The Project Gutenberg EBook of Contes et nouvelles, by Edouard Laboulaye This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Contes et nouvelles Author: Edouard Laboulaye Release Date: May 21, 2004 [EBook #12399] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES ET NOUVELLES *** Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders CONTES ET NOUVELLES PAR EDOUARD LABOULAYE MEMBRE DE L'INSTITUT 60 VIGNETTES PAR E. BOILVIN [Illustration] MA COUSINE MARIE I Par une froide et humide matinee de novembre, une pauvre femme, miserablement vetue, etait assise aupres du lit de son enfant malade. On etait en 1818; l'annee avait ete rude, la guerre civile avait ensanglante les rues de Paris: Georges, le mari de Madeleine (c'etait le nom de la pauvre femme), avait ete tue derriere une barricade, ou il defendait l'emeute en croyant defendre ses droits. Depuis cette mort fatale, la misere et l'abandon etaient entres dans une famille que soutenait jusque-la le travail de son chef; c'etait a grand'peine que Madeleine avait pu louer une chambre au sixieme etage dans une maison de la rue du Helder. Elle etait blanchisseuse en dentelles; pour garder ses pratiques, il lui fallait habiter un quartier ou tout etait cher; elle s'etait donc resignee a quitter le faubourg ou on l'avait mariee, ou elle avait perdu son cher Georges. En temps de revolution, par malheur, on ne fait guere de toilette; l'ouvrage etait rare, deja Madeleine etait en arriere avec tous ses fournisseurs. Le boulanger avait annonce qu'il arretait son credit. Madeleine touchait au moment fatal qui perd les malheureux et fait d'une ouvriere honnete une mendiante, que degraderont bientot la faim et le desespoir. Elle etait la, les yeux rougis par les veilles et les larmes, regardant sa fille rongee par la fievre, cherchant en vain dans sa pensee comment elle trouverait pour le lendemain du travail et du pain, quand une main hardie tourna la clef de la porte et fit tressaillir la mere et l'enfant. La personne qui entrait etait une femme de chambre mise de la facon la plus elegante. Une taille pincee, un petit bonnet jete en arriere de la tete, un tablier coquettement festonne, tout annoncait une cameriste de grande maison. Elle approcha d'un air degage et ouvrant sa main, dans laquelle il y avait une piece d'or: "Tenez, bonne femme, dit-elle a Madeleine, voila ce que Madame m'a charge de vous remettre. --Qu'est-ce que cet argent? Qui me l'envoie? demanda la veuve de l'ouvrier en ouvrant des yeux etonnes. --C'est Madame, c'est la proprietaire, repondit la femme de chambre, en tendant du bout des doigts la piece d'or, que Madeleine ne regarda meme pas. --Votre maitresse ne me doit rien, que je sache; je n'ai pas travaille pour elle. --Sans doute, reprit la femme de chambre en haussant les epaules, sans doute; Madame a ses ouvrieres; mais Mme Remy, la concierge a dit a Madame que vous n'aviez pas paye votre terme et que vous aviez un enfant malade; et comme Madame est tres charitable, quoiqu'elle ait beaucoup de pauvres, Madame m'a dit: "Rose, montez aupres de cette bonne femme, qui loge au grenier et portez-lui cette aumone. Tenez, voila l'argent, il faut que je descende". Et Mlle Rose jeta la piece d'or sur une chaise, le seul meuble a peu pres qu'il y eut dans cette chambre desolee. "Arretez, Mademoiselle, dit Madeleine, je ne suis pas une mendiante, je ne demande l'aumone a personne. Mon terme, je le paierai; il ne me faut pour cela qu'une semaine de travail. Remportez cet argent, ajouta-t-elle avec une certaine impatience, encore une fois, je n'en veux pas; je ne tends pas la main. --Madame m'a dit de vous porter ces vingt francs, reprit Rose d'un air dedaigneux, je n'ai d'ordres a recevoir que de ma maitresse; le reste ne me regarde pas. Il n'y a que ceux qui paient qui ont le droit de commander." Madeleine etait a la porte avant la femme de chambre. "Reprenez cet or, cria-t-elle d'un ton imperieux; reprenez cet or et sortez d'ici. Croyez-vous que je recevrai un secours de ces bourgeois qui m'ont tue mon mari? Croyez-vous que je veuille rien de vos maitres ni de vous? Allez-vous-en, ajouta-t-elle d'une voix que faisait trembler la colere, et ne rentrez jamais ici, ou ce n'est pas par la porte que vous sortirez. --C'est bien, je vais tout dire a Madame; on vous donnera votre conge, impertinente, qui refusez les bienfaits...." On n'entendit pas le reste de la phrase, car Madeleine avait jete la piece d'or dans le corridor et pousse la porte avec une telle violence que peu s'en fallut qu'elle n'ecrasat les doigts de Mlle Rose. Madeleine se promenait a grands pas dans la chambre, les yeux hagards, tantot regardant sa fille, tantot cherchant le ciel au travers des nuages et du brouillard. "O honte! disait-elle, o misere! Est-ce la que j'en devais venir?" Elle prit son enfant dans ses bras, l'embrassa convulsivement, et enfin se mit a pleurer. "Qu'as-tu, maman? disait la petite fille. Pourquoi refuses-tu l'argent que t'envoie cette bonne dame? Tu te plaignais hier de n'avoir pas un peu de bouillon pour moi, tu m'en aurais achete! --Tais-toi, tais-toi, Julie, reprit Madeleine; du bouillon, tu en auras; je suis plus riche que tu ne crois." Elle ouvrit une malle jetee dans un coin de la chambre, remua quelques restes de vieux linge, et chercha comme si elle pouvait trouver quelque chose. Mais depuis longtemps tout etait vendu, jusqu'a l'anneau de mariage; il n'y avait plus rien que des chiffons sans valeur. Madeleine soupira, ferma le vieux coffre, et, regardant autour d'elle, dans ces murs abandonnes, elle prit l'unique matelas de son lit, c'etait sa derniere ressource; elle le chargea sur sa tete et descendit rapidement l'escalier pour courir au mont-de-piete. "Ne pleure pas, disait-elle a l'enfant, qui s'effrayait de rester seule, ne pleure pas! Dans un instant je reviens avec un beau morceau de boeuf, tu m'aideras a mettre le pot-au-feu; nous eplucherons ensemble les oignons et les carottes; attends-moi, dans un instant nous nous amuserons, et demain j'aurai du travail. Quand la besogne n'allait pas, ton pere, le pauvre homme! disait: "Patience, patience! Dieu n'abandonne pas les honnetes gens." II On pense que Mlle Rose, si indignement traitee, n'avait pas garde pour elle les paroles de Madeleine; mais Mme de la Guerche etait sortie; il n'y avait a la maison que sa fille, Marie; c'est a elle que Rose, tout emue, et agitant les bras, contait les injures que lui avaient dites cette mechante femme et les dangers qui l'avaient menacee. "Oui, Mademoiselle, disait-elle, les larmes aux yeux, on m'a outragee; peu s'en faut qu'on ne m'ait battue. Cela ne me fait rien, je suis au-dessus de ces miserables, mais c'est manquer a Madame et a vous aussi, Mademoiselle. Du reste, Mme Remy le dit souvent: "Ces dames sont trop bonnes, aussi on leur manque de respect. Avec les pauvres, il faut etre raide quand on leur donne, pour leur faire sentir qu'on les oblige: c'est comme ca que font toutes les dames comme il faut." --C'est bien, que Mme Remy garde ses reflexions pour elle, et faites comme Mme Remy. Donnez-moi le paquet de flanelle et de linge que j'ai cousu cet hiver. --Vous sortez de l'appartement, Mademoiselle? --Oui, je monte chez cette pauvre femme; c'est au sixieme, la seconde porte a gauche, n'est-ce pas? --N'y allez pas, Mademoiselle! Il vous arriverait quelque malheur. Vous ne connaissez pas cette femme; elle a des yeux comme un tigre en furie. Au moins, Mademoiselle, prenez quelqu'un avec vous; je vais appeler Baptiste. --N'appelez personne, et restez; je n'ai pas besoin de vous." Et, au grand effroi de Rose, Marie monta au grenier, sans meme se retourner pour regarder les gestes eplores de sa femme de chambre. Pendant que la jeune fille est en chemin, laissez-moi vous faire son portrait; car vous avez devine que Mlle de la Guerche, c'est ma cousine Marie. Elle n'est pas jolie, non, et cependant j'aime a la voir. Sa taille est lourde, sa demarche peu gracieuse, sa figure large et carree; mais elle a de si beaux yeux, un regard si doux et si limpide, et quand elle rit de sa grande bouche et montre ses belles dents blanches, il y a tant de franchise et de bonte dans son sourire qu'en verite je ne connais pas de femme que je prefere a ma cousine. Elle est pieuse, et meme devote; il ne se passe guere de jour qu'on ne la voie a l'eglise; un sermon est pour elle une fete, mais sa religion ne gene personne; jamais Marie ne se fait valoir; jamais elle ne condamne les autres; elle est toujours prete a defendre les absents, a proteger ceux qu'on attaque, a excuser ceux qui sont tombes; je ne sais ce qu'elle entend par religion dans le fond de l'ame, mais au dehors sa religion n'est que douceur et bonte. Marie pense toujours aux autres et jamais a elle-meme; elle met son plaisir dans le bonheur d'autrui. Une chretienne comme ma cousine convertirait, par son exemple, le monde tout entier. Voila pourquoi, malgre son peu de beaute, je n'ai jamais vu de femme plus belle que ma cousine Marie. III En portant son unique matelas au mont-de-piete, Madeleine n'avait oublie qu'une chose, c'est que, pour sortir de la maison sa derniere richesse, il lui fallait le consentement de Mme Remy. La majestueuse portiere avait arrete Madeleine au passage; gardienne jalouse des droits du proprietaire, elle avait signifie a la pauvre femme qu'elle eut a remonter son matelas. En vain Madeleine lui expliquait qu'il lui fallait de l'argent pour que sa fille eut a manger. "Tout cela ce sont des paroles, repetait l'austere concierge; vos meubles sont la garantie de votre loyer, je ne connais que ca." Sur quoi elle avait pris lentement une prise de tabac et ferme brusquement la porte cochere, sans s'inquieter des prieres de Madeleine. La situation etait grave, car l'ouvriere etait peu patiente; cependant elle sentait que Mme Remy avait quelque raison, et peut-etre allait-elle se retirer quand arriva Mlle Rose. N'ayant rien a faire, elle venait conter a sa bonne amie, Mme Remy, la singuliere idee qu'avait eue Mademoiselle; elle entendait bien faire approuver sa profonde sagesse par la prudente concierge et s'apitoyer avec elle sur la folie des maitres. A la vue de Madeleine et de son matelas, et de Mme Remy appuyee contre la porte cochere, les bras croises, Rose demeura toute surprise. "Que faites-vous donc la?" demanda-t-elle a la portiere. Sur quoi Mme Remy, charmee de se voir soutenue et admiree dans l'exercice de ses fonctions, raconta tout au long et a haute voix a la chere Rose, les singulieres pretentions de Madeleine. "Il y a des gens, dit aigrement la femme de chambre, qui ont des idees particulieres. On refuse un secours et on demenage sans payer: c'est une fierte etrangement placee! --Qu'est-ce que vous dites? demanda brusquement Madeleine, qui avait mal entendu, mais qui sentait que c'etait d'elle qu'on s'occupait. [Illustration] --Je ne vous parle pas, Madame, reprit dedaigneusement Mme Rose; je ne vous connais pas; je parle a Mme Remy. --Vous ferez bien de peser vos mots, dit Madeleine, dont la douceur n'etait pas la vertu favorite; quand j'habitais au faubourg avec mon mari, j'ai corrige plus d'une peronnelle qui avait la langue trop longue; ne me faites pas sortir de mon caractere. --Madame Remy, vous l'entendez, cria la cameriste; je vous prends a temoin: cette femme me menace et m'insulte. Et dire qu'on n'a d'egards que pour ces personnes! En ce moment Mademoiselle est la-haut, pour secourir des gens si peu dignes de pitie! --Chez moi, votre demoiselle? Qu'y vient-elle faire? Ne vous ai-je pas dit que je ne demande rien et que je ne veux pas qu'on entre chez moi? --Mademoiselle est la fille du proprietaire, dit gravement Mme Remy; elle a le droit de surveiller ses locataires. --Mademoiselle a voulu juger par elle-meme de votre politesse, reprit Rose en ricanant; nous verrons si vous la mettrez a la porte quand elle vous porte l'aumone que vous ne meritez pas. [Illustration] --C'est tout vu, cria Madeleine en laissant tomber son matelas, qu'elle soutenait contre le mur; c'est tout vu; personne n'a le droit de s'introduire chez moi, et si votre demoiselle vient m'espionner ou m'outrager, riche ou non, proprietaire ou non, je lui ferai danser une danse comme elle n'en a jamais vu." Sur quoi Madeleine se precipita dans l'escalier. "Au secours! cria Rose; au secours! arretez-la! --Qu'est-ce donc? dit M. de la Guerche, qui entrait en ce moment. --Courez, Monsieur, cria de plus belle la femme de chambre, qui essayait de se trouver mal; courez, on assassine Mademoiselle. C'est la-haut, au sixieme etage, chez la veuve de l'insurge. Rose allait s'evanouir, quand elle s'apercut qu'on l'avait laissee seule pour voler au secours de Marie; Mme Remy elle-meme s'etait courageusement enfoncee dans l'escalier, un balai a la main. Rose reflechit qu'un evanouissement solitaire n'aurait point d'interet, et, la curiosite l'emportant sur le danger, elle se mit a courir comme les autres. IV Quoique Madeleine fut encore jeune et que la colere la poussat, neanmoins on ne monte pas cent vingt marches tout d'une haleine et sans reflechir. Au second etage, Madeleine songea qu'elle avait ete un peu vive; au quatrieme, elle se dit que Mlle Rose n'etait qu'une sotte; enfin, en arrivant en haut de la maison, elle sentit qu'il fallait repousser froidement une aumone qu'on lui faisait par pitie, et que c'etait le moment d'avoir de la dignite. Elle rajusta le mouchoir qu'elle avait sur la tete, tira les deux pointes de sa camisole, et, marchant a petits pas, sans pouvoir calmer l'agitation de son coeur, elle ouvrit la porte en tremblant, mais sans faire de bruit: ses levres etaient serrees; sa figure etait pale; l'orage grondait dans son ame. Tout a coup elle s'arreta, comme si une main invisible l'eut clouee sur le carreau. Que voyait-elle? Quel spectacle inconnu l'avait ainsi petrifiee? En face d'elle, mais lui tournant le dos, etait ma cousine Marie; sur ses genoux elle tenait la petite fille, qu'elle avait tiree de ses haillons pour la vetir d'une chemise blanche et d'un long gilet de flanelle qui enveloppait la malade jusqu'aux genoux. En ce moment elle lui ajustait sur la tete un beguin d'indienne, et, avec son mouchoir brode, elle essuyait la sueur de la fievre qui coulait sur je front de l'enfant. La pauvre petite fille, toute emue et toute tremblante, passait ses bras autour du cou de ma cousine; Marie embrassait l'enfant avec toute la tendresse d'une mere. "Maintenant, ma bonne Julie, lui dit-elle, il faut te coucher. Attends-moi, je vais te chercher de beaux draps blancs et une bassinoire; je chaufferai ton lit, et cette vilaine fievre, nous la chasserons. --Mademoiselle, ne me quittez pas, murmurait l'enfant en se serrant contre sa bienfaitrice. Je suis si bien pres de vous! --Appelle-moi ta petite maman, disait Marie, et obeis-moi comme a ta mere; dans un instant je reviens." [Illustration] Elle se retourna, et, en se retournant, elle poussa un cri. Devant elle etait Madeleine, toujours immobile; de grosses larmes lui tombaient des yeux; elle voulait parler, ses levres s'agitaient sans prononcer un mot. Sa colere, soudain arretee et chassee par une emotion contraire, c'etait une secousse trop forte pour l'ouvriere; elle ne revint a elle qu'en sanglotant. "Mademoiselle, s'ecria-t-elle, laissez-moi vous embrasser; et croyez que ce n'est pas une ingrate que vous obligez! --Embrassez-moi, ma bonne Madeleine, dit ma cousine avec son aimable sourire, votre baiser me portera bonheur; mais faites vite, nous ne pouvons laisser cette enfant dans des draps qui sentent la fievre. Je reviens dans un instant." Madeleine, trop emue pour marcher, la suivit d'un long regard et se mit a fondre en larmes: "Voila, s'ecria-t-elle, un coeur d'or! Celle-ci nous aime et nous comprend; elle ne nous humilie pas par sa pitie." V Tandis que le calme rentrait