The Project Gutenberg EBook of Abelard, Tome I., by Charles de Remusat This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Abelard, Tome I. Author: Charles de Remusat Release Date: July 6, 2004 [EBook #12829] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME I. *** Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team; From images generously made available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. ABELARD PAR CHARLES DE REMUSAT. 1845 Spero equidem quod gloriam eorum qui nunc sunt posteritas celebrabit. Jean de SALISBURY, disciple d'Abelard. _Metalogicus in prologo_. TOME PREMIER PREFACE. On se propose dans cet ouvrage de faire connaitre la vie, le caractere, les ecrits et les opinions d'Abelard, et de recueillir tout ce qu'il est utile de savoir pour marquer sa place dans l'histoire de l'esprit humain. Abelard est moins connu qu'il n'est celebre, et sa renommee semble romanesque plutot qu'historique. On sait vaguement qu'il fut un professeur, un philosophe, un theologien, qu'il se fit une grande reputation dans les ecoles du moyen age, et qu'il exerca une puissante influence sur les etudes et les idees de son temps. Mais dans quel sens dirigea-t-il les esprits, quel etait le fond de ses doctrines, quelle la nature de son talent, quels les titres de ses ouvrages, quel role joua-t-il dans les lettres et dans l'Eglise, voila ce qu'on ignore; et le vulgaire meme raconte la fatale histoire de ses amours. C'est par ce souvenir que le nom d'Abelard est reste populaire. Peut-etre a la faveur de ce souvenir, le tableau que j'entreprends de tracer inspirera-t-il quelque curiosite. Peut-etre souhaitera-t-on de mieux connaitre l'homme dont on a si souvent entendu rappeler les aventures, et l'amant servira-t-il a recommander le philosophe. Moi-meme, je l'avouerai, ce n'est point par l'histoire que j'ai commence avec lui. C'est dans le monde de l'imagination que je l'avais cherche d'abord, et l'etude de la philosophie n'a pas donne naissance a cet ouvrage. Le lecteur me permettra-t-il de lui en retracer brievement l'histoire? Il y a quelques annees qu'en reflechissant sur un sujet que la reflexion n'epuisera pas, sur ce que devient la nature morale de l'homme dans les temps ou l'intelligence prevaut sur tout le reste, je fus conduit a me demander s'il n'y aurait pas moyen de concevoir un ouvrage ou la puissance de l'esprit, devenue superieure a celle du caractere, serait mise en presence des plus fortes realites du monde social, des epreuves de la destinee, des passions meme de l'ame. La lutte de l'esprit tout seul avec la vie tout entiere me paraissait interessante a decrire encore une fois, et je cherchais dans quel temps, sur quelle scene, par quels personnages, il serait bon de la representer. Pour que cette peinture fut frappante et vive, en effet, il ne me semblait pas qu'elle dut avoir pour cadre un sujet imaginaire. Un heros ideal qui a une epoque indeterminee se mesure avec des etres d'invention, ne saurait offrir un exemple qui saisisse et qui emeuve; si vraisemblable qu'on s'attache a le faire, il parait toujours hors du vrai, et la situation ou on le place est prise pour une combinaison de fantaisie. La pensee morale que j'aspirais a mettre en action, ne pouvait prendre tout son relief et produire tout son effet que sur un fond de realite. Je revais a tout cela, lorsqu'il m'arriva un de ces hasards qui ne manquent guere aux auteurs preoccupes d'une idee. Un jour, mes yeux s'arreterent sur l'affiche d'un theatre ou se lisait le nom que j'ecris aujourd'hui au titre de cet ouvrage. Seulement ce nom etait suivi d'un autre que la philosophie seule a le triste courage d'en separer. Soudain, la pensee qui flottait dans mon esprit se fixa, pour ainsi dire; elle s'unit au nom d'Abelard, et prit des lors une forme distincte: le sujet necessaire me parut trouve. Et prenant dans l'histoire les faits et les situations, dans les moeurs et dans les hommes du XIIe siecle, les traits et les couleurs, je composai avec une sorte d'entrainement un ouvrage en forme de roman dramatique, qui, lui aussi, s'appelle Abelard. Quelques personnes pourront se souvenir d'en avoir entendu parler. J'avais ecrit sous l'empire d'une sorte de passion pour mon sujet, pour mon idee, mais avec le sentiment d'une independance absolue. La science, la foi et l'amour, l'ecole, le gouvernement et l'Eglise, j'avais essaye de tout peindre, sans rien ecarter, sans rien adoucir, sans rien menager, ne supposant pas meme un moment qu'un si etrange tableau put jamais passer sous les yeux du public. Mais qui ne connait les faiblesses paternelles? Quel auteur ne prend confiance dans l'ouvrage dont la composition l'a charme? J'ai donc un jour songe a livrer aux perils de la publicite ce premier Abelard. Cependant il s'agissait d'une oeuvre qui contient sans doute une pensee serieuse et morale, mais sous les formes les plus libres de la realite et de l'imagination, ou dans le cadre des moeurs grossieres du XIIe siecle, la lutte violente des croyances, des idees et des passions est representee avec une franchise qui peut paraitre excessive, avec un abandon qui peut blesser les esprits severes. C'est une de ces oeuvres enfin qui n'ont qu'une excuse possible, celle du talent. Je me figurai quelque temps que je pourrais lui en creer une autre; c'est alors que je concus le projet d'opposer l'histoire au roman, et de racheter le mensonge par la verite. A des fictions dramatiques, je resolus de joindre un tableau de philosophie et de critique ou le raisonnement et l'etude prissent la place de l'imagination. Changeant de but et de travail, je m'occupai alors de mieux connaitre l'Abelard de la realite, d'apprendre sa vie, de penetrer ses ecrits, d'approfondir ses doctrines; et voila comme s'est fait le livre que je soumets en ce moment au jugement du public. Destine a servir d'accompagnement et presque de compensation a une tentative hasardeuse, il parait seul aujourd'hui. Des illusions temeraires sont a demi dissipees; une sage voix que je voudrais ecouter toujours, me conseille de renoncer aux fictions passionnees, et de dire tristement adieu a la muse qui les inspire: Abi Quo blandae juvenum te revocant preces. Ce recit servira du moins a temoigner de mes consciencieux efforts pour rendre cet ouvrage moins indigne du sujet. Plus je tenais a expier en quelque sorte une composition d'un genre moins severe, plus je devais tacher de donner a celle-ci les merites qui dependent de l'etude, de la patience et du travail. Je n'ai rien neglige pour savoir tout le necessaire, pour ne parler qu'en connaissance de cause, et dans la partie historique j'espere m'etre approche de la parfaite exactitude. L'etendue de mes recherches, et plus encore la revision de quelques savants amis m'ont donne confiance dans ma fidelite d'historien. On trouvera donc ici une biographie d'Abelard plus complete qu'aucune autre, aussi complete peut-etre que permet de la faire l'etat des monuments connus jusqu'a ce jour. Quant a l'interet du recit, il me parait, a moi, tres-vif dans les faits memes. Qui sait s'il ne se sera pas evanoui sous ma main? Mais tout n'est pas histoire dans cet ouvrage. Apres la premiere partie, qui renferme la vie d'Abelard et qui peut aussi donner une vue generale de son talent et de ses idees, il me restait a faire connaitre ses ecrits. A l'exception de quelques lettres sur ses malheurs, ils sont tous philosophiques ou theologiques: j'ai donc joint au livre premier, un livre sur la philosophie, un livre sur la theologie d'Abelard. Cette partie de mon travail, pour etre la plus neuve, n'etait pas la plus attrayante, et j'ignore si ce n'est point une temerite que d'avoir voulu rendre de l'interet a la science si longtemps decriee sous le nom desastreux de scolastique. A la fin du dernier siecle, une telle entreprise aurait paru insensee. Le temps meme n'est pas loin ou le courage m'aurait manque pour l'accomplir. Mais de nos jours, le tombeau du moyen age a ete rouvert avec encore plus de curiosite que de respect. On s'est plu a y contempler les grands ossements que les annees n'avaient pas detruits, a y recueillir les joyaux grossiers ou precieux qui brillaient encore meles a de froides poussieres. Les monuments ou ces reliques languirent oubliees si longtemps, sont devenus l'objet d'une admiration passionnee, comme s'ils etaient retrouves d'hier, et que la terre les eut jadis enfouis dans son sein. Ne pouvant inventer le neuf, on s'est epris du plaisir de comprendre le vieux. L'enthousiasme du passe est venu colorer la critique, echauffer l'erudition. A juger severement notre epoque, on pourrait dire que les faits reels reveillent seuls en elle l'imagination et qu'elle ne retourne a la poesie que par l'histoire. A-t-il ete presomptueux d'esperer que le gout d'antiquaire qui s'attache aux moeurs, aux formes, aux edifices des ages gothiques, s'etendrait jusqu'a leurs idees, et qu'on aimerait a connaitre la science contemporaine de l'art qu'on admire? Il ne faut rien dissimuler, ce livre est tres-serieux. Nous ne nous sommes point arrete a la surface. Rassembler en passant quelques traits de la physionomie d'un homme et d'une epoque, offrir de rares extraits, piquants par leur singularite, choisis a plaisir dans les debris d'une litterature a demi barbare, aurait suffi peut-etre pour donner a quelques pages un interet de curiosite. Ce n'etait pas assez pour nous. Notre ambition a ete de faire connaitre, avec les ouvrages d'Abelard, le fond et les details de ses doctrines, les procedes de son esprit, les formes de son style, d'eclairer ainsi, a sa lumiere, toute une periode encore obscure de la vie intellectuelle de la societe francaise. Qu'on ne s'attende donc point a trouver seulement ici des fragments epars de philosophie ou de theologie; mais bien une philosophie, mais une theologie, chacune avec ses principes, sa methode et son langage, chacune telle qu'un vieux passe l'a connue, admiree, celebree, alors que l'ecole etait pour nos aieux ce que la presse est devenue pour leurs enfants. Au lieu de presenter des considerations generales sur l'esprit de notre philosophe, nous suivrons cet esprit dans sa marche, nous le decrirons dans ses monuments. Ce ne sera pas une simple critique, mais, s'il est possible, une reproduction du genie d'un homme. Ce sera en meme temps, si nos forces ne trahissent pas nos desseins, une introduction utile a l'etude de la scolastique, et par consequent a l'histoire de l'esprit humain dans le moyen age. Cet ouvrage devra toute son originalite a son exactitude, et rien n'y paraitra nouveau que ce qui sera scrupuleusement historique. L'intelligence et le savoir affectaient jadis des formes si differentes de celles qui nous semblent aujourd'hui les plus naturelles, peut-etre parce qu'elles nous sont les plus familieres; le caractere des questions, le choix des arguments, la portee des solutions, tout est si etrange chez les scolastiques, que la raison meme, dans leurs livres, n'est pas toujours reconnaissable, et que le bon sens y prend quelquefois une tournure de paradoxe. La scolastique produit aujourd'hui l'effet d'une science en desuetude qui etonne et ne persuade plus. Cependant, pour qui ne s'en tient pas a l'apparence, pour qui brise l'enveloppe que pretaient a la pensee le gout et l'erudition du temps, la scolastique contient dans son sein, elle offre dans son cours et les problemes de tous les siecles et quelquefois les idees du notre. C'est que les formes de la science peuvent varier, mais le fond est invariable comme l'esprit humain. Les Grecs n'ont presque rien dit a la maniere des modernes, et cependant ils ont connu tous les systemes, toutes les hypotheses dont les modernes se sont vantes. Je ne sais pas meme une erreur dans laquelle ils ne nous aient devances. Quand on lit les Dialogues de Platon, on y voit figurer, sous des noms antiques, Hobbes, Locke, Hume et Kant lui-meme. Ainsi chez les maitres de la scolastique, nous reconnaissons des Euthydeme et des Protagoras, quelquefois Democrite, Empedocle ou Parmenide, ca et la des idees de Platon, partout le souvenir et l'imitation d'Aristote. Sans doute le moyen age morcelait la philosophie; mais toutes les parties s'en tiennent si etroitement qu'on ne peut longtemps en isoler une, et des voies differentes y ramenent au meme point. L'esprit humain n'innove guere que dans les methodes, et les methodes diversifient, mais ne detruisent pas son identite. Les idees sur lesquelles porte la philosophie se presentent comme d'elles-memes a la reflexion. Des que l'esprit se regarde, il les retrouve. C'est un heritage substitue de generation en generation, comme ces pierres precieuses qui se perpetuent dans les familles, et dont la disposition seule change suivant la mode et le gout des diverses epoques. Indestructibles, et inalterables, ces idees demeurent dans l'esprit humain comme des symboles de l'eternelle verite. Elles ne manquent donc a aucune grande philosophie; et elles peuvent etre decouvertes sous tous les voiles que les caprices du raisonnement leur ont pretes. Il est curieux et piquant parfois de les reconnaitre, malgre les deguisements dont les revetent la philosophie et la theologie de nos peres. Cet interet nous soutenait dans la tache ingrate de penetrer au fond de ces deux sciences, d'en reproduire les idees et les expressions, de leur rendre, s'il nous etait possible, la vie et la lumiere. Cette restauration etait une oeuvre assez nouvelle. Depuis quelques annees, on a bien su ressaisir avec sagacite le sens intime de toutes les doctrines, on les a traduites avec succes dans une langue commune, celle de la critique contemporaine. Mais a peine a-t-on ose, dans de courts passages, faire revivre l'enseignement original des maitres du passe. A peine celui qui a le premier parmi nous entrepris de retirer la scolastique d'un oubli de deux siecles, a-t-il ose lui rendre a certains moments et ses formes et son style. Par le choix de notre sujet, par l'etendue de notre travail, nous avons du nous jeter audacieusement dans cette oeuvre de restitution scientifique. Nous sommes rentre dans la nuit du moyen age, pour y marcher le flambeau a la main. Un historien dont la science profonde est vivifiee par une puissante imagination, a su ranimer les sentiments et les moeurs de la societe de ces temps-la. Il a remis sur ses pieds le Germain, le Gaulois, le Saxon, le Normand. Ce qu'il a si habilement fait pour l'homme moral, pour l'homme politique, serait-il chimerique de le tenter pour l'homme intellectuel? A cote du guerrier franc, du magistrat communal, du serf des cites ou des champs, en face du roi, du leude et du pretre, reprenant a sa voix la parole et l'action, ne pourrait-on faire revivre l'ecrivain et le philosophe, aux luttes des races opposer les combats des ecoles, aux jeux de la force, les guerres de l'esprit? Est-il impossible de convoquer encore pour un instant les hommes du XIXe siecle autour d'une de ces chaires eloquentes ou la raison humaine, essayant sa puissance, begayant des verites timides, preparait, il y a sept cents ans, la lointaine emancipation du monde? PREUVES ET AUTORITES DE L'HISTOIRE D'ABELARD. On a beaucoup ecrit sur Abelard, mais on s'est beaucoup repete, et il faut bien choisir les autorites, quand on parle de lui. Parmi celles que nous allons citer, les unes, qui sont originales, et ce que les anciens editeurs appelaient _testimonia_, datent de son temps ou viennent de ceux qui avaient pu connaitre ses contemporains; les autres sont posterieures et n'ont qu'une valeur relative a l'instruction, a la veracite, a la sagacite de l'ecrivain. I. AUTORITES DU XIIe SIECLE ET DU SUIVANT. I.