The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, IX. by Adolphe Thiers This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Histoire de la Revolution francaise, IX. Author: Adolphe Thiers Release Date: May 4, 2004 [EBook #12258] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA R,VOLUTION *** Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr., HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE PAR M.A. THIERS DE L'ACADEMIE FRANCAISE NEUVIEME EDITION TOME NEUVIEME HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE. DIRECTOIRE. CHAPITRE VII. SITUATION DU GOUVERNEMENT DANS L'HIVER DE L'AN V (l797).--CARACTERES ET DIVISIONS DES CINQ DIRECTEURS, BARRAS, CARNOT, REWBELL, LETOURNEUR ET LAREVELLIERE-LEPAUX.--ETAT DE L'OPINION PUBLIQUE. CLUB DE CLICHY.--INTRIGUES DE LA FACTION ROYALISTE. COMPLOT DECOUVERT DE BROTTIER, LAVILLE-HEURNOIS ET DUVERNE DE PRESLE.--ELECTIONS DE L'AN V.--COUP D'OEIL SUR LA SITUATION DES PUISSANCES ETRANGERES A L'OUVERTURE DE LA CAMPAGNE DE 1797. Les dernieres victoires de Rivoli et de la Favorite, la prise de Mantoue, avaient rendu a la France toute sa superiorite. Le directoire, toujours aussi vivement injurie, inspirait la plus grande crainte aux puissances. _La moitie de l'Europe_, ecrivait Mallet-Dupan[1], _est aux genoux de ce divan, et marchande l'honneur de devenir son tributaire._ [Note 1: Correspondance secrete avec le gouvernement de Venise.] Ces quinze mois d'un regne ferme et brillant avaient consolide les cinq directeurs au pouvoir, mais y avaient developpe aussi leurs passions et leurs caracteres. Les hommes ne peuvent pas vivre longtemps ensemble sans eprouver bientot du penchant ou de la repugnance les uns pour les autres, et sans se grouper conformement a leurs inclinations. Carnot, Barras, Rewbell, Larevelliere-Lepaux, Letourneur, formaient deja des groupes differens. Carnot etait systematique, opiniatre et orgueilleux. Il manquait entierement de cette qualite qui donne a l'esprit l'etendue et la justesse, au caractere la facilite. Il etait penetrant, approfondissait bien le sujet qu'il examinait; mais une fois engage dans une erreur il n'en revenait pas. Il etait probe, courageux, tres applique au travail, mais ne pardonnait jamais ou un tort, ou une blessure faite a son amour-propre; il etait spirituel et original, ce qui est assez ordinaire chez les hommes concentres en eux-memes. Autrefois il s'etait brouille avec les membres du comite de salut public, car il etait impossible que son orgueil sympathisat avec celui de Robespierre et de Saint-Just, et que son grand courage flechit devant leur despotisme. Aujourd'hui la meme chose ne pouvait manquer de lui arriver au directoire. Independamment des occasions qu'il avait de se heurter avec ses collegues, en s'occupant en commun d'une tache aussi difficile que celle du gouvernement, et qui provoque si naturellement la diversite des avis, il nourrissait d'anciens ressentimens, particulierement contre Barras. Tous ses penchans d'homme severe, probe et laborieux, l'eloignaient de ce collegue prodigue, debauche et paresseux; mais il detestait surtout en lui le chef de ces thermidoriens, amis et vengeurs de Danton, et persecuteurs de la vieille Montagne. Carnot, qui etait l'un des principaux auteurs de la mort de Danton, et qui avait failli plus tard devenir victime des persecutions dirigees contre les montagnards, ne pouvait pardonner aux thermidoriens: aussi nourrissait-il contre Barras une haine profonde. Barras avait servi autrefois dans les Indes; il y avait montre le courage d'un soldat. Il etait propre, dans les troubles, a monter a cheval, et, comme on a vu, il avait gagne de cette maniere sa place au directoire. Aussi, dans toutes les occasions difficiles, parlait-il de monter encore a cheval et de sabrer les ennemis de la republique. Il etait grand et beau de sa personne; mais son regard avait quelque chose de sombre et de sinistre, qui etait peu d'accord avec son caractere, plus emporte que mechant. Quoique nourri dans un rang eleve, il n'avait rien de distingue dans les manieres. Elles etaient brusques, hardies et communes. Il avait une justesse et une penetration d'esprit qui, avec l'etude et le travail, auraient pu devenir des facultes tres distinguees; mais paresseux et ignorant, il savait tout au plus ce qu'on apprend dans une vie assez orageuse, et il laissait percer dans les choses qu'il etait appele a juger tous les jours, assez de sens pour faire regretter une education plus soignee. Du reste, dissolu et cynique, violent et faux comme les meridionaux qui savent cacher la duplicite sous la brusquerie; republicain par sentiment et par position, mais homme sans foi, recevant chez lui les plus violens revolutionnaires des faubourgs et tous les emigres rentres en France, plaisant aux uns par sa violence triviale, convenant aux autres par son esprit d'intrigue, il etait en realite chaud patriote, et en secret il donnait des esperances a tous les partis. A lui seul il representait le parti Danton tout entier, au genie pres du chef, qui n'avait pas passe dans ses successeurs. Rewbell, ancien avocat a Colmar, avait contracte au barreau et dans nos differentes assemblees une grande experience dans le maniement des affaires. A la penetration, au discernement les plus rares, il joignait une instruction etendue, une memoire fort vaste, une rare opiniatrete au travail. Ces qualites en faisaient un homme precieux a la tete de l'etat. Il discutait parfaitement les affaires, quoique un peu argutieux, par un reste des habitudes du barreau. Il joignait a une assez belle figure l'habitude du monde; mais il etait rude et blessant par la vivacite et l'aprete de son langage. Malgre les calomnies des contre-revolutionnaires et des fripons, il etait d'une extreme probite. Malheureusement il n'etait pas sans un peu d'avarice; il aimait a employer sa fortune personnelle d'une maniere avantageuse, ce qui lui faisait rechercher les gens d'affaires, et ce qui fournissait de facheux pretextes a la calomnie. Il soignait beaucoup la partie des relations exterieures, et il portait aux interets de la France un tel attachement, qu'il eut ete volontiers injuste a l'egard des nations etrangeres. Republicain chaud, sincere et ferme, il appartenait originairement a la partie moderee de la convention, et il eprouvait un egal eloignement pour Carnot et Barras, l'un comme montagnard, l'autre comme dantonien. Ainsi Carnot, Barras, Rewbell, issus tous trois de partis contraires, se detestaient reciproquement; ainsi les haines contractees pendant une longue et cruelle lutte, ne s'etaient pas effacees sous le regime constitutionnel; ainsi les coeurs ne s'etaient pas meles, comme des fleuves qui se reunissent sans confondre leurs eaux. Cependant, tout en se detestant, ces trois hommes contenaient leurs ressentimens, et travaillaient avec accord a l'oeuvre commune. Restaient Larevelliere-Lepaux et Letourneur, qui n'avaient de haine pour personne. Letourneur, bon homme, vaniteux, mais d'une vanite facile et peu importune, qui se contentait des marques exterieures du pouvoir, et des hommages des sentinelles, Letourneur avait pour Carnot une respectueuse soumission. Il etait prompt a donner son avis, mais aussi prompt a le retirer, des qu'on lui prouvait qu'il avait tort, ou des que Carnot parlait. Sa voix dans toutes les occasions appartenait a Carnot. Larevelliere, le plus honnete et le meilleur des hommes, joignait a une grande variete de connaissances un esprit juste et observateur. Il etait applique, et capable de donner de sages avis sur tous les sujets; il en donna d'excellens dans des occasions importantes. Mais il etait souvent entraine par les illusions, ou arrete par les scrupules d'un coeur pur. Il aurait voulu quelquefois ce qui etait impossible, et il n'osait pas vouloir ce qui etait necessaire; car il faut un grand esprit pour calculer ce qu'on doit aux circonstances sans blesser les principes. Parlant bien, et d'une fermete rare, il etait d'une grande utilite quand il s'agissait d'appuyer les bons avis, et il servait beaucoup le directoire par sa consideration personnelle. Son role, au milieu de collegues qui se detestaient, etait extremement utile. Entre les quatre directeurs, sa preference se prononcait en faveur du plus honnete et du plus capable, c'est-a-dire, de Rewbell. Cependant, il avait evite un rapprochement intime, qui eut ete de son gout, mais qui l'eut eloigne de ses autres collegues. Il n'etait pas sans quelque penchant pour Barras, et se serait rapproche de lui s'il l'eut trouve moins corrompu et moins faux. Il avait sur ce collegue un certain ascendant par sa consideration, sa penetration et sa fermete. Les roues se moquent volontiers de la vertu, mais ils la redoutent quand elle joint a la penetration qui les devine le courage qui ne sait pas les craindre. Larevelliere se servait de son influence sur Rewbell et Barras, pour les maintenir en bonne harmonie entre eux et avec Carnot. Grace a ce conciliateur, et grace aussi a leur zele commun pour les interets de la republique, ces directeurs vivaient convenablement ensemble, et poursuivaient leur tache, se partageant dans les questions qu'ils avaient a decider, beaucoup plus d'apres leur opinion que d'apres leurs haines. Excepte Barras, les directeurs vivaient dans leurs familles, occupant chacun un appartement au Luxembourg. Ils deployaient peu de luxe. Cependant Larevelliere, qui aimait assez le monde, les arts et les sciences, et qui se croyait oblige de depenser ses appointemens d'une maniere utile a l'etat, recevait chez lui des savans et des gens de lettres, mais il les traitait avec simplicite et cordialite. Il s'etait expose malheureusement a quelque ridicule, sans y avoir du reste contribue en aucune maniere. Il professait en tout point la philosophie du dix-huitieme siecle, telle qu'elle etait exprimee dans la profession de foi du Vicaire savoyard. Il souhaitait la chute de la religion catholique, et se flattait qu'elle finirait bientot, si les gouvernemens avaient la prudence de n'employer contre elle que l'indifference et l'oubli. Il ne voulait pas des pratiques superstitieuses et des images materielles de la Divinite; mais il croyait qu'il fallait aux hommes des reunions, pour s'entretenir en commun de la morale et de la grandeur de la creation. Ces sujets en effet ont besoin d'etre traites dans des assemblees, parce que les hommes y sont plus prompts a s'emouvoir, et plus accessibles aux sentimens eleves et genereux. Il avait developpe ces idees dans un ecrit, et avait dit qu'il faudrait un jour faire succeder aux ceremonies du culte catholique des reunions assez semblables a celles des protestans, mais plus simples encore, et plus degagees de representation. Cette idee, accueillie par quelques esprits bienveillans, fut aussitot mise a execution. Un frere du celebre physicien Hauey forma une societe qu'il intitula des _Theophilanthropes_, et dont les reunions avaient pour but les exhortations morales, les lectures philosophiques et les chants pieux. Il s'en forma plus d'une de ce genre. Elles s'etablirent dans des salles louees aux frais des associes, et sous la surveillance de la police. Quoique Larevelliere crut cette institution bonne, et capable d'arracher aux eglises catholiques beaucoup de ces ames tendres qui ont besoin d'epancher en commun leurs sentimens religieux, il se garda de jamais y figurer ni lui ni sa famille, pour ne pas avoir l'air de jouer un role de chef de secte, et ne pas rappeler le pontificat de Robespierre. Malgre la reserve de Larevelliere, la malveillance s'arma de ce pretexte pour verser quelque ridicule sur un magistrat universellement honore, et qui ne laissait aucune prise a la calomnie. Du reste, si la theophilanthropie etait le sujet de quelques plaisanteries fort peu spirituelles chez Barras, ou dans les journaux royalistes, elle attirait assez peu l'attention, et ne diminuait en rien le respect dont Larevelliere-Lepaux etait entoure. Celui des directeurs qui nuisait veritablement a la consideration du gouvernement, c'etait Barras. Sa vie n'etait pas simple et modeste comme celle de ses collegues; il etalait un luxe et une prodigalite que sa participation aux profits des gens d'affaires pouvait seule expliquer. Les finances etaient dirigees avec une probite severe par la majorite directoriale, et par l'excellent ministre Ramel; mais on ne pouvait pas empecher Barras de recevoir des fournisseurs ou des banquiers qu'il appuyait de son influence, des parts de benefices assez considerables. Il avait mille moyens encore de fournir a ses depenses: la France devenait l'arbitre de tant d'etats grands et petits, que beaucoup de princes devaient rechercher sa faveur, et payer de sommes considerables la promesse d'une voix au directoire. On verra plus tard ce qui fut tente en ce genre. La representation que deployait Barras aurait pu n'etre pas inutile, car des chefs d'etat doivent frequenter beaucoup les hommes pour les etudier, les connaitre et les choisir; mais il s'entourait, outre les gens d'affaires, d'intrigans de toute espece, de femmes dissolues et de fripons. Un cynisme honteux regnait dans ses salons. Ces liaisons clandestines qu'on prend a tache, dans une societe bien ordonnee, de couvrir d'un voile, etaient publiquement avouees. On allait a Gros-Bois se livrer a des orgies, qui fournissaient aux ennemis de la republique de puissans argumens contre le gouvernement. Barras du reste ne cachait en rien sa conduite, et, suivant la coutume des debauches, aimait a publier ses desordres. Il racontait lui-meme devant ses collegues, qui lui en faisaient quelquefois de graves reproches, ses hauts faits de Gros-Bois et du Luxembourg; il racontait comment il avait force un celebre fournisseur du temps de se charger d'une maitresse qui commencait a lui etre a charge, et aux depenses de laquelle il ne pouvait plus suffire; comment il s'etait venge sur un journaliste, l'abbe Poncelin, des invectives dirigees contre sa personne; comment, apres l'avoir attire au Luxembourg, il l'avait fait fustiger par ses domestiques. Cette conduite de prince mal eleve, dans une republique, nuisait singulierement au directoire, et l'aurait deconsidere entierement, si la renommee des vertus de Carnot et de Larevelliere n'eut contre-balance le mauvais effet des desordres de Barras. Le directoire, institue le lendemain du 15 vendemiaire[2], forme en haine de la contre-revolution, compose de regicides et attaque avec fureur par les royalistes, devait etre chaudement republicain. Mais chacun de ses membres participait plus ou moins aux opinions qui divisaient la France. Larevelliere et Rewbell avaient ce republicanisme modere, mais rigide, aussi oppose aux emportemens de 93 qu'aux fureurs royalistes de 95. Les gagner a la contre-revolution etait impossible. L'instinct si sur des partis leur apprenait qu'il n'y avait rien a obtenir d'eux, ni par des seductions, ni par des flatteries de journaux. Aussi n'avaient-ils pour ces deux directeurs que le blame le plus amer. Quant a Barras et a Carnot, il en etait autrement. Barras, quoiqu'il vit tout le monde, etait en realite un revolutionnaire ardent. Les faubourgs l'avaient en grande estime, et se souvenaient toujours qu'il avait ete le general de vendemiaire, et les conspirateurs du camp de Grenelle avaient cru pouvoir compter sur lui. Aussi les patriotes le comblaient d'eloges, et les royalistes l'accablaient d'invectives. Quelques agens secrets du royalisme, rapproches de lui par un commun esprit d'intrigue, pouvaient bien, comptant sur sa depravation, concevoir quelques esperances; mais c'etait une opinion a eux particuliere. La masse du parti l'abhorrait et le poursuivait avec fureur. [Note 2: An IV, 4 octobre 1795.] Carnot, ex-montagnard, ancien membre du comite de salut public, et expose apres le 9 thermidor a devenir victime de la reaction royaliste, devait etre certainement un republicain prononce, et l'etait effectivement. Au premier moment de son entree au directoire, il avait fortement appuye tous les choix