The Project Gutenberg EBook of Contes litteraires du bibliophile Jacob a ses petits-enfants, by Paul Jacob [Paul Lacroix] This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Contes litteraires du bibliophile Jacob a ses petits-enfants Author: Paul Jacob [Paul Lacroix] Release Date: May 5, 2004 [EBook #12271] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES LITTERAIRES *** Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. BIBLIOTHEQUE DE RECREATION DU BIBLIOPHILE JACOB CONTES LITTERAIRES DU BIBLIOPHILE JACOB a ses petits-enfants Illustrations par P. KAUFFMANN DEUXIEME EDITION [Illustration] PARIS 1897 A EDMOND FERDINAND PERIER Lorsque tu seras en age de lire ce recueil de Contes litteraires, que je depose dans ton berceau, en te le dediant, sons les auspices de tes bons parents, je ne serai plus la, sans doute, pour recevoir tes premiers remerciements; mais je suis heureux et satisfait de ceux que ton excellent pere et ta charmante mere m'adressent aujourd'hui en ton nom. Ils te diront, un jour, que j'etais leur ami, apres avoir ete celui de ton aieul, et que j'ai voulu, par cette dedicace, te rappeler plus tard l'affection sincere qui m'attachait a ta famille depuis si longtemps. Une dedicace, en tete d'un ouvrage compose pour la jeunesse, est, mon cher enfant, la benediction d'un vieillard. Paul L. Jacob, _Bibliophile_. Age de cent vingt-cinq ans. INTRODUCTION LA CONVALESCENCE OU VIEUX CONTEUR Je l'ai dit ailleurs: je suis vieux et bien vieux, quoique les centenaires deviennent de plus en plus rares depuis le temps du patriarche Jacob, dont je ne descends pas toutefois en ligne directe. J'ajouterai que mon nom est le seul point d'analogie qui me rapproche de cet antique chef d'Israel; il ne m'est pas donne, comme a lui, de voir dans mes derniers jours les enfants de mes petits-enfants, ni d'esperer une race aussi nombreuse que les etoiles. Voila pourquoi je cherche a me creer une famille chez les autres et a me consoler de mon existence solitaire par de douces illusions. Il est si aise de se persuader que tout ce qui nous aime nous appartient! J'ai donc ainsi beaucoup, beaucoup d'enfants et de petits-enfants, fils et filles, qui repondent a ces noms-la avec tendresse, et qui m'appellent a leur tour _papa Jacob_, sans qu'il leur en coute de prendre cette douce habitude. L'affection vraie et naive que je sais leur inspirer n'acquiert tout son developpement qu'a la suite d'une connaissance reciproque, plus ou moins prompte a s'etablir entre nous; je ne dedaigne jamais d'en faire tous les frais, et je crois que l'amitie peut avoir de fortes racines dans un tout jeune coeur: les petits amis n'ont pas souvent l'ingratitude des grands. Mon exterieur grave et bizarre, je l'avoue, ne previent pas d'abord en ma faveur ces esprits legers, joyeux, craintifs, nouveaux dans la vie, ignorants de tout et surtout des hommes. Les enfants qui me rencontrent pour la premiere fois, sans avoir ete apprivoises d'avance par mon nom, qui est familier a la plupart d'entre eux, s'effarouchent, s'effraient et s'enfuient, a l'aspect inaccoutume de ma physionomie et de mon costume. Il y a du Croquemitaine en mon air, et je ne m'abuse pas sur l'etrange caractere des traits de mon visage anguleux, grimacant, ride et jauni, sur la menacante longueur de mon nez, sur le regard severe de mes yeux couverts de gros sourcils blancs. Ma haute taille, encore droite, cependant, contraste avec ma maigreur et me donne un air assez imposant. Quant au costume, il est plus commode qu'elegant, et je ne trouve pas mauvais qu'on en rie; mais mon bonnet de coton, noue d'un ruban noir, preserve du froid ma tete chauve, mieux que ne ferait une perruque blonde ou poudree, et mon ample robe de chambre, en soie a fleurs, dissimule les distractions ordinaires de ma toilette: c'est, d'ailleurs, une mise fort convenable pour les bouquins qui forment ma societe et mon cortege. [Illustration: Mon exterieur grave et bizarre, je l'avoue, ne previent pas d'abord en ma faveur.] Cependant les enfants me reviennent bientot, quel que soit leur etonnement a ma premiere apparition; eussent-ils couru se cacher derriere le fauteuil de leur pere ou dans les bras de leur mere, il suffit que mon nom soit prononce, pour les ramener a l'instant jusque sur mes genoux; car ma reputation de conteur s'est repandue parmi eux, avant qu'ils aient appris a lire; on cherit tant les contes, a cet age, qu'on est plus exigeant sur la quantite que sur la qualite: sans etre un Berquin, un conteur de bonne volonte amuse et instruit facilement a la fois des intelligences neuves et impressionnables; il suffit de savoir se faire ecouter, et bientot on a un auditoire plus attentif, plus silencieux, plus fidele, que celui de toutes les academies du monde; car l'interet du recit tient lieu d'eloquence. Or, voyez comme a mon insu j'ai contracte l'engagement eternel de faire des contes aux enfants, moi qui ai rempli ma longue carriere d'etudes speciales, arides et monotones, moi qui journellement amasse dans ma memoire des dates et des materiaux historiques! Neanmoins, je n'ai jamais eu la maladresse et l'incurie de trainer mes contes dans la route battue des enfantillages frivoles, niais ou absurdes; j'accorde a l'enfance plus d'estime qu'on ne fait dans bien des systemes d'education, et je tache toujours de l'elever, au lieu de la rabaisser. Je ne lui prete pas mon dos pour y monter a cheval, comme Henri IV lui-meme m'en donne l'exemple; je ne vais pas, debile et casse que je suis, me meler a des jeux bruyants qui demandent une petulance et une vivacite que j'ai perdues depuis nombre d'annees; aussi bien, vaut-il mieux mettre l'enfance a notre portee que de descendre a la sienne, et ce serait presomption temeraire que de lutter avec elle de souplesse et d'activite, quand nous ne voyons pas sans lunettes, quand nous ne marchons pas sans canne. Selon mon systeme, justifie par la pratique, je tends toujours a developper l'intelligence, qui suit rarement les progres de la force physique, et je me plais a cultiver les fruits precoces de l'esprit dans leur naive saveur. On a le tort, en general, de priver de lumiere ce qui n'aspire qu'a germer et a croitre; on prolonge l'enfance, et moi je travaille a la rendre plus courte; je hate la jeunesse, au lieu de la retarder; car, pour augmenter la vie de l'homme, il suffit de la commencer plus tot, et la vie ne commence reellement qu'avec la pensee. Apprenons donc, de bonne heure, aux enfants, a penser. Les enfants ne sont pas, d'ordinaire, si legers et si insouciants qu'on les suppose pour toute espece de notions serieuses, utiles et raisonnees; leur memoire manque de discernement et de choix, mais elle retient les faits, lorsqu'on a pris soin de les revetir d'une forme attrayante, lorsqu'on s'adresse a cette curiosite passionnee, qui precede l'age des passions et qu'on ne songe guere a faire tourner au profit de l'enseignement. On ne sait pas jusqu'a quel point cette curiosite instinctive pourrait former la base solide d'une premiere education. L'Histoire, qui, entre toutes les sciences, reclame principalement beaucoup de temps et de lectures; l'Histoire, dont on a fait un epouvantail d'ennui et d'obscurite; l'Histoire, pour l'etude de laquelle Lenglet-Dufresnoy n'exigeait pas moins de dix ans et demi, avec neuf heures de travail par jour; l'Histoire pourrait devenir la recreation favorite des enfants. C'est donc de l'Histoire que je leur arrange en contes et en nouvelles; c'est de l'Histoire qu'ils viennent chercher autour de moi; c'est de l'Histoire vraie, dramatique et litteraire. Le passe doit servir a l'instruction du present. Il y a cinquante ans, dans une fatale annee de cholera-morbus, le vieux Conteur a failli etre enleve a ses petits-enfants. A coup sur, sa mort aurait ete pleuree par tous ceux qui escaladent a l'envi ses genoux, pour arracher quelques-uns des souvenirs, contemporains de ses cheveux blancs ou de ses gros volumes; mais, Dieu merci! je vieillirai le plus longtemps possible, je conterai encore bien des contes, si je deviens deux fois centenaire. Approchez-vous, mes enfants, oreilles et bouches beantes! Le bibliophile Jacob est convalescent. Je ne me souvenais pas d'avoir ete malade dans le cours d'une vie longue et occupee, excepte une seule fois au college de Montaigu, en 1760, ou la douleur de ne pas obtenir le prix d'histoire me causa une fievre cerebrale, qui, par bonheur, n'a point altere mes facultes mnemoniques. Je croyais donc pouvoir a toujours defier cette legion de maux, qui sont en guerre perpetuelle contre la pauvre et fragile humanite. Je me hatais pourtant d'achever, dans la retraite, un ouvrage de predilection, comme par pressentiment de le voir bientot interrompu; j'ecrivais, nuit et jour, sans quitter mon pupitre, et si ce jeu de mots est permis a la gravite de mon age, je ne m'endormais pas sur la plume. Helas! tout exces a des consequences funestes et j'eus a me repentir de m'etre trop hate. Je n'etais plus jeune, et ma volonte conservait seule une puissance d'energie que le corps n'avait plus. Les veilles avaient brule mon sang; la continuite d'une oeuvre d'imagination avait irrite ma sensibilite nerveuse. J'etais a bout de forces, sinon de courage. Il fallut, malgre moi, m'enlever de mon fauteuil, m'arracher a mes livres et manuscrits. Vainement j'essayai de persuader au medecin que la sante ne m'avait pas abandonne un instant et que cette fievre lente n'etait qu'un effet de ma preoccupation d'esprit: il froncait le sourcil, en tenant mon poignet pour interroger les rares pulsations de l'artere. Mon teint jaune et terreux, mes levres pales et mon regard eteint, dementaient le sourire que j'essayais de me donner, et les paroles de confiance, que me suggerait le desir de me faire illusion a moi-meme. Plus clairvoyant que moi, mon excellent ami le docteur Charpentier mesurait avec inquietude combien peu d'huile restait dans ma lampe, sur laquelle un vent fatal avait souffle. Des soins habiles, devoues, infatigables, parvinrent a me sauver, en s'opposant a la rage insensee qui m'excitait sans cesse a me remettre au travail, apres les crises les plus dangereuses de la maladie qui epuisait le reste de mes forces. [Illustration: Ce delire avait des acces effrayants.] Il semblait, cependant, impossible de me guerir de cette folie de lire ou d'ecrire, folie tour a tour sombre et furieuse; je demandais a grands cris ma bibliotheque; j'ordonnais, je suppliais, je ne me lassais pas des refus, et j'etais sourd aux plus sages representations. Ce delire avait des acces effrayants: tantot je m'imaginais decouvrir des caracteres d'imprimerie sur quelque partie de mon corps; tantot je me dressais sur mon seant, pour atteindre un volume qui n'etait que dans ma fantaisie; je declamais mon catalogue, en recitatif d'opera, ou bien je jouais le role du commissaire-priseur dans une vente de livres. Une fois, je poussais l'extravagance jusqu'a me persuader que j'etais metamorphose en manuscrit sur velin avec de belles lettres peintes et des miniatures rehaussees d'or; en ce pretendu equipage, je ne laissais approcher aucune tisane, qui put endommager les merveilles de mes feuillets enlumines. [Illustration: Je ne laissais approcher aucune tisane.] A ce delire aigu succeda une langueur de consomption, qui aboutit au marasme; j'etais devenu indifferent a tout, meme a mes gouts de bibliophile, que la medecine eut appeles a son secours, s'ils avaient pu arreter mon deperissement organique. Le bon docteur Charpentier desespera de moi, en remarquant l'accueil froid et passif que je fis a certain bouquin precieux, qu'il m'apportait d'une promenade le long des quais. Le sens de la bibliomanie paraissait le dernier que j'eusse a perdre; apres lui, je n'avais plus qu'a rendre l'ame. Deja, j'etais reduit a la condition de cadavre anime, absolument prive d'appetit et d'aliments, desseche jusque dans la moelle des os; je depensais mes interminables journees a ne rien faire, assis au milieu des oreillers; et mes nuits, plus penibles encore, sans fermer la paupiere. J'etais si horriblement maigre, qu'on aurait pu etudier l'anatomie a travers la peau tendue et transparente de mon squelette. Dans cet aneantissement de mes facultes, lequel avait resiste a toutes les ressources medicales, mon docteur proposa de m'envoyer a la campagne pour me remettre entre les mains de la Nature a qui en appelle souvent Hippocrate: le mal venait de l'abus du systeme intellectuel; la matiere avait besoin de rentrer dans ses droits et dans son equilibre. On me prescrivit donc, pour remplacer les juleps et les sirops, un air vif et pur,--le depart de Paris, bien entendu,--des exercices gradues, propres a retablir la vigueur du corps en la sollicitant, une alimentation sobre et frugale, l'abandon complet de tout travail d'esprit, et meme l'oubli des objets materiels de mes affections litteraires. C'etait une penitence difficile, et, pour y satisfaire, je me resignai a m'enfuir, sans dire adieu a mes bouquins; cette separation m'aurait trop coute. On m'entraina, malgre moi, loin de cette partie de mon individualite, et, tandis que je les rangeais dans mon souvenir, comme sur les rayons de ma bibliotheque, une chaise de poste m'emportait, chaudement empaquete, vers le lieu de mon exil sanitaire. Ce fut aux environs de Bourges, dans l'ancienne province du Berry, que des amis genereux m'accueillirent, a leur foyer des vacances, comme dans ces bons vieux temps d'hospitalite, ou la porte du chateau feodal s'ouvrait aussitot, au son des coquilles du pelerin; ou le chevalier blesse trouvait une prompte guerison, dans la paix du manoir, qui l'avait recu mourant. Apres un voyage qui raviva mes souffrances secouees a chaque tour de roue, je parvins a ma destination, a cette riante colonie de la Chaumelle, qui avait garde l'aspect et les coutumes d'un fief du moyen age, sous la direction paternelle de son seigneur. Lorsque je debarquai, tremblant de fievre, d'espoir et de plaisir, dans ce charmant ermitage, qui me promettait une heureuse et paisible fin, sinon le rappel a la sante et a la vie, je me vis entoure tout a coup d'enfants, empresses a conduire, a soutenir ma demarche chancelante! L'un relevait les plis de ma robe de chambre derangee dans la voiture, l'autre s'informait de mon etat, avec une discrete attention.... Mes yeux se mouillerent, et la reconnaissance gonfla mon coeur! J'etais de prime abord naturalise chef de famille. De ce moment, j'oubliai ce qui m'avait fait tant de mal, apres m'avoir procure tant de jouissances et de beatitudes: mes livres! Je cessai de regretter ces amis broches, cartonnes et relies, que j'avais laisses a Paris, pour me donner tout entier a ceux, plus vrais et moins ingrats, que j'etais venu chercher en province: les premiers m'avaient fait malade; il appartenait aux derniers de me rendre a la vie. Le spectacle de la nature champetre et agricole vaut bien la plus admirative contemplation devant une edition rare du commencement de l'imprimerie, ou sortie des presses illustres de Robert Estienne, d'Elzevier, de Barbou, de Didot. Je n'avais garde de rever parchemins, in-folios poudreux, reliures a fermoirs, arabesques et miniatures en or et en couleur, lorsque, de ma fenetre ouverte a la senteur matinale qui se degage des bois et des gazons, je regardais dans la plaine les moutons marques au sceau proverbial du Berry, les charrues attelees de huit boeufs, les patres s'accompagnant d'une chanson monotone, les tonnes de la vendange et les recoltes du chanvre. Mes jeux, affaiblis par des veilles prolongees, se reposaient sur le penchant vert des coteaux charges de vignes et dans la variete pittoresque du paysage; il y a un bonheur inexprimable a plonger, d'un horizon a l'autre, ses regards et sa pensee dans ce vaste ciel bleu, dont les citadins ne possedent que des lambeaux, entre les toits, les gouttieres et les cheminees. Je n'avais pas encore repris assez de forces pour les depenser a la