The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoleon Bonaparte, Tome II. by Napoleon Bonaparte This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Oeuvres de Napoleon Bonaparte, Tome II. Author: Napoleon Bonaparte Release Date: June 29, 2004 [EBook #12782] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE NAPOLEON *** Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr OEUVRES DE NAPOLEON BONAPARTE. TOME DEUXIEME. MDCCCXXI. PREMIERE CAMPAGNE D'ITALIE. (Suite). Au quartier-general a Passeriano, le 15 fructidor an 5 (1er septembre 1797.) _Au directoire executif._ Les nouveaux entrepreneurs des hopitaux, depuis trois mois qu'ils doivent prendre leur service, ne sont pas encore arrives: ce retard a tellement bouleverse ce service, malgre le soin qu'on y a apporte, que les malades s'en ressentent, et que le nombre des morts aux hopitaux s'en accroitra considerablement. L'equipage d'artillerie a ete forme avec beaucoup de peine et de soins; il est notre seul espoir si nous entrons en campagne, et est, aujourd'hui, fort de six mille chevaux. Il n'a pas coute un sou a l'entreprise Cerfbeer; au contraire, il doit lui en etre revenu des pots de vin de la part de ses agens en Italie: nous avons tout achete avec l'argent de la republique. Voila deja quinze jours que l'entreprise Cerfbeer a cesse, et qu'aucune autre ne la remplace. L'equipage d'artillerie perit deja si sensiblement, que nous avons pense, l'ordonnateur et moi, devoir prendre des mesures promptes pour que ce service n'eprouvat aucun choc, et que les hommes qui en ont l'inspection dans ce moment-ci puissent nous en repondre. L'ordonnateur en chef a passe, en consequence, le marche que je vous envoie, je vous prie de le ratifier: c'est le seul moyen pour que nos six mille chevaux ne soient pas gaspilles en peu de temps, et que se service, si essentiel maintenant, ne soit pas entierement bouleverse. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre 1797.) _Au directoire executif._ J'ai l'honneur de vous communiquer la lettre que j'ecris au ministre des finances, je vous prie d'en prendre lecture. Je desirerais meme que vous la fissiez imprimer, afin que chacun connut quelle peut etre la source de ces mille et un propos qui se repandent dans le public, et dont on trouve l'origine dans les impostures de la tresorerie. BONAPARTE. Au quartier-general de Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre 1797). _Au citoyen Carnot._ Le ministre de la guerre me demande des renseignemens sur les operations que l'on pourrait entreprendre si la guerre recommencait. Je pense qu'il faudrait avoir sur le Rhin une armee de douze mille hommes de cavalerie et quatre-vingt mille hommes d'infanterie; avoir un corps faisant le siege de Manheim et masquant les quatre places fortes du Rhin; avoir en Italie quatre-vingt mille hommes d'infanterie et dix mille de cavalerie. La maison d'Autriche, prise entre ces deux feux, serait perdue. Elle ne peut pas nous nuire; car, avec une armee de quatre-vingt mille hommes on peut toujours avoir soixante mille hommes en ligne de bataille, et vingt mille en deca en detachemens, pour se maintenir et rester maitres de ses derrieres. Or, soixante-dix mille hommes en battent quatre-vingt-dix mille sans difficulte, a chance egale de bonheur. Mais il faudrait que l'armee d'Italie eut quatre-vingt mille hommes d'infanterie. Il y a aujourd'hui trente-cinq mille hommes a l'armee d'Italie presens sous les armes. Dans ce cas, l'armee d'Italie ne sera donc, pour entrer en Allemagne, que de soixante mille hommes d'infanterie; on aura huit mille Piemontais, deux mille Cisalpins; il lui faudrait encore dix mille Francais. Quant a la cavalerie, elle a six mille deux cents hommes. Il lui faudrait encore trois mille hommes de cavalerie. Nous avons deja eu deux conferences, que nous avons employees a nous entendre. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre 1797). _Au ministre des finances._ J'ai recu, citoyen ministre, la lettre que vous m'avez envoyee par le dernier courrier. Je ne puis repondre que trois mots: tout ce qu'on vous a dit sur les principes qui avaient ete poses pour la marche de la comptabilite des finances de l'armee d'Italie est faux. Il n'y a jamais eu a l'armee d'Italie, depuis qu'il n'y a plus de commissaire du gouvernement, qu'une seule caisse, qui est celle du payeur de l'armee; elle se divise naturellement en deux branches, en caisse recevante, que nous avons appelee _caisse centrale_, et qui est destinee a recevoir les contributions, et en _caisse depensante_: celle-ci sert a payer les depenses de l'armee. Tout ce que je lis, venant de la tresorerie, porte un caractere d'ineptie et de faussete qui ne peut etre explique que par la plus grande malveillance. La tresorerie dit que nous avons 33,000,000 en caisse: elle dit un mensonge, car l'ordonnateur a beaucoup de peine a faire son service, et l'on suffit difficilement au pret. On estime le pret de l'armee d'Italie a 1,400,000 fr. par mois, autre inexactitude: le pret de l'armee monte a 3,000,000 par mois. On dit que l'armee d'Italie n'a envoye qu'un million a l'armee du Rhin, autre faussete; elle lui a envoye un million l'annee derniere, et un autre million cette annee: il y a pres de trois mois que ce dernier est arrive. Si tous les autres calculs pour toutes les autres depenses de l'etat et les autres armees de la republique sont faits avec la meme bonne foi, je ne suis plus etonne que les comptes de la tresorerie soient en si grande dissonance avec la realite. Au reste, citoyen ministre, je ne me mele des finances de l'armee que pour ne pas souffrir qu'une tresorerie mal intentionnee vienne nous oter la subsistance que le soldat s'est gagnee, et nous fasse perir de faim. Que la tresorerie assure la subsistance de l'armee, et alors nous nous embarrasserons fort peu de ce qu'elle fera. Mais, par l'emploi qu'elle a fait du million que j'avais envoye pour les matelots de Toulon, qu'elle a retire a Paris, quoique la paye des matelots se trouvat arrieree de trois mois, et par le million que j'avais envoye a Brest, qu'elle a retenu a Paris, quoique les matelots de Brest se trouvassent sans pret, je vois qu'elle se soucie fort peu du bien du soldat, pourvu qu'elle conclue des marches comme ceux de la compagnie Flachat, par lesquels elle lui accorde 50,000 fr. pour le transport d'un million a Paris. Un million en especes pese a peu pres dix milliers: cela ferait la charge de six voitures, qui, rendues en poste et en cinq jours a Paris, occasionneraient une depense de trois a quatre cents louis; si vous ajoutez a cela la faculte de pouvoir le transporter en or et en lettres de change, il est facile de vous convaincre quelle est la friponnerie qui dirige toutes les operations de la tresorerie. Je vous prie, citoyen ministre, de communiquer cette lettre aux commissaires de la tresorerie, et de les prier, lorsqu'ils auront des assertions a publier sur les finances de l'armee d'Italie, de vouloir bien etre un peu mieux instruits, et de s'occuper franchement des besoins de l'etat. L'armee d'Italie a procure quarante ou cinquante millions a la republique, independamment de l'equipement, de l'habillement, de la solde et de tout l'entretien d'une des premieres armees de la republique. Mais la posterite, en feuilletant l'histoire des siecles qui nous ont precedes, observera qu'il n'y a de cela aucun exemple. Qu'on ne s'imagine pas que cela ait pu se faire sans imposer des privations a l'armee d'Italie, elle en a souvent eprouve; mais je savais que les autres armees, que notre marine, que le gouvernement avaient de plus grands besoins encore. L'escadre du contre-amiral Brueys arrive a Venise. J'avais envoye un million a Toulon, la tresorerie s'en est emparee, et il nous faut aujourd'hui pres de deux millions, pour pouvoir acquitter six mois de l'arriere de la solde, fournir a l'approvisionnement de la flotte et a l'habillement et equipement des matelots et garnisons des vaisseaux. Sans doute que la tresorerie denoncera encore le commissaire ordonnateur, parce qu'il pourvoira aux besoins de son escadre: je ne sache pas qu'on puisse pousser plus loin la malveillance, l'ineptie et l'impudence. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre 1797). _Bonaparte, general en chef de l'armee d'Italie, aux citoyens de la huitieme division militaire._ Le directoire executif vous a mis sous mon commandement militaire. Je connais le patriotisme du peuple des departemens meridionaux; des hommes ennemis de la liberte ont en vain cherche a vous egarer. Je prends des mesures pour rendre a vos belles contrees le bonheur et la paix. Patriotes, republicains, rentrez dans vos foyers; malheur a la commune qui ne vous protegera pas! malheur aux corps constitues qui couvriraient de l'indulgence le crime et l'assassinat! Et vous, generaux, commandans de place, officiers, soldats, vous etes dignes de vos freres d'armes d'Italie! protegez les republicains, et ne souffrez pas que des hommes couverts de crime, qui ont livre Toulon aux Anglais, qui nous ont obliges a un siege long, et penible, qui ont en un seul jour incendie treize vaisseaux de guerre, rentrent et nous fassent la loi. Administrateurs, municipaux, juges de paix, descendez dans votre conscience: etes-vous amis de la republique, de la gloire nationale? etes-vous dignes d'etre les magistrats de la grande nation? Faites executer les lois avec exactitude, et sachez que vous serez responsables du sang verse sous vos yeux; nous serons vos bras, si vous etes a la constitution et a la liberte; nous serons vos ennemis, si vous n'etes que les agens de la cruelle reaction que soudoie l'or de l'etranger. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 20 fructidor an 5 (6 septembre 1797). _Au directoire executif._ L'escadre du contre-amiral Brueys est arrivee a Venise. Elle est nue et arrieree de quatre mois de paye: cela ne laisse pas de nous embarrasser beaucoup, puisqu'elle nous coutera deux millions. L'Italie s'epuise: les sommes considerables qu'il faut chaque mois pour entretenir une armee nombreuse, et qui se nourrit deja depuis deux ans dans cette contree, ne donnent de l'inquietude pour l'avenir. Le ministre des relations exterieures vous rendra compte que les negociations vont assez mal; cependant je ne doute pas que la cour de Vienne n'y pense a deux fois avant de s'exposer a une rupture, qui aurait pour elle des consequences incalculables. Plus nous conferons avec les plenipotentiaires, et plus nous reconnaissons de la part de Thugut, qui a redige les instructions, une mauvaise foi qui n'est plus meme dissimulee. Tout le manege d'Udine me parait avoir pour but d'obtenir Palma-Nova, qui est aujourd'hui dans une position effrayante pour eux. Vous connaissez sa situation topographique: neuf bons bastions avec de bonnes demi-lunes bien revetues, fortifications bien rasantes; armee de deux cents pieces de canon et approvisionnee pour huit mois a six mille hommes. Ce serait pour eux un siege du premier ordre a entreprendre; ils seraient obliges de faire venir leur artillerie de Vienne. Depuis quatre mois que nous possedons cette place, j'y ai fait travailler constamment avec la plus grande activite: les fosses en etaient combles, et tout etait dans le plus grand desordre. Cette place seule change la nature de notre position en Italie. Mais si l'on passe le mois d'octobre, il n'y a plus de possibilite d'attaquer l'Allemagne: il faut donc se decider promptement et rapidement. Si la campagne ne commence point dans les premiers jours d'octobre, vous ne devez pas compter que je puisse entrer en Allemagne avant la fin de mars. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 21 fructidor an 5 (7 septembre 1797). _A MM. Vurtemberger et Schmidt, representans de la confederation helvetique._ Je ne recois qu'aujourd'hui, messieurs, votre lettre, datee du 29 aout. Je vous prie d'etre persuades du plaisir que j'aurais eu a pouvoir de nouveau vous temoigner de vive voix les sentimens que vous m'avez inspires, et vous remercier moi-meme de la sagesse avec laquelle vous avez, pendant votre gouvernement, contribue a la tranquillite de nos frontieres. La nation que vous representez a une reputation de sagesse, que l'on aime a voir confirmee par la conduite de ses representans. Croyez que, en mon particulier, je regarderai toujours comme un des momens les plus heureux celui ou il me sera possible de faire quelque chose qui puisse convaincre les treize cantons de l'estime et de la consideration toute particuliere que les Francais ont pour eux. BONAPARTE. Au quartier general a Passeriano, le 24 fructidor an 5 (10 septembre 1797). _A l'archeveque de Genes._ Je recois dans l'instant, citoyen, votre pastorale du 5 septembre. J'ai cru entendre un des douze apotres: c'est ainsi que parlait saint Paul. Que la religion est respectable quand elle a des ministres comme vous! Veritable apotre de l'Evangile, vous inspirez le respect, vous obligez vos ennemis a vous estimer et a vous admirer; vous convertissez meme l'incredule. Pourquoi faut-il qu'une eglise qui a un chef comme vous ait de miserables subalternes, qui ne sont pas animes par l'esprit de charite et de paix? Leurs discours dementent l'Evangile. Jesus-Christ mourut plutot que de confondre ses ennemis autrement que par la foi. Le pretre reprouve, au contraire, a l'oeil hagard; il preche la revolte, le meurtre, le sang; il est paye par l'or du riche; il a vendu, comme Judas, le pauvre peuple. Purgez-en votre eglise, et faites tomber sur eux l'anatheme et la malediction du ciel..... La souverainete du peuple, la liberte, c'est le code de l'Evangile. J'espere sous peu etre a Genes: mon plus grand plaisir sera de vous y voir. Un prelat comme Fenelon, l'archeveque de Milan, l'archeveque de Ravenne, rend la religion aimable en pratiquant toutes les vertus qu'elle enseigne; et c'est le plus beau present que le ciel puisse faire a une grande ville et a un gouvernement. Croyez, je vous prie, aux sentimens, etc. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 25 fructidor an 5 (11 septembre 1797). _Au gouvernement de Genes._ Le citoyen Ruggieri m'a communique les differentes proclamations qui contestent ce que vous avez fait dans les journees difficiles ou vous vous etes trouve. Agissez avec force; faites desarmer les villages rebelles; faites arreter les principaux coupables; faites remplacer les mauvais pretres, ces laches qui, au lieu de precher la morale de l'Evangile, prechent la tyrannie. Chassez les cures, ces scelerats qui ont ameute le peuple et arme le bon paysan contre sa propre cause; que l'archeveque vous fournisse des pretres qui, comme lui, retracent les vertus des peres de l'Evangile. Achevez d'organiser promptement votre garde nationale, votre troupe de ligne, et, s'il en etait besoin, faites connaitre aux ennemis de la liberte que j'ai cent mille hommes pour rejoindre avec votre nombreuse garde nationale, et effacer jusqu'aux traces des ennemis de votre liberte. Desormais la liberte ne peut plus perir a Genes: malheur a ceux qui ne se contenteraient pas du titre de simple citoyen, qui chercheraient a reprendre un pouvoir que leur tyrannie leur a fait perdre! le moment de leur exaltation deviendrait celui de leur perte. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre 1797). _Aux marins de l'escadre du contre-amiral Brueys._ Camarades, les emigres s'etaient empares de la tribune nationale. Le directoire executif, les representans restes fideles a la patrie, les republicains de toutes les classes, les soldats, se sont rallies autour de l'arbre de la liberte: ils ont invoque les destins de la republique, et les partisans de la tyrannie sont aux fers. Camarades, des que nous aurons purifie le continent, nous nous reunirons a vous pour conquerir la liberte des mers: chacun de vous aura present a sa pensee le spectacle horrible de Toulon en cendre, de notre arsenal, de treize vaisseaux de guerre en feu; et la victoire secondera nos efforts. Sans vous, nous ne pourrions porter la gloire du nom francais que dans un petit coin du continent; avec vous, nous traverserons les mers, et la gloire nationale verra les regions les plus eloignees. