Guillery, ou je vous prie de m'adresser votre reponse et celle de ma petite Felicie, a qui je vous prie de remettre _en particulier_ la lettre ci-incluse. Nous avons ici M. Desgranges[2], que vous connaissez je crois. Plus, l'avocat general[3], qui me charge de vous-dire mille choses affectueuses et obligeantes. Plus, une douzaine de parents ennuyeux; plus, deux ou trois autres amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l'esprit. Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures a Nohant. Ce n'est pas que je m'en inquiete beaucoup: j'ai, comme vous, bon pere, un fonds de nonchalance et d'apathie qui me rattache sans effort a la vie sedentaire, et, comme dit Stephane, animale. Ah ca, que faites-vous? N'etes-vous pas un peu fatigue d'affaires et n'aurez-vous pas quelques jours de liberte? Vous savez que vous vous etes formellement et solennement engage a venir vous reposer pres de nous, des que vous en trouveriez la possibilite. Je desire vivement que ce temps arrive, et, en attendant, j'ai l'honneur d'etre, o vertueux pere de famille, votre fille et amie, AURORE. Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je ne sais laquelle. [1] A Bordeaux. [2] Armateur bordelais. [3] M. Aurelien de Seze. XXVIII A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS Bordeaux, 11 juin 1829 Dites-moi donc, ma chere petite mere, ce que c'est que cette histoire de naufrage qui m'a frappee dans mon enfance et qui s'est passee, autant qu'il m'en souvient, aux lieux ou je suis? Je vous vois encore tout effrayee; je me rappelle mon pere se jetant a l'eau pour sauver son sabre, apres nous avoir mises en surete; puis les jurements des matelots; puis l'eau qui entrait dans l'embarcation. Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m'est arrive et que je puisse me vanter d'avoir couru un _fameux_ danger. Ce sera d'autant plus necessaire a ma gloire, que, dans l'expedition que je viens de faire, je n'ai pas eu la satisfaction de la plus petite tempete. Vous qui avez ete partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule sur un rocher au milieu de la mer, vis-a-vis des cotes de la Saintonge et de la Gascogne. On pretend que c'est un voyage difficile et dangereux; et voyez comme c'est vexant: pour une fois que nous y allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes excellents! Enfin l'humiliation a ete complete, aucun de nous n'a eu le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne dirai pas aussi frais, car nous etions noirs comme des Cafres et rouges comme des Caraibes), en un mot aussi dispos que si nous eussions fait un tour sur le boulevard de Gand. Un succes aussi facile me donne une fiere envie de faire le tour du monde sur un navire, et d'aller a la Chine comme qui prend une prise de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne croyez, pas qu'au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi datee de Pekin. Pour le moment, je tacherai de me contenter des pekins qui m'environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a bien aussi ses Chinois et ses magotes. Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir a Nohant cet ete. Dieu vous maintienne dans cette bonne idee! Adieu, chere maman; je vous embrasse; mais non, je n'en suis pas digne, je baise votre pantoufle. XXIX A LA MEME Nohant, 1er aout 1829. Ma chere maman, Je suis enfin de retour et Hippolyte est pres de moi avec sa famille. Sa femme est bien fatiguee; mais j'espere que quelques jours de repos la remettront. J'ai passe chez ma belle-mere quinze jours fort agreables, qui m'ont retablie a peu pres. J'en avais grand besoin, j'etais souffrante jusqu'a perdre patience; malgre cela, je me felicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j'ai presque entierement passe dans mon lit, mon sejour a Bordeaux m'a offert beaucoup de plaisirs de mon gout, c'est-a-dire point de monde et beaucoup de courses. Je n'en ai pas moins eu un plaisir infini a me retrouver chez moi avec tous ceux que j'aime. Il ne nous manque que vous pour etre parfaitement heureux. Nous goutons dans tout son charme le calme de la vie paisible et retiree; nous n'avons pas d'importuns, pas de faux amis, du moins nous le croyons ainsi. Nos jours s'ecoulent comme des heures, et sans que rien pourtant en interrompe l'uniformite. Cette paix profonde est fort du gout de ma belle-soeur. Hippolyte s'en arrange aussi, parce qu'elle lui donne une liberte parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup a cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis; mais j'ai retranche tout doucement beaucoup de mes relations. J'etais tres fatiguee, je pourrais meme dire ennuyee, de voir autant de monde. Une societe nombreuse et superficielle n'est pas ce qui me convient, et je crois que vous etes tout a fait de mon avis, qu'il vaut mieux le coin du feu qu'un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu'on ait eu le temps d'apprecier leurs qualites et leurs defauts. Je m'en tiens donc a deux ou trois femmes sur l'amitie desquelles je puis me reposer, ce qui est deja assez rare. Quant aux hommes, ils n'ont pas des dehors fort brillants; mais ce sont les meilleures gens du monde; vous en avez vu un echantillon: notre ami Duteil, qui n'est pas beau ni elegant, j'en conviens, mais qui a de l'esprit, en revanche, et le caractere le plus aimable et le plus egal. Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chere maman, de venir refaire connaissance avec Nohant; vous ne pouvez choisir un meilleur moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y sont deja et que je n'ai nulle affaire qui me force a le quitter d'ici a plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous distraire autant qu'il dependra de nos ressources a cet egard. Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je reclame pourtant un plus gros baiser que les autres. XXX A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS[1] Nohant, 2 septembre 1829. M. Duris-Dufresne [2] m'a fait passer, monsieur, votre reponse aux propositions dont il a bien voulu se charger de ma part aupres de vous. Nous sommes d'accord des ce moment, et, si mon offre vous convient toujours, je vous attendrai au commencement d'octobre. Le bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la methode et du professeur nous donne un vif desir de connaitre l'un et l'autre, et nous nous efforcerons de vous rendre agreable le sejour que vous ferez parmi nous. Si, dans votre methode, il est quelque preparation prealable qu'il soit a ma portee de donner a mon fils, veuillez me l'indiquer, afin de rendre votre travail plus facile; sinon, je le disposerai toujours a vous montrer de la docilite et de la reconnaissance, et, ce dernier sentiment, ses parents le partageront, n'en doutez pas. Agreez, monsieur, l'assurance de la consideration distinguee avec laquelle j'ai l'honneur de vous saluer. AURORE DUDEVANT. [1] Jules Boucoiran, precepteur de Maurice, puis ami intime de la famille. Plus tard, redacteur en chef du _Courrier du Gard_. [2] Duris-Dufresue, depute de l'Indre. XXXI A M. CARON, A PARIS Nohant, 1er octobre 1829. Mon cher Caron, Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout mon coeur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d'une certaine lettre de Felicie que vous m'annoncez et que vous ne m'avez pas envoyee? Tete de linotte! a votre age! fi! Cherchez sur votre bureau et reparez votre oubli en me la renvoyant bientot et m'ecrivant aussi, pour votre part, une longue lettre. Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps que je ne vous ai _embete_, comme dit Pauline; et ce serait dommage d'en perdre l'habitude. Ayez la bonte de m'acheter trois ou quatre petites boites de poudre de corail pour les dents, comme celle que vous m'avez donnee une fois; plus une aune de levantine noire au grand large: c'est pour faire un tablier _sans couture_. En expliquant l'affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus, j'ai une guitare chez Puget que je desirerais ravoir (la guitare, s'entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et, s'il n'y a pas de boite, veuillez la faire emballer et tenir ces choses pretes chez vous, ou M. de Seze les ira prendre pour me les apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort desireux. Il nous a demande votre adresse. Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous mes remerciements. XXXII A M. JULES BOUGOIRAN, A NOHANT Perigueux, 30 novembre 1829. Mon cher Jules, Comment vont mes enfants? et vous? et tous les miens? Je suis impatiente d'avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n'en ai pas encore recu et je suis bien pres de m'en tourmenter. Vous etiez de retour a Nohant vendredi soir, vous auriez du m'ecrire le lendemain; peut-etre demain matin aurai-je une lettre de vous ou de mon frere. J'en ai besoin pour etre tout a fait contente; car, a _tous autres egards_ (vous pretendez que c'est mon mot), je suis bien de corps et d'esprit. Mon voyage a ete sinon rapide, du moins heureux. Ma sante est fort bonne et mon coeur assez content. Hatez-vous donc de me dire que ma famille va bien aussi; mon Maurice surtout, mon mechant drole, que j'aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n'aurais pas de bonheur. Dort-il? mange-t-il? est-il gai? est-il bien? Ne soyez pas trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez, faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n'est pas chose aisee. Quand je suis la pour secher ses pleurs et le voir ensuite dormir dans son berceau, je ne m'en inquiete guere; mais, de loin, ma faiblesse de mere se reveille, et je ne sens plus que de la douleur, en songeant qu'il est peut-etre a se lamenter devant son livre. Sotte chose que l'enfance de l'homme, sotte chose que sa vie tout entiere! Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son education; mais, avant tout, surveillez sa sante. Ayez aussi l'oeil sur ma petite pataude et l'oreille a ses cris. Je vous ai deja dit tout cela. Je suis rabacheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le pardonnerez; car vous avez une mere aussi, et, si vous etiez malade chez moi, je vous soignerais comme elle-meme. Je vous ai confie mon bien le plus precieux, vous m'avez promis d'en etre responsable. Repondez bien a toutes mes questions, repetez dix fois la meme chose sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amitie pour moi que j'en ai pour vous. Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Ecrivez jusqu'a ce que je vous avertisse. Adieu. Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'etait pas mort de soif quand vous etes arrive. Tenez un peu compagnie a ma pauvre Emilie [1], qui s'ennuie souvent. Je sais que vous etes bon, attentif et obligeant. Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose. AURORE DUDEVANT. [1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand. XXXIII AU MEME Perigueux, 8 decembre 1829. Mon cher Jules, J'ai recu trois lettres de vous. J'ai ecrit ce matin a mon frere pour lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de ce moment, je ne me suis peut-etre pas bien expliquee. C'etait pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez eu, j'espere, a votre disposition la clef de la grande bibliotheque vous avez pu lire a votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu'a vous d'en allumer, et vous n'etes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discretion. Recommandez donc bien mon bengali et veillez a ce qu'il soit bien tenu; car, si je le retrouve mal soigne, je ferai un train du diable a Andre [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit reduit, afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu a la fin de la semaine, je ne le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frere de monter souvent Liska [2]. J'ai commence par ou je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas pressees, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants. Ma fille est enrhumee, dites-vous? Si elle l'etait trop, faites-lui le soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme. Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui ecris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse. Ma sante se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, heretique, ce que cela signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles de ma chere famille. Soignez toujours mon Maurice. Adieu; ne m'ecrivez plus, je pars incessamment. AURORE DUDEVANT [1] Domestique de la maison. [2] Jument de selle de George Sand. XXXIV A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS Nohant, 29 decembre 1829 Ma chere petite maman, Je viens vous souhaiter une bonne sante et tout ce qu'on peut souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'annee ou nous entrons et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie... Que faites-vous de mon mari? vous mene-t-il au spectacle? est-il gai? est-il bon enfant? Il nous a mande qu'il serait de retour cette semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est a Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici, nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie a nous chauffer et a dire des folies. Nous ne faisons rien, et pourtant les journees sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une gaiete intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maitre d'ecriture; moi, je suis maitresse de musique. Ma fille n'est pas tout a fait aussi avancee; mais elle commence a parler anglais et a marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas tres contente de mademoiselle _Pepita_ (c'est ainsi que se nomme l'heroine), et je ne sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme une veritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraiche et bien portante. Elle sera, je crois, tres jolie; elle ressemble, dit-on, a Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison plus palpable. Adieu, chere petite maman; j'ai les doigts tout geles. Je vous embrasse tendrement et laisse la place a Hippolyte. XXXV A LA MEME 1er fevrier 1830 Ma chere maman, Si je n'avais recu de vos nouvelles par mon mari et par mon frere, qui vient d'arriver, je serais inquiete de votre sante; car il y a bien longtemps que vous ne m'avez ecrit. Depuis plusieurs jours, je me disposais a vous en gronder. J'en ai ete empechee par de vives alarmes sur la sante de Maurice. J'ai ete bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise. Il a meme ete plus promptement retabli que je n'osais l'esperer. Il va bien maintenant et reprend ses lecons, qui sont pour moi une grande occupation. Il me reste a peine quelques heures par jour pour faire un peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une bonne etrangere qui lui eut ete fort utile pour apprendre les langues, mais qui etait un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que, apres bien des indulgences mal placees, j'ai fini par la mettre a la porte, ce matin, pour avoir mene Maurice (a peine sorti de son lit a la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de pain chaud et de vin du cru. J'ai confie Solange aux soins de la femme d'Andre, que j'ai depuis deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essaye le soir meme ou il est tombe malade. Je n'ose pas vous dire qu'il ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil apres avoir joue, tandis que c'etait le mal de tete et la fievre qui s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas ose le _faire poser,_ dans la crainte de le fatiguer. J'ai cherche autant que possible, en retouchant mon ebauche, de me penetrer de sa physionomie espiegle et decidee. Je crois que l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus age d'un an ou deux. La distance des narines a l'oeil est un peu