Project Gutenberg's Etudes Litteraires - XVIIIe siecle., by Emile Faguet This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Etudes Litteraires - XVIIIe siecle. Author: Emile Faguet Release Date: June 26, 2004 [EBook #12749] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES *** Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) EMILE FAGUET DE L'ACADEMIE FRANCAISE ETUDES LITTERAIRES DIX-HUITIEME SIECLE PIERRE BAYLE--FONTENELLE LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU BUFFON--MIRABEAU--ANDRE CHENIER. AVANT-PROPOS Ce volume, comme ceux que j'ai donnes precedemment, s'adresse particulierement aux etudiants en litterature. Ils y trouveront les principaux ecrivains du XVIIIe siecle analyses plutot en leurs idees qu'en leurs procedes d'art. C'etait un peu une necessite de ce sujet, puisque les principaux ecrivains du XVIIIe siecle sont plutot des hommes qui ont pretendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute differente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des deux grands siecles litteraires de la France, qui sont le XVIIe et le XIXe, ou des temps ou l'on s'est attache surtout a remuer des questions et a poursuivre des controverses. Du reste, quelque interessant qu'il soit a bien des egards, le XVIIIe siecle paraitra, par ma faute peut-etre, peut-etre par la nature des choses, singulierement pale entre l'age qui le precede et celui qui le suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne pouvait guere aller sans un certain abaissement de l'esprit litteraire et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inferieur, au point de vue philosophique, au siecle de Descartes, de Pascal et de Malebranche, qu'il l'est, au point de vue litteraire, d'une part au siecle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siecle de Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette decadence, tres relative d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est releve, a des causes multiples dont j'essaie de demeler quelques-unes. Un homme ne chretien et francais, dit La Bruyere, se sent mal a l'aise dans les grands sujets. Le XVIIIe siecle litteraire, qui s'est trouve si a l'aise dans les grands sujets et les a traites si legerement, n'a ete ni chretien ni francais. Des le commencement du XVIIIe siecle l'extinction brusque de l'idee chretienne, a partir du commencement du XVIIIe siecle la diminution progressive de l'idee de patrie, tels ont ete les deux signes caracteristiques de l'age qui va de 1700 a 1790. L'une de ces disparitions a ete brusque, dis-je, et comme soudaine; l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidite encore, et, en 1750 environ, etait consommee, heureusement non pas pour toujours. J'attribue la diminution de l'idee de patrie, comme tout le monde, je crois, a l'absence presque absolue de vie politique en France depuis Louis XIV jusqu'a la Revolution. Deux etats sociaux ruinent l'idee ou plutot le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excites creant une instabilite extreme dans la vie nationale et comme un etourdissement dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appele une "emigration a l'interieur", c'est-a-dire le ferme dessein chez beaucoup d'hommes de reflexion et d'etude de ne plus s'occuper du pays ou ils sont nes, et en realite de n'en plus etre;--autant, et pour les memes causes, dans un etat social ou le citoyen ne participe en aucune facon a la chose publique, et au lieu d'etre un citoyen, n'est, a vrai dire, qu'un tributaire, l'idee de patrie s'efface, quitte a ne se reveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce qui est arrive en France au XVIIIe siecle. Fenelon le prevoyait tres bien, au seuil meme du siecle, quand il voulait faire revivre l'antique constitution francaise, et, par les conseils de district, les conseils de province, les Etats generaux, ramener peuple, noblesse et clerge, moins encore a participer a la chose nationale qu'a s'y interesser[1]. Et on se rappellera qu'a l'autre extremite de la periode que nous considerons, la Revolution francaise a ete tout d'abord cosmopolite, et non francaise, a songe "a l'homme" plus qu'a la patrie, et n'est devenue "patriote" que quand le territoire a ete Envahi. [Note 1: Voir notre _Dix-septieme Siecle_, article Fenelon. (Societe francaise d'Imprimerie et de Librairie.)] Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensee du XVIIIe siecle n'a ete aucunement tournee vers l'idee de patrie, que l'indifference des penseurs et des lettres a l'endroit de la grandeur du pays est prodigieuse en ce temps-la, et que la langue seule qu'ils ecrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, meme au point de vue purement litteraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites consequences. La disparition de l'idee chretienne a des causes plus multiples peut-etre et plus confuses. La principale est tres probablement ce qu'on appelle "l'esprit scientifique", qui existait a peine au XVIIe siecle, et qui date, decidement, en France, de 1700. La "philosophie" du XVIIIe siecle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent "esprit philosophique", c'est toujours esprit scientifique qu'il faut entendre. Le XVIIe siecle avait ete peu favorable a l'esprit scientifique, et meme l'avait dedaigne. Il etait mathematicien et "geometre", non scientifique a proprement parler. Il etait mathematicien et geometre, c'est-a-dire aimait la science purement _intellectuelle_ encore, et que l'esprit seul suffit a faire; il n'aimait point la science realiste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se fait, avant tout, de l'observation des choses reelles. "_Les hommes ne sont pas faits pour considerer des moucherons_, disait Malebranche, _et l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnee de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser a cela quand on n'a rien a faire et pour se divertir_."--Pour les esprits les plus philosophiques et les plus austeres, de telles occupations n'etaient pas meme un "divertissement permis". C'etaient une forme de la concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un veritable peche, et une subtile et funeste tentation; c'etait, pour parler comme Jansenius, une "_curiosite toujours inquiete, que l'on a palliee du nom de science. De la est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous regardent point, qu'il est inutile de connaitre, et que les hommes ne veulent savoir que pour les savoir seulement_."--Litterature, art, philosophie, metaphysique, theologie, science mathematique et tout intellectuelle, voila les differentes directions de l'esprit francais au XVIIe siecle. Mais, vers la fin de cet age, par les recits des voyageurs, par la medecine qui grandit et que le developpement de la vie urbaine invite a grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurite, par l'Academie des sciences fondee en 1666, par Bernier, Tournefort, Plumier, Feuillee, Fagon, Delance, Duvernay, les sciences physiques et naturelles deviennent la preoccupation des esprits. Elles profitent, pour devenir populaires, de la decadence des lettres et de la philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop apparent de 1700 a 1720 environ; elles deviennent meme a la mode, et les femmes savantes ont partout remplace les precieuses, et les presidents a mortier en leurs academies de province ne dedaignent point de "considerer des moucherons" et de dissequer des grenouilles. Elles ont cause gagnee en 1725 et ont deja donne son pli a l'esprit du siecle. Comme il arrive toujours a l'intelligence humaine, trop faible pour voir a la fois plus d'un cote des choses, la science nouvelle parait toute la science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relegue dans l'ombre les explications theologiques, ou metaphysiques ou psychologiques qui en avaient ete donnees. Tout sera explique desormais par les "lois de la nature", le surnaturel n'existera plus, _l'humain_ meme disparaitra; plus de metaphysique, plus de religion; et jusqu'a la morale, qui n'est pas dans la nature, n'etant que dans l'homme, finira elle-meme par etre consideree comme le dernier des "prejuges". Ajoutez a cela des causes historiques dont la principale est la funeste et a jamais detestable revocation de l'Edit de Nantes. Encore que le protestantisme n'ait nullement ete, en ses commencements et en son principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle, insensiblement et indefiniment ployable jusqu'a se transformer par degres en pur rationalisme, encore est-il qu'il etait dans sa destinee de devenir tel. Il a ete, chez les peuples qui l'ont adopte, un passage, une transition lente d'une religion a un etat religieux, et d'un etat religieux a une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif et lent eut pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription des protestants sous Louis XIV. La Revocation a eu, comme toute mesure intransigeante, des consequences radicales; elle a supprime les transitions, et jete brusquement dans le "libertinage" tous ceux qui auraient simplement incline vers une forme de l'esprit religieux plus a leur gre. Ce n'est pas en vain qu'on declare qu'on prefere un athee a un schismatique. A parler ainsi, on reussit trop, et ce sont des athees que l'on fait. Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le trouble moral qu'ont jete dans les esprits la Regence et les scandales financiers de 1718, le XVIIIe siecle a, des son point de depart, absolument perdu tout esprit chretien. Ni chretien, ni francais, il avait un caractere bien singulier pour un age qui venait apres cinq ou six siecles de civilisation et de culture nationales; il etait tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La tradition est l'experience d'un peuple; il manquait de tradition, et n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand interet, c'est un siecle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a de cet age la fougue, l'ardeur indiscrete, la curiosite, la malice, l'intemperance, le verbiage, la presomption, l'etourderie, le manque de gravite et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine generosite, bonte de coeur, facilite aux larmes, besoin de s'attendrir, et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur tout proche, se croit toujours tout pres de le saisir, et en a perpetuellement le besoin, la certitude et l'impatience. Il vecut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches, les essais, les theories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupe et tout brule derriere lui: il avait tout a retrouver et a refaire. Il touchait, du moins, a tous les materiaux avec une fievre de decouverte et une naivete d'inexperience a la fois touchante et divertissante, reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idees que l'humanite avait cent fois tournees et retournees en tous sens, et ne les renouvelant guere, parce qu'avant de les trancher il ne commencait pas par les bien connaitre. Il est peu d'epoque ou l'on ait plus improvise; il en est peu ou l'on ait invente plus de vieilleries avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragout du scandale. Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siecle est arrive a ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombe, a la fin, a peu pres d'accord sur un certain nombre d'idees. Ces idees n'etaient pas precisement les points d'aboutissement d'un systeme bien lie et bien conduit; c'etaient des protestations; elles avaient un caractere presque strictement negatif; ce n'etait que le XVIIIe siecle prenant definitivement conscience nette de tout ce a quoi il ne croyait pas et ne voulait pas croire. Revelation, tradition, autorite, c'etait le christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme a trouver la verite, liberte de croyance et de pensee, mepris du passe sous le nom de loi du progres et de perfectibilite indefinie, ce fut le XVIIIe siecle, et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de revelation, la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorite.--Par suite, grand respect (du moins en theorie) de l'individu, de la personne humaine prise isolement: puisque ce n'est pas la suite de l'humanite qui conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-la, qui peut le decouvrir, l'individu devient sacre, et on lui reporte l'hommage qu'on a retire a la tradition.--Par suite encore, tendance generale a l'idee, un peu vague, d'egalite, sans qu'on sut exactement laquelle, entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer: l'egalite _reelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation meme, jadis hierarchisee si minutieusement; l'egalite financiere relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois a la fortune commence a etablir; plus que tout l'horreur de _l'autorite_, toute autorite, ou spirituelle ou materielle, ne se constituant, ne se conservant surtout, que par une hierarchie, ne pouvant descendre du sommet a toutes les extremites de la base que par une serie de pouvoirs intermediaires qui du cote du sommet obeissent, du cote de la base commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien d'une inegalite systematique entre les hommes. Et ces differentes idees, aussi antichretiennes qu'antifrancaises, je veux dire egales protestations contre le christianisme tel qu'il avait pris et garde forme en France, et contre l'ancienne France elle-meme telle qu'elle s'etait constituee et amenagee, devinrent, peu a peu, comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme n'est pas humain, je dis le scepticisme meme dans le sens le plus eleve du mot, a savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idee a laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espere par quelque chose. Le XVIIIe siecle devait trouver au moins une religion provisoire a son usage; et la verite est qu'il en a trouve deux. Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du sentiment. C'etaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui etait si cher. Autorite, tradition, conscience collective et continue de l'humanite sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolement, se consulte lui-meme; "_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la lumiere_"; que chacun interroge l'oracle personnel, l'etre spirituel qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare, combine, coordonne, conclut, obeit a une sorte de necessite a laquelle il se rend et qu'il appelle l'evidence, et celui-ci c'est la raison;--l'autre, plus prompt en ses demarches, qui fremit, s'echauffe, a des transports, crie et pleure, obeit a une sorte de necessite qu'il appelle l'emotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le XVIIIe siecle a repondu: a tous les deux. Il s'est partage: les tendres ont ete pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes ont ete plutot de la religion de la raison, les femmes de la religion du sentiment. Rationalisme et sensibilite ont regne parallelement vers la lin de cet age, se reconnaissant bien pour freres, en ce qu'ils derivaient de la meme source qui n'est autre qu'orgueil personnel et grande estime de soi, mais freres ennemis, qui se defiaient fort l'un de l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux regles de conduite, aux morales les plus differentes; et aussi, dans les esprits communs et peu capables de discernement, dans la foule, freres ennemis vivant cote a cote, prenant tour a tour la parole, melant leurs voix en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoques en meme temps d'une meme foi indiscrete et d'un meme enthousiasme confus. N'importe, c'etaient des enthousiasmes, des cultes, des elevations, des manieres de religions en un mot; car tout sentiment desinteresse a deja un caractere religieux. De l'instrument meme dont il s'etait servi pour detruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siecle avait fini par faire une religion nouvelle, et la pensee humaine avait parcouru le cercle qu'elle parcourt toujours.