The Project Gutenberg EBook of Le nabab, tome II, by Alphonse Daudet This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le nabab, tome II Author: Alphonse Daudet Release Date: June 24, 2004 [EBook #12727] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NABAB, TOME II *** Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. OEUVRES DE Alphonse Daudet Le Nabab Tome II M DCCC LXXXVII LE NABAB XIII UN JOUR DE SPLEEN Cinq heures de l'après-midi. La pluie depuis le matin, un ciel gris et bas à toucher avec les parapluies, un temps mou qui poisse, le gâchis, la boue, rien que de la boue, en flaques lourdes, en traînées luisantes au bord des trottoirs, chassée en vain par tes balayeuses mécaniques, par les balayeuses en marmottes, enlevée sur d'énormes tombereaux qui l'emportent lentement vers Montreuil, la promènent en triomphe à travers les rues, toujours remuée et toujours renaissante, poussant entre les pavés, éclaboussant les panneaux des voitures, le poitrail des chevaux, les vêtements des passants, mouchetant les vitres, les seuils, les devantures, à croire que Paris entier va s'enfoncer et disparaître sous cette tristesse du sol fangeux où tout se fond et se confond. Et c'est une pitié de voir l'envahissement de cette souillure sur les blancheurs des maisons neuves, la bordure des quais, les colonnades des balcons de pierre... Il y a quelqu'un cependant que ce spectacle réjouit, un pauvre être dégoûté et malade qui, vautré tout de son long sur la soie brodée d'un divan, la tête sur ses poings fermés, regarde joyeusement dehors contre les vitres ruisselantes et se délecte à toutes ces laideurs: «Vois-tu, ma fée, voilà bien le temps qu'il me fallait aujourd'hui... Regarde-les patauger... Sont-ils hideux, sont-ils sales!... Que de fange! Il y en a partout, dans les rues, sur les quais, jusque dans la Seine, jusque dans le ciel... Ah! c'est bon la boue, quand on est triste... Je voudrais tripoter là-dedans, faire de la sculpture avec ça, une statue de cent pieds de haut, qui s'appellerait: «Mon ennui.» --Mais pourquoi t'ennuies-tu, ma chérie, dit avec douceur la vieille danseuse, aimable et rose dans son fauteuil, où elle se tient très droite de peur d'abîmer sa coiffure encore plus soignée que d'habitude... N'as-tu pas tout ce qu'il faut pour être heureuse?» Et, de sa voix tranquille, pour la centième fois, elle recommence à lui énumérer ses raisons de bonheur, sa gloire, son génie, sa beauté, tous les hommes à ses pieds, les plus beaux, les plus puissants; oh! oui, les plus puissants, puisqu'aujourd'hui même... Mais un miaulement formidable, une plainte déchirante du chacal exaspéré par la monotonie de son désert, fait trembler tout à coup les vitres de l'atelier et rentrer dans son cocon l'antique chrysalide épouvantée. Depuis huit jours, son groupe fini, parti pour l'exposition, a laissé Félicia dans ce même état de prostration, d'écoeurement, d'irritation navrée et désolante. Il faut toute la patience inaltérable de la fée, la magie de ses souvenirs évoqués à chaque instant pour lui rendre la vie supportable à côté de cette inquiétude, de cette colère méchante qu'on entend gronder au fond des silences de la jeune fille, et qui subitement éclatent dans une parole amère, dans un «pouah» de dégoût à propos de tout... Son groupe est hideux... Personne n'en parlera... Tous les critiques sont des ânes... Le public? un goitre immense à trois étages de mentons... Et pourtant, l'autre dimanche, quand le duc de Mora est venu avec le surintendant des beaux-arts voir son exposition à l'atelier, elle était si heureuse, si fière des éloges qu'on lui donnait, si pleinement ravie de son travail qu'elle admirait à distance comme d'un autre, maintenant que l'outil n'établissait plus entre elle et l'oeuvre ce lien gênant à l'impartial jugement de l'artiste. Mais c'est tous les ans ainsi. L'atelier dépeuplé du récent ouvrage, son nom glorieux encore une fois jeté au caprice imprévu du public, les préoccupations de Félicia, désormais sans objet visible, errent dans tout le vide de son coeur, de son existence de femme sortie du tranquille sillon, jusqu'à ce qu'elle se soit reprise à un autre travail. Elle s'enferme, ne veut voir personne. On dirait qu'elle se méfie d'elle-même. Il n'y a que le bon Jenkins qui la supporte pendant ces crises. Il semble même les rechercher, comme s'il en attendait quelque chose. Dieu sait pourtant qu'elle n'est pas aimable avec lui. Hier encore il est resté deux heures en face de cette belle ennuyée, qui ne lui a seulement pas une fois adressé la parole. Si c'est là l'accueil qu'elle réserve ce soir au grand personnage qui leur fait l'honneur de venir dîner avec elles... Ici la douce Crenmitz, qui rumine paisiblement toutes ces pensées en regardant le fin bout de ses souliers à bouffettes, se rappelle subitement qu'elle a promis de confectionner une assiette de pâtisseries viennoises pour le dîner du personnage en question, et sort de l'atelier discrètement sur la pointe de ses petits pieds. Toujours la pluie, toujours la boue, toujours le beau sphinx accroupi, les yeux perdus dans l'horizon fangeux. A quoi pense-t-il? Qu'est-ce qu'il regarde venir là-bas, par ces routes souillées, douteuses sous la nuit qui tombe, avec ce pli au front et cette lèvre expressive de dégoût? Est-ce son destin qu'il attend? Triste destin qui s'est mis en marche par un temps pareil, sans crainte de l'ombre, de la boue... Quelqu'un vient d'entrer dans l'atelier, un pas plus lourd que le trot de souris de Constance. Le petit domestique sans doute. Et Félicia, brutalement sans se retourner: «Va te coucher... Je n'y suis pour personne... --J'aurais bien voulu vous parler cependant, lui répond une voix amie.» Elle tressaille, se redresse, et radoucie, presque rieuse devant ce visiteur inattendu: --Tiens! c'est vous, jeune Minerve... Comment êtes-vous donc entré? --Bien simplement. Toutes les portes sont ouvertes. --Cela ne m'étonne pas. Constance est comme folle, depuis ce matin, avec son dîner... --Oui, j'ai vu. L'antichambre est pleine de fleurs. Vous avez?... --Oh! un dîner bête, un dîner officiel. Je ne sais pas comment j'ai pu... Asseyez-vous donc là; près de moi. Je suis heureuse de vous voir.» Paul s'assied, un peu troublé. Jamais elle ne lui a paru si belle. Dans le demi-jour de l'atelier, parmi l'éclat brouillé des objets d'art, bronzes, tapisseries, sa pâleur fait une lumière douce, ses yeux ont des reflets de pierre précieuse, et sa longue amazone serrée dessine l'abandon de son corps de déesse. Puis elle parle d'un ton si affectueux, elle semble si heureuse de cette visite. Pourquoi est-il resté aussi longtemps loin d'elle? Voilà près d'un mois qu'on ne l'a vu. Ils ne sont donc plus amis? Lui s'excuse de son mieux. Les affaires, un voyage. D'ailleurs, s'il n'est pas venu ici, il a souvent parlé d'elle, oh! bien souvent, presque tous les jours. «Vraiment? Et avec qui? --Avec...» Il va dire: «avec Aline Joyeuse...» mais une gêne l'arrête, un sentiment indéfinissable, comme une pudeur de prononcer ce nom dans l'atelier qui en a entendu tant d'autres. Il y a des choses qui ne vont pas ensemble, sans qu'on sache bien pourquoi. Paul aime mieux répondre par un mensonge qui l'amène droit au but de sa visite: «Avec un excellent homme à qui vous avez causé une peine bien inutile... Voyons, pourquoi ne lui avez-vous pas fini son buste, à ce pauvre Nabab?... C'était un grand bonheur, une grande fierté pour lui ce buste à l'exposition... Il y comptait.» A ce nom du Nabab, elle s'est troublée légèrement: «C'est vrai, dit-elle, j'ai manqué à ma parole... Que voulez-vous? Je suis à caprices, moi... Mais mon désir est bien de le reprendre un de ces jours... Voyez, le linge est dessus, tout mouillé, pour que la terre ne sèche pas... --Et l'accident?... Oh! vous savez, nous n'y avons pas cru... --Vous avez eu tort... Je ne mens jamais... Une chute, un à-plat formidable... Seulement la glaise était fraîche. J'ai réparé cela facilement. Tenez!» Elle enleva le linge d'un geste; le Nabab surgit avec sa bonne face tout heureuse d'être portraiturée, et si vrai, tellement «nature» que Paul eut un cri d'admiration. «N'est-ce pas qu'il est bien? dit-elle naïvement... Encore quelques retouches là et là... (Elle avait pris l'ébauchoir, la petite éponge et poussé la sellette dans ce qui restait de jour.) Ce serait l'affaire de quelques heures; mais il ne pourrait toujours pas aller à l'exposition. Nous sommes le 22; tous les envois sont faits depuis longtemps. --Bah!... avec des protections...» Elle eut un froncement de sourcils et sa mauvaise expression retombante de la bouche: «C'est vrai... La protégée du duc de Mora... Oh! vous n'avez pas besoin de vous défendre. Je sais ce qu'on dit et je m'en moque comme de ça... (Elle envoya une boulette de glaise s'emplâtrer contre la tenture.) Peut-être même qu'à force de supposer ce qui n'est pas... Mais laissons là ces infamies, dit-elle en relevant sa petite tête aristocratique... Je tiens à vous faire plaisir, Minerve... Votre ami ira au Salon cette année.» A ce moment, un parfum de caramel, de pâte chaude envahit l'atelier où tombait le crépuscule en fine poussière décolorante; et la fée apparut, un plat de beignets à la main, une vraie fée, parée, rajeunie, vêtue d'une tunique blanche qui laissait à l'air, sous des dentelles jaunies, ses beaux bras de vieille femme, les bras, cette beauté qui meurt la dernière. --Regarde mes _kuchlen_, mignonne, s'ils sont réussis cette fois... Ah! pardon, je n'avais pas vu que tu avais du monde... Tiens! Mais c'est M. Paul... Ça va bien, monsieur Paul?... Goûtez donc un de mes gâteaux... Et l'aimable vieille, à qui ses atours semblaient prêter une vivacité extraordinaire, s'avançait en sautillant, son assiette en équilibre au bout de ses doigts de poupée. «Laisse-le donc, lui dit Félicia tranquillement... Tu lui en offriras à dîner. --A dîner?» La danseuse fut si stupéfaite qu'elle manqua renverser sa jolie pâtisserie, soufflée, légère et excellente comme elle. «Mais oui, je le garde à dîner avec nous... Oh! je vous en prie, ajouta-t-elle avec une insistance particulière en voyant le mouvement de refus du jeune homme, je vous en prie, ne me dites pas non... C'est un service véritable que vous me rendez en restant ce soir... Voyons, je n'ai pas hésité tout à l'heure, moi...» Elle lui avait pris la main; et vraiment, l'on sentait une étrange disproportion entre sa demande et le ton suppliant, anxieux, dont elle était faite. Paul se défendit encore. Il n'était pas habillé... Comment voulait-elle?... Un dîner où elle avait du monde... «Mon dîner?... Mais je le décommande... Voilà comme je suis... Nous serons seuls, tous les trois, avec Constance. --Mais, Félicia, mon enfant, tu n'y songes pas... Eh bien! Et le... l'autre qui va venir tout à l'heure. --Je vais lui écrire de rester chez lui, parbleu! --Malheureuse, il est trop tard... --Pas du tout. Six heures sonnent. Le dîner était pour sept heures et demie... Tu vas vite lui faire porter ça.» Elle écrivait, en hâte, sur un coin de table. «Quelle étrange fille, mon Dieu, mon Dieu!... murmurait la danseuse tout ahurie, pendant que Félicia, ravie, transfigurée, fermait joyeusement sa lettre. --Voilà mon excuse faite... La migraine n'a pas été inventée pour Kadour...» Puis, la lettre partie: «Oh! que je suis contente; la bonne soirée que nous allons passer... Embrasse-moi donc, Constance... Cela ne nous empêchera pas de faire honneur à tes _Kuchlen_, et nous aurons le plaisir de te voir dans une jolie toilette qui te donne l'air plus jeune que moi.» Il n'en fallait pas tant pour faire pardonner par la danseuse ce nouveau caprice de son cher démon et le crime de lèse-majesté auquel on venait de l'associer. En user si cavalièrement avec un pareil personnage! il n'y avait qu'elle au monde, il n'y avait qu'elle... Quant à Paul de Géry, il n'essayait plus de résister, repris de cet enlacement dont il avait pu se croire dégagé par l'absence et qui, dès le seuil de l'atelier, comprimait sa volonté, le livrait lié et vaincu au sentiment qu'il était bien résolu à combattre. * * * * * Évidemment le dîner, un vrai dîner de gourmandise, surveillé par l'Autrichienne dans ses moindres détails, avait été préparé pour un invité de grande volée. Depuis le haut chandelier kabyle à sept branches de bois sculpté qui rayonnait sur la nappe couverte de broderies, jusqu'aux aiguières à long col enserrant les vins dans des formes bizarres et exquises, l'appareil somptueux du service, la recherche des mets aiguisés d'une pointe d'étrangeté révélaient l'importance du convive attendu, le soin qu'on avait mis à lui plaire. On était bien chez un artiste. Peu d'argenterie, mais de superbes faïences, beaucoup d'ensemble, sans le moindre assortiment. Le vieux Rouen, le Sèvres rose, les cristaux hollandais montés de vieux étains ouvrés se rencontraient sur cette table comme sur un dressoir d'objets rares rassemblés par un connaisseur pour le seul contentement de son goût. Un peu de désordre par exemple, dans ce ménage monté au hasard de la trouvaille. Le merveilleux huilier n'avait plus de bouchons. La salière ébréchée débordait sur la nappe, et à chaque instant: «Tiens! Qu'est devenu le moutardier?... Qu'est-ce qu'il est arrivée cette fourchette?» Cela gênait un peu de Géry pour la jeune maîtresse de maison qui, elle, n'en prenait aucun souci. Mais quelque chose mettait Paul plus mal à l'aise encore, c'était la préoccupation de savoir quel hôte privilégié il remplaçait à cette table, que l'on pouvait traiter à la fois avec tant de magnificence et un sans-façon si complet. Malgré tout, il le sentait présent, offensant pour sa dignité personnelle, ce convive décommandé. Il avait beau vouloir l'oublier; tout le lui rappelait, jusqu'à la parure de la bonne fée assise en face de lui et qui gardait encore quelques-uns des grands airs dont elle s'était d'avance munie pour la circonstance solennelle. Cette pensée le troublait, lui gâtait la joie d'être là. En revanche, comme il arrive dans tous les duos où les unissons sont très rares, jamais il n'avait vu Félicia si affectueuse, de si joyeuse humeur. C'était une gaieté débordante, presque enfantine, une de ces expansions chaleureuses qu'on éprouve le danger passé, la réaction d'un feu clair flambant, après l'émotion d'un naufrage. Elle riait de toutes ses dents, taquinait Paul sur son accent, ce qu'elle appelait ses idées bourgeoises. «Car vous êtes un affreux bourgeois, vous savez... Mais c'est ce qui me plaît en vous... C'est par opposition sans doute parce que je suis née sous un pont, dans un coup de vent, que j'ai toujours aimé les natures posées, raisonnables. --Oh! ma fille, qu'est-ce que tu vas faire croire à M. Paul, que tu es née sous un pont?... disait la bonne Crenmitz, qui ne pouvait se faire à l'exagération de certaines images et prenait tout au pied de la lettre. --Laisse-le croire ce qu'il voudra, ma fée... Nous ne le visons pas pour mari... Je suis sûre qu'il ne voudrait pas de ce monstre qu'on appelle une femme artiste. Il croirait épouser le diable... Vous avez bien raison, Minerve... L'art est un despote. Il faut se donner à lui tout entier. On met dans son oeuvre ce qu'on a d'idéal, d'énergie, d'honnêteté, de conscience, si bien qu'il ne vous en reste plus pour la vie, et que le travail terminé vous jette là sans force et sans boussole comme un ponton démâté à la merci de tous les flots... Triste acquisition qu'une épouse pareille. --Pourtant, hasarda timidement le jeune homme, il me semble que l'art, si exigeant qu'il soit, ne peut pas accaparer la femme à lui tout seul. Que ferait-elle de ses tendresses, de ce besoin d'aimer, de se dévouer, qui est en elle bien plus qu'en nous le mobile de tous ses actes?» Elle rêva un moment avant de répondre. «Vous avez peut-être raison, sage Minerve... Le fait est qu'il y a des jours où ma vie sonne terriblement creux... J'y sens des trous, des