faits dans le parti montagnard; mais peu a peu, a mesure que les terreurs de vendemiaire s'etaient calmees, ses dispositions avaient change. Carnot, meme au comite de salut public, n'avait jamais aime la tourbe des revolutionnaires turbulens, et avait fortement contribue a detruire les hebertistes. En voyant Barras, qui tenait a rester _roi de la canaille_, s'entourer des restes du parti jacobin, il etait devenu hostile pour ce parti; il avait deploye beaucoup d'energie dans l'affaire du camp de Grenelle, et d'autant plus que Barras etait un peu compromis dans cette echauffouree. Ce n'est pas tout: Carnot etait agite par des souvenirs. Le reproche qu'on lui avait fait d'avoir signe les actes les plus sanguinaires du comite de salut public, le tourmentait. Ce n'etait pas assez a ses yeux des explications fort naturelles qu'il avait donnees; il aurait voulu par tous les moyens prouver qu'il n'etait pas un monstre; et il etait capable de beaucoup de sacrifices pour donner cette preuve. Les partis savent tout, devinent tout; ils ne sont difficiles a l'egard des hommes que lorsqu'ils sont victorieux; mais quand ils sont vaincus, ils se recrutent de toutes les manieres, et mettent particulierement un grand soin a flatter les chefs des armees. Les royalistes avaient bientot connu les dispositions de Carnot a l'egard de Barras et du parti patriote. Ils devinaient son besoin de se rehabiliter; ils sentaient son importance militaire, et ils avaient soin de le traiter autrement que ses collegues, et de parler de lui de la maniere qu'ils savaient la plus capable de le toucher. Aussi, tandis que la cohue de leurs journaux ne tarissait pas d'injures grossieres pour Barras, Larevelliere et Rewbell, elle n'avait que des eloges pour l'ex-montagnard et regicide Carnot. D'ailleurs, en gagnant Carnot, ils avaient aussi Letourneur, et c'etaient deux voix acquises par une ruse vulgaire, mais puissante, comme toutes celles qui s'adressent a l'amour propre. Carnot avait la faiblesse de ceder a ce genre de seduction; et, sans cesser d'etre fidele a ses convictions interieures, il formait, avec son ami Letourneur, dans le sein du directoire, une espece d'opposition analogue a celle que le nouveau tiers formait dans les deux conseils. Dans toutes les questions soumises a la decision du directoire, il se prononcait pour l'avis adopte par l'opposition des conseils. Ainsi, dans toutes les questions relatives a la paix et a la guerre, il votait pour la paix, a l'exemple de l'opposition, qui affectait de la demander sans cesse. Il avait fortement insiste pour qu'on fit a l'empereur les plus grands sacrifices, pour qu'on signat la paix avec Naples et avec Rome, sans s'arreter a des conditions trop rigoureuses. De pareils dissentimens ont a peine eclate, qu'ils font des progres rapides. Le parti qui veut en profiter loue a outrance ceux qu'il veut gagner, et deverse le blame sur les autres. Cette tactique avait eu son succes accoutume. Barras, Rewbell, deja ennemis de Carnot, lui en voulaient encore davantage depuis les eloges dont il etait l'objet, et lui imputaient le dechainement auquel eux-memes etaient en butte. Larevelliere employait de vains efforts pour calmer de tels ressentimens; la discorde n'en faisait pas moins de funestes progres; le public, instruit de ce qui se passait, distinguait le directoire en majorite et minorite, et rangeait Larevelliere, Rewbell et Barras d'une part, Carnot et Letourneur de l'autre. On classait aussi les ministres. Comme on s'attachait beaucoup a critiquer la direction des finances, on poursuivait le ministre Ramel, administrateur excellent, que la situation penible du tresor obligeait a des expediens blamables en tout autre temps, mais inevitables dans les circonstances. Les impots ne rentraient que difficilement, a cause du desordre effroyable de la perception. Il avait fallu reduire l'imposition fonciere; et les contributions indirectes rendaient beaucoup moins qu'on ne l'avait presume. Souvent on se trouvait sans aucuns fonds a la tresorerie; et, dans ces cas pressans, on prenait sur les fonds de l'ordinaire ce qui etait destine a l'extraordinaire, ou bien on anticipait sur les recettes, et on faisait tous les marches bizarres et onereux auxquels les situations de ce genre donnent lieu. On criait alors aux abus et aux malversations, tandis qu'il aurait fallu au contraire venir au secours du gouvernement. Ramel, qui remplissait les devoirs de son ministere avec autant d'integrite que de lumieres, etait en butte a toutes les attaques et traite en ennemi par tous les journaux. Il en etait ainsi du ministre de la marine Truguet, connu comme franc republicain, comme l'ami de Hoche, et comme l'appui de tous les officiers patriotes; ainsi du ministre des affaires etrangeres, Delacroix, capable d'etre un bon administrateur, mais du reste mauvais diplomate, trop pedant et trop rude dans ses rapports avec les ministres des puissances; ainsi de Merlin, qui, dans son administration de la justice, deployait toute la ferveur d'un republicain montagnard. Quant aux ministres de l'interieur, de la guerre et de la police, Benezech, Petiet et Cochon, on les rangeait entierement a part. Benezech avait essuye tant d'attaques de la part des jacobins, pour avoir propose de revenir au commerce libre des subsistances et de ne plus nourrir Paris, qu'il en etait devenu agreable au parti contre-revolutionnaire. Administrateur habile, mais eleve sous l'ancien regime qu'il regrettait, il meritait en partie la faveur de ceux qui le louaient. Petiet, ministre de la guerre, s'acquittait bien de ses fonctions; mais creature de Carnot, il en partageait entierement le sort aupres des partis. Quant au ministre Cochon, il etait recommande aussi par ses liaisons avec Carnot; la decouverte qu'il avait faite des complots des jacobins, et son zele dans les poursuites dirigees contre eux, lui valaient la faveur du parti contraire, qui le louait avec affectation. Malgre ces divergences, le gouvernement etait encore assez uni pour administrer avec vigueur et poursuivre avec gloire ses operations contre les puissances de l'Europe. L'opposition etait toujours contenue par la majorite conventionnelle, restee dans le corps legislatif. Cependant les elections approchaient, et le moment arrivait ou un nouveau tiers, elu sous l'influence du moment, remplacerait un autre tiers conventionnel. L'opposition se flattait d'acquerir alors la majorite, et de sortir de l'etat de soumission dans lequel elle avait vecu. Aussi, son langage devenait plus haut dans les deux conseils, et laissait percer ses esperances. Les membres de cette minorite se reunissaient a Tivoli pour s'y entretenir de leurs projets et y concerter leur marche. Cette reunion de deputes etait devenue un club des plus violens, connu sous le nom de _club de Clichy_. Les journaux participaient a ce mouvement. Une multitude de jeunes gens, qui sous l'ancien regime auraient fait de petits vers, declamaient dans cinquante ou soixante feuilles contre les exces de la revolution et contre la convention, a laquelle ils imputaient ces exces. On n'en voulait pas, disaient-ils, a la republique, mais a ceux qui avaient ensanglante son berceau. Les reunions d'electeurs se formaient par avance, et on tachait d'y preparer les choix. C'etait en tout le langage, l'esprit, les passions de vendemiaire; c'etait la meme bonne foi et la meme duperie dans la masse, la meme ambition dans quelques individus, la meme perfidie dans quelques conspirateurs, travaillant secretement pour la royaute. Cette faction royaliste, toujours battue, mais toujours credule et intrigante, renaissait sans cesse. Partout ou il y a une pretention appuyee de quelques secours d'argent, il se trouve des intrigans prets a la servir par de miserables projets. Quoique Lemaitre eut ete condamne a mort, que la Vendee fut soumise, et que Pichegru eut ete prive du commandement de l'armee du Rhin, les menees de la contre-revolution n'avaient pas cesse; elles continuaient au contraire avec une extreme activite. Toutes les situations etaient singulierement changees. Le pretendant, qualifie tour a tour de comte de Lille ou de Louis XVIII, avait quitte Verone, comme on a vu, pour passer a l'armee du Rhin. Il s'etait arrete un moment dans le camp du prince de Conde, ou un accident mit sa vie en peril. Etant a une fenetre, il recut un coup de fusil, et fut legerement effleure par la balle. Ce fait, dont l'auteur resta inconnu, ne pouvait manquer d'etre attribue au directoire, qui n'etait pas assez sot pour payer un crime profitable seulement au comte d'Artois. Le pretendant ne resta pas long-temps aupres du prince de Conde. Sa presence dans l'armee autrichienne ne convenait pas au cabinet de Vienne, qui n'avait pas voulu le reconnaitre, et qui sentait combien elle envenimerait encore la querelle avec la France, querelle deja trop couteuse et trop cruelle. On lui signifia l'ordre de partir, et, sur son refus, on fit marcher un detachement pour l'y contraindre. Il se retira alors a Blankembourg, ou il continua d'etre le centre de toutes les correspondances. Conde demeura avec son corps sur le Rhin. Le comte d'Artois, apres ses vains projets sur la Vendee, s'etait retire en Ecosse, d'ou il correspondait encore avec quelques intrigans, allant et venant de la Vendee en Angleterre. Lemaitre etant mort, ses associes avaient pris sa place et lui avaient succede dans la confiance du pretendant. C'etaient, comme on le sait deja, l'abbe Brottier, ancien precepteur, Laville-Heurnois, ci-devant maitre des requetes, un certain chevalier Despomelles, et un officier de marine nomme Duverne de Presle. L'ancien systeme de ces agens, places a Paris, etait de tout faire par les intrigues de la capitale, tandis que les Vendeens pretendaient tout faire par l'insurrection armee, et le prince de Conde tout par le moyen de Pichegru. La Vendee etant soumise, Pichegru etant condamne a la retraite, et une reaction menacante eclatant contre la revolution, les agens de Paris furent d'autant plus persuades que l'on devait tout attendre d'un mouvement spontane de l'interieur. S'emparer d'abord des elections, puis s'emparer par les elections des conseils, par les conseils du directoire et des places, leur semblait un moyen assure de retablir la royaute, avec les moyens meme que leur fournissait la republique. Mais pour cela il fallait mettre un terme a cette divergence d'idees qui avait toujours regne dans les projets de contre-revolution. Puisaye, reste secretement en Bretagne, y revait, comme autrefois, l'insurrection de cette province. M. de Frotte, en Normandie, tachait d'y preparer une Vendee, mais ni l'un ni l'autre ne voulaient s'entendre avec les agens de Paris. Le prince de Conde, dupe sur le Rhin dans son intrigue avec Pichegru, voulait toujours la conduire a part, sans y meler ni les Autrichiens, ni le pretendant, et c'est a regret qu'il les avait mis dans le secret. Pour mettre de l'ensemble dans ces projets incoherens, et surtout pour avoir de l'argent, les agens de Paris firent voyager l'un d'entre eux dans les provinces de l'Ouest, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne et en Suisse. Ce fut Duverne de Presle qui fut choisi. Ne pouvant pas reussir a priver Puisaye de son commandement, on essaya, par l'influence du comte d'Artois, de le rattacher au systeme de l'agence de Paris, et de l'obliger a s'entendre avec elle. On obtint des Anglais la chose la plus importante, quelque secours d'argent. On se fit donner par le pretendant des pouvoirs qui faisaient ressortir toutes les intrigues de l'agence de Paris. On vit le prince de Conde, qu'on ne rendit ni intelligent, ni maniable. On vit M. de Precy, qui etait toujours le promoteur secret des troubles de Lyon et du Midi; enfin on concerta un plan general qui n'avait d'ensemble et d'unite que sur le papier, et qui n'empechait pas que chacun agit a sa facon, d'apres ses interets et ses pretentions. Il fut convenu que la France entiere se partagerait en deux agences, l'une comprenant l'Est et le Midi, l'autre le Nord et l'Ouest. M. de Precy etait a la tete de la premiere, les agens de Paris dirigeaient la seconde. Ces deux agences devaient se concerter dans toutes leurs operations, et correspondre directement avec le pretendant qui leur donnait ses ordres. On imagina des associations secretes sur le plan de celles de Baboeuf. Elles etaient isolees entre elles, et ignoraient le nom des chefs, ce qui empechait qu'on ne saisit toute la conspiration en saisissant l'une des parties. Ces associations devaient etre adaptees a l'etat de la France. Comme on avait vu que la plus grande partie de la population, sans desirer le retour des Bourbons, voulait l'ordre, le repos, et imputait au directoire la continuation du systeme revolutionnaire, on forma une maconnerie dite des _Philantropes_, qui s'engageaient a user de leurs droits electoraux et a les exercer en faveur d'hommes opposes au directoire. Les philantropes ignoraient le but secret de ces menees, et on ne devait leur avouer qu'une seule intention, celle de renforcer l'opposition. Une autre association, plus secrete, plus concentree, moins nombreuse, et intitulee _des fideles_, devait se composer de ces hommes plus energiques et plus devoues, auxquels on pouvait reveler le secret de la faction. Les fideles devaient etre secretement armes, et prets a tous les coups de main. Ils devaient s'enroler dans la garde nationale, qui n'etait pas encore organisee, et, a la faveur de ce costume, executer plus surement les ordres qu'on leur donnerait. Leur mission obligee, independamment de tout plan d'insurrection, etait de veiller aux elections; et si on en venait aux mains, comme cela etait arrive en vendemiaire, de voler au secours du parti de l'opposition. Les fideles contribuaient en outre a cacher les emigres et les pretres, a faire de faux passeports, a persecuter les revolutionnaires et les acquereurs de biens nationaux. Ces associations etaient sous la direction de chefs militaires, qui correspondaient avec les deux agences principales, et recevaient leurs ordres. Tel etait le nouveau plan de la faction, plan chimerique que l'histoire dedaignerait de rapporter, s'il ne faisait connaitre les reves dont les partis se repaissent dans leurs defaites. Malgre ce pretendu ensemble, l'association du Midi n'aboutissait qu'a produire des compagnies anonymes, agissant sans direction et sans but, et ne suivant que l'inspiration de la vengeance et du pillage. Puisaye, Frotte, Rochecot, dans la Bretagne et la Normandie, travaillaient a part a refaire une Vendee, et desavouaient la contre-revolution mixte des agens de Paris. Puisaye fit meme un manifeste pour declarer que jamais la Bretagne ne seconderait des projets qui ne tendraient pas a rendre par la force ouverte une royaute absolue et entiere a la famille de Bourbon. Le prince de Conde continuait de son cote a correspondre directement avec Pichegru, dont la conduite singuliere et bizarre ne s'explique que par l'embarras de sa position. Ce general, le seul connu dans l'histoire pour s'etre fait battre volontairement, avait lui-meme demande sa demission. Cette conduite devra paraitre etonnante, car c'etait se priver de tout moyen d'influence, et par consequent se mettre dans l'impossibilite d'accomplir ses pretendus desseins. Cependant on la comprendra en examinant la position de Pichegru: il ne pouvait pas rester general sans mettre enfin a execution les projets qu'il annoncait, et pour lesquels il avait recu des sommes considerables. Pichegru avait devant lui trois exemples, tous trois fort differents, celui de Bouille, de Lafayette et de Dumouriez, qui lui prouvaient qu'entrainer une armee etait chose impossible. Il voulait donc se mettre dans l'impuissance de rien tenter, et c'est la ce qui explique la demande de sa demission, que le directoire, ignorant encore tout a fait sa trahison, ne lui accorda d'abord qu'a regret. Le prince de Conde et ses agens furent fort surpris de la conduite de Pichegru, et crurent qu'il leur avait escroque leur argent, et