--De meme le sentiment, la passion, severement refoules, et tenus en suspicion comme dangereux par la religion traditionnelle, apres avoir proteste contre elle et reclame leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis d'insurges, etaient devenus dogmes eux-memes et religions, et le cercle, de ce cote-la aussi, etait parcouru. Entre ces deux divinites nouvelles et les deux groupes de leurs croyants, restaient en grand nombre, et resterent toujours, ceux que l'evolution de pensee que je viens d'indiquer n'avait pas entraines jusqu'a son terme, les hommes du "pur" XVIIIe siecle, les hommes a la d'Holbach, qui s'en tenaient a la pure negation, et qui se refuserent a n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la pure et simple negation, comme trop seche et trop attristante; et le sentiment et la raison, comme choses trop evidemment individuelles, et qui sont trop autres d'un homme a un autre, pour etre de vrais liens des ames, _relligiones_, et soupconnees de n'etre devenues des divinites que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya a revenir a l'ancienne foi, ou a se mettre en marche vers d'autres solutions encore ou expedients. Mais il etait important de marquer la derniere borne du stade parcouru par le XVIIIe siecle, et celle surtout ou il a comme "tourne". On a fait remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siecle, a le prendre en general, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irreligion plutot deiste, tandis que l'irreligion du XVIIe siecle etait athee. Cette vue est tres ingenieuse, et elle est presque vraie. La minorite irreligieuse du XVIIe siecle nie Dieu; la majorite irreligieuse du XVIIIe siecle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime a y croire. [Note 2: Vinet, _Histoire de la litterature francaise au XVIIIe siecle.--Appendice: Les moralistes francais au XVIIIe siecle_.] La raison c'est precisement qu'elle est majorite. Tout parti qui reussit devient conservateur, et toute doctrine qui a du succes se moralise et s'epure et s'eleve autant que sa nature et son essence le comportent. Le succes est une responsabilite, et se fait sentir comme tel. Une doctrine qui a des partisans, a mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a charge d'ames, cherche a aboutir a une morale, et a prendre au moins un air et une dignite theocratique. C'est pour cela que la philosophie du XVIIIe siecle, et d'assez bonne heure, menagea au moins le mot Dieu, sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et toujours et de plus en plus transforma en veritables objets de culte, sanctifia et divinisa les instruments memes de sa critique, et les armes memes de sa rebellion. Voila comme le fond commun et l'esprit general du siecle que nous etudions. Quelle litterature en est sortie, c'est ce qui nous reste a examiner. Ce pouvait etre une admirable litterature philosophique; et c'est bien ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois qu'on le reconnait unanimement a cette heure. Il n'y a point a cela de raison generale que j'apercoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les philosophes du XVIIIe siecle ont ete tous et trop orgueilleux et trop affaires pour etre tres serieux. Ils sont restes tres superficiels, brillants du reste, assez informes meme, quoique d'une instruction trop hative et qui procede comme par boutades, penetrants quelquefois, et ayant, comme Diderot, quelques echappees de genie, mais en somme beaucoup plutot des polemistes que des philosophes. Leur instinct batailleur leur a nui extremement; car un grand systeme, ou simplement une hypothese satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'a la condition qu'il envisage avec le meme interet, et presque avec la meme complaisance, sa pensee et le contraire de sa pensee, jusqu'a ce qu'il trouve quelque chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un peu legers, les philosophes du XVIIIe siecle ne voient jamais a la fois que leur idee actuelle a prouver et leur adversaire a confondre, ce qui est une seule et meme chose; et quand ils se contredisent, ce qui pourrait etre un commencement de voir les choses sous leurs divers aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume a l'autre, ce qui est etre limite dans l'affirmative et dans la negative tour a tour, mais non pas les voir ensemble. Aussi sont-ils interessants et decevants, de peu de largeur, de peu d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siecles passes, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de la philosophie. Il etait difficile, a moins d'un grand et beau hasard, c'est-a-dire de l'apparition d'un grand genie, chose dont on n'a jamais su ce qui la produit, que ce siecle fut un grand siecle poetique. Il ne fut pour cela ni assez novateur, ni assez traditionnel. Il pouvait, avec du genie, continuer l'oeuvre du XVIIe siecle, en remontant a la source ou le XVIIe siecle avait puise et qui etait loin d'etre tarie; il pouvait continuer de se penetrer de l'esprit antique _et meme s'en penetrer mieux que le XVIIe siecle_, qui, apres tout, s'est beaucoup plus inspire des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et prolonger l'esprit classique francais qui n'avait pas dit son dernier mot, et le revivifier d'une nouvelle seve. Et il pouvait, decidement novateur, avec du genie, creer, a ses risques et perils, ce qui est toujours le mieux, une litterature toute nationale et toute autonome. Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commence par etre novateur sterile; puis il a ete traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par _petite imitation_, traditionnel par contrefacon. Il a commence par etre novateur. Il etait naturel qu'il le fut en litterature comme en tout le reste et qu'il repoussat la tradition litteraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle, Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en litterature les representants d'une reaction presque violente contre l'esprit classique francais en general, et le XVIIIe siecle en particulier. Ils sont "modernes", et irrespectueux autant de l'antiquite classique que de l'ecole litteraire de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'etait point, c'etait d'etre novateur par simple negation, et sans avoir rien a mettre a la place de ce qu'on pretendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guere que des insurges. Ils meprisent la poesie classique, mais ils meprisent toute la poesie; ils meprisent la haute litterature classique, mais ils meprisent a peu pres toute la haute litterature. Si, comme font d'ordinaire les nouvelles ecoles litteraires, ils songeaient a se chercher des ancetres par dela leurs predecesseurs immediats qu'ils attaquent, ils remonteraient a Benserade et a Furetiere. Esprit precieux et realisme superficiel, voila leurs deux caracteres. "Roman bourgeois" avec le _Gil Blas_, comedie romanesque et spirituellement entortillee avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de la ville, sans la profondeur meme de La Bruyere, avec les _Lettres Persanes_, eglogues fades et pretentieuses, fables elegantes et malicieuses sans un grain de poesie, voila ce que font les plus grands d'entre eux. Cette premiere ecole, malgre un bon roman de mauvaises moeurs, deux ou trois jolies comedies et un brillant pamphlet, sent singulierement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand siecle. Le siecle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous le verrons, mais en majorite, sous l'impulsion vigoureuse et multipliee de Voltaire. Celui-ci n'etait pas novateur le moins du monde. Conservateur en toutes choses, et seulement force, pour les interets de sa gloire, a feindre et a imiter une foule d'audaces qui n'etaient nullement conformes a son gout intime, dans le domaine purement litteraire il etait libre d'etre conservateur decide et obstine, et il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement a la tradition ses contemporains qui s'en detachaient. Il precha Boileau et crut continuer Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent a sa suite. Mais c'etait la la tradition prise par son petit cote. Ce que, surtout au theatre, l'ecole de Voltaire nous donna, ce fut une "imitation" des "modeles" du XVIIe siecle. Pour etre dans la grande tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter a la premiere source, imiter ceux qui deja empruntent, c'est risquer de faire des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le XVIIIe siecle est une sorte de conservation des procedes, et c'est pour cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un metier de faire une tragedie ou une comedie. Une tragedie coulee dans le moule de Racine, ou une comedie _developpee_ sur un portrait de La Bruyere comme un devoir d'ecolier sur une matiere, voila bien souvent le grand art du XVIIIe siecle. Elles viennent de la la sensation de vide et l'impression de profonde lassitude que laisserent dans les esprits, vers 1810, les derniers survivants de cette sorte d'atelier litteraire. Le grand art du XVIIIe siecle est une maniere de mandarinat tres lettre, tres circonspect, tres digne, et tres impuissant. Le petit vaux mieux. L'ecole de 1715, nonobstant Voltaire, avait laisse quelque chose derriere elle. Les precieux s'etaient evanouis, ou attenues, ou transformes en faiseurs de madrigaux et en poetes du _Mercure_; mais les realistes etaient restes. Partis d'assez bas, ils ne s'eleverent jamais, et meme au contraire; mais ils furent interessants; ils conterent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils creerent toute une ecole de romanciers et de nouvellistes intelligents, vifs de style, piquants, parfois meme, quoique trop peu, observateurs, parfois meme et, comme par hasard, donnant un petit livre ou il y a du genie. De Le Sage a Laclos c'est toute une serie, dont il faut bien savoir que le roman francais moderne a fini par sortir. Seulement ce n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse. Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent a ces romanciers, le gout du reel et l'emotion. Ces romanciers realistes sont des romanciers qui ne sont pas touchants et des realistes qui ne sont pas realistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une certaine secheresse, ou, plus desobligeante encore, une sensibilite fausse, et d'effort et de commande, est repandue dans toutes leurs oeuvres, jusqu'a ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les sources de la vraie et profonde sensibilite.--Et ils ne sont pas assez realistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses moeurs, ce n'est point un reproche a leur faire, mais qu'ils observent vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure. Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette litterature, celle-la meme, et non plus la haute et pretentieuse, n'est pas nationale. Ni chretien ni francais, c'est le caractere general; ceux-ci ne sont pas plus francais que les autres, et, precisement, si l'ecole de 1715, dont ils derivent, si cette ecole novatrice n'a pas ete plus feconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme insuffisamment autochtone, c'etait une litterature nationale, curieuse de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour d'esprit special, de notre facon d'etre nous, qu'au moins il fallait essayer de creer; et c'est a quoi l'on n'a pas songe. Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincere; un "grand art" sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefacon ingenieuse; une "litterature secondaire" habile, agreable et de peu de fond, aucune poesie, voila soixante annees, environ, de ce siecle. Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie. Un homme doue d'imagination et de sensibilite se rencontra, c'est-a-dire un poete. Rousseau emut son siecle. Par dela la Revolution la secousse qu'il avait donnee aux ames devait se prolonger.--Un autre, de sensibilite beaucoup moindre, et peut-etre peu eloignee d'etre nulle, mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique, deroula le grand spectacle des beautes naturelles, et ecrivit l'histoire du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est restee profonde. Un troisieme, beaucoup moins grand, traverse du reste trop tot par la mort, s'avisa d'etre un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beaute antique, et donna au XVIIIe siecle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poete ecrivant en vers. Enfin, tres penetre des grandes lecons de ces trois artistes, tres digne d'eux, en meme temps profondement original, comprenant la nature, comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi croyant que la litterature et l'art devaient redevenir francais et chretiens, apportant une poetique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une imagination a renouveler presque toutes les formes de l'art litteraire, un grand poete apparait vers 1800, ferme le XVIIIe siecle, quoique en retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le dix-neuvieme[3]. [Note 3: Voir dans nos _Etudes litteraires sur le XIXe siecle_ l'article sur _Chateaubriand_. (Societe francaise d'Imprimerie et de Librairie.)] Le XVIIIe siecle, au regard de la posterite, s'obscurcira donc, s'offusquera, et semblera peu a peu s'amincir entre les deux grands siecles dont il est precede et suivi.