promenade en plein champ, et cependant je les sentais revenir, sans y croire moi-meme. Je ne m'apercevais pas de la lenteur du temps, quoique mes joues, chose inouie pour moi, s'engraissassent d'oisivete, quoique je ne fisse pas plus de mouvement qu'un paralytique; mais, dans cette habitation elegante et commode, qui attestait le gout ingenieux du proprietaire, je n'avais pas le loisir de m'ennuyer, bien que condamne a rester en place. Mes hotes aimables, qui doublaient par leurs qualites personnelles le charme de leur residence, me procuraient une societe, que je n'eusse point echangee contre toutes les Societes savantes ensemble; c'etait, grace a la maitresse de la maison, une familiere conversation sans apprets ni pedanterie, mais instructive, nourrissante, toujours gaie et souvent brillante. Une femme qui joint le savoir a l'esprit, surpasse tous les hommes d'esprit et de savoir. Les enfants faisaient les intermedes joyeux et interessants de ces entretiens, qui tenaient a la fois de l'etude et du plaisir, de l'utile et de l'agreable; ils contribuerent aussi a mon retablissement, ces chers petits, qui m'aimaient sur la foi de ma reputation, avant d'etre a meme de me connaitre et de m'aimer en personne; leurs voeux et leurs prevenances avancerent sans doute ma convalescence, d'abord indecise et lente, puis franche et rapide. Les temoignages d'amitie qu'ils me prodiguaient adoucirent l'anxiete morose, que la maladie traine toujours apres elle. A mon lever, ils venaient, sans bruit, recueillir le bulletin de ma nuit; ils s'echelonnaient, autour de moi, avec leurs physionomies gaies ou tristes, selon le thermometre de ma sante; la ils aspiraient a me distraire par leur babil amusant, par leurs questions malicieuses, par leurs jeux innocents; c'etait a qui roulerait mon fauteuil de grand-pere, exhausserait mes oreillers, etendrait un tapis sous mes pieds, courrait chercher mes lunettes, ma canne ou ma tabatiere. Je payais en tendresse cette piete filiale, plus delicate et plus touchante que si elle m'eut ete due; je remerciais du fond de l'ame ma bonne etoile, qui eclairait a son declin la derniere et plus belle partie de ma carriere. L'epoque des vacances agrandit encore le cercle de la famille: des jeunes gens a peine delivres du college, des jeunes personnes a peine arrivees de pension, se joignirent a leurs freres et soeurs, pour soigner le vieil hote de leurs parents. La conversation prit alors des allures moins timides, et les sciences, allegees du langage technique qui fait peser sur elles une infructueuse obscurite, purent s'ebattre sous mes yeux, en reveillant mes gouts, mes instincts et mes aptitudes. J'etais le president de ces seances peu academiques, ou la discussion portait la lumiere et l'interet dans les branches arides et inconnues de l'enseignement. Chacun fournissait sa quote-part d'instruction, d'observation et d'intelligence; chacun etait a son tour orateur, commentateur ou critique. Ces enfants s'elevaient ainsi a la condition d'homme, ou bien je redevenais moi-meme enfant avec eux. Ces occupations quotidiennes et sedentaires se prolongerent avec ma convalescence. Enfin je sortis de mon fauteuil, comme Lazare de son tombeau; courbe sur un baton, j'allai parcourir, d'un pas encore tremblant, les alentours de la jolie maison blanche, le parterre couronne de dahlias, le verger embaume de fruits murs, le bocage gazouillant, et l'enclos borde d'antiques noyers. De jour en jour, mes pas s'affermissaient, et mes promenades tendaient vers un but plus eloigne; je ne restais plus dans l'enceinte trop circonscrite par les haies et les fosses; avec le bras d'un de mes jeunes guides, je m'aventurais aux environs, pour voir le pays, en peintre, en historien, en antiquaire; c'etait la sante qui s'annoncait par le retour de mes gouts favoris: j'etais encore le bibliophile Jacob. Mes chers enfants me dirigeaient et m'escortaient, dans ces excursions, a la distance de plusieurs lieues; je ramassais partout les souvenirs, empreints sur le sol et dans la pierre, de la domination romaine et du sejour de Charles VII en Berry. Je suis alle ainsi successivement visiter, a Feularde, les arches d'un de ces aqueducs que les Romains ont lies d'un ciment indestructible; a Ryans, le passage de la chaussee de Cesar, laquelle partait de Bourges, l'ancienne Biturix; a Bois-sire-Ame, les ruines du chateau d'Agnes Sorel, dame de Beaute; aux Aix-d'Angillon, les debris des remparts de la forteresse du moyen age; a Sancerre, la grosse tour qui penche sur la ville; a Bourges, ces vieilles rues, ces vieilles maisons, et ces nombreux edifices qui lui restent de sa splendeur royale et qui s'harmonisent avec l'architecture ciselee de sa merveilleuse basilique. L'automne pluvieux mit trop tot un terme a ces courses qui acheverent de consolider ma sante: je marchais sans baton, meme avant d'avoir fait un pelerinage aux reliques de la fameuse sainte Solange, qui, suivant la legende, porta sa tete coupee, a l'imitation de saint Denis. Les journees devinrent courtes, les soirees longues, et le vent du nord-est, qui soufflait sans cesse en tourbillons, depouilla les arbres de leur feuillage rouille; ensuite le ciel se fondit en eau, sans qu'un rayon de soleil put percer le voile epais des nuages. Cette nature immobile, sombre et humide, qui succedait brusquement a la nature chaude, doree et vivante, de la belle saison, rembrunit d'abord mon humeur, de ses brouillards et de ses ouragans; mais je ne pouvais que me plaire, a la maison, au coin d'un feu clair et petillant, dans l'intimite d'une famille ou je n'etais plus etranger; on n'eut donc pas a me faire violence pour me retenir, en demi-quartier d'hiver, jusqu'aux grands froids. Outre les passe-temps qui sont du domaine ordinaire de la campagne, le billard, le trictrac, les echecs et les cartes, je repris l'habitude des causeries de famille, que les veillees du soir ranimaient a l'eclat du foyer domestique, pendant que la pluie fouettait contre les vitres, et que le vent jetait de plaintifs sifflements dans les airs. C'etait un tableau digne de Rembrandt ou de Teniers, que ce salon capricieusement eclaire par les reflets d'un fagot enflamme, quand l'apres-diner nous reunissait tous, en demi-cercle, devant la cheminee, qui n'avait pas la capacite des hautes cheminees gothiques, mais qui ne devorait pas moins de bourrees et d'enormes buches. J'occupais la place d'honneur, au milieu d'un auditoire qui m'ecoutait toujours avec cette bienveillance si encourageante pour les bavards; or, la langue n'est pas de ces choses qu'on perd en vieillissant. Le pere et la mere daignaient se meler a leurs enfants, pour entendre les reminiscences decousues de mes lectures et de mes quatre-vingts ans. Mais comment peindre le groupe silencieux et attentif de ces enfants, agenouilles entre mes jambes, assis a mes pieds et debout derriere mon fauteuil? Ils suivaient de l'oeil l'histoire, qui commencait trop tard, a leur gre, et finissait trop tot; ils ne se permettaient pas de bouger, de peur de m'interrompre, et ils eussent voulu suspendre leur respiration. Je l'avouerai, si un conteur est fier de l'attention qu'on lui prete, j'avais bien largement tous les privileges et toutes les recompenses du conteur. Quelquefois, il est vrai, je me trouvais, en cette qualite, fort embarrasse d'un role ou l'on ne saurait reussir, a moins de contenter tout le monde: je devais m'adresser a des auditeurs, differents d'ages, de sexes et de caracteres. Celui-ci me suppliait a voix basse d'aborder le terrible chapitre des revenants; celui-la se serait volontiers pame d'aise a des histoires de voleurs, car ces deux sujets importants ont des attraits eternellement nouveaux pour les petits peureux. Les garcons avaient du penchant pour les batailles et pour le merveilleux; les filles s'interessaient davantage a des heroines de romans, a des details de toilette et a de simples anecdotes. Quant aux aines, qui n'avaient pourtant pas la manie de faire valoir leur superiorite de comprehension et d'instruction, il n'eut pas ete convenable de les assommer de ces contes, ennuyeusement moraux, pour l'amusement des plus jeunes; enfin, la patience des parents, que je n'aurais pas pris a tache d'ennuyer aussi, m'invitait a choisir et a orner quelques narrations d'un genre mixte et d'une portee facile, qui atteignissent a la fois tous les degres de l'intelligence. Je crus donc pouvoir rattacher mes recits a des noms litteraires, qui relevent l'interet, souvent trainant, du drame, et le font sortir de l'orniere du lieu commun. D'ailleurs, absolument denue de livres, j'aurais craint d'entrer dans l'Histoire, de fausser une date, de travestir un fait, d'omettre ou d'estropier un nom, en un mot, d'induire en erreur qui que ce fut, meme un enfant sachant a peine ses lettres. L'Histoire est une religion qui a ses fanatiques, et je m'honore d'etre un de ceux-la. Voila comment ma convalescence a produit un volume de contes, qui sera peut-etre suivi de plusieurs autres. Je n'ose pas attendre de tous mes lecteurs l'indulgence filiale et amicale a laquelle mes jeunes auditeurs de la Chaumelle m'avaient accoutume; mais je souhaite qu'ils m'encouragent a recueillir tot ou tard la suite de ces nouvelles, que j'ai composees en pensant a eux. C'est aux enfants que je parle. Mes chers petits enfants, le vieux bibliophile Jacob ne cessera de conter qu'en vous quittant pour toujours. P. L. JACOB. Bibliophile. UNE BONNE ACTION DE RABELAIS (1553) Il y avait, en 1552, un pauvre homme, d'origine juive, qui s'etait etabli dans une miserable hutte, en plein bois, aux environs du village de Meudon. On ne savait pas d'ou il venait et personne ne s'en inquietait, car, depuis son arrivee dans le pays, il n'avait eu de rapport avec personne. Il ne sortait que la nuit et ne se montrait jamais pendant le jour; la porte de sa cabane restait fermee a tout venant: on en voyait sortir quelquefois ses deux enfants, une petite fille de douze ans et un petit garcon de neuf ans a peine, qui etaient seuls charges de pourvoir aux besoins de la triste famille. Quant a la mere de ces enfants, on ne l'avait point encore apercue; on la disait fort malade, et l'on se demandait parfois si elle n'etait pas morte, sans que son mari eut averti le cure, pour lui administrer les derniers sacrements et la faire enterrer. --C'est un vilain juif! disaient entre elles dix ou douze paysannes, qui passaient pour aller au marche de Meudon, en se montrant de loin a travers bois le toit de mousse de la maisonnette mysterieuse. On ne l'a pas encore vu entrer dans l'eglise, voire meme s'agenouiller sous le porche, comme les excommunies qui font penitence et qui attendent la une absolution pleniere. --C'est plutot quelque bohemien qui se sera separe de sa bande, dit la plus vieille de ces paysannes. Les bohemiens ne croient ni a Dieu ni a diable; ils n'ont ni eglise ni cure; ils naissent sans bapteme et meurent comme des chiens, apres avoir couru le monde en vivant de vols et de pilleries, car le meilleur metier, selon eux, est de tromper les pauvres gens et de s'enrichir aux depens des chretiens. --Oh! m'est avis que celui-ci ne s'est point enrichi et ne s'enrichira jamais! dit en riant une commere, qui designait du doigt la fille du pretendu bohemien, vetue de haillons sordides, courant pieds nus sur le bord de la route et disparaissant tout a coup dans les taillis. Avez-vous vu la petite mendiante, qui s'enfuit a notre approche, comme une biche en chasse? --Nenni dea! reprit une autre: elle ne mendie mie que je sache! Bien au contraire; elle est fiere et orgueilleuse autant et plus qu'une princesse, et quand elle porte son pain a cuire au four banal, elle ne parle a quiconque et s'en va seule courant, et ne demandant rien a ceux ou a celles qui lui donneraient de bon coeur l'aumone pour l'amour de Jesus-Christ et de sa bienheureuse mere Notre-Dame. --Si elle ne mendie et si le pere ne vole, repliquerent quelques bonnes langues, on ne comprend pas comment ils peuvent vivre de l'air du temps; aussi bien, la farine coute cher cette annee, et il faut du vrai argent pour en acheter chez le boulanger. --Ce n'est pas l'argent qui leur manque, ce dit-on, s'ecria une de ces femmes avec la satisfaction de paraitre en savoir plus que les autres. La fillette a la renommee d'etre habile a faire de la dentelle, et le garconnet, qui a la malice d'un singe, fait la chasse aux viperes, qu'il s'en va vendre a Paris aux apothicaires pour faire des drogues. --Il y a plus, ajouta une autre en baissant la voix, ce coquin de bohemien s'est empare d'un champ en friche qui appartenait a defunt Jean le Court et qui est tombe en desherence depuis sa mort. Le champ n'est pas de trop riche terre, de telle sorte qu'il y poussait plus d'ivraie que de froment, mais ce diable d'homme le cultive, au clair de la lune, et y seme des plantes veneneuses, que lui achetent les sorciers pour en faire des philtres et des poisons. Ecoutez bien cela et n'en soufflez mot, mes commeres. C'est ce que m'a conte le gros chantre de l'eglise de Meudon.... --Silence! interrompit celle qui marchait en avant. Voici venir messire le recteur, notre bon et digne cure, qui se rend au chateau pour visiter notre revere seigneur le duc de Guise et madame la duchesse. Le recteur et cure du village de Meudon etait alors un savant illustre, un ecrivain de grand renom, le fameux Francois Rabelais, qui avait ete tour a tour pretre et cordelier dans le couvent de Fontenay-le-Comte, medecin de l'hopital de Lyon, medecin et secretaire du cardinal du Bellay a Rome, religieux seculier de l'abbaye de Saint-Maur-des-Fosses pres de Paris, et qui s'etait fait connaitre non seulement par des ouvrages de science medicale et d'erudition litteraire, mais encore par une admirable satire de la societe tout entiere, ainsi que des moeurs et des idees de son temps, intitulee _la Vie du grand geant Gargantua et les Faits et prouesses de son fils Pantagruel_, espece de roman fantastique, dans lequel la plus haute raison se cachait sous un masque de bouffonnerie extravagante. Rabelais avait alors pres de soixante-dix ans; il etait de taille moyenne, avec un embonpoint florissant qui temoignait de sa belle sante; il portait la tete haute et droite, marchant d'un pas ferme et presque solennel; sa figure, toujours souriante, empreinte a la fois de bonte et de malice, inspirait de prime abord la sympathie et la confiance; malgre son grand age atteste par ses cheveux blancs, rien n'accusait en lui la decrepitude ni la senilite. C'etait un vieillard qui conservait les forces et les apparences de la jeunesse. Son costume annoncait un medecin de la Faculte, ou un docteur de Sorbonne, plutot qu'un homme d'eglise; il etait coiffe d'une sorte de toque ou bonnet carre en velours noir, qu'on appelait _barrette_ et qui cachait sa calotte de cuir bouilli; il n'avait ni rabat, ni surplis, mais une longue robe ample et flottante, boutonnee par devant, en etoffe de grosse laine ou etamine noiratre; il avait les mains nues et s'appuyait sur un gros baton en bois d'ebene a pomme d'ivoire. C'etait la, il est vrai, un habillement de ceremonie, puisqu'il venait rendre visite a ses bons paroissiens, le seigneur et la dame du chateau de Meudon, ou il etait toujours le bien-venu et l'hote desire; mais, d'ordinaire, quand il allait voir les malades, faire l'aumone aux pauvres ou consoler les affliges, il n'etait pas autrement vetu qu'en bon paysan, avec des grosses bottes qu'on nommait des _houscaux_, une casaque de bure usee et des _gregues_ ou calecon flottant, un large chapeau de feutre gris a grands bords rabattus, et, en temps de pluie, une _galvardine_ ou manteau court par-dessus ses vetements. --Or ca, mes enfants! dit Rabelais aux paysannes qui s'etaient arretees respectueusement a vingt pas de lui, pour le laisser passer, sans le deranger de son chemin, Dieu vous garde, mes cheres soeurs en Jesus-Christ! --Monsieur le cure, repondit une des plus vieilles