Project Gutenberg's Oeuvres complètes de François Villon, by François Villon This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Oeuvres complètes de François Villon Suivies d'un choix des poésies de ses disciples Author: François Villon Release Date: May 3, 2004 [EBook #12246] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE FRAN‡OIS VILLON *** Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. OEUVRES COMPLÈTES DE FRANÇOIS VILLON SUIVIES D'UN CHOIX DES POÉSIES DE SES DISCIPLES ÉDITION PRÉPARÉE PAR LA MONNOYE MISE A JOUR, AVEC NOTES ET GLOSSAIRE PAR M. PIERRE JANNET [NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les numéros de pages du document original ont été conservés pour faciliter l'identification des nombreuses références qu'on trouve dans les Notes et le Glossaire-Index, à la fin du texte.] PRÉFACE [P. V] On ne sait guère de la vie de François Villon que ce qu'il en dit lui-même, et l'on en sait trop. J'aurais voulu me dispenser de décrire, après tant d'autres[1], cette existence peu édifiante, mais je n'ai pas cru pouvoir le faire. Le sujet des poésies de Villon, c'est Villon lui-même, et sa biographie est la clef de ses oeuvres. [Footnote 1: Voir notamment la _Vie de François Villon_, par Guillaume Colletet, en tête des oeuvres de Villon, édition de M.P.L. Jacob, bibliophile (M. Paul Lacroix), Paris, 1854, in-16;--le _Mémoire_ de M. Prompsault, en tête de son édition de Villon, Paris, 1832, in-8;--_François Villon, Versuch einer kritischen Darstellung seines Lebens nach seinen Gedichten_, von Dr. S. Nagel. _Mulheim an der Ruhr_, 1856, in-4, le travail le plus complet et le plus judicieux qu'on eût fait jusqu'alors sur ce sujet, et la base de ceux qu'on a faits depuis;--_François Villon, sa vie et ses oeuvres_, par Antoine Campeaux, _Paris, Durand_, 1859, in-8, et la notice de M. Anatole de Montaiglon, excellente pour le fond comme pour la forme, dans _les Poètes Français_, recueil publié sous la direction de M. Eugène Crépet, Paris, 1861-62, 4 vol. gr. in-8, t. I, p. 447-455.] François Villon naquit à Paris en 1431. Sur la foi d'une pièce que Fauchet, dans son traité _de l'Origine des chevaliers_, imprimé en 1599, dit avoir trouvée dans un manuscrit de sa bibliothèque [2], on [ p. VI] a mis en doute le lieu de la naissance et jusqu'au nom du poète. On s'est livré à des conjectures ingénieuses pour concilier les renseignements fournis par lui-même avec les indications de Fauchet, pour expliquer comment il pouvait s'appeler à la fois Corbueil et Villon, être à la fois natif d'Auvers et de Paris. Pour moi, je crois, avec le P. Du Cerceau, Daunou et beaucoup d'autres, qu'on ne doit tenir aucun compte de ce huitain, amplification maladroite de l'épitaphe en quatre vers [3]. Ce n'est pas sur une pareille autorité qu'on peut substituer le nom de _Corbueil_ à celui de _Villon_, que notre poète se donne lui-même en vingt endroits de ses oeuvres [4]. [Footnote 2: Voici cette pièce, que j'ai cru devoir rejeter des oeuvres de Villon: _Je suis Françoys, dont ce me poise, Nommé Corbueil en mon surnom, Natif d'Auvers emprès Pontoise, Et du commun nommé Villon. Or, d'une corde d'une toise Sauroit mon col que mon cul poise, Se ne fut un joli appel. Le jeu ne me sembloit point bel._ L'auteur de ce huitain n'a pas compris l'intention comique de ce vers de Villon: _Né de Paris emprès Pontoise;_ C'est pourquoi il le fait gravement naître à Auvers, qui est en effet près de Pontoise. Mais une preuve certaine de la composition tardive de cette pièce, c'est qu'on ne trouverait probablement pas dans la seconde moitié du XVe siècle, et certainement pas dans les oeuvres de Villon, un huitain dont les rimes soient distribuées comme dans celui-là. Dans tous les huitains de Villon, sans exception, le premier vers rime avec le troisième, le second avec le quatrième, le cinquième et le septième, et le sixième avec le huitième. Les faussaires ne pensent jamais à tout.] [Footnote 3: Voy. p. 101.] [Footnote 4: Voy. le _Glossaire-Index_, au mot VILLON.] Les parents de Villon étaient pauvres[5]. Sa mère était [P. VII] illettrée[6]; son père était vraisemblablement un homme de métier, et peut-être, ainsi que l'a conjecturé M. Campeaux, un ouvrier en cuir, un _cordouennier_[7]. [Footnote 5: V. p. 31, huitain XXXV.] [Footnote 6: «Oncques lettre ne leuz.» P. 55, v. 22.] [Footnote 7: Voyez _Notes_, p. 224.] Poussé par le désir de s'élever au-dessus de la triste condition de ses parents, ou plutôt par ce besoin de savoir qui tourmente les natures comme la sienne, Villon étudia. Il connut les misères de l'état d'écolier pauvre. On n'a pas de renseignements certains sur le genre d'études auquel il se livra ni sur les progrès qu'il y fit. M. Nagel suppose qu'il obtint le grade de maître ès arts, et se fonde surtout sur le legs qu'il fait plus tard, de sa «nomination qu'il a de l'Université» (p. 15). Mais ce legs pourrait bien n'être qu'une plaisanterie, comme tant d'autres. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'obtint pas le grade de maître en théologie, but suprême des études du temps[8]. [Footnote 8: Voy. _Grand Testament_, huitains XXXVII (p. 32) et LXXII (p. 52.)] En ce temps-là, comme plus tard, les étudiants étaient exposés à bien des tentations. Villon n'y sut pas résister. En contact avec des jeunes gens sans préjugés d'aucune sorte et dépourvus d'argent comme lui, il adopta leurs moeurs et façons de vivre. Bientôt il devint leur chef et leur providence[9]. Les _Repues franches_, singulier monument élevé à sa gloire par quelqu'un de ses disciples, nous font connaître par quelles combinaisons ingénieuses lui et ses compagnons se procuraient les moyens de mener joyeuse vie. Leurs friponneries étaient tout à [P. VIII] fait dans les moeurs du temps, et ne dépassaient sans doute pas les proportions de ce qu'on serait volontiers tenté d'appeler _des bons tours_; mais ils étaient sur une pente glissante, et la justice n'entendait pas raillerie. [Footnote 9: _C'estoit la mère nourricière De ceux qui n'avoient point d'argent; A tromper devant et derrière Estoit un homme diligent._ (P. 190.)] Rien ne prouve cependant que Villon ait eu maille à partir avec elle à cause de ses entreprises sur le bien d'autrui. On a parlé de ses deux procès: il en eut au moins trois, bien constatés par ses oeuvres, et le premier, qu'on n'avait pas fait ressortir jusqu'à présent, est le seul dont le sujet soit indiqué d'une manière certaine. C'est la suite d'une affaire d'amour. Avant de tomber dans ces relations honteuses avec des femmes perdues dont la _Ballade de la Grosse Margot_[10] nous donne l'ignoble tableau, Villon fut amoureux. Il connut l'amour vrai, l'amour naïf et timide[11]. Quel fut l'objet de cette passion, c'est ce qu'il n'est pas facile de dire. Il l'appelle de divers noms, Denise, Roze, Katherine de Vauzelles. Que ce fût une femme de moeurs faciles, une gentille bourgeoise ou une noble damoiselle, il paraît certain que c'était une coquette. Elle l'écouta d'abord, l'encouragea[12] et finit par le rebuter. Il s'en plaignit sans doute à ses compagnons, que les femmes qu'ils fréquentaient n'avaient pas habitués à de pareilles rigueurs, et qui se moquèrent de lui[13]. Villon s'emporta contre sa belle, lui fit des avanies, lui dit des injures, composa [P. IX] peut-être contre elle quelque ballade piquante, quelque rondeau bien méchant. Or, bien que religieux au fond, il frondait volontiers les choses sacrées[14]. La belle dame se plaignit; la juridiction ecclésiastique s'en mêla[15], et Villon fut bel et bien condamné au fouet[16]. [Footnote 10: Page 83.] [Footnote 11: Le doux souvenir de cette passion se montre en maints endroits des oeuvres de Villon, mêlé à ses regrets et aux reproches qu'il adresse à sa maîtresse avide et cruelle. Voy. les huitains III, IV, V et X du _Petit Testament_, LV à LIX du _Grand Testament_, la ballade de la page 57, le rondeau p. 59, etc.] [Footnote 12: _Quoy que je luy voulsisse dire, Elle estoit preste d'escouter, etc._ (P. 47.)] [Footnote 13: _... qui partout m'appelle L'amant remys et renié_. (P. 48.)] [Footnote 14: Voir notamment les huitains CVI à CX du _Grand Testament_.] [Footnote 15: _Quant chicanner me feit Denise, Disant que je l'avoye mauldite_. P. 69.] [Footnote 16: La sentence fut exécutée. La _Double ballade_ de la page 45 ne laisse aucun doute à cet égard: _J'en fus batu, comme à ru telles, Tout nud..._ (P. 46, v. 24-25.)] C'est à la suite de cette sentence que Villon, décidé à quitter Paris, composa les _Lays_ ou legs auxquels on a donné depuis le titre de _Petit Testament_. Dans le huitain VI, page 9, il annonce qu'il s'en va à Angers. Il est probable qu'il ne fit pas ce voyage. Ses habitudes, ses relations, sa misère, le retinrent à Paris ou aux environs. C'était en 1456. Flétri par le châtiment qu'il avait subi, aigri par l'infortune, il ne connut plus de bornes. L'année qui suivit sa condamnation fut assurément l'époque la plus honteuse de sa vie. En 1457, il était dans les prisons du Châtelet, et le Parlement, après lui avoir fait appliquer la question de l'eau[17], le condamnait à mort. On ignore le motif de cette condamnation; on a supposé qu'il s'agissait d'un crime commis à Rueil par lui et plusieurs de ses compagnons, dont quelques-uns furent pendus[18]. Cette supposition paraît fondée. Quant au crime commis, il n'était peut-être pas d'une extrême [P. X] gravité. Les lois étaient sévères, et les compagnons de Villon devaient avoir, comme lui, des antécédents fâcheux. [Footnote 17: C'est ce qu'indiquent clairement ces deux vers de la page 104: _On ne m'eust, parmi ce drapel, Faict boyre à celle escorcherie_.] [Footnote 18: Voy. la _Belle leçon aux enfans perduz_, p. 86, et le _Jargon_, p. 125.] Quoi qu'il en soit, Villon ne partagea pas leur sort. Il est vrai qu'il ne négligea rien pour se tirer d'affaire: il appela de la sentence, ce qui lui valut quelque répit; puis, du moins ceci paraît certain, à l'occasion de la naissance d'une princesse qu'il appelle Marie, il implora la protection du père de cette princesse. Cette démarche lui réussit: le prince intercéda pour lui, et le Parlement commua sa peine en celle du bannissement. Villon se montra pénétré de reconnaissance. Il adressa une requête au Parlement, pour lui rendre grâces autant que pour lui demander un délai de trois jours pour quitter Paris, et il composa pour la princesse qui venait de naître des vers pleins de sentiment. M. Prompsault a cru que cette princesse était Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, née le 13 février 1457; mais c'était une erreur. M. Auguste Vitu, qui prépare depuis nombre d'années une édition de Villon, a reconnu qu'il s'agissait de Marie d'Orléans, fille du poète Charles d'Orléans, née le 19 décembre 1457, et M. Campeaux a clairement démontré que cette opinion était fondée. A partir du moment où Villon quitte Paris, en exécution de l'arrêt du Parlement, nous perdons sa trace jusqu'en 1461. A cette époque nous le trouvons dans les prisons de Meung-sur-Loire, où le détient Thibault d'Aussigny, évêque d'Orléans. Quel nouveau méfait lui reprochait-on? Ceux qui supposent qu'il avait fabriqué de la fausse monnaie n'ont pas pris garde que la punition de ce crime était exclusivement du ressort des juges séculiers. Dans le _Débat du coeur et du corps de Villon_, composé dans sa prison, le poète attribue sa détention à sa _folle plaisance_. Ce qu'on lui reprochait, c'était peut-être quelque [P. XI] propos ou quelque écrit peu orthodoxe, quelque _plaisanterie_ sentant le sacrilège, quelque aventure galante par trop scandaleuse, toutes choses dont il était bien capable et dont la répression regardait la justice ecclésiastique. Il y a lieu de croire que le délit n'était pas en rapport avec la punition, car Villon, qui n'a jamais protesté contre sa condamnation au fouet, qui se contente d'indiquer vaguement que le Parlement l'avait jugé _par fausserie_, fit preuve de la plus violente rancune contre Thibault d'Aussigny. Il paraît même certain que cette mauvaise affaire ne lui fit pas perdre la faveur de ses protecteurs, Charles d'Orléans et le duc de Bourbon. Quoi qu'il en soit, Villon languit longtemps dans la prison de Meung, plongé dans un cul de basse-fosse, nourri au pain et à l'eau. Rien n'indique qu'une sentence quelconque ait été rendue contre lui mais le traitement qu'on lui faisait subir devait le conduire lentement à une mort certaine. Heureusement Louis XI, qui venait de succéder à Charles VII, alla à Meung dans l'automne de 1461, et Villon lui dut sa délivrance. Fut-ce, ainsi que le dit M. Campeaux, par suite «du don de joyeux avènement qui remettait leur peine à tous les prisonniers d'une ville où le roi entrait après son sacre?» Je serais plutôt porté à croire, malgré l'absence de preuves, que Villon fut personnellement l'objet d'une mesure de clémence de la part du roi; la façon dont il en témoigne sa reconnaissance me paraît justifier cette supposition [19]. [Footnote 19: On a dit récemment que le roi qui délivra Villon était Charles VII. Je ne puis adopter cette opinion. Sans examiner ici la valeur du document sur lequel elle est basée, je me bornerai à faire remarquer que Charles VII mourut à Mehun-sur-Yèvre, près de Bourges, le 22 juillet 1461, précisément au moment où Villon était dans la prison de Meung-sur-Loire, près d'Orléans, où il passa _tout un été_ (p. 21, v. 14), c'est-à-dire tout l'été de la même année 1461.] En sortant des prisons de Meung, Villon composa, du moins en partie, le _Grand Testament_, dans lequel sont [P. XII] intercalées des pièces qui se rapportent à diverses époques de sa vie, et dont quelques-unes ont dû être composées beaucoup plus tard. Il est probable, en effet, que Villon vécut encore longtemps; mais on ne sait rien de précis à cet égard. Les conjectures sur lesquelles on se fonde pour placer la date de sa mort entre 1480 et 1489 ne sont, en définitive, que des conjectures. Quant aux voyages qu'on lui fait faire à Saint-Omer, Lille, Douai, Salins, Angers, Saint-Genoux, et jusque dans le Roussillon, rien ne prouve qu'ils ont eu lieu. Villon nomme ces localités dans ses oeuvres, il est vrai, mais nulle part il ne dit qu'il les a visitées. Son voyage à Bruxelles, son séjour en Angleterre, avec la réponse hardie qu'il aurait faite au roi Edouard V, ne me semblent pas beaucoup plus certains, malgré mon respect pour celui qui s'en est fait l'historien [20]. Ce qui me semble hors de doute, c'est sa retraite dans le centre de la France, où semblait l'attirer quelque chose qui nous est inconnu, peut-être quelque relation de famille. Dans le _Petit Testament_, il annonce qu'il va à Angers [21]; il en revenait peut-être lorsqu'il fut arrêté à Meung. Dans le _Grand Testament_, il dit qu'il «parle un peu poictevin [22].» La _Ballade Villon_ (p. 109) et la _Double ballade_ (p. 107) prouvent qu'il séjourna quelque temps à Blois, à la cour de Charles d'Orléans, et le vers de la page 111: [P. XIII] _Que fais-je plus? Quoi? Les gaiges ravoir._ autorise à penser qu'il avait obtenu auprès du prince une de ces charges qu'on donnait aux poètes de cour. Ainsi, par le _Dit de la naissance Marie_, Villon n'avait pas seulement échappé au dernier supplice; il s'était de plus acquis la faveur de Charles d'Orléans, et il sut la conserver, du moins pendant quelque temps, et peut-être jusqu'à la mort du duc, arrivée en 1465. [Footnote 20: Rabelais, livre IV, chap. LXVII. M. Nagel a relevé deux erreurs dans ce passage de Rabelais. Villon n'aurait pu se trouver à la cour d'Edouard V, qui ne monta sur le trône qu'en 1483, et le médecin Thomas Linacre, né vers 1460, ne fut célèbre que sous les règnes de Henri VII et de Henri VIII.] [Footnote 21: Page 9.