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre 1797). _Proclamation a l'armee._ Soldats, Nous allons celebrer le premier vendemiaire, l'epoque la plus chere aux Francais; elle sera un jour bien celebre dans les annales du monde. C'est de ce jour que datent la fondation de la republique, l'organisation de la grande nation; et la grande nation est appelee par le destin a etonner et consoler le monde. Soldats! eloignes de votre patrie, et triomphant de l'Europe, on vous preparait des chaines; vous l'avez su, vous avez parle: le peuple s'est reveille, a fixe les traitres, et deja ils sont aux fers. Vous apprendrez, par la proclamation du directoire executif, ce que tramaient les ennemis particuliers du soldat, et specialement des divisions de l'armee d'Italie. Cette preference nous honore: la haine des traitres, des tyrans et des esclaves sera dans l'histoire notre plus beau titre a la gloire et a l'immortalite. Rendons grace au courage des premiers magistrats de la republique, aux armees de Sambre-et-Meuse et de l'interieur, aux patriotes, aux representans restes fideles au destin de la France; ils viennent de nous rendre, d'un seul coup, ce que nous avons fait depuis six ans pour la patrie. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre 1797). _Au directoire executif._ Je vous envoie ma proclamation a l'armee, en lui faisant part de votre proclamation et des evenemens qui sont arrives le 18 a Paris. Je ne sais par quelle fatalite le ministre de la guerre ne m'a pas encore envoye votre arrete qui incorpore l'armee des Alpes dans l'armee d'Italie. Un de ces arretes, qui est du 4 fructidor, vient de m'arriver aujourd'hui, encore est-ce un envoi que vous m'avez fait des bureaux du directoire meme. J'ai fait partir pour Lyon la quarante-cinquieme demi-brigade de ligne, commandee par le general de brigade Bon, et une cinquantaine d'hommes a cheval: ces troupes se trouveront a peu pres a Turin lorsque vous recevrez cette lettre. J'ai fait partir le general de brigade Lannes avec la vingtieme d'infanterie legere, et la neuvieme de ligne, pour Marseille: elle se trouvera, lorsque vous lirez cette lettre, a peu pres a la hauteur de Genes. J'ai envoye dans les departemens du Midi la proclamation que je vous fais passer. Je vais egalement m'occuper de faire une proclamation pour les habitans de Lyon, des que je saurai a peu pres ce qui s'y sera passe; des l'instant que j'apprendrai qu'il y a le moindre trouble, je m'y porterai avec rapidite. L'etat-major a envoye copie de votre arrete au general Kellermann. Comptez que vous avez ici cent mille hommes qui, seuls, sauraient faire respecter les mesures que vous prendrez pour asseoir la liberte sur des bases solides. Qu'importe que nous remportions des victoires, si nous sommes honnis dans notre patrie? On peut dire de Paris ce que Cassius disait de Rome: Qu'importe qu'on l'appelle reine, lorsqu'elle est, sur les bords de la Seine, esclave de l'or de Pitt? BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ Le general Clarke vous ecrit en grand detail, citoyen ministre, pour vous faire connaitre notre situation; vous trouverez egalement dans sa correspondance la copie des proces-verbaux; toutes ces negociations ne sont que des plaisanteries, les vraies negociations se feront a Paris. Si le gouvernement prend une bonne fois la stabilite qu'il doit avoir; si cette poignee d'hommes evidemment vendus a l'Angleterre, ou seduits par les cajoleries d'une bande d'esclaves, se trouve une fois dans l'impuissance et sans moyens d'agiter, vous aurez la paix, et telle que vous la voudrez, quarante-huit heures apres. On se figurerait difficilement l'imbecillite et la mauvaise foi de la cour de Vienne. Dans ce moment-ci nos negociations sont suspendues, parce que les plenipotentiaires de S.M. ont envoye un courrier a Vienne pour connaitre l'_ultimatum_ de l'empereur. Le seul projet auquel nous avons paru donner quelque assentiment, dans le confidentiel, est celui-ci: les limites specifiees dans nos observations sur l'article 4 des preliminaires, seraient pour nous Mayence, etc. Pour l'empereur, Venise et les limites de l'Adige. Corfou, etc., a nous. Le reste de l'Italie libre, a la Cisalpine. Nous donnerions Palma-Nova le meme jour qu'ils nous donneraient Mayence. Je vous le repete, que la republique ne soit pas chancelante; que cette nuee de journaux qui corrompent l'esprit public et font avoir de nous une tres mauvaise opinion a l'etranger, soit etouffee; que le corps legislatif soit pur et ne soit pas ambitieux; que l'on chasse hors de la France les emigres, et que l'on ote de toutes les administrations les partisans de la royaute, que solde l'or de l'Angleterre, et la grande nation aura la paix comme elle voudra. Tant que tout cela n'existera pas, ne comptez sur rien. Tous les etrangers nous menacent de l'opinion de la France: que l'on ait de l'energie sans fanatisme, des principes sans demagogie, et de la severite sans cruaute; que l'on cesse d'etre faible, tremblant; que l'on n'ait pas honte, pour ainsi dire, d'etre republicain; que l'on balaye de la France cette horde d'esclaves conjures contre nous, et le sort de l'Europe est decide. Que le gouvernement, les ministres, les premiers agens de la republique n'ecoutent que la voix de la posterite. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre 1797). _Au citoyen Canclaux, ministre de la republique a Naples._ Je recois, citoyen ministre, votre lettre du 13 fructidor: M. le marquis de Gallo m'a effectivement parle du projet qu'avait S.M. le roi des Deux-Siciles, soit sur les iles du Levant, soit sur les nouvelles frontieres du cote du pape. La republique francaise saisira toutes les occasions de donner a S.M. le roi des Deux-Siciles une marque du desir qu'elle a de faire quelque chose qui lui soit agreable. M. le marquis de Gallo, qui a toujours ete l'interprete des sentimens de la cour de Naples a la cour de Vienne, pour porter cette cour a une paix si necessaire pour les deux etats et si ardemment desiree par le gouvernement francais, est plus propre que personne a suivre des negociations si interessantes pour S. M. le roi des Deux-Siciles. Si, donc, les circonstances l'eussent permis, nous aurions deja ouvert des negociations a cet effet; mais nous avons pense que dans un moment ou l'on traitait des negociations qui doivent servir a la France de base dans le systeme du midi de l'Europe, il etait impossible de rien decider. J'espere cependant que, d'un moment a l'autre, les negociations d'Udine prendront un caractere plus decide, et assurez S. M. le roi des Deux-Siciles que la republique francaise fera tout ce qui dependra d'elle pour repondre a ses desirs. Quant a moi, la cour de Naples connait l'empressement que j'ai toujours eu de faire quelque chose qui put lui etre agreable. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre 1797). _Au directoire executif._ Le departement du Liamone, en Corse, n'est pas content d'avoir pour chef d'escadron de la gendarmerie de ce departement le citoyen Gentilli: je vous prie de confirmer la nomination du citoyen Caura, qui remplit deja cette place; il a rendu des services essentiels dans la reprise de l'ile, et joint a une parfaite connaissance des sentiers, des montagnes, un grand courage et un patriotisme eprouve. Ce departement se plaint aussi de ce qu'on a ote les bons patriotes et anciens officiers qui remplissaient les places de lieutenans, pour y mettre trois cousins du citoyen Salicetti, dont l'un est un jeune homme qui n'a jamais servi. Il y a entre les deux departemens qui divisent la Corse une certaine rivalite, qu'il est d'une bonne politique de laisser subsister, et qui serait d'ailleurs extremement difficile a detruire. Le departement du Liamone aime mieux avoir un Francais du continent employe dans sa garde qu'un Corse du departement du Golo. Vous sentez combien il est avantageux que ces deux extremites de l'ile s'attachent entierement a la metropole. Je crois donc qu'il serait utile de nommer les citoyens Bonneli et Costa dans la gendarmerie du Liamone. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre 1797). _Au ministre de la marine._ L'amiral Brueys est arrive a Venise, comme j'ai eu l'honneur de vous ecrire; je lui ai fait fournir l'habillement pour ses matelots et ses soldats, trois mois de vivres, et toute la solde arrieree: cela nous coute deux millions, et met le pret de l'armee en danger de manquer. Nous avions deja envoye un million a Toulon a cet effet. L'amiral Brueys ne tardera pas a partir prendre a Corfou une partie des vaisseaux venitiens qu'il y a laisses, et a retourner a Toulon. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre 1797). _Au directoire executif._ J'ai eu l'honneur de vous prevenir, dans le temps, que j'avais fait prendre, a Livourne, trente mille fusils appartenant au roi d'Espagne: c'est avec ces fusils que nous avons fait toute la campagne. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre 1797). _A M. le marquis de Manfredini._ Je recois, monsieur le marquis, votre lettre du 11 septembre avec un extrait de la reponse de M. de Corsini. Vous attachez peut-etre trop d'importance au dire de certains folliculaires aussi meprisables qu'universellement meprises. Au reste, je crois que vous ferez tres-bien d'engager M. Corsini a ne plus se meler des intrigues de France: c'est un pays difficile a connaitre, et les ministres etrangers ne doivent pas se meler des affaires interieures. J'ai ete fache de voir, dans les papiers qui sont tombes entre mes mains, que M. de Corsini voyait souvent M. Stuart et autres intrigans, gagnes par les guinees de l'Angleterre, et qui sont une source de dissensions et de desordres. Ici, les choses ne vont pas aussi bien qu'elles devraient aller: heureux les princes qui ont des ministres comme vous! Un jour, le protocole de nos seances sera publie, et vous serez etonne de l'impudence et de l'effronterie avec lesquelles on joue les intentions de l'empereur et peut-etre la surete de sa couronne. Au reste, rien n'est encore desespere. Croyez que, quels que soient les evenemens, rien n'alterera l'estime et la consideration que j'ai pour votre personne. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre 1797) _Au ministre des relations exterieures._ Je vous envoie la lettre que j'ecris au citoyen Canclaux, ministre a Naples, en reponse aux ouvertures qui lui ont ete faites par M. Acton, et dont il vous aura surement rendu compte. La cour de Naples ne reve plus qu'accroissement et grandeur; elle voudrait, d'un cote, Corfou, Zante, Cephalonie, etc.; de l'autre, la moitie des etats du pape, et specialement Ancone. Ces pretentions sont trop plaisantes: je crois qu'elle veut en echange nous ceder l'ile d'Elbe. Je pense que desormais la grande maxime de la republique doit etre de ne jamais abandonner Corfou, Zante, etc., nous devons, au contraire, nous y etablir solidement. Nous y trouverons des ressources pour notre commerce, elles seront d'un grand interet pour nous et les evenemens futurs de l'Europe. Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de l'ile de Malte? L'amiral Brueys pourrait tres-bien mouiller la et s'en emparer: quatre cents chevaliers, et au plus un regiment de cinq cents hommes, sont la seule garde qu'ait la ville de la Valette. Les habitans, qui montent a plus de cent mille, sont tres-portes pour nous, et fort degoutes de leurs chevaliers qui ne peuvent plus vivre et meurent de faim; je leur ai fait expres confisquer tous leurs biens en Italie. Avec l'ile de Saint-Pierre, que nous a cedee le roi de Sardaigne, Malte, Corfou, nous serons maitres de toute la Mediterranee. S'il arrivait qu'a notre paix avec l'Angleterre nous fussions obliges de ceder le cap de Bonne-Esperance, il faudrait alors nous emparer de l'Egypte. Ce pays n'a jamais appartenu a une nation europeenne, les Venitiens seuls y ont une preponderance precaire. On pourrait partir d'ici avec vingt-cinq mille hommes escortes par huit ou dix batimens de ligne ou fregates venitiennes, et s'en emparer. _L'Egypte n'appartient pas au grand-seigneur_. Je desirerais, citoyen ministre, que vous prissiez a Paris quelques renseignemens, et me fissiez connaitre quelle reaction aurait sur la Porte notre expedition d'Egypte. Avec des armees comme les notres, pour qui toutes religions sont egales, mahometane, cophte, arabe, etc., tout cela nous est indifferent: nous respecterons les unes comme les autres. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre 1797). _Au ministre des relations exterieures_. Je vous envoie, citoyen ministre, une lettre que je recois du citoyen Arnault. La cour de Naples est gouvernee par Acton. Acton a appris l'art de gouverner sous Leopold a Florence, et Leopold avait pour principe d'envoyer des espions dans toutes les maisons pour savoir ce qui s'y passait. Je crois qu'une petite lettre de vous a Canclaux pour l'engager a montrer un peu plus de dignite, et une plainte a Acton sur ce que les negocians francais ne sont pas traites avec egard, ne ferait pas un mauvais effet. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre 1797). _Au general Augereau._ J'ai recu, citoyen general, par votre aide-de-camp, la lettre que vous m'avez ecrite. J'avais precedemment recu celle par laquelle vous m'annonciez les evenemens memorables du 18 fructidor. Toute l'armee a applaudi a la sagesse et a l'energie que vous avez montrees dans cette circonstance essentielle, et elle a pris part au succes de la patrie avec cet enthousiasme et cette energie qui la caracterisent. Il est a souhaiter actuellement que l'on ne fasse pas la bascule et que l'on ne se jette pas dans le parti contraire. Ce n'est qu'avec la sagesse, et une moderation de pensee, que l'on peut assurer d'une maniere stable le bonheur de la patrie. Quant a moi, c'est le voeu le plus ardent de mon coeur. Je vous prie de m'instruire quelquefois de ce que vous faites a Paris. Je vous prie de croire aux sentimens que je vous ai voues. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ M. de Gallo est venu hier me trouver; il m'a dit que M. le general Meerweldt partait ce matin pour Vienne pour decider cette cour a nous faire promptement une reponse categorique et a culbuter Thugut ou le forcer, malgre lui, a faire la paix; qu'il avait ecrit a cet effet a l'imperatrice et dresse leur petit manege de cour. Nous sommes convenus que, si l'empereur, en execution de l'article 4 des preliminaires, nous reconnaissait les limites constitutionnelles, qui, a peu de choses pres, sont celles du Rhin; si, avec notre bonne foi, il faisait tous ses efforts pour nous mettre en possession de Mayence, nous le mettrions a notre tour en possession de Venise et de la rive de l'Adige. Il n'entrerait en possession de Palma Nova, d'Osopo, etc., que lorsqu'au prealable nous serions dans les remparts de Mayence. Pendant les dix ou douze jours que l'on attendra la reponse de Vienne, les negociations vont a peu pres languir. