The Project Gutenberg EBook of Nouveaux contes bleus, by Edouard Laboulaye This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Nouveaux contes bleus Author: Edouard Laboulaye Release Date: April 23, 2004 [EBook #12120] [Date last updated: September 27, 2004] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES BLEUS *** Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. EDOUARD LABOULAYE DE L'INSTITUT NOUVEAUX CONTES BLEUS BRIAN LE FOU--PETIT HOMME GRIS--DEUX EXORCISTES--ZERBIN--PACHA BERGER--PERLINO--SAGESSE DES NATIONS--CHATEAU DE LA VIE DESSINS PAR YAN' DARGENT A MON PETIT-FILS EDOUARD DE LABOULAYE _Mort a Cannes, le 23 Avril 1867_ A L'AGE DE QUATRE ANS * * * * * Quand je fouillais mes vieux grimoires, Pour te reciter ces histoires Que tu suivais d'un air vainqueur, O mon fils! ma chere esperance! Tu me rendais ma douce enfance, Je sentais renaitre mon coeur. Maintenant l'atre est solitaire, Autour de moi tout est mystere, On n'entend plus de cris joyeux. Malgre les larmes de ta mere, Dieu t'a rappele de la terre, Mon pauvre ange echappe des cieux! La mort a dissipe mon reve, Et c'est en pleurant que j'acheve Ce recueil fait pour t'amuser; Je ne vois plus ton doux sourire; Le soir, tu ne viens plus me dire: "Grand-pere,--une histoire,--un baiser." Que m'importe a present la vie, Et ces pages que je dedie A ton souvenir adore? Je n'ai plus de fils qui m'ecoute Et je reste seul sur la route, Comme un vieux chene foudroye! A vous ce livre, heureuses meres! De ces innocentes chimeres Egayez vos fils triomphants! Dieu vous epargne la souffrance, Et vous laisse au moins l'esperance De mourir avant vos enfants! _Glatigny, 25 mai 1867._ CONTES ISLANDAIS[1] [Note 1: _Icelandic Legends_, collected by John Arnason, translated by P.J. Povell and Eirikir Magnusson. Londres, 1866, in-8º.] Je connais des gens d'esprit, de graves et discretes personnes, pour qui les contes de fees ne sont qu'une litterature de nourrices et de bonnes d'enfants. N'en deplaise a leur sagesse, ce dedain ne prouve que leur ignorance. Depuis que la critique moderne a retrouve les origines de la civilisation et restitue les titres du genre humain, les contes de fees ont pris dans l'estime des savants une place considerable. De Dublin a Bombay, de l'Islande au Senegal, une legion de curieux recherche pieusement ces medailles un peu frustes, mais qui n'ont perdu ni toute leur beaute ni tout leur prix. Qui ne connait le nom des freres Grimm de Simrock, de Wuk Stephanovitch, d'Asbjoernsen, de Moe, d'Arnason, de Hahn et de tant d'autres? Perrault, s'il revenait au monde, serait bien etonne d'apprendre qu'il n'a jamais ete plus erudit que lorsqu'il oubliait l'Academie pour publier les faits et gestes du _Chat botte_. Aujourd'hui que chaque pays reconstitue son tresor de contes et de legendes, il est visible que ces recits qu'on trouve partout, et qui partout sont les memes, remontent a la plus haute antiquite. La piece la plus curieuse que nous aient livree les papyrus egyptiens, grace a mon savant confrere, M. de Rouge, c'est un conte qui rappelle l'aventure de Joseph. Qu'est-ce que _l'Odyssee_, sinon le recueil des fables qui charmaient la Grece au berceau? Pourquoi Herodote est-il a la fois le plus exact des voyageurs et le moins sur des historiens, sinon parce qu'a l'expose sincere de tout ce qu'il a vu, il mele sans cesse les merveilles qu'on lui a contees? La louve de Romulus, la fontaine d'Egerie, l'enfance de Servius Tullius, les pavots de Tarquin, la folie de Brutus, autant de legendes qui ont seduit la credulite des Romains. Le monde a eu son enfance, que nous appelons faussement l'antiquite; c'est alors que l'esprit humain a cree ces recits qui edifiaient les plus sages et qui, aujourd'hui que l'humanite est vieille, n'amusent plus que les enfants. Mais, chose singuliere et qu'on ne pouvait prevoir, ces contes ont une filiation, et, quand on la suit, on est toujours ramene en Orient. Si quelque curieux veut s'assurer de ce fait, qui aujourd'hui n'est plus contestable, je le renvoie au savant commentaire du _Pancha-Tantra_, qui fait tant d'honneur a l'erudition et a la sagacite de M. Benfey. Contes de fees, legendes, fables, fabliaux, nouvelles, tout vient de l'Inde; c'est elle qui fournit la trame de ces recits gracieux que chaque peuple brode a son gout. C'est toujours l'Orient qui donne le theme primitif; l'Occident ne tire de son fonds que les variations. Il y a la un fait considerable pour l'histoire de l'esprit humain. Il semble que chaque peuple ait recu de Dieu un role dont il ne peut sortir. La Grece a eu en partage le sentiment et le culte de la beaute; les Romains, cette race brutale, nee pour le malheur du monde, ont cree l'ordre mecanique, l'obeissance exterieure et le regne de l'administration; l'Inde a eu pour son lot l'imagination: c'est pourquoi son peuple est toujours reste enfant. C'est la sa faiblesse; mais, en revanche, elle seule a cree ces poemes du premier age qui ont seche tant de larmes et fait battre pour la premiere fois tant de coeurs. Par quel chemin les contes ont-ils penetre en Occident? Se sont-ils d'abord transformes chez les Persans? Les devons-nous aux Arabes, aux Juifs, ou simplement aux marins de tous pays qui les ont partout portes avec eux, comme le Simbad des _Mille et une Nuits_? C'est la une etude qui commence, et qui donnera quelque jour des resultats inattendus. En rapprochant du _Pentamerone_ napolitain les contes grecs que M. de Hahn a publies il y a deux ans, il est deja visible que la Mediterranee a eu son cycle de contes, ou figurent Cendrillon, le Chat botte et Psyche. Cette derniere fable a joui d'une popularite sans bornes. Depuis le recit d'Apulee jusqu'au conte de _la Belle et la Bete_, l'histoire de Psyche prend toutes les formes. Le heros s'y cache le plus souvent sous la peau d'un serpent, quelquefois meme sous celle d'un porc (_Il Re Porco_ de Straparole, anobli et transfigure par Mme d'Aulnoy en _Prince Marcassin_), mais le fonds est toujours reconnaissable. Rien n'y manque, ni les mechantes soeurs que ronge l'envie, ni les agitations de la jeune femme partagee entre la tendresse et la curiosite, ni les rudes epreuves qui attendent la pauvre enfant. Est-ce la un conte oriental? Le nom de Psyche, qui, en grec, veut dire l'_ame_, ferait croire a une allegorie hellenique; mais, ici comme toujours, si a force de grace et de poesie la Grece renouvelle tout ce qu'elle touche, l'invention ne lui appartient pas. La legende se trouve en Orient, d'ou elle a passe dans les contes de tous les peuples[1]; souvent meme elle est retournee; c'est la femme qui se cache sous une peau de singe ou d'oiseau, c'est l'homme dont la curiosite est punie. Qu'est-ce que _Peau d'ane_, sinon une variation de cette eternelle histoire avec laquelle depuis tant de siecles on berce les grands et les petits enfants? [Note 1: Benfey, _Einleitung_, Sec. 92.] En ai-je dit assez pour faire sentir aux hommes serieux qu'on peut aimer les contes de fees sans dechoir? Si, pour le botaniste, il n'est pas d'herbe si vulgaire, de mousse si petite qui n'offre de l'interet parce qu'elle explique quelque loi de la nature, pourquoi dedaignerait-on ces legendes familieres qui ajoutent une page des plus curieuses a l'histoire de l'esprit humain? La philosophie y trouve aussi son compte. Nulle part il n'est aussi aise d'etudier sur le vif le jeu de la plus puissante de nos facultes, celle qui, en nous affranchissant de l'espace et du temps, nous tire de notre fange et nous ouvre l'infini. C'est dans les contes de fees que l'imagination regne sans partage, c'est la qu'elle etablit son ideal de justice, et c'est par la que les contes, quoi qu'on en dise, sont une lecture morale.--Ils ne sont pas vrais, dit-on.