--_Historia calamitatum_, ou l'_Epistola prima_. Ce sont les Memoires de sa vie ecrits par lui jusque vers l'annee 1135. Cette lettre a ete donnee pour la premiere fois dans ses Oeuvres, par Duchesne, qui y a joint d'excellentes notes. Le meilleur texte, bien qu'incomplet, a ete revu sur le manuscrit 2923 de la Bibliotheque Royale, et insere dans le Recueil des historiens des Gaules et de la France (t. XIV, p. 278). Turlot, qui l'a reproduit en presque totalite, dit que le manuscrit a appartenu a Petrarque et contient des notes de lui. (_Abail. et Heloise_, p. 4.) La bibliotheque de Troyes possede un manuscrit sous le n'o 802, qui a ete collationne avec l'imprime a la demande de M. Cousin; il contient de nombreuses differences assez peu importantes, sauf une seule qui sera indiquee. II.--Les lettres d'Heloise et d'Abelard, souvent reimprimees et traduites. La premiere traduction est celle de Jean de Meung, le manuscrit en existe a la Bibliotheque du Roi. La premiere edition du texte est celle qui fait partie des Oeuvres deja citees: _Petri Abaelardi filosofi et theologi abbatis ruyensis et Heloisae conjugis ejus primae paracletensis abbatissae Opera, nunc primum edita ex Mss. codd. V. Illus. Francisci Amboesii_, etc., in-4 deg.. Paris, 1616. Cette edition des Oeuvres d'Abelard, la premiere et la seule qui porte ce titre, est appelee indifferemment l'edition d'Amboise ou de Duchesne; elle contient les lettres d'Abelard et d'Heloise, des lettres de saint Bernard, du pape Innocent II, de Pierre le Venerable, de Berenger de Poitiers, de Foulque de Deuil, etc., toutes pieces importantes pour l'histoire d'Abelard, ainsi que plusieurs de ses ouvrages theologiques qui ne sont encore imprimes que la. Les principaux sont: 1 deg. le Commentaire sur l'epitre aux Romains; 2 deg. l'Introduction a la theologie; 3 deg. les Sermons. Voyez sur cette edition Bayle, _Dict. crit_., art. _Fr. d'Amboise_, et l'_Histoire litteraire de la France_, par les benedictins de Saint-Maur et l'Institut, t. XII, p. 149. La seconde edition complete des lettres, contenant toutes celles que d'Amboise a donnees; _P. Abaelardi abbatis ruyensis et Heloissae abbatissae paracletensis Epistolae, edit. cur. Ricardi Rawlinson_, in-8 deg.. Londres, 1718. Le texte a ete revu avec soin, mais corrige avec trop de hardiesse, d'apres un manuscrit d'une existence douteuse. III.--Les autres ouvrages d'Abelard, savoir: _Petri Abaelardi Theologia christiana.--Ejusdem Expositio in Hexameron_. (Durand et Martene, Thesaur. nov. anedoct., t. V, p. 1139 et 1361.) _Petri Abaelardi Ethica, seu liber dictus: SCITO TE IPSUM_. (Bernard Pez, Thesaur. anecdot. noviss., t. III, pars II, p. 626.) _Petri Abaelardi Dialogus inter philosophum, judaeum et christianum_. (Frid. Henr. Rheinwald, Anecdot. ad histor. ecclesiast. pertin., partie. I, Berolini, 1831.) _Petri Abaelardi Epitome theologiae christianae_, (F. H. Rheinwald, meme recueil, partie II, 1835.) Ouvrages inedits d'Abelard, pour servir a l'histoire de la philosophie scolastique en France, publies par M. Victor Cousin. Les principaux ouvrages sont: 1 deg. _Petri Abaelardi Sic et Non_; 2 deg. _Ejusdem Dialectica_; 3 deg. _Ejusdem fragmentum de Generibus et Speciebus_. (Documents inedits relat. a l'Hist. de France, publies par ordre du gouvernement, in-4 deg., 1836, p. 3, 173 et 507.) _Petri Abaelardi tractatus de Intellectibus_. (Cousin, Fragm. philos. 1840, t. III, Append. XI, p. 448.) Deux prefaces inedites d'Abailard, publiees par M. Lenoble dans les Annales de philosophie chretienne, janvier 1844. Les poesies qui se trouvent disseminees dans divers recueils, savoir: 1 deg. l'edition des Oeuvres donnee par d'Amboise, p. 1136; 2 deg. _Veterum scriptorum et monumentorum amplissima Collectio_, t. IX, p. 1091; 3 deg. _Gallia Christiana_, t. VII, p. 595; 4 deg. _Les Fragments philosophiques_ de M. Cousin, 1840, t. III, p. 440; 5 deg. _Spicilegium vaticanum. Beitraege zur naehern Kenntniss der Vatikanischen Bibliothek fuer deutsche Poesie des Mittelalters, von Carl Greith._, Frauenfield, 1838; 6 deg. _Bibliotheque de l'ecole des Chartes_, t. III, 2e livr. 1842. Le dernier recueil a fait connaitre les hymnes decouverts dans un manuscrit de Bruxelles, dont nous avons eu sous les yeux une copie et un specimen par M. Th. Oehler, et qui est intitule: _P. Ab. sequentiae et hymni per totum anni circulum in virginum monast. paraclet_. IV.--Les ouvrages de controverse des contemporains d'Abelard, savoir: Les lettres de saint Bernard, _S. Bernardi Opera omnia_, edition de Mabillon, 1690, vol. I, _passim_. Les lettres directement relatives a Abelard se retrouvent dans le recueil de ses Oeuvres par d'Amboise. Les lettres de Pierre le Venerable, _Vita S. Petri Vener. et Epistolae_. (Bibliotheca cluniacensis, p. 553 et 621; edition de Duchesne avec des notes, 1614.) La lettre de Guillaume de Saint-Thierry contre Abelard et la dissertation annexee, _Disputatio adversus P. Abaelardum_. (Bibliotheca patrum cistercensium, par Tissier, 1660-1669, t. IV, p. 112.) La dissertation d'un abbe anonyme (Geoffroy d'Auxerre?) contre le meme, _Disputatio anonymi abbatis adversus dogmata P. Abaelardi_. (Meme recueil, t. IV, p. 228.) La lettre de Gautier de Mortagne a Abelard, _Epistola Gualteri de Mauritania, episcopi laudunensis_. (Spicilegium, sive Collectio veterum aliquot scriptorum, D. Luc. d'Achery, edition de de la Barre, 1723, t. III, p. 520.) Les lettres de Hugues Metel adressees a Innocent II, a Abelard, a Heloise, _Hugon. Metelli Epist._ IV, V, XVI et XVII. (Car. Lud. Hugo, Sacr. antiquit. Monum., t. II, p. 330 et 348.) L'ouvrage de Gautier de Saint-Victor contre les theologiens dialecticiens de son temps, ecrit vers 1180, _Liber M. Walteri prior. S. Vict. Parisius contra manifestas et damnatas etiam in conciliis haereses_, manuscrit de l'abbaye de Saint-Victor, et dont on trouve de longs extraits dans Duboulai. (Hist. univ. parisiens., t. II, p. 629-660.) V.--Les recits ecrits par les contemporains ou dans le XIIIe siecle. Les vies de saint Bernard ecrites de son temps, _Ex vita et rebus gestis S. Bernardi, lib. III, a Gaufrido autissiod. seu claraeval. monach.--Epistola ejusdem ad episcopum albanensem, ex vit. S. Bernardi_, ab Alano, episc. autissiod. (Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XIV, p. 327, 370 et suiv.) _Johannis Saresberensis Metalogicus_, lib. I, cap. I et V; lib. II, cap. X et _passim_. Jean de Salisbury avait entendu les lecons d'Abelard et frequente les principales ecoles des Gaules.--_Ejusdem Policraticus, sive de Nugis curialium, cui accedit Metalog._, 1 vol. in-12, 1639, lib. II, cap. XXII, et lib. VII, cap. XII. (Voyez les extraits de cet auteur dans le Recueil des histor., t. XIV, p. 300 et suiv.) _Otto Frisingensis, de gestis Friderici I Caesaris Augusti_, lib. I, cap. XLVI, XLVII et seq. Othon, abbe de Morimond, de l'ordre de Citeaux, puis eveque de Frisingen (Freising, en Baviere), neveu de l'empereur Henri V, a compose une chronique de l'empereur Frederic Barberousse, dont il etait oncle paternel, et il y raconte la vie et la condamnation d'Abelard, son contemporain. (1 vol. in-folio, Basil., 1569, et Recueil des histor., t. XIII, p. 654.) _Ex vita S. Gosvini aquicinctensis abbatis_ lib. I, cap. IV et XVIII. Gosvin, abbe d'Anchin, fut un des adversaires actifs d'Abelard; sa vie a ete ecrite par des moines de son couvent, ses contemporains.(Recueil des histor., t. XIV, p. 442.) Extraits de diverses chroniques composees au XIIe siecle ou dans les suivants; les plus importants sont tires de: 1 deg. Guillaume de Nangis, _Ex Chronic. Guillielm. de Nangiaco_. (Recueil des histor., t. XX, p. 731, ou _Spicilegium_ de d'Achery, t. III, p. 1-6.) 2 deg. Robert d'Auxerre, _Ex Chronologia Roberti monach. S. Marian. altissiod._ (Recueil des histor., t. XII, p. 293.) 3 deg. La Chronique d'un anonyme, _Ex Chronico ab initio mundi usque ad A.C. 1160_. (_Id., ibid._, p. 120.) 4 deg. Richard de Poitiers, moine de Cluni, _Ex Chronic. Richardi pict._ (_id., ibid._, p. 415.) 5 deg. L'appendice a la chronique de Sigebert, par Robert, _Ex Roberti proemonstr. appendice ad Sigeberti chronographiam._ (_id._, t. XIII, p. 330, ou dans le recueil intitule: Illustrium veterum scriptorum qui rerum a Germ. gest., etc., t. I, p. 626; 2 vol. in-folio, Francfort, 1573.) 6 deg. Alberic, moine de Trois-Fontaines, _Ex Chronic. Alberici Trium Fontium monachi._ (Recueil des histor., t. XIII, p. 700.) 7 deg. Guillaume Godelle, moine de Saint-Martial de Limoges, _Ex Chronic. Willelm. Godelli, mon. S. Mart. lemov._ (_id., ibid._, p. 675.) _Vincentius Burgundus proesul bellovacensis_. (Bibliotheca Mundi, 4 vol. in-folio, 1624.--T. IV, _Specul. historial._, lib. XXVII, cap. XVII.) Vincent de Beauvais vivait au milieu du XIIIe siecle. Il y a encore dans d'autres chroniques, comme dans quelques cartulaires, des lignes isolees ou Abelard est nomme, et dont l'historien peut faire son profit, mais qui ne meritent point d'etre rappelees. Je ne fais que mentionner un chant funebre sur la mort d'Abelard, rapporte par M. Carriere dans son edition allemande des lettres (voyez ci-apres, page 262), et une curieuse chanson bretonne en dialecte de Cornouaille, ou Heloise, _Loiza_, raconte qu'instruite par son clerc, _ma o'hloarek, ma dousik Abalard_, elle est devenue, grace a la connaissance des langues, une sorciere semblable aux druidesses celtiques. (_Barzas-Breiz_, Chants populaires de la Bretagne, publies par M. Th. de la Villemarque, t. I, p. 93. Paris, 1839.) II. AUTORITES POSTERIEURES AU XIIIe SIECLE. 1.--Un grand nombre d'historiens qui ne s'occupaient point specialement d'Abelard, ont ete conduits par leur sujet a ecrire sa vie ou a en donner le sommaire, particulierement d'apres l'_Historia calamitatum_ et Othon de Frisingen. Le premier me parait etre Bertrand d'Argentre, un des plus anciens historiens francais de la Bretagne. (_L'Histoire de Bretaigne_, 1 vol. in-fol., 1538, liv. I, chap. XIV, p. 74; liv. III, chap. CIII, p. 236 et suiv.) C'est un court resume de l'histoire d'Abelard, d'apres Othon de Frisingen. Pasquier a donne un abrege de l'_Historia calamitatum_, de son temps encore manuscrite, en y joignant quelques details et quelques reflexions. (_Les Recherches de la France_, liv. VI, chap. XVII, p. 587 et suiv.; liv. IX, chap. V, VI et XXI.) Tritheme, dans son Catalogue des ecrivains ecclesiastiques, insere un article pris dans les chroniques deja citees. (_De Scriptoribus ecclesiasticis, in J. Trithemii Span. Oper. histor._, in-folio, 1604, part. I, p. 276.) Duboulai, dans son Histoire de l'Universite de Paris, compose en divers passages une biographie a peu pres complete, d'apres d'Amboise, Othon de Frisingen, Jean de Salisbury, saint Bernard et ses biographes. (_Coes. Egassii Buloei Historia Universitatis parisiensis_, 6 vol. in-folio, 1665, t. I, p. 257, 272, 349, 445; t. II, p. 8 et suiv., 53, 68, 85, 107, 157, 162, 168, 200, 242, 715, 733, 739, 753, 759 et suiv.) Le pere Gerard Dubois raconte aussi, a leurs epoques, dans l'Histoire de l'Eglise de Paris, les evenements de la vie d'Abelard. (_Gerardi Dubois aurelianensis Historia Ecclesia parisiensis_, 2 vol. in-folio, 1690, t. I, lib. XI, cap. II, p. 709, etc.; cap. VII, p. 774, etc; t. II, lib. XII, cap. VII, p. 64 et 178, etc.) Jacques Thomasius a ecrit une vie d'Abelard ou il y a de l'erudition et des erreurs. (_Petri Abelardi vita in Hist. sapient. et stult. a Christ. Thomasio_, t. 1, p. 75-142, 1693, Hal. Magdeb.) Citons encore Dupin, dans sa Bibliotheque des auteurs ecclesiastiques. (_Hist. des controv. et des mat. ecclesiast. traitees dans le XIIe siecle_, 1696, chap. VII, p. 360, etc., 392 a 412.) Le pere Noel Alexandre. (_Natalis Alexandri Historia ecclesiastica_, 7 vol. in-folio, 1699, t. VI, dissertat, VII, p. 787 et seq.) L'abbe Fleury. (_Histoire ecclesiastique_, liv. LXVII et LXVIII, p. 307, etc., p. 406, etc., p. 547, etc., du t. XIV de l'edition in-4 deg..) Casimir Oudin. (_Commentarius de scriptoribus Ecclesioe antiquis_, 3 vol. in-folio, 1723, t. II, sect. XII, p. 1160 et seq.) Dom Remy Ceillier. (_Histoire generale des auteurs sacres et ecclesiastiques_, Paris, 1729, 23 vol. in-4 deg., t. XXII, chap. X, p. 484-494.) Le pere Longueval, jesuite. (_Histoire de l'Eglise gallicane_, Paris, 1730-49, 18 vol. in-4 deg., t. VIII, liv. XXIII, p. 350 et suiv., 414 et suiv; t. IX, liv. XXV, p. 22 et suiv.) Dom Guy Alexis Lobineau, dans son _Histoire generale de Bretagne_, 2 vol. in-folio, 1707, t. I, liv. V, p. 139 et suiv. C'est un recit assez complet, ecrit avec moderation et bienveillance, et que je regarde comme la base des recits posterieurs. Dom Hyacinthe Morice, dans l'ouvrage qui porte le meme titre; autre recit plus sommaire et dans le meme esprit. (_Hist. gen. de Bret_., 5 vol. in-folio, 1744, t. I, liv. II, p. 96 et suiv.) Baronius, et surtout son commentateur Pagi, dans ses notes. (_Annales ecclesiastici_, 43 vol. in-folio; Lucques, 1738-57, t. XVIII. Voyez le texte a l'an 1140 et les notes aux annees 1113, 1121, 1129, 1131, 1140 et 1142.) On peut citer egalement l'_Histoire de la ville de Paris_, par les peres Felibien et Lobineau (5 vol. in-folio, 1725, t. I, liv. III et IV); l'article _Abelard_ du _Dictionnaire universel des sciences ecclesiastiques_, par le reverend pere Richard (6 vol. in-folio, 1760), et le Sec. II du liv. I de l'_Histoire de l'Universite de Paris_, par Crevier. (T. I, p. 111-193, 7 vol. in-12; Paris, 1761.) Le pere Niceron a publie une vie d'Abelard qui n'est guere que l'analyse de celle de D. Gervaise. (_Memoires pour servir a l'histoire des hommes illustres dans la republique des lettres_, 42 vol. in-12, 1729, t. IV, p. 1 et suiv.) Mabillon, ou son continuateur Martene, donne, dans les Annales benedictines, une biographie par morceaux detaches qui vaut a beaucoup d'egards les precedentes, _Annales ordinis S. Benedicti_. (6 vol. in-folio, 1739, t. IV, lib. LXXIII, p. 63 et seq., 84 et seq., 324 et seq., 356 et seq., 991, 1085, etc.) L'article d'Abelard, dans l'Histoire de la philosophie, de Brucker, merite aussi d'etre lu, tant pour la critique que pour la biographie. (_Jacobi Bruckeri Historia critica philosophiae_, 6 vol. in-4 deg., Lipsiae, 1766, t. III, pars II, lib. II, cap. III, sect. II, p. 716, 734, etc.) Nous ne faisons que mentionner l'histoire d'Abelard par Diderot, dans l'article _Scolastique_ de l'_Encyclopedie_. II.