qu'au fond il n'avait jamais voulu les servir. Mais a peine destitue, Pichegru retourna sur les bords du Rhin, sous pretexte de vendre ses equipages, et passa ensuite dans le Jura, qui etait son pays natal. De la il continua a correspondre avec les agens du prince, et leur presenta sa demission comme une combinaison tres-profonde. Il allait, disait-il, etre considere comme une victime du directoire, il allait se lier avec tous les royalistes de l'interieur et se faire un parti immense; son armee, qui passait sous les ordres de Moreau, le regrettait vivement, et, au premier revers qu'elle essuyerait, elle ne manquerait pas de reclamer son ancien general, et de se revolter pour qu'on le lui rendit. Il devait profiter de ce moment pour lever le masque, accourir a son armee, se donner la dictature, et proclamer la royaute. Ce plan ridicule, eut-il ete sincere, aurait ete dejoue par les succes de Moreau, qui, meme pendant sa fameuse retraite, n'avait cesse d'etre victorieux. Le prince de Conde, les generaux autrichiens qu'il avait ete oblige de mettre dans la confidence, le ministre anglais en Suisse, Wickam, commencaient a croire que Pichegru les avait trompes. Ils ne voulaient plus continuer cette correspondance; mais sur les instances des agens intermediaires, qui ne veulent jamais avoir fait une vaine tentative, la correspondance fut continuee, pour voir si on en tirerait quelque profit. Elle se faisait par Strasbourg, au moyen de quelques espions qui passaient le Rhin et se rendaient aupres du general autrichien Klinglin; et aussi par Bale, avec le ministre anglais Wickam. Pichegru resta dans le Jura sans accepter ni refuser l'ambassade de Suede, qu'on lui proposa, mais travaillant a se faire nommer depute, payant les agens du prince des plus miserables promesses du monde, et recevant toujours des sommes considerables. Il faisait esperer les plus grands resultats de sa nomination aux cinq-cents; il se targuait d'une influence qu'il n'avait pas; il pretendait donner au directoire des avis perfides, et l'induire a des determinations dangereuses; il s'attribuait la longue resistance de Kehl, qu'il disait avoir conseillee pour compromettre l'armee. On comptait peu sur ces pretendus services. M. le comte de Bellegarde ecrivait: "Nous sommes dans la situation du joueur qui veut regagner son argent, et qui s'expose a perdre encore pour recouvrer ce qu'il a perdu." Les generaux autrichiens continuaient cependant a correspondre, parce qu'a defaut de grands desseins, ils recueillaient au moins de precieux details sur l'etat et les mouvemens de l'armee francaise. Les infames agens de cette correspondance envoyaient au general Klinglin les etats et les plans qu'ils pouvaient se procurer. Pendant le siege de Kehl, ils n'avaient cesse d'indiquer eux-memes les points sur lesquels le feu ennemi pouvait se diriger avec le plus d'effet. Tel etait donc alors le role miserable de Pichegru. Avec un esprit mediocre, il etait fin et prudent, et avait assez de tact et d'experience pour croire tout projet de contre-revolution inexecutable dans le moment. Ses eternels delais, ses fables pour amuser la credulite des agens du prince, prouvent sa conviction a cet egard; et sa conduite dans des circonstances importantes le prouvera mieux encore. Il n'en recevait pas moins le prix des projets qu'il ne voulait pas executer, et avait l'art de se le faire offrir sans le demander. Du reste, c'etait la la conduite de tous les agens du royalisme. Ils mentaient avec impudence, s'attribuaient une influence qu'ils n'avaient pas, et pretendaient disposer des hommes les plus importans, sans leur avoir jamais adresse la parole. Brottier, Duverne de Presle et Laville-Heurnois se vantaient de disposer d'un grand nombre de deputes dans les deux conseils, et se promettaient d'en avoir bien plus encore apres de nouvelles elections. Il n'en etait rien cependant; ils ne communiquaient qu'avec le depute Lemerer et un nomme Mersan, qui avait ete exclu du corps legislatif, en vertu de la loi du 3 brumaire contre les parens d'emigres. Par Lemerer ils pretendaient avoir tous les deputes composant la reunion de Clichy. Ils jugeaient, d'apres les discours et la maniere de voter de ces deputes, qu'ils applaudiraient probablement a la restauration de la monarchie, et ils se croyaient autorises par la a offrir d'avance leur devouement et meme leur repentir au roi de Blankembourg. Ces miserables en imposaient a ce roi, et calomniaient les membres de la reunion de Clichy. Il y avait la des ambitieux qui etaient ennemis des conventionnels, parce que les conventionnels occupaient le gouvernement tout entier, des hommes exasperes contre la revolution, des dupes qui se laissaient conduire, mais tres-peu d'hommes assez hardis pour songer a la royaute, et assez capables pour travailler utilement a son retablissement. Ce n'en etait pas moins sur de tels fondemens que les agens du royalisme batissaient leurs projets et leurs promesses. C'est l'Angleterre qui fournissait a tous les frais de la contre-revolution presumee; elle envoyait de Londres en Bretagne les secours que demandait Puisaye. Le ministre anglais en Suisse, Wickam, etait charge de fournir des fonds aux deux agences de Lyon et de Paris, et d'en faire parvenir directement a Pichegru, qui etait, suivant la correspondance, _cave pour les grands cas_. Les agens de la contre-revolution avaient la pretention de prendre l'argent de l'Angleterre et de se moquer d'elle. Ils etaient convenus avec le pretendant de recevoir ses fonds, sans jamais suivre aucune de ses vues, sans jamais obeir a aucune de ses inspirations, dont il fallait, disait-on, se defier. L'Angleterre n'etait point leur dupe, et avait pour eux tout le mepris qu'ils meritaient. Wickam, Pitt, et tous les ministres anglais, ne comptaient pas du tout sur les oeuvres de ces messieurs, et n'en esperaient pas la contre-revolution. Il leur fallait des brouillons qui troublassent la France, qui repandissent l'inquietude par leurs projets, et qui, sans mettre le gouvernement dans un peril reel, lui causassent des craintes exagerees. Ils consacraient volontiers un million ou deux par an a cet objet. Ainsi les agens de contre-revolution se trompaient, en croyant tromper les Anglais. Avec toute leur bonne volonte de faire une escroquerie, ils n'y reussissaient pas; et l'Angleterre ne comptait pas sur de plus grands resultats que ceux qu'ils etaient capables de produire. Tels etaient alors les projets et les moyens de la faction royaliste. Le ministre de la police, Cochon, en connaissait une partie; il savait qu'il existait a Paris des correspondans de la cour de Blankembourg; car dans notre longue revolution, ou tant de complots se sont succede, il n'y a pas d'exemple d'une conspiration restee inconnue. Il suivait attentivement leur marche, les entourait d'espions, et attendait de leur part une tentative caracterisee, pour les saisir avec avantage. Ils lui en fournirent bientot l'occasion. Poursuivant leur beau projet de s'emparer des autorites, ils songerent a s'assurer d'abord des autorites militaires de Paris. Les principales forces de la capitale consistaient dans les grenadiers du corps legislatif, et dans le camp des Sablons. Les grenadiers du corps legislatif etaient une troupe d'elite de douze cents hommes, que la constitution avait places aupres des deux conseils, comme garde de surete et d'honneur. Leur commandant, l'adjudant-general Ramel, etait connu pour ses sentimens moderes, et aux yeux des imbeciles agens de Louis XVIII, c'etait une raison suffisante pour le croire royaliste. La force armee reunie aux Sablons s'elevait a peu pres a douze mille hommes. Le commandant de cette force armee etait le general Hatry, brave homme qu'on n'esperait pas gagner. On songea au chef d'escadron du 21e de dragons, le nomme Malo, qui avait charge si brusquement les jacobins lors de leur ridicule tentative sur le camp de Grenelle. On raisonna pour lui comme pour Ramel; et parce qu'il avait repousse les jacobins, on supposa qu'il accueillerait les royalistes. Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle les sonderent tous les deux, leur firent des propositions qui furent ecoutees, et denoncees sur-le-champ au ministre de la police. Celui-ci enjoignit a Ramel et Malo de continuer a ecouter les conspirateurs, pour connaitre tout leur plan. Ceux-ci les laisserent developper longuement leurs projets, leurs moyens, leurs esperances; et on s'ajourna a une prochaine entrevue, dans laquelle ils devaient exhiber les pouvoirs qu'ils tenaient de Louis XVIII. C'etait le moment choisi pour les arreter. Les entrevues avaient lieu chez le chef d'escadron Malo, dans l'appartement qu'il occupait a l'Ecole-Militaire. Des gendarmes et des temoins furent caches, de maniere a tout entendre, et a pouvoir se montrer a un signal donne. Le 11 pluviose (30 janvier), en effet, ces miserables dupes se rendirent chez Malo avec les pouvoirs de Louis XVIII, et developperent de nouveau leurs projets. Quand on les eut assez ecoutes, on feignit de les laisser partir, mais les agens apostes les saisirent, et les conduisirent chez le ministre de la police. Sur-le-champ on se rendit a leurs domiciles, et on s'empara en leur presence de tous leurs papiers. On y trouva des lettres qui prouvaient suffisamment la conspiration, et qui en revelaient en partie les details. On y vit, par exemple, que ces messieurs composaient de leur chef un gouvernement tout entier. Ils voulaient dans le premier moment, et en attendant le retour du roi de Blankembourg, laisser exister une partie des autorites actuelles. Ils voulaient nommement conserver Benezech a l'interieur, Cochon a la police; et si ce dernier, comme regicide, effarouchait les royalistes, ils projetaient de mettre a sa place M. Simeon ou M. Portalis. Ils voulaient encore placer aux finances M. Barbe-Marbois, _qui a_, disaient-ils, _des talens, de l'instruction_, et qui _passe pour honnete_. Ils n'avaient point consulte certainement ni Benezech, ni Cochon, ni MM. Portalis, Simeon et Barbe-Marbois, auxquels ils etaient totalement inconnus; mais ils avaient dispose d'eux, comme d'usage, a leur insu, et sur leurs opinions presumees. La decouverte de ce complot produisit une vive sensation, et prouva que la republique devait toujours etre en garde contre ses anciens ennemis. Il causa un veritable etonnement dans toute l'opposition, qui aboutissait au royalisme sans s'en douter, et qui n'etait nullement dans le secret. Cet etonnement prouvait combien ces miserables se vantaient, en annoncant a Blankembourg qu'ils disposaient d'un grand nombre de membres des deux conseils. Le directoire voulut sur-le-champ les livrer a une commission militaire. Ils declinerent cette competence, en soutenant qu'ils n'avaient point ete surpris les armes a la main, ni faisant une tentative de vive force. Plusieurs deputes, qui s'unissaient de sentiment a leur cause, les appuyerent dans les conseils; mais le directoire n'en persista pas moins a les traduire devant une commission militaire, comme ayant tente d'embaucher des militaires. Leur systeme de defense fut assez adroit. Ils avouerent leur qualite d'agens de Louis XVIII, mais ils soutinrent qu'ils n'avaient d'autre mission que celle de preparer l'opinion, et d'attendre d'elle seule, et non de la force, le retour aux idees monarchiques. Ils furent condamnes a mort, mais leur peine fut commuee en une detention, pour prix des revelations de Duverne de Presle[3]. Celui-ci fit au directoire une longue declaration, qui fut inseree au registre secret, et dans laquelle il devoila toutes les menees des royalistes. Le directoire, instruit de ces details, se garda de les publier, pour ne point apprendre aux conspirateurs qu'il connaissait leur plan tout entier. Duverne de Presle ne dit rien sur Pichegru, dont les intrigues, aboutissant directement au prince de Conde, etaient restees inconnues aux agens de Paris; mais il declara vaguement, d'apres des oui-dire, que l'on avait essaye de pratiquer des intelligences dans l'une des principales armees. [Note 3: 19 germinal (8 avril).] Cette arrestation de leurs principaux agens aurait pu dejouer les intrigues des royalistes, s'ils avaient eu un plan bien lie; mais chacun agissant de son cote a sa maniere, l'arrestation de Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle n'empecha point MM. Puisaye et de Frotte d'intriguer en Normandie et en Bretagne, M. de Precy a Lyon, et le prince de Conde dans l'armee du Rhin. On jugea peu de temps apres Baboeuf et ses complices; ils furent tous acquittes, excepte Baboeuf et Darthe qui subirent la peine de mort[4]. [Note 4: 6 prairial (25 mai).] L'affaire importante etait celle des elections. Par opposition au directoire ou par royalisme, une foule de gens s'agitaient pour les influencer. Dans le Jura, on travaillait a faire nommer Pichegru; a Lyon, M. Imbert-Colomes, l'un des agens de Louis XVIII dans le Midi. A Versailles, on faisait elire un M. de Vauvilliers, gravement compromis dans le complot decouvert. Partout enfin on preparait des choix hostiles au directoire. A Paris, les electeurs de la Seine s'etaient reunis pour concerter leurs nominations. Ils se proposaient d'adresser les demandes suivantes aux candidats: _As-tu acquis des biens nationaux? As-tu ete journaliste? As-tu ecrit, agi et fait quelque chose dans la revolution?_ On ne devait nommer aucun de ceux qui repondraient affirmativement sur ces questions. De pareils preparatifs annoncaient combien etait violente la reaction contre tous les hommes qui avaient pris part a la revolution. Cent journaux declamaient avec vehemence, et produisaient un veritable etourdissement sur les esprits. Le directoire n'avait, pour les reprimer, que la loi qui punissait de mort les ecrivains provoquant le retour a la royaute. Jamais des juges ne pouvaient consentir a appliquer une loi aussi cruelle. Il demanda pour la troisieme fois aux conseils, de nouvelles dispositions legislatives qui lui furent encore refusees. Il proposa aussi de faire preter aux electeurs le serment de haine a la royaute; une vive discussion s'engagea sur l'efficacite du serment, et on modifia la proposition, en changeant le serment en une simple declaration. Chaque electeur devait declarer qu'il etait egalement oppose a l'anarchie et a la royaute. Le directoire, sans se permettre aucun des moyens honteux, si souvent employes dans les gouvernemens representatifs pour influer sur les elections, se contenta de choisir pour commissaires aupres des assemblees, des hommes connus par leurs sentimens republicains, et de faire ecrire des circulaires par le ministre Cochon, dans lesquelles il recommandait aux electeurs les candidats de son choix. On se recria beaucoup contre ces circulaires, qui n'etaient qu'une exhortation insignifiante, et point du tout une injonction; car le nombre, l'independance des electeurs, surtout dans un gouvernement ou presque toutes les places etaient electives, les mettaient a l'abri de l'influence du directoire. Pendant qu'on travaillait ainsi aux elections, on s'occupait beaucoup du choix d'un nouveau directeur. La question etait de savoir lequel des cinq serait designe par le sort, conformement a la constitution, pour sortir du directoire: si c'etait Barras, Rewbell ou Larevelliere-Lepaux, l'opposition etait assuree, avec le secours du nouveau tiers, de nommer un directeur de son choix. Alors elle esperait avoir la majorite dans le gouvernement; en quoi elle se flattait beaucoup, car bientot ses folies n'auraient pas manque d'eloigner d'elle Carnot et Letourneur. Le club de Clichy discutait bruyamment le choix du nouveau directeur. On y proposait Cochon et Barthelemy. Cochon avait perdu un peu dans l'opinion des contre-revolutionnaires, depuis qu'il avait fait arreter Brottier et ses complices, surtout depuis ses circulaires aux electeurs. On preferait Barthelemy, notre ambassadeur en Suisse, que l'on croyait secretement lie avec les emigres et le prince de Conde. Les bruits les plus absurdes etaient repandus au milieu de cette