The Project Gutenberg EBook of Conscience, by Hector Malot This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Conscience Author: Hector Malot Release Date: September 8, 2004 [EBook #13400] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSCIENCE *** Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr CONSCIENCE HECTOR MALOT 1888 PREMIERE PARTIE I Lorsque le boheme Crozat etait sorti de la misere par un bon mariage qui le faisait bourgeois de la rue de Vaugirard, il n'avait pas rompu avec ses anciens camarades; au lieu de les fuir ou de les tenir a distance, il avait pris plaisir a les grouper autour de lui, tres content de leur ouvrir sa maison, dont le confortable le jetait loin de la mansarde de la rue Ganneron qu'il avait si longtemps habitee, et le flattait agreablement. Tous les mercredis, de quatre a sept heures, il y avait reunion chez lui a l'_Hotel des Medicis_, et c'etait un jour sacre pour lequel on se reservait: quand une idee nouvelle germait dans l'esprit d'un des habitues, elle etait caressee, murie, etudiee en silence, afin d'etre presentee dans sa fleur au cenacle. "J'en parlerai chez Crozat"; les levres prenaient un sourire d'esperance, et l'on s'endormait tranquillement en ecoutant deja le tapage qui se ferait dans la petite salle basse de l'hotel ou Crozat, les mains tendues, la figure ouverte, recevait ses amis. Elle etait aimable cette reception, simple comme l'homme, cordiale de la part du mari ainsi que de celle de la femme, qui ayant ete comedienne, avait garde la religion de la camaraderie. Sur une table, on trouvait des cruchons de biere et des chopes; a longueur de bras, un vieux pot en gres de Beauvais, plein de tabac. La biere etait bonne, le tabac sec; les chopes ne restaient jamais vides; on pouvait mettre ses pieds crottes sur les barreaux des chaises en causant librement entre hommes, et cracher sans gene autour de soi. Et ce n'etait point de niaiseries ou de futilites qu'on s'entretenait, de bavardages mondains, de commerages sur les amis absents, ou de potins de coteries, mais des grandes questions philosophiques, politiques, sociales, religieuses, qui reglent l'humanite. Forme d'abord d'amis ou tout au moins de camarades qui avaient travaille et traine la misere ensemble, le cercle de ces reunions s'etait peu a peu elargi, et si bien qu'un jour la salle de l'hotel des Medicis etait devenue une "parlotte" ou les precheurs d'idees et de religions nouvelles, les penseurs, les reformateurs, les apotres, les politiciens, les estheticiens et meme simplement les bavards en quete d'oreilles plus ou moins complaisantes se donnaient rendez-vous; venait qui voulait, et, si l'on n'entrait point la tout a fait comme dans une brasserie, il suffisait d'etre amene par un habitue pour avoir droit a la pipe, a la biere et a la parole. Mais, quoiqu'une certaine liberte reglat l'ordre du jour de cette parlotte, on n'etait pas toujours certain d'arriver a placer le discours prepare pour lequel on etait venu; car Crozat qui, selon ses propres expressions, "poursuivait la conciliation de la science moderne avec les religions, quelles qu'elles fussent", usait et meme abusait de sa qualite de maitre de maison pour ne pas laisser les discussions s'ecarter des sujets qui le passionnaient. D'ailleurs, eut-il faibli en cedant a des considerations de bienveillance, de politesse, ou meme de faiblesse qui etaient assez dans son caractere, que le plus assidu de ses habitues, le pere Brigard, eut montre de la fermete pour lui. C'etait une sorte d'apotre que Brigard, qui s'etait acquis une celebrite en mettant en pratique dans sa vie les idees qu'il professait et prechait: comte de Brigard, il avait commence par renoncer a son titre qui le faisait vassal du respect humain et des conventions sociales;--repetiteur de droit, il eut pu facilement gagner mille ou douze cents francs par mois, mais il avait arrange le nombre et le prix de ses lecons de facon que sa journee ne lui rapportat, que dix francs, pour n'etre pas l'esclave de l'argent;--vivant avec une femme qu'il aimait, il avait toujours tenu, bien qu'il en eut deux filles, a rester avec elle "en union libre" et a ne pas reconnaitre ses enfants, parce que la loi eut affaibli les liens qui l'attachaient a elles et amoindri ses devoirs; c'etait la conscience qui sanctionnait ces devoirs; et la nature comme la conscience faisaient de lui le plus fidele des maris, le meilleur, le plus affectueux, le plus tendre des peres. Grand, fier, portant dans sa personne et ses manieres l'elegance native de sa race, il s'habillait comme le commissionnaire du coin, remplacant seulement le velours bleu par le velours marron, couleur moins frivole. Habitant Clamart depuis vingt ans, il n'etait jamais venu a Paris qu'a pied, et les seules concessions qu'il accordat au superflu ou au bien-etre consistaient l'hiver, a faire le chemin en sabots, l'ete a porter sa veste sur son bras. Ainsi organise, il lui fallait des disciples, et il en cherchait partout, dans les rues, ou il retenait par le bouton les gens qu'il avait pu agripper sous les arbres du Luxembourg, et le mercredi chez son ami, son vieux camarade Crozat. Combien n'en avait-il pas eu! Par malheur, la plupart avaient mal tourne; quelques-uns etaient devenus ministres; d'autres s'etaient laisses ensevelir dans les hautes places de la magistrature inamovible; il y en avait qui remuaient des millions; deux etaient a Noumea; l'un prechait dans la chaire de Notre-Dame. Une apres-midi d'octobre, la petite salle etait pleine; la fin des vacances avait ramene les habitues et pour la premiere fois on se trouvait a peu pres en nombre pour ouvrir une discussion utile. Crozat, pres de la porte, souriait aux arrivants en donnant des poignees de main "retour de vacances"; et Brigard, son chapeau de feutre mou sur la tete, presidait, assiste de ses deux disciples preferes en ce moment, l'avocat Nougarede et le poete Glady qui, eux, ne tourneraient pas mal, il en etait certain. A la verite, pour ceux qui savaient regarder et voir, la mine bleme de Nougarede, ses levres minces, ses yeux inquiets et une austerite de tenue et de manieres qui jurait avec ses vingt-six ans, faisaient croire a un ambitieux plutot qu'a un apotre. De meme, quand on savait que Glady etait proprietaire d'une belle maison a Paris et d'immeubles en province qui lui rapportaient une centaine de mille francs de rente, on imaginait difficilement qu'il continuat le pere Brigard. Mais voir n'etait pas la faculte dominante de Brigard, c'etait raisonner, et le raisonnement lui disait que l'ambition ferait bientot de Nougarede un depute, comme la fortune ferait un jour de Glady un academicien, et alors, bien qu'il detestat les assemblees autant que les academies, ils auraient deux tribunes elevees d'ou la bonne parole tomberait sur la foule avec plus de poids. On pouvait compter sur eux. Quand Nougarede avait commence a venir aux reunions du mercredi, il etait creux comme un tambour, et, s'il parlait brillamment sur n'importe quel sujet avec une faconde imperturbable, c'etait pour ne rien dire. Dans le premier volume de Glady, on n'avait trouve que des mots savamment arranges pour le plaisir des oreilles et des yeux. Maintenant, des idees soutenaient les discours de l'avocat, comme les vers du poete disaient quelque chose--et ces idees, c'etaient les siennes; ce quelque chose, c'etait le parfum de son enseignement. Depuis une demi-heure que les pipes brulaient avec un tirage force, la fumee ne s'elevait plus que lourdement au plafond, et c'etait dans un nuage qu'on voyait Brigard, comme un dieu barbu, proclamant sa loi, le chapeau sur la tete, car, s'il avait pour regle de ne jamais l'oter, il le manoeuvrait continuellement pendant qu'il parlait, le mettant tantot en avant, tantot en arriere, a droite, a gauche, le relevant, l'aplatissant selon les besoins de son argumentation. Il est incontestable, disait-il, que nous eparpillons notre grande force, quand nous devrions la concentrer. Il enfonca son chapeau. --En effet,--il le releva--l'heure est venue de nous affirmer comme groupe, et c'est un devoir, pour nous, puisque c'est un besoin pour l'humanite.... A ce moment, un nouveau venu se glissa dans la salle, sans bruit, discretement, avec l'intention manifeste de ne deranger personne; mais Crozat, qui etait assis pres de l'entree, l'arreta au passage et lui serra la main: --Tiens, Saniel! bonjour, docteur. --Bonsoir, cher monsieur. --Approchez de la table: la biere est bonne aujourd'hui. --Je vous remercie: je serai tres bien ici. Sans prendre la chaise que Crozat lui designait de la main, il s'accota contre le mur: c'etait un grand et solide garcon d'une trentaine d'annees, aux cheveux fauves tombant sur le collet de sa redingote, a la barbe longue, frisante, a la figure energique, mais tourmentee, ravagee, a laquelle des yeux bleu pale donnaient une expression de durete que precisait encore une machoire osseuse et son allure decidee: en tout un Gaulois, un vrai Gaulois des temps passes, fort, crane et resolu. Brigard continuait: --Il est incontestable,--c'etait sa formule, car tout ce qu'il disait etait incontestable pour lui, par cela seul qu'il le disait,--il est incontestable que, dans le desarroi ou l'humanite se debat, il importe d'etablir le dogme de la conscience, ayant pour unique sanction le devoir accompli et la satisfaction interieure.... --Le devoir accompli envers qui? interrompit Saniel se detachant du mur pour faire un pas en avant. --Envers soi-meme. --Alors commencez par etablir quels sont nos devoirs, et pour cela codifiez ce qui est bien et ce qui est mal. --C'est facile, dit une voix. --Facile si vous admettez un respect en quelque sorte inne de la vie humaine, de la propriete et de la famille. Mais vous reconnaitrez que tous les hommes n'ont pas ce respect. Combien ne croient pas que c'est une faute de prendre la femme de leur ami, un crime de s'approprier une chose dont ils ont besoin, de supprimer un ennemi! Alors ou sont les devoirs de ceux qui raisonnent et sentent ainsi? Que vaut leur satisfaction interieure? C'est pourquoi je n'admets pas que la conscience soit un instrument de precision propre a qualifier ou a peser nos actions. Il s'eleva quelques exclamations que Brigard reprima. --A quelle regle obeira l'humanite, je vous prie? demanda-t-il. --A celle de la force, qui est le dernier mot de la philosophie de la vie.... --....Ce qui conduit a une extermination progressive et savante. Est-ce la ce que vous voulez? --Pourquoi non? Je ne recule pas devant une extermination qui allege l'humanite des non-valeurs qu'elle traine sans pouvoir avancer et se degager, succombant a la peine. N'y a-t-il pas tout profit pour elle a se debarrasser de ces non-valeurs qui obstruent son chemin? --Au moins l'idee est bizarre chez un medecin, interrompit Crozat, puisqu'elle supprime les hopitaux. --Mais pas du tout: je les conserve pour l'etude des monstres. --En mettant la societe sur ce pied d'antagonisme aigu, dit Brigard, vous supprimez la societe meme, qui repose sur la reciprocite, sur la solidarite, et vous creez ainsi pour vos forts un etat de mefiance qui les paralyse. Carthage et Venise ont pratique cette selection par la force, et elles se sont effondrees. --Vous parlez de force, mon cher Saniel, interrompit une voix; ou prenez-vous ca, la force des choses, le _fatum_; il n'y a pas d'initiative, pas de volonte; ce sont les evenements qui veulent pour nous, le climat, le temperament, le milieu. --Donc, repliqua Saniel, il n'y a pas de responsabilite, et cet instrument, la conscience, qui devrait tout peser, ne sert a rien. Sans compter que les consequences des evenements, que le succes ou la defaite viennent encore le fausser, car tel acte que vous avez cru condamnable en l'accomplissant peut servir a l'espece, tandis que tel autre que vous avez cru bienfaisant peut nuire; d'ou il resulte qu'on ne devrait juger que les intentions et qu'il n'y a que Dieu qui peut sonder les coeurs. Il se mit a rire: --Le voulez-vous? Est-ce la votre conclusion? Un garcon de l'hotel entra portant des cruchons de biere sur un plateau, et la discussion fut forcement interrompue, tout le monde entourant la table ou Crozat emplissait les chopes. Alors des conversations particulieres s'etablirent, ceux qui avaient ete en vacances racontant ce qu'ils avaient fait a ceux qui etaient restes a Paris. Saniel etait venu serrer la main de Brigard, qui l'avait accueilli assez froidement; puis il s'etait rapproche de Glady avec l'intention manifeste de chercher a l'accaparer; mais celui-ci avait annonce qu'il etait oblige de partir, et Saniel alors avait dit qu'il ne pouvait pas rester non plus et qu'il n'etait entre qu'en passant. Quand ils furent tous deux sortis, Brigard, s'adressant a Crozat et a Nougarede, en en moment pres de lui, declara que Saniel l'inquietait: --C'est un garcon qui se croit plus fort que la vie, dit-il, parce qu'il est solide et intelligent; qu'il prenne garde qu'elle ne l'ecrase! II Quand Saniel et Glady se trouverent sur le trottoir de la rue de Vaugirard, la pluie qui tombait depuis le matin, fouettee par des rafales de l'ouest, venait de s'arreter, et l'asphalte brillait propre et luisant comme un miroir. --Il fait bon marcher, dit Saniel. --La pluie va reprendre, repondit Glady en regardant le ciel tout charge de gros nuages noirs qui passaient sur la face de la lune, balayes par le vent. --Je ne crois pas. Il etait evident que Glady ne demandait qu'a prendre une voiture; mais, comme il n'en passait pas en ce moment, il fallut bien qu'il marchat a cote de Saniel. --Savez-vous, dit-il, que vous avez blesse Brigard? --Sincerement, je le regrette; mais la salle de notre ami Crozat n'est pas encore tout a fait une eglise, et je n'imaginais pas que la discussion y fut defendue. --Nier n'est pas discuter. --Vous me dites cela comme si vous etiez fache contre moi. --N'allez pas le croire; je suis fache que vous ayez blesse Brigard, cela et rien de plus! --C'est deja trop, car j'ai pour vous une sincere estime et, si vous me permettez de le dire, une reelle amitie. Mais Glady ne paraissait pas desirer que la conversation prit cette tournure. --Je crois que voici une voiture vide, dit-il en apercevant un fiacre qui venait sur eux. --Non, repondit Saniel, je vois la lueur d'un cigare derriere la vitre. Glady eut un geste d'impatience auquel il ne s'abandonna pas, mais que Saniel, qui l'observait, devait d'autant mieux remarquer qu'il le guettait. Riche et frequentant les besoigneux, Glady vivait dans la crainte des emprunteurs. Il suffisait qu'on parut vouloir l'entretenir en particulier pour qu'il crut aussitot qu'on allait lui demander cinquante louis ou vingt francs, si bien que tout ami ou tout camarade etait un ennemi contre qui il devait defendre sa bourse. Dans une reunion, s'il sentait que des regards le cherchaient, aussitot il entrait en defiance. Dans la rue, si l'on se dirigeait vers lui, tout de suite il se mettait sur ses gardes. On lui souriait: il avait peur, et plus grande peur encore quand on lui tendait la main, ne sachant jamais si c'etait pour serrer la sienne ou pour qu'il mit quelque chose dedans. Et, pour n'y rien mettre, il etait aux aguets comme si on allait lui sauter dessus, l'oeil ouvert, l'oreille tendue, les deux mains sur ses poches. De la, son attitude avec Saniel, en qui il flairait une demande d'argent, et sa tentative pour y echapper en prenant une voiture. Le guignon voulait qu'il n'en trouvat point, il tacha de se defendre autrement: --Ne soyez pas surpris, dit-il avec volubilite, en homme qui parle pour qu'on ne puisse pas placer un mot, que j'aie ete peine de voir Brigard prendre a coeur une sortie qui, evidemment, n'etait pas dirigee contre lui. --Ni contre lui, ni contre ses idees. --Je le reconnais; vous n'avez pas a vous defendre; mais