--Le Franc archer de Bagnolet dit, p. 157, v. 12: «Ma mère fut née d'Anjou;» mais cela ne prouverait rien, même quand il serait démontré que ce monologue est de Villon.] [Footnote 22: Page 62.] Il eut un autre protecteur en la personne du duc de Bourbon, qui lui faisait de «gracieux prêts [23].» Enfin, Rabelais, livre IV, chapitre XIII, nous apprend que «maistre François Villon, sus ses vieux jours, se retira à Saint-Maixent en Poictou, sous la faveur d'un homme de bien, abbé dudit lieu. Là, pour donner passe-temps au peuple, entreprit faire jouer la Passion en gestes et langage poictevin [24].» Ce témoignage n'est pas irrécusable; mais pourquoi ne pas l'accepter? Après une vie aussi agitée, on aime à se représenter le pauvre poète enfin tranquille, à l'abri du besoin, s'occupant, pour son plaisir, de jeux dramatiques, auxquels il avait dû probablement, dans d'autres temps, demander son pain [25]. [Footnote 23: P. 115, v. 6.] [Footnote 24: _oeuvres de Rabelais_, édition Burgaud des Marets et Ratnery, t. II, p. 92. On voit ensuite un tour joué au sacristain des cordeliers, Estienne Tapecoue, qui sent bien son Villon, mais dont le dénoûment cruel a pu être inventé par Rabelais, qui n'aimait pas les moines.] [Footnote 25: On croit que Villon donna des représentations dramatiques à Paris et ailleurs, et c'est comme directeur de troupe qu'on lui fait parcourir une partie de la France et des Pays-Bas.] En pénétrant dans les mystères de cette existence misérable, on est frappé de deux choses: D'abord, on remarque qu'elle n'exerça pas sur le coeur de Villon toute l'action corruptrice qu'il y avait lieu de redouter. Au milieu de son abjection, [P. XIV] Villon conserve des sentiments élevés. Il est plein d'amour et de respect pour sa mère [26], de reconnaissance pour quiconque l'a secouru [27], de vénération pour ceux qui ont fait de grandes choses; il aime son pays, chose d'autant plus honorable qu'elle était rare en ce temps-là [28]; il regrette les erreurs de sa jeunesse, et le temps qu'il a si mal employé [29]; voilà qui doit lui faire pardonner bien des choses. [Footnote 26: Voy. p. 32, huit. XXXVIII; p. 54, huit. LXXIX; p. 55, Ballade.] [Footnote 27: Guillaume Villon, p. 9, 53; Jean Cotard, p. 22, 58; Louis XI, p. 23, 24; le Parlement, P. 103; Marie d'Orléans, p. 105, 107; le duc de Bourbon, p. 114.] [Footnote 28: Ces deux vers de la page 34: _Et Jehanne, la bonne Lorraine, Qu'Anglois brulèrent à Rouen_, lui font d'autant plus d'honneur qu'à l'époque où il les écrivit des gens éclairés regardaient Jeanne d'Arc comme sorcière, et les Anglais avaient en France de nombreux partisans.] [Footnote 29: _Grand Testament_, huitain XXVI et suiv.] Puis, quelle influence n'eut-elle pas sur le talent du poète [30]! Formé, comme on dit aujourd'hui, à l'école du malheur, il vit les choses sous leur vrai jour, et il entra dans une voie tout à fait nouvelle. Il rompit en visière à l'Allégorie, qui régnait alors en souveraine, à toutes les afféteries de la poésie rhétoricienne cultivée par les beaux esprits du temps. Il fut le premier poète _réaliste_. Que l'on compare avec ses autres oeuvres les quelques pièces qu'il a composées selon la poétique de ses contemporains, la _Ballade Villon_ (p. 109), la _Requeste au Parlement_ (p. 103), et d'autres, et l'on ne sera point tenté de «regretter, avec Clément Marot, qu'il n'ait [P. XV] pas été «nourry en la court des rois et princes, où les jugemens s'amendent et les langaiges se pollissent,» car il y eût certainement plus perdu que gagné. [Footnote 30: _Travail mes lubres sentemens, Esguisez comme une pelote, M'ouvrist plus que tous les Commens D'Averroys sur Aristote._ (P. 25.)] M. A. de Montaiglon a parfaitement caractérisé le rôle de Villon dans la poésie française. Je ne puis mieux faire que de lui emprunter ces quelques lignes: «... Au moment où parut Villon, la littérature française en était précisément à cette période de transformation; de la poésie générale elle passait à la poésie personnelle; ses contemporains, subissant à leur insu cette phase littéraire, s'essayaient à l'individualité avec plus d'effort que de bonheur; Villon l'atteignit du premier coup. Sa force est là, et sa valeur s'augmente de l'intérêt que, sous ce rapport, offraient ses oeuvres. Elle est tellement saisissante qu'elle a été reconnue de tous, et le succès qui l'accueillit ne s'arrêta pas. François Ier lui fit l'honneur d«faire faire une édition de ses poésies par Clément Marot, qui le combla de ses louanges. Un peu plus tard, il est vrai, l'école de Ronsard protesta. Pasquier condamne Villon, et Du Verdier s'émerveille que Marot ait osé «louer un si _goffe_ ouvrier et faire cas de ce qui ne vaut rien.» Cela marque moins un manque de goût que la force partiale du préjugé; la Pléiade, qui est en réalité aussi aristocratique que savante, ne pouvait admirer Villon sans se condamner elle-même; mais, ce moment passé, le charme recommence: Regnier est un disciple de Villon; Patru le loue; Boileau a senti quel était son rang; La Fontaine l'admire; Voltaire l'imite; les érudits littéraires du XVIIe et du XVIIIe siècle, Colletet, le P. Du Cerceau, l'abbé Massieu, l'abbé Goujet, parlent de lui comme il convient, en même temps que Coustelier et Formey le réimpriment, que La Monnoye l'annote, et que Lenglet-Dufresnoy prépare une nouvelle édition. De [P. XVI] nos jours, une justice encore plus éclatante lui a été rendue. L'édition de Prompsault, à laquelle M. Lacroix est venu ajouter, pourrait être acceptée comme définitive, au moins quant au texte, si M. Vitu n'en promettait une, qui, en profitant des précédentes, donnera sans doute le dernier mot. Tous ceux qui ont parlé incidemment de Villon, MM. Sainte-Beuve, Saint-Marc Girardin, Chasles, Nisard, Geruzez, Demogeot, Génin, et d'autres encore, l'ont bien caractérisé. En même temps qu'eux, M. Daunou a écrit sur notre poète une longue étude, insérée dans le _Journal des Savants_, et M. Théophile Gautier, dans l'ancienne _Revue française_, des pages vives, aussi justes que pleines de verve, qui ont été recueillies dans ses _Grotesques_. Enfin, en 1850 M. Profillet, et en 1856 un professeur allemand, M. Nagel, ont pris Villon pour sujet d'un travail spécial; l'année dernière (1859), M. Campeaux lui a consacré un excellent travail, auquel, pour être meilleur, il ne manque peut-être qu'une plus ancienne et plus familière connaissance des alentours. Tous sont, avec raison, unanimes à reconnaître l'originalité, la valeur aisée et puissante, la force et _l'humanité_ de la poésie de Villon. Pour eux tous, et ce jugement est aujourd'hui sans appel, Villon n'est pas seulement le poète supérieur du XVe siècle, mais il est aussi le premier poète, dans le vrai sens du mot, qu'ait eu la France moderne, et il s'est écoulé un long temps avant que d'autres fussent dignes d'être mis à côté de lui. L'appréciation est maintenant juste et complète; d'autres viendront qui le loueront avec plus ou moins d'éclat et de talent, qui le jugeront avec une critique plus ou moins solide ou brillante; mais désormais les traits de la figure de Villon sont arrêtés de façon à ne plus changer, et ceux qui entreprendront d'y revenir ne pourront rester dans la vérité qu'à la condition de s'en tenir aux mêmes [P. XVII] contours.» Plus loin, M. A. de Montaiglon, passant légèrement sur le _Petit Testament_, «qui n'est que spirituel, » et sur quelques pièces qu'il regrette de trouver dans le _Grand Testament_, ajoute: «Ce n'est pas là qu'il faut chercher Villon, mais dans la partie populaire et humaine de son oeuvre. On ne dira jamais assez à quel point le mérite de la pensée et de la forme y est inestimable. Le sentiment en est étrange, et aussi touchant que pittoresque dans sa sincérité; Villon peint presque sans le savoir, et en peignant il ne pallie, il n'excuse rien; il a même des regrets, et ses torts, qu'il reconnaît en se blâmant, mais dont il ne peut se défendre, il ne les montre que pour en détourner. Je connais même peu de leçons plus fortes que la ballade: _Tout aux tavernes et aux filles_. La bouffonnerie, dans ses vers, se mêle à la gravité, l'émotion à la raillerie, la tristesse à la débauche; le trait piquant se termine avec mélancolie; le sentiment du néant des choses et des êtres est mêlé d'un burlesque soudain qui en augmente l'effet. Et tout cela est si naturel, si net, si franc, si spirituel; le style suit la pensée avec une justesse si vive, que vous n'avez pas le temps d'admirer comment le corps qu'il revêt est habillé par le vêtement. C'est bien mieux que l'esprit bourgeois, toujours un peu mesquin, c'est l'esprit populaire que cet enfant des Halles, qui écrivait: _Il n'est bon bec que de Paris_, a recueilli dans les rues et qu'il épure en l'aiguisant. Il en a le sentiment, il en prend les mots, mais il les encadre, il les incruste dans une phrase si vive, si nette, si bien construite, si énergique ou si légère, que cette langue colorée reçoit de son génie l'élégance et même le goût, sans rien perdre de sa force. Il a tout: la vigueur et le charme, la clarté et l'éclat, la variété et l'unité, la gravité et l'esprit, la brièveté incisive du trait et la plénitude du sens, la souplesse capricieuse [P. XVIII] et la fougue violente, la qualité contemporaine et l'éternelle humanité. Il faut aller jusqu'à Rabelais pour trouver un maître qu'on puisse lui comparer, et qui écrive le français avec la science et l'instinct, avec la pureté et la fantaisie, avec la grâce délicate et la rudesse souveraine que l'on admire dans Villon, et qu'il a seul parmi les gens de son temps...» On ne connaît certainement pas la totalité des oeuvres de Villon, du moins sous son nom. Il est évident que le _Petit Testament_ n'est pas son coup d'essai. Lors de son second procès, en 1457, il était probablement connu par d'autres compositions. Sans cela, il est douteux que Charles d'Orléans fût intervenu en sa faveur, et que le Parlement lui eût fait grâce de la vie. Lorsqu'il composa le _Grand Testament_, il y fit entrer quelques pièces qui n'en faisaient pas nécessairement partie, mais qui s'y rattachaient assez naturellement. On n'y trouve pas une ballade, pas un rondeau composés antérieurement au _Petit Testament_. Villon ne paraît pas avoir été très-soucieux de recueillir ses oeuvres. La plupart sont sans doute perdues; d'autres sont disséminées dans des recueils manuscrits ou imprimés où il n'est pas facile de les reconnaître, soit parce qu'elles ne portent pas de nom d'auteur, soit parce qu'elles sont attribuées à d'autres. On ne connaît pas de manuscrit qui contienne tout ce qu'on sait positivement lui appartenir. Les premières éditions, qui furent faites sans son concours et probablement après sa mort, ne contiennent que le _Grand_ et le _Petit Testament_, le _Jargon_, et un petit nombre de pièces détachées. Jean de Calais, l'éditeur présumé du _Jardin de plaisance_, dont la première édition est de 1499 ou de 1500, s'acquitta fort mal des fonctions d'exécuteur testamentaire que Villon lui avait confiées, si tant est qu'on doive prendre au sérieux les huitains CLX et CLXI du [P. XIX] _Grand Testament_. Il fit entrer dans son recueil diverses pièces connues comme étant de Villon et beaucoup d'autres qu'on lui attribue avec plus ou moins de vraisemblance, mais sans dire des unes ni des autres qu'elles étaient de lui. M. Brunet a donné, dans la dernière édition du _Manuel du Libraire_, une excellente notice des éditions de Villon. La première avec date est de Paris (Pierre Levet), 1489, in-4°. Il en parut plusieurs autres à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe. Celle de Paris, Galiot Du Pré, 1532, in-8, est la première à laquelle on ait joint les _Repues franches_, le _Monologue du franc archier de Baignolet_ et le _Dialogue des seigneurs de Mallepaye et de Baillevent_ [31]. [Footnote 31: Il avait été fait antérieurement plusieurs éditions des _Repeues franches_, qui s'ajoutaient aux éditions correspondantes des oeuvres de Villon, mais qui portaient des signatures ou une pagination séparées.] L'année suivante, le même Galiot Du Pré publia la première édition des oeuvres de Villon revues par Clément Marot. En 1723 il parut chez Coustelier une édition de Villon, avec les remarques d'Eusèbe de Laurière et une lettre du P. Du Cerceau. Les oeuvres de Villon furent réimprimées en 1742, à la Haye, avec les remarques de Laurière, Le Duchat et Formey, des mémoires de Prosper Marchand et une lettre critique extraite du _Mercure_ de février 1724. En 1832 parut l'édition de Prompsault, fruit de longues et laborieuses recherches, et qui, sans être parfaite, ne méritait pas le discrédit dont elle a été frappée pendant longtemps. Dans l'édition de 1854, due aux soins de M.P.L. Jacob, bibliophile (M. Paul Lacroix), le texte de Prompsault [P. XX] a été revu, notablement amélioré, élucidé par des notes où brillent l'érudition et la sagacité bien connues de leur auteur. Enfin, tout récemment, M. Paul Lacroix a publié le texte des deux _Testaments_ d'après un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal. Je n'ai pu faire usage de cette intéressante publication, d'abord parce que l'impression de mon édition était trop avancée, puis pour une autre raison: c'est que je ne pouvais m'écarter du texte que j'avais adopté. On savait depuis longtemps que La Monnoye avait eu l'intention de faire une édition des oeuvres de Villon. A cet effet, il avait annoté un exemplaire de l'édition de 1723. Cet exemplaire, dont on avait perdu la trace depuis longtemps, a été retrouvé, en 1858, au _British Museum_, par M. Gustave Masson, qui m'a gracieusement offert une copie du travail de La Monnoye. En tête de son exemplaire, La Monnoye avait inscrit d'abord ce titre, qui nous fait connaître le plan d'une vaste collection