au sixieme etage, tout etait agite dans la loge. M. de la Guerche, en homme de sens, avait compris que Marie ne courait aucun danger; il avait assez rudement remercie Mme Remy et Rose de leurs craintes et de leur empressement. Les deux femmes, entourees des domestiques de la maison et des voisines du quartier, ne savaient trop comment expliquer tout le bruit qu'elles avaient fait. Mme Remy, la prudence meme, congediait tous les curieux pour ne pas deplaire a Monsieur. Mlle Rose poussait de gros soupirs et murmurait, assez haut pour qu'on l'entendit, que les maitres n'etaient que des ingrats. Quand les deux femmes se trouverent enfin seules, Rose enfonca ses mains dans les deux poches de son tablier: "Eh bien, madame Remy, s'ecria-t-elle, vous l'avais-je dit qu'il n'y a de bonheur et de faveur que pour les gueux? Avez-vous entendu comme Monsieur m'a traitee quand je voulais secourir Mademoiselle? --Oui, il vous a dit: "Vous n'etes qu'une folle, allez-vous-en!" --C'est bon, c'est bon, madame Remy, les mots ne sont rien, mais le regard, mais le dedain! Qu'est-ce que vous feriez a ma place? Je ne puis plus rester dans la maison. On me meprise. --Patience, ma belle enfant, dit Mme Remy; dans la vie il y a des bons et des mauvais jours; il faut jouir des uns et oublier les autres. Que voulez-vous? les riches sont comme tous les hommes, ils ont leurs fantaisies; il faut etre indulgent avec eux. On n'est pas domestique pour ne rien passer a son maitre. Il faut lui pardonner quelque chose. Qui est-ce qui est parfait? --Vous avez raison, madame Remy; mais cependant Monsieur devrait avoir plus de respect pour moi devant le monde, et Mademoiselle, en montant la-haut, aurait bien du sentir qu'apres ce qui s'est passe elle me compromettait. [Illustration] --Sans doute, mademoiselle Rose, sans doute; mais, voyez-vous, la richesse gate les hommes. Moi qui vous parle, et qui n'etais pas nee pour etre concierge, mon pere etait un gros fermier, vous savez? eh bien! je sens que si j'etais riche, j'aurais aussi mes fantaisies. Il me faudrait tous les jours une oie rotie et la soupe aux choux; c'est une faiblesse, je le sais, mais je la contenterais. --Ah! si j'etais riche, s'ecria Rose, ce n'est pas moi qui ferais comme Mademoiselle: au lieu de m'habiller comme une soeur du pot, j'aurais des dentelles a mon bonnet, a mon mouchoir, a mon tablier; parce que, moi, j'ai l'ame grande, et je ne sais pas m'encanailler! --Chacun son idee, reprit la portiere, c'est ce que je vous disais. Calmez-vous! Mademoiselle vous fera quelque cadeau, suivant son habitude; il faut l'excuser aujourd'hui; et, comme dit le proverbe: "Traite-toi comme tu voudrais que te traitat ton prochain." Sur quoi Mme Remy, heureuse d'avoir montre sa science, ouvrit majestueusement sa tabatiere, et Rose remonta dans l'appartement, en disant que personne dans la maison n'etait en etat de la comprendre: elle avait des gouts trop distingues pour tous ces gens-la. VI Un mois apres cette scene memorable, Marie etait devenue l'amie, presque la soeur de Madeleine. Non seulement elle lui avait procure de l'ouvrage en la recommandant a toutes ses connaissances, mais chaque jour elle allait travailler aupres de la petite Julie. Souvent elle apportait avec elle un gros livre, tout rempli d'images, et faisait une lecture que la mere et la fille ecoutaient avec un egal interet. Ce livre, c'est celui qui parle a tous les ages, a toutes les conditions, et qui, depuis deux mille ans, n'a rien perdu de son interet: c'est la Bible. "Ah! Mademoiselle, disait souvent Madeleine, tout en mouillant et en repassant ses dentelles, que Jesus-Christ etait bon, et qu'on voit bien qu'il etait pauvre comme ceux qu'il consolait! Comme ces paroles me vont au coeur! Comment se fait-il que je sois venue a mon age sans qu'on m'ait donne a lire ce livre divin? --On le lit a l'eglise tous les dimanches, Madeleine; pourquoi n'y allez-vous pas? Vous etes chretienne, cependant. Cette image qui est la, clouee au mur, qui represente un pretre a l'autel et une femme a genoux, cette image au bas de laquelle il est ecrit: _Precieux souvenir si vous etes fidele_, n'est-ce pas a votre premiere communion qu'on vous l'a donnee? --Vous avez raison, Mademoiselle, je suis une paienne; pardonnez-moi: on m'a si mal elevee, et j'ai tant souffert! Pour nous autres, pauvres gens, l'eglise c'est l'endroit ou l'on baptise nos enfants et ou l'on nous enterre; nous n'en savons pas plus long. On y dit de belles paroles, je le sais, j'y suis entree quelquefois; mais ces belles paroles, on les pratique si peu que nous ne croyons guere a ceux qui les prechent. C'est vous, Mademoiselle, qui me faites comprendre Notre-Seigneur; vous etes bonne comme lui. --Taisez-vous, Madeleine, ne dites rien de semblable; je ne suis qu'une pecheresse, comme toutes les filles d'Eve. --Ma petite maman, disait l'enfant, qui ne pouvait plus se separer de Marie, lis-moi donc les belles histoires qui sont au commencement du livre; ce sont celles-la que j'aime le mieux. --Volontiers", dit Marie. Et, ouvrant la Bible au hasard, elle lut ce qui suit: "Sara, ayant vu le fils d'Agar l'Egyptienne, qui jouait avec son fils Isaac, dit a Abraham: "Chassez cette esclave et son enfant, car le fils de l'esclave ne sera pas heritier avec mon fils." "Au matin, Abraham se leva, et prenant un pain et une outre d'eau, il les mit sur l'epaule de l'esclave, lui donna l'enfant et la renvoya. Et Agar, etant partie, errait dans la solitude de Bethsabee. "L'eau de l'outre etait epuisee. Agar jeta l'enfant sous un des arbres qui etaient la. "Et elle s'en alla, a la distance d'une portee d'arc, et dit: "Je ne verrai pas mourir l'enfant." Elle s'assit, et elevant la voix, elle pleura. "Et Dieu entendit la voix de l'enfant, et l'ange de Dieu appela Agar du haut du ciel, et lui dit: "Que fais-tu, Agar? Ne crains rien. Dieu a entendu la voix de l'enfant, du lieu ou il est." "Leve-toi, prends l'enfant, et tiens-lui la main; j'en ferai le chef d'une grande nation." "Et Dieu ouvrit les yeux a Agar; elle vit un puits; elle y alla; elle emplit l'outre et donna a boire a l'enfant. "Et elle resta avec lui, et il grandit et resta dans le desert et devint un chasseur." --Montre-moi l'image, dit l'enfant a Marie; et elle regarda, avec une admiration naive, Agar avec sa grande coiffe blanche, le petit Ismael avec sa tunique et sa ceinture, et l'ange avec ses grands cheveux boucles. --Maman! maman! cria-t-elle tout a coup a Madeleine, Agar, c'est toi; je suis le petit Ismael, et l'ange, c'est ma bonne Marie. --Oui, oui, dit Madeleine: tu dis plus vrai que tu ne crois; l'ange qui m'a sauvee du desespoir et qui t'a rendu la vie, c'est Mademoiselle. --Si tu es Ismael, dit Marie en riant a la petite Julie, tu feras donc comme lui quand tu seras grande, tu seras une chasseresse, et, comme le fils d'Agar, tu auras un arc et des fleches sur l'epaule? --Non, quand je serai grande, je sais bien ce que je ferai. --Et que feras-tu? dit la mere. --C'est mon secret, repondit l'enfant en mettant un doigt sur ses levres, je ne le dirai qu'a Marie. --Je t'ecoute, mon enfant. --Eh bien, j'irai chercher une petite fille malade, je la mettrai sur mes genoux, je l'habillerai, je l'embrasserai, je la guerirai, et je lui dirai: "Appelle-moi ta petite maman." Et elle se jeta dans les bras de Marie. Voila mon histoire; elle n'est ni longue, ni curieuse, je la donne telle qu'on me l'a contee il y a douze ans. Depuis lors tout a change dans la maison de la rue du Helder. Mme Remy s'est retiree dans son pays, trop vieille pour veiller plus longtemps dans sa loge, et n'ayant pas realise son reve d'une oie grasse tous les jours, encore bien que ma cousine lui fasse une pension qui la mette au-dessus du besoin. Mlle Rose n'a pu rester dans une maison ou l'on frayait avec les petites gens; elle a epouse un cocher anglais, qui, dit-on, la bat quelquefois, mais qui l'a fait entrer au service d'une duchesse; elle porte des dentelles a son bonnet, ce qui, avec son nez pointu et sa figure seche, lui donne plus que jamais la figure d'un oiseau. La mansarde du sixieme est vide; mais il y a, a l'entresol, une jeune blanchisseuse en dentelles qui repond au nom de Julie. Elle occupe deux ouvrieres, et on commence a parler, dans le quartier, du mariage possible de la jolie blanchisseuse avec un dessinateur en broderies qui a un bon etablissement dans les environs. Quant a ma cousine Marie, qui a trente ans maintenant, elle n'a pas voulu se marier, au grand regret de ses parents; ils ne peuvent se consoler d'avoir aupres d'eux une fille attentive et charmante qui leur fait oublier les ennuis de la vieillesse. Tout entiere a ses oeuvres de charite, Marie a recule devant le mariage, se trouvant trop laide, dit-elle gaiement, pour faire la joie d'un galant homme, et ayant trop d'enfants a soigner chez les autres pour avoir le temps de s'occuper de ceux que le Ciel lui donnerait. Pour l'aider dans son ministere, car c'est un vrai ministere qu'elle exerce, elle a aupres d'elle un gardien fidele, une espece de Cerbere qui porte au loin la terreur, c'est Madeleine, que le temps n'a pas calmee. Un pauvre vient-il demander Mlle de la Guerche, Madeleine se fait aussi douce que le lui permet sa nature emportee; il n'est pas de jour qu'elle ne monte seule, ou avec Mademoiselle, dans tous les greniers du quartier, et toujours avec joie. Mais vienne une visite mondaine, vienne un curieux, vienne surtout quelque femme de chambre du voisinage, Madeleine montre les dents. Elle est jalouse de sa maitresse, et ne la cede qu'aux pauvres et aux malheureux. Pour moi, cependant, elle fait une exception. Quand j'arrive, et qu'il y a la d'autres personnes, Madeleine me sourit du regard, tout en faisant sa grosse voix pour chasser les importuns. Quelquefois, je me laisse prendre a sa rudesse et je veux sortir; mais sa main me prend le bras, comme dans un etau, et elle me dit d'une voix brusque et comme un chien qui aboie: "Entrez, je sais que vous l'aimez." Rien ne peut distraire Madeleine de sa passion pour sa maitresse, quelquefois elle en rudoie sa fille; Marie est obligee de lui reprocher sa durete; mais on ne changera pas Madeleine; son plaisir sera de gronder jusqu'a son dernier jour. Personne ne comprend l'attachement de ma cousine pour une femme aussi desagreable. Cependant, quand je vois de quels yeux Madeleine contemple sa maitresse, comme elle la couve du regard, comme elle devine tout ce que desire Mademoiselle, je lui pardonne jusqu'a ses fureurs. On voit que toute sa vie appartient a celle qui est venue s'asseoir au foyer desole de la veuve et de la mere pour y apporter ce que l'or ne donne pas, et ce qui est plus necessaire au pauvre que le pain meme: un peu de respect et d'amitie. PERLINO CONTE NAPOLITAIN --Mere grand, pourquoi riez-vous si fort? --Parce que j'ai envie de pleurer, mon enfant. (_Le Petit Chaperon rouge_, version bulgare.) I LA SIGNORA PALOMBA Caton, ce vrai sage, a dit, je ne sais ou, qu'en toute sa vie il s'etait repenti de trois choses: la premiere, c'etait d'avoir confie son secret a une femme; la seconde, d'avoir passe un jour entier sans rien faire; la troisieme, d'etre alle par mer quand il pouvait prendre un chemin plus solide et plus sur. Les deux premiers regrets de Caton, je les laisse a qui veut s'en charger; il n'est jamais prudent de se mettre mal avec la plus douce moitie du genre humain, et medire de la paresse n'appartient pas a tout le monde; mais la troisieme maxime, on devrait l'ecrire en lettres d'or sur le pont de tous les navires comme un avis aux imprudents. Faute d'y songer, je me suis souvent embarque; l'experience d'autrui ne nous sert pas plus que la notre. Mais a peine sorti du port, la memoire me revenait aussitot; et que de fois, en mer comme ailleurs, n'ai-je pas senti, mais trop tard, que je n'etais pas un Caton! Un jour surtout, je m'en souviens encore, je rendis pleine justice a la sagesse du vieux Romain. J'etais parti de Salerne par un soleil admirable; mais, a peine en mer, la bourrasque nous surprit et nous poussa vers Amalfi avec une rapidite que nous ne souhaitions guere. En un instant je vis l'equipage palir, gesticuler, crier, jurer, pleurer, prier, puis je ne vis plus rien. Battu du vent et de la pluie, mouille jusqu'aux os, j'etais etendu au fond de la barque, les yeux fermes, le coeur malade, oubliant tout a fait que je voyageais pour mon plaisir, quand une brusque secousse me rappelant a moi-meme, je me sentis saisi par une main vigoureuse. Au-dessus de moi, et me tirant par les epaules, etait le patron, l'air rejoui, le regard enflamme. "Du courage, Excellence, criait-il en me remettant sur pied, la barque est a terre; nous sommes a Amalfi. Debout! un bon diner vous remettra le coeur; l'orage est passe; ce soir nous irons a Sorrente!" Le temps, la mer, le fou, la femme et la fortune Tournent comme le vent, changent comme la lune. Je sortis du bateau plus ruisselant qu'Ulysse apres son naufrage, et, comme lui, tres dispose a baiser la terre qui ne bouge pas. Devant moi etaient les quatre matelots, la rame a l'epaule, prets a m'escorter en triomphe jusqu'a l'auberge de la Lune, qu'on apercevait sur la hauteur. Ses murs, blanchis a la chaux, brillaient aux feux du jour comme la neige sur les montagnes. Je suivis mon cortege, mais non pas avec la fierte d'un vainqueur; je montais tristement et lentement un escalier qui n'en finissait pas, regardant les vagues qui se brisaient au rivage, comme furieuses de nous avoir laches. J'entrai enfin dans l'_osteria_; il etait midi: tout dormait, la cuisine meme etait deserte; il n'y avait pour me recevoir qu'une couvee de poulets maigres qui, a mon approche, se prirent a crier comme les oies du Capitole. Je traversai leur bande effrayee pour me refugier sur une terrasse en arceaux, toute pleine de soleil; la, m'emparant d'une chaise que j'enfourchai, et appuyant mes bras et ma tete sur le dossier, je me mis, non pas a reflechir, mais a me secher, tandis que la maison, et la ville, et la mer, et les cieux eux-memes, continuaient a danser autour de moi. Je me perdais dans mes reveries, quand la patronne de l'osteria s'avanca vers moi, trainant ses pantoufles avec la noblesse d'une reine. Qui a visite Amalfi n'oubliera jamais l'enorme et majestueuse Palomba. "Que desire Votre Excellence? me dit-elle d'une voix plus aigre que de coutume; et faisant elle-meme la demande et la reponse: Diner? c'est impossible: les pecheurs ne sont pas sortis par ce temps de malheur; il n'y a pas de poisson. --Signora, lui repondis-je sans lever la tete, donnez-moi ce que vous voudrez, une soupe, un macaroni, peu importe; j'ai plus besoin de soleil que de diner. La digne Palomba me regarda avec un etonnement mele de pitie. "Pardon, Excellence, me dit-elle; au livre rouge qui sortait de votre poche je vous prenais pour un Anglais. Depuis que ce maudit livre, qui dit tout, a recommande le poisson d'Amalfi, il n'y a pas un milord qui veuille diner autrement que ce papier ne le lui ordonne. Mais puisque vous entendez la raison, nous ferons de notre mieux pour vous plaire. Ayez seulement un peu de patience." Et aussitot l'excellente femme, attrapant au passage deux des poulets qui criaient autour de moi, leur coupa le cou sans que j'eusse le temps de m'opposer a cet assassinat, dont j'etais complice; puis, s'asseyant pres de moi, elle se mit a plumer les deux victimes avec le sang-froid d'un grand coeur. "Signor, dit-elle au bout d'un instant, la cathedrale est ouverte, tous les etrangers vont l'admirer avant diner." Pour toute reponse, je soupirai. "Excellence, ajouta la digne Palomba, que sans doute je genais dans ses preparatifs culinaires, vous n'avez pas visite la route nouvelle qui conduit a Salerne? Il y a une vue magnifique sur la mer et les iles. --Helas! pensai-je, c'est ce matin et en