agitation. On disait que le directoire voulait faire arreter les deputes nouvellement elus, et empecher leur reunion; on soutenait meme qu'il voulait les faire assassiner. Ses amis, de leur cote, disaient qu'on preparait son acte d'accusation a Clichy, et qu'on n'attendait que le nouveau tiers pour le presenter aux cinq-cents. Mais tandis que les partis s'agitaient, dans l'attente d'un evenement qui devait alterer les majorites et changer la direction du gouvernement de la republique, une campagne nouvelle se preparait, et tout annoncait qu'elle serait la derniere. Les puissances etaient a peu pres partagees comme l'annee precedente. La France, unie a l'Espagne et a la Hollande, avait a lutter avec l'Angleterre et l'Autriche. Les sentimens de la cour d'Espagne n'etaient pas et ne pouvaient pas etre favorables aux republicains francais; mais sa politique, dirigee par le prince de la Paix, etait entierement pour eux. Elle regardait leur alliance comme le moyen le plus sur d'etre protegee contre leurs principes, et pensait avec raison qu'ils ne voudraient pas la revolutionner, tant qu'ils trouveraient en elle un puissant auxiliaire maritime. D'ailleurs, elle avait une vieille haine contre l'Angleterre, et se flattait que l'union de toutes les marines du continent lui fournirait un moyen de venger ses injures. Le prince de la Paix, voyant son existence attachee a cette politique, et sentant qu'il perirait avec elle, employait a la faire triompher des sentimens de la famille royale, toute son influence sur la reine; il y reussissait parfaitement. Il resultait toutefois de cet etat de choses que les Francais etaient individuellement maltraites en Espagne, tandis que leur gouvernement y obtenait la plus grande deference a ses volontes. Malheureusement la legation francaise ne s'y conduisit ni avec les egards dus a une puissance amie, ni avec la fermete necessaire pour proteger les sujets francais. L'Espagne, en s'unissant a la France, avait perdu l'importante colonie de la Trinite. Elle esperait que si la France se delivrait cette annee de l'Autriche, et reportait toutes ses forces contre l'Angleterre, on ferait expier a celle-ci tous ses avantages. La reine se flattait surtout d'un agrandissement en Italie pour son gendre, le duc de Parme. Il etait question encore d'une entreprise contre le Portugal; et, dans ce vaste bouleversement des etats, la cour de Madrid n'etait pas sans quelque esperance de reunir toute la peninsule sous la meme domination. Quant a la Hollande, sa situation etait assez triste. Elle etait agitee par toutes les passions que provoque un changement de constitution. Les gens raisonnables, qui voulaient un gouvernement dans lequel on conciliat l'ancien systeme federatif avec l'unite necessaire pour donner de la force a la republique batave, avaient a combattre trois partis egalement dangereux. D'abord les orangistes, comprenant toutes les creatures du stathouder, les gens vivant d'emplois, et la populace; secondement les federalistes, comprenant toutes les familles riches et puissantes qui voulaient conserver l'ancien etat de choses, au stathouderat pres, qui blessait leur orgueil; enfin les democrates prononces, parti bruyant, audacieux, implacable, compose de tetes ardentes et d'aventuriers. Ces trois partis se combattaient avec acharnement et retardaient l'etablissement de la constitution du pays. Outre ces embarras, la Hollande craignait toujours une invasion de la Prusse, qui n'etait contenue que par les succes de la France. Elle voyait son commerce gene dans le Nord par les Anglais et les Russes; enfin elle perdit toutes ses colonies par la trahison de la plupart de ses commandans. Le cap de Bonne-Esperance, Trinquemale, les Moluques, etaient deja au pouvoir des Anglais. Les troupes francaises, campees en Hollande pour la couvrir contre la Prusse, observaient la plus louable et la plus severe discipline; mais les administrations et les chefs militaires ne s'y conduisaient ni avec menagement, ni avec probite. Le pays etait donc horriblement surcharge. On en pourrait conclure que la Hollande avait mal fait de se lier a la France, mais ce serait raisonner legerement. La Hollande, placee entre les deux masses belligerantes, ne pouvait pas echapper a l'influence des vainqueurs. Sous le stathouder, elle etait sujette de l'Angleterre et sacrifiee a ses interets, elle avait de plus l'esclavage interieur. En s'alliant a la France, elle courait les chances attachees a la nature de cette puissance, continentale plutot que maritime, et compromettait ses colonies; mais elle pouvait un jour, grace a l'union des trois marines du continent, recouvrer ce qu'elle avait perdu; elle pouvait esperer une constitution raisonnable sous la protection francaise. Tel est le sort des etats; s'ils sont forts, ils font eux-memes leurs revolutions, mais ils en subissent tous les desastres et se noient dans leur propre sang; s'ils sont faibles, ils voient leurs voisins venir les revolutionner a main armee, et subissent tous les inconvenients de la presence des armees etrangeres. Ils ne s'egorgent pas, mais ils paient les soldats qui viennent faire la police chez eux. Telle etait la destinee de la Hollande et sa situation par rapport a nous. Dans cet etat, elle n'avait pas ete fort utile au gouvernement francais. Sa marine et son armee se reorganisaient tres lentement; les rescriptions bataves, avec lesquelles avait ete payee l'indemnite de guerre de cent millions, s'etaient negociees presque pour rien, et les avantages de l'alliance etaient devenus presque nuls pour la France: aussi il s'en etait ensuivi de l'humeur entre les deux pays. Le directoire reprochait au gouvernement hollandais de ne pas tenir ses engagemens, et le gouvernement hollandais reprochait au directoire de le mettre dans l'impossibilite de les remplir. Malgre ces nuages, les deux puissances marchaient cependant au meme but. Une escadre et une armee d'embarquement se preparaient en Hollande, pour concourir aux projets du directoire. Quant a la Prusse, a une grande partie de l'Allemagne, au Danemark, a la Suede et a la Suisse, la France etait toujours avec ces etats dans les rapports d'une exacte neutralite. Des nuages s'etaient eleves entre la France et l'Amerique. Les Etats-Unis se conduisaient a notre egard avec autant d'injustice que d'ingratitude. Le vieux Washington s'etait laisse entrainer dans le parti de John Adams et des Anglais, qui voulaient ramener l'Amerique a l'etat aristocratique et monarchique. Les torts de quelques corsaires et la conduite des agens du comite de salut public leur servaient de pretexte; pretexte bien peu fonde, car les torts des Anglais envers la marine americaine etaient bien autrement graves; et la conduite de nos agents s'etait ressentie du temps et devait etre excusee. Les fauteurs du parti anglais repandaient que la France voulait se faire ceder par l'Espagne les Florides et la Louisiane; qu'au moyen de ces provinces et du Canada, elle entourerait les Etats-Unis, y semerait les principes democratiques, detacherait successivement tous les Etats de l'Union, dissoudrait ainsi la federation americaine, et composerait une vaste democratie entre le golfe du Mexique et les cinq lacs. Il n'en etait rien; mais ces mensonges servaient a echauffer les tetes et a faire des ennemis a la France. Un traite de commerce venait d'etre conclu par les Americains avec l'Angleterre; il renfermait des stipulations qui transportaient a cette puissance des avantages reserves autrefois a la France seule, et dus aux services qu'elle avait rendus a la cause americaine. L'avis d'une rupture avec les Etats-Unis avait des partisans dans le gouvernement francais. Monroe, qui etait ambassadeur a Paris, donnait a cet egard les plus sages avis au directoire. "La guerre avec la France, disait-il, forcera le gouvernement americain a se jeter dans les bras de l'Angleterre, et le livrera a son influence; l'aristocratie dominera aux Etats-Unis, et la liberte sera compromise. En souffrant patiemment, au contraire, les torts du president actuel, on le laissera sans excuse, on eclairera les Americains, et on decidera un choix contraire a la prochaine election. Tous les torts dont la France peut avoir a se plaindre seront alors repares." Cet avis sage et prevoyant l'avait emporte au directoire. Rewbell, Barras, Larevelliere le firent triompher contre l'avis du systematique Carnot, qui quoique dispose ordinairement pour la paix, voulait qu'on se fit donner la Louisiane, et qu'on y essayat une republique. Tels etaient les rapports de la France avec les puissances qui etaient ses alliees ou simplement ses amies. L'Angleterre et l'Autriche avaient fait, l'annee precedente, un traite de triple alliance avec la Russie; mais la grande et fourbe Catherine venait de mourir. Son successeur, Paul 1er, prince dont la raison etait peu solide, et s'eclairait par lueurs passageres, comme il arrive souvent dans sa famille, avait montre beaucoup d'egards aux emigres francais, et cependant peu d'empressement a executer les conditions du traite de triple alliance. Ce prince semblait etre frappe de la puissance colossale de la republique francaise, et on aurait dit qu'il comprenait le danger de la rendre plus redoutable en la combattant; du moins ses paroles a un Francais tres connu par ses lumieres et son esprit, le feraient croire. Sans rompre le traite, il avait fait valoir l'etat de ses armees et de son tresor, et avait conseille a l'Angleterre et a l'Autriche la voie des negociations. L'Angleterre avait essaye de decider le roi de Prusse a se jeter dans la coalition, mais n'y avait pas reussi. Ce prince sentait qu'il n'avait aucun interet a venir au secours de son plus redoutable ennemi, l'empereur. La France lui promettait une indemnite en Allemagne pour le stathouder, qui avait epouse sa soeur; il n'avait donc rien a desirer pour lui-meme. Il voulait seulement empecher que l'Autriche, battue et depouillee par la France, ne s'indemnisat de ses pertes en Allemagne; il aurait meme desire s'opposer a ce qu'elle recut des indemnites en Italie: aussi avait-il declare que jamais il ne consentirait a ce que l'Autriche recut la Baviere en echange des Pays-Bas, et il faisait en meme temps proposer son alliance a la republique de Venise, lui offrant de la garantir, dans le cas ou la France et l'Autriche voudraient s'accommoder a ses depens. Son but etait donc d'empecher que l'empereur ne trouvat des equivalens pour les pertes qu'il faisait en luttant contre la France. La Russie n'intervenant pas encore dans la lutte, et la Prusse persistant dans la neutralite, l'Angleterre et l'Autriche restaient seules en ligne. L'Angleterre etait dans une situation fort triste; elle ne redoutait plus, pour le moment du moins, une expedition en Irlande, mais sa banque etait menacee, plus serieusement que jamais; elle ne comptait pas du tout sur l'Autriche, qu'elle voyait hors d'haleine, et elle s'attendait a voir la France, apres avoir vaincu le continent, l'accabler elle-meme de ses forces reunies. L'Autriche, malgre l'occupation de Kehl et d'Huningue, sentait qu'elle s'etait perdue en s'opiniatrant contre deux tetes de pont, et en ne portant pas toutes ses forces en Italie. Les desastres de Rivoli et de la Favorite, la prise de Mantoue, la mettaient dans un peril imminent. Elle etait obligee de degarnir le Rhin, et de se reduire, sur cette frontiere, a une veritable inferiorite, pour porter ses forces et son prince Charles du cote de l'Italie. Mais pendant l'intervalle que ses troupes mettraient a faire le trajet du Haut-Rhin a la Piave et a l'Izonzo, elle etait exposee sans defense aux coups d'un adversaire qui savait saisir admirablement les avantages du temps. Toutes ces craintes etaient fondees; la France lui preparait, en effet, des coups terribles que la campagne que nous allons voir s'ouvrir ne tarda pas a realiser. CHAPITRE VIII. ETAT DE NOS ARMEES A L'OUVERTURE DE LA CAMPAGNE DE 1797--MARCHE DE BONAPARTE CONTRE LES ETATS ROMAINS.--TRAITE DE TOLENTINO AVEC LE PAPE.--NOUVELLE CAMPAGNE CONTRE LES AUTRICHIENS.--PASSAGE DU TAGLIAMENTO. COMBAT DE TARWIS.--REVOLUTION DANS LES VILLES DE BERGAME, BRESCIA ET AUTRES VILLES DES ETATS DE VENISE.--PASSAGE DES ALPES JULIENNES PAR BONAPARTE. MARCHE SUR VIENNE. PRELIMINAIRES DE PAIX AVEC L'AUTRICHE SIGNES A LEOBEN.--PASSAGE DU RHIN A NEUWIED ET A DIRSHEIM.--PERFIDIE DES VENITIENS, MASSACRE DE VERONE. CHUTE DE LA REPUBLIQUE DE VENISE. L'armee de Sambre-et-Meuse, renforcee d'une grande partie de l'armee de l'Ocean, avait ete portee a quatre-vingt mille hommes. Hoche, qui en etait devenu general, s'etait arrete peu de temps a Paris, a son retour de l'expedition d'Irlande, et s'etait hate de se rendre a son quartier-general. Il avait employe l'hiver a organiser ses troupes et a les pourvoir de ce qui leur etait necessaire. Tirant de la Hollande et des provinces d'entre Meuse et Rhin, qu'on traitait en pays conquis, des ressources assez grandes, il avait mis ses soldats a l'abri des besoins qui affligeaient l'armee du Rhin. Imaginant une autre repartition des differentes armes, il avait perfectionne son ensemble, et lui avait donne la plus belle organisation. Il brulait de marcher a la tete de ses quatre-vingt mille hommes, et ne voyait aucun obstacle qui put l'empecher de s'avancer jusqu'au coeur de l'Allemagne. Jaloux de signaler ses vues politiques, il voulait imiter l'exemple du general d'Italie et creer a son tour une republique. Les provinces d'entre Meuse et Rhin, qui n'avaient point ete, comme la Belgique, declarees territoire constitutionnel, etaient provisoirement sous l'autorite militaire. Si, a la paix avec l'empire, on les refusait a la France, pour ne pas lui donner la ligne du Rhin, on pouvait du moins consentir a ce qu'elles fussent constituees en une republique independante, alliee et amie de la notre. Cette republique, sous le nom de republique cisrhenane, aurait pu etre indissolublement attachee a la France, et lui etre aussi utile qu'une de ses provinces. Hoche profitait du moment pour lui donner une organisation provisoire, et la preparer a l'etat republicain. Il avait forme a Bonn une commission, chargee de la double tache de l'organiser et d'en tirer les ressources necessaires a nos troupes. L'armee du Haut-Rhin, sous Moreau, etait loin de se trouver dans un etat aussi satisfaisant. Elle ne laissait rien a desirer quant a la valeur et a la discipline des soldats, mais elle manquait du necessaire, et le defaut d'argent, ne permettant pas meme l'acquisition d'un equipage de pont, retardait son entree en campagne. Moreau faisait de vives instances pour obtenir quelques centaines de mille francs, que la tresorerie etait dans l'impossibilite de lui fournir. Il s'etait adresse, pour les obtenir, au general Bonaparte; mais il fallait attendre que celui-ci eut acheve son excursion dans les etats du pape. Cette circonstance devait retarder les operations sur le Rhin. Les plus grands coups et les plus prompts allaient se porter en Italie. Bonaparte, pret a detruire a Rivoli la derniere armee autrichienne, avait annonce qu'il ferait ensuite une excursion de quelques jours dans les etats du pape, pour le soumettre a la republique, et y prendre l'argent necessaire aux besoins de l'armee; il avait ajoute que si on lui envoyait un renfort de trente mille hommes, il franchirait les Alpes Juliennes, et marcherait hardiment sur Vienne. Ce plan, si vaste, etait chimerique l'annee precedente, mais aujourd'hui il etait devenu possible. La politique seule du directoire aurait pu y mettre obstacle; il aurait pu ne pas vouloir remettre toutes les operations de la guerre dans les mains de ce jeune homme si absolu dans ses volontes. Cependant, le bienveillant Larevelliere insista fortement pour qu'on lui fournit le moyen d'executer un projet si beau, et qui terminait la guerre si vite. Il fut decide que trente mille hommes lui seraient envoyes du Rhin. La division Bernadotte fut tiree de l'armee de Sambre-et-Meuse; la division Delmas de celle du Haut-Rhin, pour etre acheminees toutes deux