The Project Gutenberg EBook of Un bon petit diable, by Comtesse de Segur This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Un bon petit diable Author: Comtesse de Segur Release Date: July 22, 2004 [EBook #12993] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN BON PETIT DIABLE *** Produced by Renald Levesque La Comtesse de Segur UN BON PETIT DIABLE A MA PETIT FILLE MADELEINE DE MALARET Ma bonne petite Madeleine, tu demandes une dedicace, en voici une. La Juliette dont tu vas lire l'histoire n'a pas comme toi l'avantage de beaux et bons yeux (puisqu'elle est aveugle), mais elle marche de pair avec toi pour la douceur, la bonte, la sagesse et toutes les qualites qui commandent l'estime et l'affection. Je t'offre donc Le Bon Petit Diable escorte de sa Juliette, qui est parvenue a faire d'un vrai diable un jeune homme excellent et charmant, au moyen de cette douceur, de cette bonte chretiennes qui touchent et qui ramenent. Emploie ces memes moyens contre le premier bon diable que tu rencontreras sur le chemin de ta vie. Ta grand'mere, COMTESSE DE SEGUR nee Rostopchine. I LES FEES Dans une petite ville d'Ecosse, dans la petite rue des Combats, vivait une veuve d'une cinquantaine d'annees, Mme Mac'Miche. Elle avait l'air dur et repoussant. Elle ne voyait personne, de peur de se trouver entrainee dans quelque depense, car elle etait d'une avarice extreme. Sa maison etait vieille, sale et triste; elle tricotait un jour dans une chambre du premier etage, simplement, presque miserablement meublee. Elle jetait de temps en temps un coup d'oeil a la fenetre et paraissait attendre quelqu'un; apres avoir donne divers signes d'impatience, elle s'ecria: "Ce miserable enfant! Toujours en retard! Detestable sujet! Il finira par la prison et la corde, si je ne parviens a le corriger!" A peine avait-elle acheve ces mots que la porte vitree qui faisait face a la croisee s'ouvrit; un jeune garcon de douze ans entra et s'arreta devant le regard courrouce de la femme. Il y avait, dans la physionomie et dans toute l'attitude de l'enfant, un melange prononce de crainte et de decision. Madame Mac'Miche:--D'ou viens-tu? Pourquoi rentres-tu si tard, paresseux? Charles:--Ma cousine, j'ai ete retenu un quart d'heure par Juliette, qui m'a demande de la ramener chez elle parce qu'elle s'ennuyait chez M. le juge de paix. Madame Mac'Miche:--Quel besoin avais-tu de la ramener? Quelqu'un de chez le juge de paix ne pouvait-il s'en charger? Tu fais toujours l'aimable, l'officieux; tu sais pourtant que j'ai besoin de toi. Mais tu t'en repentiras, mauvais garnement!... Suis-moi." Charles, combattu entre le desir de resister a sa cousine et la crainte qu'elle lui inspirait, hesita un instant, la cousine se retourna, et, le voyant encore immobile, elle le saisit par l'oreille et l'entraina vers un cabinet noir dans lequel elle le poussa violemment. "Une heure de cabinet et du pain et de l'eau pour diner! et une autre fois ce sera bien autre chose. --Mechante femme! Detestable femme! marmotta Charles des qu'elle eut ferme la porte. Je la deteste! Elle me rend si malheureux, que j'aimerais mieux etre aveugle comme Juliette que de vivre chez cette mechante creature... Une heure!... C'est amusant!... Mais aussi je ne lui ferai pas la lecture pendant ce temps; elle s'ennuiera, elle n'aura pas la fin de Nicolas Nickleby, que je lui ai commence ce matin! C'est bien fait! J'en suis tres content." Charles passa un quart d'heure de satisfaction avec l'agreable pensee de l'ennui de sa cousine, mais il finit par s'ennuyer aussi. "Si je pouvais m'echapper! pensa-t-il. Mais par ou? comment? La porte est trop solidement fermee! Pas moyen de l'ouvrir... Essayons pourtant..." Charles essaya, mais il eut beau pousser, il ne parvint seulement pas a l'ebranler Pendant qu'il travaillait en vain a sa delivrance, la clef tourna dans la serrure; il sauta lestement en arriere, se refugia au fond du cabinet, et vit apparaitre, au lieu du visage dur et severe de sa cousine, la figure enjouee de Betty, cuisiniere, bonne et femme de chambre tout a la fois. "Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle a voix basse. Encore en penitence! Charles:--Toujours, Betty, toujours. Tu sais que ma cousine est heureuse quand elle me fait du mal. Betty:--Allons, allons, Charlot, pas d'imprudentes paroles! Je vais te delivrer, mais sois bon, sois sage! Charles:--Sage! C'est impossible avec ma cousine; elle gronde toujours; elle n'est jamais contente! Ca m'ennuie a la fin. Betty:--Que veux-tu, mon pauvre Charlot. Elle est ta protectrice et la seule parente qui te reste! Il faut bien que tu continues a manger son pain. Charles:--Elle me le reproche assez et me le rend bien amer! Je t'assure qu'un beau jour je la planterai la et j'irai bien loin. Betty:--Ce serait bien pis encore, pauvre enfant! Mais viens, sors de ce trou sale et noir. Charles:--Et qu'est-ce qu'elle va dire? Betty:--Ma foi, elle dira ce qu'elle voudra; elle ne te battra toujours pas. Charles:--Oh! pour ca non! Elle n'a plus ose depuis que je lui ai si bien tordu la main l'autre jour... Te souviens-tu comme elle criait? --Et toi, mechant, qui ne lachais pas! dit Betty en souriant. Charles:--Et apres, quand j'ai dit que ce n'etait pas expres, que j'avais ete pris de convulsions et que je sentais que ce serait toujours de meme. Betty:--Tais-toi, Charlot! Je crois que sa peur est passee, et puis c'est tres mal tout ca. Charles:--Je le sais bien, mais elle me rend mechant; mechant malgre moi, je t'assure." Betty fit sortir Charles, referma la porte, mit la clef dans sa poche, et recommanda a son protege de se cacher bien loin pour que la cousine ne le vit pas. Charles:--Je vais rejoindre Juliette. Betty:--C'est ca; et comme c'est moi qui ai la clef du cabinet, ce sera moi qui l'ouvrirai dans trois quarts d'heure; mais sois exact a revenir. Charles:--Ah! je crois bien! Sois tranquille! Cinq minutes avant l'heure, je serai dans ta chambre." Charles ne fit qu'un saut et se trouva dans le jardin, du cote oppose a la chambre ou travaillait sa cousine. Betty le suivit des yeux en souriant. "Mauvaise tete, dit-elle, mais bon coeur! S'il etait mene moins rudement, le bon l'emporterait sur le mauvais... Pourvu qu'il revienne!... Ca me ferait une belle affaire! --Betty! cria la cousine d'une voix aigre. --Madame! repondit Betty en entrant. Madame Mac'Miche:--N'oublie pas d'ouvrir la prison de ce mauvais sujet dans une demi-heure, et qu'il apporte Nicolas Nickleby; il lira haut jusqu'au diner pendant que je travaillerai. Betty:--Oui, Madame; je n'y manquerai pas." Au bout d'une demi-heure, Betty alla dans sa chambre; elle n'y trouva personne. Charles n'etait pas rentre; elle regarda a la fenetre..., personne! "J'en etais sure! Me voila dans de beaux draps, a present! Qu'est-ce que je dirai? Comment expliquer?... Ah! une idee! Elle est bonne pour Madame, qui croit aux fees et qui en a une peur effroyable. On lui fait croire tout ce qu'on veut en lui parlant fees. Je crois donc que mon idee est bonne; avec tout autre, ca n'irait pas. --Betty, Betty! cria la voix aigre. Betty:--Voici, Madame. Madame Mac'Miche:--Eh bien? Charles? envoie-le-moi. Betty:--Je l'aurais deja envoye a Madame, si j'avais la clef du cabinet; mais je ne peux pas la trouver. Madame Mac'Miche:--Elle est a la porte, je l'y ai laissee. Betty:--Elle n'y est pas, Madame; j'y ai regarde. Madame Mac'Miche:--C'est impossible; il ne pouvait pas ouvrir par dedans. Betty:--Que Madame vienne voir. Mme Mac'Miche se leva, alla voir et ne trouva pas la clef. Madame Mac'Miche:--C'est incroyable! je suis sure de l'avoir laissee a la porte. Charles!... Charles!... Veux-tu repondre, polisson!" Pas de reponse. Le visage de Mme Mac'Miche commenca a exprimer l'inquietude. Madame Mac'Miche:--Que vais-je faire? Je n'ai plus que lui pour me lire haut pendant que je tricote. Mais cherche donc, Betty! Tu restes la comme un constable, sans me venir en aide. Betty:--Et que puis-je faire pour venir en aide a Madame? Je ne suis pas en rapport avec les fees! Madame Mac'Miche, effrayee:--Les fees? Comment, les fees? Est-ce que vous croyez... que... les fees...? Betty, l'air inquiet:--Je ne peux rien dire a Madame: mais c'est extraordinaire pourtant que cette clef... ait disparu... si... merveilleusement...--Et puis, ce Charlot qui ne repond pas! Les fees l'auront etrangle... ou fait sortir peut-etre. Madame Mac'Miche:--Mon Dieu! mon Dieu! Que dis-tu la, Betty? C'est horrible! effroyable!... Betty:--Madame ferait peut-etre prudemment de ne pas rester ici... Je n'ai jamais eu bonne opinion de cette chambre et de ce cabinet." Mme Mac'Miche tourna les talons sans repondre et se refugia dans sa chambre. "J'ai ete obligee de mentir, se dit Betty; c'est la faute de ma maitresse et pas la mienne, certainement; il fallait bien sauver Charles. Tiens! je crois qu'elle appelle. --Betty!" appela une voix faible. Betty entra et vit sa maitresse terrifiee, qui lui montrait du doigt la clef placee bien en evidence sur son ouvrage. Betty:--Quand je disais! Madame voit bien! Qu'est-ce qui a place cette clef sur l'ouvrage de Madame? Ce n'est certainement pas moi, puisque j'etais avec Madame!" L'air epanoui et triomphant de Betty fit naitre des soupcons dans l'esprit mefiant de Mme Mac'Miche, qui ne pouvait comprendre qu'on n'eut pas peur des fees. "Vous etes sortie d'ici apres moi, dit-elle en regardant Betty fixement et severement. Betty:--Je suivais Madame; bien certainement, je n'aurais pas passe devant Madame. Madame Mac'Miche:--Allez ouvrir le cabinet et amenez-moi Charles, qui merite une punition pour n'avoir pas repondu quand je l'ai appele." Betty sortit, et, apres quelques instants, rentra precipitamment en feignant une grande frayeur. "Madame! Madame! Charlot est tue,... etendu mort sur le plancher! Quand je disais! les fees l'ont etrangle." Mme Mac'Miche se dirigea avec epouvante vers le cabinet, et apercut en effet Charles etendu par terre sans mouvement, le visage blanc comme un marbre. Elle voulut l'approcher, le toucher; mais Charles, qui n'etait pas tout a fait mort, fut pris de convulsions et detacha a sa cousine force coups de poing et coups de pied dans le visage et la poitrine. Betty, de son cote, fut prise d'un rire convulsif qui augmentait a chaque coup de pied que recevait la cousine et a chaque cri qu'elle poussait; la frayeur tenait Mme Mac'Miche clouee a sa place, et Charles avait beau jeu pour se laisser aller a ses mouvements desordonnes. Un coup de poing bien applique sur la bouche de sa cousine fit tomber ses fausses dents; avant qu'elle eut pu les saisir, et pendant qu'elle etait encore baissee, Charles se roula, saisit les faux cheveux de Mme Mac'Miche, les arracha, toujours par des mouvements convulsifs, les chiffonna de ses doigts crispes, ouvrit les yeux, se roula vers Betty, et, lui saisissant les mains comme pour se relever, lui glissa les dents de sa cousine. "Dans sa coupe", dit-il tout bas. Les convulsions de Charles avaient cesse; son visage si blanc avait repris sa teinte rose accoutumee; les sourcils seuls etaient restes pales et comme impregnes de poudre blanche, probablement celle que les fees avaient repandue sur son visage, et que l'agitation des convulsions avait fait partir. Betty, moins heureuse que Charles, ne pouvait encore dominer son rire nerveux. Mme Mac'Miche ne savait trop que penser de cette scene; apres avoir promene ses regards courrouces de Charles a la bonne, elle tira les cheveux du premier pour l'aider a se relever, et donna un coup de pied a Betty pour amener une detente nerveuse; le moyen reussit: Charles sauta sur ses pieds et s'y maintint tres ferme, Betty reprit son calme et une attitude plus digne. Madame Mac'Miche:--Que veut dire tout cela, petit drole? Charles:--Ma cousine, ce sont les fees. Madame Mac'Miche:--Tais-toi, insolent, mauvais garnement! Tu auras affaire a moi, avec tes f..., tu sais bien! Charles:--Ma cousine, je vous assure... que je suis desole pour vos dents... Madame Mac'Miche:--C'est bon, rends-les-moi. Charles:--Je ne les ai pas, ma cousine, dit Charles en ouvrant ses mains; je n'ai rien,... et puis, pour vos cheveux... Madame Mac'Miche:--Tais-toi, je n'ai pas besoin de tes sottes excuses; rends-moi mes dents et mes boucles de cheveux. Charles:--Vrai, je ne les ai pas, ma cousine; voyez vous-meme." La cousine le fouilla, chercha partout, mais en vain. Betty:--Madame ne veut pas croire aux fees; c'est pourtant tres probable que ce sont elles qui ont emporte les dents et les cheveux de Madame. --Sotte! dit Mme Mac'Miche en s'eloignant precipitamment. Venez lire, Monsieur! et tout de suite." Charles aurait bien voulu s'esquiver, trouver un pretexte pour ne pas lire, mais la cousine le tenait par l'oreille; il fallut marcher, s'asseoir, prendre le livre et lire. Son supplice ne fut pas long, parce que le diner fut annonce une demi-heure apres; les fees avaient donne une heure de bon temps a Charles. Les evenements terribles qui venaient de se passer effacerent du souvenir de Mme Mac'Miche la faute et la punition de Charles: elle le laissa diner comme d'habitude. A peine Mme Mac'Miche eut-elle mange deux cuillerees de potage, qu'elle s'apercut d'un corps dur contenu dans l'assiette; croyant que c'etait un os, elle chercha a le retirer et vit... ses dents! La joie de les retrouver adoucit la colere qui cherchait a se faire jour; car, malgre sa credulite aux fees et la frayeur qu'elle en avait, elle conservait ses doutes sur le role que leur avaient fait jouer Betty et Charles; elle se promit d'autant plus de redoubler de surveillance et de severite, mais elle n'osa pas en reparler, de peur d'eveiller la colere des fees. Charles redemanda du bouilli. Madame Mac'Miche:--Ne lui en donne pas, Betty; il mange comme quatre. Charles:--Ma cousine, j'en ai eu un tout petit morceau, et j'ai encore bien faim. Madame Mac'Miche:--Quand on est pauvre, quand on est eleve par charite et qu'on n'est bon a rien, on ne mange pas comme un ogre et on ne se permet pas de redemander d'un plat. Tachez de vous corriger de votre gourmandise, Monsieur." Charles regarda Betty, qui lui fit signe de rester tranquille. Jusqu'a la fin du diner, Mme Mac'Miche continua ses observations malveillantes et mechantes, comme c'etait son habitude. Quand elle eut fini son cafe, elle appela Charles pour lui faire encore la lecture pendant une ou deux heures. Force d'obeir, il la suivit dans sa chambre, s'assit tristement et commenca a lire. Au bout de dix minutes il entendit ronfler: il leva les yeux. Bonheur! la cousine dormait! Charles n'avait garde de laisser echapper une si belle occasion; il posa son livre, se leva doucement, vida le reste du cafe dans la tabatiere de sa cousine, cacha son livre dans la boite a the, son ouvrage dans le foyer de la cheminee, et s'esquiva lestement sans l'avoir eveillee. Il alla rejoindre Betty, qui lui donna un supplement de diner. Betty:--Ne va pas faire comme tantot et disparaitre quand ta cousine te demandera. Elle se doute de quelque chose, va; nous ne reussirons pas une autre fois. Cette clef que j'avais si adroitement posee sur son ouvrage! Ton visage enfarine, tes convulsions, les miennes; tout ca n'est pas clair pour elle. Charles:--Je me suis pourtant trouve bien a propos pour rentrer a temps dans ma prison! Charles:--C'est egal, c'est trop fort! Elle croit bien aux fees, mais pas a ce point. Sois prudent, crois-moi." Charles sortit, mais au lieu de rentrer chez sa cousine, il ouvrit comme le matin la porte du jardin et courut chez Juliette. Voila trois fois qu'il y va; nous allons le suivre et savoir ce que c'est que Juliette. II L'AVEUGLE "Comment, te voila encore, Charles? dit Juliette en entendant ouvrir la porte. Charles:--Comment as-tu devine que c'etait moi? Juliette:--Par la maniere dont tu as ouvert; chacun ouvre differemment, c'est bien facile a