--Cependant n'oublions point, et qu'il a sa vivacite, sa grace et son joli tour dans les menus objets litteraires, et qu'il a aussi ses nouveautes, ses inventions qui lui sont propres. Il a cree des genres de litterature, ou, si l'on veut, et c'est mieux dire, il a ressuscite des genres de litterature que l'on avait, a tres peu pres, laisse deperir. Il a presque cree la litterature politique; il a presque cree la litterature scientifique; il a presque cree la litterature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme de l'ecole de 1715, et meme il n'en a pas ete longtemps; et il a fonde une ecole lui-meme. Voltaire a fait trop de tragedies; mais il a _essaye_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialite pour y reussir, il a du moins, a qui aura plus de sang-froid, montre le vrai chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle litterature dans la science, qu'il a fait entrer la science dans la litterature, et que, desormais, il est comme interdit d'etre un grand naturaliste sans savoir exposer avec clarte, gravite et belle ordonnance. Ces agrandissements du domaine litteraire sont les vraies conquetes du XVIIIe siecle. Par elles il est grand encore, et attirera les regards de l'humanite. On remarquera peut-etre avec malice que les conquetes du XVIIIe siecle se sont renversees contre lui, que les sciences qu'il a creees se sont retournees contre les idees qui lui etaient cheres. Le XVIIIe siecle a cree, ou plutot restitue la science politique; et la science politique est peu a peu arrivee a cette conclusion que la politique est une science d'observation, ne se construit nullement par abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de pathologie historique; conception modeste et realiste, qui, pour avoir ete celle de Montesquieu, n'a nullement ete celle du XVIIIe siecle en general, et tant s'en faut. Le XVIIIe siecle a cree, ou dirige dans ses veritables voies l'histoire civile; et l'histoire civile, constituee, fortifiee, enrichie, et semble-t-il, presque achevee par notre age, condamne presque completement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siecle, enseigne qu'au contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle a la vie d'un peuple que la racine a l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se developper, se deracine, d'abord ne peut pas y reussir, ensuite, pour peu qu'il y tache, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort; qu'enfin les developpements d'une nation ne peuvent s'accomplir que par mouvements continus et insensibles, et que le progres n'est qu'une accumulation et comme une stratification de petits progres. Le XVIIIe siecle a cree, ou admirablement lance en avant les sciences naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions tres differentes de celles du XVIIIe siecle. Elles ne croient ni au contrat social, ni a l'egalite parmi les hommes. Par les theories de l'heredite et de la selection elles retablissent comme verites scientifiques les prejuges de la "race" et de "l'aristocratie". Elles sont assez patriciennes, et un peu contre-revolutionnaires. Mais il n'importe. C'est la destinee des hommes de commencer des oeuvres dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les retours; et ce que nous creons, par cela seul qu'il garde notre nom, sinon notre esprit, dut-il tourner un peu a notre confusion, reste encore a notre gloire. Celle du XVIIIe siecle, encore que faible par certains cotes, demeure grande et nous est chere. Que ce n'ait ete ni un siecle poetique, ni un siecle philosophique, il nous le faut confesser; mais c'est un siecle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et la promesse, deja tres brillante, de l'age scientifique le plus grand et le plus fecond qu'ait encore vu l'humanite. Force de l'etudier surtout au point de vue litteraire, j'etais en mauvaise situation pour bien servir ses interets. Je l'ai considere avec application, et retrace avec sincerite, sans plus de rigueur, je crois, que de complaisance. J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les auteurs plutot que les critiques, et ne voir dans les critiques que des guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des differents points de vue ou l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe siecle ayant presque tous beaucoup ecrit, j'ai indique, suffisamment, je crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent a la rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction moyenne ait lues de ses yeux. On consultera aussi, avec fruit, et a coup sur avec plus d'interet que le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore tres bon, tres nourri et tres judicieux, et plein d'apercus sur les litteratures etrangeres, tres utiles a l'intelligence de la notre. C'est ensuite le cours sur la _Litterature francaise au XVIIIe siecle_, du sagace, profond et si pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regrette Edmond Scherer; le _Marivaux_ si complet et si agreable en meme temps de M. Larroumet; l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans prejudice du bon livre, plus scolaire, de M. Edgard Zevort sur le meme sujet; les differents articles de M. Ferdinand Brunetiere, et particulierement ses _Le Sage, Marivaux, Prevost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume intitule _Etudes critiques sur l'histoire de la litterature francaise_ (troisieme serie).--J'ai profite de ces maitres, dont je suis fier que quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'etre pas trop indigne d'eux. Janvier 1890. E. F. DIX-HUITIEME SIECLE PIERRE BAYLE I BAYLE NOVATEUR Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe siecle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes, et cela, encore que generalement admis, n'est pas trop faux; cela est meme vrai; seulement il faut savoir que jamais eclaireur n'a moins ressemble a ceux de son armee, et que, s'il les eut connus, il n'est personne au monde, non pas meme les jesuites et les dragons de Villars, qu'il eut, j'en suis sur, plus cordialement deteste que ses successeurs. Au premier regard il parait bien l'un d'eux, tres exactement. On feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siecle, tant litteraire que philosophique et "religieux", qui apparaissent. Bayle est "moderne", admire froidement Homere, le trouve souvent un peu "bas", et, du reste, est aussi ferme a la grande poesie, et meme a toute poesie, qu'il soit possible. Voltaire aura le gout plus large et plus eleve que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, etroit et negateur; il ne croit qu'au petit fait et aux grandes consequences du petit fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme historique, et la ou nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble, l'explosion d'un grand sentiment et le deploiement soudain de grandes forces d'ame, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien conduite. Savez-vous ou est, a peu pres, le sommaire de la _Pucelle_ de Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et encadre par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie bouffonne et irreverencieuse, et cette methode du burlesque applique a la metaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siecle tout entier, depuis Fontenelle jusqu'a Beranger. Les plaisanteries sur le systeme de Spinoza (Dieu modifie en Gros-Jean est un imbecile, et Dieu, modifie en Leibniz est un grand genie; Dieu modifie en trente mille Autrichiens a assomme Dieu modifie en dix mille Prussiens), ces plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle, ou plutot elles ont commence par etre de Bayle. --"Les idees de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape parlant _ex cathedra_ peuvent etre comparees a celles du paganisme touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien repondant a une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de respect; mais enfin son jugement, quand meme il aurait ete rendu _ex cathedra_, ou plutot _ex tripode_, ne passait pas pour irreformable. Voila le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes etait le juge de dernier ressort: voila le concile."--Cela est-il assez voltairien? C'est du Bayle. Il a, non seulement l'esprit irreligieux, rebelle au sentiment du surnaturel, mais le gout de l'agression, et de la polemique, et de la taquinerie irreligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis point de nier Dieu, la providence, et l'immortalite de l'ame; car il se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener subtilement et captieusement son lecteur a la negation de Dieu, a la meconnaissance de la providence, et a la persuasion que tout finit a la tombe; mais encore il prend plaisir a bien montrer aux hommes, patiemment, obstinement, avec la persistance tranquille de la goutte d'eau percant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire a ces choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mene tout droit, autant tout raisonnement, quel qu'il puisse etre, en eloigne, et qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont admirablement bien avises en croyant. Ce detour malicieux, tactique absolument continuelle chez lui, sent le mepris et un peu d'intention mechante; c'est un moyen d'interesser l'amour-propre dans la cause de la negation, et, si l'on n'y reussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le tient doucement pour un sot, ce qu'on le felicite d'etre d'ailleurs, et de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait etre autre chose. C'est du plus pur XVIIIe siecle. Et dix-huitieme siecle encore le gout tres marque et aussi desobligeant que possible de l'obscenite. Les details scabreux recherches avec soin et etales avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austere. Le cynisme cher au XVIe siecle, contenu et reprime au XVIIe, recommence a couler de source et a deborder, et en voila pour un siecle; en voila jusqu'a ce que la reaction de la satiete et du degout y mette, pour un temps, une nouvelle digue. La defense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation tres grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, a l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand sang-froid, qu'un livre, pour etre utile, doit etre achete, et pour etre achete doit contenir de ces choses qui plaisent a tout le monde, interessent tout le monde, eveillent, entretiennent et satisfont toutes les curiosites. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique, mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger a l'etre un peu, et meme enormement, dans le seul but de ne point leur rester etranger. Un savant meme est bien force d'etre a peu pres a la mode. Et voila bien toute la physionomie du XVIIIe siecle qui se dessine a nos yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'a ce que j'appellerai, si on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux origines de l'humanite, et je ne sais quel sentiment que l'humanite en s'organisant s'est eloignee du bonheur, en se civilisant s'est denaturee et pervertie, idee familiere au XVIIIe siecle meme avant Rousseau, et devenue populaire apres lui, que l'on ne trouvat encore dans Bayle, a la verite en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il, que l'effort, humain ou divin, pour eloigner progressivement le monde de l'etat primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonte de l'homme, ou d'une bonte celeste. C'est une idee singuliere des Platoniciens que, par exemple, Dieu ait cree le monde par bonte. La creation est plutot une premiere decheance. Le chaos c'etait le bonheur. "Tout etait insensible dans cet etat: le chagrin, la douleur, le crime, tout le mal physique, tout le mal moral y etait inconnu... La matiere contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les miseres que nous voyons; mais ces germes n'ont ete feconds, pernicieux et funestes qu'apres la formation du monde. La matiere etait une Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer."--Bayle s'amuse, car il s'amuse toujours; mais cette theorie de polemique n'est pas autre chose que la doctrine de Rousseau poussee a l'extreme, en telle sorte qu'elle pourrait etre ou page d'un disciple de Rousseau logique et naif, ou parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires. [Note 4: Ville de Sicile, ruinee par les Syracusains, qui la surprirent en traversant un marais desseche par les habitants, malgre la defense de l'oracle.] Ce gout de critique negative, ce gout de faire douter, cette impertinence savante et froide a l'adresse de toutes les croyances communes de l'humanite, cet art de ne pas etre convaincu, et de ne pas laisser quelque conviction que ce soit s'etablir dans l'esprit des autres; cet art, delicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude, pressant, imperieux et haletant, en tant que visant a un but plus eleve que lui-meme, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit a une sorte de desorganisation des forces humaines et a une maniere de lassitude sociale. Bayle le sait, et le dit fort agreablement: "On peut comparer la philosophie a ces poudres si corrosives qu'apres avoir consume les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie refute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrete point la, elle refute les verites, et quand on la laisse a sa fantaisie, elle va si loin qu'elle ne sait plus ou elle est, ni ne trouve plus ou s'asseoir." Voila une belle porte d'entree au XVIIIe siecle, et ou l'inscription ne laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte. Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la verite, que l'_Encyclopedie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des editions revues, corrigees et peu augmentees du _Dictionnaire_ de Bayle, que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le magasin d'idees de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'a Volney. Le XVIIIe siecle commence. II BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIECLE SANS EN ETRE Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle a un philosophe de 1750. Presque tout son caractere et presque toute sa tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme tres modeste, tres sage, tres honnete homme dans la grandeur de ce mot. Laborieux, assidu, retire et silencieux, personne n'a moins aime le fracas et le tapage, non pas meme celui de la gloire, non pas meme celui qu'entraine une influence sur les autres hommes. De petite sante et d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, meme de tout divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, a proprement parler, relations. La _vita umbratilis_ a ete la sienne, exactement, et il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en main, pour mieux lire, et pour relire en resume--et voila toute son existence. Il ne s'est soucie d'aucune espece de rapport immediat avec ses semblables. L'idee n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il s'ensuit que ce n'est jamais l'action a faire qui lui dicte l'idee dont elle a besoin; et c'est la une premiere difference entre lui et ses successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des pensees. Ajoutez, et voila que les differences se multiplient, qu'il n'a pour ainsi dire pas de passions. Son trait tout a fait distinctif est meme celui-la. Il n'est pas seulement un honnete homme et un sage--on l'est avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut pas comprendre ou qui comprend avec une peine extreme et un etonnement profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les hommes le confond. "Ce qu'il y a de plus etrange, dans le combat des passions contre la conscience, est que la victoire se declare le plus souvent pour le parti qui choque tout a la fois et la conscience et l'interet." Il y a la quelque chose de si monstrueux que le bon sens en est comme etourdi, et il ne faut pas s'etonner que "les paiens aient range tous ces gens-la au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des energumenes et de tous ceux en general qu'on croyait agites d'une divine fureur." Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait meme aucun compliment d'etre un honnete homme: il croit simplement qu'il n'est pas un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eut ete comme effare, et se serait demande quelle divine fureur agitait tous ces nevropathes. Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres. Les hommes du XVIIIe siecle ne l'etaient guere. Ils etaient gens qui avaient des lettres, mais qui songeaient a bien autre chose, gens persuades qu'ils etaient faits pour l'action et pour une action immediate sur leurs semblables, gens qui avaient la pretention de mener leur siecle quelque part, et ils ne savaient pas trop a quel endroit; mais ils l'y menaient avec vehemence; gens qui etaient capables d'etre sceptiques tour a tour sur toutes choses, excepte sur leur propre importance; gens qui faisaient leur metier d'hommes de lettres, a la condition, avec le privilege, et dans la perpetuelle impatience d'en sortir. --Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans reserve, sans lassitude, sans degout, sans arriere-pensee, et sans autre ambition que de continuer de l'etre. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de labeurs, de recherches desinteressees et de tranquille mepris du monde qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du veritable homme de lettres qu'il songe a la posterite, c'est-a-dire aux deux ou trois douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siecle apres sa mort. "Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que les siecles a venir ne se fachent en apprenant que vos veilles ne vous ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire a votre memoire? Dormez en repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous etes peu soucie de la fortune, content de vos livres et de vos etudes, et de consacrer votre temps a l'instruction du public, ne sera-ce pas un tres bel eloge?... Les gens du monde aimeraient autant etre condamnes aux galeres qu'a passer leur vie a l'entour des pupitres, sans gouter aucun plaisir ni de jeu, ni de bonne chere... Mais ils se trompent s'ils croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, Francois Junius) etait sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, a moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner pour des vetilles..." Voila Bayle au naturel. Considere a ces moments-la, il apparait aussi peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos cathedrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent accomplissement de la tache qu'ils avaient choisie, au recoin le plus obscur du grand edifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son monument. Des exigences de publication l'y obligerent. "A quoi bon? disait-il. Une compilation! Un repertoire!" Et, en verite, il semble bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire. Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses concordent, aussi bien que toutes les vanites des hommes du XVIIIe siecle, tout de meme les orgueilleuses et ambitieuses idees generales des philosophes de 1750 sont absolument etrangeres a Pierre Bayle. Il ne croit ni a la bonte de la nature humaine, ni au progres indefini, ni a la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste, ni rationaliste, ni regenerateur. Le monde pour lui "est trop indisciplinable pour profiter des maladies des siecles passes, et _chaque siecle se comporte comme s'il etait le premier venu_". L'humanite ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle est en mouvement. La verite est qu'elle oscille, "Si l'homme n'etait pas un animal indisciplinable, il se serait corrige." Mais il n'en est rien. "D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les reiterations continuelles de la bascule n'auront rien gagne sur le coeur humain." Ce serait un bon livre a ecrire "qu'on pourrait intituler _de centro oscillationis moralis_, ou l'on raisonnerait sur des principes a peu pres aussi necessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des vibrations des pendules". On eut etonne beaucoup cet aieul des Encyclopedistes en lui parlant du regne de la raison et de la toute-puissance a venir de la raison sur les hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mene jamais. Elle est pour lui le seul souverain legitime de l'homme, et le seul qui ne gouverne pas. Il est tres enclin, sur ce point, a "_soutenir le droit et nier le fait_"; a soutenir "qu'il faut se conduire par la voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie". La raison en est (dont Pascal s'etait fort bien avise) dans l'horreur des hommes pour la verite. Un instinct nous dit que la verite est l'ennemie redoutable de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre l'empire, d'un seul coup nous serions des etres si absolument raisonnables et sages que nous peririons d'ennui. Plus de desir, plus de crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la verite, le simple bon sens, s'il l'ecoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide affreux et desert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne a celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute agitation et tourment? Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et interessee de la verite, n'en a pas une moindre de la clarte. Il peut approuver ce qui est clair, il n'aime passionnement que ce qui est obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains reformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont detruit ou efface de mysteres. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laisse qui leur assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de mepris dont, en creant une secte, ils ont enrichi l'humanite. "C'est l'incomprehensible qui est un agrement." Quelqu'un qui inventerait une doctrine ou il n'y eut plus d'obscurite, "il faudrait qu'il renoncat a la vanite de se faire suivre par la multitude". Cela est eternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanite. L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce qu'il aime a ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du reve, c'est le gout de l'inintelligible. L'humanite revera toujours, et d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop comprendre pour permettre qu'on la reve. La raison est donc comme une sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin incessant de reprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. "Je sais que tu dis vrai; mais tais-toi."--Il est donc d'un esprit tres etroit de travailler a fonder le rationalisme dans le genre humain; c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle aime a dire, tout a fait surprenante. Certes Bayle ne songe point a un tel dessein, et personne n'a cru plus fort et n'a dit plus souvent que l'humanite vit de prejuges, qui, seulement, se succedent les uns aux autres et se transforment, comme de sa substance intellectuelle. Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe siecle en ce qu'il adore la verite. J'ai dit qu'il n'a point de passion; il a celle-la. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments tres vifs contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira a faire l'eloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolerance qui animait les religions antiques. Il laisse ce panegyrique a faire a Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile a une doctrine d'etre tolerante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il penche tres sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a dissimule l'intolerance du protestantisme. Il insiste meme avec complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais tres bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitie personnelle; mais d'une facon generale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin, ou meme d'Erasme, la rectitude de sa loyaute intellectuelle et de son bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolerance partout ou il est. Il l'eut peut-etre trouve jusque dans l'_Encyclopedie_, et l'eut denonce. Je dirai meme que j'en suis sur. Il faut indiquer un trait tout special par ou Bayle se distingue des heritiers qui l'ont tant aime. L'intrepidite d'affirmation des philosophes du XVIIIe siecle leur vient, pour la plupart, de leurs connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont mise. Bayle ne s'est pas occupe de sciences, presque aucunement, et sa _Dissertation sur les cometes_ est un pretexte a philosopher, non proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux categories d'articles sont d'une regrettable et tres significative secheresse: c'est a savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si sa critique est superficielle, hesitante, ou, pour mieux dire, assez indifferente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants, il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est reste a Gassendi. Inutile de dire que c'est la une lacune facheuse. A un certain point de vue ce lui a ete un avantage. La certitude scientifique a comme enivre les philosophes du XVIIIe siecle, la plupart du moins, et leur a donne le dogmatisme intemperant le plus desagreable, le plus dangereux aussi. Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que Bayle s'est tenu a l'ecart des sciences, ou si c'est son incompetence scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse reserve; mais toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre que le XVIIIe siecle a apporte au monde, que le pontificat scientifique lui est inconnu, et que, rebelle a l'ancienne revelation, ou il n'a pas assez vecu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt a croire pour accepter la nouvelle. Aussi toutes ses conclusions, ou plutot tous les points de repos de son esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment moderes. En general sa methode, ou sa tendance, consiste a montrer aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extremement sceptiques, et beaucoup moins attaches qu'ils ne l'estiment aux croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle a extraire, avec une lente dexterite, de la pensee de chacun le principe d'incroyance qu'elle renferme et cache, et non point a arracher, comme Pascal, mais a derober doucement a chacun une confession d'infirmite dont il fait un aveu de scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement, le catholicisme au jansenisme, le jansenisme au protestantisme, le protestantisme au socinianisme et le socinianisme a la libre pensee. Il aimera, par exemple, a nous montrer combien la pensee de saint Augustin est voisine de celle de Luther, combien il etait necessaire que le calvinisme finit par se dissoudre dans le socinianisme, et comment, apres le socinianisme, il n'y a plus de mysteres, c'est-a-dire plus de religion.--Il n'y a pas jusqu'a Nicole qu'il n'engage nonchalamment, qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin de pyrrhonisme. Non point "qu'en fait", je l'ai indique, il ne voie d'infinies distances entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non point du tout entre les doctrines. Ce sont abimes que creuse entre les hommes leur passion maitresse, qui est de n'etre point d'accord; mais, en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions desarmant, leurs vanites disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent a peu pres la meme chose. Il est vrai que jamais les passions ne desarmeront, ni ne s'evanouiront les vanites. Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement, et merveilleusement apte, merveilleusement dispose aussi, et a les distinguer nettement pour les bien faire entendre, et a les concilier, ou plutot a les diluer les unes dans les autres, pour montrer a quel point c'est vanite de croire qu'on appartient exclusivement a l'une d'elles. On l'a appele "l'assembleur de nuages", et voila une singuliere definition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait ete. Personne ne sait mieux isoler une theorie pour la faire voir, et jeter sur elle un rayon vif de blanche lumiere; mais il aime ensuite, cessant de l'isoler et de la circonscrire, a la montrer toute proche des autres pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et a meler et confondre l'etoile de tout a l'heure dans une nebuleuse. Au fond il ne croit a rien, je ne songe pas a en disconvenir, mais il n'y a jamais eu de negation plus douce, moins insolente et moins agressive. Son atheisme, qui est incontestable, est en quelque maniere respectueux. Il consiste a affirmer qu'il ne faut pas s'adresser a la raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut, en conscience, nous promettre de nous conduire a la croyance, niais que d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaitre, il ne se permet pas de mepriser.--Il se tient la tres ferme, dans cette position sure, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse pas d'etre modeste. Ce genre d'atheisme n'est point pour plaire a un croyant; mais il ne le revolte pas. Bien plus choquant est l'atheisme dogmatique, imperieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus aussi le deisme administratif et policier de Voltaire, qui tient a Dieu sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme a un directeur de la surete generale. Quand Bayle laisse echapper une preference entre les systemes, et semble incliner, c'est du cote du manicheisme. Il n'y croit non plus qu'a rien, mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec sa surete ordinaire de critique, surete qu'il tient de sa rectitude d'esprit, mais aussi qui est facile a un homme qui n'a ni prejuge, ni parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du deisme, du spiritualisme, c'etait la question de l'origine du mal dans le monde, que la etait le noeud de tout debat, et le point ou toute discussion philosophique ramene. C'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on en doute; c'est pour nous delivrer du mal qu'on l'invoque, et c'est comme bien createur du mal qu'on se prend a ne le point comprendre. Et il en est qui ont suppose qu'il y avait deux Dieux, dont l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils etaient en lutte eternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.-- C'est une consideration raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte, a peu pres, de l'enigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la nature est immorale, et l'homme capable de moralite; pourquoi l'homme lui-meme, engage dans la nature et essayant de s'en degager, secoue le mal derriere lui, s'en detache, y retombe, se debat encore, et appelle a l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des faits, et de la nature de l'homme et de ses desirs, et de ses espoirs, et, precisement, meme de ses incertitudes et de son impuissance a se rendre compte. --Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les faits eux-memes decores d'appellations theologiques. Ce n'est pas une explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une theorie. Il existe une immense contrariete qu'il s'agit de resoudre, disent les philosophes ou les theologiens. Le manicheen repond: "Je la resous en disant: il existe une contrariete. Des deux termes de cette antinomie j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constate la difficulte, j'ai donne deux noms aux deux elements du conflit. Tout est explique." Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce qu'elle n'est qu'une constatation, un peu resumee. Ce qu'il aime, ce sont des faits, clairs, verifies et bien classes. Le dualisme manicheen lui plait, comme une bonne table des matieres, sur deux colonnes. Du reste, sa demarche habituelle est de faire le tour des idees, de les bien faire connaitre, d'en faire un releve exact, et d'insinuer qu'elles ne resolvent pas grand'chose. En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautes ambitieuses et de theories systematiques. Il semble meme persuade qu'il ne faut ecrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes rendront vite defectueuses et funestes dans la pratique les plus subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il est a l'oppose meme des ecoles qui croient qu'un grand peuple peut sortir d'une grande idee, et, la comme ailleurs, rien ne lui parait plus faux que la pretendue souverainete de la raison. Il est tres franchement monarchiste, conservateur et antidemocrate. Sans etudier a fond la question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'interessent point, quand il rencontre la theorie de la souverainete du peuple, il lui fait la supreme injure: il ne la tient pas pour une theorie. Il la prend pour un appareil oratoire a l'usage de ceux qui veulent assassiner les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans les ouvrages des tyrannicides appartenant aux ecoles les plus diverses.--Seulement son impartialite ordinaire est ici un peu en defaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de la souverainete du peuple aux ecoles protestantes, et c'est surtout aux jesuites que Bayle l'impute de preference. Il n'ignore pas, et connait trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_ par Jean Petit en 1407, que la theorie est anterieure aux jesuites aussi bien qu'aux lutheriens, et il declare meme que "l'opinion que l'autorite des rois est inferieure a celle du peuple et qu'ils peuvent etre punis en certains cas, a ete enseignee et mise en pratique dans tous 1es pays du monde, dans tous les siecles et dans toutes les communions [6]"; mais il assure que si ce ne sont pas les jesuites qui ont invente ces deux sentiments, ce sont eux qui en ont tire les consequences les plus extremes; et il s'etend longuement sur l'apologie du crime de Jacques Clement et sur le _De Rege et regis institutione_ de Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici, s'interesse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille et timide qui a besoin d'une autorite indiscutee et inebranlable pour proteger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires philosophiques se contente de mepriser la foule illettree, brutale et incapable de raisonner juste, meme sur ses interets; mais qui en choses politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des theories a exciter ses passions, a decorer d'un beau nom ses violences et a excuser d'un beau pretexte ses fureurs; et qui, sur ces matieres, est tout franchement de l'avis de Hobbes. [Note 5: Article sur _Hobbes_.] [Note 6: Article _Loyola_.] [Note 7: Article _Mariana_.] Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modere; il est la moderation meme. L'exces quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il ne considere pas comme un exces, le choque, le desole et le desespere. Son ideal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'ideal; mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son exemple, quelle bonne regle morale ce serait deja que l'interet bien entendu, avec un peu de bonte, qui serait encore de l'interet bien compris. Labeur, patience, egalite d'ame, contentement de peu, tranquillite, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition et envie sont plus que des fleaux, etant des ridicules du dernier burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie, pour ne pas glisser a l'absolue indifference, c'est son caractere, et c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Laeli_ revient a l'esprit en le lisant, en y ajoutant _cum grano salis_. Tout cela en fait bien un homme qui a fraye la voie au XVIIIe siecle et qui n'a rien de son esprit. Il eut bien hai les philosophes, et les aurait railles un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi parce que Voltaire, s'il est intolerant, est partisan de la tolerance, et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits communs. Quand on lit Voltaire, on se prend a dire souvent: "Un Bayle bilieux." Mais voila precisement la difference. Aussi emporte et apre que Bayle etait tranquille et debonnaire, Voltaire, avec tout le fond d'idees de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donne, a moitie, dans une foule d'idees qui etaient fort eloignees de ses penchants propres, si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement contradictoires; et Voltaire, dans ses coleres, ses haines et ses represailles, a donne aux opinions memes qu'il avait communes avec Bayle, un ton de violence et un emportement qui les denature. Bayle represente un moment, tres court, tres curieux et interessant aussi, qui n'est plus le XVIIe siecle et qui n'est pas encore le XVIIIe, un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant protestant que catholique, du XVIIe siecle s'epuise deja; l'effort rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas precisement commence encore. Bayle en est a un rationalisme tout negateur, tout infecond, et tout convaincu de sa sterilite. Il est du temps de Fontenelle, et Fontenelle a continue sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle dira: "Je suis effraye de la conviction qui regne autour de moi." C'est tout a fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin meme que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eut bien quelque chose de cela. III LE "DICTIONNAIRE" LU DE NOS JOURS A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement a marquer sa place et a determiner son influence, il est agreable et profitable. Il est tres savant, d'une science sure, et qui va scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni herissee, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il corrige. Tres modeste en son dessein, il n'avait, en commencant, que l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet, tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce role, il es tres indulgent et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre rectificatif: "'ai peu de fautes a relever dans Moreri..." sur quoi il en releve une vingtaine; mais voila au moins qui est poli. Son livre est mal compose; il est eminemment disproportionne. La longueur des chapitres ne depend pas de l'importance de l'homme ou de la question qui en fait le sujet; elle depend de la quantite de notes qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle ecrit sur eux ne sert qu'a demontrer qu'ils etaient dignes de l'etre et de rester tels, s'etalent comme insolemment sur de nombreuses pages enormes. Des gloires sont etouffees dans un paragraphe insignifiant. D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est sceptique si a fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail. Il est si indifferent qu'il s'interesse egalement a toutes choses; et Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose qu'une curiosite a satisfaire et une rechercher a poursuivre--et l'autre aussi. Personne n'a ete comme Bayle amoureux de la verite pour la verite, sans songer a voir ou a mettre entre les verites des degres d'importance. Il en resulte, sauf une petite reserve que nous ferons plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni beaucoup de finalite dans cet ouvrage. Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il savait, c'etait la mythologie, l'histoire et la geographie ancienne, l'histoire des religions (tres bien, admirablement pour le temps), la theologie proprement dite, la philosophie, l'histoire europeenne du XVIe et du XVIIe siecle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu, c'etait la litterature, la poesie, l'histoire du moyen age.--Ce qu'il ne savait pas du tout, c'etaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce dictionnaire, c'est donc une histoire a peu pres complete, et souvent d'un detail infini et tres amusant, de l'Europe et surtout de la France de 1500 a 1700, une mythologie interessante, des particularites d'histoire ancienne, et presque une histoire complete du developpement du christianisme, et presque une histoire complete des philosophies; et ni Voltaire, quand il travaille a son _Dictionnaire philosophique_, ni Diderot quand il travaille a la partie philosophique de l'_Encyclopedie_, n'ignorent ces deux derniers points. Le tresor est donc beau, si les lacunes sont considerables. Quelque chose est plus desobligeant que les lacunes: ce sont les commerages et les obscenites. Le mepris bienveillant de Bayle pour les hommes et la conviction ou il est qu'ils ne liraient point un livre ou il n'y aurait ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas a excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plait personnellement et bien pour son compte a ces recits ridicules, ou scabreux. Il goute ces plaisirs secrets de petite curiosite malsaine qui sont le peche ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et confines. Il lui manque d'etre homme du monde. Il ne l'est ni par le bon gout, ni par la discretion ou brievete dedaigneuse sur certains sujets, ni par l'indifference a l'egard des choses qui sont la preoccupation des collegiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre a la pareille: la principale question qui a inquiete Sainte-Beuve en son article sur Bayle a ete de savoir si M. Bayle a ete l'amant de Madame Jurieu. Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique ruse de guerre employee, ce me semble, deja avant Montaigne, et, depuis Montaigne jusqu'a nos jours, tellement pratiquee, qu'elle ne trompe personne, et meme que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme vous savez bien, a presenter l'impuissance de la raison a demontrer Dieu comme une preuve de la necessite de la foi, et par consequent tout livre rationnellement atheistique comme une introduction a la vie devote. A ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abuse de ce detour. Ce lui devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sur a l'avance que tout article sur le platonisme, le manicheisme, le socinianisme, la creation, le peche originel ou l'immortalite de l'ame, finira par la. Il a d'autres stratagemes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers. C'est la ou l'on cherche sa pensee sur les questions graves et perilleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme a couvert, et protege par l'obscurite du sujet et l'inattention probable du lecteur, ose davantage, et traite a fond un probleme capital, au coin d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est mal fait, moitie incurie (au point de vue artistique), moitie dessein, et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre a consulter plutot qu'a lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il n'y a presque rien; a le lire on fait a chaque pas des decouvertes la precisement ou l'on se preparait a tourner deux feuillets a la fois. C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre a quatre. Et a lire jusqu'au bout on decouvre une chose qui est bien a l'honneur de Bayle: c'est que tous ces defauts que je viens d'indiquer diminuent et s'effacent presque a mesure que Bayle avance. Les histoires grasses ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commere cede toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un dictionnaire des problemes philosophiques. On le voit finir avec regret. Tout compte fait, c'est une substantielle et agreable lecture. C'est le livre d'un honnete homme tres intelligent avec un peu de vulgarite. Son impartialite, relative, comme toute impartialite, mais reelle, sa modestie, sa loyaute de savant, nonobstant ses petites ruses et malignites de bon apotre, surtout son solide, profond et plein esprit de tolerance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolerance etait son fond meme, et l'etoffe de son ame. Quand il s'anime, quand il s'eleve, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de l'ardeur, de la conviction, une maniere d'onction meme, c'est qu'il s'agit de tolerance, c'est qu'il a a exprimer son horreur des persecutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du fanatisme, de la stupidite de la foule tuant pour le service d'une idee qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas dit: "Aimez-vous les uns les autres": mais il a repete toute sa vie, avec une veritable angoisse et une vraie pitie: "Supportez-vous les uns les autres." C'est la qu'est la difference, et pourquoi il ne faut pas dire comme Voltaire: "C'etait une ame divine." Mais c'etait une ame honnete, droite et bonne. Malgre sa prolixite, il est extremement agreable a lire; car si ses articles sont longs, son style est vif, aise, franc, et va quelquefois jusqu'a etre court. Il a deux manieres, celle du haut des pages et celle des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tasse et lourd; en petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot presse de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse et prudente, et tres souvent, presque toujours, il est charmant. On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmes, contraints et retenus, mais qui vous accompagnent apres le cours tout le long des quais, et alors sont extremement instructifs, amusants, profonds et puissants, a la rencontre, et se sentent tellement interessants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensee et toute la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidite un peu cauteleuse de Bayle, qui ne se decide a se livrer que dans un semblant de huis-clos, dans un enseignement au moins apparemment confidentiel. Il a beaucoup d'esprit, et un esprit tres particulier, une maniere d'_humour_ naive, de malice qui semble ingenue, avec toutes sortes d'epigrammes qui ressemblent a des traits de candeur. C'est le scepticisme joint a la bonte qui produit de ces effets-la: "Desmarets avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir amuse. Les raisons de Desmarets avaient beau etre solides; la saison ne leur etait pas favorable. C'est a quoi un auteur ne doit pas moindre garde qu'un jardinier." Voila sa maniere. Elle est bien aimable. Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une demi-moue?--De meme: "Nous regardons la stupidite comme un grand malheur. Les peres qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la betise de leurs fils s'affligent extremement: ils leur voudraient voir un grand genie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eut cent fois mieux valu a Arminins d'etre un hebete que d'avoir tant d'esprit; car la gloire de donner son nom a une secte est un bien chimerique en comparaison des maux reels qui abregerent ses jours, et qu'il n'aurait point sentis s'il eut ete un theologien a la douzaine, un de ces hommes dont on fait cette prediction qu'ils ne feront point d'heresie." Ce ton de plaisanterie attenuee, adoucie et fourree d'hermine, est admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravite, et le beau serieux avec lequel elle est faite: "La discipline du celibat parait incommode a une infinite de gens: le mariage est pour eux celui de tous les sacrements dont la participation parait la plus chere et precieuse; et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable a celui de la _Frequente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint quand il publia, sur une autre matiere, un ouvrage qui a fait beaucoup de bruit."