qu'il projetait: _L'Histoire et les Chefs de la poésie françoise, avec la liste des poètes provençaux et françois, accompagnée de remarques sur le caractère de leurs ouvrages._ Puis vient ce titre particulier: _Poésies de François Villon et de ses disciples, revues sur les différentes éditions, corrigées et augmentées sur le manuscrit de M. le duc de Coislin et sur plusieurs autres, et enrichies d'un grand nombre de pièces, avec des notes historiques et critiques._ La Monnoye n'eut pas le temps de mettre la dernière main à son édition de Villon. Son travail ne porta que sur l'établissement du texte. La comparaison des manuscrits et des anciennes éditions, faite par un homme tel que La Monnoye, devait [P. XXI] donner d'excellents résultats. J'ai reproduit scrupuleusement, sauf deux ou trois exceptions indiquées dans les notes, le texte tel qu'il a été arrêté par lui, et ce texte est assurément le meilleur qu'on ait donné jusqu'à présent. La Monnoye ne se contenta pas de revoir le texte de l'édition de 1723. Il y ajouta de sa main divers morceaux qui n'avaient pas encore été publiés, et qui ont paru pour la première fois dans l'édition Prompsault. Mais il ne put faire le choix des poésies qu'il voulait joindre aux oeuvres de Villon. Pour répondre de mon mieux à son plan, je donne à la fin du volume dix-sept pièces tirées du _Jardin de plaisance_. M. Campeaux en avait publié un plus grand nombre: j'ai fait un choix dans son choix, et si les pièces que je donne ne sont pas de Villon, elles sont au moins de son école, et souvent dignes de lui. Pour toute la partie du texte établie par La Monnoye, je n'avais qu'une chose à faire: suivre la leçon adoptée par lui. A l'égard des pièces dont il ne s'était pas occupé, j'ai dû agir autrement: je les ai revues sur les manuscrits et les éditions originales. A défaut des notes historiques et critiques promises par La Monnoye, et sans avoir la prétention de les suppléer, je donne à la suite du texte quelques renseignements qui m'ont paru nécessaires, puis un _Glossaire-Index,_ dans lequel j'ai tenté d'expliquer les mots vieillis, de donner des renseignements sur les personnes et les choses. S'il n'a pas d'autre utilité, ce travail servira du moins de table. Une édition de Villon n'est pas facile à faire. J'ai largement mis à profit les travaux de mes devanciers, et je me plais à le reconnaître. J'aurais pu relever bien des erreurs: je me suis contenté de les corriger. Je crois que cette édition [P. XXII] vaut mieux que celles qui l'ont précédée. D'autres viendront après moi qui feront mieux. J'ai cru prudent de leur donner l'exemple de l'indulgence. P. JANNET. REMARQUES PHILOLOGIQUES. [P. XXIII] La langue de Villon est encore la vieille et bonne langue française, riche et simple, claire, naturelle, à l'allure vive et franche. C'est encore la langue des fabliaux, assouplie, mais presque entièrement préservée de l'invasion des mots pédantesques forgés dans la seconde moitié du XVe siècle. Le _Glossaire_, dont l'étendue est grande relativement à celle du livre, n'offre qu'un petit nombre de ces mots. En revanche, il en contient beaucoup d'autres dont la perte est regrettable. Villon était très-sévère pour la rime. Aussi, lorsque nous rencontrons à la fin de ses vers quelque chose qui nous paraît anormal, nous devons nous garder de l'expliquer par une négligence du poëte. Il faut chercher d'autres raisons; cela peut amener des observations intéressantes. Par exemple, lorsqu'il fait rimer _e_ avec _a_[32], cela prouve, ainsi que Marot l'a remarqué, que Villon prononçait, à la parisienne, _a_ pour _e_. Lorsqu'il fait rimer _oi, oy_, avec _ai, ay, é_[33], cela prouve que ce que nous appelons la diphtongue _oi_ se prononçait _é_ ou _è_. S'il fait rimer _Changon, Nygon, escourgon_, avec [P. XXIV] _donjon_[34], c'est que, dans certains cas, le _g_ se prononçait _j_. [Footnote 32: _Robert, Haubert_, avec _pluspart, poupart_ (p.11 et 12); _La Barre, feurre_, avec _terre, guerre_ (p. 14); _appert_ avec _part, despart_ (p. 44), etc.] [Footnote 33: _Chollet_ avec _souloit_ (p. 14); _exploictz_ avec _laiz_ (p. 17); _moyne, essoyne, royne_, avec _Seine_ (p. 34), etc.] [Footnote 34 Pages 12 et 13.] S'il fait rimer _fuste_ avec _fusse, prophètes_ avec _fesses_[35], c'est encore une affaire de prononciation parisienne. Il en est de même d'_ancien, Valérien, paroissien, rimant avec _an_[36]. Lorsqu'il écrit _soullon_ pour rimer avec _Roussillon_[37], il entend que les deux _ll_ seront mouillées, et prononcées comme telles, sans être précédées d'un _i_ comme en espagnol. Comment faut-il prononcer le nom de Villon? La _Ballade_ de la page 99, l'_Epistre_ de la page 111, le _Problème_ ou _Ballade_ de la page 120, etc., ne laissent aucun doute à cet égard. On doit le prononcer comme les deux dernières syllabes du mot _paVILLON_, c'est-à-dire comme on pourra. En France, ce n'est guère que dans le Midi qu'on sait prononcer les _ll mouillées_. Les Parisiens diront _Viyon_; les Picards, _Vilion_.... _Mais bel est fol et lunaticque Qui de ce fait sermon si long; Peu nuit à la chose publicque Se Brussiens disent_ Filon. _Il ne m'en chaut gueres si l'on Choisit de ces façons la pire, Et bien veuil qu'on dise selon Que dès pieça l'on souloit dire_. [Footnote 35: Pages 26 et 52.] [Footnote 36: P. 81.] [Footnote 37: Voy. la Ballade de la page 99.] CLÉMENT MAROT DE CAHORS [P.1] Varlet de chambre du Roy AUX LECTEURS. _Entre tous les bons livres imprimez de la langue françoise ne s'en veoit ung si incorrect ne si lourdement corrompu que celluy de Villon, et m'esbahy (veu que c'est le meilleur Poète parisien qui se trouve) comment les imprimeurs de Paris et les enfans de la ville n'en ont eu plus grand soing. Je ne suis (certes) en rien son voysin; mais, pour l'amour de son gentil entendement, et en recompense de ce que je puys avoir aprins de luy en lisant ses Oeuvres, j'ai faict à icelles ce que je vouldroys estre faict aux miennes, si elles estaient tombées en semblable inconvénient. Tant y ay trouvé de broillerie en l'ordre des coupletz et des vers, en mesure, en langaige, en la ryme et en la raison, que je ne sçay duquel je doy plus avoir pitié, ou de l'oeuvre ainsi oultrement gastée, ou de l'ignorance de ceux qui l'imprimèrent; et, pour en faire preuve, me suys advisé (Lecteurs) de vous mettre icy ung des couplets incorrects du mal imprimé Villon, qui vous fera exemple et tesmoing d'ung grand nombre d'autres autant broillez et gastez que luy, lequel [P. 2] est tel_: Or est vray qu'après plainctz et pleurs Et angoisseux gemissemens, Apres tristesses et douleurs Labeurs et griefz cheminemens Travaille mes lubres sentemens Aguysez ronds, comme une pelote Monstrent plus que les commens En sens moral de Aristote. _Qui est celluy qui vouldroit nyer le sens n'en estre grandement corrompu? Ainsi, pour vray, l'ay-je trouvé aux vieilles impressions, et encores pis aux nouvelles. Or, voyez maintenant comment il a esté r'abillé, et en jugez gratieusement_: Or est vray qu'après plainctz et pleurs Et angoisseux gemissemens, Apres tristesses et douleurs, Labeurs et griefz cheminemens, Travail mes lubres sentements Aguysa (ronds comme pelote), Me monstrant plus que les comments Sur le sens moral d'Aristote. _Voylà comment il me semble que l'autheur l'entendoit; et vous suffise ce petit amendement pour vous rendre advertiz de ce que puys avoir amendé en mille autres passages, dont les aucuns me ont esté aisez et les autres très difficiles. Toutesfoys, partie avecques les vieulx imprimez, partie avecques l'ayde de bons vieillards qui en sçavent par cueur, et partie par deviner avecques jugement naturel, a esté reduict nostre Villon en meilleure et plus entière forme qu'on ne l'a veu de nos aages, et ce sans avoir touché à l'antiquité de son parler, à [P. 3] sa façon de rimer, à ses meslées et longues parenthèses, à la quantité de ses sillabes, ne à ses couppes, tant féminines que masculines; esquelles choses il n'a suffisamment observé les vrayes reigles de françoise poésie, et ne suys d'advis que en cela les jeunes Poetes l'ensuyvent, mais bien qu'ilz cueillent ses sentences comme belles fleurs, qu'ils contemplent l'esprit qu'il avoit, que de luy apreignent à proprement descrire, et qu'ils contrefacent sa veine, mesmement celle dont il use en ses Ballades, qui est vrayment belle et héroïque, et ne fay double qu'il n'eust emporté le chapeau de laurier devant tous les Poètes de son temps, s'il eust esté nourry en la Court des Roys et des Princes, là où les jugemens se amendent et les langaiges se pollissent. Quant à l'industrie des lays qu'il feit en ses Testamens, pour suffisamment la congnoistre et entendre il fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu les lieux, les choses et les hommes dont il parle: la mémoire desquelz tant plus se passera, tant moins se congnoistra icelle industrie de ses lays dictz. Pour ceste cause, qui vouldra faire une oeuvre de longue durée ne preigne son soubject sur telles choses basses et particulières. Le reste des Oeuvres de nostre Villon (hors cela) est de tel artifice, tant plain de bonne doctrine et tellement painct de mille belles couleurs, que le temps, qui tout efface, jusques icy ne l'a sceu effacer; et moins encor l'effacera ores et d'icy en avant, que les bonnes escriptures françoises sont et seront mieulx congneues et recueillies que jamais. Et pour ce (comme j'ay dit) que je n'ay touché à son antique façon de parler, je vous ay exposé sur la marge, avecques les annotations, ce qui m'a semblé le plus dur à entendre, laissant le reste à vos promptes intelligences, comme_ ly Roys _pour_ le Roy, homs _pour homme_, compaing _pour_ compaignon; [P. 4] _aussi force pluriers pour singuliers, et plusieurs autres incongruitez dont estait plain le langaige mal lymé d'icelluy temps. Après, quand il s'est trouvé faulte de vers entiers, j'ay prins peine de les refaire au plus près (selon mon possible) de l'intention de l'autheur, et les trouverez expressément marquez de cette marque_ +, _afin que ceulx qui les sçauront en la sorte que Villon les fist effacent les nouveaulx pour faire place aux vieulx. Oultre plus, les termes et les vers qui estaient interposez, trouverez reduictz en leurs places; les lignes trop courtes, allongées; les trop longues acoursies; les mots obmys, remys; les adjoutez ostez, et les tiltres myeulx attiltrez. Finalement, j'ay changé l'ordre du livre, et m'a semblé plus raisonnable de le faire commencer par le Petit Testament, d'autant qu'il fut faict cinq ans avant l'autre. Touchant le Jargon, je le laisse à corriger et exposer aux successeurs de Villon en l'art de la pinse et du croq. Et si quelqu'un d'adventure veult dire que tout ne soit racoustré ainsi qu'il appartient, je luy respons dès maintenant que, s'il estait autant navré en sa personne comme j'ay trouvé Villon blessé en ses Oeuvres, il n'y a si expert chirurgien qui le sceust panser sans apparence de cicatrice; et me suffira que le labeur qu'en ce j'ay employé soit agréable au Roy mon souverain, qui est cause et motif de ceste emprise et de l'exécution d'icelle, pour l'avoir veu voulentiers escouter et par très bon jugement estimer plusieurs passages des Oeuvres qui s'ensuyvent._ MAROT [P. 5] AU ROY FRANÇOIS Ier. Si à Villon on treuve encor à dire, S'il n'est reduict ainsi qu'ay prétendu, A moy tout seul en soit le blasme (Sire), Qui plus y ay travaillé qu'entendu; Et s'il est mieux en son ordre estendu Que paravant, de sorte qu'on l'en prise, Le gré à vous en doyt estre rendu, Qui fustes seul cause de l'entreprise. [P. 7] LE PETIT TESTAMENT DE MAISTRE FRANÇOIS VILLON FAIT L'AN 1456. Mil quatre cens cinquante et six, Je, François Villon, escollier, Considérant, de sens rassis, Le frain aux dents, franc au collier, Qu'on doit ses oeuvres conseiller, Comme Vegèce le racompte, Saige Romain, grand conseiller, Ou autrement on se mescompte. II. En ce temps que j'ay dit devant, Sur le Noël, morte saison, Lorsque les loups vivent de vent, Et qu'on se tient en sa maison, Pour le frimas, près du tison: Cy me vint vouloir de briser La très amoureuse prison Qui souloit mon cueur desbriser. III. [P.8] Je le feis en telle façon, Voyant Celle devant mes yeulx Consentant à ma deffaçon, Sans ce que jà luy en fust mieulx; Dont je me deul et plains aux cieulx, En requérant d'elle vengence A tous les dieux venerieux, Et du grief d'amours allégence. IV. Et, se je pense à ma faveur, Ces doulx regrets et beaulx semblans De très decepvante saveur, Me trespercent jusques aux flancs: Bien ilz ont vers moy les piez blancs Et me faillent au grant besoing. Planter me fault autre complant Et frapper en un autre coing. V. Le regard de Celle m'a prins, Qui m'a esté félonne et dure; Sans ce qu'en riens aye mesprins, Veult et ordonne que j'endure La mort, et que plus je ne dure. Si n'y voy secours que fouir. Rompre veult la dure souldure, Sans mes piteux regrets ouir! VI. Pour obvier à ses dangiers, Mon mieulx est, ce croy, de partir. Adieu! Je m'en voys à Angiers, [P. 9] Puisqu'el ne me veult impartir Sa grace, ne me departir. Par elle meurs, les membres sains; Au fort, je meurs amant martir, Du nombre des amoureux saints! VII. Combien que le départ soit dur, Si fault-il que je m'en esloingne. Comme mon paouvre sens est dur! Autre que moy est en queloingne, Dont onc en forest de Bouloingne Ne fut plus alteré d'humeur. C'est pour moy piteuse besoingne: Dieu en vueille ouïr ma clameur! VIII. Et puisque departir me fault, Et du retour ne suis certain: Je ne suis homme sans deffault, Ne qu'autre d'assier ne d'estaing. Vivre aux humains est incertain, Et après mort n'y a relaiz: Je m'en voys en pays loingtaing; Si establiz ce présent laiz. IX. Premièrement, au nom du Père, Du Filz et du Saint-Esperit, Et de la glorieuse Mère Par qui grace riens ne périt, Je laisse, de par Dieu, mon bruit A maistre Guillaume Villon, Qui en l'honneur de son nom bruit, [P. 10] Mes tentes et mon pavillon. X. A celle doncques que j'ay dict, Qui si durement m'a chassé, Que j'en suys de joye interdict Et de tout plaisir déchassé, Je laisse mon coeur enchassé, Palle, piteux, mort et transy: Elle m'a ce mal pourchassé, Mais Dieu luy en face mercy! XI. Et à maistre Ythier, marchant, Auquel je me sens très tenu, Laisse mon branc d'acier tranchant, Et à maistre Jehan le Cornu, Qui est en gaige détenu Pour ung escot six solz montant; Je vueil, selon le contenu, Qu'on luy livre, en le racheptant. XII. Item, je laisse à Sainct-Amant Le Cheval Blanc avec la Mulle, Et à Blaru, mon dyamant Et l'Asne rayé qui reculle. Et le décret qui articulle: _Omnis utriusque sexus_, Contre la Carmeliste bulle, Laisse aux curez, pour mettre sus. XIII. [P. 11] Item, à Jehan Trouvé, bouchier, Laisse le mouton franc et tendre, Et ung