--Parmi les biographies proprement dites, nous citerons particulierement: _La Vie de Pierre Abeillard, abbe de Saint-Gildas, et celle d'Heloise, son epouse_, 2 vol. in-12, 1720, par D. Gervaise (Francois-Armand). Cet ouvrage est interessant: l'auteur, quoique ancien abbe de la Trappe, est un apologiste enthousiaste; le recit est fait avec soin, meme avec assez d'exactitude quant aux faits essentiels, mais enjolive de details romanesques. Il est vrai que Gervaise a ete accuse par Saint-Simon d'avoir eu lui-meme une intrigue galante avec une religieuse. L'article Abelard, dans le Dictionnaire de Moreri, dans le Dictionnaire critique de Bayle, ainsi que les articles _Heloise, Paraclet, Foulque, Berenger, Fr. d'Amboise_. _The History of the lives of Abeillard and Heloisa_, by the rev. Joseph Berington, 2 vol. in-8 deg., Basil, 1793. Cet ouvrage fort estime contient, avec une biographie etendue, une traduction et le texte des lettres d'Heloise et d'Abelard. Il est interessant, mais il n'a pas ete compose d'apres les autorites contemporaines, et l'auteur a pris pour historiques tous les details romanesques inventes par D. Gervaise. _Abailard et Heloise, avec un apercu du XIIe siecle_, par F.C. Turlot, 1 vol. in-8 deg., 1822. L'article d'Abelard dans _l'Histoire litteraire de la France_, ainsi que celui d'Heloise. Ces articles ont ete rediges par dom Clement avec beaucoup de soin et de critique, mais avec une severite qui tombe dans l'injustice. Ils ont ete reimprimes, l'Academie des inscriptions ayant donne une nouvelle edition du volume ou ils sont inseres, et M. Daunou y a joint quelques notes. (_Histoire litteraire de la France_, t. XII, 1830, p. 86 et suiv., p. 629 et suiv.) L'_Essai sur la vie et les ecrits d'Abailard et d'Heloise_, par madame Guizot. (oeuvres diverses et inedites de madame Guizot, 1828, t. II, p. 319.) L'ouvrage qui n'est pas fini est le plus remarquable pour le fond des idees et pour les vues qu'il contient; il a ete termine par M. Guizot et place a la tete de l'edition _illustree_ des Lettres d'Abailard et d'Heloise, traduites par M. Oddoul. (2 vol. in-8 deg., Paris, 1839.) Cette derniere edition renferme un assez grand nombre de pieces et de temoignages, le specimen d'un des manuscrits des lettres, quelques fragments de MM. de Chateaubriand, Michelet, Quinet, etc. Les dictionnaires et recueils biographiques, qui tous en general contiennent un article _Abelard_. Nous citerons celui de M. d'Eckstein, dans l'_Encyclopedie des gens du monde_, t. I; celui de M.P. Leroux, dans l'_Encyclopedie nouvelle_, t. I; celui de M. Geruzez, dans le _Plutarque francais_, t. I; M. Barriere y a donne l'article _Heloise_. La traduction des lettres d'Heloise et d'Abelard, par le bibliophile Jacob, inseree dans la Bibliotheque d'elite, in-12, Paris, 1840. Cette traduction, fort bien faite, est precedee d'une notice interessante et detaillee qu'on doit a M. Villenave, sous ce titre: Abelard et Heloise, leurs amours, leurs malheurs et leurs ouvrages. Parmi les anciennes traductions, assez peu remarquables, on ne doit conserver que celle de Bussy-Rabutin, reimprimee avec de nombreuses compositions poetiques sous ce titre: _Lettres d'Heloise et d'Abelard_, traduites librement d'apres les lettres originales latines, par le comte de Bussy-Rabutin, avec les imitations en vers par de Beauchamps, Colardeau, etc., etc., precedees d'une nouvelle preface par M.E. Martineault, in-12, Paris, 1841. Une biographie universelle publiee en Angleterre contient un bon article sur Abelard, _The biographical Dictionary of the Society for the diffusion of useful knowledge_, in-8 deg., t. I, London, 1842. Les Allemands se sont peu occupes d'Abelard. On cite les deux ouvrages suivants, dont nous ne connaissons que des extraits: F. C. Schlosser, _Abaelard und Dulcin, oder Leben und Meinungen eines Schwaermers und eines Philosophen_, in-8 deg., Gotha, 1807. Fessler, _Abaelard und Heloisa_, 2 vol. in-8 deg., Berlin, 1808. _Abaelard und Heloise oder der Schriftsteller und der Mensch_, par M. Feuerbach (Leipzig, 1844), est un mince recueil de pensees detachees qui ne m'ont paru avoir aucun rapport avec le titre[1]. [Note 1: Voici au vrai le sens tout allemand de ce titre. Il s'agit d'une Comparaison entre la vie litteraire et la vie active. Je crois qu'Abelard designe l'une et Heloise l'autre. C'est un recueil dont le titre revient a peu pres a ceci, _l'art et humanite_. Les deux noms propres ne se rencontrent pas dans le cours du livre.] _Abaelard und Heloise. Ihre Briefe und die Leidensgeschichte uebersetzt und eingeleitet durch eine Darstellung von Abaelards Philosophie und seinem Kampf mit der Kirche_, von Moriz Carriere, in-12, Giessen, 1844. C'est une traduction des lettres, mais l'auteur l'a fait preceder d'une introduction qui se lit avec interet, et ou il se montre au courant des plus recentes publications qui concernent Abelard. III.--On trouve des renseignements sur les manuscrits d'Abelard, sur ses ouvrages inedits, sur la publication de ceux qui sont imprimes, dans le _Thesaurus_ de Durand et Martene et dans celui de Pez, aux lieux cites; dans Casimir Oudin (t. II, p. 1169); l'_Histoire litteraire_ (t. XII, p. 103, 129, 134 et 706); Fabricius (_Biblioth. lat. med. et infim. aetat., ed. a P.J. Mansi_, t. V, lib. XV, p. 232 et seq.); Olearius, (_Joann. Gotfr. Olearii Biblioth. scriptor. ecclesiast._, t. I, p. 2-4); le recueil intitule: _Historia rei litterariae ordin. S. Benedicti_, par Ziegelbauer et Legipontanus (t. I et IV); celui de Guillaume Cave, (_Scriptor. ecclesiast. Historia litteraria_, t. II, p. 203); le Voyage litteraire de deux benedictins (part. I, p. 245), et l'Introduction aux _Ouvrages inedits d'Abelard_, par M. Cousin. Les opinions religieuses d'Abelard ont ete exposees et discutees par d'Amboise, D. Gervaise, Dupin, le pere Noel Alexandre, Oudin, Lobineau, Bayle, les editeurs des deux _Thesaurus_, Mabillon, dans l'edition de saint Bernard, son continuateur, dans les Annales benedictines, l'auteur du tome XII de l'_Histoire litteraire_, Duplessis d'Argentre (_Collectio judiciorum de novis erroribus_, t. I, p. 49 et seq.), M. Neander et M. l'abbe Ratisbonne, chacun dans son _Histoire de saint Bernard_; (l'une traduite par M. Th. Vial, 1 vol. in-12, 1842; l'autre, 2 vol. in-12, 1840, t. II, chap. XXVII, XXVIII et XXIX.) Les opinions philosophiques d'Abelard ont ete incompletement exposees par les divers historiens de la philosophie, qui jusqu'a ces derniers temps, ne connaissaient pas ceux de ses ouvrages ou elles sont exposees. Voyez pourtant, outre Brucker deja cite, Tennemann (_Geschichte der Philosophie_, t. VIII, part. I, chap. V, p. 170, Leipzig, 1810); Degerando (Histoire comparee des systemes de philosophie, t. IV, ch. XXVI, p. 397), et la note du commencement du chap. III de notre livre II. Mais les doctrines d'Abelard ne commencent a etre bien connues que depuis l'introduction de M. Cousin (_Ouvr. ined., ou Fragments philos._, t. III). On peut consulter aussi l'ouvrage intitule: _Etudes sur la philosophie dans le moyen age_, par M. Rousselot (3 vol. in-8 deg., 1840-1842). Il a paru quelques dissertations en Allemagne que nous citons en leur lieu. ABELARD. LIVRE PREMIER. VIE D'ABELARD. Lorsqu'on suit, en quittant Nantes, la route de Poitiers, on traverse, avant d'arriver a Clisson, un bourg forme d'une longue rue et qui se nomme le Pallet. Apres les dernieres maisons, on apercoit a gauche au-dessus du chemin une eglise, remarquable seulement par sa simplicite et par la vetuste de quelques-unes de ses parties. Derriere cette eglise et sur une hauteur, des restes de murs epais, avec des vestiges de fosses, indiquent sous le lierre qui les couvre une ancienne et forte construction, et renferment maintenant un carre d'arbustes et de grandes herbes, cimetiere abandonne ou s'eleve une vieille croix de pierre parmi quelques modestes tombeaux. Ces ruines sont celles de la demeure des seigneurs du Pallet, detruite en 1420, lors des guerres qui suivirent l'attentat commis sur Jean V, duc de Bretagne, par Marguerite de Clisson. C'etait la, qu'au XIe siecle, un petit chateau fortifie dominait le bourg, du haut d'une eminence a pic sur l'etroite riviere de la Sangueze, ainsi nommee, dit-on, pour avoir ete souvent rougie du sang des combattants, au temps des luttes acharnees des Bretons et des Anglais. En 1079, Philippe Ier etait roi des Francais, et Hoel IV, duc de Bretagne, lorsque dans ce bourg et dans ce chateau, son domaine, un personnage noble, Berenger, eut de sa femme Lucie un fils qu'il nomma Pierre[2]. C'etait l'aine de sa famille, qui s'augmenta bientot de plusieurs enfants; ses autres fils s'appelerent Raoul, peut-etre Porcaire et Dagobert, et sa fille, Denyse. Le pere, avant de prendre le metier des armes, avait recu de l'instruction, et il en conservait un tel gout pour les lettres qu'il voulut le transmettre a ses enfants et faire preceder par quelques etudes leur education guerriere. L'amour qu'il portait a son fils aine lui inspira des soins particuliers, auxquels celui-ci repondit par dela toute esperance. Il annoncait des dispositions brillantes. Dans cette vieille Armorique qui passait pour devoir son nom de Bretagne a la brutalite de ses habitants, on remarquait des lors une singuliere aptitude aux choses qui demandent la subtilite de l'esprit, et le jeune Pierre tenait du lieu natal, ou plutot de sa race, une remarquable facilite[3]. Ses progres furent bientot tels qu'il s'eprit d'une passion vive pour l'etude, et, dans son ardeur, il resolut de se consacrer aux lettres tout entier. Renoncant a la gloire militaire, et abandonnant a ses freres son heritage et son droit d'ainesse, il s'adonna surtout a la philosophie, et dans la philosophie, a la science de la dialectique, cet art de la guerre intellectuelle dont il preferait a tout les armes, les combats et les trophees. [Note 2: Le Pallet, _Palatium_ (on trouve aussi Palet, Palais, Paletz, Palez), est situe a 19 ou 20 kilometres au sud-est de Nantes, sur la route de Chollet et de Poitiers, "oppidum ... ab urbe Nannetica versus orientem octo miliariis remotum." L'eglise est sur le penchant d'une butte, appelee encore la butte d'Abelard. C'est l'ancienne chapelle du chateau, donnee a la commune, comme je l'ai appris du cure en 1843, par le dernier seigneur Barin de Froidmanteau, de la meme famille que les La Galissonniere, dont la residence se voit a moins d'une demi-lieue en avant. Les ruines du chateau, detruit d'abord en 1420, puis sous Louis XIII, ou quatre pans de murs, hauts de 1 metre environ, renfermant un carre d'a peu pres 30 metres de cote, passent pour la maison d'Abelard, qu'on a dit aussi ne dans une autre maison plus modeste, demolie il y a sept ou huit ans par M. Dufrene, procureur du roi. Berenger peut avoir ete chatelain du lieu, quoiqu'il fut Poitevin, suivant l'unique temoignage d'une des epitaphes d'Abelard (_ex Chron. Rich. Pictav._), Namque oritur patre Pictavis et Britone matre, si toutefois on n'a pas fait confusion avec Berenger de Poitiers, dont il sera question plus bas. Mais rien n'empeche de voir en lui l'ancetre de ces seigneurs du Pallet qui, jusqu'au XVe siecle, figurent dans les annales de la Bretagne. Son fils est souvent designe sous le nom de _Palatinus_ et quelquefois de _Nannetensis_. (_Ab. Op._, ep. I, p. 4.--Johan. Saresb. _Policrat_., l. II, c. XXII, et _Metal._, l. I, c. V, et l. II, c. X.--_Rec. des Hist. des Gaules_, t. XII, p. 115, et t. XIV, p. 303-304.--_Hist. de Bret._, par D. Lobineau, t. I, l. III, p. 106-107; l. IX, p. 298; l. XIX, p. 651, 1143, 1162 et 1235.--_Abail. et Hel._, par Turlot, p. 143.--_Voy. pitt. de Clisson_, par Thienon, pl. II et III.--_Notice sur Clisson_, in-18, Nantes, 1841, p. 7.--Renseignements manuscrits transmis par M. Chaper, prefet de la Loire-Inferieure, et par MM. de la Jarriette et Demangeat, de Nantes.)] [Note 3: C'est Abelard qui dit que _Breton_ vient de _brute_. " Brito dictas est quasi brutus. Licet enim non omnes vel soli sint stolidi, hoc (_sic_) tamen qui nomen Britonis composuit secundum affinitatem nominis bruti, in intentione habuit quod maxima pars Britonum fatua esset." Et on lit, en effet, dans le roman de Brut, que Brutus Apela de Bruto Bretons Les Troyens ses compaignons. (V. 1211 et 1212.) Il s'agit, il est vrai, de la Grande-Bretagne, mais elle donna son nom a l'Armorique. Les savants pensent que le nom de Bretons vient de _Vrezonze_ ou _Brazonce_, les _peints_, les tatoues, comme les _Pictes_ de l'Angleterre. Cependant l'esprit penetrant des clercs bretons est atteste par Othon de Frisingen, mais i1 veut qu'en toute autre chose que les arts (la rhetorique et la dialectique), les Bretons soient presque stupides. C'est en faisant allusion a cette subtilite particuliere qu'Abelard dit de lui meme: "Natura terrae meae vel generis animo levis." Car je crois qu'ici _animo levis_ signifie plutot l'esprit prompt que la legerete du caractere: ce n'est pas l'usage d'Abelard de parler modestement de lui-meme, et la legerete n'est pas le defaut breton. (Ouvr. ined. d'Ab. _Dialectic._, p. 222 et 591.--_De Gest. Frid. I imper._, l. I, c. XLVII.--_Ab. Op._, ep. I, p. 4.)] Tres-jeune encore, il affronta les chances et les epreuves de cette strategie du raisonnement et de la parole. Il s'y exerca de bonne heure, et ses rapides succes lui donnerent une telle confiance que, quittant la maison paternelle, il alla voyager, parcourant les provinces, cherchant les maitres et les adversaires, marchant de controverses en controverses, et renouvelant ainsi, sous une autre forme et dans un plus vaste espace, la coutume attribuee aux peripateticiens de discuter en se promenant[4]. La philosophie avait alors ses chevaliers errants. [Note 4: _Ab. Op._, ep. I, p. 4.] La France ne manquait pas de maitres et d'ecrivains qui cultivaient la dialectique. Des sciences qui occupaient les esprits, c'etait celle qui commencait a faire le plus de bruit et a donner le plus de renommee. Elle rivalisait d'importance et presque de pouvoir avec la theologie qu'elle servait et inquietait tour a tour. La grammaire et la rhetorique qui, unies a ces deux sciences et a quelques etudes mathematiques, composaient presque tout l'enseignement de l'epoque, ne venaient que loin apres la dialectique dans l'estime des hommes instruits. La dialectique, c'etait alors la philosophie proprement dite. On l'appelait un art, parce qu'on ne l'enseignait pas sans la pratiquer, et que l'etude du raisonnement ne va pas sans le besoin d'en montrer les ressources, d'en essayer les procedes, d'en eprouver les forces[5]. On apprenait, sous le nom de cet art, une grande partie de ce que contient la Logique d'Aristote, que l'on connaissait par des traductions incompletes et surtout par l'intermediaire de Porphyre et de Boece. L'introduction que le premier a jointe aux categories, c'est-a-dire aux prolegomenes de la Logique, faisait corps avec elle; on n'en separait pas les versions et les commentaires du second. Ainsi l'on ne savait la dialectique qu'a la condition d'avoir appris tout ce qui regarde les cinq voix ou les rapports generaux des idees et des choses entre elles, exprimes par les noms de genre, d'espece, de difference, de propriete et d'accident; les categories ou predicaments, c'est-a-dire les idees les plus generales auxquelles puisse etre ramene tout ce que nous savons ou pensons des choses; la theorie de la proposition ou les principes universels du langage; le raisonnement et la demonstration, ou la theorie et les formes du syllogisme; les regles de la division et de la definition; la science enfin de la discussion et de la refutation, ou la connaissance du sophisme. En etudiant toutes ces choses, on trouvait, chemin faisant, de nombreuses questions qui permettaient de joindre l'exemple au precepte; c'etaient des questions d'abord de logique pure, puis de physique, de metaphysique, de morale, et souvent de theologie. Sur ces questions s'echauffaient les esprits, s'animaient les passions, et brillaient ceux qui se livraient a l'enseignement et a la dispute; sur ces questions se partageaient les professeurs, les lettres, les ecoles, et quelquefois l'Eglise et le public. [Note 5: On sait que notre faculte des lettres s'appelait autrefois la faculte des arts; d'ou le titre de maitre es arts. Le nom d'_artista_ fut donne dans le XIe siecle aux philosophes, qui a Rome etaient aussi appeles [Grec: technikoi], quand ils s'adonnaient a l'enseignement et a la controverse. Budaeus, _Observ. select._ XIV et XVI, t. VI, p. 121 et 130. Hall., 1702.] A l'epoque ou le jeune Pierre se mit a courir le pays pour chercher les aventures philosophiques, un homme s'etait fait dans les ecoles une grande renommee. C'etait Jean Roscelin, ne comme lui en Bretagne, et chanoine de Compiegne. Ce maitre avait trouve assez repandue cette doctrine, qui n'etait pas cependant toujours explicite, que les noms appeles plus tard abstraits par les grammairiens designent, pour le plus grand nombre, des realites, tout comme les noms des choses individuelles, et que ces realites, pour etre inaccessibles a nos perceptions immediates, n'en sont pas moins les objets serieux et substantiels d'une veritable science. Il combattit cette idee qu'il contraignit a se developper et a s'eclaircir; et il soutint que tous les noms abstraits, c'est-a-dire tous les noms des choses qui ne sont pas des substances individuelles, que par consequent les noms des especes et des genres qui n'existent point hors des individus qui les composent, et les noms des qualites et des parties qui ne peuvent etre isolees des sujets ou des touts auxquels on les rattache, les unes sans disparaitre, les autres sans cesser d'etre des parties, n'etaient en effet que des noms. Puisqu'ils n'etaient pas les designations de realites distinctes et representables, ils ne pouvaient etre, selon lui, que des produits ou des elements du langage, des mots, des sons, des souffles de la voix, _flatus vocis_. Cette doctrine fut appelee la doctrine des noms, le systeme des mots, _sententia vocum_; les historiens de la philosophie l'appellent le _nominalisme_[6]. [Note 6: Voyez le l. II de cet ouvrage, c. II, VIII, IX et X.] Cette doctrine illustra son auteur qui ne l'avait pas inventee tout entiere, mais qui, la rencontrant en principe dans Aristote, l'avait, apres Raban-Maur et Jean le Sourd, hardiment poussee a ses extremes consequences et redigee en termes absolus; mais elle compromit le repos et la surete de Roscelin. L'Eglise s'etait alarmee; saint Anselme, alors abbe du Bec en Normandie, en attendant qu'il succedat a Lanfranc dans l'archeveche de Cantorbery, et qui jouissait d'un grand credit comme religieux et d'une grande reputation comme philosophe, avait combattu le nominalisme, en soutenant a outrance la realite de ce qu'exprimaient les termes abstraits et generaux, ou ce qu'on appelle _la realite des universaux_. Devancant meme cette polemique, un concile tenu a Soissons, en 1092, avait condamne la doctrine de Roscelin, comme fausse en elle-meme, et comme incompatible avec le dogme de la Trinite, puisqu'en n'attribuant l'existence qu'aux individus, elle annulait celle des trois personnes, ou les realisait en trois essences individuelles, ce qui etait admettre trois dieux. Roscelin avait ete force de s'exiler en Angleterre. On croit que dans le cours de ses voyages notre Pierre fut un de ses auditeurs; mais on ignore quand il le rencontra. Il est certain qu'il suivit ses lecons, et probablement avant de venir a Paris. Il l'entendit du moins etant fort jeune; il a dit plus tard qu'il l'avait eu pour maitre, et il a dit aussi qu'il trouvait sa doctrine insensee[7]. [Note 7: "Magistri nostri Roscellini tam insana sententia." (Ouvr. ined. _Dialect._, p. 471.) C'est Othon de Frisingen qui veut que le premier maitre d'Abelard ait ete Roscelin, lequel a sans aucun doute ete son maitre, mais qui ne peut avoir ete le premier, encore moins son precepteur dans sa famille, comme quelques-uns l'ont cru. Rien ne prouve que Roscelin ait enseigne en Bretagne. Proscrit lorsqu'Abelard avait treize ans, il ne peut guere l'avoir connu que plus tard dans ses courses plus ou moins secretes en France. (_Id._, Introd., p. xl et suiv.) Abelard le traite avec severite, il l'a refute et meme attaque violemment. (_Ab. Op._, ep. XXI, p. 334; Not., p. 1743.