profondeurs. Tout disparaît de ce que j'y jette pour la combler... Mes plus beaux enthousiasmes artistiques s'engouffrent là-dedans et meurent chaque fois dans un soupir... Alors je pense au mariage. Un mari, des enfants, un tas d'enfants qui se rouleraient par l'atelier, le nid à soigner pour tout cela, la satisfaction de cette activité physique qui manque à nos existences d'art, des occupations régulières, du train, des chants, des gaietés naïves, qui vous forceraient à jouer au lieu de penser dans le vide, dans le noir, à rire devant un échec d'amour-propre, à n'être qu'une mère satisfaite, le jour où le public ferait de vous une artiste usée, finie...» Et devant cette vision de tendresse la beauté de la jeune fille prit une expression que Paul ne lui avait jamais vue, qui le saisit tout entier, lui donna une envie folle d'emporter dans ses bras ce bel oiseau sauvage rêvant du colombier, pour le défendre, l'abriter dans l'amour sûr d'un honnête homme. Elle, sans le regarder, continuait: «Je ne suis pas si envolée que j'en ai l'air, allez... Demandez à ma bonne marraine, quand elle m'a mise en pension, si je ne me tenais pas droite à l'alignement... Mais quel gâchis ensuite dans ma vie... Si vous saviez quelle jeunesse j'ai eue, quelle précoce expérience m'a fané l'esprit, quelle confusion dans mon jugement de petite fille du permis et du défendu, de la raison et de la folie. L'art seul, célébré, discuté, restait debout dans tout cela, et je me suis réfugiée en lui... C'est peut-être pourquoi je ne serai jamais qu'une artiste, une femme en dehors des autres, une pauvre amazone au coeur prisonnier dans sa cuirasse de fer, lancée dans le combat comme un homme et condamnée à vivre et à mourir en homme.» Pourquoi ne lui dit-il pas alors: «Belle guerrière, laissez là vos armes, revêtez la robe flottante et les grâces du gynécée. Je vous aime, je vous supplie, épousez-moi pour être heureuse et pour me rendre heureux aussi. Ah! voilà. Il avait peur que l'autre, vous savez bien, celui qui devait venir dîner ce soir et qui restait entre eux malgré l'absence, l'entendît parler ainsi et fût en droit de le railler ou de le plaindre pour ce bel élan. «En tout cas, je jure bien une chose, reprit-elle, c'est que si jamais j'ai une fille, je tâcherai d'en faire une vraie femme et non pas une pauvre abandonnée comme je suis... Oh! tu sais, ma fée, ce n'est pas pour toi que je dis cela... Tu as toujours été bonne avec ton démon, pleine de soins et de tendresses... Mais regardez-la donc comme elle est jolie, comme elle a l'air jeune ce soir.» Animée par le repas, les lumières, une de ces toilettes blanches dont le reflet efface les rides, la Crenmitz renversée sur sa chaise tenait à la hauteur de ses yeux mi-clos un verre de Château-Yquem venu de la cave du Moulin-Rouge leur voisin; et sa petite frimousse rose, ses atours flottants de pastel reflétés dans le vin doré, qui leur prêtait son ardeur piquante, rappelaient l'ancienne héroïne des soupers fins à la sortie du théâtre, la Crenmitz du bon temps, non pas audacieuse à la façon des étoiles de notre opéra moderne, mais inconsciente et roulée dans son luxe comme une perle fine dans la nacre de sa coquille. Félicia, qui décidément ce soir-là voulait plaire à tout le monde, la mit doucement sur le chapitre des souvenirs, lui fit raconter une fois de plus ses grands triomphes de _Giselle_, de la _Péri_, et les ovations du public, la visite des princes dans sa loge, le cadeau de la reine Amélie accompagné de si charmantes paroles. Ces gloires évoquées grisaient la pauvre fée, ses yeux brillaient, on entendait ses petits pieds frétiller sous la table comme pris d'une frénésie dansante... En effet, le dîner fini, quand on fut retourné dans l'atelier, Constance commença à marcher de long en large, à esquisser un pas, une pirouette, tout en continuant de causer, s'interrompant pour fredonner un air de ballet qu'elle rhythmait d'un mouvement de la tête, puis, tout à coup, se replia sur elle-même et d'un bond fut à l'autre bout de l'atelier. «La voilà partie, dit Félicia tout bas à de Géry... Regardez. Cela en vaut la peine, vous allez voir danser la Crenmitz.» C'était charmant et féerique. Sur le fond de l'immense pièce noyée d'ombre et ne recevant presque de clarté que par le vitrage arrondi où la lune montait dans un ciel lavé, bleu de nuit, un vrai ciel d'opéra, la silhouette de la célèbre danseuse se détachait toute blanche, comme une petite ombre falote, légère, impondérée, volant bien plus qu'elle ne bondissait; puis debout sur ses pointes fines, soutenue dans l'air seulement par ses bras étendus, le visage levé dans une attitude fuyante où rien n'était visible que le sourire, elle s'avançait vivement vers la lumière ou s'éloignait en petites saccades si rapides qu'on s'attendait toujours à entendre un léger bruit de vitres et à la voir monter ainsi à reculons la pente du grand rayon de lune jeté en biais dans l'atelier. Ce qui ajoutait un charme, une poésie singulière à ce ballet fantastique, c'était l'absence de musique, le seul bruit du rhythme dont la demi-obscurité accentuait la puissance, de ce taqueté vif et léger, pas plus fort sur le parquet que la chute, pétale par pétale, d'un dahlia qui se défeuille... Cela dura ainsi quelques minutes, puis on entendit à son souffle plus court qu'elle se fatiguait. «Assez, assez... Assieds-toi, dit Félicia.» Alors la petite ombre blanche s'arrêta au bord d'un fauteuil, et resta là posée, prête à repartir, souriante et haletante, jusqu'à ce que le sommeil la prit, se mit à la bercer, à la balancer doucement sans déranger sa jolie pose, comme une libellule sur une branche de saule trempant dans l'eau et remuée par le courant. Pendant qu'ils la regardaient dodelinant sur son fauteuil: «Pauvre petite fée, disait Félicia, voilà ce que j'ai eu de meilleur, de plus sérieux dans la vie comme amitié, sauvegarde et tutelle... C'est ce papillon qui m'a servi de marraine... Étonnez-vous maintenant des zigzags, des envolements de mon esprit... Encore heureux que je m'en sois tenue là...» Et, tout à coup, avec une effusion joyeuse: «Ah! Minerve, Minerve, je suis bien contente que vous soyez venu ce soir... Mais il ne faut plus me laisser si longtemps seule, voyez-vous... J'ai besoin d'avoir près de moi un esprit droit comme le vôtre, de voir un vrai visage au milieu des masques qui m'entourent... Un affreux bourgeois tout de même, fit-elle en riant, et un provincial par-dessus le marché... Mais c'est égal! c'est encore vous que j'ai le plus de plaisir à regarder... Et je crois que ma sympathie tient surtout à une chose. Vous me rappelez quelqu'un qui a été la grande affection de ma jeunesse, un petit être sérieux et raisonnable lui aussi, cramponné au terre-à-terre de l'existence, mais y mêlant cet idéal que nous autres artistes mettons à part pour le seul profit de nos oeuvres... Des choses que vous dites me semblent venir d'elle... Vous avez la même bouche de modèle antique. Est-ce cela qui donne à vos paroles cette similitude? Je n'en sais rien, mais à coup sûr, vous vous ressemblez... Vous allez voir...» Sur la table chargée de croquis et d'albums devant laquelle elle était assise en face de lui, elle dessinait tout en causant, le front incliné, ses cheveux frisés un peu fous ombrant son admirable petite tête. Ce n'était plus le beau monstre accroupi, au visage anxieux et ténébreux, condamnant sa propre destinée; mais une femme, une vraie femme qui aime et qui veut séduire... Cette fois, Paul oubliait toutes ses méfiances devant tant de sincérité et tant de grâce. Il allait parler, persuader. La minute était décisive... Mais la porte s'ouvrit, et le petit domestique parut... M. le duc faisait demander si Mademoiselle souffrait toujours de sa migraine, ce soir... «Toujours autant,» dit-elle avec humeur. Le domestique sorti, il y eut entre eux un moment de silence, un froid glacial. Paul s'était levé. Elle continuait son croquis, la tête toujours penchée. Il fit quelques pas dans l'atelier; puis revenu vers la table, il demanda doucement, étonné de se sentir si calme: «C'est le duc de Mora qui devait dîner ici? --Oui... je m'ennuyais... un jour de spleen... Ces journées-là sont mauvaises pour moi... --Est-ce que la duchesse devait venir? --La duchesse?... Non. Je ne la connais pas. --Eh bien! à votre place, je ne recevrais jamais chez moi, à ma table, un homme marié dont je ne verrais pas la femme... Vous vous plaignez d'être une abandonnée; pourquoi vous abandonner vous-même?... Quand on est sans reproche, il faut se garder du soupçon... Est-ce que je vous fâche? --Non, non, grondez-moi, Minerve... Je veux bien de votre morale. Elle est droite et franche, celle-là; elle ne clignote pas comme celle des Jenkins... Je vous l'ai dit, j'ai besoin qu'on me conduise...» Et jetant devant lui le croquis qu'elle venait de terminer: «Tenez! voilà l'amie dont je vous parlais... Une affection profonde et sûre que j'ai eu la folie de laisser perdre comme une gâcheuse que je suis... C'est elle que j'invoquais dans les moments difficiles, quand il fallait prendre une décision, faire quelque sacrifice... Je me disais: «Qu'en pensera-t-elle?» comme nous nous arrêtons dans un travail d'artiste pour songer à quelque grand, à un de nos maîtres... Il faut que vous soyez cela pour moi. Voulez-vous?» Paul ne répondit pas. Il regardait le portrait d'Aline. C'était elle, c'était bien elle, son profil pur, sa bouche railleuse et bonne, et la longue boucle en caresse sur le col fin. Ah! tous les ducs de Mora pouvaient venir maintenant. Félicia n'existait plus pour lui. Pauvre Félicia, douée de pouvoirs supérieurs, elle était bien comme ces magiciennes qui nouent et dénouent les destins des hommes sans pouvoir rien pour leur propre bonheur. «Voulez-vous me donner ce croquis?» dit-il tout bas, la voix émue. --Très-volontiers... Elle est gentille, n'est-ce pas?... Ah! ma foi, celle-là, si vous la rencontrez, aimez-la, épousez-la. Elle vaut mieux que toutes. Pourtant, à défaut d'elle... à défaut d'elle...» Et le beau sphinx apprivoisé levait vers lui ses grands yeux mouillés et rieurs, dont l'énigme n'avait plus rien d'indéchiffrable. XIV L'EXPOSITION «Superbe... --Un succès énorme. Barye n'a jamais rien fait d'aussi beau. --Et le buste du Nabab?... Quelle merveille? C'est Constance Crenmitz qui est heureuse. Regardez-la trotter... --Comment! c'est la Crenmitz cette petite vieille en mantelet d'hermine! Voilà vingt ans que je la croyais morte.» Oh! non, bien vivante au contraire. Ravie, rajeunie par le triomphe de sa filleule, qui tient décidément le succès de l'Exposition, elle circule parmi la foule d'artistes, de gens du monde formant aux deux endroits où sont exposés les envois de Félicia, comme deux masses de dos noirs, de toilettes mêlées, se pressant, s'étouffant pour regarder. Constance, si timide d'ordinaire, se glisse au premier rang, écoute les discussions, attrape au vol des bouts de phrases, des formules qu'elle retient, approuve de la tête, sourit, lève les épaules lorsqu'elle entend dire une bêtise, tentée de foudroyer le premier qui n'admirerait pas. Que ce soit la bonne Crenmitz ou une autre, vous la verrez à toutes les ouvertures du salon, cette silhouette furtive rôdant autour des conversations, l'air anxieux, l'oreille tendue; quelquefois un vieux bonhomme de père dont le regard vous remercie d'un mot aimable dit en passant, ou prend une expression désolée pour une épigramme qu'on lance à l'oeuvre d'art et qui va frapper un coeur derrière vous. Une figure à ne pas oublier, certainement, si jamais quelque peintre épris de modernité songeait à fixer sur une toile cette manifestation bien typique de la vie parisienne, une ouverture d'exposition dans cette vaste serre de la sculpture, aux allées sablées de jaune, à l'immense plafond en vitrage sous lequel se détachent à mi-hauteur les tribunes du premier étage garnies de têtes penchées qui regardent, de draperies flottantes improvisées. Dans une lumière un peu froide, pâlie à ces tentures vertes du pourtour, où les rayons se raréfient, dirait-on, pour laisser à la vue des promeneurs une certaine justesse recueillie, la foule lente va et vient, s'arrête, se disperse sur les bancs, serrée par groupes, et pourtant mêlant les mondes mieux qu'aucune autre assemblée, comme la saison mobile et changeante, à cette époque de l'année, confond toutes les parures, fait se frôler au passage les dentelles noires, la traîne impérieuse de la grande dame venue pour voir l'effet de son portrait, et les fourrures sibériennes de l'actrice retour de Russie et voulant qu'on le sache bien. Ici, pas de loges, de baignoires, de places réservées, et c'est ce qui donne à cette première en plein jour un si grand charme de curiosité. Les vraies mondaines peuvent juger de près ces beautés peintes tant applaudies aux lumières; le petit chapeau, nouvelle forme, des marquises de Bois-l'Héry croise la toilette plus que modeste de quelque femme ou fille d'artiste, tandis que le modèle, qui a posé pour cette belle Andromède de l'entrée, passe victorieusement, habillée d'une jupe trop courte, de vêtements misérables jetés sur sa beauté avec tous les faux plis de la mode. On s'étudie, on s'admire, on se dénigre, on échange des regards méprisants, dédaigneux ou curieux, arrêtés tout à coup au passage d'une célébrité, de ce critique illustre qu'il nous semble voir encore, tranquille et majestueux, sa tête puissante encadrée de cheveux longs, faire le tour des envois de sculpture, suivi d'une dizaine de jeunes disciples penchés vers son autorité bienveillante. Si le bruit des voix se perd dans cet immense vaisseau, sonore seulement aux deux voûtes de l'entrée et de la sortie, les visages y prennent une intensité étonnante, un relief de mouvement et d'animation concentré surtout dans la vaste baie noire du buffet, débordante et gesticulante, les chapeaux clairs des femmes, les tabliers blancs du service éclatant sur le fond des vêtements sombres, et dans la grande travée du milieu, où le fourmillement en vignette des promeneurs fait un singulier contraste avec l'immobilité des statues exposées, la palpitation insensible dont s'entoure leur blancheur calcaire et leurs mouvements d'apothéose. Ce sont des ailes figées dans un vol géant, une sphère supportée par quatre figures allégoriques dont l'attitude tournante présente une vague mesure de valse, un ensemble d'équilibre donnant bien l'illusion de l'entraînement de la terre; et des bras levés pour un signal, des corps héroïquement surgis, contenant une allégorie, un symbole qui les frappe de mort et d'immortalité, les rend à l'histoire, à la légende, à ce monde idéal des musées que visite la curiosité ou l'admiration des peuples. Quoique le groupe en bronze de Félicia n'eût pas les proportions de ces grands morceaux, sa valeur exceptionnelle lui avait mérité de décorer un des ronds-points du milieu, dont le public se tenait en ce moment à une distance respectueuse, regardant par-dessus la haie de gardiens et de sergents de ville le bey de Tunis et sa suite, longs burnous aux plis sculpturaux qui mettaient des statues vivantes en face des autres. Le bey, à Paris depuis quelques jours et le lion de toutes les _premières_, avait voulu voir l'ouverture de l'Exposition. C'était «un prince éclairé, ami des arts,» qui possédait au Bardo une galerie de peintures turques étonnantes, et des reproductions chromo-lithographiques de toutes les batailles du premier Empire. Dès en entrant, la vue du grand lévrier arabe l'avait frappé au passage. C'était bien le slougui, le vrai slougui, fin et nerveux de son pays, le compagnon de toutes ses chasses. Il riait dans sa barbe noire, tâtait les reins de l'animal, caressait ses muscles, semblait vouloir l'exciter encore, tandis que les narines ouvertes, les dents à l'air, tous les membres allongés et infatigables dans leur élasticité vigoureuse, la bête aristocratique, la bête de