The Project Gutenberg EBook of L'Uscoque, by George Sand This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: L'Uscoque Author: George Sand Release Date: October 4, 2004 [EBook #13592] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'USCOQUE *** Produced by Carlo Traverso, Christian Breville and PG Distributed Proofreaders Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr "Je crois, Lelio, dit Beppa, que nous avons endormi le digne Asseim Zuzuf. --Toutes nos histoires l'ennuient, dit l'abbe. C'est un homme trop grave pour s'interesser a des sujets aussi frivoles. --Pardonnez-moi, repondit le sage Zuzuf. Dans mon pays, on aime les contes avec passion; dans nos cafes, nous avons nos conteurs comme ici vous avez vos improvisateurs. Leurs recits sont tour a tour en prose et en vers. J'ai vu le poete anglais les ecouter des soirees entieres. --Quel poete anglais? demandai-je. --Celui qui a fait la guerre avec les Grecs, et qui a fait passer dans les langues d'Europe l'histoire de Phrosine et plusieurs autres traditions orientales, dit Zuzuf. --Je parie qu'il ne sait pas le nom de lord Byron! s'ecria Beppa. --Je le sais fort bien, repondit Zuzuf. Si j'hesite a le prononcer, c'est que je n'ai jamais pu le dire devant lui sans le faire sourire. Il parait que je le prononce tres-mal. --Devant lui! m'ecriai-je; vous l'avez donc connu? --Beaucoup, a Athenes principalement. C'est la que je lui ai raconte l'histoire de _l'Uscoque_>, qu'il a ecrite en anglais sous le titre du _Corsaire_ et de _Lara_. --Comment, mon cher Zuzuf, dit Lelio, c'est vous qui etes l'auteur des poemes de lord Byron? --Non, repondit le Corcyriote sans se derider le moins du monde a cette plaisanterie, car il a tout a fait change cette histoire, dont au reste je ne suis pas l'auteur, puisque c'est une histoire veritable. --Eh bien! vous allez la raconter, dit Beppa. --Mais vous devez la savoir, repondit-il, car c'est plutot une histoire venitienne qu'un conte oriental. --J'ai oui dire, reprit Beppa, qu'il avait pris le sujet de _Lara_ dans l'assassinat du comte Ezzelino, qui fut tue de nuit, au traguet de San-Miniato, par une espece de renegat, du temps des guerres de Moree. --Ce n'est donc pas le meme, dit Lelio, que ce celebre et farouche Ezzelin... --Qui peut savoir, dit l'abbe, quel est cet Ezzelin, et surtout ce Conrad? Pourquoi chercher une realite historique au fond de ces belles fictions de la poesie? Ne serait-ce pas les deflorer? Si quelque chose pouvait affaiblir mon culte pour lord Byron, ce seraient les notes historico-philosophiques dont il a cru devoir appuyer la vraisemblance de ses poemes. Heureusement personne ne lui demande plus compte de ses sublimes fantaisies, et nous savons que le personnage le plus historique de ses epopees lyriques, c'est lui-meme. Grace a Dieu et a son genie, il s'est peint dans ces grandes figures. Et quel autre modele eut pu poser pour un tel peintre? --Cependant, repris-je, j'aimerais a retrouver, dans quelque coin obscur et oublie, les materiaux dont il s'est servi pour batir ses grands edifices. Plus ils seraient simples et grossiers, plus j'admirerais le parti qu'il en a su tirer. De meme que j'aimerais a rencontrer les femmes qui servirent de modele aux vierges de Raphael. --Si vous etes curieux de savoir quel est le premier corsaire que Byron ait songe a celebrer sous le nom de Conrad et de Lara, je pense, dit l'abbe, qu'il nous sera facile de le retrouver; car je sais une histoire qui a des rapports frappants avec les aventures de ces deux poemes. C'est probablement la meme, cher Asseim, que vous racontates au poete anglais, lorsque vous fites amitie avec lui a Athenes? --Ce doit etre la meme, repondit Zuzuf. Or, si vous la savez, racontez-la vous-meme; vous vous en tirerez mieux que moi. --Je ne le pense pas, dit l'abbe. J'en ai oublie la meilleure partie, ou, pour mieux dire, je ne l'ai jamais bien sue. --Nous la raconterons donc a nous deux, dit Zuzuf. Vous m'aiderez pour la partie qui s'est passee a Venise, et moi, de mon cote, pour celle qui s'est passee en Grece." La proposition fut acceptee, et les deux amis, prenant alternativement la parole, se disputant parfois sur des noms propres, sur des dates et sur des details que l'abbe, historien scrupuleux, traitait d'apocryphes, tandis que le Levantin, epris du romanesque avant tout, faisait bon marche des anachronismes et des fautes de topographie, l'_Histoire de l'Uscoque_ nous arriva enfin par lambeaux. Je vais essayer de les recoudre, sauf a etre trahi en beaucoup d'endroits par ma memoire, et a n'etre pas aussi authentique que l'abbe Panorio pourrait le desirer s'il relisait ces pages. Mais, heureusement pour nous, nos pauvres contes ont paru dignes de l'index de Sa Saintete (ce dont, a coup sur, personne n'eut jamais ete s'aviser), et Sa Majeste l'empereur d'Autriche, _qu'on ne s'attendait guere_ non plus _a voir en cette affaire_, faisant executer a Venise tous les index du pape, il n'y a pas de danger que mon conte y arrive et y recoive le plus petit dementi. "D'abord qu'est-ce qu'un Uscoque? demandai-je au moment ou l'honnete Zuzuf essuyait sa barbe et ouvrait la bouche pour commencer son recit. --Ignorant! dit l'abbe. Le mot _uscocco_ vient de _scoco_, lequel, en langue dalmate, signifie transfuge. L'origine et les diverses fortunes des Uscoques occupent une place importante dans l'histoire de Venise. Je vous y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les princes d'Autriche se servirent souvent de ces brigands pour defendre les villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de payer cette terrible garnison, qui ne se fut pas contentee de peu, l'Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries; et les Uscoques faisaient main basse sur tout ce qu'ils rencontraient dans l'Adriatique, ruinaient le commerce de la republique, et desolaient les provinces d'Istrie et de Dalmatie. Ils furent longtemps etablis a Segna, au fond du golfe de Carnie, et, retranches la derriere de hautes montagnes et d'epaisses forets, ils braverent les efforts reiteres qu'on fit pour les detruire. Vers 1615, un traite conclu avec l'Autriche les livra enfin sans appui a la vengeance des Venitiens, et le littoral de l'Italie en fut purge. Les Uscoques cesserent donc de faire un corps, et, forces de se disperser, ils se repandirent dans toutes les mers, et grossirent le nombre des flibustiers qui, de tout temps et en tous lieux, ont fait la guerre au commerce des nations. Longtemps encore apres l'expulsion de cette race feroce et brutale entre toutes celles qui vivent de meurtre et de rapine, le nom d'Uscoque demeura en horreur dans notre marine militaire et marchande. Et c'est ici l'occasion de vous faire remarquer la distance qui existe entre le titre de corsaire donne par lord Byron a son heros, et celui d'uscoque que portait le notre. C'est a peu pres celle qui separe les bandits de drame et d'opera moderne des voleurs de grands chemins, les aventuriers de roman des chevaliers d'industrie; en un mot, la fantaisie de la realite. Ce n'est pas que notre Uscoque ne fut, comme le corsaire Conrad, de bonne maison et de bonne compagnie. Mais il a plu au poete d'en faire un grand homme au denoument; et il n'en pouvait etre autrement, puisque, n'en deplaise a notre ami Zuzuf, il avait oublie peu a peu le personnage de son conte athenien pour ne plus voir dans Conrad que lord Byron lui-meme. Quant a nous, qui voulons nous soumettre a la verite de la chronique et rester dans le positif de la vie, nous allons vous montrer un pirate beaucoup moins noble. --Un corsaire en prose, dit Zuzuf. --Il a beaucoup d'esprit et de gaiete pour un Turc," me dit Beppa en baissant la voix. L'histoire commenca enfin. * * * * * Au commencement ou eclata, vers la fin du quinzieme siecle, la fameuse guerre de Moree, etant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo, dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger a Venise une immense fortune. C'etait un homme encore jeune, d'une grande beaute, d'une rare vigueur, de passions fougueuses, d'un orgueil effrene, d'une energie indomptable. Il etait celebre dans toute la republique par ses duels, ses prodigalites et ses debauches. On eut dit qu'il cherchait a plaisir tous les moyens d'user sa vie, sans en venir a bout. Son corps semblait etre a l'epreuve du fer, et sa sante a celle de tous les exces. Pour ses richesses, ce fut different; elles ne tarderent pas a succomber aux larges saignees qu'il y faisait tous les jours. Ses amis, voyant sa ruine approcher, voulurent lui faire des remontrances et l'engager a s'arreter sur la pente fatale qui l'entrainait; mais il ne voulut faire attention a rien, et aux plus sages discours il ne repondait que par des plaisanteries ou des rebuffades, appelant l'un pedant, traitant l'autre de Jeremie batard, priant ceux qui ne trouveraient pas son vin bon d'aller boire ailleurs, et promettant des coups d'epee a ceux qui reviendraient lui parler d'affaires. Ce fut ainsi qu'il fit jusqu'au bout. Lorsque enfin, toutes ses ressources epuisees, il se vit dans l'impossibilite absolue de continuer son train de vie, il se mit pour la premiere fois a reflechir serieusement a sa position. Apres s'etre bien consulte, il ne vit pour lui que trois partis a prendre: le premier etait de se casser la tete et de laisser ses creanciers se debrouiller comme ils pourraient au milieu des debris epars de sa fortune; le second, de se faire moine; le troisieme, de mettre ordre a ses affaires, et d'aller ensuite guerroyer contre les Turcs. Ce fut ce dernier parti qu'il prit, se disant qu'il valait mieux casser la tete aux autres qu'a soi-meme, et que d'ailleurs il etait toujours temps d'en venir la. Il vendit donc tous ses biens, paya ses dettes, et, avec ses derniers deniers, qui ne l'auraient pas fait vivre deux mois, il equipa et arma une galere, et partit a la rencontre des infideles. Il leur fit payer cher les folies de sa jeunesse. Tous ceux qui se trouverent sur sa route furent attaques, pilles, massacres. En peu de temps sa petite galere devint la terreur de l'Archipel. A la fin de la campagne, il revint a Venise avec une brillante reputation de capitaine. Le doge, voulant lui temoigner la satisfaction de la republique pour tous les services qu'il avait rendus, lui confia, pour l'annee suivante, un poste important dans la flotte commandee par le celebre Francesco Morosini. Celui-ci, qui l'avait vu en maintes occasions accomplir les plus etranges prouesses, enchante de ses talents et de son audace, l'avait pris en grande amitie. Orio sentit d'abord tout le parti qu'il pouvait tirer de cette liaison pour son avancement personnel. Il ne negligea donc aucun moyen de la resserrer davantage, et, grace a son esprit, il reussit a devenir d'abord le favori du general, et bientot apres son parent. Morosini avait une niece agee d'environ dix-huit ans, belle et bonne comme un ange, sur laquelle il avait porte toutes ses affections, et qu'il traitait comme sa fille. Apres la gloire de la republique, rien au monde ne lui etait plus cher que le bonheur de cette enfant adoree. Aussi lui laissait-il en tout et toujours faire sa volonte. Et lorsque, traitant son extreme complaisance de faiblesse dangereuse, on lui reprochait de gater sa niece, il repondait qu'il avait ete mis sur la terre pour batailler contre les Turcs, et non contre sa bien-aimee Giovanna; que les vieillards avaient bien assez de leur age a se faire pardonner, sans y ajouter l'ennui des longs sermons et des tristes remontrances; que d'ailleurs les diamants ne se gataient jamais, quoi qu'on fit, et que Giovanna etait le plus precieux diamant de toute la terre. Il laissa donc a la jeune fille, dans le choix d'un mari comme dans toutes les autres choses, la plus complete liberte, ses grandes richesses lui permettant de ne pas regarder a la fortune de l'homme qu'elle voudrait epouser. Parmi les nombreux pretendants qui s'etaient presentes, Giovanna avait distingue le jeune comte Ezzelino, de la famille des princes de Padoue, dont le noble caractere et la bonne renommee soutenaient dignement l'illustre nom. Toute jeune et tout inexperimentee qu'elle fut, elle avait bien vite reconnu qu'il n'etait pas pousse vers elle, comme tous les autres, par des raisons d'orgueil ou d'interet, mais bien par une tendre sympathie et un amour sincere. Aussi l'en avait-elle deja recompense par le don de son estime et de son amitie. Elle donnait meme deja le nom d'amour a ce qu'elle eprouvait pour lui, et le comte Ezzelino se flattait d'avoir allume une passion semblable a celle qu'il nourrissait. Deja Morosini avait donne son consentement a ce noble hymenee; deja les joailliers et les fabricants d'etoffes preparaient leurs plus precieuses et leurs plus rares marchandises pour la toilette de la mariee; deja tout le quartier aristocratique _del Castello_ s'appretait a passer plusieurs semaines dans les fetes. De toutes parts on ornait les gondoles, on renouvelait les toilettes, et c'etait a qui se chercherait un degre de parente avec l'heureux fiance qui allait posseder la plus belle femme et ouvrir la maison la plus brillante de Venise. Le jour etait fixe, les invitations etaient faites; il n'etait bruit que de l'illustre mariage. Tout d'un coup une nouvelle etrange circula. Le comte Ezzelin avait suspendu tous les preparatifs; il avait quitte Venise. Les uns le disaient assassine; d'autres pretendaient que, sur un ordre du conseil des dix, il venait d'etre envoye en exil. Pourquoi donnait-on a son absence des motifs sinistres? Le bruit et l'agitation regnaient toujours au palais Morosini; on continuait les apprets de la noce, et aucune invitation n'etait retiree. La belle Giovanna etait partie pour la campagne avec son oncle; mais au jour fixe pour la celebration de son mariage, elle devait revenir. Le general ecrivait ainsi a ses amis, et les engageait a se rejouir du bonheur de sa famille. D'un autre cote, des gens dignes de foi avaient recemment rencontre le comte Ezzelin aux environs de Padoue, se livrant au plaisir de la chasse avec une ardeur singuliere, et ne paraissant nullement presse de retourner a Venise. Une derniere version donnait a croire qu'il s'etait retire dans sa villa, et qu'enferme seul et desole il passait les nuits dans les larmes. Que se passait-il donc? Le peuple venitien est le plus curieux qui soit au monde. Il y avait la un beau theme pour les ingenieux commentaires des dames et les railleuses observations des jeunes gens. Il paraissait certain que Morosini mariait toujours sa niece; mais ce dont on ne pouvait plus douter, c'est qu'il ne la mariait point avec Ezzelin. Pour quelle cause mysterieuse cet hymen etait-il rompu a la veille d'etre contracte? Et quel autre fiance s'etait donc trouve la, comme par enchantement, pour remplacer tout a coup le seul parti qui eut semble jusque-la convenable? On se perdait en conjectures. Un beau soir, on vit une gondole fort simple glisser sur le canal de Fusine; mais, a la rapidite de sa marche et au bon air des gondoliers, on eut bientot reconnu que ce devait etre quelque personnage de haut rang revenant incognito de la campagne. Quelques desoeuvres qui se promenaient sur une barque dans les memes eaux suivirent cette gondole de pres et virent le noble Morosini assis a cote de sa niece. Orio Soranzo etait a demi couche aux pieds de Giovanna, et dans la douce preoccupation avec laquelle Giovanna caressait le beau levrier blanc d'Orio, il y avait tout un monde de delices, d'esperance et d'amour. "En verite! s'ecrierent toutes les dames qui prenaient le frais sur la terrasse du palais Mocenigo, lorsque la nouvelle arriva au bout d'une heure dans le beau monde: Orio Soranzo! ce mauvais sujet!" Puis il se fit un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu arriver. Celles qui affectaient le plus de mepriser Orio Soranzo et de plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu'Orio etait un homme irresistible. Un soir, Ezzelin, apres avoir passe le jour a poursuivre le sanglier