The Project Gutenberg EBook of Francois le Bossu, by Comtesse de Segur This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Francois le Bossu Author: Comtesse de Segur Release Date: July 24, 2004 [EBook #13013] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FRANCOIS LE BOSSU *** Produced by Renald Levesque COMTESSE DE SEGUR FRANCOIS LE BOSSU A MA PETITE FILLE CAMILLE DE MALARET Chere et bonne Camille, la Christine dont tu vas lire l'histoire te ressemble trop par ses beaux cotes pour que je me prive du plaisir de te dedier ce volume. Tu as sur elle l'avantage d'avoir d'excellents parents; puisses-tu, comme elle, trouver un excellent Francois qui sache t'aimer et t'apprecier comme mon Francois aime et apprecie Christine! C'est le voeu de ta grand'mere, qui t'aime tendrement. COMTESSE DE SEGUR, nee ROSTOPCHINE. I COMMENCEMENT D'AMITIE Christine etait venue passer sa journee chez sa cousine Gabrielle; elles travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupee que Mme de Cemiane, mere de Gabrielle et tante de Christine, venait de lui donner: elles avaient taille une chemise et un jupon, lorsqu'un domestique entra. "Mesdemoiselles, Mme de Cemiane vous demande au jardin, sur la terrasse couverte". GABRIELLE --Faut-il y aller tout de suite? Y a-t-il quelqu'un? LE DOMESTIQUE --De suite, mademoiselle; il y a un monsieur avec madame. GABRIELLE --Allons, Christine, viens. CHRISTINE --C'est ennuyeux! je ne pourrai pas habiller ma poupee, qui est nue et qui a froid. GABRIELLE --Que veux-tu! il faut bien aller joindre maman, puisqu'elle nous fait demander. CHRISTINE --Moi, seule a la maison, je ne pourrai pas l'habiller; je ne sais pas travailler. Mon Dieu! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire. GABRIELLE --Pourquoi ne demanderais-tu pas a ta bonne de lui faire une robe? CHRISTINE --Ma bonne ne voudra pas: elle ne fait jamais rien pour m'amuser. GABRIELLE --Comment faire, alors?... Si je t'en faisais une? --Toi, tu pourrais? dit Christine, en relevant la tete et en souriant. GABRIELLE --Je crois que oui; j'essayerai toujours. CHRISTINE --Tout de suite? GABRIELLE --Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener; mais quand nous serons revenues, nous travaillerons a ta robe. CHRISTINE --Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid. GABRIELLE --Je vais l'envelopper dans ce vieux petit manteau tu vas voir; donne-la moi. Gabrielle prend la poupee, l'enveloppe de son mieux et la met dans un fauteuil. GABRIELLE --La! elle est tres bien! Viens, a present; maman nous attend. Depechons-nous. Christine embrasse Gabrielle, qui l'entraine hors de la chambre; elles arrivent en courant a une allee couverte ou se promenait leur maman avec un monsieur et un petit garcon qui etait un peu en arriere. Gabrielle et Christine le regardent avec surprise. Il etait un peu plus grand qu'elles, gros, d'une tournure singuliere; sa figure etait jolie, ses yeux doux et intelligents, il avait une physionomie tres agreable, mais l'air craintif et embarrasse. Christine s'approche, lui prend la main: --Viens, mon petit, jouer avec nous; veux-tu? L'enfant ne repond pas; il regarde d'un air timide Gabrielle et Christine. --Est-ce que tu es sourd, mon petit? demanda Gabrielle amicalement. --Non, repondit l'enfant a voix basse. GABRIELLE --Et pourquoi ne parles-tu pas? Pourquoi ne viens-ru pas avec nous? L'ENFANT --Parce que j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres. GABRIELLE --Nous moquer de toi? Et pourquoi cela? Pourquoi les autres se moquent-ils de toi? --Vous ne voyez donc pas! dit le petit garcon en relevant la tete et les regardant avec surprise. GABRIELLE --Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et toi, Christine, vois-ru quelque chose? CHRISTINE --Non, pas moi; je ne vois rien. --Alors, vous voudrez bien m'embrasser et jouer avec moi? dit le petit garcon en souriant et en hesitant encore. --Certainement, s'ecrierent les deux cousines en l'embrassant de tout leur coeur. Le petit garcon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment ou ils s'embrassaient tous les trois, la maman et le monsieur se retournerent. Ce dernier poussa une exclamation joyeuse. --Ah! les bonnes petites filles! Ce sont les votres, madame? Elles veulent bien embrasser mon pauvre Francois! Pauvre enfant! il en a l'air tout heureux! MADAME DE CEMIANE --Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma niece accueillent bien votre petit Francois! Je m'etonnerais du contraire. M. DE NANCE --Je serais bien heureux, madame, que tout le monde pensat comme vous; mais l'infirmite de mon pauvre enfant le rend si timide! Il est si habitue a se voir l'objet des railleries et de l'aversion de tous les enfants, qu'il doit etre heureux de se voir fete et embrasse par vos bonnes et charmantes petites filles. --Pauvre enfant! dit Mme de Cemiane en le regardant avec attendrissement. Les enfants s'etaient rapproches. Gabrielle et Christine tenaient chacune une main du petit garcon qu'elles faisaient courir, et qui riait de tout son coeur de cette course forcee. GABRIELLE --Maman, le petit garcon nous a dit qu'on se moquait de lui et que personne ne voulait l'embrasser. Pourquoi? il est tres bon et tres gentil. Mme de Cemiane ne repondit pas; le petit Francois la regardait avec anxiete; M. de Nance soupirait et se taisait egalement. CHRISTINE: --Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garcon? M. DE NANCE Parce que le bon Dieu a permis qu'il fut bossu a la suite d'une chute, mes enfants; et il y a des gens assez mechants pour se moquer des bossus, ce qui est tres mal. GABRIELLE Certainement, c'est tres mal; ce n'est pas sa faute s'il est bossu, il est tres bien tout de meme. --Ou donc est-il bossu? Je ne vois pas, dit Christine en tournant autour de Francois. Le pauvre Francois etait rouge et inquiet pendant cette inspection de Christine. "Mon Dieu! mon Dieu! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme les autres, elle se moquera de moi!" Mme de Cemiane etait embarrassee pour faire finir Christine sans que M. de Nance s'en apercut: Gabrielle commencait aussi a examiner le dos de Francois, lorsque Christine s'ecria: "Voila! voila! je vois! C'est la, sur le dos! Vois-tu Gabrielle?" GABRIELLE --Oui, je vois; mais ce n'est rien du tout. Pauvre garcon! tu croyais que nous nous moquerions de toi? Ce serait bien mechant! Tu n'as plus peur, n'est-ce pas? Comment t'appelles-tu? Ou est ta maman? FRANCOIS --Je m'appelle Francois; maman est morte, je ne l'ai jamais vue: et voila papa avec votre maman. CHRISTINE --Comment, c'est ce monsieur qui est ton papa? M. DE NANCE --Pourquoi cela vous etonne-t-il, ma bonne petite? CHRISTINE --Parce que vous etes tres grand et lui est si petit, vous etes maigre et lui est si gras. MADAME DE CEMIANE --Quelle betise tu dis, Christine! Est-ce qu'un enfant est jamais grand comme son papa? Si vous alliez vous amuser avec Francois, ce serait mieux que de rester ici a dire des niaiseries. M. DE NANCE --Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles; je vous remercie de tout mon coeur d'etre bonnes pour mon pauvre petit Francois. M. de Nance embrassa a plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il alla rejoindre Mme de Cemiane. Les enfants, de leur cote, entrerent dans le bois pour ramasser des fraises. CHRISTINE --Tiens, Francois, viens par ici: voici une bonne place; regarde, que de fraises! Prends. prends tout. FRANCOIS --Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux? GABRIELLE --Je m'appelle Gabrielle. CHRISTINE --Et moi, Christine. FRANCOIS --Quel age avez-vous? GABRIELLE --Moi j'ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et toi, quel age as-tu? --Moi... j'ai... deja dix ans, repondit Francois en rougissant. GABRIELLE --C'est beaucoup, dix ans! C'est plus que Bernard. FRANCOIS --Qui est Bernard? GABRIELLE --C'est mon frere. Il est tres bon. Je l'aime beaucoup, Il n'est pas ici a present; il prend une lecon chez M. le cure. FRANCOIS --Ah! moi aussi je dois aller prendre une lecon chez le cure, tout pres d'ici, a Druny. GABRIELLE --C'est comme Bernard; il y va aussi a Druny. Tu es donc pres de Druny. FRANCOIS --Tout pres! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le cure. GABRIELLE --Pourquoi n'es-tu jamais venu nous voir? FRANCOIS Parce que je ne demeurais pas ici; papa etait en Italie pour ma sante; les medecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie; et, au contraire, je suis plus bossu qu'avant, ce qui me chagrine beaucoup. GABRIELLE --Ecoute, Francois, ne pense pas a cela; je t'assure que tu es tres gentil; n'est-ce pas Christine? CHRISTINE --Je l'aime beaucoup, il a l'air si bon! Toutes deux embrasserent Francois qui riait et qui avait l'air heureux; et tous les trois se mirent a cueillir des fraises. Gabrielle et Christine eurent toujours soin de designer les meilleures places a Francois pour qu'il se fatiguat moins a chercher. Au bout d'un quart d'heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait a son bras. "A present nous allons manger, dit Gabrielle en s'essuyant le front. Il fait chaud, cela nous rafraichira. Tiens, Francois, assois-toi la, sous le sapin, pres de Moi, et toi, Christine, mets-toi de l'autre cote; c'est Francois qui va partager." FRANCOIS --Et dans quoi les mettrons-nous? nous n'avons pas d'assiettes. GABRIELLE --Nous allons en avoir tout a l'heure. Que chacun prenne une grande feuille de chataigner; en voici trois. Chacun prit sa feuille, et Francois commenca le partage; les petites filles le regardaient faire. Quand il eut fini: "C'est tres mal partage, dit Gabrielle; tu nous as presque tout donne; et il t'en reste a peine." ---Tiens, mon bon petit, en voici des miennes, dit Christine en versant une part de ses fraises dans la feuille de Francois. ---Et en voila des miennes, dit Gabrielle en faisant comme Christine. FRANCOIS --C'est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies. GABRIELLE --Du tout, c'est tres bien: mangeons. FRANCOIS --Comme vous etes bonnes! Quand je suis avec d'autres enfants, ils prennent tout et ne m'en laissent presque pas. II PAOLO Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit a vingt ans qui tenait son chapeau a la main, et qui saluait a chaque pas en s'approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler. Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus. "Signora, signor, me voila", dit le jeune homme saluant encore. Les enfants saluerent aussi, mais un peu effrayes. "Sais-tu qui c'est", dit Francois a l'oreille de Gabrielle. GABRIELLE --Non; j'ai peur. Si nous nous sauvions? "Signora, signor, se souis venou, me voici", recommenca l'etranger saluant toujours. Pour toute reponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit a courir en criant: "Maman, maman, un monsieur!" Elles ne tarderent pas a rencontrer Mme de Cemiane et M, de Nance qui les avaient entendues crier et qui accouraient aussi, craignant quelque accident. "Qu'y a-t-il? Ou est Francois?" demanda M. de Nance avec anxiete. --La, la, dans le bois, avec un monsieur fou qui va lui faire du mal, dit Christine tout essoufflee. M. de Nance partit comme une fleche et apercut Francois debout et souriant devant l'etranger, qui se mit a saluer de plus belle? M. DE NANCE --Qui etes-vous, monsieur? Que voulez-vous? L'ETRANGER, saluant. --Moi, ze souis invite de venir se signor conte. C'est vous, signor Cemiane. M. DE NANCE --Non, ce n'est pas moi, monsieur; mais voici Mme de Cemiane. L'etranger s'approcha de Mme de Cemiane, recommenca ses saluts, et repeta la phrase qu'il venait de dire a M. de Nance. MADAME DE CEMIANE --Mon mari est absent, monsieur, il va rentrer; mais veuillez me dire votre nom, car je ne crois pas avoir encore recu votre visite. --Moi, Paolo Peronni, et voila une lettre de signor conte Cemiane. Il tendit a Mme de Cemiane une lettre, qu'elle parcourut en reprimant un sourire. "Ce n'est pas l'ecriture de mon mari", dit-elle. PAOLO --Pas ecritoure! Alors, quoi faire? Il invite a diner, et moi, povero Paolo, z'etais tres satisfait. Z'ai marce fort; z'avais peur de venir tard. Quoi faire? MADAME DE CEMIANE --Il faut rester a diner avec nous, monsieur; vos amis ont voulu sans doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dinant ici et en faisant connaissance avec nous. PAOLO --Ca est bon a vous; merci, madame; moi, ze souis pas depuis longtemps ici; moi, ze connais personne. Le jeune homme raconta comme quoi il etait medecin, Italien, echappe a un affreux massacre du village de Liepo, qu'il defendait avec deux cents jeunes Milanais contre Radetzki. "Eux sont restes presque tous toues, coupes en morceaux; moi ze me souis sauve en me zetant sous les amis morts; quand la nouit est venoue, moi ramper longtemps, et puis ze me souis leve debout et z'ai couru, couru; le zour, ze souis cace dans les bois, z'ai manze les frouits des oiseaux, et la nouit courir encore zousqu'a Zenes; pouis z'ai marce et z'ai dit Italiano! et les amis m'ont donne du pain, des viandes, oune lit; et moi ze souis arrive en vaisseau en bonne France; les bons Francais ont donne tout et m'ont amene ici a Arzentan; et moi, ze connais personne, et quand est arrivee oune lettre dou signor conte Cimiano, moi z'etais content, et les camarades de rire et toussoter, et oune me dit: "Va pas, c'est pour rire"; mais moi, z'ai pas ecoute et z'ai fait deux lieues en oune heure; et voila comment Paolo est venu zousqu'ici... Vous riez comme les camarades; c'est drole, pas vrai?" Mme de Cemiane riait de bon coeur; M. de Nance souriait et regardait le pauvre Italien avec un air de profonde pitie. "Pauvre jeune homme!" dit-il avec un soupir, Et ou sont vos parents? "Mes parents?..." Et le visage du jeune homme prit une expression terrible. "Mes parents, morts, toues par les feroces Autrichiens; fousilles avec les soeurs, freres, amis, dans les maisons a eux! Tout est brule! et avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z'ai alle avec les amis pour touer les Autrichiens messants et barbares. Voici l'Autrice! voila le Radetzki! [1]" [Note 1: Marechal autrichien, celebre par la repression cruelle de la revolte des Lombards en 1849.] MADAME DE CEMIANE --Pauvre garcon! C'est affreux! M. DE NANCE --Malheureux jeune homme! Etre ainsi sans parents, sans patrie, sans fortune! Mais il faut avoir courage. Tout s'arrangera avec l'aide de Dieu; ayons confiance en lui, mon cher monsieur. Courage! Vous voyez que vous voila chez Mme de Cemiane sans savoir comment. C'est un commencement de protection. Tout ira bien; soyez tranquille. Le pauvre Paolo regarda M. de Nance d'un air sombre et ne repondit pas; il ne parla plus jusqu'au retour au chateau. Les enfants resterent un peu en arriere pour ne pas se trouver trop pres de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur. --Qu'est-ce qu'il disait donc des Autrichiens? demanda Christine. Il avait l'air si en colere. GABRIELLE --Il disait que les Italiens brulaient des Autrichiens, et que ses soeurs battaient... leurs habits, je crois; et puis qu'ils tuaient tout, meme les parents et les maisons. CHRISTINE --Qui tuait? GABRIELLE --Eux tous. CHRISTINE --Comment, eux tous? Qu'est-ce qu'ils tuaient? Et pourquoi les soeurs battaient-elles les habits? Je ne comprends pas du tout. GABRIELLE --Tu ne comprends rien, toi. Je parie que Francois comprend. FRANCOIS --Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C'est les Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brulaient tout, et qui ont tue les parents et les soeurs de l'homme et ont brule sa maison. Comprends-tu, Christine? CHRISTINE --Oui, tres bien; parce que tu le dis tres bien; mais Gabrielle disait tres mal. GABRIELLE --Ce n'est pas ma faute si tu es bete et que tu ne comprends rien. Tu sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bete comme une oie. Christine baissa la tete tristement et se tut. Francois s'approcha d'elle et lui dit en l'embrassant: --Non, tu n'es pas bete, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit Gabrielle. CHRISTINE --Tout le monde me dit que je suis laide et bete, je crois qu'ils disent vrai. GABRIELLE, l'embrassant. --Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine; j'en suis fachee; non, non, tu n'es pas bete; pardonne-moi, je t'en prie. Christine sourit et rendit a Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour le diner, et les enfants coururent a la maison pour se nettoyer et arranger leurs cheveux. Le diner se passa gaiement, grace a l'aventure de l'Italien, que Mme de Cemiane avait presente a son mari, et a l'appetit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand le roti fut servi, il n'avait pas encore fini l'enorme portion de fricassee de poulet qui debordait son assiette. Le domestique avait deja servi a tout le monde un gigot juteux et appetissant, pendant que Paolo avalait sa derniere bouchee de poulet; il regardait le gigot avec inquietude; il le devorait des yeux, esperant toujours qu'on lui en donnerait. Mais, voyant le domestique s'appreter a passer un plat d'epinards, il rassembla son courage, et, s'adressant a M. de Cemiane, il dit d'une voix emue: --Signor conte, voulez-vous m'offrir zigot, s'i vous plait? --Comment donc! tres volontiers, repondit le comte en riant. Mme de Cemiane partit d'un eclat de rire; ce fut le signal d'une explosion generale. Paolo regardant d'un air ebahi, riait aussi, sans savoir pourquoi et mangeait tout en riant; excite par la gaiete, par les rires des enfants, il rit si fort qu'il s'etrangla; une bouchee trop grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet; ses veines se gonflaient; ses yeux s'ouvraient demesurement. Francois, qui etait a sa gauche, voyant sa detresse, se precipita vers lui, et, introduisant ses doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une enorme bouchee de gigot. Immediatement tout rentra dans l'ordre; les yeux, les veines, le teint reprirent leur aspect ordinaire, l'appetit revint plus vorace que jamais. Les rires avaient cesse devant l'angoisse de l'etranglement; mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche pleine vers Francois, lui saisit la main, la baisa a plusieurs reprises. --Bon signorino! Pauvre petit! tou m'as sauve la vie, et moi ze te ferai grand comme ton pere. Quoi c'est ca? ajouta-t-il en passant sa main sur la bosse de Francois. Pas beau, pas zoli. Ze souis medecin, tout partira. Sera droit comme papa. Et il se mit a manger sans plus parler a personne; il se garda bien de rire jusqu'a la fin du diner. Bernard avait aussi fait connaissance avec Francois pendant le diner. --Je suis bien fache de n'avoir pas pu rentrer plus tot, dit Bernard. J'etais chez le cure; j'y vais tous les jours prendre une lecon. FRANCOIS --Et moi aussi, je dois aller chez le cure pour apprendre le latin. Je suis bien content que tu y ailles; nous nous verrons tous les jours. BERNARD --J'en suis bien aise aussi; nous ferons les devoirs probablement. FRANCOIS --Je ne crois pas; quel age as-tu? BERNARD --Moi, j'ai huit ans. FRANCOIS --Et moi dix ans. BERNARD --Dix ans! Comme tu es petit! Francois baissa la tete, rougit et se tut. Peu de temps apres qu'on fut sorti de table, on vint annoncer a Christine que sa bonne venait la chercher pour la ramener a la maison. Christine lui fit demander si elle pouvait rester encore un quart d'heure, pour emporter sa poupee vetue de la robe que lui faisait Gabrielle; mais, habituee a la severite de sa bonne, elle se disposa a partir et a dire adieu a sa tante et a son oncle. GABRIELLE --Attends un peu, Christine; je vais finir la robe dans dix minutes. CHRISTINE --Je ne peux pas; ma bonne attend. GABRIELLE --Qu'est-ce que ca fait? elle attendra un peu. CHRISTINE --Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir. GABRIELLE --Ta maman ne le saura pas. CHRISTINE --Oh oui! ma bonne lui dit tout. La tete de la bonne apparut a la porte. --Allons donc, Christine, depechez-vous! CHRISTINE --Me voici, ma bonne, me voici! Christine courut a sa tante pour dire adieu. Francois et Bernard voulurent l'embrasser; ils n'eurent pas le temps; la bonne entra dans le salon. LA BONNE --Christine, vous ne voulez donc pas venir? Il est tard; votre maman ne sera pas contente. CHRISTINE Me voici, ma bonne, me voici! GABRIELLE Et ta poupee? tu la laisses? --Je n'ai pas le temps, repondit tout bas Christine effaree; finis la robe, je t'en prie; tu me la donneras quand je reviendrai. La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps d'embrasser Gabrielle, elle l'emmena hors du salon. La pauvre Christine tremblait; elle craignait beaucoup sa bonne, qui etait injuste et mechante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y monta elle-meme; la carriole partit. --Christine pleurait tout bas; la bonne la grondait, la menacait en allemand, car elle etait Allemande. LA BONNE --Je dirai a votre maman que vous avez ete mechante; vous allez voir comme je vous ferai gronder. CHRISTINE --Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en prie, ne dites pas a maman que j'ai ete mechante; je n'ai pas voulu vous desobeir, je vous assure. LA BONNE --Je le dirai, mademoiselle, et, de plus, que vous etes menteuse et raisonneuse. CHRISTINE, pleurant. --Pardon, ma bonne; je vous en prie, ne dites pas cela a maman, parce que ce n'est pas vrai. --Allez-vous bientot finir vos pleurnicheries? Plus vous serez mechante et maussade, plus j'en dirai. Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, etouffa ses soupirs, et, apres une demi-heure de route, ils arriverent au chateau des Ormes, ou demeuraient les parents de Christine. La bonne l'entraina au salon; M. et Mme des Ormes y etaient; elle la fit entrer de force. Christine restait pres de la porte, n'osant parler. Mme des Ormes leva la tete. --Approchez, Christine; pourquoi restez-vous a la porte comme une coupable? Mina. est-ce que Christine a ete mechante? MINA --Comme a l'ordinaire, madame; madame sait bien que mademoiselle Christine ne m'ecoute jamais. CHRISTINE, pleurant. --Ma bonne, je vous assure... MADAME DES ORMES --Laissez parler votre bonne. Qu'a-t-elle fait, Mina? MINA --Elle ne voulait pas revenir, madame; apres m'avoir fait longtemps attendre, elle se debattait encore pour rester avec sa cousine; il a fallu que je l'entrainasse de force. Mme des Ormes s'etait levee; elle s'approcha de Christine. MADAME DES ORMES --Vous m'aviez promis d'etre sage, Christine? CHRISTINE --Je... vous assure,... maman,... que j'ai ete... sage,... repondit la pauvre Christine en sanglotant. --Oh! mademoiselle, reprit la bonne en joignant les mains, ne mentez pas ainsi! C'est bien vilain de mentir, mademoiselle. MADAME DES ORMES, a Christine. --Ah! vous allez encore mentir comme vous faites toujours! Vous voulez donc le fouet? M. des Ormes, qui n'avait rien dit jusque-la, approcha de sa femme. M. DES ORMES --Ma chere, je demande grace pour Christine. Si elle a ete desobeissante, elle ne recommencera pas... MADAME DES ORMES --Comment, si? Mina s'en plaint continuellement et ne peut pas en venir a bout... a ce qu'elle dit. M. DES ORMES, avec impatience. Mina, Mina!... Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage; elle obeit avec la docilite d'un chien d'arret. MADAME DES ORMES --Parce qu'elle a peur d'etre punie. Voyons, Mina, vous m'ennuyez avec vos plaintes continuelles; vous exagerez toujours. Mme des Ormes questionna Christine, malgre l'humeur visible de Mina, dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et mechante. Mme des Ormes finit par douter de la culpabilite de Christine, qu'elle remit a Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit avec emotion: --Vous etes severe pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien. MADAME DES ORMES --Vous appelez la desobeissance un rien? M. DES ORMES --A savoir si elle a desobei. MADAME DES ORMES --Comment, si elle a desobei? Puisque Mina le dit! M. DES ORMES --Mina ne m'inspire aucune confiance; je l'ai surprise deja plus d'une fois a mentir; et, de plus, je crois qu'elle deteste cette petite. MADAME. DES ORMES --Ce n'est pas etonnant! Avec elle, Christine est toujours desagreable et maussade. M. DES ORMES --Ce qui prouve que Mina s'y prend mal. Mais, vous etes trop severe avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe, et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne, Christine a une peur affreuse de cette Mina! De grace, mettez-y plus de soin et de surveillance. MADAME DES ORMES --Ah! je vous en prie, parlons d'autre chose. Ce sujet m'impatiente. M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste journee; il entra chez elle. Christine etait dans son lit, et, seule, elle pleurait tout bas. M. des Ormes s'approcha, se pencha vers le lit de sa fille. --Ou est ta bonne, Christine? CHRISTINE --Elle est sortie, papa M. DES ORMES --Comment? elle te laisse toute seule? CHRISTINE --Oui, toujours quand je suis couchee. M. DES ORMES --Veux-tu que je l'appelle? --Oh! non! non! Laissez-la, je vous en prie, papa, s'ecria Christine avec effroi. --Pourquoi as-tu peur d'elle? Christine ne repondit pas. Son pere insista pour savoir la cause de sa frayeur; la petite finit par repondre bien bas: --Je ne sais pas. Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et preoccupe. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le peu de soin qu'il prenait de son bien-etre, sa femme ne s'en occupant pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d'assez mauvaise humeur; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir a la premiere mechancete ou calomnie dont elle se rendrait coupable. III DEUX ANNEES QUI FONT DEUX AMIS Peu de jours apres, M. des Ormes fut appele a Paris pour une affaire importante; il aurait desire y aller seul, mais sa femme voulut absolument l'accompagner, disant qu'elle avait a faire des emplettes indispensables; elle se rendit en toute hate chez sa belle-soeur de Cemiane pour lui annoncer son depart. MADAME DE CEMIANE --Et Christine, l'emmenez-vous? MADAME DES ORMES --Certainement non; que voulez-vous que j'en fasse pendant mes courses, mes emplettes? Je n'emmene que ma femme de chambre et un domestique. MADAME DE CEMIANE --Que deviendra donc, Christine? MADAME DES ORMES --D'abord, mon absence durera a peine quinze jours; elle restera avec sa bonne, qui n'a pas autre chose a faire qu'a la soigner. MADAME DE CEMIANE --Il me semble que Christine la craint beaucoup; ne pensez-vous pas qu'elle soit trop severe? MADAME DES ORMES --Pas du tout! Elle est ferme, mais tres bonne. Christine a besoin d'etre menee un peu severement; elle est raisonneuse, impertinente meme, et toujours prete a resister. MADAME DE CEMIANE --Je ne l'aurais pas cru! elle parait si douce, si obeissante! Je la ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n'est-ce pas? MADAME DES ORMES --Tant que vous voudrez, ma chere; faites comme vous voudrez et tout ce que vous voudrez, pourvu qu'elle reste etablie aux Ormes avec sa bonne. Adieu, je me sauve, je pars demain, et j'ai tant a faire! Mme des Ormes rentra, s'occupa de ses paquets, recommanda a Mina de mener souvent Christine chez sa tante de Cemiane, et partit le lendemain de bonne heure. Cette absence devait etre de quinze jours; elle se prolongea de mois en mois pendant deux ans, a cause d'un voyage a la Martinique que dut faire M. des Ormes, qui avait place la une grande partie de sa fortune. Mme des Ormes voulut a toute force l'accompagner, car elle aimait tout ce qui etait nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces deux ans, les Cemiane et M. de Nance ne quitterent pas la campagne, heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et leur ami Francois. Christine concut une amitie tres vive pour Francois dont la bonte et la complaisance la touchaient et lui donnaient le desir de l'imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante, qui avait pitie de son abandon. Mina etait hypocrite aussi bien que mechante, de sorte qu'elle sut se contenir en presence des etrangers, et que personne ne devina combien la pauvre Christine avait a souffrir de sa durete et de sa negligence. Christine n'en parlait jamais, parce que Mina l'avait menacee des plus terribles punitions si elle s'avisait de se plaindre a ses cousins ou a quelque autre. Paolo aimait et protegeait Christine; il aimait aussi Francois, auquel il donnait des lecons de musique et d'italien, ce qui lui faisait gagner cinquante francs par Mois, somme considerable dans sa position, et suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui l'appelaient, le sachant medecin et peu exigeant pour le payement de ses visites. D'ailleurs, il passait des semaines entieres chez M. de Nance. Ces deux annees se passerent donc heureusement pour tous nos amis. On avait tous les mois a peu pres des nouvelles de M. et Mme des Ormes; ils annoncerent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils furent exacts. L'entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante; son pere et sa mere l'embrasserent sans emotion, la trouverent tres grande et embellie: elle avait huit ans, avec la raison et l'intelligence d'un enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le meme developpement; Mina ne lui apprenait rien, pas meme a coudre; Christine avait appris a lire presque seule, aidee de Gabrielle et de Francois, mais elle n'avait de livres que ceux que lui pretait Gabrielle; Francois ignorait son denument, sans quoi il lui eut donne toute sa bibliotheque. Le lendemain du retour de M. et Mme des Ormes, ils recurent un mot de Mme de Cemiane, qui leur demandait de venir passer la journee suivante avec eux et d'amener Christine. "Il faut, disait-elle, que je vous presente un nouveau voisin de campagne, M. de Nance, qui est charmant; et un demi-medecin italien, fort original, qui vous amusera; il me fait savoir, par un billet attache au collier de mon chien de garde, qu'il viendra chez moi demain. Amenez-nous Christine; Gabrielle vous le demande instamment." MADAME DES ORMES --Je suis bien aise que votre soeur fasse quelques nouvelles connaissances dans le voisinage; nous en profiterons et nous les engagerons a diner pour la semaine prochaine. M. DES ORMES --Comme vous voudrez, ma chere; mais il me semble qu'il vaudrait mieux attendre qu'ils nous eussent fait une visite. MADAME DES ORMES --Pourquoi attendre? Si l'un est charmant et l'autre original, comme dit notre soeur, je veux les avoir chez moi; ils nous amuseront. M. des Ormes garda le silence, comme d'habitude, devant l'opposition de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour preparer sa toilette du lendemain. Elle ne songea pas a Christine, mais M. des Ormes prevint la bonne qu'ils emmeneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine brillerent: elle eut peine a contenir sa joie; sa bouche souriait malgre elle, et ses joues s'animerent d'un eclat extraordinaire; mais la presence de sa bonne arreta tout signe exterieur de satisfaction; elle resta silencieuse et immobile. La journee lui parut interminable; le lendemain elle s'eveilla de bonne heure; sa bonne dormit tard, et la pauvre Christine attendit deux grandes heures le reveil de Mina. La certitude d'avoir une journee de liberte mit la bonne de belle humeur; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en la debarbouillant, l'habilla proprement, et lui donna pour son premier dejeuner un peu de beurre sur son pain, douceur a laquelle Christine n'etait pas accoutumee, car la bonne mangeait habituellement le beurre et le chocolat au lait destines a Christine, et ne lui donnait que du pain et une tasse de lait. La matinee s'avancait, personne ne venait chercher Christine; elle commencait a s'inquieter, surtout quand elle entendit les allees et venues qui annoncaient le depart, et enfin le bruit de la voiture devant le perron. Elle n'osait rien demander a sa bonne, mais son visage s'attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s'ouvrit, et M. des Ormes entra. S'avancant vers elle: --Christine, nous partons; es-tu prete? CHRISTINE --Oui, papa, depuis longtemps. M. DES ORMES --Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes? Aimes-tu mieux rester a la maison? CHRISTINE. --Oh non! non, papa! J'avais peur que vous ne m'oubliassiez. M DES ORMES --Ma pauvre fille, je ne t'oublie pas, tu le vois bien. Allons vite, pour ne pas faire attendre ta maman. Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut a son pere, qui l'emmena precipitamment. Il entendait la voix mecontente de sa femme; elle arrivait au perron et appelait: --Philippe, ou etes-vous donc? Ou est M. des Ormes? Pourquoi Christine ne vient-elle pas? --Me voici, madame, repondit le domestique sortant de l'antichambre. Monsieur est monte chez mademoiselle. MADAME DES ORMES --Allez leur dire que je les attends. M. DES ORMES --Ne vous impatientez pas, ma chere; j'etais alle chercher Christine. MADAME DES ORMES --Bonjour, Christine. Pourquoi n'es-tu pas venue chez moi? CHRISTINE --Maman, j'attendais ma bonne, qui m'avait defendu de sortir sans elle. MADAME DES ORMES --Mina a toujours des idees baroques! Quelle necessite d'enfermer cette enfant et de l'empecher de venir dans ma chambre! Et toi, Christine, si tu avais eu un peu d'esprit, tu n'aurais pas attendu la permission de Mina... Comme tu es rouge, Christine; tu n'es pas jolie, ma pauvre fille! M. DES ORMES --Il est impossible de savoir si elle a de l'esprit puisqu'elle ne parle guere, devant nous, du moins; et, quant a sa laideur, je ne puis vous l'accorder, car elle vous ressemble extraordinairement. M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider sa femme a monter en voiture; mais elle le repoussa en disant avec humeur: "Laissez-moi; je monterai bien sans votre aide". Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture, pres de sa mere. "Mettez-la sur le siege, dit Mme des Ormes; elle va chiffonner ma jolie robe ou elle la salira avec ses pieds". M. des Ormes placa Christine sur le siege, pres du cocher. --Faites bien attention a la petite, dit-il en la lui remettant. LE COCHER --Que monsieur soit tranquille, j'y veillerai, elle est si mignonne, si douce, pauvre petite! Ce serait bien dommage qu'il lui arrivat quelque chose. Christine n'avait pas dit un mot tout ce temps; elle osait a peine respirer, tant elle avait peur d'augmenter l'humeur de sa mere et d'etre laissee a la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de satisfaction. --Vous avez quelque chose qui vous gene, mademoiselle Christine? demanda le cocher. CHRISTINE --Non, au contraire; je suis contente que nous soyons partis! J'avais si peur de rester a la maison. LE COCHER --Pauvre petite mam'selle! Votre bonne vous rend la vie dure tout de meme. CHRISTINE --Oh! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel; si ma bonne le savait! LE COCHER --C'est vrai tout de meme! Pauvre petite! vous n'en seriez pas plus heureuse. CHRISTINE --Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi! et le petit Francois, qui est si bon! et mon cousin Bernard, que j'aime tant Je suis heureuse, tres heureuse, je vous assure! --Aujourd'hui, dit Daniel en lui-meme; mais demain ce sera autre chose. Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur a la bonne journee qu'elle allait passer; la route n'etait pas longue, on ne tarda pas a arriver, car il n'y avait que trois kilometres du chateau des Ormes a celui de M. et Mme de Cemiane. Gabrielle et Bernard se precipiterent a la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de dessus le siege. "Viens vite, lui dit Gabrielle, j'ai habille une poupee comme une mariee; viens voir comme elle est jolie! Elle est pour toi". Mme des Ormes etait deja entree au salon, et Christine se laissa aller a la joie; Gabrielle et Bernard l'emmenerent dans leur chambre, ou elle trouva sa poupee etendue sur un joli petit lit et habillee en robe de mousseline blanche, avec un voile comme pour une premiere communion. Christine ne cessait de remercier Gabrielle et Bernard aussi, qui avait travaille avec le menuisier au petit lit de la poupee. Francois ne tarda pas a se joindre a ses amis; Christine lui temoigna sa joie de le revoir. Pendant que son coeur se dilatait et que sa langue se deliait, Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nance que lui avait presente Mme de Cemiane et l'Italien qui saluait et qui faisait son possible pour plaire a Mme des Ormes, afin d'etre engage a aller la voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus. Il avait bien vite devine que c'etait a Mme des Ormes qu'il fallait plaire pour etre admis chez elle; aussi ne cessa-t-il de chercher les occasions de lui etre agreable; elle laissa tomber une epingle qui attachait son chale, Paolo se precipita a quatre pattes pour la chercher. MADAME DES ORMES --Ce n'est pas la peine, monsieur Paolo: une epingle n'a rien de precieux. PAOLO --Oh! oune epingle portee par vous, bella signora, est oune tresor. MADAME DES ORMES --Joli tresor! Voyons, monsieur Paolo, finissez vos recherches; je vous repete que ce n'est pas la peine. PAOLO --Zamais, signora; ze resterai ploye vers la terre zousqu'a la trouvaille de ce tresor. "Madame la comtesse est servie!" annonca un valet de chambre. Chacun se dirigea vers la salle a manger; Paolo restait a quatre pattes, Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti. "Per Bacco! dit-il a mi-voix en se grattant la tete; z'ai fait oune sottise... Quoi faire? ils vont manzer tout! Et cette couquine d'epingle, quoi faire? Ah! z'ai oune idee! Bella! bellissima! ze vais prendre oune epingle sour la table et ze dirai: "Voila, voila votre epingle! Ze l'ai trouvee!" Il sauta sur ses pieds, saisit une des epingles qui garnissaient une pelote a ouvrage posee sur la table et se precipita vers la salle a manger d'un air triomphant. --Voila, voila, signora! Ze l'ai trouvee! --Ah! ah! ah! dit Mme des Ormes, riant aux eclats, ce n'est pas la mienne! Elle est blanche, la mienne etait noire! --Dio mio! s'ecria le malheureux Paolo consterne de ce qu'il venait d'entendre! c'est parce que ze l'ai frottee a... a... mon horloze d'arzent. --Voyons, monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette, dit M. de Cemiane a demi mecontent; le dejeuner n'en finira pas, et les enfants n'auront pas le temps de s'amuser et de faire leur peche aux ecrevisses. Paolo ne se le fit pas dire deux fois; il se mit a table et avala son omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la voix. "Tu manges trop, Christine! N'avale donc pas si gloutonnement!... Tu prends de trop gros morceaux!..." Christine rougissait, ne disait rien; Francois, qui etait pres d'elle, la voyant prete a pleurer, apres une dixieme observation, ne put s'empecher de repondre pour elle: "C'est parce qu'elle a tres faim, madame; d'ailleurs, elle ne mange pas beaucoup; elle coupe ses bouchees aussi petites que possible". Mme des Ormes ne connaissait pas Francois; elle le regarda d'un air etonne. MADAME DES ORMES --Qui etes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la defense de Christine? FRANCOIS --Je suis son ami, madame, et je la defendrai toujours de toutes mes forces. MADAME DES ORMES --Qui ne sont pas grandes, mon pauvre ami. --Non c'est vrai; mais j'ai papa pour soutien si j'en ai besoin. MADAME DES ORMES, d'un air moqueur --Oh! oh! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard? Et ou est-il, votre papa, mon petit Esope? --Pres de vous, madame, reprit M. de Nance d'une voix grave et severe. MADAME DES ORMES, tres surprise. --Comment? ce petit... ce... cet aimable enfant? M. DE NANCE --Oui, madame, ce petit Esope, comme vous venez de le nommer, est mon fils; j'ai l'honneur de vous le presenter. MADAME DES ORMES, embarrassee. --Je suis desolee..., je suis charmee!... je regrette... de ne l'avoir pas su plus tot. M. DE NANCE --Vous lui auriez epargne cette nouvelle humiliation, n'est-ce pas, madame? Pauvre enfant! il en a tant supporte! Il y est plus fait que moi! FRANCOIS --Papa! papa! je vous en prie, ne vous en affligez pas! Je vous assure que cela m'est egal! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous! Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous! Je les aime tant! --Et nous aussi nous t'aimons tant, mon bon Francois, dit Christine a demi-voix en lui serrant la main dans les siennes. --Et nous t'aimerons toujours! Tu es si bon! reprit Gabrielle en lui serrant l'autre main. BERNARD --Et partout et toujours, nous nous defendrons l'un l'autre; n'est-ce pas, Francois? Mme des Ormes etait restee fort embarrassee pendant ce dialogue; M. des Ormes ne l'etait pas moins qu'elle, pour elle; M. et Mme de Cemiane etaient mal a l'aise et mecontents de leur soeur. M. de Nance restait triste et pensif. Tout a coup Paolo se leva, etendit le bras et dit d'une voix solennelle: --Ecoutez tous! Ecoutez-moi, Paolo. Ze dis et ze zoure que lorsque cet enfant, que la signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera aussi grand, aussi belle que son respectabile signor padre. C'est moi qui le ferai parce que l'enfant est bon, qu'il m'a fait oune enorme bienfait, et... et que ze l'aime. M. DE NANCE --C'est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse, monsieur Paolo; mais si vous pouvez reellement redresser mon fils, pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite? --Patience, signor mio, ze souis medecin. A present, impossible, l'enfant grandit; a dix-huit ou vingt ans, c'est bon; mais avant, mauvais. M. de Nance soupira et sourit tout a la fois en regardant Francois, dont le visage exprimait le bonheur et la gaiete. Il causait d'un air fort anime avec ses amis; tous parlaient et riaient, mais a voix basse, pour ne pas troubler la conversation des grandes personnes. IV LES CARACTERES SE DESSINENT Le dejeuner etait fort avance, Bernard demanda a sa mere s'il pouvait sortir de table avec Gabrielle, Christine et Francois. La permission fut accordee sans difficulte, et les enfants disparurent pour s'amuser dans le jardin. CHRISTINE --Mon bon Francois, comme je te remercie d'avoir pris ma defense! Je ne savais plus comment faire pour manger comme maman voulait. FRANCOIS --C'est pour cela que j'ai parle pour toi, Christine: je voyais bien que tu n'osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ca m'a fait de la peine. CHRISTINE --Et moi aussi, j'ai eu du chagrin quand maman a eu l'air de se moquer de toi. FRANCOIS --Oh! il ne faut pas te chagriner pour cela! Je suis habitue d'entendre rire de moi. Cela ne me fait rien; c'est seulement quand papa est la que je suis fache, parce qu'il est toujours triste quand il entend se moquer de ma bosse. Il m'aime tant, ce pauvre papa! BERNARD --Oh oui! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n'aime pas du tout la pauvre Christine. CHRISTINE --Je t'assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m'aime; seulement, elle n'a pas le temps de s'occuper de moi. BERNARD --Pourquoi n'a-t-elle pas le temps? CHRISTINE --Parce qu'il faut qu'elle fasse des visites, qu'elle s'habille, qu'elle essaye des robes! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir! Et puis ils sortent ensemble! Et puis... beaucoup d'autres choses encore. FRANCOIS --Et toi, qu'est-ce que tu fais pendant ce temps? CHRISTINE --Je reste avec ma bonne; et c'est ca qui est terrible! Elle est si mechante, ma bonne! FRANCOIS --Pourquoi ne le dis-tu pas a ta maman? CHRISTINE --Parce ma bonne me battrait horriblement; elle dirait des mensonges a maman, et je serais encore grondee et punie. FRANCOIS --Pourquoi ne dis-tu pas a ta maman que ta bonne est une mechante menteuse? CHRISTINE --Maman ne me croirait pas; elle croit toujours ma bonne. FRANCOIS --Alors, moi, je vais le dire a papa pour qu'il le dise a ta maman. CHRISTINE --Non, non, Francois, je t'en prie, ne dis rien; ma bonne me gronderait et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n'en parle qu'a toi, parce que je t'aime plus que tout le monde. FRANCOIS --Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter cela. CHRISTINE --Mais non! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis tres heureuse; j'y viens presque tous les jours; et quand ma bonne n'est pas avec moi, je ne suis pas malheureuse. FRANCOIS --Je voudrais bien que papa allat chez toi. CHRISTINE --Pourquoi n'y vient-il pas? FRANCOIS Parce que ta maman voit beaucoup de monde; elle est tres elegante, et papa n'aime pas cela. CHRISTINE --Mais il vient chez ma tante; c'est la meme chose! FRANCOIS --Il dit que non; que vous etes tous tres bons, que ta tante et ton oncle ne font pas d'elegance, qu'ils recoivent simplement et sans toilette, et je ne sais quoi encore que j'ai oublie. Bernard et Gabrielle, qui s'etaient eloignes, reviennent. BERNARD --C'est ennuyeux de ne rien faire! Si nous commencions notre peche aux ecrevisses? GABRIELLE --Oui, oui, commencons; demandons les pechettes, la viande crue, les paniers. BERNARD --Mais il nous faut quelqu'un pour nous aider. FRANCOIS --Voici tout juste M. Paolo; mais il ne nous voit pas. Les enfants se mirent a crier: "Monsieur Paolo! par ici!" Paolo se retourne et s'avance vers eux a pas precipites. Il salue: --Messieurs, mesdemoiselles..., a quel service vous voulez Paolo? Le voici! FRANCOIS --Mon bon monsieur Paolo, voulez-vous nous aider a arranger nos pechettes pour prendre des ecrevisses? PAOLO --Oui, signor; tout pour votre service. Paolo reconnaissant, n'oublie jamais ni bon ni mauvais. Tous coururent chercher ce qu'il leur fallait, et revinrent pres du ruisseau; Paolo allait, venait, deployait les pechettes, les mettait dans l'eau. "Pas la, pas la, monsieur Paolo, criaient les enfants; il y a des branches qui accrochent la pechette". Paolo changeait de place. "Pas la, pas la! criaient Bernard et Gabrielle: il n'y en a pas; il n'y a que des pierres." PAOLO --L'ecrevisse aime les pierres, signor Bernardo. BERNARD --Quand les pierres sont dans l'eau, mais pas quand elles sont perchees en l'air. PAOLO --L'ecrevisse a des pattes, signor Bernardo. BERNARD --Pour marcher dans l'eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber. PAOLO --L'ecrevisse a oune queue, signor Bernardo. BERNARD --Pour se soutenir dans l'eau, mais pas en l'air. PAOLO --L'ecrevisse a oune peau dure, signor Bernardo. BERNARD --Ah bah! Vous m'ennuyez, monsieur Paolo! Je vous dis que les pechettes sont tres mal la! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut. PAOLO --Voila, signor Bernardo. Paolo tendit la pechette deja accrochee a une racine qui sortait d'un rocher. Bernard la prit et la placa avec deux autres dans un recoin ou venaient se refugier quelques ecrevisses. Pendant qu'il arrangeait ses pechettes, Paolo restait immobile, un peu honteux, un peu mecontent et n'osant le temoigner. Francois et Christine s'apercurent de son embarras, et s'approcherent de lui: "Mon cher monsieur Paolo, lui dit tout bas le petit Francois, prenons les quatre pechettes qui restent, et allons les mettre pres d'un rocher ou vous vouliez mettre les autres; je suis sur qu'il y a des ecrevisses par la." --Voua croyez, signor excellentissimo? dit Paolo d'un air joyeux. CHRISTINE --Oui, oui, Francois a raison, mon pauvre monsieur Paolo; venez avec nous. Paolo sourit et saisit les pechettes oubliees; il les arrangea, les placa tres habilement et attendit patiemment les ecrevisses; elles ne tarderent pas a arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa pechette en criant d'un air triomphant: "J'en ai trois!" Paolo leva les siennes et s'ecria avec une voix retentissante: "Z'en ai dix-houit et des souperbes!" BERNARD --Dix-huit! Pres de ce rocher? Pas possible! Bernard et Gabrielle coururent aux pechettes de Paolo, et compterent en effet dix-huit belles ecrevisses. --C'est vrai, dit Gabrielle, M. Paolo a raison. --Et Bernard a eu tort! dit Christine a Gabrielle en s'eloignant. Il a fait de la peine a ce pauvre M. Paolo, qui est tres bon et tres complaisant. GABRIELLE --Oui, mais il est si ridicule! CHRISTINE --Qu'est-ce que ca fait, s'il est bon? GABRIELLE --C'est vrai, mais c'est tout de meme ennuyeux d'etre ridicule. CHRISTINE --Gabrielle, est-ce que tu n'aimes pas Francois? GABRIELLE --Si fait, mais je ne voudrais pas etre comme lui. CHRISTINE --Et moi, je le trouve si bon, que je l'aime cent fois plus que Maurice et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux. GABRIELLE --Pas moi, par exemple; Francois est bon, c'est vrai; mais quand il y a du monde, je suis honteuse de lui. CHRISTINE --Moi, jamais je ne serai honteuse de Francois, et je voudrais etre sa soeur pour pouvoir etre toujours avec lui. GABRIELLE --Je serais bien fachee d'avoir un frere bossu! CHRISTINE --Et moi, je serais bien heureuse d'avoir un frere si bon! --Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien, dit Paolo, qui s'etait approche d'elles sans qu'elles le vissent. GABRIELLE --Comme c'est vilain d'ecouter, monsieur Paolo, Vous m'avez fait peur. PAOLO, avec malice --On a toujours peur quand on dit mal, signorina. GABRIELLE --Je n'ai rien dit de mal. Vous n'allez pas raconter tout cela a Francois, je l'espere bien? PAOLO --Pourquoi? Puisque vous n'avez rien dit de mal! GABRIELLE --Non, certainement; mais tout de meme je ne veux pas que Francois sache ce que nous avons dit. PAOLO --Pourquoi? puisque... FRANCOIS --Monsieur Paolo, monsieur Paolo, venez m'aider, je vous prie, a prendre les ecrevisses et les mettre dans une terrine couverte. PAOLO --Pourquoi vous m'appelez, puisque c'est fini, signor Francesco? FRANCOIS, rougissant --Parce que j'avais besoin de vous..., de votre aide. --Non, non, ce n'est pas ca? dit Paolo en secouant la tete; il y a autre chose... Dites le vrai; Paolo sera discret, ne dira rien a personne. FRANCOIS --Eh bien! c'est parce que Gabrielle etait embarrassee et que voua la tourmentiez; j'ai voulu la delivrez. PAOLO --Vous avez entendu ce qu'elles ont dit. FRANCOIS --Oui, tout; mais il ne faut pas qu'elles le sachent. PAOLO --Et vous venez au secours de Gabrielle? c'est bien ca! c'est bien! Ze vous ferai grand comme le signor papa! Vous verrez. Francois se mit a rire; il ne croyait pas a la promesse de Paolo, mais il etait reconnaissant de sa bonne volonte. La peche continua quelque temps, peche miraculeuse, car ils prirent en deux heures plus de cent ecrevisses, grace a Paolo et a Francois, qui placaient bien les pechettes, et qui saisissaient les ecrevisses au passage. La journee s'acheva tres heureusement pour tout le monde; Mme des Ormes, enchantee d'avoir deux personnes de plus a inviter, fut charmante pour M. de Nance, qu'elle engagea a venir diner chez elle le surlendemain avec Francois; M. de Nance allait refuser, quand il vit le regard inquiet et suppliant de son fils; il accepta donc, a la grande joie de Christine et de son ami Francois. Mme des Ormes invita Paolo, qui salua jusqu'a terre pour temoigner sa reconnaissance; M. et Mme de Cemiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. En s'en allant, Mme des Ormes permit a Christine de se mettre dans la caleche, sa toilette ne devant plus etre menagee; Christine etait si contente de sa journee, qu'elle ne pensa a sa bonne qu'en descendant de voiture; heureusement que la bonne n'etait pas rentree et que Christine, aidee de la femme de Daniel, eut le temps de se deshabiller, de se coucher et de s'endormir avant le retour de Mina. V ATTAQUE ET DEFENSE Le lendemain, sa vie de misere recommenca; habituee a souffrir et a se taire, elle se consola par la pensee du diner du lendemain, qui devait la reunir a sa cousine et a son ami Francois. Mme des Ormes fut tres agitee le jour du diner; elle avait une toilette elegante a preparer, une coiffure nouvelle a essayer, les apprets du diner a surveiller. Un nouveau cuisinier qui n'avait pas encore fait de grands galas, lui donnait de vives inquietudes; elle craignait que quelque chose ne fut pas bien; elle fit une douzaine de descentes a la cuisine, des visites innombrables a l'office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur donnant des ordres contradictoires, aidant elle-meme a piquer un gigot de mouton qui devait etre presente comme du chevreuil, dressant des corbeilles de fruits qui s'ecroulaient avant que le sommet de la pyramide eut recu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne pas tant s'agiter, de laisser faire les domestiques. --Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chere, votre agitation les gagne et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer. MADAME DES ORMES --Laissez-moi tranquille; vous n'y entendez rien, vous ne m'aidez jamais et vous voulez donner des conseils! Ces domestiques sont betes et insupportables; ils ne comprennent rien; si je n'etais pas la tout serait ridicule et affreux. M. DES ORMES --Mais pourquoi tout ce train pour un diner de famille? MADAME DES ORMES --De famille? Vous appelez famille M. de Nance et son fils, M. et Mme de Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guilbert et leurs filles! M. DES ORMES --Comment! vous avez invite tout ce monde? MADAME DES ORMES --Certainement! Je ne veux pas faire diner M. de Nance en tete-a-tete avec nous et avec ma soeur et son mari. M. DES ORMES --Je crois qu'il l'aurait mieux aime que de se trouver avec un tas de gens fort peu agreables et qu'il n'a jamais vus. MADAME DES ORMES --C'est bon! Vous n'y entendez rien, je vous le repete; laissez-moi faire!... Grand Dieu! trois heures! Ils vont venir dans une heure! Je ne suis ni coiffee, ni habillee. Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les epaules et rentra dans sa chambre pour oublier, a l'aide d'une melodie ecorchee sur son violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui. Christine, qui n'avait pas autant d'embarras de toilette que sa mere, fut prete de bonne heure et vit arriver, peu d'instants apres, son oncle et sa tante de Cemiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nance avec Francois et Paolo, puis les Sibran et les Guilbert. Mme des Ormes ne paraissait pas encore; M. des Ormes semblait un peu embarrasse, faisait des excuses de l'absence de sa femme, qui, disait-il, avait eu beaucoup d'occupations. Enfin. Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette resplendissante qui surprit toute la societe; elle provoqua les compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille), sa peau blanche (blafarde et epaisse), sa taille parfaite (grace a une epaule et a un cote rembourres), ses beaux cheveux (crepus et d'un noir indecis). M. et Mme de Cemiane souffraient du ridicule qu'elle se donnait; les autres s'en amusaient et s'extasiaient sur les beautes qu'elle leur signalait et qu'ils n'auraient pas apercues sans son aide. Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit s'amusaient et causaient dans un salon a cote. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient avec une curiosite moqueuse le pauvre Francois, qu'ils ne connaissaient pas encore; Helene et Cecile de Guilbert chuchotaient avec eux et jetaient sur Francois des regards dedaigneux. --Qui est ce drole de petit bossu? demanda Maurice a Bernard. BERNARD --C'est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est tres bon garcon. MAURICE --Bon garcon, j'en doute; les bossus sont toujours mechants; aussi il faut les ecraser avant qu'ils vous ecorchent, et c'est ce que nous faisons, Adolphe et moi. BERNARD --Celui-ci ne vous ecorchera ni ne vous mordra: vous repete qu'il est tres bon. MAURICE --Bah! bah! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui. BERNARD --Tres volontiers, si vous voulez etre bons pour lui. MAURICE --Soyez tranquille, nous serons tres polis et tres aimables. BERNARD --Francois, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire connaissance avec toi. Francois s'approcha de Bernard et tendit la main main aux deux Sibran. "Bonjour, bonjour, mon petit, dirent-ils presque ensemble; vous etes bien gentil, et je pense que vous savez deja parler et causer". Francois regarda d'un air etonne et ne repondit pas. --Je ne sais pas votre nom, continua Maurice, mais je le devine sans peine: vous etes sans doute parent d'un homme charmant qui s'appelait Esope et qui est tres celebre par une excroissance qu'il avait sur le dos. --Et sur la poitrine aussi, repondit Francois en souriant; et vous savez sans doute, messieurs, puisque vous etes si savants, que son esprit est aussi celebre que sa bosse; et, sous ce rapport, je vous remercie de la comparaison, tres flatteuse pour moi. Tout le monde se mit a rire; Maurice et son frere rougirent, parurent vexes et voulurent parler, mais Christine s'ecria: --Bravo, Francois! C'est bien fait! Ils ont voulu te faire une mechancete, et ce sont eux qui sont rouges et embarrasses. MAURICE Moi! rouge, embarrasse? Est-ce qu'un jeune homme comme moi (il avait douze ans) se laisse intimider par un pauvre petit de cinq a six ans tout au plus? CHRISTINE Vraiment! Vous lui donnez cinq a six ans? Vous devez le trouver bien avance pour son age? Il a mieux repondu que vous, et il connait Esope mieux que vous. --Les enfants tres jeunes ont quelquefois des idees au-dessus de leur age, dit Maurice tres pique. CHRISTINE C'est vrai! De meme que les jeunes gens ont quelquefois des paroles au-dessous de leur age. Mais je vous previens que Francois a douze ans, et qu'il est tres avance pour son age. MAURICE M. Francois a douze ans? Je ne l'aurais jamais cru. Moi aussi, j'ai douze ans. CHRISTINE Douze ans! Je ne l'aurais jamais cru! MAURICE Quel age me croyez-vous donc? Quatorze? Quinze? CHRISTINE Non, non; cinq ou six tout au plus. --Christine, tu defends bien tes amis, dit Gabrielle en l'embrassant. --Et ses amis en sont bien reconnaissants, dit Francois en l'embrassant a son tour. --Et nous t'en aimons davantage, dit Bernard, l'embrassant de son cote. --Et moi aussi, il faut que j'embrasse la signorina, s'ecria Paolo en saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses joues. --Ah! vous m'avez fait peur, dit Christine en riant. Je ne merite pas tous ces eloges; j'etais fachee que Maurice et Adolphe fissent de la peine a Francois, et j'ai repondu sans y penser. HELENE, riant --Il faudra prendre garde a Christine quand elle sera grande. FRANCOIS --Elle est bien bonne et ne dit jamais de mechancetes a personne pourtant. ADOLPHE, avec ironie. --Vous trouvez? Ce que c'est que d'avoir de l'esprit! CHRISTINE --Et du coeur. BERNARD --Ah ca! quand finirons-nous nos disputes a coups de langue? Si nous sortions avant le diner? Nous avons encore une heure. --Sortons, repondirent toutes les voix ensemble. Et tous se dirigerent vers le jardin. Maurice et Adolphe etaient de mauvaise humeur; ils entraverent tous les jeux, et, n'osant se moquer tout haut de Francois, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine, avec Helene et Cecile. Apres avoir rejete plusieurs jeux, ils accepterent enfin celui de cache-cache; on se divisa en deux bandes: l'une se cachait, l'autre cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Helene et Cecile; Francois et Bernard prirent Gabrielle et Christine; le sort designa les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand ces derniers entendirent le signal, ils se precipiterent dans le bois pour chercher; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout, ils ne trouverent personne. Ils se reunirent pour decider ce qu'il y avait a faire. --Retourner a la maison, dit Bernard. --Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant: "Nous renoncons, dit Gabrielle. --Leur crier qu'ils sont tricheurs, dit Christine. --Suivre le conseil de Bernard, et revenir a la maison en passant par les serres et le jardin des Fleurs, dit Francois. Ce dernier avis prevalut: ils firent une fort jolie promenade et rentrerent pour l'heure du diner; l'autre bande n'etait pas encore de retour; Bernard et Francois commencerent a s'inquieter et dirent a leurs peres ce qui etait arrive. MM. de Cemiane et de Nance en firent part a MM. de Sibran et de Guilbert et tous les quatre allerent a la recherche de la bande revoltee et rentrerent sans l'avoir retrouvee. VI LES TRICHEURS PUNIS Le diner fut retarde; mais, personne ne revenant, on se mit a table fort agite et inquiet. On mangea quelques morceaux a la hate; puis les hommes se disperserent dans le parc pour chercher les absents; les dames rentrerent au salon, ou bientot les quatre enfants firent leur apparition, echeveles, leurs vetements en lambeaux, rouges et suants, inondes de larmes. Un Ah! general les accueillit; les meres s'elancerent, vers leurs enfants. --Petits imbeciles! s'ecria Mme de Sibran. --Petites sottes! s'ecria de meme Mme de Guilbert. --Hi! hi! hi! nous... nous... sommes perdus..., repondirent les filles. --Hi! hi! hi! nous... avons ete... poursuivis par... deux gros dogues, reprirent les garcons. LES FILLES --Hi! hi! hi! Ils ont manque nous devorer! LES GARCONS --Hi! hi! hi! Il fait noir, on n'y voit plus. MADAME DE SIBRAN --C'est votre faute, mauvais garcons. Pourquoi vous etes-vous sauves... MADAME DE GUILBERT --C'est bien fait! Cela vous apprendra a tricher, mechantes filles. --Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs, dit Mme des Ormes au valet de chambre. La cloche ne tarda pas a faire revenir les peres et leurs amis; les enfants, perdus et retrouves, furent encore grondes, et le diner recommenca, moins lugubre que dans sa premiere partie. Bernard, Gabrielle, Christine et Francois avaient peine a reprimer une violente envie de rire chaque fois qu'ils jetaient les yeux sur leurs malheureux camarades, dont les cheveux en desordre, les vetements dechires, les visages et les mains griffes, rouges, gonfles et suants, contrastaient avec l'avidite qu'ils deployaient devant chaque plat qu'on leur servait. Quand leur appetit fut un peu satisfait. Gabrielle leur demanda comment et ou ils s'etaient perdus. CECILE --Nous voulions tricher et aller au dela du carre que vous nous aviez fixe pour nous cacher, et nous sommes entres dans le bois; nous avons couru pour revenir a la maison sans que vous nous vissiez; mais nous nous sommes trompes de chemin et nous avons marche longtemps, bien longtemps, sans savoir ou nous etions. Maurice et Adolphe avaient peur et pleuraient... MAURICE, interrompant. --Pas du tout, je n'avais pas peur, et je riais. CECILE --Tu riais? Ah! ah! joliment! Tu pleurais, mon cher, et c'est Helene qui te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire... Nous marchions ou plutot nous courions toujours en avant, lorsque deux chiens enormes et tres mechants s'elancent d'un hangar et veulent se jeter sur nous; nous crions: Au secours! Nous courons, les chiens courent apres noua, nous attrapent, se jettent sur nous l'un apres l'autre, dechirent nos vetements, nous barrent le chemin et nous forcent, en aboyant apres nous, a retourner sur nos pas. Un bonhomme sort de la maison et appelle les chiens: "Rustaud! Partavo!" Les chiens nous quittent et l'homme vient a nous. "--Mes chiens vous ont fait peur, messieurs, mesdemoiselles? Faites excuse! Ils sont jeunes, ils sont joueurs; ils ne vous auraient pas mordus tout de meme. "Nous pleurions tous et nous ne pouvions repondre: l'homme s'en apercut. "--Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui leur fait de la peine? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de moi, je vous en prie. "--Nous sommes perdus", lui repondit Maurice en sanglotant. MAURICE, interrompant. --Ah! par exemple! Je sanglotais? Moi? J'avais froid et je grelottais: voila tout. CECILE --Froid? Par un temps pareil? Tu suais et tu sues encore; je te dis que tu sanglotais. Laisse-moi raconter; ne m'interromps plus. "--Perdu? D'ou etes-vous donc, messieurs, mesdemoiselles? nous demanda l'homme. "--Nous venons du chateau des Ormes. "--Ah bien, vous serez bientot de retour: vous etes dans le parc. "--Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir. "--Je vais vous ramener, messieurs, mesdemoiselles; excusez: mes chiens, s'il vous plait, ils ne savaient pas a qui ils avaient affaire". --L'homme nous a ramenes jusqu'au chateau, et j'ai bien dit a Maurice et a Adolphe que c'etait leur faute si nous nous etions perdus, parce qu'ils voulaient jouer un mauvais tour a Francois et a Christine. MAURICE --Ce n'est pas vrai, mademoiselle: vous avez triche tout comme moi et mon frere. HELENE --Parce que vous nous avez persuadees; n'est-ce pas, Cecile? CECILE --Oui, c'est tres vrai; tu es furieux contre Francois parce qu'il t'a riposte tres spirituellement, et contre Christine parce qu'elle a defendu Francois; et je trouve qu'elle a bien fait et que tu as mal fait. Les parents ecoutaient le recit et la discussion; Mme des Ormes la termina en disant: --Christine se mele toujours de ce qui ne la regarde pas; on dirait que Francois a besoin d'elle pour se defendre. Je te prie, Christine, de te taire une autre fois. CHRISTINE --Mais, maman, ce pauvre Francois est si bon qu'il ne veut jamais se venger, et... MADAME DES ORMES --Et c'est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu recommences, je t'empecherai de voir Francois... Va te coucher, au reste: dans ton lit, du moins tu ne feras pas de sottises. M. de Nance comprit le regard suppliant de Christine et l'air desole de Francois. --Madame! dit-il a Mme des Ormes, veuillez m'accorder la grace de Mlle Christine; en la punissant de son acte de courage et de generosite, vous punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous etes trop bonne pour nous refuser la faveur que nous sollicitons. MADAME DES ORMES --Je n'ai rien a vous refuser, monsieur. Christine, restez, puisque M. de Nance le desire, et venez le remercier d'une bonte que vous ne meritez pas. Christine s'avanca vers M. de Nance, leva vers lui des yeux pleins de larmes, et commenca: --Cher monsieur..., cher monsieur..., merci... Puis elle fondit en larmes; M. de Nance la prit dans ses bras et l'embrassa a plusieurs reprises en lui disant tout bas: --Pauvre petite!... Chere petite!... Tu es bonne!... Je t'aime bienl... Ces paroles de tendresse consolerent Christine; ses larmes s'arreterent, et elle reprit sa place pres de Francois, qui avait ete fort agite pendant cette scene. Paolo n'avait rien dit depuis le commencement du diner, qui avait absorbe toutes ses facultes; mais on se levait de table, il avait tout entendu et observe; il s'approcha de Francois et lui dit: --Quand ze vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien, le Maurice. --Pourquoi? lui demanda Francois surpris. PAOLO --Pour venzeance; c'est bon, venzeance. FRANCOIS --Non, c'est mauvais; je pardonne, j'aime mieux cela Notre-Seigneur pardonne toujours. C'est le demon qui se venge. --Qui vous a appris cela? demanda Paolo avec surprise. FRANCOIS --C'est mon cher et bon maitre, papa. CHRISTINE --J'aime beaucoup ton papa, Francois. FRANCOIS --Tu as raison, il est si bon! Et il t'aime bien aussi. CHRISTINE --Pourquoi m'aime-t-il? FRANCOIS --Parce que tu m'aimes et parce que tu es bonne. CHRISTINE --C'est drole! C'est la meme chose que moi, Je l'aime parce qu'il t'aime et qu'il est bon. Il etait tard; le diner, retarde d'abord, interrompu ensuite, avait dure fort longtemps. De plus, les habits dechires de Maurice et d'Adolphe, les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guilbert, rendaient impossible un plus long sejour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant, Mme de Guilbert engagea a diner chez elle, pour la semaine suivante, toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les enfants. VII PREMIER SERVICE. RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE Francois repondit poliment a l'adieu que lui adresserent Maurice et Adolphe, un peu embarrasses vis-a-vis de lui depuis qu'ils savaient que M. de Nance etait son pere. M. de Nance passait dans le pays pour avoir une belle fortune; et il avait la reputation d'un homme excellent, religieux, charitable et pret a tout sacrifier pour le bonheur de son fils. Son grand chagrin etait l'infirmite du pauvre Francois qui avait ete droit et grand jusqu'a l'age de sept ans, et qu'une chute du haut d'un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guilbert l'engagea a diner, il commenca par refuser; mais, Mme de Guilbert lui ayant dit que Francois etait compris dans l'invitation, il accepta, pour ne pas priver son fils d'une journee agreable avec ses amis Bernard, Gabrielle et surtout Christine. Toute la societe se dispersa une heure apres le depart des Sibran et des Guilbert. Christine promit a ses cousins de demander la permission d'aller les voir le lendemain dans la journee. --Tache de venir aussi, Francois; noua nous rencontrerons tous en face du moulin de mon oncle de Cemiane. FRANCOIS --Non, Christine; il faut que je travaille; je passe deux heures chez M. le cure avec Bernard, et je reviens a le maison pour faire mes devoirs. Et toi, est-ce que tu ne travaillea pas? CHRISTINE --Non, je lis un peu toute seule. FRANCOIS --Mais la personne qui t'a appris a lire ne te donne-t-elle pas des lecons? CHRISTINE --Personne ne m'a appris; Gabrielle et Bernard m'ont un peu fait voir comment on lisait, et puis j'ai essaye de lire toute seule. --Moi, z'apprendrai beaucoup a la signorina, dit Paolo, qui ecoutait toujours les conversations des enfants. Moi, ze viendrai tous les zours, et signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathematiques, grec, hebreu, et beaucoup d'autres encore. CHRISTINE --Vraiment, monsieur Paolo, vous voudrez bien? Je serais si contente de savoir quelque chose! Mais demandez a maman; je n'ose pas sans sa permission. -Oui, signorina; z'y vais; et vous verrez que ze ne souis pas si bete que z'en ai l'air. Et s'approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nance: --Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, desire vous voir tous les zours avec vos beaux ceveux noirs de corbeau, votre peau blanc de lait, vos bras souperbes et votre esprit magnifique; et ze demande, signora, que ze vienne tous les zours; ze donnerai des lecons a la petite signorina; ze serai votre serviteur devoue, ze dezeunerai, pouis ze recommencerai les lecons, pouis les promenades avec vous, pouis vos commissions, et tout. MADAME DES ORMES --Ah! ah! ah! quelle drole de demande! Je veux bien, moi; mais si vous donnez des lecons a Christine, il faudra un tas de livres, de papiers, de je ne sais quoi, et rien ne m'ennuie comme de m'occuper de ces choses-la. Paolo resta interdit; il n'avait pas prevu cette difficulte. Son air humble et honteux, l'air afflige de Christine, toucherent M. de Nance, qui dit avec empressement: --Vous n'aurez pas besoin de vous en occuper, madame; j'ai une foule de livres et de cahiers dont Francois ne se sert plus, et je les donnerai a Christine pour ses lecons avec Paolo. MADAME DES ORMES --Tres bien! Alors venez, mon cher monsieur Paolo, quand vous voudrez et tant que vous voudrez, puisque vous etes si heureux de me voir. PAOLO --Merci, signora; vous etes belle et bonne; a demain. Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. Francois enchante de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nance heureux d'avoir fait a si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine, de Paolo et surtout de son cher Francois; quand ils furent seuls, Francois remercia son pere avec effusion du service qu'il rendait a la pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi tout ce qui s'etait passe entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui avait dit, a lui, de bon et d'affectueux. --J'aime cette enfant, elle est reellement bonne! dit M. de Nance; vois-la le plus souvent possible, mon cher Francois; c'est, de tout notre voisinage, la meilleure et la plus aimable. VIII MINA DEVOILEE Le lendemain du diner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa bonne etait invitee a une noce dans le village, et qu'elle voulait se debarrasser de Christine le plus tot possible. --Allez demander votre dejeuner, dit Mina quand Christine fut habillee; je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe a repasser. Et prenez garde que votre papa ne vous voie; s'il vous apercoit, je vous donnerai une bonne lecon de precaution. Christine alla a la cuisine demander son pain et son lait; elle regardait de tous cotes avec inquietude. --De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui dejeunait. CHRISTINE --J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie. LE CUISINIER --Qu'est-ce que ca fait! Votre papa ne vous gronde jamais. CHRISTINE --Ma bonne m'a defendu que papa me voie a la cuisine. LE COCHER --Mais puisque c'est elle qui vous a envoyee! CHRISTINE --C'est qu'elle va a la noce, et elle repasse sa robe. LE COCHER --Et elle vous plante la comme un paquet de linge sale! Si j'etais de vous, mam'selle, je raconterais tout a votre papa. CHRISTINE --Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas. LE COCHER --Mais votre papa vous croirait! CHRISTINE --Oui, mais il n'aime pas a contrarier maman... Il faut que je m'en aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse dejeuner? LE CUISINIER --Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous brulerait. CHRISTINE --Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid. LE CUISINIER --Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat. CHRISTINE --C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas. LE CUISINIER --Si ce n'est pas une pitie! Une malheureuse enfant comme ca! Lui voler son dejeuner! Tenez, mam'selle, voila votre tasse de chocolat, mangez-le ici, bien tranquillement. CHRISTINE --Je n'ose pas; si papa venait! --Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra pas. Le cuisinier, qui etait bon homme, etablit Christine dans l'office et placa devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gateaux. Christine mangeait avec plaisir cet excellent dejeuner, lorsqu'a sa grande terreur elle entendit la voix de sa bonne. MINA --Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait. LE CUISINIER, d'un ton bourru: --Je n'en ai pas fait. LA BONNE --Comment? vous n'avez pas fait le dejeuner de Christine? LE CUISINIER, de meme. --Si fait! Vous avez envoye demander un morceau de pain sec et du lait froid: je les lui ai donnes. LA BONNE --Il me faut son chocolat pourtant. LE CUISINIER --Vous ne l'aurez pas. LA BONNE. --Je le dirai a madame. LE CUISINIER --Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille. Mina sortit furieuse; elle dut attendre le reveil de Mme des Ormes pour porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui augmenta son humeur. Christine, inquiete et effrayee, n'osa pas rentrer dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'a l'arrivee de Paolo, qu'elle attendait et qu'elle considerait comme son protecteur, meme vis-a-vis de sa mere; il ne tarda pas a paraitre avec un gros paquet sous le bras. L'accueil empresse et amical de Christine le toucha et augmenta sa sympathie pour elle. --Tenez, signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous. CHRISTINE --Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est? PAOLO --C'est M. de Nance qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes, des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos lecons; seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que des livres, qu'il a promis devant votre maman. CHRISTINE --Pourquoi ca? PAOLO --Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous faut, et que cela lui ferait du chagrin. CHRISTINE --Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le a ce bon M. de Nance, et remerciez-le bien, bien, et Francois aussi. Mais, si on me demande qui m'a envoye ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir? PAOLO --Si on vous demande, vous direz: "C'est bon Paolo qui a apporte tout. Et c'est la verite. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est la maman, et la maman croira que c'est le papa". Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc., dans sa petite commode, et commencait une lecon avec Paolo, Mme des Ormes s'eveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui refusait le chocolat de Christine. MADAME DES ORMES --Dieu! que c'est ennuyeux! Vous etes toujours en querelle avec quelqu'un, Mina. MINA --Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans dejeuner. MADAME DES ORMES --Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans m'obliger a m'en meler. Que voulez-vous que je fasse a present? Que je fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai a lui parler. MINA --Si madame prefere, j'irai chercher le chef. MADAME DES ORMES --Mais non; c'est precisement ce qui m'ennuie. MINA --Si madame voulait lui donner un ordre par ecrit, ce serait mieux que de deranger monsieur. MADAME DES ORMES --Quelles sottes idees vous avez, Mina! Que j'aille ecrire a mon cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari. MINA --Mais, madame... MADAME DES ORMES --Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon mari. Mina sortit, mais se garda bien d'executer l'ordre de sa maitresse; irritee des retards qu'eprouvait sa toilette pour la noce, elle se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause, pensait-elle, de ces ennuis. "Ou est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin". Elle alla a sa recherche; ne l'ayant pas trouvee dans le jardin, elle rentra de plus en plus mecontente et finit par trouver Christine dans le salon, prenant une lecon d'ecriture avec Paolo. --Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre chambre! lui dit-elle rudement. Christine allait se lever pour obeir a sa bonne, dont elle redoutait la colere, lorsque Paolo, la faisant rasseoir: --Pardon, signorina, restez la; nous n'avons pas fini nos lecons. Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la signorina. --Laissez-moi tranquille vous-meme, grand Italien, pique-assiette; je veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos lecons, et je l'aurai malgre vous. Paolo saisit Christine, l'enleva et la placa derriere lui; Mina s'elancant sur lui, recut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira a elle avec violence. "Si vous appelez, je vous fouette au sang!" s'ecria-t-elle, tirant toujours Christine que retenait Paolo. Au moment ou Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait a l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lacha Christine. Une main de fer l'avait saisie a son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'etait M. des Ormes, qui, inapercu de Paolo et de Christine, etait entre par une porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenetre, assistait a la lecon. Quand Mina fut expulsee de l'appartement, M. des Ormes rassura Christine tremblante et serra la main de Paolo. M. DES ORMES --Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi rudement que tout a l'heure. CHRISTINE --Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me battrait plus encore. M. DES ORMES --Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois? CHRISTINE --Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir. --Miserable! scelerate! dit M. des Ormes, pale et tremblant de colere. Oser battre ma fille! --Monsieur le comte, dit Paolo, si vous permettez, ze pounirai la dona Furiosa a ma facon; ze la foustizerai comme un rien. M. DES ORMES --Merci. monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France. Je vais en causer avec ma femme; continuez votre lecon a la pauvre Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette megere. M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appele par Mina. --Vous voila, mon cher! Je vous ai prie de venir pour que vous parliez au cuisinier, qui refuse a Christine son dejeuner; et grondez-le, je vous en prie; ca m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante avec ses plaintes continuelles. M. DES ORMES --Mina est une miserable; je viens de decouvrir qu'elle battait Christine. MADAME DES ORMES --Allons! en voila d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui vous a fait ces contes? M. DES ORMES --C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles. MADAME DES ORMES --Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne donnait pas a Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de Christine! M. DES ORMES --Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de vaisselle, et je suis venu vous prevenir que je l'ai chassee du salon et que je la chasserai de la maison. MADAME DES ORMES --Encore un ennui; une bonne a chercher! Pourquoi vous melez-vous des bonnes? Est-ce que cela vous regarde? M. DES ORMES --Ma fille me regarde, et, a ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant a ce chocolat, je parie que c'est quelque mechancete de Mina. MADAME DES ORMES --Vous accusez toujours Mina; verifiez le fait; parlez au cuisinier. M. DES ORMES --C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous. MADAME DES ORMES --Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est a mourir d'ennui, ces querelles de domestiques. M. DES ORMES --C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de votre fille. M. des Ormes avait sonne; la femme de chambre entra. M. DES ORMES --Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite. Cinq minutes apres, le chef entrait. LE CHEF Monsieur le comte m'a demande? M. DES ORMES --Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que voue ayez refuse ce matin a Mina le chocolat de Christine. LE CHEF --Oui, monsieur le comte; c'est tres vrai. M. DES ORMES --Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence? LE CHEF --Monsieur le comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans l'office. M. DES ORMES --Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y comprends rien. LE CHEF --Je vais l'expliquer a monsieur le comte, qui comprendra parfaitement. Mlle Christine ne mange jamais son chocolat. M. DES ORMES Pourquoi cela? --Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui nous fait pitie a tous, par parenthese) est venue chercher son pain et son lait; je l'ai cachee dans l'office pour qu'elle mangeat son chocolat une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai refuse. Voila toute l'affaire. M. DES ORMES --Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin? LE CHEF --Parce que la servante a vu bien des fois comment ca se passait, et que Mlle Christine nous l'a dit elle-meme. M. DES ORMES --C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais vous auriez du me prevenir plus tot. LE CHEF --Monsieur le comte, on n'osait pas. M. DES ORMES --Pourquoi? LE CHEF --Monsieur le comte, c'est que.., madame... n'aurait pas cru... et... monsieur comprend... on avait peur de... de deplaire a madame. Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croises, regardait sa femme sans parler. Mme des Ormes etait confuse, embarrassee, et gardait le silence. --Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir aujourd'hui meme cette mechante femme. MADAME DES ORMES --Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-meme; je ne veux pas me meler de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencee, c'est a vous de la finir. M. DES ORMES, severement --C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre negligence a l'egard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colere en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette malheureuse enfant l'objet de la pitie de nos domestiques, meilleurs pour elle que nous ne l'avons ete. Chassez cette femme de suite. MADAME DES ORMES --Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idee! je vais prendre Paolo pour la garder. M. DES ORMES --C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait bien gardee; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut absolument en chercher une), dites a votre femme de chambre de soigner Christine. M. des Ormes sortit, riant a la pensee de Paolo bonne d'enfant. Mme des Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en aller de suite. Mina commenca une discussion et une justification; Mme des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colere, cria, et, pour se debarrasser de Mina, apres une discussion d'une heure et demie, elle lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la recommander. IX GRAND EMBARRAS DE PAOLO Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et achevait la lecon de Christine; il fut enchante de l'intelligence et de la bonne volonte de son eleve, qui, des la premiere lecon, apprit ses chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commenca a former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon, elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers. --Ah! vous voila, mon cher monsieur Paolo! Je viens vous demander de me rendre un service. --Tout ce que voudra la signora, repondit Paolo en s'inclinant. --Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais que faire de Christine. Aurez-vous la bonte de venir passer vos journees chez moi pour la garder et lui donner des lecons? Paolo, etonne de cette proposition inattendue et dont lui-meme devinait le ridicule, resta quelques instants sana repondre, la bouche ouverte, les yeux ecarquilles. --Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hesitez? Vous etiez pret a executer toutes mes volontes, disiez-vous. PAOLO --Certainement, signora... sans aucun doute... mais.., mais... MADAME DES ORMES --Mais quoi? Voyons, dites. Parlez... PAOLO --Signora... ze donne des lecons... a M. Francois. MADAME DES ORMES --Combien gagnez-vous? PAOLO --Cinquante francs par mois, signora. MADAME DES ORMES --Je vous en donne cent... PAOLO --Mais, le pauvre Francois... MADAME DES ORMES --Eh bien! vous aurez deux heures de conge par jour; vous emmenerez Christine chez le petit de Nance. PAOLO --Mais..., signora, ze demeure bien loin..., M. de Nance est loin..., pour revenir, c'est loin. MADAME DES ORMES --Mon Dieu! que de difficultes! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou non? Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il repondit presque malgre lui: --Ze veux, signora, ze veux, mais... --C'est bien, je vais faire preparer votre chambre. Venez dejeuner. Viens, Christine. Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donne par surprise, Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main a la derobee et lui dit tout bas: "Merci, mon bon, mon cher monsieur Paolo". A table, Mme des Ormes annonca a son mari que Paolo allait demeurer au chateau et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air surpris et mecontent, et dit seulement: --C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M. Paolo. MADAME DES ORMES --Mais non; je lui donne cent francs par mois. Paolo devint fort rouge; le mecontentement de M. des Ormes devint plus visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'ecria avec humeur: --De grace, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est decide. Laissez-nous dejeuner tranquillement... Voulez-vous une cotelette ou un fricandeau, monsieur Paolo? PAOLO --Cotelette d'abord; fricandeau apres, signora. Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du cafe, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de dejeuner, elle lui demanda d'emmener Christine dans le parc. M. DES ORMES --Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne pres d'elle. Viens. Christine. Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de n'avoir pas surveille cette mechante bonne et d'avoir livre si longtemps la malheureuse Christine a ses mauvais traitements. Paolo se rendit ensuite chez M. de Nance. Francois fut le premier a remarquer l'air effare et l'agitation du pauvre Paolo. FRANCOIS Qu'avez-vous donc, cher monsieur Paolo? Vous Est-il arrive quelque chose de facheux? PAOLO --Oui..., non..., ze ne sais pas..., ze ne sais quoi faire. M. DE NANCE --Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en aide. PAOLO --Voila, signor! C'est la signora des Ormes. Je donnais une lecon a la Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voila la mama qui me dit..., qui me demande..., qui me force... a garder la Christina, a venir dans le sateau, a promener, elever, soigner la Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! que canailla! que Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-ze faire? Le papa pas content! Ah! ze le crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi medecin, moi maitre pour lecons, garder comme bonne oune petite signora de huit ans! c'est impossible! Et moi comme oune bete, ze dis oui, parce que la povera Christinetta me regarde avec des yeux... que ze n'ai pou resister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si zoyeusement, que ze n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est impossible. Que faire, caro signor? Dites, quoi faire? M. DE NANCE --Dites que vous donnez des lecons pour vivre. PAOLO --Z'ai ait; elle me donne deux fois autant. M. DE NANCE --Dites que vous m'avez promis de donner des lecons a mon fils. PAOLO --Z'ai dit: elle me donne deux heures. M. DE NANCE --Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous. PAOLO --Z'ai dit; elle me fait preparer une sambre au sateau. M. DE NANCE --Sac a papier! quelle femme! Mais Quelle prenne une bonne. PAOLO --Elle n'en a pas. Ou trouver? M. DE NANCE --Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voila la seule maniere de vous en tirer. PAOLO --Mais la povera Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait savoir; ne fait rien et s'ennouie; ca fait pitie; elle est si bonne, cette petite! Francois n'avait encore rien dit; il ecoutait tout pensif. FRANCOIS --Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera content, Christine aussi, et moi aussi. M. DE NANCE --Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible a arranger? FRANCOIS --Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tete, j'arrangerai tout, papa. M. DE NANCE --Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment vas-tu faire? FRANCOIS --Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-a-dire, ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable, que je travaille sagement, que je me leve, que je m'habille seul, que je suis presque toujours avec vous. M. DE NANCE --Tout cela est tres vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il arranger l'affaire de Paolo. FRANCOIS --Vous allez voir, papa. Vous voyez d'apres ce que je vous ai dit, que je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur, mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai a ma bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de savoir Christine heureuse. M. DE NANCE --Ta pensee est bonne et genereuse, mon ami; elle prouve la bonte de ton coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des Ormes, qu'elle sait etre capricieuse, desagreable a vivre. Elle est chez moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attaches; elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste encore pres de toi pour bien des soins qui te sont necessaires. FRANCOIS --Pour les soins dont vous pariez, papa, nous avons Bathilde, la femme de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sur que ma bonne serait bien tranquille, la sachant pres de moi. Voulez-vous, papa? Me permettez-vous de parler a ma bonne? M. DE NANCE --Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis tres certain que ta bonne n'acceptera pas ta proposition. Francois remercia son pere et courut chercher sa bonne; il l'embrassa bien affectueusement. --Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente de me faire plaisir? LA BONNE --Je t'aime de tout mon coeur, mon Francois, et je ferai tout ce que tu me demanderas. FRANCOIS --Je te previens que je vais te demander un sacrifice. LA BONNE --Parle; dis ce que tu veux de moi. Francois fit savoir a sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter; il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit combien Christine l'aimait, combien elle lui etait attachee et devouee, et combien il serait heureux de la savoir aimee et bien soignee. Il finit par supplier sa bonne de se presenter chez Mme des Ormes pour etre bonne de Christine. LA BONNE --C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi. FRANCOIS --Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de Christine et que Christine est tres bonne; et puis tu serais tout pres de moi. LA BONNE --Mais je serais obligee de rester pres de Christine et je ne pourrais pas te voir. FRANCOIS --Tu demanderas a venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire en voiture. Je t'en prie, ma chere bonne, fais-le pour moi; ce me sera une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a ete avec cette mechante Mina. La bonne lutta longtemps contre le desir de Francois; enfin, vaincue par ses prieres et par l'assurance que Bathilde resterait pres de lui, elle y consentit et elle permit a Francois de la faire proposer chez Mme des Ormes. X FRANCOIS ARRANGE L'AFFAIRE Francois courut triomphant annoncer a son pere la reussite de sa negociation, et Paolo fut charge d'aller de suite offrir a Mme des Ormes, la bonne de Francois. Paolo, enchante de se tirer de l'embarras ou l'avait plonge la proposition etrange de Mme des Ormes, approuva vivement l'idee de Francois, et alla en toute hate la faire accepter par M. et Mme des Ormes, Il rencontra a la porte du parc, M. des Ormes avec Christine. "Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'apercut, he! signor! (M. des Ormes s'arreta), ze vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle excellente; la signora sera tres heureuse. --Quoi? qu'est-ce? repondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle? PAOLO --Z'apporte oune bonne excellente, Oune bonne admirable, oune bonne comme il faut a la signorina. La signora votre epouse veut Paolo pour bonne, c'est impossible, signor; n'est-il pas vrai? M. DES ORMES --Tout a fait impossible, mon cher monsieur Je ne le permettrai sous aucun pretexte. PAOLO --Bravo, signor! Ni moi non plus, malgre: que z'ai dit oui. Mais voila oune bonne admirable que ze vous apporte. M. DES ORMES --Qui donc? Ou est cette merveille? PAOLO --Qui? la dona Isabella, bonne de M. de Nance Ou est-elle? chez M. de Nance, son maitre, qui n'a plus besoin de la dona, puisque le petit Francois est avec son papa. M. DES ORMES --C'est tres bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine a une seconde Mina, et je veux savoir ce que c'est que cette Isabelle. PAOLO --Oh! signor! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun demon. Le petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina deteste la Mina comme oune diavolo (diable). C'est oune difference cela; pas vrai, signor? Avec la Mina, Christinetta etait oune pauvre miserable; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine! Voila, signor! Ze cours chercher la Isabella. Et Paolo courait deja, lorsque M. des Ormes l'appela et l'arreta. --Attendez, mon cher; donnez-moi le temps d'en parler a ma femme. PAOLO Pas besoin, signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la signora votre epouse dira: "C'est bon". Dans oune minoute, ze serai de retour". Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l'arreter. Christine avait ete si etonnee qu'elle n'avait rien dit. --Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo? lui demanda M. des Ormes. CHRISTINE --Non, papa; je sais seulement que Francois l'aime beaucoup, qu'elle est tres bonne pour lui, et qu'il etait tres fache qu'elle cherchat a se placer. --C'est Dieu qui me l'envoie, se dit M. des Ormes; je ne peux pas faire la bonne d'enfant avec toutes mes occupations au dehors. C'est assommant d'avoir a promener une petite fille! Que Dieu me vienne en aide en me donnant cette femme dont Paolo fait un si grand eloge. Je n'en parlerai a ma femme que lorsque j'aurai termine l'affaire. M. des Ormes rentra avec Christine, qui se mit a lire, a ecrire, a refaire tout ce que Paolo lui avait appris le matin. Une heure apres, Mme des Ormes entra au salon. --Que fais-tu ici toute seule, Christine? CHRISTINE --Je repasse mes lecons de ce matin, maman. MADAME DES ORMES --Ici! au salon? Tu as perdu la tete! Est-ce qu'un salon est une salle d'etude? Emporte tout ca et va-t'en faire tes lecons ailleurs. Ou as-tu pris ces livres, ces papiers? Et de la musique aussi? Tu ne comprends rien a tout cela. Reporte-les ou tu les as pris. CHRISTINE --C'est ce bon M Paolo qui m'a tout apporte. MADAME DES ORMES --Paolo? C'est different! Je ne veux pas depenser mon argent en choses aussi inutiles. Emporte ca dans ta chambre; ne laisse rien ici. Christine commenca a mettre les livres et les papiers en tas; la porte s'ouvrit, et Paolo entra au salon suivi d'Isabelle. --Signora, madama, dit-il en saluant a plusieurs reprises, z'ai l'honneur de presenter la dona Isabella. Mme des Ormes, etonnee, salua la dame qui accompagnait Paolo, ne sachant qui elle saluait. --C'est la dona Isabella: voila, signora, oune lettre de M. de Nance. De plus en plus surprise, Mme des Ormes ouvrit la lettre, la lut et regarda la bonne; l'air digne et modeste, doux et resolu de cette femme lui plut. MADAME DES ORMES --Vous desirez entrer chez moi? D'apres la lettre de M. de Nance, je n'ai aucun renseignement a prendre; vous aviez six cents francs de gages chez M. de Nance; je vous en donne sept cents et tout ce que vous voudrez, pour que je n'entende plus parler de rien et qu'on me laisse tranquille, Entrez chez moi tout de suite: je n'ai personne aupres de ma fille. Tenez, emmenez Christine avec ses livres et ses paperasses. Monsieur Paolo, vous allez lui donner la lecon la-haut dans sa chambre. --Et le piano, signora? --Je ne veux pas qu'elle touche au piano du salon; faites comme vous voudrez, ayez-en un ou vous pourrez, pourvu que je n'aie rien a acheter, rien a payer, et qu'on ne m'ennuie pas de lecons et de tout ce qui les concerne. Au revoir, monsieur Paolo; allez, Isabelle: va-t'en, Christine. Et elle disparut. Paolo tout demonte, Isabelle fort etonnee, Christine tres ahurie, quitterent le salon; Christine succombait sous le poids des livres et des cahiers; Isabelle les lui retira des mains; Paolo les prit a son tour des mains d'Isabelle. --Permettez, dona Isabella, c'est trop lourd pour vous. Mais... ou faut-il les porter, signorina Christina? CHRISTINE --En haut, dans ma chambre. Qui est cette dame? demanda-t-elle tout bas a Paolo. PAOLO --C'est la bonne que vous a donnee votre ami Francois; c'est sa bonne, dona Isabella. CHRISTINE --C'est vous, madame Isabelle, que Francois aime tant? Il m'a bien souvent parle de vous... Et vous voulez bien quitter le pauvre Francois pour rester avec moi? ISABELLE --Oui, mademoiselle; j'ai du chagrin de quitter mon cher petit Francois; j'aurais voulu rester encore l'ete pres de lui, mais il m'a tant suppliee de venir chez vous, que je n'ai pu lui resister. Je ne sais pas quand votre maman desire que j'entre tout a fait. Ne pourriez-vous pas le lui demander, mademoiselle? CHRISTINE --Je n'ose pas; il vaut mieux que ce soit M. Paolo, que maman a l'air d'aimer assez. Mon bon monsieur Paolo, voulez-vous aller demander a maman quand Mme Isabelle, bonne de Francois, peut entrer ici? PAOLO --Ze veux bien, signorina; mais si votre mama est facee, comment ze ferai pour vous donner des lecons? CHRISTINE --Non, non, mon bon monsieur Paolo, elle vous ecoutera; allez, je vous en prie. PAOLO --Oh! les yeux suppliant! Ze souis oune bete, ze cede toujours. Quoi faire? Obeir. Et Paolo se dirigea a pas lents vers l'appartement de Mme des Ormes, pendant que Christine faisait voir a sa future bonne celui qu'elle devait habiter. Il y avait deux jolies chambres, une pour la bonne, une pour Christine; Isabelle parut tres satisfaite du logement et se mit a causer avec Christine en attendant la reponse de Paolo. Paolo avait frappe a la porte de Mme des Ormes. "Entrez", avait-elle repondu. --Ah! c'est encore vous, monsieur Paolo. Que vous faut-il? Est-ce une simple visite ou quelque chose a demander? PAOLO --A demander, signora. La dona Isabella demande quand elle doit entrer? MADAME DES ORMES --Mais tout de suite; qu'elle reste, puisqu'elle y est. PAOLO --C'est impossible, signora; elle n'a rien que sa personne cez vous; tout est reste cez M. de Nance. MADAME DES ORMES --J'enverrai chercher ses effet, chez M. de Nance. PAOLO --C'est impossible, signora; elle n'a pas dit adieu a son petit Francois, a M. de Nance, a personne. MADAME DES ORMES --Elle ira demain en promenant Christine. PAOLO --Mais, signora, elle aime de tout son coeur le petit Francois et elle voudrait s'en aller pas si vite, tout doucement. MADAME DES ORMES --Dieu! que vous m'ennuyez, mon cher Paolo! Qu'elle fasse ce qu'elle voudra, qu'elle vienne quand elle pourra, mais qu'on me laisse tranquille, qu'on ne m'ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de Francois. Que je suis malheureuse d'avoir tout a faire dans cette maison. PAOLO --Mais, signora, la Christina est votre chere fille; il faut bien que vous fassiez comme toutes les mama. MADAME DES ORMES --Allez-voua me faire de la morale, mon cher Paolo? Je suis fatiguee, ereintee, j'ai mille choses a faire: je dois diner demain chez Mme de Guilbert; il est quatre heures, et je n'ai rien de pret, ni robe, ni coiffure. Jamais je n'aurai le temps avec toutes ces sottes affaires. Faites pour le mieux, mon cher Paolo; arrangez tout ca comme vous aimerez mieux, mais de grace, laissez-moi tranquille. Mme des Ormes repoussa legerement Paolo, ferma la porte et sonna sa femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses, bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayees, quadrillees, mouchetees, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain. Paolo remonta chez Christine, raconta a sa maniere ce qui s'etait passe entre lui et Mme des Ormes. Il fut decide que Paolo donnerait a Christine sa lecon, qu'il remmenerait Isabelle chez M. de Nance et qu'elle viendrait le lendemain assez a temps pour habiller Christine, qui devait aller diner chez Mme de Guilbert. XI M. DES ORMES GATE L'AFFAIRE Paolo tombait de fatigue de ses allees et venues de la journee; il resta a diner chez M. de Nance, auquel il raconta la facon bizarre dont Mme des Ormes avait accepte Isabelle. Francois fut heureux de la certitude du bonheur de son amie Christine; mais, une fois la chose assuree, il sentit peniblement le vide que laisserait dans la maison l'absence de sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu'il avait genereusement concu pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit passee sous le meme toit, et sa bonne ne serait plus la pour l'aimer, le consoler dans ses petits chagrins, le caliner dans ses petits maux. Sa tristesse fut de suite apercue par son pere, qui en devina facilement la cause. --Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgre le chagrin que te causera l'absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction de penser que tu es l'auteur d'une nouvelle et heureuse vie pour ta petite amie; peut-etre serait-elle tombee encore sur une femme mechante comme Mina, ou tout au moins indifferente et negligente. Avec Isabelle, il est certain qu'elle sera aussi heureuse que peut l'etre un enfant neglige par ses parents, et ce sera a toi qu'elle devra non seulement son bonheur present, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien et pieusement elevee par Isabelle. --C'est vrai, papa, c'est une grande consolation et un grand bonheur pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d'avoir donne ma bonne a Christine; que je suis tres content... Le pauvre Francois ne put achever; il fondit en larmes; son pere l'embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le voisinage, qu'il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait un excellent coeur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant d'amitie pour lui. Ces reflexions secherent les larmes de Francois, et il resolut de garder tout son courage jusqu'a la fin. Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda a son pere la permission d'accompagner sa bonne jusque chez Christine. M. DE NANCE --Certainement, mon ami; mais qui est-ce qui te ramenera? FRANCOIS --Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses lecons; nous reviendrons ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me donnera ma lecon d'italien et de musique au retour. M. DE NANCE --Tres bien, mon ami; je te proposerais bien de te mener moi-meme, mais je crains d'ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m'ennuient beaucoup: la femme par sa sottise et son manque de coeur a l'egard de sa fille, et le mari par sa faiblesse et son indifference. Francois partit donc avec Isabelle; ils prefererent aller a pied pendant qu'une carriole porterait les malles au chateau des Ormes. Ils firent la route silencieusement; Francois retenait ses larmes; la bonne laissait couler les siennes. ISABELLE --Cher enfant, pourquoi m'as-tu demande d'entrer chez Mme des Ormes? J'aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi. FRANCOIS --Et apres, ma bonne, il aurait fallu tout de meme nous separer! Et tu aurais ete placee loin de moi, tandis que chez Christine je pourrai te voir tres souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa!... Mais tu as dit toi-meme que, n'ayant rien a faire depuis que je sortais sans toi, que je couchais pres de papa, que je travaillais loin de toi, tu t'ennuyais et que tu etais malade d'ennui. Tu cherchais une place, et en entrant chez Christine tu restes pres de moi, tu me fais un grand plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maitresse de faire tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s'occupe pas du tout de la pauvre Christine. --Tu as raison, mon Francois, tu as raison, mais... il faut du temps pour m'habituer a la pensee de vivre dans une autre maison que la tienne, ne pas t'embrasser tous les matins, et tant d'autres petites choses que j'abandonne avec chagrin. Francois pensait comme sa bonne, il ne repondit pas; ils arriverent au chateau des Ormes, ils monterent chez Christine, qui finissait sa lecon avec Paolo. En apercevant Francois elle poussa un cri de joie et se jeta a son cou. Francois, deja dispose aux larmes, s'attendrit de ce temoignage de tendresse et pleura amerement. --Francois, mon cher Francois, pourquoi pleures-tu? s'ecria Christine en le serrant dans ses bras. Dis-moi pourquoi tu pleures. FRANCOIS --C'est le depart de ma bonne qui me fait du chagrin mais je suis bien content qu'elle soit avec toi; elle t'aimera; tu seras heureuse, aussi heureuse que j'ai ete heureux avec elle. CHRISTINE --Mais alors... pourquoi l'as-tu laissee partir de chez toi? FRANCOIS --Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre Mina. CHRISTINE, l'embrassant. --Francois, mon bon cher Francois! que tu es bon! Comme je t'aime: Je t'aime plus que personne au monde! Tu es meilleur que tous ceux que je connais! Pauvre Francois! cela me fait de la peine de te causer du chagrin. Et Christine se mit a pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les consoler tous les deux, et elle y parvint a peu pres. Au bout d'une demi-heure, Francois fut oblige de s'en aller. Christine demanda a Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l'heure etait trop avancee; il fallait s'habiller et partir pour aller diner chez Mme de Guilbert. --Nous nous retrouverons dans deux heures, dit Christine a Francois; et tu verras aussi ta bonne parce que maman a dit qu'on me remmenerait a neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher. "Quel bonheur!" dit Francois qui partit en carriole avec Paolo et le domestique, apres avoir bien embrasse sa bonne et Christine, et tout console par la pensee de les revoir toutes deux le soir meme. Isabelle commenca la toilette de Christine, et sans la tarabuster, sans lui arracher les cheveux, elle l'habilla et la coiffa mieux que ne l'avait jamais ete la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec effusion, l'embrassa, lui dit encore combien elle etait heureuse de l'avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la