proie, ardente à l'amour et à la chasse, ivre de sa double ivresse, les yeux fixes, savourait déjà sa capture avec un petit bout de langue qui pendait, aiguisant les dents d'un rire féroce. Quand on ne regardait que lui, on se disait: «Il le tient!» Mais la vue du renard vous rassurait tout de suite. Sous le velours de sa croupe lustrée, félin, presque rasé à terre, brûlant le sol sans effort, on le sentait vraiment fée, et sa tête fine aux oreilles pointues qu'il tournait, tout en courant, du côté du lévrier avait une expression de sécurité ironique qui marquait bien le don reçu des dieux. Pendant qu'un inspecteur des beaux-arts, accouru en toute hâte, harnaché de travers et chauve jusque dans le dos, expliquait à Mohammed l'apologue du «Chien et du Renard», raconté au livret avec cette légende: «Advint qu'ils se rencontrèrent,» et cette indication: «Appartient au duc de Mora,» le gros Hemerlingue, suant et soufflant à côté de l'Altesse, avait bien du mal à lui persuader que cette sculpture magistrale était l'oeuvre de la belle amazone qu'ils avaient rencontrée la veille au Bois. Comment une femme aux mains faibles pouvait-elle assouplir ainsi le bronze dur, lui donner l'apparence de la chair? De toutes les merveilles de Paris, c'était celle qui causait au bey le plus d'étonnement. Aussi s'informa-t-il auprès du fonctionnaire s'il n'y avait rien autre à voir du même artiste. «Si fait, Monseigneur, encore un chef-d'oeuvre... Si Votre Altesse veut venir de ce côté, je vais la conduire.» Le bey se remit en marche avec sa suite. C'étaient tous d'admirables types, traits ciselés et lignes pures, pâleurs chaudes dont la blancheur du haïck absorbait jusqu'aux reflets. Magnifiquement drapés, ils contrastaient avec les bustes rangés sur les deux côtés de l'allée qu'ils avaient prise, et qui, perchés sur leurs hautes colonnettes, grêles dans l'air vide, exilés de leur milieu, de l'entourage dans lequel ils auraient rappelé sans doute de grands travaux, une affection tendre, une existence remplie et courageuse, faisaient la triste mine de gens fourvoyés, très penauds de se trouver là, à part deux ou trois figures de femme, riches épaules encadrées de dentelles pétrifiées, chevelures de marbre rendues avec ce flou qui leur donne des légèretés de coiffures poudrées, quelques profils d'enfant aux lignes simples où le poli de la pierre semble une moiteur de vie, tout le reste n'était que rides, plis, crispations et grimaces, nos excès de travail, de mouvements, nos nervosités et nos fièvres s'opposant à cet art de repos et de belle sérénité. Au moins la laideur du Nabab avait pour elle l'énergie, son côté aventurier et canaille, et cette expression de bonté, si bien rendue par l'artiste, qui avait eu le soin de foncer son plâtre d'une couche d'ocre lui donnant presque le ton hâlé et basané du modèle. Les Arabes firent, en le voyant, une exclamation étouffée. «Bou-Saïd...» (le père du bonheur). C'était le surnom du Nabab à Tunis, comme l'étiquette de sa chance. Le bey, lui, croyant qu'on avait voulu le mystifier, de le conduire ainsi devant le mercanti détesté, regarda l'inspecteur avec méfiance: «Jansoulet?... dit-il de sa voix gutturale. --Oui, Altesse, Bernard Jansoulet, le nouveau député de la Corse...» Cette fois le bey se tourna vers Hemerlingue, le sourcil froncé. «Député? --Oui, Monseigneur, depuis ce matin; mais rien n'est encore terminé.» Et le banquier, haussant la voix, ajouta en bredouillant: «Jamais une Chambre française ne voudra de cet aventurier.» N'importe! le coup était porté à l'aveugle confiance du bey dans son baron financier. Il lui avait si bien affirmé que l'autre ne serait jamais élu, qu'on pouvait agir librement et sans crainte à son endroit. Et voici qu'au lieu de l'homme taré, terrassé, un représentant de la nation se dressait devant lui, un député dont les Parisiens venaient admirer la figure de pierre; car, pour l'Oriental, une idée honorifique se mêlant malgré tout à cette exposition publique, ce buste avait le prestige d'une statue dominant une place. Plus jaune encore que de coutume, Hemerlingue s'accusait en lui-même de maladresse et d'imprudence. Mais comment se serait-il douté d'une chose pareille? On lui avait assuré que le buste n'était pas fini. Et, de fait, il se trouvait là du matin même et semblait s'y trouver bien, frémissant d'orgueil satisfait, narguant ses ennemis avec le sourire bon enfant de sa lèvre retroussée. Une vraie revanche silencieuse au désastre de Saint-Romans. Pendant quelques minutes, le bey, aussi froid, aussi impassible que l'image sculptée, la fixa sans rien dire, le front partagé d'un pli droit où les courtisans seuls pouvaient lire sa colère; puis, après deux mots rapides en arabe pour demander les voitures et rassembler la suite dispersée, il s'achemina gravement vers la sortie sans vouloir plus rien regarder... Qui dira ce qui se passe dans ces augustes cervelles blasées de puissance? Déjà nos souverains d'Occident ont des fantaisies incompréhensibles; mais ce n'est rien à côté des caprices orientaux. M. l'inspecteur des Beaux-Arts, qui comptait bien montrer toute l'exposition à Son Altesse et gagner à cette promenade le joli ruban rouge et vert du Nicham-Iftikahr, ne sut jamais le secret de cette soudaine fuite. Au moment où les haïcks blancs disparaissaient sous le porche, juste à temps pour voir flotter leurs derniers plis, le Nabab faisait son entrée par la porte du milieu. Le matin, il avait reçu la nouvelle: «_Élu à une écrasante majorité_;» et après un plantureux déjeuner, où l'on avait fortement toasté au nouveau député de la Corse, il venait, avec quelques-uns de ses convives, se montrer, se voir aussi, jouir de toute sa gloire nouvelle. Le première personne qu'il aperçut en arrivant, ce fut Félicia Ruys, debout, appuyée au socle d'une statue, entourée de compliments et d'hommages auxquels il se hâta de venir mêler les siens. Elle était simplement mise, drapée dans un costume noir brodé et chamarré de jais, tempérant la sévérité de sa tenue par un scintillement de reflets et l'éclat d'un ravissant [illisible] chapeau tout en plumes de lophophores, dont ses cheveux frisés fin sur le front, divisant la nuque en larges ondes, semblaient continuer et adoucir le chatoiement. Une foule d'artistes, de gens du monde, s'empressaient devant tant de génie allié à tant de beauté; et Jenkins, la tête nue, tout bouffant d'effusions chaleureuses, s'en allait de l'un à l'autre, raccolant les enthousiasmes, mais élargissant le cercle autour de cette jeune gloire dont il se faisait à la fois le gardien et le coryphée. Sa femme s'entretenait pendant ce temps avec la jeune fille. Pauvre madame Jenkins! On lui avait dit de cette voix féroce qu'elle seule connaissait: «Il faut que vous alliez saluer Félicia...» Et elle y était allée, contenant son émotion: car elle savait maintenant ce qui se cachait au fond de cette affection paternelle, quoiqu'elle évitât toute explication avec le docteur, comme si elle en avait craint l'issue. Après madame Jenkins, c'est le Nabab qui se précipite, et prenant entre ses deux grosses pattes les deux mains long et finement gantées de l'artiste, exprime sa reconnaissance avec une cordialité qui lui met à lui-même des larmes dans les yeux. «C'est un grand honneur que vous m'avez fait, Mademoiselle, d'associer mon nom au vôtre, mon humble personne à votre triomphe, et de prouver à toute cette vermine en train de me ronger les talons que vous ne croyez pas aux calomnies répandues sur mon compte. Vrai, c'est inoubliable. J'aurai beau couvrir d'or et de diamants ce buste magnifique, je vous le devrai toujours...» Heureusement pour le bon Nabab, plus sensible qu'éloquent, il est obligé de faire place à tout ce qu'attire le talent rayonnant, la personnalité en vue: des enthousiasmes frénétiques qui, faute d'un mot pour s'exprimer, disparaissent comme ils sont venus, des admirations mondaines, animées de bonne volonté, d'un vif désir de plaire, mais dont chaque parole est une douche d'eau froide, et puis les solides poignées de main des rivaux, des camarades, quelques-unes très franches, d'autres qui vous communiquent la mollesse de leur empreinte; le grand dadais prétentieux dont l'éloge imbécile doit vous transporter d'aise et qui, pour ne point trop vous gâter, l'accompagne «de quelques petites réserves,» et celui qui, en vous accablant de compliments, vous démontre que vous ne savez pas le premier mot du métier, et le bon garçon affairé qui s'arrête juste le temps de vous dire dans l'oreille «que Chose, le fameux critique, n'a pas l'air content.» Félicia écoutait tout avec le plus grand calme, soulevée par son succès au-dessus des petitesses de l'envie, et toute fière quand un vétéran glorieux, quelque vieux compagnon de son père lui jetait un «c'est très bien, petiote!» qui la reportait au passé, au petit coin jadis réservé pour elle dans l'atelier paternel, alors qu'elle commençait à se tailler un peu de gloire dans la renommée du grand Ruys. Mais, en somme, les félicitations la laissaient assez froide, parce qu'il lui en manquait une plus désirable que toute autre et qu'elle s'étonnait de n'avoir pas encore reçue... Décidément elle pensait à lui plus qu'elle n'avait pensé à aucun homme. Était-ce enfin l'amour, le grand amour si rare dans une âme d'artiste incapable de se donner tout entière au sentiment, ou bien un simple rêve de vie honnête et bourgeoise, bien abritée contre l'ennui, ce plat ennui, précurseur de tempêtes, dont elle avait tant le droit de se méfier? En tout cas, elle s'y trompait, vivait depuis quelques jours dans un trouble délicieux, car l'amour est si fort, si beau, que ses semblants, ses mirages nous leurrent et peuvent nous émouvoir autant que lui-même. Vous est-il quelquefois arrivé dans la rue, préoccupé d'un absent dont la pensée vous tient au coeur, d'être averti de sa rencontre par celle de quelques personnes qui lui ressemblent vaguement, images préparatoires, esquisses du type près de surgir tout à l'heure, et qui sortent pour vous de la foule comme des appels successifs à votre attention surexcitée? Ce sont là des impressions magnétiques et nerveuses dont il ne faut pas trop sourire, parce qu'elles constituent une faculté de souffrance. Déjà, dans le flot remuant et toujours renouvelé des visiteurs, Félicia avait cru reconnaître à plusieurs reprises la tête bouclée de Paul de Géry, quand tout à coup elle poussa un cri de joie. Ce n'était pas encore lui pourtant, mais quelqu'un qui lui ressemblait beaucoup, dont la physionomie régulière et paisible se mêlait toujours maintenant dans son esprit à celle de l'ami Paul par l'effet d'une ressemblance plus morale que physique et l'autorité douce qu'ils exerçaient tous deux sur sa pensée. «Aline! --Félicia!» Si rien n'est plus problématique que l'amitié de deux mondaines partageant des royautés de salon et se prodiguant les épithètes flatteuses, les menues grâces de l'affectuosité féminine, les amitiés d'enfance conservent chez la femme une franchise d'allure qui les distingue, les fait reconnaître entre toutes, liens tressés naïvement et solides comme ces ouvrages de petites filles où une main inexpérimentée a prodigué le fil et les gros noeuds, plantes venues aux terrains jeunes, fleuries mais fortes en racines, pleines de vie et de repousses. Et quel bonheur, la main dans la main--rondes du pensionnat, où êtes-vous?--de retourner de quelques pas en arrière avec une égale connaissance du chemin et de ses incidents minimes, et le même rire attendri. Un peu à l'écart, les deux jeunes filles, à qui il a suffi de se retrouver en face l'une de l'autre pour oublier cinq années d'éloignement, pressent leurs paroles et leurs souvenirs, pendant que le petit père Joyeuse, sa tête rougeaude éclairée d'une cravate neuve, se redresse tout fier de voir sa fille accueillie ainsi par une illustration. Fier, certes il a raison de l'être, car cette petite Parisienne, même auprès de sa resplendissante amie, garde son prix de grâce, de jeunesse, de candeur lumineuse, sous ses vingt ans veloutés et dorés que la joie du revoir épanouit en fraîche fleur. «Comme tu dois être heureuse!... Moi, je n'ai encore rien vu; mais j'entends dire à tout le monde que c'est si beau... --Heureuse surtout de te retrouver, petite Aline... Il y a si longtemps... --Je crois bien, méchante... A qui la faute?...» Et, dans le plus triste recoin de sa mémoire, Félicia retrouve la date de la rupture coïncidant pour elle avec une autre date où sa jeunesse est morte dans une scène inoubliable. «Et qu'as-tu fait, mignonne, dans tout ce temps? --Oh! moi, toujours la même chose... rien dont on puisse parler... --Oui, oui... nous savons ce que tu appelles ne rien faire, petite vaillante... C'est donner ta vie aux autres, n'est-ce pas?» Mais Aline n'écoutait plus. Elle souriait affectueusement, droit devant elle, et Félicia, se retournant pour voir à qui s'adressait ce sourire, aperçut Paul de Géry qui répondait au discret et tendre bonjour de mademoiselle Joyeuse. «Vous vous connaissez donc? --Si je connais M. Paul!... Je crois bien. Nous causons de toi assez souvent. Il ne te l'a donc jamais dit? --Jamais... C'est un affreux sournois...» Elle s'arrêta net, l'esprit traversé d'un éclair; et, vivement, sans écouter de Géry qui s'approchait pour saluer son triomphe, elle se pencha vers Aline et lui parla tout bas. L'autre rougissait, se défendait avec des sourires, des mots à demi-voix: «Y songes-tu?... A mon âge... Une bonne maman!» Et saisissait enfin le bras de son père pour échapper à quelque raillerie amicale. Quand Félicia vit les deux jeunes gens s'éloigner du même pas, quand elle eut compris--ce qu'ils ne savaient pas encore eux-mêmes--qu'ils s'aimaient, elle sentit comme un écroulement autour d'elle. Puis, son rêve par terre, en mille miettes, elle se mit à le piétiner furieusement... Après tout, il avait bien raison de lui préférer cette petite Aline. Est-ce qu'un honnête homme oserait jamais épouser mademoiselle Ruys? Elle, un foyer, une famille, allons donc!... Tu es fille de catin, ma chère; il faut que tu sois catin, si tu veux être quelque chose... La journée s'avançait. La foule plus active, avec des vides çà et là, commençait à s'écouler vers la sortie après de grands remous autour des succès de l'année, rassasiée, un peu lasse, mais excitée encore par cet air chargé d'électricité artistique. Un grand coup de soleil, du soleil de quatre heures, frappait la rosace en vitraux, jetait sur le sable des allées des lueurs d'arc-en-ciel remontant doucement sur le bronze ou le marbre des statues, irisant la nudité d'un beau corps, donnant au vaste musée un peu de la vie lumineuse d'un jardin. Félicia, absorbée dans sa profonde et triste songerie, ne voyait pas celui qui s'avançait vers elle, superbe, élégant, fascinateur, parmi les rangs du public respectueusement ouverts et le nom de «Mora» partout chuchoté. «Eh bien! Mademoiselle, voilà un beau succès. Je n'y regrette qu'une chose, c'est le méchant symbole que vous avez caché dans votre chef-d'oeuvre.» En voyant le duc devant elle, elle frissonna. «Ah! oui, le symbole...» fit-elle en levant vers lui un sourire découragé; et, s'appuyant contre le socle de la grande statue voluptueuse près de laquelle ils se trouvaient, avec les yeux fermés d'une femme qui se donne et s'abandonne, elle murmura tout bas, bien bas: «Rabelais a menti, comme mentent tous les hommes... La vérité, c'est que le renard n'en peut plus, qu'il est à bout d'haleine et de courage, prêt à tomber dans le fossé, et que si le lévrier s'acharne encore...» Mora tressaillit, devint un peu plus pâle, tout ce qu'il avait de sang refluant à son coeur. Deux flammes sombres se croisèrent, deux mots rapides furent échangés du bout des lèvres; puis le duc s'inclina profondément et s'éloigna d'une marche envolée et légère comme si les dieux le portaient. Il n'y avait en ce moment dans le palais qu'un homme aussi heureux que