--Sans doute, c'est pour cela qu'ils sont moraux. Meres qui aimez vos fils, ne les mettez pas trop tot a l'etude de l'histoire; laissez-les rever quand ils sont jeunes. Ne fermez pas leur ame a ce premier souffle de poesie. Rien ne fait peur comme un enfant raisonnable et qui ne croit qu'a ce qu'il touche. Ces sages de dix ans sont a vingt des sots, ou, ce qui est pis encore, des egoistes. Laissez-les s'indigner contre Barbe-Bleue, pour qu'un jour il leur reste un peu de haine contre l'injustice et la violence, alors meme qu'elle ne les atteint pas. Parmi ces recueils de contes, il en est peu qui, pour l'abondance et la naivete, rivalisent avec ceux de Norwege et d'Islande. On dirait que, releguees dans un coin du monde, ces vieilles traditions s'y sont conservees plus pures et plus completes. Il ne faut pas leur demander la grace et la mignardise des contes italiens; elles sont rudes et sauvages, mais par cela meme elles ont mieux garde la saveur de l'antiquite. Dans les _Contes islandais_ comme dans l'_Odyssee_, ce qu'on admire par-dessus tout, c'est la force et la ruse, mais la force au service de la justice, et la ruse employee a tromper les mechants. Ulysse aveuglant Polypheme et raillant l'impuissance et la fureur du monstre est le modele de tous ces bannis dont les exploits charment les longues veillees de la Norwege et de l'Islande. Il n'y a pas moins de faveur pour ces voleurs adroits qui entrent partout, voient tout, prennent tout et sont au fond les meilleurs fils du monde. Tout cela est visiblement d'une epoque ou la force brutale regne sur la terre, ou l'esprit represente le droit et la liberte. J'ai choisi deux de ces histoires: la premiere, qui rappelle de loin la folie de Brutus, nous reporte a la vengeance du sang, vengeance qui n'est point particuliere aux races germaniques, mais qui, chez elles, a garde sa forme la plus rude. La legende de Briam, c'est la loi salique en action; il est evident que, pour nos aieux, au temps de Clovis, le fils le plus vertueux et le guerrier le plus admirable, c'est celui qui, par force ou par ruse, venge son pere assassine. Que Briam ait ou non vecu, il n'importe guere; son histoire est vraie, puisqu'elle repond au sentiment le plus vivace du coeur humain. Le christianisme nous a enseigne le pardon, la securite des lois modernes nous a habitues a remettre notre vengeance a l'Etat; mais l'homme naturel n'a point change: il semble qu'une corde jusque-la muette vibre dans son coeur quand la magie d'un conte ressuscite ces passions mortes et reveille un temps evanoui. * * * * * I L'HISTOIRE DE BRIAM LE FOU I Au bon pays d'Islande, il y avait une fois un roi et une reine qui gouvernaient un peuple fidele et obeissant. La reine etait douce et bonne; on n'en parlait guere! mais le roi etait avide et cruel: aussi tous ceux qui en avaient peur celebraient-ils a l'envi ses vertus et sa bonte. Grace a son avarice, le roi avait des chateaux, des fermes, des bestiaux, des meubles, des bijoux, dont il ne savait pas le compte; mais plus il en avait, plus il en voulait avoir. Riche ou pauvre, malheur a qui lui tombait sous la main. Au bout du parc qui entourait le chateau royal, il y avait une chaumiere, ou vivait un vieux paysan avec sa vieille femme. Le ciel leur avait donne sept enfants; c'etait toute leur richesse. Pour soutenir cette nombreuse famille, les bonnes gens n'avaient qu'une vache, qu'on appelait Bukolla. C'etait une bete admirable. Elle etait noire et blanche, avec de petites cornes et de grands yeux tristes et doux. La beaute n'etait que son moindre merite; on la trayait trois fois par jour, et elle ne donnait jamais moins de quarante pintes de lait. Elle etait si habituee a ses maitres, qu'a midi elle revenait d'elle-meme au logis, trainant ses pis gonfles, et mugissant de loin pour qu'on vint a son secours. C'etait la joie de la maison. Un jour que le roi allait en chasse, il traversa le paturage ou paissaient les vaches du chateau; le hasard voulut que Bukolla se fut melee au troupeau royal: --Quel bel animal j'ai la! dit le roi. --Sire, repondit le patre, cette bete n'est point a vous; c'est Bukolla, la vache du vieux paysan qui vit dans cette masure la-bas. --Je la veux, repondit le roi. Tout le long de la chasse le prince ne parla que de Bukolla. Le soir, en rentrant, il appela son chef des gardes, qui etait aussi mechant que lui. --Va trouver ce paysan, lui dit-il, et amene-moi a l'instant meme la vache qui me plait. La reine le pria de n'en rien faire: --Ces pauvres gens, disait-elle, n'ont que cette bete pour tout bien; la leur prendre, c'est les faire mourir de faim. --Il me la faut, dit le roi; par achat, par echange ou par force, il n'importe. Si dans une heure Bukolla n'est pas dans mes etables, malheur a qui n'aura pas fait son devoir! Et il fronca le sourcil de telle sorte, que la reine n'osa plus ouvrir la bouche, et que le chef des gardes partit au plus vite avec une bande d'estafiers. Le paysan etait devant sa porte, occupe a traire sa vache, tandis que tous les enfants se pressaient autour d'elle et la caressaient. Quand il eut recu le message du prince, le bonhomme secoua la tete et dit qu'il ne cederait Bukolla a aucun prix.--Elle est a moi, ajouta-t-il, c'est mon bien, c'est ma chose, je l'aime mieux que toutes les vaches et que tout l'or du roi. Prieres ni menaces ne le firent changer d'avis. L'heure avancait; le chef des gardes craignait le courroux du maitre; il saisit le licou de Bukolla pour l'entrainer; le paysan se leva pour resister, un coup de hache l'etendit mort par terre. A cette vue, tous les enfants se mirent a sangloter, hormis Briam, l'aine, qui resta en place, pale et muet. Le chef des gardes savait qu'en Islande le sang se paye avec le sang, et que tot ou tard le fils venge le pere. Si l'on ne veut pas que l'arbre repousse, il faut arracher du sol jusqu'au dernier rejeton. D'une main furieuse, le brigand saisit un des enfants qui pleuraient:--Ou souffres-tu? lui dit-il.--La, repondit l'enfant en montrant son coeur; aussitot le scelerat lui enfonca un poignard dans le sein. Six fois il fit la meme question, six fois il recut la meme reponse, et six fois il jeta le cadavre du fils sur le cadavre du pere. Et cependant Briam, l'oeil egare, la bouche ouverte, sautait apres les mouches qui tournaient en l'air. --Et toi, drole, ou souffres-tu? lui cria le bourreau. Pour toute reponse, Briam lui tourna le dos, et, se frappant le derriere avec les deux mains, il chanta: C'est la que ma mere, un jour de colere, D'un pied courrouce m'a si fort tance, Que j'en suis tombe la face par terre, Blesse par devant, blesse par derriere, Les reins tout meurtris et le nez casse! Le chef des gardes courut apres l'insolent; mais ses compagnons l'arreterent. --Fi! lui dirent-ils, on egorge le louveteau apres le loup, mais on ne tue pas un fou; quel mal peut-il faire? Et Briam se sauva, en chantant et en dansant. Le soir, le roi eut le plaisir de caresser Bukolla et ne trouva point qu'il l'eut payee trop cher. Mais, dans la pauvre chaumiere, une vieille femme en pleurs demandait justice a Dieu. Le caprice d'un prince lui avait enleve en une heure son mari et ses six enfants. De tout ce qu'elle avait aime, de tout ce qui la faisait vivre, il ne lui restait plus qu'un miserable idiot. II Bientot, a vingt lieues a la ronde, on ne parla plus que de Briam et de ses extravagances. Un jour il voulait mettre un clou a la roue du soleil, le lendemain il jetait en l'air son bonnet pour en coiffer la lune. Le roi, qui avait de l'ambition, voulut avoir un fou a sa cour, pour ressembler de loin aux grands princes du continent. On fit venir Briam, on lui mit un bel habit de toutes couleurs. Une jambe bleue, une jambe rouge, une manche verte, une manche jaune, un plastron orange; c'est dans ce costume de perroquet que Briam fut charge d'amuser l'ennui des courtisans. Caresse quelquefois et plus souvent battu, le pauvre insense souffrait tout sans se plaindre. Il passait des heures entieres a causer avec les oiseaux ou a suivre l'enterrement d'une fourmi. S'il ouvrait la