a travers les Alpes au milieu de l'hiver. Moreau fit les plus grands efforts pour mettre la division Delmas en etat de representer convenablement l'armee du Rhin en Italie; il choisit ses meilleures troupes, et epuisa ses magasins pour les equiper. On ne pouvait etre mu par un sentiment plus honorable et plus delicat. Ces deux divisions formant vingt et quelques mille hommes, passerent les Alpes en janvier, dans un moment ou personne ne se doutait de leur marche. Sur le point de franchir les Alpes, une tempete les arreta. Les guides conseillaient de faire halte; on sonna la charge, et on brava la tempete, tambour battant, enseignes deployees. Deja ces deux divisions descendaient dans le Piemont, qu'on ignorait encore leur depart du Rhin. Bonaparte avait a peine signe la capitulation de Mantoue, qu'il etait parti sans attendre que le marechal Wurmser eut defile devant lui, et s'etait rendu a Bologne pour aller faire la loi au pape. Le directoire aurait desire qu'il detruisit enfin la puissance temporelle du Saint-Siege; mais il ne lui en faisait pas une obligation, et le laissait libre d'agir d'apres les circonstances et sa volonte. Bonaparte ne songeait point du tout a s'engager dans une pareille entreprise. Tandis que tout se preparait dans la Haute-Italie pour une marche au-dela des Alpes Juliennes, il voulait arracher encore une ou deux provinces au pape, et le soumettre a une contribution qui suffit aux frais de la nouvelle campagne. Aspirer a faire davantage, c'etait compromettre le plan general contre l'Autriche. Il fallait meme que Bonaparte se hatat beaucoup, pour etre en mesure de revenir promptement vers la Haute-Italie; il fallait surtout qu'il se conduisit de maniere a s'eviter une guerre de religion, et qu'il imposat a la cour de Naples, laquelle avait signe la paix, mais ne se regardait nullement comme liee par son traite. Cette puissance avait envie d'intervenir dans la querelle, soit pour s'emparer d'une partie des depouilles du pape, soit pour empecher qu'on n'etablit une republique a Rome, et qu'on ne placat ainsi la revolution a ses portes. Bonaparte reunit a Bologne la division Victor, les nouvelles troupes italiennes levees en Lombardie et dans la Cispadane, et s'achemina a leur tete, pour executer lui-meme une entreprise qui, pour etre conduite a bien, exigeait tout ce qu'il avait de tact et de promptitude. Le pape etait dans la plus cruelle anxiete; l'empereur ne lui avait promis son alliance qu'aux plus dures conditions, c'est-a-dire au prix de Ferrare et de Commachio; mais cette alliance meme ne pouvait plus etre efficace, depuis que l'armee d'Alvinzy n'existait plus. Le Saint-Siege s'etait donc compromis inutilement. La correspondance du cardinal Busca, secretaire d'etat, et ennemi jure de la France, avait ete interceptee. Les projets contre l'armee francaise, qu'on avait voulu prendre par derriere, etaient devoiles; il ne restait plus aucune excuse pour invoquer la clemence du vainqueur, dont on refusait depuis un an d'ecouter les propositions. Lorsque le ministre Cacault publia le manifeste du general francais et qu'il demanda a se retirer, on n'osa pas le retenir par un reste d'orgueil, mais on fut dans une cruelle inquietude. Bientot on n'ecouta plus que les conseils du desespoir. Le general autrichien Colli, arrive a Rome avec quelques officiers, fut mis a la tete des troupes papales; on fit des predications fanatiques dans toutes les provinces romaines; on promit le ciel a tous ceux qui se devoueraient pour le Saint-Siege, et on tacha d'exciter une Vendee autour de Bonaparte. Des prieres instantes furent adressees a la cour de Naples, pour reveiller tout ce qu'elle avait d'ambition et de zele religieux. Bonaparte s'avanca rapidement pour ne pas donner a l'incendie le temps de se propager. Le 16 pluviose an V (4 fevrier), il marcha sur le Senio. L'armee papale s'y etait retranchee; elle se composait de sept a huit mille hommes de troupes regulieres, et de grand nombre de paysans armes a la hate et precedes de leurs moines. Cette armee presentait l'aspect le plus burlesque. Un parlementaire vint declarer que si l'armee de Bonaparte persistait a s'avancer, on tirerait sur elle. Elle s'avanca neanmoins vers le pont du Senio qui etait assez bien retranche. Lannes remonta son cours avec quelques cents hommes, le passa a gue, et vint se ranger en bataille sur les derrieres de l'armee papale. Alors le general Lahoz, avec les troupes lombardes, marcha sur le pont, et l'eut bientot enleve. Les nouvelles troupes italiennes supporterent bien le feu, qui fut un instant assez vif. On fit quatre a cinq cents prisonniers, et on sabra quelques paysans. L'armee papale se retira en desordre. On la poursuivit sur Faenza; on enfonca les portes de la ville, et on y entra au bruit du tocsin et aux cris d'un peuple furieux. Les soldats en demandaient le pillage; Bonaparte le leur refusa. Il assembla les prisonniers faits dans la journee aux bords du Senio, et leur parla en italien. Ces malheureux s'imaginaient qu'on allait les egorger. Bonaparte les rassura, et leur annonca, a leur grand etonnement, qu'il les laissait libres, a condition qu'ils iraient eclairer leurs compatriotes sur les intentions des Francais, qui ne venaient detruire ni la religion ni le Saint-Siege, mais qui voulaient ecarter seulement les mauvais conseillers dont le pape etait entoure. Il leur fit ensuite donner a manger et les renvoya. Bonaparte s'avanca rapidement de Faenza a Forli, Cesene, Rimini, Pesaro et Sinigaglia. Colli, auquel il ne restait plus que trois mille hommes de troupes regulieres, les retrancha en avant d'Ancone dans une bonne position. Bonaparte les fit envelopper, et enlever en grande partie. Il leur donna encore la liberte aux memes conditions. Colli se retira avec ses officiers a Rome. Il ne restait plus qu'a marcher sur cette capitale. Bonaparte se dirigea immediatement sur Lorette, dont le tresor etait evacue et ou l'on trouva a peine un million. La vierge en vieux bois fut envoyee a Paris, comme objet de curiosite. De Lorette, il quitta les bords de la mer, et marcha par Macerata sur l'Apennin, pour le traverser et deboucher sur Rome, si cela devenait necessaire. Il arriva a Tolentino le 25 pluviose (13 fevrier), et s'y arreta pour attendre l'effet que produiraient sa marche rapide et le renvoi des prisonniers. Il avait mande le general des Camaldules, religieux en qui Pie VI avait une grande confiance, et l'avait charge d'aller porter a Rome des paroles de paix. Bonaparte souhaitait avant tout que le pape se soumit et acceptat les conditions qu'il voulait lui faire subir. Il ne voulait pas perdre du temps a faire a Rome une revolution, qui pourrait le retenir plus qu'il ne lui convenait, qui provoquerait peut-etre la cour de Naples a prendre les armes, et qui, enfin, en renversant le gouvernement etabli, ruinerait pour le moment les finances romaines, et empecherait de tirer du pays les 20 ou 30 millions dont on avait besoin. Il pensait que le Saint-Siege, prive de ses plus belles provinces au profit de la Cispadane, et expose au voisinage de la nouvelle republique, serait bientot atteint par la contagion revolutionnaire, et succomberait sous peu de temps. Cette politique etait habile, et l'avenir en prouva la justesse. Il attendit donc a Tolentino les effets de la clemence et de la peur. Les prisonniers renvoyes etaient alles, en effet, dans toutes les parties de l'etat romain, et surtout a Rome, repandre les bruits les plus favorables a l'armee francaise, et calmer les ressentimens excites contre elle. Le general des Camaldules arriva au Vatican, au moment ou le pape allait monter en voiture pour quitter Rome. Ce prince, rassure par ce que lui dit ce religieux, renonca a quitter sa capitale, congedia le secretaire d'etat Busca, et depecha a Tolentino, pour traiter avec le general francais, le cardinal Mattei, le prelat Galeppi, le marquis Massimi, et son neveu le duc de Braschi. Ils avaient plein pouvoir de traiter, pourvu que le general n'exigeat aucun sacrifice relatif a la foi. Le traite devenait des lors tres facile, car sur les articles de foi, le general francais n'etait nullement exigeant. Le traite fut arrete en quelques jours, et signe a Tolentino le 1er ventose (19 fevrier). Voici quelles en etaient les conditions. Le pape revoquait tout traite d'alliance contre la France, reconnaissait la republique, et se declarait en paix et en bonne intelligence avec elle. Il lui cedait tous ses droits sur le Comtat Venaissin, il abandonnait definitivement a la republique cispadane les legations de Bologne et de Ferrare, et en outre la belle province de la Romagne. La ville et l'importante citadelle d'Ancone restaient au pouvoir de la France jusqu'a la paix generale. Les deux provinces du duche d'Urbin et de Macerata, que l'armee francaise avait envahies, etaient restituees au pape, moyennant la somme de 15 millions. Pareille somme devait etre payee conformement a l'armistice de Bologne, non encore execute. Ces 30 millions etaient payables deux tiers en argent et un tiers en diamants, ou pierres precieuses. Le pape devait fournir en outre huit cents chevaux de cavalerie, huit cents chevaux de trait, des buffles, et autres produits du territoire de l'Eglise. Il devait desavouer l'assassinat de Basseville, et faire payer 300,000 francs, tant a ses heritiers qu'a ceux qui avaient souffert par suite du meme evenement. Tous les objets d'art et manuscrits, cedes a la France par l'armistice de Bologne, devaient etre sur-le-champ diriges sur Paris. Tel fut le traite de Tolentino, qui valait a la republique cispadane, outre les legations de Bologne et de Ferrare, la belle province de la Romagne, et qui procurait a l'armee un subside de 30 millions, plus que suffisant pour la campagne qu'on allait faire. Quinze jours avaient suffi a cette expedition. Pendant qu'on negociait ce traite, Bonaparte sut imposer a la cour de Naples, et se debarrasser d'elle. Avant de quitter Tolentino, il fit un acte assez remarquable, et qui deja prouvait sa politique personnelle. L'Italie et particulierement les etats du pape regorgeaient de pretres francais bannis. Ces malheureux, retires dans les couvens, n'y etaient pas toujours recus avec beaucoup de charite. Les arretes du directoire leur interdisaient les pays occupes par nos armees, et les moines italiens n'etaient pas faches d'en etre delivres par l'approche de nos troupes. Ces infortunes etaient reduits au desespoir. Eloignes depuis long-temps de leur patrie, exposes a tous les dedains de l'etranger, ils pleuraient en voyant nos soldats; ils en reconnurent meme quelques-uns dont ils avaient ete cures dans les villages de France. Bonaparte etait facile a emouvoir; d'ailleurs il tenait a se montrer exempt de toute espece de prejuges revolutionnaires ou religieux: il ordonna par un arrete a tous les couvens du Saint-Siege de recevoir les pretres francais, de les nourrir, et de leur donner une paie. Il ameliora ainsi leur etat, loin de les mettre en fuite. Il ecrivit au directoire les motifs qu'il avait eus en commettant cette infraction a ses arretes. "En faisant, dit-il, des battues continuelles de ces malheureux, on les oblige a rentrer chez eux. Il vaut mieux qu'ils soient en Italie qu'en France; ils nous y seront utiles. Ils sont moins fanatiques que les pretres italiens, ils eclaireront le peuple qu'on excite contre nous. D'ailleurs, ajoutait-il, ils pleurent en nous voyant; comment n'avoir pas pitie de leur infortune?" Le directoire approuva sa conduite. Cet acte et sa lettre publies produisirent une sensation tres grande. Il revint sur-le-champ vers l'Adige, pour executer la marche militaire la plus hardie dont l'histoire fasse mention. Apres avoir franchi une fois les Alpes pour entrer en Italie, il allait les franchir une seconde fois, pour se jeter au-dela de la Drave et de la Muer, dans la vallee du Danube, et s'avancer sur Vienne. Jamais armee francaise n'avait paru en vue de cette capitale. Pour executer ce vaste plan, il fallait braver bien des perils. Il laissait toute l'Italie sur ses derrieres, l'Italie saisie de terreur et d'admiration, mais imbue toujours de l'idee que les Francais ne pouvaient la posseder longtemps. La derniere campagne de Rivoli et la prise de Mantoue avaient paru terminer ces doutes; mais une marche en Allemagne allait les reveiller tous. Les gouvernemens de Genes, de Toscane, de Naples, Rome, Turin, Venise, indignes de voir le foyer de la revolution place a leurs cotes, dans la Cispadane et la Lombardie, pouvaient saisir le premier revers pour se soulever. Dans l'incertitude du resultat, les patriotes italiens s'observaient, pour ne pas se compromettre. L'armee de Bonaparte etait de beaucoup inferieure a ce qu'elle aurait du etre pour parer a tous les dangers de son plan. Les divisions Delmas et Bernadotte, arrivees du Rhin, ne comptaient pas au-dela de vingt mille hommes, l'ancienne armee d'Italie en comptait au dela de quarante, ce qui, avec les troupes lombardes, pouvait faire environ soixante et dix mille. Mais il fallait laisser vingt mille hommes au moins en Italie, garder le Tyrol avec quinze ou dix-huit mille, et il n'en restait que trente environ pour marcher sur Vienne; temerite sans exemple. Bonaparte, pour parer a ces difficultes, tacha de negocier avec le Piemont une alliance offensive et defensive, a laquelle il aspirait depuis long-temps. Cette alliance devait lui valoir dix mille hommes de bonnes troupes. Le roi, qui d'abord ne s'etait pas contente de la garantie de ses etats pour prix des services qu'il allait rendre, s'en contenta, maintenant qu'il voyait la revolution gagner toutes les tetes. Il signa le traite, qui fut envoye a Paris. Mais ce traite contrariait les vues du gouvernement francais. Le directoire, approuvant la politique de Bonaparte en Italie, qui consistait a attendre la chute tres-prochaine des gouvernemens, et a ne point la provoquer, pour n'avoir ni la peine ni la responsabilite des revolutions, le directoire ne voulait ni attaquer ni garantir aucun prince. La ratification du traite etait donc fort douteuse, et d'ailleurs elle exigeait quinze ou vingt jours. Il fallait ensuite que le contingent sarde se mit en mouvement, et alors Bonaparte devait deja se trouver au-dela des Alpes. Bonaparte aurait voulu surtout conclure un pareil traite d'alliance avec Venise. Le gouvernement de cette republique faisait des armemens considerables, dont le but ne pouvait etre douteux. Les lagunes etaient remplies de regimens esclavons. Le podestat de Bergame, Ottolini, instrument aveugle des inquisiteurs d'etat, avait repandu de l'argent et des armes parmi les montagnards du Bergamasque, et les tenait prets pour une bonne occasion. Ce gouvernement, aussi faible que perfide, ne voulait cependant pas se compromettre, et persistait dans sa pretendue neutralite. Il avait refuse l'alliance de l'Autriche et de la Prusse, mais il etait en armes; et si les Francais, entrant en Autriche, essuyaient des revers, alors il etait decide a se prononcer, en les egorgeant pendant leur retraite. Bonaparte, qui etait aussi ruse que l'aristocratie venitienne, sentait ce danger, et tenait a son alliance plutot pour se garantir de ses mauvais desseins que pour avoir ses secours. En passant l'Adige, il voulut voir le procurateur Pezaro, celui qu'il avait tant effraye l'annee precedente a Peschiera; il lui fit les ouvertures les plus franches et les plus amicales. Toute la terre-ferme, lui dit-il, etait imbue des idees revolutionnaires; il suffisait d'un seul mot des Francais pour insurger toutes les provinces contre Venise, mais les Francais, si Venise s'alliait a eux, se garderaient de pousser a la revolte; ils tacheraient de calmer les esprits; ils garantiraient la republique contre l'ambition de l'Autriche, et, sans lui demander le sacrifice de sa constitution, ils se contenteraient de lui conseiller, dans son propre interet, quelques modifications indispensables. Rien n'etait plus sage ni plus sincere que ces avis. Il n'est point vrai qu'a l'instant ou ils etaient