j'ai tant d'amitie, tant d'estime, tant de respect pour Brigard que tout ce qui le touche retentit en moi. Et comment en serait-il autrement, quand on sait ce qu'il vaut et quel homme il est? N'est-elle pas admirable, cette vie de mediocrite qu'il s'est faite volontairement, pour assurer sa liberte? Quel plus bel exemple! --Tout le monde ne peut pas le suivre. --Vous croyez qu'on ne peut pas se contenter de dix francs par jour. --Je veux dire que tout le monde n'a pas la chance de gagner dix francs par jour. Les craintes vagues de Glady, qui ne reposaient que sur un pressentiment, se preciserent par ce mot. Apres avoir descendu la rue Ferou, ils etaient arrives a la place Saint-Sulpice. --Je pense que je vais enfin trouver une voiture, dit-il precipitamment. Mais cette esperance ne se realisa pas: il n'y avait pas une seule voiture a la station; du coup, l'impatience s'accentua; il etait pris et force de subir l'assaut de Saniel sans pouvoir se derober. Ce fut ce que Saniel formula: --Vous voila oblige de faire route avec moi, et, franchement, je m'en rejouis, car j'ai a vous entretenir d'une affaire... serieuse... dont depend mon avenir. --Nous sommes bien mal ici pour causer serieusement. --Je ne trouve pas. --Nous pourrions prendre un rendez-vous. --A quoi bon, puisque le hasard nous le donne? Il fallait se resigner et mettre au moins, en attendant, de la bonne grace dans les formes. --Je suis tout a vous, dit-il, d'un ton gracieux qui contrastait avec ses premieres resistances. Saniel, si pressant quelques instants auparavant, resta un moment silencieux, marchant a cote de Glady, qui regardait le bitume brillant; enfin, il se decida: --Je vous ai dit que de l'affaire dont je desirais vous entretenir dependait mon avenir; la voici en un mot: si je ne trouve pas a me procurer 3,000 francs avant deux jours, je suis oblige de quitter Paris, de renoncer a mes etudes, a mes travaux en train, pour aller m'enfouir dans mon pays natal et devenir medecin de campagne. Glady ne broncha pas; car, s'il n'avait pas prevu le chiffre, il attendait la demande: il continua de regarder le bout de ses pieds. --Vous savez, continua Saniel, que je suis fils de paysans: mon pere etait marechal, tout petit marechal dans un pauvre village de l'Auvergne. A l'ecole je fis preuve d'une certaine aptitude pour le travail que mes camarades n'avaient pas au meme degre. Notre cure me prit en affection et voulut m'apprendre ce qu'il savait, ce qui ne fut pas bien long. Alors il me fit entrer au petit seminaire. Mais je n'avais pas la docilite d'esprit et la soumission de caractere qu'il faut pour cette education, et apres quelques annees de tiraillements, si on ne me renvoya pas, on me fit comprendre qu'on serait bien aise de me voir partir. J'entrai alors comme maitre d'etude dans une petite pension, sans appointements, bien entendu, pour la nourriture et le logement. Je passai de bons examens, et je preparais ma licence quand, a la suite d'une discussion, je quittai cette pension. J'avais gagne quelque argent a donner des lecons particulieres et je me trouvais a la tete d'environ quatre-vingts francs. Je partis pour Paris, ou j'arrivai, un matin de juin, a cinq heures, sans y connaitre personne. J'avais une petite caisse, avec quelques chemises dedans, qui m'obligeait a prendre une voiture. Je dis au cocher de me conduire a un hotel du quartier Latin. Quel hotel? dit le cocher. Cela m'est egal.--Voulez-vous l'hotel Racine? Va--pour l'hotel Racine: le nom me plait. Nous roulions depuis assez longtemps quand le cocher arreta son cheval et voulut revenir en arriere. Qu'est-ce qu'il y a? J'ai depasse l'hotel Racine.--Continuez. Je ne tiens pas plus a l'hotel Racine qu'a un autre.--Voulez-vous l'hotel du Senat?--Le nom me va mieux encore; c'est peut-etre un presage." Il me conduisit a l'hotel du Senat, ou avec ce qui me restait de mes quatre-vingts francs, je payai un mois d'avance. J'y suis reste huit ans. --C'est drole. --Que faire? Je connaissais le latin et le grec aussi bien qu'homme en France, mais pour le reste j'etais ignorant comme un cuistre. Le matin meme, je cherchai a tirer parti de ce que je savais, et m'en allai chez un editeur de livres classiques dont j'avais entendu parler par mon professeur de litterature grecque. Apres m'avoir interroge, il me donna a preparer un Pindare avec des notes en latin et m'avanca trente francs qui me firent vivre un mois. Ce qui m'avait amene a Paris, c'etait l'envie de travailler, mais sans que je me fusse dit a l'avance a quoi je travaillerais; j'allai partout ou des cours etaient ouverts: a la Sorbonne, au College de France, a l'Ecole de droit, a l'Ecole de medecine, et ce ne fut qu'apres un mois que je me decidai: les subtilites du droit m'avaient deplu; au contraire, l'enseignement de la medecine reposant sur l'observation des faits m'attirait: je serais medecin. --Tout a fait un mariage de raison, allez. --Non, un mariage d'amour; car la raison, si je l'avais consultee, m'aurait dit qu'epouser la medecine quand on n'a rien, ni famille pour vous soutenir, ni relations pour vous pousser, c'est se condamner a une vie d'epreuves, de luttes et de misere, dans laquelle les mieux trempes laissent lambeau apres lambeau la sante physique aussi bien que la sante morale, leur force comme leur dignite. Mon temps d'etudes fut heureux; je travaillais; et avec quelques lecons de latin que je donnais j'avais de quoi manger. Quand je touchai comme interne six cents francs, huit cents francs, neuf cents francs, je crus que c'etait la fortune, et je serais reste interne toute la vie si j'avais pu. Recu docteur, je dus quitter l'hopital. Riche de quelques milliers de francs, j'aurais suivi rigoureusement la voie que mon ambition avait revee, celle des concours. Mais je n'avais pas un sou pour attendre. En soignant la maitresse d'un de mes camarades, j'avais connu un tapissier qui me proposa de meubler un appartement que je payerais plus tard.... --Comme pour une cocotte. --Justement. Je me laissai tenter. N'oubliez pas que j'avais passe huit ans a l'hotel du Senat et que je ne savais rien de la vie parisienne; chez moi! dans mes meubles! un domestique dans mon antichambre, j'allais etre quelqu'un. Mon tapissier aurait pu m'installer dans son quartier qu'il m'aurait peut-etre trouve des malades dans la clientele de la haute noce; mais il n'en eut pas l'idee, jugeant sans doute qu'avec ma tournure lourdaude je n'etais pas fait pour reussir dans ce monde-la: arrive, c'est une originalite d'etre paysan, on vous trouve fort; en route, c'est une honte. Ce fut rue Louis-le-Grand, dans une maison d'aspect grave, qu'il me choisit l'appartement qu'il meubla: un salon magistral avec six fauteuils et deux canapes Louis XIV de grand style, un cabinet austere et confortable a la fois, rien dans la salle a manger, un petit lit en fer et une chaise de paille dans la chambre. Me voila donc pret a descendre dans la lutte avec dix mille francs de dettes derriere moi, les interets, les tres gros interets de cette somme, un loyer de deux mille quatre cents francs, pas un sou en poche, pas une relation... --C'etait de la bravoure. --Je ne savais pas que dans Paris tout se fait par relations, et j'imaginais que des bras solides suffisent a un homme intelligent pour s'ouvrir une trouee. L'experience allait m'instruire. Quand un nouveau medecin arrive quelque part, ce n'est generalement pas avec sympathie que ses confreres l'accueillent: "Que veut cet intrus? n'etions-nous pas deja assez nombreux!" On le surveille, et, au premier malade qu'il perd, on tire parti de son ignorance ou de son imprudence, de facon a lui rendre la place difficile. Chez les pharmaciens de mon quartier, auxquels je devais aussi une visite, la reception ne fut pas plus chaude; on me fit sentir la distance qui separe un honorable commercant d'un creve-la-faim, et je dus comprendre qu'on ne me protegerait que si j'ordonnais les specialites qu'on exploitait, le fer de celui-ci, le goudron de celui-la. En commencant, je n'eus donc pour clients que les gens du quartier, dont le principe etait de ne pas payer leur medecin, attendant l'arrivee d'un nouveau pour quitter l'ancien,--et l'espece en est nombreuse partout. Le hasard avait voulu que mon concierge fut Auvergnat comme moi, et il considera que c'etait un devoir pour lui de me faire soigner gratis tous nos pays, qu'il racola dans le quartier et partout, de sorte que j'eus la satisfaction patriotique de voir tous les charbonniers de l'Auvergne se carrer dans mes beaux fauteuils. A la fin, en restant religieusement chez moi les dimanches d'ete, pendant que mes confreres etaient aux champs; en me levant vivement la nuit toutes les fois que ma sonnette tintait, je finis par accrocher quelques clients moins fantaisistes. J'obtins un prix a l'Academie. En meme temps je faisais, au rabais, des cours d'anatomie dans les pensions de la banlieue; je donnais des lecons, j'entreprenais tous les travaux anonymes de librairie et de journalisme que je pouvais me procurer. Je dormais cinq heures par jour, et en quatre ans j'arrivais a diminuer ma dette de sept mille francs. Mon tapissier aurait voulu etre paye: j'en serais venu a bout, mais telle n'etait pas son intention: ce qu'il veut, c'est reprendre ses meubles, qui ne sont pas uses, et garder ce qu'il a recu. Si je ne paye pas ces trois mille francs d'ici quelques jours, je suis dans la rue. A la verite, j'ai a toucher un millier de francs, mais les clients qui me doivent ne sont pas a Paris ou ne payeront qu'en janvier. Voila ma situation: desesperee, car je n'ai personne a qui m'adresser; ceux a qui j'ai fait appel ne m'ont pas ecoute; je vous ai dit que je n'avais pas de relations, je n'ai pas non plus d'amis... peut-etre parce que je ne suis pas aimable. C'est alors que j'ai pense a vous. Vous me connaissez. Vous savez qu'on croit que j'ai de l'avenir: avant trois mois, je serai medecin des hopitaux; mes concurrents admettent que je ne raterai pas l'agregation; j'ai en train des experiences qui me feront peut-etre un nom; voulez-vous me tendre la main? Glady la lui tendit. --Je vous remercie de vous etre adresse a moi, c'est une preuve de confiance qui me touche,--il serra chaleureusement la main qu'il avait prise;--je vois que vous avez devine les sentiments d'estime que vous m'inspirez. Saniel respira. --Malheureusement, continua Glady, je ne pourrais faire ce que vous desirez qu'en me mettant en contradiction avec ma ligne de conduite. En entrant dans la vie, j'ai oblige tous ceux qui s'adressaient a moi, et, quand je n'ai pas perdu mes amis, j'ai perdu mon argent. Je me suis donc jure de refuser tout pret. C'est un serment auquel je ne puis manquer. Que diraient mes vieux amis s'ils apprenaient que j'ai fait pour un jeune ce que je leur ai refuse? --Qui le saurait? --Ma conscience. Ils arrivaient sur le quai Voltaire, ou stationnaient des fiacres. --Voici enfin des voitures, dit Glady, pardonnez-moi de vous quitter, je suis presse. III Glady etait monte si vivement en voiture, que Saniel restait sur le trottoir, interloque; ce fut seulement quand la portiere se referma qu'il comprit: --Sa conscience! murmura-t-il; les voila donc! Tartufes! Apres un moment d'hesitation, il continua son chemin et prit le pont des Saints-Peres; mais il marchait a pas hesitants, en homme qui ne sait ou il va. Bientot il s'arreta et, appuyant ses deux bras sur le parapet, il regarda la Seine couler rapide, sombre, avec de petites vagues qui se frangeaient d'ecume blanche a la circonference des remous. La pluie ne tombait plus, mais le vent soufflait toujours en rafales, soulevant la riviere et balancant dans l'obscurite les feux rouges et verts des bateaux-omnibus. Des passants allaient et venaient, et plus d'un l'examinait du coin de l'oeil, se demandant ce que faisait la ce grand corps et s'il n'allait pas se jeter a l'eau. Et pourquoi pas? Quoi de mieux a faire? C'etait, en effet, ce que Saniel se disait en regardant l'eau couler: un plongeon, et il en finissait avec la lutte ecrasante engagee follement depuis quatre ans et qui, a la fin, affolait son esprit. Ce n'etait pas la premiere fois que cette idee d'en finir le tentait, et il ne l'avait ecartee qu'en inventant sans cesse de nouvelles combinaisons qui, semblait-il au moment meme ou elles lui venaient a l'esprit, pouvaient le sauver. Pourquoi s'abandonner avant d'avoir tout essaye, tout epuise? Voila comment il en etait arrive a Glady. Il le connaissait cependant et savait que sa reputation d'avarice, dont tout le monde plaisantait, reposait sur des faits certains; mais il s'etait dit que, si le proprietaire refusait obstinement tout pret amical, qui ne devait servir qu'a payer des dettes de jeunesse, le poete pouvait tres bien vouloir remplir le role de la Providence et sauver du naufrage, sans rien risquer, un homme d'avenir qui, plus tard, lui rendrait ce service recu. Et c'etait dans ces conditions qu'il avait risque sa demande. Le proprietaire avait repondu; le poete s'etait tu. Maintenant, rien a attendre de personne. Celui-la etait le dernier. En expliquant sa situation a Glady, il en avait plutot attenue la misere qu'il ne l'avait exageree. Ce n'etait pas seulement a son tapissier qu'il devait, c'etait aussi a son tailleur, a son bottier, au charbonnier, a son concierge, a tous ceux avec qui il etait en relations. En realite, ses creanciers ne l'avaient pas trop harcele jusqu'a ce jour, parce qu'ils comptaient etre payes, mais il n'en allait plus etre de meme quand ils le verraient poursuivi: eux aussi mettraient les huissiers en marche; alors comment se defendrait-il? Comment vivrait-il? Il n'aurait d'autre ressource que de retourner a l'hotel du Senat, ou ils ne le laisseraient pas tranquille, ou bien de s'en aller dans son pays natal se faire medecin de campagne. Dans l'un comme dans l'autre cas c'etait le renoncement a toutes ses ambitions. Mieux ne valait-il pas la mort? A quoi etait bonne la vie si elle ne lui donnait rien de ce qu'il avait reve et de ce qu'il voulait? Comme beaucoup de ceux qui sont en contact habituel avec la mort, la vie etait en soi peu de chose pour lui, la sienne aussi bien que celle des autres. Avec Hamlet il disait: "Mourir... dormir, rien de plus", mais sans ajouter: "Mourir... dormir, rever peut-etre", bien certain que les morts ne revait pas; et qu'y a-t-il de meilleur que de dormir pour ceux dont la route a ete dure? Il restait ainsi absorbe dans sa pensee, lorsqu'un corps, s'interposant entre lui et le bec de gaz vacillant, projeta une ombre sur sa tete qui machinalement le fit se redresser. Qui etait la? Simplement un sergent de ville qui etait venu s'adosser au parapet sur lequel lui-meme s'appuyait, il comprit: assurement son attitude etait celle d'un homme qui va se jeter a la riviere et le sergent de ville se postait la pour l'en empecher. --Merci! dit-il au sergent de ville ebahi. Et il reprit sa route, marchant vite, mais entendant distinctement l'homme de police qui lui emboitait le pas, le prenant pour un fou qu'il faut surveiller. Quand il quitta le pont des Saints-Peres pour la place du Carrousel, cette surveillance cessa, et il put revenir a ses reflexions librement, au moins aussi librement que le permettaient son trouble et son decouragement: --Ce sont les faibles qui se tuent; les forts luttent jusqu'a leur dernier souffle. Et, si bas qu'il fut, il n'en etait pas encore a ce dernier souffle. Lorsqu'il s'etait decide a s'adresser a Glady, il avait hesite entre celui-ci et un usurier appele Caffie qu'il ne connaissait pas personnellement, mais dont il avait souvent entendu parler comme d'un vrai coquin s'occupant de toute sorte d'affaires, des mauvaises de preference aux bonnes, de successions, de mariages, d'interdictions, de chantages; et, s'il n'avait-point ete a lui, c'etait autant par crainte