lui, c'était le Nabab. Escorté de ses amis, il tenait, remplissait la grande travée à lui seul, parlant haut, gesticulant, tellement glorieux qu'il en paraissait presque beau, comme si, à force de contempler son buste naïvement et longuement, il lui avait pris un peu de cette idéalisation splendide dont l'artiste avait nimbé la vulgarité de son type. La tête levée de trois quarts, dégagée du large col entr'ouvert, attirait sur la ressemblance les remarques contradictoires des passants; et le nom de Jansoulet, répété tant de fois pas les urnes électorales, l'était encore par les plus jolies bouches de Paris, par ses voix les plus puissantes. Tout autre que le Nabab eût été gêné d'entendre s'exclamer sur son passage ces curiosités qui n'étaient pas toujours sympathiques. Mais l'estrade, le tremplin allaient bien à cette nature plus brave sous le feu des regards, comme ces femmes qui ne sont belles ou spirituelles que dans le monde, et que la moindre admiration transfigure et complète. Quand il sentait s'apaiser cette joie délirante, lorsqu'il croyait avoir bu toute son ivresse orgueilleuse, il n'avait qu'à se dire: «Député!... Je suis député!» Et la coupe triomphale écumait à pleins bords. C'était l'embargo levé sur tous ses biens, le réveil d'un cauchemar de deux mois, le coup de mistral balayant tous les tourments, toutes les inquiétudes, jusqu'à l'affront de Saint-Romans, bien lourd pourtant dans sa mémoire. Député! Il riait tout seul en pensant à la figure du baron apprenant la nouvelle, à la stupeur du bey amené devant son buste; et, tout à coup, à cette idée qu'il n'était plus seulement un aventurier gavé d'or, excitant l'admiration bête de la foule, ainsi qu'une énorme pépite brute à la devanture d'un changeur, mais qu'on regardait passer en lui un des élus de la volonté nationale, sa face bonasse et mobile s'alourdissait dans une gravité voulue, il lui venait des projets d'avenir, de réforme, et l'envie de profiter des leçons du destin dans ces derniers temps. Déjà, se rappelant la promesse qu'il avait faite à de Géry, il montrait pour le troupeau famélique qui frétillait bassement sur ses talons certaines froideurs dédaigneuses, un parti pris de contradiction autoritaire. Il appelait le marquis de Bois l'Héry «mon bon», imposait silence très vertement au gouverneur dont l'enthousiasme devenait scandaleux, et se jurait bien de se débarrasser au plus tôt de toute cette bohème mendiante et compromettante, quand l'occasion s'offrit belle à lui de commencer l'exécution. Perçant la foule qui l'entourait, Moëssard, le beau Moëssard, en cravate bleu de ciel, blême et bouffi comme un mal blanc, pincé à la taille dans une fine redingote, voyant que le Nabab, après avoir fait vingt fois le tour de la salle de sculpture, se dirigeait vers la sortie, prit son élan et passant son bras sous le sien: «Vous m'emmenez, vous savez...» Dans les derniers temps, surtout depuis la période electorale, il avait pris, place Vendôme, une autorité presque égale à celle de Monpavon, mais plus impudente; car, pour l'impudeur, l'amant de la reine n'avait pas son pareil sur le trottoir qui va de la rue Drouot à la Madeleine. Cette fois il tombait mal. Le bras musculeux qu'il serrait se secoua violemment, et le Nabab lui répondit très sec: «J'en suis fâché, mon cher, je n'ai pas de place à vous offrir.» Pas de place dans un carrosse grand comme une maison et qui les avait amenés cinq. Moëssard le regarda stupéfait: «J'avais pourtant deux mots pressés à vous dire... au sujet de ma petite lettre... Vous l'avez reçue, n'est-ce pas? --Sans doute, et M. de Géry a dû vous répondre ce matin même... Ce que vous demandez est impossible. Vingt mille francs!... Tonnerre de Dieu, comme vous y allez. --Cependant il me semble que mes services... bégaya le bellâtre. --Vous ont été largement payés. C'est ce qu'il me semble aussi. Deux cent mille francs en cinq mois!... Nous nous en tiendrons là, s'il vous plaît. Vous avez les dents longues, jeune homme; il faut vous les limer un peu.» Ils échangeaient ces paroles en marchant, poussés par le flot moutonnant de la sortie. Moëssard s'arrêta: «C'est votre dernier mot?» Le Nabab hésita une seconde, saisi d'un pressentiment devant cette bouche mauvaise et pâle; puis il se souvint de la parole qu'il avait donnée à son ami. «C'est mon dernier mot. --Eh bien! nous verrons, dit le beau Moëssard, dont la badine fendit l'air avec un sifflement de vipère; et, tournant sur ses talons, il s'éloigna à grands pas, comme un homme qu'on attend quelque part pour une besogne très pressée.» Jansoulet continua sa marche triomphale. Ce jour-là, il lui en aurait fallu bien plus pour déranger l'équilibre de son bonheur; au contraire, il se sentait réconforté par l'exécution si vivement faite. L'immense vestibule était encombré d'une foule compacte que l'approche de la fermeture poussait dehors, mais qu'une de ces ondées subites qui semblent faire partie de l'ouverture du salon retenait sous le porche au terrain battu et sablonneux pareil à cette entrée du Cirque où les gilets en coeur se pavanent. Le coup d'oeil était curieux, bien parisien. Au dehors, de grands rais de soleil traversant la pluie, accrochant à ses filets limpides ces lames aiguës et brillantes qui justifient le proverbe: «Il pleut des hallebardes», la jeune verdure des Champs-Elysées, les massifs de rhododendrons bruissants et mouillés, les voitures rangées sur l'avenue, les manteaux cirés des cochers, tout le splendide harnachement des chevaux recevant de l'eau et des rayons un surcroît de richesse et d'effet, et mirant de partout du bleu, le bleu d'un ciel qui va sourire entre l'écart de deux averses. Au dedans, des rires, des bavardages, des bonjours, des impatiences, des jupes retroussées, des satins bouffants sur le fin plissage des jupons et les rayures tendres des bas de soie, des flots de franges, de dentelles, de volants retenus d'une main en paquets trop lourds, chiffonnés à la diable... Puis, pour relier les deux côtés du tableau, les prisonniers encadrés par la voûte du porche et dans le noir de son ombre, avec le fond immense tout en lumière, des valets de pied courant sous des parapluies, des noms de cochers, des noms de maîtres qu'on criait, des coupés s'approchant au pas, où montaient des couples effarés. «La voiture de M. Jansoulet!» Tout le monde se retourna, mais on sait que cela ne le gênait guère, lui. Et tandis qu'au milieu de ces élégantes, de ces illustres, de ce tout Paris varié qui se trouvait là avec un nom à mettre sur chacune de ces figures, le bon Nabab posait un peu, en attendant ses gens, une main nerveuse et bien gantée se tendit vers lui, et le duc de Mora, qui allait rejoindre son coupé, lui jeta en passant avec cette effusion que le bonheur donne aux plus réservés: «Mes compliments, mon cher député...» C'était dit à haute voix et chacun put l'entendre: «Mon cher député.» * * * * * Il y a dans la vie de tous les hommes une heure d'or, une cime lumineuse où ce qu'ils peuvent espérer de prospérités, de joies, de triomphes, les attend et leur est donné. Le sommet est plus ou moins haut, plus ou moins rugueux et difficile à monter; mais il existe également pour tous, pour les puissants et pour les humbles. Seulement, comme ce plus long jour de l'année où le soleil a fourni tout son élan et dont le lendemain semble un premier pas vers l'hiver, ce _summum_ des existences humaines n'est qu'un moment à savourer, après lequel on ne peut plus que redescendre. Cette fin d'après-midi du 1er mai, rayée de pluie et de soleil, il faut te la rappeler, pauvre homme, en fixer à jamais l'éclat changeant dans ta mémoire. Ce fut l'heure de ton plein été aux fleurs ouvertes, aux fruits ployant leurs rameaux d'or, aux moissons mûres dont tu jetais si follement les glanes. L'astre maintenant pâlira, peu à peu retiré et tombant, incapable bientôt de percer la nuit lugubre où ton destin va s'accomplir. XV MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU. A L'ANTICHAMBRE. Grande fête samedi dernier place Vendôme. En l'honneur de son élection, M. Bernard Jansoulet, le nouveau député de la Corse, donnait une magnifique soirée avec municipaux à la porte, illumination de tout l'hôtel, et deux mille invitations lancées dans le beau Paris. J'ai dû à la distinction de mes manières, à la sonorité de mon organe, que le président du conseil d'administration avait pu apprécier aux réunions de la _Caisse territoriale_, de figurer à ce somptueux festival, où, trois heures durant, debout dans l'antichambre, au milieu des fleurs et des tentures, vêtu d'écarlate et d'or, avec cette majesté particulière aux personnes un peu puissantes, mes mollets à l'air pour la première fois de ma vie, j'envoyai comme un coup de canon dans les cinq salons en enfilade le nom de chaque invité, qu'un suisse étincelant saluait chaque fois du «bing!» de sa hallebarde sur les dalles. Que d'observations curieuses j'ai pu faire encore ce soir-là, que de saillies plaisantes, de lazzis de haut goût échangés entre les gens de service sur tout ce monde qui défilait! Ce n'est pas toujours avec les vignerons de Montbars que j'en aurais entendu d'aussi drôles. Il faut dire que le digne M. Barreau nous avait d'abord fait servir à tous, dans son office rempli jusqu'au plafond de boissons glacées et de victuailles, un lunch solide fortement arrosé, qui mit chacun de nous dans un état de bonne humeur, entretenu toute la soirée par les verres de punch et de champagne sifflés au passage sur les plateaux de la desserte. Les patrons, par exemple, ne paraissaient pas aussi bien disposés que nous. Dès neuf heures, en arrivant à mon poste, je fus frappé de la physionomie inquiète, nerveuse du Nabab, que je voyais se promener avec M. de Géry, au milieu des salons allumés et déserts, causant vivement et faisant de grands gestes. «Je le tuerai, disait-il, je le tuerai...» L'autre essayait de le calmer, ensuite madame parut et l'on causa d'autre chose. Magnifique morceau de femme cette Levantine, deux fois plus forte que moi, éblouissante à regarder avec son diadème en diamants, les bijoux qui chargeaient ses énormes épaules blanches, son dos aussi rond que sa poitrine, sa taille serrée dans une cuirasse d'or vert qui se continuait en longues lames tout le long de sa jupe raide. Je n'ai jamais rien vu d'aussi imposant, d'aussi riche. C'était comme un de ces beaux éléphants blancs porteurs de tours, dont nous entretiennent les livres de voyage. Quand elle marchait, péniblement appuyée aux meubles, toute sa chair tremblait, ses ornements faisaient un bruit de ferraille. Avec ça une petite voix très perçante et une belle figure rouge qu'un négrillon lui rafraîchissait tout le temps avec un éventail de plumes blanches large comme une queue de paon. C'était la première fois que cette paresseuse et sauvage personne se montrait à la société parisienne, et M. Jansoulet semblait très heureux et très fier qu'elle eût bien voulu présider sa fête; ce qui, du reste, ne donna pas grand mal à la dame, car, laissant son mari recevoir les invités dans le premier salon, elle alla s'étendre sur le divan du petit salon japonais, calée entre deux piles de coussins, immobile, si bien qu'on l'apercevait de loin tout au fond, pareille à une idole, sous le grand éventail que son nègre agitait régulièrement comme une mécanique. Ces étrangères vous ont un aplomb! Tout de même l'irritation du Nabab m'avait frappé, et voyant passer le valet de chambre qui descendait l'escalier quatre à quatre, je l'attrapai au vol et lui glissai dans le tuyau de l'oreille: «Qu'est-ce qu'il a donc votre bourgeois, monsieur Noël? «C'est l'article du _Messager_,» me fut-il répondu, et je dus renoncer à en savoir davantage pour le moment, un grand coup de timbre annonçant que la première voiture arrivait, suivie bientôt d'une foule d'autres. Tout à mon affaire, attentionné à bien prononcer les noms qu'on me donnait, à les faire ricocher de salon en salon, je ne pensai plus à autre chose. Ce n'est pas un métier commode d'annoncer convenablement des personnes qui s'imaginent toujours que leur nom doit être connu, le murmurent en passant du bout des lèvres, et s'étonnent ensuite de vous l'entendre écorcher dans le plus bel accent, vous en voudraient presque de ces entrées manquées, enguirlandées de petits sourires, qui suivent une annonce mal faite. Chez M. Jansoulet, ce qui me rendait la besogne encore plus difficile, c'était cette masse d'étrangers, tous égyptiens, persans, tunisiens. Je ne parle pas des Corses, très nombreux aussi ce jour-là, parce que, pendant mes quatre ans de séjour à la _Territoriale_, je me suis habitué à prononcer ces noms ronflants, interminables, toujours suivis de celui de la localité: «Paganetti de Porto-Vecchio, Bastelica de Bonifacio, Paianatchi de Barbicaglia.» Je me plaisais à moduler ces syllabes italiennes, à leur donner toutes leurs sonorités, et je voyais bien aux airs stupéfaits de ces braves insulaires combien ils étaient charmés et surpris d'être introduits de cette façon dans la haute société continentale. Mais avec les Turcs, ces pachas, ces beys, ces effendis, j'avais bien plus de peine, et il dut m'arriver de prononcer souvent de travers, car M. Jansoulet, à deux reprises différentes, m'envoya dire de faire plus attention aux noms qu'on me donnait, et surtout d'annoncer plus naturellement. Cette observation, formulée à haute voix devant l'antichambre avec une certaine brutalité, m'indisposa beaucoup, m'empêcha--en ferai-je l'aveu? --de plaindre ce gros parvenu quand j'appris, au courant de la soirée, que de cruelles épines se glissaient dans son lit de roses. De dix heures et demie à minuit, le timbre ne cessa de retentir, les voitures de rouler sous le porche, les invités de se succéder, députés, sénateurs, conseillers d'État, conseillers municipaux qui avaient bien plus l'air de venir à une réunion d'actionnaires qu'à une soirée de gens du monde. A quoi cela tenait-il? Je ne parvenais pas à m'en rendre compte, mais un mot du suisse Nicklauss m'ouvrit les yeux. «Remarquez-vous, M. Passajon, me dit ce brave serviteur, debout en face de moi, la hallebarde au poing, remarquez-vous comme nous avons peu de dames?» C'était cela, pardieu!... Et nous n'étions pas que nous deux à faire la remarque. A chaque nouvel arrivant, j'entendais le Nabab, qui se tenait près de la porte, s'écrier avec consternation de sa grosse voix de Marseillais enrhumé: «Tout seul?» L'invité s'excusait tout bas... _Mn mn mn mn_... sa dame un peu souffrante... Bien regretté certainement... Puis il en arrivait un autre; et la même question amenait la même réponse. A force d'entendre ce mot de «tout seul,» on avait fini par en plaisanter à l'antichambre; chasseurs et valets de pied se le jetaient de l'un à l'autre quand entrait un invité nouveau «tout seul!» Et l'on riait, on se faisait du bon sang... Mais M. Nicklauss, avec sa grande habitude du monde, trouvait que cette abstention à peu près générale du sexe n'était pas naturelle. «Ça doit être l'article du _Messager_,» disait-il. Tout le monde en parlait de ce matin d'article, et devant la glace entourée de fleurs où chaque invité se contrôlait avant d'entrer, je surprenais des bouts de dialogue à voix basse dans ce genre-ci: «Vous avez lu? --C'est épouvantable. --Croyez-vous la chose possible? --Je n'en sais rien. En tout cas, j'ai préféré ne pas amener ma femme. --J'ai fait comme vous... Un homme peut aller partout sans se compromettre... --Certainement... Tandis qu'une femme...» Puis ils entraient, le claque sous le bras, avec cet air vainqueur des hommes mariés que leurs épouses n'accompagnent pas. Quel était donc ce journal, cet article terrible qui menaçait à ce point l'influence d'un homme si riche? Malheureusement mon service me retenait; je ne pouvais descendre à l'office ni au vestiaire pour m'informer, causer avec ces cochers, ces valets, ces chasseurs que je voyais debout au pied de l'escalier