The Project Gutenberg EBook of Contes Français, by Douglas Labaree Buffum This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Contes Français Author: Douglas Labaree Buffum Release Date: July 19, 2004 [EBook #12949] Language: English and French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES FRANÇAIS *** Produced by Renald Levesque CONTES FRANÇAIS EDITED WITH NOTES AND VOCABULARY BY DOUGLAS LABAREE BUFFUM, PH. D. Professor of Romance Languages in Princeton University. PREFACE. This edition of _Contes Français_ follows the lines of my edition of _French Short Stories_, published in 1907. The stories have been chosen from representative authors of the nineteenth century with a view to: (1) literary worth, (2) varied style and subject-matter, (3) large vocabulary, (4) interest for the student. The vocabulary is large (between 6000 and 7000 words); it is hoped that it will be found to be complete, with the exception of merely personal names, having no English equivalent and of no signification beyond the story in which they occur. In a few instances words will be found in the text with special meanings; in these cases the vocabulary contains the usual signification as well as the special. Irregularities in pronunciation are indicated in the vocabulary. A knowledge of the elementary principles of French grammar on the part of the student is presupposed. Consequently the notes contain few grammatical explanations. Repetition of rules that may be found in the ordinary grammars would be unnecessary, and the individual instructor will probably prefer to adapt this side of the work to the needs of each class, Or better still to the needs of each student. Mere translations have also been avoided in the notes; the complete vocabulary will enable the student to do this work himself. The body of the notes is devoted to the explanation of historical and literary references and to the explanation of difficult or exceptional grammatical constructions. A few general remarks have been made in connection with each author in order to point out his place in French literature; bibliographical material for more detailed information has been indicated and the principal works of each author have been mentioned, together with one or more editions of his works. No alteration of any kind has been made in the French Text. CONTENTS PRÉFACE MÉRIMÉE L'ENLÈVEMENT DE LA REDOUTE LE COUP DE PISTOLET MAUPASSANT LA MAIN UNE VENDETTA L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS TOMBOUCTOU EN MER LES PRISONNIERS LE BAPTÊME TOINE LE PÈRE MILON DAUDET LE CURÉ DE CUCUGNAN LE SOUS-PRÉFET AUX CHAMPS LE PAPE EST MORT UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS LA VISION DU JUGE DE COLMAR ERCKMANN-CHATRIAN LA MONTRE DU DOYEN COPPÉE LE LOUIS D'OR L'ENFANT PERDU GAUTIER LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT BALZAC UN DRAME AU BORD DE LA MER. MUSSET CROISILLES NOTES. VOCABULARY. [Transcriber's note: Page numbers and line numbers have been retained to facilitate the location of the topics pointed to, in the "Nldquo;Notes" section.] CONTES FRANÇAIS Page 1 MÉRIMÉE L'ENLÈVEMENT DE LA REDOUTE Un militaire de mes amis, qui est mort de la fièvre en Grèce il y a quelques années, me conta un jour la première affaire à laquelle il avait assisté. Son récit me frappa tellement, que je l'écrivis de mémoire aussitôt que j'en [5]eus le loisir. Le voici: Je rejoignis le régiment le 4 septembre au soir. Je trouvai le colonel au bivac. Il me reçut d'abord assez brusquement; mais, après avoir lu la lettre de recommandation du général B * * *, il changea de manières, et [10]m'adressa quelques paroles obligeantes. Je fus présenté par lui à mon capitaine, qui revenait à l'instant même d'une reconnaissance. Ce capitaine, que je n'eus guère le temps de connaître, était un grand homme brun, d'une physionomie dure et repoussante. Il avait été simple soldat, et avait gagné ses épaulettes et sa croix [15]sur les champs de bataille. Sa voix, qui était enrouée et faible, contrastait singulièrement avec sa stature presque gigantesque. On me dit qu'il devait cette voix étrange à une balle qui l'avait percé de part en part à la bataille [20]d'Iéna. En apprenant que je sortais de l'école de Fontainebleau, il fit la grimace et dit: Page 2 --Mon lieutenant est mort hier... Je compris qu'il voulait dire: «C'est vous qui devez le remplacer, et vous n'en êtes pas capable.» Un mot piquant me vint sur les lèvres, mais je me contins. [5]La lune se leva derrière la redoute de Cheverino, située à deux portées de canon de notre bivac. Elle était large et rouge comme cela est ordinaire à son lever. Mais, ce soir-là elle me parut d'une grandeur extraordinaire. Pendant un instant, la redoute se détacha en noir sur le disque [10]éclatant de la lune. Elle ressemblait au cône d'un volcan au moment de l'éruption. Un vieux soldat, auprès duquel je me trouvais, remarqua la couleur de la lune. --Elle est bien rouge, dit-il; c'est signe qu'il en coûtera [15]bon pour l'avoir, cette fameuse redoute! J'ai toujours été superstitieux, et cet augure, dans ce moment surtout, m'affecta. Je me couchai, mais je ne pus dormir. Je me levai, et je marchai quelque temps, regardant l'immense ligne de feux qui couvrait les hauteurs au delà du village [20]de Cheverino. Lorsque je crus que l'air frais et piquant de la nuit avait assez rafraîchi mon sang, je revins auprès du feu; je m'enveloppai soigneusement dans mon manteau, et je fermai les yeux, espérant ne pas les ouvrir avant le jour. [25]Mais le sommeil me tint rigueur. Insensiblement mes pensées prenaient une teinte lugubre. Je me disais que je n'avais pas un ami parmi les cent mille hommes qui couvraient cette plaine. Si j'étais blessé, je serais dans un hôpital, traité sans égards par des chirurgiens ignorants. Ce que [30]j'avais entendu dire des opérations chirurgicales me revint à la mémoire. Mon coeur battait avec violence, et machinalement je disposais, comme une espèce de cuirasse, Page 3 le mouchoir et le portefeuille que j'avais sur la poitrine. La fatigue m'accablait, je m'assoupissais à chaque instant, et à chaque instant quelque pensée sinistre se reproduisait avec plus de force et me réveillait en sursaut. [5]Cependant la fatigue l'avait emporté, et, quand on battit la diane, j'étais tout à fait endormi. Nous nous mimes en bataille, on fit l'appel, puis on remit les armes en faisceaux, et tout annonçait que nous allions passer une journée tranquille. [10]Vers trois heures, un aide de camp arriva, apportant un ordre. On nous fit reprendre les armes; nos tirailleurs se répandirent dans la plaine; nous les suivîmes lentement, et, au bout de vingt minutes, nous vîmes tous les avant-postes des Russes se replier et rentrer dans la redoute. [15]Une batterie d'artillerie vint s'établir à notre droite, une autre à notre gauche, mais toutes les deux bien en avant de nous. Elles commencèrent un feu très vif sur l'ennemi, qui riposta énergiquement, et bientôt la redoute de Cheverino disparut sous des nuages épais de fumée. [20]Notre régiment était presque à couvert du feu des Russes par un pli de terrain. Leurs boulets, rares d'ailleurs pour nous (car ils tiraient de préférence sur nos canonniers), passaient au-dessus de nos têtes, ou tout au plus nous envoyaient de la terre et de petites pierres. [25]Aussitôt que l'ordre de marcher en avant nous eut été donné, mon capitaine me regarda avec une attention qui m'obligea à passer deux ou trois fois la main sur ma jeune moustache d'un air aussi dégagé qu'il me fut possible. Au reste, je n'avais pas peur, et la seule crainte que [30]j'éprouvasse, c'était que l'on ne s'imaginât que j'avais peur. Ces boulets inoffensifs contribuèrent encore à me maintenir dans mon calme héroïque. Mon amour-propre Page 4 me disait que je courais un danger réel, puisque enfin j'étais sous le feu d'une batterie. J'étais enchanté d'être si à mon aise, et je songeai au plaisir de raconter la prise de la redoute de Cheverino, dans le salon de madame de [5]B * * *, rue de Provence. Le colonel passa devant notre compagnie; il m'adressa la parole: «Eh bien, vous allez en voir de grises pour votre début.» Je souris d'un air tout à fait martial en brossant la [10]manche de mon habit, sur laquelle un boulet, tombé à trente pas de moi, avait envoyé un peu de poussière. Il parut que les Russes s'aperçurent du mauvais succès de leurs boulets; car ils les remplacèrent par des obus qui pouvaient plus facilement nous atteindre dans le creux où [15]nous étions postés. Un assez gros éclat m'enleva mon schako et tua un homme auprès de moi. --Je vous fais mon compliment, me dit le capitaine, comme je venais de ramasser mon schako, vous en voilà quitte pour la journée. Je connaissais cette superstition [20]militaire qui croit que l'axiome _non bis in idem_ trouve son application aussi bien sur un champ de bataille que dans une cour de justice. Je remis fièrement mon schako. --C'est faire saluer les gens sans cérémonie, dis-je aussi gaiement que je pus. Cette mauvaise plaisanterie, vu la [25]circonstance, parut excellente. --Je vous félicite, reprit le capitaine, vous n'aurez rien de plus, et vous commanderez une compagnie ce soir; car je sens bien que le four chauffe pour moi. Toutes les fois que j'ai été blessé, l'officier auprès de moi a reçu quelque [30]balle morte, et, ajouta-t-il d'un ton plus bas et presque honteux, leurs noms commençaient toujours par un P. Je fis l'esprit fort; bien des gens auraient fait comme moi; Page 5 bien des gens auraient été aussi bien que moi frappés de ces paroles prophétiques. Conscrit comme je l'étais, je sentais que je ne pouvais confier mes sentiments à personne, et que je devais toujours paraître froidement [5]intrépide. Au bout d'une demi-heure, le feu des Russes diminua sensiblement; alors nous sortîmes de notre couvert pour marcher sur la redoute. Notre régiment était composé de trois bataillons. Le [10]deuxième fut chargé de tourner la redoute du côté de la gorge; les deux autres devaient donner l'assaut. J'étais dans le troisième bataillon. En sortant de derrière l'espèce d'épaulement qui nous avait protégés, nous fûmes reçus par plusieurs décharges [15]de mousqueterie qui ne firent que peu de mal dans nos rangs. Le sifflement des balles me surprit: souvent je tournais la tête, et je m'attirai ainsi quelques plaisanteries de la part de mes camarades plus familiarisés avec ce bruit. --A tout prendre, me dis-je, une bataille n'est pas une [20]chose si terrible. Nous avancions au pas de course, précédés de tirailleurs: tout à coup les Russes poussèrent trois hourras, trois hourras distincts, puis demeurèrent silencieux et sans tirer. [25]--Je n'aime pas ce silence, dit mon capitaine; cela ne nous présage rien de bon. Je trouvai que nos gens étaient un peu trop bruyants, et je ne pus m'empêcher de faire intérieurement la comparaison de leurs clameurs tumultueuses avec le silence imposant [30]de l'ennemi. Nous parvînmes rapidement au pied de la redoute, les palissades avaient été brisées et la terre bouleversée par Page 6 nos boulets. Les soldats s'élancèrent sur ces ruines nouvelles avec des cris de _Vive l'empereur!_ plus fort qu'on ne l'aurait attendu de gens qui avaient déjà tant crié. Je levai les yeux, et jamais je n'oublierai le spectacle que [5]je vis. La plus grande partie de la fumée s'était élevée et restait suspendue comme un dais à vingt pieds au-dessus de la redoute. Au travers d'une vapeur bleuâtre, on apercevait derrière leur parapet à demi détruit les grenadiers russes, l'arme haute, immobiles comme des statues. Je [10]crois voir encore chaque soldat, l'oeil gauche attaché sur nous, le droit caché par son fusil élevé. Dans une embrasure, à quelques pieds de nous, un homme tenant une lance à feu était auprès d'un canon. Je frissonnai, et je crus que ma dernière heure était [15]venue. --Voilà la danse qui va commencer! s'écria mon capitaine. Bonsoir! Ce furent les dernières paroles que je l'entendis prononcer. [20]Un roulement de tambours retentit dans la redoute. Je vis se baisser tous les fusils. Je fermai les yeux; et j'entendis un fracas épouvantable, suivi de cris et de gémissements. J'ouvris les yeux, surpris de me trouver encore au monde. La redoute était de nouveau enveloppée [25]de fumée. J'étais entouré de blessés et de morts. Mon capitaine était étendu à mes pieds: sa tête avait été broyée par un boulet, et j'étais couvert de sa cervelle et de son sang. De toute ma compagnie, il ne restait debout que six hommes et moi. [30]A ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel, mettant son chapeau au bout de son épée, gravit le premier le parapet en criant: _Vive l'empereur!_ il fut suivi aussitôt Page 7 de tous les survivants. Je n'ai presque plus de souvenir net de ce qui suivit. Nous entrâmes dans la redoute, je ne sais comment. On se battit corps à corps au milieu d'une fumée si épaisse, que l'on ne pouvait se voir. Je crois que [5]je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin j'entendis crier: «Victoire!» et la fumée diminuant, j'aperçus du sang et des morts sous lesquels disparaissait la terre de la redoute. Les canons surtout étaient enterrés sous des tas de cadavres. Environ deux cents hommes [10]debout, en uniforme français, étaient groupés sans ordre, les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant leurs baïonnettes. Onze prisonniers russes étaient avec eux. Le colonel était renversé tout sanglant sur un caisson brisé, près de la gorge. Quelques soldats s'empressaient [15]autour de lui: je m'approchai. --Où est le plus ancien capitaine? demandait-il à un sergent. Le sergent haussa les épaules d'une manière très expressive. [20]--Et le plus ancien lieutenant? --Voici monsieur qui est arrivé d'hier, dit le sergent d'un ton tout à fait calme. Le colonel sourit amèrement. --Allons; monsieur, me dit-il, vous commandez en chef; [25]faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec ces chariots, car l'ennemi est en force; mais le général C ...va vous faire soutenir. --Colonel, lui dis-je, vous êtes grièvement blessé? --F..., mon cher, mais la redoute est prise! Page 8 LE COUP DE PISTOLET TRADUIT DE POUCHKINE I «Nous fîmes feu l'un sur l'autre.» Bariatynski «J'ai juré de le tuer selon le code du duel, et j'ai encore mon coup tirer.» (Un soir au bivac.) [5]Nous étions en cantonnement dans le village de * * *. On sait ce qu'est la vie d'un officier dans la ligne: le matin, l'exercice, le manège; puis le dîner chez le commandant du régiment ou bien au restaurant juif; le soir, le punch et les cartes. A * * *, il n'y avait pas une maison qui reçût, [10]pas une demoiselle à marier. Nous passions notre temps les uns chez les autres, et, dans nos réunions, on ne voyait que nos uniformes. Il y avait pourtant dans notre petite société un homme qui n'était pas militaire. On pouvait lui donner environ [15]trente-cinq ans; aussi nous le regardions comme un vieillard. Parmi nous, son expérience lui donnait une importance considérable; en outre, sa taciturnité, son caractère altier et difficile, son ton sarcastique faisaient une grande