d'etre refuse que par peur de se mettre dans de pareilles mains, au cas ou elles voudraient bien l'accepter. Mais ces scrupules et ces craintes n'etaient plus de saison: puisque Glady lui manquait, coute que coute et quoi qu'il put en advenir, il fallait bien se retourner du cote du coquin. Il savait que Caffie demeurait rue Sainte-Anne, mais il ignorait son numero: il n'eut qu'a entrer chez un de ses clients, marchand de vin, rue Therese, pour le trouver en consultant le _Bottin_. C'etait a deux pas; et tout de suite il decida de risquer l'aventure; l'affaire pressait. Decourage par toutes les demarches qu'il avait essayees jusqu'a ce jour, rebute par les espoirs trahis, irrite par les rebuffades recues, il ne s'abusait pas sur les chances de cette derniere tentative, mais enfin il devait la faire, si peu solides que fussent ces chances. C'etait une vieille maison de la butte des Moulins qu'habitait Caffie et qui, autrefois, avait du etre un hotel particulier: elle se composait de deux corps de batiment, l'un sur la rue, l'autre sur une cour interieure. Une porte cochere donnait acces dans cette cour, et sous sa voute, apres un escalier, se trouvait la loge du concierge. Ce fut vainement que Saniel frappa a cette porte: fermee a clef, elle ne s'ouvrit point; il dut attendre quelques instants et, dans son impatience nerveuse, il se mit a marcher en long et en large dans la cour. Enfin, une vieille femme cassee et voutee parut, un rat-de-cave a la main, et s'excusa: seule, elle ne pouvait pas etre partout en meme temps, a garder sa loge et a allumer dans l'escalier de la proprietaire. C'etait au premier etage que demeurait Caffie, dans le corps de batiment sur la rue. Saniel monta au premier et sonna; un temps assez long, ou tout au moins qui parut tres long a son inquietude, s'ecoula avant qu'on lui repondit; a la fin, il entendit un pas lent et trainant sur le carreau, et la porte s'entr'ouvrit, mais retenue par la main et par le pied: --Qui demandez-vous? --M. Caffie. --C'est moi. Qui etes-vous? --Le docteur Saniel. --Je n'ai pas appele de medecin. --Ce n'est pas comme medecin que je me presente, c'est comme client. --Ce n'est pas l'heure de me consulter. --Puisque vous etes chez vous. --Au fait! Et Caffie, se decidant a ouvrir la porte, livra passage a Saniel, puis il la referma. --Entrez dans mon cabinet. Ils etaient dans une toute petite piece encombree de dossiers, qui n'avait pour tout mobilier qu'un vieux bureau et trois chaises; elle communiquait directement avec le cabinet de l'homme d'affaires, plus grand, mais meuble avec la meme simplicite et tout encombre de paperasses, qui degageaient une odeur de moisissure. --Mon clerc est malade en ce moment, dit Caffie, et quand je suis seul je n'aime pas a ouvrir. Cette excuse donnee, il montra une chaise a Saniel et, s'asseyant lui-meme devant son bureau, eclaire par une lampe dont il avait enleve l'abat-jour, il dit: --Docteur, je vous ecoute. Il remit l'abat-jour sur la lampe. Saniel exposa sa demande, non avec tous les developpements dans lesquels il etait entre pour Glady, mais succinctement: il devait trois mille francs au tapissier qui lui avait fourni son mobilier et, comme il ne pouvait payer en ce moment, il etait sous le coup de poursuites imminentes. --Quel est ce tapissier? demanda Caffie en tenant sa joue gauche dans sa main droite. --Jardine, boulevard Haussmann. --Connu. C'est son industrie de reprendre ainsi les meubles qu'il a vendus quand ils sont aux trois quarts payes, et elle l'a enrichi. Quelle somme lui avez-vous deja versee sur ce mobilier de dix mille francs? --Avec les acomptes et les interets, pres de douze mille. --Et vous en redevez trois mille? --Oui. --C'est gentil. Caffie parut plein d'admiration pour cette facon de proceder. --Quelles garanties avez-vous a offrir pour cet emprunt de trois mille francs? --Pas d'autres que ma position presente, je l'avoue, et surtout mon avenir. Sur un signe de Caffie, il expliqua quel etait cet avenir, tandis que l'homme d'affaires, sa joue dans sa main, ecoutait en poussant, de temps en temps, un soupir etouffe, une sorte de plainte. --Hum! hum! dit Caffie quand Saniel fut arrive au bout de son explication; vous savez, mon cher monsieur, vous savez: Ma foi, sur l'avenir bien fou qui se fiera: Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. Vous en etes a dimanche, mon cher monsieur. --Mais je ne suis ni au bout de ma vie, ni au bout de mon energie, et je vous assure que cette energie me rend capable de beaucoup de choses. --Je n'en doute pas; je sais ce que peut l'energie: dites a un Grec crevant de faim de monter au ciel, il y va: Greculus esuriens in caelum, jusseris, ibit. Mais je ne vois pas que vous soyez parti pour le ciel. Caffie eut un mauvais sourire accompagne d'une grimace: avant d'etre l'usurier de la rue Sainte-Anne dont tout le monde parlait comme d'un coquin, il avait ete avoue en province, juge suppleant, et si des malheurs immerites l'avaient oblige a se demettre, pour venir cacher ses desagrements a Paris, il ne perdait jamais l'occasion de montrer qu'il etait, par l'education, au-dessus de sa situation presente trouvant dans ce nouveau client un erudit, il etait bien aise de placer quelques citations qui devaient lui valoir de la consideration. --C'est peut-etre parce que je ne suis pas Grec, repondit Saniel; mais je suis Auvergnat, et les gens de mon pays ont les reins solides. Caffie secoua la tete: --Mon cher monsieur, je dois vous dire franchement que je ne crois pas l'affaire possible: je la ferais bien moi-meme, parce que, par l'intelligence que je lis sur votre physionomie, la resolution qui se montre dans toute votre personne, vous m'inspirez confiance; mais je n'ai pas de fonds a mettre dans ces sortes d'operations; je ne puis etre, comme toujours, qu'un intermediaire, c'est-a-dire proposer cet emprunt a un de mes clients, et je ne vois pas qui se contentera de garanties ne reposant que sur un avenir plus ou moins problematique; il y a tant de medecins a Paris qui sont dans votre position! Saniel se leva. --Vous partez! s'ecria Caffie. --Mais.... --Asseyez-vous donc, mon cher monsieur. Il ne faut pas ainsi jeter le manche apres la cognee. Vous m'adressez une proposition, je vous montre les difficultes qu'elle rencontrera selon moi, mais je ne dis pas qu'il n'y a pas un moyen de vous tirer d'embarras; c'est a chercher. Il n'y a que quelques minutes que je vous connais, mais il ne faut pas longtemps pour apprecier les gens comme vous, et franchement vous m'inspirez un tres vif interet. Ou voulait-il en venir? Saniel n'etait pas un naif qui se laisse prendre au premier mot, et il n'etait pas davantage un fat qui accepte bouche beante les compliments qu'on lui adresse. Pourquoi inspirait-il ainsi un interet subit a ce coquin, qui avait la reputation de pousser la durete des hommes d'affaires jusqu'a la ferocite. C'etait a voir. En attendant il devait se tenir sur ses gardes. --Je suis tres touche de votre sympathie, dit-il. --Je veux vous prouver qu'elle est reelle et qu'elle peut devenir efficace. Vous venez a moi parce que vous avez besoin de trois mille francs. Que je vous les trouve--et je vous promets de les chercher, bien que cela me parait difficile, tres difficile--ils assureront votre repos present; mais assureront-ils votre avenir, c'est-a-dire vous permettront-ils de continuer les travaux importants dont vous venez de me parler et sur lesquels votre ambition compte? Non. Les luttes dans lesquelles vous vous debattez et vous usez, recommenceront bientot. Et c'est de ces luttes que vous devez vous debarrasser pour vous assurer la liberte de travail qui vous est indispensable si vous voulez marcher droit et vite. Pour cela, je ne vois qu'un moyen:--vous marier. IV Saniel, qui etait sur ses gardes et s'attendait a quelque rouerie de la part de l'agent d'affaires, n'avait pas du tout prevu que ces temoignages d'interet aboutiraient a une proposition de mariage; une exclamation de surprise lui echappa. Mais elle se perdit dans le tintement de la sonnette. Caffie se leva: --Quel ennui de n'avoir pas de clerc! dit-il. Il mit a aller ouvrir la porte un empressement qu'il n'avait pas eu pour Saniel, et qui prouvait que, n'etant pas seul, il n'avait plus les memes craintes d'introduire quelqu'un chez lui. Ce fut un garcon de banque qui entra. --Vous permettez, dit Caffie, revenant dans son cabinet et s'adressant a Saniel; c'est l'affaire d'un instant. Sous la lampe, le garcon de banque cherchait dans son portefeuille; il en tira une traite qu'il presenta a Caffie. --Les fonds sont faits, dit celui-ci. --Avec vous, monsieur Caffie, les fonds sont toujours faits. Caffie avait tire de la poche de son gilet une clef avec laquelle il avait ouvert la caisse en fer placee derriere son bureau, et tournant le dos a Saniel ainsi qu'au garcon de banque, il comptait des billets dont ils entendaient le flat-flat. Il se redressa bientot et, repoussant la porte de sa caisse, il posa sous la lampe les liasses qu'il venait de compter. A son tour, le garcon les compta, et, les ayant placees dans son portefeuille, il salua. --Tirez la porte en sortant, dit Caffie qui avait deja repris son fauteuil. --N'ayez crainte. Le garcon de banque parti, Caffie s'excusa pour cette interruption. --Reprenons notre entretien si vous le voulez bien, mon cher monsieur. Je vous disais donc qu'il n'y avait pour vous qu'un moyen d'etre tire a jamais de vos embarras, et que ce moyen vous le trouveriez dans un bon mariage qui mettrait _hic et nunc_ une somme raisonnable a votre disposition. --Mais ce serait folie a moi de me marier en ce moment, quand je n'ai pas de position a offrir a ma femme. --Et votre avenir, dont vous parliez tout a l'heure avec tant d'assurance, n'y avez-vous pas foi? --Une foi absolue, aussi ferme aujourd'hui que quand je suis entre dans la lutte, mais plus eclairee. Cependant, comme les autres n'ont pas les memes raisons que moi pour esperer et croire ce que j'espere et crois, je trouve tout naturel qu'on doute de cet avenir: ce que vous avez fait vous-meme, a l'instant, en ne le trouvant pas bon pour garantir un simple pret de trois mille francs. --Pret et mariage ne sont pas meme chose: un pret ne vous tire d'embarras que momentanement, en vous laissant bien des chances pour que vous soyez oblige d'en contracter successivement plusieurs autres: ce qui, vous en conviendrez, attenue singulierement les garanties que vous pouvez offrir; tandis qu'un mariage vous ouvre tout de suite la route que votre reve ambitieux s'est promis de parcourir. --Je n'ai jamais pense au mariage. --Si vous y pensiez? --Pour cela il faudrait tout d'abord une femme. --Si je vous en proposais une, que diriez-vous? --Mais.... --Vous etes surpris, n'est-ce pas? --Je l'avoue. --Mon cher monsieur, je suis l'ami de mes clients et pour plusieurs,--j'ose le dire,--un pere. C'est ainsi qu'ayant beaucoup d'affection pour une jeune dame--et la fille d'une de mes amies, j'ai pense, en vous voyant et en vous ecoutant, que l'une ou l'autre pourrait etre la femme qu'il vous faut; toutes deux ont de la fortune; elles sont intelligentes et elles possedent des avantages physiques qu'un homme, un bel homme comme vous, est en droit d'exiger. Au reste, j'ai precisement leurs photographies, et vous pouvez voir vous-memes ce qu'elles sont. Il ouvrit un tiroir de son bureau et en tira un paquet de photographies dans lesquelles il se mit a chercher. Saniel, qui le suivait des yeux, remarqua que toutes ces photographies etaient des portraits de femmes; enfin il fit son choix et presenta deux cartes a Saniel. L'une representait une femme de trente-huit a quarante ans, de forte corpulence, d'apparence robuste, toute couverte d'une quincaillerie d'horribles bijoux dont elle s'etait paree pour se faire portraiturer; l'autre, une jeune personne d'une vingtaine d'annees, assez jolie, habillee simplement, elegamment, et dont la physionomie distinguee et discrete contrastait avec celle du premier portrait. Pendant que Saniel regardait ces portraits, Caffie l'examinait, cherchant a deviner l'effet que produisaient ses deux sujets. --Maintenant que vous les avez vues, dit-il, parlons-en un peu. Si vous me connaissiez mieux, mon cher monsieur, vous sauriez que je suis la franchise meme et qu'en affaires j'ai pour principe de tout dire: le bon et le mauvais, de facon que mes clients aient seuls la responsabilite de la decision qu'ils prennent. En realite il n'y a rien de mauvais sur ces deux personnes, car s'il y en avait, je ne vous les proposerais pas; mais enfin il y a des cotes que ma delicatesse m'oblige a vous signaler, ce que je fais sans inquietude, bien certain qu'un homme comme vous n'est pas l'esclave d'etroits prejuges. Il fit une grimace douloureuse et, de nouveau, se prit la machoire a deux mains. --Vous souffrez? demanda Saniel. --Oui, des dents, cruellement, pardonnez-moi de le laisser paraitre; je sais par moi-meme que rien n'est plus agacant que le spectacle de la douleur d'autrui. --Pas pour les medecins, en tout cas. --Enfin, laissons cela et revenons a mes clientes. Celle-ci,--il presenta le portrait de la femme aux bijoux,--est, comme vous l'avez devine, une veuve, une tres aimable veuve. Peut-etre a-t-elle quelques annees de plus que vous, mais ce n'est pas la, me semble-t-il, un grief serieux que vous puissiez soulever, votre experience de la vie vous ayant assurement appris que l'homme qui veut etre aime, tendrement aime, choye, caresse, gate, doit prendre une femme plus agee que lui, qui le traitera en mari et en fils. Son premier mari etait un commercant habile qui, s'il eut vecu, eut fait une belle fortune dans la boucherie,--cela fut mache plutot que nettement prononce,--mais qui, bien que mort au moment ou ses affaires se developpaient, a laisse vingt belles mille livres de rente a sa femme. Comme je dis le bon, je dois dire aussi le regrettable. Entraine par les frequentations que necessitait son commerce, cet homme tres intelligent avait pris des habitudes d'intemperance facheuses que, du dehors, il avait apportees dans son interieur et qu'il avait en quelque sorte imposees a sa femme. J'ai tout lieu de croire qu'elle s'en est corrigee; mais, s'il en etait autrement, vous pourriez facilement, vous medecin, l'en guerir.... --Vous croyez? --Sans doute. Cependant, comme le contraire est possible, vous n'auriez alors qu'a l'abandonner a son vice qui l'emporterait dans un assez bref delai, et, comme le contrat serait regle par moi en vue de cette eventualite, vous vous trouveriez investi de la fortune et debarrasse de la femme. --Si nous passions a l'autre? dit Saniel, qui avait ecoute sans interrompre ce curieux expose de situation que Caffie faisait avec la plus parfaite bonhomie; si graves que fussent les circonstances, il ne pouvait pas ne pas s'amuser de cette diplomatie cousue de fil blanc. --J'attendais votre demande, repondit l'homme d'affaires avec un sourire grimacant, et, si je vous ai parle de cette aimable veuve, c'est plutot par acquit de conscience que dans l'espoir de reussir: quelque degage de prejuges qu'on soit, on en garde toujours quelques-uns. Je comprends les votres, et je dirai plus, je les partage. Heureusement celle dont j'ai a vous entretenir maintenant ne donne pas prise a des griefs de ce genre. Prenez sa photographie, mon cher monsieur, et regardez-la pendant que je parle. Physionomie charmante, n'est-il pas vrai? Education superieure, faite dans un couvent a la mode. En un mot, une perle dont vous vous parerez. Maintenant, je vais aller a la paille, car il y en a une. Qui n'en a pas? Fille de comedienne, d'une de nos plus gracieuses comediennes de genre. A sa sortie du couvent, la jeune fille a vecu chez sa mere. C'est la, dans ce milieu... hem! hem! je dirai capiteux, si vous voulez bien... qu'il lui est