tachon pour esmoucher Le boeuf couronné qu'on veult vendre, Et la vache qu'on ne peult prendre. Le vilain qui la trousse au col, S'il ne la rend, qu'on le puist pendre Ou estrangler d'un bon licol! XIV. Et à maistre Robert Vallée, Povre clergeon au Parlement, Qui ne tient ne mont ne vallée, J'ordonne principalement Qu'on luy baille legerement Mes brayes, estans aux trumellières, Pour coeffer plus honestement S'amye Jehanneton de Millières. XV. Pour ce qu'il est de lieu honeste, Fault qu'il soit myeulx recompensé, Car le Saint-Esprit l'admoneste. Ce obstant qu'il est insensé. Pour ce, je me suis pourpensé, Puysqu'il n'a sens mais qu'une aulmoire, De recouvrer sur Malpensé, Qu'on lui baille, l'Art de mémoire. XVI. Item plus, je assigne la vie Du dessusdict maistre Robert... [P. 12] Pour Dieu! n'y ayez point d'envie! Mes parens, vendez mon haubert, Et que l'argent, ou la pluspart, Soit employé, dedans ces Pasques, Pour achepter à ce poupart Une fenestre emprès Saint-Jacques. XVII. Derechief, je laisse en pur don Mes gands et ma hucque de soye A mon amy Jacques Cardon; Le gland aussi d'une saulsoye, Et tous les jours une grosse oye Et ung chappon de haulte gresse; Dix muys de vin blanc comme croye, Et deux procès, que trop n'engresse. XVIII. Item, je laisse à ce jeune homme, René de Montigny, troys chiens; Aussi à Jehan Raguyer, la somme De cent frans, prins sur tous mes biens; Mais quoy! Je n'y comprens en riens Ce que je pourray acquerir: On ne doit trop prendre des siens, Ne ses amis trop surquerir. XIX. Item, au seigneur de Grigny Laisse la garde de Nygon, Et six chiens plus qu'à Montigny, Vicestre, chastel et donjon; Et à ce malostru Changon, Moutonnier qui tient en procès, Laisse troys coups d'ung escourgon, [P. 13] Et coucher, paix et aise, en ceps. XX. Et à maistre Jacques Raguyer, Je laisse l'Abreuvoyr Popin, Pour ses paouvres seurs grafignier; Tousjours le choix d'ung bon lopin, Le trou de la Pomme de pin, Le doz aux rains, au feu la plante, Emmailloté en jacopin; Et qui vouldra planter, si plante. XXI. Item, à maistre Jehan Mautainct Et maistre Pierre Basannier, Le gré du Seigneur, qui attainct Troubles, forfaits, sans espargnier; Et à mon procureur Fournier, Bonnetz courts, chausses semellées, Taillées sur mon cordouennier, Pour porter durant ces gellées. XXII. Item, au chevalier du guet, Le heaulme luy establis; Et aux pietons qui vont d'aguet Tastonnant par ces establis, Je leur laisse deux beaulx rubis, La lenterne à la Pierre-au-Let., Voire-mais, j'auray les _Troys licts_, S'ilz me meinent en Chastellet. XXIII. [P. 14] Item, à Perrenet Marchant, Qu'on dit le Bastard de la Barre, Pour ce qu'il est ung bon marchant, Luy laisse trois gluyons de feurre Pour estendre dessus la terre A faire l'amoureux mestier, Où il luy fauldra sa vie querre, Car il ne scet autre mestier. XXIV. Item, au Loup et à Chollet, Je laisse à la foys un canart, Prins sous les murs, comme on souloit, Envers les fossez, sur le tard; Et à chascun un grand tabart De cordelier, jusques aux pieds, Busche, charbon et poys au lart, Et mes housaulx sans avantpiedz. XXV. Derechief, je laisse en pitié, A troys petitz enfans tous nudz, Nommez en ce présent traictié, Paouvres orphelins impourveuz, Tous deschaussez, tous despourveus, Et desnuez comme le ver; J'ordonne qu'ils seront pourveuz, Au moins pour passer cest yver. XXVI. Premièrement, Colin Laurens, Girard Gossoyn et Jehan Marceau, Desprins de biens et de parens, [P. 15] Qui n'ont vaillant l'anse d'ung ceau, Chascun de mes biens ung faisseau, Ou quatre blancs, s'ilz l'ayment mieulx; Ils mangeront maint bon morceau, Ces enfans, quand je seray vieulx! XXVII. Item, ma nomination, Que j'ay de l'Université, Laisse par résignation, Pour forclorre d'adversité Paouvres clercs de ceste cité, Soubz cest _intendit_ contenuz: Charité m'y a incité, Et Nature, les voyant nudz. XXVIII. C'est maistre Guillaume Cotin Et maistre Thibault de Vitry, Deux paouvres clercs, parlans latin, Paisibles enfans, sans estry, Humbles, bien chantans au lectry. Je leur laisse cens recevoir Sur la maison Guillot Gueuldry, En attendant de mieulx avoir. XXIX. Item plus, je adjoinctz à la Crosse Celle de la rue Sainct-Anthoine, Et ung billart de quoy on crosse, Et tous les jours plain pot de Seine, Aux pigons qui sont en l'essoine, Enserrez soubz trappe volière, Et mon mirouer bel et ydoyne, [P. 16] Et la grace de la geollière. XXX. Item, je laisse aux hospitaux Mes chassis tissus d'araignée; Et aux gisans soubz les estaux, Chascun sur l'oeil une grongnée, Trembler à chière renffrongnée, Maigres, velluz et morfonduz; Chausses courtes, robbe rongnée, Gelez, meurdriz et enfonduz. XXXI. Item, je laisse à mon barbier Les rongneures de mes cheveulx, Plainement et sans destourbier; Au savetier, mes souliers vieulx, Et au fripier, mes habitz tieulx Que, quant du tout je les délaisse, Pour moins qu'ilz ne coustèrent neufz Charitablement je leur laisse. XXXII. Item, aux Quatre Mendians, Aux Filles Dieu et aux Beguynes, Savoureulx morceaulx et frians, Chappons, pigons, grasses gelines, Et puis prescher les Quinze Signes, Et abatre pain à deux mains. Carmes chevaulchent nos voisines, Mais cela ne m'est que du meins. XXXIII. [P. 17] Item, laisse le Mortier d'or A Jehan l'Espicier, de la Garde, Et une potence à Sainct-Mor, Pour faire ung broyer à moustarde, Et celluy qui feit l'avant-garde, Pour faire sur moy griefz exploitz, De par moy sainct Anthoine l'arde! Je ne lui lairray autre laiz. XXXIV. Item, je laisse à Mairebeuf Et à Nicolas de Louvieulx, A chascun l'escaille d'un oeuf, Plaine de frans et d'escus vieulx, Quant au concierge de Gouvieulx, Pierre Ronseville, je ordonne, Pour luy donner encore mieulx, Escus telz que prince les donne. XXXV. Finalement, en escrivant, Ce soir, seullet, estant en bonne, Dictant ces laiz et descripvant, Je ouyz la cloche de Sorbonne, Qui tousjours à neuf heures sonne Le Salut que l'Ange prédit; Cy suspendy et cy mis bonne, Pour pryer comme le cueur dit. XXXVI. Cela fait, je me entre-oubliai, Non pas par force de vin boire, Mon esperit comme lié; [P. 18] Lors je senty dame Mémoire Rescondre et mectre en son aulmoire Ses espèces collaterales, Oppinative faulce et voire, Et autres intellectualles. XXXVII. Et mesmement l'extimative, Par quoy prospérité nous vient; Similative, formative, Desquelz souvent il advient Que, par l'art trouvé, hom devient Fol et lunaticque par moys: Je l'ay leu, et bien m'en souvient, En Aristote aucunes fois. XXXVIII. Doncques le sensif s'esveilla Et esvertua fantasie, Qui tous argeutis resveilla, Et tint souveraine partie, En souppirant, comme amortie, Par oppression d'oubliance, Qui en moy s'estoit espartie Pour montrer des sens l'alliance. XXXIX. Puis, mon sens qui fut à repos Et l'entendement desveillé, Je cuide finer mon propos; Mais mon encre estoit gelé, Et mon cierge estoit souflé. De feu je n'eusse pu finer. Si m'endormy, tout enmouflé, [P. 19] Et ne peuz autrement finer. XL Fait au temps de ladicte date, Par le bon renommé Villon, Qui ne mange figue ne date; Sec et noir comme escouvillon, Il n'a tente ne pavillon Qu'il n'ayt laissé à ses amys, Et n'a mais qu'un peu de billon, Qui sera tantost à fin mys. CY FINE LE TESTAMENT VILLON. [P. 21] CY COMMENCE LE GRANT TESTAMENT DE FRANÇOIS VILLON FAIT EN 1461. I. En l'an trentiesme de mon aage, Que toutes mes hontes j'eu beues, Ne du tout fol, ne du tout sage. Nonobstant maintes peines eues, Lesquelles j'ay toutes receues Soubz la main Thibault d'Aussigny. S'evesque il est, seignant les rues, Qu'il soit le mien je le regny! II. Mon seigneur n'est, ne mon evesque; Soubz luy ne tiens, s'il n'est en friche; Foy ne luy doy, ne hommage avecque; Je ne suis son serf ne sa biche. Peu m'a d'une petite miche Et de froide eau, tout ung esté. Large ou estroit, moult me fut chiche. [P. 22] Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté. III. Et, s'aucun me vouloit reprendre Et dire que je le mauldys, Non fais, si bien me sçait comprendre, Et rien de luy je ne mesdys. Voycy tout le mal que j'en dys: S'il m'a esté misericors, Jésus, le roy de paradis, Tel luy soit à l'âme et au corps! IV. S'il m'a esté dur et cruel Trop plus que cy ne le racompte, Je vueil que le Dieu éternel Luy soit doncq semblable, à ce compte!... Mais l'Eglise nous dit et compte Que prions pour nos ennemis; Je vous dis que j'ay tort et honte: Tous ses faictz soient à Dieu remis! V. Si prieray Dieu de bon cueur, Pour l'âme du bon feu Cotard. Mais quoy! ce sera doncq par cueur, Car de lire je suys faitard. Prière en feray de Picard; S'il ne le sçait, voise l'apprandre, S'il m'en croyt, ains qu'il soit plus tard A Douay, ou à Lysle en Flandre! VI. [P. 23] Combien souvent je veuil qu'on prie Pour luy, foy que doy mon baptesme, Obstant qu'à chascun ne le crye, Il ne fauldra pas à son esme. Au Psaultier prens, quand suys à mesme, Qui n'est de beuf ne cordoen, Le verset escript le septiesme Du psaulme de _Deus laudem_. VII. Si pry au benoist Filz de Dieu, Qu'à tous mes besoings je reclame, Que ma pauvre prière ayt lieu Verz luy, de qui tiens corps et ame, Qui m'a préservé de maint blasme Et franchy de vile puissance. Loué soit-il, et Nostre-Dame, Et Loys, le bon roy de France! VIII. Auquel doint Dieu l'heur de Jacob, De Salomon l'honneur et gloire; Quant de prouesse, il en a trop; De force aussi, par m'ame, voire! En ce monde-cy transitoire, Tant qu'il a de long et de lé; Affin que de luy soit memoire, Vive autant que Mathusalé! IX. Et douze beaulx enfans, tous masles, Veoir, de son très cher sang royal, Aussi preux que fut le grand Charles, [P. 24] Conceuz en ventre nuptial, Bons comme fut sainct Martial. Ainsi en preigne au bon Dauphin; Je ne luy souhaicte autre mal, Et puys paradis à la fin. X. Pour ce que foible je me sens, Trop plus de biens que de santé, Tant que je suys en mon plain sens, Si peu que Dieu m'en a presté, Car d'autre ne l'ay emprunté, J'ay ce Testament très estable Faict, de dernière voulenté, Seul pour tout et irrévocable: XI. Escript l'ay l'an soixante et ung, Que le bon roy me délivra De la dure prison de Mehun, Et que vie me recouvra, Dont suys, tant que mon cueur vivra, Tenu vers luy me humilier, Ce que feray jusqu'il mourra: Bienfaict ne se doibt oublier. _Icy commence Villon à entrer en matière pleine d'erudition et de bon sçavoir._ XII. Or est vray qu'après plaingtz et pleurs et angoisseux gemissemens, Après tristesses et douleurs, [P. 25] Labeurs et griefz cheminemens, Travail mes lubres sentemens, Esguisez comme une pelote, M'ouvrist plus que tous les Commens D'Averroys sur Aristote. XIII. Combien qu'au plus fort de mes maulx, En cheminant sans croix ne pile, Dieu, qui les Pellerins d'Esmaus Conforta, ce dit l'Evangile, Me montra une bonne ville Et pourveut du don d'espérance; Combien que le pecheur soit vile, Riens ne hayt que persévérance. XIV. Je suys pécheur, je le sçay bien; Pourtant Dieu ne veult pas ma mort, Mais convertisse et vive en bien; Mieulx tout autre que péché mord, Soye vraye voulenté ou enhort, Dieu voit, et sa miséricorde, Se conscience me remord, Par sa grace pardon m'accorde. XV. Et, comme le noble Romant De la Rose dit et confesse En son premier commencement, Qu'on doit jeune cueur, en jeunesse, Quant on le voit vieil en vieillesse, Excuser; helas! il dit voir. Ceulx donc qui me font telle oppresse, [P. 26] En meurté ne me vouldroient veoir. XVI. Se, pour ma mort, le bien publique D'aucune chose vaulsist myeulx, A mourir comme ung homme inique Je me jugeasse, ainsi m'aid Dieux! Grief ne faiz à jeune ne vieulx, Soye sur pied ou soye en bière: Les montz ne bougent de leurs lieux, Pour un paouvre, n'avant, n'arrière. XVII. Au temps que Alexandre regna, Ung hom, nommé Diomedès, Devant luy on luy amena, Engrillonné poulces et detz Comme ung larron; car il fut des Escumeurs que voyons courir. Si fut mys devant le cadès, Pour estre jugé à mourir. XVIII. L'empereur si l'arraisonna: «Pourquoy es-tu larron de mer?» L'autre, responce luy donna: «Pourquoy larron me faiz nommer? «Pour ce qu'on me voit escumer «En une petiote fuste? «Se comme toy me peusse armer, «Comme toy empereur je fusse. XIX. [P. 27] «Mais que veux-tu! De ma fortune, «Contre qui ne puis bonnement, «Qui si durement m'infortune, «Me vient tout ce gouvernement. «Excuse-moy aucunement, «Et sçaches qu'en grand pauvreté «(Ce mot dit-on communément) «Ne gist pas trop grand loyaulté.» XX. Quand l'empereur eut remiré De Diomedès tout le dict: «Ta fortune je te mueray, «Mauvaise en bonne!» ce luy dit. Si fist-il. Onc puis ne mesprit A personne, mais fut vray homme; Valère, pour vray, le rescript, Qui fut nommé _le grand_ à Romme. XXI. Se Dieu m'eust donné rencontrer Ung autre piteux Alexandre, Qui m'eust faict en bon heur entrer, Et lors qui m'eust veu condescendre A mal, estre ars et mys en cendre Jugé me fusse de ma voix. Nécessité faict gens mesprendre, Et faim saillir le loup des boys. XXII. Je plaings le temps de ma jeunesse, Ouquel j'ay plus qu'autre gallé, Jusque à l'entrée de vieillesse, [P. 28] Qui son partement m'a celé. Il ne s'en est à pied allé, N'a cheval; las! et comment donc? Soudainement s'en est voilé, Et ne m'a laissé quelque don. XXIII. Allé s'en est, et je demeure, Pauvre de sens et de sçavoir, Triste, failly, plus noir que meure, Qui n'ay ne cens, rente, n'avoir; Des miens le moindre, je n'y voir, De me desadvouer s'avance, Oublyans naturel devoir, Par faulte d'ung peu de chevance. XXIV. Si ne crains avoir despendu, Par friander et par leschier; Par trop aimer n'ay riens vendu, Que nuls me puissent reprouchier. Au moins qui leur couste trop cher. Je le dys, et ne croys mesdire. De ce ne me puis revencher: Qui n'a méfiait ne le doit dire. XXV. Est vérité que j'ay aymé Et que aymeroye voulentiers; Mais triste cueur, ventre affamé, Qui n'est rassasié au tiers, Me oste des amoureux sentiers. Au fort, quelqu'un s'en recompense, Qui est remply sur les chantiers, [P. 29] Car de la panse vient la danse. XXVI. Bien sçay se j'eusse estudié Ou temps de ma jeunesse folle, Et à bonnes meurs dedié, J'eusse maison et couche molle! Mais quoy? je fuyoye l'escolle, Comme faict le mauvays enfant... En escrivant ceste parolle, A peu que le cueur ne me fend. XXVII. Le dict du Saige est très beaulx dictz, Favorable, et bien n'en puis mais, Qui dit: «Esjoys-toy, mon filz, A ton adolescence; mais Ailleurs sers bien d'ung autre mectz, Car jeunesse et adolescence (C'est son parler, ne moins ne mais) Ne sont qu'abbus et ignorance.» XXVIII. Mes jours s'en sont allez errant, Comme, dit Job, d'une touaille Sont les filetz, quant tisserant Tient en son poing ardente paille: Lors, s'il y a nul bout qui saille, Soudainement il le ravit. Si ne crains rien qui plus m'assaille, Car à la mort tout assouvyst. XXIX. [P. 