au fond des bois, rentrait triste et fatigue. La chasse avait ete magnifique, et les piqueurs du comte s'etonnaient qu'une si belle partie n'eut pas eclairci le front de leur maitre. Son air morne et son regard sombre contrastaient avec les fanfares et les aboiements des chiens, auxquels l'echo repondait joyeusement du haut des tourelles du vieux manoir. Au moment ou le comte franchissait le pont-levis, un courrier, qui venait d'arriver quelques minutes avant lui, vint a sa rencontre, et, tenant d'une main la bride de son cheval poudreux et haletant, lui presenta de l'autre, en s'inclinant presque a terre, une lettre dont il etait porteur. Le comte, qui d'abord avait jete sur lui un regard distrait et froid, tressaillit au nom que prononcait l'envoye. Il saisit la lettre d'une main convulsive, et, arretant son ardent coursier avec une impatience qui le fit cabrer, il resta un instant incertain et farouche, comme s'il eut voulu repondre a ce message par l'insulte et le mepris; mais, se calmant presque aussitot, il donna un sequin d'or a l'envoye et descendit de cheval sur le pont meme, se croyant a la porte de ses appartements, et laissant trainer dans la poussiere les renes de sa noble monture. Il etait enferme depuis une heure environ dans un cabinet, lorsque son ecuyer vint lui dire que le courrier, conformement aux ordres de ses maitres, allait repartir pour Venise, et qu'auparavant il desirait prendre les ordres du noble comte. Celui-ci parut s'eveiller comme d'un reve. A un signe qu'il fit, l'ecuyer lui apporta de quoi ecrire, et le lendemain matin Giovanna Morosini recut des mains du courrier la reponse suivante: "Vous me dites, madame, que des bruits de diverses natures circulent dans le public a propos de votre mariage et de mon depart. Selon les uns, j'aurais encouru la disgrace de votre famille par quelque action basse ou quelque liaison honteuse; selon les autres, j'aurais eu d'assez graves sujets de plainte contre vous pour vous faire l'affront de me retirer a la veille de l'hymenee. Quant au premier de ces bruits, vous avez trop de bonte, et vous prenez trop de soin, madame. Je suis fort peu sensible, a l'heure qu'il est, a l'effet que peut produire mon malheur dans l'opinion publique; il est assez grand par lui-meme pour que je ne l'aggrave pas par des preoccupations d'un ordre inferieur. Quant a la seconde supposition dont vous me parlez, je concois combien votre orgueil en doit souffrir; et votre orgueil est fonde, madame, sur de trop legitimes pretentions pour que j'entre en revolte contre ce qu'il peut vous dicter en cet instant. L'arret est cruel; cependant je bornerai toute ma plainte a vous le dire aujourd'hui, et demain j'obeirai. Oui, je reparaitrai a Venise, et, prenant votre invitation pour un ordre, j'assisterai a votre mariage. Vous voulez que j'etale en public le spectacle de ma douleur, vous voulez que tout Venise lise sur mon front l'arret de votre dedain. Je le concois, il faut que l'opinion immole un de nous a la gloire de l'autre. Pour que votre seigneurie ne soit point accusee de trahison ou de deloyaute, il faut que je sois raille et montre au doigt comme un sot qui s'est laisse supplanter du jour au lendemain; j'y consens de grand coeur. Le soin de votre honneur m'est plus cher que celui de ma propre dignite. Que ceux qui me trouveront trop complaisant s'appretent nonobstant a le payer cher! Rien ne manquera au triomphe d'Orio Soranzo! pas meme le vaincu marchant derriere son char, les mains liees et le front charge de honte! Mais qu'Orio Soranzo ne cesse jamais de vous sembler digne de tant de gloire! car ce jour-la le vaincu pourrait bien se sentir les mains libres, et lui prouver que le soin de votre honneur, madame, est le premier et l'unique de votre esclave fidele," etc. Tel etait l'esprit de cette lettre dictee par un sentiment sublime, mais ecrite en beaucoup d'endroits dans un style a la mode du temps, si emphatique, et charge de tant d'antitheses et de concetti, que j'ai ete force de vous la traduire en langue moderne pour la rendre intelligible. Le lendemain, le comte Ezzelin quitta son manoir au coucher du soleil, et descendit la Brenta sur sa gondole. Tout le monde dormait encore au palais Memmo lorsqu'il y arriva. La noble dame Antonia Memmo etait veuve de Lotario Ezzelino, oncle du jeune comte; c'etait chez elle qu'il residait a Venise, lui ayant confie l'education de sa soeur Argiria, enfant de quinze ans, d'une beaute merveilleuse et d'un aussi noble coeur que lui-meme. Ezzelin aimait sa soeur comme Morosini aimait sa niece; c'etait la seule proche parente qui lui restat, et c'etait aussi l'unique objet de ses affections avant qu'il eut connu Giovanna Morosini. Abandonne par celle-ci, il revenait vers sa jeune soeur avec plus de tendresse. Seule dans tout ce palais, elle etait deja levee lorsqu'il arriva; elle courut a sa rencontre, et lui fit le plus affectueux accueil; mais Ezzelin crut voir un peu de trouble et une sorte de crainte dans la sympathie qu'elle lui temoignait. Il la questionna sans pouvoir lui arracher son innocent secret; mais il comprit sa sollicitude, lorsqu'elle le supplia de prendre du sommeil, au lieu de sortir comme il en temoignait l'intention. Elle semblait vouloir lui cacher un malheur imminent, et, lorsqu'elle tressaillit en entendant la grosse cloche de la tour Saint-Marc sonner le premier coup de la messe, Ezzelin fut certain de ce qu'il avait pressenti. "Ma douce Argiria, lui dit-il, tu crois que j'ignore ce qui se passe; tu t'effrayes de ma presence a Venise le jour du mariage de Giovanna Morosini. Sois sans crainte; je suis calme, tu le vois, et je viens expres pour assister a ce mariage, selon l'invitation que j'en ai recue.--A-t-on bien ose vous inviter? s'ecria la jeune fille en joignant les mains. A-t-on bien pousse l'insulte et l'impudeur jusqu'a vous faire part de ce mariage? Oh! j'etais l'amie de Giovanna! Dieu m'est temoin que tant qu'elle vous a aime je l'ai aimee comme ma soeur; mais aujourd'hui je la meprise et je la deteste. Moi aussi, je suis invitee a son mariage, mais je n'irai point. Je lui arracherais son bouquet de la tete et je lui dechirerais son voile si je la voyais revetue de ces ornements pour donner la main a votre rival. Oh! Dieu! preferer a mon frere un Orio Soranzo, un debauche, un joueur, un homme qui meprise toutes les femmes et qui a fait mourir sa mere de chagrin! Eh quoi! mon frere, vous le regarderez en face? Oh! n'allez pas la! Vous ne pouvez y aller sans avoir quelques desseins terribles. N'y allez pas! meprisez ce couple indigne de votre colere. Abandonnez Giovanna a son triste bonheur. C'est la qu'elle trouvera son chatiment.--Mon enfant, repondit Ezzelin, je suis profondement emu de votre sollicitude, et je suis heureux, puisque votre amitie pour moi est si vive. Mais ne craignez rien de ma colere ni de ma douleur, et sachez que vous ne comprenez rien a ce qui m'arrive. Sachez, mon enfant cherie, que Giovanna Morosini n'a eu aucun tort envers moi. Elle m'a aime, elle me l'a avoue naivement; elle m'a accorde sa main. Puis un autre est venu; un homme plus habile, plus audacieux, plus entreprenant, un homme qui avait besoin de sa fortune, et qui, pour la fasciner, a ete grand orateur et grand comedien. Il l'a emporte; elle l'a prefere; elle me l'a dit, et je me suis retire; mais elle me l'a dit avec franchise, avec douceur, avec bonte meme. Ne haissez donc point Giovanna, et restez son amie comme je reste son serviteur. Allez eveiller votre tante; priez-la de vous mettre vos plus beaux habits, et de venir avec vous et avec moi a la noce de Giovanna Morosini." Grande fut la surprise de la tante lorsque la jeune fille consternee vint lui declarer les intentions du comte. Mais elle l'aimait tendrement; elle croyait en lui et vainquit sa repugnance. Ces deux femmes, richement parees, la vieille avec tout le luxe majestueux et lourd de l'antique noblesse, la jeune avec tout le gout et toute la grace de son age, accompagnerent Ezzelin a l'eglise Saint-Marc. Leurs preparatifs avaient dure assez long temps pour que la messe et la ceremonie du mariage fussent deja terminees lorsque Ezzelin parut avec elles sur le seuil de la basilique. Il se trouva donc face a face en entrant avec Giovanna Morosini et Orio Soranzo, qui sortaient en grande pompe se tenant par la main. Giovanna etait veritablement une perle de beaute, une _perle d'Orient_, comme on disait en ce temps-la, et les roses blanches de sa couronne etaient moins pures et moins fraiches que le front qu'elles ceignaient de leur diademe virginal. Le plus beau de tous les pages portait les longs plis de sa robe de drap d'argent, et son corsage etait serre dans un reseau de diamants. Mais ni sa beaute ni sa parure n'eblouirent la jeune Argiria. Non moins belle et non moins paree, elle serra fortement le bras de son frere et marcha d'un pas assure a la rencontre de Giovanna. Son attitude fiere, son regard plein de reproche et son sourire un peu amer troublerent Giovanna Soranzo. Elle devint pale comme la mort en voyant le frere et la soeur, l'un muet et calme comme un desespoir sans ressource, l'autre qui semblait etre l'expression vivante de l'indignation concentree d'Ezzelin. Orio sentit defaillir sa jeune epouse, et ne sembla pas voir Ezzelin; mais son attention se porta tout entiere sur la jeune Argiria, et il fixa sur elle un regard etrange, mele d'ardeur, d'admiration et d'insolence. Argiria fut aussi troublee de ce regard que Giovanna l'avait ete du sien. Elle s'appuya tremblante sur le bras d'Ezzelin, et prit ce qu'elle eprouvait pour de la haine et de la colere. Morosini, s'avancant alors a la rencontre d'Ezzelin, le serra dans ses bras, et les temoignages d'affection qu'il lui donna semblerent une protestation contre la preference que Giovanna avait donnee a Soranzo. Le cortege s'arreta, et les curieux se presserent pour voir cette scene dans laquelle ils esperaient trouver l'explication du denoument inattendu des amours d'Ezzelin et de Giovanna. Mais les amateurs de scandale se retirerent mal contents. Ou l'on s'attendait a un echange de provocations et a des dagues hors du fourreau, on ne vit qu'embrassades et protestations. Morosini baisa la main de la signora Memmo et le front d'Argiria, qu'il avait coutume de traiter comme sa fille; puis il l'attira doucement, et cette aimable fille, ne pouvant resister a la priere tacite du venerable general, s'approcha tout a fait de Giovanna. Celle-ci s'elanca vers son ancienne amie et l'embrassa avec une irresistible effusion. En meme temps elle tendit la main a Ezzelin, qui la baisa d'un air respectueux et calme en lui disant tout bas: "Madame; etes-vous contente de moi?--Vous etes a jamais mon ami et mon frere," lui dit Giovanna. Elle entraina Argiria avec elle, et Morosini, offrant sa main a la signora Memmo, entraina aussi Ezzelin en s'appuyant sur son bras. C'est ainsi que le cortege se remit en marche, et gagna les gondoles au son des fanfares et aux acclamations du peuple qui jetait des fleurs sur le passage de la mariee en echange des grandes largesses distribuees par elle a la porte de la basilique. Il n'y eut donc pas lieu cette fois a gloser sur les infortunes d'un amant rebute, non plus que sur le triomphe d'un amant prefere. On remarqua seulement que les deux rivaux etaient fort pales, et que, places a deux pas l'un de l'autre, s'effleurant a chaque instant et entre-croisant leurs paroles avec les memes interlocuteurs, ils mettaient une admirable perseverance a ne pas voir le visage et a ne pas entendre la voix l'un de l'autre. Lorsqu'on fut rendu au palais Morosini, le premier soin du general fut d'emmener a part le comte et sa famille, et de leur exprimer chaleureusement sa reconnaissance pour leur magnanime temoignage de reconciliation. "Nous avons du agir ainsi, repondit Ezzelin avec une dignite respectueuse, et il n'a pas tenu a moi que, des les premiers jours de notre rupture, ma noble tante ne fit les premiers pas vers la signora Giovanna. Au reste, j'ai ete lache peut-etre en me retirant a la campagne comme je l'ai fait. Ma douleur me faisait un besoin imperieux de la solitude. Voila mon excuse. Aujourd'hui je suis soumis a l'arret du destin, et je ne pense pas que, si mon visage trahit quelque regret mal etouffe, personne ici ait l'audace d'en triompher trop ouvertement. --Si mon neveu avait ce malheur, repondit Morosini, il se rendrait a jamais indigne de mon estime. Mais il n'en sera pas ainsi. Orio Soranzo n'est pas, il est vrai, l'epoux que j'aurais choisi pour ma Giovanna. Les prodigalites et les desordres de sa premiere jeunesse m'ont fait hesiter a donner un consentement que ma niece a su enfin m'arracher. Mais je dois rendre a la verite cet hommage, qu'en tout ce qui touche a l'honneur, a l'exquise loyaute, je n'ai rien vu en lui qui ne justifie la haute opinion qu'il a su donner de son caractere a Giovanna. --Je le crois, mon general, repondit Ezzelin. Malgre le blame que tout Venise deverse sur la folle conduite de messer Orio Soranzo, malgre l'espece d'aversion qu'il inspire generalement, comme je ne sache pas que jamais aucune action basse ou mechante ait merite cette antipathie, j'ai du me taire lorsque j'ai vu qu'il l'emportait sur moi dans le coeur de votre niece. Chercher a me rehabiliter dans l'esprit de Giovanna aux depens d'un autre, ne convenait point a ma maniere de sentir. Quoi qu'il m'en eut coute cependant, je l'eusse fait, si j'eusse cru messer Soranzo tout a fait indigne de votre alliance; j'eusse du cet acte de franchise a l'amitie et au respect que je vous porte; mais les beaux faits d'armes de messer Orio, a la derniere campagne, prouvent que, s'il a ete capable de ruiner sa fortune, il est capable aussi de la relever glorieusement. Ne me demandez pas pour lui ma sympathie, et ne me commandez pas de lui tendre la main; je serais force de vous desobeir. Mais ne craignez pas que je le decrie ni que je le provoque; j'estime sa vaillance, et il est votre neveu. --Il suffit, dit le general en embrassant de nouveau le noble Ezzelin; vous etes le plus digne gentilhomme de l'Italie, et mon coeur saignera eternellement de ne pouvoir vous appeler mon fils. Que n'en ai-je un! et qu'il fut doue de vos grandes qualites! je vous demanderais pour lui la main de cette belle et noble enfant, que j'aime presque autant que ma Giovanna." En parlant ainsi, Francesco Morosini prit le bras d'Argiria, et la ramena dans la grande salle, ou l'illustre et nombreuse compagnie commencait les jeux et les divertissements d'usage. Ezzelin y resta quelques instants; mais, malgre tout l'effort de sa vertu, il etait devore de douleur et de jalousie; ses levres serrees, son regard fixe et terne, la roideur convulsive de sa demarche, sa gaiete forcee, tout en lui trahissait la souffrance profonde dont il etait ronge. N'y pouvant plus tenir, et voyant sa soeur oublier ses ressentiments et cesser de le suivre d'un oeil inquiet pour s'abandonner aux affectueuses prevenances de Giovanna, il sortit par la premiere porte qui se trouva devant lui, et descendit un escalier tournant assez etroit, qui conduisait a une galerie inferieure. Il allait sans but, ne sentant qu'un besoin instinctif de fuir le bruit et d'etre seul. Tout a coup il vit venir a lui un cavalier qui montait legerement l'escalier et qui ne le voyait pas encore. Au moment ou ce cavalier releva la tete, Ezzelin reconnut Orio, et toute sa haine se reveilla comme par une explosion electrique; la couleur revint a ses joues fletries, ses levres fremirent, ses yeux lancerent des flammes; sa main, obeissant a un mouvement involontaire, tira sa dague hors du fourreau. Orio etait brave, brave jusqu'a la temerite; il l'avait prouve en mainte occasion: il prouva par la suite qu'il l'etait jusqu'a la folie. Cependant en cet instant il eut peur; il n'est de veritable et d'infaillible bravoure que celle des coeurs veritablement grands et infailliblement genereux. Tant qu'un homme aime la vie avec l'aprete du materialisme, tant qu'il est attache