reconnaitre. Charles:--Pour toi, qui es aveugle et qui as l'oreille si fine; moi, je ne vois aucune difference; il me semble que la porte fait le meme bruit pour tous. Juliette:--Qu'as-tu donc, pauvre Charles? Encore quelque demele avec ta cousine? Je le devine au son de ta voix. Charles:--Eh! mon Dieu oui! Cette mechante, abominable femme me rend mechant moi-meme. C'est vrai, Juliette: avec toi, je suis bon et je n'ai jamais envie de te jouer un tour ou de me facher; avec ma cousine, je me sens mauvais et toujours pret a m'emporter. Juliette:--C'est parce qu'elle n'est pas bonne, et que toi, tu n'as ni patience ni courage. Charles:--C'est facile a dire, patience; je voudrais bien t'y voir; toi qui es un ange de douceur et de bonte, tu te mettrais en fureur." Juliette sourit. "J'espere que non, dit-elle. Charles:--Tu crois ca. Ecoute ce qui m'arrive aujourd'hui depuis la premiere fois que je t'ai quittee; a ma seconde visite, je ne t'ai rien dit parce que j'avais peur que tu ne me fisses rentrer chez moi tout de suite; a present j'ai le temps, puisque ma cousine dort, et tu vas tout savoir." Charles raconta fidelement ce qui s'etait passe entre lui, sa cousine et Betty. "Comment veux-tu que je supporte ces reproches et ces injustices avec la patience d'un agneau qu'on egorge? Je ne t'en demande pas tant, dit Juliette en souriant; il y a trop loin de toi a l'agneau; mais, Charles, ecoute-moi. Ta cousine n'est pas bonne, je le sais et je l'avoue; mais c'est une raison de plus pour la menager et chercher a ne pas l'irriter. Pourquoi es-tu inexact, quand tu sais que cinq minutes de retard la mettent en colere? Charles:--Mais c'est pour rester quelques minutes de plus avec toi, pauvre Juliette; il n'y avait personne chez toi quand je t'ai ramenee. Juliette:--Je te remercie, mon bon Charles; je sais que tu m'aimes, que tu es bon et soigneux pour moi; mais pourquoi ne l'es-tu pas un peu pour ta cousine? Charles:--Pourquoi? Parce que je t'aime et que je la deteste; parce que, chaque fois qu'elle se fache et me punit injustement, je veux me venger et la faire enrager. --Charles, Charles! dit Juliette d'un ton de reproche. Charles:--Oui, oui, c'est comme ca; elle a recu des coups dans la poitrine, au visage; j'ai fait cacher par Betty (qui la deteste aussi) ses vilaines dents dans sa soupe; je lui ai arrache et dechire sa perruque; et quand elle va s'eveiller, elle va trouver sa tabatiere pleine de cafe, son livre et son ouvrage disparus; elle sera furieuse, et je serai enchante, et je serai venge! Juliette:--Vois comme tu t'emportes! Tu tapes du pied, tu tapes les meubles, tu cries, tu es en colere, enfin; tu fais juste comme ta cousine, et tu dois avoir l'air mechant comme elle. --Comme ma cousine! dit Charles en se calmant; je ne veux rien faire comme elle, ni lui ressembler en rien. Juliette:--Alors sois bon et doux. Charles:--Je ne peux pas; je te dis que je ne peux pas. Juliette:--Oui, je vois que tu n'as pas de courage. Charles:--Pas de courage! Mais j'en ai plus que personne, pour avoir supporte ma cousine depuis trois ans! Juliette:--Tu la supportes en la faisant enrager sans cesse; et tu es de plus en plus malheureux, ce qui me fait de la peine, beaucoup de peine. Charles:--Oh! Juliette, pardonne-moi! Je suis desole, mais je ne peux pas faire autrement. Juliette:--Essaye; tu n'as jamais essaye! Fais-le pour moi, puisque tu ne veux pas le faire pour le bon Dieu. Veux-tu? Me le promets-tu? --Je le veux bien, dit Charles avec quelque hesitation, mais je ne te le promets pas. Juliette:--Pourquoi, puisque tu le veux? Charles:--Parce qu'une promesse, et a toi surtout, c'est autre chose, et je ne pourrais y manquer sans rougir, et..., et... je crois... que j'y manquerais. Juliette:--Ecoute, je ne te demande pas grand'chose pour commencer. Parle, crie, dis ce que tu voudras, mais ne fais pas d'acte de vengeance, comme les coups de pied, les dents, les cheveux, le tabac, le livre, l'ouvrage, etc.; et tu en as fait bien d'autres! Charles:--J'essayerai, Juliette; je t'assure que j'essayerai. Pour commencer, je vais rentrer, de peur qu'elle ne s'eveille. Juliette:--Et tu remettras le livre, l'ouvrage? Charles:--Oui, oui, je te promets. Ah! ah! et le tabac! ajouta Charles en se grattant la tete; il sentira le cafe. Juliette:--Fais une belle action; avoue-lui la verite, et demande-lui pardon. Charles, serrant les poings:--Pardon? A elle, pardon? Jamais! Juliette, tristement:--Alors fais comme tu voudras, mon pauvre Charles; que le bon Dieu te protege et te vienne en aide! Adieu. --Adieu, Juliette, et au revoir, dit Charles en deposant un baiser sur son front. Adieu. Es-tu contente de moi? --Pas tout a fait! Mais cela viendra, avec le temps... et de la patience, dit-elle en souriant. Charles sortit et soupira. "Cette pauvre, bonne Juliette! Elle en a de la patience, elle! Comme elle est douce! Comme elle supporte son malheur,... car c'est un malheur,... un grand malheur d'etre aveugle! Elle est bien plus malheureuse que moi! Demander pardon! m'a-t-elle dit... A cette femme que je deteste!... C'est impossible: je ne peux pas!" Charles rentra avec un sentiment d'irritation; il entra dans la chambre de sa cousine, qui dormait encore, heureusement pour lui; il retira le livre de la boite a the, et voulut prendre le tricot cache au fond du foyer: mais, en allongeant sa main pour l'atteindre, il accrocha la pincette, qui retomba avec bruit; la cousine s'eveilla. "Que faites-vous a ma cheminee, mauvais sujet? --Je ne fais pas de mal a la cheminee, ma cousine, repondit Charles, prenant courageusement son parti; je cherche a retirer votre ouvrage qui est au fond. Madame Mac'Miche:--Mon ouvrage! au fond de la cheminee! Comment se trouve-t-il la dedans? Je l'avais pres de moi. Charles, resolument:--C'est moi qui l'y ai jete, ma cousine. Madame Mac'Miche:--Jete mon ouvrage! Miserable! s'ecria-t-elle se levant avec colere. Charles:--J'ai eu tort, mais vous voyez que je cherche a le ravoir. Madame Mac'Miche:--Et tu crois, mauvais garnement, que je supporterai tes sceleratesses, toi, mendiant, que je nourris par charite!" Charles devint rouge comme une pivoine; il sentait la colere s'emparer de lui, mais il se contint et repondit froidement: "Ma nourriture ne vous coute pas cher; ce n'est pas cela qui vous ruinera. Madame Mac'Miche:--Insolent! Et tes habits, ton logement, ton coucher? Charles:--Mes habits! ils sont rapes, uses comme ceux d'un pauvre! Trop courts, trop etroits avec cela. Quand je sors, j'en suis honteux... --Tant mieux, interrompit la cousine avec un sourire mechant. Charles:--Attendez donc! Je n'ai pas fini ma phrase! J'en suis honteux pour vous, car chacun me dit: "Il faut que "ta cousine soit joliment avare pour te laisser vetu comme tu es". Madame Mac'Miche:--Pour le coup, c'est trop fort! Attends, tu vas en avoir." La cousine courut chercher une baguette; pendant qu'elle la ramassait, Charles saisit les allumettes, en fit partir une, courut au rideau: "Si vous approchez, je mets le feu aux rideaux, a la maison, a vos jupes, a tout!" Mme Mac'Miche s'arreta; l'allumette etait a dix centimetres de la frange du rideau de mousseline. Pourpre de rage, tremblante de terreur, ne voulant pas renoncer a la raclee qu'elle s'etait propose de donner a Charles, n'osant pas le pousser a executer sa menace, ne sachant quel parti prendre, elle fit peur a Charles par l'expression menacante et presque diabolique de toute sa personne. Voyant son allumette prete a s'eteindre, il en alluma une seconde avant de lacher la premiere et resolut de conclure un arrangement avec sa cousine. Charles:---Promettez que vous ne me toucherez pas, que vous ne me punirez en aucune facon, et j'eteins l'allumette. --Miserable! dit la cousine ecumant. Charles:--Decidez-vous, ma cousine! Si j'allume une troisieme allumette, je n'ecoute plus rien, vos rideaux seront en feu! Madame Mac'Miche:--Jette ton allumette, malheureux! Charles:--Je la jetterai quand vous aurez jete votre baguette (la Mac'Miche la jette); quand vous aurez promis de ne pas me battre, de ne pas me punir!... Depechez-vous, l'allumette se consume. --Je promets, je promets! s'ecria la cousine haletante. Charles:---De me donner a manger a ma faim?... Eh bien?... Je tire la troisieme allumette. Madame Mac'Miche:--Je promets! Fripon! brigand! Charles:--Des injures, ca m'est egal.! Et faites bien attention a vos promesses, car, si vous y manquez, je mets le feu a votre maison sans seulement vous prevenir... C'est dit? Je souffle." Charles eteignit son allumette. "Avez-vous besoin de moi? dit-il. Madame Mac'Miche:-Va-t'en! Je ne veux pas te voir, drole, scelerat! Charles:--Merci, ma cousine. Je cours chez Juliette. Madame Mac'Miche:--Je te defends d'aller chez Juliette. Charles:--Pourquoi ca? Elle me donne de bons conseils pourtant. Madame Mac'Miche:--Je ne veux pas que tu y ailles." Pendant que Charles restait indecis sur ce qu'il ferait, la cousine s'etait avancee vers lui; elle saisit la boite d'allumettes que Charles avait posee sur une table, donna prestement deux soufflets et un coup de pied dans les jambes de Charles stupefait, s'elanca hors de sa chambre et ferma la porte a double tour. "Amuse-toi, mon garcon, amuse-toi la jusqu'au souper; je vais donner de tes nouvelles a Juliette!" cria Mme Mac'Miche a travers la porte. III UNE AFFAIRE CRIMINELLE Charles, furieux de se trouver pris comme un rat dans une ratiere, se jeta sur la porte pour la defoncer; mais la porte etait solide; trois fois il se lanca dessus de toutes ses forces, mais il ne reussit qu'a se meurtrir l'epaule; apres le troisieme elan il y renonca. "Mechante femme! Mon Dieu, que je la deteste! Et Juliette qui voulait que je lui demandasse pardon! Une pareille megere!... Que puis-je faire pour me venger?..." Charles regarda de tous cotes, ne trouva rien. "Je pourrais bien dechirer son ouvrage qu'elle a laisse; mais a quoi cela servirait-il? elle en prendra un autre! Que je suis donc malheureux d'etre oblige de vivre avec cette furie!" Charles s'assit, appuya ses coudes sur ses genoux, sa tete dans ses mains et reflechit. A mesure qu'il pensait, son visage perdait de son expression mechante, son regard s'adoucissait, ses yeux devenaient humides, et, enfin une larme roula le long de ses joues. "Je crois que Juliette a raison, dit-il; elle serait moins mechante si j'etais meilleur; je serais moins malheureux si j'etais plus patient, si je pouvais etre doux et resigne comme Juliette!... Pauvre Juliette! Elle est aveugle! Elle est seule tout le temps que sa soeur Mary travaille! Elle s'ennuie toute la journee!... Et jamais elle ne se plaint, jamais elle ne se fache! toujours bonne, toujours souriante!...il est vrai qu'elle est plus vieille que moi! Elle a quinze ans, et moi je n'en ai que treize... C'est egal, a quinze ans je ne serai pas bon comme elle! Non, non, avec cette cousine abominable, je ne pourrai jamais m'empecher d'etre mechant... Tiens! qu'est-ce que j'entends? dit-il en se levant. Quel bruit!... Qu'est-ce que c'est donc?... Et cette maudite porte qui est fermee! Ah! une idee! Je brise un carreau et je passe." Charles saisit une pincette, donna un coup sec dans un des carreaux de la porte qui etait vitree, et engagea sa tete et ses epaules dans le carreau casse; il passa apres de grands efforts et en se faisant plusieurs petites coupures aux mains et aux epaules, une fois dehors, il descendit l'escalier, courut a la cuisine, ou il n'y avait personne; puis a la porte de la rue, qu'il ouvrit. Il se trouva en face d'un groupe nombreux qui escortait et ramenait Mme Mac'Miche; un homme en blouse suivait, mene, tire par ceux qui l'accompagnaient; Mme Mac'Miche criait l'homme jurait, l'escorte criait et jurait; a ce bruit se melaient les cris discordants de Betty, qui, pour complaire a Mme Mac'Miche, accablait d'injures et de reproches tous les gens de l'escorte. La porte se trouvant ouverte par Charles, tout le monde entra: On placa Mme Mac'Miche sur une chaise, Betty tira de l'eau fraiche de la fontaine et bassina les yeux de sa maitresse qui ne cessait de crier: "Le juge de paix, je veux le juge de paix, pour faire ma plainte contre ce monstre d'homme, qui m'a aveuglee. Qu'on aille me chercher le juge de paix! Betty:--On y est alle, Madame; M. le juge de paix sera ici dans un quart d'heure. Madame Mac'Miche:-Qu'on garde bien le scelerat! Qu'on le garrotte! Qu'on ne le laisse pas echapper! L'Homme en blouse:--Est-ce que je cherche a m'echapper, la vieille? En voila-t-il des cris et des embarras pour un coup de fouet! J'en ai donne je ne sais combien dans ma vie; c'est le premier qui amene tout ce tapage. Betty:--Je crois bien! Un coup de fouet que vous lui avec lance dans les yeux, mauvais homme! L'Homme en blouse:--Et pourquoi qu'elle m'agonisait de sottises? Sapristi! quelle langue! On dit que les femmes l'ont bien pendue! Jamais je n'en avais vu une pareille! Quel chapelet elle m'a defile! Un Homme:--Ce n'etait pas une raison pour frapper avec votre fouet. L'Homme en blouse:--Tiens! mais... c'est que la patience echappe a la fin; avec ca que je n'en ai jamais eu beaucoup. Autre Homme:--Une femme, ce n'est pas un homme; on rit, on ne tape pas. L'Homme en blouse:--Une femme comme ca! Tiens! ca vaut deux hommes, s'il vous plait." Toute l'escorte se mit a rire, ce qui augmenta l'exasperation de Mme Mac'Miche. Betty voyait que sa maitresse n'etait pas serieusement blessee; elle riait aussi tout bas, et employait toutes ses forces a la faire tenir tranquille. Elle continuait a lui bassiner les yeux, qui commencaient a se degonfler. Charles s'etait prudemment tenu eloigne de sa cousine, et avait demande a un jeune homme de l'escorte ce qui s'etait passe. "Il paraitrait que la dame a failli etre renversee par ce charretier en blouse qui traversait la route pour faire boire ses chevaux. Elle s'est mise en colere, il faut voir! Elle lui en disait de toutes les couleurs; lui se moquait d'elle d'abord, puis il a riposte... il fallait voir comment! Ca marchait bien, allez! Avec ca que nous etions groupes autour d'eux et que nous riions. Vous savez... tant que c'est, la langue qui marche, il n'y a pas de mal. Mais c'est qu'elle lui a mis la main sur la figure! Alors le charretier est devenu de toutes les couleurs, et il lui a lance un coup de fouet qui l'a malheureusement attrapee juste dans les yeux... Elle est tombee sur le coup; elle a crie, elle s'est roulee; elle a demande M. le juge de paix. Et puis, comme le monde s'arretait et commencait a s'attrouper, Mlle Betty est accourue, l'a emmenee, et nous avons force l'homme a nous suivre pour faire honneur a M. le juge, afin qu'il ne vienne pas pour rien. Et voila." Charles, content du recit, s'approcha tout doucement de sa cousine pour voir de pres ses yeux, toujours fermes et gonfles. Pendant qu'il regardait le gonflement et la rougeur extraordinaire des paupieres, et qu'il cherchait a voir si elle avait reellement les yeux perdus comme elle le disait, Mme Mac'Miche les entrouvrit, vit Charles et allongea la main pour le saisir; Charles fit un saut en arriere et se refugia instinctivement pres de l'homme en blouse, ce qui fit rire tous les assistants, meme le charretier. "Elle ne dira toujours pas que je l'ai aveuglee, dit l'homme en riant. Je te remercie, mon garcon; je craignais, en verite, de lui avoir creve les yeux. C'est toi qui nous as demontre qu'elle y voyait. Madame Mac'Miche:--Pourquoi est-il ici? Par ou a-t-il passe? Betty, renferme-le. Betty:--Je ne peux pas quitter Madame dans l'etat ou elle est. Que Madame reste tranquille et ne s'inquiete de rien. Madame Mac'Miche:--Mauvais garnement, va! Tu n'y perdras rien." Charles jeta un regard sur l'homme, comme pour lui demander sa protection. L'Homme:--Que veux-tu que j'y fasse, mon garcon? Je ne peux pas te venir en aide. Il faut que tu te soumettes; il n'y a pas a dire." Mais Charles