30] Où sont les gratieux gallans Que je suyvoye au temps jadis, Si bien chantans, si bien parlans, Si plaisans en faictz et en dictz? Les aucuns sont mortz et roydiz; D'eulx n'est-il plus rien maintenant. Respit ils ayent en paradis, Et Dieu saulve le remenant! XXX. Et les aucuns sont devenuz, Dieu mercy! grans seigneurs et maistres, Les autres mendient tous nudz, Et pain ne voyent qu'aux fenestres; Les autres sont entrez en cloistres; De Celestins et de Chartreux, Bottez, housez, com pescheurs d'oystres: Voilà l'estat divers d'entre eulx. XXXI. Aux grans maistres Dieu doint bien faire Vivans en paix et en requoy. En eulx il n'y a que refaire; Si s'en fait bon taire tout quoy. Mais aux pauvres qui n'ont de quoy, Comme moy, Dieu doint patience; Aux aultres ne fault qui ne quoy, Car assez ont pain et pitance. XXXII. Bons vins ont, souvent embrochez, Saulces, brouetz et gros poissons; Tartres, flans, oeufz fritz et pochez, [P. 31] Perduz, et en toutes façons. Pas ne ressemblent les maçons, Que servir fault à si grand peine; Ils ne veulent nulz eschançons, Car de verser chascun se peine. XXXIII. En cest incident me suys mys, Qui de rien ne sert à mon faict. Je ne suys juge, ne commis, Pour punyr n'absouldre meffaict. De tous suys le plus imparfaict. Loué soit le doulx Jésus-Christ! Que par moy leur soit satisfaict! Ce que j'ay escript est escript. XXXIV. Laissons le monstier où il est; Parlons de chose plus plaisante. Ceste matière à tous ne plaist: Ennuyeuse est et desplaisante. Pauvreté, chagrine et dolente, Tousjours despiteuse et rebelle, Dit quelque parolle cuysante; S'elle n'ose, si le pense-elle. XXXV. Pauvre je suys de ma jeunesse, De pauvre et de petite extrace. Mon pere n'eut oncq grand richesse. Ne son ayeul, nommé Erace. Pauvreté tous nous suyt et trace. Sur les tumbeaulx de mes ancestres, Les ames desquelz Dieu embrasse, [P. 32] On n'y voyt couronnes ne sceptres. XXXVI. De pouvreté me guermentant, Souventesfoys me dit le cueur: «Homme, ne te doulouse tant Et ne demaine tel douleur, Se tu n'as tant qu'eust Jacques Cueur. Myeulx vault vivre soubz gros bureaux Pauvre, qu'avoir esté seigneur Et pourrir soubz riches tumbeaux!» XXXVII. Qu'avoir esté seigneur!... Que dys? Seigneur, lasse! ne l'est-il mais! Selon ce que d'aulcun en dict, Son lieu ne congnoistra jamais. Quant du surplus, je m'en desmectz. Il n'appartient à moy, pécheur; Aux théologiens le remectz, Car c'est office de prescheur. XXXVIII. Si ne suys, bien le considère, Filz d'ange, portant dyadème D'etoille ne d'autre sydère. Mon père est mort, Dieu en ayt l'ame, Quant est du corps, il gyst soubz lame... J'entends que ma mère mourra, Et le sçait bien, la pauvre femme; Et le filz pas ne demourra. XXXIX. [P. 33] Je congnoys que pauvres et riches, Sages et folz, prebstres et laiz, Noble et vilain, larges et chiches, Petitz et grans, et beaulx et laidz, Dames à rebrassez colletz, De quelconque condicion, Portant attours et bourreletz, Mort saisit sans exception. XL. Et mourut Paris et Hélène. Quiconques meurt, meurt à douleur. Celluy qui perd vent et alaine, Son fiel se crève sur son cueur, Puys sue Dieu sçait quelle sueur! Et n'est qui de ses maulx l'allège: Car enfans n'a, frère ne soeur, Qui lors voulsist estre son pleige. XLI. La mort le faict frémir, pallir, Le nez courber, les veines tendre, Le col enfler, la chair mollir, Joinctes et nerfs croistre et estendre. Corps féminin, qui tant est tendre, Polly, souef, si precieulx, Te faudra-il ces maulx attendre? Ouy, ou tout vif aller ès cieulx. [P. 34] BALLADE DES DAMES DU TEMPS JADIS. Dictes-moy où, n'en quel pays, Est Flora, la belle Romaine; Archipiada, ne Thaïs, Qui fut sa cousine germaine; Echo, parlant quand bruyt on maine Dessus rivière ou sus estan, Qui beauté eut trop plus qu'humaine? Mais où sont les neiges d'antan! Où est la très sage Heloïs, Pour qui fut chastré et puis moyne Pierre Esbaillart à Sainct-Denys? Pour son amour eut cest essoyne. Semblablement, où est la royne Qui commanda que Buridan Fust jetté en ung sac en Seine? Mais où sont les neiges d'antan! La royne Blanche comme ung lys, Qui chantoit à voix de sereine; Berthe au grand pied, Bietris, Allys; Harembourges, qui tint le Mayne, Et Jehanne, la bonne Lorraine, Qu'Anglois bruslèrent à Rouen; Où sont-ilz, Vierge souveraine?... Mais où sont les neiges d'antan! [P. 35] ENVOI Prince, n'enquerez de sepmaine Où elles sont, ne de cest an, Que ce refrain ne vous remaine: Mais où sont les neiges d'antan! BALLADE DES SEIGNEURS DU TEMPS JADIS Suyvant le propos précèdent. Qui plus? Où est le tiers Calixte, Dernier decedé de ce nom, Qui quatre ans tint le Papaliste? Alphonse, le roy d'Aragon, Le gracieux duc de Bourbon, Et Artus, le duc de Bretaigne, Et Charles septiesme, le Bon?... Mais où est le preux Charlemaigne! Semblablement, le roy Scotiste, Qui demy-face eut, ce dit-on, Vermeille comme une amathiste Depuys le front jusqu'au menton? Le roy de Chypre, de renom; Hélas! et le bon roy d'Espaigne, Duquel je ne sçay pas le nom?... Mais où est le preux Charlemaigne! D'en plus parler je me désiste; [P. 36] Ce n'est que toute abusion. Il n'est qui contre mort résiste, Ne qui treuve provision. Encor fais une question: Lancelot, le roy de Behaigne, Où est-il? Où est son tayon?... Mais où est le preux Charlemaigne! ENVOI. Où est Claquin, le bon Breton? Où le comte Daulphin d'Auvergne, Et le bon feu duc d'Alençon?... Mais où est le preux Charlemaigne! BALLADE A ce propos, en vieil françois. Mais où sont ly sainctz apostoles, D'aulbes vestuz, d'amys coeffez, Qui sont ceincts de sainctes estoles, Dont par le col prent ly mauffez, De maltalent tout eschauffez? Aussi bien meurt tilz que servans; De ceste vie sont bouffez: Autant en emporte ly vens. Voire, où sont de Constantinobles L'emperier aux poings dorez, Ou de France ly roy tresnobles, Sur tous autres roys décorez. Qui, pour ly grand Dieux adorez, [P. 37] Bastist eglises et convens? S'en son temps il fut honorez, Autant en emporte ly vens. Où sont de Vienne et de Grenobles Ly Daulphin, ly preux, ly senez? Où, de Dijon, Sallins et Dolles, Ly sires et ly filz aisnez? Où autant de leurs gens privez, Heraulx, trompettes, poursuyvans? Ont-ilz bien bouté soubz le nez?... Autant en emporte ly vens. ENVOI. Princes à mort sont destinez, Et tous autres qui sont vivans; S'ils en sont coursez ou tennez, Autant en emporte ly vens. XLII. Puys que papes, roys, filz de roys, Et conceuz en ventres de roynes, Sont enseveliz, mortz et froidz, En aultruy mains passent leurs resnes; Moy, pauvre mercerot de Renes, Mourray-je pas? Ouy, se Dieu plaist; Mais que j'aye faict mes estrenes, Honneste mort ne me desplaist. XLIII. Ce monde n'est perpetuel, Quoy que pense riche pillart; Tous sommes soubz coutel mortel. Ce confort prent pauvre vieillart, [P. 38] Lequel d'estre plaisant raillart Eut le bruyt, lorsque jeune estoit, Qu'on tiendrait à fol et paillait, Se, vieil, à railler se mettoit. XLIV. Or luy convient-il mendier, Car à ce force le contraint. Regrette huy sa mort, et hier; Tristesse son cueur si estrainct, Souvent, se n'estoit Dieu qu'il crainct, Il feroit un horrible faict. Si advient qu'en ce Dieu enfrainct, Et que luy-mesmes se deffaict. XLV. Car, s'en jeunesse il fut plaisant, Ores plus rien ne dit qui plaise. Tousjours vieil synge est desplaisant: Moue ne faict qui ne desplaise. S'il se taist, affin qu'il complaise, Il est tenu pour fol recreu; S'il parle, on luy dit qu'il se taise. Et qu'en son prunier n'a pas creu. XLVI. Aussi, ces pauvres femmelettes, Qui vieilles sont et n'ont de quoy, Quand voyent jeunes pucellettes En admenez et en requoy, Lors demandent à Dieu pourquoy Si tost nasquirent, n'a quel droit? Notre Seigneur s'en taist tout coy, Car, au tanser, il le perdroit. [P. 39] LES REGRETS DE LA BELLE HEAULMIÈRE Jà parvenue à vieillesse. Advis m'est que j'oy regretter La belle qui fut heaulmière, Soy jeune fille souhaitter Et parler en ceste manière: «Ha! vieillesse felonne et fière, Pourquoy m'as si tost abatue? Qui me tient que je ne me fière, Et qu'à ce coup je ne me tue? «Tollu m'as ma haulte franchise Que beauté m'avoit ordonné Sur clercz, marchans et gens d'Eglise: Car alors n'estoit homme né Qui tout le sien ne m'eust donné, Quoy qu'il en fust des repentailles, Mais que luy eusse abandonné Ce que reffusent truandailles. «A maint homme l'ay reffusé, Qui n'estoit à moy grand saigesse, Pour l'amour d'ung garson rusé, Auquel j'en feiz grande largesse. A qui que je feisse finesse, Par m'ame, je l'amoye bien! Or ne me faisoit que rudesse, Et ne m'amoyt que pour le mien. «Jà ne me sceut tant detrayner, [P. 40] Fouller au piedz, que ne l'aymasse, Et m'eust-il faict les rains trayner, S'il m'eust dit que je le baisasse Et que tous mes maux oubliasse; Le glouton, de mal entaché, M'embrassoit... J'en suis bien plus grasse! Que m'en reste-il? Honte et péché. «Or il est mort, passé trente ans, Et je remains vieille et chenue. Quand je pense, lasse! au bon temps, Quelle fus, quelle devenue; Quand me regarde toute nue, Et je me voy si très-changée, Pauvre, seiche, maigre, menue, Je suis presque toute enragée. «Qu'est devenu ce front poly, Ces cheveulx blonds, sourcilz voultyz, Grand entr'oeil, le regard joly, Dont prenoye les plus subtilz; Ce beau nez droit, grand ne petiz; Ces petites joinctes oreilles, Menton fourchu, cler vis traictis, Et ces belles lèvres vermeilles? «Ces gentes espaules menues, Ces bras longs et ces mains tretisses; Petitz tetins, hanches charnues, Eslevées, propres, faictisses A tenir amoureuses lysses; Ces larges reins, ce sadinet, Assis sur grosses fermes cuysses, [P. 41] Dedans son joly jardinet? «Le front ridé, les cheveulx gris, Les sourcilz cheuz, les yeulx estainctz, Qui faisoient regars et ris, Dont maintz marchans furent attaincts; Nez courbé, de beaulté loingtains; Oreilles pendans et moussues; Le vis pally, mort et destaincts; Menton foncé, lèvres peaussues: «C'est d'humaine beauté l'yssues! Les bras courts et les mains contraictes, Les espaulles toutes bossues; Mammelles, quoy! toutes retraictes; Telles les hanches que les tettes. Du sadinet, fy! Quant des cuysses, Cuysses ne sont plus, mais cuyssettes Grivelées comme saulcisses. «Ainsi le bon temps regretons Entre nous, pauvres vieilles sottes, Assises bas, à croppetons, Tout en ung tas comme pelottes, A petit feu de chenevottes, Tost allumées, tost estainctes; Et jadis fusmes si mignottes!... Ainsi en prend à maintz et maintes.» [P. 42] BALLADE DE LA BELLE HEAULMIÈRE AUX FILLES DE JOIE. «Or y pensez, belle Gantière, Qui m'escolière souliez estre, Et vous, Blanche la Savetière, Ores est temps de vous congnoistre. Prenez à dextre et à senestre; N'espargnez homme, je vous prie: Car vieilles n'ont ne cours ne estre, Ne que monnoye qu'on descrie. «Et vous, la gente Saulcissière, Qui de dancer estes adextre; Guillemette la Tapissière, Ne mesprenez vers vostre maistre; Tous vous fauldra clorre fenestre, Quand deviendrez vieille, flestrie; Plus ne servirez qu'un vieil prebstre, Ne que monnoye qu'on descrie. «Jehanneton la Chaperonnière, Gardez qu'ennuy ne vous empestre; Katherine la Bouchière, N'envoyez plus les hommes paistre: Car qui belle n'est, ne perpetre Leur bonne grace, mais leur rie. Laide vieillesse amour n'impetre, Ne que monnoye qu'on descrie. ENVOI. «Filles, veuillez vous entremettre D'escouter pourquoy pleure et crie C'est que ne puys remède y mettre, [P. 43] Ne que monnoye qu'on descrie.» XLVII. Ceste leçon icy leur baille La belle et bonne de jadis; Bien dit ou mal, vaille que vaille, Enregistrer j'ay faict ces ditz Par mon clerc Fremin l'estourdys, Aussi rassis que je pense estre... S'il me desment, je le mauldys: Selon le clerc est deu le maistre. XLVIII. Si apercoy le grand danger Là où l'homme amoureux se boute... Hé! qui me vouldroit laidanger De ce mot, en disant: «Escoute! Se d'aymer t'estrange et reboute Le barat de celles nommées, Tu fais une bien folle doubte, Car ce sont femmes diffamées. XLIX. «S'ils n'ayment fors que pour l'argent, On ne les ayme que pour l'heure. Rondement ayment toute gent, Et rient lors quant bourse pleure. De celles n'est qui ne recoeuvre; Mais en femmes d'honneur et nom Franc homme, se Dieu me sequeure, Se doit employer; ailleurs, non.» L. [P. 44] Je prens qu'aucun dye cecy, Si ne me contente-il en rien. En effect, je concludz ainsy, Et sy le cuyde entendre bien, Qu'on doit aymer en lieu de bien. Asçavoir-mon se ces fillettes, Qu'en parolles toute jour tien, Ne furent pas femmes honnestes? LI. Honnestes, si furent vrayement, Sans avoir reproches ne blasmes. S'il est vray que, au commencement, Une chascune de ces femmes Lors prindrent, ains qu'eussent diffames, L'une ung clerc, ung lay, l'autre ung moine, Pour estaindre d'amours les flammes, Plus chauldes que feu Sainct-Antoine. LII. Or firent selon le decret Leurs amys, et bien y appert; Elles aymoient en lieu secret, Car autre qu'eulx n'y avoit part. Toutesfois, ceste amour se part: Car celle qui n'en avoit qu'un D'icelluy s'eslongne et despart, Et ayme myeulx aymer chascun. LIII. Qui les meut à ce? J'imagine, Sans l'honneur des dames blasmer Que c'est nature feminine, [P. 45] Qui tout vivement veult aymer. Autre chose n'y sçay rymer; Fors qu'on dit, à Reims et à Troys, Voire à l'Isle et à Sainct-Omer, Que six ouvriers font plus que troys. LIV. Or ont les folz amans le bond, Et les dames prins la vollée; C'est le droit loyer qu'amours ont; Toute foy y est violée, Quelque doulx baiser n'acollée. De chiens, d'oyseaulx, d'armes, d'amours, Chascun le dit à la vollée: «Pour ung plaisir mille doulours.» DOUBLE BALLADE SUR LE MÊME PROPOS. Pour ce, aymez tant que vouldrez, Suyvez assemblées et festes, En la fin jà mieulx n'en vauldrez, Et sy n'y romprez que vos testes: Folles amours font les gens bestes: Salmon en idolatrya; Samson en perdit ses lunettes... Bien heureux est qui rien n'y a! Orpheus, le doux menestrier, Jouant de flustes et musettes, En fut en dangier du meurtrier [P. 46] Bon chien Cerberus à troys testes; Et Narcissus, _le bel honnestes_, En ung profond puys se noya, Pour l'amour de ses amourettes... Bien heureux est qui rien n'y a! Sardana, le preux chevalier, Qui conquist le regne de Crètes, En voult devenir moulier Et filer entre pucellettes. David ly roy, saige prophètes, Craincte de Dieu en oublya, Voyant laver cuisses bien faictes... Bien heureux est qui rien n'y a! Ammon en voult deshonnorer, Feignant de manger tartelettes, Sa soeur Thamar, et deflorer, Qui fist choses moult deshonnestes; Herodes (pas ne sont sornettes) Sainct Jean-Baptiste en décolla, Pour dances, saultz et chansonnettes... Bien heureux est qui rien n'y a! De moy, pauvre, je veuil parler; J'en fuz batu, comme à ru telles, Tout nud, jà ne le quiers celer. Qui me feit mascher ces