arrive un accident. Bref, un enfant, un delicieux petit garcon, que le pere aurait surement reconnu, tant il estimait la mere, si lui-meme n'avait ete marie. Au moins a-t-il assure son sort par une donation de 200,000 francs, de sorte que celui qui epousera la mere et legitimera l'enfant par mariage subsequent aura la jouissance legale de ces deux cent-mille francs jusqu'a la majorite du gamin... si celui-ci y arrive: ces petits etres sont si fragiles! vous, medecin, vous le savez mieux que personne. Dans le cas d'un malheur, le pere heriterait de son fils pour moitie; et, s'il est cruel pour un vrai pere d'heriter de son vrai fils, la situation change du tout au tout quand c'est d'un etranger qu'on recoit une fortune. Voila l'affaire, mon cher monsieur, nette et franche, et je ne vous fais pas l'injure de supposer que vous n'en voyez pas les avantages sans qu'il soit besoin d'insister. Si je ne me suis pas plus clairement explique.... --Mais rien n'est plus clair. --....La faute en est a cette fluxion qui me paralyse. Il se prit la machoire en geignant. --Vous avez une dent qui vous fait souffrir? demanda Saniel sur le ton d'un medecin qui interroge un malade. --Toutes les dents me font souffrir. A vrai dire, elles m'abandonnent. --Vous avez consulte un medecin? --Ni medecin, ni dentiste. Certainement je crois a la medecine; mais; quand je me suis adresse a des medecins, ce qui ne m'est arrive que rarement, j'ai remarque qu'ils pensaient a leurs propres affaires beaucoup plus qu'a ce que je leur disais, et cela m'a eloigne d'eux; moi, mon cher monsieur, quand un client me consulte, je me mets a sa place et j'entre dans sa peau. Pendant qu'il parlait, Saniel l'examinait, ce qu'il n'avait pas fait jusqu'a ce moment, et il constatait en lui des signes d'un amaigrissement rapide tout a fait caracteristiques; il flottait dans ses vetements, faits pour un homme moitie plus gros qu'il ne l'etait maintenant; son visage etait rouge et luisant comme s'il eut ete recouvert d'une couche de sucre de cerise. --Voulez-vous me montrer vos dents? demanda Saniel; il serait peut-etre possible de soulager vos douleurs. --Vous croyez.... Son examen ne fut pas long. --Vous avez la bouche seche bien souvent, n'est-ce pas? demanda-t-il. --Oui. --Votre soif est vive? --Vraiment genante. --Dormez-vous bien? --Non. --Vous avez des troubles dans la vue? --Oui. --Ne vous etes-vous pas apercu que vous mettiez des taches poisseuses a votre linge? --Sans doute; mais je n'y ai pas attache d'importance. --Mangez-vous bien? --Je devore; et, plus je mange, plus je maigris; je tourne au squelette. --Je vois que vous gardez a la nuque des cicatrices de furoncles. --Ils m'ont fait assez souffrir, les coquins; mais ils sont partis comme ils etaient venus. Dame! on n'est plus jeune a soixante et onze ans, on a ses petits ennuis; car ce ne sont que des ennuis, n'est-ce pas? --Assurement; avec quelques precautions et un regime que je vous indiquerai, si vous le voulez bien, vous vous en debarrasserez facilement. Je vais toujours vous faire une ordonnance pour calmer vos douleurs de dents. --Nous reparlerons du reste, car nous allons avoir occasion de nous revoir si, comme je le presume, vous appreciez les avantages de la proposition que je vous ai faite. --Je voudrais y reflechir, --Rien de plus juste; d'ailleurs il n'y a pas urgence. --Ou il y a urgence, c'est avec moi; car, si je ne paye pas Jardine, je me trouve dans la rue, ce qui n'est pas une position a offrir a une femme. --Dans la rue, dans la rue! Les choses n'iront pas aussi vite que cela. Ou en sont les poursuites? --Elles vont commencer; Jardine m'en a menace. --Elles vont commencer; elles ne sont pas commencees. Si, comme je le presume, il procede par une saisie-revendication, nous aurons du temps avant le jugement. Devez-vous quelque chose a votre proprietaire? --Le terme echu le 15. --Ne le payez pas. --Cela est facile; il n'y a meme que cela qui me soit facile. --C'est un obstacle dans les jambes de votre Jardine et qui peut l'arreter un moment. Nous pourrons ainsi manoeuvrer plus aisement. L'essentiel est de m'avertir aussitot que le feu commencera. Au revoir donc, cher monsieur. V Bien que Saniel n'eut aucune experience des affaires, il n'etait pas assez naif pour ne pas comprendre que Caffie, en lui refusant ce pret, voulait le tenir dans une dependance etroite. --Le calcul est simple, se dit-il, en descendant l'escalier; il se charge de ma defense et la conduit de telle sorte qu'un beau jour, qui n'est pas loin, je ne peux me sauver qu'en tendant la main a la jeune fille charmante. Quel gredin! Cependant, telle etait la situation, qu'il devait se trouver heureux d'obtenir le concours de ce gredin: au moins, c'etait du temps gagne, et Jardine, en voyant qu'il n'avait plus devant lui un mouton dispose a se laisser egorger, accepterait peut-etre un arrangement raisonnable; le tout etait de manoeuvrer de facon que Caffie n'empechat pas cet arrangement. Par malheur, il se sentait peu propre a cette manoeuvre, ayant toujours ete droit devant lui, l'oeil fixe sur son but, ne pensant qu'au travail qui le lui ferait atteindre;--et voila que maintenant il fallait qu'il s'improvisat diplomate; en se pliant a des finesses, a des roueries qui n'etaient pas du tout dans sa nature brutale: il avait commence en ne disant pas tout de suite a Caffie ce qu'il pensait de ses propositions; mais il est plus difficile d'agir que de se contenir, de parler que de se taire. Que dirait-il, que ferait-il, quand le moment de l'action serait venu? Il arriva chez lui sans avoir rien trouve, et, comme il passait devant la loge du concierge, absorbe dans sa preoccupation, il entendit qu'on l'appelait: --Monchieur le docteur, voulez-vous bien entrer un moment, je vous prie? Il pensa que c'etait quelque consultation qu'on voulait lui demander, un pays qui attendait son retour comme cela se produisait si souvent, et, bien qu'il ne fut pas en disposition d'ecouter patiemment des bavardages imbeciles, il revint sur ses pas et entra dans la loge. --C'est cha qu'on a apporte, dit le concierge en lui tendant une feuille de papier timbre couverte d'une ecriture courue. Cha, c'etait le commencement du feu dont Caffie avait parle. Sans la lire jusqu'au bout Saniel la mit dans sa poche et se prepara a sortir; mais le concierge le retint. --Je voudrais dire deux mots a monchieur le docteur relativement a ce papier. --Vous l'avez lu? --Pour cha non, mais j'ai cause avec le clerc d'huissier qui me l'a remis "parlant a ma perchonne" et il m'a explique la situation. C'est-y malheureux, monchieur le docteur! Il ne manquait plus a Saniel que d'etre plaint par son concierge. --Elle n'est pas ce qu'on vous a dit, repliqua-t-il avec hauteur. --Allons, tant mieux! j'en suis bien content, pour vous et pour moi. Vous pourrez me payer ma petite note. --Vous me la donnerez. --Je vous l'ai deja donnee deux fois, mais je l'ai refaite; la voila. La reclamation d'un creancier paralysait Saniel ou bien il restait bouche beante, etouffe par l'humiliation, ou bien il ne trouvait a repondre que des maladresses. Prenant la note que le concierge lui tendait, il la mit dans sa poche en balbutiant quelques mots. --Voyez-vous, monchieur le docteur, faut que je vous dise ce que j'ai sur le coeur depuis longtemps. Vous etes mon pays et je vous estime trop pour ne pas parler. En prenant votre appartement, en vous engageant avec votre tapissier vous avez fait plus que force: vous vous epuisez; quittez cet appartement, prenez celui d'en face qui coute moitie moins, et ca ira. Vous ne serez pas force d'abandonner le quartier. Qu'est-ce que deviendraient les pays si vous nous quittiez? Vous etes un bon medecin, tout le monde le reconnait et le dit, les pays s'entend. Maintenant, pour ma petite note, il est convenu que je passerai le premier, n'est-ce pas, comme de juste? --Aussitot que j'aurai de l'argent, je vous payerai. --C'est dit? --Je vous le promets. --Je vous remercie bien. Si ca pouvait etre demain, cha ferait mon affaire; je ne suis pas riche, vous savez, et pourtant j'ai toujours paye le gaz de vos experiences. Son papier timbre dans sa poche, Saniel retourna chez Caffie qu'il rencontra sous sa porte cochere, ou il lui remit l'exploit de l'huissier. --Je verrai ca ce soir, dit l'homme d'affaires; pour le moment, je vais diner. Mais soyez tranquille, je ferai des demain matin le necessaire. Bonsoir; je meurs de faim. Si Saniel ne mourait pas de faim, il eut cependant, lui aussi, dine volontiers, mais trois jours auparavant il s'etait saigne a blanc pour adoucir son tapissier par un acompte aussi fort qu'il avait pu le faire, ne gardant que cinq francs pour lui, et ce n'etait pas avec les quelques sous qui lui restaient qu'il pouvait entrer dans un restaurant ni meme dans une gargote, si miserable qu'elle fut. Il n'avait qu'a acheter un pain dont il souperait en travaillant comme cela lui etait si souvent arrive. Mais en rentrant, il ne put pas, comme il le voulait, se mettre a l'article qu'il devait ecrire et et livrer le soir meme. Parmi les besognes dont il s'etait charge, il y en avait une, et non la moins fastidieuse; qui consistait a donner, par correspondance, des consultations aux abonnes d'un journal de modes ou, plus justement, a recommander, en empruntant la forme de conseils medicaux, tous les cosmetiques,--pates epilatoires, elixirs, eaux aromatiques, teintures, essences, huiles, vinaigres, laits, cremes, savons, opiats, pommades, glycerines, vaselines, sachets, pastilles, dentifrices, fards; et aussi toutes les specialites pharmaceutiques--vins fortifiants, pilules regeneratrices, pates pectorales, goudrons, fers, sirops, purgatifs, auxquels leurs inventeurs voulaient donner une autorite que le public, qui se croit malin, refuse a l'annonce toute simple de la derniere page. Avec l'ambition qui etait sienne et la carriere qu'il voulait suivre, il n'aurait jamais consenti a faire sous son nom cette correspondance; aussi pour ce travail n'etait-il que le secretaire d'un de ses confreres qui, simple medecin de quartier, n'avait pas les memes menagements a garder et signait bravement ces consultations, trouvant que les clients comme l'argent etaient toujours bons a prendre, d'ou qu'ils vinssent. Pour ca peine. Saniel remplacait ce confrere les dimanches d'ete, et de temps en temps recevait a titre gracieux une caisse de parfumerie ou de produits pharmaceutiques, qu'il vendait au rabais quand l'occasion s'en presentait. Toutes les semaines, on lui donnait la liste des cosmetiques et des specialites qui devaient figurer dans sa correspondance, et n'importe comment il fallait les recommander, soit en repondant aux lettres qui lui etaient reellement adressees, soit en inventant des questions lui permettant de les introduire plus ou moins a propos. Il commencait a consulter cette liste et la liasse de lettres des abonnes que le journal lui avait envoyees, quand la sonnette de la porte d'entree tinta; c'etait peut-etre un malade, le bon malade qu'il attendait vainement depuis quatre ans: il quitta son bureau pour aller ouvrir. C'etait son charbonnier qui venait pour sa petite note. --Je passerai un de ces jours chez vous, dit Saniel; ce soir, je suis presse. --C'est que, moi aussi, je suis presse: j'ai une echeance demain et j'ai compte sur M. le docteur. --Je n'ai pas d'argent ici. --Que M. le docteur me donne seulement un acompte. --Je vous dis que je n'ai pas d'argent ici. --Alors c'est donc vrai ce qu'on raconte que M. le docteur va etre poursuivi par les huissiers, qu'on va le vendre, ou lui reprendre ses meubles. Il ne voudra pas me faire perdre mon argent; je suis un pere de famille. Saniel ne le savait que trop, qu'il etait pere de famille, ayant eu a soigner depuis quatre ans cette famille, composee d'une mere et de trois enfants constamment malades, sans qu'il eut jamais ete question de lui payer ses visites. Tant bien que mal, apres une interminable discussion, il parvint a renvoyer le charbonnier, et rentra dans son bureau pour se mettre a son article. La premiere lettre qu'il prit, signee: "Parfum de cyclamen", demandait des conseils pour les dents; il repondit: "Parfum de cyclamen.--Abandonnez votre dentifrice, qui est dangereux et vous ferait perdre toutes vos dents avant cinq ans, adoptez celui de la pharmacie Durand, 215, rue Richelieu, dont je vous garantis les bons effets.... "Jeune femme pale.--L'operation est radicale, sans danger pour la peau et pour la sante; mais elle doit etre faite par une main habile a manier l'electricite. Adressez-vous a moi, 117, Chaussee d'Antin, de deux a quatre heures; j'aurai grand plaisir a vous voir." Moi, ce n'etait pas lui Saniel, mais bien son confrere, celui qui signait cette correspondance et qui, par ces amorces, pechait ainsi quelques clients. Il allait passer a la troisieme, signee: "Une affligee de vingt ans", lorsque la sonnette retentit de nouveau. Cette fois, il n'ouvrirait pas: encore un creancier sans doute. Et il ecrivit son conseil. Pourtant? Depuis quatre ans, il attendait que la chance tirat pour lui un bon billet a la loterie de la vie: une malade riche, atteinte d'un kyste ou d'une tumeur qu'il conduisait chez un chirurgien a la mode, lequel partageait avec lui les dix ou quinze mille francs, prix de l'operation. Alors il etait sauve. Il courut a sa porte. La malade au kyste se presenta sous la forme d'un petit homme barbu, a la trogne allumee, portant par-dessus sa veste le tablier en grosse toile noire des marchands de vin. C'etait en effet le marchand de vin du coin qui ayant, lui aussi, appris la verite de l'huissier, venait toucher sa petite note pour fournitures de vin et de portions faites depuis trois mois pour les dejeuners de M. le docteur. La scene qui s'etait passee avec le charbonnier recommenca plus vive, plus violente, et il fallut que Saniel se fachat, menacat, pour mettre a la porte le marchand de vin, qui ne partit qu'en promettant de revenir le lendemain avec son huissier. Saniel reprit son article "Une Parisienne en perspective.--Puisque vous viendrez bientot a Paris, je differe mon ordonnance jusqu'a votre arrivee: toutes les explications ne valent pas un coup d'oeil. Que votre premiere visite soit pour le 117 de la Chaussee-d'Antin: vous etes certaine de me trouver de deux heures a quatre heures. "_Entre perruche et ouistiti_.