aux faux biens, il pourra s'exposer a la mort pour augmenter ses jouissances ou pour acquerir du renom; car les satisfactions de la vanite sont au premier rang dans le bonheur des egoistes: mais qu'on vienne surprendre un tel homme au faite de sa felicite, et que, sans lui offrir un appat de richesse ou de gloire, on l'appelle a la reparation d'un tort, on pourra bien le trouver lache, et tout son respect humain ne le cachera pas assez pour qu'on ne s'en apercoive. Orio etait sans armes, et son adversaire avait sur lui l'avantage de la position; il pensa d'ailleurs qu'Ezzelin etait la de dessein premedite, que peut-etre, derriere lui, dans quelque embrasure, il avait des complices. Il hesita un instant, et tout a coup, vaincu par l'horreur de la mort, il tourna rapidement sur lui-meme, et redescendit l'escalier avec l'agilite d'un daim. Ezzelin stupefait s'arreta un instant. "Orio lache! s'ecriait-il en lui-meme; Orio le duelliste, l'arrogant, le batailleur! Orio, le heros de la derniere guerre! Orio fuyant ma rencontre!" Il descendit lentement l'escalier jusqu'a la derniere marche, curieux de voir si Orio allait revenir a lui muni de sa dague, et desirant au fond qu'il ne le fit pas; car, la raison ayant repris le dessus, il sentait la folie et la deloyaute de son premier mouvement. Il se trouva dans la galerie inferieure; il y vit Orio au milieu de plusieurs valets, affectant de leur donner des ordres, comme s'il eut ete averti, par un souvenir subit, de quelque oubli, et comme s'il fut revenu sur ses pas pour le reparer. Il avait repris si vite tout son empire sur lui-meme, il paraissait si calme, si degage, qu'Ezzelin douta un instant si sa preoccupation ne l'avait pas empeche de le voir dans l'escalier: mais cela etait fort peu probable. Neanmoins il se promena quelques instants au bout de la galerie, ayant toujours l'oeil sur lui, et il le vit sortir avec ses valets par une issue opposee. Ne songeant plus a sa vengeance et se reprochant meme d'en avoir eu la pensee, mais voulant a toute force eclaircir ses soupcons, Ezzelin retourna a la fete, et bientot il vit son rival rentrer avec un groupe de convies. Il avait sa dague a la ceinture, et cette circonstance revela a Ezzelin l'attention qu'Orio avait faite a son geste dans l'escalier. "Eh quoi! pensa-t-il, il a cru que j'avais le dessein de l'assassiner? Il n'a eu ni assez d'estime pour moi ni assez de calme et de presence d'esprit pour me montrer que la partie n'etait pas egale; et sa frayeur va ete si subite, si aveugle, qu'il n'a pas pris le temps d'apercevoir le mouvement que j'ai fait pour rentrer ma dague dans le fourreau en voyant qu'il n'avait pas la sienne! Cet homme n'a pas le coeur d'un noble, et je serais bien etonne si quelque lachete secrete ou quelque crime inconnu n'avait pas deja fletri en lui le principe de l'honneur et le sentiment du courage." Des ce moment la fete devint encore plus insupportable a Ezzelin. Il remarqua d'ailleurs que, tout en causant avec Giovanna, sa soeur avait laisse Orio s'approcher d'elle, et qu'elle repondait a ses questions oiseuses et frivoles avec une timidite de moins en moins hautaine. Orio pensait reellement que son rival avait des projets de vengeance; il voulait voir si Argiria etait dans la confidence, et, comptant surprendre ce secret dans le maintien candide de la jeune fille, il la surveillait de pres et l'obsedait de ses impertinentes cajoleries, fixant sur elle ce regard de faucon qui, disait-on, avait sur toutes les femmes un pouvoir magique. Argiria, elevee dans la retraite, enfant plein de noblesse et de purete, ne comprenait rien a l'emotion inconnue que ce regard lui causait. Elle se sentait prise d'une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait ensuite ses yeux enflammes d'amour sur Giovanna et lui adressait des epithetes passionnees, elle sentait son coeur battre et ses joues bruler, comme si ces regards et ces paroles eussent ete adresses a elle-meme. Ezzelin n'apercut pas son trouble interieur; mais le bal allait commencer, il craignit qu'Orio n'invitat sa soeur a danser, et il ne pouvait souffrir qu'elle se familiarisat avec la conversation et les manieres d'un homme pour qui sa haine se changeait en mepris. Il alla prendre Argiria par la main, et, la reconduisant aupres de sa tante, il les supplia l'une et l'autre de se retirer. Argiria etait venue a regret a la fete; et quand son frere l'en arracha, elle sentit quelque chose se briser en elle, comme si un vif regret l'eut atteinte au fond de l'ame. Elle se laissa emmener sans pouvoir dire un mot, et la bonne tante, qui avait une confiance sans bornes dans la sagesse et la dignite d'Ezzelin, le suivit sans lui faire une seule question. La fete des noces fut magnifique, et dura plusieurs jours; mais le comte Ezzelin n'y reparut pas: il etait reparti le soir meme pour Padoue, emmenant sa tante et sa soeur avec lui. C'etait certainement beaucoup pour un homme presque ruine la veille d'etre devenu l'epoux d'une des plus riches heritieres de la republique et le neveu du generalissime; c'etait de quoi satisfaire une ambition ordinaire. Mais rien ne suffisait a Orio, parce qu'il abusait de tout. Il ne lui aurait rien fallu de moins qu'une fortune de roi pour subvenir a ses depenses de fou. C'etait un homme a la fois insatiable et cupide, a qui tous les moyens etaient bons pour acquerir de l'argent, et tous les plaisirs bons pour le depenser. Il avait surtout la passion du jeu. Accoutume qu'il etait a tous les dangers et a toutes les voluptes, ce n'etait plus que dans le jeu qu'il trouvait des emotions. Il jouait donc d'une maniere qui, meme dans ce pays et ce siecle de joueurs, semblait effrayante, exposant souvent, sur un coup de des, sa fortune tout entiere, gagnant et perdant vingt fois par nuit le revenu de cinquante familles. Il ne tarda pas a faire de larges trouees dans la dot de sa femme, et sentit bientot qu'il fallait ou changer de vie ou reparer ses pertes, s'il ne voulait se trouver dans la meme position qu'avant son mariage. Le printemps etait revenu, et l'on s'appretait a reprendre les hostilites. Il declara a Morosini qu'il desirait garder l'emploi que la republique lui avait confie sous ses ordres, et regagna ainsi, par son ardeur militaire, les bonnes graces de l'amiral, qu'il avait commence a perdre par sa mauvaise conduite. Quand le moment fut venu de mettre a la voile, il se rendit a son poste avec sa galere, et appareilla avec le reste de la flotte au commencement de 1686. Il prit une part brillante a tous les principaux combats qui signalerent cette memorable campagne, et se distingua particulierement au siege de Coron et a la bataille que gagnerent les Venitiens sur le capitan-pacha Mustapha dans les plaines de la Laconie. Quand l'hiver arriva, Morosini, apres avoir mis en etat de defense ses nombreuses conquetes, mena la flotte hiverner a Corfou, ou elle etait a meme de surveiller a la fois l'Adriatique et la mer Ionienne. En effet, les Turcs ne firent pendant toute la mauvaise saison aucune tentative serieuse; mais les habitants des ecueils du golfe de Lepante, soumis l'annee precedente par le general Strasold, profitant du moment ou la violence des vents et la perpetuelle agitation de la mer empechaient les gros navires de guerre venitiens de sortir, proteges d'ailleurs contre ceux qu'ils pouvaient rencontrer par la petitesse et la legerete de leurs barques qui allaient se cacher, comme des oiseaux de mer, derriere le moindre rocher, se livraient presque ouvertement a la piraterie. Ils attaquaient tous les batiments de commerce que les affaires forcaient a tenter ce passage difficile, souvent meme des galeres armees, s'en emparaient la plupart du temps, pillaient les chargements et massacraient les equipages. Les Missolonghis surtout s'etaient refugies dans les iles Curzolari, situees entre la Moree, l'Etolie et Cephalonie, et causaient d'horribles ravages. Le generalissime, pour y mettre un terme, envoya, dans les iles les plus infestees, des garnisons de marins choisis avec de fortes galeres, et en confia le commandement aux officiers les plus habiles et les plus resolus de l'armee. Il n'oublia pas Soranzo, qui, ennuye de l'inaction ou se tenait l'armee, avait l'un des premiers demande du service contre les pirates, et il lui confia un poste digne de ses talents et de son courage. Il fut envoye avec trois cents hommes a la plus grande des iles Curzolari, et charge de surveiller l'important passage qu'elles commandent. Son arrivee jeta la terreur parmi les Missolonghis, qui connaissaient sa bravoure indomptable et son impitoyable severite; et dans les premiers temps, il ne se commit pas un seul acte de piraterie vers les parages qu'il commandait, tandis que les autres gouvernements, malgre l'activite des garnisons, continuaient a etre le theatre de frequents et terribles brigandages. Son oncle, enchante de sa reussite complete, lui fit envoyer par la republique des lettres de felicitation. Cependant Orio, trompe dans l'espoir qu'il avait forme de trouver des ennemis a combattre et a depouiller, voulut tenter un grand coup qui reparat a son egard ce qu'il appelait l'injustice du sort. Il avait appris que le pacha de Patras gardait dans son palais des tresors immenses, et que, se fiant sur la force de la ville et sur le nombre des habitants, il laissait faire a ses soldats une assez mauvaise garde. Prenant la-dessus ses dispositions, il choisit les cent plus braves soldats de sa troupe, les fit monter sur une galere, gouverna sur Patras de maniere a n'y arriver que de nuit, cacha son navire et ses gens dans une anse abritee, descendit le premier a terre, et se dirigea seul et deguise vers la ville. Vous connaissez le reste de cette aventure, qui a ete si poetiquement racontee par Byron. A minuit, Orio donna le signal convenu a sa troupe, qui se mit en marche pour venir le joindre a la porte de la ville. Alors il egorgea les sentinelles, traversa silencieusement la ville, surprit le palais, et commenca a le piller. Mais, attaque par une troupe vingt fois plus nombreuse que la sienne, il fut refoule dans une cour et cerne de toutes parts. Il se defendit comme un lion, et ne rendit son epee que longtemps apres avoir vu tomber le dernier de ses compagnons. Le pacha, epouvante, malgre sa victoire, de l'audace de son ennemi, le fit enfermer et enchainer dans le plus profond cachot de son palais, pour avoir le plaisir de voir souffrir et trembler peut-etre celui qui l'avait fait trembler. Mais l'esclave favorite du pacha, nommee Naam, qui avait vu de ses fenetres le combat de la nuit, seduite par la beaute et le courage du prisonnier, vint le trouver en secret et lui offrit la liberte, s'il consentait a partager l'amour qu'elle ressentait pour lui. L'esclave etait belle, Orio facile en amour et tres-desireux en outre de la vie et de la liberte. Le marche fut conclu, bientot aussi execute. La troisieme nuit, Naam assassina son maitre, et, a la faveur du desordre qui suivit ce meurtre, s'enfuit avec son amant. Tous deux monterent dans une barque que l'esclave avait fait preparer, et se rendirent aux iles Curzolari. Pendant deux jours, le comte resta plonge dans une tristesse profonde. La perte de sa galere etait un notable echec a sa fortune particuliere, et le sacrifice inutile qu'il avait fait de cent bons soldats pouvait porter une rude atteinte a sa reputation militaire, et par consequent nuire a l'avancement qu'il esperait obtenir de la republique; car pour lui toutes choses se realisaient en interets positifs, et il n'aspirait aux grands emplois qu'a cause de la facilite qu'on a de s'y enrichir. Il ne pensa bientot plus qu'aux mauvais resultats de sa folle expedition et aux moyens d'y remedier. Alors on le vit changer completement son genre de vie, et son caractere sembla etre aussi change que sa conduite. D'aventureux et de temeraire, il devint circonspect et mefiant; la perte de sa principale galere lui en faisait, disait-il, un devoir. Celle qui lui restait ne pouvait plus se risquer dans des parages eloignes. Elle demeura donc en observation non loin de la crique de rochers qui lui servait de port, et se borna a courir des bordees autour de l'ile, sans la perdre de vue. Encore n'etait-ce plus Orio qui la commandait. Il avait confie ce soin a son lieutenant, et n'y mettait plus le pied que de loin en loin pour y passer des revues. Toujours enferme dans l'interieur du chateau, il semblait plonge dans le desespoir. Les soldats murmuraient hautement contre lui sans qu'il parut s'en soucier; mais tout d'un coup il sortait de son apathie pour infliger les chatiments les plus severes, et ses retours a l'autorite de la discipline etaient marques par des cruautes qui retablissaient la soumission et faisaient regner la crainte pendant plusieurs jours. Cette maniere d'agir porta ses fruits. Les pirates, encourages d'une part par le desastre de Soranzo a Patras, de l'autre par la timidite de ses mouvements autour des iles Curzolari, reparurent dans le golfe de Lepante et s'avancerent jusque dans le detroit; et bientot ces parages devinrent plus perilleux qu'ils ne l'avaient jamais ete. Presque tous les navires marchands qui s'y engageaient disparaissaient aussitot, sans qu'on en recut jamais aucune nouvelle, et ceux qui arrivaient a leur destination disaient n'avoir du leur salut qu'a la rapidite de leur marche et a l'opportunite du vent. Cependant le comte Ezzelino avait quitte l'Italie de son cote, sans revoir ni Giovanna ni le palais Morosini. Peu de jours apres le mariage de Soranzo, il avait fait ses adieux a sa famille, et avait obtenu de la republique un ordre de depart. Il s'etait embarque pour la Moree, ou il esperait oublier, dans les agitations de la guerre et les fumees de la gloire, les douleurs de l'amour et les blessures faites a son orgueil. Il s'etait distingue non moins que Soranzo dans cette campagne, mais sans y trouver la distraction et l'enivrement qu'il y cherchait. Toujours triste et fuyant la societe des gens plus heureux que lui, se sentant mal a l'aise d'ailleurs aupres de Morosini, il avait obtenu de celui-ci le commandement de Coron durant l'hiver. Cependant il arriva que Morosini, apprenant les nouveaux ravages de la piraterie, resolut de donner a Ezzelino un commandement plus rapproche du theatre de ces brigandages, et le rappela aupres de lui vers la fin de fevrier. Ezzelino quitta donc la Messenie et se dirigea vers Corfou avec un equipage plus vaillant que nombreux. Sa traversee fut heureuse jusqu'a la hauteur de Zante. Mais la les vents d'ouest le forcerent de quitter la pleine mer et de s'engager dans le detroit qui separe Cephalonie de la pointe nord-ouest de la Moree. Il y lutta pendant toute une nuit contre la tempete, et le lendemain, quelque heures avant le coucher du soleil, il se trouva a la hauteur des iles Curzolari. Il allait doubler la derniere des trois principales, et, pousse par un vent favorable, il veillait avec quelques matelots a la manoeuvre; le reste, fatigue par la navigation de la nuit precedente, se reposait sous le pont. Tout a coup, des rochers qui forment le promontoire nord-ouest de cette ile, s'elanca a sa rencontre une embarcation chargee d'hommes. Ezzelino vit du premier coup d'oeil qu'il avait affaire a des pirates missolonghis. Il feignit pourtant de ne pas les reconnaitre, ordonna tranquillement a son equipage de s'appreter au combat, mais sans se montrer davantage, et continua sa route, comme s'il ne se fut point apercu du danger. Cependant les pirates s'approcherent a grand renfort de voiles et de rames, et finirent par aborder la galere. Quand Ezzelino vit les deux navires bien engages et les Missolonghis poser leurs ponts volants pour commencer l'attaque, il donna le signal a son equipage, qui se leva tout entier comme un seul homme. A cette vue, les pirates hesiterent; mais un mot de leur chef ranima leur premiere audace, et ils se jeterent en masse sur le pont ennemi. Le combat fut terrible et longtemps egal. Ezzelino, qui ne cessait d'encourager