s'amusant à brocarder les gens qui montaient... Qu'est-ce que vous voulez? Les maîtres sont trop esbrouffeurs aussi. Comment ne pas rire en voyant passer, l'air insolent et le ventre creux, le marquis et la marquise de Bois-l'Héry, après tout ce qu'on nous a conté sur les trafics de monsieur et les toilettes de madame? Et le ménage Jenkins si tendre, si uni, le docteur attentionné mettant à sa dame une dentelle sur les épaules de peur qu'elle s'enrhume dans l'escalier; elle souriante et attifée, tout en velours, long comme ça de traîne, s'appuyant au bras de son mari de l'air de dire: «Comme je suis bien,» quand je sais, moi, que depuis la mort de l'Irlandaise, sa vraie légitime, le docteur médite de se débarrasser de son vieux crampon pour pouvoir épouser une jeunesse, et que le vieux crampon passe les nuits à se désoler, à ronger de larmes ce qu'il lui reste de beauté. Le plaisant, c'est que pas une de ces personnes ne se doutait des bons quolibets, des blagues qu'on leur crachait dans le dos au passage, de ce que la queue des robes ramassait de saletés sur le tapis du vestibule, et tout ce monde-là vous avait des mines dédaigneuses à mourir de rire. Les deux dames que je viens de nommer, l'épouse du gouverneur, une petite Corse à qui ses gros sourcils, ses dents blanches, ses joues luisantes et noires en dessous donnaient l'air d'une Auvergnate débarbouillée, bonne pâte du reste, et riant tout le temps excepté quand son mari regarde les autres femmes, plus quelques Levantines aux diadèmes d'or ou de perles, moins réussies que la nôtre, mais toujours dans le même genre, des femmes de tapissiers, de joailliers, fournisseurs habituels de la maison, avec des épaules larges comme des devantures et des toilettes où la marchandise n'avait pas été épargnée; enfin quelques ménages d'employés de la _Territoriale_ en robes pleurardes et la queue du diable dans leur poche, voilà ce qui représentait le beau sexe de la réunion, une trentaine de dames noyées dans un millier d'habits noirs, autant dire qu'il n'y en avait pas. De temps à autre, Cassagne, Laporte, Grandvarlet qui faisaient le service des plateaux nous mettaient au courant de ce qui se passait dans les salons. «Ah! mes enfants, si vous voyiez ça, c'est d'un noir, c'est d'un lugubre... Les hommes ne démarrent pas des buffets. Les dames sont toutes dans le fond, assises en rond, à s'éventer sans rien dire. La Grosse ne parle à personne. Je crois qu'elle pionce... C'est monsieur qui fait une tête!... Allons, père Passajon, un verre de Château-larose... Ça vous donnera du ton.» Elle était charmante envers moi, toute cette jeunesse, et prenait un malin plaisir à me faire les honneurs de la cave, si souvent et à si grands coups que ma langue commençait à devenir lourde, incertaine; et comme me disaient ces jeunes gens dans leur langage un peu libre: «Mon oncle, vous bafouillez.» Heureusement que le dernier des effendis venait d'arriver et qu'il n'y avait plus personne à annoncer; car, j'avais beau m'en défendre chaque fois que je m'avançais entre les tentures pour jeter un nom à la grande volée, je voyais les lustres des salons tourner en rond avec des centaines de milliers de lumières papillotantes, et les parquets partir de biais glissants et droits comme des montagnes russes. Je devais bafouiller, c'est sûr. L'air vif de la nuit, quelques ablutions à la pompe de la cour eurent vite raison de ce petit malaise, et, quand j'entrai au vestiaire, il n'en paraissait plus. Je trouvai nombreuse et joyeuse compagnie autour d'une «marquise» au champagne dont toutes mes nièces, en grande tenue, cheveux bouffants et cravates de ruban rose, prenaient très bien leur part malgré des cris, de petites grimaces ravissantes qui ne trompaient personne. Naturellement on parlait du fameux article, un article de Moëssard, à ce qu'il paraît, plein de révélations épouvantables sur toutes sortes de métiers déshonorants qu'aurait faits le Nabab, il y a quinze ou vingt ans, à son premier séjour à Paris. C'était la troisième attaque de ce genre que le _Messager_ publiait depuis huit jours, et ce gueux de Moëssard avait la malice d'envoyer chaque fois le numéro sous bande place Vendôme. M. Jansoulet recevait cela le matin avec son chocolat; et à la même heure ses amis et ses ennemis, car un homme comme le Nabab ne saurait être indifférent à aucun, lisaient, commentaient, se traçaient vis-à-vis de lui une ligne de conduite pour ne pas se compromettre. Il faut croire que l'article d'aujourd'hui était bien tapé tout de même; car Jansoulet le cocher nous racontait que tantôt au Bois son maître n'avait pas échangé dix saluts en dix tours de lac, quand ordinairement il ne garde pas plus son chapeau sur sa tête qu'un souverain en promenade. Puis, lorsqu'ils sont rentrés, voilà une autre affaire. Les trois garçons venaient d'arriver à la maison, tout en larmes et consternés, ramenés du collège Bourdaloue par un bon Père, dans l'intérêt même de ces pauvres petits, auxquels on avait donné un congé temporaire pour leur éviter d'entendre au parloir ou dans la cour quelques méchants propos, une allusion blessante. Là-dessus le Nabab s'est mis dans une fureur terrible qui lui a fait démolir un service de porcelaine, et il paraît que sans M. de Géry il serait allé tout d'un pas casser la tête au Moëssard. «Et qu'il aurait bien fait, dit M. Noël entrant sur ces derniers mots, très animé, lui aussi... Il n'y a pas une ligne de vraie dans l'article de ce coquin. Mon maître n'était jamais venu à Paris avant l'année dernière. De Tunis à Marseille, de Marseille à Tunis, voilà tous ses voyages. Mais cette fripouille de journaliste se venge de ce que nous lui avons refusé vingt mille francs. --En cela vous avez eu grand tort, fit alors M. Francis, le Francis à Monpavon, ce vieil élégant dont l'unique dent branle au milieu de la bouche à chaque mot qu'il dit, mais que ces demoiselles regardent tout de même d'un oeil favorable à cause de ses belles manières... Oui, vous avez eu tort. Il faut savoir ménager les gens, tant qu'ils peuvent nous servir ou nous nuire. Votre Nabab a tourné trop vite le dos à ses amis après le succès; et de vous à moi, mon cher, il n'est pas assez fort pour se payer de ces coups-là.» Je crus pouvoir prendre la parole à mon tour: --Ça, c'est vrai, M. Noël, que votre bourgeois n'est plus le même depuis son élection. Il a adopté un ton, des manières. Avant-hier, à la _Territoriale_, il nous a fait un branle-bas dont on n'a pas d'idée. On l'entendait crier en plein conseil: «Vous m'avez menti, vous m'avez volé et rendu voleur autant que vous... Montrez-moi vos livres, tas de drôles.» S'il a traité le Moëssard de cette façon, je ne m'étonne plus que l'autre se venge dans son journal. --Mais, enfin, qu'est-ce qu'il dit cet article, demanda M. Barreau, qui est-ce qui l'a lu? Personne ne répondit. Plusieurs avaient voulu l'acheter; mais à Paris le scandale se vend comme du pain. A dix heures du matin, il n'y avait plus un numéro du _Messager_ sur la place. Alors une de mes nièces, une délurée, s'il en fut, eut l'idée de chercher dans la poche d'un de ces nombreux pardessus qui garnissaient le vestiaire, bien alignés dans des casiers. Au premier qu'elle atteignit: «Le voilà! dit l'aimable enfant d'un air de triomphe en tirant un _Messager_ froissé aux plis comme une feuille qu'on vient de lire. --En voilà un autre!» cria Tom Bois-l'Héry, qui cherchait de son côté. Troisième pardessus, troisième _Messager_. Et dans tous la même chose; fourré au fond des poches ou laissant dépasser son titre, le journal était partout comme l'article devait être dans toutes les mémoires, et l'on se figurait le Nabab là-haut échangeant des phrases aimables avec ses invités qui auraient pu lui réciter par coeur les horreurs imprimées sur son compte. Nous rîmes tous beaucoup à cette idée; mais il nous tardait de connaître à notre tour cette page curieuse. --Voyons, père Passajon, lisez-nous ça tout haut.» C'était le voeu général et j'y souscrivis. Je ne sais si vous êtes comme moi, mais quand je lis haut, je me gargarise avec ma voix, je fais des nuances et des fioritures, de telle sorte que je ne comprends rien à ce que je dis, comme ces chanteurs à qui le sens des phrases importe peu pourvu que la note y soit... Cela s'appelait «le Bateau de fleurs...» Une histoire assez embrouillée avec des noms chinois, où il était question d'un mandarin très riche, nouvellement passé de 1er classe, et qui avait tenu dans les temps un «bateau de fleurs» amarré tout au bout de la ville près d'une barrière fréquentée par les guerriers... Au dernier mot de l'article, nous n'étions pas plus avancés qu'au commencement. On essayait bien de cligner de l'oeil, de faire le malin; mais, franchement, il n'y avait pas de quoi. Un vrai rébus sans image; et nous serions encore plantés devant, si le vieux Francis, qui décidément est un mâtin pour ses connaissances de toutes sortes, ne nous avait expliqué que cette barrière aux guerriers devait être l'École militaire et que le «bateau de fleurs» n'avait pas un aussi joli nom que ça en bon français. Et ce nom il le dit tout haut malgré les dames... Quelle explosion de cris, de «ah!,» de «oh!,» les uns disant: «Je m'en doutais...» Les autres: «Ça n'est pas possible...» «Permettez, ajouta Francis, ancien trompette au 9e lanciers, le régiment de Mora et de Monpavon, permettez... Il y a une vingtaine d'années, à mon dernier semestre, j'ai été caserné à l'École militaire, et je me rappelle très bien qu'il y avait près de la barrière un sale bastringue appelé le bal Jansoulet avec un petit garni au dessus et des chambres à cinq sous l'heure où l'on passait entre deux contredanses... --Vous êtes un infâme menteur, dit M. Noël hors de lui, filou et menteur comme votre maître, Jansoulet n'est jamais venu à Paris avant cette fois.» Francis était assis un peu en dehors du cercle que nous faisions tous autour de la «marquise,» en train de siroter quelque chose de doux parce que le champagne lui fait mal aux nerfs et puis que ce n'est pas une boisson assez chic. Il se leva gravement, sans quitter son verre, et, s'avançant vers M. Noël, il lui dit d'un air posé: «Vous manquez de tenue, mon cher. Déjà l'autre soir, chez vous, j'ai trouvé votre ton grossier et malséant. Cela ne sert à rien d'insulter les gens, d'autant que je suis prévôt de salle, et que, si nous menions les choses plus loin, je pourrais vous fourrer deux pouces de fer dans le corps à l'endroit qu'il me plairait; mais je suis bon garçon. Au lieu d'un coup d'épée, j'aime mieux vous donner un conseil dont votre maître pourra tirer profit. Voici ce que je ferais à votre place: j'irais trouver Moëssard et je l'achèterais sans marchander. Hemerlingue lui a donné vingt mille francs pour parler, je lui en offrirais trente mille pour se taire. --Jamais... jamais..., vociféra M. Noël... J'irai plutôt lui dévisser la tête à ce scélérat de bandit. --Vous ne dévisserez rien du tout. Que la calomnie soit vraie ou fausse, vous en avez vu l'effet ce soir. C'est un échantillon des plaisirs qui vous attendent. Que voulez-vous, mon cher? Vous avez jeté trop tôt vos béquilles et prétendu marcher tout seuls. C'est bon quand on est d'aplomb, ferme sur ses jambes; mais quand on n'a pas déjà le pied très solide, et qu'on a le malheur de sentir Hemerlingue à ses trousses, mauvaise affaire... Avec ça votre patron commence à manquer d'argent: il a fait des billets au vieux Schwalbach, et ne me parlez pas d'un Nabab qui fait des billets. Je sais bien que vous avez des tas de millions restés là-bas; mais il faudrait être validé pour y toucher, et encore quelques articles comme celui d'aujourd'hui, je vous réponds que vous n'y parviendrez pas... Vous prétendez lutter avec Paris, mon bon, mais vous n'êtes pas de taille, vous n'y connaissez rien. Ici nous ne sommes pas en Orient, et si on ne tord pas le cou aux gens qui vous déplaisent, si on ne les jette pas à l'eau, dans un sac de cuir, on a d'autres façons de les faire disparaître. Noël, que votre maître y prenne garde... Un de ces matins Paris l'avalera comme j'avale cette prune, sans cracher le noyau ni la peau!» Il était terrible, ce vieux, et malgré son maquillage je me sentais venir du respect pour lui. Pendant qu'il parlait, on entendait là-haut la musique, les chants de la soirée, et sur la place les chevaux des municipaux qui secouaient leurs gourmettes. Du dehors, notre fête devait avoir beaucoup d'éclat, toute flambante de ses milliers de bougies, le grand portail illuminé. Et quand on pense que la ruine était peut-être là-dessous! Nous nous tenions là dans le vestibule comme des rats qui se consultent à fond de cale, quand le navire commence à faire eau sans que l'équipage s'en doute encore, et je voyais bien que laquais et filles de chambre, tout ce monde ne serait pas long à décamper à la première alerte... Est-ce qu'une catastrophe pareille serait possible?... Mais alors, moi, qu'est-ce que je deviendrais, et la _Territoriale_, et mes avances, et mon arriéré?... Il m'a laissé froid dans le dos, ce Francis. XVI UN HOMME PUBLIC La chaleur lumineuse d'une claire après-midi de mai tiédissait en vitrages de serre les hautes croisées de l'hôtel de Mora, dont les transparents de soie bleue se voyaient du dehors entre les branches, et ses larges terrasses, où les fleurs exotiques sorties pour la première fois de la saison couraient en bordure tout le long du quai. Les grands râteaux traînant parmi les massifs du jardin traçaient dans le sable des allées les pas légers de l'été, tandis que le bruit fin des pommes d'arrosage sur la verdure des pelouses semblait sa chanson rafraîchissante. Tout le luxe de la résidence princière s'épanouissait dans l'heureuse douceur de la température, empruntant une beauté grandiose au silence, au repos de cette heure méridienne, la seule où l'on n'entendît pas le roulement des voitures sous les voûtes, le battement des grandes portes d'antichambre et cette vibration perpétuelle que faisait courir dans le lierre des murailles le tirage des timbres d'arrivée ou de sortie, comme la palpitation fiévreuse de la vie d'une maison mondaine. On savait que jusqu'à trois heures le duc recevait au ministère, que la duchesse, une Suédoise encore engourdie des neiges de Stockholm, sortait à peine de ses courtines somnolentes; aussi personne ne venait, visiteurs ni solliciteurs, et les valets de pied, perchés comme des flamants sur les marches du perron désert, l'animaient seuls de l'ombre grêle de leurs longues jambes et de leur bâillant ennui d'oisiveté. Par exception pourtant ce jour-là le coupé marron de Jenkins attendait dans un coin de la cour. Le duc, souffrant depuis la veille, s'était senti plus mal en sortant de table, et bien vite avait mandé l'homme aux perles pour l'interroger sur son état singulier. De douleur nulle part, du sommeil et de l'appétit comme à l'ordinaire; seulement une lassitude incroyable et l'impression d'un froid terrible que rien ne pouvait dissiper. Ainsi en ce moment, malgré le beau soleil printanier qui inondait sa chambre et pâlissait la flambée montant dans la cheminée comme au coeur de l'hiver, le duc grelottait sous ses fourrures bleues, entre ses petits paravents, et, tout en donnant des signatures à un attaché de son cabinet sur une table basse en laque doré qui s'écaillait, tellement elle était près du feu, il tendait à chaque instant ses doigts engourdis vers la flamme, qui aurait pu les brûler à la surface sans rendre une circulation de vie à leur rigidité blafarde. Était-ce l'inquiétude causée par le malaise de son illustre client? Mais Jenkins paraissait nerveux, frémissant, arpentait les tapis, à grands pas, furetant, flairant de droite et de gauche, cherchant dans l'air quelque chose qu'il croyait y être, quelque chose de subtil et d'insaisissable comme la trace d'un parfum ou le sillon invisible que laisse un passage d'oiseau. On entendait le pétillement du bois dans