voiture qu'il fallait prendre cette route! et je ne repondis pas. --Excellence, dit d'une voix tres forte la patronne, tres decidee a se debarrasser de moi, le marche se tient aujourd'hui. Beau spectacle, beaux costumes! Et des marchandes qui ont la langue si bien pendue; et des oranges! on en a douze pour un carlin!" Peine perdue; je ne me serais pas leve pour la reine de Naples en personne! "He donc! s'ecria l'hotesse, a qui la patience echappait; vous voila plus endormi que Perlino quand il buvait son or potable. --Perlino de qui? Perlino de quoi? murmurai-je en ouvrant un oeil languissant. --Quel Perlino? reprit Palomba. Y en a-t-il deux dans l'histoire? et quand on ne trouverait pas ici un enfant de quatre ans qui ne connut ses aventures, est-ce un homme aussi instruit que Votre Excellence qui peut les ignorer? --Faites comme si je ne savais rien, contez-moi l'histoire de Perlino, excellente Palomba; je vous ecoute avec le plus vif interet." La bonne femme commenca, avec la gravite d'une matrone romaine. L'histoire etait belle; peut-etre la chronologie laissait-elle un peu a desirer; mais, dans ce recit touchant, la sage Palomba faisait preuve d'une si parfaite connaissance des choses et des hommes, que peu a peu je levai la tete et, fixant les yeux sur celle qui ne me regardait plus, j'ecoutai avec attention ce qui suit. II VIOLETTE Si l'on en croyait nos anciens, Paestum n'aurait pas toujours ete ce qu'il est aujourd'hui. Il n'y a maintenant, disent les pecheurs, que trois vieilles ruines ou l'on ne trouve que la fievre, des buffles et des Anglais; autrefois c'etait une grande ville, habitee par un peuple nombreux. Il y a bien longtemps de cela, comme qui dirait au siecle des patriarches, quand tout le pays etait aux mains des paiens grecs, que d'autres nomment Sarrasins. En ce temps-la, il y avait a Paestum un marchand bon comme le pain, doux comme le miel, riche comme la mer. On l'appelait Cecco; il etait veuf, et n'avait qu'une fille qu'il aimait comme son oeil droit, Violette, c'etait le nom de cette enfant cherie, etait blanche comme du lait et rose comme la fraise. Elle avait de longs cheveux noirs, des yeux plus bleus que le ciel, une joue veloutee comme l'aile d'un papillon, et un grain de beaute juste au coin de la levre. Joignez a cela l'esprit du demon, la grace d'une Madeleine, la taille de Venus et des doigts de fee. Vous comprendrez qu'a la premiere vue, jeunes et vieux ne pouvaient se defendre de l'aimer. Quand Violette eut quinze ans, Cecco songea a la marier. C'etait pour lui un grand souci. L'oranger, pensait-il, donne sa fleur sans savoir qui la cueillera; un pere met au monde une fille, et, pendant de longues annees, la soigne comme la prunelle de ses yeux pour qu'un beau jour un inconnu lui vole son tresor, sans meme le remercier. Ou trouver un mari digne de ma Violette? N'importe, elle est assez riche pour choisir qui lui plaira; belle et fine comme elle est, elle apprivoiserait un tigre, si elle s'en melait. Souvent donc le bon Cecco essayait adroitement de parler mariage a sa fille; autant eut valu jeter ses discours a la mer. Des qu'il touchait cette corde, Violette baissait la tete et se plaignait d'avoir la migraine; le pauvre pere, plus trouble qu'un moine qui perd la memoire au milieu de son sermon, changeait aussitot de conversation, et tirait de sa poche quelque cadeau qu'il avait toujours en reserve. C'etait une bague, un chapelet, un de d'or; Violette l'embrassait, et le sourire revenait comme le soleil apres la pluie. Un jour cependant que Cecco, plus avise, avait commence par ou il finissait d'ordinaire, et que Violette avait dans les mains un si beau collier qu'il lui etait difficile de s'affliger, le bonhomme revint a la charge. "O amour et joie de mon coeur, lui disait-il en la caressant, baton de ma vieillesse, couronne de mes cheveux blancs, ne verrai-je jamais l'heure ou l'on m'appellera grand-pere? Ne sens-tu pas que je deviens vieux? ma barbe grisonne et me dit chaque jour qu'il est temps de te choisir un protecteur. Pourquoi ne pas faire comme toutes les femmes? Vois-tu qu'elles en meurent? Qu'est-ce qu'un mari? C'est un oiseau en cage, qui chante tout ce qu'on veut. Si ta pauvre mere vivait encore, elle te dirait qu'elle n'a jamais pleure pour faire sa volonte; elle a toujours ete reine et imperatrice au logis. Je n'osais souffler devant elle, pas plus que devant toi, et je ne puis me consoler de ma liberte. --Pere, dit Violette en lui prenant le menton, tu es le maitre, c'est a toi de commander. Dispose de ma main, choisis toi-meme. Je me marierai quand tu voudras et a qui tu voudras. Je ne te demande qu'une seule chose. --Quelle qu'elle soit, je te l'accorde, s'ecria Cecco, charme d'une sagesse a laquelle on ne l'avait pas habitue. --Eh bien! mon bon pere, tout ce que je desire, c'est que le mari a qui tu me donneras n'ait pas l'air d'un chien. --Voila une idee de petite fille, s'ecria le marchand rayonnant de joie. On a raison de dire que beaute et folie vont souvent de compagnie. Si tu n'avais pas tout l'esprit de ta mere, dirais-tu de pareilles sottises? Crois-tu qu'un homme de sens comme moi, crois-tu que le plus riche marchand de Paestum sera assez niais pour accepter un gendre a face de chien? Sois tranquille, je te choisirai, ou plutot tu te choisiras le plus beau et le plus aimable des hommes. Te fallut-il un prince, je suis assez riche pour te l'acheter." [Illustration] A quelques jours de la, il y eut un grand diner chez Cecco; il avait invite la fleur de la jeunesse a vingt lieues a la ronde. Le repas etait magnifique; on mangea beaucoup, on but davantage; chacun se mit a l'aise et parla dans l'abondance de son coeur. Quand on eut servi le dessert, Cecco se retira dans un coin de la salle, et prenant Violette sur ses genoux: "Ma chere enfant, lui dit-il tout bas, regarde-moi ce joli jeune homme aux yeux bleus, qui a une raie au milieu de la tete. Crois-tu qu'une femme serait malheureuse avec un pareil cherubin? --Vous n'y pensez pas, mon pere, dit Violette en riant; il a l'air d'une levrette. --C'est vrai, s'ecria le bon Cecco, une vraie tete de levrette! Ou avais-je les yeux, pour ne pas voir cela? Mais ce beau capitaine qui a le front ras, le cou serre, les yeux a fleur de tete, la poitrine bombee, c'est un homme celui-la, qu'en dis-tu? --Mon pere, il ressemble a un dogue; j'aurais toujours peur qu'il me mordit. --Il est de fait qu'il a un faux air de dogue, repondit Cecco en soupirant. N'en parlons plus. Peut-etre aimeras-tu mieux un personnage plus grave et plus mur. Si les femmes savaient choisir, elles ne prendraient jamais un mari qui eut moins de quarante ans. Jusque-la les femmes ne trouvent que des fats qui se laissent adorer; ce n'est vraiment qu'apres quarante ans qu'un homme est mur pour aimer et pour obeir. Que dis-tu de ce conseiller de justice qui parle si bien et qui s'ecoute en parlant? Ses cheveux grisonnent, qu'importe! avec des cheveux gris on n'est pas plus sage qu'avec des cheveux noirs. [Illustration] --Pere, tu ne tiens pas ta parole. Tu vois bien qu'avec ses yeux rouges et les boucles blanches qui lui frisent sur les oreilles, ce seigneur a la mine d'un caniche." De tous les convives il en fut de meme, pas un n'echappa a la langue de Violette. Celui-ci, qui soupirait en tremblant, ressemblait a un chien turc; celui-la, qui avait de longs cheveux noirs et des yeux caressants, avait la figure d'un epagneul; personne ne fut epargne. On dit, en effet, que, parmi vous autres hommes, il n'en est pas un qui n'ait l'air d'un chien quand on lui met la main sous le nez, en lui cachant la bouche et le menton; vous devez le savoir, vous autres signori, qui etes tous des savants, car on dit que si vous remuez les pierres de notre Italie, c'est pour demander a nos morts la sagesse qui, a mon avis, ne doit pas etre une marchandise commune dans votre pays. "Violette a trop d'esprit, pensa Cecco, je n'en viendrai jamais a bout par la raison." Sur quoi il entra dans une colere blanche; il l'appela ingrate, tete de bois, fille de sot, et finit en la menacant de la mettre au couvent pour le reste de sa vie. Violette pleura; il se jeta a ses genoux, lui demanda pardon, et lui promit de ne jamais plus lui parler de rien. Le lendemain il se leva sans avoir dormi, embrassa sa fille, la remercia de n'avoir pas les yeux rouges, et attendit que le vent qui tourne les girouettes soufflat du cote de sa maison. Cette fois, il n'avait pas tort. Avec les femmes il arrive plus de choses en une heure qu'en dix ans avec les hommes, et ce n'est jamais pour elles qu'il est ecrit: _On ne passe pas par ce chemin_. III NAISSANCE ET FIANCAILLES DE PERLINO [Illustration] Un jour qu'il y avait fete aux environs, Cecco demanda a sa fille ce qu'il pourrait lui apporter pour lui faire plaisir. "Pere, dit-elle, si tu m'aimes, achete-moi un demi-_cantaro_ de sucre de Palerme et autant d'amandes douces; joins-y cinq ou six bouteilles d'eau de senteur, un peu de musc et d'ambre, une quarantaine de perles, deux saphirs; une poignee de grenats et de rubis; apporte-moi aussi vingt echeveaux de fil d'or, dix aunes de velours vert, une piece de soie cerise, et surtout, n'oublie pas une auge et une truelle d'argent." Qui fut etonne de ce caprice? ce fut le marchand; mais il avait ete trop bon mari pour ne pas savoir qu'avec les femmes il est plus court d'obeir que de raisonner; il rentra le soir a la maison avec une mule toute chargee. Que n'eut-il pas fait pour un sourire de son enfant? Aussitot que Violette eut recu tous ces presents, elle monta dans sa chambre et se mit a faire une pate de sucre et d'amande en l'arrosant d'eau et de jasmin. Puis, comme un potier ou un sculpteur, elle petrit cette pate avec sa truelle d'argent, et en moula le plus beau petit jeune homme qu'on eut jamais vu. Elle lui fit les cheveux avec des fils d'or, les yeux avec des saphirs, les dents avec des perles, la langue et les levres avec des rubis. Apres quoi elle l'habilla de velours et de soie, et le baptisa Perlino, parce qu'il etait blanc et rose comme la nacre de la perle. [Illustration] Quand elle eut fini son chef-d'oeuvre, qu'elle avait place sur une table, Violette battit des mains, et se mit a danser autour de Perlino; elle lui chantait les airs les plus tendres, elle lui disait les paroles les plus douces, elle lui envoyait des baisers a echauffer un marbre: peine perdue, la poupee ne bougeait pas. Violette en pleurait de depit, quand elle se souvint a propos qu'elle avait une fee pour marraine. Quelle marraine, surtout quand elle est fee, rejette le premier voeu qu'on lui adresse? Et voici ma jeune fille qui pria tant et tant, que sa marraine l'entendit de deux cents lieues et en eut pitie. Elle souffla; il n'en faut pas davantage aux fees pour faire un miracle. Tout a coup Perlino ouvre un oeil, puis deux; il tourne la tete a droite, a gauche, puis il eternue comme une personne naturelle; puis, tandis que Violette riait et pleurait de plaisir, voila mon Perlino qui marche sur la table, gravement, a petits pas, comme une douairiere qui revient de l'eglise ou un bailli qui monte au tribunal. [Illustration] Plus joyeuse que si elle eut gagne le royaume de France a la loterie, Violette emporta Perlino dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues, le placa doucement a terre, puis, prenant sa robe des deux mains, elle se mit a danser autour de lui en chantant: Danse, danse avec moi, Cher Perlino de mon ame, Danse, danse avec moi, Si tu veux m'avoir pour femme; Danse, danse avec moi, Je serai la reine, et tu seras le roi. Nous sommes tous deux a la fleur de l'age, Plaisir de mes yeux, entrons on menage. Courir et sauter, Danser et chanter. Voila toute la vie! Si tu fais toujours tout ce que je veux, Mon petit mari, tu seras heureux A donner envie Aux dieux Des cieux. Danse, danse avec moi: Cher Perlino de mon ame Danse, danse avec moi, Si tu veux m'avoir pour femme; Danse, danse avec moi, Je serai la reine et tu seras le roi. Cecco, qui refusait le compte de ses marchandises, parce qu'il lui semblait dur de ne gagner qu'un million de ducats dans l'annee, entendit de son comptoir le bruit qu'on faisait au-dessus de sa tete. "_Per Baccho!_ s'ecria-t-il, il se passe la-haut quelque chose d'etrange; il me semble qu'on se querelle. [Illustration] Il monta, et, poussant la porte, vit le plus joli spectacle du monde. En face de sa fille, rouge de plaisir, etait l'Amour en personne, l'Amour en pourpoint de velours et de soie. Les deux mains dans les mains de sa petite maitresse, Perlino, sautant des deux pieds a la fois, dansait, dansait, comme s'il ne devait jamais s'arreter. Aussitot que Violette apercut l'auteur de ses jours, elle lui fit une humble reverence, et lui presenta son bien-aime. [Illustration] "Mon seigneur et pere, lui dit-elle, tu m'as toujours dit que tu desirais me voir mariee. Pour t'obeir et te plaire, j'ai choisi un mari suivant mon coeur. --Tu as bien fait, mon enfant, repondit Cecco, qui devina le mystere; toutes les femmes devraient prendre exemple sur toi. J'en connais plus d'une qui se couperait un doigt de la main, et non pas le plus petit, pour se fabriquer un mari a son gout, un petit mari tout confit de sucre et de fleur d'oranger. Donne-leur ton secret, tu secheras bien des larmes. Il y a deux mille ans qu'elles se plaignent et dans deux mille ans elles se plaindront encore d'etre incomprises et sacrifiees." Sur quoi il embrassa son gendre, le fianca sur l'heure, et demanda deux jours pour preparer la noce. Il n'en fallait pas moins pour inviter tous les amis a la ronde et dresser un diner qui ne fut pas indigne du plus riche marchand de Paestum. [Illustration] IV L'ENLEVEMENT DE PERLINO Pour voir un mariage si nouveau, on vint de bien loin: de Salerne et de la Cava, d'Amalfi et de Sorrente, meme d'Ischia et de Pouzzoles. Riches ou pauvres, jeunes ou vieux, amis ou jaloux, chacun voulut connaitre Perlino. Par malheur il ne s'est jamais fait de noces sans que le diable ne s'en mele; la marraine de Violette n'avait pas prevu ce qui devait arriver. Parmi les invites, on attendait une personne considerable; c'etait une marquise des environs, qui s'appelait la dame des Ecus-Sonnants. Elle etait aussi mechante et aussi vieille que Satan; elle avait la peau jaune et ridee, les yeux caves, les joues creuses, le nez crochu, le menton pointu; mais elle etait si riche, si riche, que chacun l'adorait au passage et se disputait l'honneur de lui baiser la main. Cecco la salua jusqu'a terre, et la fit asseoir a sa droite, heureux et fier de presenter sa fille et son gendre a une femme qui, ayant plus de cent millions, lui faisait la grace de manger son diner. [Illustration] Tout le long du repas, la dame des Ecus-Sonnants ne fit que regarder Perlino; la convoitise lui brulait le coeur. La marquise habitait un chateau digne des fees: les pierres en etaient d'or et les paves d'argent. Dans ce chateau il y avait une galerie ou l'on avait rassemble toutes les curiosites de la terre: une pendule qui sonnait toujours l'heure qu'on desirait, un elixir qui guerissait la goutte et la migraine, un philtre qui changeait le chagrin en joie, une fleche de l'amour, l'ombre de Scipion, le coeur d'une coquette, la religion d'un medecin, une sirene empaillee, trois cornes de licorne, la conscience d'un courtisan, la politesse d'un enrichi, l'hippogriffe d'_Orlando_, toutes choses qu'on n'a jamais vues et qu'on ne verra jamais autre part; mais a ce tresor il manquait un rubis: c'etait ce cherubin de Perlino. [Illustration] On n'etait pas au dessert que la dame avait resolu de s'emparer de lui. Elle etait fort avare; mais ce qu'elle desirait, il le lui fallait sur l'heure et a tout prix. Elle achetait tout ce qui se vend, et meme tout ce qui ne se vend pas; pour le reste, elle le volait, bien certaine qu'a