et de diriger ses matelots, remarqua que le chef ennemi, au contraire, nonchalamment assis a la poupe de son navire, ne prenait aucune part a l'action, et semblait considerer ce qui se passait comme un spectacle qui lui aurait ete tout a fait etranger. Etonne d'une pareille tranquillite, Ezzelino se mit a regarder plus attentivement *cette* homme etrange. Il etait vetu comme les autres Missolonghis, et coiffe d'un large turban rouge; une epaisse barbe noire lui cachait la moitie du visage, et ajoutait encore a l'energie de ses traits. Ezzelino, tout en admirant sa beaute et son calme, crut se rappeler qu'il l'avait deja rencontre quelque part, dans un combat sans doute. Mais ou? c'etait ce qu'il lui etait impossible de trouver. Cette idee ne fit que lui traverser la tete, et le combat s'empara de nouveau de toute son attention. La chance menacait de lui devenir defavorable; ses gens, apres s'etre tres-bravement battus, commencaient a faiblir, et cedaient peu a peu le terrain a leurs opiniatres adversaires. Ce que voyant le jeune comte, il jugea qu'il etait temps de payer de sa personne, afin de ranimer par son exemple sa troupe decouragee. Il redevint donc de capitaine soldat, et se precipita, le sabre au poing, dans le plus fort de la melee, au cri de Saint-Marc, Saint-Marc et en avant! Il tua de sa main les plus avances des assaillants, et, suivi de tous les siens qui revinrent a la charge avec une nouvelle ardeur, il les fit reculer a leur tour. Le chef ennemi fit alors ce qu'avait fait Ezzelino. Voyant ses pirates en retraite, il se leva brusquement de son banc, empoigna une hache d'abordage, et s'elanca contre les Venitiens en poussant un cri terrible. Ceux-ci a son aspect s'arreterent incertains: Ezzelino seul osa marcher a lui. Ce fut sur un des ponts volants qui unissaient les deux navires que les deux chefs se rencontrerent. Ezzelino allongea de toute sa force un coup d'epee au Missolonghi qui s'avancait decouvert; mais celui-ci para le coup avec le manche de sa hache, et menacait deja du tranchant la tete du comte, lorsque Ezzelino, qui de l'autre main tenait un pistolet, lui fracassa la main droite. Le pirate s'arreta un instant, jeta un regard de rage sur son arme qui lui echappait, eleva en l'air sa main sanglante en signe de defi, et se retira au milieu des siens. Ceux-ci, voyant leur chef blesse et l'ennemi encore pret a les bien recevoir, enleverent rapidement les ponts d'abordage, couperent les amarres, et s'eloignerent presque aussi vite qu'ils etaient venus. En moins d'un quart d'heure ils eurent disparu derriere les rochers d'ou ils etaient sortis. Ezzelino, dont l'equipage avait ete tres-maltraite, croyant avoir satisfait a l'honneur par sa belle defense, ne jugea pas a propos de s'exposer de nuit a un nouveau combat, et alla mettre sa galere sous la protection du chateau situe dans la grande ile. La nuit tombait quand il jeta l'ancre. Il donna ses ordres a son equipage, et, se jetant dans une barque, il s'approcha du chateau. Ce chateau etait situe au bord de la mer, sur d'enormes rochers tailles a pic, au milieu desquels les vagues allaient s'engouffrer avec fracas, et dominait a la fois toute l'ile, et tout l'horizon jusqu'aux deux autres iles; il etait entoure, du cote de la terre, d'un fosse de quarante pieds, et ferme partout par une enorme muraille. Aux quatres coins, des donjons aigus se dressaient comme des fleches. Une porte de fer bouchait la seule issue apparente qu'eut le chateau. Tout cela etait massif, noir, morne et sinistre: on eut dit de loin le nid d'un oiseau de proie gigantesque. Ezzelin ignorait que Soranzo eut echappe au desastre de Patras; il avait appris sa folle entreprise, sa defaite et la perte de sa galere. Le bruit de sa mort avait couru, puis aussi celui de son evasion; mais on ne savait point a l'extremite de la Moree ce qu'il y avait de faux ou de vrai dans ces recits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient beaucoup plus de probabilite a la nouvelle de la mort de Soranzo qu'a celle de son salut. Le comte avait donc quitte Coron avec un vague sentiment de joie et d'espoir; mais durant le voyage ses pensees avaient repris leur tristesse et leur abattement ordinaires. Il s'etait dit que, dans le cas ou Giovanna serait libre, l'aspect de son premier fiance serait une insulte a ses regrets, et que peut-etre elle passerait pour lui de l'estime a la haine; et puis, en examinant son propre coeur, Ezzelin s'imagina ne plus trouver au fond de cet abime de douleur qu'une sorte de compassion tendre pour Giovanna, soit qu'elle fut l'epouse, soit qu'elle fut la veuve d'Orio Soranzo. Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l'ile Curzolari qu'Ezzelino, reprenant sa melancolie habituelle, dont la chaleur du combat l'avait distrait un instant, se souvint du probleme qui tenait sa vie comme en suspens depuis deux mois; et, malgre toute l'indifference dont il se croyait arme, son coeur tressaillit d'une emotion plus vive qu'il n'avait fait a l'aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu'il trouva sur la rive eut pu faire cesser cette angoisse; mais, plus il la sentait augmenter, moins il avait le courage de s'informer. Le commandant du chateau, ayant reconnu son pavillon et repondu au salut de sa galere par autant de coups de canon qu'elle lui en avait adresse, vint a sa rencontre, et lui annonca qu'en l'absence du gouverneur il etait charge de donner asile et protection aux navires de la republique. Ezzelin essaya de lui demander si l'absence du gouverneur etait momentanee, ou s'il fallait entendre par ce mot la mort d'Orio Soranzo; mais, comme si sa propre vie eut dependu de la reponse du commandant, il ne put se resoudre a lui adresser cette question. Le commandant, qui etait plein de courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte accueillait ses civilites, et prit cet embarras pour de la froideur et du dedain. Il le conduisit dans une vaste salle d'architecture sarrasine, dont il lui fit les honneurs; et peu a peu il reprit ses manieres accoutumees, qui etaient les plus obsequieuses du monde. Ce commandant, nomme Leontio, etait un Esclavon, officier de fortune, blanchi au service de la republique. Habitue a s'ennuyer dans les emplois secondaires, il etait d'un caractere inquiet, curieux et expansif. Ezzelin fut force d'entendre les lamentations ordinaires de tout commandant de place condamne a un hivernage triste et perilleux. Il l'ecoutait a peine; cependant un nom qu'il prononca le tira tout a coup de sa reverie. "Soranzo? s'ecria-t-il, ne pouvant plus se maitriser, qui donc est ce Soranzo, et ou est-il maintenant? --Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette ile, est celui dont j'ai l'honneur de parler a votre seigneurie, repondit Leontio; il est impossible qu'elle n'ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine." Ezzelin se rassit en silence; puis, au bout d'un instant, il demanda pourquoi le gouverneur d'une place si importante n'etait pas a son poste, surtout dans un temps ou les pirates couvraient la mer et venaient attaquer les galeres de l'Etat presque sous le canon de son fort. Cette fois il ecouta la reponse du commandant. "Votre seigneurie, dit celui-ci, m'adresse une question fort naturelle, et que nous nous adressons tous ici, depuis moi, qui commande la place, jusqu'au dernier soldat de la garnison. Ah! seigneur comte! comme les plus braves militaires peuvent se laisser abattre par un revers! Depuis l'affaire de Patras, le noble Orio a perdu toute sa vigueur et toute son audace. Nous nous devorons dans l'inaction, nous dont il gourmandait naguere la paresse et la lenteur; et Dieu sait si nous meritions de tels reproches! Mais, quelque injustes qu'ils pussent etre, nous aimions mieux le voir ainsi que dans le decouragement ou il est tombe. Votre seigneurie peut m'en croire, ajouta Leontio en baissant la voix, c'est un homme qui a perdu la tete. Si les choses qui se passent maintenant sous ses yeux eussent ete seulement racontees il y a deux mois, il serait parti comme un aigle de mer pour donner la chasse a ces mouettes fuyardes; il n'eut pas eu de repos, il n'eut pu ni manger ni dormir qu'il n'eut extermine ces pirates et tue leur chef de sa propre main. Mais, helas! ils viennent nous braver jusque sous nos remparts, et le turban rouge de _l'Uscoque_ se promene insolemment a la portee de nos regards. Sans aucun doute, c'est ce pirate infame qui a attaque aujourd'hui Votre Excellence. --C'est possible, repondit Ezzelin avec indifference; ce qu'il y a de certain, c'est que, malgre leur incroyable audace, ces pirates ne peuvent triompher d'une galere bien armee. Je n'ai que soixante hommes de guerre a mon bord, et, sans la nuit, nous serions venus a bout, je pense, de toutes les forces reunies des Missolonghis. Certainement vous avez ici plus d'hommes et de munitions qu'il ne vous en faudrait, avec la forte galere que je vois a l'ancre, pour exterminer en quelques jours cette miserable engeance. Que pensera Morosini de la conduite de son neveu lorsqu'il saura ce qui se passe? --Et qui osera lui en rendre compte? dit Leontio avec un sourire mele de fiel et de terreur. Messer Orio est un homme implacable dans ses vengeances; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit maudit pour aller frapper l'oreille de l'amiral, il n'est pas jusqu'au dernier mousse parmi ceux qui l'habitent qui ne ressentit jusqu'a la mort les effets de la colere de Soranzo. Helas! la mort n'est rien, c'est une chance de la guerre; mais vieillir sous le harnais sans gloire, sans profit, sans avancement, c'est ce qu'il y a de pis dans la vie d'un soldat! Qui sait comment l'illustre Morosini accueillerait une plainte contre son neveu? Ce n'est pas moi qui me mettrai dans le plateau d'une balance avec un homme comme Orio Soranzo dans l'autre! --Et grace a ces craintes, reprit Ezzelino avec indignation, le commerce de votre patrie est entrave, de braves negociants sont ruines, des familles entieres, jusqu'aux femmes et aux enfants, trouvent dans leur traversee une mort cruelle et impunie; de vils forbans, rebut des nations, insultent le pavillon venitien, et messer Orio Soranzo souffre ces choses! Et parmi tant de braves soldats qui se rongent les poings d'impatience autour de lui, il n'en est pas un seul qui ose se devouer pour le salut de ses concitoyens et l'honneur de sa patrie! --Il faut tout dire, seigneur comte," repliqua Leontio, effraye de l'emportement d'Ezzelin. Puis il s'arreta trouble, et promena un regard autour de lui, comme s'il eut craint que les murs n'eussent des yeux et des oreilles. "Eh bien! dit le comte avec chaleur, qu'avez-vous a dire pour justifier une telle timidite? Parlez, ou je vous rends responsable de tout ceci. --Monseigneur, repondit Leontio en continuant a regarder avec anxiete de cote et d'autre, le noble Orio Soranzo est peut-etre plus infortune que coupable. Il se passe, dit-on, des choses etranges dans le secret de ses appartements. On l'entend parler seul avec vehemence; on l'a rencontre la nuit, pale et defait, errant comme un possede dans les tenebres, affuble d'un costume bizarre. Il passe des semaines entieres enferme dans sa chambre, ne laissant parvenir jusqu'a lui qu'un esclave musulman qu'il a ramene de sa malheureuse expedition de Patras. D'autres fois, par un temps d'orage, il se hasarde, avec ce jeune homme et deux ou trois marins seulement, sur une barque fragile, et, depliant la voile avec une intrepidite qui touche a la demence, il disparait a l'horizon parmi les ecueils qui nous avoisinent de toutes parts. Il reste absent des jours entiers, sans qu'on puisse supposer d'autre motif a ces courses inutiles et aventureuses qu'une fantaisie maladive. Ces choses ne sont pas d'un homme depourvu d'energie, votre seigneurie en conviendra. --Alors elles sont le fait de la plus insigne folie, reprit Ezzelin. Si messer Orio a perdu l'esprit, qu'on l'enferme et qu'on le soigne; mais que le commandement d'un poste d'ou depend la surete de la navigation ne soit plus confie aux mains d'un frenetique. Ceci est important, et le hasard m'impose aujourd'hui un devoir que je saurai remplir, bien que Dieu sache a quel point il me repugne... Voyons, le gouverneur est-il absent en effet, ou dans son lit, a cette heure? Je veux l'interroger; je veux voir, par mes propres yeux, s'il est malade, traitre ou insense. --Seigneur comte, dit Leontio en paraissant vouloir cacher son inquietude personnelle, je reconnais a cette resolution le noble enfant de la republique; mais il m'est impossible de vous dire si le gouverneur est enferme dans sa chambre, ou s'il est a la promenade. --Comment! s'ecria Ezzelin en haussant les epaules, on ne sait pas meme ou le prendre quand on a affaire a lui? --C'est la verite, dit Leontio, et votre seigneurie doit comprendre qu'ici chacun desire avoir affaire au gouverneur le moins possible. Ce qui peut arriver de moins facheux dans la situation d'esprit ou il est, c'est qu'il ne donne aucune espece d'ordres. Lorsque son abattement cesse, c'est pour faire place a une activite desordonnee, qui pourrait nous devenir funeste si le lieutenant qui commande la galere ne savait eluder ses ordres avec autant de prudence que d'adresse. Mais toute son habilete ne peut aboutir qu'a nous preserver des folles manoeuvres que, du haut de son donjon, messer Orio lui commande. Votre seigneurie sourirait de compassion si elle voyait notre gouverneur, arme de pavillons de diverses couleurs, essayer de faire connaitre a cette distance ses bizarres intentions a son navire. Heureusement, quand on feint de ne pas le comprendre, et qu'il est entre dans d'effroyables coleres, il perd la memoire de ce qui s'est passe. D'ailleurs le lieutenant Marc Mazzani est un homme de courage, qui ne craindrait pas d'affronter sa furie, plutot que d'aventurer la galere dans les ecueils vers lesquels messer Orio lui prescrit souvent de la diriger. Je suis certain qu'il brule du desir de donner la chasse aux pirates, et que quelque jour il la leur donnera tout de bon, sans s'inquieter de ce que messer Orio pourra penser de sa desobeissance.--_Quelque jour! ... pourra penser!