donnes, le directoire et Bonaparte songeassent a livrer Venise a l'Autriche. Le directoire n'avait aucune idee a cet egard; en attendant les evenemens, s'il songeait a quelque chose, c'etait plutot a affranchir l'Italie, qu'a en ceder une partie a l'Autriche. Quant a Bonaparte, il voulait sincerement se faire un allie, et si Venise l'eut ecoute, si elle se fut rattachee a lui, et qu'elle eut modifie sa constitution, elle aurait sauve son territoire et ses antiques lois. Pezaro ne repondit que d'une maniere evasive. Bonaparte voyant qu'il n'y avait rien a esperer, songea a prendre ses precautions, et a pourvoir a tout ce qui lui manquait, par son moyen ordinaire, la rapidite et la vivacite des coups. Il avait soixante et quelques mille hommes de troupes, telles que l'Europe n'en avait jamais vu. Il voulait en laisser dix mille en Italie, qui, reunis aux bataillons lombards et cispadans, formeraient une masse de quinze ou dix-huit mille hommes, capables d'imposer aux Venitiens. Il lui restait cinquante et quelques mille combattans, dont il allait disposer de la maniere suivante. Trois routes conduisaient a travers les Alpes Rhetiennes, Noriques et Juliennes a Vienne: la premiere a gauche, traversant le Tyrol au col du Brenner; la seconde au centre, traversant la Carinthie au col de Tarwis; la troisieme a droite, passant le Tagliamento et l'Izonzo, et conduisant en Carniole. L'archiduc Charles avait le gros de ses forces sur l'Izonzo, gardant la Carniole et couvrant Trieste. Deux corps, l'un a Feltre et Bellune, l'autre dans le Tyrol, occupaient les deux autres chaussees. Par la faute qu'avait commise l'Autriche de ne porter que fort tard ses forces en Italie, six belles divisions detachees du Rhin n'etaient point encore arrivees. Cette faute aurait pu etre reparee en partie, si l'archiduc Charles, placant son quartier-general dans le Tyrol, avait voulu operer sur notre gauche. Il aurait recu quinze jours plus tot les six divisions du Rhin; et certainement alors, Bonaparte, loin de filer sur la droite par la Carinthie ou la Carniole, aurait ete oblige de le combattre, et d'en finir avec lui avant de se hasarder au-dela des Alpes. Il l'aurait trouve alors avec ses plus belles troupes, et n'en aurait pas eu aussi bon marche. Mais l'archiduc avait ordre de couvrir Trieste, seul port maritime de la monarchie. Il s'etablit donc au debouche de la Carniole, et ne placa que des corps accessoires sur les chaussees de la Carinthie et du Tyrol. Deux des divisions, parties du Rhin, devaient venir renforcer le general Kerpen dans le Tyrol; les quatre autres devaient filer par derriere les Alpes, a travers la Carinthie et la Carniole, et rejoindre le quartier-general dans le Frioul. On etait en ventose (mars). Les Alpes etaient couvertes de neiges et de glace: comment imaginer que Bonaparte songeat a gravir dans ce moment la crete des Alpes? Bonaparte pensa qu'en se jetant sur l'archiduc, avant l'arrivee des principales forces du Rhin, il enleverait plus facilement les debouches des Alpes, les franchirait a sa suite, battrait successivement, comme il avait toujours fait, les Autrichiens isoles, et, s'il etait appuye par un mouvement des armees du Rhin, s'avancerait jusqu'a Vienne. En consequence, il renforca Joubert, qui depuis Rivoli avait merite toute sa confiance, des divisions Baraquai d'Hilliers et Delmas, et lui composa un corps de dix-huit mille hommes. Il le chargea de monter dans le Tyrol, de battre a outrance les generaux Laudon et Kerpen, de les rejeter au-dela du Brenner, de l'autre cote des Alpes, et ensuite de filer par la droite a travers le Putersthal, pour venir joindre la grande armee dans la Carinthie. Laudon et Kerpen pouvaient sans doute revenir dans le Tyrol, apres que Joubert aurait rejoint l'armee principale; mais il leur fallait du temps pour se remettre d'une defaite, pour se renforcer et regagner le Tyrol, et pendant ce temps Bonaparte serait aux portes de Vienne. Pour calmer les Tyroliens, il recommanda a Joubert de caresser les pretres, de dire du bien de l'empereur et du mal de ses ministres, de ne toucher qu'aux caisses imperiales, et de ne rien changer a l'administration du pays. Il chargea l'intrepide Massena, avec sa belle division forte de dix mille hommes, de marcher sur le corps qui etait au centre vers Feltre et Bellune, de courir aux gorges de la Ponteba qui precedent le grand col de Tarwis, de s'emparer des gorges et du col, et de s'assurer ainsi du debouche de la Carinthie. Il voulait de sa personne marcher avec trois divisions, fortes de vingt-cinq mille hommes, sur la Piave et le Tagliamento, pousser devant lui l'archiduc dans la Carniole, se rabattre ensuite vers la chaussee de la Carinthie, joindre Massena au col de Tarwis, franchir les Alpes a ce col, descendre dans la vallee de la Drave et de la Muer, recueillir Joubert, et marcher sur Vienne. Il comptait sur l'impetuosite et l'audace de ses attaques, et sur l'impression que laissaient ordinairement ses coups prompts et terribles. Avant de se mettre en marche, il donna au general Kilmaine le commandement de la Haute-Italie. La division Victor, echelonnee dans les etats du pape, en attendant le paiement des 30 millions, devait revenir sous peu de jours sur l'Adige, et y former avec les Lombards le corps d'observation. Une fermentation extraordinaire regnait dans les provinces venitiennes. Les paysans et les montagnards devoues aux pretres et a l'aristocratie, les villes agitees par l'esprit revolutionnaire, etaient pres d'en venir aux mains. Bonaparte commanda au general Kilmaine d'observer la plus exacte neutralite, et se mit en marche pour executer ses vastes projets. Il publia, suivant son usage, une proclamation energique et capable d'augmenter encore l'exaltation de ses soldats, si elle avait pu l'etre. Le 20 ventose an V (10 mars 1797), par un froid rigoureux et plusieurs pieds de neige sur les montagnes, il mit toute sa ligne en mouvement. Massena commenca son operation sur le corps du centre, le poussa sur Feltre, Bellune, Cadore, lui fit un millier de prisonniers, au nombre desquels etait encore le general Lusignan, se rabattit sur Spilimbergo, et s'engagea dans les gorges de Ponteba, qui precedent le col de Tarwis. Bonaparte s'avanca avec trois divisions sur la Piave: la division Serrurier qui s'etait illustree devant Mantoue, la division Augereau, actuellement confiee au general Guyeux, en l'absence d'Augereau qui etait alle porter des drapeaux a Paris, et la division Bernadotte arrivee du Rhin. Cette derniere contrastait, par sa simplicite et sa tenue severe, avec la vieille armee d'Italie, enrichie dans les belles plaines qu'elle avait conquises, et composee de meridionaux braves, fougueux et intemperans. Les soldats d'Italie, fiers de leurs victoires, se moquaient des soldats venus du Rhin, et les appelaient _le contingent_, par allusion aux contingens des cercles, qui dans les armees de l'empereur faisaient mollement leur devoir. Les soldats du Rhin, vieillis sous les armes, etaient impatiens de prouver leur valeur a leurs rivaux de gloire. Deja quelques coups de sabre avaient ete echanges a cause de ces railleries, et on etait impatient de faire ses preuves devant l'ennemi. Le 23 (13 mars), les trois divisions passerent la Piave sans accident, et faillirent seulement perdre un homme, qui allait se noyer, lorsqu'une cantiniere le sauva en se jetant a la nage. Bonaparte donna a cette femme un collier d'or. Les avant-gardes ennemies se replierent, et vinrent chercher un refuge derriere le Tagliamento. Toutes les troupes du prince Charles repandues dans le Frioul y etaient reunies pour en disputer le passage. Les deux jeunes adversaires allaient se trouver en presence. L'un, en sauvant l'Allemagne par une pensee heureuse, s'etait acquis l'annee precedente une grande reputation. Il etait brave, point engage dans les routines allemandes, mais fort incertain du succes, et tres alarme pour sa gloire. L'autre avait etonne l'Europe par la fecondite et l'audace de ses combinaisons, il ne craignait rien au monde. Modeste jusqu'a Lodi, il ne croyait maintenant aucun genie egal au sien, et aucun soldat egal au soldat francais. Le 26 ventose (16 mars) au matin, Bonaparte dirigea ses trois divisions par Valvasone, sur les bords du Tagliamento. Ce fleuve, dont le lit est mal trace, roule des Alpes sur des graviers, et se divise en une multitude de bras, tous gueables. L'armee autrichienne etait deployee sur l'autre rive, couvrant les greves du fleuve de ses boulets, et tenant sa belle cavalerie deployee sur ses ailes, pour en profiter sur ces plaines si favorables aux evolutions. Bonaparte laissa la division Serrurier en reserve a Valvasone, et porta les deux divisions Guyeux et Bernadotte, la premiere a gauche, faisant face au village de Gradisca ou etait loge l'ennemi; la seconde a droite, en face de Godroipo. La canonnade commenca, et il y eut quelques escarmouches de cavalerie sur les graviers. Bonaparte, trouvant l'ennemi trop prepare, feignit de donner du repos a ses troupes, fit cesser le feu, et ordonna de commencer la soupe. L'ennemi trompe crut que les divisions ayant marche toute la nuit allaient faire une halte et prendre du repos. Mais a midi, Bonaparte fait tout a coup reprendre les armes. La division Guyeux se deploie a gauche, la division Bernadotte a droite. On forme les bataillons de grenadiers. En tete de chaque division, se place l'infanterie legere, prete a se disperser en tirailleurs, puis les grenadiers qui doivent charger, et les dragons qui doivent les appuyer. Les deux divisions sont deployees en arriere de ces deux avant-gardes. Chaque demi-brigade a son premier bataillon deploye en ligne, et les deux autres ployes en colonne serree sur les ailes du premier. La cavalerie est destinee a voltiger sur les ailes. L'armee s'avance ainsi vers les bords du fleuve, et marche au combat avec le meme ordre et la meme tranquillite que dans une parade. Le general Dammartin a gauche, le general Lespinasse a droite, font approcher leur artillerie. L'infanterie legere se disperse, et couvre les bords du Tagliamento d'une nuee de tirailleurs. Alors Bonaparte donne le signal. Les grenadiers des deux divisions entrent dans l'eau, appuyes par des escadrons de cavalerie, et s'avancent sur l'autre rive. "Soldats du Rhin, s'ecrie Bernadotte, l'armee d'Italie vous regarde!" Des deux cotes on s'elance avec la meme bravoure. On fond sur l'armee ennemie, et on la repousse de toutes parts. Cependant le prince Charles avait place un gros d'infanterie a Gradisca, vers notre gauche, et tenait sa cavalerie vers notre aile droite, pour nous deborder et nous charger a la faveur de la plaine. Le general Guyeux a la tete de sa division attaque Gradisca avec furie, et l'enleve. Bonaparte dispose sa reserve de cavalerie vers notre aile menacee, et la lance, sous les ordres du general Dugua et de l'adjudant-general Kellermann, sur la cavalerie autrichienne. Nos escadrons chargent avec adresse et impetuosite, font prisonnier le general de la cavalerie ennemie, et la mettent en deroute. Sur toute la ligne le Tagliamento est franchi, l'ennemi est en fuite. Nous avons quatre a cinq cents prisonniers; le terrain tout ouvert ne permettait pas d'en prendre davantage. Telle fut la journee du 29 ventose (16 mars), dite bataille du Tagliamento. Pendant qu'elle avait lieu, Massena, sur la chaussee du centre, attaquait Osopo, s'emparait des gorges de la Ponteba, et poussait sur Tarwis les debris des divisions Lusignan et Orkscay. L'archiduc Charles sentait que, pour garder la chaussee de la Carniole et couvrir Trieste, il allait perdre la chaussee de la Carinthie, qui etait la plus directe et la plus courte, et celle que Bonaparte voulait suivre pour marcher sur Vienne. La chaussee de la Carniole communique avec celle de la Carinthie et le col de Tarwis par une route transversale qui suit la vallee de l'Izonzo. L'archiduc Charles dirige la division Bayalitsch par cette communication sur le col de Tarwis, pour prevenir Massena, s'il est possible. Il se retire ensuite avec le reste de ses forces sur le Frioul, afin de disputer le passage du Bas-Izonzo. Bonaparte le suit et s'empare de Palma-Nova, place venitienne que l'archiduc avait occupee, et qui renfermait des magasins immenses. Il marche ensuite sur Gradisca, ville situee en avant de l'Izonzo. Il y arrive le 29 ventose (19 mars). La division Bernadotte s'avance vers Gradisca, qui etait faiblement retranchee, mais gardee par trois mille hommes. Pendant ce temps, Bonaparte dirige la division Serrurier un peu au-dessous de Gradisca, pour y passer l'Izonzo et couper la retraite a la garnison. Bernadotte, sans attendre le resultat de cette manoeuvre, somme la place de se rendre. Le commandant s'y refuse. Les soldats du Rhin demandent l'assaut, pour entrer dans la place avant les soldats d'Italie. Ils fondent sur les retranchemens, mais une grele de balles et de mitraille en abat plus de cinq cents. Heureusement la manoeuvre de Serrurier fait cesser le combat. Les trois mille hommes de Gradisca mettent bas les armes, et livrent des drapeaux et du canon. Pendant ce temps, Massena etait enfin arrive au col de Tarwis, et, apres un combat assez vif, s'etait empare de ce passage des Alpes. La division Bayalitsch, acheminee a travers les sources de l'Izonzo pour prevenir Massena a Tarwis, allait donc trouver l'issue fermee. L'archiduc Charles, prevoyant ce resultat, laisse le reste de son armee sur la route du Frioul et de la Carniole, avec ordre de venir le rejoindre derriere les Alpes a Klagenfurth; il vole ensuite de sa personne a Villach, ou arrivaient de nombreux detachements du Rhin, pour attaquer Tarwis, en chasser Massena, et rouvrir la route a la division Bayalitsch. Bonaparte de son cote laisse la division Bernadotte a la poursuite des corps qui se retiraient dans la Carniole, et avec les divisions Guyeux et Serrurier, se met a harceler par derriere la division Bayalitsch a travers la vallee d'Izonzo. Le prince Charles, apres avoir rallie derriere les Alpes les debris de Lusignan et d'Orkscay, qui avaient perdu le col de Tarwis, les renforce de six mille grenadiers, les plus beaux et les plus braves soldats de l'empereur, et reattaque le col de Tarwis, ou Massena avait a peine laisse un detachement. Il parvient a le recouvrer, et s'y etablit avec les corps de Lusignan, d'Orkscay et les six mille grenadiers. Massena reunit toute sa division pour l'emporter de nouveau. Les deux generaux sentaient tous deux l'importance de ce point. Tarwis enleve, l'armee francaise etait maitresse des Alpes, et prenait la division Bayalitsch tout entiere. Massena fond tete baissee avec sa brave infanterie, et, suivant son usage, paie de sa personne. Le prince Charles ne se prodigue pas moins que le general republicain, et s'expose plusieurs fois a etre pris par les tirailleurs francais. Le col de Tarwis est le plus eleve des Alpes Noriques, il domine l'Allemagne. On se battait au-dessus des nuages, au milieu de la neige et sur des plaines de glace. Des lignes entieres de cavalerie etaient renversees et brisees sur cet affreux champ de bataille. Enfin, apres avoir fait donner jusqu'a son dernier bataillon, l'archiduc Charles abandonne Tarwis a son opiniatre adversaire, et se voit oblige de sacrifier la division Bayalitsch. Massena, reste maitre de Tarwis, se rabat sur la division Bayalitsch qui arrivait, et l'attaque en tete, tandis qu'elle est pressee en queue par les divisions Guyeux et Serrurier reunies sous les ordres de Bonaparte. Cette division n'a d'autre ressource que de se rendre prisonniere. Une foule de soldats, natifs de la Carniole et de la Croatie, se sauvent a travers les montagnes en jetant bas leurs armes; mais il en reste cinq mille au pouvoir des Francais, avec tous les bagages, avec les administrations et les parcs de l'armee autrichienne, qui avaient suivi cette route. Ainsi Bonaparte etait arrive en quinze jours au sommet des Alpes, et sur le point ou il commandait il avait entierement realise son but. Dans le Tyrol, Joubert