impression sur nous autres jeunes gens. Je ne sais quel [20]mystère semblait entourer sa destinée. Il paraissait être Russe, mais il avait un nom étranger. Autrefois, il avait servi dans un régiment de hussards et même y avait fait figure; tout à coup, donnant sa démission, on ne savait Page 9 pour quel motif, il s'était établi dans un pauvre village où il vivait très mal tout en faisant grande dépense. Il sortait toujours à pied avec une vieille redingote noire, et cependant tenait table ouverte pour tous les officiers de [5]notre régiment. A la vérité, son dîner ne se composait que de deux ou trois plats apprêtés par un soldat réformé, mais le champagne y coulait par torrents. Personne ne savait sa fortune, sa condition, et personne n'osait le questionner à cet égard. On trouvait chez lui des livres, [10]--des livres militaires surtout,--et aussi des romans. Il les donnait volontiers à lire et ne les redemandait jamais par contre, il ne rendait jamais ceux qu'on lui avait prêtés. Sa grande occupation était de tirer le pistolet; les murs de sa chambre, criblés de balles, ressemblaient à des [15]rayons de miel. Une riche collection de pistolets, voilà le seul luxe de la misérable baraque qu'il habitait. L'adresse qu'il avait acquise était incroyable, et, s'il avait parié d'abattre le pompon d'une casquette, personne dans notre régiment n'eût fait difficulté de mettre la casquette sur [20]sa tête. Quelquefois, la conversation roulait parmi nous sur les duels. Silvio (c'est ainsi que je l'appellerai) n'y prenait jamais part. Lui demandait-on s'il s'était battu, il répondait sèchement que oui, mais pas le moindre détail, et il était évident que de semblables questions ne [25]lui plaisaient point. Nous supposions que quelque victime de sa terrible adresse avait laissé un poids sur sa conscience. D'ailleurs, personne d'entre nous ne se fût jamais avisé de soupçonner en lui quelque chose de semblable à de la faiblesse. Il y a des gens dont l'extérieur [30]seul éloigne de pareilles idées. Une occasion imprévue nous surprit tous étrangement. Un jour, une dizaine de nos officiers dînaient chez Page 10 Silvio. On but comme de coutume, c'est-à-dire énormément. Le dîner fini, nous priâmes le maître de la maison de nous faire une banque de pharaon. Après s'y être longtemps refusé, car il ne jouait presque jamais, il fit apporter des [5]cartes, mit devant lui sur la table une cinquantaine de ducats et s'assit pour tailler. On fit cercle autour de lui et le jeu commença. Lorsqu'il jouait, Silvio avait l'habitude d'observer le silence le plus absolu; jamais de réclamations, jamais d'explications. Si un ponte faisait une [10]erreur, il lui payait juste ce qui lui revenait, ou bien marquait à son propre compte ce qu'il avait gagné. Nous savions tout cela, et nous le laissions faire son petit ménage à sa guise; mais il y avait avec nous un officier nouvellement arrivé au corps, qui, par distraction, fit un faux [15]paroli. Silvio prit la craie et fit son compte à son ordinaire. L'officier, persuadé qu'il se trompait, se mit à réclamer. Silvio, toujours muet, continua de tailler. L'officier, perdant patience, prit la brosse et effaça ce qui lui semblait marqué à tort. Silvio prit la craie et le marqua de [20]nouveau. Sur quoi, l'officier, échauffé par le vin, par le jeu et par les rires de ses camarades, se crut gravement offensé, et, saisissant, de fureur, un chandelier de cuivre, le jeta à la tête de Silvio, qui, par un mouvement rapide, eut le bonheur d'éviter le coup. Grand tapage! Silvio [25]se leva, pâle de fureur et les yeux étincelants: --Mon cher monsieur, dit-il, veuillez sortir, et remerciez Dieu que cela se soit passé chez moi. Personne d'entre nous ne douta des suites de l'affaire, et déjà nous regardions notre nouveau camarade comme [30]un homme mort. L'officier sortit en disant qu'il était prêt à rendre raison à M. le banquier, aussitôt qu'il lui conviendrait. Le pharaon continua encore quelques minutes, Page 11 mais on s'aperçut que le maître de la maison n'était plus au jeu; nous nous éloignâmes l'un après l'autre, et nous regagnâmes nos quartiers en causant de la vacance qui allait arriver. [5]Le lendemain, au manège, nous demandions si le pauvre lieutenant était mort ou vivant, quand nous le vîmes paraître en personne. On le questionna, Il répondit qu'il n'avait pas eu de nouvelles de Silvio. Cela nous surprit. Nous allâmes voir Silvio, et nous le trouvâmes dans sa [10]cour, faisant passer balle sur balle dans un as cloué sur la porte. Il nous reçut à son ordinaire, et sans dire un mot de la scène de la veille. Trois jours se passèrent et le lieutenant vivait toujours. Nous nous disions, tout ébahis: «Est-ce que Silvio ne se battra pas?» Silvio ne se battit [15]pas. Il se contenta d'une explication très légère et tout fut dit. Cette longanimité lui fit beaucoup de tort parmi nos jeunes gens. Le manque de hardiesse est ce que la jeunesse pardonne le moins, et, pour elle, le courage est le [20]premier de tous les mérites, l'excuse de tous les défauts. Pourtant, petit à petit, tout fut oublié, et Silvio reprit parmi nous son ancienne influence. Seul, je ne pus me rapprocher de lui. Grâce à mon imagination romanesque, je m'étais attaché plus que personne [25]à cet homme dont la vie était une énigme, et j'en avais fait le héros d'un drame mystérieux. Il m'aimait; du moins, avec moi seul, quittant son ton tranchant et son langage caustique, il causait de différents sujets avec abandon et quelquefois avec une grâce extraordinaire. [30]Depuis cette malheureuse soirée, la pensée que son honneur était souillé d'une tache, et que volontairement il ne l'avait pas essuyée, me tourmentait sans cesse et Page 12 m'empêchait d'être à mon aise avec lui comme autrefois. Je me faisais conscience de le regarder. Silvio avait trop d'esprit et de pénétration pour ne pas s'en apercevoir et deviner la cause de ma conduite. Il m'en sembla peiné. Deux [5]fois, du moins, je crus remarquer en lui le désir d'avoir une explication avec moi, mais je l'évitai, et Silvio m'abandonna. Depuis lors, je ne le vis qu'avec nos camarades, et nos causeries intimes ne se renouvelèrent plus. Les heureux habitants de la capitale, entourés de [10]distractions, ne connaissent pas maintes impressions Familières aux habitants des villages ou des petites villes, par exemple, l'attente du jour de poste. Le mardi et le vendredi, le bureau de notre régiment était plein d'officiers. L'un attendait de l'argent, un autre des lettres, celui-là [15]les gazettes. D'ordinaire, on décachetait sur place tous les paquets; on se communiquait les nouvelles, et le bureau présentait le tableau le plus animé. Les lettres de Silvio lui étaient adressées à notre régiment, et il venait les chercher avec nous autres. Un jour, on lui remit une [20]lettre dont il rompit le cachet avec précipitation. En la parcourant, ses yeux brillaient d'un feu extraordinaire. Nos officiers, occupés de leurs lettres, ne s'étaient aperçus de rien. --Messieurs, dit Silvio, des affaires m'obligent à partir [25]précipitamment. Je me mets en route cette nuit; j'espère que vous ne refuserez pas de dîner avec moi pour la dernière fois.--Je compte sur vous aussi, continua-t-il en se tournant vers moi. J'y compte absolument. Là-dessus, il se retira à la hâte, et, après être convenus [30]de nous retrouver tous chez lui, nous nous en allâmes chacun de son côté. J'arrivai chez Silvio à l'heure indiquée, et j'y trouvai Page 13 presque tout le régiment. Déjà tout ce qui lui appartenait était emballé. On ne voyait plus que les murs nus et mouchetés de balles. Nous nous mîmes à table. Notre hôte était en belle humeur, et bientôt il la fit partager à [5]toute la compagnie. Les bouchons sautaient rapidement; la mousse montait dans les verres, vidés et remplis sans interruption; et nous, pleins d'une belle tendresse, nous souhaitions au partant heureux voyage, joie et prospérité. Il était tard quand on quitta la table. Lorsqu'on [10]en fut à se partager les casquettes, Silvio dit adieu à chacun de nous, mais il me prit la main et me retint au moment même où j'allais sortir. --J'ai besoin de causer un peu avec vous, me dit-il tout bas. [15]Je restai. Les autres partirent et nous demeurâmes seuls, assis l'un en face de l'autre, fumant nos pipes en silence. Silvio semblait soucieux et il ne restait plus sur son front la moindre trace de sa gaieté convulsive. Sa pâleur sinistre, [20]ses yeux ardents, les longues bouffées de fumée qui sortaient de sa bouche, lui donnaient l'air d'un vrai démon. Au bout de quelques minutes, il rompit le silence. --Il se peut, me dit-il, que nous ne nous revoyions jamais: avant de nous séparer, j'ai voulu avoir une [25]explication avec nous. Vous avez pu remarquer que je me soucie peu de l'opinion des indifférents; mais je vous aime, et je sens qu'il me serait pénible de vous laisser de moi une opinion défavorable. Il s'interrompit pour faire tomber la cendre de sa pipe. [30]Je gardai le silence et je baissai les yeux. --Il a pu vous paraître singulier, poursuivit-il, que je n'aie pas exigé une satisfaction complète de cet ivrogne, Page 14 de ce fou de R... Vous conviendrez qu'ayant le droit de choisir les armes, sa vie était entre mes mains, et que je n'avais pas grand risque à courir. Je pourrais appeler ma modération de la générosité, mais je ne veux pas mentir. [5]Si j'avais pu donner une correction à R... sans risquer ma vie, sans la risquer en aucune façon, il n'aurait pas été si facilement quitte avec moi. Je regardai Silvio avec surprise. Un pareil aveu me troubla au dernier point. Il continua. [10]--Eh bien, malheureusement, je n'ai pas le droit de m'exposer à la mort. Il y a six ans, j'ai reçu un soufflet, et mon ennemi est encore vivant. Ma curiosité était vivement excitée. --Vous ne vous êtes pas battu avec lui? lui demandai-je. [15]Assurément, quelques circonstances particulières vous ont empêché de le joindre? --Je me suis battu avec lui, répondit Silvio, et voici un souvenir de notre rencontre. Il se leva et tira d'une boite un bonnet de drap rouge [20]avec un galon et un gland d'or, comme ce que les Français appellent bonnet de police; il le posa sur sa tête; il était percé d'une balle à un pouce au-dessus du front. --Vous savez, dit Silvio, que j'ai servi dans les hussards de... Vous connaissez mon caractère. J'ai l'habitude [25]de la domination; mais, dans ma jeunesse, c'était chez moi une passion furieuse. De mon temps, les tapageurs étaient à la mode: j'étais le premier tapageur de l'armée. On faisait gloire de s'enivrer: j'ai mis sous la table le fameux B..., chanté par D. D... Tous les [30]jours, il y avait des duels dans notre régiment: tous les jours, j'y jouais mon rôle comme second ou principal. Mes camarades m'avaient en vénération, et nos officiers Page 15 supérieurs, qui changeaient sans cesse, me regardaient comme un fléau dont on ne pouvait se délivrer. «Pour moi, je suivais tranquillement (ou plutôt fort tumultueusement) ma carrière de gloire, lorsqu'on nous [5]envoya au régiment un jeune homme riche et d'une famille distinguée. Je ne vous le nommerai pas. Jamais il ne s'est rencontré un gaillard doué d'un bonheur plus insolent. Figurez-vous jeunesse, esprit, jolie figure, gaieté enragée, bravoure insouciante du danger, un beau nom, [10]de l'argent tant qu'il en voulait, et qu'il ne pouvait venir à bout de perdre; et, maintenant, représentez-vous quel effet il dut produire parmi nous. Ma domination fut ébranlée. D'abord, ébloui de ma réputation, il rechercha mon amitié. Mais je reçus froidement ses avances, et lui, [15]sans en paraître le moins du monde mortifié, me laissa là. Je le pris en grippe. Ses succès dans le régiment et parmi les dames me mettaient au désespoir. Je voulus lui chercher querelle. A mes épigrammes, il répondit par des épigrammes qui, toujours, me paraissaient plus piquantes [20]et plus inattendues que les miennes, et qui, pour le moins, étaient beaucoup plus gaies. Il plaisantait; moi, je haïssais. Enfin, certain jour, à un bal chez un propriétaire polonais, voyant qu'il était l'objet de l'attention de plusieurs dames, et notamment de la maîtresse de la [25]maison, avec laquelle j'étais fort bien, je lui dis à l'oreille je ne sais quelle plate grossièreté. Il prit feu et me donna un soufflet. Nous sautions sur nos sabres, les dames s'évanouissaient; on nous sépara, et, sur-le-champ, nous sortîmes pour nous battre. [30]«Le jour paraissait. J'étais au rendez-vous avec mes trois témoins, attendant mon adversaire avec une impatience indicible. Un soleil d'été se leva, et déjà la Page 16 chaleur commençait à nous griller. Je l'aperçus de loin. Il s'en venait à pied en manches de chemise, son uniforme sur son sabre, accompagné d'un seul témoin. Nous allâmes à sa rencontre. Il s'approcha, tenant sa casquette [5]pleine de guignes. Nos témoins nous placèrent à douze pas. C'était à moi de tirer le premier; mais la passion et la haine me dominaient tellement, que je craignis de n'avoir pas la main sûre, et, pour me donner le temps de me calmer, je lui cédai le premier feu. Il refusa. On convint de s'en [10]rapporter au sort. Ce fut à lui de tirer le premier, à lui, cet éternel enfant gâté de la fortune. Il fit feu et perça ma casquette. C'était à mon tour. Enfin, j'étais maître de sa vie. Je le regardais avec avidité, m'efforçant de surprendre sur ses traits au moins une ombre d'émotion. [15]Non, il était sous mon pistolet, choisissant dans sa casquette les guignes les plus mûres et soufflant les noyaux, qui allaient tomber à mes pieds. Son sang-froid me faisait endiabler. «--Que gagnerai-je, me dis-je, à lui ôter la vie, quand [20]il en fait si peu de cas? «Une pensée atroce me traversa l'esprit. Je désarmai mon pistolet: «--Il parait, lui dis-je, que vous n'êtes pas d'humeur de mourir pour le moment. Vous préférez déjeuner. A [25]votre aise, je n'ai pas envie de vous déranger. «--Ne vous mêlez pas de mes affaires, répondit-il, et donnez-vous la peine de faire feu... Au surplus, comme il vous plaira: vous avez toujours votre coup à tirer, et, en tout temps, je serai à votre service. [30]«Je m'éloignai avec les témoins, à qui je dis que, pour le moment, je n'avais pas l'intention de tirer; et ainsi se termina l'affaire. Page 17 «Je donnai ma démission et me retirai dans ce village. Depuis ce moment, il ne s'est pas passé un jour sans que je songeasse à la vengeance. Maintenant, mon heure est venue!... [5]Silvio tira de sa poche la lettre qu'il avait reçue le matin et me la donna à lire. Quelqu'un, son homme d'affaires comme il semblait, lui écrivait de Moscou que la personne en question allait bientôt se marier avec une jeune et belle demoiselle. [10]--Vous devinez, dit Silvio, quelle est la personne en question. Je pars pour Moscou. Nous verrons s'il regardera la mort, au milieu d'une noce, avec autant de sang-froid qu'en face d'une livre de guignes! A ces mots, il se leva, jeta sa casquette sur le plancher, [15]et se mit à marcher par la chambre de long en large, comme un tigre dans sa cage. Je l'avais écouté, immobile et tourmenté par mille sentiments