au nom de ses compagnes, nous prions Dieu qu'il vous accorde bonne vie et longue! --Or ca, reprit gaiment le cure, vous n'avez pas besoin de moi ce matin, puisque vous n'allez point a l'eglise, m'est avis, et vous me semblez de trop belle humeur, pour penser a venir au confessionnal? Donc je vous avertis que j'ai fait dire la messe, par mon vicaire, de meilleure heure, et que je m'en vais de ce pas chez monseigneur le duc de Guise, qui m'a envoye chercher, avant l'aube, pour assister un de ses vieux serviteurs au lit de mort. --Nous l'aiderons de nos prieres a entrer en paradis! repliquerent plusieurs villageoises en se signant. --D'ou venez-vous, bonnes femmes? leur demanda familierement Rabelais. Etes-vous contentes de vos maris, de vos enfants, de vos vaches et de vos volailles? --Grand merci, messire! repartit la plus deluree de la compagnie. Nous venons de Velisy, a travers bois, et nous apportons, au marche de Meudon, du lait, des oeufs et des herbes, pendant que nos hommes travaillent. --Oui da, mes enfants! s'ecria le bon cure, en hochant la tete et clignant de l'oeil. N'etes-vous pas un peu trop imprudentes de faire route ainsi, en pleine nuit, par les bois, sans escorte ni sauvegarde? --Oh! notre bon pere, dit une vieille, ce n'est pas la saison des loups, et nous sommes en assez bon nombre pour leur faire peur et les mettre en fuite, s'ils nous rencontraient au passage. [Illustration] --Bah! la mere! objecta plaisamment Rabelais, souvenez-vous du dicton: "Le plus mechant loup, c'est un mechant homme." Ce proverbe populaire donna sujet de rire aux femmes de Velisy, qui avaient entendu parler de la gaite du cure de Meudon et qui se sentaient d'humeur a y repondre. Mais Rabelais n'avait pas le temps de faire une plus longue station sur la route du chateau. --Or ca, mes filles! leur dit-il, ne vous attardez pas trop au marche, car on vous attend dans vos demeures et l'on vous gronderait quand vous rentreriez! Les paysannes s'appreterent a suivre ce bon conseil et, avant de s'eloigner, elles prierent le cure de leur donner sa benediction: il la leur donna de bon coeur et paternellement. --Nous faisons des voeux, dit une de ces femmes, pour que votre sainte benediction, monsieur le cure, s'etende jusqu'a ce scelerat de juif ou de bohemien, qui est venu avec ses louveteaux se loger dans nos bois, a seule fin de nous porter malheur. --Je ne sais si c'est un bohemien ou un juif, reprit severement Rabelais, mais a coup sur ce n'est pas un scelerat: c'est un pauvre homme qui merite qu'on le plaigne, et qu'on lui vienne en aide, parce qu'il est malheureux. Rabelais s'eloigna, en laissant les paysannes un peu confuses de la lecon qu'il leur avait donnee et qui leur rappela que le cure de Meudon passait dans le pays pour un partisan deguise de la Reforme calviniste. L'Angelus etait sonne a l'eglise du village, quand le cure revint du chateau ou il avait passe toute la journee avec le duc et la duchesse de Guise. Le jour commencait a baisser, et l'on voyait dans le lointain les vapeurs du soir monter et s'etendre au dessus des bois qui environnaient le village. En approchant d'un sentier qui conduisait dans la foret, Rabelais crut entendre des sanglots etouffes, et il apercut a quelque distance une jeune fille immobile au pied d'un arbre. Il s'approcha rapidement et retint par le bras cette jeune fille qui se disposait a s'enfuir. --Vous pleurez, mon enfant? lui dit-il avec douceur. Avez-vous donc sujet de pleurer, a votre age ou tout est si bon et si beau dans la vie! Quelle est la cause de vos larmes? Je serais heureux de pouvoir les essuyer et de vous faire gaie et joyeuse. --Est-ce que je pleure, mon tres honore seigneur? dit-elle, en devorant ses sanglots. Je ne pleure pas, reprit-elle avec un accent de depit et de colere, non, je ne pleure pas, mais les gens de ce pays sont bien mechants! --Ils sont comme partout, pauvre petite! repliqua Rabelais, qui regardait avec interet cette jeune fille, miserablement vetue, mais dont la physionomie intelligente ne manquait ni de distinction ni de fierte. Il y a sans doute plus de mechants que de bons, mais aussi il y a plus de betes que de mechants. Vous a-t-on fait du mal? Auriez-vous a vous plaindre de quelqu'un? C'est un devoir pour moi de vous faire rendre justice et de vous prendre sous ma protection. --Il faut que vous ne soyez pas de ce pays-ci, monseigneur, pour etre aussi bon que vous etes, dit l'enfant, reprenant confiance et se hasardant a regarder en face Rabelais qui la regardait egalement avec bonte. Je n'ai rencontre que des mechants, excepte vous, depuis que nous sommes a demeure dans la seigneurie de Meudon. --Ah! vous faites partie de ma paroisse? lui demanda Rabelais, qui ne put se defendre d'un mouvement de curiosite. Je ne crois pourtant pas vous avoir encore vue a l'eglise? La jeune fille ne repondit rien et baissa les yeux. Elle paraissait vouloir se derober a cet entretien; elle avait ramasse un panier couvert d'un linge, qui etait a terre, et elle se preparait a s'eloigner, lorsque Rabelais l'arreta encore par le bras. --Ma chere fille, lui dit-il d'une voix insinuante et persuasive, ayez foi en ma promesse: j'entends vous proteger contre quiconque oserait vous faire tort, et je ne veux pas que dans ma paroisse vous ayez a vous plaindre de qui que ce soit. Je vous prie de me dire tout franc quel est le prejudice qu'on a pu vous causer en ce pays de Meudon. --Ils veulent que nous mourions de faim! s'ecria l'enfant, avec un redoublement de sanglots. C'est la premiere fois sans doute qu'on me refuse de cuire notre pain au four banal... Ils m'ont chassee, en disant qu'ils me bruleraient comme une juive maudite, si je m'obstinais a presenter a la cuisson mon pain avec le leur. --Vous etes donc juive, ma pauvre enfant? lui demanda Rabelais avec bienveillance. Peu importe! ajouta-t-il en voyant que l'enfant restait muette et se refusait a repondre a cette question. Vous etes malheureuse, et a ce titre, la Providence vous a placee sous ma tutelle et ma protection. Venez avec moi au village. --Helas! je ne puis, mon bon seigneur, repondit-elle. Ce n'est pas que j'aie faute de confiance, mais mon pere m'attend.... --Votre pere? Ou est-il? Voulez-vous me mener vers lui? Est-ce que je vous fais peur? Ne savez-vous pas qui je suis? --Quoi! dit-elle en tremblant, vous voudriez me conduire au four banal?... Ils etaient la comme des betes feroces, les femmes aussi bien que les hommes.... Ils me tueraient sans pitie ni merci, ces mauvaises gens! --Eh bien! ma fille, j'irai seul, a votre place, repartit Rabelais. Confiez-moi cette corbeille qui contient le pain en pate, que vous deviez mettre vous-meme au four. Dans deux heures, je vous rapporterai votre pain cuit. Mais ou vous le remettrai-je? Dans deux heures il fera nuit close, et vous ne pouvez rester ici a m'attendre. --Ah! je n'ai pas peur, repliqua-t-elle avec une energie bien superieure a son age.... Je suis accoutumee d'ailleurs a me trouver seule, dans les champs ou dans les bois, pendant la nuit.... Vous etes bien bon, bien genereux, mon digne et venere seigneur, mais je n'ose accepter votre bienfaisante proposition.... Et pourtant il faudrait que ma famille ne mourut pas de faim!... Tenez, j'accepte le service que vous voulez bien me rendre et que Dieu vous rendra en notre nom. --Mon enfant, lui dit Rabelais avec emotion, je ne sais qui vous etes, mais, puisque vous avez foi en Dieu, vous etes une de mes paroissiennes, et c'est a moi d'etre votre serviteur devant Dieu. Dans deux heures vous aurez votre pain, et nous vous le benirons. Le cure de Meudon ne se separa qu'a regret de cette interessante jeune fille, qu'il se reprochait de laisser seule, mais elle s'etait refusee absolument a l'accompagner jusqu'a Meudon. Il se hata de rentrer au village et d'aller porter au four banal le pain qu'il avait a y faire cuire. Il n'adressa la parole a personne et ne repondit a aucune des questions qu'on se permit de lui adresser indirectement. Il dit seulement: "Ceci est le pain des pauvres; je le recommande a mes paroissiens." Il alla dans son presbytere attendre, en lisant quelque auteur grec, que le pain de l'inconnue fut cuit. Deux heures n'etaient pas ecoulees, qu'il revint au four banal chercher le pain chaud et dore, qu'il remit sous le linge dans la corbeille, et qu'il emporta, en hatant le pas, a l'endroit ou il devait le remettre entre les mains de la jeune fille. Celle-ci ne se trouvait pas encore au lieu du rendez-vous. Devait-elle y venir? Combien de temps faudrait-il l'attendre? Il faisait nuit noire, et Rabelais se prenait a desirer que cette jeune fille ne vint pas, car une fille de douze ans avait a craindre dans le voisinage des bois les malfaiteurs non moins que les loups, et a cette epoque de civilisation imparfaite, ou les haines de religion devenaient plus ardentes que jamais, une juive etait cent fois plus exposee qu'une chretienne a de mauvais traitements de ta parc de tant de gens qui ne respectaient rien. Rabelais etait trop philosophe pour se faire illusion sur les dangers de la perversite humaine, dans toutes les conditions sociales, et, quels que fussent ses sentiments de mansuetude et de charite, il savait que la simple prudence lui commandait toujours de se mettre en garde lui-meme contre la mechancete et la violence. Cependant il n'avait jamais d'armes pour se defendre, lorsqu'il s'en allait ainsi a toute heure de nuit dans la campagne, soit pour observer les astres et l'etat du ciel, car il etait astronome, soit pour chercher des oiseaux et des insectes, car il etait naturaliste, soit pour donner des soins a des malades, car il etait medecin, soit pour porter des consolations a des mourants, car il etait pretre, soit pour etudier et admirer la nature, car il etait surtout philosophe, et sa pensee s'elevait sans cesse vers Dieu, en interrogeant les mysteres de la sagesse divine. Il n'y avait pas de lune, ce soir-la, mais le ciel etait etoile, et une pale clarte, qui traversait par intervalles l'obscurite, permettait de reconnaitre de loin la forme des objets sans en percevoir les couleurs. Rabelais apercut une espece de grande ombre mouvante, qui semblait s'avancer de son cote; puis il entendit tres distinctement le pas lourd et lent d'un homme qu'il entrevoyait de temps a autre a travers les arbres qui bordaient la route. Il preta l'oreille et resta immobile, les yeux fixes sur cet homme qu'il ne distinguait pas encore suffisamment pour juger s'il devait s'inquieter ou se rassurer; mais il ne songea point a fuir pour eviter une rencontre qui pouvait etre indifferente et inoffensive. L'homme venait aussi d'apercevoir Rabelais: il s'etait arrete soudain en face de lui, dans une sorte d'attente et d'indecision. Ils se trouvaient alors a cent pieds de distance l'un de l'autre, tous deux absolument degages des ombres que projetaient les arbres dont ils etaient entoures, mais cette distance etait trop grande et la nuit trop obscure, pour qu'ils pussent apprecier leurs intentions reciproques d'apres leur physionomie et leur contenance. Apres quelques instants de reflexion, Rabelais, remarquant que l'inconnu n'avait plus fait un pas, ni en avant ni en arriere, marcha droit a lui et le vit s'eloigner tout doucement et disparaitre sans bruit. Il craignit alors de tomber dans une embuscade et s'arreta de nouveau. On n'entendait pas le plus leger bruit. [Illustration: L'enfant s'enfuit en courant et disparut.] --Y a-t-il quelqu'un ici? demanda Rabelais a haute voix. La personne que je suis venu chercher est-elle la? Personne ne repondit, et aucun bruit vivant ne se fit entendre. Mais tout a coup voici qu'une petite ombre se detache de la masse des feuillages et s'approche de Rabelais, qui reconnait bientot un enfant, mais ce n'etait pas la jeune fille a qui il avait promis d'apporter son pain cuit. L'enfant, dont on voyait briller les yeux comme deux charbons ardents, ne prononcait pas une parole et continuait a s'avancer deliberement jusqu'a ce qu'il fut devant Rabelais, qui n'eut que le temps de l'examiner un moment. Cet enfant, age de neuf ou dix ans, avait l'air sournois et malicieux, avec une physionomie tres intelligente; ses vetements en haillons annoncaient la misere la plus sordide. Il s'empara, sans facon, par un mouvement brusque et decide, de la corbeille que le cure de Meudon tenait a la main, et l'ayant enlevee rapidement, il s'enfuit en courant et disparut. Rabelais ne put s'empecher de rire aux eclats. --A la grace de Dieu! dit-il a haute voix, en s'en allant. Voila un petit garconnet, qui n'est ni manchot, ni boiteux, et qui prend son bien, sans dire gare, ni merci. Quelques jours s'ecoulerent, sans que le bon cure eut des nouvelles de la jeune fille, qui n'avait pas reparu au four banal: il avait fait savoir, dans le village, qu'il entendait qu'elle ne fut ni meprisee, ni molestee, quand elle reviendrait. Elle n'etait pas encore revenue. Quant au petit voleur de pain, ce devait etre, suivant les renseignements qu'il avait pris avec bienveillance a Meudon et aux environs, le propre frere de la jeune fille, un enfant qui n'avait pas meme ete baptise, disait-on et qui ne se montrait pas plus a l'eglise que sa soeur et ses parents; ce qu'on n'aurait pas du trouver etrange, puisqu'on assurait qu'ils etaient tous de la religion juive. Un soir que maitre Francois Rabelais retournait, bien fatigue, a son presbytere, apres etre alle par les bois de Meudon jusqu'au hameau de Villacoublay, pres de Velisy, pour administrer les derniers sacrements a un moribond, il se separa tout a coup de son sacristain, qui portait les saintes huiles et l'eau benite; puis, il se mit a la recherche des vers luisants qui brillaient dans les herbes, comme des feux follets, et il en ramassa une quantite pour les rapporter dans son cabinet d'etude, ou il faisait de curieuses experiences sur la nature de la lumiere phosphorescente que ces insectes repandent autour d'eux durant les chaudes nuits de l'ete. Il n'avait pas pense a se pourvoir d'une boite fermee afin d'y mettre le produit de sa chasse, sans l'endommager; mais il eut bientot imagine un moyen de suppleer a l'absence de l'attirail d'un naturaliste: il releva les bords de son grand chapeau, de maniere a former tout a l'entour une espece de cuvette, dans laquelle il deposa sur une jonchee d'herbes tous les vers luisants qu'il put recueillir, et ces vers jetaient des eclairs intermittents qui l'environnaient d'une aureole lumineuse. Il avait aussi ramasse a terre une grosse chauve-souris, blessee par quelque oiseau de proie qui n'avait pas reussi a l'emporter a moitie morte. Cette chauve-souris, qu'il voulait conserver pour la dissequer et en etudier l'organisme anatomique, il eut l'idee de l'attacher, sur le sommet de son chapeau, avec trois ou quatre longues epingles qui lui avaient servi a relever sa robe sur ses genoux, pour marcher plus librement, sans s'accrocher et se dechirer aux epines des buissons de houx. La lune etait dans son plein quand il sortit du bois et marcha quelque temps a decouvert, dans un sentier peu frequente, qui traversait une plaine aride, a peine cultivee sur quelques points, dans laquelle il n'avait pas encore passe. Il aurait pu se croire egare, s'il n'avait pas su s'orienter par la position des etoiles, et il reconnut qu'apres avoir fait beaucoup de chemin, au hasard, dans la foret, il se trouvait presque a son point de depart, c'est-a-dire peu eloigne de Meudon, et qu'il ne tarderait pas a rencontrer la grande route qui etablissait une communication directe entre ce village et le hameau de Velisy. Le bon cure avait donc erre deux ou trois heures dans les bois, et il s'en apercevait a sa fatigue; mais il n'avait plus guere qu'une demi-lieue a faire, pour rentrer dans son presbytere. L'idee lui vint que l'endroit de la foret ou il etait en ce moment ne devait pas etre autre chose que le _Camp des Sorcieres_, cette plaine deserte et mal famee, dont les gens du pays