--Faites usage des sachets de toilette de la parfumerie du Magnolia, ils retarderont vos rides, que vous exagerez certainement, votre style le dit." Sa plume courait sur le papier, lorsqu'un bruit de pas lui fit lever la tete: ou bien il avait mal ferme sa porte sur le dos du marchand de vin, ou bien c'etait son domestique qui venait d'entrer avec sa clef.... Alors que voulait-il? Ce n'etait point toute la journee qu'il l'employait, mais seulement a l'heure de sa consultation, pour le menage et pour ouvrir aux clients quand il s'en presentait. Comme il allait se lever pour voir qui marchait ainsi, on frappa a sa porte: c'etait en effet son domestique, a l'air penaud et embarrasse. --Qu'est-ce qu'il y a, Joseph? --J'ai pense que je trouverais monsieur, et je suis venu. --Pourquoi? Joseph hesita; puis, prenant courage, il dit avec volubilite, en tenant ses yeux baisses: --Je viens demander a monsieur de me payer mon mois qui est echu du 15, parce qu'il y a besoin d'argent a la maison tout de suite; s'il n'y avait pas besoin d'argent, je ne serais pas venu. Saniel le regarda. --Vous ne savez pas qu'un huissier a laisse du papier timbre chez le concierge. --Qui est-ce qui a pu dire ca a monsieur? --Le savez-vous ou ne le savez-vous pas? --Eh bien, c'est vrai; alors, comme quand les huissiers sont quelque part ils raflent tout, j'ai pense que monsieur, qui est si juste, ne voudrait pas que je perde mon pauvre argent que j'ai eu tant de mal a gagner. Alors je suis venu, et me voila. --He bien, je n'ai pas d'argent; si j'en avais eu, j'aurais paye l'huissier. --Faut donc que je perde mes gages? --Je vous payerai plus tard. --Quand? --Aussitot que je pourrai. --Est-ce que les huissiers vous laisseront faire? Ils vont tout vendre ici. Si monsieur voulait, je le tiendrais quitte.... --Comment? --J'emporterais la redingote que monsieur m'a fait faire il y a deux mois; bien sur qu'elle ne vaut pas ce qui m'est du, mais ce serait toujours ca. --Emportez la redingote. Joseph eut vite pris sa redingote dans l'armoire de l'entree ou elle etait accrochee, et il la roula dans un journal. --Pour lors monsieur ne comptera pas sur moi demain, dit-il en deposant sa clef sur un coffre; il faut que je cherche une place. --C'est bien, je ne compterai pas sur vous. --Bonsoir, monsieur. Et Joseph fila au plus vite. Reste seul, Saniel ne se remit pas tout de suite au travail; mais, se renversant dans son fauteuil, il promena un regard melancolique dans son cabinet et jusque dans le salon, dont la porte etait restee ouverte: a la faible lueur de sa bougie, il voyait ses grands fauteuils methodiquement alignes de chaque cote de la cheminee, les draperies des fenetres noyees dans l'ombre et tout ce mobilier qui, depuis quatre ans, lui avait coute tant d'efforts. C'etait de ce Louis XIV de camelote qu'il avait ete si longtemps prisonnier, et par qui maintenant il allait etre execute. La belle affaire, vraiment, intelligente et habile! Tout cela n'avait servi qu'a de pauvres Auvergnats, sans que lui-meme en jouit, n'ayant pas le gout bourgeois du bibelot, ni le besoin du bien-etre. Un mouvement de colere et de revolte contre lui-meme lui fit assener un coup de poing sur son bureau: quel naif il avait ete! De nouveau la sonnette tinta. Cette fois, il n'entendrait pas, ne comptant plus sur la cliente riche. Apres un court instant, on tambourina doucement sur la porte. Alors, se levant vivement, il courut ouvrir. Une femme se jeta a son cou: --Ah! mon cheri, que je suis contente de te trouver chez toi. VI Elle lui avait passe un bras autour de la taille, et, se serrant contre lui, se pelotonnant, ils etaient entres dans le cabinet. --Que je suis donc contente, repeta-t-elle; quelle bonne idee j'ai eue! Et d'un brusque mouvement elle se debarrassa de la longue redingote en drap gris qui l'enveloppait jusqu'aux pieds. --Et toi, es-tu content, dit-elle en se placant devant lui pour le mieux regarder. --Peux-tu le demander? --Simplement pour te l'entendre dire. --N'es-tu pas ma seule joie, la douce lumiere qui m'eclaire au fond du puits ou je pioche jour et nuit! --Cher Victor! C'etait une grande et svelte jeune femme aux cheveux chatains, qui la coiffaient de boucles epaisses jusque sur les sourcils. De beaux yeux sombres, un nez court, des dents superbes et des gencives couleur de fraise lui donnaient l'air d'un joli chien; elle en avait la gaiete, la vivacite, l'effronterie gracieuse, la caresse passionnee du regard. Habillee a la diable, en Parisienne qui n'a pas le sou, mais qui pare tout ce qu'elle porte, elle avait une desinvolture, une elegance naturelles qui charmaient: avec cela, un ton bon enfant, un rire joyeux et une expression de sensibilite repandue sur son visage frais. --Je viens diner avec toi, dit-elle gaiement, et j'ai une faim!... Il laissa echapper un mouvement qu'elle saisit. --Je te gene? dit-elle inquiete. --Mais pas du tout. --Tu as a sortir? --Non. --Alors pourquoi as-tu fait un mouvement qui trahissait de l'ennui ou tout au moins de l'embarras? --Tu te trompes, ma petite Philis. --Avec un autre, je me tromperais peut-etre; mais avec toi, est-ce que c'est possible? Tu sais bien qu'entre nous il n'est pas besoin de paroles, que je lis dans tes yeux ce que tu vas dire, sur ta physionomie ce que tu penses comme ce que tu sens. Est-ce qu'il n'en est pas toujours ainsi quand on aime... comme je t'aime? Il la prit dans ses bras et longuement il l'embrassa; puis, allant a un fauteuil sur lequel en rentrant il avait jete son pardessus, il tira d'une poche le pain qu'il avait achete. --C'est que voila mon diner, dit-il en montrant son pain. --Oh! il faut que je te gronde: le travail te fait perdre la tete. Ne peux-tu prendre le temps de manger? Il eut un triste sourire: --Ce n'est pas le temps qui m'a manque. Il fouilla dans sa poche et en tira trois gros sous qui lui restaient: --On ne dine pas au restaurant avec six sous. Elle se jeta sur lui: --Oh! cheri, pardonne-moi, s'ecria-t-elle. Pauvre cher martyr, cher grand homme, c'est moi qui t'accuse, quand je devrais embrasser tes genoux. Et tu ne me grondes pas; un triste sourire est toute ta reponse. Eh quoi, tu en es la: pas meme de quoi manger! --On mange tres bien avec du pain; que ne suis-je assure d'en avoir toujours! --Eh bien, aujourd'hui je veux qui tu aies mieux et plus. Ce matin, en voyant le mauvais temps, il m'est venu une idee a laquelle tu etais associe: c'est bien naturel, puisque tu ne quittes ni mon coeur ni ma pensee: j'ai dit a maman que, si la bourrasque continuait, je coucherais a la pension. Tu t'imagines avec quelle emotion j'ai ecoute le vent toute la journee, en regardant la pluie tomber melee aux feuilles et aux branches mortes qui passaient en tourbillons. Dieu merci, le temps a ete assez mauvais pour que maman me croie bien tranquille a la pension; et me voila a toi jusqu'a demain matin. Mais, comme nous ne pourrons pas rester a jeun jusque-la, en nous contentant de ton pain, je vais aller acheter a diner; nous ferons la dinette au coin du feu, ce sera bien plus amusant que d'aller au restaurant. Elle endossa vivement sa redingote. --Mets la table pendant que je fais mes achats. --J'ai mon article a finir qu'on va venir chercher a huit heures; pense que j'ai encore a recommander trois vins toniques, cinq preparations de fer, une teinture au henne, un lait mammaire, deux lotions capillaires, un opiat, je ne sais combien de savons et de poudres de riz, et il faut que, de force ou de bonne volonte, ils entrent dans mon article. Quel metier! --Eh bien, ne t'inquiete pas de la table; nous la mettrons ensemble quand tu auras fini, ce qui ne sera que plus amusant. --Tu prends tout par le bon cote, toi! --Est-ce qu'il est meilleur de le prendre par le mauvais? A tout a l'heure! Elle allait tirer la porte. --Ne fais pas de folies, dit-il. --Il n'y a pas de danger, repondit-elle en frappant sur sa poche. Puis, revenant a lui, elle l'embrassa passionnement: --Travaille. Et elle partit en courant. Il y avait deux ans qu'ils s'aimaient. A cette epoque, Saniel allait toutes les semaines, aux environs de Paris, faire, dans une pension, un cours d'anatomie a l'usage des jeunes filles qui se preparaient aux examens de l'Hotel de Ville, et chaque fois il se rencontrait avec une jeune femme qu'il n'avait pas pu ne pas remarquer: elle partait et revenait aux memes heures que lui, et donnait des lecons dans la pension rivale de celle ou il professait: comme elle portait souvent sous le bras un grand carton ou quelquefois un moulage en platre, il avait conjecture, sans avoir besoin pour cela d'un effort, que c'etait le dessin qu'elle enseignait. Tout d'abord il n'avait pas fait attention a elle: que lui importait cette maitresse de dessin; il avait autre chose en tete que les femmes. Mais peu a peu, precisement parce qu'elle etait discrete et reservee, il avait ete frappe par la vivacite et la gaiete de sa physionomie: il y avait vraiment plaisir a regarder cette jeune femme jolie et surtout plaisante. Cependant il n'avait rien laisse voir de ce qu'il pensait d'elle: si leurs yeux se souriaient lorsqu'ils se rencontraient c'etait tout; eux, ils ne se connaissaient point. Quand ils descendaient de wagon ils ne s'en allaient point cote a cote; quand il prenait le trottoir de gauche, il etait certain d'avance qu'elle prendrait celui de droite, et reciproquement. Les choses avaient continue plusieurs mois ainsi sans que jamais un mot fut echange entre eux: seulement par la force des choses ils avaient l'un et l'autre appris qui ils etaient: elle, professeur de dessin comme il l'avait devine, s'appelait mademoiselle Philis Cormier; elle etait la fille d'un peintre mort depuis sept ou huit ans, qui avait eu une certaine reputation; lui etait un medecin a qui on predisait un bel avenir, un homme tres fort qu'on verrait un jour a l'oeuvre; et naturellement leur attitude l'un envers l'autre etait restee la meme; il n'y avait pas la de raisons particulieres pour qu'elle changeat. Le hasard avait fait naitre ces raisons: un jour d'ete que le temps s'etait subitement mis a l'orage a l'heure ou ils reprenaient ordinairement le train, Saniel, revenant au chemin de fer, avait rejoint en route mademoiselle Philis Cormier, qu'il voyait se hater devant lui; ils avaient encore cinq ou six cents metres a parcourir a travers une plaine sans maisons avant d'arriver a la station, c'est-a-dire plus que le temps d'etre inondes si les nuages noirs que roulait le vent se decidaient a crever: lui avait un parapluie qu'on venait de lui preter en quittant la pension; elle n'en avait point. Pour la premiere fois, il s'etait decide a lui adresser la parole: --Il semble que l'orage va nous prendre avant que nous ayons gagne la station; vous n'avez pas de parapluie: voulez-vous me permettre de marcher pres de vous? je vous abriterai avec celui qu'on vient de me preter. Elle avait repondu par un sourire, et ils s'etaient mis a marcher cote a cote jusqu'au moment ou la pluie s'etait abattue sur eux; alors elle s'etait rapprochee de lui, et ils etaient entres dans la gare en causant gaiement: --Votre parapluie vaut mieux que la jupe de Virginie, dit-elle. --Qu'est-ce que c'est que la jupe de Virginie? --Vous n'avez pas lu _Paul et Virginie_? --Non. --Elle l'avait regarde avec un sourire un peu moqueur, se demandant ce que les gens tres forts pouvaient bien lire. Non-seulement Saniel n'avait pas lu le roman de Bernardin de Saint-Pierre, pas plus celui-la que d'autres d'ailleurs, mais encore il n'avait jamais aime, les choses du coeur n'etant pas plus son fait que celles de l'imagination. Il faut du loisir pour les lectures d'agrement, et plus encore pour l'amour, comme il leur faut une liberte d'esprit et une independance de vie qu'il n'avait pas. Ou aurait-il trouve le temps de lire des romans? Quand et comment se serait-il occupe d'une femme? Celles qu'il avait eues depuis son arrivee a Paris n'avaient jamais pris sur lui la plus legere influence, et il n'avait garde d'aucune un souvenir bien distinct. Au contraire, pensant a cette promenade sous la pluie, il avait retrouve cette jeune fille avec une surete de memoire tout a fait extraordinaire chez lui; l'impression avait donc ete bien forte qu'elle se continuait ainsi: il revoyait Philis avec son sourire qui decouvrait ses dents eblouissantes, il entendait la musique de sa voix, et cette plaine monotone, qu'il avait si souvent traversee sans jamais la voir, lui apparaissait comme le plus joli paysage du monde. Evidemment un changement s'etait fait en lui, quelque chose s'etait eveille dans son esprit; pour la premiere fois, il s'etait apercu que l'organe conoide creux et musculaire qu'on appelle le coeur peut servir a autre chose qu'a la circulation du sang. Quelle surprise et aussi quel desappointement! Allait-il etre assez naif pour aimer cette jeune fille et empetrer d'une femme sa vie deja si difficile et si lourdement remplie. La belle affaire, en verite, et comme la nature l'avait bati pour jouer les amoureux! Il est vrai que ceux-la seulement qui le veulent bien deviennent amoureux, et que, par experience, il connaissait la force de volonte. Mais il avait bientot fallu en rabattre de cette confiance en soi: loin de Philis, il pouvait ce qu'il voulait; pres d'elle, c'etait elle qui voulait; d'un regard elle etait maitre de lui; il arrivait furieux pour l'influence qu'elle avait prise sur lui, et contre laquelle il s'etait debattu depuis qu'ils ne s'etaient vus; il la quittait ravi de sentir combien profondement il l'aimait. Pour un homme dont la raison et la logique avaient regle la vie jusqu'a ce moment, ces contradictions etaient exasperantes, et il ne se pardonnait de les subir qu'en se disant qu'elles ne pouvaient modifier en rien la ligne de conduite qu'il s'etait tracee, ni le faire devoyer du chemin qu'il suivait. Riche, ou simplement avec un peu de fortune, il eut pu--quand il etait pres d'elle et en sa puissance--se laisser entrainer; mais ce n'etait pas quand il crevait de faim qu'il allait faire la folie de prendre une femme; qu'aurait-il a lui donner? sa misere, rien que sa misere; et la honte, a defaut d'autre raison, l'empecherait a jamais de la lui offrir. Depuis qu'ils se connaissaient, elle avait elle-meme, tout naturellement, en causant, complete les renseignements qu'il avait eus tout d'abord: elle etait bien, comme on le lui avait dit, la fille d'un peintre; son pere, qui avait eu des commencements difficiles, etait mort au moment ou, apres des annees de lutte acharnee, il arrivait a la fortune; dix annees de plus de travail, et il laissait a sa famille, sinon la richesse, au moins une tres belle aisance. En realite, il ne lui avait laisse que la ruine; l'hotel qu'il s'etait fait construire vendu, et les dettes payees, il ne leur etait reste que quelques meubles. Il avait fallu travailler. ils etaient trois, une mere, un fils et une fille; la mere, qui n'avait pas de metier, s'etait mise a des travaux de lingerie; le fils avait quitte le college pour entrer clerc chez un homme d'affaires appele Caffie; la fille, qui heureusement pour elle avait appris a dessiner et a peindre sous la direction de son pere, avait cherche des lecons, et, pour ajouter au peu qu'elles lui procuraient, elle dessinait des menus de diner pour les papetiers et peignait sur soie des coffrets et des eventails: ils vivaient, et bien juste, avec une dure economie et des privations de toute sorte, encore le frere, las de la triste existence et du labeur que lui imposait son homme d'affaires, venait-il de les quitter pour aller tenter la fortune en Amerique. Si Saniel se mariait jamais, ce dont il doutait, ce ne serait pas, a coup sur, une femme dans ces conditions qu'il epouserait. Cette reflexion le rassurant, il s'etait un peu plus livre avec elle; pourquoi ne jouirait-il pas du plaisir tres doux qu'il avait a la voir et a l'entendre? Sa vie n'etait pas deja si gaie et si heureuse; il se sentait parfaitement sur de lui et, telle qu'il la connaissait maintenant, il etait tout aussi sur d'elle: une brave et honnete fille; d'ailleurs, comment eut-elle devine qu'il l'aimait? Ils avaient donc continue a se voir avec un plaisir qui semblait egal des deux cotes, allant l'un au devant de l'autre aussitot qu'ils s'apercevaient dans la gare, s'attendant, montant dans le meme wagon, s'arrangeant toujours pour faire route ensemble a l'aller comme au retour, et s'entretenant librement, gaiement, oubliant si bien le temps, qu'il etait rare que l'arrivee ne les surprit point. Les choses avaient marche ainsi jusqu'a l'approche des vacances, c'est-a-dire d'une separation momentanee, et, un peu avant ce moment, ils avaient decide qu'apres leur derniere lecon, au lieu de prendre le train a la station comme a l'ordinaire, ils iraient a une lieue de la pour revenir a Paris par le tramway, ce qui leur ferait une promenade d'une bonne heure a travers bois. Le soleil etait chaud ce jour-la: a moitie chemin, Philis avait demande a se reposer un moment; ils s'etaient assis dans un taillis, et bientot ils s'etaient trouves aux bras l'un de l'autre. Depuis, Saniel n'avait jamais parle de mariage et Philis n'en avait jamais rien dit de son cote. Ils s'aimaient. VII Saniel etait encore au travail quand Philis rentra. --Tu n'as pas fini pauvre cher! demanda-telle. --Le temps de