bouche, c'etait pour dire quelque sottise: grand sujet de joie pour ceux qui n'en souffraient pas. Un jour qu'on allait servir le diner, le chef des gardes entra dans la cuisine du chateau. Briam, arme d'un couperet, hachait des fanes de carottes en guise de persil. La vue de ce couteau fit peur au meurtrier; le soupcon lui vint au coeur. --Briam, dit-il, ou est ta mere? --Ma mere? repondit l'idiot; elle est la qui bout. Et du doigt il indiqua un enorme pot-au-feu, ou cuisait, en _olla podrida_, tout le diner royal. --Sotte bete! dit le chef des gardes en montrant la marmite, ouvre les yeux: qu'est-ce que cela? --C'est ma mere! c'est celle qui me nourrit! cria Briam. Et, jetant son couperet, il sauta sur le fourneau, prit dans ses bras le pot-au-feu tout noir de fumee, et se sauva dans les bois. On courut apres lui; peine perdue. Quand on l'attrapa, tout etait brise, renverse, gate. Ce soir-la, le roi dina d'un morceau de pain; sa seule consolation fut de faire fouetter Briam par les marmitons du chateau. Briam, tout ecloppe, rentra dans sa chaumiere et conta a sa mere ce qui lui etait arrive. --Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il fallait parler. --Que fallait-il dire, ma mere? --Mon fils, il fallait dire: Voici la marmite que chaque jour emplit la generosite du roi. --Bien, ma mere, je le dirai demain. Le lendemain, la cour etait reunie. Le roi causait avec son majordome. C'etait un beau seigneur, fort expert en bonne chere, gros, gras et rieur. Il avait une grosse tete chauve, un gros cou, un ventre si enorme qu'il ne pouvait croiser les bras, et deux petites jambes qui soutenaient a grand'peine ce vaste edifice. Tandis que le majordome parlait au roi, Briam lui frappa hardiment sur le ventre: --Voici, dit-il, la marmite que tous les jours emplit la generosite du roi. S'il fut battu, il n'est pas besoin de le dire; le roi etait furieux, la cour aussi; mais, le soir, dans tout le chateau, on se repetait a l'oreille que les fous, sans le savoir, disent quelquefois de bonnes verites. Quand Briam, tout ecloppe, rentra dans sa chaumiere, il conta a sa mere ce qui lui etait arrive. --Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il fallait parler. --Que fallait-il dire, ma mere? --Mon fils, il fallait dire: Voici le plus aimable et le plus fidele des courtisans. --Bien, ma mere, je le dirai demain. Le lendemain, le roi tenait un grand lever, et, tandis que ministres, officiers, chambellans, beaux messieurs et belles dames se disputaient son sourire, il agacait une grosse chienne epagneule qui lui arrachait des mains un gateau. Briam alla s'asseoir aux pieds du roi, et, prenant par la peau du cou le chien qui hurlait en faisant une horrible grimace: --Voici, cria-t-il, le plus aimable et le plus fidele des courtisans. Cette folie fit sourire le roi; aussitot les courtisans rirent a gorge deployee; ce fut a qui montrerait ses dents. Mais, des que le roi fut sorti, une pluie de coups de pieds et de coups de poings tomba sur le pauvre Briam, qui eut grand'peine a se tirer de l'orage. Quand il eut raconte a sa mere ce qui lui etait arrive: --Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il fallait parler. --Que fallait-il dire, ma mere? --Mon fils, il fallait dire: Voici celle qui mangerait tout si on la laissait faire. --Bien, ma mere, je le dirai demain. Le lendemain etait jour de fete, la reine parut au salon dans ses plus beaux atours. Elle etait couverte de velours, de dentelles, de bijoux; son collier seul valait l'impot de vingt villages. Chacun admirait tant d'eclat. --Voici, cria Briam, celle qui mangerait tout, si on la laissait faire. C'en etait fait de l'insolent si la reine n'eut pris sa defense. --Pauvre fou, lui dit-elle, va-t'en, qu'on ne te fasse pas de mal. Si tu savais combien ces bijoux me pesent, tu ne me reprocherais pas de les porter. Quand Briam rentra dans sa chaumiere, il conta a sa mere ce qui lui etait arrive. --Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n'est pas ainsi qu'il fallait parler. --Que fallait-il dire, ma mere? --Mon fils, il fallait dire: Voici l'amour et l'orgueil du roi. --Bien, ma mere, je le dirai demain. Le lendemain, le roi allait a la chasse. On lui amena sa jument favorite; il etait en selle et disait negligemment adieu a la reine, quand Briam se mit a frapper le cheval a l'epaule: --Voici, cria-t-il, l'amour et l'orgueil du roi. Le prince regarda Briam de travers; sur quoi le fou se sauva a toutes jambes. Il commencait a sentir de loin l'odeur des coups de baton. En le voyant rentrer tout haletant: --Mon fils, dit la pauvre mere, ne retourne pas au chateau; ils te tueront. --Patience, ma mere; on ne sait ni qui meurt ni qui vit. --Helas! reprit la mere en pleurant, ton pere est heureux d'etre mort; il ne voit ni ta honte ni la mienne. --Patience, ma mere; les jours se suivent et ne se ressemblent pas. III Il y avait deja pres de trois mois que le pere de Briam reposait dans la tombe, au milieu de ses six enfants, quand le roi donna un grand festin aux principaux officiers de la cour. A sa droite il avait le chef des gardes, a sa gauche etait le gros majordome. La table etait couverte de fruits, de fleurs et de lumieres; on buvait dans des calices d'or les vins les plus exquis. Les tetes s'echauffaient, on parlait haut, et deja plus d'une querelle avait commence. Briam, plus fou que jamais, versait le vin a la ronde et ne laissait pas un verre vide. Mais, tandis que d'une main il tenait le flacon dore, de l'autre il clouait deux a deux les habits des convives, si bien que personne ne pouvait se lever sans entrainer son voisin. Trois fois il avait recommence ce manege, quand le roi, anime par la chaleur et le vin, lui cria: --Fou, monte sur la table, amuse-nous par tes chansons. Briam sauta lestement au milieu des fruits et des fleurs, puis d'une voix sourde il se mit a chanter: Tout vient a son tour, Le vent et la pluie, La nuit et le jour, La mort et la vie, Tout vient a son tour. --Qu'est-ce que ce chant lugubre? dit le roi. Allons, fou, fais-moi rire, ou je te fais pleurer! Briam regarda le prince avec des yeux farouches, et d'une voix saccadee il reprit: Tout vient a son tour, Bonne ou male chance, Le destin est sourd, Outrage et vengeance, Tout vient a son tour. --Drole! dit le roi, je crois que tu me menaces. Je vais te chatier comme il faut. Il se leva, et si brusquement qu'il enleva avec lui le chef des gardes. Surpris, ce dernier, pour se retenir, se pencha en avant et s'accrocha au bras et au cou du roi. --Miserable! cria le prince, oses-tu porter la main sur ton maitre? Et, saisissant son poignard, le roi allait en frapper l'officier quand celui-ci, tout entier a sa defense, d'une main saisit le bras du roi, et de l'autre lui enfonca sa dague dans le cou. Le sang jaillit a gros bouillons; le prince tomba, entrainant dans ses dernieres convulsions son meurtrier avec lui. Au milieu des cris et du tumulte, le chef des gardes se releva promptement, et, tirant son epee: --Messieurs, dit-il, le tyran est mort. Vive la liberte! Je me fais roi et j'epouse la reine. Si quelqu'un s'y oppose, qu'il parle, je l'attends. --_Vive le roi!_ crierent tous les courtisans; il y en eut meme quelques-uns qui, profitant de l'occasion, tirerent une petition de leur poche. La joie etait universelle et touchait au delire, quand tout a coup, l'oeil terrible et la hache au poing, Briam parut devant l'usurpateur. [Illustration: En ce moment, la reine entra tout effaree et se jeta aux pieds de Briam.] --Chien, fils de chien, lui dit-il, quand tu as tue les miens, tu n'as pense ni a Dieu ni aux hommes. A nous deux, maintenant! Le chef des gardes essaya de se mettre en defense. D'un coup furieux Briam lui abattit le bras droit, qui pendit comme une branche coupee. --Et maintenant, cria Briam, si tu as un fils, dis-lui qu'il te venge, comme Briam le fou venge aujourd'hui son pere. Et il lui fendit la tete en deux morceaux. --_Vive Briam!