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre 1797). _Au directoire executif._ Les commissaires du gouvernement pour la recherche des objets de sciences et d'arts, en Italie, ont fini leur mission. Je retiens aupres de moi les citoyens Monge et Berthollet. Les citoyens Tinet et Barthelemi partent pour Paris; les citoyens Moitte et Thouin sont partis avec les convois venus de Rome et sont deja arrives a Marseille. Ces hommes distingues par leurs talens ont servi la republique avec un zele, une activite, une modestie et un desinteressement sans egal; uniquement occupes de l'objet de leur mission, ils se sont acquis l'estime de toute l'armee; ils ont donne a l'Italie, dans la mission delicate qu'ils etaient charges de remplir, l'exemple des vertus qui accompagnent presque toujours les talens distingues. Le citoyen Tinet desirerait avoir un logement a Paris. Si vous formiez une academie a Rome, le citoyen Berthollet serait digne d'en avoir la presidence. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 1er jour complementaire an 5 (17 septembre 1797). _Au contre-amiral Brueys._ J'ai recu, dans le temps, citoyen general, vos differentes lettres: il est indispensable, pour les operations de l'armee d'Italie, que je sois absolument maitre de l'Adriatique. J'estime que, pour etre maitre de l'Adriatique dans toutes les circonstances et dans toutes les operations que je voudrai entreprendre, j'ai besoin de deux vaisseaux de guerre, quatre fregates, 4 corvettes, tous commandes et montes par des equipages de garnison francaise. Je vous prie donc de vouloir bien organiser cette escadre. Je prendrai deux vaisseaux des meilleurs de ceux qui sont a Corfou; je prendrai deux fregates venitiennes et deux francaises, deux corvettes venitiennes et deux francaises. Je vous prie donc de vouloir bien recevoir chez vous l'officier-general auquel vous remettrez le commandement de cette escadre. J'accepte avec plaisir le citoyen Perree ou tout autre que vous voudrez me donner. Le commissaire ordonnateur Roubaud et le general Berthier, ou, si celui-ci etait parti, le general Baraguay d'Hilliers, m'enverront, par le retour de mon courrier, l'etat nominatif des vaisseaux, des officiers marins et la quantite des matelots francais que vous destinez a monter sur chacun d'eux. Croyez que, lorsque j'aurai recu cet etat, il me sera possible de vous autoriser a retourner sur-le-champ a Corfou, et de la a Toulon; et je vous ferai passer differentes instructions sur les objets que vous aurez a remplir tout en faisant route. Profitez de ce temps-la pour achever vos approvisionnemens. Comme il est impossible que je me rende a Venise, si vous pouviez vous absenter pendant trente-six heures, vous pourriez vous-meme vous rendre a Passeriano. J'aurai a renouveler votre connaissance et a vous convaincre des sentimens d'estime que vous m'avez inspires. Je vous envoie une proclamation pour votre escadre, je vous prie de la communiquer a l'ordre; assurez-les que tout est tranquille en France, et qu'il n'a pas ete repandu une seule goutte de sang. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 1er jour complementaire an 5 (17 septembre 1797). _Au directoire executif._ J'ai envoye par un courrier extraordinaire l'ordre au general Sahuguet de retourner a l'armee d'Italie. Ce general, qui etait le seul qui pouvait etre utile pour calmer un peuple furieux et contre-revolutionnaire dont Villot etait le representant, et lorsque Dumolard presidait les cinq-cents, est aujourd'hui plus utile a l'armee. J'ai envoye l'ordre au general Lanusse, qui est chez lui pour se guerir d'une blessure qu'il a recue a l'armee d'Italie, et dont il ne se remettra jamais au point de pouvoir servir dans une armee active, de se rendre a Toulon pour y prendre le commandement de cette place. J'ai donne l'ordre au general Mailly d'aller prendre le commandement d'Avignon. J'ai rappele a l'armee le general commandant a Avignon, le general Parat, l'adjudant-general Leopold Stabeurath, l'adjudant-general Boyer et d'autres officiers de la huitieme division, qui sont depuis trop long-temps dans leurs places, et que j'ai cru necessaire de faire revenir, pour respirer l'air pur et republicain des camps. J'ai envoye le chef de brigade Berthollet, blesse a Arcole, commander la place d'Avignon. Le chef de brigade a la suite, Lapisse, de la cinquante-neuvieme, commande l'arrondissement d'Antibes. J'ai envoye dans la huitieme division, pour etre reportes comme adjudans, une douzaine d'officiers patriotes qui ont ete blesses dans la campagne et qui tous etaient a la suite. Des l'instant qu'un officier que j'ai envoye a Lyon sera de retour, et que j'aurai un etat de situation exact de cette division, je ferai la meme chose pour Lyon. Ce sont surtout les commandans des places, les adjudans et tous les subalternes qu'il faut changer dans les places secondaires, sans quoi un general s'y trouve impuissant. J'ai donc lieu d'esperer qu'avec les memes troupes qui existent dans ce moment-ci dans le midi, elles seront suffisantes pour comprimer les malveillans, retablir l'ordre, surtout si vous destituez les administrations qui sont mauvaises, et que vous les remplaciez par des hommes attaches a la liberte. J'ai envoye l'ordre pour faire venir a l'armee d'Italie l'etat-major d'artillerie qui etait a l'armee des Alpes, ainsi que tous les detachemens des demi-brigades de l'armee d'Italie qu'on avait mal a propos retenus. J'ai egalement envoye l'ordre a deux bataillons de la vingt-troisieme demi-brigade d'infanterie legere, qui ne faisaient rien a Chambery et dans le Mont-Blanc, et dont en general l'esprit est bon, de rejoindre l'armee. La quarante-cinquieme demi-brigade est en marche pour Lyon. La vingtieme demi-brigade va a Marseille. Il y a cependant a Lyon plus de monde qu'il n'en faut pour contenir cette ville, si ceux qui les commandent veulent les faire agir, et que les autorites et le gouvernement n'aient qu'une action. Il y a egalement dans la huitieme division plus de troupes qu'il n'en faut. Je crois qu'au moment ou les nouvelles autorites constituees seront organisees dans la huitieme division militaire et a Lyon, et des l'instant ou j'aurai pu egalement renouveler tous les etats-majors subalternes de ces departemens, qu'alors vous jugerez necessaire de m'oter un commandement qui se trouve trop eloigne de moi, et qui n'est qu'un surcroit aux occupations deja trop considerables que j'ai. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 2e jour complementaire an 5 (18 septembre 1797). _Au directoire executif._ Il est indispensable que vous jetiez un coup d'oeil sur le congres d'Udine. M. de Meerveldt est parti pour Vienne. Vous aurez vu, dans la seconde seance du protocole, que nous avons declare aux plenipotentiaires de S.M.I. que si au premier octobre la paix n'etait pas signee, nous ne negocierions plus sur la base des preliminaires, mais sur la base respective de la puissance des deux etats. Il serait possible qu'avant le premier octobre, M. de Meerveldt revint avec des instructions de signer la paix aux conditions suivantes: 1 deg.. La ligne de l'Adige a l'empereur, y compris la ville de Venise. 2 deg.. La ligne de l'Adige a la republique cisalpine, et des lors Mantoue. 3 deg.. Les limites constitutionnelles telles qu'elles sont specifiees dans le protocole de la cinquieme seance, y compris Mayence. 4 deg.. Que l'empereur n'entrerait en possession de l'Italie que lorsque nous entrerions dans les remparts de Mayence. 5 deg.. Corfou et les autres iles a nous. 6 deg.. Que ce qui nous manque pour arriver aux limites du Rhin pourrait etre arrange dans la paix avec l'Empire. Il faut que je sache si votre intention est d'accepter ou non ces propositions. Si votre _ultimatum_ etait de ne pas comprendre la ville de Venise dans la part de l'empereur, je doute que la paix se fasse (cependant Venise est la ville la plus digne de la liberte de toute l'Italie); et les hostilites recommenceraient dans le courant d'octobre. L'ennemi est en position de guerre vis-a-vis de moi: il a sur les frontieres de l'Italie, dans la Carinthie, la Carniole et le Tyrol dix mille hommes de cavalerie, et quatre-vingt-dix mille d'infanterie. Il y a dans l'interieur et sur les confins de la Hongrie, dix-huit mille hommes de cavalerie Hongroise leves en masse, et qui s'exercent depuis trois mois. L'armee francaise en Italie a un pays immense et un grand nombre de places fortes a garder, ce qui fait que je ne pourrai prendre l'offensive qu'avec quatre mille hommes de cavalerie et quarante-cinq mille hommes d'infanterie sous les armes. Ajoutez a cela a peu pres deux mille Polonais, et tout au plus mille Italiens devant rester en Italie pour maintenir la police et preter main forte a leur gouvernement qui sera tourmente par toute espece de factions et de fanatisme, quelles que soient les mesures que je compte prendre pour assurer la tranquillite pendant mon absence. Je crois donc que si votre _ultimatum_ est de garder Venise, vous devez regarder la guerre comme probable, et: 1 deg.. M'envoyer l'ordre d'arreter la marche de cinq cents hommes qui vont dans l'interieur, pour que je les fasse revenir a l'armee. 2 deg.. Faire ratifier par les conseils le traite d'alliance avec le roi de Sardaigne; ce qui mettrait a peu pres huit mille hommes de plus a ma disposition. Malgre ces mesures l'ennemi sera encore plus fort que moi. Si je le previens et que je prenne l'offensive, je le bats, et je suis, quinze jours apres le premier coup de fusil tire, sous les murs de Vienne. S'il prend l'offensive avant moi, tout devient tres-douteux. Mais, en supposant que vous prissiez les deux mesures que je vous indique afin d'augmenter l'armee, vous sentez que le jour ou je serais pres de Gratz, j'aurais le reste des forces autrichiennes sur les bras. J'estime donc que pour faire de grandes choses, telles que la nation a le droit de l'attendre du gouvernement, si les Autrichiens n'acceptent pas les propositions de paix supposees plus haut, il faut que je sois renforce de quatre mille hommes de cavalerie, entre autres de deux regimens de cuirassiers et de douze mille hommes d'infanterie. Je pense egalement que du restant vous ne devez former sur le Rhin qu'une seule armee, qu'elle doit avoir pour but d'entrer en Baviere, de maniere qu'en pressant l'ennemi entre ces deux masses, nous l'obligions a nous ceder tout le pays en-deca du Danube. Faites attention que je suis ici plus pres de Vienne, que ne l'est Ratisbonne de l'armee du Rhin, et qu'il faut vingt jours de marche a celle-ci pour arriver a cette derniere ville. Tous les yeux, comme toutes les meilleures troupes et toutes les forces de la maison d'Autriche sont contre l'armee d'Italie, et toutes ces forces sont disposees en echelons de maniere a accourir promptement au point ou j'aurais perce. Si votre _ultimatum_ est que Venise ne soit pas donnee a l'empereur, je pense qu'il faut sur-le-champ prendre les mesures que je vous ai indiquees: a la fin d'octobre, les renforts que je demande peuvent etre arrives a Milan, et en supposant que nous rompions le 15 octobre, les quinze jours dont nous conviendrons pour en prevenir nos gouvernemens et les armees, conduisent au premier novembre, et je m'arrangerai de maniere, des l'instant que je saurai que ces renforts auront passe les Alpes, a m'en servir comme s'ils etaient deja sur l'Isonzo. Je vous prie, citoyens directeurs, de donner la plus grande attention a toutes les dispositions contenues dans la presente lettre, de surveiller et de vous assurer de l'execution des differens ordres que vous donnerez, car la destinee de l'Europe sera indubitablement attachee aux mesures que vous prendrez. Je vous fais passer une note sur la situation de mon armee, calculee sur sa force actuelle, pour vous mettre a meme de juger de la verite de l'expose que je vous fais. BONAPARTE. An quartier-general a Passeriano, le 3e jour complementaire an 5 (18 septembre 1797). _Au directoire executif._ Je recois a l'instant votre arrete du 18 fructidor, relatif au general Clarke: votre lettre a ete quatorze jours en route. Je me suis deja apercu du meme retard dans les arretes que vous m'avez envoyes relativement a la huitieme division militaire et a l'armee des Alpes. Je dois rendre au general Clarke un temoignage de sa bonne conduite. Soit dans les negociations, soit dans ses Conversations, il m'a paru toujours anime par un patriotisme pur et gemir sur les progres que faisaient tous les jours les malveillans et les ennemis interieurs de la republique. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 3e jour complementaire an 5 (19 Septembre 1797) _Au ministre des relations exterieures._ Les plenipotentiaires de l'empereur ont recu un courrier de Vienne; ils sont venus nous trouver et voulaient inserer, au protocole, des observations sur le congres qui doit se tenir a Rastadt pour la paix avec l'Empire; ils voulaient que ce congres se tint sur-le-champ et allat de pair avec les negociations d'Udine. La mauvaise foi de Thugut est egale a la betise de ses negociateurs. Je leur ai fait sentir que c'etait representer le congres de Berne sous un autre nom; je leur ai fait voir la reponse que nous ferions a leur note, et j'ai fini par leur dire que le directoire executif etait indigne des menees ridicules du cabinet de Vienne; qu'il fallait enfin qu'ils se souvinssent que cette paix avait ete accordee par le vainqueur aux vaincus; et s'ils avaient trouve a Leoben un refuge dans notre moderation, il etait temps de les faire souvenir de la posture humble et suppliante qu'ils avaient alors; qu'a force de vouloir analyser sur des choses de forme, et en elles-memes etrangeres au grand resultat de la negociation, ils m'obligeraient de leur dire que la fortune s'etait prononcee, que desormais non-seulement le ton de la superiorite etait ridicule, mais meme le ton de l'egalite inconvenant; que s'ils n'avaient pas voulu reconnaitre la republique francaise a Leoben, ils avaient ete obliges de reconnaitre la republique italienne. _Prenez garde,_ leur ai-je dit, _que l'Europe ne voie la republique de Vienne._ Tout cela les a portes a ne pas faire leur declaration pour le congres de Rastadt. Vous sentez facilement quel piege grossier Thugut pretendait nous tendre, en voulant nous conduire a un congres, tandis que nos arrangemens ne sont pas faits avec l'empereur, et nous mettre par la dans une position delicate avec plusieurs princes germains avec lesquels nous sommes en paix. Nous leur avons declare que si l'empereur convoquait le congres de l'Empire avant que nous fussions d'accord, il nous obligerait a declarer, par une contre-note, a plusieurs princes que cela est sans notre consentement, et que par la S. M. imperiale se trouverait avoir fait une ecole. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 3e. jour complementaire an 5 (19 septembre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ J'ai recu, citoyen ministre, votre lettre confidentielle, du 22 fructidor, relativement a la mission que vous desirez donner a Sieyes en Italie. Je crois effectivement comme vous, que sa presence serait aussi necessaire a Milan, qu'elle aurait pu l'etre en Hollande, et qu'elle l'est a Paris. Malgre notre orgueil, nos mille et une brochures, nos harangues a perte de vue et tres-bavardes, nous sommes tres-ignorans dans la science politique morale. Nous n'avons pas encore defini ce que l'on entend par pouvoir executif, legislatif et judiciaire. Montesquieu nous a donne de fausses definitions, non pas que cet homme celebre n'eut ete veritablement a meme de le faire; mais son ouvrage, comme il le dit lui-meme, n'est qu'une espece d'analyse de ce qui a existe ou existait: c'est un resume de notes faites dans ses voyages ou dans ses lectures. Il a fixe les yeux sur le gouvernement d'Angleterre; il a defini, en general, le pouvoir executif, legislatif et judiciaire. Pourquoi effectivement regarderait-on comme une attribution du pouvoir legislatif le droit de guerre et de paix, le droit de fixer la quantite et la nature des impositions? La constitution anglaise a confie avec raison, une de ces attributions a la chambre des communes, et elle a tres-bien fait, parce que la constitution anglaise n'est qu'une charte de privileges: _c'est un plafond tout en noir, mais borde en or._ Comme la chambre des communes est la seule qui, tant bien que mal, represente la nation, seule elle a du avoir le droit de l'imposer; c'est l'unique digue que l'on a pu trouver pour modifier le despotisme et l'insolence des courtisans. Mais dans un gouvernement ou toutes les autorites emanent de la nation, ou le souverain est le peuple, pourquoi classer dans les attributions du pouvoir legislatif des choses qui lui sont etrangeres? Depuis cinquante ans je ne vois qu'une chose que nous avons bien definie, c'est la souverainete du peuple; mais nous n'avons pas ete plus heureux dans la fixation de ce qui est constitutionnel, que dans l'attribution des differens pouvoirs. L'organisation du peuple francais n'est donc veritablement encore qu'ebauchee. Le pouvoir du gouvernement, dans tonte la latitude que je lui donne, devrait etre considere comme le vrai representant de la nation, lequel devrait gouverner en consequence de la charte constitutionnelle et des lois organiques; il se divise, il me semble, naturellement en deux magistratures bien distinctes: Dans une qui surveille et n'agit pas, a laquelle ce que nous appelons aujourd'hui pouvoir executif serait oblige de soumettre les grandes mesures, si je puis parler ainsi, la legislation de l'execution: cette grande magistrature serait veritablement le grand conseil de la nation; il aurait toute la partie de l'administration ou de l'execution, qui est, par notre constitution, confiee au pouvoir legislatif. Par ce moyen le pouvoir du gouvernement consisterait dans deux magistratures, nommees par le peuple, dont une tres-nombreuse, ou ne pourraient etre admis que des hommes qui auraient deja rempli quelques-unes des fonctions qui donnent aux hommes de la maturite, sur les objets du gouvernement. Le pouvoir legislatif ferait d'abord toutes les lois organiques, les changerait, mais pas en deux ou trois jours, comme l'on fait; car une fois qu'une loi organique serait en execution, je ne crois pas qu'on put la changer avant quatre ou cinq mois de discussion. Ce pouvoir legislatif, sans rang dans la republique, impassible, sans yeux et sans oreilles pour ce qui l'entoure, n'aurait pas d'ambition et ne nous inonderait plus de mille lois de circonstances qui s'annulent toutes seules par leur absurdite, et qui nous constituent une nation sans lois avec trois cents in-folio de lois. Voila, je crois, un code complet de politique, que les circonstances dans lesquelles nous nous sommes trouves rendent pardonnable. C'est un si grand malheur pour une nation de trente millions d'habitans, et au dix-huitieme siecle, d'etre obligee d'avoir recours aux baionnettes pour sauver la patrie! Les remedes violens accusent le legislateur; car une constitution qui est donnee aux hommes, doit etre calculee pour des hommes. Si vous voyez Sieyes, communiquez-lui, je vous prie, cette lettre. Je l'engage a m'ecrire que j'ai tort; et croyez que vous me ferez un sensible plaisir si vous pouvez contribuer a faire venir en Italie un homme dont j'estime les talens, et pour qui j'ai une amitie tout a fait particuliere. Je le seconderai de tous mes moyens, et je desire que, reunissant aux efforts, nous puissions donner a l'Italie une constitution plus analogue aux moeurs de ses habitans, aux circonstances locales, et peut-etre meme aux vrais principes, que celle que nous lui avons donnee. Pour ne pas faire une nouveaute, au milieu du tracas de la guerre et des passions, il a ete difficile de faire autrement. Je me resume, Non-seulement je vous reponds confidentiellement que je desire que Sieyes vienne en Italie, mais je pense meme, et cela tres-officiellement, que si nous ne donnons pas a Genes et a la republique cisalpine une constitution qui leur convienne, la France n'en tirera aucun avantage: leurs corps legislatifs, achetes par l'or de l'etranger, seront tout entiers a la disposition de la maison d'Autriche et de Rome. Il en sera, en derniere analyse, comme de la Hollande. Comme la presente lettre n'est pas un objet de tactique; ni un plan de campagne, je vous prie de la garder pour vous et pour Sieyes, et de ne faire usage, si vous le jugez a propos, que de ce que je viens de vous dire sur l'inconvenance des constitutions que nous avons donnees en Italie. Vous verrez, citoyen ministre, dans cette lettre, la confiance entiere que j'ai en vous, et une reponse a votre derniere. Je vous salue. BONAPARTE. Passeriano, le 3e jour complementaire an 5 (19 septembre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ Je vous envoie, citoyen ministre, une lettre que je vous prie de remettre au directoire, parce qu'elle renferme des dispositions politiques et militaires. Je vous prie de la lire avec attention, et d'avoir soin que dans le cas ou l'_ultimatum_ serait que Venise restat a la republique cisalpine, l'on prit toutes les dispositions militaires que j'indique dans ma lettre. Le parti qu'on doit prendre depend absolument de l'interieur. Peut-on y retablir la tranquillite sans armees? Peut-on se passer de la plus grande partie des troupes qui y sont dans ce moment-ci? Alors il peut etre avantageux de faire encore une campagne. Ce n'est pas que, peut-etre, lorsque l'empereur verra les armees du Rhin et de Sambre-et-Meuse organisees dans une seule masse, l'armee du Nord se rappuyant sur les armees du Rhin, les troupes de l'interieur marchant pour renforcer les armees; peut-etre alors consentira-t-il lui-meme a renoncer a Venise. Mais, je vous le repete, il ne faut pas y compter. Toutes leurs positions sur leurs frontieres sont telles que, s'ils devaient se battre d'un instant a l'autre, leurs troupes sont campees et pretes a entrer eu campagne. BONAPARTE. Passeriano, le 5e. jour complementaire an 5 (21 septembre 1797). _Au directoire executif._ Les pouvoirs que j'ai pour la paix de l'Europe sont collectifs avec le general Clarke: pour la regle, il faudrait que vous m'en envoyassiez de nouveaux. Si j'ai accepte dans le temps la reunion de plusieurs fonctions dans ma personne, j'ai voulu repondre a votre confiance, et j'ai pense que les circonstances de la patrie m'en faisaient un devoir. Aujourd'hui je pense que vous devez les separer, je demande: 1 deg.. Que vous nommiez des plenipotentiaires pour le congres d'Udine, et que je n'y sois plus compris. 2 deg.. Que vous nommiez une commission de trois membres choisis parmi les meilleurs publicistes, pour organiser la republique d'Italie. La constitution que nous lui avons donnee ne lui convient pas; il y faut de grands changemens, que la religion, les moeurs de ces peuples et leur situation locale recommandent. 3 deg.. Je m'occuperai plus soigneusement de mon armee, elle a besoin de tous mes soins. Voyez, je vous prie, dans cette lettre, citoyens directeurs, une nouvelle preuve du desir ardent que j'ai pour la gloire nationale. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 1er. vendemiaire an 6 (22 septembre 1797). _Au contre-amiral Brueys._ J'ai recu, citoyen, vos differentes lettres; j'ai examine avec attention les observations que vous me faites: je vais vous tracer la conduite que vous avez a tenir, qui conciliera a la fois les intentions du ministre de la marine, qui vous appelle a Toulon, et les interets de la republique dans les mers ou vous vous trouverez. Les batimens venitiens que vous devez conduire en France sont a Corfou; il me parait qu'il faut quinze jours pour y arriver, et un mois de station dans ce port pour pouvoir lever des matelots et vous mettre a meme de conduire en France les vaisseaux venitiens. Je crois donc necessaire que vous envoyiez sur-le-champ l'ordre a l'officier de marine qui commande le sixieme vaisseau venitien a Corfou, de faire toute la diligence necessaire pour lever des marins, afin que, lorsque vous y serez arrive, votre sejour soit le moins long possible. Vous partirez avec votre escadre, des l'instant que le temps vous le permettra, pour vous rendre a Corfou. Vous passerez par Raguse; vous ferez connaitre a cette republique l'interet que prend a elle le directoire executif de la republique francaise, et la volonte qu'il a de la proteger contre quelque ennemi que ce fut qui voudrait se l'approprier, et de garantir son independance. Vous prendrez des renseignemens sur la situation actuelle des bouches du Cattaro, et, s'il est vrai que les Autrichiens s'en soient empares, vous declarerez a l'officier qui y commande, qu'il n'a pas pu les occuper sans violer un des articles preliminaires de paix qui existent entre S. M. I. et la republique francaise; vous le sommerez des-lors d'evacuer sur-le-champ les bouches du Cattaro, le menacant, s'il s'y refusait, de vous emparer de toutes les iles de la Dalmatie, et d'agir hostilement contre les troupes de S. M. I. S'il s'y refuse et que vous trouviez le moyen de vous emparer des batimens qui servent au transport de leurs vivres, ainsi que de quelques-uns de leurs convois, vous le ferez, ayant soin de ne pas y toucher et de mener tous les batimens autrichiens en sequestre a Corfou. Vous previendrez dans ce cas le commandant autrichien que vous tiendrez en sequestre les-dits batimens jusqu'a ce qu'il ait evacue un territoire qu'il n'a pas du occuper. Vous pourrez demander a Raguse un rafraichissement en vivres pour votre equipage, moyennant cependant quelques procedes. Arrive a Corfou, vous en partirez avec les six vaisseaux venitiens des l'instant qu'ils seront montes par un assez grand nombre de matelots albanais. En partant de Venise, vous embarquerez sur votre bord la troisieme legion cisalpine sans qu'elle se doute de l'endroit ou vous la conduirez; vous vous concerterez a cet effet avec le general Baraguey d'Hilliers: vous devez egalement faire courir le bruit que vous embarquez un bien plus grand nombre de troupes, et qu'il s'est embarque a Ancone, sous l'escorte de vos fregates, plusieurs bataillons de troupes. Vous aurez soin egalement de continuer a laisser entrevoir que vos operations vont se combiner avec celles de l'armee d'Italie. Vous vous concerterez a Venise avec l'ordonnateur de la marine et le citoyen Forfait, pour embarquer a votre bord les caisses de tableaux et d'objets d'art destines pour Paris. Vous laisserez dans la rade de Venise ou dans celle de Goro, ou meme dans le port d'Ancone, les fregates _la Junon_ et _la Diane_, et les bricks _l'Alceste_ et _le Jason_, qui seront sous les ordres du chef de division Perree. Vous laisserez a Corfou les fregates _l'Arthemise_ et _la Sibylle_, et les bricks _le Mondovi_ et _la Cybele_, qui seront egalement sous les ordres du chef de division Perree, et qui devront se tenir a Corfou prets a partir immediatement apres l'ordre qu'ils en recevront, pour concerter leurs operations avec celles de _la Junon_ et de _la Diane_. Je fais connaitre au directoire executif, par un courrier extraordinaire, le present ordre, et je lui demande son autorisation pour pouvoir garder toute votre escadre dans l'Adriatique, afin de concerter vos operations avec celles de l'armee d'Italie. Je vous ferai passer la reponse du gouvernement par un aviso, qui necessairement vous trouvera encore a Corfou. Je vous envoie: 1º. Une lettre pour le general Gentili, par laquelle j'approuve toutes les mesures qu'il a prises pour nourrir votre escadre a Corfou, ou je prescris que le recu des sommes qu'il a deboursees sera accepte en paiement dans la caisse du payeur de Corfou, approuvant egalement l'emploi des treize cents sacs de farine que vous avez pris. 2º. L'ordre pour que l'administration de terre de l'armee d'Italie fournisse a l'escadre, partout ou elle pourrait se trouver, les vivres journaliers comme aux troupes de terre, et, d'apres les envois qui ont ete faits en subsistances a Corfou, a Ancone, a Constantinople et a Messine, vous ne devez avoir aucune inquietude sur la subsistance de votre escadre pendant tout le temps qu'elle demeurera dans ces parages. 3 deg.. Je vous autorise a prendre dans les magasins de Corfou tout ce que vous croirez necessaire a l'approvisionnement de nos arsenaux et au ravitaillement de notre marine; 4 deg.. A embarquer a Corfou cent pieces de canon de fonte, en consequence cependant d'un proces-verbal dresse chez le general Gentili par un conseil compose de vous, du general Gentili, du commandant du genie, du chef de l'etat-major, des commissaires des guerres: ce proces-verbal devra constater: 1 deg.. la quantite de pieces necessaires pour la defense de la citadelle et celle de la rade de Corfou; 2 deg.. la quantite hors de service; 3 deg.. la quantite existante: et ce ne sera que dans le cas ou ledit conseil ne trouverait aucun inconvenient a vous delivrer les cent pieces, que le present ordre sera execute. 5 deg.. Je vous envoie egalement un ordre pour que le general Sugny vous remette a Venise les ustensiles pour chauffer a boulets rouges six pieces de canon, et dont le general Gentili se servirait a Corfou, si jamais les circonstances l'exigeaient. 6 deg.. Un ordre pour que le general Gentili mette a votre disposition quatre cents hommes cisalpins pour servir de garnison aux vaisseaux venitiens. 7 deg.. Vous garderez et menerez avec vous a Toulon les officiers venitiens qui desirent servir dans la marine francaise, jusqu'a ce que le ministre vous ait envoye des ordres. 8 deg.. Quant aux objets trouves a bord des vaisseaux venitiens et appartenant aux capitaines, vous en ferez des recus qui seront valables pour leur liquidation par le gouvernement de Venise. 9 deg.. Je vous envoie un ordre pour que le general Gentili vous remette 50,000 fr. pour la solde des marins venitiens destines a l'armement des vaisseaux venitiens. 10 deg.. L'ordre pour qu'on vous fournisse les bles, riz et vins pour deux mois, pour deux mille hommes; la nourriture journaliere pour votre escadre vous sera fournie a Corfou. 11 deg.. Je vous enverrai la solde des marins de votre escadre pour un mois, des l'instant que la caisse de l'armee le permettra, et que la solde de fructidor sera payee a l'armee. 12 deg.. Quant aux depenses qu'auraient faites les equipages a Corfou, vous aurez soin de les liquider, de verifier toutes les pieces et de les envoyer au commissaire ordonnateur de la marine a Venise, qui y pourvoira. 13 deg.. Je vous fais passer une ordonnance de 10,000 fr., que le citoyen Haller vous fera payer: cette somme est destinee a vos frais extraordinaires et qui vous sont particuliers. 14 deg.. Une ordonnance de 30,000 fr., que le citoyen Haller mettra a votre disposition entre les mains de votre payeur, pour les depenses extraordinaires de votre escadre, pour servir a compenser aux matelots l'incomplet des fournitures que vous pourriez ne pas recevoir des magasins de Corfou. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 1er vendemiaire an 6 (22 septembre 1797). _Au general Kellermann._ J'ai recu, citoyen general, votre lettre du 2 fructidor; J'avais deja recu precedemment quelques exemplaires de votre lettre imprimee au directoire. Puisque vous vous etes donne la peine de repondre a des calomnies auxquelles des personnes raisonnables ne pouvaient preter l'oreille, vous avez du le faire, sans doute, d'une maniere aussi convaincante. Les personnes qui connaissent les services distingues que vous avez rendus a la liberte par vos victoires, sont indignees de penser que vous avez pu croire votre justification necessaire. Cependant vous avez bien fait de le faire, sans doute, en pensant a ce grand nombre d'hommes qui ne desirent que le mal. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 1er vendemiaire an 6 (22 Septembre 1797). _Au commissaire ordonnateur de la marine a Toulon._ Je recois, citoyen ordonnateur, votre lettre du 17 fructidor. J'apprends avec plaisir que vous reprenez vos fonctions importantes et que vous avez deja gerees avec distinction. Je vous remercie des choses extremement obligeantes contenues dans votre lettre: je les merite par la sollicitude que j'ai toujours eue de faire quelque chose qui put etre avantageux a notre marine. L'escadre de l'amiral Brueys est ici: elle a recu son approvisionnement de trois mois, pour 400,000 francs d'habillement, 600,000 francs pour la solde, ainsi que des cables, des cordages et autres objets qui lui etaient necessaires. Il me parait que l'amiral Brueys et son equipage sont tres-satisfaits. Il part, demain ou apres, pour se rendre a Corfou, ou il prendra six vaisseaux venitiens qu'il vous amenera. Le citoyen Roubaud, votre prepose a Venise, vous aura sans doute donne sur tout cela des details plus circonstancies. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (13 septembre 1797). _Au directoire executif._ Vous trouverez ci-joint la copie de l'ordre que je donne au contre-amiral Brueys; vous verrez que par la il se trouvera a meme d'executer vos ordres, quels qu'ils soient. Le contre-amiral Brueys a 1º. six vaisseaux de guerre francais; 2º. six fregates, _id_.; 3º. six corvettes, _id_. parfaitement equipees: j'ai fait habiller a neuf les equipages et les garnisons; je lui ai fait payer plusieurs mois de solde, et les arsenaux de Corfou et de Venise ont fourni toutes les pieces de rechange et les cables dont il peut avoir besoin. Lorsque vous lirez cette lettre, le contre-amiral Brueys sera bien pres de Corfou, ou j'ai fait etablir des batteries a boulets rouges pour defendre la rade, et ou il est parfaitement en surete. Il y a a Corfou six batimens de guerre venitiens et six fregates qu'il peut armer en guerre dans un mois: ils sont deja montes par des officiers mariniers et des garnisons francaises. A Corfou, Zante, Cephalonie, il trouvera les 2,000 matelots qui lui sont necessaires, tant pour l'equipement desdits vaisseaux, que pour le complement des siens. Les fregates _la Muiron_ et _la Carrere_, ainsi que les trois autres batimens de guerre qui sont en armement a Venise, pourront egalement augmenter son escadre d'ici a deux mois. Je pense donc que, si vous m'autorisez a garder l'escadre de l'amiral Brueys a Corfou, vous pourrez disposer, d'ici au 1er frimaire, 1º. de six vaisseaux de guerre francais parfaitement bien en equipages, approvisionnes pour quatre mois et abondamment pourvus de tous les objets necessaires, meme de cordages; 2º. six fregates francaises; 3º. six bricks francais; 4º. huit vaisseaux de guerre venitiens; 5º. huit fregates, _id_.; 6º. huit bricks, _id_.: tous approvisionnes pour quatre mois. Voudriez-vous faire filer le contre-amiral Brueys dans l'Ocean, il partira de Corfou en meilleur etat qu'il ne partirait de Toulon; il partira de Corfou plus vite que de Toulon, car ses equipages seront toujours complets et exerces, ce qui ne sera jamais a Toulon. Vous pourrez meme, a mesure qu'un vaisseau de guerre sera arme a Toulon, faire ramasser les equipages et les faire partir pour Corfou. Voudrez-vous vous servir des vaisseaux venitiens? Ils seront tout prets a seconder notre escadre. Voulez-vous, au contraire, que les vaisseaux venitiens soient sur-le-champ armes en flute et envoyes a Toulon? Le contre-amiral Brueys les fera filer en les escortant jusqu'a ce qu'il n'y ait plus rien a craindre. Si vous voulez que votre escadre prenne un bon esprit, devienne manoeuvriere et se prepare a faire de grandes choses, tenez-la loin de Toulon: sans quoi, les equipages ne se formeront jamais et vous n'aurez jamais de marine. Enfin, de Corfou, cette escadre peut partir pour aller partout ou vous voudrez, et vous devez la laisser a Toulon: elle sera beaucoup plus utile dans l'Adriatique, parce que, 1º. ne se trouvant qu'a vingt lieues de la cote de Naples, elle tiendra en respect ce prince; 2º. elle me servira a boucher entierement tout l'Adriatique a nos ennemis; 3º. enfin, elle prendra les iles de l'Adriatique, reconquerra l'Istrie et la Dalmatie en cas de rupture, et sera, sous ce point de vue, tres-utile a l'armee. Si nous avons la guerre, votre escadre vous rapportera plus de dix millions, et fera une bonne diversion a l'avantage de l'armee d'Italie. Quand vous voudrez la faire aller dans un point quelconque, elle sera, a Corfou, a portee d'executer vos ordres en vingt-quatre heures, pour s'y rendre. Enfin, si nous avons la paix, votre escadre, en abandonnant ces mers et en s'en retournant en France, pourra prendre quelques troupes, et, en passant, mettre 2,000 hommes de garnison a Malte: ile qui, tot ou tard, sera aux Anglais si nous avons la sottise de ne pas les prevenir. Quant a la surete, quatre-vingts vaisseaux anglais viendraient dans l'Adriatique, qu'ils ne pourraient rien contre notre escadre, qui est aussi sure dans le golfe de Corfou qu'a Toulon. Je vous demande donc: 1º. un ordre au ministre de la marine de faire armer tous les vaisseaux qu'il a a Toulon, et de les envoyer, un a un, a Corfou; 2º. un ordre au ministre de la marine de faire partir une trentaine d'officiers et encore soixante ou quatre-vingts officiers mariniers, pour etre distribues sur les vaisseaux venitiens; 3º. que vous m'autorisiez a garder cette escadre dans l'Adriatique jusqu'a nouvel ordre; 4º. que vous preniez un arrete qui m'autorise a cultiver les intelligences que j'ai deja a Malte, et, au moment ou je le jugerai propre, de m'en emparer et d'y mettre garnison. Repondez-moi, je vous prie, le plus promptement possible a ces differens articles, afin que je sache a quoi m'en tenir; mais je vous previens que, dans tous les cas, l'escadre ne peut partir de Corfou avec les vaisseaux venitiens, meme armes en flute, que vers la fin de brumaire. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (23 septembre 1797). _Au citoyen Perree, chef de division de l'armee navale._ J'ai recu, citoyen, les differentes lettres dans lesquelles vous me temoignez le desir de reprendre vos fonctions a la mer: la place de commandant des armes que vous occupez, n'offre pas un assez grand aliment a votre activite. En rendant justice a votre zele, je consens a ce que vous repreniez le commandement de la fregate _la Diane_, que vous n'avez quitte que momentanement, et j'envoie l'ordre au citoyen Roubaud de vous remplacer dans vos fonctions. Vous rentrerez sous les ordres du contre-amiral Brueys jusqu'a son depart pour France, et vous commanderez ensuite la division qui restera dans l'Adriatique. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (23 septembre 1797). _Au citoyen Roubaud._ Le citoyen Perree devant commander une flotte, vous remplirez les fonctions de commandant des armes, et vous aurez une autorite entiere pour l'armement des trois vaisseaux et des deux fregates. Vous organiserez le port et l'arsenal comme vous le jugerez necessaire au bien du service. Vous presserez, le plus possible, l'armement du brick _le James_; vous ferez armer les deux fregates _la Muiron_ et _la Carrere_, afin qu'elles puissent se joindre le plus tot possible a Corfou, et augmenter l'escadre du contre-amiral Brueys. Je donne l'ordre au citoyen Haller de remettre 15,000 fr. a votre disposition pour commencer la levee des matelots pour l'armement de ces deux fregates. Vous ferez fabriquer un cable pour chacun des vaisseaux francais de l'escadre de l'amiral Brueys, ainsi que les manoeuvres de rechange qui sont les plus necessaires. Ces objets seront pris a compte des trois millions que doit nous payer la republique de Venise. La division Bourde se trouvant a l'escadre de l'amiral Brueys, les hardes qui lui sont destinees seront envoyees au contre-amiral Brueys, pour qu'il puisse les lui remettre. BONAPARTE. _Note._ Le plenipotentiaire de la republique francaise soussigne a l'honneur de faire connaitre a leurs excellences MM. les plenipotentiaires de S.M. l'empereur et roi la douleur qu'il a eprouvee en apprenant que les troupes de S. M. l'empereur venaient de prendre possession de la province d'Albanie, vulgairement appelee Bouches du Cattaro. Par l'article 1er des preliminaires secrets, S.M. l'empereur devait entrer, a la paix definitive, en possession de la Dalmatie et de l'Istrie venitiennes. Lors donc que les troupes de S.M. ont occupe lesdites provinces, cela a ete une violation des formes, mais non du fond des preliminaires. Mais l'occupation, par les troupes de S.M. l'empereur, de l'Albanie venitienne, dite Bouches du Cattaro, est une violation reelle et est contraire au texte comme a la nature des preliminaires. Le plenipotentiaire francais soussigne ne peut donc regarder, dans les circonstances presentes, l'occupation par elles des Bouches du Cattaro que comme un acte d'hostilite. La connaissance qu'il a des intentions qui animent leurs excellences messieurs les plenipotentiaires de S.M. l'empereur et roi, ne lui permet pas de douter qu'ils ne prennent des mesures expeditives, dont l'effet soit d'ordonner aux troupes de S.M. l'empereur l'evacuation des Bouches du Cattaro, dont l'occupation par elles est contraire a la bonne foi et aux traites. Le plenipotentiaire francais assure leurs excellences messieurs les plenipotentiaires de S.M. l'empereur et roi de sa haute consideration. Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (23 septembre 1797). _Le general en chef, plenipotentiaire de la republique francaise_. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (23 septembre 1797). _Au citoyen Francois de Neufchateau, membre du directoire executif._ Quoique je n'aie pas l'avantage de vous connaitre personnellement, je vous prie de recevoir mon compliment sur la place eminente a laquelle vous venez d'etre nomme; je me souviens avec reconnaissance de ce que vous avez ecrit dans le temps contre les apologistes des inquisiteurs de Venise. Le sort de l'Europe est desormais dans l'union, la sagesse et la force du gouvernement. Il est une petite partie de la nation qu'il faut vaincre par un bon gouvernement. Nous avons vaincu l'Europe, nous avons porte la gloire du nom francais plus loin qu'elle ne l'avait jamais ete: c'est a vous, premiers magistrats de la republique, d'etouffer toutes les factions, et a etre aussi respectes au dedans que vous l'etes au dehors. Un arrete du directoire executif ecroule les trones; faites que des ecrivains stipendies, ou d'ambitieux fanatiques, deguises sous toute espece de masque, ne nous replongent pas dans le torrent revolutionnaire. Croyez que, quant a moi, mon attachement pour la patrie egale le desir que j'ai de meriter votre estime. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 2 vendemiaire an 6 (23 septembre 1797). _Au citoyen Merlin, membre du directoire._ J'ai appris, citoyen directeur, avec le plus grand plaisir, la nouvelle de votre nomination a la place que vous occupez. On ne pouvait pas choisir un homme qui eut rendu constamment plus de services a la liberte: en mon particulier, je m'en felicite. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 4 vendemiaire an 6 (25 septembre 1797). _Au directoire executif._ Un officier est arrive avant-hier de Paris a l'armee d'Italie: il a repandu dans l'armee qu'il etait parti de Paris le 25, qu'on y etait inquiet de la maniere dont j'aurais pris les evenemens du 18; il etait porteur d'une espece de circulaire du general Augereau a tous les generaux de division de l'armee. Il avait une lettre du ministre de la guerre a l'ordonnateur en chef, qui l'autorisait a prendre tout l'argent dont il aurait besoin pour sa route: je vous en envoie la copie. Il est constant, d'apres tous ces faits, que le gouvernement en agit envers moi a peu pres comme envers Pichegru apres vendemiaire. Je vous prie, citoyens directeurs, de me remplacer et de m'accorder ma demission. Aucune puissance sur la terre ne sera capable de me faire continuer de servir apres cette marque horrible de l'ingratitude du gouvernement, a laquelle j'etais bien loin de m'attendre. Ma sante, considerablement affectee, demande imperieusement du repos et de la tranquillite. La situation de mon ame a aussi besoin de se retremper dans la masse des citoyens. Depuis trop long-temps un grand pouvoir est confie dans mes mains, je m'en suis servi dans toutes les circonstances pour le bien de la patrie: tant pis pour ceux qui ne croient point a la vertu, et qui pourraient avoir suspecte la mienne. Ma recompense est dans ma conscience et dans l'opinion de la posterite. Je puis, aujourd'hui que la patrie est tranquille et a l'abri des dangers qui l'ont menacee, quitter sans inconvenient le poste ou je suis place. Croyez que s'il y avait un moment de peril, je serais au premier rang pour defendre la liberte et la constitution de l'an 3. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 5 vendemiaire an 6 (26 septembre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ Je viens de recevoir, citoyen ministre, votre lettre du 30 fructidor. Je ne puis tirer aucune ressource de Genes, pas plus de la republique cisalpine: tout ce qu'ils pourront faire, c'est de se maintenir maitres chez eux. Ces peuples-la ne sont point guerriers, et il faut quelques annees d'un bon gouvernement pour changer leurs inclinations. L'armee du Rhin se trouve tres-loin de Vienne, pendant que j'en suis tres-pres. Toutes les forces de la maison d'Autriche sont contre moi, on a tres-tort de ne pas m'envoyer dix ou douze mille hommes. Ce n'est que par ici que l'on peut faire trembler la maison d'Autriche. Mais puisque le gouvernement ne m'envoie pas de renfort, il faut au moins que les armees du Rhin commencent leurs operations quinze jours avant nous, afin que nous puissions nous trouver a peu pres dans le meme temps dans le coeur de l'Allemagne. Des l'instant que j'aurai battu l'ennemi, il est indispensable que je le poursuive rapidement, ce qui me conduit dans le coeur de la Carinthie, ou l'ennemi n'aura pas manque, comme il s'y prepare deja, de reunir toutes les divisions qu'il a en echelons sur l'armee du Rhin, qu'il peut eviter pendant plus de vingt jours; et je me trouverais avoir encore en tete toute les forces qui, dans l'ordre de bataille naturel, devraient etre opposees a l'armee du Rhin. Il ne faut pas etre capitaine pour comprendre tout cela: un seul coup d'oeil sur une carte, avec un compas, convaincra, a l'evidence, de ce que je vous dis la. Si on ne veut pas le sentir, je n'y sais que faire. Le roi de Sardaigne, si l'on ne ratifie pas le traite d'alliance qu'on a fait avec lui, se trouve a l'instant meme notre ennemi, puisque, des cet instant, il comprend que nous avons medite sa perte. Pendant mon absence, il se chicanera necessairement avec la republique cisalpine, qui n'est pas dans le cas de resister a un seul de ses regimens de cavalerie: d'ailleurs, je me trouve alors oblige de calculer, en regardant comme suspectes les intentions du roi de Sardaigne: des-lors il faut que je mette deux mille hommes a Coni, deux mille a Tortone, autant a Alexandrie. Je pense donc que si l'on s'indispose avec le roi de Sardaigne, on m'affaiblit de cinq mille hommes de plus que l'on m'oblige a mettre dans la garnison des places que j'ai chez lui, et de cinq a six mille hommes qu'il faut que je laisse pour proteger le Milanais, et, a tout evenement, la citadelle de Milan, le chateau de Pavie et la place de Pizzigithone. Ainsi donc, vous perdez, en ne ratifiant pas le traite avec le roi de Sardaigne: 1º. Dix mille hommes de tres-bonnes troupes qu'il nous fournit; 2º. Dix mille hommes de nos troupes qu'on est oblige de laisser sur nos derrieres, et, outre cela, de tres-grandes inquietudes en cas de defaite et d'evenemens malheureux. Quel inconvenient y a-t-il a laisser subsister une chose deja faite? Est-ce le scrupule d'etre allie d'un roi? Nous le sommes bien du roi d'Espagne et peut-etre du roi de Prusse! Est-ce le desir de revolutionner le Piemont et de