--Ou. Fris. _De Gest. Frid. I_, l. I, c. XLVII.--_Philosophie dans le moyen age,_ par M. Rousselot, t. I, c. V.)] On croit qu'il n'avait guere que vingt ans lorsqu'il vit Paris pour la premiere fois[8]. [Note 8: Peut-etre meme etait-il plus jeune; les auteurs du _Recueil des historiens des Gaules et de la France_ veulent qu'il ait entendu Guillaume de Champeaux, a Paris, avant la fin du XIe siecle, (t. XIII, p. 654). Le P. Dubois, dans son _Histoire ecclesiastique de Paris_, dit qu'Abelard arriva dans cette ville en 1100 (t. 1, l. XI, c. VII, p. 777). Duboulai voudrait meme faire remonter son arrivee jusqu'en 1095. (_Hist. Universit. parisiens_. t. II p. 8.)] Cette ville etait alors, surtout pour le nord et l'occident de l'Europe, la capitale des lettres et des arts. Elle a ete de bonne heure, elle est restee toujours le centre de cette philosophie du moyen age qu'on a nommee la _scolastique_. Ce nom ne designe pas autre chose que la philosophie des ecoles ou cette dialectique que nous avons decrite. Les ecoles etaient assez nombreuses en France, et pour la plupart episcopales, c'est-a-dire qu'elles etaient ouvertes ordinairement sous le patronage et la surveillance de l'eveque et meme dans sa maison. Ces institutions avaient succede aux ecoles palatines, fondees par Charlemagne, grande et passagere creation, comme presque toutes celles de cet homme qui devanca trop son temps, et manqua l'avenir pour l'avoir devine trop tot. Ce qu'il avait voulu placer dans le palais s'etait donc produit dans l'eveche ou meme a la porte du cloitre[9]. Dans ces ecoles, qui differaient de reputation et quelquefois de doctrine, comme les eveques eux-memes, on enseignait toujours la theologie et souvent les sciences profanes, y compris la philosophie. Cet ordre d'institutions dura longtemps; il en est reste au chef-lieu de tous les dioceses, aupres de tous les eveques, deux titres portes par des pretres et qui representent le double enseignement du passe: l'un est le titre de theologal, et l'autre celui d'ecolatre. [Note 9: "Carolus.... seculares quodam modo litteras fecit et a coenobiis ad palatium evocavit." (Duboulai, t. 1, p. 95.) Je parle ici d'apres l'idee recue qui attribue a Charlemagne la creation permanente d'ecoles royales tenues dans son propre palais. _Domus regia schola dicitur_, disait le concile de Kierzy en 858 (Ibid. p. 106). Ce prince aurait ainsi concu et realise la veritable instruction publique, celle de l'Etat. J'avoue que M. Ampere a singulierement ebranle cette idee. Au reste, les ecoles episcopales elles-memes doivent encore etre originairement rapportees a Charlemagne; c'est lui qui en prescrivit la formation par un capitulaire de 789. (_Histoire litteraire de la France avant le XIIe siecle_, par M. Ampere, t. III, c. II.)] A l'epoque dont nous parlons, ou vers l'an 1100, il n'y avait donc pas d'Universite de Paris. Il y avait des ecoles a Paris, et parmi elles, au-dessus de toutes, l'ecole episcopale, la plus frequentee et la plus celebre[10]. Les etudiants y accouraient de tres-loin, non-seulement de toute la France, ce qui etait peu dire, mais de toute la Gaule et des pays etrangers. L'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne commencaient a envoyer leurs enfants dans cette ville, destinee a devenir l'Athenes de la philosophie du moyen age. Les cours de l'ecole, ou comme on disait les _lectures_[11] (il n'existait point de college), avaient pour auditeurs des jeunes gens ou hommes faits de toutes nations; car les ecoliers etaient alors de tout age. Ils se rassemblaient autour de la chaire du professeur, dans un cloitre assez voisin de l'habitation de l'eveque, situee au lieu ou nous avons vu encore l'Archeveche, et au pied de l'eglise metropolitaine, qui se nommait bien deja Notre-Dame, mais qui n'etait pas le monument magnifique et venere que commenca Maurice de Sully sous Philippe Auguste. Il n'y a pas tres-longtemps qu'une enceinte, jadis habitee tout entiere par les membres du chapitre, s'etendait depuis le Parvis, et longeant au nord la nef de l'eglise, allait rejoindre le jardin de l'Archeveche; elle s'appelait le Cloitre Notre-Dame[12]. La etait, aux premiers jours du xiie siecle, l'ecole episcopale, l'ecole maitresse, perpetuelle, celle dont le titulaire regissait de droit les ecoles de Paris, et c'est pour cela qu'elle portait dans le monde et qu'elle a conserve dans l'histoire le nom d'Ecole du Cloitre ou de Notre-Dame. Elle s'enorgueillissait de reconnaitre pour chef Guillaume, dit de Champeaux, du nom d'un bourg de la Brie ou il etait ne. Archidiacre de Paris, il enseignait avec beaucoup de succes et d'eclat. Il parait avoir brille dans la dialectique, donne de quelques-unes des questions qu'elle pose des solutions nouvelles, et applique le premier, dans l'ecole de Notre-Dame, les formes de la logique a l'enseignement des choses saintes: ce qui a fait dire qu'il avait, le premier, professe publiquement la theologie a Paris, et d'une maniere contentieuse, en ce sens qu'il aurait introduit la theologie scolastique. On l'a surnomme la _Colonne des docteurs_[13]. [Note 10: Cf. Lobineau, _Hist. de Paris_, t. I, l. IV, p. 151.--Gerard Dubois, _Hist. Eccles. paris._, t. I, l. XI, c. VII, p. 775.--D. B., _Rec. des Hist._ t. XIV, _praef._ xxxj.--Troplong, _Du pouvoir de l'Etat sur l'enseignement_, c. vi, vii, viii et ix.--Launoy, _De Schol. celeb._, t. IV, c. lix. _Hist. litt. de la Fr_., par les benedictins de Saint-Maur, t. IX, Disc. pret.] [Note 11: _Lectiones_, d'ou le mot de lecons. Bayle appelle Anselme de Laon _lecteur en theologie_. Les professeurs au College de France avaient conserve ce titre de _lecteur_. Les lecons, au moyen age, se composaient d'une lecture ou dictee, puis d'un commentaire ou glose improvisee. C'est la forme encore suivie dans nos ecoles de droit.] [Note 12: _Paris ancien et moderne_, par du Marles, t. 1, c. i, p. 51, et c. ii, p. 189.] [Note 13: On le dit ne vers 1068. Apres avoir etudie sous Manegold et Anselme de Laon, qui professerent a Paris, il y devint le chef de l'enseignement, et il eut le _regimen scholarum_ d'ou est venu sans doute plus tard le titre de _recteur_. Il eut des disciples nombreux dont quelques-uns occuperent un rang distingue dans l'Eglise et la science. Eleve d'Anselme de Laon, qui s'etait forme sous saint Anselme, Guillaume continua donc le realisme, et meme il parait l'avoir exagere. (_Ab. Op._, ep. I, p. 4; Not., p. 1145.--Ouvr. ined. _Dialectic._ passim.--Johan. Saresb. _Metalog._, l. I, c. V; l. III, c. IX.--_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 303.--_Lisiardi Vita M.S.S. Arnulfi_, c. XV. D'Achery, _Spicileg._, t. I, p. 633.--_Hist. litt._, t. X, p. 307, 308 et suiv.)] Pierre alla l'entendre et ne tarda pas a lui plaire. Un disciple intelligent, qui saisit avec promptitude et reproduit avec talent les lecons qu'il ecoute, est toujours bienvenu de celui qui les donne; mais il est rare que sa faveur soit durable. Pierre se distingua parmi les ecoliers de Paris; il les etonnait par sa memoire surprenante, par son instruction precoce, par sa rare subtilite, par le don de la parole que rehaussait en lui la singuliere beaute de sa figure. Il se faisait admirer, aimer, et partant envier. Bientot il s'enhardit a se separer de son maitre; il attaqua quelques-unes de ses doctrines; et comme il fut plus d'une fois vainqueur dans l'argumentation, il ne manqua pas de lui devenir insupportable. Il excita chez Guillaume une indignation et un effroi, chez quelques-uns de ses condisciples une defiance et une jalousie, qu'il regarda toujours depuis comme la triste origine de tous ses malheurs. Mais alors jeune, heureux, plein d'espoir, il parcourait les sciences et les questions en se jouant. Tout le champ de la connaissance humaine etait ouvert devant lui comme le monde devant un conquerant. On raconte cependant que, ne sachant encore rien au dela de ce qu'on apprenait dans le _trivium_, c'est-a-dire la rhetorique, la grammaire et la dialectique, il voulut s'instruire dans les arts plus secrets du _quadrivium_, ou l'en enseignait l'arithmetique, la geometrie, l'astronomie et la musique; car telle etait restee la division encyclopedique de l'enseignement au XIIe siecle[14]. Il prit meme des lecons d'un certain maitre qui se nommait Tirric, et qui se chargea de lui apprendre les mathematiques. On appelait ainsi une science fort suspecte ou l'etude des proprietes des nombres et des figures s'unissait a celle de leurs vertus symboliques et mysterieuses[15]. [Note 14: Cette division septuple des sciences est indiquee partout et subsista longtemps. On en trouve l'origine dans Cassiodore et saint Augustin. (_Divinar. Lect._, c. XXVII.--_De Ordin._, t. II, c. XII, etc.--_Retract._, l. I, c. VI.--Cf. Budd. _Observ. select._ IV, t. I, p. 47, 51, 55.)] [Note 15: C'est Abelard qui nous donne lui-meme cette idee des mathematiques. "Ea quoque scientia cujus nefarium est exercitium, quae mathematica appellatur, mala putanda non est." (Ouv. ined. _Dialect._, p. 435.--Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c. XVIII et XIX, et Duconge, ou mot _Mathematica_.)] Pierre prenait ces lecons sans bruit; deja il ne lui convenait plus de paraitre apprendre; cependant il ne reussissait pas. Lui-meme a reconnu qu'il n'a jamais pu savoir l'arithmetique[16]. Ce genre de travail opposait a son esprit une difficulte inattendue, soit qu'il manquat d'une aptitude naturelle, chose douteuse, car la dialectique ressemble aux sciences du calcul; soit que, deja confiant et ambitieux, il ne donnat a ses nouvelles etudes que les restes d'une attention trop partagee; soit enfin que son esprit, deja rempli de savoir et preoccupe de mille choses, ne fit qu'effleurer la surface de ces nouvelles connaissances. Son maitre, a ce qu'il semble, en porta ce dernier jugement; car le voyant un jour triste et comme indigne de ne pas penetrer plus avant, il lui dit en riant: "Quand un chien est bien rempli, que peut-il faire de plus que de lecher le lard?" Le mot d'une latinite degeneree qui signifie _lecher_, composait, avec le dernier mot de la plaisanterie vulgaire du maitre, un son qui ressemblait a _Baiolard (Bajolardus)_[17]. On en fit dans l'ecole de Tirric le surnom de Pierre, et ce surnom, qui rappelait un cote faible dans un homme a qui l'on n'en savait pas, fit fortune. L'etudiant en prit son parti, et acceptant ce sobriquet d'ecole, dont il changea quelque peu le son et le sens, il se fit appeler Abelard (_Habelardus_), se vantant ainsi de posseder ce qu'on l'accusait de ne pouvoir prendre, et, s'il fallait en croire cette anecdote, c'est ce surnom d'origine puerile et familiere qu'auraient immortalise le genie, la passion et le malheur. [Note 16: "Ejus artis ignarum omnino me cognosco." (Ouv. Ined. _Dialect._, p. 182.)] [Note 17: "Bajare quod est lingere." On ne connait, je crois, ce mot que par le passage du manuscrit ou cette anecdote est rapportee. Du moins, au mot _Bajare_, Ducange ne donne-t-il aucun autre exemple.] Lorsqu'il eut acquis toute sa gloire, lorsqu'il eut atteint le faite de la science, l'origine vraie ou fausse de son nom fut oubliee, et l'on ne voulut y voir qu'un surnom emprunte au nom de l'abeille, comme si Abelard eut ete l'abeille francaise, ainsi qu'autrefois un grand ecrivain fut appele l'abeille attique[18]. [Note 18: L'anecdote sur l'origine du nom d'Abelard est peu connue, et n'a ete rapportee que par Bernard Pez, sur la foi d'un manuscrit de l'abbaye de Saint-Emmeram. (_Thesaur. anecdot. noviss._, t. III, _Dissert, isagog._, p. xxij.) Il est plus que douteux que le surnom d'Abelard vienne de l'abeille, quoique ses contemporains et saint Bernard lui-meme aient fait ce rapprochement. (Saint Bern. _Op._, ep. CLXXXIX.) D'Argentre voit un nom de famille dans le nom de Pierre Esveillard, _qu'ils appellent en France Abeilard. (L'Hist. de Bretaigne_, l. I, c. XVI, et l. III, c. CIII, p. 74 et p. 236.) Les textes latins ecrits en Bretagne portent _Abaelardus. (Chroniq. de Ruys. Recueil des Histor._, t. XII, p. 564.--_Mem. pour servir a l'Hist. de Bretagne_, par D. Morice, t. I, p. 559.) C'etait plutot un surnom. Tous les noms de famille ont bien commence par des surnoms; mais tres-rares alors, ils se montraient sous la forme de titre feodal ou nom de fief hereditaire. L'orthographe latine la plus correcte est, je crois, _Abaelardus_. Dans ses propres ouvrages, il se nomme lui-meme: "Hoc vocabulum Abaelardus mihi.... collocatum est." (Ouvr. ined. _Dialect._, p. 212 et 480.) Othon de Frisingen ecrit _Abailardus_, et l'on trouve aussi _Abaielardus_, et meme _Abaulardus, Abbajalarius, Baalaurdus, Belardus_. En francais, _Abeillard, Abayelard, Abalard, Abaulard, Abaalarz, Allebart, Abulard, Beillard, Baillard, Balard,_ etc., et dans une ballade de Villon: Ou est la tres-sage Helois Pour qui fut chastre et puis moyne Pierre Esbaillart a Saint-Denys, Pour son amour eut cest essoyne? Les formes les plus usitees sont _Abailard_ ou _Abelard_. Le derniere est celle que preferent Bayle, _l'Histoire litteraire_, et M. Cousin. (_Ab. Op._, praefat., p. 3; Not., p. 1141.