Naples la justice n'est faite que pour les petites gens. De medecin ignorant, de mule rechignee et de femme mechante, _libera nos, Domine_, dit le proverbe. Des qu'on se fut leve de table, la dame s'approcha de Perlino, qui, ne depuis trois jours, n'avait pas encore ouvert les yeux sur la malice du monde; elle lui conta tout ce qu'il y avait de beau et de riche dans le chateau des Ecus-Sonnants: "Viens avec moi, cher petit ami, lui disait-elle, je te donnerai dans mon palais la place que tu voudras: choisis; te plait-il d'etre page, avec des habits d'or et de soie; chambellan, avec une clef en diamants au milieu du dos; suisse, avec une hallebarde d'argent et un large baudrier d'or qui te fera une poitrine plus brillante que le soleil? Dis un mot, tout est a toi." Le pauvre innocent etait tout ebloui; mais si peu qu'il eut respire l'air natal, il etait deja Napolitain, c'est-a-dire le contraire d'une bete. "Madame, repondit-il naivement, on dit que travailler c'est le metier des boeufs; il n'est rien de plus sain que de se reposer. Je voudrais un etat ou il n'y eut rien a faire et beaucoup a gagner, comme font les chanoines de Saint-Janvier. --Quoi! dit la dame des Ecus-Sonnants, a ton age veux-tu deja etre...? [Illustration] --Justement, Madame, interrompit Perlino, et plutot deux fois qu'une, pour avoir double traitement. --Qu'a cela ne tienne, reprit la marquise; en attendant, viens que je te montre ma voiture, mon cocher anglais et mes six chevaux gris." Et elle l'entraina vers le perron. "Et Violette? dit faiblement Perlino. --Violette nous suit," repondit la dame en tirant l'imprudent, qui se laissait faire. Une fois dans la cour, elle lui fit admirer ses chevaux, qui, en piaffant, secouaient de beaux filets de soie rouge parsemes de clochettes d'or; puis elle le fit monter dans la voiture pour essayer les coussins et se mirer dans les glaces. Tout d'un coup elle ferme la portiere: fouette, cocher; les voila partis pour le chateau des Ecus-Sonnants. Violette cependant recevait avec une grace parfaite les compliments de l'assemblee; bientot, etonnee de ne plus voir son fiance, qui ne la quittait guere plus que son ombre, elle court dans toutes les salles: personne; elle monte sur le toit de la maison pour voir si Perlino n'y avait pas ete chercher le frais: personne. Dans le lointain on apercevait un nuage de poussiere, et un carrosse qui s'enfuyait vers les montagnes au galop de six chevaux. Plus de doute, on enlevait Perlino. A cette vue, Violette sentit son coeur faiblir. Aussitot, sans penser qu'elle etait nu-tete, en coiffure de mariee, en robe de dentelles, en souliers de satin, elle sortit de la maison de son pere et se mit a courir apres la voiture, appelant a grands cris Perlino et lui tendant les bras. Vaines paroles qu'emportait le vent. L'ingrat etait tout entier aux paroles mielleuses de sa nouvelle maitresse; il jouait avec les bagues qu'elle portait aux doigts et croyait deja que le lendemain il se reveillerait prince et seigneur. Helas! il y en a de plus vieux que lui qui ne sont pas plus sages! Quand sait-on qu'au logis bonte et beaute valent mieux que richesse? C'est quand il est trop tard, et qu'on n'a plus de dents pour ronger les fers qu'on s'est mis aux mains. [Illustration] V LA NUIT ET LE JOUR La pauvre Violette courut tout le jour; fosses, ruisseaux, halliers, ronces, epines, rien ne l'arretait; qui souffre pour l'amour ne sent pas la peine. Quand vint le soir, elle se trouva dans un bois sombre, accablee de fatigue, mourant de faim, les pieds et les mains en sang. La frayeur la prit; elle regardait autour d'elle sans remuer; il lui semblait que du milieu de la nuit sortaient des milliers d'yeux qui la suivaient en la menacant. Tremblante, elle se jeta au pied d'un arbre, appelant a voix basse Perlino pour lui dire un dernier adieu. Comme elle retenait son haleine, ayant si grand'peur qu'elle n'osait respirer, elle entendit les arbres du voisinage qui parlaient entre eux. C'est le privilege de l'innocence, qu'elle comprend toutes les creatures de Dieu. "Voisin, disait un caroubier a un olivier qui n'avait plus que l'ecorce, voila une jeune fille qui est bien imprudente de se coucher a terre. Dans une heure, les loups sortiront de leur taniere; s'ils l'epargnent, la rosee et le froid du matin lui donneront une telle fievre qu'elle ne se relevera pas. Que ne monte-t-elle dans mes branches; elle y pourrait dormir en paix, et je lui offrirais volontiers quelques-unes de mes gousses pour ranimer ses forces epuisees. --Vous avez raison, voisin, repondait l'olivier. L'enfant ferait mieux encore si, avant de se coucher, elle enfoncait son bras dans mon ecorce. On y a cache les habits et la zampogne[1] d'un _pifferaro_. Quand on brave la fraicheur des nuits, une peau de bique n'est pas a dedaigner; et, pour une fille qui court le monde, c'est un costume leger qu'une robe de dentelles et des souliers de satin." [Note 1: Espece de cornemuse.] [Illustration] Qui fut rassuree? Ce fut Violette. Quand elle eut cherche a tatons la veste de bure, le manteau de peau de chevre, la zampogne et le chapeau pointu du pifferaro, elle monta bravement sur le caroubier, mangea tics fruits sucres, but la rosee du soir, et, apres s'etre bien enveloppee, elle s'arrangea entre deux branches du mieux qu'elle put. L'arbre l'entoura de ses bras paternels, des ramiers sortant de leurs nids la couvrirent de feuilles, le vent la bercait comme un enfant, et elle s'endormit en songeant a son bien-aime. En s'eveillant le lendemain, elle eut peur. Le temps etait calme et beau; mais, dans le silence des bois, la pauvre enfant sentait mieux la solitude. Tout vivait, tout s'animait autour d'elle; qui songeait a la pauvre delaissee? Aussi se mit-elle a chanter pour appeler a son secours tout ce qui passait aupres d'elle sans la regarder. O vent, qui souffles de l'aurore, N'as-tu pas vu mon bien-aime, Parmi les fleurs qu'a fait eclore La nuit au silence embaume? A-t-il pleure de mon absence? A-t-il prie pour mon retour? Rends-moi la joie et l'esperance, Dis-moi sa peine et son amour. Gai papillon, legere abeille, Poursuivez l'ingrat qui me fuit; La grenade la plus vermeille, Le jasmin le plus frais, c'est lui! Il est plus pur que la verveine, Son front est blanc comme le lis; La violette a son haleine; Ses yeux sont bleus comme l'iris. Cherche-le-moi, bonne hirondelle, Cherchez-le-moi, petits oiseaux, Parmi le thym et l'asphodele, Au fond des bois, au bord des eaux. Loin de lui je souffre et je pleure, Je tremble de crainte et d'emoi; Si vous ne voulez pas que je meure, O chers amis, rendez-le-moi! Le vent passa en murmurant; l'abeille partit pour chercher son butin; l'hirondelle poursuivit les mouches jusqu'au haut des cieux; les oiseaux, criant et chantant, s'agacerent dans la feuillee; personne ne s'inquieta de Violette. Elle descendit de l'arbre en soupirant et marcha tout droit devant elle, se fiant a son coeur pour retrouver Perlino. VI LES TROIS RENCONTRES Il y avait un torrent qui tombait de la montagne; son lit etait a demi seche; ce fut le chemin que prit Violette. Deja les lauriers-roses sortaient du fond de l'eau leurs tetes recouvertes de fleurs; la fille de Cecco s'enfonca dans cette verdure, suivie par les papillons, qui voltigeaient autour d'elle comme autour d'un lis qu'agite le vent. Elle marchait plus vite qu'un banni qui rentre au logis; mais la chaleur etait lourde; vers midi il lui fallut s'arreter. En approchant d'une flaque d'eau pour y rafraichir ses pieds brulants, elle apercut une abeille qui se noyait. Violette allongea son petit pied; la bestiole y monta. Une fois a sec, l'abeille resta quelque temps immobile comme pour reprendre haleine, puis elle secoua ses ailes mouillees; puis, passant sur tout son corps ses pattes plus fines qu'un fil de soie, elle se secha, se lissa et, prenant son vol, vint bourdonner autour de celle qui lui avait sauve la vie. "Violette, lui dit-elle, tu n'as pas oblige une ingrate. Je sais ou tu vas; laisse-moi t'accompagner. Quand je serai fatiguee, je me reposerai sur ta tete. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: _Nabuchodonosor; la paix du coeur vaut mieux que l'or;_ peut-etre pourrai-je te servir. --Jamais, pensa Violette, je ne pourrai dire: _Nabuchodonosor_.... --Que veux-tu? demanda l'abeille. --Rien, rien, reprit la fille de Cecco, je n'ai besoin de toi qu'aupres de Perlino." Elle se remit en route, le coeur plus leger; au bout d'un quart d'heure, elle entendit un petit cri: c'etait une souris blanche qu'avait blessee un herisson et qui ne s'etait sauvee de son ennemi que tout en sang et a demi morte. Violette eut pitie de la pauvre bete. Si pressee qu'elle fut, elle s'arreta pour lui laver ses blessures et lui donner une des caroubes qu'elle avait gardees pour son dejeuner. [Illustration] "Violette, lui dit la souris, tu n'as pas oblige une ingrate. Je sais ou tu vas. Mets-moi dans ta poche avec le reste de tes caroubes. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: _Tricche varlacche, habits dores, coeurs de laquais_; peut-etre pourrai-je te servir." Violette glissa la souris dans sa poche pour qu'elle y put grignoter tout a l'aise, et continua de remonter le torrent. Vers la brune elle approchait de la montagne, quand tout a coup, du haut d'un grand chene, tomba a ses pieds un ecureuil, poursuivi par un horrible chat-huant. La fille de Cecco n'etait pas peureuse; elle frappa le hibou avec sa zampogne et le mit en fuite; puis, elle ramassa l'ecureuil, plus etourdi que blesse de sa chute; a force de soins, elle le ranima. [Illustration] "Violette, lui dit l'ecureuil, tu n'as pas oblige un ingrat; je sais ou tu vas. Mets-moi sur ton epaule et cueille-moi des noisettes pour que je ne laisse pas mes dents s'allonger. Si jamais tu as besoin de moi, dis seulement: _Patati patata, regarde bien et tu verras_; peut-etre pourrai-je te servir." Violette fut un peu etonnee de ces trois rencontres; elle ne comptait guere sur cette reconnaissance en paroles; que pouvaient faire pour elle de si faibles amis? Qu'importe! pensa-t-elle, le bien est toujours le bien. Advienne que pourra: j'ai eu pitie des malheureux. A ce moment la lune sortit d'un nuage, et sa blanche lumiere eclaira le vieux chateau des Ecus-Sonnants. VII LE CHATEAU DES ECUS-SONNANTS La vue du chateau n'etait pas faite pour rassurer. Sur le haut d'une montagne qui n'etait qu'un amas de roches eboulees, on apercevait des creneaux d'or, des tourelles d'argent, des toits de saphir et de rubis, mais entoures de grands fosses pleins d'une eau verdatre, mais defendus par des ponts-levis, des herses, des parapets, d'enormes barreaux et des meurtrieres d'ou sortait la gueule des canons, tout l'attirail de la guerre et du meurtre. Le beau palais n'etait qu'une prison. Violette grimpa peniblement par des sentiers tortueux, et arriva enfin, par un passage etroit, devant une grille de fer armee d'une enorme serrure. Elle appela: point de reponse; elle tira une cloche; aussitot parut une espece de geolier, plus noir et plus laid que le chien des enfers. "Va-t-en, mendiant, cria-t-il, ou je t'assomme! La pauvrete ne gite point ici. Au chateau des Ecus-Sonnants on ne fait l'aumone qu'a ceux qui n'ont besoin de rien." La pauvre Violette s'eloigna tout en pleurs. "Du courage! lui dit l'ecureuil, tout en cassant une noisette, joue de la zampogne. --Je n'en ai jamais joue, repondit la fille de Cecco. --Raison de plus, dit l'ecureuil; tant qu'on n'a pas essaye d'une chose, on ne sait pas ce qu'on peut faire. Souffle toujours." Violette se mit a souffler de toutes ses forces, en remuant les doigts et en chantant dans l'instrument. Voici la zampogne qui se gonfle et qui joue une tarentelle a faire danser les morts. A ce bruit, l'ecureuil saute a terre, la souris ne reste pas en arriere; les voila qui dansent et sautent comme de vrais Napolitains, tandis que l'abeille tourne autour d'eux en bourdonnant. C'etait un spectacle a payer sa place un carlin, et sans regret. [Illustration] Au bruit de cette agreable musique, on vit bientot s'ouvrir les noirs volets du chateau. La dame des Ecus-Sonnants avait aupres d'elle ses filles d'honneur, qui n'etaient pas fachees de regarder de temps en temps si les mouches volaient toujours de la meme facon. On a beau n'etre pas curieuse, ce n'est pas tous les jours qu'on entend une tarentelle jouee par un patre aussi joli que Violette. "Petit, disait l'une, viens par ici! --Berger, criait l'autre, viens de mon cote! Et toutes de lui envoyer des sourires, mais la porte restait fermee. "Damoiselles, dit Violette en otant son chapeau, soyez aussi bonnes que vous etes belles: la nuit m'a surpris dans la montagne; je n'ai ni gite ni souper. Un coin dans l'ecurie et un morceau de pain; mes petits danseurs vous amuseront toute la soiree. [Illustration] Au chateau des Ecus-Sonnants, la consigne est severe. On y craint tellement les voleurs que, passe la brune, on n'ouvre a personne. Ces demoiselles le savaient bien; mais, dans cette honnete maison, il y a toujours de la corde de pendu. On en jeta un bout par la fenetre. En un instant Violette fut hissee dans une grande chambre avec toute sa menagerie. La il lui fallut pendant de longues heures, et danser, souffler et chanter, sans qu'on lui permit d'ouvrir la bouche pour demander ou etait Perlino. N'importe; elle etait heureuse de se sentir sous le meme toit; il lui semblait qu'a ce moment le coeur de son bien-aime devait battre comme battait le sien. C'etait une innocente: elle croyait qu'il suffit d'aimer pour qu'on vous aime. Dieu sait quels beaux reves elle fit cette nuit-la! VIII NABUCHODONOSOR Le lendemain, de grand matin, Violette, qu'on avait couchee au grenier, monta sur les toits et regarda autour d'elle; mais elle eut beau courir de tous les cotes, elle ne vit que des tours grillees et des jardins deserts. Elle descendit tout en larmes, quoi que fissent ses trois amis pour la consoler. Dans la cour, toute pavee d'argent, elle trouva les filles d'honneur assises en rond et filant des etoupes d'or et de soie. "Va-t'en, lui crierent-elles; si Madame voyait tes haillons, elle nous chasserait. Sors d'ici, vilain joueur de zampogne et ne reviens jamais, a moins que tu ne sois prince ou banquier. --Sortir! dit Violette; pas encore, belles demoiselles: laissez-moi vous servir; je serai si doux, si obeissant, que vous ne regretterez jamais de m'avoir garde pres de vous." Pour toute reponse, la premiere demoiselle se leva: c'etait une grande fille maigre, seche, jaune, pointue; d'un geste elle montra la porte au petit patre et appela le geolier, qui s'avanca en froncant les sourcils et en brandissant sa hallebarde. "Je suis perdue, s'ecria la pauvre fille, je ne reverrai jamais mon Perlino! --Violette, dit gravement l'ecureuil, on eprouve l'or dans la fournaise et les amis dans l'infortune. --Tu as raison, s'ecria la fille de Cecco: _Nabuchodonosor, la paix du coeur vaut mieux que l'or._" [Illustration] Aussitot l'abeille s'envole, et voila qu'au milieu de la cour il entre, je ne sais par ou, un beau carrosse de cristal, avec un timon en rubis et des roues d'emeraude. L'equipage etait tire par quatre chiens noirs, gros comme le poing, qui marchaient sur leurs oreilles. Quatre grands scarabees, montes en jockeys, conduisaient d'une main legere cet attelage mignon. Au fond du carrosse, mollement couchee sur des carreaux de satin bleu, s'etendait une jeune becasse coiffee d'un petit chapeau rose et vetue d'une robe de taffetas si ample qu'elle debordait sur les deux roues. D'une patte, la dame tenait un eventail, de l'autre un flacon ainsi qu'un mouchoir brode a ses armes et garni d'une large dentelle. Aupres d'elle, a demi enseveli sous les flots de taffetas, etait un hibou, l'air ennuye, l'oeil mort, la tete pelee, et si vieux que son bec croisait comme des