justifiait sa confiance en livrant des combats de geans. Les deux generaux Laudon et Kerpen occupaient les deux rives de l'Adige. Joubert les avait attaques et battus a Saint-Michel, leur avait tue deux mille hommes et pris trois mille. Les poursuivant sans relache sur Neumark et Tramin, et leur enlevant encore deux mille hommes, il avait rejete Laudon a la gauche de l'Adige, dans la vallee de la Meran, et Kerpen a droite, au pied du Brenner. Kerpen, renforce a Clausen de l'une des deux divisions venant du Rhin, s'etait fait battre encore. Il s'etait renforce de nouveau, a Mittenwald, de la seconde division du Rhin, avait ete battu une derniere fois, et s'etait retire enfin au-dela du Brenner. Joubert, apres avoir ainsi deblaye le Tyrol, avait fait un a droite, et il marchait a travers le Putersthal pour rejoindre son general en chef. On etait au 12 germinal (1er avril), et deja Bonaparte etait maitre du sommet des Alpes; il avait pres de vingt mille prisonniers; il allait reunir Joubert et Massena a son corps principal, et marcher avec cinquante mille hommes sur Vienne. Son adversaire rompu faisait effort pour rallier ses debris, et les reunir aux troupes qui arrivaient du Rhin. Tel etait le resultat de cette marche prompte et audacieuse. Mais tandis que Bonaparte obtenait ces resultats si rapides, tout ce qu'il avait prevu et apprehende sur ses derrieres se realisait. Les provinces venitiennes, travaillees par l'esprit revolutionnaire, s'etaient soulevees. Elles avaient ainsi fourni au gouvernement venitien un pretexte pour deployer des forces considerables, et pour se mettre en mesure d'accabler l'armee francaise, en cas de revers. Les provinces de la rive droite du Mincio etaient les plus atteints de l'esprit revolutionnaire, par l'effet du voisinage de la Lombardie. Dans les villes de Bergame, Brescia, Salo, Creme, se trouvaient une multitude de grandes familles, auxquelles le joug de la noblesse du Livre d'Or etait insupportable, et qui, appuyees par une bourgeoisie nombreuse, formaient des partis puissans. En suivant les conseils de Bonaparte, en ouvrant les pages du livre d'or, en apportant quelques modifications a l'ancienne constitution, le gouvernement de Venise aurait desarme le parti redoutable qui s'etait forme dans toutes les provinces de la terre-ferme; mais l'aveuglement ordinaire a toutes les aristocraties avait empeche cette transaction, et rendu une revolution inevitable. La part que prirent les Francais dans cette revolution est facile a determiner, malgre toutes les absurdites inventees par la haine et repetees par la sottise. L'armee d'Italie etait composee de revolutionnaires meridionaux, c'est-a-dire de revolutionnaires ardens. Dans tous leurs rapports avec les sujets venitiens, il n'etait pas possible qu'ils ne communiquassent leur esprit, et qu'ils n'excitassent la revolte contre la plus odieuse des aristocraties europeennes; mais cela etait inevitable, et il n'etait au pouvoir ni du gouvernement ni des generaux francais de l'empecher. Quant aux intentions du directoire et de Bonaparte, elles etaient claires. Le directoire souhaitait la chute naturelle de tous les gouvernemens italiens, mais il etait decide a n'y prendre aucune part active, et du reste il s'en reposait entierement sur Bonaparte de la conduite des operations politiques et militaires en Italie. Quant a Bonaparte lui-meme, il avait trop besoin d'union, de repos et d'amis sur ses derrieres pour vouloir revolutionner Venise. Une transaction entre les deux partis lui convenait bien davantage. Cette transaction et notre alliance etant refusees, il se proposait d'exiger a son retour ce qu'il n'avait pu obtenir par la voie de la douceur; mais pour le moment il ne voulait rien essayer; ses intentions a cet egard etaient positivement exprimees a son, gouvernement, et il avait donne au general Kilmaine l'ordre le plus formel de ne prendre aucune part aux evenemens politiques, et de maintenir le calme le plus qu'il pourrait. Les villes de Bergame et de Brescia, les plus agitees de la terre-ferme, etaient fort en communication avec Milan. Partout se formaient des comites revolutionnaires secrets pour correspondre avec les patriotes milanais. On leur demandait du secours pour secouer le joug de Venise. Les victoires des Francais ne laissaient plus aucun doute sur l'expulsion definitive des Autrichiens. Les patrons de l'aristocratie etaient donc vaincus; et quoique les Francais affectassent la neutralite, il etait clair qu'ils n'emploieraient pas leurs armes a faire rentrer sous le joug les peuples qui l'auraient secoue. Tous ceux donc qui s'insurgeaient paraissaient devoir rester libres. Telle etait la maniere de raisonner des Italiens. Les habitans de Bergame, plus rapproches de Milan, firent demander secretement aux chefs milanais s'ils pouvaient compter sur leur appui, et sur le secours de la legion lombarde commandee par Lahoz. Le Podestat de Bergame, Ottolini, celui qui, fidele agent des inquisiteurs d'etat, donnait de l'argent et des armes aux paysans et aux montagnards, avait des espions parmi les patriotes milanais; il connut le projet qui se tramait, et obtint le nom des principaux habitans de Bergame, agens de la revolte. Il se hata de depecher un courrier a Venise, pour porter leurs noms aux inquisiteurs d'etat, et provoquer leur arrestation. Les habitans de Bergame, avertis du peril, firent courir apres le porteur de la depeche, le firent arreter, et publierent les noms de ceux d'entre eux qui etaient compromis. Cet evenement decida l'explosion. Le 11 mars, au moment meme ou Bonaparte marchait sur la Piave, le tumulte commenca dans Bergame. Le podestat Ottolini fit des menaces qui ne furent pas ecoutees. Le commandant francais que Bonaparte avait place dans le chateau avec une garnison, pour veiller aux mouvemens des montagnards du Bergamasque, redoubla de vigilance et renforca tous ses postes. De part et d'autre on invoqua son appui; il repondit qu'il ne pouvait entrer dans les demeles des sujets venitiens avec leur gouvernement, et il dit que le doublement de ses postes n'etait qu'une precaution pour la surete de la place qui lui etait confiee. En executant ses ordres, et en restant neutre, il faisait bien assez pour les Bergamasques. Ceux-ci s'assemblerent le lendemain 12 mars, formerent une municipalite provisoire, declarerent la ville de Bergame libre, et chasserent le podestat Ottolini, qui se retira avec les troupes venitiennes. Sur-le-champ, ils envoyerent une adresse a Milan, pour obtenir l'appui des Lombards. L'incendie devait se communiquer rapidement a Brescia, et a toutes les villes voisines. Les habitans de Bergame, a peine affranchis, envoyerent une deputation a Brescia. La presence des Bergamasques souleva les Brescians. C'etait Battaglia, ce Venitien qui avait soutenu de si sages avis dans les deliberations du senat, qui etait podestat a Brescia. Il ne crut pas pouvoir resister, et il se retira. La revolution de cette ville s'opera le 15 mars. L'incendie continua de se repandre, en longeant le pied des montagnes. Il se communiqua a Salo, ou la revolution se fit de meme par l'arrivee des Bergamasques et des Brescians, par la retraite des autorites venitiennes, et en presence des garnisons francaises, qui restaient neutres, mais dont l'aspect, quoique silencieux, remplissait les revoltes d'esperance. Ce soulevement du parti patriote dans les villes devait naturellement determiner le soulevement du parti contraire, qui etait dans les montagnes et les campagnes. Les montagnards et les paysans, armes de longue main par Ottolini, recurent le signal des capucins et des moines qui vinrent precher dans les hameaux: ils se preparerent a venir saccager les villes insurgees, et, s'ils le pouvaient, a assassiner les Francais. Des cet instant, les generaux francais ne pouvaient plus demeurer inactifs, tout en voulant rester neutres. Ils connaissaient trop bien les intentions des montagnards et des paysans, pour souffrir qu'ils prissent les armes; et sans vouloir donner de l'appui a aucun parti, ils se voyaient obliges d'intervenir, et de comprimer celui qui avait et qui annoncait contre eux des intentions hostiles. Kilmaine ordonna sur-le-champ au general Lahoz, commandant la legion lombarde, de marcher vers les montagnes pour s'opposer a leur armement. Il ne voulait ni ne devait mettre obstacle aux operations des troupes venitiennes regulieres, si elles venaient agir contre les villes insurgees, mais il ne voulait pas souffrir un soulevement dont le resultat etait incalculable, dans le cas d'une defaite en Autriche. Il envoya sur-le-champ des courriers a Bonaparte, et fit hater la marche de la division Victor, qui revenait des etats du pape. Le gouvernement de Venise, comme il arrive toujours aux gouvernements aveugles, qui ne veulent pas prevenir le danger en accordant ce qui est indispensable, fut epouvante de ces evenemens, comme s'ils avaient ete imprevus. Il fit marcher sur-le-champ les troupes qu'il reunissait depuis long-temps, et les achemina sur les villes de la rive droite du Mincio. En meme temps, persuade que les Francais etaient l'influence secrete qu'il fallait conjurer, il s'adressa au ministre de France Lallemant, pour savoir si, dans ce peril extreme, la republique de Venise pouvait compter sur l'amitie du directoire. La reponse du ministre Lallemant fut simple, et dictee par sa position. Il declara qu'il n'avait aucune instruction de son gouvernement pour ce cas, ce qui etait vrai; mais il ajouta que si le gouvernement venitien voulait apporter a sa constitution les modifications reclamees par le besoin du temps, il pensait que la France l'appuierait volontiers. Lallemant ne pouvait pas faire d'autre reponse; car si la France avait offert son alliance a Venise contre les autres puissances, elle ne la lui offrit jamais contre ses propres sujets, et elle ne pouvait la lui offrir contre eux, qu'a condition que le gouvernement adopterait des principes sages et raisonnables. Le grand-conseil de Venise delibera sur la reponse de Lallemant. Il y avait plusieurs siecles que la proposition d'un changement de constitution n'avait ete faite publiquement. Sur deux cents voix, elle n'en obtint que cinq. Une cinquantaine de voix se declarerent pour l'adoption d'un parti energique; mais cent quatre-vingts se prononcerent pour une reforme lente, successive, renvoyee a des temps plus calmes, c'est-a-dire, pour une determination evasive. On resolut d'envoyer sur-le-champ deux deputes a Bonaparte, pour sonder ses intentions, et invoquer son appui. On choisit l'un des sages de terre-ferme, J.-B. Cornaro, et le fameux procurateur Pezaro, qu'on a deja vu si souvent en presence du general. Les courriers de Kilmaine et les envoyes venitiens atteignirent Bonaparte au moment ou ses manoeuvres hardies lui avaient assure la ligne des Alpes et ouvert les Etats hereditaires. Il etait a Gorice, occupe a regler la capitulation de Trieste. Il apprit avec une veritable peine les evenemens qui se passaient sur ses derrieres, et on le croira facilement si on reflechit combien il y avait d'audace et de danger dans sa marche sur Vienne. Du reste, ses depeches au directoire font foi de la peine qu'il eprouvait; et ceux qui ont dit qu'il n'exprimait pas sa veritable pensee dans ces depeches ont montre peu de jugement, car il ne fait aucune difficulte d'y avouer ses ruses les moins franches contre les gouvernemens italiens. Cependant que pouvait-il faire au milieu de pareilles circonstances? Il n'etait pas genereux a lui de comprimer par la force le parti qui proclamait nos principes, qui caressait, accueillait nos armees, et d'assurer le triomphe a celui qui etait pret, en cas de revers, a aneantir nos principes et nos armees. Il resolut de profiter encore de cette circonstance pour obtenir des envoyes de Venise les concessions et les secours qu'il n'avait pu leur arracher. Il recut les deux envoyes poliment, et leur donna audience le 5 germinal (25 mars). "Que je m'arme, leur dit-il, contre mes amis, contre ceux qui nous accueillent et veulent nous defendre, en faveur de mes ennemis, en faveur de ceux qui nous detestent et veulent nous egorger, c'est la une chose impossible. Cette lache politique est aussi loin de mon coeur que de mes interets. Jamais je ne preterai mon secours contre des principes pour lesquels la France a fait sa revolution, et auxquels je dois en partie le succes de mes armes. Mais je vous offre encore une fois mon amitie et mes conseils. Alliez-vous franchement a la France, rapprochez-vous de ses principes, faites des modifications indispensables a votre constitution; alors je reponds de tout, et sans employer une violence qui est impossible de ma part, j'obtiendrai par mon influence sur le peuple italien, et par l'assurance d'un regime plus raisonnable, le retour a l'ordre et a la paix. Ce resultat vous convient a vous autant qu'a moi." Ce langage, qui etait sincere, et dont la sagesse n'a pas besoin d'etre demontree, ne convenait point aux envoyes venitiens, surtout a Pezaro. Ce n'etait point la ce qu'ils voulaient; ils desiraient que Bonaparte leur restituat les forteresses qu'il avait occupees par precaution, dans Bergame, Brescia, Verone; qu'il souffrit l'armement du parti fanatique contre le parti patriote, et qu'il permit qu'on lui preparat ainsi une Vendee sur ses derrieres. Ce n'etait pas la un moyen de s'entendre. Bonaparte, dont l'humeur etait prompte, traita fort mal les deux envoyes, et leur rappelant les procedes des Venitiens envers l'armee francaise, leur declara qu'il connaissait leurs dispositions secretes et leurs projets; mais qu'il etait en mesure, et qu'il y avait une armee en Lombardie pour veiller sur eux. La conference devint aigre. On passa de ces questions a celles des approvisionnemens. Jusqu'ici Venise avait fourni des vivres a l'armee francaise, et elle avait autorise Bonaparte a les exiger d'elle, en nourrissant l'armee autrichienne. Les Venitiens voulaient que Bonaparte, transporte dans les etats hereditaires, cessat de se nourrir a leurs depens. Ce n'etait pas du tout son intention, car il ne voulait rien demander aux habitans de l'Autriche, afin de se les concilier. Les fournisseurs secretement charges par le gouvernement venitien de nourrir l'armee avaient cesse ces fournitures. On avait ete reduit a faire des requisitions dans les etats venitiens. "Ce moyen est vicieux, dit Bonaparte; il vexe l'habitant, il donne lieu a d'affreuses dilapidations; donnez-moi un million par mois pendant que durera encore cette campagne qui ne peut pas etre longue; la republique francaise comptera ensuite avec vous, et vous saura plus de gre de ce million que de tous les maux que vous endurez par les requisitions. D'ailleurs vous avez nourri tous mes ennemis, vous leur avez donne asile, vous me devez la reciprocite." Les deux envoyes repondirent en disant que le tresor etait ruine, "S'il est ruine, repliqua Bonaparte, prenez de l'argent dans le tresor du duc de Modene, que vous avez recele au detriment de mes allies les Modenois; prenez-en dans les proprietes des Anglais, des Russes, des Autrichiens, de tous mes ennemis, que vous gardez en depot." On se separa avec humeur. Une entrevue nouvelle eut lieu le lendemain. Bonaparte, calme, renouvela toutes ses propositions; mais Pezaro ne fit rien pour le satisfaire, et promit seulement d'informer le senat de toutes ses demandes. Alors Bonaparte, dont l'irritation commencait a ne plus se contenir, prit Pezaro par le bras et lui dit: "Au reste, je vous observe, je vous devine; je sais ce que vous me preparez; mais prenez-y garde! si, pendant que je serai engage dans une entreprise lointaine, vous assassiniez mes malades, vous attaquiez mes depots, vous menaciez ma retraite, vous auriez decide votre ruine. Ce que je pourrais pardonner pendant que je suis en Italie, serait un crime irremissible pendant que je serai engage en Autriche. Si vous prenez les armes, vous decidez ou ma perte ou la votre. Songez-y donc, et n'exposez pas le lion valetudinaire de Saint-Marc contre la