n'entendait pas de cette oreille; il ne voulait pas se soumettre, et, se souvenant de la defense de sa cousine d'aller chez Juliette, il sortit en disant tout haut: "Je vais chez Juliette. Madame Mac'Miche:--Je ne veux pas; je te l'ai defendu. Empechez-le, vous autres; arretez-le; amenez-le-moi. Charretier, je vous pardonnerai tout, je ne porterai pas plainte contre vous, si vous voulez saisir ce mauvais garnement et lui administrer une bonne correction avec ce meme fouet qui a manque m'aveugler. L'Homme:--Je ne le toucherai seulement pas du bout de mon fouet. Que vous a-t-il fait, cet enfant? Il vous regardait tranquillement quand vous avez voulu vous jeter sur lui; il s'est refugie pres de moi, et, ma foi, je le protegerai toutes les fois que je le pourrai. Madame Mac'Miche:--Ah! c'est comme ca que vous me repondez. Voici M. le juge de paix qui vient tout justement; vous allez avoir une bonne amende a payer. L'Homme:-C'est ce que nous allons voir, ma bonne dame. Le Juge:--Qu'y a-t-il donc? Vous m'avez fait demander pour constater un delit, madame Mac'Miche? Madame Mac'Miche:--Oui, Monsieur le juge, un delit enorme, qui demande une eclatante reparation, une punition exemplaire! Cet homme que voici, qu'on reconnait a son air feroce (tout le monde rit, le charretier plus fort que les autres), oui, Monsieur le juge, a son air feroce; il se dissimule devant vous, il fait le bon apotre; mais vous allez voir. Cet homme m'a jetee par terre au beau milieu de la rue, m'a injuriee, m'a appelee de toutes sortes de noms, et, enfin, m'a donne un coup de fouet a travers les yeux, que j'en suis aveugle. Et je demande cent francs de dommages et interets, plus une amende de cent francs dont je beneficierai, comme c'est de toute justice." Le charretier et son escorte riaient de plus belle; leur gaiete n'etait pas naturelle; elle donna au juge, qui etait un homme de sens et de jugement, quelques soupcons sur l'exactitude du recit de Mme Mac'Miche. Il se tourna vers le charretier. "La chose s'est-elle passee comme le raconte Madame? L'Homme:--Pour ca non, Monsieur le juge, tout l'oppose. Madame est venue se jeter contre moi sur la route, au moment ou je me tournais pour voir a mes chevaux; elle est tombee les quatre fers en l'air; faut croire qu'elle n'etait pas solide sur ses jambes; mais ca, je n'en suis pas fautif. Voila que je veux la relever; elle me repousse,... bonne poigne, allez!... et me dit des sottises; elle m'en dit, m'en defile un chapelet qui m'ennuie a la fin; ma foi j'ai pris la parole a mon tour, et je ne dis pas que je n'en aie dit de salees; on n'est pas charretier pour rien. Monsieur le juge sait bien; les chevaux,... ca n'a pas l'oreille tendre. Et quand je m'emporte, ma foi, je lache tout mon repertoire. Mais voila que Madame, qui n'etait pas contente, a ce qu'il semblerait, me lance une claque en pleine figure. Ma foi, pour le coup, la moutarde m'a monte au nez et... je suis prompt, Monsieur le juge,... pas mechant mais prompt... Alors j'ai riposte... avec mon fouet... On n'est pas charretier pour rien, Monsieur le juge... Les chevaux, vous savez, ca se mene au fouet. Le malheur a voulu qu'elle presentat les yeux en face de mon fouet, ma foi, il etait lance et il a touche la ou il a trouve de la resistance. Mais ca ne lui a pas fait grand mal, allez, Monsieur le juge; elle a beugle comme si je l'avais ecorchee, mais elle y voit comme vous et moi; la preuve, c'est qu'elle vous a vu entrer, et je me moque bien de ses dommages et interets; je suis bien certain que vous ne lui en accorderez pas un centime. Les Temoins:--Monsieur le juge, c'est la pure verite qu'il dit; nous sommes tous temoins. Madame Mac'Miche:--Comment, malheureux, vous prenez parti contre moi, une compatriote, pour favoriser la sceleratesse d'un etranger, d'un miserable, d'un brigand! Le Juge:--Eh! eh! Madame Mac'Miche, vous allez me forcer a verbaliser contre vous. Restez tranquille, croyez-moi; si quelqu'un a tort, c'est vous, qui avez injurie et frappe la premiere; et si vous intentiez un proces, c'est vous qui payeriez l'amende, et non pas cet homme, qui me fait l'effet d'etre un brave homme, quoique un peu prompt, comme il le dit. Je n'ai plus rien a faire; je me retire et je viendrai tantot savoir de vos nouvelles et vous dire deux mots." Avant que Mme Mac'Miche fut revenue de sa surprise et eut pris le temps de riposter au juge de paix, celui-ci s'etait empresse de disparaitre; le charretier et l'escorte le suivirent, et Mme Mac'Miche resta seule avec Betty, qui riait sous cape et qui etait assez satisfaite de l'echec subi par cette maitresse violente, injuste et exigeante. A sa grande surprise, Mme Mac'Miche resta immobile et sans parole; Betty lui demanda si elle voulait monter dans sa chambre; elle se leva, repoussa Betty qui lui offrait le bras, monta lestement l'escalier comme quelqu'un qui y voit tres clair, et s'apercut, en ouvrant la porte de sa chambre, qu'un des carreaux etait brise. Madame Mac'Miche:--Encore ce malfaiteur! Ce Charles de malheur! C'est par la qu'il s'est fraye un passage. Betty, va me le chercher; il m'a narguee en disant qu'il allait chez Juliette; tu l'y trouveras." IV LE FOUET; LE PARAFOUET Pendant que se passait ce que nous venons de raconter. Charles etait alle chercher du calme pres de sa cousine et amie Juliette; il l'avait trouve seule comme il l'avait laissee; il lui raconta le peu de succes de son bon mouvement, et le moyen qu'il avait employe pour se preserver d'une rude correction. Juliette:--Mon pauvre Charles, tu as eu tres grand tort; il ne faut jamais faire a ta cousine des menaces si affreuses, et que tu sais bien ne pas pouvoir executer. Charles:--Je l'aurais parfaitement executee; j'etais pret a mettre le feu aux rideaux, et j'etais tres decide a le faire. Juliette:--Oh! Charles, je ne te croyais pas si mauvais! Et qu'en serait-il arrive? On t'aurait mis dans une prison, ou tu serais reste jusqu'a seize ou dix-huit ans. Charles:--En prison! Quelle folie! Juliette:--Oui, mon ami, en prison; on a condamne pour incendie volontaire des enfants plus jeunes que toi! Charles:--Je ne savais pas cela! C'est bien heureux que tu, me l'aies dit, car j'aurais recommence a la premiere occasion. Juliette:--Oh non! tu n'aurais pas recommence, d'abord par amitie pour moi, et puis parce que Betty aurait cache toutes les allumettes et ne t'aurait pas laisse faire. Charles:--Betty! Elle deteste ma cousine; elle est enchantee quand je lui joue des tours. Juliette:--C'est bien mal a Betty de t'encourager a mal faire." Ils continuerent a causer, Juliette cherchant toujours a calmer Charles, lorsque Betty entra. "Je viens te chercher, Charlot, de la part de ta cousine qui est joliment en colere, va. Bonjour, Mam'selle Juliette; que dites-vous de notre mauvais sujet? Juliette:--Je dis que vous pourriez lui faire du bien en lui donnant de bons conseils, Betty; il doit a sa cousine du respect et de la soumission. Betty:--Elle est bien mauvaise, allez, Mam'selle! Juliette:--C'est fort triste; mais elle est tout de meme sa tutrice; c'est elle qui l'eleve... Charles:-Ah! ouiche! Elle m'eleve joliment! Depuis que je sais lire, ecrire et compter, elle ne me laisse plus aller a l'ecole parce qu'elle pretend avoir les yeux malades; elle me garde chez elle pour lire haut, pour ecrire ses lettres, faire ses comptes, et toute la journee comme ca. Juliette:--Cela t'apprend toujours quelque chose, et ce n'est pas deja si ennuyeux. Charles:--Quelquefois non; ainsi, elle me fait lire a present Nicolas Nickleby; c'est amusant, je ne dis pas; mais quelquefois c'est le journal, qui est assommant, ou l'histoire de France, d'Angleterre; je m'endors en lisant; et sais-tu comment elle m'eveille? En me piquant la figure avec ses grandes aiguilles a tricoter. Crois-tu que ce soit amusant? Juliette:--Non, ce n'est pas amusant, mais ce n'est pas une raison pour te mettre en colere et te venger, comme tu le fais sans cesse. Betty:--Je vous assure, Mam'selle, que si vous etiez avec nous, vous n'aimeriez guere Mme Mac'Miche, quoiqu'elle soit votre cousine aussi; mais je crois que vous nous aideriez a..., a..., comment dire ca?... Juliette, souriant:--A vous venger, Betty; mais en vous vengeant, vous l'irritez davantage et vous la rendez plus severe. Charles:--Plus mechante, tu veux dire. Juliette:--Non; pas mechante, mais toujours en mefiance de toi et en colere, par consequent. Essayez tous les deux de supporter ses maussaderies sans repondre, en vous soumettant: vous verrez qu'elle sera meilleure... Tu ne reponds pas, Charles? Je t'en prie. Charles:--Ma bonne Juliette, je ne peux rien te refuser! j'essayerai, je te le promets; mais si, au bout d'une semaine, elle reste la meme, je recommencerai. Juliette:--C'est bon; commence par obeir a ta cousine et par t'en aller; arrive bien gentiment en lui disant quelque chose d'aimable." Charles se leva, embrassa Juliette, soupira et s'en alla accompagne de Betty. Il ne dit rien tout le long du chemin; il cherchait a se donner du courage et de la douceur, en se rappelant tout ce que Juliette lui avait dit a ce sujet. Il arriva et entra chez sa cousine. Madame Mac'Miche:--Ah! te voila enfin, petit scelerat! Approche,... plus pres..." A sa grande surprise, Charles obeit, les yeux baisses, l'air soumis. Quand il fut a sa portee, elle le saisit par l'oreille; Charles ne lutta pas; enhardie par sa soumission, elle prit une baguette et lui donna un coup fortement applique, puis deux, puis trois, sans que Charles fit mine de resister; elle profita de cette docilite si nouvelle pour abuser de sa force et de son autorite; elle le jeta par terre et lui donna le fouet en regle, au point d'endommager sa culotte, deja en mauvais etat. Charles supporta cette rude correction sans proferer une plainte. "Va-t'en, mauvais sujet, s'ecria-t-elle quand elle se sentit le bras fatigue de frapper; va-t'en, que je ne te voie pas! Charles se releva et sortit sans mot dire, le coeur gonfle d'une colere qu'il comprimait difficilement. Il courut dans sa chambre pour donner un libre cours aux sanglots qui l'etouffaient. Il se roula sur son lit, mordant ses draps pour arreter les cris d'humiliation et de rage qui s'echappaient de sa poitrine. Quand le premier acces de douleur fut passe, il se souvint de la douce Juliette, de ses bonnes paroles, de ses excellents conseils; apres quelques instants de reflexion, ses sentiments s'adoucirent; a la colere furieuse succeda une grande satisfaction de conscience; il se sentit heureux et fier d'avoir pu se contenir, de n'avoir pas fait usage de ses moyens habituels de defense contre sa cousine, d'avoir tenu la promesse que lui avait enfin arrachee Juliette, et qu'il resolut de tenir jusqu'au bout. Entierement calme par cette courageuse resolution, il descendit chez Betty, a la cuisine. Betty:--Eh bien! que t'a dit, que t'a fait ta cousine, mon pauvre Charlot? Je n'ai rien entendu; elle ne s'est donc pas fachee. Charles:--Elle l'etait deja quand je suis arrive; et je t'assure qu'elle me l'a bien prouve par les coups qu'elle m'a donnes. Betty:--Et toi? Charles:--Je me suis laisse faire. Betty, surprise:--Le premier t'aura surpris, et tu ne t'es pas mefie du second. Mais apres? Charles:--Je l'ai laissee faire; elle m'a jete par terre, m'a roule, m'a battu avec une baguette qui n'etait pas de paille ni de plume, je t'en reponds. Betty:--Et toi? Charles:--J'ai attendu qu'elle eut fini; quand elle a ete lasse de frapper, je me suis releve, je suis alle dans ma chambre, ou je m'en suis donne, par exemple, a sangloter et a crier, mais de rage plus que de douleur, je dois l'avouer; puis j'ai pense a Juliette; le souvenir de sa douceur a fait passer ma colere, et je suis venu te demander si tu ne pourrais pas me donner quelque vieux morceau de quelque chose pour doubler le fond de ma culotte; elle a tape si fort, que si la fantaisie lui prenait de recommencer, elle m'enleverait la peau. Betty, indignee:--Pauvre garcon! Mauvaise femme! Faut-il etre mechante! Un malheureux orphelin! qui n'a personne pour le defendre, pour le recueillir." Betty se laissa tomber sur une chaise et pleura amerement. Cette preuve de tendresse emut si bien Charles, qu'il se mit a pleurer de son cote, assis pres de Betty. Au bout d'un instant il se releva. "Aie, dit-il, je ne peux pas rester assis; je souffre trop." Betty se leva aussi, essuya ses yeux, etala sur un linge une couche de chandelle fondue, et, le presentant a Charles: "Tiens, mon Charlot, mets ca sur ton mal, et demain tu n'y penseras plus. Attache la serviette avec une epingle, pour qu'elle tienne, et demain nous tacherons de trouver quelque chose pour amortir les coups de cette mechante cousine. C'est qu'elle y prendra gout, voyant que tu te laisses faire! Je crains, moi, que Mlle Juliette ne t'ait donne un triste conseil. Charles:--Non, Betty, il est bon; je sens qu'il est bon; j'ai le coeur content, c'est bon signe." Charles appliqua le cataplasme de Betty, se sentit immediatement soulage, et retourna chez Juliette, sa consolatrice, son conseil et son soutien. En passant par la cuisine, il vit Betty occupe a coudre ensemble deux visieres en cuir vernis provenant des vieilles casquettes de son cousin Mac'Miche; il lui demanda ce qu'elle faisait. "Je te prepare une cuirasse pour demain, mon pauvre Charlot; quand tu seras couche, je te batirai cela dans ton pantalon." Charles rit de bon coeur de ce parafouet, fut enchante de l'invention de Betty, et allait sortir, lorsqu'il s'entendit appeler par la voix aigre de sa cousine. Betty se signa; Charles soupira et monta de suite. Madame Mac'Miche:--Venez lire, mauvais sujet; allons, vite, prenez votre livre." Charles prit le livre, s'assit avec precaution sur le bord de sa chaise, et commenca sa lecture. Mme Mac'Miche le regardait avec surprise et mefiance. "Il a quelque chose la-dessous, se disait-elle, quelque mechancete qu'il prepare et qu'il dissimule sous une feinte douceur. Il n'a jamais ete si docile; c'est la premiere fois qu'il se laisse battre sans resistance. Qu'est-ce? Je n'y comprends rien. Mais s'il continue de meme, ce sera une benediction de lui administrer le fouet... et comme c'est le meilleur moyen d'education, je l'emploierai souvent... Et pourtant..." Charles lisait toujours pendant que sa cousine reflechissait au lieu d'ecouter; au moment ou sa voix fatiguee commencait a faiblir, il fut interrompu par le juge de paix. "Peut-on entrer, Madame Mac'Miche? Etes-vous visible? --Toujours pour vous, Monsieur le juge. Tres flattee de votre visite. Charles, donne un fauteuil a M. le juge." Charles se leva, ne put retenir un geste de douleur et un aie! etouffe. "Qu'as-tu donc, mon ami? tu marches peniblement comme si tu souffrais de quelque part", lui dit le juge. Mme Mac'Miche devint pourpre, s'agita sur son fauteuil, et dit a Charles de se depecher et de s'en aller. Mais Charles, qui n'etait pas encore passe a l'etat de douceur et de charite parfaite que lui prechait Juliette, ne fut pas fache d'avoir l'occasion de reveler au juge les mauvais traitements de sa cousine. Charles:--Je crois bien, Monsieur le juge, que je souffre; ma cousine m'a tant battu avec la baguette que voila pres d'elle, que j'en suis tout meurtri. Madame Mac'Miche! dit le juge avec severite. Madame Mac'Miche:--Ne l'ecoutez pas, Monsieur le juge, ne le croyez pas, il ment du matin au soir. Charles:--Vous savez bien, ma cousine, que je ne mens pas, que vous m'avez battu comme je le dis; et c'est si vrai, que Betty m'a mis un cataplasme de chandelle; voulez-vous que je vous le fasse dire par elle? Cette pauvre Betty en pleurait. --Madame Mac'Miche, reprit le juge, vous savez que les mauvais traitements sont interdits par la loi, et que vous vous exposez... Madame Mac'Miche:--Soyez donc tranquille, Monsieur le juge; je l'ai fouette, c'est vrai, parce qu'il voulait mettre le feu a la