n'osaient point s'approcher, surtout la nuit, parce qu'ils la regardaient comme hantee par les sorciers et sorcieres, qui y venaient faire le sabbat. Mais Rabelais n'avait pas l'esprit accessible a ces croyances superstitieuses, et il continua de marcher en avant, sans doubler le pas et sans eprouver la moindre frayeur. Il se rappela, toutefois, que c'etait dans ces parages qu'un inconnu, qu'on nommait le Juif ou le Bohemien, avait pris possession d'un coin de terre, pour y construire une pauvre cabane ou il demeurait avec sa famille. Rabelais donc poursuivait tranquillement son chemin, au clair de la lune, et le sentier qu'il suivait le rapprochait d'un bouquet de bois qu'il avait a cotoyer pour atteindre la route de Meudon, quand tout a coup il vit, a peu de distance de lui, un homme qui travaillait a la terre en poussant de gros soupirs. Ces soupirs, il les avait entendus de loin, sans se rendre compte de ce que pouvait etre ce murmure lugubre et intermittent. Il continuait a s'avancer vers cet homme, qui lui tournait le dos et ne l'avait pas encore apercu. La clarte de la lune lui permettait de suivre tous les mouvements du personnage, qui avait le corps courbe et la tete penchee vers le sol pierreux, qu'il remuait peniblement a coups de pioche. Rabelais s'arreta pour le regarder faire, car il ne douta plus que ce fut un paysan malheureux qui labourait son champ. --Bonhomme! lui cria-t-il, que fais-tu la, dans ce lieu desert, a l'heure ou tout le monde dort? L'homme se retourna vivement, a cet appel inattendu qui n'avait pourtant rien de comminatoire ni d'imperieux, et il laissa tomber sa pioche, en se jetant a genoux, car il n'eut pas la force de s'enfuir, et il resta tout tremblant, tout fremissant, la tete basse, sans oser regarder davantage la terrible apparition qu'il n'avait fait qu'entrevoir. C'est que Rabelais, sous les rayons de la lune qui le mettaient en pleine lumiere, avait un aspect etrange et vraiment effroyable, pour qui ne l'eut pas reconnu: les vers luisants qu'il avait recueillis entre les bords de son chapeau lui faisaient une espece de couronne de feu et illuminaient de reflets fantastiques la chauve-souris morte qu'il avait arboree comme un panache sur le haut de ce singulier chapeau; en outre, il avait coupe, dans les bois, une bottelee de plantes medicinales qu'il portait sur son epaule, et il tenait d'une autre main le produit de sa chasse aux insectes, soigneusement enferme dans un mouchoir. Il avait l'air d'un veritable sorcier, mais il ne se rendait pas compte lui-meme de l'incroyable figure que lui donnait ce bizarre equipage. [Illustration: Il avait l'air d'un veritable sorcier.] --Eh bien, bonhomme, reprit-il avec moins de douceur et plus d'autorite, ne veux-tu pas repondre a la question que je t'adresse? Qui es-tu? Que fais-tu? Reponds, et vite! --Helas! mon bon seigneur, repondit d'une voix etranglee le pauvre homme qui continuait a trembler et qui ne se relevait pas, je vous jure, par Moise et par Aaron, que je ne fais pas de mal. J'ai trouve cette piece de terre inculte, qui semblait n'appartenir a personne, et j'y ai seme des navets qui ne sont pas tres bien venus, tant la terre de ce champ est dure et ingrate. Voici que je suis en train de faire ma recolte, a grand'peine et a grand effort, mon doux seigneur, attendu que je suis bien malade! --Quand on est malade, on garde le lit, repartit Rabelais avec un sentiment de defiance mele de commiseration. A-t-on vu jamais un malade quitter sa couche, a la mi-nuit, pour s'en venir piocher la terre, au clair de la lune? --Helas! seigneur mon Dieu! s'ecria douloureusement le laboureur nocturne: qu'est-ce qui nourrira ma pauvre femme et mes pauvres enfants, si je ne travaille pas pour eux jusqu'a la mort? --Tu as femme et enfants, dit Rabelais avec une profonde pitie, et tu es pauvre? et tu es malade? --Bien malade! bien pauvre! repliqua l'homme, qui n'avait pas meme la force de se remettre sur pied. Oh! bien malade, mon venerable seigneur! Aussi mieux vaudrait-il que je fusse deja mort. --Quand on est malade et bien malade, dit Rabelais, on envoie querir le medecin et l'on se soigne, pour guerir, s'il plait a Dieu. Or ca, mon brave homme, quel est donc le mal qui te tourmente? --Je n'ose pas l'avouer, mon tres venere seigneur! repondit en hesitant le miserable, qui recommencait a trembler de tous ses membres. Ah! je vous en conjure, ne le dites pas aux gens du pays! ils me chasseraient a coups de fourche.... Je suis maudit du Dieu d'Israel et maudit de tous les dieux, puisque j'ai la lepre. --La lepre! repeta Rabelais, la lepre! C'est une grande maladie et difficile a traiter. Nous y aviserons toutefois. Mon ami, ayez foi en Dieu, n'importe lequel, celui des juifs ou celui des chretiens, et Dieu vous guerira. --A Dieu plaise, mon cher seigneur! murmura l'homme, qui etait parvenu a se relever et qui ne songeait plus qu'a s'evader. --Ecoute-moi et fais ce que je t'ordonne, dit Rabelais: tu vas quitter ton travail et partir d'ici, sans tourner la tete, ni regarder derriere toi, en laissant la ta pioche et le panier ou tu devais mettre les navets; demain, au jour leve, tu reviendras ici et trouveras besogne faite. Mais va-t'en de ce pas te recoucher et dormir, si tu peux, apres avoir prie Dieu, en lui demandant humblement et pieusement qu'il daigne te rendre la sante. --Il y a cinq ans que je le prie, repliqua le pauvre homme avec amertume, et le mal n'a fait qu'empirer, ce qui temoigne manifestement que le Seigneur m'a maudit et ne veut pas me guerir. --Ne blaspheme pas, mon ami, lui dit Rabelais avec un geste imperatif: aie foi en la bonte et la misericorde de Dieu! Le lepreux n'essaya pas de resister a l'ordre qu'on lui donnait d'une maniere si solennelle, d'autant plus qu'en se relevant il avait contemple avec effroi l'etre extraordinaire qui etait devant lui, et qu'il prenait pour un sorcier ou pour un spectre. Il obeit donc en silence et s'eloigna aussitot. Rabelais executa immediatement le projet qu'il avait concu. Il ne pensait plus a la fatigue qu'il ressentait avant d'avoir rencontre sur son chemin le pauvre lepreux. Il se debarrassa lestement de son chapeau lumineux, de sa gerbe de plantes et de feuillages, de sa collection d'insectes et de petits animaux nocturnes; il ota sa robe et sa casaque de dessous, qui auraient gene ses mouvements; puis, en manches de chemise, comme un moissonneur, il saisit la pioche et s'en servit d'une main vigoureuse pour remuer la terre et en arracher les navets qui y avaient pousse. La besogne fut longue et penible, mais, au bout de trois heures de travail, il avait fini de retourner le petit champ de navets, et la recolte qu'il en avait tiree formait un tas considerable, qu'il devait laisser sous la garde de Dieu avec la pioche dont il s'etait mieux servi que le malheureux proprietaire de la culture. On n'avait pas lieu de craindre les voleurs dans un endroit aussi desert. Rabelais, au moment de se r'habiller et de se remettre en route, ne rattacha pas son escarcelle, grosse bourse en cuir, fermee par un ressort de cuivre, qu'il portait d'ordinaire sous ses vetements; il la cacha parmi les navets, qui la couvrirent entierement de leurs feuilles. Il n'avait pas songe a verifier quelle pouvait etre la somme d'argent contenue dans cette bourse, qu'il avait apportee vide au chateau de Meudon et qu'il en avait rapportee pleine peu de jours auparavant, mais les aumones, qu'il repandait a pleines mains, avaient deja sans doute beaucoup diminue le petit tresor dont la duchesse de Guise lui confiait la distribution charitable. Il se hata de reprendre ses habits, son chapeau et son butin de naturaliste; puis, apres avoir remercie Dieu qui lui donnait encore la force et les moyens d'etre utile a un malheureux, il se remit en marche et ne tarda pas a gagner Meudon, lorsque les premieres lueurs matinales commencaient a monter dans le ciel et a dorer l'horizon. [Illustration: Le sacristain avait fini par s'endormir.] Il n'avait rencontre personne sur son chemin et il n'eut pas besoin d'expliquer les causes de sa presence dans la campagne a une heure aussi indue. Il etait accable de fatigue en rentrant au presbytere, ou son sacristain l'avait attendu une partie de la nuit, avec l'inquietude de ne pas le voir revenir. Rabelais n'eut garde d'eveiller ce fidele serviteur, qui avait fini par s'endormir profondement, et des qu'il se fut couche, sans l'eveiller, il s'endormit lui-meme d'un sommeil plus profond, de telle sorte qu'il n'entendit pas sonner l'Angelus et qu'il dormait encore de bon coeur, quand le sacristain, qui s'inquietait de ce sommeil prolonge, entra dans la chambre du cure. --Guillot, mon ami, je ne dirai pas ma messe aujourd'hui, s'ecria Rabelais, qui s'etait reveille en sursaut: il me faut aller visiter un malade. --Par Notre-Dame! monsieur le cure, repliqua le sacristain avec une douce et familiere gaite, l'heure de la messe est passee depuis longtemps. --En verite, je ne croyais pas qu'il fut si tard, dit Rabelais en se hatant de se vetir. Je me suis oublie, cette nuit, a chercher des simples et des insectes dans les bois, et j'ai fait belle chasse, je t'assure. --Ah! monsieur le cure, reprit Guillot en soupirant, comment vous amusez-vous a ramasser toutes ces mauvaises herbes et toutes ces vilaines betes, dont vous remplissez notre saint presbytere? Il y a la, Dieu me pardonne, une chouette ou un hibou.... --Non, c'est une chauve-souris, interrompit d'un air placide le cure naturaliste: ce n'est pas moi qui l'ai tuee, car je ne me resigne pas volontiers a faire mourir des etres qui ont vie. Cette pauvre chauve-souris est morte des blessures que lui avait faites un mechant oiseau de proie. J'ai la des grenouilles et des crapauds, qui doivent etre encore vivants; j'ai aussi quantite de beaux insectes, que je compte fort conserver en leur donnant de quoi se nourrir, mais je crains bien que mes vers luisants soient eteints pour toujours. Ce sont comme de petites lanternes que la nature allume le soir dans les bois, je ne sais par quel mystere ni pour quel usage. Tout a sa raison d'etre, tout a son objet et son but, dans les choses de la nature. Le sacristain Guillot n'etait plus la pour ecouter les reflexions savantes et philosophiques de son cure; on avait frappe a la porte du presbytere, et il etait alle ouvrir. Il revint, quelques instants apres, annoncer au cure, qu'un enfant en guenilles, qui ne pouvait etre qu'un mendiant, demandait instamment a le voir, et attendait, a la porte, la tete et les pieds nus, que M. le recteur daignat lui accorder quelques minutes d'audience. --Un enfant! dit Rabelais, de bonne humeur: selon les paroles de l'Evangile, laissez toujours venir a moi les petits enfants. --Ce petit bonhomme n'est pas de notre paroisse, reprit le sacristain en s'en allant, et je le regrette fort, car nous en ferions un joli enfant de choeur. Rabelais avait passe dans son cabinet d'etude, pour recevoir cet enfant, que lui amenait le sacristain, et qui s'arreta sur le seuil, tout etonne et trouble du spectacle etrange que presentait ce cabinet de naturaliste et de savant. La chambre etait tapissee de vieux livres, de gros volumes relies en parchemin, et surtout de toiles d'araignees; des poissons desseches et vernis pendaient au plafond; sur la table de travail, des manuscrits et des livres ouverts les uns sur les autres, des papiers entasses ou epars, noircis d'encre; des plumes, des compas, des telescopes; dans un coin de cette chambre remplie de poussiere, un atelier d'alchimiste, un fourneau avec des alambics, des cornues, des creusets, et des vases en verre ou en cuivre de toutes formes; dans un autre coin, un bahut ou armoire en bois de chene, surcharge de pots, de fioles, de bouteilles, de _silenes_ ou boites en fayence et en plomb, contenant des onguents et des elixirs de pharmacie; enfin, ca et la, au milieu du cabinet, des animaux quadrupedes empailles, des amas d'herbes et de plantes medicinales, des mappemondes et des spheres astronomiques, des sieges et des escabeaux encombres d'un pele-mele d'objets divers de toute espece, applicables a differents usages de science et d'art. Le cure, assis dans une grande _chaire_ ou fauteuil en bois sculpte, accueillit par un sourire avenant et de bon augure l'enfant qui s'avancait timidement, les yeux baisses, derriere le sacristain. Cet enfant avait la figure la plus intelligente et la plus malicieuse. Rabelais reconnut aussitot le petit demon, leste et hardi, qui, un soir precedent, lui avait enleve des mains la corbeille de pain sortant du four banal de Meudon. --C'est toi, lui dit le cure en eclatant de rire, c'est toi, n'est-ce pas, qui vins prendre, l'autre soir, le pain cuit que j'allais rendre a ta soeur? Je te reproche seulement d'avoir decampe trop vite, car je n'ai pas eu le temps de te donner quelque chose, pour t'empecher de manger ton pain sec. Ne rougis pas, mon garcon, et ne sois pas en peine de t'excuser de ton escapade; il y avait faim chez tes pauvres pere et mere, je m'en doute, et il te faut louer, au contraire, d'avoir avise au plus presse, en pareil cas; quant a moi, je pouvais attendre sans inconvenient, et j'ai donc attendu ton retour jusqu'a present. Or ca, voyons ce qu'on peut faire pour venir en aide a ta famille. L'enfant, qui avait ecoute, sans repondre, cette allocution paternelle, n'y repondit pas davantage, quand elle fut terminee, mais il vint, tout emu, s'agenouiller aux pieds de Rabelais, avec un pieux respect, et lui tendit en silence l'escarcelle, que celui-ci avait laissee expres, la nuit meme, parmi les navets entasses dans le champ du lepreux. --Va-t'en voir a la cuisine si le four chauffe, dit le cure, en congediant son sacristain que la curiosite avait fait temoin de cette scene touchante. Depeche, et mets la nappe, pour que nous allions savoir si le vin est tire. En meme temps, il relevait doucement l'enfant, qui eut voulu rester a genoux devant lui, et il l'attirait avec bonte dans ses bras, sans avoir repris la bourse que cet enfant etait venu lui rapporter dans une intention de probite delicate, qu'on devinait de prime abord. --Monseigneur le cure, lui dit l'enfant les larmes aux yeux, ce matin, mon pere a trouve dans son champ cette escarcelle qui vous appartient, puisque votre nom est grave dessus, et il m'a envoye au plus tot vous la remettre, pensant bien que quelqu'un vous l'avait volee. --Non, mon cher enfant, repondit Rabelais avec emotion, cette escarcelle je vous la donne de bon coeur, avec le peu d'argent qu'elle renferme, en regrettant qu'elle n'en contienne pas davantage. --Mon pere m'a ordonne, continua l'enfant, de vous declarer, sur sa foi, qu'il ne l'a pas ouverte et qu'il ignore ce qu'elle peut contenir. Il s'excuse tres humblement de ne vous l'avoir rapportee lui-meme, mais mon bien-aime pere est bien malade. --Nous irons le visiter tout a l'heure, repliqua Rabelais qui admirait la probite de ces pauvres gens; oui, mon fils, nous irons ensemble, et avec l'aide de Dieu, j'ai bel espoir que nous le guerirons. Rabelais avait repris enfin l'escarcelle, qui portait cette inscription en or, gravee sur le cuir noir dont elle etait faite: _A messire Francois Rabelais, tresorier des pauvres de Jesus-Christ_; il l'ouvrit, pour savoir ce qu'il y avait dedans et il en tira vingt ecus d'or, qu'il etala, tout neufs et tout brillants, sur le bord de la table. L'enfant fixait sur cet or des yeux emerveilles, comme s'il n'en eut jamais vu. Le bon cure reflechit un instant, puis il etendit la main vers un coffret de fer cisele, a demi cache sous les papiers dont la table etait couverte; il l'ouvrit en faisant jouer un ressort qui le fermait et il y prit dix pieces d'or, qu'il reunit aux premieres; il remit ensuite le tout dans l'escarcelle, qu'il fit disparaitre dans une des poches de sa robe. --Nous allons dejeuner avant de partir, dit Rabelais a l'enfant qui ne revenait pas encore de son etonnement admiratif. Il y a loin d'ici