ciseaux ouverts. C'etait de jeunes maries qui faisaient leurs visites de noce, un menage a la mode, tel que les aime la dame des Ecus-Sonnants. [Illustration] A la vue de ce chef-d'oeuvre, un cri de joie et d'admiration eveilla tous les echos du palais. D'etonnement le geolier en laissa choir sa pipe, tandis que les demoiselles couraient apres le carrosse, qui fuyait au galop de ses quatre epagneuls, comme s'il emportait l'empereur des Turcs ou le diable en personne. Ce bruit etrange inquieta la dame des Ecus-Sonnants, qui craignait toujours d'etre pillee; elle accourut, furieuse, et resolue de mettre toutes ses filles d'honneur a la porte. Elle payait pour etre respectee et voulait en avoir pour son argent. Mais quand elle apercut l'equipage, quand le hibou l'eut saluee d'un signe de bec et que la becasse eut trois fois remue son mouchoir avec une adorable nonchalance, la colere de la dame s'evanouit en fumee. "Il me faut cela! cria-t-elle. Combien le vend-on?" La voix de la marquise effraya Violette, mais l'amour de Perlino lui donnait du coeur; elle repondit que, si pauvre qu'elle fut, elle aimait mieux son caprice que tout l'or du monde; elle tenait a son carrosse et ne le vendrait pas pour le chateau des Ecus-Sonnants. "Sotte vanite des gueux! murmura la dame. Il n'y a vraiment que les riches qui aient le saint respect de l'or et qui soient prets a tout faire pour un ecu. Il me faut cette voiture! dit-elle d'un ton menacant; coute que coute, je l'aurai. --Madame, reprit Violette fort emue, c'est vrai que je ne veux pas le vendre, mais je serais heureuse de l'offrir en don a Votre Seigneurie, si elle voulait m'honorer d'une faveur. --Ce sera cher, pensa la marquise. Parle, dit-elle a Violette; que demandes-tu? --Madame, dit la fille de Cecco, on assure que vous avez un musee ou toutes les curiosites de la terre sont reunies; montrez-le-moi; s'il y a quelque chose de plus merveilleux que ce carrosse, mon tresor est a vous." Pour toute reponse, la dame des Ecus-Sonnants haussa les epaules et mena Violette dans une grande galerie qui n'a jamais eu sa pareille. Elle lui fit regarder toutes ses richesses: une etoile tombee du ciel, un collier fait avec un rayon de la lune, natte et tresse a trois rangs, des lis noirs, des roses vertes, un amour eternel, du feu qui ne brulait pas, et bien d'autres raretes; mais elle ne montra pas la seule chose qui touchat Violette: Perlino n'etait pas la. La marquise cherchait dans les yeux du petit patre l'admiration et l'etonnement; elle fut surprise de n'y voir que l'indifference. "Eh bien, dit-elle, toutes ces merveilles sont autre chose que tes quatre toutous: le carrosse est a moi. --Non, Madame, dit Violette. Tout cela est mort, et mon equipage est vivant. Vous ne pouvez pas comparer des pierres et des cailloux a mon hibou et a ma becasse, personnages si vrais, si naturels, qu'il semble qu'on vient de les quitter dans la rue. L'art n'est rien aupres de la vie. --N'est-ce que cela? dit la marquise; je te montrerai un petit homme fait de sucre et de pates d'amandes, qui chante comme un rossignol et raisonne comme un academicien. --Perlino! s'ecria Violette. --Ah! dit la dame des Ecus-Sonnants, mes filles d'honneur ont parle." Elle regarda le joueur de zampogne, avec l'instinct de la peur. "Toute reflexion faite, ajouta-t-elle, sors d'ici, je ne veux plus de tes jouets d'enfants. --Madame, dit Violette toute tremblante, laissez-moi causer avec ce miracle de Perlino, et prenez le carrosse. --Non, dit la marquise; va-t-en et emporte tes betes avec toi. --Laissez-moi seulement voir Perlino. --Non! non! repondit la dame. --Seulement coucher une nuit a sa porte, reprit Violette tout en larmes. Voyez quel bijou vous refusez, ajouta-t-elle, en mettant un genou en terre et en presentant la voiture a la dame des Ecus-Sonnants." A cette vue, la marquise hesita, puis elle sourit; en un instant elle avait trouve le moyen de tromper Violette et d'avoir pour rien ce qu'elle convoitait. "Marche conclu, dit-elle en saisissant le carrosse; tu coucheras ce soir a la porte de Perlino, et meme tu le verras; mais je te defends de lui parler." Le soir venu, la dame des Ecus-Sonnants appela Perlino pour souper avec elle. Quand elle l'eut fait bien manger et bien boire, ce qui etait aise avec un garcon d'humeur facile, elle versa d'excellent vin blanc de Capri dans une coupe de vermeil, et tirant de sa poche une botte de cristal, elle y prit une poudre rougeatre qu'elle jeta dans le vin. "Bois cela, mon enfant, dit-elle a Perlino, et donne-moi ton gout." Perlino, qui faisait tout ce qu'on lui disait, avala la liqueur d'un seul trait. "Pouah! s'ecria-t-il, ce breuvage est abominable, c'est une odeur de boue et de sang, c'est du poison. --Niais! dit la marquise, c'est de l'or potable; qui en a bu une fois en boira toujours. Prends ce second verre, tu le trouveras meilleur que le premier." La dame avait raison; a peine l'enfant eut-il vide la coupe, qu'il fut pris d'une soif ardente. "Encore! disait-il, encore! Il ne voulait plus quitter la table. Pour le decider a se coucher, il fallut que la marquise lui fit un grand cornet de cette poudre merveilleuse, qu'il mit soigneusement dans sa poche, comme un remede a tous les maux. [Illustration] Pauvre Perlino! c'etait bien un poison qu'il avait pris, et le plus terrible de tous. Qui boit de l'or potable, son coeur se glace tant que le fatal breuvage est dans l'estomac. On ne connait plus rien, on n'aime plus rien, ni pere, ni mere, ni femme, ni enfants, ni amis, ni pays; on ne songe plus qu'a soi; on veut boire, et on boirait tout l'or et tout le sang de la terre sans etancher une soif que rien ne peut assouvir. Cependant que faisait Violette? Le temps lui semblait aussi long qu'au pauvre un jour sans pain. Aussi, des que la nuit eut mis son masque noir pour ouvrir le bal des etoiles, Violette courut-elle a la porte de Perlino, bien sure qu'en la voyant Perlino se jetterait dans ses bras. Comme son coeur battait quand elle l'entendit monter! quel chagrin quand l'ingrat passa devant elle sans meme la regarder! La porte fermee a double tour et la clef retiree, Violette se jeta sur une natte qu'on lui avait donnee par pitie; la elle se mit a fondre en larmes, se fermant la bouche avec les mains pour etouffer ses sanglots. Elle n'osait se plaindre, de crainte qu'on ne la chassat; mais, quand vint l'heure ou les etoiles seules ont les yeux ouverts, elle gratta doucement a la porte et chanta a demi-voix: [Illustration] Perlino, m'entends-tu? C'est moi qui te delivre, Ouvre-moi! Viens vite, je t'attends: ami je ne puis vivre Loin de toi. Ouvre-moi! mon coeur te desire; Je brule, j'ai froid, je soupire; Tout le jour C'est d'amour, Et la nuit C'est d'enni. Helas! elle eut beau chanter, rien ne bougea dans la chambre. Perlino ronflait comme un mari de dix ans et ne revait qu'a sa poudre d'or. Les heures se trainerent lentement, sans apporter d'esperance. Si longue et si douloureuse que fut la nuit, le matin fut plus triste encore. La dame des Ecus-Sonnants arriva des le point du jour. --Te voila content, beau joueur de zampogne, lui dit-elle avec un malin sourire, le carrosse est paye le prix que tu m'as demande. --Puisses-tu avoir un pareil contentement tous les jours de ta vie! murmura la pauvre Violette, j'ai passe une si mauvaise nuit que je ne l'oublierai de sitot." [Illustration] IX TRICCHE VARLACCHE La fille de Cecco se retira tristement; plus d'espoir, il fallait retourner chez son pere et oublier celui qui ne l'aimait plus. Elle traversa la cour, suivie par les demoiselles d'honneur, qui la raillaient de sa simplicite. Arrivee pres de la grille, elle se retourna comme si elle attendait un dernier regard; en se voyant seule, le courage l'abandonna; elle fondit en larmes et cacha sa tete dans ses mains. "Sors donc, miserable gueux! lui cria le geolier, en saisissant Violette au collet et en la secouant d'importance. --Sortir! dit Violette, jamais! _Tricche varlacche!_ cria-t-elle, _habits dores, coeurs de laquais!_" Et voila la souris qui se jette au nez du geolier, le mord jusqu'au sang; puis, devant la grille meme s'eleve une voliere grande comme un pavillon chinois. Les barreaux en sont d'argent, les mangeoires de diamant; au lieu de millet, il y a des perles; au lieu de colifichets, des ducats enfiles dans des rubans de toutes les couleurs. Au milieu de cette cage magnifique, sur un baton en echelle qui tourne a tous les vents, sautent et gazouillent des milliers d'oiseaux de toute taille et de tous pays: colibris, perroquets, cardinaux, merles linottes, serins et le reste; tout ce monde emplume sifflait le meme air, chacun dans son jargon. Violette, qui entendait le langage des oiseaux comme celui des plantes, ecouta ce que disaient toutes ces voix, et traduisit la chanson aux filles d'honneur, bien etonnees de trouver une si rare prudence chez les perroquets et les serins. Voici ce que chantait le choeur des oiseaux: Fi de la liberte! Vive la cage! Quand on est sage: On est ici bien nourri, bien traite, Bien rente, Au chaud en hiver, au frais en ete; On paye en ramage L'hospitalite. Vive la cage! Fi de la liberte! Apres ces cris joyeux, il se fit un grand silence; un vieux perroquet rouge et vert, a l'air grave et serieux, leva la patte, et, tout en tournant, chanta d'un ton nasillard ou plutot croassa ce qui suit: Le rossignol est un monsieur vetu de noir, Fort deplaisant a voir, Qui ne sort que le soir, Pour chanter a la lune; C'est un orgueilleux Qui vit comme un gueux Et se dit heureux; Sa voix nous importune. On devrait, entre nous, Clouer a quatre clous, Comme des hiboux, Ces fous Qui n'adorent pas la fortune! Et tous les oiseaux, ravis de cette eloquence, se mirent a siffler d'une voix percante: Fi de la liberte! Vive la cage! etc., etc. Pendant qu'on entourait la voliere magique, la dame des Ecus-Sonnants etait accourue; comme on le pense bien, elle ne fut pas la derniere a convoiter cette merveille. "Petit, dit-elle au joueur de zampogne, me vends-tu cette cage au meme prix que le carrosse? --Volontiers, Madame, repondit Violette, qui n'avait d'autre desir. --Marche conclu! dit la dame, il n'y a que les gueux pour se permettre de pareilles folies." Le soir, tout se passa comme la veille. Perlino, ivre d'or potable, entra dans sa chambre sans meme lever les yeux; Violette se jeta sur sa natte, plus miserable que jamais. Elle chanta comme le premier jour; elle pleura a fendre les pierres: peine inutile. Perlino dormait comme un roi detrone; les sanglots de sa maitresse le bercaient comme eut fait le bruit de la mer et du vent. Vers minuit, les trois amis de Violette, affliges de son chagrin, tinrent conseil: "Il n'est pas naturel que cet enfant dorme de la sorte, disait compere l'ecureuil. --Il faut entrer et l'eveiller, disait la souris. --Comment entrer? disait l'abeille, qui avait inutilement cherche une fente tout le long du mur. --C'est mon affaire, dit la souris. Et vite, et vite, elle ronge un petit coin de la porte; ce fut assez pour que l'abeille se glissat dans la chambre de Perlino. Il etait la tranquillement endormi sur le dos, ronflant avec la regularite d'un chanoine qui fait la sieste. Ce calme irrita l'abeille, elle piqua Perlino sur la levre; Perlino soupira et se donna un soufflet sur la joue, mais il ne s'eveilla point. "On a endormi, l'enfant dit l'abeille, revenue aupres de Violette pour la consoler. Il y a de la magie. Que faire? --Attendez, dit la souris, qui n'avait pas laisse rouiller ses dents, je vais entrer a mon tour; je l'eveillerai, dusse-je lui manger le coeur. --Non, non, dit Violette, je ne veux pas qu'on fasse de mal a mon Perlino." La souris etait deja dans la chambre. Sauter sur le lit, s'insinuer sous la couverture, ce fut un jeu pour la cousine des rats. Elle alla droit a la poitrine de Perlino; mais, avant d'y faire un trou, elle ecouta; le coeur ne battait pas; plus de doute! Perlino etait enchante. Comme elle rapportait cette nouvelle, l'aurore eclairait deja le ciel; la mechante dame arriva, toujours souriante. Violette, furieuse d'avoir ete jouee, et qui de colere se mangeait les mains, n'en fit pas moins une belle reverence a la marquise en disant tout bas: "A demain!" X PATATI, PATATA Cette fois, Violette descendit avec plus de courage. L'espoir lui revenait. Comme la veille, elle trouva les filles d'honneur dans la cour, toujours filant leurs etoupes. "Allons, beau joueur de zampogne, lui crierent-elles en riant, fais-nous encore un tour de ton metier? --Pour vous plaire, belles demoiselles, repondit Violette: _Patati, patata_, dit-elle, _regarde bien et tu verras._" A l'instant, compere l'ecureuil jette a terre une de ses noisettes; aussitot on voit paraitre un theatre de marionnettes. Le rideau se tire; la scene represente une audience de justice, l'audience de Rominagrobis. Au fond, sur un trone tendu de velours rouge et tout etoile de griffes d'or, est le bailli, un gros chat a mine respectable, quoiqu'il y ait un reste de fromage sur ses longues moustaches. Toujours recueilli en lui-meme, les mains croisees dans ses longues manches, les yeux fermes, on dirait qu'il dort, si jamais la justice dormait dans le royaume des chats. De cote est un banc de bois ou sont enchainees trois souris, auxquelles par precaution on a rogne les dents et coupe les oreilles. Elles sont soupconnees, ce qui a Naples veut dire convaincues, d'avoir regarde de trop pres une couenne de vieux lard. En face des coupables est un dais de drap noir, au front duquel on a inscrit en lettres d'or cette sentence du grand poete et magicien Virgile: Ecrase les souris et menage les chats. Sous le dais se tient debout le fiscal; c'est une belette au front fuyant, aux yeux rouges, a la langue pointue; elle a la main sur son coeur et fait une belle harangue pour demander la loi d'etrangler les souris. Sa parole coule comme l'eau d'une fontaine; c'est d'une voix si tendre, si penetrante, que la bonne dame implore et sollicite la mort de ces affreuses petites betes, qu'en verite on s'indigne de leur endurcissement. Il semble qu'elles manquent a tous leurs devoirs en n'offrant pas elles-memes leurs tetes criminelles pour calmer l'emotion et secher les pleurs de cette excellente belette, qui a tant de larmes dans le gosier. Quand le fiscal eut fini son oraison funebre, un jeune rat, a peine sevre, se leva pour defendre les coupables. Deja il avait assure ses lunettes, ote son bonnet et secoue ses manches, quand, par respect pour la libre defense et dans l'interet des accusees, le chat lui interdit la parole. Alors, et d'une voix solennelle, maitre Rominagrobis gourmanda les accusees, les temoins, la societe, le ciel, la terre et les rats; puis, se couvrant, il fulmina un arret vengeur, et condamna ces betes criminelles a etre pendues et ecorchees seance tenante, avec confiscation des biens, abolition de la memoire et condamnation en tous les frais, la contrainte par corps limitee toutefois a cinq annees; car il faut etre humain, meme avec les scelerats. La farce est jouee, la toile se ferma. "Comme cela est vivant! s'ecria la dame des Ecus-Sonnants. C'est la justice des chats prise sur le fait. Patre ou sorcier, qui que tu sois, vends-moi ta chambre etoilee. --Toujours au meme prix, Madame, repondit Violette. --A ce soir donc! reprit la marquise. --A ce soir!" dit Violette. Et elle ajouta tout bas: "Puisses-tu me payer tout le mal que tu m'as fait!" Pendant qu'on donnait la comedie dans la cour, l'ecureuil n'avait pas perdu son temps. A force de trotter sur les toits, il avait fini par decouvrir Perlino, qui mangeait des figues dans le jardin. Du toit, maitre ecureuil avait saute sur un arbre, de l'arbre sur un buisson. Toujours degringolant, il arriva jusqu'a Perlino, qui jouait a la _morra_[1] avec son ombre, moyen sur de toujours gagner. [Note 1: Dans le