maison ce matin; vous ne savez pas ce que c'est que ce garcon! Mechant, colere, menteur, paresseux, entete; enfin, tous les vices il les a. Le Juge:--Ce n'est pas une raison pour le battre au point de gener ses mouvements. Prenez garde, Madame Mac'Miche, on m'a deja dit quelque chose la-dessus, et si les plaintes se renouvellent, je serai oblige d'y donner suite." Mme Mac'Miche etait vexee; Charles triomphait: ses bons sentiments s'etaient deja evanouis, et il forma l'horrible resolution d'agacer sa cousine pour la mettre hors d'elle, se faire battre encore, et, au moyen de Betty, aposter des temoins qui iraient porter plainte au juge. "Je n'en serai pas plus malade, pensa-t-il, grace aux visieres de mon cousin defunt, et elle sera appelee devant le tribunal, qui la jugera et la condamnera. Si on pouvait la condamner a etre fouettee a son tour, que je serais content, que je serais donc content!... Et Juliette! Que me dira-t-elle, que pensera-t-elle?... Ah bah! j'ai promis a Juliette de ne pas etre insolent avec ma cousine, de ne pas lui resister, mais je n'ai pas promis de ne pas chercher a la corriger; puisque ma cousine trouve que me maltraiter c'est me corriger et me rendre meilleur, elle doit penser de meme pour elle, qui est cent fois plus mechante que je ne le suis." V DOCILITE MERVEILLEUSE DE CHARLES. LES VISIERES Charles tres content de son nouveau projet, sortit sans que sa cousine osat le rappeler en presence du juge; il descendit a la cuisine, fit part a Betty de ce qu'avait dit le juge de paix et de l'idee que lui-meme avait concue. Betty-:--Non, Charlot, pas encore; attendons. Puisque les visieres te garantiront des coups de ta cousine, tu ne pourras pas prouver que tu en portes les marques. Ils enverront un medecin pour t'examiner, et ce medecin ne trouvera rien; tu passeras pour un menteur, et ce sera encore elle qui triomphera. Attendons; je trouverai bien quelque chose pour te garantir quand les visieres seront usees." Charles comprit la justesse du raisonnement de Betty, mais il ne renonca pas pour cela a la douce esperance de mettre sa cousine en colere sans en souffrir lui-meme. "Seulement, pensa-t-il, j'attendrai a demain, quand ma culotte sera doublee." Il alla, suivant son habitude, chez Juliette, qui l'accueillit comme toujours avec un doux et aimable sourire. Juliette:--Eh bien, Charles, quelles nouvelles apportes-tu? Charles:--De tres bonnes. A peine rentre, ma cousine m'a battu avec une telle fureur, que j'en suis tout meurtri, et que Betty m'a mis un cataplasme de chandelle. Juliette, interdite:--C'est cela que tu appelles de bonnes nouvelles? Pauvre Charles! Tu as donc resiste avec insolence, tu lui as dit des injures? Charles:--Je n'ai rien dit, je n'ai pas bouge; je l'ai laissee faire; elle m'a donne deux coups de baguette, et, voyant que je ne resistais pas, puisque je te l'avais promis, elle m'a battu comme une enragee qu'elle est. Juliette, les larmes aux yeux:--Mon pauvre Charles! Mais c'est affreux! Je suis desolee! Et tu as ete en colere contre moi et mon conseil? Charles:--Contre toi, jamais! Je savais que c'etait pour mon bien que tu m'avais fait promettre ca... Mais contre elle, j'etais d'une colere! oh! d'une colere! Dans ma chambre, je me suis roule, j'ai sanglote, crie; et puis j'ai ete mieux, je me suis senti content de t'avoir obei. Juliette, attendrie:--Bon Charles! Comme tu serais bon si tu voulais! Charles:--Ca viendra, ca viendra! Donne-moi le temps. Il faut que tu me permettes de corriger ma cousine. Juliette:--Comment la corrigeras-tu? Cela me semble impossible! Charles:--Non, non; laisse-moi faire; tu verras! Juliette:--Que veux-tu faire, Charles? Quelque sottise, bien sur! Charles:--Du tout, du tout; tu verras, je te dis; tu verras!" Charles ne voulut pas expliquer a Juliette quels seraient les moyens de correction qu'il emploierait; il lui promit seulement de continuer a etre docile et poli; il fallut que Juliette se contentat de cette promesse. Charles resta encore quelques instants; il sortit au moment ou Marianne. soeur de Juliette, rentrait de son travail. Marianne avait vingt-cinq ans; elle remplacait, pres de sa soeur aveugle, les parents qu'elles avaient perdus. Leur mere etait morte depuis cinq ans dans la maison qu'elles habitaient; leur fortune eut ete plus que suffisante pour faire mener aux deux soeurs une existence agreable, mais leurs parents avaient laisse des dettes; il fallait des annees de travail et de privations pour les acquitter sans rien vendre de leur propriete. Juliette n'avait que dix ans a l'epoque de la mort de leur mere; Marianne prit la courageuse resolution de gagner, par son travail, sa vie et celle de sa soeur aveugle, jusqu'au jour ou toutes leurs dettes seraient payees. Elle travaillait soit en journees, soit a la maison. Juliette, tout aveugle qu'elle etait, contribuait un peu au bien-etre de son petit menage; elle tricotait vite et bien et ne manquait pas de commandes; chacun voulait avoir soit un jupon, soit une camisole, soit un chale ou des bas tricotes par la jeune aveugle. Tout le monde l'aimait dans ce petit bourg catholique; sa bonte, sa douceur, sa resignation, son humeur toujours egale, et par-dessus tout sa grande piete, lui donnaient une heureuse influence, non seulement sur les enfants, mais encore sur les parents. Mme Mac'Miche etait la seule qui n'eut pas subi cette influence: elle ne voyait presque jamais Juliette, et n'y venait que pour lui dire des choses insolentes, ou tout au moins desagreables. Mme Mac'Miche aurait pu facilement venir en aide a ses cousines, mais elle n'en avait garde et reservait pour elle-meme les dix mille francs de revenu qu'elle avait amasses et qu'elle augmentait tous les ans a force de privations qu'elle s'imposait et qu'elle imposait a Charles et a Betty. Nous verrons plus tard qu'elle avait une autre source de richesses que personne ne lui connaissait; elle le croyait du moins. Il y avait trois ans qu'elle avait Charles a sa charge. Betty etait dans la maison depuis quelque temps; elle s'etait attachee a Charles, qui lui avait, des l'origine, temoigne une vive reconnaissance de la protection qu'elle lui accordait; elle eut quitte Mme Mac'Miche depuis longtemps sans ce lien de coeur qu'elle s'etait cree. Charles laissa donc Juliette avec sa coeur Marianne, et il courut a la maison pour s'y trouver a l'appel de sa vieille cousine. "Il ne faut pas que je la mette en colere aujourd'hui, dit-il; demain, a la bonne heure!" Charles rentra a temps, ecrivit pour Mme Mac'Miche des lettres, qu'elle trouva mal ecrites, pas lisibles. Charles:--Voulez-vous que je les recopie, ma cousine? Madame Mac'Miche, rudement:--Non, je ne veux pas. Pour gacher du papier? Pour recommencer a ecrire aussi mal et aussi salement? Toujours pret a faire des depenses inutiles! Il semblerait que Monsieur ait des rentes! Tu oublies donc que je te nourris par charite, que tu serais un mendiant des rues sans moi? Et au lieu de reconnaitre mes bienfaits par une grande economie, tu pousses a la depense, tu manges comme un loup, tu bois comme un puits, tu dechires tes habits; en un mot, tu es le fleau de ma maison." Charles bouillait; il avait sur la langue des paroles poliment insolentes, doucement contrariantes, enfin de quoi la mettre en rage. "Oh! si j'avais mes visieres!" se disait-il. Mais comme il ne les avait pas encore, il avala son humiliation et sa colere, ne repondit pas et ne bougea pas. Mme Mac'Miche recommenca a s'etonner de la douceur de Charles. "Je verrai ce que cela veut dire, se dit-elle, et si ce n'est pas une preparation a quelque sceleratesse;... il a un air... que je n'aime pas,... quelque chose comme de la rage contenue... Par exemple, si cela dure, c'est autre chose... Mais de qui ca vient-il?... Serait-ce Juliette? Cette petite sainte n'y touche se donne le genre de precher, de donner des avis... Je n'aime pas cette petite; elle m'impatiente avec cette figure eternellement calme, douce, souriante. Elle veut nous faire croire qu'elle est heureuse quoique aveugle, qu'elle ne desire rien, qu'elle n'a besoin de rien. Je la crois sans peine! On fait tout pour elle! On la sert comme une princesse... Paresseuse! Sotte! Et quant a ce drole de Charles, je le fouetterai solidement, puisqu'il ne se defend plus." Elle ne s'apercut pas qu'elle avait parle haut a partir de: "Je n'aime pas cette petite", etc.; elle releva la tete et vit Charles, toujours immobile, qui la regardait avec surprise et indignation; elle s'ecria: "Eh bien! que fais-tu la a te tourner les pouces et a me regarder avec tes grands betes d'yeux effares, comme si tu voulais me devorer? Va-t'en a la cuisine pour aider Betty; dis-lui de servir le souper le plus tot possible; j'ai faim." Charles ne se le fit pas dire deux fois et s'esquiva lestement; il raconta a Betty ce que venait de dire sa cousine sans se douter qu'elle eut parle tout haut. "Il faut avertir Juliette et te revolter ouvertement, dit Betty. Charles:--Non, j'ai promis a Juliette d'etre poli et docile pendant une semaine; je ne manquerai pas a ma promesse; ce qui ne m'empechera pas de la faire enrager... innocemment, sans cesser d'etre respectueux a l'apparence... quand j'aurai mes visieres. Betty:--Tu les auras demain, mon pauvre Charlot; compte sur moi; je te preserverai tant que je pourrai. Charles:--Je le sais, ma bonne Betty, et c'est parce que tu m'as toujours protege, console, temoigne de l'amitie, que je t'aime de tout mon coeur comme j'aime Juliette; elle aussi m'a toujours aime, encourage et conseille... Seulement, je n'ai pas souvent suivi ses conseils, je l'avoue. Betty:--Avec ca qu'ils sont faciles a suivre! Il faut toujours ceder, toujours s'humilier, a l'entendre! Charles:--Il me semble, moi, qu'elle a raison au fond; mais je n'ai pas sa douceur ni sa patience; quand ma cousine m'agace, m'irrite, m'humilie, je m'emporte, je sens comme si tout bouillait au dedans de moi, et si je ne me retenais, je crois en verite que, dans ces moments la, j'aurais une force plus grande que la sienne, que ce serait elle qui recevrait la rossee et moi qui l'administrerais. Betty:--Mais il faut dire a Juliette ce que sa cousine pense d'elle. Charles:--A quoi bon? Ce que j'ai entendu ferait de la peine a la pauvre Juliette et ne servirait a rien; elle sait que ma cousine ne l'aime pas, ca suffit." Le souper ne tarda pas a etre servi tout en causant; Mme Mac'Miche fut avertie, descendit dans la salle et mangea copieusement, apres avoir maigrement servi Charles, qui n'en souffrit pas cette fois, parce que Betty avait eu soin de lui donner un bon acompte avant de servir sur table; il mangea donc sans empressement et ne redemanda de rien; la cousine n'en pouvait croire ses yeux et ses oreilles. Charles modeste et paisible, sobre et satisfait etait pour Mme Mac'Miche un Charles nouveau, un Charles metamorphose, un Charles commode. Apres son souper, Mme Mac'Miche, fatiguee de sa journee accidentee, donna conge a Charles, disant qu'elle allait se coucher. Charles, qui, lui aussi, avait soutenu plus d'une lutte, qui avait souffert dans son coeur et dans son corps, ne fut pas fache de regagner sa couchette miserable, composee d'une paillasse, d'un vieux drap en loques, d'une vieille couverture de laine rapee et d'un oreiller en paille: mais quel est le lit assez mauvais pour avoir la faculte d'empecher le sommeil, a l'age heureux qu'avait Charles? A peine couche et la tete sur la paille, il s'endormit du sommeil, non du juste, car il etait loin de meriter cette qualification, mais de l'enfance ou de la premiere jeunesse. VI AUDACE DE CHARLES. PRECIEUSE DECOUVERTE. Le lendemain, jour desire et attendu par Charles, ce lendemain qui devait lui apporter la satisfaction d'une demi-vengeance, ce lendemain qui devait etre suivi d'autres lendemains non moins penibles, arriva enfin, et Charles revetit avec bonheur la culotte doublee, cuirassee par Betty. C'etait bien! Un coup de massue eut ete amorti par ce reste providentiel des casquettes du cousin Mac'Miche, mort victime de la contrainte perpetuelle que lui imposait l'humeur belliqueuse de sa moitie. Une maladie de foie s'etait declaree. Il y succomba apres quelques semaines de rudes souffrances. Charles entra rayonnant a la cuisine, ou l'attendait son dejeuner, au moment ou la cousine entrait par la porte opposee pour faire son inspection matinale. Charles salua poliment, prit sa tasse de lait et plongea la main dans le sucrier; la cousine se jeta dessus. Madame Mac'Miche:--Pourquoi du sucre? Qu'est-ce que cette nouvelle invention? Vous devriez vous trouver heureux d'avoir du lait au lieu de pain sec. Charles:--Ma cousine, je serais bien plus heureux d'y ajouter le morceau de sucre que je tiens dans la main. Madame Mac'Miche:--Dans la main? Lachez-le, Monsieur! Lachez vite!" Charles lacha, mais dans sa tasse. "Voleur! brigand! s'ecria la cousine. Vous meriteriez que je busse votre lait. Charles:--Comment donc! Mais j'en serais enchante, ma cousine; voici ma tasse." Charles la presenta a sa cousine stupefaite; la surprise lui ota sa presence d'esprit accoutumee; elle prit machinalement la tasse et se mit a boire a petites gorgees en se tournant vers Betty. Charles, sans perdre de temps, saisit la tasse de cafe au lait qui chauffait tout doucement devant le feu pour sa cousine, mangea le pain mollet qui trempait dedans, se depecha d'avaler le cafe et finissait la derniere gorgee, quand sa cousine, un peu honteuse, se retourna. Madame Mac'Miche:--Tu mangeras donc du pain sec pour dejeuner? Charles:--Non, ma cousine, j'ai tres bien dejeune; c'est fini. Madame Mac'Miche:--Dejeuner? Quand donc? Avec quoi? Charles:--A l'instant, ma cousine; pendant que vous buviez mon lait, je prenais votre cafe au lait avec le petit pain qui mijotait devant le feu. Madame Mac'Miche:--Mon cafe! mon pain mollet! Miserable! Rends-les moi! Tout de suite! Charles:--Je suis bien fache, ma cousine; c'est impossible! Mais je ne pouvais pas deviner que vous les demanderiez; je croyais que vous preniez mon dejeuner pour me laisser le votre. Vous etes certainement trop bonne pour manger les deux dejeuners et me laisser l'estomac vide! Madame Mac'Miche: Voleur! gourmand! tu vas me le payer!" La cousine saisit Charles par le bras, l'entraina pres du bucher, prit une baguette, jeta Charles par terre comme la veille, et se mit a le battre sans qu'il fit un mouvement pour se defendre. De meme que la veille, elle ne s'arreta que lorsque son rhumatisme a l'epaule commenca a se faire sentir. Charles se releva d'un air riant; les visieres l'avaient parfaitement preserve; il n'avait rien senti. Il crut pouvoir s'en aller, mais non sans avoir lance une phrase vengeresse. "Je vais aller me faire panser chez M. le juge de paix, ma cousine. Madame Mac'Miche:--Imbecile! Je te defends d'y aller. Charles:--Pardon, ma cousine, M. le juge me l'a recommande: et vous savez qu'il faut se soumettre a l'autorite. Il m'a recommande de venir me faire panser chez lui a la premiere occasion. Madame Mac'Miche:--Serpent! vipere! Je te defends d'y aller." Charles ne repondit pas et sortit, laissant sa cousine stupefaite de tant d'audace. "C'est qu'il ira! s'ecria-t-elle au bout de quelques instants apres etre rentree dans sa chambre. Il est assez mechant pour le faire! Quelle malediction que ce garcon! Quel serpent j'ai rechauffe dans mon sein! Coquin! Bandit! Assassin! Et tout juste, je l'ai battu tant que j'ai eu de bras; il doit en avoir de rudes marques; avec ca qu'hier je ne l'avais deja pas menage et qu'il doit en rester quelque chose. Mon Dieu M. le juge! que va-t-il dire, lui qui n'etait deja pas trop content hier! Il m'a dit des choses que je n'attendais pas de lui, que je ne lui pardonnerai jamais... Et comment a-t-il su que ce petit gredin de Charles avait de l'argent place chez moi par son pere? J'ai bien jure mes grands dieux que c'etait une invention infernale, une atroce calomnie, mais il n'avait pas trop l'air de me croire. Pourvu qu'il n'aille pas lui en parler! De vrai, il me coute bien cent a cent vingt francs par an! Mais je profite du reste; c'est une compensation des ennuis que me donne ce garcon que je deteste." Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'elle eut la pensee de courir apres Charles et d'empecher de vive force sa visite chez le juge de paix; mais il etait trop tard: quand elle descendit a la cuisine, Charles n'y etait plus. Madame Mac'Miche:--Ou est-il? Ou est ce brigand, cet assassin? Betty:--Quel brigand, Madame, quel assassin? Je n'ai rien vu qui y ressemblat. --Il est ici, il doit etre ici! continua Mme Mac'Miche hors d'elle. --Au voleur! a l'assassin! cria Betty en ouvrant la porte de la rue. Au secours! on egorge ma maitresse!" Plusieurs tetes se montrerent aux portes et aux fenetres; Betty continua ses cris malgre ceux de Mme Mac'Miche, qui lui ordonnait de se taire. Betty riait sous cape, car elle avait bien compris que le voleur, l'assassin, etait Charles, quelques voisins arriverent, mais, au lieu de voleurs et d'assassins ils trouverent Betty aux prises avec Mme Mac'Miche, qui l'agonisait de sottises et qui cherchait de temps en temps a donner une tape ou un coup de griffes, que Betty esquivait lestement; les voisins riaient et grommelaient tout a la fois pour avoir ete deranges sans necessite. "Ah ca! avez-vous bientot fini, Mme Mac'Miche? dit le boucher, qui prenait parti pour Betty. Voila assez crier! On n'entend pas autre chose chez vous! C'est fatigant, parole d'honneur! Mes veaux ne beuglent pas si fort quand ils s'y mettent. Faudra-t-il qu'on aille encore chercher M. le juge de paix?" Betty cacha sa figure dans son tablier pour rire a son aise; Mme Mac'Miche lanca un regard furieux au boucher et se retira sans ajouter une parole. Dans les circonstances difficiles ou elle se trouvait, la menace de faire intervenir le juge de paix coupa court a sa colere et la laissa assez inquiete de ce qui allait arriver de la visite de Charles au juge. Pendant qu'elle attendait, qu'elle avait peur, qu'elle tressaillait au moindre bruit, Charles avait couru chez Juliette, a laquelle il fit, comme la veille, le recit de ce qui etait arrive. "Eh bien, Juliette, que me conseilles-tu a present? Faut-il toujours que je me laisse battre par cette femme sans coeur, qui n'est desarmee ni par ma patience, ni par ma docilite, ni par mon courage a supporter sans me plaindre les coups dont elle m'accable? Juliette, emue:--Non, Charles, non! C'est trop! Reellement, c'est trop! Tu peux, tu dois eviter ces corrections injustes et cruelles. Charles, vivement:--Mais, a moins de la battre, du moins de lui resister par la violence, comment puis-je me defendre? Elle n'a pas de coeur; rien ne la touche; et je ne consentirai jamais a la prier, la supplier, la flatter! Non, non, ce serait une bassesse; jamais je ne ferai rien de pareil. Juliette, affectueusement:--Voyons, Charles, ne te monte pas comme si je te poussais a faire une platitude; je ne te conseillerai rien de mauvais, je l'espere. Mais je ne peux pas t'encourager a la frapper, comme tu dis. Tache de trouver des moyens innocents dans le genre des visieres; tu as de l'invention, et Betty t'aidera. --De quoi est-il question? demanda Marianne qui entrait. Par quel hasard es-tu ici des le matin, Charles?" Charles mit Marianne au courant des evenements. "Ce qui me desole, ajouta-t-il, c'est de lui devoir le pain que je mange, l'habit que je porte, le grabat sur lequel je dors. Marianne:--Tu ne lui dois rien du tout; c'est elle qui te doit. J'ai presque la certitude que ton pere avait place chez elle cinquante mille francs qui lui restaient et qui sont a toi depuis la mort de ton pere!" Charles bondit de dessus sa chaise. Charles:--Cinquante mille francs! j'ai cinquante mille francs!... Mais non, ce n'est pas possible! Elle me dit toujours que je suis un mendiant! Marianne:--Parce qu'elle te vole ta fortune. Mais sois tranquille, il faudra bien qu'elle te la rende un jour. Je ne l'ai decouvert que depuis peu, et j'en ai parle au juge de paix, en le priant d'avoir l'oeil sur ma cousine par rapport a toi; ensuite, mon cousin ton pere, m'en a dit quelque chose plus d'une fois pendant sa derniere maladie, mais vaguement, parce que ta cousine Mac'Miche etait toujours la; enfin, j'ai trouve ces jours-ci, en fouillant dans un vieux portefeuille de ton pere, qui me l'avait donne quand il etait deja bien mal, et que j'avais garde en souvenir de lui, sans penser qu'il put rien contenir d'important; j'ai trouve le recu de cinquante mille francs; ce recu est ecrit de la main de ta cousine, et je le conserve soigneusement. Charles:--O Marianne, donne-le-moi vite! que j'aille demander mon argent a ma cousine. Marianne:--Non, je ne te le donnerai pas, parce qu'elle te l'arracherait des mains et le mettrait en pieces, et tu n'aurais plus de preuves; et puis, parce que tu es trop jeune pour avoir ta fortune; il faut que tu attendes jusqu'a dix-huit ans, et ce sera M. le juge de paix qui te la fera rendre. Juliette:--Et puis, qu'as-tu besoin d'argent a present? qu'en ferais-tu? Charles, vivement:--Ce que j'en ferais? Je payerai de suite tout ce que vous devez, pour que vous puissiez vivre sans privations, et que tu ne sois pas toujours seule comme tu l'es depuis trois ans, pauvre Juliette! Juliette, touchee:--Mon bon Charles, je te remercie de ta bonne volonte pour nous, mais je ne suis pas malheureuse; je ne m'ennuie pas; tu viens souvent me voir; nous causons, nous rions ensemble; et puis je tricote, je suis contente de gagner quelque argent pour notre menage; et quand je suis fatiguee de tricoter, je pense, je reflechis. Charles:--A quoi penses-tu? Juliette:--Je pense au bon Dieu, qui m'a fait la grace de devenir aveugle... Charles:--La grace? Tu appelles grace ce malheur qui fait trembler les plus courageux? Juliette:--Oui, Charles, une grace; si j'y voyais, je serais peut-etre etourdie, legere, coquette. On dit que je suis jolie, l'en aurais de la vanite; je voudrais me faire voir, me faire admirer; le travail m'ennuierait; je n'obeirais pas a Marianne comme je le fais, je ne t'aimerais pas comme je t'aime; je n'aurais pas la consolation de penser a l'avenir que me prepare le bon Dieu apres ma mort, et que chaque heure de la journee peut me faire gagner, en supportant avec douceur et patience les privations imposees aux pauvres aveugles. Charles, emu:--Tu vois bien que tu as des privations? Juliette:--Certainement! De grandes et de continuelles, mais je les aime, parce qu'elles me profitent pres du bon Dieu; ainsi je voudrais bien voir ma chere Marianne, qui fait tant pour moi; je voudrais bien te voir, toi, mon bon Charles, qui me temoignes tant de confiance et d'amitie... J'ai perdu la vue si jeune, que j'ai un bien vague souvenir d'elle, de toi, de tout ce que voient les yeux. Mais... j'attends... et je me resigne. --O Juliette! Juliette! s'ecria Charles en sanglotant et en se jetant a son cou. O Juliette, si je pouvais te rendre la vue! pauvre, pauvre Juliette!" Juliette essuya une larme que laissaient echapper ses yeux prives de lumiere; et, entendant les sanglots de sa soeur se joindre a ceux de Charles, elle l'appela. "Marianne! ma soeur! ne pleure pas! Tu me rends la vie si douce, si bonne! Si tu savais combien je suis plus heureuse que si je voyais!" Marianne s'approcha de Juliette, qu'elle serra contre son coeur. "Juliette! je t'aime! Je ne puis faire grand chose pour toi, mais ce que je fais, c'est avec bonheur, avec amour, comme je le ferais pour ma fille, pour mon enfant. Tu es tout pour moi en ce monde, tout! Jamais je ne te quitterai; je prie Dieu qu'il me permette de te survivre, pour que j'adoucisse les miseres de ta vie jusqu'a ton dernier soupir!" Charles ne disait plus rien; il pleurait tout bas et il reflechissait; tous les bons sentiments de son coeur se reveillaient en lui, et il comparait ses emportements, ses desirs de vengeance, son orgueil avec la douceur, la charite, l'humilite de Juliette. "Juliette, dit-il en essuyant ses larmes, je veux devenir bon comme toi; tu m'aideras, n'est-ce pas? Je vais rentrer; je tacherai de t'imiter... Pourvu que cette mechante femme ne me force pas a redevenir mechant comme elle! Juliette:--Demande au bon Dieu de te venir en aide, mon pauvre Charles; il t'exaucera. Au revoir, mon ami! Charles:--Au revoir, Juliette; au revoir, Marianne. Cet apres-midi. j'espere." Charles sortit tout emu et formant d'excellentes resolutions; nous allons voir si son naturel emporte, developpe encore par la mechancete de sa cousine Mac-Miche, peut etre contenu par la volonte forte et vraie qu'il manifestait a Juliette. VII NOUVELLE ET SUBLIME INVENTION DE CHARLES Charles rentra... Apres avoir quitte l'interieur doux et paisible de ses jeunes cousines, il rentra dans celui tout different de Mme Mac'Miche. Betty le recut d'un air effare. "Vite, vite, Charlot, ta cousine te cherche, t'attend; je l'entends aller, venir, ouvrir sa fenetre; monte vite." Charles soupira et monta lentement, les yeux et la tete baisses, bien decide a ce contenir et a ne pas s'emporter. Au haut de l'escalier l'attendait Mme Mac'Miche, les yeux brillants de colere. Mais quand Charles leva la tete, quand elle vit la trace de ses larmes, sa physionomie exprima une joie feroce; et, au lieu de le gronder et de le battre, elle se borna a le pousser rudement en lui disant: "Depeche-toi donc; tu avances comme une tortue. Ah! ah! monsieur a enfin les yeux rouges! Tu ne diras pas cette fois que tu n'as pas pleure? Charles:--Je suis fache, ma cousine, de vous enlever la satisfaction de m'avoir fait pleurer, repondit Charles dont les yeux et le teint commencaient a s'animer; j'ai pleure, il est vrai, mais ce n'est pas de la douleur que m'ont causee vos coups; j'ai pleure d'attendrissement, de tendresse, d'admiration! --Pour moi! s'ecria Mme Mac'Miche fort surprise. Charles:--Pour vous? Oh! ma cousine!" Et Charles sourit ironiquement. Madame Mac'Miche, piquee:--Je m'etonnais aussi qu'un mauvais garnement comme toi put avoir un bon sentiment dans le coeur. Charles, ironiquement:--Ma cousine, je suis juste, et il ne serait pas juste de vous ennuyer d'une tendresse que vous ne recherchez pas et qui n'a pas de raison d'exister. Madame Mac'Miche:--Tu as bien dit! Je serais contrariee, mecontente de te voir de l'affection pour moi; et je te defends de jamais en avoir. Charles, de meme:--Vous etes sure d'etre obeie, ma cousine. Madame Mac'Miche:--Impertinent! Charles:--Comment? C'est impertinent de vous obeir? Madame Mac'Miche:---Tais-toi, Je ne veux pas que tu parles! Je ne veux plus entendre ta sotte voix... Prends mon livre et assois-toi." Charles prit le livre d'un air malin, legerement triomphant, et s'assit. La cousine le regarda et fut surprise de n'apercevoir aucun symptome de souffrance dans les allures de Charles. "C'est singulier! pensa-t-elle; je l'ai pourtant fouette d'importance. Eh bien! Charles, commence donc!" Charles tenait le livre ouvert et lisait, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Madame Mac'Miche:--Ah ca! vas-tu lire, petit drole? Faut-il que je continue la schlague de ce matin?" Pas de reponse; Charles restait immobile et muet. Madame Mac'Miche:-Attends, attends; je vais te rendre la voix!" La cousine prit sa baguette placee pres d'elle; mais quand elle se leva, Charles en fit autant et courut a la porte. Mme Mac'Miche le poursuivit et l'attrapa par le fond de sa culotte pendant qu'il tournait la clef dans la serrure, difficile a ouvrir. Mme Mac'Miche le lacha de suite en faisant un "Ah!" de surprise et resta immobile. "Polisson! gredin! s'ecria-t-elle. C'est comme ca que tu m'attrapes! C'est comme ca que tu me trompes! Ah! tu as du carton dans ta culotte! Et moi qui m'etonnais de te voir si leste et degage comme si tu n'avais pas recu plus de coup que tu n'en pouvais porter! Ah! tu n'as rien recu! Attends, je vais te payer capital et interets." Mais Charles avait reussi a ouvrir la porte; il courait deja, et, avant de disparaitre, il lui lanca cette phrase foudroyante: "Les interets de mes cinquante mille francs places chez vous par mon pere! Merci, ma cousine. Je vais prevenir le juge de paix." Mme Mac'Miche resta petrifiee; la baguette qu'elle tenait s'echappa de ses mains tremblantes; elle s'ecria, en joignant les mains d'un geste de desespoir: "Il le sait!... Il va le dire au juge de paix, qui a deja entendu parler de ces cinquante mille francs... Mais il n'a aucune preuve... Et ce Charles de malediction!... comment l'a-t-il su? qui a pu le lui apprendre?... Personne ne doit le savoir; je l'avais fait si secretement, et mon cousin etait deja si malade, qu'il n'a pu le dire a personne. Il ne voyait que Marianne, et bien rarement encore,... et toujours en ma presence. Et le recu! il l'a brule, il me l'a dit. Est-ce que Charles se serait empare de ma clef? Aurait-il fouille dans mes papiers?... Si je savais!... je l'enfermerais dans une cave dont j'aurais seule la clef!... personne que moi ne lui porterait sa nourriture!... et il y mourrait!... Il faut que je voie; il faut que je m'en assure." Mme Mac'Miche tira d'une poche placee sur son estomac une clef qui ouvrait une caisse masquee par une vieille armoire et scellee dans le mur; avec cette clef, d'une forme etrange et particuliere, elle ouvrit la caisse, en tira une cassette dont la clef se trouvait dans un coin a part sous des papiers, ouvrit la cassette et trouva tout en ordre. Elle compta ce qu'elle avait de revenus, de capitaux. "J'avais cent vingt mille francs, dit-elle; j'en ai deux cent mille a present; plus, les cinquante mille francs de ce Charles, dont il n'aura jamais un sou, car personne n'a de preuve ecrite de ce placement de son pere; et l'argent a ete depuis replace en mon nom!... Voici encore les economies de l'annee... en or, en belles pieces de vingt francs." Elle compta. "Onze mille trois cent cinquante francs... J'ai donc depense dans l'annee mille cent cinquante francs. C'est beaucoup! beaucoup trop! C'est Charles qui me coute cher! Sans lui, je n'aurais pas Betty! je vivrais seule!... C'est bien plus economique, et plus agreable, par consequent... A qui le donner?..." Pendant qu'elle reflechissait, tout en maniant et contemplant son or, Charles etait alle rejoindre Betty. Apres lui avoir raconte ce qui l'avait tant emu chez Juliette, et les bonnes resolutions qu'il avait formees: "N'est-ce pas desolant, ma bonne Betty, dit-il, que ma cousine m'empeche d'etre bon? Je le voudrais tant! Je suis si content quand j'ai pu retenir mes emportements, ou mes sentiments de haine et de vengeance!... Mais je ne peux pas! Avec elle, c'est impossible! Ah! si je pouvais vivre chez Juliette! comme je serais different! comme je serais doux, obeissant!... Betty:--Doux! Ah! ah! Doux!... Jamais, mon pauvre Charlot! Tu es un vrai salpetre! un torrent! un volcan! Charles:--C'est elle qui me fait tout cela, Betty!... Ah! mais, une chose importante que j'oublie de te dire, c'est qu'elle a decouvert que ma culotte etait doublee. Betty:--Mon Dieu! mon Dieu! nous sommes perdus! A l'avenir, quand elle voudra te battre, elle t'arrachera ta pauvre culotte, qui ne tient deja a rien. Que faire? Comment l'empecher? Charles:--Ecoute, Betty, ne t'afflige pas; j'ai une bonne idee qui me vient! Tu sais comme ma cousine est credule, comme elle croit aux fees, aux apparitions, a toutes sortes de choses du genre terrible et merveilleux? Betty:--Oui, je le sais; mais que veux-tu faire de ca? Nous ne pouvons recommencer la scene de l'autre jour. Charles:--Non, pas tout a fait; mais voila mon idee: nous allons decouper deux tetes de diables dans du papier noir; nous ferons des cornes et une grande langue rouge; nous aurons de la colle, et tu colleras ces tetes sur ma peau