la cheminée, le bruit des papiers feuilletés à la hâte, la voix indolente du duc indiquant d'un mot toujours précis et net une réponse à une lettre de quatre pages, et les monosyllabes respectueux de l'attaché: «Oui, monsieur le ministre... Non, monsieur le ministre,» puis le grincement d'une plume rebelle et lourde. Dehors, les hirondelles sifflaient joyeusement au-dessus de l'eau, une clarinette jouait vers les ponts. «C'est impossible, dit tout à coup le ministre d'État en se levant... Emportez ça, Lartigues; vous reviendrez demain... Je ne peux pas écrire... J'ai trop froid... Tenez, docteur, tâtez mes mains, si on ne dirait pas qu'elles sortent d'un seau d'eau frappée... Depuis deux jours, tout mon corps est ainsi... Est-ce assez ridicule avec le temps qu'il fait! --Ça ne m'étonne pas... grommela l'Irlandais d'un ton maussade et bref, peu ordinaire chez ce melliflu.» La porte s'était refermée sur le jeune attaché remportant ses paperasses avec une raideur majestueuse, mais bien heureux, j'imagine, de se sentir détaché et de pouvoir, avant de retourner au ministère, flâner une heure ou deux dans les Tuileries, pleines de toilettes printanières et de jolies filles assises autour des chaises encore vides de la musique, sous les marronniers en fleurs où courait des pieds à la cime le grand frisson du mois des nids. Il n'était pas gelé, lui, l'attaché... Jenkins, silencieux, examinait son malade, auscultait, percutait, puis, sur ce même ton de rudesse que pouvait à la rigueur expliquer son affection inquiète, l'irritation du médecin qui voit ses instructions transgressées: «Ah ça! mon cher duc, quelle vie faites-vous donc depuis quelque temps?» Il savait par des racontars d'antichambre--chez ses clients familiers, le docteur ne les dédaignait pas--il savait que le duc avait une nouvelle, que ce caprice de fraîche date le possédait, l'agitait d'une façon extraordinaire, et cela joint à d'autres remarques faites ailleurs mettait dans l'esprit de Jenkins un soupçon, un désir fou de connaître le nom de cette nouvelle. C'est ce qu'il essayait de deviner sur le front pâli de son malade, cherchant le fond de sa pensée bien plus que le fond de son mal. Mais il avait affaire à un de ces visages d'hommes à bonnes fortunes, hermétiquement clos comme les coffrets à secret qui contiennent des bijoux et des lettres de femmes, une de ces discrétions fermées d'un regard froid et bleu, regard d'acier où se brisent les perspicacités astucieuses. «Vous vous trompez, docteur, répondit l'Excellence tranquillement... Je n'ai rien changé à mes habitudes. --Eh bien! monsieur le duc, vous avez eu tort, fit l'Irlandais avec brutalité, furieux de ne rien découvrir.» Et tout de suite sentant qu'il allait trop loin, il délaya sa mauvaise humeur et la sévérité de son diagnostic dans une tisane de banalités, d'axiomes... Il fallait prendre garde... La médecine n'était pas de la magie... La puissance des perles Jenkins s'arrêtait aux forces humaines, aux nécessités de l'âge, aux ressources de la nature qui, malheureusement, ne sont pas inépuisables. Le duc l'interrompit d'un ton nerveux: --Voyons, Jenkins, vous savez bien que je n'aime pas les phrases... Ça ne va donc pas par là?... Qu'est-ce que j'ai?... D'où vient ce froid? --C'est de l'anémie, de l'épuisement... une baisse d'huile dans la lampe. --Que faut-il faire? --Rien. Un repos absolu... Manger, dormir, pas plus... Si vous pouviez aller passer quelques semaines à Grandbois... Mora haussa les épaules: --Et la Chambre, et le Conseil, et...? Allons donc! Est-ce que c'est possible? --En tout cas, monsieur le duc, il faut enrayer, comme disait l'autre, renoncer absolument...» Jenkins fut interrompu par l'entrée de l'huissier de service qui discrètement sur la pointe des pieds, comme un maître de danse, venait remettre une lettre et une carte au ministre d'État toujours frissonnant devant le feu. En voyant cette enveloppe d'un gris de satin, d'une forme originale, l'Irlandais tressaillit involontairement, tandis que le duc, sa lettre ouverte et parcourue, se levait ragaillardi, ayant aux joues ces couleurs légères de santé factice que toute l'ardeur du brasier n'avait pu lui donner. --Mon cher docteur, il faut à tout prix... L'huissier, debout, attendait. --Qu'est-ce qu'il y a?... Ah! oui, cette carte... Faites entrer dans la galerie. J'y vais.» La galerie du duc de Mora, ouverte aux visiteurs deux fois par semaine, était pour lui comme un terrain neutre, un endroit public où il pouvait voir n'importe qui sans s'engager ni se compromettre... Puis, l'huissier dehors: --Jenkins, mon bon, vous avez déjà fait des miracles pour moi. Je vous en demande un encore. Doublez la dose de mes perles, inventez quelque chose, ce que vous voudrez... Mais il faut que je sois alerte pour dimanche... Vous m'entendez, tout à fait alerte. Et, sur la petite lettre qu'il tenait, ses doigts réchauffés et fiévreux se crispaient avec un frémissement de convoitise. --Prenez garde, M. le duc, dit Jenkins, très pâle, les lèvres serrées, je ne voudrais pas vous alarmer outre mesure sur votre état de faiblesse, mais il est de mon devoir... Mora eut un joli sourire d'insolence: --Votre devoir et mon plaisir sont deux, mon brave. Laissez-moi brûler ma vie, si cela m'amuse. Je n'ai jamais eu d'aussi belle occasion que cette fois. Il tressaillit: --La duchesse... Une porte sous tenture venait de s'ouvrir livrant passage à une folle petite tête ébouriffée en blond, toute vaporeuse dans les dentelles et les franfreluches d'un saut-du-lit princier: «Qu'est-ce qu'on m'apprend? Vous n'êtes pas sorti?... Mais grondez-le donc, docteur. N'est-ce pas qu'il a tort de tant s'écouter?... Regardez-le. Une mine superbe. --Là... Vous voyez, dit le duc, en riant, à l'Irlandais... Vous n'entrez pas, duchesse? --Non, je vous enlève, au contraire. Mon oncle d'Estaing m'a envoyé une cage pleine d'oiseaux des îles. Je veux vous les montrer... Des merveilles de toutes les couleurs, avec de petits yeux en perles noires... Et frileux, frileux, presque autant que vous. --Allons voir ça, dit le ministre. Attendez-moi, Jenkins. Je reviens.» Puis, s'apercevant qu'il tenait toujours sa lettre à la main, il la jeta négligemment dans le tiroir de sa petite table aux signatures et sortit derrière la duchesse, avec son beau sang-froid de mari habitué à ces évolutions. Quel prodigieux ouvrier, quel fabricant de joujoux incomparable a pu douer le masque humain de sa souplesse de ressorts, de son élasticité merveilleuse? Rien de joli comme cette figure de grand seigneur surpris son adultère aux dents, les pommettes enflammées par des mirages de voluptés promises, et s'apaisant à la minute dans une sérénité de tendresse conjugale; rien de plus beau que l'obséquiosité béate, le sourire paterne à la Franklin, de Jenkins en présence de la duchesse, faisant place, tout à coup, lorsqu'il se trouva seul, à une farouche expression de colère et de haine, une pâleur de crime, la pâleur d'un Castaing ou d'un Lapommerais roulant ses trahisons sinistres. Un coup d'oeil rapide à chacune des deux portes et, tout de suite, il fut devant le tiroir plein de papiers précieux, où la petite clef d'or restait à demeure avec une négligence insolente qui semblait dire: «On n'osera pas.» Jenkins osa, lui. La lettre était là, sur un tas d'autres, la première. Le grain du papier, trois mots d'adresse jetés d'une écriture simple et hardie, et puis le parfum, ce parfum grisant, évocateur, l'haleine même de sa bouche divine... C'était donc vrai, son amour jaloux ne l'avait pas trompé, ni la gêne qu'on éprouvait devant lui depuis quelque temps, ni les airs cachottiers et rajeunis de Constance, ni ces bouquets magnifiquement épanouis dans l'atelier comme à l'ombre mystérieuse d'une faute... Cet orgueil indomptable se rendait donc enfin? Mais alors pourquoi pas lui, Jenkins? Lui qui l'aimait depuis si longtemps, depuis toujours, qui avait dix ans de moins que l'autre et qui ne grelottait pas, certes!... Toutes ces pensées lui traversaient la tête, comme des fers de flèche lancés d'un arc infatigable. Et, criblé, déchiré, les yeux aveuglés de sang, il restait là, regardant la petite enveloppe satinée et froide qu'il n'osait pas ouvrir de peur de s'enlever un dernier doute, quand un bruissement de tenture, qui lui fit vivement rejeter la lettre et refermer le tiroir merveilleusement ajusté de la table de laque, l'avertit que quelqu'un venait d'entrer. --Tiens! c'est vous, Jansoulet, comment êtes-vous là? --Son Excellence m'a dit de venir l'attendre dans sa chambre,» répondit le Nabab très fier d'être introduit ainsi dans l'intimité des appartements, à une heure surtout où l'on ne recevait pas. Le fait est que le duc commençait à montrer une réelle sympathie à ce sauvage. Pour plusieurs raisons: d'abord il aimait les audacieux, les affronteurs, les aventuriers à bonne étoile. N'en était-il pas un lui-même? Puis le Nabab l'amusait; son accent, ses manières rondes, sa flatterie un peu brutale et impudente le reposaient de l'éternel convenu de l'entourage, de ce fléau administratif et courtisanesque dont il avait horreur,--la phrase,--si grande horreur qu'il n'achevait jamais la période commencée. Le Nabab, lui, avait à finir les siennes un imprévu parfois plein de surprises; avec cela très beau joueur, perdant sans sourciller au cercle de la rue Royale des parties d'écarté à cinq mille francs la fiche. Et si commode quand on voulait se débarrasser d'un tableau, toujours prêt à l'acheter, n'importe à quel prix. A ces motifs de sympathie condescendante était venu se joindre en ces derniers temps un sentiment de pitié et d'indignation en face de l'acharnement qu'on mettait à poursuivre ce malheureux, de cette guerre lâche et sans merci, si bien menée que l'opinion publique, toujours crédule et le cou tendu pour prendre le vent, commençait à s'influencer sérieusement. Il faut rendre cette justice à Mora qu'il n'était pas un suiveur de foule. En voyant dans un coin de la galerie la figure toujours bonasse mais un peu piteuse et déconfite du Nabab, il s'était trouvé lâche de le recevoir là et l'avait fait monter dans sa chambre. Jenkins et Jansoulet, assez gênés en face l'un de l'autre, échangèrent quelques paroles banales. Leur grande amitié s'était bien refroidie depuis quelque temps, Jansoulet ayant refusé net tout nouveau subside à l'oeuvre de Bethléem, ce qui laissait l'affaire sur les bras de l'Irlandais, furieux de cette défection, bien plus furieux encore à cette minute de n'avoir pu ouvrir la lettre de Félicia avant l'arrivée de l'intrus. Le Nabab de son côté se demandait si le docteur allait assister à la conversation qu'il désirait avoir avec le duc au sujet des allusions infâmes dont le _Messager_ le poursuivait, inquiet aussi de savoir si ces calomnies n'avaient pas refroidi ce souverain bon vouloir qui lui était si nécessaire au moment de la vérification. L'accueil reçu dans la galerie l'avait à demi tranquillisé; il le fut tout à fait, quand le duc rentra et vint vers lui, la main tendue: --Eh bien! mon pauvre Jansoulet, j'espère que Paris vous fait payer cher la bienvenue. En voilà des criailleries, et de la haine, et des colères. --Ah! M. le duc, si vous saviez... --Je connais..., j'ai lu..., dit le ministre se rapprochant du feu. --J'espère bien que Votre Excellence ne croit pas ces infamies... D'ailleurs j'ai là... J'apporte la preuve.» De ses fortes pattes velues, tremblantes d'émotion, il fouillait dans les papiers d'un énorme portefeuille en chagrin qu'il tenait sous le bras. --Laissez... laissez... Je suis au courant de tout cela... Je sais que volontairement ou non on vous confond avec une autre personne, que des considérations de famille...» Devant l'effarement du Nabab, stupéfait de le voir si bien renseigné, le duc ne put s'empêcher de sourire: --Un ministre d'État doit tout savoir... Mais soyez tranquille. Vous serez validé quand même. Et une fois validé... Jansoulet eut un soupir de soulagement: --Ah! monsieur le duc, que vous me faites du bien en me parlant ainsi. Je commençais à perdre toute confiance... Mes ennemis sont si puissants... Avec ça une mauvaise chance. Comprenez vous que c'est justement Le Merquier qui est chargé de faire le rapport sur mon élection. --Le Merquier?... diable!... --Oui, Le Merquier, l'homme d'affaires d'Hemerlingue, ce sale cafard qui a converti la baronne, sans doute parce que sa religion lui défendait d'avoir pour maîtresse une musulmane. --Allons, allons, Jansoulet... --Que voulez-vous, monsieur le duc?... La colère vous vient, aussi... Songez à la situation où ces misérables me mettent... Voilà huit jours que je devrais être validé et qu'ils font exprès de reculer la séance, parce qu'ils savent la terrible position dans laquelle je me trouve, toute ma fortune paralysée, le bey qui attend la décision de la Chambre pour savoir s'il peut ou non me détrousser... J'ai quatre-vingts millions là-bas, monsieur le duc, et ici je commence à tirer la langue... Pour peu que cela dure... Il essuya les grosses gouttes de sueur qui coulaient sur ses joues. --Eh bien! moi, j'en fais mon affaire de cette validation, dit le ministre avec une certaine vivacité... Je vais écrire à Chose de presser son rapport; et quand je devrais me faire porter à la Chambre... --Votre Excellence est malade? demanda Jansoulet sur un ton d'intérêt qui n'avait rien de menteur, je vous jure. --Non... un peu de faiblesse... Nous manquons de sang; mais Jenkins va nous en rendre... N'est-ce pas, Jenkins? L'Irlandais, qui n'écoutait pas, eut un geste vague. --Tonnerre! Moi qui en ai trop, du sang...» Et le Nabab élargissait sa cravate autour de son cou gonflé, apoplectisé par l'émotion, la chaleur de la pièce... «Si je pouvais vous en céder un peu, monsieur le duc. --Ce serait un bonheur pour tous deux, fit le ministre d'État avec une pâle ironie... Pour vous surtout qui êtes un violent et qui dans ce moment-ci auriez besoin de tant de calme... Prenez garde à cela, Jansoulet. Méfiez-vous des emballements, des coups de colère où l'on voudrait vous pousser... Dites-vous bien maintenant que vous êtes un homme public, monté sur une estrade, et dont on voit de loin tous les gestes... Les journaux vous injurient, ne les lisez pas si vous ne pouvez cacher l'émotion qu'ils vous causent... Ne faites pas ce que j'ai fait, moi, avec mon aveugle du pont de la Concorde, cet affreux joueur de clarinette qui me gâte ma vie depuis dix ans à me seriner tout le jour: «_De tes fils, Norma..._» J'ai tout essayé pour le faire partir de là, l'argent, les menaces. Rien n'a pu le décider... La police? Ah! bien oui... Avec les idées modernes, ça devient toute une affaire de déménager un aveugle de dessus son pont... Les journaux de l'opposition en parleraient, les Parisiens en feraient une fable... _Le Savetier et le Financier... Le Duc et la Clarinette..._ Il faut que je me résigne... C'est ma faute, du reste. Je n'aurais pas dû montrer à cet homme qu'il m'agaçait... Je suis sûr que mon supplice est la moitié de sa vie maintenant. Tous les matins il sort de son bouge avec son chien, son pliant, son affreuse musique, et se dit: «Allons embêter le duc de Mora.» Pas un jour il n'y manque, le misérable... Tenez! si j'entr'ouvrais seulement la fenêtre, vous entendriez ce déluge de petites notes aigres par-dessus le bruit de l'eau et des voitures... Eh bien! ce journaliste du _Messager_ c'est votre clarinette, à vous; si vous lui laissez voir que sa musique vous fatigue, il n'en finira jamais... Là-dessus, mon cher député, je vous rappelle que vous avez réunion à trois heures dans les bureaux, et je vous renvoie bien vite à la Chambre. Puis, se tournant vers Jenkins: --Vous savez ce que je vous ai demandé, docteur... Des perles pour après-demain... Et carabinées!... Jenkins tressaillit, se secoua comme au saut d'un rêve: --C'est entendu, mon cher duc, on va vous donner du souffle... Oh! mais du souffle... à gagner le grand