--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde; quelquefois, tres rarement, elle devient plus mechante. [Note 8: J'abrege le texte.] Le scepticisme est desenchantement, et le desenchantement, de quelque bonte qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume. M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne, peut-etre en a-t-il deux; mais je dois exagerer: "Les disputes, les confusions excitees par des esprits ambitieux, hardis, temeraires, ne sont jamais un mal tout pur... Il en resulte des utilites par rapport aux sciences et a la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnete homme l'a fait a l'egard de celles qui desolerent la France au XVIe siecle. Il pretend qu'elles raffinerent le genie a quelques personnes, qu'elles epurerent le jugement a quelques autres, et qu'elles servirent de bain aux uns, aux autres d'etrille... A la verite, le public se passerait bien de telles etrilles ou de telles limes." Voila, a peu pres, jusqu'ou va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait pas ecrit _Candide_. Mais on voit tres bien qu'il aurait ete tres capable de le concevoir. Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement instructive et suggestive, mais combien agreable, attachante, enveloppante et amicale. C'est un delicieux causeur, savant, intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit souvent qu'il ecrit pour ceux qui n'ont pas de bibliotheque et pour leur en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il etait lui-meme une bibliotheque, une grande et savante bibliotheque, incomplete a la verite, et un peu en desordre, avec de mauvais livres dans les petits coins. IV C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siecle ont fait comme leur moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop dit que Bayle s'en fut irrite, il s'en fut amuse un peu lui-meme) que le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un animal qui a besoin d'etre convaincu. Voila un auteur qui, d'un solide bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, detruit tous les prejuges, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que la raison ne mene a rien, et n'est qu'un dernier prejuge plus flatteur et seduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme de leur maitre trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi imperieux, aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait a rien ils tirent des raisons a demontrer qu'il faut croire a eux; et de ce contempteur de l'humanite ils tirent des raisons a prouver que l'humanite doit s'adorer elle-meme, puisqu'elle n'a plus autre chose a adorer, ce qui est une consequence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par le plus singulier detour, mais a prevoir, se trouve etre le promoteur d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota, cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi; personne n'est le potier de soi-meme. Ce qui eut console Bayle, si tant est qu'il en eut eu besoin, car il etait peu inconsolable, c'est qu'il avait refute a l'avance ses disciples devots jusqu'a le travestir; c'est qu'il n'y a guere aucune de leurs theories dont il n'ait, comme par provision, denonce la temerite et raille la vanite presomptueuse; et c'est qu'il est un precurseur de XVIIIe siecle qui en degoute.--Il eut pu tres legitimement se laver les mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait, l'etait un peu. Une derniere chose l'eut fait sourire sur la terre, a savoir son influence, et la direction, tres inattendue de lui, de son propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considere cette derniere aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanite dont il se divertissait doucement, comme une des bonnes "scenes de la grande comedie du monde", comme un effet des "maladies populaires de l'esprit humain"; et il n'est pas a croire que son scepticisme desenchante et malicieux en eut ete diminue. FONTENELLE Le XVIIIe siecle commence par un homme qui a ete tres intelligent et qui n'a ete artiste a aucun degre. C'est la marque meme de cet homme, et ce sera longtemps la marque de cette epoque. Ce qui manque tout d'abord a Fontenelle d'une maniere eclatante, c'est la vocation, et la vocation c'est l'originalite, et l'originalite, si elle n'est point le fond de l'artiste, du moins en est le signe. Il vient a Paris, de bonne heure, non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'etre ceci ou cela, mais avec la volonte d'etre quelque chose. Et ce que pourra etre ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. "Prose, vers, que voulez-vous?" Il n'est pas poete dramatique, ou moraliste, ou romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot n'existe meme pas encore. Il fait des tragedies puisqu'il est le neveu des Corneille, des operas puisque l'opera est a la mode, des bergeries en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture. Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Celadon et du Trissotin.--Plusieurs disent: "C'est un sot; mais il est pretentieux. Il reussira." Il etait pretentieux; mais il n'etait point sot. Ce qui devait le sauver, et deja lui faisait un fond solide, c'etait sa curiosite intelligente. Ce poete de ruelles, ce "pedant le plus joli du monde", faisait avant la trentaine (1686) des "retraites" savantes, comme d'autres des retraites de piete. Il disparaissait pendant quelques jours. Ou etait-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques, avec l'abbe de Saint-Pierre, Varignon le mathematicien, d'autres encore qui tous "se sont disperses de la dans toutes les Academies"[9]. Tous jeunes, "fort unis, pleins de la premiere ardeur de savoir", etudiaient tout, discutaient de tout, parlaient, a eux quatre ou cinq, "une bonne partie des differentes langues de l'Empire des lettres", travaillaient enormement, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau du XVIIIe siecle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un savant, un publiciste ideologue, un historien, un mondain curieux de toutes choses, deja journaliste, d'un talent souple, et tout pret a devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les idees; ces gens sont comme les precurseurs de la grande epoque qui remuera tout, d'une main vive, laborieuse et legere, avec ardeur, intemperance et temerite.--De tous Fontenelle est le mieux arme en guerre et par ce qu'il a, et par ce qui lui manque. Il est de tres bonne sante, de temperament calme, de travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espece de sensibilite. Ses sentiments sont des idees justes: loyaute, droiture, fidelite a ses amis, correction d'honnete homme. On se donne ces sentiments-la en se disant qu'il est raisonnable, d'interet bien compris et de bon gout de les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que ses poesies amoureuses. Il a, avec tranquillite, des mots durs sur le mariage: "Marie, M. de Montmort continua sa vie simple et retiree, d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la maison plus agreable." Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais non passionne. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son amour-propre meme n'est pas une passion. C'est dire que la passion lui est inconnue. Il est ne tranquille, curieux et avise. Il est ne celibataire, et il etait centenaire de naissance. Plusieurs dans le XVIIIe siecle seront ainsi, meme maries, par accident, et mourant plus tot, par aventure. [Note 9: Eloge de Varignon.] I SES IDEES LITTERAIRES ET SES OEUVRES LITTERAIRES Ainsi constitue, il etait fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a pas besoin de sensibilite. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car l'intelligence, meme des idees, a besoin de l'amour des idees pour se soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en comprenant admirablement toutes les idees, il n'aura jamais pour elles la passion qui fait qu'on en cree, qu'on les multiplie, qu'on les poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des systemes puissants, faux parfois, mais animes d'une certaine vie, parce qu'on a jete en elles une ame humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour le moment considerons-le dans les choses d'art. Veritablement, il n'y entre pas du tout. On a remarque que, si en avance et vraiment precurseur au point de vue philosophique, il est arriere en choses de lettres. Cela est tres vrai. Sa poesie et sa fantaisie sont du gout de Louis XIII. Ses tragedies sont d'un homme qui est neveu de Corneille, mais qui a l'air d'etre son oncle. Elles ont des graces surannees et de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais appris depuis tres longtemps.--Ses operas, qui sont tres soignes, sont d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit a pousser le doux, le tendre et le passionne. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveaute bien singuliere. On sent que cela est ecrit par un homme avise qui sait tres bien ou est l'ecueil, et qu'on a toujours fait parler les patres comme des poetes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes, et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est la qu'un merite negatif, et n'etre pas faux ne signifie point du tout etre reel. Les bergers de Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune espece de caractere. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni spirituels, ni delicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne fussent rien. C'est ce qui est arrive. Il semble que Fontenelle voudrait peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore une certaine sensibilite, d'assez basse origine, mais reelle, pour composer des scenes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible pour etre un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'interesse pas le moins du monde au succes des tentatives galantes de ses heros et ne tiendrait nullement a etre a leur place. On voit aisement des lors combien ces scenes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de jeunesse.--Cette singuliere destinee d'un ecrivain qui, apres Moliere et Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Theophile, a du bien surprendre, et, en effet, elle a etonne les hommes de l'ecole de 1660, les Boileau et La Bruyere. Ce "Cydias", ce "petit Fontenelle" leur est souverainement desagreable, et leur parait etrange. Le phenomene, de soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force creatrice, mais qui est doue d'une grande facilite d'assimilation et d'execution. Ces gens-la ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et non pas toujours la derniere maniere, celle de leurs predecesseurs immediats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait une avec les objets de leurs premieres admirations et de leurs premieres etudes, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle, en litterature pure, est un homme qui adore l'_Astree_, comme fait La Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en lui. Il la reedite, et, n'etait une autre direction que son esprit devait prendre, il aurait toujours ecrit l'opera de _Psyche_, moins les deux ou trois passages partis du coeur, c'est-a-dire une _Astree_ un peu moins longue.--Sa critique est comme ses poesies, et les explique bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est tres intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut un commencement de faculte creatrice, un grain de genie artistique, juste la vertu d'imagination et de sensibilite qui, plus forte d'un degre, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songe a accomplir, et ce qu'on est a la fois impuissant a realiser et capable d'ebaucher. Le critique est un artiste qui voit realise par un autre ce qu'il n'etait capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il fallait qu'il put au moins le rever.--Fontenelle n'a pas meme eu le reve du grand art. Il n'aime point l'antiquite. Il lui fait une petite guerre indiscrete, ingenieuse et taquine, qui n'a point de treve. A chaque instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: "... Et voila les raisonnements de cette antiquite si vantee"[10].--"Nous ne sommes arrives a aucune absurdite aussi considerable que les anciennes fables des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un point si absurde"[11].--Il faut se debarrasser "du prejuge grossier de l'antiquite"[12]. Il y a la pour lui comme une obsession. On dirait un chretien du IIIe siecle attaquant les paiens, ou un homme de parti de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus indifferent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en effet, sa critique, toute de detail, a bien ce caractere. Dans son _Discours sur la nature de l'Eglogue_, il fait son proces a Theocrite, puis a Virgile, reprochant a l'un surtout d'etre trop bas, et a l'autre surtout d'etre trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il arrive a Theocrite d'etre trop haut et a Virgile d'etre trop bas. C'est une serie de chicanes pueriles.--Quand lui-meme s'eleve un peu, et laisse cette petite guerre pour des considerations plus serieuses, il montre une inquietante infirmite. Il n'atteint pas la grande poesie, c'est-a-dire la poesie. Le _Silene_ de Virgile lui parait une etrange absurdite, a lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la majeste de la nature. C'est que _Silene_ est lyrique, et c'est le lyrisme qui est la chose la plus etrangere a ces beaux esprits du XVIIIe siecle commencant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien, quoique "anciens", aux Dacier. C'est ce sens de la grande poesie qui manquera aux plus grands hommes du XVIIIe siecle, et, s'ajoutant a d'autres causes, les maintiendra dans le mepris de l'antiquite dont precisement le caractere est d'avoir converti en poesie tout ce qu'elle touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe siecle soit la suite du XVIIe. L'ecole de 1660 a ete peu lyrique, il est vrai, et il est bien arrive a Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste a peindre elegamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la poesie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens, et trop meme pour etre bien entendu de son temps; et Fenelon avait le sens de la grande mythologie, et d'Homere, autant que de Virgile; et Boileau, "moderne" en cela au vrai sens du mot, defend contre Perrault, non seulement Homere et Pindare, mais le lyrisme des poetes hebreux, et donne a ce propos la definition de la poesie lyrique en homme qui sait ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de poesie prosaique, prennent le dessus, parce que quelque chose disparait alors, qui, tout compte fait, et sauf tres rare exception, ne reparaitra qu'un siecle apres, l'enthousiasme litteraire, le gout ardent du beau pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands orateurs, et meme les grands critiques.