a la place que couvraient les visieres de mon cousin Mac'Miche; quand ma cousine voudra me battre, je la laisserai m'arracher ma culotte, et tu juges de sa frayeur quand elle verra ces deux tetes de diables qui auront l'air de la regarder." Betty, enchantee de l'invention, se mit a rire aux eclats; elle ne tarda pas a entendre te pas lourd de Mme Mac'Miche, qui, inquiete d'entendre rire si franchement, descendait sans bruit, croyait-elle, pour surprendre Betty en faute. "La voila mon Dieu! la voila! dit tout bas Betty. Charles:--Tant mieux! je vais preparer les diables." Avant que Betty eut eu le temps de demander a Charles des explications. Mme Mac'Miche entra. "De quoi riez-vous? Pourquoi Charles est-il ici? Est-ce une mechancete que prepare ce petit scelerat? Oh non! ma cousine! soyez tranquille. Je riais parce que le juge de paix m'a dit: "Tu es un vrai diable! Je parie que tu en portes les marques." Et moi j'ai repondu: "Ce ne serait pas, etonnant, car les fees m'ont promis tout a l'heure de me proteger". Et le juge a eu si peur qu'il m'a mis a la porte, criant que j'attirais les fees dans sa maison. Et Betty me disait que si j'etais reellement protege par les fees, tous ceux qui me toucheraient leur appartiendraient. Madame Mac'Miche, effrayee:--Il n'y a pas de quoi rire dans tout cela; c'est tres bete!... C'est une tres mauvaise plaisanterie, et je vous prie de ne pas la recommencer avec moi. Et prenez garde que cela ne vous arrive tout de bon! Vous etes si mechants, que les fees pourraient bien s'emparer de vous... Charles:--Ce serait tant mieux, car a mon tour je m'emparerais de vous et je vous donnerais aux fees." Charles, en disant ces mots, regarda fixement sa cousine et s'efforca de prendre une physionomie si extraordinaire, que Mme Mac'Miche, de plus en plus alarmee, sentit tout son corps trembler et ses cheveux se dresser sur sa tete. Charles fit une gambade, une culbute, un saut vers la porte et disparut. Mme Mac'Miche crut qu'il avait disparu sur place, tant elle etait troublee des paroles de Charles. Madame Mac'Miche, tremblante:--Betty, Betty! crois-tu reellement que ce mauvais sujet soit ami des fees? Betty, faisant semblant de trembler aussi:--Madame! Madame! Je crois..., je ne sais pas,... j'ai peur! Ce serait terrible! Qu'allons-nous devenir, bon Dieu! Aussi, Madame l'a trop mis hors de lui! Madame l'a trop battu! Dans son desespoir, il se sera retourne du cote des fees. Madame Mac'Miche, tremblante:---Mais il n'a rien senti, puisque j'ai decouvert qu'il avait double le fond de sa culotte avec du carton. Betty:--Du carton! Et ou aurait-il eu du carton? Qui est-ce qui lui en aurait donne? Madame voit: c'est quelque tour des fees. Madame Mac'Miche:-Mon Dieu! Betty, cours vite a la fontaine de Fairy-Ring, va me chercher de l'eau [1]; nous en jetterons partout; sur lui aussi, sur ce maudit, quand il viendra." Betty partit en courant. [Note 1: L'eau de fontaine passe pour avoir la vertu de chasser les Fees, et de les empecher de faire du mal] VIII SUCCES COMPLET Charles avait ete jusque chez Juliette; il entra comme un ouragan. "Juliette, Marianne, donnez-moi quelques sous, de quoi acheter une feuille de papier noir. Marianne:--Que veux-tu faire de papier noir, Charles? Charles:--C'est pour faire deux tetes de diable pour faire peur a ma cousine. Juliette:--Charles, Charles, te voila encore avec tes projets mechants! Pourquoi lui faire peur? C'est mal. Charles, affectueusement:--Ne me gronde pas avant de savoir ce que je veux faire, Juliette. Ma cousine a decouvert, en me saisissant pour me battre... --Encore! s'ecria douloureusement Juliette. Charles:--Encore et toujours, ma bonne Juliette; elle a donc decouvert que le fond de ma culotte, etait double; elle croit que c'est du carton. Et deja elle m'a menace de m'enlever ma culotte la premiere fois qu'elle me battrait. Alors j'ai imagine avec Betty de decouper deux tetes de diables avec des langues rouges que Betty me collera sur la peau pour remplacer les visieres; et quand ma cousine m'enlevera ma culotte et qu'elle verra ces diables, elle aura une peur epouvantable et elle n'osera plus me toucher. Tu vois que ce n'est pas bien mechant." Marianne et Juliette se mirent a rire de l'invention du pauvre Charles. Marianne fouilla dans sa poche, en retira quatre sous et les donna a Charles en disant: "C'est le cas de legitime defense, mon pauvre Charlot. Tiens. voici quatre sous; s'il t'en faut encore, tu me le diras." Charles remercia Marianne et disparut aussi vite qu'il etait entre. Marianne:--Ce pauvre Charles! il me fait pitie, en verite! Je ne comprends pas qu'il supporte avec tant de courage sa triste position. Juliette:--Pauvre garcon! Oui, il a reellement du courage. Je le gronde souvent, mais bien souvent aussi j'admire sa gaiete et sa bonne volonte a bien faire. Marianne:--Il faut dire que tout ca ne dure pas longtemps; en cinq minutes il passe d'un extreme a l'autre: bon a attendrir, ou mauvais comme un diable. Juliette, riant:--Oui, mais toujours bon diable." Charles acheta pour deux sous de papier noir, un sou de papier rouge et un sou de colle; il rentra a la cuisine par la porte du jardin, avec precaution, regardant autour de lui s'il apercevait l'ombre de la tete de Mme Mac'Miche, ecoutant s'il entendait son souffle bruyant. Tout etait tranquille; Betty etait seule et travaillait pres de la fenetre. Betty, ma cousine est-elle chez elle? dit Charles a voix basse. Betty:--Oui; elle a fait assez de tapage, je t'en reponds; la voila tranquille, maintenant; prends garde qu'elle ne nous entende." Charles repondit par un sourire, fit voir a Betty son papier noir et rouge, sa colle, lui fit signe de n'y pas toucher et disparut. Il ne tarda pas a rentrer, tenant a la main un diable en papier pour ombres chinoises; il le calqua, avec un morceau de charbon, au revers blanc de la feuille noire, et pria Betty de le decouper en ployant la feuille double pour en avoir deux d'un coup. Puis il traca sur le papier rouge une grande langue qu'il eut double par le meme moyen. Quand Betty eut termine les decoupures, elle mit un peu d'eau chaude dans la colle, l'etendit sur l'envers des diables et les colla sur la peau de Charles, qui riait sous cape de la peur qu'aurait sa cousine. Il etait bien decide a la provoquer, a l'agacer, jusqu'a ce qu'elle cedat a l'instinct mechant qui la portait sans cesse a le maltraiter. Betty lui recommanda de bien laisser secher la colle, de ne pas marcher, de ne pas s'asseoir surtout, jusqu'a ce que ce fut bien sec. Charles resta donc immobile pendant un quart d'heure environ. Au bout de ce temps, ils entendirent remuer, s'agiter dans la chambre de Mme Mac'Miche; puis elle appela: "Betty! Betty!" Betty monta, mais lentement, car elle craignait que les diables de Charles ne fussent pas encore bien colles, et il ne fallait pas surtout les laisser monter dans le dos ou descendre le long des jambes. Elle recommanda a Charles de tourner le dos au feu et de s'en approcher le plus pres possible. "Madame me demande? dit Betty entr'ouvrant la porte. Madame Mac'Miche:--Certainement, puisque je t'appelle." Betty attendit les ordres de Mme Mac'Miche, qui la regardait, mais ne disait rien. Betty:--Est-ce que Madame est souffrante? Madame Mac'Miche:--Non, mais... je suis mal a mon aise; je suis inquiete... Ou est Charles? Est-il rentre? Betty:--Il est en bas, Madame; il est rentre depuis longtemps. Madame Mac'Miche:--Et... quel air a-t-il? Betty:--L'air gai et resolu; je crois bien que nous nous sommes trompees, et qu'il n'y a rien en lui... de... des..., enfin Madame sait ce que je veux dire. Madame Mac'Miche:--Oui, oui, je comprends; il vaut mieux, en effet, ne pas trop parler de..., des..., tu sais? Betty:--Madame a raison. Madame demande-t-elle autre chose? Madame Mac'Miche:--Non..., oui..., c'est que je m'ennuie, et je voudrais avoir Charles pour qu'il ecrivit une lettre que je vais lui dicter. Betty:--Je vais l'envoyer a Madame. Madame Mac'Miche:--Tu es sure qu'il n'y a pas de danger, qu'il a une figure... ordinaire? Betty:--Pour ca, oui, Madame, comme d'habitude... Madame sait. Madame Mac'Miche:--Oui, une sotte, mechante, detestable figure... Envoie-le-moi de suite." Avant de partir, Betty secoua les oreillers du canape, arrangea les tabourets, en mit un sous les pieds de sa maitresse, essuya la table, tira les plis des rideaux, etc. Madame Mac'Miche:--Que fais-tu donc? Va me chercher Charles; je te l'ai deja dit." Betty poussa encore quelques meubles et descendit enfin a la cuisine, ou elle trouva Charles se rotissant de son mieux. Betty:--Est-ce sec, mon pauvre Charlot? Ta cousine te demande pour ecrire une lettre. Charles:--Sec, sec comme du parchemin; j'y vais. Nous allons avoir une scene terrible; laisse la porte ouverte et si tu m'entends crier, arrive vite: c'est qu'elle aura devine la farce et qu'elle me battrait pour de bon." Charles monta. "Vous me demandez pour ecrire, ma cousine? dit-il d'un air patelin; me voici a vos ordres." La cousine le regardait d'un air mefiant. "Tiens, tiens, comme il est doux!... N'y aurait-il pas de feerie la. dessous?... pensa-t-elle. Ecris, dit-elle tout haut, et prends garde que ce soit bien propre et lisible." Charles s'assit devant la table, prit une plume et attendit. Voici ce que dicta la cousine: "Monsieur et cher ami, j'ai quelques petites economies a placer; bien peu de chose, car mon neveu m'occasionne une depense terrible; mais en me privant de tout, je parviens encore a mettre quelques sous de cote. Faites-moi savoir comment je puis vous envoyer cet argent; la poste est trop chere. Je vous salue tres amicalement. " Celeste Mac'Miche." La cousine prit la lettre, la signa; mais avant de la ployer et de la cacheter, elle voulut la relire. Charles ne la quittait pas des yeux et souriait en voyant le visage de Mme Mac'Miche s'empourprer et ses yeux s'enflammer. "Miserable! s'ecria-t-elle. --Pourquoi cela, ma cousine? dit Charles naivement. Madame Mac'Miche:--Comment, petit scelerat, tu oses denaturer, changer ma pensee! Tu oses encore redire ce mensonge infame que tu as invente ce matin! Charles:--Je n'ai ecrit que la verite, ma cousine. Madame Mac'Miche:--La verite! Attends, je vais te faire voir ce que te vaut ta verite." Et Mme Mac'Miche se jeta sur sa baguette. Voici ce qu'avait ecrit Charles: "Monsieur et cher ami, j'ai beaucoup d'argent a placer; beaucoup, parce que mon neveu Charles ne me coute presque rien; je le prive de tout, et je parviens ainsi a mettre de cote les interets presque entiers des cinquante mille francs que son pere a places chez moi avant sa mort au nom de son fils", etc., etc. Mme Mac'Miche, se souvenant du carton qu'elle avait decouvert le matin, arracha les boutons qui maintenaient la culotte de Charles; elle allait commencer son execution, quand elle apercut les diables qui lui presentaient les cornes et qui lui tiraient la langue; en meme temps elle vit de la fumee s'elever et tourner autour de Charles, et elle se sentit suffoquee par une forte odeur de soufre. Les bras tendus, les yeux hagards, les cheveux herisses, elle resta un instant immobile; puis elle poussa un cri qui ressemblait a un rugissement plus qu'a un cri humain, et tomba tout de son long par terre. Ce cri epouvantable attira Betty, qui resta ebahie devant le spectacle qui s'offrit a sa vue: Mme Mac'Miche etendue a terre, tenant encore la baguette dont elle voulait frapper le malheureux Charles; et celui-ci, tournant le dos a la porte, n'ayant pas encore rattache sa culotte ni rabattu sa chemise, penche vers sa cousine qu'il cherchait a relever. Mais chaque fois qu'elle se sentait touchee par Charles, elle se roulait en poussant des cris; Charles la poursuivait, elle roulant pour lui echapper, lui suivant pour la secourir, et presentant toujours a Betty les diables qui avaient eu un si brillant succes. Betty parvint enfin a approcher Mme Mac'Miche et a dire a l'oreille de Charles: "Va-t'en, disparais; j'arrangerai ca." Charles ne se le fit pas dire deux fois et s'echappa en maintenant a deux mains sa culotte qu'il reboutonna promptement; il remit sur la cheminee la boite d'allumettes, diminuee de six, qu'il avait adroitement fait partir au moment meme ou Mme Mac'Miche le deshabillait, et qui avaient si heureusement contribue a augmenter l'effroi de la cousine. "Qu'est-il arrive a Madame? s'ecria hypocritement Betty, qui avait compris toute la scene et qui avait peine a dissimuler un sourire. Madame etait donc seule? Je la croyais avec Charles. Madame Mac'Miche:--Chasse-le, chasse-le! Il est possede! Le juge avait raison; je ne veux pas qu'il me touche! Chasse-le! Betty:--Mais Madame accuse Charles a tort; il n'est pas ici; il n'y etait pas. Madame Mac'Miche:--Il y est! Je suis sure qu'il y est! Ce sont ces fees qui le cachent. Cherche-le; chasse-le! Betty:--Mon Dieu! Madame me fait peur. Il n'y a ni Charles, ni fees. Madame Mac'Miche:-Si fait, si fait! Il a le diable dans sa culotte! Deux diables! Betty:--Oh! Madame! les diables n'auraient pas le mauvais gout de se loger dans une place pareille! Ca leur ferait une demeure pas trop propre, avec ca que la culotte de ce pauvre Charles est si vieille en si mauvais etat. Madame Mac'Miche:--Je te dis que je les ai vus, de mes yeux vus! Ils m'ont fait les cornes et ils m'ont tire la langue. Et Charles etait tout en feu et enveloppe de fumee. Betty:--C'est donc ca qu'on sent un drole de gout chez Madame? Madame Mac'Miche:--Je crois bien! ca sent le soufre! le parfum favori des fees et du diable. Betty:--Ah! mon Dieu! c'est pourtant vrai! Mais Charles, ou est-il? Madame Mac'Miche:--Les fees l'auront emporte! Il n'y a pas de mal! Pourvu qu'elles ne le lachent pas. Betty:--Oh! Madame! C'est pourtant terrible! Ce pauvre garcon! Jugez donc! en societe des fees! C'est ca qui est mauvaise compagnie! Dieu sait ce qu'il y apprendrait!... Mais... je crois que je l'entends a la cuisine; je vais voir." Et avant que Mme Mac'Miche eut pu l'arreter, Betty courut a la cuisine pour prevenir Charles de ce qui venait de se passer, pour lui expliquer le role qu'il allait avoir a jouer, et pour lui dire de ne pas la dementir quand elle soutiendrait a Mme Mac'Miche qu'il n'y avait ni fees ni diables empreints sur sa peau. Elle remonta, amenant Charles par la main. Mme Mac'Miche poussa un cri d'effroi. Betty:--Madame n'a pas besoin d'avoir peur. Tout ca, c'est quelque chose qui a passe devant les yeux de Madame. Que Madame le regarde; il n'a rien du tout, ni feu ni fumee. Madame Mac'Miche, avec terreur:--Oui! mais les diables! les diables! Betty; hypocritement:--Il n'y a rien du tout; pas plus de diables que sur ma main. Que Madame voie elle-meme! Defais ta culotte, mon garcon! N'aie pas peur, c'est pour rassurer ta pauvre cousine!" Charles obeit et se retourna vers sa cousine au moment ou Betty disait: "Madame voit! Il n'y a rien, que quelques marques des coups deja anciens." Mme Mac'Miche regarda, poussa un nouveau cri de terreur, et, d'un geste desespere, indiqua a Betty de faire sortir Charles. Betty obeit et resta en bas, ou elle donna un libre cours a sa gaiete; Charles rit aussi de bon coeur, et triompha du succes de son stratageme. Il avait fait bien mieux encore! Le traitre avait saisi la lettre dictee, signee par Mme Mac'Miche et l'enveloppe preparee d'avance; il apprit ainsi l'adresse de l'ami de Mme Mac'Miche, qu'il avait ignoree jusqu'alors. Betty riait et s'occupait du diner, pendant que Charles pliait, cachetait la lettre et completait ainsi le tour qu'il venait de jouer a sa cousine. Quand le diner fut pret, Mme Mac'Miche refusa de descendre, de peur de se trouver en presence de Charles, qu'elle croyait toujours en rapport avec les fees. Betty eut beaucoup de peine a la rassurer et a lui persuader qu'elle n'aurait rien a craindre de Charles en ne le touchant pas et en ne se laissant pas toucher par