jeu de la _morra_, chacun des joueurs ouvre un ou plusieurs doigts; c'est ce nombre de doigts ouverts que l'adversaire doit deviner.] L'ecureuil fit une cabriole et s'assit devant Perlino avec la gravite d'un notaire. [Illustration] "Ami, lui dit-il, la solitude a des charmes; mais tu n'as pas l'air de beaucoup t'amuser en jouant tout seul; si nous faisions ensemble une partie? --Peuh! dit Perlino en baillant, tu as les doigts trop courts, et tu n'es qu'une bete. --Des doigts courts ne sont pas toujours un defaut, reprit l'ecureuil; j'en ai vu pendre plus d'un dont le crime etait d'avoir les doigts trop longs; et si je suis une bete, seigneur Perlino, au moins suis-je une bete eveillee. Cela vaut mieux que d'avoir tant d'esprit et de dormir comme un loir. Si jamais le bonheur frappe a ma porte pendant la nuit, au moins serai-je debout pour lui ouvrir. --Parle clairement, dit Perlino; depuis deux jours il se passe en moi quelque chose d'etrange. J'ai la tete lourde et le coeur chagrin; je fais de mauvais reves. D'ou cela vient-il? --Cherche! dit l'ecureuil. Ne bois point, tu ne dormiras pas; ne dors pas, tu verras bien des choses. A bon entendeur, salut!" Sur ce, l'ecureuil grimpa sur une branche et disparut. Depuis que Perlino vivait dans la retraite, la raison lui venait; rien ne rend mechant comme de s'ennuyer a deux, rien ne rend sage comme de s'ennuyer tout seul. Au souper, il etudia la figure et le sourire de la dame des Ecus-Sonnants; il fut aussi gai convive que d'habitude; mais chaque fois qu'on lui presenta la coupe d'oubli, il s'approcha de la fenetre pour admirer la beaute du soir et chaque fois il jeta de l'or potable dans le jardin. Le poison tomba, dit-on, sur des vers blancs qui percaient la terre; c'est depuis ce temps-la que les hannetons sont dores. XI LA RECONNAISSANCE En entrant dans sa chambre, Perlino remarqua le joueur de zampogne qui le regardait tristement; mais il ne fit point de questions; il avait hate d'etre seul pour voir si le bonheur frapperait a sa porte et sous quelle figure il entrerait. Son inquietude ne fut pas de longue duree. Il n'etait pas encore au lit qu'il entendit une voix douce et plaintive; c'etait Violette qui, dans les termes les plus tendres, lui rappelait comment elle l'avait fait et petri de ses propres mains, comment c'etait a ses prieres qu'il devait la vie, et pourtant il s'etait laisse seduire et enlever, tandis qu'elle avait couru apres lui avec une peine que Dieu veuille epargner a tout le monde. Violette lui disait encore, avec un accent douloureux et plus penetrant, comment, depuis deux nuits elle veillait a sa porte; comment pour obtenir cette faveur, elle avait donne des tresors dignes des rois sans tirer de lui un seul mot; comment cette derniere nuit etait la fin de ses esperances et le terme de sa vie. En ecoutant ces paroles qui lui percaient l'ame, il semblait a Perlino qu'on le tirait d'un reve: c'etait un nuage qu'on dechirait devant ses yeux. Il ouvrit doucement la porte et appela Violette; elle se jeta dans ses bras en sanglotant. Il voulait parler; elle lui ferma la bouche; on croit toujours celui qu'on aime, et il y a des instants ou l'on est si heureux qu'on n'a besoin que de pleurer. "Partons, dit Perlino; sortons de ce donjon maudit. --Partir n'est pas aise, seigneur Perlino, repondit l'ecureuil; la dame des Ecus-Sonnants ne lache pas volontiers ce qu'elle tient; pour vous eveiller nous avons use tous nos dons; il faudrait un miracle pour vous sauver. --Peut-etre ai-je un moyen, dit Perlino, a qui l'esprit venait comme la seve aux arbres du printemps." [Illustration] Il prit le cornet qui contenait la poudre magique et gagna l'ecurie, suivi de Violette et des trois amis. La il sella le meilleur cheval, et, marchant tout doucement, il arriva jusqu'a la loge ou dormait le geolier, les clefs a la ceinture. Au bruit des pas, l'homme s'eveilla et voulut crier; il n'avait pas ouvert la bouche, que Perlino y jetait l'or potable, au risque de l'etouffer; mais, loin de se plaindre, le geolier se mit a sourire, a rire, et retomba sur sa chaise en fermant les yeux et en tendant les mains. Se saisir du trousseau, ouvrir la grille, la refermer a triple tour, et jeter dans l'abime ces clefs de perdition, pour enfermer a jamais la convoitise dans sa prison, ce fut pour Perlino l'affaire d'un instant. Le pauvre enfant avait compte sans le trou de la serrure; il n'en faut pas plus a la convoitise pour s'echapper de sa retraite et envahir le coeur humain. [Illustration] [Illustration] Enfin les voila en route, tous deux sur le meme cheval. Perlino en avant, Violette en croupe. Elle avait passe son bras autour de son bien-aime; elle le serrait bien fort pour s'assurer que le coeur lui battait toujours. Perlino tournait sans cesse la tete pour revoir la figure de sa chere maitresse, pour retrouver ce sourire qu'il craignait toujours d'oublier. Adieu la frayeur et la prudence! Si l'ecureuil n'avait plus d'une fois tire la bride pour empecher le cheval de butter ou de se perdre, qui sait si les deux voyageurs ne seraient pas encore en chemin? Je laisse a penser la joie que ressentit le bon Cecco retrouvant sa fille et son gendre. C'etait le plus jeune de la maison; il riait tout le long du jour sans savoir pourquoi et voulait danser avec tout le monde; il avait tellement perdu la tete qu'il doubla les appointements de ses commis et fit une pension a son caissier, qui ne le servait que depuis trente-six ans. Rien n'aveugle comme le bonheur. La noce fut belle, mais cette fois on eut soin de trier les amis. De vingt lieues a la ronde, il vint des abeilles qui apporterent un beau gateau de miel; le bal finit par une tarentelle de souris et un saltarello d'ecureuils dont on parla longtemps dans Paestum. Quand le soleil chassa les invites, Violette et Perlino dansaient encore; rien ne pouvait les arreter. Cecco, qui etait plus sage, leur fit un beau sermon pour leur prouver qu'il n'etaient plus des enfants et qu'on ne se marie pas pour s'amuser; ils se jeterent dans ses bras en riant. Un pere a toujours le coeur faible: il les prit par la main et se mit a danser avec eux jusqu'au soir. XII LA MORALE "Voila l'histoire de Perlino, qui en vaut bien une autre, me dit en se levant ma grosse hotesse, tout emue des aventures qu'elle venait de conter. --Et la dame des Ecus-Sonnants, m'ecriai-je, qu'est-elle devenue? --Qui le sait, repondit Palomba. Qu'elle ait pleure ou qu'elle se soit arrachee un cote de cheveux, qui s'en soucie? La fourberie finit toujours par se prendre a son propre piege: c'est bien fait. La farine du diable s'en va toute en son, tant pis pour qui sert le diable, tant mieux pour les honnetes gens! --Et la morale? --Quelle morale? dit Palomba, en me regardant d'un air surpris. Si Votre Excellence veut de la morale, il est deux heures; il y a un Pere capucin qui preche aux vepres et vous voyez d'ici la cathedrale. --C'est la morale du conte que je vous demande. --Seigneur, me dit-elle en appuyant sur les finales, la soupe est servie, le poulet frit, le macaroni cuit. N I ni, mon histoire est finie. On berce les enfants avec des chansons et les hommes avec des contes: que voulez-vous de plus?" Je me mis a table, mais je n'etais pas satisfait. Tout en ebrechant mon couteau sur un blanc de poulet, je dis a mon hotesse: "Votre histoire est touchante, et voila un macaroni qui a un fumet admirable; mais quand je raconterai aux enfants de mon pays les aventures de Perlino, je ne leur servirai pas a diner en meme temps; ils reclameront une morale. --Eh bien, Excellence, s'il y a chez vous de ces delicats qui n'osent pas rire, de crainte de montrer leurs dents, qu'ils viennent gouter a mon macaroni, adressez-les a Amalfi et qu'ils demandent la Lune. Nous leur servirons dans une assiette, plus de morale que n'en fournirait tout Paris. [Illustration] "A propos, ajouta-t-elle, on vous attend pour partir; le vent se leve, les matelots craignent que Votre Seigneurie ne soit incommodee comme ce matin. On dirait que cette nouvelle vous attriste. Bon courage! Le mal passe n'est que songe, et quoique le mal futur ait les bras longs, il ne nous tient pas encore. Vous n'y pensiez pas tout a l'heure. --Merci, ma bonne Palomba, vous m'avez trouve ce que cherchais. Un moment d'oubli entre de longues peines, un peu de repos au milieu du vent et de la mer, du travail et de l'ennui, voila ce que donnent les contes et les reves. Bien fou qui leur en demande davantage. _Ecco la moralita._" BLANDINE L'ESCLAVE RECIT HISTORIQUE De toutes les vertus qui honorent une femme, la plus belle et la plus precieuse, sans contredit, c'est la piete, car elle contient en soi toutes les autres: la charite, le sacrifice, la modestie, le courage, l'amour de la justice et de la verite. Les femmes de France se sont toujours distinguees par leur piete; depuis la reine Bathilde et la mere de saint Louis jusqu'a Jeanne d'Arc, depuis sainte Genevieve jusqu'a l'epouse de Louis XV, la reine Marie Leckzinska, on peut citer aupres du trone, comme dans les conditions les plus obscures, une foule de femmes devenues celebres par leur saintete, non moins que par leur courage et par leur esprit. Mais parmi tous les noms qui sont venus jusqu'a nous et qu'entoure la veneration des siecles, il n'en est pas un qui merite d'etre conserve avec plus de respect que celui de la pauvre esclave Blandine, la premiere victime de la persecution paienne dans les Gaules, la premiere martyre de Lyon. On sait que le christianisme vint du bonne heure en notre pays. Il y fut apporte par les disciples de saint Jean, venus d'Orient pour repandre la _bonne nouvelle_ dans les Gaules. Des le milieu du second siecle apres Jesus-Christ, au temps de l'empereur Marc-Aurele, nous trouvons a Lyon une Eglise deja florissante, quoique cachee; cette Eglise a pour chef Pontinus, vieillard de plus de quatre-vingt-dix ans, qui avait du entendre a Ephese le disciple bien-aime du Seigneur. Des chretiens venus de la Grece et d'Asie, des Romains et des Gaulois convertis, composaient la communaute nouvelle; rien n'y manquait, pas meme des esclaves instruits par leur maitre. C'etait la le spectacle jusqu'alors inconnu que donnait le christianisme; pour la premiere fois l'esclave etait traite comme un homme, et non plus une brute; pour la premiere fois, le riche et le puissant respectaient dans le pauvre et l'opprime une ame immortelle, rachetee par Jesus-Christ. Les chretiens etaient odieux aux paiens; leur religion, disait-on, etait contraire aux lois de l'empire. Les paiens ne se trompaient pas dans leur jugement. Les lois de l'empire soumettaient la conscience au prince; c'etait l'empereur, c'etait le senat qui decidaient quels dieux on devait adorer. Il n'est pas douteux que les chretiens ne reconnaissaient pas cette tyrannie; aucun d'eux ne voulait s'avilir devant ces dieux de pierre et de bois, que des gens corrompus et pervers pretendaient imposer a la credulite populaire; les fideles preferaient la mort au mensonge et au deshonneur; c'est pour cela qu'ils etaient saints et grands. Un autre reproche que les paiens faisaient aux chretiens, une autre cause de haine et de mepris, c'est que les chretiens, disaient-ils, etaient insociables. On ne les voyait jamais aux fetes publiques; jamais ils ne prenaient part a ces spectacles que les empereurs prodiguaient au peuple pour lui faire oublier sa servitude. En ce point encore, les paiens avaient raison. Ces jeux qui faisaient la joie des Romains, ces chasses du cirque ou des betes farouches dechiraient des malheureux sans defense, ces combats de gladiateurs ou des esclaves s'entre-tuaient pour amuser l'oisivete romaine, tout cela faisait horreur aux chretiens. Ils vivaient loin de ce monde cruel et debauche; ils se reunissaient entre eux comme des freres, communiant a la meme table, ne cherchant d'autre plaisir que celui de s'entr'aimer et de servir Dieu d'un meme coeur. Ce qu'il y a de plus odieux aux hommes, et surtout aux grands, c'est qu'on ne partage ni leurs idees ni leurs amusements; on commenca par dedaigner les chretiens; on voulut bientot les obliger de faire comme la foule et d'adorer les caprices de l'empereur. Ils resisterent; cette resistance fut un crime de lese-majeste; il fallait que dans l'empire il n'y eut d'autre volonte, d'autre pensee que celle du souverain. Marc-Aurele etait un grand prince, severe avec lui-meme, sobre, courageux; il avait toutes les vertus d'un soldat et d'un philosophe, mais il etait empereur, et a ce titre, imbu de tous les prejuges de la puissance. La loi defendait aux chretiens d'exister; Mare-Aurele ne s'inquieta pas de savoir si cette loi etait injuste et cruelle; il ne doutait pas qu'il n'eut le droit d'ordonner tout ce qui lui plaisait. Il avait autour de lui de savants conseillers qui lui pretaient chaque jour cette maxime despotique: L'empereur etait dieu, le Romain n'etait qu'un esclave qui devait obeir et tout sacrifier, fut-ce meme sa conscience. C'est ainsi que, malgre ses belles qualites et sa douceur, Marc-Aurele en arriva a la persecution. Cette persecution commenca a Lyon vers l'an 177; elle commenca, comme de coutume, non par une accusation reguliere, mais par des emeutes. La populace connaissait toujours les chretiens; c'etaient ces gens severes et tristes qu'on ne voyait ni dans les temples, ni aux jeux, ni aux fetes; chacun pouvait les designer du doigt comme des impies et des athees, car on ne les voyait jamais adorer les dieux de la patrie. On insulta les chretiens dans la rue; on les chassa de la place publique, ou, suivant l'usage romain, les citoyens se reunissaient tous les jours, et on leur interdit les bains publics: on les forca de se renfermer chez eux et de se cacher comme des criminels. Si, par hasard, on les rencontrait au dehors, la foule ameutee leur jetait des pierres; on les frappait; on pillait leurs maisons; toute injure etait sainte et toute violence legitime quand la victime portait le nom odieux de chretien. Il semble que les magistrats auraient du proteger des innocents contre de pareils outrages; car, dans un pays civilise, il n'est pas permis d'user de violence, meme contre un criminel reconnu, meme contre un assassin avere; mais il n'y avait pas de justice pour les chretiens; ils etaient hors la loi. Le peuple qui les lapidait, les trainait devant le magistrat apres les avoir insultes et demandait leur mort a grands cris. Le proconsul, quelle que fut son opinion, ne pouvait hesiter a punir les malheureux qu'on lui amenait; la pitie et l'indulgence l'eussent rendu suspect a l'empereur. Il fallait donc punir comme des assassins des gens dont le seul forfait etait de ne point sacrifier a de vaines idoles. Constater le crime n'etait pas difficile; ce crime, c'etait de s'avouer chretien, et jamais un fidele ne reculait devant cet aveu. D'ordinaire il oubliait son nom, sa patrie, sa naissance, sa condition; et a toutes les questions que lui adressait le proconsul il ne repondait que ces mots: _Je suis chretien_, ou: _Je suis l'esclave du Christ_. Ces mots, c'etait l'arret du supplice et de la mort. Le supplice etait affreux: c'etait la torture avec toutes ses horreurs. Tuer un chretien, c'etait, pour le magistrat, se reconnaitre vaincu: celui qu'il avait tue etait desormais un martyr, un temoin mort pour rendre hommage a Jesus-Christ. L'exemple de son courage engendrait de nouveaux devouements, et il n'etait pas rare qu'a la vue de la cruaute des bourreaux, de l'injustice des magistrats et du courage des fideles, plus d'un paien ne se declarat publiquement chretien et ne demandat a mourir. _Le sang des martyrs_, s'ecriait un Pere de l'Eglise, le fougueux Tertullien, _c'est de la graine de chretiens_. Il fallait donc non pas tuer le prisonnier, mais lui faire souffrir de tels supplices que la douleur le contraignit a se retracter. C'etait la