au Camp des Sorcieres! Je m'apercois que nous avons l'un et l'autre l'estomac aussi vide que la bourse d'un pauvre homme. Il emmena l'enfant, par la main, dans une salle basse, ou la table etait copieusement servie: un jambon, des andouilles fumees sortant de dessus le gril, un chapon gras sortant de la broche et deux flacons de vin rouge et blanc. L'enfant aspirait delicieusement l'odeur de la chair cuite, et regardait d'un oeil stupefait les apprets de ce succulent repas. --Nous ne mangerons qu'une bouchee, dit Rabelais, et ne boirons qu'un coup de vin pour nous donner coeur au ventre. Mange et bois, mon fils! Que la sainte benediction de Dieu descende sur ta pauvre et honnete famille! Il avait servi lui-meme son jeune convive, qui hesitait encore a manger et a boire, mais qui bientot, encourage par la bonne humeur du cure, se mit a l'imiter a belles dents et a plein gosier. Il buvait et mangeait comme s'il avait soif et faim depuis six mois. Rabelais se rejouissait de lui voir ce furieux appetit, et il lui donnait l'exemple a plaisir. --Dis-moi, petit, lui demanda-t-il, lequel de vous sait donc lire dans la famille? --Nous savons tous lire, monseigneur le cure, repondit l'enfant le plus simplement du monde. --Tous? s'ecria Rabelais surpris et charme. Voila de braves et dignes gens! La fille et le fils savent lire aussi! Ne veux-tu pas rester avec moi, mon cher enfant, ajouta-t-il, en l'embrassant encore une fois comme un pere. --Oh! bien volontiers, reprit l'enfant avec une vive emotion, oui, volontiers, monseigneur le cure! Mais vous me permettrez de voir souvent mon pere, et ma mere, et ma soeur? --Assurement, dit Rabelais. Ce n'est pas moi, Dieu merci, qui voudrais separer a toujours l'enfant de son pere et de sa mere! Ca, mon cher fils, quel est ton nom de bapteme? Que je puisse te donner ce nom desormais, comme si j'etais ton second pere, ton pere adoptif. Je ferai de toi un gentil enfant de choeur, et tu seras, un jour, apres moi, cure de Meudon, si le bon Dieu te fait cette grace. --Je me nomme Thadee, repondit tristement l'enfant apres un moment de silence et de reflexion, mais je ne puis etre ni enfant de choeur, ni cure, mon tres venere seigneur, puisque je suis ne israelite. Rabelais respecta les scrupules religieux de cet enfant, qui avait ete eleve dans la foi de ses peres, et il n'ajouta pas une parole qui fut de nature a le troubler et a le chagriner a cet egard; mais, ayant remarque que le petit Thadee n'oubliait pas ses parents, puisqu'il mettait de cote pour eux une partie des aliments qui lui etaient attribues et qu'il semblait ne toucher qu'a regret, Rabelais appela son sacristain, et lui ordonna de rassembler dans un panier tout ce qui se trouvait sur la table et d'attacher le panier sur la selle de l'anesse du presbytere. --Tu viendras avec nous, Guillot, lui dit-il; tu conduiras l'anesse par le licou, et si j'etais trop fatigue de la route, tu me ramenerais, sur l'anesse, a Meudon, comme notre Seigneur Jesus entrant a Jerusalem pour s'y faire crucifier. --Est-il possible, monsieur le cure, repondit a voix basse le sacristain, qui avait ecoute a la porte l'entretien de Rabelais avec l'enfant, est-il possible que vous vouliez nous mener chez des juifs, avec ce petit fils de Barrabas et de Judas? --Guillot, interrompit severement le cure, j'aime mieux un juif honnete homme, qu'un chretien malhonnete! Le cortege se mit en marche: Guillot conduisant l'anesse avec les victuailles, et faisant assez piteuse mine; Rabelais, en costume ecclesiastique, tenant par la main l'enfant, qui avait honte de se montrer, nu-pieds et tete nue, aupres du cure de Meudon. On regardait, en effet, avec surprise, ce bizarre cortege. Un page de la maison de Lorraine arriva, sur ces entrefaites, et resta confondu, en voyant M. _le Recteur_, ainsi qu'on le qualifiait au chateau, donner la main a un petit gueux deguenille et sans souliers. Il venait, de la part de la duchesse de Guise, saluer Rabelais et l'inviter a souper ce soir-la. Rabelais fit reponse qu'il s'y rendrait certainement, d'autant plus qu'il aurait une belle histoire a conter a la bonne duchesse et une belle oeuvre de charite a lui proposer. [Illustration: On regardait avec surprise ce bizarre cortege.] Le petit Thadee se chargea d'indiquer le meilleur chemin et le plus court, que Rabelais ne connaissait pas, pour arriver a la plaine du Camp des Sorcieres, ou le sacristain, qui en avait oui parler en assez mauvaise part, ne se trouva pas trop rassure, quoiqu'il fit grand jour et que les sorciers qu'on accusait d'y tenir leurs assemblees fussent sans doute occupes ailleurs. C'etait un lieu d'un aspect sauvage, mais tres pittoresque, dans lequel on etait bien sur de ne rencontrer jamais ame vivante. Voila pourquoi le lepreux y avait elu domicile avec sa famille; il avait construit, de ses mains, dans le fourre du bois le plus epais, une cahute en torchis, qui etait un mortier compose de terre glaise et de paille hachee, sans autre toit qu'une couverture de gazon et de mousse appliques sur quelques grosses branches, sans autre porte que des branchages entrelaces assez ingenieusement et entremeles de bruyere et d'epines. Rabelais dit a son sacristain de rester en arriere avec l'anesse et d'attendre qu'on le vint avertir d'apporter le panier de provisions. Le pauvre Guillot vit avec terreur qu'on allait le laisser seul dans un endroit aussi desert et aussi mal fame: il se mit a pleurer, comme un enfant peureux. --Que vais-je devenir ici? disait-il tout eplore. Il y aura quelque sorcier qui me tordra le cou, sinon quelque sorciere qui m'emportera en enfer sur son balai! Monsieur le cure, ayez pitie de moi et ne m'abandonnez pas, sans m'avoir donne l'absolution. --Tant que tu resteras avec l'anesse, tu n'as rien a craindre, lui cria Rabelais en s'eloignant: le diable respecte les betes et les tient pour ce qu'elles sont, en se disant qu'il n'y a pas la d'ame a prendre! L'enfant avait quitte la main du cure et courait en avant pour prevenir sa famille: la porte de la cabane etait ouverte, mais on ne voyait paraitre que la jeune fille, rouge d'emotion et tremblante d'embarras, que son frere poussait devant lui, en l'empechant de se derober a cette presentation inattendue et forcee. Rabelais remarqua que cette fille etait fort belle, sous ses haillons ignobles et que sa figure interessante se recommandait par une expression de candeur pudique et de noble fierte. Il fut touche de commiseration, en s'apercevant que cette pauvre jeune fille avait a peine les vetements indispensables pour se preserver des atteintes du froid. --Mon enfant, lui dit Rabelais avec douceur et interet, je vous prie de vouloir bien prevenir votre pere et votre mere, que c'est le cure de Meudon qui s'en vient les voir et leur porter des consolations. --Mon bon seigneur, repondit la jeune fille avec deference et simplicite, votre Eminence daignera excuser mon pere et ma mere, s'ils ne s'empressent d'aller au devant d'un si venerable personnage que vous etes. Ils ne sauraient bouger de leur lit, tant ils sont malades et rendus de fatigue l'un et l'autre: mon pere a travaille aux champs, cette nuit et ce matin; ma mere est quasi toute paralysee et percluse de tous ses membres, depuis le dernier hiver. --Je ne suis pas une Eminence, mon enfant, reprit Rabelais, je suis votre frere en Jesus-Christ, qui veut vous consoler; je suis votre medecin, qui veut vous guerir. --Sara! dit le frere a sa soeur, avec un elan de reconnaissance: monsieur le cure est si bon, si bienfaisant, si genereux, que c'est comme un ange du Seigneur, qui vient nous visiter dans notre affliction. Sara et Thadee annoncerent, par un geste respectueux, que le cure n'avait qu'a les suivre, et ils entrerent les premiers, en disant: "Notre pere, notre mere! Voici l'envoye du Seigneur! Que le saint nom du Seigneur soit beni!" Rabelais, en penetrant derriere eux dans la cabane, ou regnait une demi-obscurite, entendit deux profonds soupirs meles de sanglots, qui partaient de l'endroit le plus sombre de cette miserable demeure et qui le dirigerent vers les deux malades couches cote a cote sur des feuilles seches recouvertes d'une vieille serpilliere, grosse toile d'emballage qui leur tenait lieu de draps, et enveloppes d'une horrible couverture de laine, usee, dechiree, et aussi noire qu'un drap mortuaire. La porte entr'ouverte faisait entrer assez de jour dans ce triste reduit pour que Rabelais put distinguer les deux compagnons de cet affreux lit de misere: la femme, dont le visage cadavereux ressemblait a celui d'une morte; le mari, qui n'avait plus figure humaine, la lepre ayant envahi son visage et confondu tous ses traits dans une plaie vive et purulente, ou les yeux seuls avaient encore de la vie et de l'expression, Rabelais, a cet aspect, eprouva un invincible sentiment d'horreur et de pitie. --Que le bon Dieu vous benisse, pauvres gens! dit-il, en se penchant vers eux. Rappelez-vous que le seigneur Job, sur son fumier, quoique moribond et couvert de plaies, adorait encore la main de Dieu qui l'avait frappe et le glorifiait avec reverence dans le secret de sa sainte volonte. --Si je n'avais foi en Dieu, comme Job, repondit d'une voix caverneuse le pauvre lepreux, je n'aurais pas supporte jusqu'a present le fardeau de la vie! Depuis tantot un an, j'ai ete tout a coup afflige de la lepre, qui me fait souffrir mille morts et me rend un objet d'horreur a moi-meme; depuis tantot un an, j'ai perdu tout ce que j'avais loyalement acquis dans le negoce et qui etait la fortune de mes enfants; depuis tantot un an, ma bien chere femme est atteinte de paralysie et ne peut plus se mouvoir; depuis tantot un an, mes deux chers enfants sont sans habits, sans chaussures, sans linge, et souffrent avec constance et resignation tout ce qu'on peut souffrir du froid, de la misere, et souvent de la faim... Eh bien! ceux de ma race et de ma religion m'ont ferme leur coeur et leur bourse, et je n'ai trouve que vous, monsieur le cure, vous pretre chretien, qui daignez me porter secours et vous interesser a ma deplorable et irreparable situation! Vous seul au monde m'avez pris en pitie. --Je ferai de mon mieux, et Dieu fera le reste! dit Rabelais, dont Sara et Thadee baiserent les mains. --Monsieur le cure, lui dit tout bas l'enfant, vous plait-il que j'aille querir un peu de nourriture pour mon pere, qui meurt quasi de besoin et qui n'a rien mange depuis hier? --Est-il vrai, ajouta la jeune fille, a qui son frere avait eu le temps de rendre compte de sa mission au presbytere de Meudon, est-il vrai, mon venere seigneur, que je puisse offrir quelques gouttes de vin a ma mere, qui s'en va trepasser d'inanition et de faiblesse? Rabelais n'avait pas entendu la fin de cette supplique filiale; il s'etait elance hors de la cabane, pour appeler Guillot et faire apporter le panier qu'il avait eu la precaution de bien remplir; rien n'y manquait, ni le vin, ni pain, ni les viandes froides. Ce fut lui-meme qui deposa ce panier devant le grabat des deux malades et qui leur presenta de sa propre main les aliments qu'ils accepterent avec reconnaissance. Il assistait en silence a ce spectacle emouvant et terrible de la faim, d'une faim aux abois, qu'on semblerait ne pouvoir jamais apaiser, et qu'il faut pourtant contenir par prudence. --Et toi, Sara, dit Thadee a sa soeur, qui n'osait pas prendre sa part de ce repas qu'elle contemplait avec un oeil d'envie, n'as-tu pas une aussi belle faim que nos pauvres parents? Approche, soeur, et fais grande chere avec eux. Quant a moi, j'ai dine chez monseigneur le cure. On n'entendait, dans la cabane, que le bruit continu de trois machoires en mouvement, qui devoraient a belles dents la nourriture que Rabelais lui-meme leur distribuait par petites portions, en leur recommandant vainement de moderer et de restreindre leur insatiable appetit. --Pauvres gens! murmurait-il, en sentant ses yeux se mouiller de larmes. Ils seraient morts tous, si nous ne fussions venus a leur secours. Arretez-vous, mes amis, je vous en conjure, et restez un peu sur votre faim, pour ne pas mourir de l'avoir satisfaite outre mesure. Je vais dire les Graces, a la levee de table: associez-vous d'intention a ma priere, en vous tenant pour assures que vous mangerez a present tous les jours. Rabelais, en effet, prononca la priere des Graces en latin, comme si ses trois convives eussent ete les meilleurs catholiques du monde, et il admira leur pieuse contenance pendant cette courte priere qu'ils ne comprenaient pas. La reconnaissance de l'homme envers Dieu est un principe de toutes les religions. --Monsieur le cure, notre sauveur, dit le lepreux des qu'il put parler, mon fils Thadee vous a rendu la bourse avec tout ce qu'elle contenait, car je vous jure, par la loi de Moise, que je ne l'ai pas ouverte. --Oui, mon pauvre homme, repondit Rabelais en la sortant de sa poche et en l'ouvrant pour en retirer le contenu. Je garderai cette escarcelle, qui m'a ete donnee par la bonne madame de Guise, mais ce qui est dedans vous appartient, par droit coutumier, puisque c'est vous qui l'avez trouve, ce matin, dans votre champ. --Le champ n'est point a moi, reprit l'honnete juif, qui refusait d'accepter ce que Rabelais voulait lui mettre dans la main: ce champ etait en friche et paraissait n'avoir pas de maitre; je l'ai cultive en pleine nuit, et j'ai cru pouvoir, sans faire tort a personne, m'en approprier la recolte, une chetive recolte de navets, la terre n'ayant pas ete fumee et meme suffisamment remuee... Dieu d'Abraham! de l'or! s'ecria-t-il, en voyant briller les pieces d'or que le cure l'avait force de recevoir. Ne serait-ce pas une illusion, une tromperie du sorcier, que j'ai vu, cette nuit, dans le champ? --Quel sorcier? lui demanda Rabelais, qui avait oublie la scene de la nuit et qui pensa que son malade devenait fou. --Ah! monsieur le cure, dit le juif, qui ne cessait de faire sonner les pieces d'or dans sa main, c'est une bien redoutable aventure: j'etais alle, vers minuit, dans ce champ, qui ne m'appartient pas, arracher les navets qui y avaient pousse. Ce devait etre notre repas de famille; on l'attendait avec grande impatience chez nous, car personne n'avait mange depuis la veille. J'avais a peine la force de manier la pioche et de faire sortir les navets de terre. Voici qu'un sorcier m'apparait tout a coup; il avait la face lumineuse d'un etre infernal; il portait sur sa tete un grand oiseau qui battait des ailes, en hululant comme un hibou, et autour de cet oiseau diabolique s'elevaient des flammes qui ne l'atteignaient pas, mais dont je sentais a distance la chaleur brulante. Ce sorcier avait sur son epaule une botte de ces plantes veneneuses qu'on ne cueille qu'au sabbat et qui ne poussent que dans les cimetieres; il tenait a la main un paquet tache de sang... Rabelais interrompit par de bruyants eclats de rire le narrateur, qui s'arreta dans son recit, sans se rendre compte de l'exces de gaiete qu'il avait provoque. Il s'etait tu, tout trouble, et Rabelais riait toujours. --Le sorcier, c'etait moi! s'ecria le cure, avec de nouveaux eclats de rire. C'etait moi, vous dis-je, mes bons amis, et je vous assure que je ne fus jamais le moindrement sorcier et n'ai pas souci de le devenir. --Ne savez-vous pas, repartit le juif, que n'avaient pas convaincu les affirmations du cure, ne savez-vous pas que ce lieu-la s'appelle le Camp des Sorcieres, et que tous les sorciers des environs y vont faire leur sabbat? --Mon ami, dit Rabelais, qui avait cesse de rire, il n'y a pas d'autres sorciers que les mechants et les fourbes. Il n'y a de sabbat, que celui qui se fait dans les mauvais menages ou bien chez les ivrognes et les libertins. --Ecoutez la suite, monsieur le cure, repliqua le lepreux, dont la croyance aux sorciers n'etait pas encore ebranlee: j'ai voulu fuir, mais il semblait que mes pieds fussent attaches au sol, et je ne pouvais remuer de la place ou j'etais. Le sorcier m'ordonna de laisser la ma