l'incorporer a la Cisalpine? Mais le moyen d'y parvenir sans choc, sans manquer au traite, sans meme manquer a la bienseance, c'est de meler a nos troupes et d'allier a nos succes un corps de dix mille Piemontais, qui, necessairement, sont l'elite de la nation: six mois apres, le roi de Piemont se trouve detrone. C'est un geant qui embrasse un pygmee, le serre dans ses bras et l'etouffe sans qu'il puisse etre accuse de crime. C'est le resultat de la difficulte extreme de leur organisation. Si l'on ne comprend pas cela, je ne sais qu'y faire non plus; et si a la politique sage et vraie qui convient a une grande nation, qui a de grandes destinees a remplir, des ennemis tres-puissans devant elle, on substitue la demagogie d'un club, l'on ne fera rien de bon. Que l'on ne s'exagere pas l'influence des pretendus patriotes cisalpins et genois, et que l'on se convainque bien que, si nous retirions d'un coup de sifflet notre influence morale et militaire, tous ces pretendus patriotes seraient egorges par le peuple. Il s'eclaire tous les jours et s'eclairera bien davantage; mais il faut le temps et un long temps. Je ne concois pas, lorsque, par une bonne politique, on s'etait conduit de maniere que ce temps est toujours en notre faveur, qu'en tirant tout le parti possible du moment present, nous ne faisons qu'accelerer la marche du temps en assurant et epurant l'esprit public, je ne concois pas comment l'on peut hesiter. Ce n'est pas lorsqu'on laisse dix millions d'hommes derriere soi, d'un peuple foncierement ennemi des Francais par prejuges, par l'habitude des siecles et par caractere, que l'on doit rien negliger. Il me parait que l'on voit tres-mal l'Italie, et qu'on la connait tres-mal. Quant a moi, j'ai toujours mis tous mes soins a faire aller les choses selon l'interet de la republique: si l'on ne me croit pas, je ne sais que faire. Tous les grands evenemens ne tiennent jamais qu'a un cheveu. L'homme habile profite de tout, ne neglige rien de ce qui peut lui donner quelques chances de plus. L'homme moins habile, quelquefois en en meprisant une seule, fait tout manquer. J'attends le general Meerweldt. Je tirerai tout le parti dont je suis capable des evenemens qui viennent d'arriver en France, des dispositions formidables ou se trouve notre armee, et je vous ferai connaitre la veritable position des choses, afin que le gouvernement puisse decider et prendre le parti qu'il jugera a propos. Il ne faut pas que l'on meprise l'Autrichien comme on parait le faire; ils ont recrute leurs armees et les ont organisees mieux que jamais. Je viens de prendre des mesures pour l'incorporation a la republique cisalpine, du Brescian et du Mantouan. Je vais aussi m'occuper a organiser la republique de Venise. Je ferai tout arranger de maniere que la republique, en apparence, ne se mele de rien. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 5 vendemiaire an 6 (26 septembre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ J'attendais, citoyen ministre, pour vous parler du general Clarke, que vous-meme m'en eussiez ecrit. Je ne cherche pas s'il est vrai que ce general ait ete envoye dans l'origine pour me servir d'espion: si cela etait, moi seul aurais le droit de m'en offenser, et je declare que je lui pardonne. Je l'ai vu, dans sa conduite passee, gemir le premier sur la malheureuse reaction qui menacait d'engloutir la liberte avec la France. Sa conduite dans la negociation a ete bonne et loyale: il n'y a pas deploye de grands talens, mais il y a mis beaucoup de volonte, de zele et meme une sorte de caractere. On l'ote de la negociation, peut-etre fait-on bien; mais, sous peine de commettre la plus grande injustice, on ne doit pas le perdre. Il a ete porte principalement par Carnot. Aupres d'un homme raisonnable, lorsqu'on sait qu'il est depuis pres d'un an a trois cents lieues de lui, cela ne peut pas etre une raison de proscription. Je vous demande donc avec instance pour lui une place diplomatique du second ordre, et je garantis que le gouvernement n'aura jamais a s'en repentir. Il est charge d'une tres-grande mission; il connait tous les secrets comme toutes les relations de la republique, il ne convient pas a notre dignite qu'il tombe dans la misere et se trouve proscrit et disgracie. J'entends dire qu'on lui reproche d'avoir ecrit ce qu'il pensait des generaux de l'armee d'Italie. Si cela est vrai, je n'y vois aucun crime: depuis quand un agent du gouvernement serait-il accuse d'avoir fait connaitre a son gouvernement ce qu'il pensait des generaux aupres desquels il se trouvait? On dit qu'il a ecrit beaucoup de mal de moi. Si cela est vrai, il l'a egalement ecrit au gouvernement: des-lors il avait droit de le faire; cela pouvait meme etre necessaire, et je ne pense pas que ce puisse etre un sujet de proscription. La morale publique est fondee sur la justice, qui, bien loin d'exclure l'energie, n'en est au contraire que le resultat. Je vous prie donc de vouloir bien ne pas oublier le general Clarke aupres du gouvernement: on pourrait lui donner une place de ministre aupres de quelque cour secondaire. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 7 vendemiaire an 6 (28 septembre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ M. le comte de Cobentzel, citoyen ministre, est arrive de Vienne avec le general Meerweldt; il m'a remis la lettre dont je vous envoie copie, et a laquelle je ne repondrai que dans trois ou quatre jours, lorsque je verrai la tournure que prendra la negociation. Pour ma premiere visite, j'ai eu une prise tres-vive avec M. de Cobentzel, qui, a ce qu'il m'a paru, n'est pas tres-accoutume a discuter, mais bien a vouloir toujours avoir raison. Nous sommes entres en congres. Je vous ferai passer: 1º. Copie des pleins pouvoirs donnes a M. le comte de Cobentzel; 2º. Copie du protocole d'hier; 3º. Copie de la reponse que je vais faire inserer au protocole d'aujourd'hui. Je les attends dans un quart d'heure. Il est indispensable que le directoire executif donne les ordres qu'on se tienne pret sur le Rhin: ces gens-ci ont de grandes pretentions. Au reste, il parait, par la lettre de l'empereur, par la contexture des pleins-pouvoirs de M. de Cobentzel, meme par son arrivee, que l'empereur accederait au projet d'avoir pour lui Venise et la rive de l'Adige, de nous donner Mayence et les limites constitutionnelles. Je dis il parait, parce qu'en realite notre conversation avec M. le comte de Cobentzel n'a ete, de son cote, qu'une extravagance. C'est tout au plus s'ils veulent nous donner la Belgique. Je vous fais grace de ma reponse la-dessus comme de notre discussion, qui vous ferait connaitre ce que ces gens-ci appellent diplomatie. _A minuit._ Le courrier devait partir a midi, il n'est pas parti. Ces messieurs sortent a l'instant meme d'ici. Nous avons ete a peu pres quatre ou cinq heures en conferences reglees. M. de Cobentzel et nous avons beaucoup argumente, beaucoup rabache les memes choses. Il n'a ete question dans le protocole que des deux notes annoncees dans ma lettre ci-dessus, auxquelles ces messieurs repondront demain. Apres le diner, moment ou les Allemands parlent volontiers, j'ai cause quatre ou cinq heures de suite avec M. Cobentzel; il a laisse entrevoir, au milieu d'un tres-grand bavardage, qu'il desire fort que S.M. l'empereur reunisse son systeme politique au notre, afin de nous opposer aux projets ambitieux de la Prusse. Il m'a paru que le cabinet de Vienne adoptait le projet des limites de l'Adige et de Venise, et pour nous les limites a peu pres comme elles sont portees dans notre note et specialement Mayence: ce n'est pas qu'il n'ait dit qu'il lui paraissait tout simple que nous donnions a S.M. l'empereur les Legations. Mais lorsque je lui ai dit que le gouvernement francais venait de reconnaitre le ministre de la republique de Venise, et que des-lors je me trouvais dans l'impossibilite de pouvoir, sous aucun pretexte et dans aucune circonstance, consentir a ce que S.M. devint maitresse de Venise, je me suis apercu d'un mouvement de surprise qui decele assez la frayeur, a laquelle a succede un assez long silence, interrompu a peu pres par ces mots: Si vous faites toujours comme cela, comment voulez-vous qu'on puisse negocier? Je me tiendrai dans cette ligne jusqu'a la rupture. Je ne leur bonifierai point Venise jusqu'a ce que j'aie recu de nouvelles lettres du gouvernement. Demain, a midi, nous nous verrons de nouveau, et je vous expedierai demain au soir un autre courrier. Je n'entre pas dans d'autres details sur les propositions reciproques que nous nous faisons; mais il y a la negociation officielle, qui est, comme vous l'avez vu par le protocole, une suite d'extravagances de leur part, et la confidentielle qui, quoiqu'elle n'ait pas ete mise clairement en discussion avec M. de Cobentzel, est basee cependant sur le projet que M. de Meerweldt apporte de Vienne. Vous vous apercevrez, par la note que je vais leur presenter aujourd'hui, que je veux les conduire a dire dans le protocole qu'on ne peut pas executer les preliminaires, et regarder, si le gouvernement le juge a propos, ces preliminaires comme nuls. J'ai pense qu'il n'y avait pas d'autre moyen de sauver les apparences, que de leur faire dire d'eux-memes que les preliminaires sont impossibles: ce qui nous est tres-facile. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 8 vendemiaire an 6 (29 septembre 1797). _Au citoyen Canelaux, ministre de la republique a Naples._ J'apprends, citoyen ministre, qu'il y a des mouvemens sur les frontieres de Naples, en meme temps qu'un general autrichien vient commander a Rome. Je ne saurais penser que, si cela etait, vous ne soyez pas instruit des mouvemens et des desseins que pourrait avoir la cour de Naples, et vous me les auriez fait connaitre par un courrier extraordinaire. L'intention du directoire executif de la republique francaise n'est point que la cour de Naples empiete sur le territoire romain. Soit que le pape continue a vivre, soit qu'il meure au qu'il soit remplace par un autre pape ou par une republique, vous devez declarer, lorsque vous serez assure que la cour de Naples a intention de faire des mouvemens, que le directoire executif de la republique francaise ne restera pas tranquille spectateur de la conduite hostile du roi de Naples, et que, quelque evenement qu'il arrive, la republique francaise s'entendra avec plaisir avec la cour de Naples pour lui faire obtenir ce qu'elle desire, mais non pour autoriser le roi de Naples a agir hostilement. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 8 vendemiaire an 6 (29 septembre 1797). _A l'ambassadeur de la republique francaise a Rome._ Je recois, citoyen ambassadeur, votre lettre du 13 vendemiaire. Vous signifierez sur-le-champ a la cour de Rome, que si le general Provera n'est pas renvoye de suite de Rome, la republique francaise regardera cela de la part de Sa Saintete comme un commencement d'hostilites. Faites sentir combien il est indecent, lorsque le sort de Rome a dependu de nous, qu'elle n'a du son existence qu'a notre generosite, de voir le pape renouer encore des intrigues et se montrer sous des couleurs qui ne peuvent etre agreables a la republique francaise. Dites meme dans vos conversations avec le secretaire d'etat, et, s'il le faut, meme dans votre note: La republique francaise a ete genereuse a Tolentino, elle ne le sera plus si les circonstances recommencent. Je fais renforcer la garnison d'Ancone d'un bataillon de Polonais. L'escadre de l'amiral Brueys me repond de la conduite de la cour de Naples. Vous ne devez avoir aucune espece d'inquietude, ou, si elle agit, je detruirai son commerce, avec l'escadre de l'amiral Brueys, et, lorsque les circonstances le permettront, je ferai marcher une colonne pour leur repondre. Je verrai dans une heure M. de Gallo, et je m'expliquerai avec vous en termes si forts, que messieurs les Napolitains n'auront pas la volonte de faire marcher des troupes sur Rome. Enfin, s'il n'y a encore aucun changement a Rome, ne souffrez pas qu'un general aussi connu que M. Provera prenne le commandement des troupes de Rome. L'intention du directoire executif n'est pas de laisser renouer les petites intrigues des princes d'Italie. Pour moi, qui connais bien les Italiens, j'attache la plus grande importance a ce que les troupes romaines ne soient pas commandees par un general autrichien. Dans la circonstance, vous devez dire au secretaire d'etat: "La republique francaise, continuant ses sentimens de bienveillance au pape, etait peut-etre sur le point de lui restituer Ancone: vous gatez toutes vos affaires, vous en serez responsable. Les provinces de Macerata et le duche d'Urbin se revolteront, vous demanderez le secours des Francais, ils ne vous repondront pas." Effectivement, plutot que de donner le temps a la cour de Rome d'ourdir de nouvelles trames, je la previendrai. Enfin, exigez non-seulement que M. Provera ne soit point general des troupes romaines, mais que, sous vingt-quatre heures, il soit hors de Rome. Developpez un grand caractere; ce n'est qu'avec la plus grande fermete, la plus grande expression dans vos paroles, que vous vous ferez respecter de ces gens-la: timides lorsqu'on leur montre les dents, ils sont fiers lorsqu'on a trop de menagemens pour eux. Dites publiquement dans Rome que, si M. Provera a ete deux fois mon prisonnier de guerre dans cette campagne, il ne tardera pas a l'etre une troisieme fois: s'il vient vous voir, refusez de le recevoir. Je connais bien la cour de Rome, et cela seul, si c'est bien joue, perd cette cour. L'aide-de-camp qui vous portera cette lettre a ordre de continuer jusqu'a Naples pour voir le citoyen Canclaux; il s'assurera par lui-meme des mouvemens des troupes napolitaines, auxquels je ne peux pas croire, quoique je m'apercoive qu'il y a depuis quelque temps une espece de coalition entre les cours de Naples, de Rome, et meme celle de Florence; mais c'est la ligue des rats contre les chats. Si vous le jugez a propos, mon aide-de-camp presentera une lettre, que vous trouverez ci-jointe, au secretaire d'etat, et lui dira, d'un ton qui convient aux vainqueurs de l'Italie, que si, sous vingt-quatre heures, M. Provera n'est point hors de Rome, ils nous obligeront a une visite. Si le pape etait mort, vous devez faire tout ce qu'il vous est possible pour qu'on n'en nomme pas un autre, et qu'il y ait une revolution. Le roi de Naples ne fera aucun mouvement: s'il en faisait lorsque la revolution serait faite, vous declareriez au roi de Naples, a l'instant ou il franchirait les limites, que le peuple romain est sous la protection de la republique francaise; ensuite, en vous rendant de votre personne aupres du general napolitain, vous lui diriez que la republique francaise ne voit point d'inconvenient a entamer une negociation avec la cour de Naples sur les differentes demandes qu'elle a faites, et specialement sur celle qu'a faite a Paris M. Balbo, et aupres de moi M. de Gallo, mais qu'il ne faut pas qu'elle prenne les armes, la republique regardant cela comme une hostilite. Enfin, vous emploieriez en ce double sens beaucoup de fierte exterieure pour que le roi de Naples n'entre pas dans Rome, et beaucoup de souplesse pour lui faire comprendre que c'est son interet; et si le roi de Naples, malgre tout ce que vous pourriez faire, ce que je ne saurais penser, entrait dans Rome, vous devez continuer a y rester, et affecter de ne reconnaitre en aucune maniere l'autorite qu'y exercerait le roi de Naples, de proteger le peuple de Rome, et faire publiquement les fonctions de son avocat, mais d'avocat tel qu'il convient a un representant de la premiere nation du monde. Vous pensez bien, sans doute, que je prendrai bien vite dans ce cas les mesures qui seraient necessaires pour vous mettre a meme de soutenir la declaration, que vous auriez faite de vous opposer a l'invasion du roi de Naples. Si le pape est mort, et qu'il n'y ait aucun mouvement a Rome, de sorte qu'il n'y ait aucun moyen d'empecher le pape d'etre nomme, ne souffrez pas que le cardinal Albani soit nomme; vous devez employer non-seulement l'exclusion, mais encore les menaces sur l'esprit des cardinaux, en declarant qu'a l'instant meme je marcherai sur Rome, ne nous opposant pas a ce qu'il soit pape, mais ne voulant pas que celui qui a assassine Basseville soit prince. Au reste, si l'Espagne lui donne aussi l'exclusion, je ne vois pas de possibilite a ce qu'il reussisse. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 8 vendemiaire an 6 (29 septembre 1797). _Au directoire executif._ Le pape est tres-malade et peut-etre mort a l'heure qu'il est. Le roi de Naples fait beaucoup de mouvemens. Je vous enverrai copie des lettres que j'ai ecrites a nos ministres a Rome et a Naples. Je ne dissimule pas que depuis quelque temps il y a une espece de coalition entre le pape, le roi de Naples, et meme la Toscane. Le pape n'a-t-il pas eu l'insolence de confier le commandement de ses troupes au general autrichien Provera! Je pense que tout cela, est une nouvelle raison pour que vous ratifiez le traite d'alliance avec le roi de Sardaigne. Le general Berthier, que j'ai envoye a Novare pour passer la revue des troupes piemontaises, m'ecrit que ce corps est dans une situation superbe. Je vous ferai passer copie de la lettre que m'ecrit M. Priocca. Vous m'aviez ecrit, il y a quatre mois, qu'en cas que le roi de Naples se rendit a Rome, de l'y laisser aller: quant a moi, je crois que ce serait une grande sottise. Quand il sera a Rome, il fera emprisonner une soixantaine de personnes, il fera precher les pretres, se prosternera devant un pape dont il aura en verite la puissance, et nous aurons tout perdu. Vous verrez dans mes lettres aux ministres de la republique a Rome et a Naples la conduite que je leur ai dit de tenir. Je vous prie de me faire connaitre positivement vos instructions sur ce point. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 10 vendemiaire an 6 (1er octobre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ Messieurs les plenipotentiaires de l'empereur sortent d'ici; nos differentes entrevues n'avancent pas encore beaucoup: c'est toujours la meme exageration de pretentions. Je les renverrai demain, et vous ferai connaitre le projet qu'ils doivent me remettre avec ma reponse. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 10 vendemiaire an 6 (1er octobre 1797). _Au ministre de la marine._ Je recois, citoyen ministre, votre lettre du 28 fructidor; j'ai fait passer a l'amiral Brueys celle qui etait pour lui. J'ai ecrit, il y a quelques jours, au directoire executif pour lui demander une autorisation pour garder la flotte dans ces mers, d'ou vous pourrez lui donner la destination qu'il vous plaira, quelle qu'elle soit. L'amiral Brueys vous a ecrit par le meme courrier. L'escadre se trouve bien approvisionnee et ses equipages fort contens. J'espere que, si nous rompons, elle nous sera du plus grand service. Recevez mes remercimens pour les choses honnetes renfermees dans votre lettre, et croyez que mon plus grand plaisir sera de meriter votre estime. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 10 vendemiaire an 6 (1er octobre 1797). _A S.A.R. le duc de Parme._ La caisse de l'armee d'Italie aurait besoin du credit de votre A.R., afin de ne pas retarder le pret du soldat, et pour subvenir aux depenses les plus indispensables a l'armee. Comme je connais les sentimens de bienveillance que votre A.R. a pour l'armee francaise, je la prie d'ordonner a son ministre de seconder l'operation que lui proposera le citoyen Haller, administrateur des finances de l'armee, pour assurer les comptes. Croyez aux sentimens d'estime, etc., etc. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 10 vendemiaire an 6 (1er octobre 1797). _Au ministre de la police generale._ J'ai recu, citoyen ministre, votre lettre du 27 fructidor. Je vous remercie de l'avis que vous me donnez; je souhaite a messieurs les royalistes de ne pouvoir faire plus de mal a la republique que celui qu'ils feraient en tuant un de ses citoyens; d'ailleurs il est plus facile d'en faire le projet que de l'executer. Permettez que je saisisse cette occasion pour vous faire mon compliment sur votre nomination au ministere, que vous avez deja signalee par un rehaussement de l'esprit public. Je vous prie de croire aux sentimens d'estime et de consideration que j'ai pour vous. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 10 vendemiaire an 6 (1er octobre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ Vous verrez, par la lettre que j'ecris au directoire executif, les nouvelles de Rome: la sante du pape chancelle de nouveau. J'ai eu une conversation avec M. de Gallo, et je lui ai fait connaitre que le directoire executif de la republique francaise ne souffrirait jamais que le roi de Naples se melat des affaires de Rome sans sa participation. Nous avons eu hier une conference: je vous envoie la copie du protocole, et vous vous convaincrez que les choses continuent a prendre mauvaise tournure. J'ai eu, apres le diner, une conference avec M. le comte de Cobentzel; il m'a dit que l'empereur pourrait nous ceder le Rhin, si nous lui faisions de grands avantages en Italie: ce qu'il articulait est extravagant. Il me remettra demain un projet confidentiel; je vous l'enverrai, et j'y ferai une reponse qui sera en moins ce que lui aura fait en plus. Nous sommes convenus, en cas de rupture, d'etablir la maniere dont l'un ou l'autre gouvernement se signifierait la rupture, afin que les deux armees ne pussent pas etre surprises, et que les deux nations continuent a etre liees par le droit des gens. Comme les grandes operations dependent ici de ce que fera l'armee du Rhin, et de l'epoque ou l'on entrera en campagne, je ne precipiterai rien ici; mais je mettrai le gouvernement a meme de prendre le parti qu'il voudra, et de pouvoir mettre en mouvement en meme temps les armees du Rhin et d'Italie. La position de l'armee francaise d'Italie est superbe. Le Brescian et le Mantouan seront bientot reunis a la republique cisalpine. Je m'occupe a reunir les differentes parties de l'etat de Venise dans un seul et meme etat, afin d'organiser robustement les derrieres de l'armee, qui seront tranquilles pendant ce grand mouvement; et ce gouvernement s'engagera a donner 25,000,000 pour pouvoir sustenter l'armee pendant ses grandes operations. Toutes les places fortes sont approvisionnees pour un an. Palma et Osoppo, qui doivent etre les pivots des armees, contiennent des depots pour nourrir l'armee pendant un long temps. L'artillerie se trouve egalement dans une position satisfaisante. De grandes choses pourront etre faites avec cette armee. Tout ce que je fais, tous les arrangemens que je prends dans ce moment-ci, c'est le dernier service que je puisse rendre a la patrie. Ma sante est entierement delabree; et la sante est indispensable et ne peut etre substituee par rien, a la guerre. Le gouvernement aura sans doute, en consequence de la demande que je lui ai faite il y a huit jours, nomme une commission de publicistes pour organiser l'Italie libre; De nouveaux plenipotentiaires pour continuer les negociations ou les renouer, si la guerre avait lieu, au moment ou les evenemens de la guerre seraient les plus propices; Et, enfin, un general qui ait sa confiance pour commander l'armee: car je ne connais personne qui puisse me remplacer dans l'ensemble de ces trois missions, toutes trois egalement interessantes. Je donnerai aux uns et aux autres des renseignemens, soit sur les hommes, sur les moeurs, caracteres, positions et les projets qui leur seront utiles, s'ils veulent en profiter. Quant a moi, je me trouve serieusement affecte de me voir oblige de m'arreter dans un moment ou, peut-etre, il n'y a plus que des fruits a cueillir; mais la loi de la necessite maitrise l'inclination, la volonte et la raison. Je puis a peine monter a cheval: j'ai besoin de deux ans de repos. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 15 vendemiaire an 6 (8 octobre 1797). _Au president du gouvernement provisoire de Genes._ J'apprends avec peine que vous etes divises entre vous, et que par la vous donnez un champ libre a la malveillance et aux ennemis de votre liberte. Etouffez toutes vos haines, reunissez tous vos efforts, si vous voulez eviter de grands malheurs a votre patrie et a vos familles. Les rois voient avec plaisir et fomentent peut-etre une dissension dans votre gouvernement, qui ruine votre commerce, degoute la masse de la nation de l'egalite, et etablit les privileges et les prejuges. Les hostilites peuvent recommencer d'un moment a l'autre, vous devez vous mettre en mesure de pouvoir aussi concourir a la cause commune: comment croyez-vous le faire lorsque vous avez meme besoin des Francais pour vous garder? Si vous en croyez un homme qui prend un vif interet a votre bonheur, remettez en termes plus clairs dans votre constitution ce qui a pu alarmer les ministres de la religion: je dirai meme plus, la superstition aux prises avec la liberte; la premiere l'emportera dans l'esprit du peuple. Enfin, supprimez toutes les commissions violentes qui pourraient alarmer la masse des citoyens. Vous ne devez pas vous gouverner par des exces, comme vous ne devez vous laisser perir par faiblesse. Eclairez le peuple, concertez-vous avec l'archeveque pour leur donner de bons cures; acquerez des titres a l'amour de vos concitoyens et a l'estime de l'Europe, qui vous fixe, et croyez qu'en tout temps je vous appuierai et prendrai un vif interet a tout ce qui vous concerne. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 16 vendemiaire an 6 (7 octobre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ Je vous envoie, citoyen ministre, le projet confidentiel que m'a remis M. le comte de Cobentzel; je lui ai temoigne toute l'indignation que vous sentirez en le lisant. Je lui repondrai par la note ci-jointe. Sous trois ou quatre jours, tout sera termine, la paix ou la guerre, Je vous avoue que je ferai tout pour la paix, vu la saison tres-avancee et le peu d'esperance de faire de grandes choses. Vous connaissez peu ces peuples-ci; ils ne meritent pas que l'on fasse tuer 40,000 Francais pour eux. Je vois par vos lettres que vous partez toujours d'une fausse hypothese: vous vous imaginez que la liberte fait faire de grandes choses a un peuple mou, superstitieux, pantalon et lache. Ce que vous desireriez que je fisse sont des miracles: je n'en sais pas faire. Je n'ai pas a mon armee un seul Italien, excepte 1500 polissons ramasses dans les rues des differentes villes de l'Italie, qui pillent et ne sont bons a rien, Ne vous laissez pas inspirer par quelque aventurier italien, peut-etre par quelque ministre meme, qui vous diront qu'il y a 80,000 hommes italiens sous les armes; car, depuis quelque temps, je n'apercois pas les journaux, et ce qui me revient de l'opinion publique en France s'egare etrangement sur les Italiens. Un peu d'adresse, un ascendant que j'ai pris, des exemples severes, donnent seuls a ces peuples un grand respect pour la nation, et un interet, quoique extremement faible, pour la cause que nous defendons. Je desire que vous appeliez chez vous les differents ministres cisalpins qui se trouvent a Paris, que vous leur demandiez d'un ton severe ....., qu'ils vous declarent sur-le-champ, par ecrit, le nombre de troupes qu'a la republique cisalpine a l'armee; et, s'ils vous disent que j'ai plus de 1500 hommes cisalpins et a peu pres 2000 a Milan, employes a la police de leur pays, ils vous en imposeront, et reprimandez-les comme ils le meritent; car telle chose est bonne a dire dans un cafe ou dans un discours, mais non au gouvernement, puisque ces fausses idees peuvent le mettre dans le cas de prendre un parti different de celui qui convient, et produire des malheurs incalculables. J'ai l'honneur de vous le repeter, peu a peu le peuple de la republique cisalpine s'enthousiasmera pour la liberte, peu a peu cette republique s'organisera, et peut-etre dans quatre ou cinq ans pourra-t-elle avoir 30,000 hommes de troupes passables, surtout s'ils prennent quelques Suisses; car il faudrait etre un legislateur habile pour leur faire venir le gout des armes: c'est une nation bien enervee et bien lache. Si les negociations ne prennent pas une bonne tournure, la France se repentirait a jamais du parti qu'elle a pris avec le roi de Sardaigne. Ce prince, avec un de ses bataillons et un de ses escadrons de cavalerie, est plus fort que toute la Cisalpine reunie. Si je n'ai jamais ecrit au gouvernement avec cette precision, c'est que je ne pensais pas qu'on put se former des Italiens l'idee que je vois, par vos dernieres lettres, que vous en avez. J'emploie tout mon talent a les echauffer et a les aguerrir, et je ne reussis tout juste qu'a contenir et a disposer ces peuples dans de bonnes intentions. Je n'ai point eu, depuis que je suis en Italie, pour auxiliaire, l'amour des peuples pour la liberte et l'egalite, ou du moins cela a ete un auxiliaire tres-faible; mais la bonne discipline de l'armee, le grand respect que nous avons tous eu pour la republique, que nous avons porte jusqu'a la cajolerie pour les ministres de la justice, surtout une grande activite et une grande promptitude a reprimer les malintentionnes et a punir ceux qui se declaraient contre nous, tel a ete le veritable auxiliaire de l'armee d'Italie: voila l'historique. Tout ce qui n'est bon qu'a dire dans des proclamations, des discours imprimes, sont des romans. Comme j'espere que les negociations iront bien, je n'entrerai pas dans de plus grands details pour vous declarer beaucoup de choses qu'il me parait qu'on saisit mal. Ce n'est qu'avec de la prudence, de la sagesse, beaucoup de dexterite, que l'on parvient a de grands buts, et que l'on surmonte tous les obstacles: autrement on ne reussit en rien. Du triomphe a la chute il n'est qu'un pas. J'ai vu, dans les plus grandes circonstances, qu'un rien a toujours decide des plus grands evenemens. S'il arrivait que nous adoptassions la politique exterieure que nous avions en 1793, nous aurions d'autant plus tort, que nous nous sommes bien trouves de la politique contraire, et que nous n'avons plus ces grandes masses, ces moyens de recrutement, et ce premier elan d'enthousiasme qui n'a qu'un temps. Le caractere distinctif de notre nation est d'etre beaucoup trop vif dans la prosperite. Si l'on prend pour base de toutes les operations la vraie politique, qui n'est que le resultat du calcul, des combinaisons et des chances, nous serons pour long-temps la grande nation et l'arbitre de l'Europe; je dis plus, nous tenons la balance, nous la ferons pencher comme nous voudrons, et meme, si tel est l'ordre du destin, je ne vois pas d'impossibilite a ce que l'on arrive en peu d'annees a ces grands resultats que l'imagination echauffee et enthousiaste entrevoit, et que l'homme extremement froid, constant et raisonne, atteindra seul. Ne voyez, citoyen ministre, je vous prie, dans la presente lettre, que le desir de contribuer autant qu'il est en moi au succes de la patrie. Je vous ecris comme je pense, c'est la plus grande marque d'estime que je puisse vous donner. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 19 vendemiaire an 6 (10 octobre 1797). _Au directoire executif._ Les negociations de paix sont enfin sur le point de se terminer. La paix definitive sera signee cette nuit, ou la negociation rompue. En voici les conditions principales: 1º. Nous aurons sur le Rhin la limite tracee sur la carte que je vous envoie, c'est-a-dire la Nethe jusqu'a Kerpen, et passe de la a Juliers, Venloo; 2º. Mayence et ses fortifications en entier et tel qu'il est; 3º. Les iles de Corfou, Zante, Cephalonie, etc., et l'Albanie venitienne; 4º. La Cisalpine sera composee de la Lombardie, du Bergamasque, du Cremasque, du Brescian, de Mantoue, de Peschiera, avec les fortifications, jusqu'a la rive droite de l'Adige et du Po; du Modenais, du Ferrarais, du Bolonais, de la Romagne: Cela fait a peu pres trois millions cinq a six cent mille habitans. 