groiselles, Fors Katherine de Vauselles? Noé le tiers ot, qui fut là. Mitaines à ces nopces telles, Bien heureux est qui rien n'y a! Mais que ce jeune bachelier [P. 47] Laissast ces jeunes bachelettes, Non! et, le deust-on vif brusler, Comme ung chevaucheur d'escovettes. Plus doulces luy sont que civettes; Mais toutesfoys fol s'y fia: Soient blanches, soient brunettes, Bien heureux est qui rien n'y a! LV. Si celle que jadis servoye De si bon cueur et loyaument, Dont tant de maulx et griefz j'avoye, Et souffroye tant de torment, Se dit m'eust, au commencement, Sa voulenté (mais nenny, las!), J'eusse mys peine aucunement, De moy retraire de ses las. LVI. Quoy que je luy voulsisse dire, Elle estoit preste d'escouter, Sans m'accorder ne contredire; Qui plus, me souffroit arrester, Joignant elle près s'accouter; Et ainsi m'alloit amusant, Et me souffroit tout racompter, Mais ce n'estoit qu'en m'abusant. LVII. Abusé m'a, et faict entendre Tousjours d'ung que ce fust ung aultre; De farine, que ce fust cendre; D'ung mortier, ung chapeau de feautre; [P. 48] De viel machefer, que fust peaultre; D'ambesas, que ce fussent ternes... Toujours trompant ou moy ou aultre, Et vendoit vessies pour lanternes. LVIII. Du ciel, une poisle d'arain; Des nues, une peau de veau; Du matin, qu'estoit le serain; D'un trongnon de chou, ung naveau; D'orde cervoise, vin nouveau; D'une truie, ung molin à vent; Et d'une hart, ung escheveau; D'un gras abbé, ung poursuyvant. LIX. Ainsi m'ont amours abusé, Et pourmené de l'uys au pesle. Je croy qu'homme n'est si rusé, Fust fin comme argent de crepelle, Qui n'y laissast linge et drapelle, Mais qu'il fust ainsi manyé Comme moy, qui partout m'appelle: _L'Amant remys et renyé_. LX. Je renye Amours et despite; Je deffie à feu et à sang. Mort par elles me precipite, Et si ne leur vault pas d'ung blanc. Ma vielle ay mys soubz le banc; Amans je ne suyvray jamais; Se jadis je fuz de leur ranc, Je declaire que n'en suys mais. LXI. [P. 49] Car j'ay mys le plumail au vent: Or le suyve qui a attente; De ce me tays dorenevant. Poursuyvre je vueil mon entente, Et, s'aucun m'interroge ou tente Comment d'amours ose mesdire, Geste parolle les contente: «Qui meurt a ses loix de tout dire.» LXII. Je cognoys approcher ma soef; Je crache, blanc comme cotton, Jacobins gros comme ung estoeuf: Qu'est-ce à dire? que Jenanneton Plus ne me tient pour valeton, Mais pour ung vieil usé régnait... De vieil porte voix et le ton, Et ne suys qu'ung jeune coquart. LXIII. Dieu mercy et Jaques Thibault, Qui tant d'eau froide m'a faict boyre, En ung bas lieu, non pas en hault; Manger d'angoisse mainte poire; Enferré... Quand j'en ay mémoire, Je pry pour luy et _reliqua_, Que Dieu luy doint... et voire, voire, Ce que je pense... _et cetera_. LXIV. Toutesfoys, je n'y pense mal, Pour luy et pour son lieutenant; Aussy pour son official, [P. 50] Qui est plaisant et advenant, Que faire n'ay du remenant; Mais du petit maistre Robert?... Je les ayme, tout d'ung tenant, Ainsi que faict Dieu le Lombart. LXV. Si me souvient, à mon advis, Que je feis, à mon partement, Certains lays, l'an cinquante six, Qu'aucuns, sans mon consentement, Voulurent nommer _Testament_; Leur plaisir fut, et non le mien: Mais quoy! on dit communement, Qu'un chascun n'est maistre du sien. LXVI. S'ainsi estoit qu'aulcun n'eust pas Receu les lays que je luy mande, J'ordonne que, après mon trespas, A mes hoirs en face demande; Qui sont-ilz? si on le demande: Moreau, Provins, Robin Turgis; De moy, par dictez que leur mande, Ont eu jusqu'au lict où je gys. LXVII. Pour le révoquer ne le dy, Et y courust toute ma terre; De pitié en suys refroidy, Envers le bastard de la Barre: Parmy ses trois gluvons de foerre, Je luy donne mes vieilles nattes; Bonnes seront pour tenir serre, [P. 51] Et soy soustenir sur ses pattes. LXVIII. Somme, plus ne diray qu'ung mot, Car commencer veuil à tester: Devant mon clerc Fremin, qui m'ot (S'il ne dort), je vueil protester, Que n'entends homme detester, En ceste presente ordonnance; Et ne la vueil manifester Sinon au royaulme de France. LXIX. Je sens mon cueur qui s'affoiblist, Et plus je ne puys papier. Fremin, siez-toy près de mon lict, Que l'on ne me viengne espier! Prens tost encre, plume et papier, Ce que nomme escryz vistement; Puys fais-le partout copier, Et vecy le commancement. _Ici commance Villon à tester_. LXX. Au nom de Dieu, Père eternel. Et du Filz que Vierge parit, Dieu au Père oeternel, Ensemble et du Sainct Esperit, Qui saulva ce qu'Adam périt, Et du pery pare les Cieulx... Qui bien ce croyt, peu ne merit: [P. 52] De gens mortz se font petiz Dieux. LXXI. Mortz estoient, et corps et ames, En damnée perdition; Corps pourriz, et ames en flammes, De quelconque condition; Toutesfoys, fais exception Des patriarches et prophètes; Car, selon ma conception, Oncques grand chault n'eurent aux fesses. LXXII. Qui me diroit: «Qui te faict mectre Si très-avant ceste parolle, Qui n'es en Théologie maistre? A toy est presumption folle.» --C'est de JESUS la parabolle, Touchant le Riche ensevely En feu, non pas en couche molle, Et du Ladre, de dessus ly. LXXIII. Si du Ladre eust veu le doy ardre, Jà n'en eust requis refrigère, N'au bout d'icelluy doiz aherdre, Pour refreschir sa maschouëre. Pions y feront mate chère, Qui boy vent pourpoinct et chemise: Puys que boyture y est si chère, Dieu nous garde de la main mise! LXXIV. [P. 53] Ou nom de Dieu, comme j'ay dit, Et de sa glorieuse Mère, Sans peché soit parfaict ce dict Par moy, plus maigre que chimere; Si je n'ay eu fièvre effimère, Ce m'a faict divine clémence; Mais d'autre dueil et perte amère Je me tays, et ainsi commence: LXXV. Premier, je donne ma pauvre ame A la benoiste Trinité, Et la commande à Nostre Dame, Chambre de la divinité; Priant toute la charité Des dignes neuf Ordres des cieulx, Que par eulx soit ce don porté Devant le Trosne précieux. LXXVI. Item, mon corps j'ordonne et laisse A nostre grand mère la terre; Les vers n'y trouveront grand gresse: Trop lui a faict faim dure guerre. Or luy soit délivré grand erre; De terre vint, en terre tourne. Toute chose, se par trop n'erre, voulentiers en son lieu retourne. LXXVII. Item, et à mon plus que père, Maistre Guillaume de Villon Qui m'a esté plus doulx que mère [P. 54] D'enfant eslevé de maillon; Dejetté m'a de maint boillon, Et de cestuy pas ne s'esjoye, Si luy requiers à genoillon, Qu'il m'en laisse toute la joye. LXXVIII. Je luy donne ma librairie, Et le _Rommant du Pet au Diable_, Lequel maistre Gui Tabarie Grossoya, qu'est hom véritable. Par cayers est soubz une table. Combien qu'il soit rudement faict, La matière est si très notable, Qu'elle amende tout le meffaict. LXXIX. Item, donne à ma bonne mère Pour saluer nostre Maistresse, Qui pour moy eut douleur amère, Dieu le sçait, et mainte tristesse; Autre chastel ou fosteresse N'ay où retraire corps et ame, Quand sur moy court male destresse, Ne ma mère, la povre femme! [P. 55] BALLADE QUE VILLON FEIT A LA REQUESTE DE SA MÈRE, POUR PRIER NOSTRE-DAME. Dame du ciel, régente terrienne, Emperière des infernaulx palux, Recevez-moy, vostre humble chrestienne, Que comprinse soye entre voz esleuz, Ce non obstant qu'oncques rien ne valuz. Les biens de vous, ma dame et ma maistresse, Sont trop plus grans que ne suis pecheresse, Sans lesquelz biens ame ne peult merir N'avoir les cieulx, je n'en suis jengleresse. En ceste foy je vueil vivre et mourir. A vostre Filz dictes que je suis sienne; Que de luy soyent mes péchez aboluz: Pardonnés moi comme à l'Egyptienne, Ou comme il feit au clerc Theophilus, Lequel par vous fut quitte et absoluz, Combien qu'il eust au diable faict promesse. Preservez-moy, que je ne face cesse; Vierge, pourtant, me vouilliés impartir Le sacrement qu'on celebre à la messe. En ceste foy je vueil vivre et mourir. Femme je suis povrette et ancienne, Ne riens ne sçay; oncques lettre ne leuz; Au monstier voy dont suis parroissienne Paradis painct, où sont harpes et luz, Et ung enfer où damnez sont boulluz: [P. 56] L'ung me faict paour, l'autre joye et liesse. La joye avoir fais-moy, haulte Deesse, A qui pecheurs doivent tous recourir, Comblez de foy, sans faincte ne paresse. En ceste foy je vueil vivre et mourir. ENVOI. Vous portastes, Vierge, digne princesse, JESUS régnant, qui n'a ne fin ne cesse. Le Tout-Puissant, prenant nostre foiblesse, Laissa les cieulx et nous vint secourir; Offrist à mort sa très clère jeunesse; Nostre Seigneur tel est, tel le confesse. En ceste foy je vueil vivre et mourir. LXXX. Item, m'amour, ma chère Rosé, Ne luy laisse ne cueur ne foye: Elle aymeroit mieulx autre chose, Combien qu'elle ait assez monnoye: Quoy? une grand bourse de soye, Pleine d'escuz, profonde et large: Mais pendu soit-il, que je soye, Qui luy lairra escu ne targe. LXXXI. Car elle en a, sans moy, assez. Mais de cela il ne m'en chault; Mes grans deduictz en sont passez; Plus n'en ay le cropion chauld. Si m'en desmetz aux hoirs Michault, [P. 57] Qui fut nommé le bon fouterre. Priez pour luy, faictes ung sault: A Saint-Satur gist, soubz Sancerre. LXXXII. Ce non obstant, pour m'acquitter Envers Amours, plus qu'envers elle, Car oncques n'y peuz acquester D'amours une seule estincelle; Ne sçay s'à tous est si rebelle Qu'à moy: ce ne m'est grand esmoy; Mais, par saincte Marie la belle! Je n'y voy que rire pour moy. LXXXIII. Ceste Ballade luy envoye, Qui se termine toute en R. Qui la portera? que j'y voye: Ce sera Pernet de la Barre, Pourveu, s'il rencontre en son erre Ma damoyselle au nez tortu, Il luy dira, sans plus enquerre: «Orde paillarde, d'où viens-tu?» BALLADE DE VILLON A S'AMYE. Faulse beaulté, qui tant me couste cher. Rude en effect, hypocrite doulceur; Amour dure, plus que fer, à mascher; [P. 58] Nommer que puis de ma deffaçon soeur, Cherme felon, la mort d'ung povre cueur, Orgueil mussé, qui gens met au mourir; Yeulx sans pitié! ne veult droicte rigueur, Sans empirer, ung pauvre secourir? Mieulx m'eust valu avoir esté crier Ailleurs secours, c'eust esté mon bonheur: Rien ne m'eust sceu hors de ce fait chasser; Trotter m'en fault en fuyte à deshonneur. Haro, haro, le grand et le mineur! Et qu'est cecy? mourray, sans coup ferir, Ou pitié veult, selon ceste teneur, Sans empirer, ung povre secourir. Ung temps viendra, qui fera desseicher, Jaulnir, flestrir, vostre espanie fleur: Je m'en risse, se tant peusse marcher, Mais nenny: lors (ce seroit donc foleur) Vieil je seray; vous, laide, et sans couleur. Or, beuvez fort, tant que ru peult courir. Ne donnez pas à tous ceste douleur, Sans empirer, ung povre secourir. ENVOI. Prince amoureux, des amans le greigneur, Vostre mal gré ne vouldroye encourir; Mais tout franc cueur doit, par Nostre Seigneur, Sans empirer, ung povre secourir. [P. 59] LXXXIV. Item, à maistre Ythier, marchant, Auquel mon branc laissay jadis, Donne (mais qu'il le mette en chant), Ce lay, contenant des vers dix; Et aussi ung _De profundis_ Pour ses anciennes amours, Desquelles le nom je ne dis, Car il me herroit à tousjours. LAY OU PLUSTOST RONDEAU. MORT, j'appelle de ta rigueur, Qui m'as ma maistresse ravie, Et n'es pas encore assouvie, Se tu ne me tiens en langueur. Onc puis n'euz force ne vigueur; Mais que te nuysoit-elle en vie, Mort? Deux estions, et n'avions qu'ung cueur; S'il est mort, force est que dévie, Voire, ou que je vive sans vie, Comme les images, par cueur, Mort! LXXXV. Item, à maistre Jehan Cornu, Autres nouveaux lays luy vueil faire, Car il m'a tousjours secouru [P. 60] A mon grand besoing et affaire: Pour ce, le jardin luy transfère, Que maistre Pierre Bourguignon Me renta, en faisant refaire L'huys, et redrecier le pignon. LXXXVI. Par faulte d'ung huys, j'y perdis Ung grez, et ung manche de houe. Alors, huyt faulcons, non pas dix, N'y eussent pas prins une alloüe. L'hostel est seur, mais qu'on le cloüe. Pour enseigne y mis ung havet; Qui que l'ait prins, point ne l'en loüe: Sanglante nuict et bas chevet! LXXXVII. Item, et pource que la femme De maistre Pierre Sainct Amant (Combien, si coulpe y a ou blasme, Dieu luy pardonne doulcement!) Me meist en reng de caymant, Pour le Cheval Blanc qui ne bouge, Luy changeay à une jument, Et la Mulle à ung Asne rouge. LXXXVIII. Item, donne à sire Denys Hesselin, Esleu de Paris, Quatorze muys de vin d'Aulnis, Prins chez Turgis, à mes perilz. S'il en beuvoit tant que periz En fust son sens et sa raison, Qu'on mette de l'eau es barrilz: [P. 61] Vin perd mainte bonne maison. LXXXIX. Item, donne à mon advocat, Maistre Guillaume Charruau, Quoy qu'il marchande ou ait estât, Mon branc... Je me tays du fourreau, Il aura, avec ce, ung réau En change, affin que sa bourse enfle, Prins sur la chaussée et carreau De la grand closture du Temple. Item, mon procureur Fournier Aura, pour toutes ses corvées (Simple seroit de l'espargner; En ma bourse quatre havées), Car maintes causes m'a saulvées, Justes, ainsi, JESUS-CHRIST m'ayde! Comme elles ont esté trouvées; Mais bon droit a bon mestier d'ayde. XCI. Item, je donne à maistre Jaques Raguyer le grant godet de Grève, Pourveu qu'il payera quatre plaques, Deust-il vendre, quoy qu'il luy griefve, Ce dont on ceuvre mol et grève; Aller sans chausses et chappin, Tous les matins, quand il se liève, Au trou de la Pomme de pin. XCII. [P. 62] Item, quant est de Mairebeuf, Et de Nicolas de Louviers, Vache ne leur donne ne beuf, Car vachers ne sont, ne bouviers, Mais gens à porter esperviers, Ne cuidez pas que je vous joue, Pour prendre perdriz et plouviers, Sans faillir, sur la Maschecroüe. XCIII. Item, vienne Robert Turgis A moy, je luy payeray son vin, Combien, s'il trouve mon logis, Plus fort sera que le devin. Le droit luy donne d'eschevin, Que j'ay comme enfant de Paris... Se je parle ung peu poictevin, Ilce m'ont deux dames appris. XCIV. Filles sont très belles et gentes, Demourantes à Sainct-Genou, Près Sainct-Julian des Voventes, Marches de Bretaigne ou Poictou, Mais je ne dy proprement où, Or y pensez trestous les jours, Car je ne suis mie si fou... Je pense celer mes amours. XCV. Item, à Jehan Raguyer je donne, Qui est sergent, voir des Douze, Tant qu'il vivra, ainsi l'ordonne, [P. 63] Tous les jours une talemouze, Pour brouter et fourrer sa mouse, Prinse à la table de Bailly; A Maubuay sa gorge arrouse, Car à manger n'a pas failly. XCVI. Item, donne au prince des Sotz Pour ung bon sot Michault du Four, Qui à la fois dit de bons motz Et chante bien: _Ma doulce amour_! Avec ce, il aura le bonjour. Brief, mais qu'il fust ung peu en poinct, Il est ung droit sot de séjour, Et est plaisant où il n'est point. XCVII. Item, aux unze vingtz Sergens Donne, car leur faict est honneste, Et sont bonnes et doulces gens, Denis Richier, et Jehan Vallette, A chascun une grand cornette, Pour pendre à leurs chappeaulx de feautre J'entendz