The Project Gutenberg EBook of Valvedre, by George Sand This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Valvedre Author: George Sand Release Date: August 23, 2004 [EBook #13263] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVEDRE *** Produced by Carlo Traverso, Chantal Breville and Distributed Proofreaders Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). VALVEDRE PAR GEORGE SAND OEUVRES DE GEORGE SAND OEUVRES DE GEORGE SAND NOUVELLE EDITION FORMAT GRAND IN-18 OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE: ANDRE........... Un volume. ELLE ET LUI......... Un volume. LA FAMILLE DE GERMANDRE...... Un Volume. INDIANA........... Un volume. JEAN DE LA ROCHE......... Un volume. LES MAITRES MOSAISTES....... Un volume. LES MAITRES SONNEURS....... Un volume. LA MARE AU DIABLE........ Un volume. LE MARQUIS DE VILLEMER...... Un Volume. MAUPRAT.......... Un volume. MONT-REVECHE......... Un volume. NOUVELLES.......... Un volume. TAMARIS.......... Un volume. VALENTINE.......... Un volume. VALVEDRE.......... Un volume. LA VILLE NOIRE......... Un volume. ETC., ETC. CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnieres, 12. VALVEDRE PAR GEORGE SAND NOUVELLE EDITION PARIS MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1863 Tous droits reserves A MON FILS Ce recit est parti d'une idee que nous avons savouree en commun, que nous avons, pour ainsi dire, bue a la meme source: l'etude de la nature. Tu l'as formulee le premier dans un travail de science qui va paraitre. Je la formule a mon tour et a ma maniere dans un roman. Cette idee, vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conquete assez nouvelle des temps ou nous vivons. Pendant de longs siecles, l'homme s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste et plus vaste nous est enseignee aujourd'hui. Plusieurs la professent avec eclat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire peu a peu a tous le bien qu'elle recele. Elle peut se resumer en trois mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arrive souvent. Tamaris, 1er mars 1861. VALVEDRE * * * * * I Des motifs faciles a apprecier m'obligeant a deguiser tous les noms propres qui figureront dans ce recit, le lecteur voudra bien n'exiger de moi aucune precision geographique. Il y a plusieurs manieres de raconter une histoire. Celle qui consiste a vous faire parcourir une contree attentivement exploree et fidelement decrite est, sous un rapport, la meilleure: c'est un des cotes par lesquels le roman, cette chose si longtemps reputee frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis est que, quand on nomme une localite reellement existante, on ne saurait la peindre trop consciencieusement; mais l'autre maniere, qui, sans etre de pure fantaisie, s'abstient de preciser un itineraire et de nommer le vrai lieu des scenes principales, est parfois preferable pour communiquer certaines impressions recues. La premiere sert assez bien le developpement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde laisse a l'elan et au decousu des vives passions un chemin plus large. D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux methodes, car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'expliquee, que je me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de troubles, qu'elle m'apparait encore a travers certains voiles. Il y a de cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui reapparurent splendides ou miserables selon l'etat de mon ame. Il y eut meme des jours, des semaines peut-etre, ou je vecus sans bien savoir ou j'etais. Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de laborieux efforts de memoire, les details d'un passe ou tout fut confusion et fievre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-etre pas mauvais de laisser a mon recit un peu de ce desordre et de ces incompletes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles. J'avais vingt-trois ans quand mon pere, professeur de litterature et de philosophie a Bruxelles, m'autorisa a passer un an sur les chemins; en cela, il cedait a mon desir autant qu'a une consideration serieuse. Je me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation inspirat de la confiance a ma famille. Je sentais le besoin de voir et de comprendre la vie generale. Mon pere reconnut que notre paisible milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mere pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: helas! pour quels ecueils de la vie morale! J'avais ete eleve en partie a Bruxelles, en partie a Paris, sous les yeux d'un frere de mon pere, Antonin Valigny, chimiste distingue, mort jeune encore, lorsque je finissais mes classes au college Saint-Louis. Je n'eprouvais aucune curiosite pour les modernes foyers de civilisation, j'avais soif de poesie et de pittoresque. Je voulais voir, en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite, les grands monuments de l'art. Ma premiere et presque ma seule visite a Geneve fut pour un ami de mon pere dont le fils avait ete, a Paris, mon compagnon d'etudes et mon ami de coeur; mais les adolescents s'ecrivent peu. Henri Obernay fut le premier a negliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple. Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait deja des annees que nous ne nous ecrivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas beaucoup cherche, si mon pere, en me disant adieu, ne m'eut pas recommande avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui. M. Obernay pere, professeur es sciences a Geneve, etait un homme d'un vrai merite. Son fils avait annonce devoir tenir de lui. Sa famille etait chere a la mienne. Enfin ma mere desirait savoir si la petite Adelaide etait toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement dispose a commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosite aidant un peu le devoir, je me presentai chez le professeur es sciences. Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme si j'eusse ete son frere. Ils me retinrent a diner et me forcerent de loger chez eux. C'etait dans cette partie de Geneve appelee la vieille ville, qui avait encore a cette epoque tant de physionomie. Separee par le Rhone et de la cite catholique, et du monde nouveau, et des caravanserails de touristes, la ville de Calvin etageait sur la colline ses demeures austeres et ses etroits jardins, ombrages de grands murs et de charmilles taillees. La, point de bruit, pas de curieux, pas d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caracterise la vie industrielle moderne. Le silence de l'etude, le recueillement de la piete ou des travaux de patience et de precision, un _chez soi_ hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre a aucun abus, un bien-etre meditatif et fier, tel etait, en general, le caractere des habitations aisees. Celle des Obernay etait un type adouci et quelque peu modernise de cette vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'exces des rigidites exterieures. Trop savant pour etre fanatique, le professeur suivait le culte et la coutume de ses peres; mais son intelligence cultivee avait fait une large trouee dans le monde du gout et du progres. Sa femme, plus menagere que docte, avait neanmoins pour la science le meme respect que pour la religion. Il suffisait que M. Obernay fut adonne a certaines etudes pour qu'elle regardat ces occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet epoux venere demandait un peu de sans-gene et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses travaux, elle s'ingeniait naivement a lui complaire, persuadee qu'elle travaillait pour la plus grande gloire de Dieu des qu'elle travaillait pour lui. Malgre l'absence momentanee de leur famille, ces vieux epoux me parurent donc extremement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent etroit de la province. Ils s'interessaient a tout et n'etaient etrangers a rien. Ils y mettaient meme une sorte de coquetterie, et l'on pouvait comparer leur esprit a leur maison, vaste, propre, austere, mais egayee par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac et des montagnes. Les deux filles, Adelaide et Rosa, etaient allees voir une tante a Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessine par sa soeur. Le dessin etait charmant, la jeune tete ravissante; mais il n'y avait pas de portrait d'Adelaide. On me demanda si je me souvenais d'elle. Je repondis hardiment que oui, bien que ce souvenir fut tres-vague. --Elle avait cinq ans dans ce temps-la, me dit madame Obernay; vous pensez qu'elle est bien changee! Pourtant elle passe pour une belle personne. Elle ressemble a son pere, qui n'est pas trop mal pour un homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble, ajouta en riant l'excellente femme, encore fraiche et belle; mais elle est dans l'age ou l'on peut se refaire! Henri Obernay etait parti en tournee de naturaliste avec un ami de la famille. Il explorait en ce moment la region du mont Rose. On me montra une lettre de lui toute recente, ou il decrivait avec tant d'enthousiasme les sites ou il se trouvait, que je me decidai a aller l'y rejoindre. Deja familiarise avec les montagnes et parlant tous les patois de la frontiere, il me serait un guide excellent, et sa mere assurait qu'il allait etre heureux d'avoir a diriger mes premieres excursions. Il ne m'avait pas oublie, il avait toujours parle de moi avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si elle ne m'eut jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon caractere, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait a moi-meme avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait reellement, et mon ancien attachement pour lui se reveilla. Apres vingt-quatre heures passees a Geneve, je me renseignai sur le lieu ou j'avais bonne chance de le rencontrer, et je partis pour le mont Rose. C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide a la main. Je donnerai aux localites que je me rappelle les premiers noms qui me viendront a l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est une histoire d'amour. A la base des montagnes, du cote de la Suisse, s'abrite un petit village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout court. C'est la que je trouvai Henri Obernay. Il y etait installe pour une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La maison de bois dont ils s'etaient empares etait grande, pittoresque, et d'une proprete rejouissante. On m'y fit place, car c'etait une espece d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui se deroulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie exterieure, placee au couronnement de ce beau chalet. Un enorme banc de rochers preservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart naturel formait comme le piedestal d'une montagne toute nue, mais verte comme une emeraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un torrent plein de bruit et de colere, et dans lequel se deversaient de fieres et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient face. Ces rochers, au sommet desquels commencaient les glaciers, d'abord resserres en etroites coulisses et peu a peu disposes en vastes arenes eblouissantes, etaient les premieres assises de la masse effrayante du mont Rose, dont les neiges eternelles se dessinaient encore en carmin orange dans le ciel, quand la vallee nageait dans le bleu du soir. C'etait un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma raison et ma vie. Les premieres heures furent consacrees et pour ainsi dire laborieusement employees a nous reconnaitre, Obernay et moi. On sait combien est rapide le developpement qui succede a l'adolescence, et nous etions reellement beaucoup changes. J'etais pourtant reste assez petit en comparaison d'Henri, qui avait pousse comme un jeune chene; mais, a demi Espagnol par ma mere, je m'etais enrichi d'une jeune barbe tres-noire qui, selon mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant a lui, bien qu'a vingt-cinq ans il eut encore le menton lisse, l'extension de ses formes, ses cheveux autrefois d'un blond d'epi, maintenant dores d'un reflet rougeatre, sa parole jadis un peu hesitante et craintive, desormais breve et assuree, ses manieres franches et ouvertes, sa fiere allure, enfin sa force herculeenne plutot acquise par l'exercice que liee a l'organisation, en faisaient un etre tout nouveau pour moi, mais non moins sympathique que l'ancien compagnon d'etudes, et se presentant franchement comme un aine au physique et au moral. C'etait, en somme, un assez beau garcon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout rempli d'une tranquille et constante energie. Une seule chose tres-caracteristique n'avait pas change en lui: c'etait une peau blanche comme la neige et un ton de visage d'une fraicheur vive qui eut pu etre envie par une femme. Henri Obernay etait devenu fort savant a plusieurs egards; mais la botanique etait pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de voyage, chimiste, physicien, geologue, astronome et je ne sais quoi encore, etait en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le soir. Le nom de ce personnage ne m'etait pas inconnu, je l'avais souvent entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvedre. La premiere chose qu'on se demande apres une longue separation, c'est si l'on est content de son sort. Obernay me parut enchante du sien. Il etait tout a la science, et, avec cette passion-la, quand elle est sincere et desinteressee, il n'y a guere de mecomptes. L'ideal, toujours beau, a l'avantage d'etre toujours mysterieux, et de ne jamais assouvir les saints desirs qu'il fait naitre. J'etais moins calme. L'etude des lettres, qui n'est autre que l'etude des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais deja beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune experience de la vie, j'etais un peu atteint par ce que l'on a nomme la _maladie du siecle_, l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est deja bien loin, cette maladie du romantisme. On l'a raillee, les peres de famille d'alors s'en sont beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-etre la regretter. Peut-etre valait-elle mieux que la reaction qui l'a suivie, que cette soif d'argent, de plaisirs sans ideal et d'ambitions sans frein, qui ne me parait pas caracteriser bien noblement la _sante du siecle_. Je ne fis pourtant point part a Obernay de mes souffrances secretes. Je lui laissai seulement pressentir que j'etais un peu blesse de vivre dans un temps ou il n'y avait rien de grand a faire. Nous etions alors dans les premieres annees du regne de Louis-Philippe. On avait encore la memoire fraiche des epopees de l'Empire; on avait ete eleve dans l'indignation genereuse, dans la haine des idees retrogrades du dernier Bourbon; on avait reve un grand progres en 1830, et on ne sentait pas ce progres s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On se trompait a coup sur: le progres se fait quand meme, a presque toutes les epoques de l'histoire, et on ne peut appeler reellement retrogrades que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent; mais il est de ces epoques ou un certain equilibre s'etablit entre l'elan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes ou la jeunesse souffre et ou elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce qu'elle souffre. Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du siecle (on appelle toujours _le siecle_ le moment ou l'on vit). Quant a lui, il vivait dans l'eternite, puisqu'il etait aux prises avec les lois naturelles. Il s'etonna de mes plaintes, et me demanda si le veritable but de l'homme n'etait pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre inaccessible, l'etude des lois de l'univers. Nous discutames un peu sur ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations sociales ou la science meme est entravee par la superstition, l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indifference des gouvernants et des gouvernes. Il haussa legerement les epaules. --Ces entraves-la, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie de l'humanite. L'eternite s'en moque, et la science des choses eternelles par consequent. --Mais, nous qui n'avons qu'un jour a vivre, pouvons-nous en prendre a ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve que tes travaux seront enfouis ou supprimes, ou tout au moins sans aucun effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur? --Oui certes! s'ecria-t-il: la science est une maitresse assez belle pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la posseder. Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je fus tente, non de douter de sa sincerite, mais de croire a quelque illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer notre reprise d'amitie par une discussion. J'etais, d'ailleurs, tres-fatigue. Je n'attendis pas que son compagnon le savant fut revenu de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui etre presente. Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvedre, qui se preparait depuis plusieurs jours a une grande exploration des glaciers et des moraines du mont Rose, fixee la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses arrangees et le temps tres-favorable, avait voulu profiter d'une des rares epoques de l'annee ou les cimes sont claires et calmes. Il etait donc parti a minuit, et Obernay l'avait escorte jusqu'a sa premiere halte. Mon ami devait etre de retour vers midi, et, de sa part, on me priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les precipices, vu que tous les guides du pays avaient ete emmenes par M. de Valvedre. Sachant que j'etais fatigue, on n'avait pas voulu me reveiller pour me dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondement, que le bruit du depart de l'expedition, veritable caravane avec mulets et bagages, ne m'avait cause aucune alerte. Je me conformai aux desirs d'Obernay et resolus de l'attendre au chalet, ou, pour mieux dire, a l'hotel d'Ambroise; tel etait le nom de notre hote, excellent homme, tres-intelligent et majestueusement obese. En causant avec lui, j'appris que sa maison avait ete embellie par la munificence et les soins de M. de Valvedre, lequel avait pris ce pays en amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre residence n'etant pas tres-eloignee, il s'etait arrange pour y avoir a sa disposition un pied-a-terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise se regardait autant comme son serviteur que comme son oblige; mais le savant, qui me parut etre un original fort agreable, avait exige que le montagnard fit de sa maison une auberge d'ete pour les amants de la nature qui penetreraient dans cette region peu connue, et meme qu'il servit avec devouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de la montagne, a la seule condition, pour eux, de consigner leurs observations sur un certain registre qui me fut montre, et que j'avouai n'etre pas destine a enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empresse a me complaire. J'etais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas etre un peu savant, et Ambroise etait persuade qu'il le deviendrait lui-meme, s'il ne l'etait pas deja, pour avoir heberge souvent des personnes de merite. Apres avoir employe les premieres heures de la journee a ecrire a mes parents, je descendis dans la salle commune pour dejeuner, et je m'y trouvai en tete-a-tete avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une assez belle figure, et qu'a premiere vue je reconnus pour un israelite. Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extreme distinction et la repoussante vulgarite qui caracterisent chez les juifs deux races ou deux types si tranches. Celui-ci appartenait a un type intermediaire ou melange. Il parlait assez purement le francais, avec un accent allemand desagreable, et montrait tour a tour de la pesanteur et de la vivacite dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu a peu il me parut assez amusant. Son originalite consistait dans une indolence physique et dans une activite d'idees extraordinaires. Mou et gras, il se faisait servir comme un prince; curieux et commere, il s'enquerait de tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant. Comme il me fit, des le premier moment, l'honneur d'etre tres-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il etait assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, ou il s'etait plus occupe de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa fortune; il se rendait a Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il passait par le mont Rose, dont il avait _souhaite se faire une idee_. Je lui demandai s'il etait tente d'en faire l'escalade. --Non pas! repondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous le demande? Des glacons les uns sur les autres! Personne n'a encore atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait beaucoup de voeux pour elle. Arrive a dix heures hier au soir et a peine endormi, j'ai ete reveille par tous les gros souliers ferres du pays, qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les escaliers de bois de cette maison a jour. Tous les animaux de la creation ont beugle, patoise, henni, jure ou braille sous la fenetre, et, quand je croyais en etre quitte, on est revenu pour chercher je ne sais quel instrument oublie, un barometre et un telegraphe! Si j'avais eu une potence a mon service, je l'aurais envoyee a ce M. de Valvedre, que Dieu benisse! Le connaissez-vous? --Pas encore. Et vous? --Je ne le connais que de reputation; on parle beaucoup de lui a Geneve, ou je reside, et on parle de sa femme encore davantage. La connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des yeux longs comme ca (il me montrait la lame de son couteau) et plus brillants que ca! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entoure de brillants qu'il portait a son petit doigt. --Alors ce sont des yeux etincelants, car vous avez la une belle bague. --La souhaitez-vous? Je vous la cede pour ce qu'elle m'a coute. --Merci, je n'en saurais que faire. --Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre maitresse, hein? --Ma maitresse? Je n'en ai pas! --Ah bah! vraiment? Vous avez tort. --Je me corrigerai. --Je n'en doute pas; mais cette bague-la peut hater l'heureux moment. Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs. --Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune. --Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi. Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi. --Vous etes bijoutier? --Non, je suis riche. --C'est un joli etat; mais j'en ai un autre. --Il n'y a point de joli etat, si vous etes pauvre. --Pardonnez-moi, je suis libre! --Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misere, il n'y a qu'esclavage. J'ai passe par la, moi qui vous parle, et j'ai manque d'education; mais je me suis un peu refait a mesure que j'ai surmonte le mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvedre? C'est un singulier couple, a ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme du monde sacrifiee a un original qui vit dans les glaciers! Vous jugez... Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais gout, mais dont je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'etant pas directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame de Valvedre etait dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui pretait la chronique genevoise. J'appris par lui que cette dame paraissait de temps en temps a Geneve, mais de moins en moins, parce que son mari lui avait achete, vers le lac Majeur, une villa d'ou il exigeait qu'elle ne sortit point sans sa permission. --Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se menage quelques echappees quand il n'est pas la... et il n'y est jamais: mais il lui a donne pour surveillante une vieille soeur a lui, qui, sous pretexte de soigner les enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son metier de geoliere. --Je vois que vous plaignez beaucoup l'interessante captive. Peut-etre la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire a table d'hote? --Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai jamais parle, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manque; mais patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre, a moins que ce jeune homme qui voyage avec le mari... Je l'ai apercu hier au soir, M. Obernay, je crois, le fils d'un professeur... --C'est mon ami. --Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garcon et qu'on n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, ca console toujours la femme du patron, c'est dans l'ordre! --Vous etes un esprit fort, tres-sceptique. --Pas fort du tout, mais mefiant en diable; sans quoi, la vie ne serait pas tenable. On prendrait la vertu au serieux, et ce serait triste, quand on n'est pas vertueux soi-meme! Est-ce que vous avez la pretention?... --Je n'en ai aucune. --Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages conseils, moi! --Vous etes bien bon. --Oui, oui, vous vous moquez; mais ca m'est egal. Vos sourires n'oteront pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tete, tandis que votre deference ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai perdues ou mal employees. --Vous etes philosophe! --Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vecu beaucoup depuis que je puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase deja. J'ai des jours ou je ne sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli! Je l'ai regarde hier tout le long du voyage; je l'ai trouve pareil a toutes les montagnes un peu elevees de la chaine des Alpes; mais peut-etre que vous me le ferez trouver different. Voyons, qu'est-ce qu'il y a de different et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne demande qu'a admirer, moi; je n'ai ete eleve ni en poete, ni en artiste; mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre. Il y avait tant de naivete dans le babil de ce Moserwald, que, tout en fumant dehors avec lui, je me laissai aller a la sotte vanite de lui expliquer la beaute du mont Rose. Il m'ecouta avec son bel oeil juif, clair et avide, fixe sur moi. Il eut l'air de comprendre et de gouter mon enthousiasme; apres quoi, il reprit tout a coup son air de bonhomie railleuse et me dit: --Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne reussirez pas a me prouver qu'il y ait le moindre plaisir a regarder cette grosse masse blanche. Il n'y a rien de bete comme le blanc, et c'est presque aussi triste que le noir. On dit que le soleil seme des diamants sur ces glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je suis sur d'en avoir plus a mon petit doigt que ce gros bloc de vingt-cinq ou trente lieues carrees n'en montre sur toute sa surface; mais je suis content de m'en etre assure: vous m'avez prouve une fois de plus que l'imagination des gens cultives peut faire des miracles, car vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la reciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi. Voila pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espece. Moi, j'aime le reel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir les imitations, par consequent les metaphores. --C'est-a-dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que vous... vous etes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y ramenent. --Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni la pauvrete necessaires. --Mais autrefois, avant la richesse? --Autrefois, jamais je n'ai eu d'etat manuel. Non, c'est trop bete; je n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire. Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent a produire, a confectionner ou a creer, mais bien dans celles qui ne touchent a rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui vendent, ceux qui achetent et ceux qui servent de lien entre les uns et les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers dans l'echelle des etres. --C'est-a-dire que celui qui les ranconne est le roi de son siecle? --Eh! pardieu, oui! a lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux! Vous etes donc decide a faire de l'esprit et a vendre des mots? Eh bien, vous serez toujours miserable. Achetez pour revendre ou vendez pour racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et vous me meprisez. Vous dites: "Voila un brocanteur, un usurier, un crocodile!" Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une probite reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages. Des gens de merite, des philanthropes, des savants meme me consultent et recoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle, et douce! Eh bien, ouvrez la votre si vous avez besoin d'un ami, et vous verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bete, mais qui n'est pas sot. Je ne songeai pas a me facher de ce ton a la fois insolent et amical de protection bizarre. L'homme etait reellement tout ce qu'il disait etre, bete au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire avec plaisir des sacrifices, fin au point d'etre genereux pour se faire pardonner sa vanite. Je pris le parti de rire de son etrangete, et, comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le remerciais sans dedain et sans orgueil, il concut pour moi un peu plus d'estime et de respect qu'il n'avait fait a premiere vue. Nous nous quittames tres-bons amis. Il eut bien voulu m'avoir pour compagnon de sa promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait ou Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui fut agreable. Ayant donc pris conge du juif et m'etant fait indiquer le sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis a sa rencontre. Nous nous retrouvames au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui avaient transporte une partie des bagages de son ami. Cette bande continua sa route vers la vallee, et Obernay se jeta sur le gazon aupres de moi. Il etait extremement fatigue: il avait marche dix heures sur douze sur un terrain non fraye, et cela par amitie pour moi. Partage entre deux affections, il avait voulu juger des difficultes et des dangers de l'entreprise de M. de Valvedre, et revenir a temps pour ne pas me laisser seul une journee entiere. Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant peu a peu ses forces, il m'expliqua les procedes d'exploration de son ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'etait peut-etre pas possible, mais de faire, par un examen approfondi, la dissection geologique de la masse, L'importance de cette recherche se reliait a une serie d'autres explorations faites et a faire encore sur toute la chaine des Alpes Pennines, et devait servir a confirmer ou a detruire un systeme scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrasse d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvedre y portait une grande prudence a cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il se montrait fort humain. Il etait muni de plusieurs tentes legeres et ingenieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil a eau bouillante de la plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il etait l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque instantanement, en quelque lieu que ce fut, et combattre tous les accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute espece pour un temps donne, une petite pharmacie, des vetements de rechange pour tout son monde, etc. C'etait une veritable colonie de quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un vaste plateau de neige durcie, hors de la portee des avalanches. Il devait passer la deux jours, puis chercher un passage pour aller s'installer plus loin avec une partie de son materiel et de son monde, le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il tenterait d'aller plus loin encore. Condamne peut-etre a ne faire que deux ou trois lieues de decouvertes chaque jour a cause de la difficulte des transports, il avait garde quelques mulets, sacrifies d'avance aux dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvedre etait tres-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours empeches par leur honorable pauvrete ou la parcimonie des gouvernements, il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune depense en vue du progres de la science. J'exprimai a Henri le regret de ne pas avoir ete averti pendant la nuit. J'aurais demande a M. de Valvedre la permission de l'accompagner. --Il te l'eut refusee, repondit-il, comme il me l'avait refusee a moi-meme. Il t'eut dit, comme a moi, que tu etais un fils de famille, et qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort necessaire dans ces sortes d'expeditions, on y est fort a charge. Un homme de plus a loger, a nourrir, a proteger, a soigner peut-etre dans de pareilles conditions... --Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne sois pas extremement utile, toi savant, a ton savant ami? --Je lui suis plus necessaire en restant a Saint-Pierre, d'ou je peux suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'ou, a un signal donne, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours, s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, a faire marcher une serie d'observations comparatives simultanement avec les siennes, et je lui ai donne ma parole d'honneur de n'y pas manquer. --Je vois, dis-je a Obernay, que tu es excessivement devoue a ce Valvedre, et que tu le consideres comme un homme du plus grand merite. C'est l'opinion de mon pere, qui m'a quelquefois parle de lui comme l'ayant rencontre chez le tien a Paris, et je sais que son nom a une certaine illustration dans les sciences. --Ce que je puis te dire de lui, repondit Obernay, c'est qu'apres mon pere il est l'homme que je respecte le plus, et qu'apres mon pere et toi, c'est celui que j'aime le mieux. --Apres moi? Merci, mon Henri! Voila une parole excellente et dont je craignais d'etre devenu indigne. --Et pourquoi cela? Je n'ai pas oublie que le plus paresseux a ecrire, c'est moi qui l'ai ete; mais, de meme que tu as bien compris cette infirmite de ma part, de meme j'ai eu la confiance que tu me la pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas un camarade assez demonstratif, je suis du moins un ami aussi fidele qu'il est permis de le souhaiter. Je fus vivement touche, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de toute mon ame. Je lui pardonnai l'espece de superiorite de vues ou de caractere qu'il avait paru s'attribuer la veille vis-a-vis de moi, et je commencai a craindre qu'il n'en eut reellement le droit. Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tete a l'ombre et les jambes au soleil, je l'etudiai de nouveau avec interet, comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallele dans ma pensee litteraire et descriptive avec l'israelite Moserwald. Cela se presentait a moi comme une antithese naturelle: l'un gras et nonchalant comme un mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le premier, jaune et luisant comme l'or qui avait ete le but de sa vie; l'autre, frais et colore comme les fleurs de la montagne qui faisaient sa joie, et qui, comme lui, devaient aux apres caresses du soleil la richesse de leurs tons et la purete de leurs fins tissus. Ceci etait pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une vocation bien prononcee chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarque que les vives appetences de l'esprit ont leurs manifestations exterieures dans quelque particularite physique de l'individu. Certains ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont l'oreille conformee d'une certaine facon, tandis que les compositeurs ont dans la forme du front l'indice de leur faculte resumatrice, et semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui elevent des boeufs sont plus lents et plus lourds que ceux qui elevent des chevaux, et ils naissent ainsi de pere en fils. Enfin, sans vouloir m'egarer dans de nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est reste comme une preuve acquise a mon systeme. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son visage, sans beaute reelle, mais eminemment agreable, avait l'eclat d'une rose,--son ame, sans genie d'initiative, avait le charme profond de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum d'honnetete. Quand il eut dormi une heure avec la placidite d'un soldat en campagne habitue a mettre le temps a profit, il se sentit tout a fait bien, et nous nous reprimes a causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique sur sa position de consolateur oblige de madame de Valvedre. Il faillit bondir d'indignation, mais je le contins. --Apres ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le caractere du mari, il est tout a fait inutile de te defendre d'une trahison indigne, et ce serait meme me faire injure. --Oui, oui, repondit-il avec vivacite, je ne doute pas de toi; mais, si ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur un pareil sujet! --Je ne pense pas qu'il pousse jusque-la son debordement d'esprit, quoique, apres tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa candeur effrontee. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Geneve? --Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parle, je sais tres-bien que c'est un fat. --Oui, mais si naivement! --C'est peut-etre joue, cette naivete cynique. Que sait-on d'un juif? --Comment, tu aurais des prejuges de race, toi, l'homme de la nature? --Pas le moindre prejuge et pas la moindre prevention hostile. Je constate seulement un fait: c'est que l'israelite le plus insignifiant a toujours en lui quelque chose de profondement mysterieux. Sommite ou abime, ce representant des vieux ages obeit a une logique qui n'est pas la notre. Il a retenu quelque chose de la doctrine esoterique des hypogees, a laquelle Moise avait ete initie. En outre, la persecution lui a donne la science de la vie pratique et un sentiment tres-apre de la realite. C'est donc un etre puissant que je redoute pour l'avenir de la societe, comme je redoute pour cette foret ou nous voici la chute des blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais pas le rocher, il a sa raison d'etre, il fait partie de la charpente terrestre. Je respecte son origine, et meme je l'etudie avec un certain trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entraine, et qui, tout en le desagregeant, reunit dans une commune fatalite sa ruine et celle des etres de creation plus moderne qui ont pousse sur ses flancs. --Voila, mon ami, une metaphore par trop scientifique. --Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et sociale ont pris racine dans la cendre du monde hebraique, et, ingrats disciples, nous avons voulu l'aneantir au lieu de l'amener a nous suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines avides et folles soulevent les roches et creusent le chemin aux avalanches qui les engloutiront. --Alors, selon toi, les juifs sont les futurs maitres du monde? --Pour un moment, je n'en doute pas; apres quoi, d'autres cataclysmes les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se renouvelle ou perisse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir a Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le bien connaitre. --Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux que tu ne fais. --Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise a le soupconner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la reputation de tenir sa parole et d'etre large en affaires plus qu'aucun de sa race; mais tu me dis qu'il parle legerement de M. de Valvedre, et cela me deplait. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquiete. On peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un symbole eternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous hair, et qui n'a pas acquis avec le bapteme la sublime notion du pardon. Je t'en supplies si tu te voyais entraine a quelque depense imprevue, excedant serieusement tes ressources, adresse-toi a moi, et jamais a ce Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige. Je fus surpris de la vivacite d'Obernay, et me hatai de le rassurer en lui parlant de l'honnete aisance de ma famille et de la simplicite de mes gouts. --N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'apres ce que tu m'as laisse entrevoir hier de tes angoisses vis-a-vis de l'avenir et de ton mecontentement du present, je crains que les passions ne jouent un role trop imperieux dans ta destinee. Il ne me semble pas que tu aies travaille a te forger le frein necessaire... --Quel frein? la botanique ou la geologie? --Oh! si tu railles, parlons d'autre chose. --Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'etre touche de ton affection genereuse; mais conviens que tu penses trop en homme de specialite et que tu dirais volontiers: "Hors de la science, point de salut." --Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses theories qui ont deja trouble ton ame!... --Quelles theories me reproches-tu? Voyons! --La theorie en la personnalite d'abord, la pretention de realiser une existence de gloire personnelle avec la resolution d'etre furieux et desespere, si tu echoues. --Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes a mon ambition. J'accepte la gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire. Obernay me raillia a son tour de ma pretendue modestie, et, tout en discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vinmes a parler de M. de Valvedre et de sa femme. J'etais assez curieux de savoir ce qu'il y avait de vrai dans les commerages de Moserwald, et Obernay etait precisement dispose a une extreme reserve. Il faisait le plus grand eloge de son ami, et il evitait d'avoir une opinion sur le compte de madame de Valvedre; mais, malgre lui, il devenait nerveux et presque irascible en prononcant son nom. Il avait des reticences troublees; le rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en depit de sa vertu, de sa raison et de sa volonte, il etait amoureux de cette femme, et, dans un moment ou il s'en defendait le plus, il m'echappa de lui dire ingenument: --Elle est donc bien seduisante! --Ah! s'ecria-t-il en frappant du poing sur la boite de metal qui contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les mauvaises pensees de ce juif ont deteint sur toi. Eh bien, puisque tu me pousses a bout, je te dirai la verite. Je n'estime pas la femme dont tu me parles... A present, me croiras-tu capable de l'aimer? --Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si fantasque! --Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais les mauvaises amours n'eclosent que dans les ames malsaines, et, Dieu merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc deja corrompue, que tu admets ces honteuses fatalites? --Je ne sais si mon ame est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais elle est vierge, voila ce dont je puis te repondre. --Eh bien, ne la laisse pas gater et affaiblir d'avance par ces idees fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le poete soient destines a devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis, plus qu'aux autres hommes, d'aspirer a une pretendue grande vie sans entraves morales; ne t'avoue jamais a toi-meme, quand meme cela serait, que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!... --Mais, en verite, tu vas me faire peur de moi-meme, si tu continues! Tu me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour un peu je croirais que c'est moi qui suis epris, sans la connaitre, de cette fameuse madame de Valvedre. --Fameuse! Ai-je dit qu'elle etait fameuse? reprit Obernay en riant avec un peu de dedain. Non; la renommee n'a rien a faire avec elle, ni en bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prete a Geneve, selon M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prete aucune), n'existent que dans l'imagination de ce triomphant israelite. Madame de Valvedre vit a la campagne, fort retiree, avec ses deux belles-soeurs et ses deux enfants. --Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseigne: il m'avait dit quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irreprochable, et pourtant tu ne l'estimes pas! --Je ne sais rien a reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son caractere, son esprit, si tu veux. --En a-t-elle, de l'esprit? --Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir. --Elle est toute jeune? --Non! Elle s'est mariee a vingt ans, il y a deja... oui, il y a dix ans environ. Elle peut avoir la trentaine. --Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari? --Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatiguee comme une creole. --Qu'elle est? --Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Suedois; son pere etait consul a Alicante, ou il s'est marie. --Singulier melange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre? --Tres-reussi comme beaute physique. --Et morale? --Morale, moins, selon moi... Une ame sans energie, un cerveau sans etendue, un caractere inegal, irritable et mou; aucune aptitude serieuse et de sots dedains pour ce qu'elle ne comprend pas. --Meme pour la botanique? --Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose. --En ce cas, me voila bien rassure sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu n'aimeras jamais cette femme-la! --Cela, je t'en reponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont des monstres! Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien brise et repris plusieurs fois durant le reste de la journee, et toujours sans aucune premeditation de part ou d'autre, engendra en moi une sorte de trouble et comme une predisposition a subir les malheurs dont Obernay voulait me preserver. On eut dit que, doue d'une subite clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je n'etais ni un caractere passif, ni un esprit sans reaction; mais je croyais beaucoup a la fatalite. C'etait la mode en ce temps-la, et croire a la fatalite, c'est la creer en nous-memes. [Note 1: C'est la boite de fer battu ou les botanistes mettent leurs plantes a la promenade pour les conserver fraiches.] --Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine vers minuit, tandis qu'Obernay, couche a six heures du soir, se relevait pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait confie le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son oeil exerce a lire dans les nuages a-t-il apercu au dela de l'horizon les tempetes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parle et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme, du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai su les conserver entieres pour un objet ideal que je n'ai pas encore rencontre. Je revai, en donnant, a une femme que je n'avais jamais vue, que, selon toute apparence, je ne devais jamais voir, a madame de Valvedre. Je l'aimai passionnement durant je ne sais combien d'annees dont la vision ne dura peut-etre pas une heure; mais je m'eveillai surpris et fatigue de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun detail. Je chassai ce fantome et me rendormis sur le cote gauche. J'etais agite. Le juif Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un soufflet. Eveille de nouveau, je retrouvai sur mes levres des mots confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisieme somme, je revis le meme personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau fantastique enormement gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les rochers les plus eleves, et, les faisant crouler sous son poids, il m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glacons. Toutes les metaphores dont Obernay m'avait regale prenaient une apparence sensible, et je ne pus reposer qu'apres avoir epuise ces fantaisies etranges. Quand je me levai, Obernay, qui avait veille jusqu'a l'aube, s'etait recouche pour une heure ou deux. Il avait l'admirable faculte d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation soumise a sa volonte. Je m'informai de Moserwald; il etait parti au point du jour. J'attendis le reveil d'Henri, et, apres un frugal dejeuner, nous partimes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de la journee, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvedre, ni du juif, ni de moi-meme. Nous etions tout a la nature splendide qui nous environnait. J'en jouissais en artiste ebloui qui ne cherche pas encore a se rendre compte de l'effet produit sur son ame par la nouveaute des grands spectacles, et qui, domine par la sensation, n'a pas le loisir de savourer et de resumer. Familiarise avec la sublimite des montagnes et occupe de surprendre les mysteres de la vegetation, Obernay me paraissait moins enivre et plus heureux que moi. Il etait sans fievre et sans cris, tandis que je n'etais que vertige et transports. Vers trois heures de l'apres-midi, comme il parlait d'escalader encore une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage _rarissimus_ qui devait se trouver par la, je lui avouai que je me sentais tres-fatigue, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif. --Au fait, cela doit etre, repondit-il. Je suis un egoiste, je ne songe pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en graines, si je remets la chose a demain. Peut-etre, ce soir, trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai a Saint-Pierre, a l'heure du diner. Toi, tu vas suivre le sentier ou nous sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes tout au plus, a un chalet cache derriere le gros rocher qui nous fait face. Tu trouveras la du lait a discretion. Tu descendras ensuite vers la vallee en prenant toujours a gauche, et tu regagneras notre gite en flanant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine ombre. Nous nous separames, et, apres m'etre desaltere et repose un quart d'heure au chalet indique, je descendis vers la vallee. Le sentier etait fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais si etroit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux defilant tete par tete a mes cotes, je devais leur ceder le pas et grimper sur des talus plus ou moins accessibles, pour n'etre pas precipite dans une profonde coupure a pic qui rasait le bord oppose. J'avais reussi a me preserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus etrangles, j'entendis derriere moi un bruit de sonnettes regulierement cadence. C'etait une bande de mulets charges que je me mis tout de suite en mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait de niveau avec la tete de ces betes imperturbables, et je m'y assis pour les attendre. La vue etait magnifique, mais la petite caravane qui approchait absorba bientot toute mon attention. En tete, une mule assez pittoresquement caparaconnee a l'italienne, et menee en main par un guide a pied, portait une femme drapee dans un leger burnous blanc. Derriere ce groupe venait un groupe a peu pres semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus grande ou plus svelte que la premiere, coiffee d'un grand chapeau de paille et vetue d'une amazone grise. Un troisieme guide, conduisant un troisieme mulet et une troisieme femme qui avait l'air d'une soubrette, etait suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrieme guide qui fermait la marche avec un domestique a pied. J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement vers moi; je pouvais tres-bien distinguer les figures, sauf celle de la dame en burnous dont le capuchon etait releve, et ne laissait a decouvert qu'un oeil noir etrange et assez effrayant. Cet oeil se fixa sur le mien au moment ou la voyageuse se trouva pres de moi, et elle arreta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire trebucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le precipice. Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix assez dure, elle me demanda si j'etais du pays. Sur ma reponse negative, elle allait passer outre, lorsque la curiosite me fit ajouter que j'y etais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un renseignement, j'etais peut-etre a meme de le lui donner. --Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que le comte de Valvedre fut dans les environs. --Je sais qu'un M. de Valvedre est a cette heure en excursion sur le mont Rose. --Sur le mont Rose? tout en haut? --Dans les glaciers, voila tout ce que je sais. --Ah! je devais m'attendre a cela! dit la dame avec un accent de depit. --Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'etait approchee pour ecouter mes reponses, voila ce que je craignais! --Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet tres-clair, et personne n'est inquiet de l'expedition. Tout fait croire aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse. --Je vous remercie pour votre bon augure, repondit cette personne a la figure ouverte et a la voix douce; madame de Valvedre et moi, sa belle-soeur, nous vous en savons gre. Mademoiselle de Valvedre m'adressa ce doux remerciement en passant devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'etait deja remise en marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante apparition. Madame de Valvedre se retourna, et, dans ce mouvement, je vis son visage tout entier. C'etait donc la cette femme qui avait tant pique ma curiosite, grace aux reticences dedaigneuses d'Obernay! Elle ne me plaisait point. Elle me paraissait maigre et coloree, deux choses qui jurent ensemble. Son regard etait dur et sa voix aussi, ses manieres brusques et nerveuses. Ce n'etait pas la un type que j'eusse jamais reve; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvedre me semblait douce et d'une grace sympathique! D'ou vient qu'Obernay ne m'avait point dit que son ami eut une soeur? L'ignorait-il? ou bien etait-il amoureux d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement laisser deviner l'existence de la personne aimee? Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants apres les voyageuses. Madame de Valvedre etait deja devenue invisible; mais sa belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enquerant de toutes choses relatives a l'excursion de son frere. Des qu'elle me vit, elle me questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais pas Henri Obernay. --Oui, sans doute, repondis-je, il est mon meilleur ami. --Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous etes Francis Valigny, de Bruxelles, et sans doute vous me connaissez deja, moi? Il a du vous dire que j'etais sa fiancee? --Il ne me l'a pas dit encore, repondis-je un peu trouble d'une si brusque revelation. --C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui direz que je l'autorise a vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur Valigny, parlez-moi de mon frere et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils ne sont pas en danger? Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvedre que pendant une nuit, et qu'il allait rentrer. --Mais, ajoutai-je, devez-vous etre inquiete a ce point de votre frere? N'etes-vous pas habituee a le voir entreprendre souvent de pareilles courses? --Je devrais m'y habituer, repondit-elle simplement. En ce moment, madame de Valvedre la fit appeler par une soubrette italienne d'accent et tres-jolie de type. Mademoiselle de Valvedre me quitta en me disant: --Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que Paule vient d'arriver. --Allons, pensai-je, silence a tout jamais devant elle, mon pauvre etourdi de coeur! Tu dois etre le frere et rien que le frere de cette charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter contre un rival aime, et sans doute plus que toi digne de l'etre. N'es-tu pas deja un peu coupable d'avoir tressailli legerement au frolement de cette robe virginale? Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de l'evenement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang se retira tout entier vers le coeur, et il devint pale jusqu'aux levres. Devant cette franchise d'emotion, je lui serrai la main en souriant. --Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes, et c'est tout dire! --Oui, j'aime de toute mon ame, s'ecria-t-il, et tu comprends mon silence! A present, parlons raison. Cette arrivee imprevue, qui me comble de joie, me cause aussi de l'inquietude. Avec les caprices de... certaines personnes... ou de la destinee... --Dis les caprices de madame de Valvedre. Tu crains de sa part quelque obstacle a ton bonheur? --Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup a la belle Alida! --Elle s'appelle Alida? C'est recherche, mais c'est joli, plus joli qu'elle! Je n'ai pas ete emerveille du tout de sa figure. --Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu ce qu'elle vient faire ici? --Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une vive inquietude conjugale... --Madame de Valvedre inquiete de son mari?... Elle ne l'est pas ordinairement; elle est si habituee... --Mais mademoiselle Paule? --Oh! elle adore son frere, elle; mais ce n'est certainement pas son ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes deux savent, d'ailleurs, que Valvedre n'aime pas qu'on le suive et qu'on le tiraille pour le deranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque chose la-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le savoir. Moi, je courus m'habiller, esperant que les voyageuses dineraient dans la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu'a la nuit close. --Je te cherche, me dit-il, pour te presenter a ces dames. On m'a charge de t'inviter a prendre le the chez elles. C'est une petite solennite; car, de la terrasse, nous verrons, a neuf heures, partir de la montagne une ou plusieurs fusees qui seront, de la part de Valvedre, un avis telegraphique dont j'ai la clef. --Mais la cause de l'arrivee de ces dames? Je ne suis pas curieux, pourtant je desire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de chagrin ou de crainte. --Non, Dieu merci! Cette cause reste mysterieuse. Paule croit que sa belle-soeur etait reellement inquiete de Valvedre. Je ne suis pas aussi candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassure. Viens. Madame de Valvedre s'etait emparee du logement de son mari, qui etait assez vaste, eu egard aux proportions du chalet. Il se composait de trois chambres dans l'une desquelles Paule preparait le the en nous attendant. Elle etait si peu coquette, qu'elle avait garde sa robe de voyage toute fripee et ses cheveux denoues et en desordre sous son chapeau de paille. C'etait peut-etre un sacrifice qu'elle avait fait a Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle n'etait pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un savant. J'en felicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment d'envie ou de regret personnel fit place a une franche sympathie pour la bonte et la raison dont sa future etait douee. Madame de Valvedre n'etait pas la. Elle resta dans sa chambre jusqu'au moment ou Paule frappa a la porte en lui criant que c'etait bientot l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle avait endosse un delicieux neglige. Ce n'etait peut-etre pas bien conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard elle avait fait cette toilette a mon intention, pouvais-je ne pas lui en savoir gre? Elle m'apparut tellement differente de ce qu'elle m'avait semble sur le sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle, j'eusse hesite a la reconnaitre. Perchee sur son mulet et drapee dans son burnous, je l'avais imaginee grande et forte; elle etait, en realite, petite et delicate. Animee par la chaleur, sous le reflet de son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbree de tons violaces. Elle etait pale et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses traits etaient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une exquise distinction. J'eus a peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure approchait, et l'on se precipitait sur le balcon. Elle s'y placa la derniere, sur un siege que je lui presentai, et, m'adressant la parole avec douceur: --Il me semble, dit-elle, que les premiers gites de ceux qui entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquietant. --En