lui. Ce dernier raisonnement convainquit Mme Mac'Miche; quand elle entra, elle se hata de jeter quelques gouttes d'eau de la fontaine des fees sur elle-meme, et, en se mettant a table, elle en lanca une si forte dose a la figure de Charles, qui ne s'attendait pas a cette aspersion, qu'il en fut aveugle: il fit un mouvement involontaire accompagne d'un "Ah!" bien accentue. Madame Mac'Miche:--Tu vois, tu vois, Betty, l'effet de l'eau de la fontaine sur ce protege des fees. Charles:--Mais vous m'en avez jete dans les yeux, ma cousine! Comment voulez-vous que j'aie reprime un premier mouvement de surprise? Betty:--Mon Dieu oui! Ce n'est pas l'eau des fees qui l'a fait tressaillir, c'est l'eau dans les yeux." Mme Mac'Miche ne dit plus rien; elle se mit a table et mangea silencieusement en ayant bien soin de ne laisser Charles toucher a aucun des objets dont elle faisait usage. Apres diner elle examina la physionomie de Charles; elle n'apercut rien de suspect sinon une violente envie de rire qu'il comprimait difficilement. Madame Mac'Miche:--De quoi ris-tu, petit Satan? Charles:--De la frayeur que je vous inspire, ma cousine; vous venez de me regarder d'un air terrifie que je ne vous avais pas vu encore. Madame Mac'Miche:--Si j'avais su plus tot faire societe avec un ami des fees tu m'aurais vue te regarder ainsi toutes les fois que je te voyais. Charles:--Mais je ne comprends pas, ma cousine, pourquoi vous me comptez parmi les camarades des fees. Je crains, moi, que ce ne soit vous qui soyez en faveur pres d'elles, puisque vous voyez des choses que Betty ne voit pas. Madame Mac'Miche, hors d'elle:--Tais-toi! tais-toi!... Horreur!... Moi amie des fees!... Et tu oses dire un pareil blaspheme! Ah! si je ne craignais de te toucher, tu me le payerais cher! Charles:--Je remercie bien vos amies les fees de la terreur qu'elles vous inspirent. Madame Mac'Miche:--Betty, Betty, ote-le! Mets-le ou tu voudras; je ne veux plus le voir, l'entendre!" Et Mme Mac'Miche monta dans sa chambre, prit son chale, son chapeau, et sortit en menacant Charles du poing. Celui-ci etait enchante du bon service que lui avaient rendu ses diables en papier. IX MADAME MAC'MICHE SE VENGE Au lieu d'aller faire la lecture a sa cousine, Charles se trouvait libre; il profita de son loisir pour aider Betty a oter le couvert, a laver la vaisselle, a recurer les casseroles; Betty voulut en vain l'en empecher. Charles:--Laisse, laisse, Betty, je ne trouve pas souvent l'occasion de te rendre de petits services; ne m'enleve pas cette satisfaction; je t'aime et je ne peux jamais te le prouver. Betty:--Je t'aime bien aussi, mon pauvre Charlot, quoique tu sois un peu diable quelquefois. Charles:--Oh! mais pas avec toi, Betty? Betty:--Avec moi, jamais. Et que vas-tu faire quand nous aurons fini? Moi, j'ai mon linge a raccommoder. Charles:--Et moi, j'irai chez Juliette; j'aiderai la-bas a leur menage; j'y trouve toujours a faire." Charles continua son travail, qu'il ne laissa pas inacheve. Quand tout fut nettoye, range, mis en ordre, il embrassa Betty et courut chez Juliette; elle pleurait. Charles lui saisit les mains et les baisa. "Juliette, ma bonne Juliette, qu'as-tu? Pourquoi pleures-tu? Juliette:--Oh! Charles, Charles! Je viens de voir ma cousine Mac'Miche; j'ai bien du chagrin! Charles:--La mechante! la miserable! Que t'a-t-elle dit? Qu'a-t-elle fait? Dis-moi vite, Juliette, que je tache de te venger! Juliette:--Helas! mon pauvre Charles, si j'ai du chagrin, c'est par rapport a toi. Ma cousine m'a dit qu'elle allait te mettre des ce soir chez les freres Old Nick, ces deux messieurs nouvellement etablis a une demi-lieue du bourg, dans le Fairy's Hall, ou ils prennent les enfants detestes de leurs parents, ou bien les pauvres abandonnes. Ces deux freres ont une espece de pension particuliere ou les enfants sont, dit-on, si terriblement traites... Charles:--Comment? on m'enfermera la, dans ces vieilles ruines du vieux chateau, ou il revient, dit-on, des esprits? On m'enfermera, et je ne te verrai plus, toi, Juliette, qui es ma providence? toi qui fais pres de moi l'office de mon ange gardien? toi qui as conserve en moi le peu de bon que j'avais? Juliette:--Oui mon ami, oui; elle te mettra la-bas, et je ne t'entendrai plus, je ne pourrai plus te conseiller, te consoler, te faire du bien. te calmer, t'adoucir, te temoigner l'amitie que j'ai pour toi. Oh! Charles. si tu es malheureux, je suis bien malheureuse aussi. Toi et Marianne, vous etes les seuls que j'entende avec plaisir pres de moi, avec lesquels je ne me gene pas pour demander un service, pour dire ma pensee, que j'attends avec impatience, que je vois partir avec regret." Juliette pleura plus fort. Charles se jeta a son cou, l'embrassant, maugreant contre sa cousine, rassurant Juliette. Charles:--Ne t'afflige pas, Juliette, ne t'afflige pas; je n'y resterai pas; je te promets que je n'y resterai pas; si la vieille megere m'y fait entrer aujourd'hui, avant quinze jours je serai pres de toi; je te soignerai comme avant. Je te le promets. Juliette:--C'est impossible, mon pauvre Charles, une fois que tu seras la, il faudra bien que tu y restes. Charles:--Je m'en ferai chasser, tu verras. Juliette:---Comment feras-tu? Ne va pas commettre quelque mauvaise action. Charles:--Non, non, seulement des farces... Mais avant de me laisser coffrer, je vais jouer un tour a ma cousine, et un fameux, dont elle ne se relevera pas. --Charles! s'ecria Juliette effrayee, je te le defends! Je t'en prie. ajouta-t-elle doucement et tristement. Charles:--Mais, ma bonne Juliette; je ne veux ni la battre ni la tuer; je veux seulement ecrire a M. Blackday, qui fait ses affaires, pour le supplier de venir a mon secours, de me defendre contre ma cousine, et de me debarrasser de sa tutelle, afin que je puisse loger ailleurs que chez elle. Il n'y a pas de mal a cela, n'est-ce pas? Juliette:--Non, mon ami, aucun, et tu feras bien d'ecrire a ce monsieur. Charles:--Puisque tu approuves, je vais ecrire tout de suite. Juliette:--Oui, mets-toi a la table de ma soeur; dans le tiroir a droite, tu trouveras ce qu'il faut pour ecrire; je ne te derangerai pas, je tricoterai." Charles s'assit pres de la table et se mit a l'ouvrage. Il ecrivit longtemps. Quand il eut fini, il poussa un soupir de satisfaction. "C'est fait! Veux-tu que je te lise ma lettre, Juliette? Juliette:--Certainement, je serai charmee de l'entendre. Charles, lit:-"Monsieur, je ne vous connais pas du tout, et je crains que vous me connaissiez beaucoup et mal par ma cousine Mac'Miche. Je suis si malheureux chez elle que je ne peux plus y tenir; elle me bat tellement, malgre toutes mes inventions pour moins sentir mes coups, que j'en ai sans cesse des meurtrissures sur le corps; Betty, la servante, et Marianne et Juliette Daikins, mes cousines, certifieront que je dis la verite. Je voudrais etre bon, et cela m'est impossible avec ma cousine Mac'Miche. Voila qu'elle veut m'enfermer dans le chateau de MM. Old Nick ou on ne recoit que les scelerats. Et puis, elle me dit toujours que je suis un mendiant, et je sais qu'elle a cinquante mille francs qui sont a moi, puisque c'est mon pere qui les a places chez elle; vous n'avez qu'a en parler a M. le juge Ide paix, il vous dira comment il le sait. Je vous en prie, mon bon Monsieur, faites-moi changer de maison, placez-moi chez mes cousines Daikins, qui sont si bonnes pour moi, qui me donnent de si bons conseils, et qui cherchent a me rendre sage. Chez elles, je pourrai le devenir; chez ma cousine Mac'Miche, jamais. "Adieu, Monsieur; ayez pitie de moi, qui suis votre reconnaissant serviteur. "Charles Mac'Lance." --C'est bien, dit Juliette; seulement, avant de demander a venir demeurer chez nous, tu aurais du en parler a ma soeur. Je ne sais pas si elle voudra se charger de ton education. Charles:--Et toi, Juliette, voudras-tu me laisser demeurer avec toi? Juliette:--Oh! moi, tu sais bien que j'en serais enchantee; je te ferais prier le bon Dieu avec moi; tu me lirais de bons livres; tu me conduirais a la messe, puis chez des pauvres. Je serais bien heureuse, moi! Charles:--Eh bien, Juliette, si tu le veux, tu le demanderas a Marianne qui t'aime tant, et qui ne te refusera pas. Tu le demanderas, n'est-ce-pas? Juliette:--Mais, mon pauvre Charles, nous ne savons pas si ce monsieur t'ecoutera, s'il fera ce que tu lui demandes. Attendons qu'il t'ait repondu. Charles:--A propos, moi qui oublie de lui donner mon adresse chez toi!" Charles ajouta au bas de sa lettre: "Rue du Baume Tranquille, n deg. 3, chez Mlles Daikins." Ca fait que lorsque la reponse arrivera, Marianne l'ouvrira, te la lira, et me la remettra quand je viendrai. Je vais aller porter ma lette a la poste avec celles de ma cousine; elles sont dans ma poche." Charles mit les lettres dans le post-office, et, avant de rentrer chez Juliette, il passa a la maison pour raconter a Betty ce qu'il venait d'apprendre des mechantes intentions de Mme Mac'Miche. Mme Mac'Miche n'etait pas rentree. En sortant de chez Juliette, elle avait ete chez M. Old Nick et lui avait propose de prendre Charles en pension. "A-t-il pere et mere? demanda Old Nick d'un ton bourru. Madame Mac'Miche:--Ni pere, ni mere, ni oncle, ni tante. Je suis sa seule parente, et c'est pour cela que je l'ai pris chez moi et que je dispose de lui sans que personne ait a s'en meler. C'est un garcon insupportable, odieux, qui a tous les vices, ce qui n'est pas etonnant, car... je crois..., je soupconne... qu'il est aide,... soutenu par..., par... les fees, ajouta-t-elle en parlant tres bas et regardant autour d'elle avec crainte. Old Nick:--Hum! Je n'aime pas ca... Je n'aime pas a avoir affaire a..., a...ces dames. Il faudra augmenter sa pension d'apres cela. --Comment! s'ecria Mme Mac'Miche avec effroi. Augmenter... la pension?... Mais je me trompe peut-etre; ce n'est qu'une supposition,... une idee. Old Nick:--Idee ou non, vous l'avez dit, ma bonne dame. Ce sera six cents francs au lieu de quatre cents. Mme Mac'Miche voulut en vain prouver a Old Nick qu'il avait tort d'ajouter foi a des paroles dites en l'air. Il tint bon et refusa de la debarrasser de Charles a moins de six cents. Elle consentit enfin en soupirant et en formant le projet de ne rien payer du tout. Madame Mac'Miche:--Vous voulez donc bien a ces conditions, Monsieur Old Nick, vous charger de mon vaurien? Il est difficile; je vous ai prevenu; on n'en vient a bout qu'en le rouant de coups. Old Nick:--Soyez tranquille, Madame; nous connaissons ca. Nous en viendrons a bout; j'en ai deja une douzaine qui m'ont ete confies pour les reduire; ils ne resistent plus, je vous en reponds. Nous vous rendrons le votre docile comme un agneau. Madame Mac'Miche:--Je ne vous le redemanderai pas; gardez-le tant qu'il vivra; je n'y tiens pas. Old Nick:--Et nous convenons que j'en ferai ce que je voudrai, que personne ne viendra le visiter, que sa pension sera payee regulierement tous les trois mois, et toujours d'avance, sans quoi je ne le garde pas un jour... Je n'aime pas, ajouta Old Nick, en se grattant l'oreille, qu'il soit soupconne d'etre en rapport avec... les dames[2]... Mais puisqu'il paye deux cents francs de plus... je le prends tout de meme. Quand me l'enverrez-vous? [Note 2: En Ecosse on nomme les fees le moins souvent possible, de peur de les attirer; en parlant d'elles on dit: the ladies, les dames.] Madame Mac'Miche:--Demain matin; ce soir, si vous voulez. Old Nick:--Va pour ce soir; je l'attends. Madame Mac'Miche:--Bon! C'est convenu pour ce soir." Mme Mac'Miche allait sortir: Old Nick la retint et dit: "Nous n'avons pas regle le payement de la pension; trois mois d'avance, payes ce soir en amenant le garcon. Madame Mac'Miche:--C'est bien, c'est bien, je vous enverrai ca. Old Nick:--Avec l'enfant? Madame Mac'Miche:--Oui, oui, vous me l'avez deja dit." Et Mme Mac'Miche, qui n'aimait pas qu'on lui parlat argent, s'eloigna precipitamment. Elle rentra chez elle au moment ou Charles sortait pour retrouver Juliette, apres avoir mis Betty au courant des projets de sa cousine et de sa resolution a lui bien arretee de les contrarier par tous les moyens possibles. Madame Mac'Miche:--Restez la, Monsieur; Betty, fais un paquet des effets de ce vaurien, et mene-le de suite chez M. Old Nick, a Fairy's Hall." Betty consternee ne bougea pas. Madame Mac'Miche:--Tu n'entends pas ce que je te dis? Betty:--Madame n'aura pas le coeur de placer ce pauvre Charles chez M. Old Nick? Madame sait que cette maison, c'est pis que les galeres; l'on y bat les enfants, que c'est une pitie. Madame Mac'Miche:--Il ira chez M. Old Nick. Betty:--Si Charles quitte la maison, je n'y resterai certainement pas sans lui. Madame Mac'Miche:--Tant mieux, va-t'en de suite; je voulais tout juste te dire de chercher une condition." Betty ne dit rien; elle monta dans sa chambre, fit sa petite malle, alla faire le paquet de Charles, auquel elle ajouta quelques effets a elle, comme mouchoirs, bas, gilets tricotes, et descendit tenant sa malle d'une main, et de l'autre le petit paquet du pauvre Charles. "Viens, mon ami, lui dit-elle, tu ne seras pas plus malheureux ni plus battu chez le mechant Old Nick que tu ne l'as ete ici; il n'y a pas de regret a avoir en cette maison. --Je ne te verrai plus, Betty? dit tristement Charles. Betty:-Qui sait? Je vais tacher de me placer chez M. Old Nick; il cherche toujours des servantes. Peut-etre y a-t-il place pour moi des aujourd'hui. Charles:--Quel bonheur, Betty! Je ne serai pas tout a fait malheureux, te sachant si pres de moi." Avant de franchir le seuil de la porte, il se retourna vers Mme Mac'Miche, qui voyait echapper sa proie avec satisfaction et colere: d'une part, la joie du gain qu'elle ferait ne payant pas la pension de Charles et n'ayant plus a l'entretenir; d'autre part, la rage de n'avoir plus personne a tourmenter, et de les voir partir heureux de la quitter. "Adieu, ma cousine, dit Charles; quand je serai grand, je viendrai vous redemander mes cinquante mille francs, interets et capital, comme vous disiez." Mme Mac'Miche prit un balai pour faire ses derniers adieux a Charles mais d'un bond il avait deja rejoint Betty quand le balai retomba et brisa un carreau de la porte. Ils se sauverent, laissant Mme Mac'Miche crier et pleurer sur son carreau casse; elle ne voulut pas faire la depense d'un carreau neuf et boucha l'ouverture avec une feuille de papier qu'elle fit tenir avec le reste de la colle de Charles. X DERNIER EXPLOIT DE CHARLES Charles:--Betty, laisse-moi faire mes adieux a Marianne et a Juliette avant d'entrer dans cette maison. Je n'y resterai pas longtemps; dans peu de jours, j'espere etre revenu chez Juliette. Betty:--Et moi, donc! Tu me laisseras chez ce vieux Old Nick? Charles:--Je t'avertis, precisement pour que tu ne t'engages pas pour longtemps. Betty:--Bien mieux; j'entrerai a l'essai, a la journee. Charles:--Tres bien; et en sortant de la, nous irons chez Juliette. Betty:--Mais tu parles d'en sortir comme si tu en etais certain. Ils voudront te garder une fois qu'ils te tiendront. Charles:--Pas de danger, va; je leur rendrai la vie dure, et puis ma cousine ne payera pas; je ne leur serai pas profitable. Betty:-Toujours le meme! Tu ne reves que tours a jouer. Charles:--Puisqu'on m'oblige toujours a la vengeance! Betty:--Juliette va te precher, va! Nous voici justement arrives; reste avec elle pendant que j'irai voir a Fairy's Hall si je peux m'y caser le temps que tu y seras." Betty deposa sa malle et le paquet de Charles chez les Daikins, et partit pour arranger son affaire. "Eh bien, Charles, quelles nouvelles? demanda Juliette avec plus de vivacite qu'elle n'en mettait ordinairement. Charles:--Elle t'avait bien dit: Betty va me mener ce soir a Fairy's Hall. Juliette:--Pauvre, pauvre Charles! J'esperais encore qu'elle n'aurait pas le coeur de le faire. Charles:--Coeur! Si elle en avait