soigner par correspondance une maladie pour laquelle l'examen attentif de dix medecins ne suffirait peut-etre pas, et je suis a toi. En trois lignes l'affaire fut faite; il quitta son bureau: --Me voila: que veux-tu que je fasse? --Aide-moi a sortir ce qu'il y a dans mes poches. Elle s'etait deja debarrassee d'une bouteille enveloppee dans une feuille de papier qu'elle avait deposee sur le bureau. --Comme tu es chargee! dit-il. --Juste ce qu'il faut. Elle avait des paquets sous les bras, et les poches de sa redingote ainsi que de sa robe paraissaient remplies: ce fut un travail de les vider. --Ne serre pas trop fort, disait-elle a chaque paquet qu'il lui prenait. A la fin, les poches furent vides. --Ou dinons-nous? demanda-t-elle. --Ici; puisque la salle a manger est transformee en laboratoire. --Alors commencons par faire du feu; j'ai eu les pieds mouilles en pataugeant sur la route de la station. --Je ne sais pas s'il y a du bois. --Allons voir. Elle prit la bougie et ils passerent dans la cuisine qui, de meme que la salle a manger etait un laboratoire, etait une etable ou Saniel elevait, dans des cages, des cochons d'Inde et des lapins pour ses experiences, et ou Joseph entassait pele-mele tout ce qui le genait, sans avoir a prendre souci du fourneau ou de la grillade qui n'avaient jamais ete allumes. Mais ils eurent beau fureter, leurs recherches furent vaines; il y avait de tout dans cette cuisine, excepte du bois a bruler; de vieux balais, des brosses a cirage, des choux pour les lapins, des carottes pour les cochons d'Inde, des amas de journaux, des caisses et des boites. --Tu tiens a ces boites? demanda-t-elle en caressant un petit cochon qu'elle avait pris dans ses bras. --Nullement; elles ont servi a emballer de la parfumerie et des specialites pharmaceutiques; elles sont maintenant inutiles. --Eh bien, on peut tres joliment se chauffer avec ces planches; cassees, elles feront un beau feu clair et flambant. Un vieux couperet rouille se trouvait sur le fourneau; Saniel le prit et rapidement il fendit assez de caisses pour avoir une bonne provision de bois. --Ce que c'est que d'etre Auvergnat! dit-elle en riant; c'est a croire qu'en naissant vous recevez tous le genie du charbonnage. --Alors tu te moques de moi? --Non, mais tu coupes ton bois gravement, lugubrement, comme si tu depecais un malade, et je voudrais te faire rire un peu, en riant moi-meme de toi, de moi, de n'importe qui, pourvu que tu te derides. Ils revinrent dans le cabinet, Saniel portant la provision de bois. --Maintenant, mettons la table, dit-elle avec entrain. Un petit gueridon pliant etait place devant la fenetre, et Saniel s'en servait pour dejeuner bien souvent, avec l'assiette assortie que Joseph allait lui chercher chez le charcutier, ou avec la portion que fournissait le marchand de vin qui, quelques instants auparavant, etait venu lui faire une scene; elle le prit et l'apporta devant la cheminee ou elle l'ouvrit. --Ou est le linge? demanda-t-elle. --C'est que je ne suis pas riche en linge; cependant j'ai dans cette armoire des serviettes que j'etale sur la poitrine et les epaules des gens que j'ausculte; voyons s'il y en a de propres. Justement il en restait quatre, c'est-a-dire une de plus qu'il ne fallait. --As-tu des assiettes, des couteaux, des fourchettes, des verres? --Oui, dans une armoire de la salle a manger. --Allons les chercher. Cette salle a manger, ou l'on n'avait jamais mange, etait la piece la plus curieusement meublee de l'appartement. Point de table, point de chaises, point de buffet; mais, le long de la muraille, des planches en bois blanc formant etagere, et, sur ces planches, des matras, des ballons, des flacons a effilure horizontale ou verticale, des tubes de culture, des filtres, une etuve a gaz, un microscope, des tranches de pain, des morceaux de pomme de terre, ca et la des bocaux, des fioles, et aussi quelques livres, enfin le materiel d'un petit laboratoire de recherches bacteriologiques: voila, ce qu'etait en effet cette salle ou Saniel travaillait plus souvent et plus longuement que dans son cabinet de consultation. C'etait dans un placard que se trouvaient les cinq ou six assiettes, les trois couteaux, les verres qui composaient toute la vaisselle et la verrerie de Saniel. --Tu es sur qu'il n'y a pas de microbes dans les assiettes? demanda Philis en prenant ce qu'il fallait pour servir la table. --J'espere que non. --Enfin, en les essuyant bien. Le couvert fut promptement mis par Philis, qui allait, venait, tournait autour de la table avec une legerete gracieuse que Saniel admirait. --Alors toi tu ne fais rien, dit-elle. --Je te regarde et je reflechis. --Et le resultat de ces reflexions, peut-on le demander? -C'est qu'il y a en toi un fonds de belle humeur et de gaiete, une exuberance de vie a egayer un condamne a mort. --Et que serions-nous devenus, je te prie, si j'avais ete une melancolique et une decouragee quand nous avons perdu mon pauvre papa? Il etait la joie meme, chantait toute la journee, s'eveillait une chanson sur les levres et, tout en travaillant, riait, plaisantait, sans jamais une minute de mauvaise humeur. C'est par lui et pres de lui que j'ai ete elevee, et je lui ressemble. Quand, en quelques jours, il, nous a ete enleve, tu peux t'imaginer comment, tombant de cette vie heureuse dans la detresse et le chagrin, nous avons ete aneantis; maman, tu le sais, est une melancolique et une inquiete, une timide disposee a voir tout en noir; mon frere Florentin est comme elle. Ce fut un desespoir morne: maman repetait du matin au soir que nous n'avions qu'a mourir de faim; mon frere voulait s'engager; je ne m'abandonnai point, et, si je ne pus pas rire et chanter, je me remuai assez cependant pour secouer l'engourdissement de la desesperance: je fis obtenir une place a Florentin, je trouvai du travail pour maman, et j'en trouvai pour moi aussi; le courage revint a tout le monde et peu a peu avec lui le calme de l'esprit. Elle le regarda avec un sourire qui disait: "Veux-tu me laisser faire pour toi ce que j'ai fait pour eux?" Mais, ces paroles precises, elle ne les prononca point; au contraire, elle chercha tout de suite a effacer leur impression si, comme elle le croyait, il les avait devinees. --Va donc chercher de l'eau, dit-elle; pendant ce temps, je vais allumer le feu; maintenant c'est le moment. Quand il revint, apportant une carafe pleine, le feu flambait en jetant des petillements d'or qui illuminaient le cabinet. Assise devant le bureau, Philis ecrivait. --Que fais-tu donc la? demanda-t-il avec surprise. J'ecris notre menu, car tu penses bien que nous n'allons pas nous mettre comme ca tout bourgeoisement a table. Le voila: qu'en penses-tu. Elle lut tout haut: --Sardines de Nantes. --Cuisse de dinde rotie. --Terrine de pate de foie gras aux truffes du Perigord. --Mais c'est un festin, ton diner! --Croyais-tu que j'allais t'offrir une portion de fricandeau au jus? Elle continua: --Fromage de Brie, --Choux a la creme vanillee, --Pomme de Normandie, --Vin.... --Ah! voila. Quel vin? Je ne voudrais pas te tromper. Mettons: "Vin du marchand de vin du coin." Et maintenant, a table. Comme il allait s'asseoir, elle l'arreta: --Tu ne me donnes pas le bras pour me conduire a ma place? Si nous ne faisons pas les choses serieusement, methodiquement, nous n'y croirons pas, et les truffes du Perigord se changeront peut-etre en petits morceaux noirs de n'importe quoi. Quand ils furent assis en face l'un de l'autre, la serviette depliee, elle continua sa plaisanterie: --Allates-vous lundi a la representation de Don Juan, mon cher docteur? Et Saniel qui, malgre tout, avait garde la mine sombre, se mit a rire franchement. --Allons donc! s'ecria-t-elle en frappant ses mains l'une contre l'autre. Plus de preoccupation, n'est-ce pas, plus de souci! Tes yeux dans les miens, cher Victor, et ne pensons qu'a l'heure presente; a la joie d'etre ensemble, a notre amour. Est-ce dit? Elle lui tendit la main par-dessus la table. Il la prit et la serra: --C'est dit. Le diner continua gaiement, Saniel repondant aux sourires et a la gaiete de Philis, qui conduisait l'entretien en ne le laissant pas languir: elle le servait, lui versait a boire, et c'etaient des eclats de voix, des rires comme ce cabinet n'en avait jamais entendu; de temps en temps, elle quittait sa chaise et jetait une poignee de bois au feu qui, a moitie eteint, reprenait ses petillements. Cependant, elle remarqua que peu a peu la physionomie de Saniel, un moment detendue, s'assombrissait et reprenait l'expression de preoccupation et d'amertume qu'elle avait eu tant de peine a chasser; elle voulut faire un nouvel effort. --Est-ce que cette charmante dinette ne te donne pas l'idee de recommencer bientot? demanda-telle, --La recommencer! Comment? Ou? --Mais si j'ai pu venir ce soir sans que maman s'en inquiete, je trouverai bien un moyen, un pretexte, pour recommencer la semaine prochaine. Il secoua la tete. --Tu ne seras pas libre la semaine prochaine? demanda-t-elle, inquiete. --Ou serai-je la semaine prochaine, demain, dans quelques jours? --Tu me fais peur! Explique toi, je t'en prie. Oh! Victor, aie pitie de moi, ne me laisse pas dans l'angoisse. --Tu as raison; je dois tout te dire et ne pas laisser ta tendresse chercher des explications a ma preoccupation, qui ne peuvent que te tourmenter. --Si tu as des soucis, ne m'estimes-tu pas assez pour les partager avec moi? Tu sais bien que je suis a toi, tout a toi, aujourd'hui, demain, a jamais! Sans lui laisser ignorer les difficultes de sa situation, il n'etait jamais cependant entre dans des details precis, aimant mieux parler de ses esperances que de sa misere presente. Le recit qu'il avait deja fait a Glady et a Caffie, il le recommenca, en ajoutant ce qui venait de se passer avec le concierge, le marchand de vin, le charbonnier et Joseph. Elle ecoutait aneantie. --Il a emporte la redingote! murmura-t-elle. --Il n'est venu que pour ca. --Et demain? --Ah! demain... demain! --Avec tant de travail comment as-tu pu en arriver la? --Comme toi, j'ai cru a la vertu du travail, et voila ou j'en suis! Parce que je sentais en moi une volonte que rien n'affaiblirait, une force que rien ne lasserait, un courage que rien ne rebuterait, je me suis imagine que j'etais arme pour la lutte, de facon a ne pouvoir pas etre vaincu, et je le sais, autant par la faute des circonstances que par la mienne... --Et de quoi es-tu coupable, pauvre cher? --D'ignorance de la vie, de maladresse, de presomption, d'aveuglement. Si j'avais ete moins naif, est-ce que je me serais laisse prendre aux propositions de Jardine? Est-ce que j'aurais accepte ce mobilier, cet appartement? Il me disait que les engagements qu'il me faisait signer etaient de simples formalites, qu'en realite je le payerais quand je pourrais, qu'il se contenterait d'un honnete interet: cela m'a paru vraisemblable; je n'ai pas cherche au dela et j'ai accepte, heureux, glorieux de m'installer... certain d'avoir les reins assez solides pour porter ce fardeau. C'est une force d'avoir confiance en soi, mais c'est aussi une faiblesse. Parce que tu m'aimes tu ne me connais pas, tu ne me vois pas. En realite, je suis peu sociable, et je manque absolument de souplesse, de finesse, de politesse, aussi bien dans le caractere que dans les manieres: comment, avec cela, veux-tu qu'on fasse de la clientele et qu'on reussisse si un coup d'eclat ne vous impose pas? Que le coup d'eclat se produise, j'y compte bien; mais son heure n'a pas encore sonne. Parce que je manque de souplesse, je n'ai pas su gagner la sympathie ou l'interet de mes maitres; ils n'ont vu que ma raideur, et, comme je n'allais pas a eux, plus encore par timidite que par fierte, ils ne sont pas venus a moi,--ce qui est bien naturel, j'en conviens; de plus comme je n'ai pas incline mes idees devant l'autorite de quelques-uns, ceux-la m'ont pris en grippe, ce qui est plus naturel encore. Parce que je manque de politesse et suis reste pour beaucoup de choses l'Auvergnat lourd et gauche que la nature m'a fait, les gens du monde m'ont dedaigne, s'en tenant a l'ecorce qu'ils voyaient et qui leur deplaisait. Plus avise, plus malin, plus experimente, je me serais au moins appuye sur la camaraderie; mais je n'en ai pas pris souci. A quoi bon? je n'en avais pas besoin: ma force me suffisait; je trouvais plus crane de me faire craindre que de me faire aimer. Ainsi bati, je n'avais que deux partis a prendre: ou rester dans ma pauvre chambre de l'hotel du Senat, en vivant de lecons et de besognes de librairie jusqu'au jour du concours pour le bureau central et l'agregation; ou bien m'etablir dans un quartier excentrique, a Belleville, Montrouge ou ailleurs, et la faire de la clientele a la force du jarret avec des gens qui ne me demanderaient ni politesse ni belles manieres. Comme ces partis etaient raisonnables, je n'ai pris ni l'un ni l'autre:--Belleville parce que je voulais pas ne plus travailler que des jambes, comme un de mes camarades que j'ai vu fonctionner a la Villette: "Votre langue.--Bon.--Votre bras.--Bon!--Et, tandis qu'il est cense tater le pouls a son malade, de l'autre main il ecrit son ordonnance: "Vomitif, purgatif....--C'est quarante sous."--Et il s'en va, sans jamais perdre cinq minutes pour son diagnostic: il n'a pas le temps;--l'hotel du Senat, parce que j'en avais assez, et qu'avec ses propositions Jardine me tentait. Voila ou il m'a amene. --Et maintenant? VIII A ce moment, la bougie qui eclairait la table, s'eteignit dans le flambeau, sans que sa lueur vacillante depuis quelques instants deja les eut avertis qu'elle allait mourir. Philis se leva: --Ou y a-t-il des bougies? demanda-t-elle. --Il n'y en a plus; celle-ci etait la derniere. --Eh bien! il n'y a qu'a faire flamber le feu. Elle jeta une petite poignee de bois dans l'atre; puis, au lieu de reprendre sa chaise, elle alla chercher un coussin sur le divan et, le deposant devant la cheminee, elle s'assit dessus en s'accoudant sur le genou de Saniel. --Et maintenant, repeta-t-elle, les yeux leves sur lui. --Maintenant! je suppose qu'il ne me reste plus qu'a me sauver en Auvergne et me faire medecin de campagne. --Mon Dieu. est-ce possible? murmura-t-elle d'un ton qui surprit Saniel; car, s'il y avait de la douleur dans ce cri, il y avait aussi un autre sentiment qu'il ne comprenait pas. --En quittant l'Ecole, je pouvais continuer a demeurer a l'hotel du Senat et, en donnant des lecons pour vivre, preparer mes concours; maintenant, apres avoir occupe une position jusqu'a un certain point en vue, puis-je reprendre cette existence d'etudiant besoigneux? Mes creanciers, qui se sont deja abattus sur moi ici, me harcelleront et mes concurrents au concours exploiteront ma misere... qui n'a pas d'autre cause que mes vices; on trouvera que je deshonorerais la Faculte et je serai repousse. Ni medecin des hopitaux, ni agrege, j'en serais reduit a n'etre que medecin de quartier; a quoi bon? l'epreuve a ete faite ici; tu vois comme elle a reussi. --Alors tu partirais? --Non sans dechirement, sans desespoir, puisque ce serait notre separation et le renoncement aux espoirs sur lesquels je vis depuis dix ans, l'abandon de mes travaux, la mort; tu vois maintenant pourquoi, malgre ta gaiete, je n'ai pas eu la force de te cacher ma preoccupation: plus tu etais charmante, plus je sentais combien tu m'es chere, plus j'etais desespere de cette separation. --Pourquoi nous separer? --Que veux-tu? Elle se retourna vers lui: --Partir avec toi. Tu me rendras ce temoignage que, jusqu'a cette heure, jamais je ne t'ai parle de mariage et n'ai laisse paraitre la pensee que tu pouvais faire de moi ta femme un jour. Dans la position ou tu te trouvais, dans la lutte que tu soutenais, une femme eut ete un fardeau qui t'eut paralyse, alors surtout que cette femme n'etait qu'une pauvre miserable creature