pioche et de partir de la, sans tourner la tete. Aussitot je retrouvai la force de me mouvoir, et je m'enfuis a toutes jambes. Quand je fus a quelque distance, je tournai la tete, malgre le commandement du sorcier, et ne vis plus les flammes, ni l'oiseau, ni l'homme a la face lumineuse. Je n'osai toutefois retourner sur mes pas, et ce matin, quand il fut grand jour, j'allai au champ, et trouvai que la recolte des navets avait ete faite et tres soigneusement faite par le sorcier... --C'etait moi, vous dis-je! interrompit Rabelais, en recommencant a rire. C'etait moi, le sorcier, moi, moi, moi! --Qui donc avait arrache les navets? repartit le juif, qui refusait de croire a l'assertion de Rabelais. Qui donc les avait mis en tas avec tant de savoir-faire? Qui donc avait cache parmi les navets l'escarcelle pleine d'or? --C'etait moi! repliqua Rabelais. Vous aviez seme, bonnes gens, et j'ai fait pour vous la moisson, a telle enseigne que je suis encore fatigue et plus fatigue qu'un sorcier ne pourrait l'etre. Croyez en Dieu, mes enfants, ajouta-t-il, et ne croyez pas aux sorciers! Il s'etait leve pour prendre conge de la famille, qu'il venait de sauver d'une mort certaine et qu'il promettait de ne pas abandonner. Il fut suivi par le pere et les enfants, qui le comblaient de benedictions, auxquelles la femme paralytique unissait mentalement les siennes. Rabelais les quitta, en s'engageant a revenir les voir le lendemain et en leur conseillant de se defier maintenant des voleurs plutot que des sorciers, puisqu'il leur laissait un petit pecule pour subvenir a leurs premieres necessites. Il monta sur l'anesse du presbytere et se fit conduire, par son sacristain, au chateau de Meudon. --Madame, dit-il en arrivant, a la duchesse de Guise, je vous apporte une bonne action a faire pour gagner des benedictions en ce monde et des indulgences dans l'autre, ou je souhaite que vous alliez le plus tard possible. --Que faut-il faire pour cela? repondit la duchesse. Je vous remercie d'avance, monsieur le cure, de me faire participer a une de vos oeuvres de charite. Mais de quoi s'agit-il? [Illustration: Madame, je vous apporte une bonne action a faire.] --Il s'agit, dit Rabelais, de guerir un lepreux et une paralytique, de donner le gite, la nourriture et le vetement a quatre miserables, qui, depuis un an et plus, souffrent du froid, de la faim et de toutes les privations; il s'agit de convertir quatre juifs a notre sainte religion, de marier une jolie fillette et de donner un enfant de choeur au cure de Meudon. Rabelais raconta son aventure avec une eloquence qui mit les larmes aux yeux de la duchesse et qui en meme temps la fit rire de bon coeur. Elle promit tout ce que voulait son bon cure, et le duc de Guise, qui se fit conter l'histoire pendant le souper et qui en fut aussi touche que diverti, declara, en riant, qu'il entendait etre le parrain du petit juif, que Rabelais se proposait de baptiser lui-meme. --Et moi, dit la duchesse, je serai la marraine de la petite juive, que je dois marier, quand elle aura l'age, en la dotant et en l'attachant a mon service. --Helas! madame, dit le bon cure de Meudon avec un triste pressentiment, je crains bien que ce ne soit pas moi qui fasse ce beau mariage, car je suis bien vieux et je sens que je touche a la fin de ma carriere, mais, du moins, ajouta-t-il en riant, j'espere avoir le temps de baptiser un juif et d'en faire un gentil enfant de choeur. Rabelais mourut l'annee suivante. Au lit de mort, le joyeux auteur du roman de Gargantua et de Pantagruel put se dire qu'il avait converti quatre juifs au christianisme et qu'il laissait, apres lui, pour repondre aux calomnies de ses ennemis, quatre bons chretiens de sa facon. LES PRESSENTIMENTS MATERNELS DE MADAME DESROCHES (1571) Dans une maison d'un des faubourgs de la ville de Poitiers, demeurait, au XVIe siecle, une dame aveugle, avec sa fille unique, nommee Catherine. Cette dame, encore jeune, avait perdu la vue, disait-on, par suite d'un accident. Elle possedait une fortune independante, qui lui venait de son mari, qu'elle avait vu mourir peu d'annees apres son mariage; elle se faisait appeler madame Madeleine Neveu, mais on assurait que ce n'etait pas son veritable nom et que, du vivant de son mari, qui devait etre de bonne noblesse, elle avait habite, sous un autre nom, une ville de la Bourgogne, car elle conservait de grands biens en terres et en vignobles dans cette province. Jamais elle ne parlait de sa famille, ni de sa fortune, ni de son epoux defunt. Elle vivait tres retiree, ne s'occupant que de bonnes oeuvres et de l'education de sa fille, agee alors de 14 ou 15 ans, aussi belle et aussi gracieuse que simple et modeste, intelligente et naive a la fois, et beaucoup plus instruite que ne l'etaient a cette epoque les demoiselles de qualite. [Illustration: La mere et la fille s'entretenaient ensemble] Un matin de printemps, en l'annee 1571, la mere et la fille s'entretenaient ensemble dans une vaste chambre, sombre et froide, ou elles couchaient l'une pres de l'autre, la mere dans un lit immense, entoure de courtines ou tentures de laine, toujours fermees, pour empecher les courants d'air, la fille dans un petit lit bas et sans rideaux, car celle ci, depuis plus de dix ans, avait pris a tache de soigner sa mere et de veiller sur elle jour et nuit. --Chere mere, disait Catherine, vous etiez terriblement agitee dans votre sommeil. Vous avez plus d'une fois parle a haute voix, en invoquant Dieu et lui demandant grace avec tant de ferveur et de foi, que je retenais mon haleine, dans la crainte de vous eveiller et d'interrompre quelque beau reve. --Plut a Dieu que tu l'eusses fait, mon enfant! s'ecria madame Neveu, car ce reve avait de profondes emotions, et apres avoir failli mourir de joie, j'en ai failli mourir de douleur. --Vous m'avez mainte fois assuree, reprit Catherine, que les reves ont une origine bienfaisante ou funeste, divine ou infernale, quand ils expliquent le passe et revelent l'avenir. Telle etait sans doute l'opinion des anciens sur la nature des songes, comme je le lisais encore hier dans les livres de Plutarque. Mais, aujourd'hui, il vaut mieux croire que les reves, du moins la plupart, ne sont que des efforts incoherents de la pensee et de la memoire, qui travaillent dans une sorte d'etat de fievre durant le sommeil. --Je dormais, il est vrai, dit madame Neveu, mais j'avais dans mon reve l'esprit si clairvoyant, si eveille, que je voyais les choses aussi nettement que j'aurais pu les voir avec les yeux, si je n'etais pas aveugle. Ainsi, j'ai vu ton frere Jacques, qui venait a moi, souriant, les bras tendus, pour m'embrasser; je lui tendais les miens, pour le recevoir et pour le presser sur mon coeur, mais nous avions beau marcher l'un vers l'autre, nous restions toujours a la meme distance, moi l'appelant a grands cris, lui me repondant avec une voix qui semblait s'eloigner toujours et qui a fini par s'eteindre tout a fait. Comme il etait beau! Comme il avait grand air, avec sa tete de cherubin blond, ses yeux pleins de douceur et de tendresse, sa bouche rubiconde entr'ouverte par un sourire, qui laissait briller ses belles dents de nacre!... --Chere maman, interrompit la jeune fille, je vous conjure de ne pas vous exalter et vous emouvoir ainsi, pour un reve, qui n'est et ne peut etre qu'un reve! Vous savez bien que mon frere n'avait pas plus d'un an, lorsqu'il a peri dans une inondation de la Saone, et vous ne l'aviez revu depuis le jour de sa naissance, puisque mon pere l'emporta, malgre vos prieres, pour le mettre en nourrice.... --Cela est vrai, repliqua madame Neveu, qui fondait en larmes; je n'avais fait que l'entrevoir quelques instants, quand il fut venu au monde, et aussitot on me l'a enleve cruellement, helas! Puis, un an apres, quand j'accourais, toute impatiente, toute joyeuse de le revoir, j'appris avec desespoir qu'il n'existait plus.... --Et que mon pauvre malheureux pere, ajouta Catherine, etait mort avec lui! Ma mere, vous etes injuste, bien injuste, pour mon pere, que nous avons eu le malheur de perdre, en cette fatale nuit ou mon frere a peri au berceau. Je n'avais pas cinq ans d'age et je me rappelle encore a present cet horrible moment, qui vous a rendue veuve et qui m'a rendue orpheline. Je ne vous ai pas quittee de toute la nuit, quand vous alliez gemissant au bord de la Saone et appelant le pere et l'enfant, sans que personne vous repondit. Je me cramponnais a vos vetements, pleurant ainsi que vous et tremblant de vous voir tomber dans l'eau noire du fleuve, qui grondait a vos pieds. Enfin, apres de longues heures, qui me semblaient des eternites, le jour parut, et c'est moi qui vous servais de guide, car vous etiez devenue aveugle, comme vous l'etes encore! --Oui, aveugle, aveugle pour toujours! s'ecria madame Neveu, avec un accent lamentable. Il y a dix ans que je ne t'ai vue, ma pauvre Catherine, mais du moins ton image est empreinte dans ma memoire, et je puis te voir encore avec les yeux de l'ame. Il me semble meme que je te vois reellement, quand je t'entends parler, quand je te serre dans mes bras, quand je te sens a mes cotes.... C'est pourtant bien affreux de vivre ainsi dans des tenebres eternelles! C'est affreux de penser que si mon fils venait tout a coup a reparaitre, je ne le verrais pas! --Je donnerais ma vie pour vous le rendre! repartit tristement Catherine. Vous etes si malheureuse de sa perte, que je voudrais etre morte a sa place. --O ma fille, tu ne sais pas ce que c'est qu'un coeur de mere! Il me faut mes deux enfants, puisque le ciel me les avait donnes! Pourquoi m'en a-t-il ote un? Est-ce que celui qui me reste peut me faire oublier celui que j'ai perdu? Crois-tu donc que je te cherirais moins, si j'avais mes deux enfants? Ne les aimais-je pas autant l'un et l'autre?... Voila ce que je disais a Dieu dans mon reve, et Dieu m'avait si bien comprise, qu'il faisait droit a mes plaintes, a ma priere, et qu'il finissait par me rendre mon fils! Mais, helas! ce n'etait qu'un reve! Et ce reve n'est plus meme qu'un souvenir qui est deja presque efface!... Cependant je le vois, comme je le vois toujours, ce cher enfant! Catherine n'avait plus le courage de repondre et de donner ainsi de nouveaux aliments a l'agitation croissante de sa mere: elle s'etait levee, en pleurant, et s'habillait, sans bruit, tandis que madame Neveu, qui pleurait aussi, restait sous l'impression de son reve et paraissait chercher autour d'elle un objet qu'elle ne parvenait pas a retrouver. C'etait son fils qu'elle cherchait de la sorte, et depuis dix ans qu'elle l'avait perdu, elle ne se resignait pas encore a subir cette perte, qui lui etait toujours aussi douloureuse qu'au moment meme de ce funeste evenement; et, singulier effet d'un pressentiment maternel, elle s'obstinait, au fond de l'ame, a douter de la mort de son fils, tout en accusant son mari d'avoir ete cause de cette mort, qu'elle ne voulait pas lui pardonner, quoiqu'il eut peri lui-meme avec son enfant. Voici en quelles circonstances la catastrophe avait eu lieu: Madeleine Neveu, d'une ancienne famille de Poitiers, etait orpheline, lorsqu'elle epousa Andre Fadounet, seigneur des Roches, qui l'emmena en Bourgogne, ou il possedait la terre seigneuriale des Roches, sur la rive droite de la Saone, a quelques lieues de Macon. Cette union ne fut pas heureuse; les caracteres des deux epoux etaient absolument antipathiques, et la discorde entra dans leur menage. Le seul lieu qui existat entre eux et qui faisait diversion a leur mesintelligence, ce fut une sorte d'estime reciproque pour leurs aptitudes et leurs connaissances litteraires; ils avaient tous deux la meme ardeur pour l'etude et le meme gout pour la poesie, mais avec des qualites d'esprit bien differentes. Andre Fadounet, qui inclinait vers les opinions de la Reforme, avant d'avoir ouvertement embrasse la religion protestante, ne composait que des vers religieux et moraux, des psaumes et des poemes evangeliques; sa femme, au contraire, qui etait bonne catholique et qui tenait a la foi de ses peres, avait cherche ses modeles chez les poetes grecs et latins, qu'elle lisait couramment dans leur langue originale. La naissance d'une fille ne rapprocha pas les epoux, qui vivaient d'autant plus separes que le mari quittait souvent sa femme pour faire des voyages secrets a Geneve, dans l'interet de sa foi nouvelle. C'etait le temps ou les parlements de France poursuivaient criminellement les huguenots, c'est-a-dire les heretiques, lutheriens ou calvinistes. Andre Fadounet avait ete signale et menace de poursuites judiciaires. Il se tint prudemment a l'ecart. Mais quand sa femme lui eut donne un fils, qui vint au monde en 1560, et qui fut baptise sous ses yeux dans la chapelle du chateau des Roches, Andre Fadounet obeit a une inspiration malfaisante, en ne craignant pas de reparaitre en Bourgogne, ou il pouvait etre arrete comme huguenot: il avait brave ce danger, pour enlever le nouveau-ne, sous pretexte que la mere etait incapable de le nourrir elle-meme et que le salut de l'enfant exigeait qu'il fut confie a une nourrice. La dame des Roches n'avait pas eu de nouvelles de son fils depuis plusieurs mois, lorsque le pere lui ecrivit qu'ayant resolu d'abandonner pour toujours sa patrie ou allait eclater une guerre de religion, il se faisait un devoir de lui rendre leur enfant qu'il avait mis en nourrice, et qui, devenu fort et bien portant, serait mieux soigne desormais par sa mere. La joie de celle-ci fut aussi vive que sa douleur avait ete profonde au moment ou son fils lui avait ete enleve. Le jour et l'heure de la restitution de l'enfant etaient donc fixes. Andre Fadounet devait revenir de Geneve avec cet enfant, pour le remettre a la mere: il n'avait qu'a traverser la Saone, a un endroit designe, au-dessous de Macon, et la dame des Roches, qui l'attendrait a cet endroit, en pleine nuit, recevrait de ses mains l'enfant, qu'il la priait de faire elever dans la crainte du Seigneur et qu'il se reservait de reprendre plus tard, disait-il, pour en faire un bon chretien selon l'Evangile. La dame des Roches eut le courage de venir, seule avec sa fille, au-devant de ce cher enfant, que son mari lui ramenait. Ce fut une nuit epouvantable: la Saone avait deborde, et l'inondation couvrait en partie les plaines avoisinantes; les eaux etaient trop grosses et trop rapides pour qu'une barque, si bien conduite qu'elle put etre, parvint a traverser le fleuve. Madeleine des Roches attendit, toute la nuit, sur la rive, au milieu de l'inondation qui montait et s'etendait autour d'elle. La presence de sa fille, agee alors de quatre a cinq ans, la forca de songer a sa propre conservation, et de ne pas se sacrifier a sa douleur; mais les six heures d'angoisse et de desespoir qu'elle passa, cette nuit-la, au bord de la Saone, par le vent et l'humidite, eurent une action immediate sur sa vue: elle la perdit spontanement, sous l'influence d'une goutte sereine, et elle etait aveugle quand on lui annonca qu'une barque, qui traversait le fleuve, avait ete brisee et coulee a fond par le choc d'un arbre deracine, et que deux ou trois personnes s'etaient noyes. On retrouva leurs corps, entre autres celui du seigneur des Roches, qu'on n'eut pas de peine a reconnaitre et qui fut inhume dans la chapelle de son chateau. Mais l'enfant au berceau, qu'il devait avoir avec lui, fut vainement cherche dans les eaux du fleuve: on ne le retrouva pas. La mere aveugle presidait en personne a ces recherches qui durerent plusieurs jours, et qui n'eurent aucun resultat. Elle concut des lors un tel ressentiment, une telle horreur contre son mari, a qui elle attribuait la mort de leur pauvre enfant, qu'elle ne voulut meme plus porter son nom de veuve et qu'elle reprit le nom patronymique de _Neveu_, en retournant s'etablir a Poitiers, sa ville natale, ou elle ne comptait plus un seul parent, ni an seul ami. Depuis dix ans, son unique occupation avait ete l'education de sa fille, qu'elle avait