exageree, et la bouche n'est pas assez froncee dans le genre de la mienne. En vous representant les traits de cette figure un peu plus rapproches, de tres longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent au regard beaucoup d'agrement, de tres vives couleurs roses avec un teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orange, c'est-a-dire d'un moins beau noir que les votres, mais presque aussi grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez prendre une idee de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite, plutot belle que jolie. La taille est sans defauts: svelte, droite comme un palmier, souple et gracieuse; les pieds et les mains sont tres petits; le caractere est un peu emporte, un peu volontaire, un peu tetu. Cependant le coeur est excellent, et l'intelligence tres susceptible de developpement. Il lit tres bien et commence a ecrire; il commence aussi la musique, l'orthographe et la geographie; cette derniere, etude est pour lui un plaisir. Voila bien des bavardages de mere; mais vous ne m'en ferez pas de reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose dans l'esprit que mes lecons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs. Voici le moment ou tous mes soins deviennent necessaires. L'education d'un garcon n'est pas une chose a negliger. Je m'applaudis plus que jamais d'etre forcee de vivre a la campagne, ou je puis me livrer entierement a l'instruction. Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle et les courses quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti: c'est d'etre eloignee de vous, a qui je serais si heureuse de presenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux a remplir. Moi-meme, j'ose a peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez a Paris, et que la campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sure interieurement que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la vie agreable, vous gouteriez celle que je voudrais vous creer ici. Adieu, ma chere maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les petits. Ecrivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que vous me donniez une benediction. XXXVI A LA MEME Nohant, fevrier 1830. Ma chere petite maman, J'ai recu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais repondu tout de suite, sans un nouveau derangement de sante qui m'a mis assez bas. Il faudra que je songe serieusement a me mettre en etat de grace; chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que j'ai de la peine a croire que cela serve a quelque chose. "Voila, direz-vous, de beaux sentiments!" Vous savez que je plaisante, et qu'en etat de sante ou de maladie, je suis toujours la meme, quant au moral; ma gaiete n'en est meme pas alteree. Je prends le temps comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous soigner. Heureusement vous etes toujours jeune et vous pouvez encore mener longtemps la vie de garcon; mais un jour viendra, madame ma chere mere, ou vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il faudra bien alors que vous reveniez a nous. C'est la que je vous attends, au coin du feu de Nohant, enveloppee de bonnes couvertures et enseignant a lire aux enfants de Maurice et a ceux de Solange; moi-meme, je ne serai plus alors tres allante, et, si ma pauvre sante detraquee me mene jusque-la, je ne serai pas fachee d'accaparer l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai, moi, beaucoup plus vieille que mon age; car deja, avec une dose de sciatique et de douleurs comme celles qui me pesent sur les epaules, je gagerais que vous etes plus jeune que moi. Ainsi donc, chere mere, comptez que nous vieillirons ensemble et que nous serons juste au meme point. Puissions-nous finir de meme et nous en aller de compagnie la-bas, le meme jour! Adieu, chere maman; je laisse la plume a Hippolyte; je ne puis pas ecrire sans me fatiguer beaucoup. Mon etourdi se charge de vous raconter nos amusements. XXXVII A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX Nohant, 1er mars 1830. Mon cher enfant, Il me semblait que vous nous aviez oublies. Je suis bien aise de m'etre trompee. Vous seriez fort ingrat, si vous ne repondiez pas a l'amitie sincere que je vous ai temoignee et que vous m'avez paru meriter. Je crois que vous y repondez en effet, puisque vous me le dites, et je suis sensible a la maniere simple et affectueuse dont vous exprimez votre affection. Vous vous applaudissez d'avoir trouve une amie en moi. C'est bon et rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce que je vous ai vu ici, c'est-a-dire honnete, doux, sincere, aimant votre excellente mere, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le faire; si vous demeurez, enfin, toujours etranger aux erreurs que vous m'avez vue detester et combattre chez mes plus proches amis, vous pouvez compter sur cette amitie toute maternelle que je vous ai promise. Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en est beaucoup dont la mauvaise education, l'abandon dans la vie ou le caractere ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel paisible, une bonne mere, si l'on se laisse corrompre, on ne merite aucune indulgence. Je connais vos qualites et vos defauts mieux que vous ne les connaissez. A votre age, on ne se connait pas. On n'a pas assez d'annees derriere soi pour savoir ce que c'est que le passe et pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'a l'autre qu'on a devant soi, et on la voit bien differente de ce quelle sera! Je vais vous dire ce que vous etes. D'abord l'apathie domine chez vous. Vous etes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens, vos etudes ont ete bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tete "carree", comme disait Napoleon, un esprit positif et une instruction solide, si vous n'etiez pas paresseux. Mais vous l'etes. En second lieu, vous n'avez pas le caractere assez bienveillant en general, et vous l'avez trop quelquefois. Vous etes taciturne a l'exces, ou confiant avec etourderie. Il faudrait chercher un milieu. Remarquez que ces reproches ne s'adressent point a mon fils, a celui que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi, etait toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran, que les autres jugent, dont ils peuvent avoir a se louer ou a se plaindre. Desirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une idee juste de vous, et voulant vous apprendre a vivre bien avec tous, je dois vous montrer les inconvenients de cet abandon avec lequel vous vous livrez a la sensation du moment: tantot l'ennui, tantot l'epanchement. Vous n'aimez point la solitude. Pour echapper a une societe qui vous deplait, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence, vous passiez toutes vos soirees a la cuisine, et je vous desapprouve beaucoup. Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une facon hautaine. Elevee avec eux, habituee pendant quinze ans a les regarder comme des camarades, a les tutoyer, a jouer avec eux comme fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'etaient pas des valets, mais bien une classe de gens a part qui s'etaient engages par gout a faire aller ma maison, en vivant aussi libres, aussi _chez eux_ que moi-meme. Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine, en regardant rotir le poulet du diner et en donnant audience a mes coquins et a mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassembles, pour y passer le temps a ecouter leur conversation. Elle m'ennuierait et me degouterait; parce que leur education est differente de la mienne; je les generais en meme temps que je me trouverais deplacee. Or vous etes eleve comme moi et non comme eux. Vous ne devez donc pas etre avec eux comme un egal. J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pense, s'il ne m'etait revenu quelque chose de semblable d'une maniere indirecte, par l'effet du hasard. Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employe chez le general Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de M. Jules. "C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est jeune, ca ne sait pas tenir son rang. Ca joue aux cartes ou aux dames avec le chasseur du general. Nous autres gens du commun, nous n'aimons pas ca; si nous etions eleves en messieurs, nous nous conduirions en messieurs." Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais du avoir lieu, parce que vous n'auriez jamais du faire votre societe de gens sans education. Je le repete, l'education etablit entre les hommes la seule veritable distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-la me semble irrecusable. Celle que vous avez recue vous impose l'obligation de vivre avec les personnes qui sont dans la meme position, et de n'avoir pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de l'obligeance. De l'intimite et de la confiance, jamais; a moins de circonstances particulieres qui n'existent point par rapport a vous avec mes gens, ou avec ceux du general Bertrand. Voila encore ce qui me fait dire que vous etes paresseux. Quand vos eleves sont couches, au lieu d'aller niaiser avec des gens qui ne parlent pas le meme francais que vous, il faudrait prendre un livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore. Si votre cerveau est fatigue des impatiences et des fadeurs de la lecon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de litterature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de mechants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre. Vous voyez que j'use fort de la liberte que vous m'avez donnee de vous gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je ne fais que remplir mon devoir de mere; il faut vous aimer et vous estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement. Le 13 mars. Il y a tantot quinze jours que je vous ecrivis le barbouillage precedent. Depuis, il ne m'a pas ete possible de le reprendre; c'est a grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrape une sorte de refroidissement qui m'a fort maltraite les yeux. Je serai fort a plaindre si j'en suis reduite a me chauffer les pieds sans m'occuper; c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive. En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot: c'est que vous ne vous facherez pas j'espere, de tout ce qui precede, un peu severement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon amitie pour vous. Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand. Vous trouverez Maurice et Leontine lisant tres bien, ecrivant tres mal, faisant du reste assez de progres pour les petites choses que je leur enseigne peu a peu. Soulat[2] lit mal et ecrit bien. Il oublie les principes que vous lui avez donnes, quoique nous le fassions lire tous les jours. Vous m'aviez propose de me laisser des tableaux pour les leur remettre sous les yeux, ce qui souvent est necessaire. Vous l'avez ensuite oublie. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales regles. Mais j'ai les yeux et la tete si malades, que vous me rendrez service en me les faisant passer. Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le monde ici vous fait amitie. Maurice vous embrasse. [1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant. [2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde imperiale, paysan dans le village de Nohant. XXXVIII AU MEME Nohant, 22 mars 1830. Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je veux vous dire de venir me voir avant de retourner a Paris. Il faut meme vous arranger de maniere a passer quelque temps chez nous. Les enfants ecrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la methode d'orthographe dont vous m'avez parle. Ne le voulez-vous pas? Vous savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition. Vous convenez de trop bonne grace de tous _vos torts_, je ne puis vous gronder bien haut. Mais un defaut qu'on avoue n'est qu'a moitie corrige. Il faut mettre la main a l'oeuvre et s'en debarrasser au plus tot. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience. Vous ne vous trompez guere. J'en ai une inepuisable pour certaines contrarietes et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou jamais d'en avoir. Je prends tellement a coeur ses progres, que je me desespere promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous, que cela tient a ma constitution, au climat, a la digestion, etc. Pourtant, ce serait une pauvre defaite, puisqu'il est beaucoup d'occasions ou je reussis a dompter l'emportement de mon caractere. Ce qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait pouvoir presque toujours. J'espere en venir la pour mes impatiences, de meme que vous avec votre apathie. La douceur m'est necessaire pour faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour faire quelque chose de vous-meme. L'education de Maurice commence, la votre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre tache quand vous serez ici, et je vous autorise a vous moquer de moi quand vous me verrez en colere. Mais deja je me suis beaucoup amendee. Le second paragraphe de votre reponse n'est pas clair. Vous me promettez de me l'expliquer dans un an; a la bonne heure! Le troisieme est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le relire pour voir comme il est solide. Vous dites: "Je suis franc, parce que je laisse voir aux gens qu'ils me deplaisent. J'abhorre la dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement." Voila qui est bien d'une tete de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois en ma vie ressenti des mouvements d'eloignement et d'indignation envers certaines gens? Sans doute cela m'est arrive; mais, avant de le leur temoigner, j'ai reflechi. Je me suis demande sur quoi etaient fondees mes aversions, et j'ai presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagerait la difference entre moi et ces gens-la, la superiorite usurpee sur eux. Je ne parle pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de _frequenter_. Je les mets a part. Ils ont bien des motifs d'excuse et de compassion inutiles a dire ici. Je vous permets bien, du reste, de les considerer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes degrades, qu'on doit encore secourir, pour les empecher de se degrader de plus en plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices meme qu'on rencontre dans la societe, dans toutes les societes, avec cette seule difference qu'ils sont plus ou moins voiles. Eh bien, si vous etiez un peu moins jeune, si vous aviez plus d'habitude de rencontrer de ces gens a chaque pas (c'est la en quoi consiste ce qu'on appelle _experience_), si vous aviez examine _tout_ en les jugeant, vous seriez beaucoup moins severe pour eux, sans cesser d'etre rigidement vertueux pour vous-meme. Considerez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les travers vous choquent ont vecu trois ou quatre fois votre age, ont passe par mille epreuves dont vous ne savez pas encore comment vous sortiriez, ont manque peut-etre de tous les moyens de salut, de tous les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les preserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis a leur place, et voyez ce qu'est l'homme livre a lui-meme? Observez-vous avec severite, avec attention, pendant une journee seulement! Vous verrez combien de mouvements de vanite miserable, d'orgueil rude et fou, d'injuste egoisme, de lache envie, de stupide presomption, sont inherents a notre abjecte nature! combien les bonnes inspirations sont rares! comme les mauvaises sont rapides et habituelles! C'est cette habitude qui nous empeche de les apercevoir, et, pour ne pas nous y etre livres, nous croyons ne les avoir pas ressentis. Demandez-vous ensuite d'ou vous vient le pouvoir de les reprimer; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat n'est plus sensible que dans les grandes occasions. "C'est ma conscience, direz-vous. Ce sont mes principes." Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d'eux-memes sans les soins que votre mere et tous ceux qui ont travaille a votre education ont pris a vous les inculquer? Et maintenant vous oubliez que ce sont eux qu'il faut benir et glorifier, et non pas vous, qui etes un ouvrage sorti de leurs mains! Ayez donc plutot compassion de ceux a qui le secours a ete refuse et qui, livres a leur propre impulsion, se sont fourvoyes sans savoir ou ils allaient. Ne les recherchez pas; car leur societe est toujours deplaisante et peut-etre dangereuse a votre age; mais ne les haissez pas. Vous verrez, en y reflechissant, que la bienveillance, qu'on appelle communement _amabilite_, consiste non pas a tromper les hommes, mais a leur pardonner. Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit tout ce que j'en pensais la premiere foi. Vous convenez que vous avez tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outree en une douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des elements tres bons en vous; mais le raisonnement est souvent faux. C'est un grand mal de s'encourager soi-meme a se tromper. Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tot que vous pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie. XXXIX A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS Nohant, 19 avril 1830. Ma chere maman, J'ai ete empechee de vous ecrire par une ophthalmie qui m'a fait beaucoup souffrir pendant plus d'un mois et dont je ne suis pas tout a fait debarrassee, j'ai encore les yeux malades et fatigues le soir. Neanmoins, je suis assez bien pour mettre a execution un projet dont je n'ai pas voulu vous faire part avant qu'il fut tout a fait arrete. Je vais aller passer quelques jours aupres de vous, et, de plus, je vous mene Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en meurt d'envie et me fait mille questions sur votre compte. Je profite d'une occasion agreable et commode pour le voyage: le sous-prefet et sa femme[1] vont aussi prendre l'air de Paris et m'offrent place dans leur caleche. Une fois pres de vous, j'espere bien vous decider a revenir avec moi; vous n'aurez plus de defaites a me donner; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous nous arreterons pour vous laisser reposer ou il vous plaira; enfin, je vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la fatigue. Mais c'est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble la semaine prochaine, c'est-a-dire le 30 de ce mois ou le 1'er mai. Dites a l'ami Pierret de s'appreter a gater Maurice, comme il m'a gatee jadis; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si j'avais ete seule, je vous aurais priee de me donner un lit de sangle au pied du votre; mais Maurice est un camarade de lit assez desagreable; d'ailleurs, Hippolyte desire que je donne un coup d'oeil a sa maison[2]. J'occuperai donc son appartement; ce qui ne m'empechera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener. J'espere bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu'a mon dernier voyage, je vous ai ete enlever, un jour que vous etiez malade, et que j'ai reussi a vous egayer et a vous guerir. Je compte encore livrer l'assaut a votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce ne sera pas beaucoup dire quant au physique; car je suis un peu dans les pommes cuites, comme vous verrez; mais le moral ne vieillit pas autant et je suis encore assez folle quand je me mele de l'etre. Adieu, ma chere maman; bientot je vous dirai bonjour. Je suis heureuse d'avance. Faites que je vous trouve bien portante; car, malgre mon empressement a vous soigner, j'aime mieux que vous n'en ayez pas besoin. Je vous embrasse mille fois. Emilie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement. [1] M. et madame de Perigny [2] Rue de Seine, 31. XL A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS Nohant, 20 juillet 1830. Mon cher enfant, Ou etes-vous? Je vous ecris a tout hasard a Paris. Vous m'aviez promis de venir me voir aussitot votre retour dans le pays, et je ne vous vois point arriver. Dernierement madame Saint-Agnan me mandait qu'elle vous voyait souvent. Pourquoi ne m'ecrivez-vous pas? Je sais que vous vous portez bien, que vous avez conserve l'habitude de cette gaiete bruyante que je vous connais. Mais ce n'est pas assez; je veux que vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et ne faites pas. Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit a Nohant; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de suite. L'hiver et l'ete apportent seuls quelque diversion a cet etat de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le temps marche et que la vie coule comme l'eau. C'est un cours tranquille, celui qui me mene et je ne demande pas a rouler plus vite. Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le _fardeau de l'existence_? Ah! il est lourd a porter par un temps chaud, avec de longues courses a faire. Je m'y suis _amuse_ ou _amusee_ (comme votre sublime exactitude grammaticale l'entendra). Mais je suis bien aise d'etre de retour. Arrangez cela comme vous voudrez. J'en conclus que je me trouve bien partout, grace a