contraires. Un domestique entra et annonça que les chevaux étaient arrivés. Silvio me serra fortement la main; nous nous [20]embrassâmes. Il monta dans une petite calèche où il y avait deux coffres contenant, l'un ses pistolets, l'autre son bagage. Nous nous dîmes adieu encore une fois, et les chevaux partirent. II Quelques années se passèrent, et des affaires de famille [25]m'obligèrent à m'exiler dans un misérable petit village du district de * * *. Occupé de mon bien, je ne cessais de soupirer en pensant à la vie de bruit et d'insouciance que j'avais menée jusqu'alors. Ce que je trouvai de plus pénible, ce fut de m'habituer à passer les soirées de [30]printemps et d'hiver dans une solitude complète. Jusqu'au Page 18 diner, je parvenais tant bien que mal à tuer le temps, causant avec le staroste, visitant mes ouvriers, examinant mes constructions nouvelles. Mais, aussitôt qu'il commençait à faire sombre, je ne savais plus que devenir. Je [5]connaissais par coeur le petit nombre de livres que j'avais trouvés dans les armoires et dans le grenier. Toutes les histoires que se rappelait ma ménagère, la Kirilovna, je me les étais fait conter et reconter. Les chansons des paysannes m'attristaient. Je me mis à boire des liqueurs [10]fraîches et autres, et cela me faisait mal à la tête. Oui, je l'avouerai, j'eus peur un instant de devenir ivrogne par dépit, autrement dit un des pires ivrognes, tel que notre district m'en offrait quantité de modèles. De proches voisins, il n'y avait près de moi que deux [15]ou trois de ces ivrognes émérites dont la conversation ne consistait guère qu'en soupirs et en hoquets. Mieux valait la solitude. Enfin, je pris le parti de me coucher d'aussi bonne heure que possible, de dîner le plus tard possible, en sorte que je résolus le problème d'accourcir [20]les soirées et d'allonger les jours, _et je vis que cela était bon_. A quatre verstes de chez moi se trouvait une belle propriété appartenant à la comtesse B * * *, mais il n'y avait là que son homme d'affaires; la comtesse n'avait habité son château qu'une fois, la première année de son [25]mariage, et n'y était demeurée guère qu'un mois. Un jour, le second printemps de ma vie d'ermite, j'appris que la comtesse viendrait passer l'été avec son mari dans son château. En effet, ils s'y installèrent au commencement du mois de juin. [30]L'arrivée d'un voisin riche fait époque dans la vie des campagnards. Les propriétaires et leurs gens en parlent deux mois à l'avance et trois ans après. Pour moi, je Page 19 l'avoue, l'annonce de l'arrivée prochaine d'une voisine jeune et jolie m'agita considérablement. Je mourais d'impatience de la voir, et, le premier dimanche qui suivit son établissement, je me rendis après dîner au château [5]de * * * pour présenter mes hommages à madame la comtesse en qualité de son plus proche voisin et son plus humble serviteur. Un laquais me conduisit dans le cabinet du comte et sortit pour m'annoncer. Ce cabinet était vaste et meublé [10]avec tout le luxe possible. Le long des murailles, on voyait des armoires remplies de livres, et sur chacune un buste en bronze; au-dessus d'une cheminée de marbre, une large glace. Le plancher était couvert de drap vert, par-dessus lequel étaient étendus des tapis de Perse. [15]Déshabitué du luxe dans mon taudis, il y avait si longtemps que je n'avais vu le spectacle de la richesse, que je me sentis pris par la timidité, et j'attendis le comte avec un certain tremblement, comme un solliciteur de province qui va se présenter à l'audience d'un ministre. La porte [20]s'ouvrit, et je vis entrer un jeune homme de trente-deux ans, d'une charmante figure. Le comte m'accueillit de la manière la plus ouverte et la plus aimable. Je fis un effort pour me remettre, et j'allais commencer mon compliment de voisinage, lorsqu'il me prévint en m'offrant sa maison [25]de la meilleure grâce. Nous nous assîmes. La conversation, pleine de naturel et d'affabilité, dissipa bientôt ma timide sauvagerie, et je commençais à me trouver dans mon assiette ordinaire, lorsque tout à coup parut la comtesse, qui me rejeta dans un trouble pire que le [30]premier. C'était vraiment une beauté. Le comte me présenta. Je voulus prendre un air dégagé, mais plus je m'efforçais de paraitre à mon aise, plus je me sentais Page 20 gauche et embarrassé. Mes hôtes, pour me donner le temps de me rassurer et de me faire à mes nouvelles connaissances, se mirent à parler entre eux, comme pour me montrer qu'ils me traitaient en bon voisin et sans cérémonie. [5]Cependant, j'allais et je venais dans le cabinet, regardant les livres et les tableaux. En matière de tableaux, je ne suis pas connaisseur, mais il y en eut un qui attira mon attention. C'était je ne sais quelle vue de Suisse, et le mérite du paysage ne fut pas ce qui me frappa [10]le plus. Je remarquai que la toile était percée de deux balles évidemment tirées l'une sur l'autre. --Voilà un joli coup! m'écriai-je en me tournant vers le comte. --Oui, dit-il, un coup assez singulier. Vous tirez le [15]pistolet, monsieur? ajouta-t-il. --Mon Dieu, oui, passablement, répondis-je, enchanté de trouver une occasion de parler de quelque chose de ma compétence. A trente pas, je ne manquerais pas une carte, bien entendu avec des pistolets que je connaîtrais. [20]--Vraiment? dit la comtesse avec un air de grand intérêt. Et toi, mon ami, est-ce que tu mettrais à trente pas dans une carte? --Nous verrons cela, répondit le comte. De mon temps, je ne tirais pas mal, mais il y a bien quatre ans que je [25]n'ai touché un pistolet. --Alors, monsieur le comte, repris-je, je parierais que, même à vingt pas, vous ne feriez pas mouche. Pour le pistolet, il faut une pratique continuelle. Je le sais par expérience. Chez nous, dans notre régiment, je passais [30]pour un des meilleurs tireurs. Une fois, le hasard fit que je passai un mois sans prendre un pistolet; les miens étaient chez l'armurier. Nous allâmes au tir. Que Page 21 pensez-vous qu'il m'arriva, monsieur le comte? La première fois que je m'y remis, je manquai quatre fois de suite une bouteille à vingt-cinq pas. Il y avait chez nous un chef d'escadron, bon enfant, grand farceur: «Parbleu! [5]mon camarade, me dit-il, c'est trop de sobriété! tu respectes trop les bouteilles.» Croyez-moi, monsieur le comte, il ne faut pas cesser de pratiquer: on se rouille. Le meilleur tireur que j'aie rencontré tirait le pistolet tous les jours, au moins trois coups avant son diner; il n'y manquait [10]pas plus qu'à prendre son verre d'eau-de-vie avant la soupe. Le comte et la comtesse semblaient contents de m'entendre causer. --Et comment faisait-il? demanda le comte. [15]--Comment? vous allez voir. Il apercevait une mouche posée sur le mur... Vous riez? madame la comtesse... Je vous jure que c'est vrai. «Eh! Kouzka! un pistolet!» Kouzka lui apporte un pistolet chargé.--Pan! voilà la mouche aplatie sur le mur. [20]--Quelle adresse! s'écria le comte; et comment le nommez-vous? --Silvio, monsieur le comte. --Silvio! s'écria le comte sautant sur ses pieds; vous avez connu Silvio? [25]--Si je l'ai connu, monsieur le comte! nous étions les meilleurs amis; il était avec nous autres, au régiment, comme un camarade. Mais voilà cinq ans que je n'en ai pas eu la moindre nouvelle. Ainsi, il a l'honneur d'être connu de vous, monsieur le comte? [30]--Oui, connu, parfaitement connu. --Vous a-t-il, par hasard, raconté une histoire assez drôle qui lui est arrivée? Page 22 --Un soufflet que, dans une soirée, il reçut d'un certain animal... --Et vous a-t-il dit le nom de cet animal? --Non, monsieur le comte, il ne m'a pas dit... [5]Ah! monsieur le comte, m'écriai-je devinant la vérité, pardonnez-moi... Je ne savais pas... Serait-ce vous?... --Moi-même, répondit le comte d'un air de confusion, et ce tableau troué est un souvenir de notre dernière [10]entrevue. --Ah! cher ami, dit la comtesse, pour l'amour de Dieu, ne parle pas de cela! cela me fait encore peur. --Non, dit le comte; il faut dire la chose à monsieur; il sait comment j'eus le malheur d'offenser son ami, il [15]est juste qu'il apprenne comment il s'est vengé. Le comte m'avança un fauteuil, et j'écoutai avec la plus vive curiosité le récit suivant: --Il y a cinq ans que je me mariai. Le premier mois, _the honeymoon_, je le passai ici, dans ce château. A ce [20]château se rattache le souvenir des moments les plus heureux de ma vie, et aussi d'un des plus pénibles. «Un soir, nous étions sortis tous les deux à cheval; le cheval de ma femme se défendait; elle eut peur; elle mit pied à terre et me pria de le ramener en main, tandis qu'elle [25]regagnerait le château à pied. A la porte, je trouvai une calèche de voyage. On m'annonça que, dans mon cabinet, il y avait un homme qui n'avait pas voulu décliner son nom, et qui avait dit seulement qu'il avait à me parler d'affaires. J'entrai dans cette chambre-ci, et, dans le [30]demi-jour, je vis un homme à longue barbe et couvert de poussière, debout devant la cheminée. Je m'approchai, cherchant à me rappeler ses traits. Page 23 «-- Tu ne me reconnais pas, comte? me dit-il d'une voix Tremblante. «-- Silvio! m'écriai-je. «Et, je vous l'avouerai, je crus sentir mes cheveux se [5]dresser sur mon front. «-- Précisément, continua-t-il, et c'est à moi de tirer. Je suis venu décharger mon pistolet. Es-tu prêt? «J'aperçus un pistolet qui sortait de sa poche de côté. Je mesurai douze pas, et j'allai me placer là, dans cet angle, [10]en le priant de se dépêcher de tirer avant que ma femme rentrât. Il ne voulut pas et demanda de la lumière. On apporta des bougies. «Je fermai la porte, je dis qu'on ne laissât entrer personne, et, de nouveau, je le sommai de tirer. Il leva son [15]pistolet et m'ajusta... Je comptais les secondes... Je pensais à elle... Cela dura une effroyable minute. Silvio baissa son arme. «-- J'en suis bien fâché, dit-il, mais mon pistolet n'est pas chargé de noyaux de guignes;... une balle est dure [20]...Mais je fais une réflexion: ce que nous faisons ne ressemble pas trop à un duel, c'est un meurtre. Je ne suis pas accoutumé à tirer sur un homme désarmé. Recommençons tout cela; tirons au sort à qui le premier feu. [25]«La tête me tournait. Il parait que je refusai... Enfin, nous chargeâmes un autre pistolet; nous fîmes deux billets qu'il jeta dans cette même casquette qu'autrefois ma balle avait traversée. Je pris un billet, et j'eus encore le numéro 1. [30]«-- Tu es diablement heureux, comte! me dit-il avec un sourire que je n'oublierai jamais. «Je ne comprends pas ce qui se passait en moi, et comment Page 24 il parvint à me contraindre,... mais je fis feu, et ma balle alla frapper ce tableau. Le comte me montrait du doigt la toile trouée par le coup de pistolet. Son visage était rouge comme le feu. [5]La comtesse était plus pâle que son mouchoir, et, moi, j'eus peine à retenir un cri. --Je tirai donc, poursuivit le comte, et, grâce à Dieu, je le manquai... Alors, Silvio... dans ce moment, il était vraiment effroyable! se mit à m'ajuster. Tout à coup la [10]porte s'ouvrit. Macha se précipite dans le cabinet et s'élance à mon cou. Sa présence me rendit ma fermeté. «-- Ma chère, lui dis-je, est-ce que tu ne vois pas que nous plaisantons? Comme te voilà effrayée!... Va, va boire un verre d'eau, et reviens-nous. Je te présenterai [15]un ancien ami et un camarade. «Macha n'avait garde de me croire. «-- Dites-moi, est-ce vrai, ce que dit mon mari? demanda-t~elle au terrible Silvio. Est-il vrai que vous plaisantez? [20]«-- Il plaisante toujours, comtesse, répondit Silvio. Une fois, par plaisanterie, il m'a donné un soufflet; par plaisanterie, il m'a envoyé une balle dans ma casquette; par plaisanterie, il vient tout à l'heure de me manquer d'un coup de pistolet. Maintenant, c'est à mon tour de [25]rire un peu... «A ces mots, il se remit à me viser... sous les yeux de ma femme. Macha était tombée à ses pieds. «-- Lève-toi, Macha! n'as-tu point de honte! m'écriai-je avec rage. --Et vous, monsieur, voulez-vous rendre folle [30]une malheureuse femme? Voulez-vous tirer, oui ou non? «-- Je ne veux pas, répondit Silvio. Je suis content. J'ai vu ton trouble, ta faiblesse; je t'ai forcé de tirer sur Page 25 moi, je suis satisfait; tu te souviendras de moi, je t'abandonne à ta conscience. «Il fit un pas vers la porte, et, s'arrêtant sur le seuil, il jeta un coup d'oeil sur le tableau troué, et, presque sans [5]ajuster, il fit feu et doubla ma balle, puis il sortit. Ma femme s'évanouit. Mes gens n'osèrent l'arrêter et s'ouvrirent devant lui avec effroi. Il alla sur le perron, appela son postillon, et il était déjà loin avant que j'eusse recouvré ma présence d'esprit... [10]Le comte se tut. C'est ainsi que j'appris la fin d'une histoire dont le commencement m'avait tant intrigué. Je n'en ai jamais revu le héros. On dit que Silvio, au moment de l'insurrection d'Alexandre Ypsilanti, était à la tête d'un corps [15]d'hétaïrismes, et qu'il fut tué dans la déroute de Skouliani. Page 26 MAUPASSANT LA MAIN On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d'instruction, qui donnait son avis sur l'affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n'y comprenait rien. [5]M. Bermutier, debout, le dos à la cheminée, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas. Plusieurs femmes s'étaient levées pour s'approcher et demeuraient debout, l'oeil fixé sur la bouche rasée du [10]magistrat d'où sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crispées par leur peur curieuse, par l'avide et insatiable besoin d'épouvante qui hante leur âme, les torture comme une faim. Une d'elles, plus pâle que les autres, prononça pendant [15]un silence: --C'est affreux. Cela touche au «surnaturel.» On ne saura jamais rien. Le magistrat se tourna vers elle: --Oui, madame, il est probable qu'on ne saura jamais [20]rien. Quant au mot surnaturel que vous venez d'employer, il n'a rien à faire ici. Nous sommes en présence d'un crime fort habilement conçu, fort habilement exécuté, si bien enveloppé de mystère que nous ne pouvons le dégager des circonstances impénétrables qui l'entourent. [25]Mais j'ai eu, moi, autrefois, à suivre une affaire où Page 27 vraiment semblait se mêler quelque chose de fantastique. Il a fallu l'abandonner d'ailleurs, faute de moyens de l'éclaircir. Plusieurs femmes prononcèrent en même temps, si vite [5]que leurs voix n'en firent qu'une: --Oh! dites-nous cela. M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d'instruction. Il reprit: --N'allez pas croire, au moins, que j'aie pu, même un [10]instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu'aux causes normales. Mais si, au lieu d'employer le mot «surnaturel» pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot «inexplicable,» cela vaudrait beaucoup mieux. [15]En tout cas, dans l'affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances préparatoires qui m'ont ému. Enfin, voici les faits: J'étais alors juge d'instruction à Ajaccio, une petite ville blanche, couchée au bord d'un admirable golfe [20]qu'entourent partout de hautes montagnes. Ce que j'avais surtout à poursuivre là-bas, c'étaient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de féroces, d'héroïques. Nous retrouvons là les plus beaux sujets de vengeance qu'on puisse rêver, les [25]haines séculaires, apaisées un moment, jamais éteintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n'entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible préjugé corse qui force à venger toute injure sur la personne qui l'a faite, sur ses descendants et ses proches. J'avais vu égorger des vieillards, des enfants, des cousins, j'avais la tête pleine de ces histoires. Page 28 Or, j'appris un jour qu'un Anglais venait de louer pour plusieurs années une petite villa au fond du golfe. Il avait amené avec lui un domestique français, pris à Marseille en passant. [5]Bientôt tout le monde s'occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour pêcher. Il ne parlait à personne, ne venait jamais à la ville, et, chaque matin, s'exerçait pendant une heure ou deux, à tirer au pistolet et à la carabine. [10]Des légendes se firent autour de lui. On prétendit que c'était un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques; puis on affirma qu'il se cachait après avoir commis un crime épouvantable. On citait même des circonstances particulièrement horribles. [15]Je voulus, en ma qualité de juge d'instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell. Je me contentai donc de le surveiller de près; mais on [20]ne me signalait, en réalité, rien de suspect à son égard. Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient générales, je résolus d'essayer de voir moi-même cet étranger, et je me mis à chasser régulièrement dans les environs de sa propriété. [25]J'attendis longtemps une occasion. Elle se présenta enfin sous la forme d'une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l'Anglais. Mon chien me la rapporta; mais, prenant aussitôt le gibier, j'allai m'excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d'accepter l'oiseau [30]mort. C'était un grand homme à cheveux rouges, à barbe rouge, très haut, très large, une sorte d'hercule placide et Page 29 poli. Il n'avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma délicatesse en un français accentué d' outre-Manche. Au bout d'un mois, nous avions causé ensemble cinq ou six fois. [5]Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l'aperçus qui fumait sa pipe, à cheval sur une chaise dans son jardin. Je le saluai, et il m'invita à entrer pour boire un verre de bière. Je ne me le fis pas répéter. Il me reçut avec toute la méticuleuse courtoisie anglaise, [10]parla avec éloge de la France, de la Corse, déclara qu'il aimait beaucoup cette pays, et cette rivage. Alors je lui posai, avec de grandes précautions et sous la forme d'un intérêt très vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il répondit sans embarras, me raconta [15]qu'il avait beaucoup voyagé, en Afrique, dans les Indes, en Amérique. Il ajouta en riant: --J'avé eu bôcoup d'aventures, oh! yes. Puis je me remis à parler chasse, et il me donna des détails les plus curieux sur la chasse à l'hippopotame, au [20]tigre, à l'éléphant et même la chasse au gorille. Je dis: --Tous ces animaux sont redoutables. Il sourit: --Oh! nô, le plus mauvais c'été l'homme. [25]Il se mit à rire tout à fait, d'un bon rire de gros Anglais content: --J'avé beaucoup chassé l'homme aussi. Puis il parla d'armes, et il m'offrit d'entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers systèmes. [30]Son salon était tendu de noir, de soie noire brodée d'or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l'étoffe sombre, brillaient comme du feu. Page 30 Il annonça: --C'été une drap japonaise. Mais, au milieu du plus large panneau, une chose étrange me tira l'oeil. Sur un carré de velours rouge, un objet [5]noir se détachait. Je m'approchai: c'était une main, une main d'homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire desséchée, avec les ongles jaunes, les muscles à nu et des traces de sang ancien, de sang pareil à une crasse, sur les os coupés net, comme [10]d'un coup de hache, vers le milieu de l'avant-bras. Autour du poignet, une énorme chaine de fer, rivée, soudée à ce membre malpropre, l'attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un éléphant en laisse. Je demandai: --Qu'est-ce que cela? L'Anglais répondit tranquillement: --C'été ma meilleur ennemi. Il vené d'Amérique. Il avé été fendu avec le sabre et arraché la peau avec une caillou coupante, et séché dans le soleil pendant huit [20]jours. Aoh, très bonne pour moi, cette. Je touchai ce débris humain qui avait dû appartenir à un colosse. Les doigts, démesurément longs, étaient attachés par des tendons énormes que retenaient des lanières de peau par places. Cette main était affreuse à [25]voir, écorchée ainsi, elle faisait penser naturellement à quelque vengeance de sauvage. Je dis: --Cet homme devait être très fort. L'Anglais prononça avec douceur: 30 --Aoh yes; mais je été plus fort que lui. J'avé mis cette chaine pour le tenir. Je crus qu'il plaisantait. Je dis: Page 31 --Cette chaine maintenant est bien inutile, la main ne se sauvera pas. Sir John Rowell reprit gravement: --Elle voulé toujours s'en aller. Cette chaine été [5]nécessaire. D'un coup d'oeil rapide j'interrogeai son visage, me demandant: --Est-ce un fou, ou un mauvais plaisant? Mais la figure demeurait impénétrable, tranquille et [10]bienveillante. Je parlai d'autre chose et j'admirai les fusils. Je remarquai cependant que trois revolvers chargés étaient posés sur les meubles, comme si cet homme eût vécu dans la crainte constante d'une attaque. Je revins [15]plusieurs fois chez lui. Puis je n'y allai plus. On s'était accoutumé à sa présence; il était devenu indifférent à tous. Une année entière s'écoula. Or un matin, vers la fin de novembre, mon domestique me réveilla en m'annonçant que sir John Rowell avait été assassiné dans la nuit. [20]Une demi-heure plus tard, je pénétrais dans la maison de l'Anglais avec le commissaire central et le capitaine de gendarmerie. Le valet, éperdu et désespéré, pleurait devant la porte. Je soupçonnai d'abord cet homme, mais il était innocent. [25]On ne put jamais trouver le coupable. En entrant dans le salon de sir John, j'aperçus du premier coup d'oeil le cadavre étendu sur le dos, au milieu de la pièce. Le gilet était déchiré, une manche arrachée pendait, tout annonçait qu'une lutte terrible avait eu lieu. Page 32 L'Anglais était mort étranglé! Sa figure noire et gonflée, effrayante, semblait exprimer une épouvante abominable; il tenait entre ses dents serrées quelque chose; et le cou, percé de cinq trous qu'on aurait dit faits avec des [5]pointes de fer, était couvert de sang. Un médecin nous rejoignit. Il examina longtemps les traces des doigts dans la chair et prononça ces étranges paroles: --On dirait qu'il a été étranglé par un squelette. [10]Un frisson me passa dans le dos, et je jetai les yeux sur le mur, à la place où j'avais vu jadis l'horrible main d'écorché. Elle n'y était plus. La chaine, brisée, pendait. Alors je me baissai vers le mort, et je trouvai dans [15]sa bouche crispée un des doigts de cette main disparue, coupé ou plutôt scié par les dents juste à la deuxième phalange. Puis on procéda aux constatations. On ne découvrit rien. Aucune porte n'avait été forcée, aucune fenêtre, [20]aucun meuble. Les deux chiens de garde ne s'étaient pas réveillés. Voici, en quelques mots, la déposition du domestique: Depuis un mois, son maître semblait agité. Il avait reçu beaucoup de lettres, brûlées à mesure. [25]Souvent, prenant une cravache, dans une colère qui semblait de la démence, il avait frappé avec fureur cette main séchée, scellée au mur et enlevée, on ne sait comment, à l'heure même du crime. Il se couchait fort tard et s'enfermait avec soin. Il [30]avait toujours des armes à portée du bras. Souvent, la nuit, il parlait haut, comme s'il se fût querellé avec quelqu'un. Page 33 Cette nuit-là, par hasard, il n'avait fait aucun bruit, et c'est seulement en venant ouvrir les fenêtres que le serviteur avait trouvé sir John assassiné. Il ne soupçonnait personne. [5]Je communiquai ce que je savais du mort aux magistrats et aux officiers de la force publique, et on fit dans toute l'île une enquête minutieuse. On ne découvrit rien. Or, une nuit, trois mois après le crime, j'eus un affreux cauchemar. Il me sembla que je voyais la main, l'horrible [10]main, courir comme un scorpion ou comme une araignée le long de mes rideaux et de mes murs. Trois fois, je me réveillai, trois fois je me rendormis, trois fois je revis le hideux débris galoper autour de ma chambre en remuant les doigts comme des pattes. [15]Le lendemain, on me l'apporta, trouvé dans le cimetière, sur la tombe de sir John Rowell, enterré là; car on n'avait pu découvrir sa famille. L'index manquait. Voilà, mesdames, mon histoire.. Je ne sais rien de plus. Les femmes, éperdues, étaient pâles, frissonnantes. [20]Une d'elles s'écria: --Mais ce n'est pas un dénouement cela, ni une explication! Nous n'allons pas dormir si vous ne nous dites pas ce qui s'était passé, selon vous. Le magistrat sourit avec sévérité: [25]--Oh! moi, mesdames, je vais gâter, certes, vos rêves terribles. Je pense tout simplement que le légitime propriétaire de la main n'était pas mort, qu'il est venu la chercher avec celle qui lui restait. Mais je n'ai pu savoir comment il a fait, par exemple. C'est là une sorte de [30]vendetta. Page 34 Une des femmes murmura: --Non, ça ne doit pas être ainsi. Et le juge d'instruction, souriant toujours, conclut: --Je vous avais bien dit que mon explication ne vous [5]irait pas. Page 35 UNE VENDETTA La veuve de Paolo Saverini habitait seule avec son fils une petite maison pauvre sur les remparts de Bonifacio. La ville, bâtie sur une avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer, regarde, par-dessus [5]le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de la Sardaigne. A ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemble à un gigantesque corridor, lui sert de port, amène jusqu'aux premières maisons, après un long circuit entre deux [10]murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs italiens ou sardes, et, chaque quinzaine, le vieux vapeur poussif qui fait le service d'Ajaccio. Sur la montagne blanche, le tas de maisons pose une tache plus blanche encore. Elles ont l'air de nids d'oiseaux [15]sauvages, accrochées ainsi sur ce roc, dominant sur ce passage terrible où ne s'aventurent guère les navires. Le vent, sans repos, fatigue la côte nue, rongée par lui, à peine vêtue d'herbe; il s'engouffre dans le détroit, dont il ravage les deux bords. Les traînées d'écume pâle, [20]accrochées aux pointes noires des innombrables rocs qui percent partout les vagues, ont l'air de lambeaux de toiles flottant et palpitant à la surface de l'eau. La maison de la veuve Saverini, soudée au bord même de la falaise, ouvrait ses trois fenêtres sur cet horizon sauvage [25]et désolé. Elle vivait là, seule, avec son fils Antoine et leur chienne «Sémillante,» grande bête maigre, aux poils longs et rudes, Page 36 de la race des gardeurs de troupeaux. Elle servait au jeune homme pour chasser. Un soir, après une dispute, Antoine Saverini fut tué traîtreusement, d'un coup de couteau, par Nicolas [5]Ravolati, qui, la nuit même, gagna la Sardaigne. Quand la vieille mère reçut le corps de son enfant, que des passants lui rapportèrent, elle ne pleura pas, mais elle demeura longtemps immobile à le regarder; puis, étendant sa main ridée sur le cadavre, elle lui promit la vendetta. [10]Elle ne voulut point qu'on restât avec elle, et elle s'enferma auprès du corps avec la chienne, qui hurlait. Elle hurlait, cette bête, d'une façon continue, debout au pied du lit, la tête tendue vers son maître, et la queue serrée entre les pattes. Elle ne bougeait pas plus que la mère, [15]qui penchée maintenant sur le corps, l'oeil fixe, pleurait de grosses larmes muettes en le contemplant. Le jeune homme, sur le dos, vêtu de sa veste de gros drap, trouée et déchirée à la poitrine, semblait dormir; mais il avait du sang partout: sur la chemise arrachée [20]pour les premiers soins; sur son gilet, sur sa culotte, sur la face, sur les mains. Des caillots de sang s'étaient figés dans la barbe et dans les cheveux. La vieille mère se mit à lui parler. Au bruit de cette voix, la chienne se tut. --Va, va, tu seras vengé, mon petit, mon garçon, mon pauvre enfant. Dors, dors, tu seras vengé, entends-tu? C'est la mère qui le promet! Et elle tient toujours sa parole, la mère, tu le sais bien. Et lentement elle se pencha vers lui, collant ses lèvres [30]froides sur les lèvres mortes. Alors, Sémillante se remit à gémir. Elle poussait une longue plainte monotone, déchirante, horrible. Page 37 Elles restèrent là, toutes les deux, la femme et la bête, jusqu'au matin. Antoine Saverini fut enterré le lendemain, et bientôt on ne parla plus de lui dans Bonifacio. [5]Il n'avait laissé ni frère, ni proches cousins. Aucun homme n'était là pour poursuivre la vendetta. Seule, la mère y pensait, la vieille: De l'autre côté du détroit, elle voyait du matin au soir un point blanc sur la côte. C'est un petit village sarde, [10]Longosardo, où se réfugient les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque seuls ce hameau, en face des côtes de leur patrie, et ils attendent là le moment de revenir, de retourner au maquis. C'est dans ce village, elle le savait, que s'était réfugié Nicolas Ravolati. [15]Toute seule, tout le long du jour, assise à sa fenêtre, elle regardait là-bas en songeant à la vengeance. Comment ferait-elle sans personne, infirme, si près de la mort? Mais elle avait promis, elle avait juré sur le cadavre. Elle ne pouvait oublier, elle ne pouvait attendre. Que ferait-elle? [20]Elle ne dormait plus la nuit; elle n'avait plus ni repos ni apaisement; elle cherchait, obstinée. La chienne, à ses pieds, sommeillait, et, parfois, levant la tête, hurlait au loin. Depuis que son maitre n'était plus là, elle hurlait souvent ainsi, comme si elle l'eût appelé, comme si [25]son âme de bête, inconsolable, eût aussi gardé le souvenir que rien n'efface. Or, une nuit, comme Sémillante se remettait à gémir, la mère, tout à coup, eut une idée, une idée de sauvage vindicatif et féroce. Elle la médita jusqu'au matin; puis, [30]levée dès les approches du jour, elle se rendit à l'église. Elle pria, prosternée sur le pavé, abattue devant Dieu, le Page 38 suppliant de l'aider, de la soutenir, de donner à son pauvre corps usé la force qu'il lui fallait pour venger le fils. Puis elle rentra. Elle avait dans sa cour un ancien baril défoncé, qui recueillait l'eau des gouttières; elle le [5]renversa, le vida, l'assujettit contre le sol avec des pieux et des pierres; puis elle enchaîna Sémillante à cette niche, et elle rentra. Elle marchait maintenant, sans repos, dans sa chambre, l'oeil fixé toujours sur la côte de Sardaigne. Il était [10]là-bas, l'assassin. La chienne, tout le jour et toute la nuit, hurla. La vieille, au matin, lui porta de l'eau dans une jatte; mais rien de plus: pas de soupe, pas de pain. La journée encore s'écoula. Sémillante, exténuée, dormait. [15]Le