faite aussi savante qu'elle, et dont elle reconnaissait avec orgueil la superiorite intellectuelle, mais toute la peine qu'elle se donnait pour cultiver et perfectionner cette belle intelligence ne pouvait la distraire de son idee dominante, exclusive: la perte de son fils. [Illustration: La mere aveugle presidait aux recherches.] Ce jour-la, apres deux heures consacrees a l'etude, dans la chambre de sa mere et sous la direction attentive de cette tendre institutrice, Catherine lui demanda la permission d'aller a la rencontre du savant medecin Jules de Guersens, qui avait promis de leur faire visite dans la matinee. Madame Neveu y consentit volontiers, car elle n'etait point assez egoiste pour vouloir imposer a sa fille les privations qu'elle avait a supporter elle-meme en raison de son infirmite. --Va, mon enfant! lui dit-elle avec bonte, mais ne t'eloigne pas trop et sois prudente en suivant le bord de l'eau, car, bien que le Clain soit une riviere peu dangereuse et peu profonde, je n'en ai pas moins une defiance involontaire a l'egard des rivieres.... Ne reste donc pas trop longtemps absente, lors meme que le Clain, ajouta-t-elle en souriant, t'inspirerait d'aussi beaux vers, que l'Hippocrene et le Permesse, ces celebres sources de l'Helicon, en inspiraient autrefois aux poetes de la Grece. Catherine n'avait rien a changer a sa toilette, qui etait plus elegante que luxueuse, et qui devait son plus bel ornement a sa gracieuse maniere de la porter; elle se couvrit seulement la tete d'un chapeau d'etoffe blanche, qui encadrait son joli visage, comme celui d'une madone d'Italie. C'etait seulement pour se garantir du hale et du soleil, en cette tiede matinee de printemps, qui s'annoncait par un concert d'oiseaux dans les branches verdoyantes des arbres. Elle avait pris, pour compagnon de promenade, un livre de papier blanc, sur les pages duquel elle avait deja ecrit au crayon les premieres scenes d'une tragi-comedie en vers, intitulee _Tobie_. Pendant que la jeune poetesse s'en allait, le long de la riviere, a petits pas, meditant son oeuvre et ne s'arretant que par intervalles, afin de transcrire sur son carnet quelques vers qu'elle venait de composer, sa pensee se penetrait intimement du sujet biblique qu'elle avait choisi pour en faire un petit drame en six ou sept scenes: elle n'etait plus a Poitiers, en ce moment. Le paysage qui se deployait sous ses yeux avait change d'aspect et de couleur: la riviere du Clain etait devenue un grand fleuve de la Medie; elle se figurait approcher de la ville de Rages, ou Tobie allait se rendre sous la garde de l'ange Raphael; mais elle n'apercevait ni l'Ange ni Tobie, qui etaient les personnages de son drame. Soudain elle entend le bruit de l'eau qui jaillit et qui clapote, et ses regards hallucines se portent sur un enfant, qui s'est mis a l'eau et qui s'essaye a nager dans le Clain; elle a cru voir le jeune Tobie se baignant dans le fleuve, et elle imagine que le poisson monstrueux va paraitre, tel que le decrit la Bible. La vision ne dure qu'un instant et s'efface aussitot. Ce n'est plus l'ange Raphael qu'elle voit devant elle, c'est Jules de Guersens, le medecin de sa mere et son maitre ou plutot son emule en poesie: il l'avait reconnue de loin et il venait a elle, en silence, pour la surprendre au milieu de son inspiration poetique. Jules de Guersens, originaire de Gisors en Normandie, etait venu fort jeune a Paris, pour suivre les cours des facultes de droit et de medecine, n'ayant pas encore choisi sa vocation et ne sachant s'il serait medecin ou avocat. Il eut de brillants succes dans ses etudes, quoique suivant a la fois deux carrieres differentes; il fit de si rapides progres dans l'une et l'autre, qu'a l'age de vingt-cinq ans il etait simultanement docteur en droit et docteur en medecine. Mais il s'arreta tout a coup au seuil des deux carrieres qu'il s'etait ouvertes avec tant de succes, et il ne songea plus qu'a devenir poete; son gout le portait vers le genre dramatique; il avait commence a ecrire une tragedie, tiree de Xenophon, qu'il nommait _Panthee_ et qu'il se proposait de faire representer au theatre de l'hotel de Bourgogne, ou l'on ne jouait plus de mysteres, par ordonnance du Parlement. En revanche, on y jouait des farces, tres plaisantes et tres divertissantes, bien qu'assez grossieres, et les acteurs de ce theatre ne savaient ce que pouvait etre une tragedie a la maniere des grands tragiques grecs. On conseilla donc a Jules de Guersens de se transporter a Poitiers, avec sa tragedie, parce qu'il y avait, dans cette ville, une troupe de comediens, qui representaient encore des mysteres, ces vieux drames bibliques et historiques que le Parlement de Paris avait interdits depuis dix ou douze ans dans la capitale. Les mysteres offraient sans doute quelque analogie avec la tragedie, imitee du theatre grec, qui etait encore bien nouvelle en France, puisque la premiere qu'on y representa, dans un college de Paris, en 1552, fut la _Cleopatre captive_ de Jodelle, et cet heureux essai avait fait naitre un petit nombre de tragedies, de la meme espece, qui ne trouvaient des acteurs et des spectateurs que dans les colleges. L'auteur de _Panthee_ etait un grand et beau jeune homme, distingue de tournure et de manieres, qui n'avait rien de l'apparence solennelle et pedante d'une personnalite medicale: sa physionomie franche et ouverte respirait la bonte et la douceur, mais elle se voilait, par moments, d'une teinte melancolique et chagrine. Il n'avait pu se soustraire a l'obligation de porter le bonnet carre de velours noir et la longue robe d'etamine noire, boutonnee du haut en bas par-devant, avec de larges manches tombantes a parements de velours; il avait meme le petit rabat de toile blanche, qui caracterisait les maitres es arts et les docteurs de Faculte; mais ce costume severe et magistral n'etait chez lui que noble et meme elegant, par la facon simple et naturelle dont il le portait, contrairement aux habitudes de ses confreres du doctorat, qui se donnaient autant que possible un air imposant et majestueux. --Merci Dieu! gentille Catherine! dit-il en l'abordant. Je suis aise de vous rencontrer par cette radieuse matinee de mai! J'ecoutais a distance votre voix melodieuse murmurant des vers, que j'admirais sans les entendre. Sont-ce pas des vers de notre _Tobie_? --Oui, repondit-elle avec un charmant sourire: je faisais parler l'ange Raphael, pour inviter Tobie a se baigner dans le fleuve. L'enfant obeit a cette benevole invitation; il se recommande au Seigneur, avant d'entrer dans l'eau, mais il pousse un cri de terreur en voyant venir a lui un poisson monstrueux, qui, la gueule beante, semble pret a le devorer; il veut s'enfuir et regagner le bord.... --C'est la que l'ange doit l'encourager, reprit Jules de Guersens, en lui adressant ces deux vers, par exemple: Arme-toi de courage, enfant, au nom du ciel! Ce monstre peut t'aider: il vient t'offrir son fiel. --Je pensais, dit Catherine, montrer Tobie qui court gros risque de se noyer, et l'ange qui arrive a point pour lui tendre la main et le sauver. N'est-ce pas la le role d'un bon ange, et l'enfant aura-t-il, a lui seul, la force de tuer ce vilain poisson? Tout a coup des cris de detresse s'elevent du cote de la riviere, et Catherine se rappelle sur-le-champ qu'elle a vu, en passant, un enfant a demi-nu, qui s'etait avance au milieu de l'eau, sans perdre pied et qui s'efforcait d'apprendre a nager. C'etait, ce ne pouvait etre que cet enfant qu'on entendait appeler au secours; c'etait lui qui se noyait, comme le _Tobie_ de la tragi-comedie de mademoiselle Neveu; c'etait la scene meme de cette tragi-comedie, que la jeune poetesse allait avoir sous ses yeux. --C'est Tobie qui se noie! s'ecria-t-elle, en courant vers l'endroit d'ou partaient ces cris desesperes, qui s'affaiblissaient par degres et qui finirent par cesser tout a fait. L'enfant! l'enfant! Il a deja perdu connaissance! il va perir! L'ange Raphael n'est-il plus la pour le sauver! Sauvez-le, pour l'amour de Dieu! Jules de Guersens avait suivi mademoiselle Neveu, sans savoir le motif qui l'entrainait vers la riviere, ou il apercut un enfant qui disparaissait deja au fond de l'eau. Il ne prit pas le temps de quitter ses vetements, et il entra tout habille dans l'eau, qui, par bonheur, n'etait pas profonde, il n'eut pas de peine a y retrouver l'enfant evanoui, qu'il prit dans ses bras et qu'il deposa sans mouvement sur la rive. Le pauvre petit respirait faiblement, mais, comme sa respiration devenait plus rare et plus penible, le medecin jugea que l'asphyxie faisait des progres et que l'etat de cet enfant exigeait des soins aussi prompts qu'energiques. Il le prit entre ses bras, esperant encore le rappeler a la vie, et il l'emporta, en courant, jusqu'a la maison de madame Neveu. --Vite! vite! disait-il a Catherine. Qu'on allume un grand feu! Il nous faut du linge bien chaud! Il n'y a pas une minute a perdre! le pouls ne bat plus! Ou allons-nous coucher cet enfant? Il est bien malade, s'il n'est pas deja mort! Ce fut dans sa propre chambre, ou elle ne couchait jamais, que Catherine, toute emue et toute en larmes, fit transporter l'enfant, que le medecin avait debarrasse de ses hardes mouillees pour l'envelopper de linges chauds, pendant qu'on allumait dans la large cheminee un beau feu petillant, avec des fagots et des bourrees. Il s'agissait de ramener la chaleur dans ce corps glace, qui ne donnait plus signe de vie, mais Jules de Guersens percevait encore un leger battement du coeur. Tout espoir n'etait donc pas perdu: il se mit a frotter doucement, avec de la laine, toutes les parties du corps, que le froid de la mort semblait avoir deja envahies; puis, il insuffla de l'air dans la poitrine, qu'il presentait alternativement a l'action de la flamme du foyer. Enfin, l'enfant poussa un faible soupir et entr'ouvrit les yeux qu'il referma aussitot. Il etait sauve; on le mit dans le lit sous d'epaisses couvertures, et on le laissa reprendre ses sens, en evitant de l'emouvoir et de le troubler, pendant qu'il achevait de revenir a lui. Jules de Guersens s'apercut seulement alors de l'etat ou il se trouvait lui-meme, mouille des pieds a la tete et ayant besoin de changer de vetements. Il demanda donc a Catherine Neveu la permission de s'absenter, en lui promettant de ne pas rester longtemps eloigne de son petit malade et la rassurant absolument sur les suites d'un accident qui avait failli causer la mort de cet enfant. Catherine, assise au chevet du lit dans lequel on avait couche l'enfant, qui commencait a se ranimer, ne l'avait pas encore quitte des yeux: elle pleurait silencieusement, en regardant cette gracieuse et sympathique figure, empreinte d'une paleur mortelle, ou n'apparaissaient pas encore les signes evidents du retour a la vie. --Cet enfant est hors de danger, dit le medecin en partant; mais il reclame toujours des soins, et je conseillerais d'avertir les parents. --Ce malheureux enfant n'a peut-etre pas de mere, objecta Catherine; s'il en avait une, elle ne l'eut pas laisse s'exposer ainsi a se noyer dans le Clain. Pauvre cher enfant! ajouta-t-elle avec un accent de tendre pitie, tu n'as donc plus de mere? L'enfant avait entendu cette voix penetrante, qui lui allait jusqu'au fond du coeur. Il fit un mouvement et rouvrit les yeux, puis il les ferma et les rouvrit encore, en jetant autour de lui des regards etonnes. Il ne savait pas ou il etait, et tous les objets qui l'entouraient n'eveillerent aucun souvenir dans son esprit, qui avait ressaisi quelques lambeaux de sa memoire; mais, quand ses yeux se furent fixes sur mademoiselle Neveu, qui le contemplait avec une emotion inexplicable, il ne cessa plus de la regarder, a travers les larmes de joie et de reconnaissance qui debordaient de ses paupieres. [Illustration: J'etais venu pecher aux ecrevisses.] --Mon enfant! repeta Catherine, qui eprouvait un interet singulier pour cet enfant qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle semblait vouloir reconnaitre. On eut dit qu'elle l'avait vu ailleurs, a une epoque et dans des circonstances que sa memoire ne parvenait pas a determiner. --Mon enfant, vous n'avez donc pas de mere? --Non, Madame, repondit-il timidement d'une voix faible et voilee, je n'ai pas de mere. --Et votre pere? demanda Catherine, en hesitant a pousser plus loin cet interrogatoire, qui paraissait embarrasser visiblement le malade, et lui causer une agitation extraordinaire. Comment vous a-t-on permis de vous baigner seul dans cette riviere, ou vous auriez pu vous noyer? --Je n'ai pas cru mal faire, Madame, reprit-il en fixant sur elle de grands yeux inquiets et attendris. Je n'ai pas de pere! murmura-t-il, en pleurant a sanglots. J'ai commis sans doute une grande imprudence, et voici seulement que je me souviens de ce qui s'est passe! J'etais venu pecher aux ecrevisses, et ma peche terminee, j'ai trouve le lieu si engageant, l'air si tiede, l'eau si limpide, que l'idee m'est venue de me baigner, sans trop m'ecarter du bord, et j'avais presque reussi a me soutenir sur l'eau, en nageant comme j'avais vu nager; mais soudain j'ai perdu pied, j'avalais de l'eau a pleines gorgees et j'enfoncais dans la riviere. J'ai crie a l'aide, j'invoquais mon saint patron, en me debattant au milieu de l'eau qui bourdonnait dans mes oreilles; je n'avais plus la force de crier, je perdais haleine, je voyais tout noir, et je ne sais plus rien de ce qui est advenu. N'est-ce pas vous, Madame, qui m'avez secouru dans ce terrible moment ou j'allais mourir? N'est-ce pas vous qui m'avez sauve? --Ce n'est pas moi, mon enfant, dit-elle en cherchant a le calmer. Rendez grace a Dieu qui vous est venu en aide; ne vous agitez pas comme vous faites, et tachez de reposer, sous les auspices de votre ange gardien qui vous a sauve! L'enfant etait en proie a un violent acces de fievre, qui le fit tomber dans le delire: il prononcait des paroles sans suite et jetait des cris etouffes; il voulait s'elancer hors du lit, ou mademoiselle Neveu avait peine a le retenir; il repassait, en imagination, par toutes les horreurs de la catastrophe dans laquelle il avait failli perir; il croyait encore se debattre au milieu des eaux qui l'engloutissaient, et il repetait d'une voix eteinte: "Plus de pere! plus de mere!" Catherine, inquiete et desolee de l'exaltation delirante de son malade, se sentait impuissante a le soulager. Jules de Guersens revint, par bonheur, avec les medicaments dont il avait juge prudent de se munir; il administra une potion calmante a l'enfant, qui pouvait etre atteint d'une fievre chaude: l'effet salutaire de cette potion fut presque immediat; le malade s'apaisa comme par enchantement et s'endormit d'un sommeil bienfaisant et reparateur. --Mon cher maitre, dit Catherine a Jules de Guersens, cet enfant est un orphelin que Dieu nous a envoye pour que nous lui servions de pere et de mere. Voyez comme il dort d'un bon sommeil? Il s'eveillera gueri. Mais quand s'eveillera-t-il? C'est a moi de le garder et de veiller sur lui, pour achever votre oeuvre, car c'est vous qui l'avez sauve, comme l'ange qui protegeait Tobie. Je vous adjure de voir ma mere et d'inventer quelque beau pretexte qui motive mon absence, vis-a-vis d'elle. Dites-lui que je suis un peu souffrante, et que je viens de rentrer, incommodee de ma promenade sous le soleil du printemps... Mais, non, cherchez plutot un pretexte quelconque qui n'ait pas lieu de lui donner du souci a mon egard; dites-lui que vous me laissez avec mon Tobie et que je viens de composer une scene bien touchante, dont l'ange Raphael aura tout l'honneur. Jules de Guersens serra la main de la jeune fille, et il la contempla en silence avec une tendre admiration. Catherine avait repose ses regards sur l'enfant qui dormait du sommeil le plus paisible. Le medecin s'eloigna en soupirant, emu et charme de la delicate sollicitude avec laquelle mademoiselle Neveu remplissait son role de garde-malade. --Heureux, pensait-il