à ceulx de pied, hohecte! Car je n'ay que faire des autres. XCVIII. Derechef, donne à Périnet, J'entendz le bastard de la Barre, Pour ce qu'il est beau fils et net, En son escu, en lieu de barre, Trois detz plombez, de bonne carre, Ou ung beau joly jeu de cartes... Mais quoy! s'on l'oyt vessir ne poirre, [P. 64] En oultre aura les fièvres quartes. XCIX. Item, ne vueil plus que Chollet Dolle, trenche, douve ne boyse, Relye brocq ne tonnelet, Mais tous ses outilz changer voyse A une espée lyonnoise, Et retienne le hutinet: Combien qu'il n'ayme bruyt ne noyse, Si luy plaist-il ung tantinet. C. Item, je donne à Jehan le Lou, Homme de bien et bon marchant, Pour ce qu'il est linget et flou, Et que Chollet est mal chassant, Par les rues plustost qu'au champ, Qui ne lairra poulaille en voye, Le long tabart, et bien cachant, Pour les musser, qu'on ne les voye. CI. Item, à l'orfèvre Du Boys, Donne cent clouz, queues et testes, De gingembre sarazinoys, Non pas pour accoupler ses boytes, Mais pour conjoindre culz et coettes, Et couldre jambons et andoilles, Tant que le laict en monte aux tettes, Et le sang en devalle aux coilles. CII. [P. 65] Au cappitaine Jehan Riou, Tant pour luy que pour ses archiers, Je donne six livres de lou, Qui n'est pas viande à porchiers, Prins à gros mastins de bouchiers, Et cuittes de vin de buffet. Pour manger de ces morceaulx chiers, On en ferait bien un mau faict. CIII. C'est viande ung peu plus pesante, Que duvet, ne plume, ne liège. Elle est bonne à porter en tente, Ou pour user en quelque siège. Et, s'ilz estoient prins en un piège, Les mastins, qu'ils ne sceussent courre, J'ordonne, moy qui suis bon miège, Que des peaulx, sur l'hyver, se fourre. CIV. Item, à Robin Troussecaille, Qui s'est en service bien faict; A pied ne va comme une caille, Mais sur roussin gros et reffaict: Je luy donne, de mon buffet, Une jatte qu'emprunter n'ose; Si aura mesnage parfait: Plus ne luy failloit autre chose. CV. Item, donne à Perrot Girard, Barbier juré du Bourg-la-Royne, Deux bassins et ung coquemard, [P. 66] Puis qu'à gaigner mect telle peine. Des ans y a demy douzaine, Qu'en son hostel, de cochons gras M'apastela une sepmaine; Tesmoing l'abesse de Pourras. CVI. Item, aux Frères mendians, Aux Devotes et aux Beguines, Tant de Paris que d'Orléans, Tant Turlupins que Turlupines, De grasses souppes jacobines Et flans leurs fais oblation; Et puis après, soubz les courtines, Parler de contemplation. CVII. Si ne suis-je pas qui leur donne, Mais du tout en sont-ce les mères, Et Dieu, qui ainsi les guerdonne, Pour qui souffrent peines amères. Il fault qu'ilz vivent, les beaulx pères, Et mesmement ceulx de Paris. S'ilz font plaisir à noz commères, Ilz ayment ainsi les maris. CVIII. Quoy que maistre Jehan de Pontlieu En voulsist dire, _et reliqua_, Contrainct et en publique lieu, Voulsist ou non, s'en revocqua. Maistre Jehan de Mehun se moqua De leur façon; si feit Mathieu. Mais on doit honorer ce qu'a [P. 67] Honnoré l'Eglise de Dieu. CIX. Si me submectz, leur serviteur, En tout ce que puis faire et dire, A les honorer de bon cueur, Et servir, sans y contredire. L'homme bien fol est d'en mesdire, Car, soit à part, ou en prescher, Ou ailleurs, il ne fault pas dire Si gens sont pour eux revencher. CX. Item, je donne à frère Baulde, Demeurant à l'hostel des Carmes, Portant chère hardie et baulde, Une sallade et deux guysarmes, Que De Tusca et ses gens d'armes Ne luy riblent sa Caige-vert. Vieil est: s'il ne se rend aux armes, C'est bien le diable de Vauvert. CXI. Item, pour ce que le Scelleur, Maint estront de mousche à masché, Donne, car homme est de valleur, Son sceau davantage craché, Et qu'il ait le pouce escaché, Pour tout comprendre à une voye; J'entendz celluy de l'Evesché, Car les autres, Dieu les pourvoye. CXII. [P. 68] Quant de messieurs les Auditeux, Leur chambre auront lembroysée; Et ceulx qui ont les culz rongneux, Chascun une chaise persée, Mais qu'à la petite Macée D'Orléans, qui eut ma ceincture, L'amende soit bien hault taxée: Elle est une mauvaise ordure. CXIII. Item, donne à maistre Françoys, Promoteur de la vacquerie, Ung hault gorgerin d'Escossoys, Toutesfois sans orfaverie; Car, quant receut chevalerie, Il maugrea Dieu et saint George. Parler n'en oyt qu'il ne s'en rie, Comme enragé, à pleine gorge. CXIV. Item, à maistre Jehan Laurens, Qui a les povres yeulx si rouges, Par le peché de ses parens, Qui beurent en barilz et courges, Je donne l'envers de mes bouges, Pour chascun matin les torcher... S'il fust archevesque de Bourges, Du cendal eust, mais il est cher. CXV. Item, à maistre Jehan Cotard, Mon procureur en Court d'Eglise, Devoye environ ung patard, [P. 69] Car à present bien m'en advise, Quant chicanner me feit Denise, Disant que l'avoye mauldite; Pour son ame, qu'ès cieulx soit mise! Ceste Oraison j'ay cy escripte. BALLADE ET ORAISON. Père Noé, qui plantastes la vigne; Vous aussi, Loth, qui bustes au rocher, Par tel party qu'Amour, qui gens engigne, De vos filles si vous feit approcher, Pas ne le dy pour le vous reprocher, Architriclin, qui bien sceustes cest art, Tous trois vous pry qu'o vous veuillez percher L'ame du bon feu maistre Jehan Cotard! Jadis extraict il fut de vostre ligne, Luy qui beuvoit du meilleur et plus cher; Et ne deust-il avoir vaillant ung pigne, Certes, sur tous, c'estoit un bon archer; On ne luy sceut pot des mains arracher, Car de bien boire oncques ne fut faitard. Nobles seigneurs, ne souffrez empescher L'ame du bon feu maistre Jehan Cotard! Comme um viellart qui chancelle et trepign L'ay veu souvent, quand il s'alloit coucher; Et une foys il se feit une bigne, Bien m'en souvient, à l'estal d'ung boucher. Brief, on n'eust sçeu en ce monde chercher [P. 70] Meilleur pion, pour boire tost et tard. Faictes entrer quand vous orrez hucher L'âme du bon feu maistre Jehan Cotard. ENVOI. Prince, il n'eust sçeu jusqu'à terre cracher; Tousjours crioyt: Haro, la gorge m'ard! Et si ne sceut oncq sa soif estancher, L'âme du bon feu maistre Jehan Cotard. CXVI. Item, vueil que le jeune Merle Désormais gouverne mon change, Car de changer envys me mesle, Pourveu que tousjours baille en change, Soit à privé, soit à estrange, Pour trois escus, six brettes targes; Pour deux angelotz, ung grand ange: Car amans doivent estre larges. CXVII. Item, j'ay sçeu, à ce voyage, Que mes trois povres orphelins Sont creus et deviennent en aage, Et n'ont pas testes de belins, Et qu'enfans d'icy à Salins N'a mieulx saichans leur tour d'escolle; Or, par l'ordre des Mathelins, Telle jeunesse n'est pas folle. CXVIII. [P. 71] Si vueil qu'ilz voysent à l'estude; Où? chez maistre Pierre Richer. Le _Donnait_ est pour eulx trop rude: Jà ne les y vueil empescher. Ilz sçauront, je l'ayme plus cher: _Ave salus, tibi decus_, Sans plus grandes lettres chercher: Tousjours n'ont pas clercs le dessus. CXIX. Cecy estudient, et puis ho! Plus procéder je leur deffens. Quant d'entendre le grand _Credo_, Trop fort il est pour telz enfans. Mon grant tabard en deux je fendz: Si vueil que la moictié s'en vende, Pour eulx en achepter des flans, Car jeunesse est ung peu friande. CXX. Et veuil qu'ilz soyent informez En meurs, quoy que couste bature; Chapperons auront enfermez, Et les poulces soubz la ceincture; Humbles à toute créature; Disans: _Hen? Quoy? Il n'en est rien!_ Si diront gens, par adventure: «Voycy enfans de lieu de bien!» CXXI. Item, à mes pouvres clergeons, Auxquelz mes titres je resigne, Beaulx enfans et droictz comme joncs, [P. 72] Les voyans, je m'en dessaisine, Et, sans recevoir, leur assigne, Seur comme qui l'auroit en paulme, A une certain jour que l'on signe, Sur l'hostel de Guesdry Guillaume. CXXII. Quoy que jeunes et esbatans Soyent, en rien ne me desplaist; Dedans vingt, trente ou quarante ans Bien autres seront, se Dieu plaist. Il faict mal qui ne leur complaist, Car ce sont beaux enfans et gents; Et qui les bat ne fiert, fol est, Car enfans si deviennent gens. CXXIII. Les bourses des Dix-et-huict clers Auront; je m'y vueil travailler: Pas ilz ne dorment comme lerz, Qui trois mois sont sans resveiller. Au fort, triste est le sommeiller Qui faict aise jeune en jeunesse, Tant qu'enfin luy faille veiller, Quant reposer deust en vieillesse. CXXIV. Cy en escris au collateur Lettres semblables et pareilles: Or prient pour leur bienfaicteur, Ou qu'on leur tire les oreilles. Aucunes gens ont grand merveilles, Que tant m'encline envers ces deux; Mais, foy que doy, festes et veilles, [P. 73] Oncques ne vey les mères d'eulx! CXXV. Item, et à Michault Culdou, Et à sire Charlot Taranne, Cent solz: s'ilz demandent prins où? Ne leur chaille; ils viendront de manne; Et unes houses de basanne, Autant empeigne que semelle; Pourveu qu'ils me saulveront Jehanne, Et autant une autre comme elle. CXXVI. Item, au seigneur de Grigny, Auquel jadis laissay Vicestre, Je donne la tour de Billy, Pourveu, se huys y a ne fenestre Qui soit ne debout ne en estre, Qu'il mette très bien tout appoinct: Face argent à dextre, à senestre: Il m'en fault, et il n'en a point. CXXVII. Item, à Thibault de la Garde: Thibault? je mentz, il a nom Jehan; Que luy donray-je, que ne perde? Assez ay perdu tout cest an. Dieu le vueille pourvoir, _amen...!_ Le barillet? par m'ame, voyre! Genevoys est le plus ancien, Et plus beau nez a pour y boyre. CXXVIII. [P. 74] Item, je donne à Basanyer, Notaire et greffier criminel, De giroffle plain ung panyer, Prins chez maistre Jehan de Ruel. Tant à Mautainct; tant à Rosnel; Et, avec ce don de giroffle, Servir, de cueur gent et ysnel, Le seigneur qui sert sainct Cristofle, CXXIX. Auquel ceste Ballade donne, Pour sa dame, qui tous biens a. S'Amour ainsi tous ne guerdonne, Je ne m'esbahys de cela; Car au Pas conquesté celle a Que tint René, roy de Cecille, Où si bien fist et peu parla Qu'oncques Hector feit, ne Troïle. BALLADE Que Villon donna à un gentilhomme, nouvellement marié, pour l'envoyer à son espouse, par luy conquise à l'espée. Au poinct du jour, que l'esprevier se bat, Meu de plaisir et par noble coustume, Bruyt il demaine et de joye s'esbat, Reçoit son per et se joint à la plume: Ainsi vous vueil, à ce désir m'allume. Joyeusement ce qu'aux amans bon semble. [P. 75] Sachez qu'Amour l'escript en son volume, Et c'est la fin pourquoy sommes ensemble. Dame serez de mon cueur, sans debat, Entierement, jusques mort me consume. Laurier soüef qui pour mon droit combat, Olivier franc, m'ostant toute amertume. Raison ne veult que je desaccoustume, Et en ce vueil avec elle m'assemble, De vous servir, mais que m'y accoustume; Et c'est la fin pourquoy sommes ensemble. Et qui plus est, quand dueil sur moy s'embat, Par fortune qui sur moy si se fume, Vostre doulx oeil sa malice rabat, Ne plus ne moins que le vent faict la fume. Si ne perds pas la graine que je sume En vostre champ, car le fruict me ressemble: Dieu m'ordonne que le fouysse et fume; Et c'est la fin pourquoy sommes ensemble. ENVOI. Princesse, oyez ce que cy vous resume: Que le mien cueur du vostre desassemble Jà ne sera: tant de vous en presume; Et c'est la fin pourquoy sommes ensemble. CXXX. Item, à sire Jehan Perdryer, Riens, n'à Françoys, son second frère. Si m'ont-ilz voulu aydier, [P. 76] Et de leurs biens faire confrère; Combien que Françoys, mon compère, Contre langues flambans et rouges, Sans commandement, sans prière, Me recommanda fort à Bourges. CXXXI. Si aille veoir en Taillevent, Ou chapitre de fricassure, Tout au long, derrière et devant, Lequel n'en parle jus ne sure; Mais à Macquaire vous asseure, A tout le poil cuysant ung dyable, Affin que sentist bon l'arsure, Ce _Recipe_ m'escript, sans fable. BALLADE. En reagal, en arsenic rocher, En orpigment, en salpestre et chaulx vive; En plomb boillant, pour mieulx les esmorcher; En suif et poix, destrampez de lessive Faicte d'estronts et de pissat de Juifve; En lavaille de jambes à meseaulx; En raclure de piedz et vieulx houseaulx; En sang d'aspic et drogues venimeuses; En fiel de loups, de regnards et blereaux, Soient frittes ces langues envieuses! En cervelle de chat qui hayt pescher, Noir, et si vieil qu'il n'ait dent en gencive; D'ung vieil mastin, qui vault bien aussi cher [P. 77] Tout enragé, en sa bave et salive; En l'escume d'une mulle poussive, Detrenchée menu à bons ciseaulx; En eau où ratz plongent groings et museaulx, Raines, crapauds, telz bestes dangereuses, Serpens, lezards, et telz nobles oyseaulx, Soient frittes ces langues envieuses! En sublimé, dangereux à toucher; Et au nombril d'une couleuvre vive; En sang qu'on mect en poylettes secher, Chez ces barbiers, quand plaine lune arrive, Dont l'ung est noir, l'autre plus vert que cive, En chancre et fix, et en ces ords cuveaulx Où nourrices essangent leurs drappeaulx; En petits baings de filles amoureuses Qui n'entendent qu'à suivre les bordeaulx, Soient frittes ces langues envieuses! ENVOI. Prince, passez tous ces friands morceaux, S'estamine n'avez, sacs ou bluteaux, Parmy le fons d'unes brayes breneuses; Mais, paravant, en estronts de pourceaulx Soient frittes ces langues envieuses! CXXXII. Item, à maistre Jehan Courault, Les Contredictz Franc-Gontier mande: Quant du Tyrant seant en hault, [P. 78] A cestuy-là rien ne demande; Le saige ne veult que contende, Contre puissant, pouvre homme las, Affin que ses filez ne tende, Et que ne tresbuche en ses laqs. CXXXIII. Gontier ne crains: il n'a nulz hommes Et mieulx que moy n'est herité; Mais en ce debat cy nous sommes, Car il loue sa pouvreté: Estre pouvre, yver et esté, A felicité il repute, Ce que tiens à malheureté. Lequel à tort? Or en dispute. BALLADE Intitulée: _Les Contredictz de Franc-Gontier_ Sur mol duvet assis, ung gras chanoine, Lez ung brasier, en chambre bien nattée, A son costé gisant dame Sydoine, Blanche, tendre, pollie et attaintée: Boire ypocras, à jour et à nuyctée, Rire, jouer, mignonner et baiser, Et nud à nud, pour mieulx des corps s'ayser, Les vy tous deux, par un trou de mortaise: Lors je congneuz que, pour dueil appaiser, Il n'est tresor que de vivre à son aise. Se Franc-Gontier et sa compaigne Heleine [P. 79] Eussent tousjours tel douce vie hantée, D'oignons, civetz, qui causent forte alaine, N'en comptassent une bise tostée. Tout leur mathon, ne toute leur potée, Ne prise ung ail, je le dy sans noysier. S'ilz se vantent coucher soubz le rosier, Ne vault pas mieulx lict costoyé de chaise? Qu'en dictes-vous? Faut-il à ce muser? Il n'est tresor que de vivre à son aise. De gros pain bis vivent, d'orge, d'avoine, Et boivent eau, tout au long de l'année. Tous les oyseaulx d'icy en Babyloine A tel escot une seule journée Ne me tiendroient, non une matinée. Or s'esbate, de par Dieu, Franc-Gontier, Helène o luy, soubz le bel esglantier; Si bien leur est, n'ay cause qu'il me poise; Mais, quoy qu'il soit