_ ... s'ecria Ezzelin, de plus en plus outre de ce qu'il entendait. Voila, en effet, un bien grand courage et un empressement bien utile jusqu'a present! Fi! monsieur le commandant, je ne concois pas que des hommes subissent le joug d'un aliene, et qu'ils n'aient pas encore eu l'idee, au lieu d'eluder ses ordres imbeciles, de lui lier les pieds et les mains, de le jeter dans une barque sur un matelas, et de le conduire a Corfou, pour que l'amiral, son oncle, le fasse soigner comme il l'entendra. Allons, treve a ces details inutiles; faites-moi la grace, messer Leontio, d'aller demander pour moi une audience a Soranzo, et, s'il me la refuse, de me montrer le chemin de ses appartements; car je ne sortirai d'ici, je vous le jure, qu'apres avoir tate le pouls a son honneur ou a son delire. Leontio hesitait encore. "Allez donc, monsieur, lui dit Ezzelino avec force. Que craignez-vous? N'ai-je pas ici une galere, si la votre est desemparee? Et si vos trois cents hommes ont peur d'un seul qui est malade, n'en ai-je pas soixante qui n'ont peur de personne? Je prends sur moi toute la responsabilite de ma determination, et je vous promets de vous defendre, s'il le faut, contre votre chef. Je n'aurais pas cru qu'un vieux militaire comme vous eut besoin, pour faire son devoir, de la protection d'un jeune homme comme moi." Ezzelino, reste seul, se promena avec agitation dans la salle. Le soleil etait couche et le jour baissait. Le ciel eteignait peu a peu sa pourpre brulante dans les flots de la mer d'Ionie. Les rivages denteles de la Carnie encadraient la scene immense qui se deployait autour de l'ile. Le comte s'arreta devant l'etroite croisee a double ogive fleurie qui dominait, a une elevation de plus de cent pieds, ce tableau splendide. Ce chateau, dont les murailles lisses tombaient sur un rocher a pic toujours battu des vagues, semblait prendre ses racines profondes dans l'abime et vouloir s'elancer jusqu'aux nues. Son isolement sur cet ecueil lui donnait un aspect audacieux et miserable a la fois. Ezzelino, tout en admirant cette situation pittoresque, sentit comme une sorte de vertige, et se demanda si une telle residence n'etait pas bien propre a exalter jusqu'au delire un esprit impressionnable comme devait l'etre celui de Soranzo. L'inaction, la maladie et le chagrin lui parurent, dans un pareil sejour, des tortures pires que la mort, et une sorte de pitie vint adoucir l'indignation qui jusque-la avait rempli son ame. Mais il resista a cet instinct d'un ame trop genereuse, et, comprenant l'importance du devoir qu'il s'etait impose, il s'arracha a sa contemplation, et reprit sa marche rapide le long de la grande salle. Un affreux silence, indice de terreur et de desespoir, regnait dans cette demeure guerriere, ou le bruit des armes et le cri des sentinelles eussent du, a toute heure, se meler a la voix des vents et des ondes. On n'y entendait que le cri des oiseaux de mer qui s'abattaient, a l'entree de la nuit, par troupes nombreuses, sur les recifs et les flots qui se brisaient solennellement en elevant une grande plainte monotone dans l'espace. Ce lieu avait ete temoin jadis d'une grande scene de gloire et de carnage. Autour de ces ecueils Curzolari (les antiques Echinades), l'heroique batard de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, avait donne le premier signal de la grande bataille de Lepante, et aneanti les forces navales de la Turquie, de l'Egypte et de l'Algerie. La construction du chateau remontait a cette epoque; il portait le nom de San-Silvio, peut-etre parce qu'il avait ete bati ou occupe par le comte Silvio de Porcia, l'un des vainqueurs de la campagne. Sur les parois de la salle, Ezzelin vit, a la derniere lueur du jour, trembloter les grandes silhouettes des heros de Lepante, peints a fresque assez grossierement, dans des proportions colossales, et revetus de leurs puissantes armures de guerre. On y voyait le generalissime Veniers, qui, a l'age de soixante-seize ans, fit des prodiges de valeur; le provediteur Barbarigo, le marquis de Santa Cruz, les vaillants capitaines Loredano et Malipiero, qui tous deux perdirent la vie dans cette sanglante journee; enfin le celebre Bragadino, qui avait ete ecorche vif quelques mois avant la bataille par ordre de Mustapha, et qui etait represente dans toute l'horreur de son supplice, la tete ceinte d'une aureole de martyr et le corps a demi depouille de sa peau. Ces fresques etaient peut-etre l'oeuvre de quelque soldat artiste blesse au combat de Lepante. L'air de la mer en avait fait tomber une partie; mais ce qui en restait avait encore un aspect formidable, et ces spectres heroiques, mutiles et comme flottants dans le crepuscule, firent passer dans l'ame d'Ezzelino des emotions de terreur religieuse et d'enthousiasme patriotique. Quelle fut sa surprise lorsqu'il fut tire de son austere reverie par les sons d'un luth! Une voix de femme, suave et pleine d'harmonie, quoique un peu voilee par le chagrin ou la souffrance, vint s'y meler, et lui fit entendre distinctement ces vers d'une romance venitienne bien connue de lui: Venus est la belle deesse, Venise est la belle cite. Doux astre, ville enchanteresse, Perles d'amour et de beaute, Vous vous couchez dans l'onde amere, Le soir, comme dans vos berceaux; Car vous etes soeurs, et pour mere Vous eutes l'ecume des flots. Ezzelino n'eut pas un instant de doute sur cette romance et sur cette voix. "Giovanna!" s'ecria-t-il en s'elancant a l'autre bout de la salle, et en soulevant d'une main tremblante l'epais rideau de tapisserie qui obstruait la croisee du fond. Cette croisee donnait sur l'interieur du chateau, sur une de ces parties ceintes de batiments que dans nos edifices francais du moyen age on appelait le preau. Ezzelino vit une petite cour dont l'aspect contrastait avec tout le reste de l'ile et du chateau. C'etait un lieu de plaisance bati recemment a la maniere orientale, et dans lequel on avait semble vouloir chercher un refuge contre l'aspect fatigant des flots et l'aprete des brises marines. Sur une assez large plate-forme quadrangulaire, on avait rapporte des terres vegetales, et les plus belles fleurs de la Grece y croissaient a l'abri des orages. Ce jardin artificiel etait rempli d'une indicible poesie. Les plantes qu'on y avait acclimatees de force avaient une langueur et des parfums etranges, comme si elles eussent compris les voluptes et la souffrance d'une captivite volontaire. Un soin delicat et assidu semblait presider a leur entretien. Un jet d'eau de roche murmurait au milieu dans un bassin de marbre de Paros. Autour de ce parterre regnait une galerie de bois de cedre decoupee dans le gout moresque avec une legerete et une simplicite elegantes. Cette galerie laissait entrevoir, au-dessous et au-dessus de ses arcades, les portes cintrees et les fenetres en rosaces des appartements particuliers du gouverneur; des portieres de tapisseries d'Orient et des tendines de soie ecarlate en derobaient la vue interieure aux regards du comte. Mais a peine eut-il, d'une voix emue et penetrante, repete le nom de Giovanna, qu'un de ces rideaux se souleva rapidement. Une ombre blanche et delicate se dessina sur le balcon, agita son voile comme pour donner un signe de reconnaissance, et, laissant retomber le rideau, disparut au meme instant. Le comte fut force d'abandonner la fenetre, Leontio venait lui rendre compte de son message; mais Ezzelino avait reconnu Giovanna, et il ecoutait a peine la reponse du vieux commandant. Leontio vint annoncer que le gouverneur etait reellement en course aux environs de l'ile; mais, soit qu'il eut mis pied a terre quelque part dans les rochers de la plage de Garnie, soit qu'il se fut engage dans les nombreux ilots qui entourent l'ile principale de Curzolari, on ne decouvrait nulle part son esquif a l'aide de la lunette. "Il est fort etrange, dit Ezzelin, que dans ces courses aventureuses il ne rencontre point les pirates. --Cela est etrange, en effet, repartit le commandant. On dit qu'il y a un Dieu pour les hommes ivres et pour les fous. Je gage que si messer Orio etait dans son bon sens et connaissait le danger auquel il s'expose en allant ainsi presque seul, sur une barque, cotoyer des ecueils infestes de brigands, il aurait deja trouve dans ces courses la mort qu'il semble chercher, et qui de son cote semble le fuir. --Vous ne m'aviez pas dit, messer Leontio, interrompit Ezzelin qui ne l'ecoutait pas, que la signora Soranzo fut ici. --Votre seigneurie ne me l'avait pas demande, repondit Leontio. Elle est ici depuis deux mois environ, et je pense qu'elle y est venue sans le consentement de son epoux; car, a son retour de l'expedition de Patras, soit qu'il ne l'attendit pas, soit que, dans sa folie, il eut oublie qu'elle dut venir le rejoindre, messer Orio lui a fait un accueil tres-froid. Cependant il l'a traitee avec les plus grands egards; et puisque votre seigneurie a jete les yeux sur la partie du chateau que l'on decouvre de cette fenetre, elle a pu voir qu'on y a construit, avec une celerite presque magique, un logement de bois a la maniere orientale, tres-simple a la verite, mais beaucoup plus agreable que ces grandes salles froides et sombres dans le gout de nos peres. Le jeune esclave turc que messer Soranzo a ramene de Patras a donne le plan et preside a tous les details de ce harem improvise, ou il n'y a qu'une sultane, il est vrai, mais plus belle a elle seule que les cinq cents femmes reunies du sultan. On a fait ici tout ce qui etait possible, et meme un peu plus, comme l'on dit, pour rendre supportable a la niece de l'illustre amiral le sejour de cette lugubre demeure." Ezzelin laissait parler le vieux commandant sans l'interrompre. Il ne savait a quoi se resoudre. Il desirait et craignait tout a la fois de voir Giovanna. Il ne savait comment interpreter le signe qu'elle lui avait fait de sa fenetre. Peut-etre avait-elle besoin, dans sa triste situation, d'une protection respectueuse et desinteressee. Il allait se decider a lui faire demander une entrevue par Leontio, lorsqu'une femme grecque, qui etait au service de Giovanna, vint de sa part le prier de se rendre aupres d'elle. Ezzelin prit avec empressement son chapeau qu'il avait jete sur une table, et se disposait a suivre l'envoyee, lorsque Leontio, s'approchant de lui et lui parlant a voix basse, le conjura de ne point repondre a cet appel de la signora, sous peine d'attirer sur lui et sur elle-meme la colere de Soranzo. "Il a defendu sous les peines les plus severes, ajouta Leontio, de laisser aucun Venitien, quels que soient son rang et son age, penetrer dans ses appartements interieurs; et comme il est egalement defendu a la signora de franchir l'enceinte des _galeries de bois_, je declare que cette entrevue peut etre egalement funeste a votre seigneurie, a la signora Soranzo et a moi. --Quant a vos craintes personnelles, repondit Ezzelin d'un ton ferme, je vous ai deja dit, monsieur, que vous pouviez passer a bord de ma galere et que vous y seriez en surete; et quant a la signora Soranzo, puisqu'elle est exposee a de tels dangers, il est temps qu'elle trouve un homme capable de l'y soustraire, et resolu a le tenter." En parlant ainsi, il fit un geste expressif qui ecarta promptement Leontio de la porte vers laquelle il s'etait precipite pour lui barrer le passage. "Je sais, dit celui-ci en se retirant, le respect que je dois au rang que votre seigneurie occupe dans la republique et dans l'armee; je la supplie donc de constater au besoin que j'ai obei a ma consigne, et qu'elle a pris sur elle de l'outre-passer." La servante grecque ayant pris, dans une niche de l'escalier, une lampe d'argent qu'elle y avait deposee, conduisit Ezzelin, a travers un dedale de couloirs, d'escaliers et de terrasses, jusqu'a la plate-forme qui servait de jardin. L'air tiede du printemps hatif et genereux de ces climats soufflait mollement dans ce site abrite de toutes parts. De beaux oiseaux chantaient dans une voliere, et des parfums exquis s'exhalaient des buissons de fleurs pressees et suspendues en festons a toutes les colonnes. On eut pu se croire dans un de ces beaux _cortile_ des palais venitiens, ou les roses et les jasmins, acclimates avec art, semblent croitre et vivre dans le marbre et la pierre. L'esclave grecque souleva le rideau de pourpre de la porte principale, et le comte penetra dans un frais boudoir de style byzantin, decore dans le gout de l'Italie. Giovanna etait couchee sur des coussins de drap d'or brodes en soie de diverses couleurs. Sa guitare etait encore dans ses mains, et le grand levrier blanc d'Orio, couche a ses pieds, semblait partager son attente melancolique. Elle etait toujours belle, quoique bien differente de ce qu'elle avait ete naguere. Le brillant coloris de la sante n'animait plus ses traits, et l'embonpoint de sa jeunesse avait ete devore par le souci. Sa robe de soie blanche etait presque du meme ton que son visage, et ses grands bracelets d'or flottaient sur ses bras amaigris. Il semblait qu'elle eut deja perdu cette coquetterie et ce soin de sa parure qui, chez les femmes, est la marque d'un amour partage. Les bandeaux de perles de sa coiffure s'etaient detaches et tombaient avec ses cheveux denoues sur ses epaules d'albatre, sans qu'elle permit a ses esclaves de les rajuster. Elle n'avait plus l'orgueil de la beaute. Un melange de faiblesse languissante et de vivacite inquiete se trahissait dans son attitude et dans ses gestes. Lorsque Ezzelin entra, elle semblait brisee de fatigue, et ses paupieres veinees d'azur ne sentaient pas l'eventail de plumes qu'une esclave moresque agitait sur son front; mais, au bruit que fit le comte en s'approchant, elle se souleva brusquement sur ses coussins, et fixa sur lui un regard ou brillait la fievre. Elle lui tendit les deux mains a la fois pour serrer la sienne avec force; puis elle lui parla avec enjouement, avec esprit, comme si elle l'eut retrouve a Venise au milieu d'un bal. Un instant apres, elle etendit le bras pour prendre, des mains de l'esclave, un flacon d'or incruste de pierres precieuses, qu'elle respira en palissant, comme si elle eut ete pres de defaillir; puis elle passa ses doigts nonchalants sur les cordes de son luth, fit a Ezzelin quelques questions frivoles dont elle n'ecouta pas les reponses; enfin, se soulevant et s'accoudant sur le rebord d'une etroite fenetre placee derriere elle, elle attacha ses regards sur les flots noirs ou commencait a trembler le reflet de l'etoile occidentale, et tomba dans une muette reverie. Ezzelin comprit que le desespoir etait en elle. Au bout de quelques instants, elle fit signe a ses femmes de se retirer, et lorsqu'elle fut seule avec Ezzelin, elle ramena sur lui ses grands yeux bleus cernes d'un bleu encore plus sombre, et le regarda avec une singuliere expression de confiance et de tristesse. Ezzelin, jusque-la mortellement trouble de sa presence et de ses manieres, sentit se reveiller en lui cette tendre pitie qu'elle semblait implorer. Il fit quelques pas vers elle; elle lui tendit de nouveau la main, et l'attirant a ses pieds sur un coussin: "O mon frere! lui dit-elle, mon noble Ezzelin! vous ne vous attendiez pas sans doute a me retrouver ainsi! Vous voyez sur mes traits les ravages de la souffrance; ah! votre compassion serait plus grande si vous pouviez sonder l'abime de douleur qui s'est creuse dans mon ame! --Je le devine, madame, repondit Ezzelin; et puisque vous m'accordez le doux et saint nom de frere, comptez que j'en remplirai tous les devoirs avec joie. Donnez-moi vos ordres, je suis pret a les executer fidelement. --Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami, reprit Giovanna; je n'ai point d'ordres a vous donner, si ce n'est d'embrasser pour moi votre soeur Argiria, le bel ange, de me recommander a ses prieres et de garder mon souvenir, afin de vous entretenir de moi quand je ne serai plus. Tenez, ajouta-t-elle en detachant de sa chevelure d'ebene une fleur de laurier-rose a demi fletrie, donnez-lui ceci en memoire de moi, et dites-lui de se preserver des passions; car il y a des passions qui donnent la mort, et cette fleur en est l'embleme: c'est une fleur-reine, on en couronne les triomphateurs; mais elle est, comme l'orgueil, un poison subtil. --Et cependant, Giovanna, ce n'est pas l'orgueil qui vous tue, dit Ezzelin en recevant ce triste don; l'orgueil ne tue que les hommes; c'est l'amour qui tue les femmes. --Mais ne savez-vous pas, Ezzelin, que, chez les femmes, l'orgueil est souvent le mobile de l'amour? Ah! nous sommes des etres sans force et sans vertu, ou plutot notre faiblesse et notre energie sont egalement inexplicables! Quand je songe a la puerilite des moyens qu'on emploie pour nous seduire, a la legerete avec laquelle nous laissons la domination de l'homme s'etablir sur nous, je ne comprends pas l'opiniatrete de ces attachements si prompts a naitre, si impossibles a detruire. Tout a l'heure je redisais une romance que vous devez vous rappeler, puisque c'est vous qui l'avez composee pour moi. Eh bien! en la chantant, je songeais a ceci, que la naissance de Venus est une fiction d'un sens bien profond. A son debut, la passion est comme une ecume legere que le vent ballotte sur les flots. Laissez-la grandir, elle devient immortelle. Si vous en aviez le temps, je vous prierais d'ajouter a ma romance un couplet ou vous exprimeriez cette pensee; car je la chante souvent, et bien souvent je pense a vous, Ezzelin. Croiriez-vous que tout a l'heure, lorsque vous avez prononce mon nom de la fenetre de la galerie, votre voix ne m'a pas laisse le moindre doute? Et quand je vous ai apercu dans le crepuscule, mes yeux n'ont pas hesite un instant a vous reconnaitre. C'est que nous ne voyons pas seulement avec les yeux du corps. L'ame a des sens mysterieux, qui deviennent plus nets et plus percants a mesure que nous declinons rapidement vers une fin prematuree. Je