triste victoire que poursuivait le magistrat, a force de menaces et de violences. Que la victime, vaincue par la douleur, dit un mot, qu'elle brulat un grain d'encens a la statue du divin empereur, elle etait libre et souvent recompensee; mais si le chretien preferait la verite a la honte, on epuisait apres lui toutes les inventions de la rage humaine, pour arracher a sa bouche meurtrie un soupir qu'on put transformer en aveu. Le fer, le feu, rien n'etait epargne par les bourreaux; tant qu'un membre palpitait encore, tant qu'il restait autre chose qu'un cadavre, on s'acharnait apres le martyr; il n'y avait de salut pour lui que dans la mort, qu'on lui faisait atteindre si lentement et qu'on lui vendait si cher. On concoit donc quelle fut la terreur des chretiens de Lyon quand la foule se mit a les poursuivre et a les livrer au magistrat. Ce n'etait pas seulement la torture de la mort qui les effrayait, c'etait aussi la crainte que parmi les fideles il s'en trouvat quelques-uns qui n'eussent ni assez de courage ni assez d'energie pour resister aux bourreaux. C'etait toujours la grande inquietude; la retractation d'un chretien, son retour au paganisme, c'etait la vraie et la seule defaite que redoutassent les disciples du Christ. Il y avait surtout une classe de chretiens pour qui la tentation de ceder etait bien forte: c'etaient les esclaves: s'ils adoraient la statue imperiale, s'ils chargeaient leurs maitres, on leur offrait d'ordinaire de l'argent et la liberte. Aussi voit-on, dans ces persecutions, qu'on commence par arreter les esclaves, paiens et chretiens, et qu'on les presente a la torture pour les contraindre a deposer contre leurs patrons. C'est ce qui se fit a Lyon, et aussitot parurent ces accusations stupides, que dans tous les temps on a imputees aux gens que poursuit la haine publique. "Les chretiens, disaient les esclaves, se reunissent a des banquets communs; la on egorge un enfant et on en boit le sang." C'est ce qu'on nommait les festins de Thyeste, en souvenir de ce personnage fabuleux a qui son frere Atree, par une vengeance abominable, fit servir la chair meme de son fils. De pareilles calomnies sont si odieuses qu'il semble impossible de les croire. Mais la haine ne raisonne pas. Parmi les esclaves arretes a Lyon, il y avait une femme nommee Blandine; c'etait une chretienne que sa maitresse avait convertie. Elle etait de petite taille, faible et delicate; aussi sa maitresse, qui avait vaillamment affronte la torture, craignait-elle que la pauvre esclave ne fut pas de force a combattre avec le bourreau. C'etait le souci de tous les freres (ainsi se nommaient entr'eux les chretiens); tous, captifs ou non, assistaient a ce terrible spectacle, pour s'encourager les uns les autres et s'animer a mourir pour la verite. On livra Blandine aux bourreaux; c'etait une esclave; on n'avait rien a menager avec ces creatures que dedaignait l'orgueil antique. Les Romains avaient moins de souci d'un esclave que nous n'en avons aujourd'hui d'un boeuf ou d'un cheval. Blandine fut mise a la torture; il semblait que du premier coup on allait briser ses membres delicats, ou forcer la pauvre femme a crier grace; mais l'esprit de Jesus-Christ l'animait; elle resista avec un courage heroique et une force surhumaine. Depuis le point du jour jusqu'au coucher du soleil, supplices et bourreaux se succederent; on s'acharna sur ce corps dechire de coups et qui n'avait deja plus forme humaine; on le lacera avec des ongles de fer; on le troua de toutes parts; plus d'une fois le chevalet rompit sous l'effort des cordes qui tendaient les membres de la victime, rien ne put reduire la noble martyre. "Elle etait, dit le recit contemporain, comme un genereux athlete. La douleur meme ranimait ses forces et son courage. On eut dit qu'elle oubliait ses souffrances et qu'elle trouvait le repos et une energie nouvelle dans ces mots, qu'elle repetait sans cesse: _Je suis chretienne; chez nous on ne fait rien de mal._" Quand la nuit fut venue, on la jeta pele-mele avec les autres martyrs dans une prison obscure et sans air; on lui placa les pieds sur un bloc de bois, troue de place en place, si bien que la pauvre victime ne put meme pas trouver de repos pour son corps brise; on la reservait pour un supplice plus eclatant. Elle avait brave le proconsul et vaincu la menace des lois humaines, il lui fallait maintenant servir aux plaisirs sanglants du peuple; c'est a l'amphitheatre, un jour de fete, qu'elle devait mourir. Pour hater la vengeance et pour animer la rage populaire, le proconsul ordonna des jeux extraordinaires. Il s'etait promis d'amuser la foule; aussi chaque martyr devait-il mourir par un supplice particulier. Loin de s'effrayer de cette terrible epreuve, les freres voyaient arriver avec joie le jour et l'heure des tourments. La delivrance approchait. Ces supplices divers, qui allaient les reunir dans une meme mort, c'etait, disaient-ils, comme autant de fleurs de couleurs variees qui formaient une meme couronne d'immortalite, offrande digne de plaire au Seigneur. Parmi les martyrs reserves aux betes de l'amphitheatre, on avait mis les plus courageux, ceux qui, apres avoir lasse les bourreaux, sauraient le mieux affronter la dent des lions et des leopards. Au premier rang figuraient deux Romains, Maturus et Sanctus, avec un Grec, venu de Pergame, Attale, que l'on appelait la colonne de pierre angulaire de l'Eglise lyonnaise; a cote d'eux, meurtrie et mutilee, mais, toujours indomptable, etait la pauvre Blandine. Maturus et Sanctus, qu'on avait tortures plusieurs fois, furent tourmentes de nouveau dans l'amphitheatre pour assouvir la cruaute d'une foule insensee. On les battit de verges, on les jeta aux betes, qui les dechirerent; le peuple voulait une mort cruelle. Sur les cris de l'assemblee, on les retira de l'arene a demi morts, pour les asseoir sur une chaise de fer qu'on fit rougir. Malgre tout on ne put reduire leur constance; Maturus ne poussa pas un soupir. Sanctus ne prononca d'autres paroles que celles qu'il avait repondu le premier jour au proconsul, et qui l'avaient soutenu au milieu des supplices: _Je suis chretien._ Furieux de se voir vaincu par l'energie de ces hommes sans defense, le peuple ordonna d'etrangler les deux martyrs. Le tour de Blandine etait venu. On l'attacha a un poteau, les bras etendus, pour l'exposer ainsi aux animaux feroces. Sur son visage fatigue brillait comme une lueur divine; elle mourait pleine de foi et d'esperance, car elle mourait pour le Christ et par le meme supplice. Pour tous les freres qui la contemplaient, c'etait une joie profonde de voir et d'admirer le courage de leur soeur; tous se rappelaient le divin martyr du Calvaire, et tous, benissant le Seigneur, faisaient des voeux pour la delivrance et la gloire de Blandine; mais les betes, moins feroces que les hommes, ne voulurent point toucher au corps de la sainte; l'effort des bestiaires fut impuissant pour les animer. Elles rentrerent en grondant au fond de la cage. Au grand deplaisir des spectateurs, il fallut detacher Blandine et la remettre en prison; on la reservait pour une nouvelle fete de meurtre et de sang. Attale restait le dernier; c'etait le plus odieux, car c'etait le plus brave. Suivant toute apparence, c'etait un missionnaire venu d'Orient, et, apres l'eveque Pontinus, le principal apotre de l'Eglise de Lyon. Le peuple demanda a grands cris qu'on fit descendre Attale dans l'arene. Il y parut le front serein, la tete droite, soutenu par sa conscience, pret au combat, comme un soldat du Christ. On lui fit faire le tour de l'amphitheatre, pour que la foule put l'insulter a loisir; devant lui un soldat portait un tableau ou etait ecrit: _Voici Attale, le chretien_. Malgre les clameurs du peuple, le proconsul ne put livrer ce jour-la le martyr au supplice; Attale etait un citoyen romain, ce n'etait pas un esclave comme Blandine; il fallait l'ordre de l'empereur pour le mettre a mort. Mais on avait ecrit a Rome; la reponse de Marc-Aurele n'etait pas douteuse. L'empereur philosophe ecrivait un beau livre rempli de nobles maximes sur la justice et l'humanite; mais un chretien n'avait pas de droits, ce n'etait pas un homme, c'etait l'ennemi du genre humain. Tandis que Blandine attendait en prison qu'une lettre du Cesar lui permit enfin de mourir, elle n'etait pas inactive. C'etait, disent ses contemporains, c'etait comme une mere qui rassemble ses enfants et leur donne de nouveau la vie. A force de priere et d'argent, les fideles se faisaient ouvrir les prisons, et tous couraient aupres de Blandine pour la saluer du nom de martyre. Mais son humilite repoussait ce titre honorable. "Ceux-la seuls sont martyrs, disait-elle, que le Christ a appeles aupres de lui; la mort qu'ils ont courageusement soufferte est le sceau de leur gloire; nous ne sommes que de pauvres et humbles confesseurs." Puis elle prechait a tous la resignation, le courage, l'union, et, enfin, repandant des larmes, elle suppliait les freres d'adresser leurs prieres a Dieu pour qu'elle obtint la mort, qui devait l'affranchir. Il ne manquait pas non plus de paiens qui venaient pour seduire les prisonniers par de belles promesses ou pour insulter a ce qu'ils nommaient leurs vaines esperances. Blandine leur parlait avec douceur, mais avec une foi profonde et une liberte sans bornes. Les paiens, emus, sentaient bien que cette femme ne craignait plus rien des hommes, et attendait tout de Dieu. Ils se demandaient d'ou venait cette force qui leur manquait, et comment cette debile creature, seule et sans appui, bravait l'injustice et la violence avec plus de fermete et d'energie que n'en avaient jamais montre, en face de l'ennemi, leurs Scipions et leurs Fabius, soutenus par une armee. Il y a une sainte contagion dans le spectacle de la grandeur morale; parmi ces paiens venus par curiosite, peut-etre y en eut-il plus d'un qui etait entre dans la prison de Blandine en ennemi de la foi et qui en sortit deja chretien dans le coeur. Enfin arriva la lettre de Marc-Aurele; elle ordonnait la mort. Pour honorer l'empereur et rendre la vengeance plus solennelle, le proconsul attendit un des jours ou se tenait l'assemblee de la province. Assis sur son tribunal, entoure de ses licteurs et de ses gardes, au milieu des pompes theatrales, il se fit amener les chretiens, et, apres de nouvelles menaces et de nouvelles prieres, lut a chacun d'eux l'arret de mort. Les citoyens romains eurent aussitot la tete tranchee; les autres, et Blandine etait du nombre, furent renvoyes aux betes; Attale aussi fut epargne le premier jour; tout citoyen romain qu'il fut on l'avait reserve pour l'amphitheatre, afin que l'ignominie du supplice fut un chatiment de plus pour ce que le proconsul appelait l'obstination d'un insense, et ce que nous appelons aujourd'hui la foi d'un chretien. Au jour dit, le peuple emplit le vaste amphitheatre, criant qu'on livrat les chretiens aux lions. Quand les grilles s'ouvrivent, il se lit un profond silence, et alors parurent Attale, Blandine et un enfant de quinze ans, nomme Ponticus. Comme ses devanciers, Attale souffrit tous les tourments que demanda le caprice ou l'ivresse sanglante de la foule. Lui aussi, apres l'avoir battu de verges et livre aux betes, on le fit asseoir sur le fauteuil de fer rougi. Au milieu du supplice, l'injure et la calomnie le poursuivaient encore. On lui reprochait de devorer des enfants; il se tourna dedaigneusement vers les laches qui l'outrageaient, et, leur montrant ses membres reduits par le feu: "Voila, leur dit-il, ce qui s'appelle devorer des hommes. Pour nous, loin de devorer des enfants, nous ne faisons de mol a personne." Et, comme on lui demandait le nom de son Dieu: "Dieu, repondit-il, n'a pas de nom, comme nous autres mortels." Apres cette reponse, il mourut. On avait reserve pour la fin Ponticus et Blandine, une femme, un enfant. On les avait forces d'assister a tous les supplices; on esperait que la vue de tant de souffrances effrayerait et dompterait des ames aussi sensibles et aussi tendres; on les suppliait de jurer par les images des dieux, car on sentait ce qu'il y avait d'odieux a ecraser ainsi du meme coup la faiblesse et l'innocence. Tout fut inutile, Blandine et Ponticus etaient chretiens. La foule entra alors en fureur et ne voulut epargner ni l'age ni le sexe. Ponticus fut le premier saisi; le peuple demanda qu'on epuisat tous les supplices sur cet enfant. Battu de verges, livre aux betes, il resista a toutes les epreuves. Au milieu des tourments qui le brisaient, on entendait la voix de Blandine qui encourageait son jeune frere a souffrir des douleurs d'un instant pour conquerir une gloire qui ne finirait pas. Ni menaces ni coups n'arretaient la chretienne; c'etait une mere qui voulait enfanter son fils a la vie eternelle. Ponticus resista aussi longtemps que ses forces le lui permirent, et ce fut en souriant a Blandine qu'il rendit le dernier soupir. L'enfant mort et dans le sein de Dieu, on vit Blandine marcher aux betes de l'amphitheatre, non pas comme une captive qui va a la mort, mais comme une fiancee qui prend place au festin nuptial. Sur l'ordre du peuple, on la suspendit dans un filet, et on l'exposa ainsi a un taureau indompte. Trois fois l'animal, de sa corne furieuse, jeta en l'air la pauvre Blandine, trois fois il la foula aux pieds, pour assouvir sa rage sur la victime qu'on lui livrait; on n'entendit ni plaintes ni pleurs, mais seulement quelques mots de priere, une invocation au Christ sauveur. Enfin on la tira du filet a demi morte et on l'egorgea comme un agneau qu'on egorge a l'autel. Le spectacle etait fini; mais l'ivresse de la foule avait cesse; le peuple sortit en silence, sans jeter au ciel le nom de Cesar. Chacun se disait que jamais femme n'avait supporte de tels supplices et n'avait montre un courage plus indompte; le proconsul, qui tremblait devant les serviteurs de Cesar, se demandait quelle etait donc cette religion nouvelle qui affranchit la conscience, chasse toute frayeur, donne la liberte au milieu des fers, et met une esclave au-dessus meme de l'empereur. Blandine n'avait plus rien a craindre des hommes; c'etait elle maintenant qui faisait trembler les ministres de Cesar. Cette depouille sanglante, ce reste de chair et d'os, qui avaient echappe a la dent des betes et au fer des bourreaux, voila des tresors que se disputaient les chretiens. Pour obtenir ces saintes reliques, un fidele offrait sa fortune; si on la refusait, il se glissait dans l'ombre des nuits pour ravir ce qui, pour lui, etait plus precieux que l'or. Les magistrats n'ignoraient pas que, si ce cadavre leur echappait, on se disputerait chacun des cheveux de Blandine, et que chacun des possesseurs serait un nouvel ami de la verite, un nouvel ennemi du despotisme imperial. C'est la qu'etait le danger pour ces bourreaux qu'effrayait la pale figure d'une pauvre femme qu'ils avaient egorgee. Pendant six jours on exposa les restes des martyrs a toutes les injures du temps, a tous les outrages des hommes; le septieme jour, on les brula, et les cendres furent jetees dans le Rhone. Les paiens s'imaginaient ainsi defier Dieu et empecher la resurrection qu'attendaient les chretiens; ils voulaient ravir aux fideles toute esperance, en meme temps leur oter tout souvenir. Impuissance de la force! Toutes ces violences ne trahissaient que la crainte. Les siecles ont passe; le paganisme est tombe; le nom des bourreaux a disparu sous l'execration publique. Mais le nom de Blandine est reste. De cette douce et courageuse victime, l'Eglise a fait une sainte, et tant qu'il y aura des fideles sur la terre, le cri de Blandine restera la devise de la societe chretienne: _Nous nommes chretiens, et nous ne faisons rien de mal_; belles et saintes paroles qu'on ne saurait trop mediter. C'est ainsi que par sa foi, son amour de la verite, son devouement a