un, oui; on pourrait esperer. Mais ou est-il son coeur? Dans son coffre-fort. Juliette:--Et quand on met son coeur avec son argent, la malediction de Dieu est dans la maison. Charles:--Aussi je suis bien aise d'en etre sorti; j'aurai quelques mauvais jours a passer, je le sais; mais apres je serai ici avec vous. As-tu vu Marianne? Lui as-tu parle? Juliette:--Non, pas encore; mais elle ne tardera pas a rentrer pour souper, Je voudrais bien que tu fusses delivre de M. Old Nick dans quelques jours, comme tu dis; mais... Charles:--Mais tu ne le crois pas. Tu verras. En attendant, Juliette, il faut que j'aille faire une visite au juge de paix. Juliette:--Pourquoi faire? Il ne peut rien pour toi. Charles:--Si fait; je vais le prevenir de ce que fait ma cousine et de la lettre que j'ai ecrite a l'ami de ma cousine Mac'Miche; et puis je lui demanderai de me proteger et de me faire demeurer chez vous. Au revoir, Juliette." Charles sortit et revint une demi-heure apres; il avait l'air enchante. "J'ai bien fait d'y aller. Juliette; M. le juge a ete tres bon pour moi; il m'a demande l'adresse de l'ami de ma cousine Mac'Miche; il m'a promis de venir voir Marianne pour les cinquante mille francs de mon pere. Il m'a donne en riant la permission de me faire renvoyer de Fairy's Hall et de venir demeurer chez toi, si Marianne veut bien permettre; et comme je lui disais que vous etiez pauvres, il m'a dit qu'il retirerait mon argent de chez ma cousine, et qu'il le confierait a Marianne, qui sera ma tutrice. Je serai bien content de tout ca, et que Marianne soit ma tutrice!" Juliette partagea le bonheur de Charles, et tous deux firent des projets d'avenir, dans lesquels Charles devait mener la vie d'un saint. Quand Betty rentra, elle les trouva heureux de ce prochain espoir. Betty:--J'entre ce soir chez le vieux Old Nick, moyennant qu'il ne me paye pas les journees d'essai que j'y passerai. Juliette:--Comment vous a semble la maison, Betty? Betty:--Pas belle, pas bonne; sale, triste; les enfants ont l'air miserable; les maitres ont l'air mauvais; les domestiques ont l'air malheureux. Charles:--Mais... alors... toi, ma bonne Betty, tu seras malheureuse? Betty:--Ah bah! Quelques jours seront bien vite passes. Et puis, je saurai me defendre: j'ai bec et ongles, et tant que tu seras la, j'y serai aussi. Juliette:--Merci, Betty, merci pour mon pauvre Charles." Charles sauta au cou de Betty. "Et moi aussi, ma bonne, ma chere Betty, je te remercie du fond du coeur. Et quand je serai ici, tu viendras aussi, et je payerai tout avec mon argent. Betty:--Ha! ha! ha! Comme tu arranges ca, toi! Nous verrons, nous verrons; en attendant, faisons nos adieux a Juliette et marchons a la victoire, car nous en viendrons a bout, a nous deux." Marianne entra au moment ou Charles demandait a l'attendre; il lui raconta tout ce qui venait d'arriver, sa lettre a l'ami de sa cousine Mac' Miche, sa visite au juge, son vif desir de venir demeurer chez elles, etc. Marianne ecouta attentivement, reflechit un instant, parla bas a Juliette, qui commenca par pleurer, ensuite elle parla vivement, et finit par baiser les mains de Marianne et par l'embrasser tendrement. Marianne:--Juliette me le demande; je veux bien te prendre, Charles; mais a la condition que si tu tourmentes Juliette, si tu me desobeis, si tu te mets en colere... Charles:--Jamais, jamais, Marianne; jamais, je le jure! Je serai votre esclave; je ferai tout ce que voudra Juliette, j'embrasserai ma cousine Mac'Miche si Juliette me l'ordonne; je serai doux, doux comme Juliette. Betty, riant:--Veux-tu te taire, vif-argent! Tu en dis trop! La bonne volonte y est, mais le naturel aussi. Tu seras aussi bon, aussi obeissant, aussi doux que tu pourras l'etre; mais tu seras toujours salpetre." Charles regarda d'un air inquiet Marianne qui paraissait ebranlee, et Juliette qui semblait mecontente. Juliette, vivement:--Puisque Charles promet, nous pouvons le croire, Betty; il n'a jamais manque a sa parole. D'ailleurs il serait cruel et coupable de lui refuser son dernier asile; il n'a de parents, apres Mme Mac'Miche, que Marianne et moi; et si nous le refusons il sera a la merci du premier venu. N'est-ce pas, Marianne?... Reponds, Marianne, je t'en conjure. Marianne, avec hesitation:--Je crois comme toi que c'est un devoir pour nous; il depend de Charles de le rendre agreable ou penible. Charles:--Croyez-en ma parole, Marianne; vous n'aurez pas a regretter votre acte de condescendance envers Juliette et de charite envers moi. Juliette:--Oh! Charles! charite! Pourquoi dis-tu cela? Charles, emu:--Parce que c'est reellement une charite que vous me faites; tu le sens bien, quoique tu ne veuilles pas l'avouer, de peur de me blesser. Mais ce qui est vrai ne me blesse jamais, Juliette; le mensonge et l'injustice seuls m'irritent. Marianne:--Allons, allons, tout ca est la verite vraie; c'est superbe. c'est touchant; mais il faut partir, pour arriver avant le coucher de M. Old Nick." Charles embrassa affectueusement Marianne, tres tendrement Juliette, courut a la porte, et sortit sans tourner la tete, de peur de voir Juliette pleurer son depart." Ni lui ni Betty ne dirent mot jusqu'a la porte de Fairy's Hall. Betty frappa, on ouvrit, et ils franchirent le seuil de leur prison. Un homme de la maison fut charge de les conduire au concierge. Betty lui adressa quelques questions qui n'obtinrent aucune reponse: l'homme etait sourd a ne pas entendre le tonnerre; c'etait lui qui etait sonneur de la maison. concierge et fouetteur. "Du monde, monsieur, dit l'homme sourd en introduisant Betty et Charles dans le cabinet de M. Old Nick. Old Nick:--C'est vous qui entrez a mon service et qui m'amenez ce garcon? Betty:--C'est moi, Monsieur, qui entre chez vous gratis, a l'essai et qui vous amene Charles Mac'Lance dans les memes conditions. Old Nick:--He quoi! gratis? J'ai demande trois mois payes d'avance. Ou sont-ils? donnez-les-moi. Betty:--Mme Mac'Miche ne m'a rien donne. Monsieur, qu'un petit paquet des effets de Charles. Old Nick, sechement:--Je ne recois jamais un eleve sans etre paye d'avance. Va-t'en, mon garcon; je n'ai pas besoin de toi. Betty:--Monsieur ne veut pas de Charles? Old Nick:--Sans argent, non. Betty:--Allons, nous allons nous en retourner. Bien le bonsoir, Monsieur. Old Nick, vivement:--Pas vous, pas vous! Je vous garde; j'ai besoin de vous. Betty:--Je n'entrerai pas ici sans Charles, Monsieur. Old Nick:--Ah ca! mais qu'est-ce qui vous prend, la fille? Je vous ai prise gratis; mais lui doit payer. Betty:--C'est Mme Mac'Miche que ca regarde; moi, je ne quitte pas mon eleve. Old Nick:--Ah! c'est votre eleve! Ecoutez, je veux bien le garder huit jours; mais au bout de ce temps, si je ne suis pas paye du trimestre, je le flanque a la porte (elle m'aura toujours servi huit jours pour rien: ca payera plus que la nourriture de ce garcon, se dit-il). Toi, va a l'etude, mon garcon; et vous, allez a la cuisine; ma femme y est seule; il faut l'aider." Betty mena Charles jusqu'a la porte qu'on lui indiqua, et alla elle-meme a la recherche de la cuisine. Lorsque Charles entra a l'etude, tous les yeux se porterent sur lui: le surveillant le regardait d'un oeil sournois et mefiant; les enfants examinaient le nouveau venu avec surprise; son air decide et espiegle semblait annoncer des evenements inaccoutumes et interessants. Cette premiere soiree n'offrit pourtant aucun episode extraordinaire. Charles n'avait pas de devoirs a faire; il s'assit sur l'extremite d'un banc et s'y endormit. Il fut reveille en sursaut par un gros chat noir qui lui laboura la main d'un coup de griffe; Charles riposta par un coup de poing qui fit degringoler par terre ce nouvel ennemi du repos et de la douceur de Charles. Le chat se refugia en miaulant sous le banc ou surveillant. Celui-ci lanca au nouveau venu un regard foudroyant et sembla indecis entre la paix ou la guerre. Apres un instant de reflexion il se decida pour une paix... provisoire. Deux jours se passerent assez paisiblement pour Charles; il employait utilement son temps a faire connaissance avec les usages de la maison et avec les enfants, dont il observa les caracteres divers; il eut bientot reconnu ceux, tres nombreux, auxquels il pouvait se fier et ceux, tres. rares, qui le trahiraient a l'occasion. Il les interrogea sur les bruits qui couraient dans le bourg, de fees qui troublaient le repos des nuits, d'apparitions de fantomes, d'hommes noirs, etc. Tous en avaient connaissance, mais jamais personne n'avait vu ni entendu rien de semblable; ce qui n'empecha pas Charles de concevoir des projets dont les fees devaient etre la base principale. Charles voyait souvent Betty, car c'etait elle qui aidait a la cuisine. qui faisait les chambres, qui balayait les salles d'etude, etc. Il la tenait au courant de tout, et Betty devait lui venir en aide pour divers tours qu'il projetait. Pendant ces deux jours, Charles n'avait pas encore travaille avec ses camarades; on l'avait laisse prendre connaissance des etudes et de la discipline severe de la maison; il avait ete temoin de plusieurs punitions, lesquelles se reduisaient toutes au fouet plus ou moins severement applique. Il n'avait eu aucun demele avec les surveillants, ne s'etant pas encore trouve en rapport de travail avec eux; mais il avait eu quelques discussions avec le protege des surveillants, un gros chat noir qui semblait l'avoir pris en haine et qui ne perdait aucune occasion de le lui temoigner. Charles lui rendait, avec usure, ses sentiments d'antipathie et ses mauvais procedes; ainsi, des les premiers jours de son arrivee, il se trouva en tete-a-tete avec son ennemi dans un cabinet retire; tous deux se precipiterent l'un sur l'autre. Charles attrapa un coup de griffe formidable qu'il paya d'un bon coup de poing. Le chat sauta a la poitrine de Charles, qui le saisit a la gorge, maintint avec son genou la tete et le corps de son antagoniste, tira de sa poche une ficelle, qu'il attacha a la queue du chat apres avoir attache a l'autre bout une boule de papier; puis il ouvrit la porte et lacha l'animal, qui disparut en un clin d'oeil, trainant apres lui ce papier dont le bruit et les bond, lui causaient une frayeur epouvantable. Charles etait rentre dans l'etude lorsque le chat s'y precipita a la suite d'un eleve qui arrivait; chacun tourna la tete a ce bruit. Le maitre appela son favori, le delivra de son instrument de torture et promena un regard furieux et scrutateur sur tous les eleves; mais il ne put decouvrir aucun symptome de culpabilite sur ces physionomies animees par la curiosite et par une satisfaction contenue. Tous avaient a se plaindre de la mechancete de ce chat, et tous triomphaient de sa premiere defaite. Le maitre interrogea les eleves et n'obtint que des reponses insignifiantes; Charles parut innocent comme les autres; son premier mot fut: "Pauvre bete! comme c'est mechant!" L'affaire resta donc a l'etat de mystere, et le coupable demeura impuni. C'etait la premiere fois que chose pareille arrivait; les eleves, plus fins que le surveillant, flairerent le savoir-faire du nouveau venu, et lui accorderent une part plus grande dans leur estime et leur confiance. Il fallut pourtant que Charles commencat a travailler comme les autres. Le troisieme jour, apres une serie d'executions auxquelles assisterent les enfants comme d'habitude, Boxear, le surveillant, signifia a Charles qu'il allait desormais assister aux lecons et faire ses devoirs comme ses camarades. Charles en fut satisfait. C'etait du nouveau pour lui; il avait le desir d'apprendre et il ecouta avec une attention soutenue. Apres la lecon on commenca l'etude; les eleves se placerent devant leurs pupitres; Charles n'en avait pas encore, il demanda ou il devait travailler. Boxear:--A votre pupitre, Monsieur. Charles:--Lequel, Monsieur? Boxear:--Le premier vacant." Charles en apercut un inoccupe pres du surveillant; c'etait celui du remplacant. Charles alla s'y placer. Boxear se retourna vers lui, croisa ses bras et le regarda d'un air indigne: "Avez-vous perdu la tete, petit drole? dit-il. Est-ce la place d'un eleve, pres de moi, sur une estrade? Charles:--Ma foi! Monsieur, est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux deviner, moi? Vous me dites: le premier vacant; j'apercois celui-ci, je le prends. Boxear:--Ah! Monsieur est beau parleur! Monsieur est raisonneur! Monsieur est insubordonne, revolutionnaire, etc. Voila comme nous venons a bout des beaux parleurs (il lui tire les cheveux); des raisonneurs (il lui donne des claques); des insubordonnes (il lui donne des coups de regle); des revolutionnaires (il lui donne des coups de fouet). Allez, Monsieur, chercher un pupitre vacant." Charles n'avait pas pousse un cri, pas laisse echapper un soupir; les visieres du cousin Mac'Miche, qui occupaient toujours leur poste de preservation, avaient ete pour beaucoup dans ce courage heroique; il jeta un coup d'oeil dans la salle et alla prendre place pres d'un garcon de son age a peu pres et qui avait des larmes dans les yeux. "Celui-ci est bon, se dit-il; il ne me trahira pas a l'occasion." Le maitre l'examinait avec attention; "il ne sera pas facile a reduire, pensa-t-il; pas une larme, pas une plainte! Il faudra bien pourtant en venir a bout." "Minet!" appela le maitre. Le chat noir a l'air feroce repondit par un miaulement enroue qui ressemblait plutot a un rugissement, et sauta sur la table de son maitre. Celui-ci fit une grosse boulette de papier, la fit voir au chat, qui fit gros dos, leva la queue, dressa les oreilles, et suivit de l'oeil tous les mouvements du maitre, jusqu'a ce que la boulette lancee fut retombee sur la tete de Charles. Il poussa un second miaulement rauque et d'un bond fut sur la tete et sur les epaules de son ennemi, qu'il se mit a mordre et a griffer, tout en poursuivant la boulette qui roulait sous ses griffes et ses dents. Charles se defendit de son mieux, lui tira les pattes a les lui briser, lui serra le cou a l'etrangler; le chat se sentit vaincu et voulut sauter a bas, mais Charles ne lui en donna pas le temps; il l'empoigna par les pattes de derriere, et, malgre les cris desesperes de l'animal, malgre les cris furieux du maitre, il le fit tournoyer en l'air et le lanca sur le pupitre du surveillant, qui recut dans ses bras son chat etourdi et presque inanime. Les yeux du maitre lancaient des eclairs. Il descendit de son estrade, se dirigea vers Charles, le fit rudement avancer jusqu'au milieu de la salle, le forca a se coucher a terre, et commenca a le deshabiller pour lui faire sentir la durete du fouet qu'il tenait a la main. Mais a peine eut-il enleve a Charles son vetement inferieur, qu'il recula epouvante comme l'avait fait Mme Mac'Miche: les diables etaient encore a leur poste, frais et menacants. Charles devina et se releva triomphant. "Je suis un protege des fees, dit-il, j'en porte les armes; malheur a qui me touche! trois fois malheur a qui me frappe!" Boxear ne savait trop que penser; il commenca pourtant par reculer; le hasard voulut qu'en reculant il trebuchat sur un tabouret, qui le fit tomber en avant; il se trouva avoir le pied foule et le nez tres endommage; les enfants, voyant qu'il ne pouvait se relever, quitterent leurs bancs, et, sous pretexte de lui porter secours, ils lui tirerent les bras, les jambes, la tete, le faisant retomber apres l'avoir enleve et le tourmentant de toutes les facons toujours pour lui venir en aide. "Laissez-moi! criait-il; ne me touchez pas, petits gredins! Allez chercher quelqu'un pour me relever." Mais les enfants n'en continuaient pas moins leurs bons offices, malgre les hurlements du blesse. Charles trouva le moyen, dans le tumulte, de glisser a l'oreille de quelques camarades l'origine des diables qui les avaient tous effrayes; la nouvelle courut bien vite dans la salle, et Charles devint des ce moment l'objet de leur admiratio