en se rendant chez madame Neveu, qu'il eut volontiers oubliee pour rester avec sa fille, heureux celui qui sera juge digne d'obtenir la main de cette muse d'innocence, que j'ai surnommee la Minerve francaise. Elle vaut plus, a elle seule, que les neuf Muses du Parnasse antique! Madame Neveu s'etonnait et s'attristait que sa fille l'eut abandonnee si longtemps, et encore n'etait-ce pas elle qui lui amenait le medecin. Celui-ci ne reussit pas a faire agreer a cette mere jalouse et exigeante les excuses qu'il s'etait charge de lui presenter de la part de Catherine. Madame Neveu ne put reprimer un mouvement de depit et d'impatience: elle leva au ciel ses yeux sans regard et ne put s'empecher de gemir. --Je comprends, dit-elle, que la compagnie d'une mere aveugle et souffreteuse ait assez peu de charmes pour une jeune fille, qui doit penser au mariage et qui met son plaisir dans l'etude et la culture des lettres. Certes, a cet egard, tres cher et bon docteur, je dois vous savoir mauvais gre d'avoir eveille, par des eloges, l'ambition poetique de Catherine. Elle ne songe maintenant qu'a faire imprimer ses poesies et a les dedier a notre souverain poete Pierre de Ronsard, le grand chef de la Pleiade. --Certes, on voit tous les jours sortir de dessous la presse maintes poesies qui ne valent pas celles de mademoiselle Catherine, repondit Jules de Guersens. Je l'encourage fort a mettre en lumiere ses beaux vers, avec les votres, Madame.... --Oh! ne parlez pas de ces vanites du monde qui n'ont plus d'attraits pour moi! reprit madame Neveu, avec tristesse. Catherine a eu grand tort de vous montrer ces faibles essais de ma frivole jeunesse, que j'avais oublies et que je veux aneantir. J'etais heureuse alors, ou plutot je croyais l'etre un jour; j'avais foi dans l'avenir, j'allais m'unir par les liens sacres du mariage a un homme qui me semblait digne de mon estime et de mon attachement; la vie s'ouvrait a moi avec toutes ses joies, toutes ses esperances, toutes ses promesses, la poesie debordait de mon coeur, et je celebrais dans mes vers tout ce qui semblait fait pour m'inspirer, la nature et ses merveilles, les plaisirs des champs, les grandeurs de notre sainte religion, les nobles sentiments de l'ame, l'amour conjugal, l'amour maternel...Helas! je suis entree bientot dans les deceptions et les amertumes de l'existence humaine, et l'etoile de la poesie a cesse de luire sur mon chemin sombre et douloureux. Madame Neveu avait une vive sympathie pour Jules de Guersens, qui l'environnait de soins vigilants et qui ne desesperait pas de lui rendre la vue. Il ne la flattait pourtant pas de cet espoir, qu'il craignait de ne pouvoir realiser aussi promptement et aussi surement qu'il l'eut voulu, mais il lui disait que la nature etait plus puissante que l'art, et il l'invitait a mettre sa confiance en Dieu, qui faisait encore des miracles dans les cures de la medecine. Il n'ignorait pas que la pauvre aveugle avait perdu un fils au berceau, dont la perte lui etait toujours presente et la faisait inconsolable; mais madame Neveu gardait un silence absolu sur les circonstances de sa vie et ne laissait pas meme soupconner qu'elle etait fort riche, qu'elle possedait en Bourgogne un domaine seigneurial, qu'elle portait un nom noble, et que sa fille serait un grand et riche parti pour l'epoux qu'elle lui choisirait. Ce n'etaient donc pas ces considerations qui avaient amene le jeune medecin a desirer son union avec Catherine Neveu, quoiqu'il n'eut pas fait connaitre ses intentions a la mere de cette belle et spirituelle personne. Celle-ci se sentait tout naivement engagee d'amitie envers Jules de Guersens, dont elle appreciait les belles qualites morales; elle n'etait pas eloignee de le regarder comme un frere, en lui accordant toute confiance et toute affection, mais elle n'avait jamais songe a en faire un mari, d'autant plus qu'elle eprouvait une repulsion invincible pour le mariage. Les plaintes continuelles de sa mere a l'egard d'un epoux qui n'etait pas digne d'elle et le tableau des miseres conjugales que la malheureuse veuve ne se lassait pas d'etaler sous les yeux d'une enfant, avaient contribue sans doute, de bonne heure, a faire naitre dans l'esprit de Catherine une ferme resolution de ne pas se marier. --Bonne mere, disait-elle quelquefois a madame Neveu, si vous n'etiez plus la pour me servir de guide et de compagne ici-bas, j'irais me mettre sous la garde du bon Dieu dans un couvent; mais, a coup sur, je ne vous quitterai jamais pour devenir l'esclave d'un mari. Madame Neveu aurait du empecher peut-etre cette etrange idee de s'enraciner dans le coeur de Catherine, si elle eut cherche a la dissuader d'une opinion fausse, qui pouvait influer sur le reste de sa vie et qui ne tarda pas a devenir la regle de sa conduite; mais la mere en riait et n'y attachait aucune importance, parce que le moment de songer a l'etablissement de sa fille a peine nubile lui paraissait s'eloigner de jour en jour, au lieu de s'approcher, car elle avait trouve dans Catherine une compagne fidele et presque inseparable, qu'elle n'eut pas eu le desinteressement de ceder a un mari. --La mythologie, lui disait encore Catherine, a bien fait les choses en ne donnant pas de maris aux Muses: elles ont, pour elles toutes, une sorte de conseiller et de precepteur dans Apollon, qui n'en epouse aucune. Et moi, j'aurai aussi mon Apollon, c'est Jules de Guersens. Catherine etait encore aupres de l'enfant, qui dormait toujours et qu'elle regardait sans cesse avec la meme emotion. Elle vint a penser que cet enfant, dont il avait fallu enlever les haillons trempes d'eau, ne trouverait pas de vetements a reprendre, en se reveillant. Elle envoya donc dans la ville, pour lui procurer de quoi se vetir d'une maniere convenable, et on apportait les habits qu'elle avait fait acheter, quand l'enfant s'eveilla. Ses premiers regards furent pour elle. --N'etes-vous pas, lui dit-il avec attendrissement, une de ces fees qui sont toujours pretes a aider et a secourir les pauvres gens, des qu'on a besoin d'elles? Vous etes la premiere que j'aie vue, et je souhaite n'en plus voir d'autres que vous. Catherine appela un vieux valet et lui ordonna d'habiller l'enfant, pendant qu'elle irait s'informer de la sante de sa mere et ne demeurerait que peu d'instants absente. En la voyant se disposer a sortir de la chambre, l'enfant la suivit d'un oeil fixe et plein de larmes. --Oh! revenez, je vous en conjure! lui dit-il avec tendresse, revenez bientot! Si vous ne revenez pas, je me sentirai mourir! La jeune fille le quitta, toute emue, ayant peine a retenir ses larmes et ne comprenant pas la cause d'une si singuliere emotion. Lorsqu'elle entra dans la chambre de sa mere, Jules de Guersens y etait encore; il rougit en la voyant paraitre et se leva d'un air timide et embarrasse, qu'elle ne se souvenait pas d'avoir remarque chez lui en toute autre occasion. Elle en fut troublee et inquiete, en attribuant cet embarras a un entretien que son arrivee avait interrompu. --Je ne viens qu'un moment aupres de vous, bonne mere, lui dit-elle. Je constate avec plaisir que notre ami vous tient compagnie et vous empeche de vous apercevoir de ma longue absence. --Elle a dure, en effet, bien longtemps, reprit madame Neveu: deux heures au moins, et je dois maudire la poesie qui me prive ainsi de ta presence, surtout dans un moment ou il etait grandement question de toi... --De moi? repliqua Catherine, qui tourna les yeux vers Jules de Guersens, pour avoir l'explication de ce reproche. --Ne devines-tu pas? lui dit sa mere. Jules de Guersens, que nous estimons, que nous aimons, comme si c'etait un vieil ami, voulait me rendre le fils que j'ai perdu, en devenant mon gendre, et me demandait ta main? --Monsieur, je ne saurais etre que tres sensible a une telle marque de bienveillance et d'affection, dit Catherine en baissant les yeux. Vous pouviez deja compter sur mon amitie; j'y joindrai maintenant une bien douce reconnaissance. Mais, je pensais vous l'avoir deja declare avec franchise, le mariage n'est pas fait pour moi! --Et cependant, Mademoiselle, repondit Jules de Guersens avec tristesse, nulle mieux que vous n'est faite pour le bonheur d'un mari! Vous ne m'accuserez point de m'etre trop presse de parler et d'avoir revele un secret que vous deviez etre la premiere a connaitre. C'est votre mere elle-meme qui m'a force de le trahir... --Contentez-vous d'etre mon ami, mon meilleur ami, reprit-elle en lui tendant la main et en serrant la sienne qu'elle sentait tremblante et glacee. Je vous jure, devant ma mere, que je ne me marierai jamais. A ces mots, elle dissimula sa profonde emotion, en faisant comprendre, par un signe, a Jules de Guersens, qu'elle etait appelee ailleurs par des motifs qu'il pouvait apprecier, et elle sortit en le priant de rester encore avec madame Neveu, jusqu'a ce qu'elle eut fini une tache d'humanite dans laquelle il avait eu sa part. Elle revint donc, sous l'impression d'un grand trouble, aupres de l'enfant, qui etait deja habille et qui se regardait avec surprise dans ses nouveaux habits, si beaux et si riches qu'il n'en avait jamais porte de pareils dans toute sa vie. Ce costume lui donnait un air de distinction native, qui frappa Catherine et lui causa une satisfaction intime, dont elle ne s'expliquait pas la cause. Elle se felicita davantage d'avoir conserve la vie d'un enfant qui devait etre si cher a ses parents. Elle ne se rappelait pas que ce pauvre enfant etait un orphelin. --On est probablement bien inquiet de vous, dans votre famille? lui dit-elle. Il serait temps de vous y reconduire ou du moins d'avertir vos parents que vous etes ici sain et sauf et en surete. --Je n'ai pas de famille, Madame, repondit-il avec un sourire melancolique. Ne vous l'avais-je pas dit? Je ne suis pas trop presse, j'en conviens, de retourner a la boutique de maitre Nicolas Courtois, ajouta-t-il en souriant avec malice. J'avais fait aujourd'hui l'ecole buissonniere, pour aller a la peche, et sans vous, ma tres noble demoiselle, sans votre ami qui m'a gentiment tire de l'eau, j'etais bel et bien noye, pour ma punition. --Ce maitre Nicolas Courtois, lui demanda Catherine, n'est-ce pas l'imprimeur de Poitiers? --Je n'en connais pas d'autre, ne vous deplaise, repliqua l'enfant; c'est un honnete homme qui sait son metier, mais qui est un peu rude pour ses pauvres apprentis. Imaginez qu'il les bat comme platre, a propos de rien et de tout. --Vous a-t-il donc battu, ce mechant homme, mon enfant? dit Catherine. Ce n'est pas dans son imprimerie qu'on imprimera mes vers, je vous assure! Un homme qui bat les enfants est un vrai monstre! Vous etes donc ouvrier imprimeur, mon cher enfant? --Je le suis et je m'en fais gloire, repartit l'enfant. C'est le plus noble des metiers, et je ne le changerais pas contre une maitrise d'epicier ou d'orfevre. Et vous, madame, ne parlez-vous pas de faire des vers? Oh! combien je serais heureux d'avoir a les composer en beaux caracteres neufs, sans laisser passer des bourdons ni faire des coquilles! --Mon ami, lui dit-elle enchantee de son ardeur au travail, vous ne m'avez pas encore fait connaitre votre nom? --Je me nomme Jacques des Roches, repondit l'enfant avec modestie, et je n'ai pas plus de douze ans, si je les ai... --Jacques des Roches? s'ecria Catherine. Jacques des Roches! C'est bien la votre nom, cher enfant? --Assurement, Madame, c'est le nom qui me fut donne a l'hopital de Lyon, quand on m'y apporta dans mon berceau. --Jacques des Roches! repetait Catherine. Et vous avez douze ans, ou peu s'en faut? Vous dites qu'on vous apporta dans votre berceau a l'hopital de Lyon? D'ou veniez-vous, lorsqu'on vous y apporta, mon pauvre enfant? --Je n'en sais, ma bonne dame, que ce qu'on m'en a dit, repliqua Jacques des Roches, etonne et tourmente de l'agitation extraordinaire qui s'etait emparee de sa protectrice. J'ai ete eleve dans l'hospice des Orphelins a Lyon, et l'on ne m'y donnait pas d'autre nom que celui que j'ai toujours porte depuis. J'avais sept ans ou environ, quand un compagnon d'imprimerie, qui avait perdu un fils unique, offrit de m'adopter et de m'apprendre son etat; ce qu'il fit, le digne homme, et je profitai si bien de ses lecons, qu'avant ma dixieme annee, je travaillais a la casse assez proprement dans l'imprimerie des Griphes, les premiers imprimeurs de Lyon. Je gagnais honnetement ma vie chez ces braves patrons, et j'y serais encore, si je n'avais pas eu le malheur de perdre mon pere adoptif. Je pris des lors en horreur le sejour de Lyon, et tout jeune que j'etais, je commencai a faire mon tour de France, tantot comme compositeur, tantot comme garcon de presse. Le sort me conduisit a Poitiers, il y a six ou sept mois, et je m'enrolai, pour deux ans, dans l'imprimerie de maitre Nicolas Courtois, ou je me trouverais fort bien, s'il ne battait pas si dru ses apprentis. Enfin, suivant le dicton: Ou la chevre est attachee, il faut qu'elle broute... --Mais vous ne me dites pas, mon enfant, ce qui m'interesse le plus, interrompit Catherine, qui ne le quittait pas des yeux une minute. Racontez-moi comment et pourquoi ce nom de Desroches vous a ete donne. --J'y etais, certainement, dit-il en souriant avec candeur, mais je ne me rappellerais pas dans quelles circonstances je suis arrive a Lyon par la Saone, une grande et belle riviere, qui passe a Lyon et va se joindre a la Loire. Mon berceau venait on ne sait d'ou; il avait descendu le fleuve, moi dedans et bien paisiblement endormi, a ce qu'on m'a raconte; le berceau s'arreta au pied d'un amas de roches, qui forment un ecueil a l'entree de la ville. Les bonnes gens qui m'avaient sauve me servirent de parrains, en rapportant de quelle facon ils m'avaient trouve dormant dans mon berceau: ce sont eux qui me nommerent _des Roches_. Quant au nom de Jacques, qui devait etre mon nom de bapteme, il etait inscrit sur le berceau et brode sur mes langes. On m'a dit aussi que le nom de Desroches se trouvait egalement, sur mon berceau, a la suite du nom de Jacques. Enfin, depuis lors, on ne m'a jamais appele que Jacques Desroches... --Jacques, mon bien-aime Jacques! criait Catherine, folle de bonheur: Je suis ta soeur! Tu es mon frere! [Illustration: Mere! voici Tobie! Voici mon frere! Voici votre fils Jacques!] Elle prit Jacques dans ses bras et le couvrit de baisers meles de larmes, et Jacques Desroches partageait, sans y rien comprendre, l'emotion dont il etait l'objet et la cause. Il ne s'expliquait pas comment, lui pauvre orphelin abandonne et simple ouvrier apprenti dans une petite imprimerie de Poitiers, il pouvait etre le frere de cette noble et belle demoiselle, qu'il ne connaissait que pour avoir ete sauve et soigne par elle. Soudain Catherine, dont la joie et l'enthousiasme n'avaient fait que s'accroitre, trouva la force de le soulever de terre et de l'emporter entre ses bras jusqu'a la chambre de sa mere, aupres de qui Jules de Guersens etait encore, sans pouvoir se remettre du coup qui l'avait frappe dans ses plus cheres illusions. --Mere! voici Tobie! cria-t-elle, d'un accent imposant et prophetique: voici mon frere! voici votre fils Jacques! Madame Neveu, qui n'avait pas ete preparee le moins du monde a cette resurrection miraculeuse de son fils, eprouva dans tout son etre une telle commotion, une telle secousse morale, que la crise physique, dont Jules de Guersens avait prevu le resultat, se produisit tout a coup: elle recouvra la vue aussi spontanement qu'elle l'avait perdue onze ans auparavant; ses yeux fermes se rouvrirent, en se ranimant, et elle put s'assurer que son fils etait la, devant elle, dans les bras de sa fille. Elle poussa un cri terrible et tomba evanouie, les mains jointes dans l'elan d'une priere mentale, qui avait un echo dans le coeur de toutes les meres. Son fils retrouve, Madeleine Neveu rendit mieux justice a son mari defunt, dont elle honora la memoire, en reprenant son nom de Desroches, sous lequel elle se fit connaitre desormais