--Bayle, _Dict. crit._, art. _Abelard_.) Il n'existe aujourd'hui personne du nom d'Abelard dans le canton de Vallet ou le Pallet est situe, au temoignage de M. le juge de paix du canton; mais le nom d'Abelard n'est point inconnu a Nantes comme nom de famille, suivant MM. de la Jarriette et Demangeat.] Cependant il avait concu l'idee de devenir maitre a son tour et de regir les ecoles, idee hardie chez un etudiant qui sortait a peine de l'adolescence[19]. Mais sur de sa force et confiant dans sa fortune, il ne reculait devant aucune des ambitions de son orgueil. Il chercha un lieu ou il put ouvrir un cours; il jeta les yeux sur Melun, ville alors fort importante et qui etait un siege royal. Guillaume, le maitre qu'il abandonnait, sentit le danger; quoiqu'il fut sur le point de renoncer a sa chaire et de quitter le monde, il fit tous ses efforts pour empecher l'etablissement d'une ecole nouvelle, ou du moins pour eloigner davantage Abelard des murs de Paris. Il usa de secretes manoeuvres afin de lui faire interdire le lieu ou on lui permettait de professer. Mais le talent et la jeunesse trouvent aisement faveur et protection; le vieux maitre avait des jaloux; il s'etait fait des ennemis parmi les puissants de la terre; ils soutinrent son rival; la malveillance envers Guillaume profita de l'odieux de celle de Guillaume envers Abelard; la faveur du grand nombre prit ce dernier sous sa garde, et son voeu fut realise, il eut une ecole. Tout cela se passait vers l'an 1102. [Note 19: "Factum est ut ... ad scholarum regimen adolescentulus aspirarem." (_Ab. Op._, ep. I, p. 4.) C'est une opinion assez generale qu'il avait vingt-deux ans. (_Histor. Eccl. paris._ a G. Dubois, t. I. l. XI, c. VII, p. 777.) L'impression que sa jeunesse avait produite parait avoir dure au dela de sa jeunesse meme. On l'appela longtemps _le jeune Palatin_; du moins trouve-t-on ce titre en tete de quelques uns de ses manuscrits. Car c'est ainsi, je crois qu'il faut entendre _Petri Abaelardi junioris Palatini summi peripatetici editio_, et non pas _Abelard le jeune_, puisqu'Abelard n'est pas un nom de famille. D'ailleurs il n'avait cede que ses droits d'ainesse et non son age. On a propose de traduire: _le grand peripateticien moderne_. (Cousin, Ouvr. ined. Introd. p. xiij.)] Ce fut alors que son talent pour l'enseignement prit l'essor, et sa renommee couvrit bientot et la reputation naissante de ses condisciples, et la celebrite etablie des maitres eux-memes. Nul ne semblait a ses auditeurs digne ou capable de rivaliser avec lui dans l'art de la dialectique; et chaque jour plus presomptueux, ne redoutant aucun voisinage, il voulut rapprocher son ecole et la transporter a Corbeil, place forte qui ne tarda pas a devenir un chateau royal comme Melun[20]. La, plus pres de Paris, il donnait pour ainsi dire l'assaut a la citadelle de l'ecole de Notre-Dame. [Note 20: Le comte de Melun et celui de Corbeil avaient ete reunis, puis separes. Le premier revint d'abord a la couronne par la mort de Rainauld, eveque de Paris et chancelier, comte de Melun; il y eut alors un vice-comte (vicomte). Puis, Philippe Ier prit possession de la ville qui etait fortifiee comme tout chef-lieu de fief (_Meldunum castrum, castellum_); il en fit un siege royal, c'est-a-dire qu'etant la ville d'un domaine dont le roi etait seigneur, elle devint une de ses residences et il y etablit sa justice. Philippe Ier y mourut en 1108. C'est son successeur, Louis le Gros, qui reunit dans les memes conditions le comte de Corbeil par l'abandon du neveu du dernier comte. C'est a une epoque bien voisine de cet evenement, si ce n'est lors de cet evenement meme, qu'Abelard vint a Corbeil. (_Ab. Op._. Not., p. 1195.)] Cependant un travail excessif avait epuise ses forces et altere sa sante. Il fut oblige de quitter la France, de voyager, et probablement de visiter sa patrie, laissant apres lui de vifs et longs regrets, et sans cesse ardemment rappele par tous ceux qu'interessait l'enseignement de la dialectique. Tres-peu d'annees se passerent ainsi, celles peut-etre pendant lesquelles il entendit Roscelin; et il se sentait retabli, lorsqu'il apprit que son ancien maitre avait abandonne la chaire de Notre-Dame. En 1108, au temps de Paques, prenant l'habit religieux, l'archidiacre Guillaume de Champeaux s'etait retire, avec quelques-uns de ses disciples, pres d'une chapelle au sud-est de Paris, ou etait ensevelie une recluse morte en grand renom de piete. Il y avait forme une congregation volontaire de clercs reguliers, qui devint plus tard l'abbaye de Saint-Victor. C'est la que, commencant une vie de paix et de piete, il esperait trouver un abri contre les attaques et les luttes qu'il prevoyait, ou meme se preparer a l'episcopat, qu'il pouvait souhaiter comme une delivrance ou comme un asile. Cette retraite qu'accompagnait un changement de vie assez eclatant, fit sensation dans le clerge; on loua beaucoup la devotion et l'humilite d'un homme qui renoncait pour la solitude a un poste eleve dans l'Eglise de Paris, aux chances apparentes d'une fortune plus grande encore; enfin a une position qui, suivant ses disciples, equivalait presque au premier rang dans le palais du roi[21]. [Note 21: "Cum esset archidiaconus, fereque opud regem primus, omnibus quae possidebat demissis, in praeterito pascha, ad quamdam pauperrimam ecclesiolam soli Deo serviturus se contulit," dit un anonyme qui ecrit un an apres l'avoir entendu et admire, _tanquam angelum_. (_Rec. des Histor._, t. XIV, p. 279.) D'autres fixent la date de cette retraite en 1109. (Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. I, Sec.2.)] Hildebert, celebre eveque du Mans, et dans la suite plus celebre archeveque de Tours, lui ecrivit que c'etait la vraiment philosopher[22]; mais il l'exhorta vivement a ne point renoncer a ses lecons. Guillaume suivit ce conseil; sa nouvelle residence ne l'eloignait point trop de Paris; sa nouvelle vie ne le sequestra pas du monde savant. Dans sa retraite ouverte au public, il installa avec lui la science, et il continua a faire des cours, inaugurant ainsi cette grande ecole de Saint-Victor qui a joue un role important dans la theologie et presque dans la religion[23]. [Note 22: "Hoc vere philosophari est." (Hildeb., episc. cenoman., ep. 1.--G. Dubois, _Hist. Eccl. paris._, t. I, l. IX, c. ix.)] [Note 23: Guillaume de Champeaux ne fut donc pas precisement le fondateur officiel de la congregation des chanoines reguliers de Saint-Victor. On a meme conteste qu'il ait ete chanoine regulier, quoique ce titre lui soit souvent donne, et qu'il ait au moins forme dans cette maison une congregation temporaire, ce qu'Abelard appelle un _conventicule de freres, un ordre de clercs reguliers_, qui put etre le type et fut certainement l'origine de l'institution definitive. Avant Guillaume, on pretend que la chapelle ou le prieure de Saint-Victor etait desservi par des moines noirs, et dependait de la celebre abbaye de Saint-Victor de Marseille, l'un et l'autre de la regle de Saint-Benoit. En 1108, Guillaume s'etablit dans le prieure avec ses disciples et en agrandit les batiments. En 1112, il devint eveque. En 1113, Louis le Gros changea le prieure en abbaye et remplaca, dit-on, les moines noirs par des chanoines de Saint-Rufe de Valence. Le premier abbe fut Gilduin. (Cf. _Ab. Op._, ep. i, p. 5 et 6; Not., p. 1145.--_Vie d'Abeillard_, par D. Gervaise, t. I, p. 22.--_Hist. litt. de la France_ t. XII, art. _Hugues de Saint-Victor_, p. 3, et Gilduin, p. 476.--Dubois, _Hist. Eccl. paris._, loc. cit.--_Gallia Christ._, t. VII, p. 656.)] Tandis qu'il y parlait, entoure de ses nombreux eleves, il vit tout a coup dans leurs rangs reparaitre Abelard qui venait, disait-il, entendre ses lecons sur la rhetorique. Mais le disciple apparent ne tarda pas a provoquer son maitre sur la question de philosophie qui preoccupait les esprits. C'etait cette question fameuse et redoutee qui avait perdu Roscelin. Sur les universaux, la doctrine de Guillaume de Champeaux etait le contre-pied de celle du chanoine de Compiegne. Il professait le realisme le plus pur et le plus absolu, c'est-a-dire qu'il attribuait aux universaux une realite positive; en d'autres termes, il admettait des essences universelles. Dans son systeme, tout universel etait par lui-meme et essentiellement une chose, et cette chose residait tout entiere dans les differents individus dont elle etait le fond commun, sans aucune diversite dans l'essence, mais seulement avec la variete qui nait de la multitude des accidents individuels. Ainsi, par exemple, l'humanite n'etait plus le nom commun de tous les individus de l'espece humaine, mais une essence reelle, commune a tous, entiere dans chacun, et variee uniquement par les nombreuses diversites des hommes. Ainsi du moins Abelard decrit la doctrine de son adversaire. Il l'attaqua directement et la pressa d'arguments clairs et frappants. Si le genre, disait-il, est l'essence de l'individu, si notamment l'humanite est une essence tout entiere en chaque homme, et que l'individualite soit un pur accident, il s'ensuit que cette essence entiere est en meme temps integralement dans un homme et dans un autre, et que lorsque Platon est a Rome et Socrate a Athenes, elle est tout entiere avec Platon a Rome, et dans Athenes avec Socrate. Semblablement, l'homme universel, etant l'essence de l'individu, est l'individu meme, et par consequent il emporte partout l'individu avec lui; de sorte que lorsque Platon est a Rome, Socrate y est aussi, et que quand Socrate est a Athenes, Platon s'y trouve avec lui et en lui. La conduisait cette formule de Guillaume de Champeaux que, dans les individus, la chose universelle subsistait essentiellement ou dans la totalite de son essence[24]. [Note 24: _Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--Ouvr. ined., _De Gener. et Spec._, p. 613.] Par ces objections et par d'autres qui semblaient autant d'appels au sens commun, Abelard troubla tellement le maitre longtemps inconteste des ecoles de Paris qu'il le contraignit de s'amender et de retracter ou effacer de la formule un mot decisif. Guillaume cessa de dire que la chose universelle subsistait comme une seule et meme chose _essentiellement_ dans les individus, ce qui etait dire qu'elle en etait l'essence. Il se reduisit a pretendre qu'elle subsistait ou _individuellement_, on plutot _indifferemment_ dans les individus[25]. [Note 25: D'apres l'edition des oeuvres d'Abelard, et le texte de sa premiere epitre, reproduit dans le recueil de Dom Bouquet, l'_Historia calamitatium_ donne _individualiter_, pour le mot substitue a _essentialiter_; mais d'Amboise met en marge la variante _indifferenter_: c'est le mot du manuscrit de la Bibliotheque du Roi, d'un autre de la bibliotheque de Troyes, et de ceux que Rawlinson dit avoir consultes; il parait de tout point preferable, car la premiere substitution, si elle a une valeur, annule le realisme, et la seconde, au contraire, exprime une doctrine qu'Abelard, dans ses ouvrages didactiques, expose et refute comme la seconde opinion de Guillaume de Champeaux et la seconde forme du realisme. (Cf. _Ab. Op. ibid._ Ouv. ined., Introd., p. cxx, cxxxiij et cxliij.--_De Gen. et Spec._, p. 513 et 516.--_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 279.--_Abail. et Hel._, par Turlot, p. 16.--Voyez aussi plus bas l. II, c. VIII et suiv.)] Or, si elle subsistait _individuellement_, elle n'etait plus identique et integrale dans tous, elle avait une existence individuelle, ce qui ne signifiait rien, ou signifiait que l'essence se divisait en parties numeriques semblables, mais non identiques, et par consequent independantes. Si elle subsistait _indifferemment_ dans les individus, elle existait comme l'element non different (_indifferens_) des differents individus; maniere technique d'exprimer qu'elle etait ce qu'il y avait de commun et de semblable dans les membres d'un meme genre ou d'une meme espece. Des deux facons, c'etait abjurer, ou se refugier dans un realisme mitige, qu'Abelard appelle la doctrine de l'indifference, et au sein de laquelle il ne laissa pas son professeur en repos. Cette question des universaux etait depuis un temps la question dominante de la dialectique et comme la pierre de touche des maitres et des ecoles. Celui qui faiblissait sur ce point perdait aussitot son credit et toute confiance en lui-meme. Quiconque se retractait en cela renoncait a convaincre et a guider. Du jour ou Guillaume de Champeaux eut corrige ou delaisse son opinion, le decouragement le prit, ses lecons furent negligees; a peine l'ecouta-t-on encore, a peine lui permit-on de s'expliquer sur les autres parties de la dialectique. Il semblait que ce point abandonne eut emporte toute la science avec lui. En meme temps, la doctrine et la position d'Abelard acquirent plus de force et d'influence; beaucoup de ceux qui l'attaquaient auparavant passerent de son cote. De toutes parts, et du sein meme de l'ecole opposee, on accourut dans la sienne. En quittant le cloitre de Notre-Dame pour l'institut naissant de Saint-Victor, Guillaume n'avait point laisse sa chaire deserte. Un successeur s'y etait assis et devait y continuer son oeuvre; mais le gouvernement de la science avait passe en d'autres mains; decourage ou converti, le nouveau maitre offrit sa place a Abelard, et se rangea parmi ses auditeurs. L'empire de l'ecole lui fut ainsi regulierement devolu, car c'etait alors une regle qu'on ne pouvait enseigner qu'avec l'autorisation d'un maitre reconnu, et comme son suppleant et son delegue. Enseigner de son propre chef, ce qu'on appelait enseigner sans maitre[26] etait une temerite et presque un delit. Aussi, ne pouvant plus l'attaquer lui-meme, Guillaume au desespoir attaqua-t-il son propre successeur; de honteuses accusations furent dirigees contre lui, dont la plus grave sans doute et la moins avouee etait sa deference pour Abelard. Il fut interdit, et comme Guillaume de Champeaux etait apparemment reste titulaire de sa chaire, il la fit donner a quelque adversaire anonyme du nouveau docteur, qui fut force de retourner a Melun, et d'y recommencer ses lecons. [Note 26: _Sine magistro_, sans avoir ou la maitrise ou l'autorisation magistrale. (_Ab. Op._, ep. 1; p. 10.) Il fallait, suivant M. Troplong, obtenir la licence du maitre des etudes ou scolastique, appele aussi chancelier, ou bien etre disciple d'un maitre titulaire et enseigner sous sa direction. De la sont venus peu a peu tous les grades academiques, _maitre, licencie, docteur_ (Cf. _Hist. litt. de la Fr._, t. IX, p. 8l, et t. XII, p. 93.--Pasquier, _Rech. de la France_, l. IX, c. xxi.--D. Brial, pref. du t. XIV des _Hist. fr._, p. xxxi.--Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. 1, p. 132, 135, 161, 256, etc.