l'avais souvent oui dire a mon oncle. Vous savez ce qu'on raconte de la bataille de Lepante. La veille du jour ou la flotte ottomane succomba sous les armes glorieuses de nos ancetres autour de ces ecueils, les pecheurs des lagunes entendirent autour de Venise de grands cris de guerre, des plaintes dechirantes, et les coups redoubles d'une canonnade furieuse. Tous ces bruits flottaient dans les ondes et planaient dans les cieux. On entendait le choc des armes, le craquement des navires, le sifflement des boulets, les blasphemes des vaincus, la plainte des mourants; et cependant aucun combat naval ne fut livre cette nuit-la, ni sur l'Adriatique, ni sur aucune autre mer. Mais ces ames simples eurent comme une revelation et une perception anticipee de ce qui arriva le lendemain a la clarte du soleil, a deux cents lieues de leur patrie. C'est le meme instinct qui m'a fait savoir la nuit derniere que je vous verrais aujourd'hui; et ce qui vous paraitra fort etrange, Ezzelin, c'est que je vous ai vu exactement dans le costume que vous avez maintenant, et pale comme vous l'etes. Le reste de mon reve est sans doute fantastique, et pourtant je veux vous le dire. Vous etiez sur votre galere aux prises avec les pirates, et vous dechargiez votre pistolet a bout portant sur un homme dont il m'a ete impossible de voir la figure, mais qui etait coiffe d'un turban rouge. En ce moment la vision a disparu. --Cela est etrange, en effet," dit Ezzelin en regardant fixement Giovanna, dont l'oeil etait clair et brillant, la parole animee, et qui semblait sous l'inspiration d'une sorte de puissance divinatoire. Giovanna remarqua son etonnement, et lui dit: "Vous allez croire que mon esprit est egare. Il n'en est rien cependant. Je n'attache point a ce reve une grande importance, et je n'ai point la puissance des sibylles. Combien ne m'eut-elle pas ete precieuse en ces heures d'inquietude devorante qui se renouvellent sans cesse pour moi, et qui me tuent lentement! Helas! dans ces perils auxquels Soranzo s'expose chaque jour, c'est en vain que j'ai interroge de toute la puissance de mes sens et de toute celle de mon ame l'horreur des tenebres ou les brumes de l'horizon; ni dans mes veilles desolees, ni dans mes songes funestes, je n'ai trouve le moindre eclaircissement au mystere de sa destinee. Mais avant d'en finir avec ces visions qui sans doute vous font sourire, laissez-moi vous dire que l'homme au turban rouge de mon reve vous a fait, en s'effacant dans les airs, un signe de menace. Laissez-moi vous dire aussi, et pardonnez-moi cette faiblesse, que j'ai senti, au moment ou la vision a disparu, une terreur que je n'avais pas eprouvee tant que le tableau de ce combat avait ete devant mes yeux; ne meprisez pas tout a fait les apprehensions d'un esprit plus chagrin que malade. Il me semble qu'un grand peril vous menace de la part des pirates, et je vous supplie de ne pas vous remettre en mer sans avoir engage mon epoux a vous donner une escorte jusqu'a la sortie de nos ecueils. Promettez-moi de le faire. --Helas! madame, repondit Ezzelin avec un triste sourire, quel interet pouvez-vous prendre a mon sort? Que suis-je pour vous? Votre affection ne m'a point elu epoux; votre confiance ne veut pas m'accepter pour frere; car vous refusez mes secours, et pourtant j'ai la certitude que vous en avez besoin. --Ma confiance et mon affection sont a vous comme a un frere; mais je ne comprends pas ce que vous me dites quand vous me parlez de secours. Je souffre, il est vrai; je me consume dans une agonie affreuse, mais vous n'y pouvez rien, mon cher Ezzelin; et puisque nous parlons de confiance et d'affection, Dieu seul peut me rendre celles de Soranzo! --Vous avouez que vous avez perdu son amour, madame; n'avouerez-vous point que vous avez a sa place herite de sa haine?" Giovanna tressaillit, et, retirant sa main avec epouvante: "Sa haine! s'ecria-t-elle, qui donc vous a dit qu'il me haissait? Oh! quelle parole avez-vous dite, et qui vous a charge de me porter le coup mortel? Helas! vous venez de m'apprendre que je n'avais pas encore souffert, et que son indifference etait encore pour moi du bonheur." Ezzelin comprit combien Giovanna aimait encore ce rival que, malgre lui, il venait d'accuser. Il sentit, d'une part, la douleur qu'il causait a cette femme infortunee, et de l'autre, la honte d'un role tout a fait oppose a son caractere; il se hata de rassurer Giovanna, et de lui dire qu'il ignorait absolument les sentiments d'Orio a son egard, mais elle eut bien de la peine a croire qu'il eut parle ainsi par sollicitude et sous forme d'interrogation. "Quelqu'un ici vous aurait-il parle de lui et de moi? lui repeta-t-elle plusieurs fois en cherchant a lire sa pensee dans ses yeux. Serait-ce mon arret que vous avez prononce sans le savoir, et suis-je donc la seule ici a ignorer qu'il me hait? Oh! je ne le croyais pas!" En parlant ainsi, elle fondit en larmes; et le comte, qui, malgre lui, avait senti l'esperance se reveiller dans son coeur, sentit aussi que son coeur se brisait pour toujours. Il fit un effort magnanime sur lui-meme pour consoler Giovanna, et pour prouver qu'il avait parle au hasard. Il l'interrogea affectueusement sur sa situation. Affaiblie par ses pleurs et vaincue par la noblesse des sentiments d'Ezzelin, elle s'abandonna a plus d'expansion qu'elle n'avait resolu peut-etre d'en avoir. "O mon ami! lui dit-elle, plaignez-moi, car j'ai ete insensee en choisissant pour appui cet etre superbe qui ne sait point aimer! Orio n'est point comme vous un homme de tendresse et de devouement; c'est un homme d'action et de volonte. La faiblesse d'une femme ne l'interesse pas, elle l'embarrasse. Sa bonte se borne a la tolerance; elle ne s'etend pas jusqu'a la protection. Aucun homme ne devrait moins inspirer l'amour, car aucun homme ne le comprend et ne l'eprouve moins. Et cependant cet homme inspire des passions immenses, des devouements infatigables. On ne l'aime ni ne le hait a demi, vous le savez; et vous savez aussi sans doute que, pour les hommes de cette nature, il en est toujours ainsi. Plaignez-moi donc; car je l'aime jusqu'au delire, et son empire sur moi est sans bornes. Vous voyez, noble Ezzelin, que mon malheur est sans ressources. Je ne me fais point illusion, et vous pouvez me rendre cette justice, que j'ai toujours ete sincere avec vous comme avec moi-meme. Orio merite l'admiration et l'estime des hommes, car il a une haute intelligence, un noble courage et le gout des grandes choses; mais il ne merite ni l'amitie ni l'amour, car il ne ressent ni l'un ni l'autre; il n'en a pas besoin, et tout ce qu'il peut pour les etres qui l'aiment, c'est de se laisser aimer. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit a Venise, le jour ou j'ai eu le courage egoiste de vous ouvrir mon coeur, et de vous avouer qu'il m'inspirait un amour passionne, tandis que vous ne m'inspiriez qu'un amour fraternel. --Ne rappelons pas ce jour de triste memoire, dit Ezzelin; quand la victime survit au supplice, chaque fois que son souvenir l'y reporte, elle croit le subir encore. --Ayez le courage de vous rappeler ces choses avec moi, reprit Giovanna; nous ne nous reverrons peut-etre plus, et je veux que vous emportiez la certitude de mon estime pour vous, et du repentir que j'ai garde de ma conduite a votre egard. --Ne me parlez pas de repentir, s'ecria Ezzelin attendri; de quel crime, ou seulement de quelle faute legere etes-vous coupable? N'avez-vous pas ete franche et loyale avec moi? N'avez-vous pas ete douce et pleine de pitie, en me disant vous-meme ce que tout autre a votre place m'eut fait signifier par ses parents et sous le voile de quelque pretexte specieux! Je me souviens de vos paroles: elles sont restees gravees dans mon coeur pour mon eternelle consolation et en meme temps pour mon eternel regret. "Pardonnez-moi, avez-vous dit, le mal que je vous fais, et priez Dieu que je n'en sois pas punie; car je n'ai plus ma volonte, et je cede a une destinee plus forte que moi." --Helas! helas! dit Giovanna, oui c'etait une destinee! Je le sentais deja, car mon amour est ne de la peur, et, avant que je connusse a quel point cette peur etait fondee, elle regnait deja sur moi. Tenez, Ezzelin, il y a toujours eu en moi un instinct de sacrifice et d'abnegation, comme si j'eusse ete marquee, en naissant, pour tomber en holocauste sur l'autel de je ne sais quelle puissance avide de mon sang et de mes larmes. Je me souviens de ce qui se passait en moi lorsque vous me pressiez de vous epouser, avant le jour fatal ou j'ai vu Soranzo pour la premiere fois. "Hatons-nous, me disiez-vous; quand on s'aime, pourquoi tarder a etre heureux? Parce que nous sommes jeunes tous deux, ce n'est pas une raison pour attendre. Attendre, c'est braver Dieu, car l'avenir est son tresor; et ne pas profiter du present, c'est vouloir d'avance s'emparer de l'avenir. Les malheureux doivent dire: Demain! et les heureux: Aujourd'hui! Qui sait ce que nous serons demain? Qui sait si la balle d'un Turc ou une vague de la mer ne viendra pas nous separer a jamais? Et vous-meme, pouvez-vous assurer que demain vous m'aimerez comme aujourd'hui?" Un vague pressentiment vous faisait ainsi parler sans doute, et vous disait de vous hater. Un pressentiment plus vague encore m'empechait de ceder, et me disait d'attendre. Attendre quoi? Je ne savais pas; mais je croyais que l'avenir me reservait quelque chose, puisque le present me laissait desirer. --Vous aviez raison, dit le comte, l'avenir vous reservait l'amour. --Sans doute, reprit Giovanna avec amertume, il me reservait un amour bien different de ce que j'eprouvais pour vous. J'aurais tort de me plaindre, car j'ai trouve ce que je cherchais. J'ai dedaigne le calme, et j'ai trouve l'orage. Vous rappelez-vous ce jour ou j'etais assise entre mon oncle et vous? Je brodais, et vous me lisiez des vers. On annonca Orio Soranzo. Ce nom me fit tressaillir, et en un instant tout ce que j'avais entendu dire de cet homme singulier me revint a la memoire. Je ne l'avais jamais vu, et je tremblai de tous mes membres quand j'entendis le bruit de ses pas. Je n'apercus ni son magnifique costume, ni sa haute taille, ni ses traits empreints d'une beaute divine, mais seulement deux grands yeux noirs pleins a la fois de menace et de douceur, qui s'avancaient vers moi fixes et etincelants. Fascinee par ce regard magique, je laissai tomber mon ouvrage, et restai clouee sur mon fauteuil, sans pouvoir ni me lever ni detourner la tete. Au moment ou Soranzo, arrive pres de moi, se courba pour me baiser la main, ne voyant plus ces deux yeux qui m'avaient jusque-la petrifiee, je m'evanouis. On m'emporta, et mon oncle, s'excusant sur mon indisposition, le pria de remettre sa visite a un autre jour. Vous vous retirates aussi sans comprendre la cause de mon evanouissement. "Orio, qui connaissait mieux les femmes et le pouvoir qu'il avait sur elles, pensa qu'il pouvait bien etre pour quelque chose dans mon mal subit: il resolut de s'en assurer. Il passa une heure a se promener sur le Canalazzo, puis se fit de nouveau debarquer au palais Morosini. Il fit appeler le majordome, et lui dit qu'il venait savoir de mes nouvelles. Quand on lui eut repondu que j'etais completement remise, il monta, presumant, disait-il, qu'il ne pouvait plus y avoir d'indiscretion a se presenter, et il se fit annoncer une seconde fois. Il me trouva bien palie, bien embellie, disait-il, par ma paleur meme. Mon oncle etait un peu serieux; pourtant il le remercia cordialement de l'interet qu'il me portait, et de la peine qu'il avait prise de revenir sitot s'informer de ma sante. Et comme, apres ces compliments, il voulait se retirer, on le pria de rester. Il ne se le fit pas dire deux fois, et continua la conversation. Resolu deja a profiter du premier effet qu'il avait produit, il s'etudia a deployer d'un coup devant moi tous les dons qu'il avait recus de la nature, et a soutenir les charmes de sa personne par ceux de son esprit. Il reussit completement; et lorsque, au bout de deux heures, il prit le parti de se retirer, j'etais deja subjuguee. Il me demanda la permission de revenir le lendemain, l'obtint, et partit avec la certitude d'achever bientot ce qu'il avait si heureusement commence. Sa victoire ne fut ni longue ni difficile. Son premier regard m'avait intime l'ordre d'etre a lui, et j'etais deja sa conquete. Puis-je vraiment dire que je l'aimais? Je ne le connaissais pas, et je n'avais presque entendu dire de lui que du mal. Comment pouvais-je preferer un homme qui ne m'inspirait encore que de la crainte a celui qui m'inspirait la confiance et l'estime? Ah! devrais-je chercher mon excuse dans la fatalite? Ne ferais-je pas mieux d'avouer qu'il y a dans le coeur de la femme un melange de vanite qui s'enorgueillit de regner en apparence sur un homme fort, et de lachete qui va au-devant de sa domination? Oui! oui! j'etais vaine de la beaute d'Orio; j'etais fiere de toutes les passions qu'il avait inspirees, et de tous les duels dont il etait sorti vainqueur. Il n'y avait pas jusqu'a sa reputation de debauche qui ne semblat un titre a l'attention et un appat pour la curiosite des autres femmes. Et j'etais flattee de leur enlever ce coeur volage et fier qui les avait toutes trahies, et qui, a toutes, avait laisse de longs regrets. Sous ce rapport du moins, mon fatal amour-propre a ete satisfait. Orio m'est reste fidele, et, du jour de son mariage, il semble que les femmes n'aient plus rien ete pour lui. Il a semble m'aimer pendant quelque temps: puis bientot il n'a plus aime ni moi ni personne, et l'amour de la gloire l'a absorbe tout entier; et je n'ai pas compris pourquoi, ayant un si grand besoin d'independance et d'activite, il avait contracte des liens qui ordinairement sont destines a restreindre l'une et l'autre." Ezzelin regarda attentivement Giovanna. Il avait peine a croire qu'elle parlat ainsi sans arriere-pensee, et que son aveuglement allat jusqu'a ne pas soupconner les vues ambitieuses qui avaient porte Orio a rechercher sa main. Voyant la candeur de cette ame genereuse, il n'osa pas chercher a l'eclairer, et il se borna a lui demander comment elle avait perdu si vite l'amour de son epoux. Elle le lui raconta en ces termes: "Avant notre hymenee, il semblait qu'il m'aimat eperdument. Je le croyais du moins; car il me le disait, et ses paroles ont une eloquence et une conviction a laquelle rien ne resiste. Il pretendait que la gloire n'etait qu'une vaine fumee, bonne pour enivrer les jeunes gens ou pour etourdir les malheureux. Il avait fait la derniere campagne pour faire taire les sots et les envieux qui l'accusaient de s'enerver dans les plaisirs. Il s'etait expose a tous les dangers avec l'indifference d'un homme qui se conforme a un usage de son temps et de son pays. Il riait de ces jeunes gens qui se precipitent dans les combats avec enthousiasme, et qui se croient bien grands parce qu'ils ont paye de leur personne et brave des perils que le moindre soldat affronte tranquillement. Il disait qu'un homme avait a choisir dans la vie entre la gloire et le bonheur; que, le bonheur etant presque impossible a trouver, le plus grand nombre etait force de chercher la gloire; mais que l'homme qui avait reussi a s'emparer du bonheur, et surtout du bonheur dans l'amour, qui est le plus complet, le plus reel et le plus noble de tous, etait un pauvre coeur et un pauvre esprit quand il se lassait de ce bonheur et retournait aux miserables triomphes de l'amour-propre. Orio parlait ainsi devant moi, parce qu'il avait entendu dire que vous aviez perdu mon affection pour n'avoir pas voulu me promettre de ne point retourner a la guerre. "Il voyait que j'avais une ame tendre, un caractere timide, et que l'idee de le voir s'eloigner de moi aussitot apres notre mariage me faisait hesiter. Il voulait m'epouser, et rien ne lui eut coute, m'a-t-il dit depuis, pour y parvenir; il n'eut recule devant aucun sacrifice, devant aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh! qu'il m'aimait alors! Mais la