_ crierent les courtisans; _vive notre liberateur!_ En ce moment, la reine entra tout effaree et se jeta aux pieds du fou en l'appelant son vengeur. Briam la releva, et, se mettant aupres d'elle en brandissant sa hache sanglante, il invita tous les officiers a preter serment a leur legitime souveraine. --_Vive la reine!_ crierent tous les assistants. La joie etait universelle et touchait au delire. La reine voulait retenir Briam a la cour; il demanda a retourner dans sa chaumiere, et ne voulut pour toute recompense que le pauvre animal, cause innocente de tant de maux. Arrivee a la porte de la maison, la vache se mit a appeler en mugissant ceux qui ne pouvaient plus l'entendre. La pauvre femme sortit en pleurant. --Mere, lui dit Briam, voici Bukolla, et vous etes vengee. IV Ainsi finit l'histoire. Que devint Briam? Nul ne le sait. Mais dans tout le pays on montre encore les ruines de la masure ou habitaient Briam et ses freres, et les meres disent aux enfants: "C'est la que vivait celui qui a venge son pere et console sa mere." Et les enfants repondent: "Nous ferions comme lui." V L'autre histoire est une histoire de voleurs. Aujourd'hui de pareils recits ont pour nous quelque chose de choquant, nous avons peu d'estime pour cette adresse qui mene aux galeres. Il n'en etait pas ainsi chez les peuples primitifs. Herodote ne se fait faute de nous reciter tout au long une histoire egyptienne qui se retrouve en Orient et qui n'est visiblement qu'un conte de fees. Au livre d'Euterpe[1] on peut voir quel moyen plus que bizarre emploie le roi Rhampsinite pour saisir l'adroit voleur qui lui a pille son tresor, et comment, trois fois trompe, comme roi, comme justicier et comme pere, il ne trouve rien de mieux a faire que de prendre pour gendre ce brigand audacieux et ruse. "Rhampsinite, dit l'historien, lui fit un grand accueil et lui donna sa fille, comme au plus habile de tous les hommes, puisque, les Egyptiens etant superieurs a tous les autres peuples, il s'etait montre superieur a tous les Egyptiens." On voit que la vanite nationale est de meme date que les contes des fees. [Note 1: Herodote, liv. II, chap. cxxi.] Ces histoires de voleurs abondent dans les recueils. Sous le nom du _Maitre voleur_, M. Asbjoernsen a publie un conte norvegien qui ressemble beaucoup a celui qu'on va lire[1]. Ce qui frappe dans tous ces recits, c'est l'admiration naive du conteur pour les exploits de son heros. L'esprit humain a passe par cette etape depuis longtemps abandonnee. Les Grecs admiraient Ulysse, qui n'etait pas a demi voleur; les Romains adoraient Mercure. Les Juifs, fuyant l'Egypte, ne se faisaient faute de suivre le conseil de Moise et d'emprunter aux Egyptiens des vases d'argent, des vases d'or et des habits qu'ils ne devaient jamais rendre. "Or, dit la Bible[2], le Seigneur rendit les Egyptiens favorables a son peuple, afin qu'ils donnassent aux enfants d'Israel ce qu'ils demandaient. Ainsi ils depouillerent les Egyptiens." Le procede revolte notre delicatesse; il est probable que les Juifs s'en glorifiaient comme d'une adresse heroique. Apprenons par la a ne pas toujours mesurer le monde a la mesure de nos idees d'aujourd'hui. Nos aieux, il y a vingt ou trente siecles, admiraient les voleurs, nos peres admiraient les Heiduques et les Klephtes, nous admirons encore les conquerants; qui sait ce que penseront de nous nos enfants? Un jour peut-etre ils se riront de notre barbarie, comme nous de celle de nos peres, et ils n'auront pas tort. Vienne le jour ou cette gloire si creuse, et qui coute si cher, ne sera plus qu'un conte de fees! [Note 1: Il a ete traduit par Dasent, dans ses _Popular Tales from The Norse_. Edimbourg, 1859.] [Note 2: Exode, chap. xii, vers. 36.] II LE PETIT HOMME GRIS Au temps jadis (je parle de trois ou quatre cents ans), il y avait a Skalholt, en Islande, un vieux paysan qui n'etait pas plus riche d'esprit que d'avoir. Un jour que le bonhomme etait a l'eglise, il entendit un beau sermon sur la charite.--"Donnez, mes freres, donnez, disait le pretre; le Seigneur vous le rendra au centuple." Ces paroles, souvent repetees, entrerent dans la tete du paysan et y brouillerent le peu qu'il avait de cervelle. A peine rentre chez lui, il se mit a couper les arbres de son jardin, a creuser le sol, a charrier des pierres et du bois, comme s'il allait construire un palais. --Que fais-tu la, mon pauvre homme? lui demanda sa femme. --Ne m'appelle plus mon pauvre homme, dit le paysan d'un ton solennel; nous sommes riches, ma chere femme, ou du moins nous allons l'etre. Dans quinze jours je vais donner ma vache... --Notre seule ressource! dit la femme; nous mourrons de faim! --Tais-toi, ignorante, reprit le paysan; on voit bien que tu n'entends rien au latin de M. le cure. En donnant notre vache, nous en recevrons cent comme recompense; M. le cure l'a dit, c'est parole d'Evangile. Je logerai cinquante betes dans cette etable que je construis, et, avec le prix des cinquante autres, j'acheterai assez de pre pour nourrir notre troupeau en ete comme en hiver. Nous serons plus riches que le roi. Et, sans s'inquieter des prieres ni des reproches de sa femme, notre maitre fou se mit a batir son etable, au grand etonnement des voisins. L'oeuvre achevee, le bonhomme passa une corde au cou de sa vache et la mena tout droit chez le cure. Il le trouva qui causait avec deux etrangers qu'il ne regarda guere, tant il etait presse de faire son cadeau et d'en recevoir le prix. Qui fut etonne de cette charite de nouvelle espece, ce fut le pasteur. Il fit un long discours a cette brebis imbecile, pour lui demontrer que Notre-Seigneur n'avait jamais parle que de recompenses spirituelles; peine perdue, le paysan repetait toujours: "Vous l'avez dit, monsieur le cure, vous l'avez dit." Las enfin de raisonner avec une brute pareille, le pasteur entra dans une sainte colere et ferma sa porte au nez du paysan, qui resta dans la rue tout ebahi, repetant toujours: "Vous l'avez dit, monsieur le cure, vous l'avez dit." Il fallut reprendre le chemin du logis; ce n'etait pas chose facile. On etait au printemps, la glace fondait, le vent soulevait la neige en tourbillons. A chaque pas l'homme glissait, la vache beuglait et refusait d'avancer. Au bout d'une heure, le paysan avait perdu son chemin et craignait de perdre la vie. Il s'arreta tout perplexe, maudissant sa mauvaise fortune et ne sachant plus que faire de l'animal qu'il trainait. Tandis qu'il songeait tristement, un homme charge d'un grand sac s'approcha de lui et lui demanda ce qu'il faisait la avec sa vache, et par un si mauvais temps. Quand le paysan lui eut raconte sa peine: "Mon brave homme, lui dit l'etranger, si j'ai un conseil a vous donner, c'est de faire un echange avec moi. Je demeure pres d'ici; cedez-moi votre vache que vous ne ramenerez jamais chez vous, et prenez-moi ce sac; il n'est pas trop lourd, et tout ce qu'il contient est bon: c'est de la chair et des os." Le marche fait, l'etranger emmena la vache avec lui; le paysan chargea sur son dos le sac, qu'il trouva terriblement pesant. Une fois rentre au logis, comme il craignait les reproches et les railleries de sa femme, il conta tout au long les dangers qu'il avait courus, et comment, en homme habile, il avait echange une vache qui allait mourir contre un sac qui contenait des tresors. En ecoutant cette belle histoire, la femme commenca a montrer les dents; le mari la pria de garder pour elle sa mauvaise humeur, et de mettre dans l'atre son plus grand pot-au-feu.