--Troplong, _Du Pouv. de l'Etat sur l'enseignement_, c. x.).] Mais la victoire fut passagere; en ecartant pour un moment un formidable rival, on ne retrouvait ni la foi ni la puissance. De loin, il intimidait, il abaissait encore ceux qui s'etaient delivres de sa presence. La vie s'etait comme retiree d'eux; la malignite publique les poursuivait et minait ce qui pouvait leur rester d'autorite. Elle se prit a Guillaume de Champeaux, et les doutes railleurs des ecoliers sur le desinteressement de sa piete, sur les motifs de sa retraite, le forcerent bientot a se retirer, lui, la congregation qu'il avait formee, et ce qu'il avait encore de disciples, dans une maison de campagne eloignee de la ville[27]. [Note 27: Une maison de campagne ou un hameau, car _villa_ a ces deux sens; _ad villam quamdum ab urbe remotam_. Brucker dit que ce lieu etait le vieux prieure (_veteres cellae,_), peut-etre le meme ou fut fonde Saint-Victor. (_Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--_Hist. crit. phil._, t. III, p. 733.)] Abelard se hata de se rapprocher. Comme l'ecole de la Cite restait toujours occupee, il s'etablit hors des murs, sur la montagne Sainte-Genevieve, et dans le cloitre meme, dit-on, de l'eglise dediee a la patronne de Paris. Cette colline, destinee a devenir comme le Sinai de l'enseignement universitaire, etait alors l'asile ou se refugiait l'esprit d'independance, le poste ou se retranchait l'esprit d'agression contre l'autorite enseignante. Des ecoles privees, plutot tolerees qu'autorisees par le chancelier de l'Eglise de Paris, s'y ouvraient aux auditeurs innombrables que ne pouvaient contenir ou satisfaire les ecoles de la Cite. Ainsi Joslen de Vierzy, qui devait un jour, en qualite d'eveque, juger Abelard, donnait a ses cotes des lecons tendantes au nominalisme, malgre la defaveur qui s'attachait a cette doctrine[28]. Les etudiants etaient divises par conferences, sous des professeurs ou repetiteurs qui aspiraient a la maitrise ou a la renommee. Mais par _sa science eprouvee_ et _par son eloquence sublime_ (ce sont les expressions de ses ennemis), Abelard effacait tout le monde. L'originalite de son esprit lui inspirait des nouveautes hardies qui seduisaient la foule et confondaient ses rivaux. Osant ce que nul n'avait ose, insultant a tout ce qu'il n'approuvait pas, il provoquait la lutte par ses temerites et la decourageait par la terreur de sa dialectique[29]. [Note 28: D'apres Duboulai, l'Universite de Paris se serait formee de la reunion de l'ecole palatine, de l'ecole episcopale et de celle de Sainte-Genevieve. Il ne prouve pas que la premiere subsistat encore au commencement du XIIe siecle; la seconde dominait la Cite, et continua d'y subsister a l'ombre de la Metropole, toujours plus theologique, plus ecclesiastique, plus soumise a l'autorite du premier chantre ou chancelier de l'Eglise de Paris qui parait avoir ete, jusqu'au temps de Louis le Gros, le magistrat de l'instruction publique. Le chef de l'enseignement ou _maitre recteur_, ce qu'on appelait d'abord le primicier, dut, la comme ailleurs, etre le _scholasticus_ ou _scholaster_, (ecolatre), _magister scholae_ ou _capischol_. Le nombre des etudiants s'etant fort accru ne put etre retenu entre les deux ponts ou dans l'Ile, et s'etendit sur la montagne Sainte-Genevieve. Il s'etablit une ecole a l'abbaye du meme nom (emplacement du college Henri IV); et des ecoles particulieres s'ouvrirent sur la pente septentrionale de la colline: de la le pays latin. (_Hist. Univ. paris._, t. I, p. 257, 267, 272, 280). Joslen, Goselen ou Joscelin, surnomme Le Roux, d'une famille noble dite de Vierzi, enseigna d'abord sur la montagne Sainte-Genevieve, puis devint archidiacre, et plus tard eveque de Soissons (1125 ou 1126); et comme tel, il siegea au concile de Sens ou Abelard fut condamne. (Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. XVII.-- _Rec. des Hist._, t. XIV, p. 297.--_Hist. litt._, t. IX, p. 32 et t. XII, p. 412.)] [Note 29: "Probatae quidem scientiae, sublimis eloquentiae, ... inauditarum erat inventor et assertor novitatum, et suas quaerens statuere sententias, erat aliarum probatarum improbator. Undo in odium venerat eorum qui sanius sapiebant, et sicut manus ejus contra omnes, sic oinnium contra eum armabantur. Dicebat quod nullus antea praesumpserat." (_Ex. vit. S. Gostini acquicinct. abb., I. I. Rec. des Hist.,_ t. XIV, p, 442.)] Il est probable que, combattant a la fois le realisme de Guillaume de Champeaux et le nominalisme deguise de Joslen, il ne manquait ni de jaloux ni d'ennemis. On raconte que ceux-ci, pousses a bout, voulurent enfin lui susciter un contradicteur, et chercherent dans leurs rangs un adversaire courageux qui essayat de lui tenir tete. "C'est un chien qui aboie," disaient-ils, "il le faut chasser avec le baton de la verite." Il y avait dans l'ecole de Joslen un jeune homme de Douai, qui se montrait plein d'ardeur et d'intelligence. Il se nommait Gosvin, et il n'aspirait qu'a l'honneur de se mesurer avec le terrible novateur. Il fut choisi. Son maitre qui l'aimait s'efforca de le dissuader de cette dangereuse entreprise; il lui representa qu'Abelard etait plus redoutable encore par la critique que par la discussion, plus railleur que docteur, qu'il ne se rendait jamais, n'acquiescant pas a la verite si elle n'etait de sa facon[30], qu'il tenait la massue d'Hercule et ne la lacherait point, et qu'enfin, au lieu de s'exposer a la risee en l'attaquant, il fallait se contenter de demeler ses sophismes et d'eviter ses erreurs. Le jeune eleve persista, et tandis que ses camarades reunis par groupes dans leurs logements, comme des soldats sous leurs tentes, faisaient des voeux pour lui, il en prit avec lui quelques-uns et gravit la montagne Sainte-Genevieve. Il se comparait a David marchant a la rencontre de Goliath. Plus jeune de six ou sept ans qu'Abelard, qui devait alors approcher de trente ans, il etait petit, grele, d'une figure agreable, avec le teint d'un enfant. Il entra bravement dans l'ecole et trouva le maitre faisant sa lecon a ses auditeurs attentifs. Il prit aussitot la parole, et l'interpella hardiment; mais Abelard, lancant sur lui un regard dedaigneux et menacant: "Songez a vous taire," lui dit-il avec hauteur, "et n'interrompez point ma lecon." L'enfant qui n'etait pas venu pour se taire insista avec energie; mais il ne put obtenir une reponse. Sur sa mine, Abelard ne pensait pas qu'il en valut la peine, et levait les epaules sans l'ecouter; mais ses disciples qui connaissaient Gosvin lui dirent que c'etait un subtil disputeur, et l'engagerent a l'entendre. "Qu'il parle donc," dit Abelard, "s'il a quelque chose a dire." Le jeune athlete, libre enfin d'entrer en lice, commenca l'attaque. Il posa sa these, et ouvrit une controverse en regle. Nous ignorons quel en etait le sujet, quels en furent les details et les incidents, et toute cette histoire ne nous est connue que par un moine du couvent dont Gosvin fut un jour abbe[31]. Mais selon lui, le petit David terrassa le geant; il conquit tout d'abord l'attention de l'auditoire par la gravite de sa parole; puis, il enlaca si savamment son adversaire par des assertions qu'on ne pouvait ni eluder ni combattre qu'il lui ferma peu a peu tout moyen d'evasion et parvint graduellement a le reduire a l'absurde. Ayant ainsi _garrotte ce Protee par les indissolubles liens de la verite_, il redescendit triomphalement la montagne, et en rentrant dans les salles ou l'attendaient ses condisciples impatients, il fut accueilli par des cris de victoire et d'allegresse. [Note 30: "Non disputator, sed cavillator, plus joculator quam doctor.... Quod pertinax esset in errore, et quod, si secundum se non esset, nunquam acquiesceret veritati." (_Id. ibid._, p. 443.)] [Note 31: On attribue a Alexandre, successeur de Gosvin au titre d'abbe d'Anchin, ou plus exactement a deux moines qui l'avaient connu et n'ecrivaient que huit ou dix ans apres sa mort, la biographie d'ou nous extrayons ce recit. Elle a ete imprimee a Douai en 1620, et inseree par fragment dans le _Recueil des Historiens des Gaules_. (T. XIV, p. 441-445.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 605.)] Quoi qu'on doive penser de cette anecdote, on ne voit pas que Gosvin ait suscite contre Abelard une resistance ou une concurrence bien formidable. Si ses amis vinrent le prier d'ouvrir ecole a son tour, il n'osa le tenter a Paris, ou du moins sa tentative n'y a laisse nulle trace. C'est a Douai, sa ville natale, qu'il parait avoir fonde un veritable enseignement; et il devint, en 1131, abbe d'Anchin, en attendant la canonisation, car on l'appelle saint Gosvin. Mais nous le retrouverons plus tard. Rien cependant n'arretait la marche ascendante d'Abelard. Du haut de sa montagne, il devenait de fait le maitre des ecoles, et celui qui dans la Cite en occupait la place n'etait plus qu'un vain simulacre sur une chaire impuissante. A ces nouvelles, Guillaume de Champeaux veut faire un dernier effort. Il quitte les champs, il reparait; il ramene la congregation a Saint-Victor; il rassemble tous ses partisans, comme s'il venait delivrer dans l'ecole son soldat, sentinelle abandonnee. Ce retour commenca par perdre ce triste remplacant; il avait encore quelques auditeurs; on trouvait qu'il etait habile a expliquer Priscien, ecrivain plus recommandable en grammaire qu'en philosophie. On l'abandonna; il fut oblige de quitter sa chaire, et ses eleves retournerent a Guillaume de Champeaux, qui lui-meme, desesperant de la gloire mondaine, sembla de plus en plus se tourner vers la vie monastique. Cependant les hommes secondaires ayant ainsi disparu, rien ne s'interposait plus entre Abelard et Guillaume. Devant eux l'arene etait ouverte et libre, et le combat s'engagea entre les deux ecoles, entre les deux maitres. Peut-on demander quelle fut l'issue de la lutte? D'un cote etait l'esperance, la nouveaute, la jeunesse. De l'autre, les souvenirs d'une autorite incontestee, d'une influence vieillie, d'une domination facile, tout ce qui perd les pouvoirs menaces de revolution. Chaque jour des victoires de detail venaient preparer le triomphe d'Abelard, et couronnaient le maitre dans ses eleves. Enfin l'evenement prononca. "Si vous me demandez," dit Abelard, en citant Ovide, "quelle fut la fortune du combat, je vous repondrai comme Ajax: Il ne m'a pas vaincu [32]." [Note 32: Si quaeritis hujus Fortunam pugnae, non sum superatus ab illo. Ovid. _Metam._, 1. XIII.--_Ab. Op_., ep. 1, p. 7.] En effet, bientot la lutte cessa d'etre possible. Plus de resistance, plus meme de rivalite. Abelard allait regner sans partage dans l'ecole, lorsqu'il fut encore oblige de quitter la France. Son pere s'etait, comme on disait alors, converti. Il venait d'embrasser la vie religieuse, et Lucie, sa femme, se disposait, suivant la regle, a imiter cet exemple. Tendrement aimee de son fils, elle l'appela pres d'elle. Tous deux avaient leurs adieux a se faire dans le siecle. Il partit, il revit la Bretagne et sa mere, et quand apres une courte absence il revint a Paris; il trouva l'ecole silencieuse et libre. Guillaume de Champeaux, abandonnant a la fois la retraite et l'enseignement, s'etait refugie dans les dignites ecclesiastiques. Il etait eveque de Chalons-sur-Marne. C'avait ete un professeur tres-habile, un logicien tres-ingenieux, et sa reputation etait grande; mais elle avait vieilli. Il n'avait su ni souffrir la contradiction ni repousser l'attaque. Son caractere manquait a la fois de generosite et d'energie, et, dans le combat, son esprit lui fit faute. Mais il fut un prelat pieux et respecte, place a la tete de l'episcopat des Gaules pour la science de l'Ecriture sainte. On comprend que celui qui avait regi si longtemps les _Ecoles sublimes_ (tel etait le nom donne aux cours de haute science) devait faire un grand eveque: aussi en a-t-il recu le titre[33]. Il administra son diocese pendant sept annees et mourut regrette de saint Bernard dont il etait l'ami et a qui, le premier peut-etre, il fit connaitre Abelard[34]. [Note 33: "Magnum Wuillelmum episcopum, qui sublimes scholas rexerat." (_Ex Chron. mauriniae. Recueil des Histor._, t. XII, p.76.--Saint Bern. _Op_., t. I, p. 13.)] [Note 34: La date de l'election de Guillaume de Champeaux, comme celle de sa mort, est controversee. Les uns veulent qu'il ait ete eveque en 1112 et soit mort en 1119 (Duchesne, _Ab. Op_.; Not., p. 1147 et 1163.--Gervaise, _Vie d'Ab._, t. I, p. 23); les autres, que la promotion soit de 1113 et le deces de 1121, le 22 mars. (Mabillon, saint Bern., _Op_., t. I, p. 13, 61 et 302.--Durand et Martene, _Thes. nov. anecd._, t. V, p.877.--_Gallia Christ._, t. IX, p. 878.--D. Brial, _Rec. des Hist._, t. XIV, p. 279.--_Hist. litt. de la Fr._, t. XII, p. 476, et t. X, p. 310 et 311.) Des deux cotes on invoque des textes. Les tables manuscrites de l'eveche de Chalons portaient qu'il avait administre pendant sept ans.] On etait en 1113; Abelard, dans la force de l'age et du talent, avait constitue son enseignement, son autorite, presque sa gloire. Il dominait l'ecole de Paris; c'etait etre dictateur dans la republique des lettres. Ses doctrines avaient pris leur caractere definitif. A l'exception de la theologie, dans laquelle il lui restait encore des progres a faire, il avait a peu pres ferme le cercle de ses etudes. Ses contemporains ont vante son savoir et l'ont dit egal a la science humaine, eloge quelque peu hyperbolique[35]. Nous avons vu qu'il n'etait point verse dans l'arithmetique, ni probablement dans aucune des sciences du calcul. Ceux qui veulent qu'il n'ait rien ignore, meme le droit, chose plus que douteuse, citent en preuve une anecdote qui indiquerait seulement qu'il ne comprenait pas une loi des empereurs Valentinien, Theodose et Arcadius sur les limites[36]. Il ne possedait bien d'autre langue que le latin; le grec, dont l'etude etait d'ailleurs alors difficile et rare, ne lui etait, je crois, connu que par quelques mots de la langue philosophique. Il avoue qu'il ne lisait les auteurs grecs que dans la traduction, et l'on n'a nulle preuve qu'il entendit l'hebreu[37]. Mais son instruction litteraire etait fort etendue; elle embrassait a peu pres tous les auteurs de l'antiquite latine connus de son temps, et le nombre en etait plus grand qu'on ne pense. Le XIIe siecle etait plus lettre que le XVe ne l'a laisse croire, et il n'est pas sur que l'esprit humain ait tout gagne a cesser de se developper suivant la direction que le moyen age lui avait donnee, et a subir cette revolution qu'on appelle la renaissance. [Note 35: Il est dit de lui dans une epitaphe: "Ille sciens quicquid fuit ulli scibile;" et a la fin: "cui soli patui; scibile quicquid erat." C'est aussi de lui qu'on a dit: "Non homini, sed scientiae dees; quod nescivit." (_Ab. Op_., pref. _in fin_.--Gervaise, t. II, p. 150.)] [Note 36: C'est la loi _quinque pedum Praescriptione, C. fin. regund._, l. III, tit. XXXIX. Sur cette loi, qui n'est pas fort claire en effet, Accurse dit que Pierre Baylard (_Petrus Baylardus_), qui se vantait de donner un sens raisonnable a tout texte, quoique difficile qu'il fut, a dit: Je ne sais pas. Or, cela ne signifie point que Baylardus sut le droit; de plus, on conteste que ce Baylardus soit Abelard, et l'on dit que ce pourrait etre un Johannes Bajolardes, professeur de droit dont parle Crinitus. Enfin il n'est rien moins qu'etabli que le _Codex repetitae proelectionis_, d'ou cette loi est extraite, et meme les textes du droit romain en general fussent connus en France avant la mort d'Abelard. On dit que l'enseignement du droit commenca a Bologne vers 1180, et a Paris vingt ans apres. La question me parait bien discutee dans Bayle. (Cf. _Ab. Op._, pref. apolog.--Accurs. _v deg. Praescript._--Alciat. _Lib. de quinq. ped. Praescr._--Crinitus, _De Honest. Discip._. l. XXV, c. IV.--Pasquier, _Recherches de la Fr._, l. VI, c. xvii, et l. IX, c. xxviii.--Bayle, art. _Abelard._--Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, p. 577-680.)] [Note 37: Ouvr. ined., Introd. xliii, xliv, et _Dialec._, p. 200 et 206. Je parle de l'hebreu, parce qu'on avait alors la pretention de le savoir. Tous les historiens et meme Abelard disent qu'Heloise le savait, et d'Amboise a montre que les juifs, qui en general ont conserve la connaissance de leur langue, participaient au mouvement des etudes a Paris. (_Ab. Op._, pref. _in fin._) Abelard ne me semble savoir de cette langue que les mots cites par les interpretes des bibles latines (Voyez son _Hexameron_, passim, et du present ouvrage, le liv. III, c. viii.)] Toutefois la veritable science d'Abelard etait la philosophie. C'est lui qui a fixe la forme, sinon le fond de la scolastique. Rien, s'il faut en croire ses auditeurs, ne peut donner idee de l'effet qu'il produisait en l'enseignant, et jamais aucune science ne parait avoir eu de propagateur plus puissant. Comme chef d'ecole, il rappelle, s'il n'efface, pour l'eclat et l'ascendant, les succes des grands philosophes de la Grece. Cependant cet enseignement etait plus original par le talent que par les idees, et supposait plus de sagacite critique que d'invention. Non content d'expliquer avec une facilite et une subtilite que ses contemporains declaraient sans egales, les secrets de la logique peripateticienne et de promener les esprits attaches au fil du sien dans les detours de ce labyrinthe dont il trouvait toujours l'issue, il melait, autant qu'il etait en lui, a l'interpretation de la brievete profonde de ce qu'il connaissait du texte l'analyse intelligente et libre des commentaires et des additions de Boece et de Porphyre; il completait ses exposes par des citations, bien comprises et lumineusement developpees, de Ciceron qui, lui aussi, a traite, dans ses Topiques et dans quelques passages de la Rhetorique a Herennius, des parties de la logique; de Themiste, qui a laisse des paraphrases d'Aristote; de Priscien, qui a touche a la logique par la grammaire; enfin de saint Augustin, qui passait pour l'auteur d'un traite alors etudie sur les categories, et qui a du peut-etre a son role dans la scolastique quelque chose de son influence dominante sur la theologie francaise. Le caractere eminent de l'enseignement d'Abelard etait, suivant un de ses auditeurs, une clarte elementaire. On trouvait qu'il fuyait l'appareil pedantesque, et qu'il mettait la science a la portee des enfants[38]. [Note 38: Johan. Saresb. _Metal._, l. III, c. i.