comme moi, qui n'apportait en dot que sa misere et celle de sa famille. Mais les conditions ne sont plus les memes: te voila, toi, aussi miserable et de plus desespere; dans ton pays, ou tu n'as plus que des parents eloignes qui ne te sont rien, puisqu'ils n'ont ni ton education, ni tes idees, ni tes besoins, ni tes habitudes, que vas-tu devenir tout seul avec tes deceptions et tes regrets? Si tu m'acceptes, je vais avec toi; a deux et quand on s'aime, on n'est nulle part malheureux. Quant tu rentreras fatigue, tu me trouveras souriante a ton retour; quand tu resteras a la maison, tu m'associeras a tes pensees, a ton travail, et je tacherai de te comprendre. Je n'ai pas peur de la pauvrete, tu sais, et je n'ai pas peur davantage de la solitude; partout ou nous serons ensemble, je serai bien. Tout ce que je te demande, c'est d'emmener ma mere avec nous, car tu sens bien que je ne peux pas l'abandonner; en la soignant, tu as appris a la connaitre assez pour savoir qu'elle n'est ni genante ni difficile; quant a Florentin, il restera a Paris ou il trouvera a s'employer: son voyage en Amerique l'a assagi et ses ambitions sont maintenant faciles a contenter: gagner petitement sa vie est tout ce qu'il demande. Sans doute, nous te serons une charge, mais pas aussi lourde qu'au premier abord on pourrait le supposer: une femme, quand elle le veut, met l'ordre et l'economie dans une maison, et je te promets que je serai cette femme. Et puis je travaillerai: j'ai la certitude que mon papetier me donnera des menus aussi bien quand je serai en Auvergne qu'il m'en donne a Paris. Je pourrai aussi, sans doute, me procurer d'autres travaux; c'est cent francs par mois, peut-etre cent cinquante, peut-etre meme deux cents. En attendant que tu te sois cree une clientele, nous vivrons avec cet argent; en Auvergne, la vie ne doit pas etre chere. Elle lui avait pris les deux mains, et elle suivait anxieusement sur son visage, qu'eclairait la flamme capricieuse de la cheminee, l'effet de ses paroles: c'etait leur vie a tous deux qui allait se decider, et l'emotion qui lui serrait le coeur faisait trembler sa voix. Qu'allait-il repondre? Elle le voyait le visage bouleverse, sans pouvoir lire plus loin. Comme elle se taisait, il degagea ses deux mains et, lui prenant la tete, il la regarda en silence pendant quelques instants: --Comme tu m'aimes! dit-il. --Donne-moi le moyen de le prouver autrement qu'en paroles. --Ce serait une lachete de t'associer a ma misere. --Ce serait m'estimer assez pour etre assure que j'en serai heureuse. --Et moi? --L'amour dans ton coeur ne l'emportera-t-il pas sur la fierte? Ne sens-tu pas que depuis que je t'aime mon amour a pris toute ma vie, et que rien au monde que ce qui est lui, que ce qui est toi, n'existe dans le present comme dans l'avenir! Parce que je te vois quelques heures de temps en temps a Paris, je suis heureuse; quelles que soient les difficultes qui nous attendent, je serai plus heureuse encore en Auvergne, par cela seul que nous nous verrons toujours. Il garda pendant assez longtemps un morne silence: --La-bas, pourrais-tu m'aimer? murmura-t-il. Evidemment c'etait plutot a lui qu'a elle que s'adressait cette question, qui resumait ses reflexions. --Oh! cher Victor! s'ecria-t-elle, pourquoi douter de moi? L'ai-je merite? Le passe, le present ne repondent-ils pas de l'avenir? Il secoua la tete: --L'homme que tu as aime, que tu aimes, ne s'est jamais montre a toi ce qu'il est reellement. Malgre les difficultes et les tristesses de sa vie, il a pu sourire a ton sourire, parce que, si cruelle que fut cette vie, il etait soutenu par l'espoir et la confiance; en Auvergne il n'y aura plus ni espoir, ni confiance, mais la rage d'une existence brisee et l'accablement de l'impuissance. Quel homme serais-je? Pourrais-tu l'aimer, celui-la? --Mille fois plus encore, puisqu'il serait malheureux et que j'aurais a le soutenir. --En aurais-tu la force? A la longue, la lassitude te prendrait, car le poids serait trop lourd, si grand que fut ton devouement, si profonde que fut ta tendresse. Vois ma situation, vois mes esperances et, descendant dans l'avenir, vois mon ecrasement. Tu me sais ambitieux mais vaguement, n'est-ce pas? sans avoir jamais mesure la portee de cette ambition et des espoirs, des reves, si tu veux, sur lesquels elle repose. Comprends que ces reves sont a la veille de se realiser: encore deux mois, en decembre ou en janvier, je passe le concours pour le bureau central, qui me fait medecin des hopitaux, et a la meme epoque celui pour l'agregation, qui m'ouvre la Faculte de medecine. Sans illusion orgueilleuse, je me crois en etat de reussir,--ce que les gens de sport appellent en condition. Donc quand je n'ai plus qu'une attente de quelques jours, me voila abattu a jamais. --Pourquoi a jamais? --On vient de son village a Paris pour faire sa trouee, on n'en revient pas quand la mauvaise chance ou l'impuissance vous y ont renvoye. D'ailleurs, c'est seulement tous les quatre ans que s'ouvre un concours pour l'agregation. Dans quatre ans, quelle serait ma condition morale ou intellectuelle; comment aurais-je supporte cet exil de quatre ans; te representes-tu ce que peuvent produire quatre annees d'isolement au fond des montagnes. Mais ce n'est pas tout. A cote de ce but ostensible que je poursuis depuis que j'ai debarque de mon village, j'ai mes travaux en train qui exigent absolument Paris. Sans que je t'aie jamais assommee de medecine, tu sais, n'est-ce pas? qu'elle est a la veille de subir une revolution qui va la transformer. Jusqu'a present, il a ete enseigne officiellement, en pathologie, que l'organisme humain portait en soi le germe d'un grand nombre de maladies infectieuses qui s'y developpaient spontanement dans certaines conditions: ainsi, la tuberculose est le resultat de fatigues, de privations, de miseres physiologiques. Eh bien, depuis un certain, temps, on admet, c'est-a-dire des revolutionnaires admettent une origine parasitaire a ces maladies, et il y a en France, en Allemagne, en Europe, toute une armee qui cherche ces parasites. Je suis un soldat de cette armee, et c'est a ces recherches que me sert ce laboratoire installe dans la salle a manger. C'est aux parasites de la tuberculose et du cancer que je me suis attache, et, pour ce dernier, depuis sept ans deja, ce qui, lorsque j'etais interne, m'avait fait appeler par mes camarades "le topique du cancer". Pour la tuberculose, je suis arrive a decouvrir son parasite, mais non encore a le debarrasser de toutes ses impuretes par des procedes de culture. J'en suis la. C'est-a-dire que je brule, et que, demain peut-etre, dans quelques jours, je tiens une decouverte qui est une revolution et donne la gloire a celui qui l'a faite. De meme pour le cancer, j'ai trouve son micro-organisme. Mais tout n'est pas dit. Et voila ce qu'il me faut abandonner en quittant Paris. --Pourquoi abandonner? Ne peux-tu pas continuer tes recherches en Auvergne? -C'est impossible pour toute sorte de raisons trop longues a expliquer, mais dont une seule suffira. Les cultures de ces parasites ne peuvent se faire que dans certaines temperatures rigoureusement maintenues au degre voulu, et ces temperatures ne peuvent etre obtenues que dans des etuves comme celle de mon laboratoire, alimentees par le gaz dont l'entree est reglee automatiquement par le plus ou moins de chaleur de l'eau. Comment veux-tu que cette etuve fonctionne dans un pays ou il n'y a pas de gaz? Non, non, si je quitte Paris, tout est fini position aussi bien que travail; je deviens medecin de village et rien que medecin de village. Que les huissiers me mettent dehors demain, et tout ce que j'ai accumule depuis quatre ans dans ce laboratoire, tous mes travaux en train, ce qui est acheve comme ce qui ne demande plus peut-etre que quelques jours, que quelques heures, s'en va chez le brocanteur ou est jete a la rue. De tant d'efforts, de tant de nuits passees, de tant de privations, de tant d'esperances, il ne reste qu'un souvenir... pour moi. Et encore s'il ne restait pas, peut-etre serais-je moins exaspere et accepterais je d'un coeur moins ulcere la vie a laquelle je ne me resignerai jamais. Tu sais bien, que je suis un revolte, non un resigne. Elle se leva et, lui prenant la main qu'elle serra fortement: --Il faut rester a Paris, dit-elle. Pardonne-moi d'avoir insiste tout a l'heure pour te prouver que tu pouvais vivre dans ton village. C'etait a moi que je pensais plus qu'a toi, a notre amour, a notre mariage; c'etait une pensee egoiste, une mauvaise, pensee. Il faut chercher, il faut trouver un moyen, n'importe lequel, quoi qu'il puisse couter, de ne pas renoncer a tes travaux. --Il faut! Mais comment? Crois-tu que je n'aie pas tout epuise? Il raconta ses demarches aupres de Jardine, ses sollicitations, ses prieres et aussi sa demande de pret a Glady, enfin sa visite a Caffie. --Caffie! s'ecria-t-elle, comment l'idee t'est-elle venue de t'adresser a Caffie? --Un peu parce que tu m'avais souvent parle de lui. --Mais je t'en ai parle comme du plus dur et du plus mechant des hommes, capable de tout, si ce n'est de ce qui est bon et de ce qui est bien. --Un peu aussi parce que je savais par un de mes clients qu'il pretait a ceux qu'il pouvait exploiter. --Et il t'a repondu? --Qu'il ne trouverait sans doute personne pour consentir le pret que je desirais; cependant il m'a promis de chercher, et il doit me rendre reponse demain soir; il m'a promis aussi de me defendre contre Jardine. --Tu t'es mis entre ses mains! --Eh! que veux-tu? Dans ma position, je n'ai pas la liberte de m'adresser a qui je veux et m'inspire confiance par son honorabilite. Que j'aille chez un notaire, un banquier: ils ne m'ecouteront pas, puisqu'au premier mot je serai oblige de leur repondre que je n'ai ni gage ni garantie a offrir. C'est pour cela que les malheureux tombent sous la coupe des coquins; au moins ceux-la les ecoutent et leur accordent quelque chose, si peu que ce soit. --Que t'a-t-il accorde? --Ses conseils. --Et tu les as acceptes? --C'est toujours du temps de gagne. Demain peut-etre, on m'eut mis dans la rue: Caffie m'obtiendra quelque repit. --Et de quel prix payeras-tu cette defense? --Il n'y a que ceux qui ont quelque chose qui s'inquietent du prix. --Tu as ton nom, ton repos, ta dignite, ton honneur, et, une fois que tu seras aux mains de Caffie, qui peut savoir ce qu'il exigera de toi, ce qu'il te forcera a faire sans que tu puisses lui resister! --Alors tu veux que je quitte Paris? --Non certes; mais je veux que tu te tiennes en garde contre Caffie, que tu ne connais pas et que je connais, moi, par tout ce que Florentin nous racontait pendant qu'il etait chez lui. Si secret qu'il soit, un homme d'affaires ne peut pas se cacher de son clerc: ce n'est pas seulement de coquineries que Caffie est coupable, c'est aussi de vrais crimes; je t'assure qu'il a merite dix fois la mort. Pour gagner cent francs il est capable de tout: il faut qu'il gagne, qu'il amasse, rien que pour le plaisir d'amasser, puisqu'il n'a ni enfant ni parent, ni heritier. --Eh bien, je te promets de me tenir sur mes gardes, comme tu me le conseilles; mais, si coquin que puisse etre Caffie, je crois que je dois accepter le concours qu'il m'a offert. Qui sait ce qui peut se produire pendant le temps qu'il me fera gagner? Car je n'ai pas a te dire, n'est-ce pas, que je connais d'avance sa reponse pour le pret que je lui ai demande: il n'aura trouve personne. --Je viendrai quand meme demain soir pour connaitre cette reponse. IX Bien que Saniel ne se fit pas d'illusion sur la reponse de Caffie, il alla le lendemain, a la meme heure que la veille, sonner a la porte de l'homme d'affaires. Comme la veille, il eut a attendre assez longtemps avant que la porte s'ouvrit; a la fin il entendit un pas trainant sur le carreau. --Qui est la? demanda la voix de Caffie. Aussitot que Saniel eut repondu, le pene fut tire. --Comme je n'aime pas etre derange le soir par des importuns, dit Caffie, je n'ouvre pas toujours; mais j'ai pour mes clients un signal qui me permet de les reconnaitre: apres avoir sonne, vous frappez du doigt trois coups egalement espaces contre le bois de la porte. Pendant cette explication, Saniel etait entre dans le cabinet de l'homme d'affaires. --Vous etes-vous occupe de ma demande? dit-il apres un moment d'attente, car Caffie paraissait decide a ne pas engager l'entretien le premier. --Oui, mon cher monsieur, j'ai couru toute la matinee pour vous; je ne neglige jamais mes clients, leur affaire est la mienne. Il fit une pause. --Alors? demanda Saniel. Caffie donna a sa physionomie une expression desolee. --Que vous avais-je dit, mon cher monsieur, rappelez-vous-le, je vous prie? Une experience comme la mienne ne parle pas a la legere, faites-moi l'honneur de le croire. Eh bien, ce que j'avais prevu s'est realise: partout la meme reponse: l'alea est trop grand; personne n'en veut courir la chance. --Meme pour un gros interet? --Meme pour un gros interet: il y a tant de concurrence dans votre profession? Moi, je crois a votre avenir et je vous l'ai prouve par ma proposition; mais, moi, je ne suis que l'intermediaire et non le bailleur de fonds, malheureusement. Caffie avait insiste sur le mot "ma proposition" et du regard il l'avait encore soulignee; mais Saniel ne parut pas avoir compris. --Et l'assignation du tapissier? demanda-t-il. --Soyez tranquille de ce cote, j'ai agi aussi; votre proprietaire, a qui il est du un terme, va intervenir, et il faudra que votre creancier le desinteresse avant d'aller plus loin. S'y resignera-t-il? C'est a voir. Si oui, nous nous defendrons sur un autre terrain. Je ne dis pas victorieusement, mais enfin de facon a gagner du temps. --Combien de temps? --Ca, mon cher monsieur, je ne peux pas le savoir: la chose depend de notre adversaire et de ses conseils. D'ailleurs, qu'entendez-vous par "combien de temps": l'eternite? --J'entends jusqu'au mois d'avril. --Alors c'est bien l'eternite. Croyez-vous donc etre en mesure de vous liberer au mois d'avril? Si vous avez cette esperance--reposant sur des garanties--il faut le dire, mon cher monsieur. Cette question fut posee d'un ton tout a fait bienveillant auquel Saniel se laissa prendre. --Je n'ai pas ces garanties, dit-il; mais, par contre, il serait pour moi d'une importance capitale que l'affaire trainat jusque-la. Comme je vous l'ai explique, je suis a la veille de passer deux concours; ils durent trois mois; et en mars, au plus tard en avril, je puis etre medecin des hopitaux et agrege de la Faculte. Si cela est, j'offrirai alors une surface aux preteurs qui vous permettra sans doute de me trouver la somme necessaire pour payer Jardine et les frais qui auront ete faits, y compris vos honoraires. A mesure qu'il parlait, Saniel comprenait qu'il avait tort de se livrer ainsi; cependant il alla jusqu'au bout. --Je serais indigne de votre confiance, mon cher monsieur, repondit Caffie, si je vous entretenais dans l'idee que nous pourrons gagner cette epoque. Quoi qu'il m'en coute,--et il m'en coute beaucoup, je vous assure,--je dois vous dire que c'est impossible, radicalement impossible: quelques jours, oui, peut-etre quelques semaines, mais c'est tout. --Eh bien, obtenez-moi ces quelques semaines, dit Saniel en se levant, ce sera toujours quelque chose. --Et apres? --D'ici la, nous verrons. --Mon cher monsieur, ne partez pas; vous ne sauriez croire combien vivement votre position me touche; je ne pense qu'a vous. Quand j'ai vu que decidement je ne pouvais pas vous trouver la somme dont vous avez besoin, j'ai ete faire une petite visite amicale a ma jeune cliente, celle dont je vous ai parle... --Qui a recu une education superieure dans un couvent a la mode? --Precisement; et je lui ai demande ce qu'elle penserait d'un jeune medecin plein d'avenir, futur professeur a la