passion des hommes n'est que du desir, et ils se lassent aussitot qu'ils possedent. Tres-peu de temps apres notre hymenee, je le vis preoccupe et devore d'agitations secretes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde, et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu qu'on lui avait tant reproche, et ce besoin d'un luxe effrene qui le faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement leur empire sur lui. Je m'en effrayai; non que je fusse accessible a des craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considerais plus comme mienne depuis que j'avais cede avec bonheur a Orio l'heritage de mes ancetres. Mais ces passions le detournaient de moi. Il me les avait peintes comme les amusements miserables qu'une ame ardente et active est forcee de se creer, faute d'un aliment plus digne d'elle. Cet aliment seul digne de l'ame d'Orio, c'etait l'amour d'une femme comme moi. Toutes les autres l'avaient trompe ou lui avaient semble indignes d'occuper toute son energie. Il aurait ete force de la depenser en vains plaisirs. Mais combien ces plaisirs lui semblaient meprisables depuis qu'il possedait en moi la source de toutes les joies! Voila comment il me parlait; et moi, insensee, je le croyais aveuglement. Quelle fut donc mon epouvante quand je vis que je ne lui suffisais pas plus que ne l'avaient fait les autres femmes, et que, prive de fetes, il ne trouvait pres de moi qu'ennui et impatience! Un jour qu'il avait perdu des sommes considerables, et qu'il etait en proie a une sorte de desespoir, j'essayai vainement de le consoler en lui disant que j'etais indifferente aux consequences facheuses de ses pertes, et qu'une vie de mediocrite ou de privations me semblerait aussi douce que l'opulence, pourvu qu'elle ne me separat point de lui. Je lui promis que mon oncle ignorerait ses imprudences, et que je vendrais plutot mes diamants en secret que de lui attirer un reproche. Voyant qu'il ne m'ecoutait pas, je m'affligeai profondement et lui reprochai doucement d'etre plus sensible a une perte d'argent qu'a la douleur qu'il me causait. Soit qu'il cherchat un pretexte pour me quitter, soit que j'eusse involontairement froisse son orgueil par ce reproche, il se pretendit outrage par mes paroles, entra en fureur et me declara qu'il voulait reprendre du service. Des le lendemain, malgre mes supplications et mes larmes, il demanda de l'emploi a l'amiral, et fit ses apprets de depart. A tous autres egards, j'eusse trouve dans la tendresse de mon oncle recours et protection. Il eut dissuade Orio de m'abandonner, il l'eut ramene vers moi; mais il s'agissait de guerre, et la gloire de la republique l'emporta encore sur moi dans le coeur de mon oncle. Il blama paternellement ma faiblesse, me dit qu'il mepriserait Soranzo s'il passait son temps aux pieds d'une femme, au lieu de defendre l'honneur et les interets de sa patrie; qu'en montrant, durant la derniere campagne, une bravoure et des talents de premier ordre, Orio avait contracte l'engagement et le devoir de servir son pays tant que son pays aurait besoin de lui. Enfin, il fallut ceder; Orio partit, et je restai seule avec ma douleur. "Je fus longtemps, bien longtemps sous le coup de cette brusque catastrophe. Cependant les lettres d'Orio, pleines de douceur et d'affection, me rendirent l'esperance; et, sans les angoisses de l'inquietude lorsque je le savais expose a tant de perils, j'aurais encore goute une sorte de bonheur. Je m'imaginai que je n'avais rien perdu de sa tendresse, que l'honneur imposait aux hommes des lois plus sacrees que l'amour; qu'il s'etait abuse lui-meme lorsque, dans l'enthousiasme de ses premiers transports, il m'avait dit le contraire; qu'enfin il reviendrait tel qu'il avait ete pour moi dans nos plus beaux jours. Quelles furent ma douleur et ma surprise lorsqu'a l'entree de l'hiver, au lieu de demander a mon oncle l'autorisation de venir passer pres de moi cette saison de repos (autorisation qui certes ne lui eut pas ete refusee), il m'ecrivit qu'il etait force d'accepter le gouvernement de cette ile pour la repression des pirates! Comme il me marquait beaucoup de regrets de ne pouvoir venir me rejoindre, je lui ecrivis a mon tour que j'allais me rendre a Corfou, afin de me jeter aux pieds de mon oncle et d'obtenir son rappel. Si je ne l'obtenais pas, disais-je, j'irais partager son exil a Curzolari. Cependant je n'osai point executer ce projet avant d'avoir recu la reponse d'Orio; car plus on aime, plus on craint d'offenser l'etre qu'on aime. Il me repondit, dans les termes les plus tendres, qu'il me suppliait de ne pas venir le rejoindre, et que, quant a demander pour lui un conge a mon oncle, il serait fort blesse que je le fisse. Il avait des ennemis dans l'armee, disait-il; le bonheur d'avoir obtenu ma main lui avait suscite des envieux qui tachaient de le desservir aupres de l'amiral, et qui ne manqueraient pas de dire qu'il m'avait lui-meme suggere cette demarche, afin de recommencer une vie de plaisir et d'oisivete. Je me soumis a cette derniere defense; mais quand a la premiere, comme il ne me donnait pas d'autres motifs de refus que la tristesse de cette demeure et les privations de tout genre que j'aurais a y souffrir, comme sa lettre me semblait plus passionnee qu'aucune de celles qu'il m'eut ecrites, je crus lui donner une preuve de devouement en venant partager sa solitude; et sans lui repondre, sans lui annoncer mon arrivee, je partis aussitot. Ma traversee fut longue et penible; le temps etait mauvais. Je courus mille dangers. Enfin j'arrivai ici, et je fus consternee en n'y trouvant point Orio. Il etait parti pour cette malheureuse expedition de Patras, et la garnison etait dans de grandes inquietudes sur son compte. Plusieurs jours se passerent sans que je recusse aucune nouvelle de lui; je commencais a perdre l'esperance de le revoir jamais. M'etant fait montrer l'endroit ou il avait appareille et ou il devait aussi debarquer, j'allais chaque jour, de ce cote, m'asseoir sur un rocher, et j'y restais des heures entieres a regarder la mer. Bien des jours se passerent ainsi sans amener aucun changement dans ma situation. Enfin, un matin, en arrivant sur mon rocher, je vis sortir d'une barque un soldat turc accompagne d'un jeune garcon vetu comme lui. Au premier mouvement que fit le soldat je reconnus Orio, et je descendis en courant pour me jeter dans ses bras; mais le regard qu'il attacha sur moi fit refluer tout mon sang vers mon coeur, et le froid de la mort s'etendit sur tous mes membres. Je fus plus bouleversee et plus epouvantee que le jour ou je l'avais vu pour la premiere fois, et, comme ce jour-la, je tombai evanouie: il me semblait avoir vu sur son visage la menace, l'ironie et le mepris a leur plus haute puissance. Quand je revins a moi, je me trouvai dans ma chambre sur mon lit. Orio me soignait avec empressement, et ses traits n'avaient plus cette expression terrifiante devant laquelle mon etre tout entier venait de se briser encore une fois. Il me parla avec tendresse et me presenta le jeune homme qui l'accompagnait, comme lui ayant sauve la vie et rendu la liberte en lui ouvrant les portes de sa prison durant la nuit. Il me pria de le prendre a mon service, mais de le traiter en ami bien plus qu'en serviteur. J'essayai de parler a Naama, c'est ainsi qu'il appelle ce garcon; mais il ne sait point un mot de notre langue. Orio lui dit quelques mots en turc, et ce jeune homme prit ma main et la posa sur sa tete en signe d'attachement et de soumission. "Pendant toute cette journee, je fus heureuse; mais des le lendemain Orio s'enferma dans son appartement, et je ne le vis que le soir, si sombre et si farouche, que je n'eus pas le courage de lui parler. Il me quitta apres avoir soupe avec moi. Depuis ce temps, c'est-a-dire depuis deux mois, son front ne s'est point eclairci. Une douleur ou une resolution mysterieuse l'absorbe tout entier. Il ne m'a temoigne ni humeur ni colere; il s'est donne mille soins, au contraire, pour me rendre agreable le sejour de ce donjon, comme si, hors de son amour et de son indifference, quelque chose pouvait m'etre bon ou mauvais! Il a fait venir des ouvriers et des materiaux de Cephalonie pour me construire a la hate cette demeure; il a fait venir aussi des femmes pour me servir, et, au milieu de ses preoccupations les plus sombres, jamais il n'a cesse de veiller a tous mes besoins et de prevenir tous mes desirs. Helas! il semble ignorer que je n'en ai qu'un seul reel sur la terre, c'est de retrouver son amour. Quelquefois... bien rarement! il est revenu vers moi, plein d'amour et d'effusion en apparence. Il m'a confie qu'il nourrissait un projet important; que, devore de vengeance contre les infideles qui ont massacre son escorte, pris sa galere, et qui maintenant viennent exercer leurs pirateries presque sous ses yeux, il n'aurait pas de repos qu'il ne les eut aneantis. Mais a peine s'etait-il abandonne a ces aveux, que, craignant mes inquietudes et s'ennuyant de mes larmes, il s'arrachait de mes bras pour aller rever seul a ses belliqueux desseins. Enfin nous en sommes venus a ce point que nous ne nous voyons plus que quelques heures par semaine, et le reste du temps j'ignore ou il est et de quoi il s'occupe. Quelquefois il me fait dire qu'il profite du temps calme pour faire une longue promenade sur mer, et j'apprends ensuite qu'il n'est point sorti du chateau. D'autres fois il pretend qu'il s'enferme le soir pour travailler, et je le vois, au lever du jour, dans sa barque, cingler rapidement sur les flots grisatres, comme s'il voulait me cacher qu'il a passe la nuit dehors. Je n'ose plus l'interroger; car alors sa figure prend une expression effrayante, et tout tremble devant lui. Je lui cache mon desespoir, et les instants qu'il passe pres de moi, au lieu de m'apporter quelque soulagement, sont pour moi un veritable supplice; car je suis forcee de veiller a mes paroles et a mes regards meme, pour ne point laisser echapper une seule de mes sinistres pensees. Quand il voit une larme rouler dans mes yeux malgre moi, il me presse la main en silence, se leve et me quitte sans me dire un mot. Une fois j'ai ete sur le point de me jeter a ses genoux et de m'y attacher, de m'y trainer pour obtenir qu'il partageat au moins ses soucis avec moi, et pour lui promettre de souscrire a tous ses desseins sans faiblesse et sans terreur. Mais, au moindre mouvement que je fais, son regard me cloue a ma place, et la parole expire sur mes levres. Il semble que, si ma douleur eclatait devant lui, le reste de compassion et d'egards qu'il me temoigne se changerait en fureur et en aversion. Je suis restee muette! Voila pourquoi, quand vous me parlez de sa haine, je dis qu'elle est impossible, car je ne l'ai point meritee: je meurs en silence." Ezzelin remarqua que ce recit laissait dans l'ombre la circonstance la plus importante de celui de Leontio. Giovanna ne semblait nullement considerer Soranzo comme aliene, et les questions detournees qu'il lui adressa prudemment a cet egard n'amenerent aucun eclaircissement. Giovanna manquait-elle d'une confiance absolue en lui, ou bien Leontio avait-il fait de faux rapports? Voyant que ses investigations etaient infructueuses, Ezzelin conclut du moins qu'elle mourrait de langueur et de tristesse si elle restait dans ce triste chateau, et il la supplia de se rendre a Corfou aupres de son oncle. Il s'offrit a l'y conduire sur-le-champ; mais elle rejeta bien loin cette proposition, disant que pour rien au monde elle ne voudrait laisser soupconner a son oncle qu'elle n'etait point heureuse avec Orio; car la moindre plainte de sa part le ferait infailliblement tomber dans la disgrace de l'amiral. Elle soutint d'ailleurs qu'Orio n'avait envers elle aucun mauvais procede, et que, si l'amour qu'elle lui portait etait devenu son propre supplice, Orio ne pouvait etre accuse du mal qu'elle se faisait a elle-meme. Ezzelin se hasarda a lui demander si elle ne vivait pas dans une sorte de captivite, et s'il n'y avait pas une consigne severe qui lui interdisait la vue de tout compatriote. Elle repondit que cela n'etait point, et que pour rien au monde elle n'eut recu Ezzelino lui-meme, s'il eut fallu desobeir a Orio pour gouter cette joie innocente. Orio ne lui avait jamais temoigne de jalousie, et plusieurs fois il l'avait autorisee a recevoir quiconque elle jugerait a propos, sans meme l'en prevenir. Ezzelin ne savait que penser de cette contradiction manifeste entre les paroles de Giovanna et celles de Leontio. Tout a coup le grand levrier blanc, qui semblait dormir, tressaillit, se releva, et, posant ses pattes de devant sur le rebord de la fenetre, resta immobile, les oreilles dressees. "Est-ce ton maitre, Sirius?" lui dit Giovanna. Le chien se retourna vers elle d'un air intelligent; puis, elevant la tete et dilatant ses narines, il frissonna et fit entendre un long gemissement de douleur et de tendresse. "Voici Orio! dit Giovanna en passant son bras blanc et maigre autour du cou du fidele animal; il revient! Ce noble levrier reconnait toujours, au bruit des rames, le bateau de son maitre; et quand je vais avec lui attendre Orio sur le rocher, au moindre point noir qu'il apercoit sur les flots, il garde le silence ou fait entendre ce hurlement, selon que ce point noir est l'esquif d'Orio ou celui d'un autre. Depuis qu'Orio ne lui permet plus de l'accompagner, il a reporte sur moi son attachement, et ne me quitte pas plus que mon ombre. Comme moi, il est malade et triste; comme moi, il sait qu'il n'est plus cher a son maitre; comme moi, il se souvient d'avoir ete aime!" Alors Giovanna, se penchant sur la fenetre, essaya de discerner la barque dans les tenebres; mais la mer etait noire comme le ciel, et l'on ne pouvait distinguer le bruit des rames du clapotement uniforme des flots qui battaient le rocher. "Etes-vous bien sure, dit le comte, que ma presence dans votre appartement n'indisposera point votre mari contre vous? --Helas! il ne me fait pas l'honneur d'etre jaloux de moi, repondit-elle. --Mais je ferais peut-etre mieux, dit Ezzelin, d'aller au-devant de lui? --Ne le faites pas, repondit-elle; il penserait que je vous ai charge d'epier ses demarches: restez. Peut-etre meme ne le verrai-je pas ce soir. Il rentre souvent de ses longues promenades sans m'en donner avis; et sans l'admirable instinct de ce levrier, qui me signale toujours son retour dans le chateau ou dans l'ile, j'ignorerais presque toujours s'il est absent ou present. Maintenant, a tout evenement, aidez-moi a replacer ce panneau de boiserie sur la fenetre; car, s'il savait que je l'ai rendu mobile pour interroger des yeux ce cote du chateau qui donne sur les flots, il ne me le pardonnerait pas. Il a fait fermer cette ouverture a l'interieur de ma chambre, pretendant que j'alimentais a plaisir mon inquietude par cette inutile et continuelle contemplation de la mer." Ezzelin replaca le panneau, soupirant de compassion pour cette femme infortunee. Il s'ecoula encore assez de temps avant l'arrivee d'Orio. Elle fut annoncee par l'esclave turc qui ne quittait jamais Orio. Lorsque le jeune homme entra, Ezzelin fut frappe de la perfection de ses traits a la fois delicats et severes. Quoiqu'il eut ete eleve en Turquie, il etait facile de voir qu'il appartenait a une race plus fierement trempee. Le type arabe se revelait dans la forme de ses longs yeux noirs, dans son profil droit et inflexible, dans la petitesse de sa taille, dans la beaute de ses mains effilees, dans la couleur bronzee de sa peau lisse, sans aucune nuance. Le son de sa voix le fit reconnaitre aussi d'Ezzelin pour un Arabe qui parlait le turc avec facilite, mais non sans cet accent guttural dont l'harmonie, etrange d'abord, s'insinue peu a peu dans l'ame, et finit par la remplir d'une suavite inconnue. Lorsque le levrier le vit, il s'elanca sur lui comme s'il eut voulu le devorer. Alors le jeune homme, souriant avec une expression de malignite feroce, et montrant deux rangees de dents blanches, minces et serrees, changea