--Tu verras ce que je t'apporte, lui repetait-il; attends un peu, tu me remercieras. Disant cela, il ouvrit le sac; et voila que de cette profondeur sort un petit homme tout habille de gris comme une souris. --Bonjour, braves gens, dit-il avec la fierte d'un prince! Ah ca, j'espere qu'au lieu de me faire bouillir vous allez me servir a manger. Cette petite course m'a donne un grand appetit. Le paysan tomba sur son escabeau, comme s'il etait foudroye. --La, dit la femme, j'en etais sure. Voici une nouvelle folie. Mais d'un mari que peut-on attendre sinon quelque sottise? Monsieur nous a perdu la vache qui nous faisait vivre, et maintenant que nous n'avons plus rien, monsieur nous apporte une bouche de plus a nourrir! Que n'es-tu reste sous la neige, toi, ton sac et ton tresor! La bonne dame parlerait encore, si le petit homme gris ne lui avait remontre par trois fois que les grands mots n'emplissent pas la marmite, et que le plus sage etait d'aller en chasse et de chercher quelque gibier. Il sortit aussitot, malgre la nuit, le vent et la neige, et revint au bout de quelque temps avec un gros mouton. --Tenez, dit-il, tuez-moi cette bete, et ne nous laissons pas mourir de faim. Le vieillard et sa femme regarderent de travers le petit homme et sa proie. Cette aubaine, tombee des nues, sentait le vol d'une demi-lieue. Mais, quand la faim parle, adieu les scrupules! Legitime ou non, le mouton fut devore a belles dents. Des ce jour, l'abondance regna dans la demeure du paysan. Les moutons succedaient aux moutons, et le bonhomme, plus credule que jamais, se demandait s'il n'avait pas gagne au change, quand, au lieu des cent vaches qu'il attendait, le ciel lui avait envoye un pourvoyeur aussi habile que le petit homme gris. Toute medaille a son revers. Tandis que les moutons se multipliaient dans la maison du vieillard, ils diminuaient a vue d'oeil dans le troupeau royal, qui paissait aux environs. Le maitre berger, fort inquiet, prevint le roi que, depuis quelque temps, quoiqu'on redoublat de surveillance, les plus belles tetes du troupeau disparaissaient l'une apres l'autre. Assurement quelque habile voleur etait venu se loger dans le voisinage. Il ne fallut pas longtemps pour savoir qu'il y avait dans la cabanne du paysan un nouveau venu, tombe on ne sait d'ou et que personne ne connaissait. Le roi ordonna aussitot qu'on lui amenat l'etranger. Le petit homme gris partit sans sourciller; mais le paysan et sa femme commencerent a sentir quelques remords en songeant qu'on pendait a la meme potence les receleurs et les voleurs. Quand le petit homme gris parut a la cour, le roi lui demanda si par hasard il n'avait pas entendu dire qu'on avait vole cinq gros moutons au troupeau royal. --Oui, Majeste, repondit le petit homme, c'est moi qui les ai pris. --Et de quel droit? dit le prince. --Majeste, repondit le petit homme, je les ai pris parce qu'un vieillard et sa femme souffraient de la faim, tandis que vous, roi, vous nagez dans l'abondance et ne pouvez meme pas consommer la dime de vos revenus. Il m'a semble juste que ces bonnes gens vecussent de votre superflu plutot que de mourir de misere, tandis que vous ne savez que faire de votre richesse. Le roi resta stupefait de tant de hardiesse; puis, regardant le petit homme d'une facon qui n'annoncait rien de bon: --A ce que je vois, lui dit-il, ton principal talent, c'est le vol. Le petit homme s'inclina avec une orgueilleuse modestie. --Fort bien, dit le roi. Tu meriterais d'etre pendu, mais je te pardonne, a la condition que demain, a pareille heure, tu auras pris a mes patres mon taureau noir, que je leur fais soigneusement garder. --Majeste, repondit le petit homme gris, ce que vous me demandez est chose impossible. Comment voulez-vous que je trompe une pareille vigilance? --Si tu ne le fais, reprit le roi, tu seras pendu. Et, d'un signe de main, il congedia notre voleur, a qui chacun repetait tout bas: Pendu! pendu! pendu! Le petit homme gris retourna dans la cabane, ou il fut tendrement recu par le vieillard et sa femme. Mais il ne leur dit rien, sinon qu'il avait besoin d'une corde et qu'il partirait le lendemain au point du jour. On lui donna l'ancien licou de la vache; sur quoi il alla se coucher et dormit en paix. Aux premieres lueurs de l'aurore, le petit homme gris partit avec sa corde. Il alla dans la foret, sur le chemin ou devaient passer les patres du roi, et, choisissant un gros chene bien en vue, il se pendit par le cou a la plus grosse branche. Il avait eu grand soin de ne pas faire un noeud coulant. Bientot apres, deux patres arriverent, escortant le taureau noir. --Ah! dit l'un d'eux, voila notre fripon qui a recu sa recompense. Cette fois, du moins, il n'a pas vole son licou. Adieu, mon drole, ce n'est pas toi qui prendras le taureau du roi. Des que les patres furent hors de vue, le petit homme gris descendit de l'arbre, prit un chemin de traverse et s'accrocha de nouveau a un gros chene pres duquel passait la route. Qui fut surpris a l'aspect de ce pendu? ce furent les patres du roi. --Qu'est-ce la? dit l'un d'eux; ai-je la berlue? Voila le pendu de la-bas qui se trouve ici! --Que tu es bete! dit l'autre. Comment veux-tu qu'un homme soit pendu en deux places a la fois? C'est un second voleur, voila tout. --Je te dis que c'est le meme, reprit le premier berger; je le reconnais a son habit et a sa grimace. --Et moi, reprit le second, qui etait un esprit fort, je te parie que c'en est un autre. La gageure acceptee, les deux patres attacherent le taureau du roi a un arbre et coururent au premier chene. Mais, tandis qu'ils couraient, le petit homme gris sauta a bas de son gibet et mena tout doucement le taureau chez le paysan. Grande joie dans la maison; on mit la bete a l'etable en attendant qu'on la vendit. Quand les deux patres rentrerent, le soir, au chateau, ils avaient l'oreille si basse et l'air si deconfit, que le roi vit de suite qu'on s'etait joue de lui. Il envoya chercher le petit homme gris, qui se presenta avec la serenite d'un grand coeur. --C'est toi qui m'as vole mon taureau, dit le roi. --Majeste, repondit le petit homme, je ne l'ai fait que pour vous obeir. --Fort bien, dit le roi; voici dix ecus d'or pour le rachat de mon taureau; mais, si dans deux jours tu n'as pas vole les draps de mon lit tandis que j'y couche, tu seras pendu. [Illustration: Voila le pendu de la-bas qui se trouve ici!] --Majeste, dit le petit homme, ne me demandez pas une pareille chose. Vous etes trop bien garde pour qu'un pauvre homme tel que moi puisse seulement approcher du chateau. --Si tu ne le fais pas, dit le roi, j'aurai le plaisir de te voir pendu. Le soir venu, le petit homme gris, qui etait rentre dans la chaumiere, prit une longue corde et un panier. Dans ce panier garni de mousse, il placa avec toute sa nichee une chatte qui venait d'avoir ses petits; puis, marchant au milieu de la plus sombre des nuits, il se glissa dans le chateau et monta sur le toit sans que personne l'apercut. Entrer dans un grenier, scier proprement le plancher, et, par cette lucarne, descendre dans la chambre du roi, fut pour notre habile homme l'affaire de peu de temps. Une fois la, il ouvrit delicatement la couche royale et y placa la chatte et ses petits; puis, il borda le lit avec soin, et, s'accrochant a la corde, il s'assit sur le baldaquin. C'est de ce poste eleve qu'il attendit les evenements. Onze heures sonnaient a l'horloge du palais, quand le roi et la reine entrerent dans leur appartement. Une fois deshabilles, tous deux se mirent a genoux et firent leur priere, puis le roi eteignit la lampe, la reine entra dans le lit. Tout d'un coup elle poussa un cri et se jeta au milieu de la chambre. --Etes-vous folle? dit le roi. Allez-vous donner l'alarme au chateau? --Mon ami, dit la reine, n'entrez pas dans ce lit; j'ai senti une chaleur brulante, et mon pied a touche quelque chose de velu. --Pourquoi ne pas dire de suite que le diable est dans mon lit? reprit le roi en riant de pitie. Toutes les femmes ont un coeur de lievre et une tete de linotte. Sur quoi, en veritable heros, il s'enfonca bravement sous la couverture et sauta aussitot en hurlant comme un damne, trainant apres lui la chatte qui lui avait enfonce ses quatre griffes dans le mollet. Aux cris du roi, la sentinelle s'approcha de