Dieu, Blandine, la pauvre esclave, a merite de vivre dans l'histoire. Aussi longtemps qu'il y aura en France des femmes chretiennes, elles respecteront sa memoire, elles admireront l'exemple de cette heroine chretienne, qui du sein de sa faiblesse et de ses miseres, nous crie qu'on peut toujours s'elever en faisant son devoir; que la veritable grandeur de l'homme est dans son ame, et qu'on ne doit jamais avilir cette ame, que Dieu a faite a son image et qui n'appartien qu'a lui. LA SAGESSE DES NATIONS OU LES VOYAGES DU CAPITAINE JEAN I LE CAPITAINE JEAN Quand j'etais enfant (il y a bien longtemps de cela), j'habitais chez mon grand-pere, dans une belle campagne au bord de la Seine. Je me souviens que nous avions pour voisin un personnage singulier qu'on appelait le capitaine Jean. C'etait, disait-on, un ancien marin qui avait fait cinq ou six fois le tour du monde. Je le vois encore. C'etait un gros homme court et trapu; sa figure etait jaune et ridee; il avait un nez crochu comme le bec d'un aigle, des moustaches blanches et de grandes boucles d'oreilles d'or. Il etait toujours habille de la meme facon: l'ete, tout en blanc depuis les pieds jusqu'a la tete, avec un large chapeau de paille; l'hiver, tout en bleu, avec un chapeau cire, des souliers a boucles et des bas chines. Il habitait seul, sans autre compagnie qu'un gros chien noir, et ne parlait a personne. Aussi le regardait-on comme une espece de Croquemitaine. Quand je n'etais pas sage, ma bonne ne manquait jamais de me menacer de l'horrible voisin, menace qui me rendait aussitot obeissant. Malgre tout, je me sentais attire par le capitaine. Je n'osais le regarder en face; il me semblait qu'il sortait une flamme de ses petits yeux, caches par d'epais sourcils, plus blancs que ses moustaches; mais je le suivais en arriere, et, sans savoir comment, je me trouvais toujours sur son chemin. C'est que le marin n'etait pas un homme comme les autres. Tous les matins, il etait dans une prairie de mon grand-pere, assis au bord de l'eau, pechant a la ligne avec un bonheur qui ne se dementait jamais. Tandis qu'il etait la, immobile et guettant ses goujons, je poussais des soupirs d'envie, moi, a qui on defendait d'approcher de la riviere. Et quelle joie quand le capitaine appelait son chien, lui mettait une allumette enflammee dans la gueule, et bourrait tranquillement sa pipe en regardant la mine effrayee de Fidele. C'etait la un spectacle qui m'amusait plus que mon rudiment. [Illustration] A dix ans, on ne cache guere ce qu'on eprouve; le capitaine s'apercut de mon admiration et devina l'ambition qui me rongeait le coeur. Un jour que, hisse sur la pointe du pied, je regardais par-dessus l'epaule du pecheur, retenant mon haleine et suivant d'un long regard la ligne qu'il promenait sur l'eau: "Approchez, jeune homme, me dit-il d'une voix qui retentit a mon oreille comme un coup de canon; vous etes un amateur, a ce que je vois. Si vous etes capable de vous tenir tranquille pendant cinq minutes, prenez cette ligne qui est a cote de moi. Voyons comment vous vous en tirerez." Dire ce qui se passa dans mon ame serait chose difficile; j'ai eu quelque plaisir dans ma vie, mais jamais une emotion aussi forte. Je rougis; les larmes me vinrent aux yeux; et me voila assis sur l'herbe, tenant la ligne qu'avait lancee le marin, plus immobile que Fidele et ne regardant pas son maitre avec moins de reconnaissance. L'hamecon jete, le liege trembla: "Attention! jeune homme, me dit tout bas le capitaine, il y a quelque chose. Rendez la main, ramenez a vous doucement, allongez, et maintenant tirez lentement a vous; fatiguez-moi ce drole-la." J'obeis, et bientot j'amenai un beau barbillon, avec des moustaches aussi blanches et presque aussi longues que celles du capitaine. O jour glorieux, aucun succes ne t'a efface de mon souvenir! Tu es reste ma plus grande et ma plus douce victoire! Depuis cette heure fortunee, je devins l'ami du capitaine. Le lendemain il me tutoyait, m'ordonnait d'en faire autant et m'appelait son matelot. Nous etions inseparables; on l'aurait plutot vu sans son chien que sans moi. Ma mere s'apercut de cette passion naissante. Comme le marin etait un brave homme, elle tira bon parti de mon amitie. Quand ma lecture etait manquee, quand il y avait dans ma dictee une orthographe de fantaisie, on m'interdisait la compagnie de mon bon ami. Le lendemain (ce qui etait plus dur encore), il fallait lui expliquer la cause de mon absence; Dieu sait de quelle facon il jurait apres moi! Grace a cette terreur salutaire, je fis des progres rapides. Si je ne fais plus trop de fautes quand j'ecris, je le dois a l'excellent homme qui, en fait d'orthographe, en savait un peu moins long que moi. Un jour que je n'avais pas obtenu sans peine de le rejoindre, et que j'avais encore le coeur gros des reproches que j'avais recus: "Capitaine, lui dis-je, quand donc lis-tu? quand donc ecris-tu? --Vraiment, repondit-il, cela me serait difficile, je ne sais ni lire ni ecrire. --Tu es bien heureux! m'ecriai-je. Tu n'as pas de maitres, toi, tu t'amuses toujours, tu sais tout sans l'avoir appris. --Sans l'avoir appris? reprit-il, ne le crois pas; ce que je sais me coute cher; tu ne voudrais pas de mon savoir au prix qu'il m'a fallu le payer. --Comment cela, capitaine? On ne t'a jamais gronde, tu as toujours fait ce que tu as voulu. --C'est ce qui te trompe, mon enfant, me dit-il en adoucissant sa grosse voix et en me regardant d'un air de bonte; j'ai fait ce qu'ont voulu les autres, et j'ai eu une terrible maitresse qui ne donne pas ses lecons pour rien; on la nomme l'experience. Elle ne vaut pas ta mere, je t'en reponds. --C'est l'experience qui t'a rendu savant, capitaine? --Savant, non; mais elle m'a enseigne le peu que je sais. Toi, mon enfant, quand tu lis un livre, tu profites de l'experience des autres; moi, j'ai tout appris a la sueur de mon corps. Je ne lis pas, c'est vrai, malheureusement pour moi, mais j'ai une bibliotheque qui en vaut bien une autre. Elle est la, ajouta-t-il en se frappant le front. --Qu'est-ce qu'il y a dans ta bibliotheque? --Un peu de tout: des voyages, de l'industrie, de la medecine, des proverbes, des contes. Cela te fait rire? Mon petit homme, il y a souvent plus de morale dans un conte que dans toutes les histoires romaines. C'est la sagesse des nations qui les a inventes; grands ou petits, jeunes ou vieux, chacun peut en faire son profit. --Si tu m'en contais un ou deux, capitaine, tu me rendrais sage comme toi. --Volontiers, reprit le marin; mais je le previens que je ne suis pas un diseur de belles paroles; je te reciterai mes contes comme on me les a recites; je te dirai a quelle occasion et quel profit j'en ai tire. Ecoute donc l'histoire de mon premier voyage. II PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE JEAN J'avais douze ans et j'etais a Marseille, ma ville natale, quand on m'embarqua comme mousse a bord d'un brick de commerce qu'on nommait _la Belle-Emilie_. Nous allions au Senegal porter de ces toiles bleues qu'on appelle des guinees; nous devions rapporter de la poudre d'or, des dents d'elephant et des arachides. Pendant les quinze premiers jours, le voyage n'eut rien d'interessant; je ne me souviens guere que des coups de garcette qu'on m'administrait sans compter, pour me former le caractere et me donner de l'esprit, disait-on. Vers la troisieme semaine, la brick approcha des cotes d'Andalousie, et, un soir, on jeta l'ancre a quelque distance d'Almeria. La nuit venue, le second du navire prit son fusil, et s'amusa a tirer des hirondelles, que je ne voyais pas, car le soleil etait couche depuis longtemps. Il y avait, par hasard, des chasseurs non moins obstines qui se promenaient le long de la plage, et tiraient de temps en temps sur leur invisible gibier. Tout a coup on met la chaloupe a la mer, on m'y jette plus qu'on ne m'y descend; me voila occupe a recevoir et a ranger des ballots qu'on nous passait du navire, puis on tend la voile, on se dirige vers la terre, sans faire de bruit. Je ne comprenais pas a quoi pouvait servir cette promenade par une nuit sans etoiles; mais un mousse ne raisonne guere, il obeit sans rien dire, sinon, gare les coups de garcette! La chaloupe aborda sur une plage deserte, loin du port d'Almeria. Le second, qui nous commandait, se mit a siffler; on lui repondit, et bientot j'entendis des pas d'hommes et de chevaux. On debarqua les ballots, on les chargea sur les chevaux, les anes, les mulets, qui se trouvaient la fort a propos; puis, le second ayant dit aux matelots de l'attendre jusqu'au point du jour, partit et m'ordonna de le suivre. On me hissa sur une mule, entre deux paniers; nous voila en route pour aller je ne sais ou. Au bout d'une heure, on apercut une petite lumiere, vers laquelle on se dirigea. Une voix cria: _Qui vive!_ on repondit: _Les anciens_. Une porte s'ouvre; nous entrons dans une auberge habitee par des gens qui n'avaient pas la mine de tres bons chretiens. C'etait, je l'appris bientot, des bohemiens et des contrebandiers. Nous faisions un commerce defendu, qui nous exposait aux galeres. On ne m'avait pas demande mon avis. Le capitaine entra, avec les bohemiens, dans une salle basse dont on ferma la porte; on me laissa seul avec une vieille femme qui preparait le souper: c'etait la plus laide sorciere que j'aie vue de ma vie. Elle me prit par le bras, me regarda jusqu'au blanc des yeux: je tremblais malgre moi. Quand elle m'eut bien examine, la vieille me parla. Je fus tout etonne d'entendre son ramage, qui ressemblait au patois de Marseille. Elle m'attacha un torchon gras autour du corps, me fit asseoir aupres d'elle, les jambes croisees sur une natte de jonc et, me jetant un poulet, m'ordonna de le plumer. Un mousse doit tout savoir, sous peine d'etre battu; je me mis a arracher les plumes de l'animal, en imitant de mon mieux la vieille, qui, de son cote, en faisait autant que moi. De temps en temps, pour m'encourager, elle me souriait de facon agreable, en me montrant chaque fois trois grandes dents jaunes tout ebrechees, seul tresor qui lui restai dans la bouche. Les poulets plumes, il fallut hacher des oignons, eplucher de l'ail, preparer le pain et la viande. Je fis de mon mieux, autant par peur de la vieille que par amitie. "Eh bien, la mere, etes-vous contente? lui dis-je, quand tous nos preparatifs furent acheves. --Oui, mon fils, dit-elle; tu es un bon garcon, je veux te recompenser. Donne-moi ta main." Elle me prit la main, la retourna, et se mit a en suivre toutes les lignes, comme si elle allait me dire la bonne aventure. "Assez, la mere! lui dis-je en retirant ma main, je suis chretien, je ne crois pas a tout cela. --Tu as tort, mon fils, je t'en aurais dit bien long; car, si pauvre et si vieille que je sois, je suis d'un peuple qui sait tout. Nous autres gitanos, nous entendons des voix qui vous echappent, nous parlons avec les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer. [Illustration] --Alors, lui dis-je en riant, vous savez l'histoire et les malheurs de ce poulet que j'ai plume? --Non, dit la vieille, je ne me suis pas souciee de l'ecouter, mais, si tu veux, je te conterai l'histoire de son frere; tu y verras que tot ou tard on est puni par ou on a peche, et que jamais un ingrat n'echappe au chatiment." Elle me dit ces derniers mots d'une voix si sombre que je tressaillis; puis elle commenca le conte que voici. III HISTOIRE DE COQUERICO[1] [Note 1: On trouve cette histoire, fort populaire en Espagne, contee avec quelque difference, dans un des plus jolis romans de Fernand Caballero, _le Gaviota, ou la Mouette_.] Il y avait une fois une belle poule qui vivait en grande dame dans la basse-cour d'un riche fermier; elle etait entouree d'une nombreuse famille qui gloussait autour d'elle, et nul ne criait plus fort et ne lui arrachait plus vite les graines du bec qu'un petit poulet difforme et estropie. C'etait justement celui que la mere aimait le mieux; ainsi sont faites toutes les meres: leurs preferes sont les plus laids. Cet avorton n'avait d'entiers qu'un oeil, une patte et une aile; on eut dit que Salomon eut execute sa sentence memorable sur Coquerico (c'etait le nom de ce chetif individu) et qu'il l'eut coupe en deux du fil de sa fameuse epee. Quand on est borgne, botteux et manchot, c'est une belle occasion d'etre modeste; notre gueux de Castille etait plus fier que son pere, le coq le mieux eperonne, le plus elegant, le plus brave et le plus galant qu'on ait jamais vu de Burgos a Madrid. Il se croyait un phenix de grace et de beaute, et passait les plus belles heures du jour a se mirer au ruisseau. Si l'un de ses freres le heurtait par hasard, il lui cherchait pouille, l'appelait envieux ou jaloux, et risquait au combat le seul oeil qui lui restat; si les poules gloussaient a sa vue, il disait que c'etait pour cacher leur depit, parce qu'il ne daignait meme pas les regarder. Un jour que sa vanite lui montait a la tete plus que de coutume, il dit a sa mere: "Ecoutez-moi, Madame ma mere: l'Espagne m'ennuie, je m'en vais a Rome; je veux voir le Pape et les cardinaux. --Y penses-tu, mon enfant? s'ecria la pauvre poule. Qui t'a mis dans la cervelle une telle folie? Jamais, dans notre famille, on n'est sorti de son pays; aussi sommes-nous l'honneur de notre race: nous pouvons montrer notre genealogie. Ou trouveras-tu une basse-cour comme celle-ci, des muriers pour t'abriter, un poulailler blanchi a la chaux, un fumier magnifique, des vers et des grains partout, des freres qui t'aiment, et trois chiens qui te gardent du renard? Crois-tu qu'a Rome meme tu ne regretteras pas l'abondance et la douceur d'une pareille vie?" Coquerico haussa son aile manchote en signe de dedain. "Ma mere, dit-il, vous etes une bonne femme; tout est beau a qui n'a jamais quitte son fumier; mais j'ai deja assez d'esprit pour voir que mes freres n'ont pas d'idee et que mes cousins sont des rustres. Mon genie etouffe dans ce trou, je veux courir le monde et faire fortune. --Mais, mon fils, reprit la pauvre mere poule, l'es-tu jamais regarde dans la mare? Ne sais-tu pas qu'il te manque un oeil, une patte et une aile? Pour faire fortune, il faut des yeux de renard, des pattes d'araignee et des ailes de vautour. Une fois hors d'ici, tu es perdu. --Ma mere, repondit Coquerico, quand une poule couve un canard, elle s'effraye toujours de le voir courir a l'eau. Vous ne me connaissez pas davantage. Ma nature, a moi, c'est de reussir par mes talents et mon esprit; il me faut un public qui soit capable de sentir les agrements de ma personne; ma place n'est pas parmi les petites gens." Quand la poule vit que tous les sermons etaient inutiles, elle dit a Coquerico: "Mon fils, ecoute au moins les derniers conseils de ta mere. Si tu vas a Rome, evite de passer devant l'eglise de Saint-Pierre; le saint, a ce qu'on dit, n'aime pas beaucoup les coqs, surtout quand ils chantent. Fuis aussi certains personnages qu'on nomme cuisiniers et marmitons; tu les reconnaitras a leur bonnet blanc, a leur tablier retrousse et a la gaine qu'ils portent au cote. Ce sont des assassins patentes qui nous traquent sans pitie: ils nous coupent le cou sans nous laisser le temps de dire _miserere_! Et maintenant, mon enfant, ajouta-t-elle en levant la patte, recois ma benediction et que saint Jacques te protege! c'est le patron des pelerins." Coquerico ne fit pas semblant de voir qu'il y avait une larme dans l'oeil de sa mere; il ne s'inquieta pas davantage de son pere, qui cependant dressait sa crete au vent et semblait l'appeler; sans se soucier de ceux qu'il laissait derriere lui, il se glissa par la porte entr'ouverte; a peine dehors, il battit de l'aile et chanta trois fois pour celebrer sa liberte: _Coquerico! coquerico! coquerico!_ [Illustration] Comme il courait a travers champs, moitie volant, moitie sautant, il arriva au lit d'un ruisseau