--Il serait interessant de fixer la liste des ouvrages anciens que les philosophes avaient dans les mains aux differents ages de la scolastique. Jourdain a bien avance ce travail pour les ecrits d'Aristote. Themiste, qui est du IVe siecle, avait laisse des commentaires sur Aristote, dont il reste quelques-uns, comme ceux sur les Derniers Analytiques, la Physique, le Traite de l'Ame; Priscien, du VIe siecle, a ecrit sur toutes les parties de la Grammaire. La Rhetorique a Herennius a fourni plusieurs passages aux livres d'Abelard, et avant comme apres lui on a longtemps attribue a saint Augustin deux traite sur les principes de la dialectique, et sur les dix categories. Abelard avait certainement sous les yeux la version des deux premiers traites qui composent l'Organon, celle de l'Introduction de Porphyre et quatre ouvrages de Boece. Quant a Priscien, Themiste, etc., on ne sait s'il les connait autrement que par des citations. (Cf. ci-apres, l. II, c. i et iii.--_Recherches sur les traductions d'Aristote_, par A. Jourdain.--Ouvr. ined. d'Ab., Introd. p. xlix et 1; _Dialect._, p. 229.--Saint Augustin, _Op._, t. I, append.--Tennemann, _Man. de l'Hist. de la Phil._, t. I, sec. 233.)] A cet enseignement purement philosophique et qui n'etait ni sans austerite ni sans secheresse, se melaient quelques digressions litteraires, et meme, au dire de ses contemporains, il ne s'interdisait pas les plaisanteries et le badinage[39]. Autant que le lui permettait la rigueur de son esprit passionnement raisonneur, il temperait les apretes de la logique par quelques souvenirs des poetes qu'il aimait. Virgile et Horace, Ovide et Lucian, toujours presents a sa memoire, lui fournissaient des citations ou des allusions souvent heureuses; eux aussi, il les invoquait comme une autorite; de ce qu'ils avaient chante, il dit quelquefois: _Il est ecrit. (_Scribitur, scriptum est._) [Note 39: "Plurimum in inventionum subtilitate, non solum ad philosophiam necessariarum, sed et pro commovendis adjocos animis hominum utilium valens." (Ott. Fris. _de Gest. Frid._, l. I, c. XLVII.--_Rec. des Hist._, t. XIII, p. 654)] Mais son vrai maitre, c'etait toujours celui qui avait instruit Alexandre, et qui semblait devoir, comme par continuation, etre le precepteur du conquerant de l'ecole. L'esprit percant d'Abelard donnait, dans les cas douteux, raison au createur de la science sur ses continuateurs, et par lui l'autorite d'Aristote s'elevait peu a peu a l'infaillibilite. Et cependant il n'en faisait encore que le premier des peripateticiens ou le prince de la dialectique. C'etait Platon qu'il appelait le plus grand des philosophes[40]. Il s'incline devant lui presque sans le connaitre, et toutes les fois qu'il peut trouver dans la tradition ou dans quelques citations eparses de ses ouvrages une idee qu'il comprenne assez pour l'appliquer a ce qu'il etudie, il lui fait place avec respect, il essaie d'y subordonner les idees peripateticiennes et voudrait, s'il le pouvait, platoniser la dialectique d'Aristote. [Note 40: _Ab. Op., Introd. ad theol._, p. 1012, 1026, 1032, 1070 et 1134.--Ouvr. ined. _Dialect._, p. 204 et 205. Cette autorite si grande de Platon, que l'on connaissait si peu, venait des Peres de l'Eglise et surtout de saint Augustin.] Mais bien qu'il ait grand soin, en toute question, de rechercher ce que disait l'autorite avant de se demander ce que dicte la raison, il ne craint pas de suivre parfois l'inspiration de sa propre intelligence, et apres avoir emprunte la science, il lui prete du sien pour l'enrichir. Il ne s'interdit pas d'etre lui-meme, et il a reussi a passer pour inventeur; on lui attribue un systeme et une secte. En effet, il s'est flatte d'avoir produit une solution nouvelle de cette grande et capitale question, dont il fait lui-meme le noeud gordien de la philosophie. Quand il eut refute le realisme dans Guillaume de Champeaux, il pretendit se garantir du nominalisme, et il refuta Roscelin. Il insista principalement sur cet argument que, s'il n'existe a la lettre que des individus, les noms generaux seront eux-memes des noms d'individus; et, de la sorte, les individualites seront identiques aux generalites, les parties se confondront avec le tout, et c'en sera fait de toute difference essentielle, de toute difference qui separe les especes des genres, les individus des especes, et les parties des touts. On retomberait ainsi par une autre voie dans l'unite confuse a laquelle mene le realisme, ou bien il faudrait mutiler la science et egaler au neant tout ce qui est designe par les noms generaux. Or, ces noms generaux ont certainement une valeur. Ils repondent a ce qu'entend l'esprit de l'homme, lorsqu'il embrasse une collection d'individus ou de choses particulieres, en les rapprochant par leurs communs caracteres, et lorsqu'il _concoit_ cette multitude comme une unite, ou l'un des etres qui la composent comme faisant partie de cette totalite. Ainsi les universaux sont les expressions de _conceptions_ fondees sur les realites[41]. [Note 41: Ouvr. ined., _De Gener. et Spec._, p. 522, 524 et suiv.--Voyez aussi le livre II de cet ouvrage, c. viii, ix et x.--Abelard a bien donne, d'apres Boece, cette theorie de la formation des idees generales; mais il n'a pas soutenu que les genres et les especes ne fussent rien que ces idees. Sa doctrine est plus subtile et plus scientifique. Ce sont les modernes qui n'en ont extrait que cela.] Telle etait la doctrine qu'Abelard passe pour avoir soutenue, et que les classificateurs de systemes ont appelee le _conceptualisme_. Ce nom se lit dans les histoires de la philosophie, qui cependant ont toutes ete ecrites avant que les ouvrages philosophiques d'Abelard fussent connus[42]. [Note 42: Ces ouvrages n'ont en effet paru qu'en 1836. Aucun des auteurs anterieurs a cette epoque ne dit les avoir etudies ou connus en manuscrit. Ce qu'on avait de plus certain sur la philosophie d'Abelard, c'etait quelques lignes sommaires et obscures dans l'_Historia calamitatum_, et le dire plus clair, mais non moins succinct, d'Othon de Frisingen et de Jean de Salisbury. (_Ab. Op._, ep. i, p. 5.--Ott. Fris. _De Gest. Frid._, l. I, c. CLVII, et Johan. Saresb., _Rec. des Hist._, t. XIV, p. 300.)] L'ardeur de l'esprit, la curiosite de savoir, l'ambition de vaincre ne permettaient pas qu'Abelard se contentat d'une autorite sans combat; c'etait un genie militant. Le nouvel eleve d'Aristote avait aussi la passion des conquetes. Roi dans la dialectique, il voulut dominer encore dans la theologie. Il resolut d'en faire desormais sa principale etude. Le maitre qui tenait le sceptre de cette science etait Anselme de Laon. Ne dans la premiere moitie du XIe siecle, apres avoir etudie sous Anselme de Cantorbery, il avait commence a enseigner lui-meme a Paris, et Guillaume de Champeaux etait un de ses disciples. Depuis plus de vingt ans, retire a Laon, sa patrie, scolastique ou chancelier de cette eglise, doyen du chapitre metropolitain, il enseignait la theologie avec beaucoup d'eclat, et le clerge, meme l'episcopat se peuplaient de ses eleves. Sa maniere d'enseigner etait simple. C'etait un commentaire suivi et presque interlineaire du texte de l'Ecriture. Mais il s'etait acquis tant de reputation que ses lecons attiraient a Laon des auditeurs de toutes les parties de l'Europe, et qu'il est compte parmi les auteurs de la celebrite de l'ecole des Gaules[43]. Cette autorite, deja ancienne, il la devait au temps plus encore qu'au merite; du moins Abelard le depeint-il comme un vieillard orthodoxe, instruit, disert, mais dont l'esprit manquait de fermete et de decision. Qui l'abordait incertain sur un point douteux le quittait plus incertain encore. Il charmait ses auditeurs par une etonnante facilite d'elocution, mais le fond des idees etait peu de chose, et il ne savait ni resister ni satisfaire a une question. "De loin," dit Abelard, "c'etait un bel arbre charge de feuilles; de pres, il etait sans fruits, ou ne portait que la figue aride de l'arbre que le Christ a maudit. Quand il allumait son feu, il faisait de la fumee, mais point de lumiere[44]." [Note 43: _Hist. litt. de la Fr._, t. X, p. 170.] [Note 44: _Ab. Op._, ep. I, p. 7.] Cependant le jeune docteur de Paris vint l'entendre, il se mela a ses disciples: on devine qu'il ne fut pas captive longtemps. Il ne pouvait _rester longtemps oisif a son ombre_[45], ni suivre apres s'etre habitue a conduire. D'abord il se contenta de negliger les lecons. Il y paraissait de loin en loin. Les plus eminents des autres eleves, satisfaits et fiers de leur maitre, virent avec deplaisir cette dedaigneuse indifference; il s'en plaignirent assez haut, et naturellement ils aigrirent l'esprit d'Anselme. Il arriva qu'un jour, apres avoir entre eux confere sur quelques points de doctrine, les ecoliers se mirent a se provoquer par jeu sur les matieres theologiques. Un d'eux, comme pour eprouver Abelard, lui demanda ce qu'il pensait de l'enseignement sacre, lui qui n'avait encore etudie que les sciences naturelles[46]. Il repondit que rien n'etait plus salutaire qu'une science ou l'on apprenait a sauver son ame; mais qu'il ne pouvait assez admirer qu'a des hommes lettres il ne suffit pas, pour comprendre les saints, du texte de leurs ecrits et d'une glose, et qu'on ne devrait pas avoir besoin d'un maitre. Cette reponse en amena de contraires, et la plupart des assistants, raillant Abelard, lui demanderent s'il pourrait faire ce qu'il conseillait, le defierent de l'entreprendre. Il repliqua que si l'on desirait le mettre a l'epreuve, il etait tout pret. "Soit, nous le voulons bien," s'ecrierent-ils tous, et d'un ton plus moqueur encore. "Que l'on me cherche donc," reprit-il, "et qu'on me donne quelqu'un pour exposer un point peu connu de l'Ecriture." Tous s'accorderent pour choisir la tres-obscure prophetie d'Ezechiel, qui passait pour un des ecrivains sacres les plus difficiles. On eut bientot pris un _expositeur_ qui devait, selon l'usage, lire le texte et faire connaitre l'etat de la question, et Abelard les invita pour le lendemain a sa lecon. Aussitot quelques-uns s'empressant, avec un interet veritable ou affecte, de lui donner des conseils qu'il ne demandait pas, l'engagerent a ne se point tant hater; et lui remontrerent que l'entreprise etait grande, qu'elle exigeait des recherches et quelque precaution, et qu'il devait songer a son inexperience. "Ce n'est point ma coutume," repondit-il avec vivacite, "de suivre l'usage, mais d'obeir a mon esprit[47]." Et il ajouta qu'il romprait tout, si l'on ne se conformait a sa volonte, en ne differant point de se rendre a ses lecons. A la premiere, il eut peu d'auditeurs; on trouvait ridicule que, denue presque entierement de lecture sacree, il se hatat d'aborder la science. Cependant tous ceux qui l'entendirent furent si enchantes qu'ils lui donnerent de grands eloges, et le presserent de composer une glose conforme a sa lecon. Au recit de cette premiere epreuve, on accourut a l'envi pour assister aux suivantes, et tous se montraient empresses a transcrire les gloses qu'a la priere generale il s'etait mis a rediger. [Note 45: "Non multis diebus in umbra ejus otiosus jacul." (_Id._, p. 8.)] [Note 46: "Qui nondum nisi in physicis studuerat." (Ep. i, p. 8.)] [Note 47: "Respondi non esse meae consuetudinis per usum proficere, sed per ingenium." (Ep. I, p. 8.)] Le vieux Anselme s'emut au bruit d'une telle temerite. La douleur et la colere furent extremes. Comme Pompee, a qui Abelard le compare pour la grandeur de son attitude et le neant de sa puissance, il voulut defendre l'ombre de son autorite contre le jeune Cesar de la science[48]. Il devint son ennemi et le combattit dans la theologie, comme avait fait Guillaume de Champeaux dans la philosophie. Il se trouvait alors, dans l'ecole de Laon, deux etudiants qui se distinguaient entre tous, Alberic de Reims et Lotulfe de Novare. L'un d'eux, le premier, a laisse un nom dans l'histoire litteraire[49]. Plus ils avaient de merite, plus ils nourrissaient de grandes esperances, et plus ils devaient concevoir d'aversion contre le nouveau venu. Ils circonvinrent le vieillard et l'entrainerent a interdire a ce successeur inattendu la continuation de ses lecons et de ses gloses, donnant pour motif que, s'il echappait a son inexperience quelque erreur touchant la foi, on pourrait l'imputer a celui dont il usurpait ainsi la place. La defense et le pretexte exciterent parmi les ecoliers une indignation generale; ils crierent a la jalousie, a la calomnie; ils dirent que jamais pareille chose ne s'etait vue; et ce commencement de persecution ne fit qu'ajouter a la gloire de celui qu'elle semblait signaler entre tous. [Note 48: Abelard lui applique la _stat magni nominis umbra_ et la comparaison de l'arbre que Lucain applique a Pompee. (Ep. I, p. 7.--Lucain, _Phars._, l. I.)] [Note 49: Alberic de Reims, eleve de Godefroi, scolastique de cette ville, se perfectionna sous Anselme de Laon, devint archidiacre et ecolatre de l'eglise de Reims, et enfin archeveque de Bourges en 1130. Il eut de la reputation comme professeur. Il etait aime de saint Bernard. Lotulfe ou Loculfo le Lombard, ou, selon Othon de Frisingen, Leutald de Novare, ami et condisciple d'Alberic, regit avec lui les ecoles de Reims. On n'en sait rien de plus. (Johan. Saresb., Rec. des Hist., i. XIV, p. 301.--Ou Fris. _Gest. Frid._, l. I, c. XLVII.--Duboulai, _Hist. Universit._, Catal. ill. vir., t. II, p. 753.--_Hist. litt._ t. XII, p. 72.)] Abelard revint aussitot a Paris. Toutes les ecoles, d'ou il avait ete jadis expulse, lui etaient maintenant ouvertes; il y rentra en maitre et occupa facilement cette position dominante dans l'enseignement, qu'on n'osait plus lui refuser. A la principale chaire, a celle de recteur des ecoles, etait attache vraisemblablement un canonicat. On croit du moins que c'est alors qu'il fut nomme chanoine de Paris [50], ce qui n'etait sans doute qu'un benefice et un titre, et ne prouve nullement que des lors il fut pretre. [Note 50: C'est a cette epoque (vers 1115) que les auteurs de l'_Histoire litteraire_ placent cette nomination; j'ignore sur quelle autorite, mais cette opinion est fort probable. Cependant on la conteste, et D. Gervaise veut qu'Abelard soit devenu chanoine des le temps ou il professait a Paris, du consentement et a la place du successeur de Guillaume de Champeaux. Duchesne, sur la foi d'une chronique manuscrite des archeveques de Sens, pretend qu'il fut chanoine de Sens et non de Paris; et voici le texte inedit qui motive son assertion et dont je dois la connaissance a la savante amitie de M. Le Clerc: _Ex Chronico senonensi Gaufridi de Collone, monarchi Sancti Petri Viti senonensis, seculo XIIIe_. Manuscrit de la bibliotheque de Sens, n. 271, decrit et apprecie dans le t. XXI de l'_Hist. litt. de la France._ Fol. 129 v deg., col. 1 et 2. "Anno Domini n deg. c deg. XL deg. (leg. XLII), magister Petrus Abaulart, canonicus primo maioris ecclesie senononsis, oblit; qui monasteria sanctimonialium fundauit, spetialiter abbatiam de Paraclito, in quo sepelitur cum uxore. Suum epitaphium tale est: "Est satis in titulo, Petrus hic iacet Abaillardus. Hic (_leg._ huic) soli paluit scibile quidquid erat. Canonicus fuit, et post uxoratus." Cite en partie, mais sans nom d'auteur, par Andre Duchesne, _Notae ad Hist. calamitatum_, p. 1150, et Duboulai, _Hist. Univ. paris_, t. II, p. 760. Les derniers mots on ete ainsi alteres par celui-ci: "Uxoratus primo fuerat, postea canonicus." Le meme Duboulai dit, a la verite dans une table seulement, qu'Abelard fut chanoine de Tours; enfin, on voit sur une vitre de la cathedrale de Chartres une figure vetue en chanoine, avec ce nom Pierre Baillard, et on veut que ce soit Abelard, chanoine de Chartres. On ne pouvait en general posseder qu'un seul canonicat comme on ne pouvait avoir qu'un benefice. Faut-il admettre que le titre de chanoine honoraire fut alors connu, ou qu'Abelard ait change plusieurs fois de chapitre? La chose certaine, c'est qu'il etait chanoine, il le dit lui-meme. Il n'etait pas necessairement pretre pour cela. On ne sait quand il le devint; peut-etre en se faisant moine a Saint-Denis. (Cf. _Ab. Op._, ep. l, p. 16.