la porte et frappa trois coups de sa hallebarde, comme pour demander si on avait besoin de secours. --Silence! dit le prince honteux de sa faiblesse, et qui ne voulait pas se laisser prendre en flagrant delit de peur. Il battit le briquet, ralluma la lampe et vit au milieu du lit la chatte, qui s'etait remise a sa place et qui lechait tendrement ses petits. --C'est trop fort! s'ecria-t-il; sans respect pour notre couronne, cet insolent animal se permet de choisir notre couche royale pour y deposer ses ordures et ses chats! Attends, drolesse, je vais te traiter comme tu le merites! --Elle va vous mordre, dit la reine; elle peut etre enragee. --Ne craignez rien, chere amie, dit le bon prince; et, relevant les coins du drap de dessous, il enveloppa toute la nichee, puis il roula ce paquet dans la couverture et le drap de dessus, en fit une boule enorme, et la jeta par la fenetre. --Maintenant, dit-il a la reine, passons dans votre chambre, et, puisque nous voila venges, dormons en paix. Dors, o roi! et que des songes heureux bercent ton sommeil; mais, tandis que tu reposes, un homme grimpe sur le toit, y attache une corde et se laisse glisser jusque dans la cour. Il cherche a tatons un objet invisible, il le charge sur son dos, le voila qui franchit le mur et qui court dans la neige. Si l'on en croit les sentinelles, un fantome a passe devant elles, et elles ont entendu les gemissements d'un enfant nouveau-ne. Le lendemain, quand le roi s'eveilla, il rassembla ses idees et se mit a reflechir pour la premiere fois. Il soupconna qu'il avait ete victime de quelque tricherie et que l'auteur du crime pourrait bien etre le petit homme gris. Il l'envoya chercher aussitot. Le petit homme arriva, portant sur l'epaule les draps fraichement repasses; il mit un genou a terre devant la reine, et lui dit d'un ton respectueux: --Votre Majeste sait que tout ce que j'ai fait n'a ete que pour obeir au roi; j'espere qu'elle sera assez bonne pour me pardonner. --Soit, dit la reine, mais n'y revenez plus. J'en mourrais de frayeur. --Et, moi, je ne pardonne pas, dit le roi, fort vexe que la reine se permit d'etre clemente sans consulter son seigneur et maitre. Ecoute-moi, triple fripon. Si, demain soir, tu n'as pas vole la reine elle-meme, dans son chateau, demain soir tu seras pendu. --Majeste, s'ecrie le petit homme, faites-moi pendre tout de suite, vous m'epargnerez vingt-quatre heures d'angoisses. Comment voulez-vous que je vienne a bout d'une pareille entreprise? Il serait plus aise de prendre la lune avec les dents. --C'est ton affaire et non la mienne, reprit le roi. En attendant, je vais faire dresser le gibet. Le petit homme sortit desespere: il cachait sa tete dans ses deux mains et sanglotait a fendre le coeur; le roi riait pour la premiere fois. Vers la brume, un saint homme de capucin, le chapelet a la main, la besace sur le dos, vint, suivant l'usage, queter au chateau pour son couvent. Quand la reine lui eut donne son aumone: --Madame, dit le capucin, Dieu reconnaitra tant de charite. Demain, vous le savez, on pendra dans le chateau un malheureux bien coupable sans doute. --Helas! dit la reine, je lui pardonne de grand coeur, et j'aurais voulu lui sauver la vie. --Cela ne se peut pas, dit le moine; mais cet homme, qui est une espece de sorcier, peut vous faire un grand cadeau avant de mourir. Je sais qu'il possede trois secrets merveilleux dont un seul vaut un royaume. De ces trois secrets il peut en leguer un a celle qui a eu pitie de lui. --Quels sont ces secrets? demanda la reine. --En vertu du premier, repondit le capucin, une femme fait faire a son mari tout ce qu'elle veut. --Ah! dit la princesse en faisant la moue, ce n'est point une recette merveilleuse. Depuis Eve, de sainte memoire, ce mystere est connu de mere en fille. Quel est le deuxieme secret? --Le second secret donne la sagesse et la bonte. --Fort bien, dit la reine d'un ton distrait, et le troisieme? --Le troisieme, dit le capucin, assure a la femme qui le possede une beaute sans egale et le don de plaire jusqu'a son dernier jour. --Mon Pere, c'est ce secret-la que je veux. --Rien n'est plus aise, dit le moine. Il faut seulement qu'avant de mourir, et tandis qu'il est encore en pleine liberte, le sorcier vous prenne les deux mains et vous souffle trois fois dans les cheveux. --Qu'il vienne, dit la reine. Mon Pere, allez le chercher. --Cela ne se peut pas, dit le capucin, le roi a donne les ordres les plus severes pour que cet homme ne puisse entrer au chateau. S'il met les pieds dans cette enceinte, il est mort. Ne lui enviez pas les quelques heures qui lui restent. --Et moi, mon Pere, le roi m'a defendu de sortir jusqu'a demain soir. --Cela est facheux, dit le moine. Je vois qu'il vous faut renoncer a ce tresor sans pareil. Il serait doux cependant de ne pas vieillir et de rester toujours jeune, belle et, surtout, aimee. --Helas! mon Pere, vous avez bien raison; la defense du roi est une supreme injustice. Mais, quand je voudrais sortir, les gardes s'y opposeraient. N'ayez pas l'air etonne; voila de quelle facon le roi me traite dans ses caprices. Je suis la plus malheureuse des femmes. --J'en ai le coeur navre, dit le capucin. Quelle tyrannie! Quelle barbarie! Pauvre femme! Eh bien! non, Madame, vous ne devez pas ceder a de pareilles exigences; votre devoir est de faire votre volonte. --Et le moyen? dit la reine. --Il en est un si vous avez le sentiment de vos droits. Entrez dans ce sac; je vous ferai sortir du chateau, au risque de ma vie. Et dans cinquante ans quand vous serez aussi belle et aussi fraiche qu'aujourd'hui, vous vous applaudirez encore d'avoir brave votre tyran. --Soit! dit la reine, mais ce n'est point un piege que l'on me tend? --Madame, dit le saint homme en levant les bras et en se frappant la poitrine, aussi vrai que je suis un moine, vous n'avez rien a craindre de ce cote. D'ailleurs, tant que ce malheureux sera pres de vous, j'y resterai. --Et vous me ramenerez au chateau? --Je le jure. --Et avec le secret? ajouta la reine. --Avec le secret, reprit le moine. Mais, enfin, si Votre Majeste a quelque scrupule, restons-en la, et que la recette meure avec celui qui l'a trouvee, s'il n'aime mieux la donner a quelque femme plus confiante. Pour toute reponse, la reine entra bravement dans le sac; le capucin tira les cordons, chargea le fardeau sur son epaule et traversa la cour a pas comptes. Chemin faisant, il rencontra le roi, qui faisait sa ronde. --La quete est bonne, a ce que je vois? dit le prince. --Sire, repondit le moine, la charite de Votre Majeste est inepuisable; je crains d'en avoir abuse. Peut-etre ferais-je mieux de laisser ici ce sac et ce qu'il contient. --Non, non, dit le roi. Emportez tout, mon Pere, et bon debarras! Je n'imagine pas que tout ce que vous avez la-dedans vaille grand'chose. Vous ferez un maigre festin. --Je souhaite a Votre Majeste de souper d'aussi bon appetit, reprit le moine d'un ton paterne, et il s'eloigna en marmottant des paroles qu'on n'entendit pas, quelques _oremus_, sans doute. La cloche sonna le souper; le roi entra dans la salle en se frottant les mains. Il etait content de lui et il esperait se venger, double raison pour avoir grand appetit. --La reine n'est pas descendue? dit-il d'une voix ironique; cela ne m'etonne guere. L'inexactitude est la vertu des femmes. Il allait se mettre a table, quand trois soldats, croisant la hallebarde, pousserent dans la salle le petit homme gris. --Sire, dit un des gardes, ce drole a eu l'audace d'entrer dans la cour du chateau, malgre la defense royale. Nous l'aurions pendu de suite pour ne pas troubler le souper de Votre Majeste, mais il pretend qu'il a un message de la reine, et qu'il est porteur d'un secret d'Etat. --La reine! s'ecria le roi tout ebahi, ou est-elle? Miserable, qu'en as-tu fait? --Je l'ai volee, dit froidement le petit homme. --Et comment cela? dit le roi. --Sire, le capucin qui