du laboureux mestier, Il n'est tresor que de vivre à son aise. ENVOI. Prince, jugez, pour tous nous accorder. Quant est à moy, mais qu'à nul n'en desplaise, Petit enfant, j'ay ouy recorder Qu'il n'est tresor que de vivre à son aise. CXXXIV. Item, pour ce que sçait la Bible, Mademoyselle de Bruyères, Donne prescher, hors l'Evangile, [P. 80] A elle et à ses bachelieres, Pour retraire ces villotières Qui ont le bec si affilé, Mais que ce soit hors cymetières, Trop bien au marché au filé. BALLADE DES FEMMES DE PARIS. Quoy qu'on tient belles langagières Florentines, Veniciennes, Assez pour estre messaigières, Et mesmement les anciennes; Mais, soient Lombardes, Rommaines, Genevoises, à mes perilz, Piemontoises, Savoysiennes, Il n'est bon bec que de Paris. De très beau parler tiennent chaires, Ce dit-on, les Napolitaines, Et que sont bonnes cacquetoeres Allemanses et Bruciennes; Soient Grecques, Egyptiennes, De Hongrie ou d'autre pays, Espaignolles ou Castellannes, Il n'est bon bec que de Paris. Brettes, Suysses, n'y sçavent guères, Ne Gasconnes et Tholouzaines; Du Petit-Pont deux harangères [P. 81] Les concluront, et les Lorraines, Anglesches ou Callaisiennes, (Ay je beaucoup de lieux compris?) Picardes, de Valenciennes; Il n'est bon bec que de Paris. ENVOI. Prince, aux dames parisiennes De bien parler donnez le prix; Quoy qu'on die d'Italiennes, Il n'est bon bec que de Paris. CXXXV. Regarde-m'en deux, trois, assises Sur le bas du ply de leurs robes, En ces monstiers, en ces eglises; Tire t'en près, et ne t'en hobes; Tu trouveras là que Macrobes Oncques ne fist tels jugemens; Entens: quelque chose en desrobes; Ce sont tous beaulx enseignemens. CXXXVI. Item, et au mont de Montmartre, Qui est ung lieu moult ancien, Je lui donne et adjoincts le tertre. Qu'on dit de mont Valerien; Et, oultre plus, d'ung quartier d'an Du pardon qu'apportay de Romme: Sy yra maint bon paroissien, En l'abbaye ou il n'entre homme. CXXXVII. [P. 82] Item, valetz et chambrières De bons hostelz (rien ne me nuyst), Faisans tartes, flans et goyères, Et grant rallias à minuict: Riens n'y font sept pintes ne huict, Tant que gisent Seigneur et dame; Puis après, sans mener grant bruyt, Je leur ramentoy le jeu d'asne. CXXXVIII. Item, et à filles de bien, Qui ont pères, mères et antes, Par m'ame! je ne donne rien; Tout ont eu varletz et servantes; Se fussent-ilz de pou contentes, Grant bien leur feissent maintz lopins, Aux povres filles advenantes, Qui se perdent aux Jacopins. CXXXIX. Aux Célestins et aux Chartreux, Quoy que vie meinent estroicte, Si ont-ilz largement entre eulx, Dont povres filles ont souffrette: Tesmoing Jaqueline et Perrette, Et Isabeau, qui dit: _Enné!_ Puis qu'ilz ont eu telle disette, A peine en seroit-on damné. CXL. Item, à la grosse Margot, Très doulce face et pourtraicture, Foy que doy _Brelare Bigod,_ Assez devote creature. [P. 83] Je l'ayme de propre nature, Et elle moy, la doulce sade. Qui la trouvera d'adventure, Qu'on luy lise ceste Ballade. BALLADE DE VILLON ET DE LA GROSSE MARGOT. Se j'ayme et sers la belle de bon haict, M'en devez-vous tenir à vil ne sot? Elle a en soy des biens à fin souhaict. Pour son amour ceings bouclier et passot. Quand viennent gens, je cours et happe un pot: Au vin m'en voys, sans demener grand bruyt. Je leur tendz eau, frommage, pain et fruict, S'ils payent bien, je leur dy que bien _stat_: «Retournez cy, quand vous serez en ruyt, En ce bourdel où tenons nostre estat!» Mais, tost après, il y a grant deshait, Quand sans argent s'en vient coucher Margot; Veoir ne la puis; mon cueur à mort la hait. Sa robe prens, demy-ceinct et surcot: Si luy prometz qu'ilz tiendront pour l'escot. Par les costez si se prend, l'Antechrist Crie, et jure par la mort Jesuchrist, Que non fera. Lors j'enpongne ung esclat, Dessus le nez luy en fais ung escript, En ce bourdel où tenons nostre estat. Puis paix se faict, et me lasche ung gros pet [P. 84] Plus enflée qu'ung venimeux scarbot. Riant, m'assiet le poing sur mon sommet, Gogo me dit, et me fiert le jambot. Tous deux yvres, dormons comme ung sabot; Et, au reveil, quand le ventre luy bruyt, Monte sur moy, qu'el ne gaste son fruit. Soubz elle geins; plus qu'ung aiz me faict plat; De paillarder tout elle me destruict, En ce bourdel où tenons nostre estat. ENVOI. Vente, gresle, gelle, j'ay mon pain cuict! Je suis paillard, la paillarde me suit. Lequel vault mieux, chascun bien s'entresuit. L'ung l'autre vault: c'est à mau chat mau rat. Ordure amons, ordure nous affuyt. Nous deffuyons honneur, il nous deffuyt, En ce bourdel où tenons nostre estat. CXLI. Item, à Marion l'Ydolle, Et la grand Jehanne de Bretaigne, Donne tenir publique escolle, Où l'escolier le maistre enseigne. Lieu n'est où ce marché ne tienne, Sinon en la grille de Mehun; De quoy je dy: Fy de l'enseigne, Puis que l'ouvrage est si commun! CXLII. [P. 85] Item, à Noë le Jolys, Autre chose je ne luy donne, Fors plein poing d'osiers frez cueilliz En mon jardin; je l'abandonne. Chastoy est une belle aulmosne; Ame n'en doit estre marry. Unze vingtz coups lui en ordonne, Par les mains de maistre Henry. CXLIII. Item, ne sçay que à l'Hostel-Dieu Donner, n'aux povres hospitaulx; Bourdes n'ont icy temps ne lieu, Car povres gens ont assez maulx. Chascun leur envoye leurs os. Les Mandians ont eu mon oye; Au fort, ilz en auront les os: A menues gens menue monnoye. CXLIV. Item, je donne à mon barbier, Qui se nomme Colin Galerne, Près voysin d'Angelot l'Herbier, Ung gros glasson... Prins où? En Marne, Affin qu'à son ayse s'yverne. De l'estomach le tienne près. Se l'yver ainsi se gouverne, Il n'aura chault l'esté d'après. CXLV. Item, rien aux Enfans-Trouvez; Mais les perduz fault que console, Si doivent estre retrouvez, [P. 86] Par droict, sur Marion l'Ydolle. Une leçon de mon escolle Leur liray, qui ne dure guière. Teste n'ayent dure ne folle, Mais escoutent: c'est la dernière! BELLE LEÇON DE VILLON, AUX ENFANS PERDUZ. Beaux enfans, vous perdez la plus Belle rose de vo chapeau, Mes clers apprenans comme glu; Se vous allez à Montpippeau Ou à Ruel, gardez la peau: Car, pour s'esbatre en ces deux lieux, Cuydant que vaulsist le rappeau, La perdit Colin de Cayeulx. Ce n'est pas ung jeu de trois mailles, Où va corps, et peut-estre l'ame: S'on perd, rien n'y sont repentailles, Qu'on ne meure à honte et diffame; Et qui gaigne, n'a pas à femme Dido la royne de Cartage. L'homme est donc bien fol et infame, Qui, pour si peu, couche tel gage. Qu'ung chascun encore m'escoute: On dit, et il est vérité, Que charretée se boyt toute, [P. 87] Au feu l'yver, au bois l'esté. S'argent avez, il n'est enté; Mais le despendez tost et viste. Qui en voyez-vous hérité? Jamais mal acquest ne proffite. BALLADE DE BONNE DOCTRINE, A ceux de mauvaise vie. Car ou soyes porteur de bulles, Pipeur ou hazardeur de dez, Tailleur de faulx coings, tu te brusles, Comme ceux qui sont eschaudez, Traistres pervers, de foy vuydez; Soyes larron, ravis ou pilles: Où en va l'acquest, que cuydez? Tout aux tavernes et aux filles. Ryme, raille, cymballe, luttes, Comme folz, faintis, eshontez; Farce, broille, joue des flustes; Fais, ès villes et ès cités, Fainctes, jeux et moralitez; Gaigne au berlan, au glic, aux quilles: Où s'en va tout? Or escoutez: Tout aux tavernes et aux filles. De telz ordures te reculles; [P. 88] Laboure, fauche champs et prez; Serz et panse chevaulx et mulles, S'aucunement tu n'es lettrez; Assez auras, se prens en grez. Mais, se chanvre broyes ou tilles, Où tend ton labour qu'as ouvrez? Tout aux tavernes et aux filles. ENVOI. Chausses, pourpoinctz esguilletez, Robes, et toutes vos drapilles, Ains que cessez, vous porterez Tout aux tavernes et aux filles. CXLVI. A vous parle, compaings de galles, Qui estes de tous bons accors; Gardez-vous tous de ce mau hasles, Qui noircist gens quand ils sont mortz; Eschevez-le, c'est ung mal mors; Passez-vous-en mieulx que pourrez; Et, pour Dieu, soyez tous recors Qu'une fois viendra que mourrez. CXLVII. Item, je donne aux Quinze-Vingtz, Qu'autant vauldroit nommer Trois-Cens De Paris, non pas de Provins, Car à eulx tenu je me sens. Ilz auront, et je m'y consens, Sans les estuis, mes grans lunettes, [P. 89] Pour mettre à part, aux Innocens, Les gens de bien des deshonnestes. CXLVIII. Icy n'y a ne rys ne jeu. Que leur vault avoir eu chevances, N'en grans lictz de parement geu, Engloutir vin, engrossir panses, Mener joye, festes et danses, Et de ce prest estre à toute heure? Tantost faillent telles plaisances, Et la coulpe si en demeure. CXLIX. Quand je considère ces testes Entassées en ces charniers, Tous furent maistres des requestes, Ou tous de la Chambre aux Deniers, Ou tous furent porte-paniers; Autant puis l'ung que l'autre dire, Car, d'evesques ou lanterniers, Je n'y congnois rien a redire. CL. Et icelles qui s'inclinoient Unes contre autres en leur vies; Desquelles les unes regnoient, Des autres craintes et servies: Là les voy toutes assouvies, Ensemble en ung tas pesle-mesle. Seigneuries leur sont ravies; Clerc ne maistre ne s'y appelle. CLI. [P. 90] Or sont-ilz mortz, Dieu ayt leurs âmes! Quant est des corps, ils sont pourriz. Ayent esté seigneurs ou dames, Souef et tendrement nourriz De cresme, fromentée ou riz, Leurs os sont declinez en pouldre, Auxquelz ne chault d'esbat, ne riz... Plaise au doulx Jesus les absouldre! CLII. Aux trespassez je fais ce lays, Et icelluy je communique A regentz, courtz, sieges et plaids, Hayneurs d'avarice l'inique, Lesquelz pour la chose publique Se seichent les os et les corps: De Dieu et de sainct Dominique Soient absolz, quand ilz seront mortz LAYS. Au retour de dure prison, Où j'ay laissé presque la vie, Se Fortune a sur moy envie, Jugez s'elle fait mesprison! Il me semble que, par raison, Elle deust bien estre assouvie, Au retour. Cecy plain est de desraison, [P. 91] Qui vueille que de tout desvie; Plaise à Dieu que l'ame ravie En soit, lassus, en sa maison, Au retour! CLIII. Item, donne à maistre Lomer, Comme extraict que je suis de fée, Qu'il soit bien amé; mais, d'amer Fille en chief ou femme coëffée, Jà n'en ayt la teste eschauffée, Ce qui ne luy couste une noix, Faire ung soir pour soy la fastée, En despit d'Auger le Danois. CLIV. Item, rien à Jaques Cardon, Car je n'ay rien pour luy honneste. Non pas que le jette à bandon Sinon cette Bergeronnette: S'elle eust le chant _Marionnette_, Faict por Marion la Peau-Tarde, D'un _Ouvrez vostre huys, Guillemette_, Elle allast bien à la moustarde. CLV. Item donne aux amans enfermes, Oultre le lay Alain Chartier, A leurs chevetz, de pleurs et lermes Trestout fin plain ung benoistier, Et ung petit brin d'esglantier, [P. 92] En tout temps verd, pour gouppillon, Pourveu qu'ilz diront ung _Psaultier_ Pour l'ame du pouvre Villon. CLVI. Item, à maistre Jacques James, Qui se tue d'amasser biens, Donne fiancer tant de femmes Qu'il vouldra; mais d'espouser, riens Pour qui amasse-il? Pour les siens. Il ne plainct fors que ses morceaulx; Ce qui fut aux truyes, je tiens Qu'il doit de droit estre aux pourceaulx. CLVII. Item, le Camus Seneschal, Qui une fois paya mes debtes, En recompense, mareschal, Pour ferrer oës et canettes. Je luy envoye ces sornettes, Pour soy desennuyer; combien, Si veult, face-en des alumettes. De bien chanter s'ennuye-on bien. CLVIII. Item, au Chevalier du Guet Je donne deux beaulx petitz pages, Philippot et le gros Marquet, Qui ont servy, dont sont plus sages, La plus grant partie de leurs aages, Tristan, prevost des mareschaulx. Hélas, s'ilz sont cassez de gaiges, Aller leur fauldra tous deschaulx! CLIX. [P. 93] Item, au Chappelain je laisse Ma chapelle à simple tonsure, Chargée d'une seiche messe, Où il ne fault pas grand lecture. Resigné luy eusse ma cure, Mais point ne veult de charge d'ames; De confesser, ce dit, n'a cure, Sinon chambrières et dames. CLX. Pour ce que sçait bien mon entente, Jehan de Calays, honnorable homme, Qui ne me veit des ans a trente, Et ne sçait comment je me nomme, De tout ce Testament, en somme, S'aucune y a difficulté, Oster jusqu'au rez d'une pomme Je luy en donne faculté. CLXI. De le gloser et commenter, De le diffinir ou prescripre, Diminuer ou augmenter; De le canceller ou transcripre De sa main, ne sceust-il escripre; Interpreter, et donner sens, A son plaisir, meilleur ou pire; A tout ceci je m'y consens. CLXII. Et s'aucun, dont n'ay congnoissance, Estoit allé de mort à vie, Audict Calais donne puissance, [P. 94] Affin que l'ordre soit suyvie Et mon ordonnance assouvie, Que ceste aulmosne ailleurs transporte, Sans se l'appliquer par envie; A son ame je m'en rapporte. CLXIII. Item, j'ordonne à Saincte-Avoye, Et non ailleurs, ma sepulture; Et, affin que chascun me voye, Non pas en chair, mais en paincture, Que l'on tire mon estature D'ancre, s'il ne coustoit trop cher. De tumbel? Rien; je n'en ay cure, Car il greveroit le plancher. CLXIV. Item, vueil qu'autour de ma fosse Ce que s'ensuyt, sans autre histoire, Soit escript, en lettre assez grosse; Et qui n'auroit point d'escriptoire, De charbon soit, ou pierre noire, Sans en rien entamer le plastre: Au moins sera de moy memoire Telle qu'il est d'ung bon folastre. CLXV. CY GIST ET DORT EN CE SOLLIER, QU'AMOUR OCCIST DE SON RAILLON, UNG POUVRE PETIT ESCOLLIER, QUI FUT NOMMÉ FRANÇOIS VILLON. ONCQUES DE TERRE N'EUT SILLON. TESTAMENT. [P. 95] IL DONNA TOUT, CHASCUN LE SCET: TABLE, TRETTEAULX, PAIN, CORBILLON. POUR DIEU, DICTES-EN CE VERSET. RONDEAU. _Repos eternel donne à cil, Lumière, clarté perpétuelle, Qui vaillant plat ny escuelle N'eut oncques, n'ung brin de percil. Il fut rez, chef, barbe, sourcil, Comme ung navet qu'on ree et pelle. Repos éternel donne à cil_. _Rigueur le transmit en exil, Et luy frappa au cul la pelle, Nonobstant qu'il dist_: J'en appelle! _Qui n'est pas terme trop subtil. Repos eternel donne à cil_. CLXVI. Item, je vueil qu'on sonne à branle Le gros Beffray, qui n'est de voire; Combien que cueur n'est qui ne tremble; Quand de sonner est à son erre. Saulvé a mainte belle terre, Le temps passé, chascun le sçait: Fussent gens d'armes ou tonnerre; Au son de luy tout mal cessoit. CLXVII [P. 96] Les sonneurs auront quatre miches; Et se c'est peu, demy-douzaine, Autant qu'en donnent les plus riches; Mais ilz seront de sainct Estienne. Vollant est homme de grant peine: L'ung en sera. Quand j'y regarde, Il en vivra une sepmaine. Et l'autre? Au fort, Jehan de la Garde. CLXVIII. Pour tout ce fournir et parfaire, J'ordonne mes executeurs, Auxquelz faict bon avoir affaire, Et contentent bien leurs debteurs. Ilz ne sont pas trop grans venteurs, Et ont bien de quoy, Dieu mercys! De ce faict seront directeurs... Escripts: je t'en nommeray six. CLXIX. C'est maistre Martin Bellefaye, Lieutenant du cas criminel. Qui sera l'autre? J'y pensoye: Ce sera sire Colombel. S'i