--Soit, et de grande poesie, et de lyrisme, et de Lucrece non plus que d'Homere, qu'il ne soit plus question. Mais quand les enthousiastes s'eloignent, les realistes arrivent. C'est une loi d'histoire litteraire en effet, et nous verrons qu'au XVIIIe siecle elle s'est verifiee. Mais rien ne montre a quel point Fontenelle, en choses d'art, etait un arriere et non un precurseur, comme ceci qu'il a ete encore moins realiste qu'enthousiaste. Il a tout une theorie sur l'Eglogue[14]. C'est la qu'il trouve Virgile tour a tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que faut-il donc etre dans les Bergeries? Il faut sans doute etre vrai, nous montrer cette poesie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses joies simples et naives. L'inquietude du patre pour ses chevres, du laboureur pour ses boeufs ou ses bles qui poussent; et aussi les vignerons attables, les moissonneurs buvant a la derniere gerbe...--Nullement. "La poesie pastorale n'a pas grand charme si elle ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et de chevres, cela n'a rien par soi-meme qui puisse plaire."--Qu'est-ce donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la poesie des hommes des champs? --Pour Fontenelle c'est leur oisivete. Les hommes aiment a ne rien faire; ils "veulent etre heureux, et voudraient l'etre a peu de frais". La tranquillite des campagnards, voila le fond du charme des eglogues, et c'est pour cela que les poetes ont choisi pour heros de ces ouvrages, non les laboureurs qui travaillent peniblement, ou les pecheurs qui peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela. L'_Astree_, et non les _Georgiques_. A defaut de la poesie qui est l'expression des plus beaux reves de l'homme, Fontenelle ne comprend pas meme celle qui est l'expression de sa vie reelle dans la simplicite touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silene de Virgile, il ne gouterait les paysans de La Fontaine.--Que lui reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent point l'antiquite, qui, precisement, a, tour a tour, ouvert ces deux sources eternelles de poesie. A la verite, s'il a persiste dans cette erreur de jugement, il ne s'est point entete dans l'erreur plus forte qui consistait, n'entendant rien a la poesie, a en faire. Il etait tres souple, et quoique vain, tres avise. Il vit assez vite, non point qu'il n'etait pas poete, mais qu'on ne goutait pas sa poesie. Il y renonca, et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la litterature francaise, Et son carquois oisif a son cote pendait. Sur quoi il se contenta quelque temps d'etre homme d'esprit. Il l'etait veritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les facons dont on peut l'etre. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du Voltaire. La encore il est arriere et bel esprit de province, mais de son temps aussi, frequemment, et meme du temps qui va venir. Ses _Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance. Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient a notre epoque. Un mariage, un proces, une dame qui change de soupirant, le tout vrai ou suppose, et la-dessus des turlupinades. Il y en a d'execrables. A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un catholique, changeait de religion: "... Nous regardons avec beaucoup de pitie nos pauvres freres errants; mais j'en avais une toute particuliere pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'etais tout a fait fache de croire que votre ame, au sortir de votre corps, ne dut pas trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait..."--Il y en a de plaisantes, sinon comme idees, du moins comme grace de geste, pour ainsi dire, et de mot jete: "Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris la liberte de vous aimer, si vous aviez le loisir d'etre aimee de moi... Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt ans, s'il le faut. Je me passerai a un peu moins d'eclat que vous n'en avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre beaute. Je ne veux que le necessaire, que vous aurez toujours... Je ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donne aux reflexions. Au lieu de rever creux, ou de ne rever a rien, vous pourrez rever a moi. Adieu, Madame, jusqu'a nos amours."--Sans doute, il y a encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la phrase preste, et combien aisee, en sa precision rapide, la pirouette sur le talon: "Adieu, Madame, jusqu'a nos amours."--On peut mesurer la distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le meme. Grace au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de La Bruyere, la grande phrase patiemment tressee du commencement du XVIIe siecle s'est denouee et assouplie, et desormais on peut etre entortille en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est cree, la phrase rapide et cinglante, qui va etre si redoutable aux mains d'un Voltaire. [Note 10: Histoire des oracles.] [Note 11: Origine des Fables.] [Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.] [Note 13: Lettre a Maucroix, 29 avril 1695.] [Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue] Ailleurs c'est l'epigramme emoussee, la malice sournoise, le "coup de patte" lance de cote et retire du meme mouvement, si familier a Le Sage, et qui est une des graces de l'esprit que nous goutons le plus: "Mes souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai desire avec un egal empressement la tendresse, et l'indifference de Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une apres l'autre, et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut tirer."--C'est ici meme le genre d'esprit particulierement propre a Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous la retrouverons souvent dans les _Eloges_: "M. Dodart etait laborieux. Ses amusements etaient des travaux moins penibles. Il lisait beaucoup sur les matieres de religion; car sa piete etait eclairee, et il accompagnait de toutes les lumieres de la raison la respectable obscurite de la foi." Le bon apotre! Nous voila bien au temps des _Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse a manier la langue, a lancer l'epigramme et surtout a la retenir, n'est plus ce je ne sais quoi "immediatement au-dessous de rien" qu'il etait au temps de La Bruyere. II SES IDEES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour occuper une grande place dans le monde des lettres, a la condition de trouver sa voie. Il etait de ceux qui ne la trouvent point tout de suite parce qu'ils n'ont ni passion, ni faculte dominante. Il etait de ceux qui peuvent ne jamais la trouver, precisement parce qu'ils ont l'esprit souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre a eux. Ils ont besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement Fontenelle. Le moment ou il parut dans le monde, celui surtout ou il commencait a etre connu sans etre encore illustre, etait le temps ou les decouvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme etait le sien. La science moderne date du XVIIe siecle. Descartes, Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en meme temps, font aux yeux de l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matiere des meditations de l'esprit humain. Les litterateurs du XVIIe siecle sont trop de purs artistes pour avoir tendu l'oreille de ce cote, et pourtant, comme ils sont moralistes, tres prompts a observer les changements des gouts, ils n'ont pas ete sans s'apercevoir de cet etat nouveau des esprits et de son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquiete La Fontaine, l'astrolabe de madame de la Sabliere preoccupe Boileau, et Moliere fait une place, d'avance, a madame du Chatelet ou a la "marquise" de la _Pluralite des mondes_ dans son salon, agrandi desormais, des Precieuses.--Au commencement du XVIIIe siecle, ce mouvement s'accuse de plus en plus. Fontenelle y prit garde de tres bonne heure. Il n'etait pas plus lettre, de vocation, que savant. Il etait intelligent et curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles etaient chose de mode, et il etait homme a suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont pas une forte originalite. Surtout elles etaient chose que l'antiquite n'avait point connue, et c'etait le point sensible de Fontenelle. Les sciences ont ete d'abord pour lui un element essentiel de la querelle des anciens et des modernes. S'il est une idee a laquelle tient un peu cet homme qui ne tenait a rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, meme en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps ou il a eu l'honneur de naitre. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect de la tradition, et "le prejuge grossier de l'antiquite" n'est point son fait. Il est "homme de progres." Dans l'idee du progres il y a de tres bons sentiments, et toujours aussi une tres notable partie de fatuite. Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage tres respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en paradoxes, et en adresses legeres a taquiner les opinions recues. Elle consiste a prouver combien Phryne est incomparablement superieure a Alexandre, autant que les conquetes pacifiques l'emportent sur les conquetes meurtrieres; a montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime point les idees traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'etre plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos peres etaient aussi habiles que nous. Tres doucement, en homme du monde, il a continue pendant quelque temps cette petite guerre, qui etait le prelude de la guerre de Cent Ans du XVIIIe siecle. Le christianisme, par exemple, sans le gener, car qu'est-ce qui pouvait gener cet homme si souple et qui glissait dans toute etreinte? l'importunait quelque peu. C'est que le christianisme aussi est une antiquite, sans compter qu'il est un sentiment. Il l'a attaque obliquement, et, du premier coup, en strategiste consomme. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquite paienne, il fait deux petits traites, l'un sur "_l'Origine des fables_", l'autre sur "_les Oracles_", qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice tranquille et grave, et de scepticisme a la fois discret et contagieux. Il y laisse tomber comme par megarde quelques gouttes d'une essence subtile qui, destinees a detruire les prejuges antiques, doivent d'elles-memes se repandre dans les esprits a la perte de toute croyance. Le procede est habile, l'adresse legere, l'art tres delicat. Les fables ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossiere. Il ne serait pas bon qu'on le crut: on aurait confiance quand a l'origine des croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits naturels de l'ignorance aidee de l'imagination. Tous les peuples, en leur age grossier, en ont eu, qui, peu a peu, se sont parees des prestiges de l'art, et, parfois, recommandees de quelques considerations morales. Il ne faut pas les detester, il faut s'en debarrasser doucement par l'efficace de la raison. Car nous avons les notres, moins ridicules que celles des anciens, mais que le temps nous fait cherir comme eux les leurs. "Nous savons aussi bien qu'eux etendre et conserver nos erreurs, mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes eclaires des lumieres de la vraie religion et, a ce que je crois, des rayons de la vraie philosophie_."--Il n'a pas dit quelles etaient ces erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les peuples, grecs, romains, pheniciens, gaulois, americains et chinois commence par des fables... Voila qui peut mener loin par voie de consequences. Attendez! "... _excepte le peuple elu, chez qui un soin particulier de la providence a conserve la verite_." Restriction pieuse et precaution honnete, a laquelle ce n'est pourtant point la faute de l'auteur si l'on trouve un air d'epigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le plus doux du monde, que Fontenelle nous amene a cette modeste conclusion qui ne vise personne et n'est assurement qu'un conseil de haute prudence: "Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler." Fontenelle excelle a ces insinuations qui ont besoin de la complicite du lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est l'homme dont parle La Bruyere, qui ne medit point, qui n'articule aucun grief, qui se tait presque avant d'avoir parle. "Et il a raison: il en a assez dit."--Meme art, avec un peu plus d'insistance et une malice un peu plus appuyee dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspire par le zele chretien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme que certains chretiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux choses: de ce que certains oracles paiens avaient annonce l'avenement du christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cesse. De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continue de sevir, quoique avec moins de vehemence, pendant quatre cents ans apres Jesus; et la premiere blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les verites de la foi aient un appui dans les instruments de l'idolatrie. Les chretiens, flattes d'etre annonces par la bouche meme de leurs ennemis, ont suppose que les oracles etaient inspires par les _demons_, c'est-a-dire par les anges dechus, a qui Dieu a permis de dire quelquefois la verite. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que les oracles n'etaient qu'une jonglerie assez grossiere, et Fontenelle enumere religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de montrer, non pas tant, soyez-en surs, qu'une des preuves au moins dont se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les propheties, celles qui sont d'origine paienne sont vaines et ridicules, que de prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'edifiant au monde comme ce petit livre. Ainsi allait, desormais prudent, modere et delicieusement perfide, l'ancien auteur de l'_ile de Borneo_, satire par allegorie du catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais qui avait eu un succes un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles de Fontenelle.--Aussi bien la science commencait a l'attirer pour elle-meme, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le christianisme et l'antiquite, instrument a les detruire et pretexte a les mepriser, il s'y donnait deja d'une ardeur vraie, certainement sincere et presque desinteressee. Fontenelle a commence par des operas comiques et continue par des pamphlets. La _Pluralite des Mondes_ est un ouvrage de savant, ou il n'y a plus que des traces de pamphlet et des souvenirs d'opera comique. On y sent encore une legere demangeaison d'embarrasser les theologiens, et une certaine vanite a se montrer recherche des belles. Il insiste complaisamment sur les "hommes dans la lune", ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de tout son coeur les honneurs de la marquise qui est censee l'ecouter. Pour les habitants de la lune, il n'y a rien a dire: il se defend trop bien d'en faire une armee a attaquer la foi. "Il serait embarrassant en theologie qu'il y eut des hommes qui ne descendissent point d'Adam...; mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me vienne de bien des endroits[16]."--Pour sa marquise, il faut confesser qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: "... Vous voyez, Madame, que la Geometrie est fille de l'interet, la Poesie de l'amour, et l'Astronomie de l'oisivete.