lendemain, elle avait les yeux luisants, le poil hérissé, et elle tirait éperdument sur sa chaîne. La vieille ne lui donna encore rien à manger. La bête, devenue furieuse, aboyait d'une voix rauque. La nuit encore se passa. [20]Alors, au jour levé, la mère Saverini alla chez le voisin, prier qu'on lui donnât deux bottes de paille. Elle prit de vieilles hardes qu'avait portées autrefois son mari, et les bourra de fourrage, pour simuler un corps humain. Ayant piqué un bâton dans le sol, devant la niche de [25]Sémillante, elle noua dessus ce mannequin, qui semblait ainsi se tenir debout. Puis elle figura la tête au moyen d'un paquet de vieux linge. La chienne, surprise, regardait cet homme de paille, et se taisait bien que dévorée de faim. [30]Alors la vieille alla acheter chez le charcutier un long morceau de boudin noir. Rentrée chez elle, elle alluma un feu de bois dans sa cour, auprès de la niche, et fit griller Page 39 son boudin. Sémillante, affolée, bondissait, écumait, les yeux fixés sur le gril, dont le fumet lui entrait au ventre. Puis la mère fit de cette bouillie fumante une cravate à l'homme de paille. Elle la lui ficela longtemps autour [5]du cou, comme pour la lui entrer dedans. Quand ce fu fini, elle déchaîna la chienne. D'un saut formidable, la bête atteignit la gorge du mannequin, et, les pattes sur les épaules, se mit à la déchirer. Elle retombait, un morceau de sa proie à la gueule, puis [10]s'élançait de nouveau, enfonçait ses crocs dans les cordes, arrachait quelques parcelles de nourriture, retombait encore, et rebondissait, acharnée. Elle enlevait le visage par grands coups de dents, mettait en lambeaux le col entier. [15]La vieille, immobile et muette, regardait, l'oeil allumé. Puis elle renchaîna sa bête, la fit encore jeûner deux jours, et recommença cet étrange exercice. Pendant trois mois, elle l'habitua à cette sorte de lutte, à ce repas conquis à coups de crocs. Elle ne l'enchaînait [20]plus maintenant, mais elle la lançait d'un geste sur le mannequin. Elle lui avait appris à le déchirer, à le dévorer, sans même qu'aucune nourriture fût cachée en sa gorge. Elle lui donnait ensuite, comme récompense, le boudin grillé [25]pour elle. Dès qu'elle apercevait l'homme, Sémillante frémissait, puis tournait les yeux vers sa maîtresse, qui lui criait: «Va!» d'une voix sifflante, en levant le doigt. Quand elle jugea le temps venu, la mère Saverini alla [30]se confesser et communia un dimanche matin, avec une ferveur extatique, puis, ayant revêtu des habits de mâle, Page 40 semblable à un vieux pauvre déguenillé, elle fit marché avec un pêcheur sarde, qui la conduisit, accompagnée de sa chienne, de l'autre côté du détroit. Elle avait, dans un sac de toile, un grand morceau de [5]boudin. Sémillante jeûnait depuis deux jours. La vieille femme, à tout moment, lui faisait sentir la nourriture odorante, et l'excitait. Elles entrèrent dans Longosardo. La Corse allait en boitillant. Elle se présenta chez un boulanger et demanda [10]la demeure de Nicolas Ravolati. Il avait repris son ancien métier, celui de menuisier. Il travaillait seul au fond de sa boutique. La vieille poussa la porte et l'appela: --Hé! Nicolas! [15]Il se tourna; alors, lâchant sa chienne, elle cria: --Va, va, dévore, dévore! L'animal, affolé, s'élança, saisit la gorge. L'homme étendit les bras, l'étreignit, roula par terre. Pendant quelques secondes, il se tordit, battant le sol de ses pieds; [10]puis il demeura immobile, pendant que Sémillante lui fouillait le cou, qu'elle arrachait par lambeaux. Deux voisins, assis sur leur porte, se rappelèrent parfaitement avoir vu sortir un vieux pauvre avec un chien noir efflanqué qui mangeait, tout en marchant, quelque chose de [25]brun que lui donnait son maître. La vieille, le soir, était rentrée chez elle. Elle dormit bien, cette nuit-là. Page 41 L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS _A Robert Pinchon_ Depuis son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il avait fort plats et [5]fort gras. Il était en outre pacifique et bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre enfants qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il regrettait désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins et les baisers. Il aimait se lever tard et se [10]coucher tôt, manger lentement de bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparaît avec la vie; et il gardait au coeur une haine épouvantable, instinctive et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, [15]se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros ventre. Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son manteau à côté des camarades qui ronflaient, il [20]pensait longuement aux siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route: S'il était tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les élèverait? A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque [25]argent. Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois. Au commencement des batailles il se sentait dans les Page 42 jambes de telles faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait le poil sur sa peau. Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans [5]l'angoisse. Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie, et il fut un jour envoyé en reconnaissance avec un faible détachement qui devait simplement explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout semblait calme dans la [10]campagne; rien n'indiquait une résistance préparée. Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite vallée que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de francs-tireurs, [15]sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main, s'élança en avant, la baïonnette au fusil. Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le saisit; mais il songea aussitôt [20]qu'il courait comme une tortue en comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant lui un large fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta à pieds joints, sans songer même à la [25]profondeur, comme on saute d'un pont dans une rivière. Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, et il tomba lourdement assis sur un lit de pierres. [30]Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec précaution, à quatre pattes, au fond de Page 43 cette ornière, sous le toit de branchages enlacés, allant le plus vite possible, en s'éloignant du lieu de combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un lièvre au milieu des hautes herbes sèches. Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, [5]des cris et des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent. Tout redevint muet et calme. Soudain quelque chose remua: contre lui. Il eut un [10]sursaut épouvantable. C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le coeur de Walter Schnaffs en battit à grands coups pressés. La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le [15]soldat se mit à songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! [20]Il ne se sentait plus ce courage. Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour supporter les marches et affronter les dangers de toutes les minutes. Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher jusqu'à la fin des hostilités. Non, certes. S'il [25]n'avait pas fallu manger, cette perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait manger, manger tous les jours. Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient [30]défendre. Des frissons lui couraient sur la peau. Soudain il pensa: «Si seulement j'étais prisonnier!» Et son coeur frémit de désir, d'un désir violent, immodéré, Page 44 d'être prisonnier des Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des balles et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison bien gardée. Prisonnier! Quel rêve! [5]Et sa résolution fut prise immédiatement: --Je vais me constituer prisonnier. Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et par des terreurs nouvelles. [10]Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme. Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son casque à pointe, par la campagne. [15]S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, un Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des [20]vaincus exaspérés. S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé contre un mur en [25]face de douze canons de fusils, dont les petits trous ronds et noirs semblaient le regarder. S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier parti seul en reconnaissance, [30]et ils lui tireraient dessus. Et il entendait déjà les détonations irrégulières des soldats couchés dans les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, Page 45 affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait entrer dans sa chair. Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue. [5]La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire. Il ne bougeait plus. Tressaillant à tous les bruits inconnus et légers qui passent dans les ténèbres. Un lapin, tapant du cul au bord d'un terrier, faillit faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui déchiraient l'âme, le [10]traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir dans l'ombre; et il s'imaginait à tout moment entendre marcher près de lui. Après d'interminables heures et des angoisses de damné, [15]il aperçut, à travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, un soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés soudain; son coeur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit. Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près [20]au milieu du ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne des champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim aiguë. Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal. [25]Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution, combattu, malheureux, tiraillé par les raisons les plus contraires. [30]Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail dangereux, de courir au-devant de lui et Page 46 de se remettre en ses mains en lui faisant bien comprendre qu'il se rendait. Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit sa tête au bord de son trou, avec des précautions [5]infinies. Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée de ses cuisines! Là-bas, à gauche; il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un grand [10]château flanqué de tourelles. Il attendit jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de ses entrailles. Et la nuit encore tomba sur lui. [15]Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé. L'aurore se leva de nouveau sur sa tête. Il se remit en observation. Mais la campagne restait vide comme la [20]veille; et une peur nouvelle entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! Il se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les deux yeux fermés. Puis des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant [25]partout à la fois, se glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé. Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il [30]s'apprêtait à s'élancer vers le village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule, et il se replongea dans sa cachette. Page 47 Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le coeur battant, vers le château lointain, préférant entrer là-dedans plutôt qu'au village qui lui semblait redoutable [5]comme une tanière pleine de tigres. Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et une forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénétra brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs, qui le crispa, le fit [10]haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant au coeur une audace désespérée. Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la fenêtre. Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. [15]Mais soudain une bonne demeura béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous les regards suivirent le sien! On aperçut l'ennemi! Seigneur! les Prussiens attaquaient le château! ... Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés [20]sur huit tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée tumultueuse, une bousculade mêlée, une fuite éperdue vers la porte du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec la table [25]couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait, toujours debout dans sa fenêtre. Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler comme un fiévreux: mais une terreur le [30]retenait, le paralysait encore. Il écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, des pas rapides couraient sur le plancher de dessus. Le Prussien inquiet tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit Page 48 des bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au pied des murs, des corps humains sautant du premier étage. Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le [5]grand château devint silencieux comme un tombeau. Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint d'être interrompu trop tôt, de ne pouvoir engloutir assez. Il jetait à deux mains les [10]morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; et des paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prêt à crever à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait à la cruche au cidre et se déblayait [15]l'oesophage comme on lave un conduit bouché. Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles; puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par des hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son uniforme pour souffler, incapable [20]d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant dans ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion des choses et des faits. Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus [25]des arbres du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour. Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe d'acier. [30]Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée. Page 49 Soudain, une voix tonnante hurla: --En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants! Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, [5]brisa, creva tout, envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter Schnaffs, et, lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la [10]tête. Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé et fou de peur. Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied sur le ventre en vociférant: [15]--Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous! Le Prussien n'entendit que ce seul mot «prisonnier,» et il gémit: «_ya, ya, ya_.» Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des [20]baleines. Plusieurs s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue. Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier! Un autre officier entra et prononça: [25]--Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été blessés. Nous restons maîtres de la place. Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: «Victoire!» Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa [30]poche: «Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre Page 50 en retraite, emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes hors» Le jeune officier reprit: [5]--Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel? Le colonel répondit: --Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de l'artillerie et des forces supérieures. Et il donna l'ordre de repartir. [10]La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garrotté, tenu par six guerriers le revolver au poing. Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la [15]route. On avançait avec prudence, faisant halte de temps en temps. Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de la Roche-Oysel, dont la garde nationale avait accompli ce fait d'armes. [20]La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens. [25]Le colonel hurlait. --Veillez à la sûreté du captif. On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter Schnaffs jeté dedans, libre de liens. Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour [30]du bâtiment. Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis quelque temps, le Prussien, fou de joie, Page 51 se mit à danser, à danser éperdument, en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des cris frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un mur. Il était prisonnier! Sauvé! [5]C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après six heures seulement d'occupation. Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête des gardes nationaux de la Roche-Oysel, fut décoré. Page 52 TOMBOUCTOU Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant; et, derrière la Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la longue avenue une [5]oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier. La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait dans une apothéose. Les visages étaient dorés; les chapeaux noirs et les habits avaient des [10]reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait des flammes sur l'asphalte des trottoirs. Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait les boissons brillantes et colorées qu'on aurait prises pour des pierres précieuses fondues dans le cristal. [15]Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par l'éblouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient la foule, [20]les hommes lents et les femmes pressées qui laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante. Tout à coup un nègre énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été cirée, passa devant eux avec [25]un air de triomphe. Il riait aux passants, il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris Page 53 entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes; et, derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de dos. Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les [5]buveurs, il s'élança. Dès qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient [10]ce géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté. Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables: --Bonjou, mon lieutenant. Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier dit: [15]--Je ne vous connais pas, monsieur; j'ignore ce que vous voulez. Le nègre reprit: --Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védié, siège Bézi, beaucoup raisin, cherché moi. [20]L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme, cherchant au fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'écria: --Tombouctou? Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un [25]rire d'une invraisemblable violence et beuglant: --Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou. ya, bonjou. Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son coeur. Alors Tombouctou redevint grave. Il [30]saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre ne put l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre et arabe. Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère: Page 54 --Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi là et dis-moi comment je te trouve ici. Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite: [5]--Gagné beaucoup d'agent, beaucoup, grand'estaurant, bon mangé, Prussiens, moi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine française, Tombouctou, cuisinié de l'Empéeu, deux cent mille francs à moi. Ah! ah! ah! ah! Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le [10]regard. Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage, l'eut interrogé quelque temps, il lui dit: --Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt. Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on [15]lui tendait, et riant toujours, cria: --Bonjou, bonjou, mon lieutenant! Il s'en alla, si content, qu'il gesticulait en marchant, et qu'on le prenait pour un fou. Le colonel demanda: [20]-Qu'est-ce que cette brute? --Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais de lui; c'est assez drôle. Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans Bézières, que ce nègre appelle Bézi. [25]Nous n'étions point assiégés, mais bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant peu à peu. J'étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait Page 55 composée de troupes de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs, séparés des corps d'armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos arrivés un soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s'étaient [5]présentés aux portes de la ville, harassés, déguenillés, affamés et saouls. On me les donna. Je reconnus bientôt qu'ils étaient rebelles à toute discipline, toujours dehors et toujours gris. J'essayai de la salle de police, même de la prison, rien n'y fit. Mes [10]hommes disparaissaient des jours entiers, comme s'ils se fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à tomber. Ils n'avaient pas d'argent. Où buvaient-ils? Et comment, et avec quoi? Cela commençait à m'intriguer vivement, d'autant plus [15]que ces sauvages m'intéressaient avec leur rire éternel et leur caractère de grands enfants espiègles. Je m'aperçus alors qu'ils obéissaient aveuglément au plus grand d'eux tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait à son gré, préparait leurs mystérieuses [20]entreprises en chef tout-puissant et incontesté. Je le fis venir chez moi et je l'interrogeai. Notre conversation dura bien trois heures, tant j'avais de peine à pénétrer son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, [25]gesticulait, suait de peine, s'essuyait le front, soufflait, s'arrêtait et repartait brusquement, quand il croyait avoir trouvé un nouveau moyen de s'expliquer. Je devinai enfin qu'il était fils d'un grand chef, d'une sorte de roi nègre des environs de Tombouctou. Je lui [30]demandai son nom. Il répondit quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou.» Page 56 Et, huit jours plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement. Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain trouvait à boire. Je le découvris d'une [5]singulière façon. J'étais un matin sur les remparts, étudiant l'horizon, quand j'aperçus dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela. Je pensai [10]qu'un espion s'approchait de la ville, et j'organisai une expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même le commandement, après avoir obtenu l'autorisation du général. J'avais fait sortir, par trois portes différentes, trois [15]petites troupes qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner. Pour couper la retraite à l'espion, un de ces détachements avait à taire une marche d'une heure au moins. Un homme resté en observation sur les murs m'indiqua par signe que l'être aperçu n'avait point [20]quitté le champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les ornières. Enfin, nous touchons au point désigné; je déploie brusquement mes soldats, qui s'élancent dans la vigne, et trouvent.... Tombouctou voyageant à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant [25]du raisin, ou plutôt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine bouche, à la plante même, en arrachant la grappe d'un coup de dent. Je voulus le faire relever; il n'y fallait pas songer, et je compris alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains [30]et sur les genoux. Dès qu'on l'eut planté sur ses jambes il oscilla quelques secondes, tendit les bras et s'abattit sur le nez. Il était gris comme je n'ai jamais vu un homme être gris. Page 57 On le rapporta sur deux échalas, il ne cessa de rire tout le long de la route en gesticulant des bras et des jambes. C'était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au [5]raisin lui-même. Puis, lorsqu'ils étaient saouls à ne plus bouger, ils dormaient sur place. Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et toute mesure. Il vivait là-dedans à la façon des grives, qu'il haïssait d'ailleurs d'une haine de [10]rival jaloux. Il répétait sans cesse: --Les gives mangé tout le raisin, capules! Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose arrivant vers nous. Je n'avais point pris ma lunette, et je distinguais fort mal. On eût dit un [15]grand serpent qui se déroulait, un convoi, que sais-je? J'envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange caravane qui fit bientôt son entrée triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte d'autel, fait avec des chaises de campagne, huit têtes [20]coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un cheval à la queue duquel un autre était attaché, et six autres bêtes suivaient encore, retenues de la même façon. Voici ce que j'appris. Étant partis aux vignes, mes [25]Africains avaient aperçu tout à coup un détachement prussien s'approchant d'un village. Au lieu de fuir, ils s'étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze gaillards s'élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se [30]crurent attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq officiers de son escorte. Ce jour-là, j'embrassai Tombouctou. Mais je m'aperçus Page 58 qu'il marchait avec peine. Je le crus blessé; il se mit à rire et me dit: --Moi, povisions pou pays. C'est que Tombouctou ne faisait point la guerre pour [5]l'honneur, mais bien pour le gain. Tout ce qu'il trouvait, tout ce qui lui paraissait avoir une valeur quelconque, tout ce qui brillait surtout, il le plongeait dans sa poche! Quelle poche! un gouffre qui commençait à la hanche et finissait aux chevilles. Ayant retenu un terme de troupier, [10]il l'appelait sa «profonde,» et c'était sa profonde, en effet! Donc il avait détaché l'or des uniformes prussiens, le cuivre des casques, les boutons, etc., et jeté le tout dans sa «profonde» qui était pleine à déborder. Chaque jour, il précipitait là-dedans tout objet luisant [15]qui lui tombait sous les yeux, morceaux d'étain ou pièces d'argent, ce qui lui donnait parfois une tournure infiniment drôle. Il comptait remporter cela au pays des autruches, dont il semblait bien frère, ce fils de roi, torturé par le besoin [20]d'engloutir les corps brillants. S'il n'avait pas eu sa profonde, qu'aurait-il fait? Il les aurait sans doute avalés. Chaque matin sa poche était vide. Il avait donc un magasin général où s'entassaient ses richesses. Mais où? [25]Je ne l'ai pu découvrir. Le général, prévenu du haut fait de Tombouctou, fit bien vite enterrer les corps demeurés au village voisin, pour qu'on ne découvrit point qu'ils avaient été décapités. Les Prussiens y revinrent le lendemain. Le maire et sept [30]habitants notables furent fusillés sur-le-champ, par représailles, comme ayant dénoncé la présence des Allemands. Page 59 L'hiver était venu. Nous étions harassés et désespérés. On se battait maintenant tous les jours. Les hommes affamés ne marchaient plus. Seuls les huit turcos (trois avaient été tués) demeuraient gras et luisants, et vigoureux, [5]toujours prêts à se battre. Tombouctou engraissait même. Il me dit un jour: --Toi beaucoup faim, moi bon viande. Et il m'apporta en effet un excellent filet. Mais de quoi? Nous n'avions plus ni boeufs, ni moutons, ni chèvres, [10]ni ânes, ni porcs. Il était impossible de se procurer du cheval. Je réfléchis à tout cela après avoir dévoré ma viande. Alors une pensée horrible me vint. Ces nègres étaient nés bien près du pays où l'on mange des hommes! Et chaque jour tant de soldats tombaient [15]autour de la ville! J'interrogeai Tombouctou. Il ne voulut pas répondre. Je n'insistai point, mais je refusai désormais ses présents. Il m'adorait. Une nuit, la neige nous surprit aux avant-postes. Nous étions assis par terre. Je regardais [20]avec pitié les pauvres nègres grelottant sous cette poussière blanche et glacée. Comme j'avais grand froid, je me mis à tousser. Je sentis aussitôt quelque chose s'abattre sur moi, comme une grande et chaude couverture. C'était le manteau de Tombouctou qu'il me jetait sur les [25]épaules. Je me levai et, lui rendant son vêtement: --Garde ça, mon garçon; tu en as plus besoin que moi. Il répondit: --Non, mon lieutenant, pou toi, moi pas besoin, moi [30]chaud, chaud. Et il me contemplait avec des yeux suppliants. Je repris: Page 60 --Allons, obéis, garde ton manteau, je le veux. Le nègre alors se leva, tira son sabre qu'il savait rendre coupant comme une faulx, et tenant de l'autre main sa large capote que je refusais: 5--Si toi pas gadé manteau, moi coùpé; pésonne manteau. Il l'aurait fait. Je cédai. Huit jours plus tard, nous avions capitulé. Quelques-uns d'entre nous avaient pu s'enfuir. Les autres allaient [10]sortir de la ville et se rendre aux vainqueurs. Je me dirigeais vers la place d'Armes où nous devions nous réunir quand je demeurai stupide d'étonnement devant un nègre géant vêtu de coutil blanc et coiffé d'un chapeau de paille. C'était Tombouctou. Il semblait [15]radieux et se promenait, les mains dans ses poches, devant une petite boutique où l'on voyait en montre deux assiettes et deux verres. Je lui dis: --Qu'est-ce que tu fais? [20]Il répondit: --Moi pas pati, moi bon cuisiné, moi fait mangé colonel, Algéie; moi mangé Pussiens, beaucoup volé, beaucoup. Il gelait à dix degrés. Je grelottais devant ce nègre en coutil. Alors il me prit par le bras et me fit entrer. [25]J'aperçus une enseigne démesurée qu'il allait pendre devant sa porte sitôt que nous serions partis, car il avait quelque pudeur. Et je lus, tracé par la main de quelque complice, cet appel: Page 61 CUISINE MILITAIRE DE M. TOMBOUCTOU ANCIEN CUISINER DE S. M. L'EMPEREUR. _Artiste de Paris.--Prix modérés._ Malgré le désespoir qui me rongeait le coeur, je ne pus [5]m'empêcher de rire, et je laissai mon nègre à son nouveau commerce. Cela ne valait-il pas mieux que de le faire emmener prisonnier? Vous venez de voir qu'il a réussi, le gaillard. [10]Bézières, aujourd'hui, appartient à l'Allemagne. Le restaurant Tombouctou est un commencement de Revanche. Page 62 EN MER A Henry Céard On lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes: Boulogne-sur-Mer, 22 janvier.