effet, repondit Obernay, ce gite est un trou dans le rocher, avec quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en surete. Attention cependant! Voici les cinq minutes ecoulees... --Ou faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvedre. --Ou je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fusee blanche. C'est de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura dedaigne l'etape marquee par les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe. --Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige? --Permettez... Seconde fusee blanche!... La neige est dure, et il a installe sa tente sans difficulte... Troisieme fusee blanche! Ses instruments ont bien supporte le voyage, rien n'est casse ni endommage. Bravo! --Des lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de Valvedre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde. --Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je a dire a mon tour. M. de Valvedre est si bien premuni contre le froid; il a une telle experience de ces sortes d'aventures... Madame de Valvedre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de mes consolations, soit pour les dedaigner, soit encore parce qu'elle me trouvait bien naif de croire qu'un mari comme le sien put etre la cause de ses insomnies. Elle quitta le balcon ou Obernay, n'attendant plus d'autre signal, restait a parler de Valvedre avec Paule, et, comme je suivais Alida aupres de la table a the, je fus encore une fois tres indecis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon incertitude, car elle s'etendit nonchalamment sur une sorte de chaise longue assez basse, et je pus la voir enfin, eclairee en entier par la lampe placee sur la table. Je la contemplais depuis un instant sans parler, et legerement trouble, lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire: "Eh bien, vous decidez-vous enfin a voir que je suis la plus parfaite creature que vous ayez jamais rencontree?" Ce regard de femme fut si expressif, que je le sentis passer en moi, de la tete aux pieds, comme un frisson brulant, et que je m'ecriai eperdu: --Oui, madame, oui! Elle vit a quel point j'etais jeune et ne s'en offensa point; car elle me demanda avec un etonnement peu marque a quoi je repondais. --Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez! --Mais pas du tout. Je ne vous disais rien! Et un second regard, plus long et plus penetrant que le premier, acheva de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'ame. A ceux qui n'ont pas rencontre le regard de cette femme, je ne pourrai jamais faire comprendre quelle etait sa puissance mysterieuse. L'oeil, extraordinairement long, clair et borde de cils sombres qui le detachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'etait ni bleu, ni noir, ni verdatre, ni orange. Il etait tout cela tour a tour, selon la lumiere qu'il recevait ou selon l'emotion interieure qui le faisait palir ou briller. Son expression habituelle etait d'une langueur inouie, et nul n'etait plus impenetrable quand il rentrait son feu pour le derober a l'examen; mais en laissait-il echapper une faible etincelle, toutes les angoisses du desir ou toutes les defaillances de la volupte passaient dans l'ame dont il voulait s'emparer, si bien gardee ou si mefiante que fut cette ame-la. La mienne n'etait nullement avertie, et ne songea pas un instant a se defendre, Elle vit bien celle qui venait de me reduire! Nous n'avions echange que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay s'approchait de nous avec sa fiancee, que tout etait deja consomme dans ma pensee et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma famille, avec ma destinee, avec moi-meme; j'appartenais aveuglement, exclusivement, a cette femme, a cette inconnue, a cette magicienne. Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, ou Paule de Valvedre remuait des tasses en echangeant de calmes repliques avec Obernay. J'ignore absolument si je bus du the. Je sais que je presentai une tasse a madame de Valvedre et que je restai pres d'elle, les yeux attaches sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage, persuade que je perdrais l'esprit et tomberais a ses pieds, si elle me regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la recus machinalement et ne songeai point a m'eloigner. J'etais comme noye dans les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutot stupidement que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme elegante, et comme si j'eusse voulu m'instruire des lois du gout. Une timidite qui etait presque de la frayeur m'empechait de penser a autre chose qu'a ce vetement dont emanait un fluide embrase qui m'empechait de respirer et de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils avaient donc a se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des idees excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien. J'ai constate plus tard que mademoiselle de Valvedre avait une belle intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, eleve, et meme un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment ou, recueilli en moi-meme, je ne songeais qu'a contenir les battements de mon coeur, combien je m'etonnais de la liberte morale de ces heureux fiances qui s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs pensees! Ils avaient deja l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le desir est farouche et la passion muette. Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec l'eloquence de l'emotion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce soir-la, soit qu'elle voulut ne rien reveler de son ame, soit qu'elle fut brisee de fatigue ou fortement preoccupee, elle ne prononca qu'avec effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis beaucoup trop pres d'elle; j'aurais pu et j'aurais du etre a distance plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi cloue a ma place. Elle en souriait sans doute interieurement mais elle ne paraissait pas y prendre garde, et les deux fiances etaient trop occupes l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais reste la toute la nuit sans faire un mouvement, sans avoir une idee nette, tant je me trouvais mal et bien a la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre conge et quitter mon siege; je me jetai sur mon lit a moitie deshabille, comme un homme ivre. Je ne repris possession de moi-meme qu'au premier froid de l'aube. Je n'avais pas ferme l'oeil. J'avais ete en proie a je ne sais quel delire de joie et de desespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'a cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en reve, et que l'orgueil un peu sceptique d'une education recherchee m'avait fait a la fois redouter et dedaigner. Cette revelation soudaine avait un charme indicible, et je sentais qu'un homme nouveau, plus energique et plus entreprenant, avait pris place en moi; mais l'ardeur de cette volonte que j'etais encore si peu sur de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi a ce point, je n'etais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai que sur la marche a suivre pour n'etre pas ridicule, importun et bientot econduit. Dans ma folie, je raisonnai tres-serre; je me tracai un plan de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser soupconner a Obernay, vu que son amitie pour Valvedre me le rendrait infailliblement contraire. Je resolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses preventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais craindre ou esperer d'elle. Rien n'etait plus etranger a mon caractere que cette perfidie, et, chose etonnante, elle ne me couta nullement. Je ne m'y etais jamais essaye, j'y fus passe maitre du premier coup. Au bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout ce qu'il m'avait marchande jusque-la, je savais tout ce qu'il savait lui-meme. II Sans fortune et sans aieux, Alida avait ete choisie par Valvedre. L'avait-il aimee? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais personne n'etait fonde a croire que l'amour n'eut pas dirige son choix, puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beaute. Pendant les premieres annees, ce couple avait ete inseparable. Il est vrai que peu a peu, depuis cinq ou six ans, Valvedre avait repris sa vie d'exploration et de voyages, mais sans paraitre delaisser sa compagne et sans cesser de l'entourer de soins, de luxe, d'egards et de condescendances. Il etait faux, selon Obernay, qu'il la retint prisonniere dans sa villa, ni que mademoiselle Juste de Valvedre, l'ainee de ses belles-soeurs, fut une duegne chargee de l'opprimer. Mademoiselle Juste etait, au contraire, une personne du plus grand merite, chargee de l'education premiere des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels Alida elle-meme se declarait impropre. Paule avait ete elevee par sa soeur ainee. Toutes trois vivaient donc a leur guise: Paule soumise par gout et par devoir a sa soeur Juste, Alida completement independante de l'une et de l'autre. Quant aux aventures qu'on lui pretait, Obernay n'y croyait reellement pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible dans sa vie depuis qu'il la connaissait. --Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par desoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez energique pour avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-etre en manque-t-elle un peu a la campagne. Elle en manque aussi chez nous a Geneve, ou elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps l'hospitalite. Notre entourage est un peu serieux pour elle; mais ne voila-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit forcee, par les convenances, de vivre d'une maniere raisonnable? Je sais que, pour lui complaire, son mari l'a menee beaucoup dans le monde autrefois; mais il y a temps pour tout. Un savant se doit a la science, une mere de famille a ses enfants. A te dire le vrai, j'ai mediocre opinion d'une cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs. --Il parait cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer dans le tourbillon, elle vit dans la retraite. --Il faudrait qu'elle s'y lancat toute seule, et ce n'est pas bien aise, a moins d'une certaine vitalite audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis, elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration, et mieux vaudrait pour Valvedre avoir une femme tout a fait legere et dissipee, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une elegie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude brisee semble etre une protestation contre le bon sens, un reproche a la vie rationnelle. --Tout cela est bien aise a dire, pensai-je; peut-etre cette femme soupire-t-elle apres autre chose que les plaisirs frivoles; peut-etre a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connaitre l'amour avant de la delaisser pour la physique et la chimie. Telle femme commence reellement la vie a trente ans, et la societe de deux marmots et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me parait pas un ideal auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beaute, qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvedre, a quarante ans, est tout entier a la passion des sciences. Il a trouve fort juste de pouvoir planter la les soeurs, les marmots et la femme par-dessus le marche... Il est vrai qu'il lui laisse la liberte... Eh bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tache d'une ame ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui la retiennent! Je me gardai bien de faire part de ces reflexions a Obernay. Je feignis, au contraire, d'acquiescer a tous ses jugements, et je le quittai sans lui avoir oppose la plus legere contradiction.--Je devais revoir Alida, comme la veille, a l'heure du signal de Valvedre. Fatiguee de la journee de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo a Saint-Pierre, elle gardait le lit. Paule travaillait a ranger des plantes qu'elle avait fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la soiree, examiner avec son fiance, qui lui apprenait la botanique. Instruit de ces details, et voyant Obernay partir tranquillement pour la promenade en attendant l'heure d'etre admis a faire sa cour, je me dispensai de l'accompagner. J'errai a l'aventure autour de la maison et dans la maison meme, observant les allees et venues du domestique et de la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils echangeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des revelations d'experience, et je me disais avec raison que, pour juger le probleme de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empresses de la satisfaire; car, sonnes a plusieurs reprises, ils parcoururent la galerie, monterent et redescendirent vingt fois l'escalier sans temoigner d'humeur. J'avais laisse la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise etait si tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout a coup j'entendis un grand frolement de jupons au bout du corridor. Je m'elancai, croyant qu'on se decidait a sortir; mais je ne vis passer qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle venait sans doute de la deballer, car un nouveau mulet charge de caisses et de cartons etait arrive depuis quelques instants devant l'auberge. Cette circonstance me fit esperer un sejour de plusieurs journees a Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire revoquer l'arret des convenances qui me tenait eloigne? Je me livrai a mille projets plus fous les uns que les autres. Tantot je voulais me deguiser en marchand d'agates herborisees pour me faire admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir a chaque instant; tantot je voulais courir apres quelque montreur d'ours et faire grogner ses betes de maniere a attirer les voyageuses a leur fenetre. Il me prit aussi envie de decharger un pistolet pour causer quelque inquietude dans la maison; on croirait peut-etre a un accident, on enverrait peut-etre savoir de mes nouvelles, et meme si j'etais un peu blesse... Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu qu'elle ne fut mise a execution. Enfin je m'arretai a un parti moins dramatique qui fut dejouer du hautbois. J'en jouais tres-bien, au dire de mon pere, qui etait bon musicien, et que ne contredisaient pas trop, sous ce rapport, les artistes qui frequentaient notre maison belge. Ma porte etait assez eloignee de celle de madame de Valvedre pour que ma musique ne troublat pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle ne dormait pas, ce qui etait plus que probable d'apres les frequentes entrees de sa suivante, elle s'informerait peut-etre de l'agreable virtuose: mais quel fut mon depit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle melodie le valet de chambre, ayant frappe discretement a ma porte, me tint d'un air aussi embarrasse que respectueux le discours suivant: --Je demande bien des pardons a monsieur; mais, si monsieur ne tient pas absolument a faire ses etudes dans une auberge, il y a madame qui est tres-souffrante, et qui demande en grace a monsieur... Je lui fis signe que c'etait assez d'eloquence, et je remis avec humeur mon instrument dans son etui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon depit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle eut de mauvais reves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse reparaitre le domestique. Madame de Valvedre me remerciait beaucoup, et, ne pouvant dormir malgre mon silence, elle m'autorisait a reprendre mes etudes musicales; en meme temps, elle me faisait demander si je n'avais pas un livre quelconque a lui preter, _pourvu que ce fut un ouvrage litteraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission, que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais, pour toute bibliotheque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit format, contrefacon achetee a Geneve, et un tout petit bouquin anonyme que j'hesitai un instant a joindre a mon envoi, et que j'y glissai, ou plutot que j'y jetai tout a coup, avec l'emotion de l'homme qui brule ses vaisseaux. Ce mince bouquin etait un recueil de vers que j'avais publie a vingt ans sous le voile de l'anonyme, encourage par un oncle editeur qui me gatait, et averti par mon pere que je ferais sagement de ne pas compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette bagatelle. --Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent pere; il y a meme des pieces qui me plaisent; mais, puisque tu te destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si tu es discret, cette premiere experience te servira. Si tu ne l'es pas, et que ton livre soit raille, d'une part tu en auras du depit, de l'autre tu te seras cree un facheux precedent qu'il sera difficile de faire oublier. J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas deplu, et meme quelques passages avaient ete remarques. Ils n'avaient, selon moi, qu'un merite, ils etaient sinceres. Ils exprimaient l'etat d'une jeune ame avide d'emotions, qui ne se pique pas d'une fausse experience, et qui ne se vante pas trop d'etre a la hauteur de ses reves. C'etait certes une grande imprudence que je venais de commettre en les envoyant a madame de Valvedre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle trouvat les vers ridicules, j'etais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait pas. Mon livre etait l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans s'interesserait-elle a des elans si naifs, a une candeur si peu fardee?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'etais plus trouble a l'idee de ses sarcasmes que je ne pouvais l'etre de ceux de toute autre personne, n'avais-je pas une chance de guerison dans le depit que sa durete me causerait? Je ne voulais pourtant pas guerir, je ne le sentais que trop, et les heures se trainaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis que j'avais fait ce coup de tete d'envoyer mon coeur de vingt ans a une femme nerveuse et ennuyee qui ne lui accorderait peut-etre pas un regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour ne pas etouffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la fenetre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et je m'eloignai pourtant, ne sachant ou j'allais. Je marchais a l'aventure sur le chemin qui mene a Varallo, lorsque je vis venir a moi un personnage que je crus reconnaitre et dont l'approche me fit singulierement tressaillir. C'etait M. Moserwald, je ne me trompais pas. Il montait a pied une cote rapide; son petit char de voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me sembla-t-il un evenement digne de remarque? Il parut s'etonner de mes questions. Il n'avait pas dit qu'il quittat la vallee definitivement. Il etait alle faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire d'autres, il revenait a Saint-Pierre comme au seul gite possible a dix lieues a la ronde. Pour lui, il n'etait pas grand marcheur, disait-il; il ne tenait pas a se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait les montagnes plus belles, vues a mi-cote. Il admirait fort les chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourut les Alpes a pied et avec economie. Il fallait la plus qu'ailleurs depenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu. Apres beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans son vehicule; puis, arretant son conducteur au premier tour de roue, il me rappela en disant: --J'y songe! C'est bientot l'heure du diner la-bas, et vous etes peut-etre en retard? Voulez-vous que je vous ramene? Il me sembla qu'apres s'etre montre tres-balourd, a dessein peut-etre, il attachait sur moi un regard de perspicacite soudaine. Je ne sais quelle defiance ou quelle curiosite cet homme m'inspirait. Il y avait de l'un et de l'autre. Mon reve m'avait laisse une superstition. Je pris place a ses cotes. --Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le hameau, dont le petit clocher a jour se dessinait en blanc vif sur un fond de verdure sombre. Des _voyageurs_? Non! repondis-je en me retranchant dans un jesuitisme des plus maladroits. Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble a Moserwald, dont la sincerite m'etait suspecte, que je n'en eprouvais a tromper effrontement Obernay, le plus droit, le plus sincere des hommes. C'etait comme un chatiment de ma duplicite, cette lutte avec un juif qui s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'etais humilie de me trouver engage dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce niaise en reprenant: --Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontree hier au soir, a dix lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle s'arreterait a Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arrive personne... Je me sentis rougir, et je me hatai de repondre avec un sourire force que j'avais nie l'arrivee de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses inattendues. --Ah! bien! vous avez joue sur le mot!... Avec vous, il faut preciser le genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-etre me reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite soeur du geologue..., est tout au plus passable. Vous savez que monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez qui je veux dire: il l'epouse! --Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez oui dire, comment avez-vous eu le mauvais gout de faire des plaisanteries, l'autre jour, sur ses relations avec...? --Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus! On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites donc! Je ne repondis pas. J'etais plein de depit. Je m'enferrais de plus en plus; j'avais envie de chercher noise a ce Moserwald, et pourtant il fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau bouleverse. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les beaux troupeaux qui passaient pres de nous, il y revint avec acharnement et il me fallut nommer madame de Valvedre. Il fut aveugle ou charitable: il ne releva pas l'etrange physionomie que je dus avoir en prononcant ce nom terrible. --Bon! s'ecria-t-il avec sa legerete naturelle ou affectee: j'ai dit cela, moi, que M. Obernay (voila son nom qui me revient) avait des vues sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dut epouser la belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me parait pas une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu, comme vous etes distrait! A quoi donc pensez-vous? --A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos idees de profonde sceleratesse. Quel mauvais genre vous avez la! C'est tres-mal porte, surtout quand on est riche et gras. Si j'avais su combien il etait impossible de facher Moserwald, je me serais dispense de ces duretes gratuites, qui le divertissaient beaucoup. Il aimait qu'on s'occupat de lui, meme pour le rudoyer ou le railler. --Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transporte de reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous en sais gre. Je suis ridicule, et c'est la le plus triste de mon affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incredulite des autres sur mon compte vient s'ajouter a celle que j'ai envers tout le monde et envers moi-meme. Oui, je devrais etre heureux, parce que je suis riche et bien portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah ca! comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz que vous etes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est tres-instruit et tres-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voila que vous etes amoureux... --Moi! ou prenez-vous cela? --Vous etes amoureux, je le vois, et aussi naivement que si vous etiez sur de reussir a etre aime; mais, mon cher enfant, c'est la chose impossible, cela! On n'est jamais aime que par interet! Moi, je l'ai ete parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de cheveux noirs, de regards brulants, capital qui promet une somme de plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent represente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent procure des plaisirs eleves, le luxe, les arts, les voyages... tandis que, lorsqu'une femme prefere a tout cela un beau garcon pauvre, on peut etre sur qu'elle fait grand cas de la realite. Mais ce n'est pas de l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions etre aimes pour nous-memes, pour notre esprit, pour nos qualites sociales, pour notre merite personnel enfin. Eh bien, voila ce que vous acheterez probablement au prix de votre liberte, ce que je payerais volontiers de toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur infirmite, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que j'envie, je vous le declare... --Ah ca! m'ecriai-je en interrompant ce flux de philosophie nauseabonde, que me chantez-vous la depuis une heure? Vous me dites que vous avez ete aime, que je le serai... --Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvedre? Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en general. D'abord je ne la connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parle. Quant a vous... vous ne pouvez pas la connaitre encore; vous lui avez peut-etre parle cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie? --Qui? madame de Valvedre? Pas du tout, mon cher, elle m'a semble laide. Je fis cette reponse avec tant d'assurance, une assurance si desesperee (je voulais a tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald), que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous descendimes de voiture, j'avais enfin reussi a lui oter la lumiere qu'il avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les tenebres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il etait bien evidemment revenu a Saint-Pierre parce qu'il avait rencontre madame de Valvedre a Varallo, parce qu'il avait questionne son laquais, parce qu'il etait epris d'elle, parce qu'il esperait lui plaire, et il m'avait tate pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin. Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvedre ne dineraient pas en bas, je voulus me soustraire au deplaisir d'un nouveau tete-a-tete avec Moserwald en me faisant servir mysterieusement dans un coin du petit jardin de mon hote, quand celui-ci m'annonca que je serais seul dans sa grande salle basse avec Obernay, l'israelite ayant dit qu'il souperait peut-etre dans la soiree. --Et que fait-il? ou est-il maintenant? demandai-je. --Il est chez madame de Valvedre, repondit Antoine, dont la figure prit une expression d'etonnement comique a l'aspect de ma stupeur. --Ah ca! m'ecriai-je, il la connait donc? --Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?... --C'est juste, cela vous est fort egal, et, quant a moi... Mais vous le connaissez, vous, ce M. Moserwald? --Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la premiere fois. --Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientot? --Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout. Je ne sais quelle sourde colere s'etait emparee de moi en apprenant que ce juif avait eu l'audace ou l'habilete, a peine debarque, de penetrer aupres d'Alida, qu'il pretendait ne pas connaitre. Obernay s'attarda beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour diner, et sans merite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie. --Mets-toi a table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure pour arranger quelques plantes fontinales extremement delicates que je rapporte. Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait les quarts d'heure d'Obernay deballant son butin de botaniste, et que ce n'etait pas une raison pour me faire manger un roti desseche. J'etais a peine assis, que Moserwald parut, s'ecria qu'il etait charme de ne pas souper seul, et ordonna a notre hote de le servir vis-a-vis de moi, ceci sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarite, qui m'eut diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolerable, et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosite dominant toutes mes autres angoisses, je resolus de me contenir et de le faire parler. C'etait une curiosite douloureuse et indignee; mais je fus stoique, et, d'un air tout a fait degage, je lui demandai s'il avait reussi a voir madame de Valvedre. --Non, repondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantot avec vous, dans une heure. --Ah! vraiment? --Cela vous etonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix etaient deja connues de la belle-soeur, qui m'avait remarque a Varallo. Oh! je dis cela sans fatuite, je n'ai pas de pretention de ce cote-la. Je note qu'elle m'avait remarque avant-hier en passant dans ce village ou nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontres de nouveau tout a l'heure, la-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute confiante, cette grande fille; elle est venue a moi pour savoir si je n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frere. --Dont vous ne saviez rien? --Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir. Voyant ces dames inquietes, j'avais, des hier au soir, depeche le plus hardi montagnard de Varallo vers la station presumee de M. de Valvedre. Ah! dame! cela m'a coute cher; pendant la nuit et par des sentiers impossibles, il a pretendu que cela valait... --Faites-moi grace des ecus que vous avez depenses. Vous avez des nouvelles de l'expedition? --Oui, et de tres-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle voulait tout de suite me presenter a madame de Valvedre; mais celle-ci, qui avait passe la journee dans son lit, etait en train de se lever et m'a remis a tantot. Voila, mon cher! ce n'est pas plus malin que ca? Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se vanter de son habilete et de sa liberalite pour etre prudent. Ma jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si vain et si vulgaire? N'etait-ce pas faire injure a une femme exquise comme l'etait Alida que de redouter pour elle les seductions d'un Moserwald? J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger a la hate et avec preoccupation un reste de volaille; apres quoi, il regarda sa montre et nous dit qu'il etait temps de monter chez ces dames pour voir partir les fusees. --Il parait, dit-il a Moserwald, que vous etes invite a prendre le the la-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez donnees, ce dont, pour ma part, je vous sais gre; mais permettez-moi une question. --Mille, si vous voulez, _mon tres-cher_, repondit Moserwald avec aisance. --Vous avez depeche un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y est rendu a travers mille perils, et vous l'avez attendu a Varallo jusqu'a ce matin. A-t-il vu M. de Valvedre? lui a-t-il parle? --Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu. --C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie d'envoyer encore des expres et qu'ils parvinssent jusqu'a lui, veuillez ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont a sa recherche. --Pas si sot! s'ecria Moserwald avec un rire d'une ingenuite admirable. --Comment, pas si sot? repliqua Obernay surpris en le regardant entre les deux yeux. Moserwald fut embarrasse un instant; mais son esprit delie lui suggera vite une reponse assez ingenieuse. --Je sais fort bien, reprit-il, que votre savant ami serait fort contrarie de l'arrivee et de l'inquietude de ces dames. Quand on risque ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands problemes de science auxquels je declare ne rien comprendre, mais dont j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui vous parle... Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette. --Enfin, dit-il, vous avez devine la verite. M. de Valvedre a besoin de toute la liberte d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons plus le temps de causer. Alida etait mise plus simplement que la veille. Je lui sus un gre infini de ne pas s'etre paree pour Moserwald; elle n'en etait, d'ailleurs, que plus belle. Je ne sais pas si sa belle-soeur etait moins negligee que le jour precedent; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-la. J'etais si rempli de mon drame interieur, que je m'imaginais presque etre en tete-a-tete avec madame de Valvedre. Son premier accueil fut froid et mefiant. Elle parut etre impatiente de voir partir la fusee. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en etre enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure apres, Paule de Valvedre et son fiance etaient assis a une grande table, et qu'ils examinaient des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la bourrache et le chiendent, pendant que madame de Valvedre, a demi couchee sur sa chaise longue, avec un gueridon place entre elle et moi, brodait nonchalamment sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards. Je voyais bien, a ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour se renfermer en elle-meme. Ses traits expressifs avaient en ce moment une placidite mysterieuse. Il n'y avait, a coup sur, aucune affinite sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai meme avec plaisir qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui adressa dans une forme tres-laconique, il y avait un leger dedain. Je me rassurai tout a fait en remarquant aussi que l'israelite, d'abord plein d'aplomb vis-a-vis d'elle, perdait a chaque minute un peu de sa vitalite. Sans doute, il avait compte, comme d'habitude, sur les saillies enjouees et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer son manque d'education; mais sa faconde l'avait rapidement abandonne. Il ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement, devinant un imperceptible sourire d'ironie sur les levres closes de madame de Valvedre. Pauvre Moserwald! il etait pourtant meilleur et plus vrai en ce moment de sa vie qu'il ne l'avait peut-etre jamais ete. Il etait amoureux et tres-reellement emu. Comme moi, il buvait l'etrange poison de passion irresistible qui m'avait enivre, et, quand je songe a tout ce que par la suite cette passion lui a fait faire de contraire a ses theories, a ses idees et a ses instincts, je me demande avec stupeur s'il y a une ecole pour le sentiment, et si le sentiment lui-meme n'est pas le revelateur par excellence. A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidite. Bientot je fus en etat de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il n'avait pas ose se vanter a mademoiselle de Valvedre de tout le zele qu'il avait mis a trouver un pretexte pour s'introduire aupres d'Alida. Il avait meme eu le bon gout de ne pas parler de son argent depense. Il pretendait avoir seulement ete aux informations dans les environs, et avoir reussi a deterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-meme en lieu sur et en bonne apparence de sante. On l'avait remercie de son obligeance, Paule disait ingenument "de son bon coeur." On le connaissait de nom et de reputation; mais on n'avait jamais remarque sa figure, bien qu'il s'evertuat a vouloir rappeler diverses circonstances ou il s'etait trouve, a la promenade a Geneve ou au spectacle a Turin, non loin de _ces dames_. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui etait possible, que madame de Valvedre l'avait vivement frappe, que, tel jour et en telle rencontre, il avait remarque tous les details de sa toilette. --On jouait _le Barbier de Seville_. --Oui, je m'en souviens, repondait-elle. --Vous aviez une robe de soie bleu pale avec des ornements blancs, et vos cheveux etaient boucles, au lieu d'etre en bandeaux comme aujourd'hui. --Je ne m'en souviens pas, repondait Alida d'un ton qui signifiait: "Qu'est-ce que cela vous fait?" Il y eut un tel _crescendo_ de froideur de sa part, que le pauvre juif, tout a fait decontenance, quitta l'angle de la cheminee, ou il se dandinait depuis un quart d'heure, et alla deranger et impatienter les fiances botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur leurs saintes etudes de la nature. Je m'emparai de cette place que Moserwald avait accaparee: c'etait la plus favorable pour voir Alida sans etre gene par la petite lampe dont elle s'etait masquee; c'etait aussi la plus proche que l'on put convenablement prendre aupres d'elle. Jusque-la, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la deviner. Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine a lui adresser une question directe. Enfin ma langue se delia par un effort desespere, et, au risque d'etre aussi gauche et aussi bete que Moserwald, je lui demandai si j'etais assez malheureux pour que mon maudit hautbois eut reellement trouble son sommeil. --Tellement trouble, repondit-elle en souriant tristement, que je n'ai pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique. Il m'a semble que vous jouiez fort bien: c'est precisement parce que j'etais forcee de vous ecouter... Mais je ne veux pas non plus vous faire de compliments. A votre age, cela ne vaut rien. --A mon age? Oui, je suis un enfant, c'est vrai, rien qu'un enfant! C'est l'age ou l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'etre heureux d'un rien, d'un mot, d'un regard, fut-ce un regard distrait ou severe, fut-ce un mot de simple bienveillance ou seulement de genereux pardon sous forme d'eloge? --Je vois, repondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous m'avez envoye ce matin; car vous etes tout rempli de l'orgueil de la premiere jeunesse, et ce n'est guere obligeant pour ceux ou pour celles qui sont entres dans la seconde. --Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous deplaire? Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait repondre. J'etais suspendu au mouvement de ses levres; Moserwald, penche sur la table, ne regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand deplaisir du botaniste. Il grimacait derriere cette loupe; mais il avait un oeil braque sur moi, et louchait d'une facon si burlesque, que madame de Valvedre partit d'un eclat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel triomphe, mais qu'un instant apres j'expiai cruellement. En riant, madame de Valvedre laissa tomber sa broderie et un petit objet de metal que je pris pour un de et que je ramassai precipitamment; mais je l'eus a peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'echappa. --Qu'est-ce donc que cela? m'ecriai-je. --Eh bien, repondit-elle tranquillement, c'est ma bague. Elle est beaucoup trop large pour mon doigt. --Votre bague!... repetai-je hors de moi en regardant d'un oeil hagard le gros saphir entoure de brillants que j'avais vu l'avant-veille au doigt de Moserwald. Et j'ajoutai, en proie a un veritable desespoir: --Mais cette chose-la n'est point a vous, madame! --Pardonnez-moi: a qui voulez-vous donc qu'elle soit? --Ah! vous l'avez achetee aujourd'hui? --Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple? Rendez-la-moi donc! --Puisque vous l'avez achetee, lui dis-je d'un ton amer en la lui rendant, gardez-la, elle est bien a vous; mais, a votre place, je ne la porterais pas. Elle est d'un gout affreux! --Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai achete cela hier vingt-cinq francs a un vilain petit juif qui monte en vermeil, a Varallo, les amethystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est un saphir oriental. J'allais dire a madame de Valvedre que le petit juif avait vole cette bague a M. Moserwald, lorsque, la modicite du prix de vente supposant chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la valeur de l'objet, je me sentis replonge dans une enigme insoluble. Alida venait de parler avec une sincerite evidente, et pourtant, quelque effort que fit Moserwald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien qu'il n'avait plus sa bague. Un soupcon hideux pesait sur moi comme un cauchemar. Je pris le bras de l'israelite et je l'emmenai sur la galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanite pour lui arracher la verite. --Vous etes un habile homme et un amant magnifique, lui dis-je; vous faites accepter vos dons de la maniere la plus ingenieuse! Il donna dans le piege sans se faire prier. --Eh bien, oui, dit-il, voila comme je suis! Rien ne me coute pour procurer un petit plaisir a une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais gout de lui faire des conditions, moi! C'est a elle de deviner. --Et certainement on vous devine? Vous etes coutumier du fait? --Avec celle-ci... c'est la premiere fois, et je me demande avec un peu de crainte si elle prend reellement cette gemme de premier choix pour une amethyste de cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les femmes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant! --Pourtant, si _elle_ n'y connait rien, elle ne vous devine pas, et vous voila dans une impasse. Ou il faut vous declarer, ou il faut risquer de voir la bague passer a la femme de chambre. --Me declarer? repondit-il avec un veritable effroi. Oh! non, c'est trop tot! je ne suis pas encourage jusqu'a present... a moins que ce ton moqueur ne soit une maniere de grande dame!... C'est possible, je n'avais jamais vise si haut, moi!... car elle est comtesse, vous savez? Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison... --Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madre qu'il etait, je ne vois qu'un moyen: c'est qu'un ami genereux l'eclaire sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter. Voulez-vous que je m'en charge? --Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti. --Bah! vous voila bien craintif! N'etes-vous pas persuade qu'une femme est toujours flattee d'un riche cadeau? --Non! cela depend; elle peut aimer le cadeau et detester la personne qui l'offre. Dans ce cas-la, il faut beaucoup de patience et beaucoup de cadeaux, toujours glisses dans ses mains sans qu'elle songe a les repousser, et ne temoignant jamais d'aucune esperance. Vous voyez que j'ai ma tactique! --Elle est magnifique, et tres-flatteuse pour les femmes que vous honorez de vos poursuites! --Mais... je la crois fort delicate, reprit-il avec conviction, et, si vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre! Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit salon, bien decide a l'en punir. Je me sentis des lors un aplomb extraordinaire, et, m'approchant d'Alida: --Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M. Moserwald au clair de la lune? --Du clair de lune, peut-etre? --Non, nous parlions bijouterie. Monsieur pretend que toutes les femmes se connaissent en pierres precieuses parce qu'elles les aiment passionnement, et j'ai promis de m'en rapporter a votre arbitrage. --Il y a la deux questions, repondit madame de Valvedre. Je ne peux pas resoudre la premiere; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais, pour la seconde, je suis forcee de donner raison a M. Moserwald. Je crois que toutes les femmes aiment les bijoux. --Excepte moi pourtant, dit Paule avec gaiete; je ne m'en soucie pas le moins du monde. --Oh! vous, ma chere, reprit Alida du meme ton, vous etes une femme superieure! Il n'est question ici que des simples mortelles. --Moi, dis-je a mon tour avec une amertume extreme, je croyais qu'en fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion des diamans. Alida me regarda d'un air tres-etonne. --Voila une singuliere idee! reprit-elle. Chez les creatures dont vous parlez, cette passion-la n'existe pas du tout. Les diamants ne representent pour elles que des ecus. Chez les femmes honnetes, c'est quelque chose de plus noble: cela represente les dons sacres de la famille ou les gages durables des affections serieuses. Cela est si vrai, que, ruinee, une veritable grande dame souffre mille privations plutot que de vendre son ecrin. Elle n'en fait le sacrifice que pour sauver ses enfants ou ses princes. --Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'ecria Moserwald enthousiasme. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction surnaturelle! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une legende, un gros diamant dans la tete; Eve vit ce feu a travers ses yeux et fut fascinee. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais enchante... --Voila de la poesie, ou je ne m'y connais pas, dis-je en l'interrompant. Et vous vous moquez des poetes, vous! --Cela vous etonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens poete aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent! En parlant ainsi, il lanca sur Alida un regard enflamme qu'elle rencontra et soutint avec une impassibilite extraordinaire. C'etait le comble du dedain ou de l'effronterie, car son grand oeil interrogateur etait toujours plein de mysteres. Je ne pus supporter cette situation douteuse, horrible pour elle, si elle n'etait pas la derniere des femmes. Je lui demandai a voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et, l'ayant regardee: --Je m'etonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez accordee a une gemme si belle apres l'aveu que vous venez de faire de votre gout pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame, que l'on vous a vendu la une pierre d'un tres-grand prix? --Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette partie-la? --J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici present, qui, pas plus tard qu'avant-hier, m'a montre une bague toute pareille, avec des brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs, c'est-a-dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus. Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se decomposa, et le rapide coup d'oeil d'Alida, allant de lui a moi, acheva de le bouleverser. Madame de Valvedre ne se troubla pas. Elle garda quelques instants le silence, comme si elle eut voulu resoudre un probleme interieur; puis, me presentant la bague: --Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve decidement fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fenetre? --Vraiment? par la fenetre? s'ecria Moserwald incapable de maitriser son emotion. --Vous voyez bien, lui repondit Alida, que c'est une chose qui a ete perdue, trouvee par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose a sa destinee, qui est d'etre ramassee dans la boue par les personnes qui ne craignent pas de se salir les mains. Moserwald, pousse a bout, eut beaucoup de sang-froid et de presence d'esprit. Il me pria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais avec l'affectation d'une restitution legitime, il la remit a son doigt en disant: --Puisqu'elle devait etre jetee aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne sais d'ou elle sort, mais je sais qu'elle a ete purifiee a tout jamais en passant une journee au doigt de madame de Valvedre! Et maintenant, qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans prix pour moi et ne me quittera jamais! La-dessus, ajouta-t-il en se levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatiguees, et qu'il serait temps... --M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, repondit madame de Valvedre avec une intention desesperante; mais vous etes libre, d'autant plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant a la bague, vous ne pouvez pas la garder. Elle est a moi. Je l'ai payee et ne vous l'ai pas donnee... Rendez-la moi! Les gros yeux de Moserwald brillerent comme des escarboucles. Il crut son triomphe assure en depit d'un conge donne pour la forme, et rendit la bague avec un sourire qui signifiait clairement: "Je savais bien qu'on la garderait!" Madame de Valvedre la prit, et, la jetant hors de sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta: --La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la portera en memoire de moi pourra se vanter d'avoir la une chose que je meprise profondement. Moserwald sortit dans un etat d'abattement qui me fit peine a voir. Paule n'avait absolument rien compris a cette scene, a laquelle, d'ailleurs, elle avait donne peu d'attention. Quant a Obernay, il avait essaye un instant de comprendre; mais il n'en etait pas venu a bout, et, attribuant tout ceci a quelque etrange caprice de madame de Valvedre, il avait repris tranquillement l'analyse de la _saxifraga retusa_. III J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait du coeur, il me demanderait compte de la maniere dont j'avais servi sa cause. Je le vis hesiter a ramasser sa bague, hausser les epaules et la reprendre. Des qu'il m'apercut, il m'attira jusque dans sa chambre et me parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes prejuges et declarant mon austerite la chose du monde la plus ridicule. Je le laissai a dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand il en fut la: --Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'etes pas content, il y a une maniere de s'expliquer, et me voici a vos ordres. N'allez pas plus loin en paroles; car je serais force de vous demander la reparation que je vous offre. --Quoi? qu'est-ce a dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez vous battre? Eh bien, voila un trait de lumiere, un aveu! Vous etes mon rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si maladroitement trahi! Dites que c'est la votre motif, alors je vous comprends et je vous pardonne. Je lui declarai que je n'avais aucun aveu a faire, et que je ne tenais pas a son pardon; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les precieux instants que je pouvais passer encore aupres de madame de Valvedre ce soir-la, je le quittai en l'engageant a faire ses reflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui. La galerie de bois decoupe faisant exterieurement le tour de la maison, je revins par la a l'appartement de madame de Valvedre; mais je la trouvai sur cette galerie, et venant a ma rencontre. --J'ai une question a vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et irrite. Asseyez-vous la. Nos amis sont encore plonges dans la botanique. Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident ridicule, nous pouvons echanger ici quelques mots. Vous plait-il de me dire, monsieur Francis Valigny, quel role vous avez joue dans cet incident, et comment vous avez ete informe de ce que vous m'avez donne a deviner? Je lui racontai tout avec la plus entiere sincerite. --C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez reellement rendu service en m'empechant de donner un instant de plus dans un piege que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu etre moins acerbe dans la forme; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la mienne. --Moi! m'ecriai-je, je vous prends... Moi qui...! Je me mis a balbutier d'une maniere extravagante. --Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous defendez pas de vos preventions, je les connais. Elles ont perce trop brutalement, lorsqu'a propos de ma theorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit que c'etait un gout de courtisane! --Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela! --Vous l'avez pense, et vous avez dit l'equivalent. Ecoutez, je viens de recevoir ici, de la part de ce juif et par contre-coup de la votre, une mortelle insulte. Ne croyez pas que le dedain qui me preserve de la colere me garantisse d'une reelle et profonde douleur... Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un flot de perles sur les joues pales de cette charmante femme, et, sans savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai a ses pieds en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que j'etais pret a la venger. Peut-etre en ce moment m'arriva-t-il de lui dire que je l'aimais. Troubles tous deux, moi de sa douleur, elle de ma subite emotion, nous fumes quelques instants sans nous entendre l'un l'autre et sans nous entendre nous-memes. Elle surmonta ce trouble la premiere, et, repondant a une parole que je lui repetais pour attenuer ma faute: --Oui, je le sais, dit-elle, vous etes un enfant; mais, s'il n'y a rien de genereux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de cruel comme un enfant qui doute, et vous etes l'ami, l'_alter ego_ d'un autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Il faut que l'aimable et douce Paule de Valvedre soit heureuse. Vous etes deja son ami, puisque vous etes celui de son fiance; ou j'aurais tort contre vous trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait. Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne _accablee, finie_, inoffensive par consequent. Henri Obernay m'a presentee a vous, je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse creature, mecontente de tout et accusant tout le monde. C'est sa these, il l'a soutenue devant moi; car, s'il est mal eleve, il est sincere, et je sais bien que je n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de personne, et, ceci etabli, fuites-lui part du motif qui m'amenait ici, vous qui savez et devez taire celui qui va des demain me faire repartir. --Demain! vous partez demain? --Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorite sur lui. --Il partira, je vous en reponds! --Et moi, je vous defends d'epouser ma querelle! De quel droit, s'il vous plait, pretendriez-vous me compromettre en vous faisant mon chevalier? --Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu? Est-ce que les outrages de cet homme vous atteignent? --Oui, l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant. --Ah! madame, vous etes meconnue et delaissee, je le savais bien, moi! mais... --Il n'y a pas de _mais_. Les choses sont ainsi. M. de Valvedre est un homme infiniment respectable, qui sait tout, excepte l'art de faire respecter la femme qui porte son nom; mais cette femme sait heureusement ce qu'elle doit a ses enfants, et, pour se faire respecter elle-meme, elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi pourquoi elle en etait sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on lui a choisie soit au moins a elle, et que personne n'ait le droit de l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je reclame. Mademoiselle Juste de Valvedre m'est une societe antipathique. Mon mari assure qu'il ne l'a pas placee aupres de moi pour me surveiller, mais pour servir de chaperon a Paule, et ne pas me condamner, disait-il, a un role qui n'est pas encore de mon age. Cependant, mademoiselle Juste de Valvedre s'est faite oppressive et offensante. J'ai supporte cela cinq ans: je suis au bout de mes forces. Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de Paule avec Obernay est resolu, et devait etre celebre au commencement de l'annee. M. de Valvedre semble l'avoir oublie, et Henri, comme tous les savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire a mon mari: "Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de degout. Mariez Paule, et delivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et mes penates aupres de Paule, a Geneve, ou elle doit demeurer apres son mariage. Et, si cela ne convient pas a Obernay, laissez-moi chercher ou fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thebaide quelconque, pourvu que je sois delivree de l'autorite tout a fait illegitime d'une personne que je ne puis aimer." J'esperais, je croyais trouver M. de Valvedre ici. Il a pris son vol vers les nuages, ou je ne puis l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas ecrire: ecrire accuse trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. Il lui est tres attache et ne manquerait pas de lui donner raison contre moi. Nous nous froisserions mutuellement, comme cela est arrive deja. Puisque je ne puis attendre M. de Valvedre ici, je vous charge au moins d'expliquer a Henri le motif en apparence si inquietant et si mysterieux de mon voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hater son mariage et ma delivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien. En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter. Je la retins. --Je vous jure, m'ecriai-je, que vous ne partirez pas, que vous attendrez M. de Valvedre ici, et que vous menerez a bien un projet qui n'a rien que de legitime et de raisonnable. Je vous jure que Moserwald, s'il ne part pas, n'osera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et moi l'en empecherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir votre beau-frere, et que je suis son _alter ego_, vous l'avez dit. Notre devoir est donc de vous defendre et de ne pas meme souffrir qu'on vous importune. Je vous jure enfin qu'Henri ne prendra pas obstinement le parti d'une autre personne qui vous deplait et qui ne peut pas avoir raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiancee, je ne crois pas a la patience qu'il affecte; de grace, madame, croyez en nous, croyez en moi: je comprends l'honneur que vous venez de me faire eu me parlant comme a quelqu'un de votre famille, et, des ce jour, je vous suis devoue jusqu'a la mort. La chaleur de mon zele ne parut pas effrayer madame de Valvedre: elle avait pleure, elle etait brisee; elle sembla se laisser aller instinctivement au besoin de se fier a un ami. Je ne comprenais pas, moi, qu'une femme si ravissante, si fiere et si douce en meme temps, fut isolee dans la vie a ce point d'avoir besoin de la protection d'un enfant qu'elle voyait pour la premiere fois. J'en etais surpris, indigne contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte. En la quittant, je me rendis chez Moserwald. --Eh bien, lui dis-je, ou en sommes-nous? Nous battrons-nous? --Ah! vous arrivez en fier-a-bras, repondit-il, parce que vous croyez peut-etre que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de femmes pour ne pas savoir qu'il faut etre brave a l'occasion; mais il n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colere. J'ai du chagrin, voila tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus sage. --Vous voulez que je vous console? --Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'etes pas son amant, et je garderai l'esperance. --Son amant! quand je l'ai vue hier pour la premiere fois! Mais pour quelle femme la prenez-vous donc, esprit corrompu et salissant que vous etes? --Vous me dites des injures; vous etes amoureux d'elle! Oui, oui, c'est clair. Vous vous etes moque de moi; vous m'avez dit que vous la trouviez laide, vous m'avez offert de me servir..., et j'ai donne dans le panneau. Ah! comme l'amour rend bete! Vous, cela vous a donne de l'esprit: c'est la preuve que vous aimez moins que moi! --Vous avez la pretention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour? --Voila vos exagerations, et je m'etonne qu'un garcon aussi intelligent que vous comprenne si mal la realite. Comment! c'est outrager une femme que de la combler de presents et de richesses sans lui rien demander? --Mais on connait cette maniere de ne rien demander, mon cher! Elle est a l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance interieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur doit s'indigner. C'est une maniere de placer un capital sur la certitude d'un plaisir personnel et sur l'inevitable lachete de la personne seduite: beau desinteressement en verite, et, si j'etais femme, j'en serais singulierement touchee! Moserwald subit mon indignation avec une douceur etonnante. Assis devant une table, la tete dans ses mains, il paraissait reflechir. Quand il releva la tete, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait. --Vous m'avez fait du mal, dit-il, beaucoup de mal; mais je ne vous en veux pas. J'ai merite tout cela par mon manque d'esprit et d'education. Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour a une femme si haut placee, moi, et ce que j'imagine de plus _artiste_ et de plus delicat est precisement ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien, avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis, a vous, mon rival, destine a me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du sentiment, et que les femmes les plus sensees se laissent endormir par cette musique-la... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte leur vanite quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien, je le repete, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous devons rien l'un a l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de motifs pour nous hair. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi; un instinct,