Faculte, actuellement considere deja comme un savant de premier ordre, beau garcon--car vous etes beau garcon, mon cher monsieur, ce n'est point de la flatterie de le constater,--de bonne sante, paysan de naissance, qui se presenterait comme mari. Elle a paru flattee, je vous le declare franchement. Mais tout de suite elle m'a dit: "Et le petit?" A quoi j'ai repondu que je vous savais trop grand, trop noble, trop genereux pour n'avoir point cette indulgence des hommes superieurs qui leur fait accepter avec serenite une faute involontaire. Ai-je ete trop loin? Il n'attendit pas la reponse: --Non, n'est-ce pas? Justement, le petit etait la, car la mere veille sur lui avec une sollicitude toute pleine de promesse pour l'avenir, et j'ai pu l'examiner a mon aise. Bien fragile, mon cher monsieur; il tient de son pere, le pauvre bebe, et je doute que malgre tout votre savoir de medecin vous puissiez le faire vivre: si par malheur sa mort arrive, comme ce n'est que trop a craindre assurement, elle ne nuira pas a votre reputation: vous donnez les soins, n'est-ce pas, non la vie! --A propos de soins, interrompit Saniel, qui ne voulait pas repondre, avez-vous fait ce que je vous ai conseille? --Pas encore. Les pharmaciens de ce quartier sont des egorgeurs patentes; mais j'irai ce soir chez un de mes clients, pharmacien aux Batignolles, qui me traitera en ami. --Je vous reverrai alors. --Quand vous voudrez, mon cher monsieur, quand vous aurez reflechi; maintenant vous avez le mot de passe. Avant de sortir de chez lui, Saniel avait laisse sa clef a son concierge pour que Philis ne l'attendit pas dans la rue si elle venait en son absence; lorsqu'il rentra, le concierge lui dit que "madame" etait montee depuis assez longtemps deja, et, a son coup de sonnette, ce fut elle qui, vivement, lui ouvrit la porte. --Eh bien? demanda-t-elle d'une voix fremissante avant meme qu'il fut entre. --Ce que je te disais hier: il n'a trouve personne. Elle le serra dans une longue etreinte passionnee. --Et pour le tapissier? --Il a promis de gagner du temps. Tout en parlant, ils etaient entres dans le cabinet: le feu brulait dans la cheminee, et ce n'etait pas des morceaux de planches qui flambaient, comme la veille, mais des buches de charme; sur la table, eclairee par deux bougies, se montrait un beau poulet roti, entoure de cresson, et une bouteille de vin rouge faisait vis-a-vis a la carafe d'eau. Il la regarda surpris. --J'ai mis la table, dit-elle, tu vois, je dine avec toi. Et se jetant dans ses bras: --Connaissant Caffie mieux que toi, j'avais devine sa reponse, et je ne voulais pas que tu fusses seul en rentrant ici: j'ai encore trouve un pretexte pour ne pas diner avec maman. --Mais ce poulet? --Il nous fallait bien un plat de resistance. --Ce bois, ces bougies? --Ca, c'est la fin de mes economies; j'aurais ete si heureuse qu'elles fussent moins miserables et pussent te servir a quelque chose d'utile. Comme la veille, ils s'assirent devant le feu, et tout de suite elle se mit a parler de choses et d'autres pour l'occuper et le distraire: mais ce que leurs levres ne disaient point, leurs regards, en se rencontrant, l'exprimaient avec plus d'intensite que la parole; cependant, jusqu'a la fin du diner, ils purent l'un et l'autre ne rien dire de decisif. Ce fut lui qui, a un certain moment, trahit sa preoccupation. --Ton frere avait bien observe Caffie, dit-il comme s'il se parlait a lui-meme. --N'est-ce pas? --C'est assurement le plus parfait coquin que j'aie jusqu'a ce jour rencontre. --Il t'a propose quelque infamie, je suis sure? --Il m'a propose de me marier. --J'en avais le pressentiment. --Et c'est pour cela qu'il me refuse le pret que je demande. J'ai eu la simplicite de lui expliquer franchement ma situation; en meme temps, je lui ai dit quelle importance il y avait pour moi a gagner le mois d'avril, et il espere que, sous le coup des poursuites, quand je verrai que je vais etre mis dans la rue, j'accepterai l'une des deux femmes qu'il me propose: le couteau sur la gorge, il faudra bien que je cede; c'est pour le tenir suspendu qu'il a promis de retarder les poursuites de Jardine et de les trainer en longueur. --Et ces femmes? demanda-t-elle, sans oser le regarder en face. --Sois tranquille, tu n'as rien a craindre d'elles l'une est une bouchere ivrogne, l'autre est une jeune fille qui a un enfant. --Et ce sont la les femmes qu'il ose proposer a un homme comme toi! --Ses propositions ne sont pas aussi nues que je te les presente; elles sont accommodees a une sauce qui, selon son sentiment, doit les faire passer. Si je ne gueris pas la bouchere de l'ivrognerie, je n'ai qu'a l'abandonner a son vice qui l'emportera dans un bref delai, et, comme le contrat sera regle en vue de cette eventualite, je me trouverai l'heritier de ses vingt mille livres de rentes. Pour la vierge a l'enfant, la combinaison est autre: cet enfant a ete dote par son vrai pere de deux cent mille francs, et celui qui le legitimera en epousant la mere aura la jouissance du revenu de ces deux cent mille francs jusqu'a la majorite du petit..., si, toutefois, celui-ci parvient a sa majorite, car il est bien fragile, si fragile meme que, si sa mort arrivait, elle ne nuirait en rien a ma reputation de medecin. --Tu, vois quel monstre il est! --Pendant qu'il m'expliquait ainsi ses combinaisons, en m'offrant la mort des autres, je pensais a la sienne, et me disais que, si on le supprimait, il n'aurait vraiment que ce qu'il merite. --Ca, c'est bien vrai. --Pour moi, rien ne m'aurait ete plus facile, a un certain moment. Comme il a mal aux dents, il me montra sa machoire: je n'avais qu'a l'etrangler; nous etions seuls: un miserable diabetique comme lui qui, j'en suis sur, n'a pas six mois a vivre, n'aurait pas resiste a une poigne comme celle-ci. Je retirais de son gilet ses clefs, j'ouvrais sa caisse, j'y prenais les trente, quarante, soixante mille francs que j'y ai vus entasses: du diable si la justice aurait, jamais rien decouvert: un medecin n'etrangle pas ses clients, il les empoisonne, il les tue scientifiquement, non brutalement. --Voila le malheur, c'est que ces moyens d'arranger les choses ne sont a la portee que des gens qui n'ont par de conscience, et qu'ils n'existent pas pour nous. --Je t'assure bien que ce n'est pas la conscience qui m'aurait retenu. --La peur du remords, si je me sers d'un mauvais mot. --Mais les gens intelligents n'ont pas de remords, ma chere enfant, attendu que chez eux le raisonnement precede le fait et ne le suit pas: avant d'agir, ils pesent le pour et le contre, et savent quelles seront les consequences de leurs actions pour les autres aussi bien que pour eux; si cet examen prealable leur prouve que pour une raison quelconque ils peuvent agir, ils seront a jamais tranquilles, assures de n'etre pas exposes aux remords, qui ne sont que les reproches de la conscience. --Sans doute, ce que tu dis la est juste, et pourtant il m'est impossible de l'accepter. Si je n'ai pas commis de crimes dans ma vie, j'ai fait cependant des sottises, meme des fautes, et pour quelques-unes ca ete deliberement, apres cet examen prealable dont tu parles: j'aurais donc du etre parfaitement tranquille et a l'abri des reproches de ma conscience; cependant, le lendemain matin, je m'eveillais malheureuse, tourmentee, bouleversee quelquefois, sans pouvoir etouffer la voix mysterieuse qui m'accusait. --Et au nom de qui parlait-elle, cette voix plus vague encore que mysterieuse? --Au nom de ma conscience, evidemment. --"Evidemment" est de trop, et tu serais bien embarrassee de me demontrer cette evidence, attendu que rien n'est plus incertain et insaisissable que ce qu'on est convenu d'appeler la conscience, qui n'est en realite qu'une affaire de milieu et d'education. --Je ne comprends pas. --Ta conscience te fait-elle un crime de m'aimer? --Non, assurement. --Tu vois donc que tu as une facon personnelle de comprendre ce qui est bien et ce qui est mal qui n'est pas celle que suit notre pays, ou il est admis, au point de vue religieux comme au point de vue social, qu'une jeune fille est coupable quand elle a un amant. Par consequent, tu vois aussi que la conscience est un mauvais instrument de pesage, puisque chacun pour la faire fonctionner se sert de poids qu'il fabrique lui-meme. --Enfin, quoi qu'il en soit, tu as bien fait de ne pas etrangler Caffie.... --Que tu as condamne a mort, toi-meme, cependant! --Par la main de la justice providentielle ou humaine, mais non par la tienne, pas plus que par celle de Florentin ou par la mienne, bien que nous sachions mieux que personne qu'il ne merite aucune grace. --Tu vois que j'ai prevu tes objections, puisque je n'ai pas serre sa cravate. --Heureusement. --Est-ce bien "heureusement" qu'il faut dire? X Ce soir-la Philis devait rentrer de bonne heure: le diner ne se prolongea donc pas tard comme la veille; cependant, avant de partir, elle voulut desservir la table et tout remettre en ordre. --Tu pourras tres bien dejeuner demain avec le reste du poulet, dit-elle en le serrant dans le garde-manger, ou il alla rejoindre la boite de sardines et la terrine de foie gras. Et comme il l'accompagnait, un flambeau a la main pour l'eclairer, il put voir que ce n'etait pas seulement a son dejeuner du lendemain et des jours suivants qu'elle avait pense: dans la cuisine, une provision de bois occupait un coin; sur une tablette etaient poses deux paquets de bougies, et sur les coffres des lapins s'entassait une provision de carottes suffisante pour les nourrir pendant plusieurs jours, eux et les cochons d'Inde. --Quel brave petit coeur tu es! dit-il. --Parce que je pense aux lapins? --Pour ta tendresse et ta discretion. --Je voudrais tant t'etre bonne a quelque chose! Lorsqu'elle l'eut quitte, il s'assit immediatement a son bureau et tout de suite il commenca a travailler, presse de regagner le temps qu'il venait de donner au sentiment. Que son travail ne dut servir a rien, et que ses experiences fussent brusquement interrompues le lendemain ou quelques jours plus tard, n'etait pas pour l'arreter: il avait a travailler, il travaillait comme s'il avait la certitude de passer ses concours, et aussi celle que les experiences qu'il poursuivait depuis plusieurs annees seraient menees a bonne fin sans que personne put les deranger. C'etait en effet sa force que cette puissance de travail qui jamais ne s'etait laisse distraire ou ecraser par rien, le plaisir pas plus que la souffrance, les preoccupations pas plus que la misere et ses privations: dans la rue, il pouvait penser a Philis, avoir faim, sentir le poids du sommeil; a son bureau, il n'y avait plus pour lui ni Philis, ni faim, ni sommeil, ni souci, ni souvenirs, il y avait son travail qui le prenait tout entier. C'etait sa force et aussi sa fierte, la seule superiorite dont il se vantat; car, bien qu'il s'en reconnut d'autres, de celles-la il ne parlait jamais, tandis qu'il disait volontiers a ses camarades: --Moi, je travaille quand je veux et tant que je veux; ma volonte appliquee au travail n'a jamais eu de defaillances; ce qu'on raconte d'Alexandre le Grand qui, pour rester eveille la nuit, tenait dans sa main une boule de metal au-dessus d'un bassin d'airain, prouve tout simplement que le Macedonien etait un mollasse. Ce soir-la, il en fut pendant une heure a peu pres comme il en etait toujours: ni les huissiers, ni Jardine, ni Caffie ne le troublerent; cependant, ayant eu une recherche a faire, il constata que sa memoire ne lui obeissait point comme a l'ordinaire: elle hesitait, s'embrouillait, surtout elle avait des distractions reellement etonnantes; il la violenta et elle obeit, mais ce fut pour peu de temps: bientot elle le trahit une seconde fois, puis une troisieme, une quatrieme. Decidement il n'etait pas dans un etat normal et sa volonte obeissait au lieu de commander. Il y avait un nom et une phrase qu'il se repetait de temps en temps machinalement; ce nom etait celui de Caffie; cette phrase, c'etait: "Rien de plus facile". Pourquoi cette hypothese d'etrangler Caffie, dont il n'avait parle qu'en l'air et sans y attacher nulle importance au moment ou il l'avait emise, lui revenait-elle ainsi comme une sorte d'obsession. N'etait-ce pas bizarre? Jamais, jusqu'a ce jour, il n'avait eu l'idee qu'il pouvait etrangler un homme, si coquin que fut cet homme, et voila qu'en causant il avait trouve des raisons qui rendaient toute naturelle et meme legitime la mort de ce coquin. Philis, elle-meme, ne l'avait-elle pas condamne? A la verite, elle avait ajoute que la Providence ou la Justice devait proceder a l'execution, mais c'etait le scrupule d'une conscience naive qui s'etait formee dans un milieu dont lui ne subissait pas l'influence. Est-ce qu'il avait de ces scrupules, le vieil homme d'affaires qui, froidement, pour le seul interet d'un tant pour cent sur une dot, conseillait de tuer une femme par l'ivrognerie, et un enfant n'importe comment? Avec lui on etait reellement a deux le jeu et au plus fort des deux. Comme il en arrivait a cette conclusion, il s'arreta, se demandant s'il etait fou de suivre une pareille idee; puis tout de suite, pour la chasser, il se remit au travail qui, pendant un certain temps, mais moins longuement que la premiere fois, l'absorba. Puis, de nouveau, sa volonte lui echappant, il se reprit a penser a Caffie. Il n'etait que trop evident que, s'il avait realise l'idee d'etrangler Caffie, toutes les difficultes contre lesquelles il se debattait et qui allaient l'ecraser, sinon le lendemain, au moins dans quelques jours auraient ete immediatement aplanies. Plus d'huissiers, plus de creanciers! Quelle delivrance! Le repos, la possibilite de passer ses concours avec un esprit tranquille que la fievre des inquietudes materielles ne troublerait point: dans ces conditions, son succes etait assure, il le sentait. Et ses experiences! il ne courait plus le danger de les voir brusquement interrompues, ses preparations n'etaient pas jetees dans la rue, ses tubes de culture n'etaient pas brises, ses matras, ses ballons ne s'en allaient point chez le brocanteur; il continuait ses recherches, elles aboutissaient aux resultats qu'il poursuivait: pour lui, la gloire; pour l'humanite, la guerison d'une des plus terribles maladies qui la fauchent, et peut-etre de deux! Ainsi la question se posait bien simple: D'un cote, Caffie; De l'autre, l'humanite et la science; Un vieux coquin, qui avait merite vingt fois la mort, qui d'ailleurs allait mourir naturellement dans un delai prochain; Et l'humanite, la science qui allaient profiter d'une decouverte dont il serait l'auteur. Il s'apercut que la sueur perlait sur ses mains et lui coulait dans le cou. Pourquoi cette defaillance? Par horreur du crime dont il admettait la possibilite? Ou par peur de voir ses experiences aneanties? Il fallait reflechir, se rendre compte, s'observer. Il avait dit a Philis que les gens intelligents, avant de s'engager dans une action, en pesent le pour et le contre. Contre la mort de Caffie, il ne voyait rien. Pour, au contraire, tout se reunissait. S'il avait eu les scrupules de Philis ou les croyances de Brigard, il n'aurait eu qu'a s'arreter. Mais, ne les ayant pas, ne serait-il pas naif de reculer? Devant quoi reculerait-il? Pourquoi s'arreterait-il? Le remords? Mais il etait convaincu que les gens intelligents n'ont pas de remords quand ils se sont decides en connaissance de cause: c'est avant qu'ils en ont, non apres; et justement il en etait a cette periode de l'avant. La peur de se faire prendre? Mais les gens intelligents ne se font pas prendre. Ceux qui se perdent, ce sont ou les brutes qui vont tout droit, ou les demi-intelligents qui mettent toute leur habilete, leur finesse, a combiner une action compliquee ou romanesque dans laquelle on retrouve leur main. Lui, il etait homme de science et de precision, et il ne