--On nous écrit: «Un affreux malheur vient de jeter la consternation [5]parmi notre population maritime déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau de pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à l'Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée. «Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes [10]envoyées au moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri. «Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres.» Quel est ce patron Javel? Est-il le frère du manchot? [15]Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les débris de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait assisté, voici dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et simple comme sont toujours ces drames formidables des flots. [20]Javel aîné était alors patron d'un chalutier. Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne craindre aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames comme un bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs et salés de la [25]Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonflée, Page 63 traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de l'Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies dans les roches, les poissons plats collés au sable, les crabes lourds aux pattes crochues, les homards aux moustaches [5]pointues. Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau se met à pêcher. Son filet est fixé tout le long d'une grande tige de bois garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant sur deux rouleaux aux deux bouts [10]de l'embarcation. Et le bateau, dérivant sous le vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dévaste le sol de la mer. Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il était sorti de Boulogne par un beau [15]temps clair pour jeter le chalut. Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant força le chalutier à fuir. Il gagna les côtes d'Angleterre; mais la mer démontée battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible l'entrée des ports. Le [20]petit bateau reprit le large et revint sur les côtes de France. La tempête continuait à faire infranchissables les jetées, enveloppant d'écume, de bruit et de danger tous les abords des refuges. Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, [25]ballotté, secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau, mais gaillard, malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou six jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un ou l'autre. Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en [30]pleine mer, et, bien que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le chalut. Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, Page 64 et deux hommes à l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent à filer sur les rouleaux les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond, mais une haute lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à l'avant [5]et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se trouva saisi entre la corde un instant détendue par la secousse et le bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant de l'autre main de soulever l'amarre, mais le chalut traînait déjà et le câble roidi ne céda point. [10]L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère quitta la barre. Ils se jetèrent sur la corde, s'efforçant de dégager le membre qu'elle broyait. Ce fut en vain. «Faut couper», dit un matelot, et il tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups, [15]sauver le bras de Javel cadet. Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent, beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il appartenait à Javel aîné, qui tenait à son avoir. Il cria, le coeur torturé: «Non, coupe pas, attends, je [20]vas lofer.» Et il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous. Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait son impulsion, et entraîné d'ailleurs par la force de la dérive et du vent. [25]Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les dents serrées, les yeux hagards. Il ne disait rien. Son frère revint, craignant toujours le couteau d'un marin: «Attends, attends, coupe pas, faut mouiller l'ancre.» L'ancre fut mouillée, toute la chaine filée, puis on se [30]mit à virer au cabestan pour détendre les amarres du chalut. Elles s'amollirent, enfin, et on dégagea le bras inerte, sous la manche de laine ensanglantée. Page 65 Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une chose horrible, une bouillie de chair dont le sang jaillissait à flots qu'on eût dit poussés par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et murmura: «Foutu.» Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des matelots cria: «Il va se vider, faut nouer la veine.» Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnée, et, enlaçant le membre au-dessus de la [10]blessure, ils serrèrent de toute leur force. Les jets de sang s'arrêtaient peu à peu; et finirent par cesser tout à fait. Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l'autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os cassés; les muscles seuls retenaient ce [15]morceau de son corps. Il le considérait d'un oeil morne, réfléchissant.. Puis il s'assit sur une voile pliée, et les camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse la blessure pour empêcher le mal noir. On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il [20]puisait dedans au moyen d'un verre, et baignait l'horrible plaie en laissant couler dessus un petit filet d'eau claire. --Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit, mais au bout d'une heure il remonta, ne se sentant pas bien tout seul. Et puis, il préférait le grand air. Il [25]se rassit sur sa voile et recommença à bassiner son bras. La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre blanc gisaient à côté de lui, secoués par des spasmes de mort; il les regardait sans cesser d'arroser ses chairs écrasées. [30]Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se déchaîna; et le petit bateau recommença sa Page 66 course folle, bondissant et culbutant, secouant le triste blessé. La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au soleil levant on apercevait de nouveau l'Angleterre, mais, [5]comme la mer était moins dure, on repartit pour la France en louvoyant. Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des traces noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie du membre qui ne tenait plus à [10]lui. Les matelots regardaient, disant leur avis. --Ça pourrait bien être le Noir, pensait l'un. --Faudrait de l'eau salée là-dessus, déclarait un autre. On apporta donc de l'eau salée et on en versa sur le [15]mal. Le blessé devint livide, grinça des dents, se tordit un peu; mais il ne cria pas. Puis, quand la brûlure se fut calmée: «Donne-moi ton couteau», dit-il à son frère. Le frère tendit son couteau. --«Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus.» [20]On fit ce qu'il demandait. Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement, avec réflexion, tranchant les derniers tendons avec cette lame aiguë, comme un fil de rasoir; et bientôt il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un profond soupir et déclara: [25]«Fallait ça. J'étais foutu.» Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença à verser de l'eau sur le tronçon de membre qui lui restait. La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir. [30]Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché et l'examina longuement. La putréfaction se déclarait. Les camarades vinrent aussi l'examiner, et ils se le Page 67 passaient de main en main, le tâtaient, le retournaient, le flairaient. Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer à c't'-heure.» Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non. [5]J'veux point. C'est à moi, pas vrai, puisque c'est mon bras.» Il le reprit et le posa entre ses jambes. --Il va pas moins pourrir, dit l'aîné. Alors une idée vint au blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait [10]longtemps la mer, on l'empilait en des barils de sel. Il demanda: «J'pourrions t'y point l'mettre dans la saumure?» --Ça, c'est vrai, déclarèrent les autres. Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des [15]jours derniers; et, tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on replaça, un à un, les poissons. Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je l'vendions point à la criée.» Et tout le monde rit, hormis les deux Javel. [20]Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé continuait sans cesse à jeter de l'eau sur sa plaie. De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à l'autre du bateau. [25]Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'oeil en hochant la tête. On finit par rentrer au port. Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un pansement complet et ordonna le repos. [30]Mais Javel ne voulut pas se coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port pour retrouver le baril qu'il avait marqué d'une croix. Page 68 On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la saumure, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa dans une serviette emportée à cette intention et rentra chez lui. [5]Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père, tâtant les doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles; puis on fit venir le menuisier pour un petit cercueil. Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit [10]l'enterrement du bras détaché. Les deux frères, côte à côte, conduisaient le deuil. Le sacristain de paroisse tenait son cadavre sous son aisselle. Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port, et, quand il parlait plus tard de son [15]accident, il confiait tout bas à son auditeur: «Si le frère avait voulu couper le chalut, j'aurais encore mon bras, pour sûr. Mais il était regardant à son bien.» Page 69 LES PRISONNIERS Aucun bruit dans la forêt que le frémissement léger de la neige tombant sur les arbres. Elle tombait depuis midi, une petite neige fine qui poudrait les branches d'une mousse glacée qui jetait sur les feuilles mortes des fourrés [5]un léger toit d'argent, étendait par les chemins un immense tapis moelleux et blanc, et qui épaississait le silence illimité de cet océan d'arbres. Devant la porte de la maison forestière, une jeune femme, les bras nus, cassait du bois à coups de hache sur [10]une pierre. Elle était grande, mince et forte, une fille des forêts, fille et femme de forestiers. Une voix cria de l'intérieur de la maison: --Nous sommes seules, ce soir, Berthine, faut rentrer, v'là la nuit, y a p't-être bien des Prussiens et des loups qui [15]rôdent. La bûcheronne répondit en fendant une souche à grands coups qui redressaient sa poitrine à chaque mouvement pour lever les bras. --J'ai fini, m'man. Me v'là, me v'là, y a pas de crainte; [20]il fait encore jour. Puis elle rapporta ses fagots et ses bûches et les entassa le long de la cheminée, ressortit pour fermer les auvents, d'énormes auvents en coeur de chêne, et rentrée enfin, elle poussa les lourds verrous de la porte. [25]Sa mère filait auprès du feu, une vieille ridée que l'âge avait rendue craintive: --J'aime pas, dit-elle, quand le père est dehors. Deux femmes ça n'est pas fort. Page 70 La jeune répondit: --Oh! je tuerais ben un loup ou un Prussien tout de même. Et elle montrait de l'oeil un gros revolver suspendu [5]au-dessus de l'âtre. Son homme avait été incorporé dans l'armée au commencement de l'invasion prussienne; et les deux femmes étaient demeurées seules avec le père, le vieux garde Nicolas Pichon, dit l'Échasse, qui avait refusé obstinément [10]de quitter sa demeure pour rentrer à la ville. La ville prochaine, c'était Rethel, ancienne place forte perchée sur un rocher. On y était patriote, et les bourgeois avaient décidé de résister aux envahisseurs, de s'enfermer chez eux et de soutenir un siège selon la tradition de la [15]cité. Deux fois déjà, sous Henri IV et Louis XIV, les habitants de Rethel s'étaient illustrés par des défenses héroïques. Ils en feraient autant cette fois, ventrebleu! ou bien on les brûlerait dans leurs murs. Donc, ils avaient acheté des canons et des fusils, équipé [20]une milice, formé des bataillons et des compagnies, et ils s'exerçaient tout le jour sur la place d'Armes. Tous, boulangers, épiciers, bouchers, notaires, avoués, menuisiers, libraires, pharmaciens eux-mêmes manoeuvraient à tour de rôle, à des heures régulières, sous les ordres de M. [25]Lavigne, ancien sous-officier de dragons, aujourd'hui mercier, ayant épousé la fille et hérité de la boutique de M. Ravaudan, l'aîné. Il avait pris le grade de commandant-major de la place, et tous les jeunes hommes étant partis à l'armée, il avait [30]enrégimenté tous les autres qui s'entraînaient pour la résistance. Les gros n'allaient plus par les rues qu'au pas gymnastique pour fondre leur graisse et prolonger leur Page 71 haleine, les faibles portaient des fardeaux pour fortifier leurs muscles. Et on attendait les Prussiens. Mais les Prussiens ne paraissaient pas. Ils n'étaient pas loin, cependant; car [5]deux fois déjà leurs éclaireurs avaient poussé à travers bois jusqu'à la maison forestière de Nicolas Pichon, dit l'Échasse. Le vieux garde, qui courait comme un renard, était venu prévenir la ville. On avait pointé les canons, mais [10]l'ennemi ne s'était point montré. Le logis de l'Échasse servait de poste avancé dans la forêt d'Aveline. L'homme, deux fois par semaine, allait aux provisions et apportait aux bourgeois citadins des nouvelles de la campagne. [15]Il était parti ce jour-là pour annoncer qu'un petit détachement d'infanterie allemande s'était arrêté chez lui l'avant-veille, vers deux heures de l'après-midi, puis était reparti presque aussitôt. Le sous-officier qui commandait parlait français. [20]Quand il s'en allait ainsi, le vieux, il emmenait ses deux chiens, deux molosses à gueule de lion, par crainte des loups qui commençaient à devenir féroces, et il laissait ses deux femmes en leur recommandant de se barricader dans la maison dès que la nuit approcherait. [25]La jeune n'avait peur de rien, mais la vieille tremblait toujours et répétait: --Ça finira mal, tout ça, vous verrez que ça finira mal. Ce soir-là, elle était encore plus inquiète que de coutume: --Sais-tu à quelle heure rentrera le père? dit-elle. [30]--Oh! pas avant onze heures, pour sûr. Quand il dîne chez le commandant, il rentre toujours tard. Page 72 Et elle accrochait sa marmite sur le feu pour faire la soupe, quand elle cessa de remuer, écoutant un bruit vague qui lui était venu par le tuyau de la cheminée. Elle murmura: [5]--V'là qu'on marche dans le bois, il y a ben sept-huit hommes, au moins. La mère, effarée, arrêta son rouet en balbutiant: --Oh! mon Dieu! et le père qu'est pas là! Elle n'avait point fini de parler que des coups violents [10]firent trembler la porte. Comme les femmes ne répondaient point, une voix forte et gutturale cria: --Oufrez! Puis, après un silence, la même voix reprit: [15]--Oufrez ou che gasse la borte! Alors Berthine glissa dans la poche de sa jupe le gros revolver de la cheminée, puis, étant venue coller son oreille