avait un si gros sac sur le dos et a qui Votre Majeste a daigne dire: "Emporte tout, et bon debarras!..." --C'etait toi! dit le prince; mais alors, miserable, il n'y a plus de surete pour moi. Un de ces jours tu me prendras, moi et mon royaume par-dessus le marche. --Sire, je viens vous demander davantage. --Tu me fais peur, dit le roi. Qui donc es-tu? Un sorcier ou le diable en personne? --Non, sire, je suis simplement le prince de Holar. Vous avez une fille a marier, je venais vous demander sa main, quand le mauvais temps m'a force de me refugier, avec mon grand-ecuyer, chez le cure de Skalholt. C'est la que le hasard a jete sur ma route un paysan imbecile et m'a fait jouer le role que vous savez. Du reste, tout ce que j'ai fait n'a ete que pour obeir et plaire a Votre Majeste. --Fort bien! dit le roi. Je comprends, ou plutot je ne comprends pas; il n'importe! Prince de Holar, j'aime mieux vous avoir pour gendre que pour voisin. Des que la reine sera venue... --Sire, elle est ici. Mon grand-ecuyer s'est charge de la reconduire en son palais. La reine entra bientot, un peu confuse de sa simplicite, mais aisement consolee en songeant qu'elle avait pour gendre un si habile homme. --Et le fameux secret, dit-elle tout bas au prince de Holar, vous me le devez? --Le secret d'etre toujours belle, dit le prince, c'est d'etre toujours aimee. --Et le moyen d'etre toujours aimee? demanda la reine. --C'est d'etre bonne et simple, et de faire la volonte de son mari. --Il ose dire qu'il est sorcier! s'ecria la reine indignee en levant les bras au ciel. --Finissons ces mysteres, dit le roi, qui deja prenait peur. Prince de Holar, quand vous serez notre gendre, vous aurez plus de temps que vous ne voudrez pour causer avec votre belle-mere. Le souper se refroidit: a table! Donnons toute la soiree au plaisir; amusez-vous, mon gendre, demain vous serez marie. A ce mot, qu'il trouva piquant, le roi regarde la reine; mais elle fit une telle mine qu'a l'instant meme il se frotta le menton et admira les mouches qui volaient au plafond. Ici finissent les aventures du prince de Holar; les jours heureux n'ont pas d'histoire. Nous savons cependant qu'il succeda a son beau-pere et qu'il fut un grand roi. Un peu menteur, un peu voleur, audacieux et ruse, il avait les vertus d'un conquerant. Il prit a ses voisins plus de mille arpents de neige, qu'il perdit et reconquit trois fois en sacrifiant six armees. Aussi son nom figure-t-il glorieusement dans les celebres annales de Skalholt et de Holar. C'est a ces monuments fameux que nous renvoyons le lecteur. III Encore une petite histoire pour mon neveu le collegien, qui, d'une ardeur sans egale, se debat entre _rosa_ et _dominus_, et croit qu'il serait moins difficile de faire marcher ensemble les rois d'Europe que d'accorder l'adjectif et le substantif, qui se gourment toujours, en genre, en nombre et en cas. IV LES DEUX EXORCISTES Au temps jadis, il y avait dans un petit village d'Islande un pretre qui savait autant de latin qu'un poisson. Un jour qu'on lui apportait au bapteme un enfant nouveau-ne, au lieu de regarder dans son livre, il se mit a reciter de travers la formule de l'exorcisme. --_Abi_, dit-il, _abi, male spirite_. Mais le diable, qui a invente la grammaire (grammaire et grimoire, c'est tout un), n'etait pas d'humeur a se laisser chasser par un solecisme. --_Pessime grammatice_, s'ecria-t-il a la grande terreur des assistants. Le pretre, sentant qu'il s'etait trompe et prenant son courage a deux mains, dit d'une voix tremblante: --_Abi, male spiritu_. A quoi le diable, qu'on ne prend pas en defaut, repondit: --_Male prius, nunc pejus_. Le pretre, furieux, reprit: _Abi, male spiritus_. --_Sic debuisti dicere prius_, repondit le diable, et il sortit tranquillement. L'histoire n'est pas mauvaise; on en conte une autre en Allemagne qui peut-etre vaut mieux. --_Exi tu ex corpo_, dit fierement le pretre. --_Nolvo_, repond le diable. --_Cur tu nolvis_? --_Quia_, repond insolemment le diable, _quia tu male linguis_. --_Hoc est aliud rem_, dit majestueusement le pretre, et il se retire avec dignite, laissant tout camus ce pedant solennel. Que de folies, dira-t-on, et chez un homme que son etat et son age condamnent au serieux a perpetuite. --Hola! graves censeurs, laissez-moi rire, avec vos enfants. Vous aussi, vous me faites rire, et souvent, mais ce rire-la attriste mon coeur. Grands hommes d'aujourd'hui, j'ai toute l'annee pour admirer votre etonnante sagesse; laissez-moi vous oublier un jour et jouer avec ces ames innocentes qui, grace a Dieu, ne savent pas encore ce que vous savez. ZERBIN LE FAROUCHE CONTE NAPOLITAIN I Il y avait une fois a Salerne un jeune bucheron qui s'appelait Zerbin. Orphelin et pauvre, il n'avait point d'amis; sauvage et taciturne, il ne parlait a personne, et personne ne lui parlait. Comme il ne se melait point des affaires d'autrui, chacun le tenait pour un sot. On l'avait surnomme _le farouche_; jamais titre ne fut mieux merite. Le matin, quand tout dormait encore dans la ville, il s'en allait a la montagne, la veste et la cognee sur l'epaule; il vivait seul dans les bois, tout le long du jour, et ne rentrait qu'a la brume, trainant apres lui quelque mechant fagot dont il achetait son souper. Quand il passait devant la fontaine ou tous les soirs, les jeunes filles du quartier allaient emplir leur cruche et vider leur gosier, chacune riait de cette sombre figure et se moquait du pauvre bucheron. Ni la barbe noire ni les yeux brillants de Zerbin n'effrayaient cette troupe effrontee; c'etait a qui provoquerait l'innocent. --Zerbin de mon ame, criait l'une, dis un mot, je te donne mon coeur. --Plaisir de mes yeux, reprenait l'autre, montre-moi la couleur de tes paroles, je suis a toi. --Zerbin, Zerbin, repetaient en choeur toutes ces tetes folles, qui de nous choisis-tu pour femme? Est-ce moi? Est-ce moi? Qui prends-tu? --La plus bavarde, repondait le bucheron, en leur montrant le poing. Et chacune de crier aussitot: --Merci! mon bon Zerbin, merci! Poursuivi par les eclats de rire, le pauvre sauvage rentrait chez lui avec la grace d'un sanglier qui fuit devant le chasseur. Une fois sa porte fermee, il soupait d'un morceau de pain et d'un verre d'eau, s'enveloppait dans les lambeaux d'une vieille couverture, et se couchait sur la terre battue. Sans soucis, sans regrets, sans desirs, il s'endormait vite et ne revait guere. Si le bonheur est de ne rien sentir, le plus heureux des hommes, c'etait Zerbin. II Un jour qu'il s'etait fatigue a ebranler un vieux buis aussi dur que la pierre, Zerbin voulut faire la sieste pres d'un etang tout entoure de beaux arbres. A sa grande surprise, il apercut, etendue sur le gazon, une jeune femme, d'une merveilleuse beaute, et dont la robe etait faite de plumes de cygne. L'inconnue luttait contre un reve penible: son visage etait crispe, ses mains s'agitaient; on eut dit qu'elle essayait en vain de secouer le sommeil qui l'oppressait. --S'il y a du bon sens, dit Zerbin, de dormir a midi avec le soleil sur la figure! Toutes les femmes sont folles. Il enlaca quelques branches pour en ombrager la tete de l'etrangere, et sur ce berceau il placa comme un voile sa veste de travail. Il finissait de tresser le feuillage, quand il apercut dans l'herbe, a deux pas de l'inconnue, une vipere qui approchait en dardant sa langue empoisonnee. --Ah! dit Zerbin, si petite et deja si mechante! Et en deux coups de sa cognee il fit du serpent trois morceaux. Les troncons tressaillaient comme s'ils voulaient encore atteindre l'etrangere, le bucheron les poussa du pied dans l'etang; ils y tomberent en fremissant comme un fer rouge qu'on trempe dans l'eau. A ce bruit, la fee s'eveilla, et, se levant, les yeux brillants de joie: --Zerbin! s'ecria-t-elle, Zerbin! --C'est mon nom, je le connais, repondit le bucheron, il n'y a pas besoin de crier si fort. --Quoi! mon ami, dit la fee, tu ne veux pas que je