prix du Derby.» Il salua et sortit en riant, un vrai rire de loup aux dents écartées et toutes blanches. Le Nabab prit congé à son tour, le coeur plein de gratitude, mais n'osant rien en laisser voir à ce sceptique, en qui toute démonstration éveillait une méfiance. Et le ministre d'État resté seul, pelotonné devant le feu grésillant et brûlant, abrité dans la chaleur capitonnée de son luxe, doublée ce jour-là par la caresse fiévreuse d'un beau soleil de mai, se remettait à grelotter, à grelotter si fort que la lettre de Félicia, rouverte au bout de ses doigts blêmes, et qu'il lisait énamouré, tremblait avec des froissements soyeux d'étoffe. * * * * * C'est une situation bien singulière que celle d'un député dans la période qui suit son élection et précède--comme on dit en jargon parlementaire--la vérification des pouvoirs. Un peu l'alternative du nouveau marié pendant les vingt-quatre heures séparant le mariage à la mairie de sa consécration par l'église. Des droits dont on ne peut user, un demi-bonheur, des demi-pouvoirs, la gêne de se tenir en deçà ou au delà, le manque d'assiette précise. On est marié sans l'être, député sans en être bien sûr; seulement, pour le député, cette incertitude se prolonge des jours et des semaines, et comme plus elle dure, plus la validation devient problématique, c'est un supplice pour l'infortuné représentant à l'essai d'être obligé de venir à la Chambre, d'occuper une place qu'il ne gardera peut-être pas, d'entendre des discussions dont il est exposé à ne pas connaître la fin, de fixer dans ses yeux, dans ses oreilles le délicieux souvenir des séances parlementaires avec leur houle de fronts chauves ou apoplectiques, leur brouhaha de papier froissé, de cris d'huissiers, de couteaux de bois tambourinant sur les tables, de bavardages particuliers où la voix de l'orateur se détache en solo tonnant ou timide sur un accompagnement continu. Cette situation, déjà si énervante, se compliquait pour le Nabab de ces calomnies d'abord chuchotées, imprimées maintenant, circulant à des milliers d'exemplaires et qui lui valaient d'être tacitement mis en quarantaine par ses collègues. Les premiers jours il allait, venait, dans les couloirs, à la bibliothèque, à la buvette, à la salle des conférences, comme les autres, ravi de poser ses pas dans tous les coins de ce majestueux dédale; mais inconnu de la plupart, renié par quelques membres du cercle de la rue Royale qui l'évitaient, détesté de toute la coterie cléricale dont Le Merquier était le chef, et du monde financier hostile à ce milliardaire puissant sur la hausse et la baisse comme ces bateaux de fort tonnage qui déplacent les eaux d'un port, son isolement ne faisait que s'accentuer en changeant de place, et la même inimitié l'accompagnait partout. Ses gestes, son allure en gardaient quelque chose de contraint, une sorte de méfiance hésitante. Il se sentait surveillé. S'il entrait un moment à la buvette, dans cette grande salle claire ouverte sur les jardins de la présidence, qui lui plaisait parce que là, devant ce large comptoir de marbre blanc chargé de boissons et de vivres, les députés perdaient de leurs grands airs imposants, la morgue législative se faisait plus familière, rappelée au naturel par la nature, il savait que le lendemain une note railleuse, offensante, paraîtrait dans le _Messager_, le présentant à ses lecteurs comme «un humeur de piot» émérite. Encore une gêne pour lui, ces terribles électeurs. Ils arrivaient par bandes, envahissaient la salle des Pas-Perdus, galopaient en tous sens comme de petits chevreaux ardents et noirs, s'appelant d'un bout à l'autre de la pièce sonore: «O Pé!... O Tché!...» humant avec délices l'odeur de gouvernement, d'administration répandue, faisant des yeux doux aux ministres qui passaient, les suivant à la piste en reniflant, comme si de leurs poches vénérables, de leurs portefeuilles gonflés quelque prébende allait tomber; mais entourant surtout «Moussiou» Jansoulet de tant de pétitions exigeantes, de réclamations, de démonstrations, que, pour se débarrasser de ce tumulte gesticulant sur lequel tout le monde se retournait, qui faisait de lui comme le délégué d'une tribu de Touaregs au milieu d'un peuple civilisé, il était obligé d'implorer du regard quelque huissier de service, au fait de ces sauvetages et qui venait tout affairé lui dire «qu'on l'appelait tout de suite au huitième bureau.» Si bien que gêné partout, chassé des couloirs, des Pas-Perdus, de la buvette, le pauvre Nabab avait pris le parti de ne plus quitter son banc où il se tenait immobile et muet toute la durée de la séance. Il avait pourtant un ami à la Chambre, un député nouvellement élu dans les Deux-Sèvres, qu'on appelait M. Sarigue, pauvre homme assez semblable à l'animal inoffensif et disgracié dont il portait le nom, avec son poil roux et grêle, ses yeux peureux, sa démarche sautillante dans ses guêtres blanches. Timide à ne pas dire deux paroles sans bredouiller, presque aphone, roulant sans cesse des boules de gomme dans sa bouche, ce qui achevait d'empâter son discours; on se demandait ce qu'un infirme pareil était venu faire à l'Assemblée, quelle ambition féminine en délire avait poussé vers les emplois publics cet être inapte à n'importe quelle fonction privée. Par une ironie amusante du sort, Jansoulet, agité lui-même de toutes les inquiétudes de sa validation, était choisi dans le huitième bureau pour faire le rapport sur l'élection des Deux-Sèvres, et M. Sarigue, conscient de son incapacité, plein d'une peur horrible d'être renvoyé honteusement dans ses foyers, rôdait humble et suppliant autour de ce grand gaillard tout crépu dont les omoplates larges sous une mince et fine redingote se mouvaient en soufflets de forge, sans se douter qu'un pauvre être anxieux comme lui se cachait sous cette enveloppe solide. En travaillant au rapport de l'élection des Deux-Sèvres, en dépouillant les protestations nombreuses, les accusations de manoeuvre électorale, repas donnés, argent répandu, barriques de vin mises en perce à la porte des mairies, le train habituel d'une élection de ce temps-là, Jansoulet frémissait pour son propre compte. «Mais j'ai fait tout ça, moi...» se disait-il, terrifié. Ah! M. Sarigue pouvait être tranquille, jamais il n'aurait mis la main sur un rapporteur mieux intentionné, plus indulgent aussi, car le Nabab, prenant en pitié son patient, sachant par expérience combien cette angoisse d'attente est pénible, avait hâté la besogne, et l'énorme portefeuille qu'il portait sous le bras, en sortant de l'hôtel de Mora, contenait son rapport prêt à être lu au bureau. Que ce fût ce premier essai de fonction publique, les bonnes paroles du duc ou le temps magnifique qu'il faisait dehors, délicieusement ressenti par ce Méridional aux impressions toutes physiques, habitué à évoluer au bleu du ciel et à la chaleur du soleil; toujours est-il que les huissiers du Corps législatif virent paraître ce jour-là un Jansoulet superbe et hautain qu'ils ne connaissaient pas encore. La voiture du gros Hemerlingue, entrevue à la grille, reconnaissable à la largeur inusitée de ses portières, acheva de le remettre en possession de sa vraie nature d'aplomb et toute en audace. «L'ennemi est là... Attention.» En traversant la salle des Pas-Perdus, il aperçut en effet l'homme de finance causant dans un coin avec Le Merquier le rapporteur, passa tout près d'eux et les regarda d'un air triomphant qui fit penser aux autres: «Qu'est-ce qu'il y a donc?» Puis, enchanté de son sang-froid, il se dirigea vers les bureaux, vastes et hautes salles ouvrant à droite et à gauche sur un long corridor, et dont les grandes tables recouvertes de tapis verts, les sièges lourds et uniformes étaient empreints d'une ennuyeuse solennité. On arrivait. Des groupes se plaçaient, discutaient, gesticulaient, avec des saluts, des poignées de mains, des renversements de têtes, en ombres chinoises sur le fond lumineux des vitres. Il y avait là des gens qui marchaient le dos courbé, solitaires, comme écrasés sous le poids des pensées qui plissaient leur front. D'autres se parlaient à l'oreille, se confiant des nouvelles excessivement mystérieuses et de la dernière importance, le doigt aux lèvres, l'oeil écarquillé d'une recommandation muette. Un bouquet provincial distinguait tout cela, des variétés d'intonations, violences méridionales, accents traînards du Centre, cantilènes de Bretagne, fondus dans la même suffisance imbécile et ventrue; des redingotes à la mode de Landerneau, des souliers de montagne, du linge filé dans les domaines, et des aplombs de clocher ou de cercles de petite ville, des expressions locales, des provincialismes introduits brusquement dans la langue politique et administrative, cette phraséologie flasque et incolore qui a inventé «les questions brûlantes revenant sur l'eau» et les «individualités sans mandat.» A voir ces agités ou ces pensifs, vous eussiez dit les plus grands remueurs d'idées de la terre; malheureusement ils se transformaient les jours de séance, se tenaient cois à leur banc, peureux comme des écoliers sous la férule du maître, riant avec bassesse aux plaisanteries de l'homme d'esprit qui les présidait ou prenant la parole pour des propositions stupéfiantes, de ces interruptions à faire croire que ce n'est pas seulement un type, mais toute une race qu'Henri Monnier a stigmatisée dans son immortel croquis. Deux ou trois orateurs pour toute la Chambre, le reste sachant très bien se camper devant la cheminée d'un salon de province, après un excellent repas chez le préfet, pour dire d'une voix de nez «l'administration, Messieurs...» ou «le gouvernement de l'empereur...» mais incapable d'aller plus loin. D'ordinaire, le bon Nabab se laissait éblouir par ces poses, ce bruit de rouet à vide que font les importants; mais aujourd'hui lui-même se trouvait à l'unisson général. Pendant qu'assis au milieu de la table verte, son portefeuille devant lui, ses deux coudes bien étalés dessus, il lisait le rapport rédigé par de Géry, les membres du bureau le regardaient émerveillés. C'était un résumé net, limpide et rapide de leurs travaux de la quinzaine, dans lequel ils retrouvaient leurs idées si bien exprimées qu'ils avaient grand'peine à les reconnaître. Puis, deux ou trois d'entre eux ayant trouvé que le rapport était trop favorable, qu'il glissait trop légèrement sur certaines protestations parvenues au bureau, le rapporteur prit la parole avec une assurance étonnante, la prolixité, l'abondance des gens de son pays, démontra qu'un député ne devait être responsable que jusqu'à un certain point de l'imprudence de ses agents électoraux, qu'aucune élection ne résisterait sans cela à un contrôle un peu minutieux; et, comme au fond c'était sa propre cause qu'il plaidait, il y apportait une conviction, une chaleur irrésistible, en ayant soin de lâcher de temps à autre un de ces longs substantifs blafards à mille pattes, tels que la commission les aimait. Les autres l'écoutaient, recueillis, se communiquant leurs impressions par des hochements de tête, faisant, pour mieux fixer leur attention, des paraphes et des bonshommes sur leurs cahiers, ce qui allait bien avec le bruit écolier des couloirs, un murmure de leçons récitées, et ces tas de moineaux qu'on entendait piailler sous les croisées dans une cour dallée, entourée d'arcades, une vraie cour de collège. Le rapport adopté, on fit venir M. Sarigue pour quelques explications supplémentaires. Il arriva blême, défait, bégayant comme un criminel sans conviction, et vous auriez ri de voir de quel air d'autorité et de protection Jansoulet l'encourageait, le rassurait: «Remettez-vous donc, mon cher collègue...» Mais les membres du 8e bureau ne riaient pas. C'étaient tous ou presque tous des messieurs Sarigue dans leur genre, deux ou trois absolument ramollis, atteints d'aphasie partielle. Tant d'aplomb, tant d'éloquence les avait enthousiasmés. Quand Jansoulet sortit du Corps législatif, reconduit jusqu'à sa voiture par son collègue reconnaissant, il était environ six heures. Le temps splendide, un beau soleil couchant sur la Seine toute en or vers le Trocadéro tenta pour un retour à pied ce plébéien robuste, à qui les convenances imposaient de monter en voiture et de mettre des gants, mais qui s'en passait le plus souvent possible. Il renvoya ses gens, et, sa serviette sous le bras, s'engagea sur le pont de la Concorde. Depuis le 1er mai, il n'avait pas éprouvé un bien-être semblable. Roulant des épaules, le chapeau un peu en arrière dans l'attitude qu'il avait vu prendre aux hommes politiques excédés, bourrelés d'affaires, laissant s'évaporer à la fraîcheur de l'air toute la fièvre laborieuse de leur cerveau, comme une usine lâche sa vapeur au ruisseau à la fin d'une journée de travail, il marchait parmi d'autres silhouettes pareilles à la sienne, visiblement sorties de ce temple à colonnes qui fait face à la Madeleine par-dessus les fontaines monumentales de la place. Sur leur passage, on se retournait, on disait: «Voilà des députés...» Et Jansoulet en ressentait une joie d'enfant, une joie de peuple faite d'ignorance et de vanité naïve. «Demandez le _Messager_, édition du soir.» Cela sortait du kiosque à journaux au coin du pont, à cette heure rempli de feuilles fraîches en tas que deux femmes pliaient vivement et qui sentaient bon la presse humide, les nouvelles récentes, le succès du jour ou son scandale. Presque tous les députés achetaient un numéro, en passant, le parcouraient bien vite dans l'espoir de trouver leur nom. Jansoulet, lui, eut peur d'y voir le sien et ne s'arrêta pas. Puis tout de suite il songea: «Est-ce qu'un homme public ne doit pas être au-dessus de ces faiblesses? Je suis assez fort pour tout lire maintenant.» Il revint sur ses pas et prit un journal comme ses collègues. Il l'ouvrit, très calme, droit à la place habituelle des articles de Moëssard. Justement il y en avait un. Toujours le même titre: _Chinoiseries_, et un _M_ pour signature. --Ah! ah! fit l'homme public, ferme et froid comme un marbre, avec un beau sourire méprisant. La leçon de Mora tintait encore à ses oreilles, et l'eût-il oubliée que l'air de _Norma égrené_ en petites notes ironiques non loin de là aurait suffi à la lui rappeler. Seulement, tout calcul fait dans les événements hâtés de nos existences, il faut encore compter sur l'imprévu; et c'est pourquoi le pauvre Nabab sentit tout à coup un flot de sang l'aveugler, un cri de rage s'étrangler dans la contraction subite de sa gorge... Sa mère, sa vieille Françoise se trouvait mêlée cette fois à l'infâme plaisanterie du «bateau de fleurs.» Comme il visait bien, ce Moëssard, comme il savait les vraies places sensibles dans ce coeur si naïvement découvert! «Du calme, Jansoulet, du calme...» Il avait beau se répéter cela sur tous les tons, la colère, une colère folle, cette ivresse de sang qui veut du sang l'enveloppait. Son premier mouvement fut d'arrêter une voiture de place pour s'y précipiter, s'arracher à la rue irritante, débarrasser son corps de la préoccupation de marcher et de se conduire,--d'arrêter une voiture comme pour un blessé. Mais ce qui encombrait la place à cette heure de rentrée générale, c'étaient des centaines de victorias, de calèches, de coupés de maître descendant de la gloire fulgurante de l'Arc-de-Triomphe vers la fraîcheur violette des Tuileries, précipités l'un sur l'autre dans la perspective penchée de l'avenue jusqu'au grand carrefour où les statues immobiles, au front leurs couronnes de tours et fermes sur leurs piédestaux, les regardaient se séparer vers le faubourg Saint-Germain, les rues Royale et de Rivoli. Jansoulet, son journal à la main, traversait ce tumulte sans y penser, porté par l'habitude vers le cercle où il allait tous les jours faire sa partie de six à sept. Homme public, il l'était encore; mais agité, parlant tout haut, balbutiant des jurons et des menaces d'une voix subitement redevenue tendre au souvenir