5º. Genes aura les fiefs imperiaux; 6º. L'empereur aura la Dalmatie et l'Istrie, les etats de Venise jusqu'a l'Adige et le Po, la ville de Venise; 7º. Le prince d'Orange, conformement au traite secret avec la Prusse, obtiendra une indemnite. Le duc de Modene sera indemnise par le Brisgaw, et en place l'Autriche prendra Salzburg et une partie de la Baviere comprise entre la riviere d'Inn, la riviere de Salza, l'eveche de Salzburg, faisant cinquante mille habitans; 8º. Nous ne cederons les pays que doit occuper l'empereur que trois semaines apres l'echange des ratifications et lorsqu'il aura evacue Manheim, Ingolstadt, Ulm, Ehrenbreistein et tout l'Empire; 9º. La France aura ce que la republique de Venise avait de meilleur, etc., et les limites du Rhin, auxquelles il ne manquera que deux cent mille habitans que l'on pourra avoir a la paix de l'Empire. Elle gagnera de ce cote quatre millions de population; 10º. La republique cisalpine aura de tres-belles limites militaires, puisqu'elle aura Mantoue, Peschiera, Ferrare. 11º. La liberte gagne donc: republique cisalpine, trois millions cinq cent mille habitans; nouvelles limites de la France, quatre millions: en tout sept millions cinq cent mille habitans; 12º. La maison d'Autriche gagnera un million neuf cent mille habitans: Elle en perdra, en Lombardie, un million cinq cent mille; a Modene, trois cent mille; en Belgique, deux millions cinq cent mille: en tout quatre millions trois cent mille habitans; sa perte sera donc encore assez sensible. J'ai profite des pouvoirs que vous m'avez donnes et de la confiance dont vous m'avez revetu pour conclure ladite paix; j'y ai ete conduit: 1º. Par la saison avancee, contraire a la guerre offensive, surtout de ce cote-ci, ou il faut repasser les Alpes et entrer dans des pays tres-froids; 2º. La faiblesse de mon armee, qui cependant a toutes les forces de l'empereur contre elle; 3º. La mort de Hoche, et le mauvais plan d'operations adopte; 4º. L'eloignement des armees du Rhin des etats hereditaires de la maison d'Autriche; 5º. La nullite des Italiens. Je n'ai avec moi au plus que quinze cents Italiens qui sont le ramassis des polissons dans les grandes villes; 6º. La rupture qui vient d'eclater avec l'Angleterre; 7º. L'impossibilite ou je me trouve, par la non ratification du traite d'alliance avec le roi de Sardaigne, de me servir des troupes sardes, et la necessite d'augmenter de six mille hommes de troupes francaises les garnisons du Piemont et de la Lombardie; 8º. L'envie de la paix qu'a toute la republique, envie qui se manifeste meme dans les soldats, qui se battraient, mais qui verront avec plus de plaisir encore leurs foyers, dont ils sont absens depuis bien des annees, et dont l'eloignement ne serait bon que pour etablir le gouvernement militaire; 9º. L'inconvenance d'exposer des avantages certains et le sang francais pour des peuples peu dignes et peu amans de la liberte, qui, par caractere, habitude et religion, nous haissent profondement. La ville de Venise renferme, il est vrai, trois cents patriotes: leurs interets seront stipules dans le traite, et ils seront accueillis dans la Cisalpine. Le desir de quelques centaines d'hommes ne vaut pas la mort de vingt mille Francais; 10º. Enfin, la guerre avec l'Angleterre nous ouvrira un champ plus vaste, plus essentiel et plus beau d'activite. Le peuple anglais vaut mieux que le peuple venitien, et sa liberation consolidera a jamais la liberte et le bonheur de la France, ou, si nous obligeons ce gouvernement a la paix, notre commerce, les avantages que nous lui procurerons dans les deux mondes, seront un grand pas vers la consolidation de la liberte et le bonheur public. Si, dans tous ces calculs, je me suis trompe, mon coeur est pur, mes intentions sont droites: j'ai fait taire l'interet de ma gloire, de ma vanite, de mon ambition; je n'ai vu que la patrie et le gouvernement; j'ai repondu d'une maniere digne de moi a la confiance illimitee que le directoire a bien voulu m'accorder depuis deux ans. Je crois avoir fait ce que chaque membre du directoire eut fait en ma place. J'ai merite par mes services l'approbation du gouvernement et de la nation; j'ai recu des marques reiterees de son estime. "Il ne me reste plus qu'a rentrer dans la foule, reprendre le soc de Cincinnatus, et donner l'exemple du respect pour les magistrats et de l'aversion pour le regime militaire, qui a detruit tant de republiques et perdu plusieurs etats." Croyez a mon devouement et a mon desir de tout faire pour la liberte de la patrie. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 19 vendemiaire an 6 (10 octobre 1797). _Au directoire executif._ Le citoyen Botot m'a remis votre lettre du premier jour complementaire; il m'a dit, en consequence, de votre part, de revolutionner l'Italie: je lui ai demande comment cela se devait entendre; si le duc de Parme, par exemple, etait compris dans cet ordre. Il n'a pu me donner aucune explication. Je vous prie de me faire connaitre vos ordres plus clairement. J'ai retenu quelques jours ici le citoyen Botot, pour qu'il put s'assurer par lui-meme de l'esprit qui anime mon etat-major et tout ce qui m'environne. Je serais bien aise qu'il en fit autant dans les differentes divisions de l'armee, il y trouverait un esprit de patriotisme qui distingue ces braves soldats. Ma sante considerablement affaiblie, mon moral non moins affecte, ont besoin de repos et me rendent incapable de remplir les grandes choses qui restent a faire. Je vous ai deja demande un successeur: si vous n'avez pas obtempere a ma demande, je vous prie, citoyens directeurs, de le faire. Je ne suis plus en etat de commander. Il ne me reste qu'un vif interet, qui ne m'abandonnera jamais, pour la prosperite de la republique et la liberte de la patrie. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 22 vendemiaire an 6 (13 octobre 1797). _Au directoire executif de la republique cisalpine._ J'ai recu, citoyens directeurs, le projet que vous m'avez envoye pour la formation du departement de Mantoue. Faites faire une loi par les comites reunis, pour joindre Mantoue, la partie du Veronais que vous desirez dans votre plan, et le Brescian a la republique cisalpine. Si vous le croyez necessaire, envoyez-la moi, je la signerai: surtout que chaque departement n'excede pas cent quatre-vingt mille habitans. Je crois qu'il sera bon de mettre une partie du Brescian dans le departemens de Mantoue, pour pouvoir faire une bonne limite. La ville de Mantoue continuera cependant a etre en etat de siege, et immediatement sous les ordres du general commandant la place. Les fortifications de Mantoue seront desormais aux frais de votre gouvernement, ainsi que celles de Pizzighittone et de Peschiera. Il est indispensable que vous envoyiez un de vos officiers du genie a Mantoue, lequel se concertera avec l'officier francais, et prendra des mesures pour augmenter, autant que possible, les fortifications de cette place. J'ordonne au general Chasseloup de faire faire des projets en grand pour des fortifications permanentes. Il est egalement indispensable que l'on commence a travailler a un bon fort a la roche d'Anfous, entre Brescia et le Tyrol. Ce poste est des plus importans pour la republique cisalpine, et il demande toute votre sollicitude. Envoyez un officier du genie a Brescia. Je donne l'ordre au general Chasseloup d'en envoyer egalement un pour se concerter avec le votre, et presenter un projet pour etablir une bonne forteresse dans cette position. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 vendemiaire an 6 (18 octobre 1797). _Au directoire executif._ Le general Berthier et le citoyen Monge vous portent le traite de paix definitif qui vient d'etre signe entre l'empereur et nous. Le general Berthier, dont les talens distingues egalent le courage et le patriotisme, est une des colonnes de la republique, comme un des plus zeles defenseurs de la liberte. Il n'est pas une victoire de l'armee d'Italie a laquelle il n'ait contribue. Je ne craindrai pas que l'amitie me rende partial en retracant ici les services que ce brave general a rendus a la patrie; mais l'histoire prendra ce soin, et l'opinion de toute l'armee fondera le temoignage de l'histoire. Le citoyen Monge, un des membres de la commission des sciences et arts, est celebre par ses connaissances et son patriotisme. Il a fait estimer les Francais par sa conduite en Italie. Il a acquis une part distinguee dans mon amitie. Les sciences, qui nous ont revele tant de secrets, detruit tant de prejuges, sont appellees a nous rendre de plus grands services encore. De nouvelles verites, de nouvelles decouvertes nous reveleront des secrets plus essentiels encore au bonheur des hommes; mais il faut que nous aimions les savans et que nous protegions les sciences. Accueillez, je vous prie, avec une egale distinction, le general distingue et le savant physicien: tous les deux illustrent la patrie et rendent celebre le nom francais. Il m'est impossible de vous envoyer le traite de paix par deux hommes plus distingues dans un genre different. BONAPARTE. Au quartier-general a Passeriano, le 27 vendemiaire an 6 (18 octobre 1797). _Au ministre des relations exterieures._ La paix a ete signee hier apres minuit. J'ai fait partir, a deux heures, le general Berthier et le citoyen Monge pour vous porter le traite en original. Je me suis refere a vous en ecrire ce matin, et je vous expedie, a cet effet, un courrier extraordinaire qui vous arrivera en meme temps, et peut-etre avant le general Berthier: c'est pourquoi j'y inclus une copie collationnee de ce traite. 1 deg.. Je ne doute pas que la critique ne s'attache vivement a deprecier le traite que je viens de signer. Tous ceux cependant qui connaissent l'Europe et qui ont le tact des affaires, seront bien convaincus qu'il etait impossible d'arriver a un meilleur traite sans commencer par se battre, et sans conquerir encore deux ou trois provinces de la maison d'Autriche. Cela etait-il possible? oui. Preferable? non. En effet, l'empereur avait place toutes ses troupes contre l'armee d'Italie, et, nous, nous avons laisse toute la force de nos troupes sur le Rhin. Il aurait fallut trente jours de marche a l'armee d'Allemagne pour pouvoir arriver sur les lisieres des etats hereditaires de la maison d'Autriche, et pendant ce temps-la j'aurais eu contre moi les trois quarts de ses forces. Je ne devais pas avoir les probabilites de les vaincre, et, les eusse-je vaincues, j'aurais perdu une grande partie des braves soldats qui ont a seuls vaincu toute la maison d'Autriche et change le destin de l'Europe. Vous avez cent cinquante mille hommes sur le Rhin, j'en ai cinquante mille en Italie. 2 deg.. L'empereur, au contraire, a cent cinquante mille hommes contre moi, quarante mille en reserve, et au plus quarante mille au-dela du Rhin. 3 deg.. Le refus de ratifier le traite du roi de Sardaigne me privait de dix mille hommes et me donnait des inquietudes reelles sur mes derrieres, qui s'affaiblissaient par les armemens extraordinaires de Naples. 4 deg.. Les cimes des montagnes sont deja couvertes de neige: je ne pouvais pas, avant un mois, commencer les operations militaires, puisque, par une lettre que je recois du general qui commande l'armee d'Allemagne, il m'instruit du mauvais etat de son armee, et me fait part que l'armistice de quinze jours qui existait entre les armees n'est pas encore rompu. Il faut dix jours pour qu'un courrier se rende d'Udine a l'armee d'Allemagne annoncer la rupture; les hostilites ne pouvaient donc en realite commencer que vingt-cinq jours apres la rupture, et alors nous nous trouvions dans les grandes neiges. 5 deg.. Il y aurait eu le parti d'attendre au mois d'avril et de passer tout l'hiver a organiser les armees et a concerter un plan de campagne, qui etait, pour le dire entre nous, on ne peut pas plus mal combine; mais ce parti ne convenait pas a la situation interieure de la republique, de nos finances et de l'armee d'Allemagne. 6 deg.. Nous avons la guerre avec l'Angleterre: cet ennemi est assez considerable. Si l'empereur repare ses pertes dans quelques annees de paix, la republique cisalpine s'organisera de son cote, et l'occupation de Mayence et la destruction de l'Angleterre nous compenseront de reste et empecheront bien ce prince de penser a se mesurer avec nous. 7 deg.. Jamais, depuis plusieurs siecles, on n'a fait une paix plus brillante que celle que nous faisons. Nous acquerons la partie de la republique de Venise la plus precieuse pour nous. Une autre partie du territoire de cette republique est acquise a la Cisalpine, et le reste a l'empereur. 8 deg.. L'Angleterre allait renouveler une autre coalition. La guerre, qui a ete nationale et populaire lorsque l'ennemi etait sur nos frontieres, semble aujourd'hui etrangere au peuple, et n'est devenue qu'une guerre de gouvernement. Dans l'ordre naturel des choses, nous aurions fini par y succomber. 9 deg.. Lorsque la Cisalpine a les frontieres les plus militaires de l'Europe, que la France a Mayence et le Rhin, qu'elle a dans le Levant Corfou, place extraordinairement bien fortifiee, et les autres iles, que veut-on davantage? Diverger nos forces, pour que l'Angleterre continue a enlever a nous, a l'Espagne, a la Hollande leurs colonies, et eloigner encore pour long-temps le retablissement de notre commerce et de notre marine? 10 deg.. Les Autrichiens sont lourds et avares: aucun peuple moins intrigant et moins dangereux pour nos affaires militaires qu'eux; l'Anglais, au contraire, est genereux, intrigant, entreprenant. Il faut que notre gouvernement detruise la monarchie anglicane, ou il doit s'attendre lui-meme a etre detruit par la corruption et l'intrigue de ces actifs insulaires. Le moment actuel nous offre un beau jeu. Concentrons toute notre activite du cote de la marine, et detruisons l'Angleterre: cela fait, l'Europe est a nos pieds. BONAPARTE Au quartier-general a Trevise, le 5 brumaire an 6 (26 octobre 1797). _Au citoyen Villetard._ J'ai recu, citoyen, votre lettre du 3 brumaire, je n'ai rien compris a son contenu; il faut que je ne me sois pas bien explique avec vous. La republique francaise n'est liee avec la municipalite de Venise par aucun traite qui nous oblige a sacrifier nos interets et nos avantages a celui du comite du salut public ou de tout autre individu de Venise. Jamais la republique francaise n'a adopte pour maxime de faire la guerre pour les autres peuples. Je voudrais connaitre quel serait le principe de philosophie ou de morale qui ordonnerait de faire sacrifier 40,000 Francais contre le voeu bien prononce de la nation et l'interet bien entendu de la republique. Je sais bien qu'il n'en coute rien a une poignee de bavards, que je caracteriserais bien en les appelant fous, de vouloir la republique universelle; je voudrais que ces messieurs pussent faite une campagne d'hiver: d'ailleurs, la nation venitienne n'existait pas. Divises en autant d'interets qu'il y a de villes, effemines et corrompus, aussi laches qu'hypocrites, les peuples de l'Italie, et specialement le peuple venitien, n'est pas fait pour la liberte. S'il etait dans le cas de l'apprecier, et s'il avait les vertus necessaires pour l'acquerir, eh bien! la circonstance actuelle lui est tres-avantageuse pour le prouver: qu'il la defende! Il n'a pas eu le courage de la conquerir, meme contre quelques miserables ol