--En ce cas, je vois bien qu'il faut que je m'en tienne a l'astronomie." Mais le role que lui a menage Fontenelle est bien desobligeant. Sous pretexte de donner une suite naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu'a les interrompre a tout moment, et a les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a parle, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous rappeler sa presence. J'aimerais mieux les naifs [Grec: panu ge ] ou [Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont que des signes de ponctuation.--Et puis ce procede du dialogue, quand l'ecrivain y est si scrupuleusement fidele, est impatientant. Je souhaiterais que l'auteur s'adressat enfin a moi-meme; je suis fatigue de l'ecouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une conversation, et je crains d'etre genant. Le plus simple, le plus naturel et le plus poli dans un livre destine au public, est encore de lui parler. [Note 15: Nouvelles de la Republique des Lettres.] [Note 16: _Pluralite_, Preface.] Sauf ces reserves, qui sont legeres, ce livre est de grand merite. Pour la premiere fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a comme malgre lui, il est vrai; car a chaque moment il fait effort pour abaisser le sujet ou en faire oublier la majeste par les finesses et les petites graces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et quelquefois l'entraine. La description de la Lune, de Venus, surtout de Saturne, ne sont pas sans une certaine poesie contenue, et que l'auteur s'obstine a contenir, mais qui eclate. C'est un passage presque eloquent que celui ou la rotation de la terre inspire a l'auteur ce tableau mouvant, glissant devant nos yeux, des differents peuples humains. En ce meme point de l'espace ou Fontenelle cause avec une grande dame, au milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau, puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voila cent aspects divers: ici ce sont des chapeaux, la des turbans, et puis des tetes chevelues, et puis des tetes rases; et tantot des villes a clocher, tantot des villes a longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes a tours de porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait que l'auteur se contient, s'observe, se premunit contre l'eloquence par le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'etre pittoresque! Et il l'a ete, malgre lui: c'est sa punition. Et prenez garde. Elle va tres loin, sans affectation, ou avec l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite lecon de cosmographie. Il est bon apotre encore avec sa precaution de dire qu'il met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont pas des hommes. C'est precisement cela qui forme une difficulte nouvelle dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants dans toutes les planetes?--Tres probablement.--Semblables a nous?--Assurement non! qui ont une autre nature, une autre complexion, d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est pour eux tout different, et l'ame tout autre?--Sans doute.--Et notre verite a nous, verite philosophique, verite scientifique, verite morale, qu'est-elle donc?--Une verite relative, une verite de ver de terre, qui ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous? C'est le "_verite en deca des Pyrenees_" de Montaigne et de Pascal, mais renouvele et agrandi, plus frappant de cette enorme difference qu'on sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe siecle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec vehemence cet argument du sixieme sens ou du quinzieme, que Fontenelle introduit le premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours. La science l'avait saisi; elle ne le lacha plus. Il s'y sentait admirablement a l'aise. Il la comprenait tres bien; il en etait l'interprete clair et elegant aupres des gens du monde: elle lui servait de pretexte perpetuel a faire entendre sans tumulte et sans scandale qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait a son scepticisme l'apparence, la dignite, et peut-etre pour lui-meme l'illusion d'une croyance. C'etait pour lui une surete, un agrement, une arme, et presque une doctrine. Il s'y delassait, s'en amusait et s'en faisait honneur. Il en enveloppait ses epigrammes, et en habillait decemment sa frivolite. Du reste, il en avait le gout; mais il n'en avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'ame, selon sa tournure d'esprit, ou se cantonne dans une etroite province de la science et l'agrandit, ou cherche a entendre les rapports qui unissent les differentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une decouverte bien precise ou un systeme bien general. Fontenelle lit tout, comprend tout, ne decouvre rien, ne generalise rien, et fait des rapports qui sont excellents. Il est le secretaire general du monde scientifique.--Non pas tout-a-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que desormais la verite devra etre scientifique, et que la science est la source, desormais trouvee, de toute opinion generale. Le mot lui echappe, qui porte loin. Il appelle la science _Philosophie experimentale_. L'auteur des _Eloges_ est bien le meme homme que l'auteur de l'_'Origine des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouve un terrain solide ou il etablit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent desormais derriere lui un corps de reserve.--Il y a infiniment gagne, meme au point de vue litteraire. Il a tant ete dit que ces _Eloges_ sont des chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout a fait, pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une academie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de bonhomie, sans la moindre espece de recherche soit d'eloquence, soit d'esprit. Pour la premiere fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans paraitre y songer. Le trait, qui est frequent, est naturel a ce point qu'il n'est pas meme dissimule. Il vient de lui-meme et dans la mesure juste, disant precisement ce que l'on croit, apres l'avoir entendu, qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ eloges, dans celui d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un ton qui imposat davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans etre fastueuse, plus declaree. Mais toutes ces courtes biographies de laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles de verite, de tact et de gout. Le _portrait litteraire_ n'y est jamais fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracee d'une maniere ineffacable en quelques traits. Ce sont des eloges, et rien n'y est dissimule. Ces savants sont bien la avec leurs petits defauts caracteristiques, leur simplicite, leur naivete, parfois leur ignorance des manieres et des usages, leurs manies meme, et les aliments peses de celui-ci, et le sommeil regle au chronometre de celui-la. Et ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et ce qui domine, sans etalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probite, leur loyaute, leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piete, leur devotion meme naive et comme enfantine, et delicieuse en sa bonhomie, comme celle de ce mathematicien[17] qui disait "qu'il appartient a la Sorbonne de disputer, au Pape de decider, et au mathematicien d'aller au ciel en ligne perpendiculaire." Ils sont exquis ces savants de 1715, vivant de leurs lecons de geometrie ou d'une petite pension de grand seigneur, sans eclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant en Europe comme une petite republique dont les citoyens ne sont connus que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur regularite de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du Regent: "Je le connais. J'ai frequente dans son laboratoire. _Oh! c'est un rude travailleur_."--Fontenelle en vient a les aimer, personnellement. C'etait la passion dont il etait capable. Et quelque chose se communique a lui, a sa maniere, a son style, de leur candeur, de leur simplicite, de leur solidite, de leur verite. [Note 17: Ozanam.] III Il avait trouve la place juste qui lui convenait, entre le monde, les lettres et les sciences. Ce genie moyen etait bien fait pour une sorte de situation intermediaire. Elle convenait a ses gouts aussi, a son besoin d'etre en vue sans etre jamais trop a decouvert. Il allait des salons a l'Academie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et l'un lui etait un divertissement, agreable et necessaire de l'autre. De cela il se composait un bonheur delicat, elegant et discret, qui etait bien celui qu'il avait defini naguere[18], quand il indiquait que le bonheur humain ne pouvait etre qu'une absence de peine, faite d'esprit avise, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez menage sa monture pour la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitee, c'est-a-dire extremement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance, puisqu'il le repetait[19]: "d'une mort douce et paisible, et par la seule necessite de mourir." Il avait fait beaucoup de bruit avec des querelles litteraires qui n'aboutirent a rien, et sans bruit ni eclat, il avait souleve les plus graves questions que Voltaire et l'_Encyclopedie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout, posees, sans paraitre y prendre garde, sur le terrain le plus favorable, les presentant comme la Science opposee a la Foi, le Progres oppose a la Tradition et l'Experience au Prejuge. C'etait le XVIIIe siecle qui devait naitre de la. Il en est le pere discret et prudent. Ce qui chez lui ne va que de la taquinerie a une demi-conviction, deviendra chez d'autres une doctrine, et chez d'autres un entetement, et chez d'autres encore une fureur. Il a seme, d'une main nonchalante et d'un geste elegant, les dents du dragon. [Note 18: _Du bonheur_.] [Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.] LE SAGE I TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIECLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT LITTERAIRE Il ne faut point se piquer de nouveaute quand on n'a rien trouve de nouveau. Il a ete dit un peu partout que Le Sage est le createur du roman realiste en France, et il a ete dit, peut-etre encore plus, qu'il formait une transition entre le XVIIe siecle et le XVIIIe siecle; et je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalites, ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre fois.--Homme de transition entre les deux siecles, Le Sage l'est excellemment. Tout un cote du XVIIIe siecle, Le Sage l'a ignore, meconnu, repousse, tant il appartient a l'autre age, et tout un cote du XVIIIe siecle Le Sage l'a prepare, amene, presse d'etre, tant il appartient au temps ou il ecrit. Il ne manque guere d'exprimer son admiration et son culte pour l'age precedent. Lope de Vega et Calderon, c'est-a-dire Corneille et Racine; car il n'y a pas a s'y tromper, malgre ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voila les dieux qu'il ne cesse d'opposer au heros du jour. Il est "classique" et il est "ancien". Il est pour ceux qui parlaient "comme le commun des hommes", et il approuve Socrate, c'est-a-dire Malherbe, d'avoir dit "que le peuple est un excellent maitre de langue"[20]. Il y a de son temps cinq ou six "Fabrice" qu'il ne designe pas autrement, mais ou l'on peut reconnaitre, sans etre tres mechant, Lamotte, Fontenelle, un peu Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses epigrammes, dont il trouve insupportables "les expressions trop recherchees", les "phrases entortillees, pour ainsi dire", le langage "mignon" et "precieux", "les attraits plus brillants que solides", les pensees "souvent tres obscures", les vers "mal rimes", etc.[21].--C'est presque une affectation chez lui que de ne point vouloir etre de cette litterature-la, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les compliments que les epigrammes que recoit son cher Gil Blas comme ecrivain vont a montrer a quel point Gil Blas a un style naturel et simple, peu en usage autour de lui: "Tu n'ecris pas seulement avec la nettete et la precision que je desirais, je trouve encore ton style leger et enjoue", lui dit le duc de Lerne. "Ton style est concis et meme elegant, lui dit le comte d'Olivares; mais je le trouve un peu trop naturel..." Sur quoi Gil Blas fait un second memoire plein d'emphase, qu'Olivares, homme a la mode, trouve "marque au bon coin".--Evidemment, pour Le Sage la litterature et surtout la langue, au commencement du XVIIIe siecle, sont sur la pente d'une rapide decadence. Il est homme de 1660. Il n'est pas sur qu'il eut ecrit les _Precieuses ridicules_ et les _Femmes savantes_; mais il les refait, discretement, a sa maniere, a plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui echappe, et le mauvais l'exaspere; et de la _Henriade,_ en son _Temple de memoire_, malgre l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout a fait un retardataire. [Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.] [Note 21: _Ibid._, et X, 5.] Notez que du siecle precedent il en est aussi par la tournure d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct generalisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse point de protester contre l'exces ou l'on a pousse cette consideration, que les hommes du XVIIe siecle aiment fort les idees generales, les conceptions qui s'etendent loin et embrassent un tres grand nombre d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais, a sa maniere, il aime aussi generaliser, et sinon avoir des idees universelles, du moins tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que souleve le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe, de fripon, d'ecolier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de lettres, d'homme d'Etat, de medecin, d'homme a bonne fortune, de mari tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que traverse successivement _Gil Blas_. Le gout du XVIIe siecle est la. Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands aspects, les perspectives vastes; il ne leur deplait pas de faire le tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pensee humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la societe, avec tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers. Et voyez encore de qui Le Sage procede directement, ou sont ses origines et comme ses racines litteraires. Il est tout autre que La Bruyere; mais il est ne de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine originalite, il ecrit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrange en petit roman fantaisiste. Apres l'immense succes des _Caracteres_, cent imitations ou contrefacons du livre a la mode se succederent. La centieme, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un cadre, mais meme procede. Quel est celui-ci?... Et celui-la?... C'est un homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits, des anecdotes, des actualites, des _nouvelles a la main_. Comparez aux _Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute, mais, plus souvent, des idees, des discussions, des vues, des paradoxes, des espiegleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau de moeurs; et dans Duclos il en sera de meme, et aussi dans les romans de Voltaire, et c'est bien la qu'est la difference entre les deux siecles, celui des moraliste