de la vieille bonne femme... L'avoir roulée là-dedans, elle aussi... Oh! si elle lisait, si elle pouvait comprendre... Quel châtiment inventer pour un pareil infâme... Il arrivait à la rue Royale, où s'engouffraient avec des rapidités de retour et des éclairs d'essieux, des visions de femmes voilées, de chevelures d'enfants blonds, des équipages de toutes sortes rentrant du Bois, apportant un peu de terre végétale sur le pavé de Paris et des effluves de printemps mêlées à des senteurs de poudre de riz. En face du ministère de la marine, un phaéton très haut sur ses roues légères, ressemblant assez à un grand faucheux, dont le petit groom cramponné au caisson et les deux personnes occupant le siège du devant auraient formé le corps, manqua d'accrocher le trottoir en tournant. Le Nabab leva la tête, étouffa un cri. A côté d'une fille peinte, en cheveux roux, coiffée d'un tout petit chapeau aux larges brides, et qui, juchée sur son coussin de cuir, conduisait le cheval des mains, des yeux, de toute sa factice personne à la fois raide et penchée en avant, se tenait, rose et maquillé aussi, fleuri sur le même fumier, engraissé aux mêmes vices, Moëssard, le joli Moëssard. La fille et le journaliste, et le plus vendu des deux, ce n'était pas elle encore! Dominant ces femmes allongées dans leurs calèches, ces hommes qui leur faisaient face engloutis sous des volants de robes, toutes ces poses de fatigue et d'ennui que les repus étalent en public comme un mépris du plaisir et de la richesse, ils trônaient insolemment, elle très fière de promener l'amant de la reine, et lui sans la moindre honte à côté de cette créature qui raccrochait les hommes dans les allées du bout de son fouet, à l'abri, sur son siège en perchoir, des rafles salutaires de la police. Peut-être avait-il besoin, pour émoustiller sa royale maîtresse, de pavaner ainsi sous ses fenêtres en compagnie de Suzanne Bloch, dite Suze la Rousse. --Hep!... hep donc! Le cheval, un grand trotteur aux jambes fines, vrai cheval de cocotte, se remettait de son écart dans le droit chemin avec des pas de danse, des grâces sur place sans avancer. Jansoulet lâcha sa serviette, et comme s'il avait laissé choir en même temps toute sa gravité, son prestige d'homme public, il fit un bond terrible et sauta au mors de la bête, qu'il maintint de ses fortes mains à poils. Une arrestation rue Royale, et en plein jour, il fallait ce Tartare pour oser un coup pareil! --A bas, dit-il à Moëssard dont la figure s'était plaquée de vert et de jaune en l'apercevant. A bas, tout de suite... --Voulez-vous bien lâcher mon cheval, espèce d'enflé!... --Fouette, Suzanne, c'est le Nabab. Elle essaya de ramasser les rênes, mais l'animal, maintenu, se cabra si vivement qu'un peu plus, comme une fronde, le fragile équipage aurait envoyé au loin tous ceux qu'il portait. Alors, furieuse d'une de ces rages de faubourg qui font éclater en ces filles tout le vernis de leur luxe et de leur peau, elle cingla le Nabab de deux coups de fouet qui glissèrent sur le visage tanné et dur, mais lui communiquèrent une expression féroce, accentuée par le nez court devenu blanc, fendu au bout comme celui d'un terrier chasseur. --Descendez, nom de Dieu, ou je chavire tout... Dans un remous de voitures arrêtées faute de circulation possible ou qui tournaient lentement l'obstacle avec des milliers de prunelles curieuses, parmi des cris de cochers, des cliquetis de mors, deux poignets de fer secouaient tout l'équipage... --Saute... mais saute donc... tu vois bien qu'il va nous verser... Quelle poigne! Et la fille regardait l'hercule avec intérêt. A peine Moëssard eut-il mis pied à terre, avant qu'il se fût réfugié sur le trottoir où des képis noirs se hâtaient, Jansoulet se jetait sur lui, le soulevait par la nuque comme un lapin, et sans souci de ses protestations, de ses bégaiements effarés: --Oui, oui, je te rendrai raison, misérable... Mais avant, je veux te faire ce qu'on fait aux bêtes malpropres pour qu'elles n'y reviennent plus... Et rudement il se mit à le frotter, à le débarbouiller de son journal qu'il tenait en tampon et dont il l'étouffait, l'aveuglait avec des écorchures où le fard saignait. On le lui arracha des mains, violet, suffoqué. En se montant encore un peu, il l'aurait tué. La lutte finie, rajustant ses manches qui remontaient, son linge froissé, ramassant sa serviette d'où les papiers de l'élection Sarigue volaient éparpillés jusque dans le ruisseau, le Nabab répondit aux sergents de ville qui lui demandaient son nom pour dresser procès-verbal: «Bernard Jansoulet, député de la Corse.» Homme public! Alors seulement il se souvint qu'il l'était. Qui s'en serait douté à le voir ainsi essoufflé et tête nue comme un portefaix qui sort d'une rixe, sous les regards avides, railleurs à froid, du rassemblement en train de se disperser? XVII L'APPARITION Si vous voulez de la passion sincère et sans détour, si vous voulez des effusions, des tendresses, du rire, de ce rire des grands bonheurs qui confine aux larmes par un tout petit mouvement de bouche, et de la belle folie de jeunesse illuminée d'yeux clairs, transparents jusqu'au fond des âmes, il y a de tout cela ce matin dimanche dans une maison que vous connaissez, une maison neuve, là-bas, tout au bout du vieux faubourg. La vitrine du rez-de-chaussée est plus brillante que d'habitude. Plus allègrement que jamais les écriteaux dansent au-dessus de la porte, et par les fenêtres ouvertes montent des cris joyeux, un envolement de bonheur. «Reçu, il est reçu!... Oh! quelle chance!... Henriette, Élise, arrivez donc... La pièce de M. Maranne est reçue.» Depuis hier, André sait la nouvelle. Cardailhac, le directeur des Nouveautés, l'a fait venir pour lui apprendre qu'on allait monter son drame tout de suite, qu'il serait joué le mois prochain. Ils ont passé la soirée à parler des décors, de la distribution; et, comme en rentrant du théâtre il était trop tard pour frapper chez les voisins, l'heureux auteur a guetté le jour dans une impatience fiévreuse, puis dès qu'il a entendu marcher au-dessous, les persiennes s'ouvrir en claquant sur la façade, il est descendu bien vite annoncer à ses amis la bonne nouvelle. A présent, les voilà tous réunis, ces demoiselles en gentil déshabillé, les cheveux tordus à la hâte, et M. Joyeuse que l'événement a surpris en train de faire sa barbe, montrant sous son bonnet brodé une étonnante figure mi-partie, un côté rasé, l'autre non. Mais le plus ému, c'est André Maranne, car vous savez ce que la réception de _Révolte_ représente pour lui, ce dont ils sont convenus avec Bonne Maman. Le pauvre garçon la regarde comme pour chercher dans ses yeux un encouragement; et les yeux un peu railleurs et bons ont l'air de dire: «Essayez toujours. Qu'est-ce qu'on risque?» Il regarde aussi, pour se donner du courage, mademoiselle Élise, jolie comme une fleur, ses grands cils abaissés. Enfin, prenant son parti: «Monsieur Joyeuse, dit-il d'une voix étranglée, j'ai une communication très grave à vous faire.» M. Joyeuse s'étonne: «Une communication?... Ah! mon Dieu, vous m'effrayez!...» Et, baissant la voix, lui aussi: «Est-ce que ces demoiselles sont de trop?» Non. Bonne Maman sait ce dont il s'agit. Mademoiselle Élise doit aussi s'en douter. Ce sont seulement les enfants... Mademoiselle Henriette et sa soeur sont priées de se retirer, ce qu'elles font aussitôt, l'une d'un air majestueux et vexé, en vraie fille des Saint-Amand, l'autre, la jeune Chinoise Yaia, avec une folle envie de rire à peine dissimulée. Alors un grand silence. Puis l'amoureux commence sa petite histoire. Je crois bien que mademoiselle Élise se doute en effet de quelque chose, car, dès que le jeune voisin a parlé de communication, elle a tiré son «Ansart et Rendu» de sa poche et s'est plongée précipitamment dans les aventures d'un tel dit le Hutin, émouvante lecture qui fait trembler le livre entre ses doigts. Il y a de quoi trembler, certes, devant l'effarement, la stupeur indignée, avec lesquels M. Joyeuse accueille cette demande de la main de sa fille: «Est-ce possible? Comment cela s'est-il fait? Quel prodigieux événement! Qui se serait jamais douté d'une chose pareille?» Et, tout à coup, le bonhomme part d'un immense éclat de rire. Eh bien! non, ce n'est pas vrai. Voilà longtemps qu'il connaît l'affaire, qu'on l'a mis au courant de tout... Le père au courant de tout! Bonne Maman les a donc trahis?... Et devant les regards de reproche qui se tournent de son côté, la coupable s'avance en souriant: «Oui, mes amis, c'est moi... Le secret était trop lourd. Je n'ai pu le garder pour moi seule... Et puis, le père est si bon... On ne peut rien lui cacher.» En parlant ainsi, elle saute au cou du petit homme, mais la place est assez grande pour deux, et quand mademoiselle Élise s'y réfugie à son tour, il y a encore une main tendue, affectueuse, paternelle, vers celui que M. Joyeuse considère désormais comme son enfant. Étreintes silencieuses, longs regards qui se croisent émus ou passionnés, minutes bienheureuses qu'on voudrait retenir toujours par le bout fragile de leurs ailes! On cause, on rit doucement en se rappelant certains détails. M. Joyeuse raconte que le secret lui a été révélé tout d'abord par des esprits frappeurs, un jour qu'il était seul chez André. «Comment vont les affaires, monsieur Maranne?» demandaient les esprits, et lui-même a répondu en l'absence de Maranne: «Pas trop mal pour la saison, messieurs les esprits.» Il faut voir de quel air malicieux le petit homme répète: «Pas trop mal pour la saison...», tandis que mademoiselle Élise, toute confuse à l'idée que c'est avec son père qu'elle correspondait ce jour-là, disparaît sous ses boucles blondes... Après cette première émotion, les voix posées, on parle plus sérieusement. Il est certain que madame Joyeuse, née de Saint-Amand, n'aurait jamais consenti à ce mariage. André Maranne n'est pas riche, noble encore moins; mais le vieux comptable n'a pas, heureusement, les mêmes idées de grandeur que sa femme. Ils s'aiment, ils sont jeunes, bien portants et honnêtes, voilà de belles dots constituées et qui ne coûteront pas lourd d'enregistrement chez le notaire. Le nouveau ménage s'installera à l'étage au-dessus. On gardera la photographie, à moins que _Révolte_ ne fasse des recettes énormes. (On peut se fier à l'Imaginaire pour cela.) En tout cas, le père sera toujours près d'eux; il a une bonne place chez son agent de change, quelques expertises à faire pour le Palais; pourvu que le petit navire vogue toujours dans les eaux du grand, ira bien, avec l'aide du flot, du vent et de l'étoile. Une seule question préoccupe M. Joyeuse: «Les parents d'André consentiront-ils à ce mariage? Comment le docteur Jenkins, si riche, si célèbre...» «Ne parlons pas de cet homme, dit André en pâlissant, c'est un misérable à qui je ne dois rien... qui ne m'est rien...» Il s'arrête, un peu gêné de cette explosion de colère qu'il n'a pas su retenir et ne peut expliquer, et il reprend avec plus de douceur: «Ma mère, qui vient me voir quelquefois malgré la défense qu'on lui a faite, a été la première informée de nos projets. Elle aime déjà mademoiselle Élise, comme sa fille. Vous verrez Mademoiselle, comme elle est bonne, comme elle est belle et charmante. Quel malheur qu'elle appartienne à un si méchant homme qui la tyrannise, la torture jusqu'à lui défendre de prononcer le nom de son fils!» Le pauvre Maranne pousse un soupir qui en dit long sur le gros chagrin qu'il cache au fond de son coeur. Mais quelle tristesse pourrait tenir devant le cher visage éclairé de boucles blondes, et la perspective radieuse de l'avenir?--Les graves questions résolues, on peut rouvrir la porte et rappeler les deux exilées. Pour ne pas remplir ces petites têtes de pensées au-dessus de leur âge, on est convenu de ne rien dire du prodigieux événement, de ne rien leur apprendre sinon qu'il faut s'habiller à la hâte, déjeuner encore plus vite, pour pouvoir passer l'après-midi au Bois, où Maranne leur lira sa pièce, en attendant d'aller à Suresnes manger une friture chez Kontzen; tout un programme de délices en l'honneur de la réception de _Révolte_ et d'une autre bonne nouvelle qu'elles sauront plus tard. --Ah! vraiment... Quoi donc? demandent d'un air innocent les deux fillettes. Mais si vous croyez qu'elles ne savent pas de quoi il s'agit, si vous pensez que, lorsque mademoiselle Élise frappait trois coups au plafond, elles s'imaginaient que c'était spécialement pour s'informer de la clientèle, vous êtes plus ingénus encore que le père Joyeuse. --C'est bon, c'est bon, Mesdemoiselles... Allez toujours vous habiller. Alors commence un autre refrain: --Quelle robe faut-il mettre, Bonne Maman?... La grise?... --Bonne Maman, il manque une bride à mon chapeau. --Bonne Maman, ma fille, je n'ai donc plus de cravate empesée. Pendant dix minutes, c'est autour de la charmante aïeule un va-et-vient, des instances. Chacun a besoin d'elle, c'est elle qui tient les clefs de tout, distribue le joli linge blanc fin tuyauté, les mouchoirs brodés, les gants de toilette, toutes ces richesses qui, sorties des cartons et des armoires, étalées sur les lits, répandent dans une maison l'allégresse claire du dimanche. Les travailleurs, les gens à la tâche la connaissent seuls cette joie qui revient tous les huit jours consacrée par l'habitude d'un peuple. Pour ces prisonniers de la semaine, l'almanach aux grilles serrées s'entr'ouvre de distance en distance en espaces lumineux, en prises d'air rafraîchissantes. C'est le dimanche, le jour si long aux mondains, aux Parisiens du boulevard dont il dérange les manies, si triste aux dépatriés sans famille, et qui constitue pour une foule d'êtres la seule récompense, le seul but aux efforts désespérés de six jours de peine. Ni pluie, ni grêle, rien n'y fait, rien ne les empêchera de sortir, de tirer derrière eux la porte de l'atelier désert, du petit logement étouffé. Mais, quand le printemps s'en mêle, quand un soleil de mai l'éclaire comme ce matin, qu'il peut s'habiller de couleurs heureuses, pour le coup le dimanche est la fête des fêtes. Si on veut bien le connaître, il faut le voir surtout aux quartiers laborieux, dans ces rues sombres qu'il illumine, qu'il élargit en fermant les boutiques, en remisant les gros camions de transport, laissant la place libre pour des rondes d'enfants débarbouillés et parés, et des parties de volants mêlées aux grands circuits des hirondelles sous quelque porche du vieux Paris. Il faut le voir aux faubourgs grouillants, enfiévrés, où dès le matin on le sent planer, reposant et doux, dans le silence des fabriques, passer avec le bruit des cloches et ce coup de sifflet aigu des chemins de fer qui met dans l'horizon, tout autour des banlieues, comme un immense chant de départ et de délivrance. Alors on le comprend et on l'aime. Dimanche de Paris, dimanche des travailleurs et des humbles, je t'ai souvent maudit sans raison, j'ai versé des flots d'encre injurieuse sur tes joies bruyantes et débordantes, la poussière des gares pleines de ton bruit et les omnibus affolés que tu prends d'assaut, sur tes chansons de guinguette promenées dans des tapissières pavoisées de robes vertes et roses, tes orgues de Barbarie aux mélopées traînant sous le balcon des cours désertes; mais aujourd'hui, abjurant mes erreurs, je t'exalte et je te bénis pour tout ce que tu donnes de joie, de soulagement au labeur courageux et honnête, pour le rire des enfants qui t'acclament, la fierté des mères heureuses d'habiller leurs petits en ton honneur, pour la dignité que tu conserves aux logis des plus pauvres, la nippe glorieuse mise de côté pour toi au fond de la vieille commode écloppée; je te bénis surtout à cause de tout le bonheur que tu apportais en surcroît, ce matin-là, dans la grande maison neuve au bout de l'ancien faubourg. Les toilettes terminées, le déjeuner fini, pris sur le pouce--et sur le pouce de ces demoiselles, vous pensez c