--_Hist litt._, t. XII, p. 81.--_Vie d'Abeillard_, t. I, p. 28.--_Hist. Universit. paris._, t. II, _in indic._--Niceron, _Mem. pour servir a l'Hist. des Homm. ill._, t. VI.--_Rech. hist. sur la ville de Sens_, par M. Th. Tarbe, c. XXI, p.443.)] Dans sa nouvelle situation, il continua et termina son interpretation d'Ezechiel, commencee et suspendue a Laon. Par ce genre d'enseignement il obtint un grand succes, et bientot il eut dans la theologie autant de faveur que dans la predication philosophique. Tout le domaine de la science fut range sous sa loi, une multitude studieuse se pressa en s'inclinant autour de lui, et il vecut tranquille quelques annees. On aime a se representer l'existence d'Abelard, ou, comme on l'appelait, du maitre Pierre, a cette epoque de sa vie, au milieu de cette ville de Paris qu'il remplissait de son nom. Paris, ce n'etait guere alors que la Cite. Sur cette ile fameuse, qui partage la Seine au milieu de notre capitale, se concentraient toutes les grandes choses, la royaute, l'Eglise, la justice, l'enseignement. La, ces divers pouvoirs avaient leur principal siege. Deux ponts unissaient l'ile aux deux bords du fleuve. Le Grand-Pont conduisait sur la rive droite, a ce quartier qu'entre les deux antiques eglises de Saint-Germain-l'Auxerrois et de Saint-Gervais, commencait a former le commerce, et qu'habitaient les marchands etrangers, attires par l'importance et la renommee deja considerable de la Lutece gauloise. C'etaient eux qui devaient, confondus sous le nom d'une seule nation, le transmettre a une partie de cette ville nouvelle qui allait s'appeler le quartier des Lombards. Vers la rive gauche, le Petit-Pont menait au pied de cette colline dont l'abbaye de Sainte-Genevieve couronnait le faite, et sur les flancs de laquelle l'enseignement libre avait deja plus d'une fois dresse ses tentes. Les plaines voisines se couvraient peu a peu d'etablissements pieux ou savants, destines a une grande renommee; a l'est, la communaute de Saint-Victor venait d'etre fondee; a l'ouest, la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Pres attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce saint eveque de Paris dont la memoire le disputait a celle de saint Germain d'Auxerre; car les deux plus anciens monuments de Paris sont dedies au meme nom[51]. La aussi, la jeunesse de la ville, et ces ecoliers, ces clercs qui n'etaient pas tous jeunes alors, venaient sur des pres, devenus des lieux historiques, chercher les exercices et les rudes jeux qui convenaient a la robuste nature des hommes de ce temps. Leur residence etait surtout dans le voisinage du Petit-Pont, et leur foule toujours croissante ne pouvant tenir dans l'ile, s'etait repandue sur le bord de la riviere, au pied de la colline, qui devait par eux s'appeler le _pays latin_, et opposer, d'une rive a l'autre la ville de la science a la ville du commerce. [Note 51: Saint Germain d'Auxerre fui eveque au Ve siecle et saint Germain de Paris, au VIe. L'eglise de Saint-Germain-l'Auxerrois, fondee, dit-on, par Chilperic I, detruite par les Normands, fut rebatie par le roi Robert; et il peut subsister quelque chose de cette reconstruction dans l'edifice actuel. On dit que le portail est du temps de Philippe le Bel; les parties modernes sont du XVIe siecle. La fondation de Saint-Germain-des-Pres, sous une autre invocation, date du temps de saint Germain lui-meme (23 decembre 558). Cette eglise fut detruite aussi par les Normands. La reconstruction en fut commencee au plus tard en 990, et terminee, dit-on, en 1014; l'eglise, a peu pres dans son etat actuel, a ete dediee en 1163. Voyez dans les Documents inedits sur l'histoire de France, _Paris sous Philippe le Bel_, p. 362 et 454, et _l'Histoire du diocese de Paris_, par l'abbe Lebeuf.] Dans la Cite, vers la pointe occidentale de l'ile, s'elevait le palais souvent habite par nos rois, theatre de leur puissance et surtout de ce pouvoir judiciaire qui y regne encore en leur nom, et qui alors meme, exerce par leurs delegues, paraissait la plus populaire de leurs prerogatives et le signe reconnaissable de leur souverainete. Un jardin royal, comme on pouvait l'avoir en ce siecle, un lieu plante d'arbres entre le palais et le terre-plein ou Henri IV a sa statue, s'ouvrait en certains jours comme promenade publique au peuple, a l'ecole, au clerge, et a ce peu de nobles hommes qui se trouvaient a Paris. En face du palais, l'eglise de Notre-Dame, monument assez imposant, quoique bien inferieur a la basilique immense qui lui a succede, rappelait a tous, dans sa beaute massive, la puissance de la religion qui l'avait eleve, et qui de la protegeait en les gouvernant les quinze eglises dont on ne voit plus les vestiges, environnant la metropole comme des gardes ranges autour de leur reine. La, a l'ombre de ces eglises et de la cathedrale, dans de sombres cloitres, en de vastes salles, sur le gazon des preaux, circulait cette tribu consacree, qui semblait vivre pour la foi et la science, et qui souvent ne s'animait que de la double passion du pouvoir ou de la dispute. A cote des pretres, et sous leur surveillance, parfois inquiete, souvent impuissante, s'agitait, dans le monde des etudes sacrees et profanes, cette population de clercs a tous les degres, de toutes les vocations, de toutes les origines, de toutes les contrees, qu'attirait la celebrite europeenne de l'ecole de Paris; et dans cette ecole, au milieu de cette nation attentive et obeissante, on voyait souvent passer un homme au front large, au regard vif et fier, a la demarche noble, dont la beaute conservait encore l'eclat de la jeunesse, en prenant les traits plus marques et les couleurs plus brunes de la pleine virilite. Son costume grave et pourtant soigne, le luxe severe de sa personne, l'elegance simple de ses manieres, tour a tour affables et hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n'etait pas sans cette negligence indolente qui suit la confiance dans le succes et l'habitude de la puissance, les respects de ceux qui lui servaient de cortege, orgueilleux pour tous, excepte devant lui, l'empressement curieux de la multitude qui se rangeait pour lui faire place, tout, quand il se rendait a ses lecons ou revenait a sa demeure, suivi de ses disciples encore emus de sa parole, tout annoncait un maitre, le plus puissant dans l'ecole, le plus illustre dans le monde, le plus aime dans la Cite. Partout on parlait de lui; des lieux les plus eloignes, de la Bretagne, de l'Angleterre, _du pays des Sueves et des Teutons_, on accourait pour l'entendre; Rome meme lui envoyait des auditeurs[52]. La foule des rues, jalouse de le contempler, s'arretait sur son passage; pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes, et les femmes ecartaient leur rideau, derriere les petits vitraux de leur etroite fenetre. Paris l'avait adopte comme son enfant, comme son ornement et son flambeau. Paris etait fier d'Abelard, et celebrait tout entier ce nom dont, apres sept siecles, la ville de toutes les gloires et de tous les oublis a conserve le populaire souvenir. [Note 52: L'affluence fabuleuse des auditeurs de tout pays aux lecons d'Abelard est attestee par tous les contemporains, amis ou ennemis; d'abord par lui-meme, puis par Foulque de Deuil, Berenger de Poitiers, saint Bernard, Othon de Frisingen, Jean de Salisbury, les auteurs de la _Chronique du couvent de Morigni_, etc. etc. (_Ab. Op._, ep. I, p. 6; ep. II, p. 46; pars II, ep. I, p. 218. Not., p. 1155.--Saint Bern.; ep. CLXXXVIII, CLXXXIX, etc.--Ott. Fris. _De Gest. Frid._, l. I, c. XLVII.--Johan. Saresb. _Metal_. l. II, c. x.--_Rec. des Hist. Ex Chron. maurin._, t. XII, p. 80.)] Telle etait sa situation a ce moment le plus calme et le plus brillant de sa vie. Il ne devait cette situation qu'a lui-meme, a son travail, a son opiniatrete, a sa belliqueuse eloquence, et rien ne lui interdisait de penser qu'il la dut aussi a l'empire de la verite. Il semblait donc, il pouvait se croire revetu d'un apostolat philosophique; et cette fois, la mission spirituelle n'etait pas une mission de pauvrete, d'humiliations ni de souffrances. Sa richesse egalait sa renommee; car l'enseignement n'etait pas gratuitement donne a ces cinq mille etudiants qui, dit-on, venaient de tous les pays pour l'entendre. Parvenu a ce faite de grandeur intellectuelle et de prosperite mondaine, il n'avait plus qu'a vivre en repos. Mais le repos etait impossible: il ne convient qu'aux destinees obscures et aux ames humbles. Abelard s'estimait desormais, c'est lui qui l'avoue, le seul philosophe qu'il y eut sur la terre[53]. Aucune raison humaine n'a encore resiste a l'epreuve d'un rang supreme et unique. Abelard, oisif, ne pouvait donc rester calme; il fallait que par quelque issue l'inquietude ardente de sa nature se fit jour et se donnat carriere. Des passions tardives eclaterent dans son ame et dans sa vie, et il entra, pousse par elles, dans une destinee nouvelle et tragique qui est devenue presque toute son histoire. [Note 53: "Cum jam me solum in mundo superesse philosophum estimarem." (Ep. I, p. 9.)] Il avait jusqu'alors vecu dans la preoccupation exclusive de ses etudes et de ses progres. La science et l'ambition, qui animaient sa vie, la maintenaient pure et reguliere. On ne voit meme pas que les premiers feux de la jeunesse y eussent porte quelque desordre. Il montrait pour les habitudes dereglees d'une grande partie des habitants des ecoles un dedaigneux eloignement. Quoique sa reputation lui eut attire la bienveillance de quelques grands de la terre, il les voyait peu, et sa vie toute d'activite litteraire l'ecartait de la societe des nobles dames; il connaissait a peine la conversation des femmes laiques[54]. D'ailleurs, si jamais Abelard devait aimer, c'etait en maitre, et les soins complaisants et laborieux d'un amour qui se cache et qui supplie allaient mal a sa nature. Cependant, au milieu de cette felicite sans obstacle, une sorte de mollesse interieure s'emparait de lui, la severite l'abandonna. On a meme pretendu qu'il se livra a des plaisirs qui compromirent sa dignite et jusqu'a sa fortune[55], mais il le nie hautement; d'ailleurs de vaines voluptes ne pouvaient suffire a son ame, et il se demandait encore d'ou lui viendrait l'emotion. [Note 54: "Ab excessu (_lisez_ accessu) et frequentatione nobilium foeminarum studii scholaris assiduitate revocabar, nec laicarum conversationem multum noveram." (Ep. I, p. 10.)] [Note 55: Foulque lui rappelle dans une lettre, d'ailleurs amicale, qu'il s'etait ruine avec des courtisanes. Comme la lettre est, selon l'usage du temps, une oeuvre de rhetorique, on y peut soupconner un peu d'hyperbole; mais il est difficile que le fond soit sans aucune verite. Reste a savoir a quelle epoque de la vie d'Abelard il faut placer ses desordres; est-ce avant qu'il connut Heloise? est-ce a la suite de son amour? Que ceux qui se piquent de connaitre le coeur humain en decident. On lit dans une piece de vers qu'il fit pour son fils: Gratior est humilis meretrix quam casta superba, Perturbatque domum saepius ista suum. ........................................ Deterior longe linguosa est foemina scorta (_lisez_ scorto); Hoc aliquis, nullis illa placere potest. (_Ab. Op._, part. II, ep. I, p. 219.--Cousin, _Frag. phil._, t. III, app., p. 444.)] Il y avait dans la Cite une tres-jeune fille (elle etait nee, dit-on, a Paris, en 1101), nommee Heloise, et niece d'un chanoine de Notre-Dame, appele Fulbert[56]. [Note 56: Heloise, Helwide, Helvilde, Helwisa ou Louise; Abelard veut que ce nom vienne de l'hebreu _Heloim_, un des noms du Seigneur. Il regne beaucoup d'obscurite sur l'origine, la patrie, la famille d'Heloise. Il n'y a nulle raison de supposer qu'elle fut la fille naturelle de Fulbert, encore moins, comme le dit Papire Masson, d'un autre chanoine de Paris nomme Jean, ou, selon Mme Guizot, Ycon. D'Amboise, Duchesne, Gervaise, et en general les biographes veulent qu'elle ait vecu autant de temps qu'Abelard, ce qui, je le remarque apres les auteurs de l'_Histoire litteraire_, ne porte sur aucune preuve, mais ce qui la ferait naitre vers 1101. (Cf. _Ab. Op._, part. I, ep. i et v, p. 10 et 72; pref. apol.; Not., p. 1140.--Pap. Mass. _Annal._, lib. III, p. 239.--Hug., Metel, ep. xvi et xvii.--Bayle, art. _Heloise_.--_Hist. lit._, t. XII, p. 629 et suiv.--_Essai sur la vie et les ecrits d'Abelard_, par Mme Guizot, p. 349.)] Orpheline et pauvre, elle habitait pres des ecoles, dans la maison de son oncle; mais on croit qu'elle etait de noble naissance, ou du moins liee par le sang, peut-etre par Hersende, sa mere, a une famille illustre, a la famille des Montmorency, qui avait deja donne a l'Etat deux connetables[57]. Elevee dans sa premiere enfance au couvent d'Argenteuil, pres de Paris, son oncle l'avait instruite dans la science litteraire, ce qui etait rare chez les femmes[58]. Elle y avait fait des progres surprenants, jusque-la qu'en pretendait qu'elle savait, avec le latin, le grec et l'hebreu[59]. Sa figure, sans avoir une parfaite beaute, l'aurait distinguee; mais sa veritable distinction etait ailleurs. Son esprit et son instruction avaient fait connaitre son nom dans tout le royaume[60]. On ne sait pas quand Abelard la vit ni comment il la rencontra. On dirait presque, a lire son recit, qu'il ne l'aima qu'avec premeditation, qu'il devint son amant systematiquement, et qu'il arreta sur elle ses regards comme sur la passion la plus digne de lui, et, le dirai-je? la plus facile. Mais c'est souvent le propre et l'illusion des esprits reflechis et raisonneurs que de prendre leur penchant pour un choix, et de croire que leurs entrainements ont ete des calculs. Toujours est-il qu'Abelard nous raconte qu'avec son nom, sa jeunesse, sa figure, il ne devait craindre aucun refus, quelle que fut celle qu'il daignat aimer; mais qu'Heloise menait une vie retiree, que le gout de la science creait entre elle et lui une relation naturelle, que cette communaute de travaux et d'idees devait autoriser un libre commerce de lettres et d'entretiens, et que c'est tout cela qui le decida. Il se trompe, un noble et secret instinct lui disait qu'il devait aimer celle qui n'avait point d'egale. [Note 57: Alberic et Thibauld de Montmorency, tous deux vers la fin du XIe siecle. Nul ne dit comment Heloise eut appartenu a cette famille. Si c'etait une parente legitime, ce devait etre par les femmes. Bayle ne croit point a cette parente, Heloise disant a Abelard, en quelque endroit: _Genus meum sublimaveras_. Cette raison n'est pas decisive. (_Ab. Op._, ep. iv, p. 57.) C'est une pure conjecture de Turlot que de donner pour mere a Heloise la premiere abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, pres Sezanne, Hersendis, qui aurait ete la maitresse d'un Montmorency, et qui aurait passe pour etre celle de Fulbert. (_Abail. et Hel._, p. 154.)] [Note 58: "Bonum hoc literatoriae scilicet scientiae in mulieribus est rarius.--Literatoriae scientiae, quod perrarum est, operam dare." (_Ab. Op._, ep. i, p. 10; part. II, ep. xxiii, p. 337.)] [Note 59: Abelard le dit lui-meme (part. II, ep. vii, _ad virg. par._, p. 260.--Voyez aussi la Chronologie de Robert, _Rec. des Hist._, t. XII, p. 294). Le vrai, c'est qu'elle savait le latin et l'ecrivait avec facilite et talent. Quant au grec et a l'hebreu, j'ai peine a croire qu'elle en connut rien de plus que les caracteres et quelques mots cites habituellement en theologie ou en p