fortune d'une armee qui trouverait dans ses depots et ses hopitaux de quoi franchir vos lagunes et vous detruire." Ce langage energique effraya, sans les convaincre, les envoyes venitiens, qui ecrivirent sur-le-champ le resultat de cette conference. Bonaparte ecrivit aussitot a Kilmaine pour lui ordonner de redoubler de vigilance, de punir les commandans francais s'ils sortaient des limites de la neutralite, et de desarmer tous les montagnards et les paysans. Les evenemens etaient tellement avances, qu'il etait impossible qu'ils s'arretassent. L'insurrection de Bergame avait eu lieu le 22 ventose (12 mars); celle de Brescia le 27 (17 mars); celle de Salo le 4 germinal (24 mars). Le 8 germinal (28 mars), la ville de Creme fit sa revolution, et les troupes francaises s'y trouverent forcement engagees. Un detachement qui precedait la division Victor, de retour en Lombardie, se presenta aux portes de Creme. C'etait dans un moment de fermentation. La vue des troupes francaises ne pouvait qu'accroitre les esperances et la hardiesse des patriotes. Le podestat venitien, qui etait dans l'effroi, refusa d'abord l'entree aux Francais; puis il en introduisit quarante, lesquels s'emparerent des portes de la ville, elles ouvrirent aux troupes francaises qui suivaient. Les habitans profiterent de l'occasion, s'insurgerent, et renvoyerent le podestat venitien. Les Francais n'avaient pris ce parti que pour s'ouvrir passage; les patriotes en profiterent pour se soulever. Quand il existe de pareilles dispositions, tout devient cause, et les evenemens les plus involontaires ont des resultats qui font supposer la complicite la ou il n'en existe point. Telle fut la situation des Francais, qui, sans aucun doute, souhaitaient individuellement la revolution, mais qui officiellement observaient la neutralite. Les montagnards et les paysans, excites par les agens de Venise et par les predications des capucins, inondaient les campagnes. Les regimens esclavons, debarques des lagunes sur la terre-ferme, s'avancaient sur les villes insurgees. Kilmaine avait donne ses ordres, et mis en mouvement la legion lombarde pour desarmer les paysans. Deja plusieurs escarmouches avaient eu lieu; des villages avaient ete incendies, des paysans saisis et desarmes. Mais ceux-ci, de leur cote, menacaient de saccager les villes et d'egorger les Francais, qu'ils designaient sous le nom de jacobins. Deja meme ils assassinaient d'une maniere horrible tous ceux qu'ils trouvaient isoles. Ils firent d'abord la contre-revolution a Salo; aussitot une troupe des habitans de Bergame et de Brescia, appuyee par un detachement des Polonais de la legion lombarde, marcha sur Salo, pour en chasser les montagnards. Quelques individus envoyes pour parlementer furent attires dans la ville et egorges; le detachement fut enveloppe et battu, deux cents Polonais furent faits prisonniers, et envoyes a Venise. On saisit a Salo, a Verone, dans toutes les villes venitiennes, les partisans connus des Francais; on les envoya sous les plombs, et les inquisiteurs d'etat, encourages par ce miserable succes, se montrerent disposes a de cruelles vengeances. On pretend qu'il fut defendu de nettoyer le canal Orfano, qui etait destine, comme on sait, a l'horrible usage de noyer les prisonniers d'etat. Cependant le gouvernement de Venise, tandis qu'il se preparait a deployer les plus grandes rigueurs, cherchait a tromper Bonaparte par des actes de condescendance apparente, et il accorda le million par mois qui avait ete demande. L'assassinat des Francais ne continua pas moins partout ou ils furent rencontres. La situation devenait extremement grave, et Kilmaine envoya de nouveaux courriers a Bonaparte. Celui-ci, en apprenant les combats livres par les montagnards, l'evenement de Salo, ou deux cents Polonais avaient ete faits prisonniers, l'emprisonnement de tous les partisans de la France, et les assassinats commis sur les Francais, fut saisi de colere. Sur-le-champ il envoya une lettre foudroyante au senat, dans laquelle il recapitulait tous ses griefs, et demandait le desarmement des montagnards, l'elargissement des prisonniers polonais et des sujets venitiens jetes sous les plombs. Il chargea Junot de porter cette lettre, de la lire au senat; et ordonna au ministre Lallemant de sortir sur-le-champ de Venise, en declarant la guerre, si toutes les satisfactions exigees n'etaient pas accordees. Pendant ce temps, il descendait a pas de geant du haut des Alpes Noriques, dans la vallee de la Mur. Sa principale esperance dans cette marche temeraire etait la prompte entree en campagne des armees du Rhin, et leur prochaine arrivee sur le Danube. Mais il recut une depeche du directoire qui lui ota tout espoir a cet egard. La detresse de la tresorerie etait si grande, qu'elle ne pouvait fournir au general Moreau les quelques cent mille francs indispensables pour se procurer un equipage de pont et passer le Rhin. L'armee de Hoche, qui occupait Deux-Ponts et etait toute prete, demandait a marcher, mais on n'osait pas la hasarder seule au-dela du Rhin, tandis que Moreau resterait en-deca. Carnot exagerait encore dans sa depeche les retards que devait subir l'entree en campagne des armees d'Allemagne, et ne laissait a Bonaparte aucun espoir d'etre appuye. Celui-ci fut tres deconcerte par cette lettre; il avait l'imagination vive, et il passait de l'extreme confiance a l'extreme defiance. Il s'imagina ou que le directoire voulait perdre l'armee d'Italie et son general, ou que les autres generaux ne voulaient pas le seconder. Il ecrivit une lettre amere sur la conduite des armees du Rhin. Il dit qu'une ligne d'eau n'etait jamais un obstacle, et que sa conduite en etait la preuve; que lorsqu'on voulait franchir un fleuve, on le pouvait toujours; qu'en ne voulant jamais exposer sa gloire, on la perdait quelquefois; qu'il avait franchi les Alpes sur trois pieds de neige et de glace, et que, s'il avait calcule comme ses collegues, il ne l'aurait jamais ose; que si les soldats du Rhin laissaient l'armee d'Italie seule exposee en Allemagne, il fallait _qu'ils n'eussent pas de sang dans les veines_; que du reste cette brave armee, si on l'abandonnait, se replierait, et que l'Europe serait juge entre elle et les autres armees de la republique. Comme tous les hommes passionnes et orgueilleux, Bonaparte aimait a se plaindre et a exagerer le sujet de ses plaintes. Quoi qu'il dit, il ne songeait ni a se retirer, ni meme a s'arreter, mais a frapper l'Autriche d'epouvante par une marche rapide, et a lui imposer la paix. Beaucoup de circonstances favorisaient ce projet. La terreur etait dans Vienne; la cour etait portee a transiger; le prince Charles le conseillait fortement; le ministere seul, devoue a l'Angleterre, resistait encore. Les conditions fixees a Clarke, avant les victoires d'Arcole et de Rivoli, etaient si moderees, qu'on pouvait facilement obtenir l'adhesion de l'Autriche a ces conditions, et meme a beaucoup mieux. Reuni a Joubert et a Massena, Bonaparte allait avoir quarante-cinq ou cinquante mille hommes sous la main; et avec une masse aussi forte, il ne craignait point une bataille generale, quelle que fut la puissance de l'ennemi. Par toutes ces raisons, il resolut de faire une ouverture au prince Charles, et s'il n'y repondait pas, de fondre sur lui avec impetuosite, et de frapper un coup si prompt et si fort, qu'on ne resistat plus a ses offres. Quelle gloire pour lui, si, seul, sans appui, transporte en Autriche par une route si extraordinaire, il imposait la paix a l'empereur! Il etait a Klagenfurth, capitale de la Carinthie, le 11 germinal (31 mars). Joubert a sa gauche achevait son mouvement et allait le rejoindre. Bernadotte, qu'il avait detache pour traverser la chaussee de la Carniole, s'etait empare de Trieste, des riches mines d'Idria, des magasins autrichiens, et allait arriver par Laybach et Klagenfurth. Il ecrivit au prince Charles, le meme jour 11 (31), une lettre memorable. "Monsieur le general en chef, lui dit-il, les braves militaires font la guerre et desirent la paix. Cette guerre ne dure-t-elle pas depuis six ans? avons-nous assez tue de monde, et cause assez de maux a la triste humanite? Elle reclame de tous cotes. L'Europe, qui avait pris les armes contre la republique francaise, les a posees. Votre nation reste seule, et cependant le sang va couler plus que jamais. Cette sixieme campagne s'annonce par des presages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue, nous tuerons de part et d'autre quelques milliers d'hommes, et il faudra bien que l'on finisse par s'entendre, puisque tout a un terme, meme les passions haineuses. "Le directoire executif de la republique francaise avait fait connaitre a sa majeste l'empereur le desir de mettre fin a la guerre qui desole les deux peuples. L'intervention de la cour de Londres s'y est opposee. N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre, et faut-il, pour les interets et les passions d'une nation etrangere aux maux de la guerre, que nous continuions a nous entr'egorger? Vous, monsieur le general en chef, qui par votre naissance approchez si pres du trone, et etes au-dessus de toutes les petites passions qui animent souvent les ministres et les gouvernemens, etes-vous decide a meriter le titre de bienfaiteur de l'humanite entiere, et de vrai sauveur de l'Allemagne? Ne croyez pas, monsieur le general en chef, que j'entende par la qu'il n'est pas possible de la sauver par la force des armes; mais dans la supposition que les chances de la guerre vous deviennent favorables, l'Allemagne n'en sera pas moins ravagee. Quant a moi, monsieur le general en chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut sauver la vie a un seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne civique que je me trouverai avoir meritee, que de la triste gloire qui peut revenir des succes militaires." L'archiduc Charles ne pouvait accueillir cette ouverture, car la determination du conseil aulique n'etait pas encore prise. On embarquait a Vienne les meubles de la couronne et les papiers precieux sur le Danube, et on envoyait les jeunes archiducs et archiduchesses en Hongrie. La cour se preparait, dans un cas extreme, a evacuer la capitale. L'archiduc repondit au general Bonaparte qu'il desirait la paix autant que lui, mais qu'il n'avait aucun pouvoir pour en traiter, et qu'il fallait s'adresser directement a Vienne. Bonaparte s'avanca rapidement a travers les montagnes de la Carinthie, et, le 12 germinal au matin (1er avril), poursuivit l'arriere-garde ennemie sur Saint-Weith et Freisach, et la culbuta. Dans l'apres-midi du meme jour, il rencontra l'archiduc, qui avait pris position en avant des gorges etroites de Neumark, avec les restes de son armee du Frioul, et avec quatre divisions venues du Rhin, celles de Kaim, de Mercantin, du prince d'Orange, et la reserve des grenadiers. Un combat furieux s'engagea dans ces gorges. Massena en eut encore tout l'honneur. Les soldats du Rhin defierent les vieux soldats de l'armee d'Italie. C'etait a qui s'avancerait plus vite et plus loin. Apres une action acharnee, dans laquelle l'archiduc perdit trois mille hommes sur le champ de bataille et douze cents prisonniers, tout fut enleve a la baionnette, et les gorges emportees. Bonaparte marcha sans relache le lendemain, de Neumark sur Unzmark. C'etait entre ces deux points qu'aboutissait la route transversale, qui unissait la grande chaussee du Tyrol a la grande chaussee de la Carinthie. C'etait par cette route qu'arrivait Kerpen poursuivi par Joubert. L'archiduc, voulant avoir le temps de rallier Kerpen a lui, proposa une suspension d'armes pour prendre, disait-il, en consideration la lettre du 11 (31 mars). Bonaparte repondit qu'on pouvait negocier et se battre, et continua sa marche. Le lendemain 14 germinal (3 avril), il livra encore un violent combat a Unzmark, ou il fit quinze cents prisonniers, entra a Knitelfeld, et ne trouva plus d'obstacle jusqu'a Leoben. L'avant-garde y entra le 18 germinal (7 avril). Kerpen avait fait un grand detour pour rejoindre l'archiduc, et Joubert avait donne la main a l'armee principale. Le jour meme ou Bonaparte entrait a Leoben, le lieutenant-general Bellegarde, chef d'etat-major du prince Charles, et le general major Merfeld, arriverent au quartier-general au nom de l'empereur, que la marche rapide des Francais avait intimide, et qui voulait une suspension d'armes. Ils la demandaient de dix jours. Bonaparte sentait qu'une suspension d'armes de dix jours donnait a l'archiduc le temps de recevoir ses derniers renforts du Rhin, de remettre ensemble toutes les parties de son armee, et de reprendre haleine. Mais lui-meme en avait grand besoin, et il gagnait de son cote l'avantage de rallier Bernadotte et Joubert; d'ailleurs il croyait au desir sincere de traiter, et il accorda cinq jours de suspension d'armes, pour donner a des plenipotentiaires le temps d'arriver, et de signer des preliminaires. La convention fut signee le 18 (7 avril), et dut se prolonger seulement jusqu'au 23 (12 avril). Il etablit son quartier-general a Leoben, et porta l'avant-garde de Massena sur le Simmering, derniere hauteur des Alpes Noriques, qui est a vingt-cinq lieues de Vienne, et d'ou l'on peut voir les clochers de cette capitale. Il employa ces cinq jours a reposer et a rallier ses colonnes. Il fit une proclamation aux habitans pour les rassurer sur ses intentions, et il joignit les effets aux paroles, car rien ne fut pris sans etre paye par l'armee. Bonaparte attendit l'expiration des cinq jours, pret a frapper un nouveau coup pour ajouter a la terreur de la cour imperiale, si elle n'etait pas encore assez epouvantee. Mais tout se disposait a Vienne pour mettre fin a cette longue et cruelle lutte, qui durait depuis six annees, et qui avait fait repandre des torrens de sang. Le parti anglais dans le ministere etait entierement discredite; Thugut etait pret a tomber en disgrace. Les Viennois demandaient la paix a grands cris: l'archiduc Charles lui-meme, le heros de l'Autriche, la conseillait, et declarait que l'Empire ne pouvait plus etre sauve par les armes. L'empereur penchait pour cet avis. On se decida enfin, et on fit partir sur-le-champ pour Leoben le comte de Merfeld, et le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples a Vienne. Ce dernier fut choisi par l'influence de l'imperatrice, qui etait fille de la reine de Naples, et qui se melait beaucoup des affaires. Leurs instructions etaient de signer des preliminaires qui serviraient de base pour traiter plus tard de la paix definitive. Ils arriverent le 24 germinal (13 avril au matin), a l'instant ou la treve etant achevee, Bonaparte allait faire attaquer les avant-postes. Ils declarerent qu'ils avaient des pleins pouvoirs pour arreter les bases de la paix. On neutralisa un jardin dans les environs de Leoben, et on traita au milieu des bivouacs de l'armee francaise. Le jeune general, devenu tout a coup negociateur, n'avait jamais fait d'apprentissage diplomatique; mais depuis une annee il avait eu a traiter les plus grandes affaires qui se puissent traiter sur la terre; il avait une gloire qui en faisait l'homme le plus imposant de son siecle, et il avait un langage aussi imposant que sa personne. Il representait donc glorieusement la republique francaise. Il n'avait pas mission pour negocier; c'est Clarke qui etait revetu de tous les pouvoirs a cet egard, et Clarke, qu'il avait mande, n'etait point encore arrive au quartier-general. Mais il pouvait considerer les preliminaires de la paix comme un armistice, ce qui etait dans les attributions des generaux; d'ailleurs il etait certain que Clarke signerait tout ce qu'il aurait fait, et il entra sur-le-champ en pourparler. Le plus grand souci de l'empereur et de ses envoyes etait le reglement de l'etiquette. D'apres un ancien usage, l'empereur avait sur les rois de France l'honneur de l'initiative; il etait toujours nomme le premier dans le protocole des traites, et ses ambassadeurs avaient le pas sur les ambassadeurs francais. C'etait le seul souver