porte, lorsque M. des Ormes entra. M. DES ORMES --Comment! deja prete? Qui est-ce qui t'a habillee? Comme te voila bien coiffee? Avec qui es-tu ici? CHRISTINE --Avec ma bonne, papa; c'est elle qui m'a coiffee et habillee. M. DES ORMES --Quelle bonne? d'ou vient-elle? Que veut dire ca? (Encore une sottise de ma femme, pensa-t-il). J'en avais une qu'on m'a recommandee et que j'attends depuis le dejeuner. Je suis fachee, madame, dit-il en s'adressant a Isabelle, que vous soyez installee ici sans que j'en aie rien su; mais je ne puis confier ma fille a une inconnue, et je vous prie de ne pas vous regarder comme etant a mon service. ISABELLE --Je croyais vous obliger, monsieur, d'apres ce que m'avait dit Mme des Ormes, en venant de suite pres de mademoiselle; mais du moment que ma presence ici vous deplait, je me retire; vous me permettrez seulement de rassembler mes effets que j'avais ranges dans l'armoire. L'air digne, le ton poli d'Isabelle frapperent M. des Ormes, qui se sentit un peu embarrasse et qui dit avec quelque hesitation: --Certainement! prenez le temps necessaire; je ne veux rien faire qui puisse vous desobliger; vous coucherez ici si vous voulez. ISABELLE --Merci, monsieur, je prefere m'en retourner chez moi. Adieu donc, ma pauvre Christine; je vous regrette bien sincerement, soyez-en certaine. Christine pleurait a chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes regardait d'un air etonne l'attendrissement de la bonne et les larmes de Christine, qui s'ecria dans son chagrin: --Dites a mon bon Francois que je voudrais etre morte; je serais bien plus heureuse. M. DES ORMES --Ah ca! Christine, tu perds la tete. Quelle sottise de te mettre a pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que personne ne connait et qui est ici depuis quelques instants, je pense! Christine voulut repondre, mais elle ne put prononcer une parole. Isabelle ramassa promptement le peu d'effets qu'elle avait sortis de sa malle, embrassa une derniere fois Christine, et se disposa a partir en disant: --J'enverrai demain chercher la malle, monsieur; vous permettrez peut-etre que je la laisse ici; mais si elle vous gene, je demanderai a M. de Nance de vouloir bien l'envoyer chercher de suite. M. DES ORMES --M. de Nance! vous le connaissez! ISABELLE --Oui, monsieur; je viens de chez lui. M. DES ORMES --Comment, vous seriez...? Mais ne vous a-t-il pas donne une lettre pour moi? ISABELLE --Non. monsieur; j'en avais une pour madame qui m'a arretee de suite; mais je vous assure que je regrette bien de m'etre presentee; si j'avais prevu ce qui arrive, je m'en serais bien gardee. M. DES ORMES --Mon Dieu! mais... j'ignorais que vous fussiez la personne que devait envoyer M, de Nance; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme; restez, je vous en prie, restez. ISABELLE --Non, monsieur; il pourrait m'arriver d'autres desagrements du meme genre et je ne veux pas m'y exposer; habituee a etre traitee par M. de Nance avec politesse et meme avec affection, un langage rude, une mefiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une derniere fois, ma pauvre Christine; le bon Dieu vous protegera. Francois et moi, nous prierons pour vous. En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine se jeta dans un fauteuil, cacha sa tete dans ses mains et pleura amerement. Elle ne pouvait aller diner ainsi chez Mme de Guilbert; M. des Ormes, fort contrarie d'avoir agi si precipitamment, reflechit un instant, laissa Christine et alla trouver sa femme. Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets. M. DES ORMES --Vous avez arrete une bonne tantot? MADAME DES ORMES --Non; hier pour aujourd'hui. M. DES ORMES --Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? MADAME DES ORMES --Parce que le choix d'une bonne me regarde, que vous n'y entendez rien et que je ne suis pas obligee de vous demander des permissions pour agir comme je l'entends. M. DES ORMES --Votre cachotterie est cause d'un grand desagrement pour nous. Ne connaissant pas cette bonne, je l'ai renvoyee. MADAME DES ORMES, stupefaite --Vous l'avez renvoyee! Mais vous avez perdu le sens! Jamais je ne retrouverai une femme sure comme cette Isabelle! Courez vite; retenez-la, dites-lui de venir me parler. M. DES ORMES, embarrasse --C'est trop tard; elle est partie. MADAME DES ORMES, avec colere --Partie! c'est trop fort! c'est trop bete! c'est mechant pour Christine que vous pretendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme, injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nance qui me la recommande comme une merveille. M. DES ORMES --Je suis desole vraiment... MADAME DES ORMES --Il est bien temps de se desoler quand la sottise est faite. Et voila l'heure de partir pour ce diner! Brigitte, allez chercher Christine". Cinq minutes apres, Christine entra, les yeux et le nez rouges et bouffis, les cheveux en desordre, la robe chiffonnee. MADAME DES ORMES --Quelle figure! Qu'est-ce qui t'est arrive pour te mettre en cet etat? Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guilbert. Il faut te recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne. --Ma bonne est partie, dit Christine en recommencant a sangloter. MADAME DES ORMES --Ah! c'est vrai! Alors, viens tout de meme comme tu es. M. DES ORMES --Elle ne peut pas aller chez Mme de Guilbert sanglotante, decoiffee et chiffonnee. MADAME DES ORMES --Taisez-vous et laissez-moi faire; je sais ce que je fais. Viens, Christine. Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine pres d'elle et dit au cocher: "Chez M. de Nance". M. DES ORMES --Comment! vous ne m'attendez pas? Vous allez chez M. de Nance? Pour quoi faire? c'est ridicule. MADAME DES ORMES --Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites. Allez, Daniel. Daniel partit, laissant M. des Ormes stupefait et tres mecontent. Une demi-heure apres, il fit atteler une petite voiture decouverte et partit de son cote. XII MME DES ORMES RACCOMMODE L'AFFAIRE Mme des Ormes arriva chez M. de Nance au moment ou la voiture de ce dernier avancait au perron. M. de Nance attendait seul et fut tres surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture. MADAME DES ORMES --Monsieur de Nance, attendez un instant; ou est Isabelle? Il faut que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l'a prise pour une aventuriere et l'a fait partir, ne sachant pas que je l'eusse vue et arretee. Il est fort contrarie, je suis desolee, Christine est desesperee, et il faut que je voie Isabelle et que je la ramene chez moi. M. DE NANCE --Madame, a vous dire vrai, je ne crois pas que vous reussissiez, car elle doit etre fort blessee du procede de M. des Ormes; elle n'est pas encore de retour; revenant a pied par la traverse, elle sera ici dans un quart d'heure. MADAME DES ORMES --Eh bien! je l'attendrai chez vous Je ne pars pas avant d'avoir arrange cette affaire. Un peu contrarie, M. de Nance lui offrit le bras et la mena dans le salon, ou ils trouverent Francois qui venait de rejoindre son pere; il fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes. FRANCOIS --Christine, qu'as-tu? Pourquoi viens-tu? Qu'est-il arrive? --Ta bonne est partie, dit Christine, recommencant a sangloter. FRANCOIS --Partie! Ma bonne! Et pourquoi? CHRISTINE --Papa l'a renvoyee. FRANCOIS --Renvoye ma bonne! ma pauvre bonne! et pourquoi? CHRISTINE --Je ne sais pas; il ne la connaissait pas. Francois resta muet; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu'il devait regretter ou desirer, Mme des Ormes expliquait a M. de Nance la gaucherie de M. des Ormes; M. de Nance, ne sachant s'il devait l'accuser avec Mme des Ormes ou combattre l'accusation, gardait le silence. En ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer; Francois et Christine coururent a elle. "Amenez-la, amenez-la!" criait Mme des Ormes. Francois et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des Ormes courut a elle: --Ma chere Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez moi; M. des Ormes n'a pas le sens commun; il ne vous connaissait pas, et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de Francois de Nance; c'est donc pour vous avoir qu'il vous a renvoyee si brutalement! Mais n'y faites pas attention; il est honteux et desole; Christine ne fait que pleurer; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez, n'est-ce pas? ISABELLE --Madame, je dois avouer que la maniere dont m'a parle M. des Ormes m'a fort peinee, et que je crains d'avoir a recommencer des scenes de ce genre. MADAME DES ORMES --Jamais, jamais, ma bonne Isabelle; croyez-le et soyez bien tranquille pour l'avenir. Je defendrai a mon mari de vous parler; personne ne trouvera a redire a rien de ce que vous ferez; Christine vous obeira en tout. --Oh oui! en tout et toujours, s'ecria Christine, se jetant au cou d'Isabelle. --Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine, lui dit tout bas Francois en l'embrassant. ISABELLE --Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s'est passe, mais M. des Ormes voudra-t-il a l'avenir me traiter avec les egards auxquels m'a habituee M, de Nance? MADAME DES ORMES --Oui, je vous reponds de lui, ma chere Isabelle; il ne s'occupe pas de Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris aujourd'hui. ISABELLE --Alors, puisque madame veut bien me temoigner la confiance que je crois meriter, je suis prete a retourner chez madame. Mais Mlle Christine est toute decoiffee et chiffonnee; elle ne peut pas diner ainsi avec ces dames. MADAME DES ORMES --Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez la-bas ou en route; ca ne fait rien. Voyons, partis tous; nous sommes en retard, Monsieur de Nance, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront dans la votre. M. de Nance, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras a Mme des Ormes et monta dans sa caleche. Isabelle et les enfants monterent dans le coupe de M. de Nance. Ils arriverent tous un peu tard chez les Guilbert, mais encore assez a temps pour n'avoir pas derange l'heure du diner. Quelques instants apres, M. des Ormes entra; il avait perdu du temps en faisant un detour pour s'expliquer avec Isabelle au chateau de Nance; tout le monde en etait parti, et lui-meme vint les rejoindre chez les Guilbert. Apres avoir salue M. et Mme de Guilbert, il s'avanca vivement vers M. de Nance. --J'ai bien des excuses a vous faire, monsieur, du mauvais accueil que j'ai fait a la personne recommandee par vous, mais j'ignorais que vous eussiez ecrit a ma femme, qu'elle eut vu la bonne de Francois, qu'elle l'eut prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne, que je tenais beaucoup a elle precisement, et que je l'attendais d'un instant a l'autre, j'ai craint quelque originalite de ma femme; elle a deja pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyee, et j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarie de ma bevue, et je voua demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne de Francois et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur de Christine. M. DE NANCE --Mme des Ormes est deja venue arranger votre affaire, monsieur; Isabelle a repris son service pres de Christine; elle est ici avec les enfants. M. DES ORMES --Mille remerciements, monsieur; je suis heureux de savoir par vous cette bonne nouvelle. Le diner fut annonce, et M. des Ormes quitta M. de Nance pour offrir son bras a Mme de Sibran; on se mit a table. Les enfants dinaient a part dans un petit salon a cote; les jeunes Sibran et les Guilbert regardaient d'un air moqueur Francois et Christine qui avaient tous deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait ete imparfaitement arrangee. --Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffee et habillee, Christine? demanda Gabrielle. CHRISTINE --D'abord, je n'ai plus Mina. GABRIELLE --Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie? CHRISTINE --C'est papa qui l'a chassee hier matin. BERNARD --Chassee? racontez-nous cela, Christine; ce doit etre amusant. HELENE --Est-ce qu'il a mis sa meute apres elle? MAURICE --Oui, sa meute composee du chien de garde et d'un basset. CHRISTINE --Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vooe parlez ainsi de papa et de ses chiens. CECILE --Oh! je t'en prie, Christine? CHRISTINE --Non, je le dirai apres diner a Bernard et a Gabrielle; mais a vous autres, rien. CECILE --Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes mechancetes. MAURICE --Je n'ai rien dit de mechant; demande au chevalier de la Triste-Figure [2]. [Note 2: Surnom donne a un fou nomme don Quichotte.] CHRISTINE --Qui appelez-vous comme ca? MAURICE --Votre chevalier, ebouriffe comme vous, et qui a les yeux gonfles comme vous, ce qui fait croire qu'on vous a administre une correction a tous les deux. CHRISTINE --On administre des corrections aux mechants comme vous, a des garcons mal eleves comme vous. Francois est toujours bon, et s'il a les yeux rouges, c'est par bonte pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air triste et doux que s'il avait l'air sot et mechant. ADOLPHE --Avec ca, il a une belle tournure, une belle taille. CHRISTINE --Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus grand et le plus beau de vous deux. MAURICE --Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans! Christine, rouge et irritee, allait repondre, lorsque Francois l'arreta. FRANCOIS --Laisse-les dire, ma chere Christine! Ces pauvres garcons ne savent ce qu'ils disent: ne te fache pas, ne me defends pas. Quel mal me font-ils? Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes venges par eux-memes. BERNARD --Bien repondu, Francois! bien dit! Tu sais joliment te defendre contre les mechantes langues. FRANCOIS --Je ne me defends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaque. Je calme Christine qui allait s'emporter. Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquerent de Maurice et d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que repondre a Francois et a Christine, et, tout en riant et causant, le diner s'avancait et on en etait au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras, mangerent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arreter. Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie. HELENE --On dirait que vous mourez de faim chez vous. CECILE --Ou bien que vous ne mangez rien de bon a la maison. BERNARD --Vous serez malades d'avoir trop mange. GABRIELLE --Et personne ne vous plaindra. Maurice et Adolphe, mal a l'aise et honteux, ne repondaient pas; ils avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit au jardin; les enfants se mirent a jouer et a courir, a l'exception de Maurice et d'Adolphe, qui resterent au salon a moitie couches dans des fauteuils. Ils avaient complote de s'emparer de quelques cigarettes qu'ils avaient vues sur la cheminee, et de fumer quand ils seraient seuls; leurs parents leur avaient expressement defendu de fumer, mais ils n'avaient pas l'habitude de l'obeissance, et ils firent en sorte qu'on ne s'apercut pas de leur absence. XIII INCENDIE ET MALHEUR M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser l'etang, qui tournait comme une riviere et qui avait un kilometre de long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister a une danse a l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger; les messieurs se mirent a ramer. M. de Nance avait place Francois pres de lui, et Christine s'etait mise entre Fra