contre l'huis, elle demanda: --Qui êtes-vous? [20]La voix répondit: --Che suis le tétachement de l'autre chour. La jeune femme reprit: --Qu'est-ce que vous voulez? --Che suis berdu tepuis ce matin, tans le pois, avec mon [25]tétachement. Oufrez ou che gasse la borte. La forestière n'avait pas le choix; elle fit glisser vivement le gros verrou, puis tirant le lourd battant, elle aperçut dans l'ombre pâle des neiges, six hommes, six soldats prussiens, les mêmes qui étaient venus la veille. [30]Elle prononça d'un ton résolu: --Qu'est-ce que vous venez faire à cette heure-ci? Le sous-officier répéta: Page 73 --Che suis berdu, tout à fait berdu, ché regonnu la maison. Che n'ai rien manché tepuis ce matin, mon tétachement non blus. Berthine déclara: [5]--C'est que je suis toute seule avec maman, ce soir. Le soldat, qui paraissait un brave homme, répondit: --Ça ne fait rien. Che ne ferai bas de mal, mais fous nous ferez à mancher. Nous dombons te faim et te fatigue. [10]La forestière se recula: --Entrez, dit-elle. Ils entrèrent, poudrés de neige, portant sur leurs casques une sorte de crème mousseuse qui les faisait ressembler à des meringues, et ils paraissaient las, exténués. [15]La jeune femme montra les bancs de bois des deux côtés de la grande table. --Asseyez-vous, dit-elle, je vais vous faire de la soupe. C'est vrai que vous avez l'air rendus. Puis elle referma les verrous de la porte. [20]Elle remit de l'eau dans la marmite, y jeta de nouveau du beurre et des pommes de terre, puis décrochant un morceau de lard pendu dans la cheminée, elle en coupa la moitié qu'elle plongea dans le bouillon. Les six hommes suivaient de l'oeil tous ses mouvements [25]avec une faim éveillée dans leurs yeux. Ils avaient posé leurs fusils et leurs casques dans un coin, et ils attendaient, sages comme des enfants sur les bancs d'une école. La mère s'était remise à filer en jetant à tout moment des regards éperdus sur les soldats envahisseurs. On n'entendait [30]rien autre chose que le ronflement léger du rouet et le crépitement du feu et le murmure de l'eau qui S'échauffait. Page 74 Mais soudain un bruit étrange les fit tous tressaillir, quelque chose comme un souffle rauque poussé sous la porte, un souffle de bête, fort et ronflant. Le sous-officier allemand avait fait un bond vers les [5]fusils. La forestière l'arrêta d'un geste, et souriante: --C'est les loups, dit-elle. Ils sont comme vous, ils rôdent et ils ont faim. L'homme incrédule voulut voir, et sitôt que le battant fut ouvert, il aperçut deux grandes bêtes grises qui [10]s'enfuyaient d'un trot rapide et allongé. Il revint s'asseoir, en murmurant: --Ché n'aurais pas gru: Et il attendit que sa pâtée fût prête. Ils la mangèrent voracement, avec des bouches fendues [15]jusqu'aux oreilles pour en avaler davantage, des yeux ronds s'ouvrant en même temps que les mâchoires, et des bruits de gorge pareils à des glouglous de gouttières. Les deux femmes, muettes, regardaient les rapides mouvements des grandes barbes rouges; et les pommes de [20]terre avaient l'air de s'enfoncer dans ces toisons mouvantes, Mais comme ils avaient soif, la forestière descendit à la cave leur tirer du cidre. Elle y resta longtemps; c'était un petit caveau voûté qui, pendant la révolution, avait [25]servi de prison et de cachette, disait-on. On y parvenait au moyen d'un étroit escalier tournant fermé par une trappe au fond de la cuisine. Quand Berthine reparut, elle riait, elle riait toute seule, d'un air sournois. Et elle donna aux Allemands sa cruche [30]de boisson. Puis elle soupa aussi, avec sa mère, à l'autre bout de la Cuisine. Page 75 Les soldats avaient fini de manger, et ils s'endormaient tous les six, autour de la table. De temps en temps un front tombait sur la planche avec un bruit sourd, puis l'homme, réveillé brusquement, se redressait. [5]Berthine dit au sous-officier: --Couchez-vous devant le feu, pardi, il y a bien d'la place pour six. Moi je grimpe à ma chambre avec maman. Et les deux femmes montèrent au premier étage. On [10]les entendit fermer leur porte à clef, marcher quelque temps; puis elles ne firent plus aucun bruit. Les Prussiens s'étendirent sur le pavé, les pieds au feu, la tête supportée par leurs manteaux roulés, et ils ronflèrent bientôt tous les six sur six tons divers, aigus ou [15]sonores, mais continus et formidables. Ils dormaient certes depuis longtemps déjà quand un coup de feu retentit, si fort, qu'on l'aurait cru tiré contre les murs de la maison. Les soldats se dressèrent aussitôt. Mais deux nouvelles détonations éclatèrent, suivies de [20]trois autres encore. La porte du premier s'ouvrit brusquement, et la forestière parut, nu-pieds, en chemise, en jupon court, une chandelle à la main, l'air affolé. Elle balbutia: --V'là les Français, ils sont au moins deux cents. S'ils [25]vous trouvent ici, ils vont brûler la maison. Descendez dans la cave bien vite, et faites pas de bruit. Si vous faites du bruit, nous sommes perdus. Le sous-officier, effaré, murmura: --Che feux pien, che feux pien. Par où faut-il [30]tescendre? La jeune femme souleva avec précipitation la trappe Page 76 étroite et carrée, et les six hommes disparurent par le petit escalier tournant, s'enfonçant dans le sol l'un après l'autre, à reculons, pour bien tâter les marches du pied. Mais quand la pointe du dernier casque eut disparu, [5]Berthine rabattant la lourde planche de chêne, épaisse comme un mur, dure comme de l'acier, maintenue par des charnières et une serrure de cachôt, donna deux longs tours de clef, puis elle se mit à rire, d'un rire muet et ravi, avec une envie folle de danser sur la tête de ses prisonniers. [10]Ils ne faisaient aucun bruit, enfermés là-dedans comme dans une boite solide, une boite de pierre, ne recevant que l'air d'un soupirail garni de barres de fer. ~-Berthine aussitôt ralluma son feu, remit dessus sa marmite, et refit de la soupe en murmurant: [15]--Le père s'ra fatigué cette nuit. Puis elle s'assit et attendit. Seul, le balancier sonore de l'horloge promenait dans le silence son tic-tac régulier. De temps en temps la jeune femme jetait un regard sur le cadran, un regard impatient qui semblait dire: [20]--Ça ne va pas vite. Mais bientôt il lui sembla qu'on murmurait sous ses pieds. Des paroles basses, confuses, lui parvenaient à travers la voûte maçonnée de la cave. Les Prussiens commençaient à deviner sa ruse, et bientôt le sous-officier [25]remonta le petit escalier et vint heurter du poing la trappe. Il cria de nouveau: --Oufrez. Elle se leva, s'approcha et, imitant son accent: --Qu'est-ce que fous foulez? [30]--Oufrez. --Che n'oufre pas. L'homme se fâchait. Page 77 --Oufrez ou che gasse la borte. Elle se mit à rire: --Casse, mon bonhomme, casse, mon bonhomme! Et il commença à frapper avec la crosse de son fusil [5]contre la trappe de chêne, fermée sur sa tête. Mais elle aurait résisté à des coups de catapulte. La forestière l'entendit redescendre. Puis les soldats vinrent, l'un après l'autre, essayer leur force, et inspecter la fermeture. Mais, jugeant sans doute leurs tentatives [10]inutiles, ils redescendirent tous dans la cave et recommencèrent à parler entre eux. La jeune femme les écoutait, puis elle alla ouvrir la porte du dehors et elle tendit l'oreille dans la nuit. Un aboiement lointain lui parvint. Elle se mit à siffler [15]comme aurait fait un chasseur, et, presque aussitôt, deux énormes chiens surgirent dans l'ombre et bondirent sur elle en gambadant. Elle les saisit par le cou et les maintint pour les empêcher de courir. Puis elle cria de toute sa force: --Ohé père! [20]Une voix répondit, très éloignée encore: ~-Ohé Berthine! Elle attendit quelques secondes, puis reprit: --Ohé père! La voix plus proche répéta: [25]--Ohé Berthine! La forestière reprit: --Passe pas devant le soupirail. Y a des Prussiens dans la cave. Et brusquement la grande silhouette de l'homme se [30]dessina sur la gauche, arrêtée entre deux troncs d'arbres. Il demanda, inquiet: --Des Prussiens dans la cave. Qué qui font? Page 78 La jeune femme se mit à rire: --C'est ceux d'hier. Ils s'étaient perdus dans la forêt, je les ai mis au frais dans la cave. Et elle conta l'aventure, comment elle les avait effrayés [5]avec des coups de revolver et enfermés dans le caveau. Le vieux toujours grave demanda: --Qué que tu veux que j'en fassions à c't'heure? Elle répondit: --Va quérir M. Lavigne avec sa troupe. Il les fera [10]prisonniers. C'est lui qui sera content. Et le père Pichon sourit: --C'est vrai qu'i sera content. Sa fille reprit: ~-T'as de la soupe, mange-la vite et pi repars. [15]Le vieux garde s'attabla, et se mit à manger la soupe après avoir posé par terre deux assiettes pleines pour ses chiens. Les Prussiens, entendant parler, s'étaient tus. L'Échasse repartit un quart d'heure plus tard. Et [20]Berthine, la tête dans ses mains, attendit. Les prisonniers recommençaient à s'agiter. Ils criaient maintenant, appelaient, battaient sans cesse de coups de crosse furieux la trappe inébranlable. Puis ils se mirent à tirer des coups de fusil par le soupirail, [25]espérant sans doute être entendus si quelque détachement allemand passait dans les environs. La forestière ne remuait plus; mais tout ce bruit l'énervait, l'irritait. Une colère méchante s'éveillait en elle; elle eût voulu les assassiner, les gueux, pour les faire taire. [30]Puis son impatience grandissant, elle se mit à regarder l'horloge, à compter les minutes. Page 79 Le père était parti depuis une heure et demie. Il avait atteint la ville maintenant. Elle croyait le voir. Il racontait la chose à M. Lavigne, qui pâlissait d'émotion et sonnait sa bonne pour avoir on uniforme et ses armes; [5]Elle entendait, lui semblait-il, le tambour courant par les rues. Les têtes effarées apparaissaient aux fenêtres. Les soldats citoyens sortaient de leurs maisons, à peine vêtus, essoufflés, bouclant leurs ceinturons, et partaient, au pas gymnastique, vers la maison du commandant. [10]Puis la troupe, l'Échasse en tête, se mettait en marche, dans la nuit, dans la neige, vers la forêt. Elle regardait l'horloge. «Ils peuvent être ici dans une heure.» Une impatience nerveuse l'envahissait. Les minutes [15]lui paraissaient interminables. Comme c'était long! Enfin, le temps qu'elle avait fixé pour leur arrivée fut marqué par l'aiguille. Et elle ouvrit de nouveau la porte, pour les écouter venir. Elle aperçut une ombre marchant avec [20]précaution. Elle eut peur, poussa un cri. C'était son père. Il dit: --Ils m'envoient pour voir s'il n'y a rien de changé. --Non, rien. [25]Alors, il lança à son tour, dans la nuit, un coup de sifflet strident et prolongé. Et, bientôt, on vit une chose brune qui s'en venait, sous les arbres, lentement: l'avant-garde composée de dix hommes. L'Échasse répétait à tout instant: [30]--Passez pas devant le soupirail. Et les premiers arrivés montraient aux nouveaux venus le soupirail redouté. Page 80 Enfin le gros de la troupe se montra, en tout deux cents hommes, portant chacun deux cents cartouches. M. Lavigne, agité, frémissant, les disposa de façon à cerner de partout la maison en laissant un large espace libre [5]devant le petit trou noir, au ras du sol, par où la cave prenait de l'air. Puis il entra dans l'habitation et s'informa de la force et de l'attitude de l'ennemi, devenu tellement muet qu'on aurait pu le croire disparu, évanoui, envolé par le soupirail. [10]M. Lavigne frappa du pied la trappe et appela: --Monsieur l'officier prussien? L'Allemand ne répondit pas. Le commandant reprit: --Monsieur l'officier prussien? [15]Ce fut en vain. Pendant vingt minutes il somma cet officier silencieux de se rendre avec armes et bagages, en lui promettant la vie sauve et les honneurs militaires pour lui et ses soldats. Mais il n'obtint aucun signe de consentement ou d'hostilité. La situation devenait difficile. [20]Les soldats-citoyens battaient la semelle dans la neige, se frappaient les épaules à grands coups de bras, comme font les cochers pour s'échauffer, et ils regardaient le soupirail avec une envie grandissante et puérile de passer devant. [25]Un d'eux, enfin, se hasarda, un nommé Potdevin qui était très souple. Il prit son élan et passa en courant comme un cerf. La tentative réussit. Les prisonniers semblaient morts. 30 ~~Y a personne. Et un autre soldat traversa l'espace libre devant le trou dangereux. Alors ce fut un jeu. De minute en minute, un Page 81 homme se lançant, passait d'une troupe dans l'autre comme font les enfants en jouant aux barres, et il lançait derrière lui des éclaboussures de neige tant il agitait vivement les pieds. On avait allumé, pour se chauffer, de [5]grands feux de bois mort, et ce profil courant du garde national apparaissait illuminé dans un rapide voyage du camp de droite au camp de gauche. Quelqu'un cria: --A toi, Maloison. [10]Maloison était un gros boulanger dont le ventre donnait à rire aux camarades. Il hésitait. On le blagua. Alors, prenant son parti il se mit en route, d'un petit pas gymnastique régulier et essoufflé, qui secouait sa forte bedaine. [15]Tout le détachement riait aux larmes. On criait pour l'encourager: --Bravo, bravo, Maloison! Il arrivait environ aux deux tiers de son trajet quand une flamme longue, rapide et rouge, jaillit du soupirail. [20]Une détonation retentit, et le vaste boulanger s'abattit sur le nez avec un cri épouvantable. Personne ne s'élança pour le secourir. Alors on le vit se trainer à quatre pattes dans la neige en gémissant, et, quand il fut sorti du terrible passage, il s'évanouit. [25]Il avait une balle dans le gras de la cuisse, tout en haut. Après la première surprise et la première épouvante, un nouveau rire s'éleva. Mais le commandant Lavigne apparut sur le seuil de la maison forestière. Il venait d'arrêter son plan d'attaque. [30]Il commanda d'une voix vibrante: --Le zingueur Planchut et ses ouvriers. Page 82 Trois hommes s'approchèrent. ~-Descellez les gouttières de la maison. Et en un quart d'heure on eut apporté au commandant vingt mètres de gouttières. [5]Alors il fit pratiquer, avec mille précautions de prudence, un petit trou rond dans le bord de la trappe, et, organisant un conduit d'eau de la pompe à cette ouverture, il déclara d'un air enchanté: --Nous allons offrir à boire à messieurs les Allemands. [10]Un hurrah frénétique d'admiration éclata suivi de hurlements de joie et de rires éperdus. Et le commandant organisa des pelotons de travail qui se relayeraient de cinq minutes en cinq minutes. Puis il commanda: --Pompez. [15]Et le volant de fer ayant été mis en branle, un petit bruit glissa le long des tuyaux et tomba bientôt dans la cave, de marche en marche, avec un murmure de cascade, un murmure de rocher à poissons rouges. On attendit. [20]Une heure s'écoula, puis deux, puis trois. Le commandant fiévreux se promenait dans la cuisine, collant son oreille à terre de temps en temps, cherchant à deviner ce que faisait l'ennemi, se demandant s'il allait bientôt capituler. [25]Il s'agitait maintenant, l'ennemi. On l'entendait remuer les barriques, parler, clapoter. Puis, vers huit heures du matin, une voix sortit du soupirail: --Ché foul