tellement de visage qu'il ressembla a une panthere. En meme temps il tira de sa ceinture un poignard recourbe, dont la lame etincelante alluma encore plus la fureur de son adversaire. Giovanna fit un cri, et aussitot le chien s'arreta et revint vers elle avec soumission, tandis que l'esclave, remettant son yatagan dans un fourreau d'or charge de pierreries, flechit le genou devant sa maitresse. "Voyez! dit Giovanna a Ezzelin, depuis que cet esclave a pris aupres d'Orio la place de son chien fidele, Sirius le hait tellement que je tremble pour lui; car ce jeune homme est toujours arme, et je n'ai point d'ordres a lui donner. Il me temoigne du respect et meme de l'affection, mais il n'obeit qu'a Orio. --Ne peut-il s'exprimer dans notre langue? dit Ezzelin, qui voyait l'Arabe expliquer par signes l'arrivee d'Orio. --Non, repondit Giovanna, et la femme qui sert d'interprete entre nous deux n'est point ici. Voulez-vous l'appeler? --Il n'est pas besoin d'elle, dit Ezzelin. Et adressant la parole en arabe au jeune homme, il l'engagea a rendre compte de son message; puis il le transmit a Giovanna. Orio, de retour de sa promenade, ayant appris l'arrivee du noble comte Ezzelino dans son ile, s'appretait a lui offrir a souper dans les appartements de la signora Soranzo, et le priait de l'excuser s'il prenait quelques instants pour donner ses ordres de nuit avant de se presenter devant lui. "Dites a cet enfant, repondit Giovanna a Ezzelino, que je reponds ainsi a son maitre: L'arrivee du noble Ezzelin est un double bonheur pour moi, puisqu'elle me procure celui de souper avec mon epoux. Mais, non, ajouta-t-elle, ne lui dites pas cela; il y verrait peut-etre un reproche indirect. Dites que j'obeis, dites que nous l'attendons." Ezzelin ayant transmis cette reponse au jeune Arabe, celui-ci s'inclina respectueusement; mais, avant de sortir, il s'arreta debout devant Giovanna, et, la regardant quelques instants avec attention, il lui exprima par gestes qu'il la trouvait encore plus malade que de coutume, et qu'il en etait afflige. Ensuite, s'approchant d'elle avec une familiarite naive, il toucha ses cheveux et lui fit entendre qu'elle eut a les relever. "Dites-lui que je comprends ses bienveillants conseils, dit Giovanna au comte, et que je les suivrai. Il m'engage a prendre soin de ma parure, a orner mes cheveux de diamants et de fleurs. Enfant bon et rude, qui s'imagine qu'on ressaisit l'amour d'un homme par ces moyens puerils! car, selon lui, l'amour est l'instant de volupte qu'on donne!" Giovanna suivit neanmoins le conseil muet du jeune Arabe. Elle passa dans un cabinet voisin avec ses femmes, et, lorsqu'elle en sortit, elle etait eblouissante de parure. Cette riche toilette faisait un douloureux contraste avec la desolation qui regnait au fond de l'ame de Giovanna. La situation de cette demeure batie sur les flots et, pour ainsi dire, dans les vents, le bruit lugubre de la mer et les sifflements du sirocco qui commencait a s'elever, l'espece de malaise qui regnait sur le visage des serviteurs depuis que le maitre etait dans le chateau, tout contribuait a rendre cette scene etrange et penible pour Ezzelin. Il lui semblait faire un reve; et cette femme qu'il avait tant aimee, et que le matin meme il s'attendait si peu a revoir, lui apparaissant tout d'un coup livide et defaillante, dans tout l'eclat d'un habit de fete, lui fit l'effet d'un spectre. Mais le visage de Giovanna se colora, ses yeux brillerent, et son front se releva avec orgueil lorsque Orio entra dans la salle d'un air franc et ouvert, pare, lui aussi, comme aux plus beaux jours de ses galants triomphes a Venise. Sa belle chevelure noire flottait sur ses epaules en boucles brillantes et parfumees, et l'ombre fine de ses legeres moustaches, retroussees a la venitienne, se dessinait gracieusement sur la paleur de ses joues. Toute sa personne avait un air d'elegance qui allait jusqu'a la recherche. Il y avait si longtemps que Giovanna le voyait les vetements en desordre, le visage assombri ou decompose par la colere, qu'elle s'imagina ressaisir son bonheur en revoyant l'image fidele du Soranzo qui l'avait aimee. Il semblait en effet vouloir, en ce jour, reparer tous ses torts; car, avant meme de saluer Ezzelin, il vint a elle avec un empressement chevaleresque, et baisa ses mains a plusieurs reprises avec une deference conjugale melee d'ardeur amoureuse. Il se confondit ensuite en excuses et en civilites aupres du comte Ezzelin, et l'engagea a passer tout de suite dans la salle ou le souper etait servi. Lorsqu'ils furent tous assis autour de la table, qui etait somptueusement servie, il l'accabla de questions sur l'evenement qui lui procurait _l'honorable joie_ de lui donner l'hospitalite. Ezzelin en fit le recit, et Soranzo l'ecouta avec une sollicitude pleine de courtoisie, mais sans montrer ni surprise ni indignation contre les pirates, et avec la resignation obligeante d'un homme qui s'afflige des maux d'autrui, sans se croire responsable le moins du monde. Au moment ou Ezzelin parla du chef des pirates qu'il avait blesse et mis en fuite, ses yeux rencontrerent ceux de Giovanna. Elle etait pale comme la mort, et repeta involontairement les memes paroles qu'il venait de prononcer: "_Un homme coiffe d'un turban ecarlate, et dont une enorme barbe noire couvrait presque entierement le visage!..._ C'est lui! ajouta-t-elle, agitee d'une secrete angoisse, je crois le voir encore!" Et ses yeux effrayes, qui avaient l'habitude de consulter toujours le front d'Orio, rencontrerent les yeux de son maitre tellement impitoyables, qu'elle se renversa sur sa chaise; ses levres devinrent bleuatres, et sa gorge se serra. Mais aussitot, faisant un effort surhumain pour ne point offenser Orio, elle se calma, et dit avec un sourire force: "J'ai fait cette nuit un reve semblable." Ezzelin regardait aussi Orio. Celui-ci etait d'une paleur extraordinaire, et son sourcil contracte annoncait je ne sais quel orage interieur. Tout d'un coup il eclata de rire, et ce rire apre et mordant eveilla des echos lugubres dans les profondeurs de la salle. "C'est sans doute l'_Uscoque_, dit-il en se tournant vers le commandant Leontio, que madame a vu en reve, et que le noble comte a tue aujourd'hui en realite. --Sans aucun doute, repondit Leontio d'un ton grave. --Quel est donc cet Uscoque, s'il vous plait? demanda le comte. Existe-t-il encore de ces brigands dans vos mers? Ces choses ne sont plus de notre temps, et il faut les renvoyer aux guerres de la republique sous Marc-Antonio Memmo et Giovanni Bembo. Il n'y a pas plus d'uscoques que de revenants, bon seigneur Leontio. --Votre seigneurie peut croire qu'il n'y en a plus, repartit Leontio un peu pique; votre seigneurie est dans la fleur de la jeunesse, heureusement pour elle, et n'a pas vu beaucoup de choses qui se sont passees avant sa naissance. Quant a moi, pauvre vieux serviteur de la tres-sainte et tres-illustre republique, j'ai vu souvent de pres les uscoques; j'ai meme etait fait prisonnier par eux, et il s'en est fallu de quelques minutes seulement que ma tete fut plantee en guise de _ferale_ a la proue de leur galiote. Aussi je puis dire que je reconnaitrais un uscoque entre mille et dix mille pirates, forbans, corsaires, flibustiers; en un mot, au milieu de toute cette racaille de gens qu'on appelle ecumeurs de mer. --Le grand respect que je porte a votre experience me defend de vous contredire, mon brave commandant, dit le comte, acceptant avec un peu d'ironie la lecon que lui donnait Leontio. Je ferais beaucoup mieux de m'instruire en vous ecoutant. Je vous demanderai donc de m'expliquer a quoi l'on peut reconnaitre un uscoque entre mille et dix mille pirates, forbans ou flibustiers, afin que je sache bien a laquelle de ces races appartient le brigand qui m'a assailli aujourd'hui, et auquel, sans l'heure avancee, j'aurais voulu donner la chasse. --L'uscoque, repondit Leontio, se reconnait entre tous ces brigands, comme le requin entre tous les monstres marins, par sa ferocite insatiable. Vous savez que ces infames pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des cranes humains, afin de s'aguerrir contre toute pitie. Quand ils recevaient un transfuge et l'enrolaient a leur bord, ils le soumettaient a cette atroce ceremonie, afin d'eprouver s'il lui restait quelque instinct d'humanite; et, s'il hesitait devant cette abomination, on le jetait a la mer. On sait qu'en un mot la maniere de faire la flibuste est, pour les uscoques, de couler bas leurs prises, et de ne faire grace ni merci a qui que ce soit. Jusqu'ici les Missolonghis s'etaient bornes, dans leurs pirateries, a piller les navires; et, quand les prisonniers se rendaient, ils les emmenaient en captivite et speculaient sur leur rancon. Aujourd'hui les choses se passent autrement: quand un navire tombe dans leurs mains, tous les passagers, jusqu'aux enfants et aux femmes, sont massacres sur place, et il ne reste meme pas une planche flottant sur l'eau pour aller porter la nouvelle du desastre a nos rivages. Nous voyons bien les navires partis de la cote d'Italie passer dans nos eaux; mais on ne les voit point debarquer sur celles du Levant, et ceux que la Grece envoie vers l'Occident n'arrivent jamais a la hauteur de nos iles. Soyez-en certain, seigneur comte, le terrible pirate au turban rouge, que l'on voit roder d'ecueil en ecueil, et que les pecheurs du promontoire d'Azio ont nomme l'Uscoque, est bien un veritable uscoque, de la pure race des egorgeurs et des buveurs de sang. --Que le chef de bandits que j'ai vu aujourd'hui soit uscoque ou de tout autre sang, dit le jeune comte, je lui ai arrange la main droite _a la venitienne_, comme on dit. Au premier abord, il m'avait paru determine a prendre ma vie ou a me laisser la sienne; cependant cette blessure l'a fait reculer, et cet homme invincible a pris la fuite. --A-t-il pris vraiment la fuite? dit Soranzo avec une incroyable indifference. Ne pensez-vous pas plutot qu'il allait chercher du renfort? Quant a moi, je crois que votre seigneurie a tres-bien fait de venir mettre sa galere a l'abri de la notre; car les pirates sont a cette heure un fleau terrible, inevitable. --Je m'etonne, dit Ezzelin, que messer Francesco Morosini, connaissant la gravite de ce mal, n'ait point songe encore a y porter remede. Je ne comprends pas que l'amiral, sachant les pertes considerables que votre seigneurie a eprouvees, n'ait point envoye une galere pour remplacer celle qu'elle a perdue, et pour la mettre a meme de faire cesser d'un coup ces affreux brigandages." Orio haussa les epaules a demi, et d'un air aussi dedaigneux que pouvait le permettre l'exquise politesse dont il se piquait: "Quand meme l'amiral nous enverrait douze galeres, dit-il, ses douze galeres ne pourraient rien contre des adversaires insaisissables. Nous aurions encore ici tout ce qu'il nous faudrait pour les reduire, si nous etions dans une situation qui nous permit de faire usage de nos forces. Mais quand mon digne oncle m'a envoye ici, il n'a pas prevu que j'y serais captif au milieu des ecueils, et que je ne pourrais executer aucun mouvement sur des bas-fonds parmi lesquels de minces embarcations peuvent seules se diriger. Nous n'avons ici qu'une manoeuvre possible: c'est de gagner le large et d'aller promener nos navires sur des eaux ou jamais les pirates ne se hasardent a nous attendre. Quand ils ont fait leur coup, ils disparaissent comme des mouettes; et pour les poursuivre parmi les recifs, il faudrait non-seulement connaitre cette navigation difficile comme eux seuls peuvent la connaitre, mais encore etre equipes comme eux, c'est a-dire avoir une flottille de chaloupes et de caiques legeres, et leur faire une guerre de partisans, semblable a celle qu'ils nous font. Croyez-vous que ce soit une chose bien aisee, et que du jour au lendemain on puisse s'emparer d'un essaim d'ennemis qui ne se poste nulle part? --Peut-etre votre seigneurie le pourrait-elle si elle le voulait bien, dit Ezzelino avec un entrainement douloureux; n'est-elle pas habituee a reussir du jour au lendemain dans toutes ses entreprises? --Giovanna, dit Orio avec un sourire un peu amer, ceci est un trait dirige contre vous au travers de ma poitrine. Soyez moins pale et moins triste, je vous en supplie; car le noble comte, notre ami, croira que c'est moi qui vous empeche de lui temoigner l'affection que vous lui devez et que vous lui portez. Mais, pour en revenir a ce que nous disions, ajouta-t-il d'un ton plein d'amenite, croyez, mon cher comte, que je ne m'endors pas dans le danger, et que je ne m'oublie point ici aux pieds de la beaute. Les pirates verront bientot que je n'ai point perdu mon temps, et que j'ai etudie a fond leur tactique et explore leurs repaires. Oui, grace au ciel et a ma bonne petite barque, a l'heure qu'il est, je suis le meilleur pilote de l'archipel d'Ionie, et... Mais, ajouta Soranzo en affectant de regarder autour de lui, comme s'il eut craint la presence de quelque serviteur indiscret, vous comprenez, seigneur comte, que le secret est absolument necessaire a mes desseins. On ne sait pas quelles accointances les pirates peuvent avoir dans cette ile avec les pecheurs et avec les petits trafiquants qui nous apportent leurs denrees des cotes de Moree et d'Etolie. Il ne faut que l'imprudence d'un domestique fidele, mais inintelligent, pour que nos bandits, avertis a temps, deguerpissent; et j'ai grand interet a les conserver pour voisins, car nulle part ailleurs j'ose jurer qu'ils ne seront si bien traques et si infailliblement pris dans leur propre nasse." En ecoutant ces aveux, les convives furent agites d'emotions diverses. Le front de Giovanna s'eclaircit, comme si elle eut attribue aux absences et aux preoccupations de son mari quelque cause funeste, et comme si un poids eut ete ote de sa poitrine. Leontio leva les yeux au ciel assez niaisement, et commenca d'exprimer son admiration par des exclamations qu'un regard froid et severe de Soranzo reprima brusquement. Quant a Ezzelin, ses regards se portaient alternativement sur ces trois personnages, et cherchaient a saisir ce qu'il restait pour lui d'inexplique dans leurs relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l'interpretation gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour expliquer sa conduite; mais aussi rien dans les traits, dans les discours ni dans les manieres de Soranzo ne reussissait a captiver la confiance ou la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait detacher ses yeux de ceux de cet homme, dont le regard passait pour fascinateur; et il trouvait dans ces yeux, d'une beaute remarquable quant a la forme et a la transparence, une expression indefinissable qui lui deplaisait de plus en plus. Il y regnait un melange d'effronterie et de couardise; parfois ils frappaient Ezzelin droit au visage, comme s'ils eussent voulu le faire trembler; mais des qu'ils avaient manque leur effet, ils devenaient timides comme ceux d'une jeune fille, ou flottants comme ceux d'un homme pris en faute. Tout en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n'etait pas sortie de sa poitrine une seule fois. Appuye sur le coude gauche avec une nonchalance elegante et superbe, il cachait son autre bras, presque jusqu'au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une magnifique robe de soie brochee d'or, dans le gout oriental. Je ne sais quelle pensee traversa l'esprit d'Ezzelin. "Votre seigneurie ne mange pas?" dit-il d'un ton un peu brusque. Il lui sembla qu'Orio se troublait. Neanmoins il repondit avec assurance: "Votre seigneurie prend trop d'interet a ma personne. Je ne mange point a cette heure-ci. --Vous paraissez souffrant," reprit Ezzelin en le regardant tres-fixement et sans aucun detour." Cette insistance deconcerta visiblement Orio. "Vous avez trop de bonte, repondit-il avec une sorte d'amertume; l'air de la mer m'excite beaucoup le sang. --Mais votre seigneurie est blessee a cette main, si je ne me trompe? dit Ezzelin, qui avait vu les yeux d'Orio se porter involontaireme