te remercie du service que tu m'as rendu? Tu m'as sauve plus que la vie. --Je ne vous ai rien sauve du tout, dit Zerbin, avec sa grace ordinaire. Une autre fois, ne vous couchez pas sur l'herbe sans voir s'il y a des serpents. Voila le conseil que je vous donne. Maintenant, bonsoir; laissez-moi dormir, je n'ai pas de temps a perdre. Il s'etendit tout de son long sur l'herbe et ferma les yeux. --Zerbin, dit la fee, tu ne me demandes rien? --Je vous demande la paix. Quand on ne veut rien, on a ce qu'on veut, on est heureux. Bonsoir. Et le vilain se mit a ronfler. --Pauvre garcon, dit la fee, ton ame est endormie; mais, quoi que tu fasses, je ne serai pas ingrate. Sans toi j'allais tomber dans les mains d'un genie, mon ennemi cruel; sans toi j'aurais ete cent ans couleuvre; je te dois cent ans de jeunesse et de beaute. Comment te payer? J'y suis, ajouta-t-elle. Quand on a ce qu'on veut, on est heureux, c'est toi qui l'as dit. Eh bien! mon bon Zerbin, tout ce que tu voudras, tout ce que tu souhaiteras, tu l'auras. Bientot, je l'espere, tu beniras la fee des eaux. Elle fit trois ronds en l'air avec sa baguette de coudrier; puis, elle entra dans l'etang d'un pas si leger, que l'onde meme n'en fut pas ridee. A l'approche de leur reine, les roseaux inclinaient leurs aigrettes, les nenuphars epanouissaient leurs fleurs les plus fraiches; les arbres, le jour, le vent meme, tout souriait a la fee, tout semblait s'associer a son bonheur. Une derniere fois elle leva sa baguette; aussitot, pour recevoir leur jeune souveraine, les eaux s'ouvrirent en s'illuminant. On eut dit qu'un rayon de soleil percait jusqu'au fond de l'abime. Puis tout rentra dans l'ombre et le silence; on n'entendit plus rien que Zerbin qui ronflait toujours. III Le soleil commencait a baisser quand le bucheron se reveilla. Il retourna tranquillement a sa besogne, et d'un bras vigoureux il attaqua le tronc de l'arbre qu'il avait ebreche le matin. La cognee resonnait sur le bois, mais elle ne l'entamait guere; Zerbin suait a grosses gouttes et frappait en vain cet arbre maudit, qui defiait tous ses efforts. --Ah! dit-il en regardant sa cognee tout ebrechee, quel malheur qu'on n'ait pas invente un outil qui coupat le bois comme du beurre! J'en voudrais un comme ca. [Illustration: Elle fit trois ronds en l'air avec sa baguette de coudrier.] Il recula de deux pas, fit tourner la cognee sur sa tete et la lanca d'une telle force qu'il alla tomber a dix pieds, les bras en avant, le nez par terre. --_Per Baccho!_ s'ecria-t-il, j'ai la berlue; j'ai frappe a cote. Zerbin fut bientot rassure, car au meme instant l'arbre tomba, et si pres de lui que peu s'en fallut que le pauvre garcon ne fut ecrase. --Voila un beau coup! s'ecria-t-il, et qui avance ma journee. Comme c'est tranche! on dirait d'un trait de scie. Il n'y a pas deux bucherons pour travailler comme le fils de ma mere. Sur ce, il rassembla toutes les branches qu'il avait abattues le matin; puis, deliant une corde qu'il avait roulee autour de sa ceinture, il se mit a cheval sur le fagot pour le serrer davantage, et il l'attacha avec un noeud coulant. --A present, dit-il, il faut trainer cela a la ville. Il est facheux que les fagots n'aient pas quatre jambes comme les chevaux! Je m'en irais fierement a Salerne et j'y entrerais en caracolant, a la facon d'un beau cavalier qui se promene sans rien faire. Je voudrais me voir comme ca. A l'instant, voici le fagot qui se souleve et qui se met a trotter d'un pas allonge. Sans s'etonner de rien, le bon Zerbin se laissait emporter par cette monture d'espece nouvelle, et tout le long du chemin il prenait en pitie ces pauvres petites gens qui marchaient a pied, faute d'un fagot. IV Au temps dont nous parlons il y avait une grande place au milieu de Salerne, et sur cette place etait le palais du roi. Ce roi, personne ne l'ignore, c'etait le fameux Mouchamiel, dont l'histoire a immortalise le nom. Chaque apres-midi, on voyait tristement assise au balcon la fille du roi, la princesse Aleli. C'est en vain que ses esclaves essayaient de la charmer par leurs chansons, leurs contes ou leurs flatteries; Aleli n'ecoutait que sa pensee. Depuis trois ans, le roi son pere voulait la marier a tous les barons du voisinage; depuis trois ans, la princesse refusait tous les pretendants. Salerne etait sa dot, et elle sentait que c'etait sa dot seule qu'on voulait epouser. Serieuse et tendre, Aleli n'avait pas d'ambition, elle n'etait pas coquette, elle ne riait pas pour montrer ses dents, elle savait ecouter et ne parlait jamais pour ne rien dire; cette maladie, si rare chez les femmes, faisait le desespoir des medecins. Aleli etait encore plus reveuse que de coutume, quand tout d'un coup deboucha sur la place Zerbin, guidant son fagot avec la majeste d'un Cesar empanache. A cette vue, les deux femmes de la princesse furent prises d'un fou rire, et comme elles avaient des oranges sous la main, elles se mirent a en jeter au cavalier, et de facon si adroite, qu'il en recut deux en plein visage. --Riez, maudites, cria-t-il en les montrant du doigt, et puissiez-vous rire a vous user les dents jusqu'aux gencives. Voila ce que vous souhaite Zerbin. Et voici les deux femmes qui rient a se tordre, sans que rien les arrete, ni les menaces du bucheron ni les ordres de la princesse, qui prenait en pitie le pauvre bucheron. --Bonne petite femme, dit Zerbin en regardant Aleli, et si douce et si triste! Moi, je te souhaite du bien. Puisses-tu aimer le premier qui te fera rire, et l'epouser par-dessus le marche! Sur ce, il prit sa meche de cheveux, et salua la princesse de la facon la plus gracieuse. Regle generale: quand on est a cheval sur un fagot, il ne faut saluer personne, fut-ce une reine; Zerbin l'oublia, et mal lui en prit. Pour saluer la princesse, il avait lache la corde qui retenait les branches en faisceau; voici le fagot qui s'ouvre et le bon Zerbin qui tombe en arriere, les jambes en l'air, de la facon la plus grotesque et la plus ridicule. Il se releva par une culbute hardie, emportant avec lui la moitie du feuillage, et, couronne comme un dieu sylvain, il s'en alla rouler dix pas plus loin. Quand une personne tombe au risque de se tuer, pourquoi rit-on? Je l'ignore; c'est un mystere que la philosophie n'a pas encore explique. Ce que je sais, c'est que tout le monde rit et que la princesse Aleli fit comme tout le monde. Mais aussitot elle se leva, regarda Zerbin avec des yeux etranges, mit la main sur son coeur, la porta a sa tete et rentra dans le palais, tout agitee d'un trouble inconnu. Cependant Zerbin rassemblait les branches eparses et rentrait chez lui a pied, comme un simple fagotier. La prosperite ne l'avait point ebloui, la mauvaise chance ne le troubla pas davantage. La journee etait bonne, c'etait assez pour lui. Il acheta un beau fromage de buffle, blanc et dur comme le marbre, en coupa une longue tranche et dina du meilleur appetit. L'innocent ne se doutait guere du mal qu'il avait fait et du desordre qu'il laissait apres lui. V Tandis que ces graves evenements se passaient, quatre heures sonnaient a la tour de Salerne. La journee etait brulante, le silence regnait dans les rues. Retire dans une chambre basse, loin de la chaleur et du bruit, le roi Mouchamiel songeait au bonheur de son peuple: il dormait. Tout a coup il s'eveilla en sursaut: deux bras lui serraient le cou, des larmes brulantes lui mouillaient le visage; c'etait la belle Aleli qui embrassait son pere, dans un acces de tendresse. --Qu'est cela? dit le roi, surpris de ce redoublement d'amour. Tu m'embrasses et tu pleures? Ah! fille de ta mere, tu veux me faire faire ta volonte? --Tout au contraire, mon bon pere, dit Aleli; c'est une fille obeissante qui veut faire ce que vous voulez. Ce gendre que vous souhaitez, je l'ai trouve. Pour vous faire plaisir, je suis prete a lui donner ma main. --Bon, reprit Mouchamiel, c'est la fin du caprice. Qui epousons-nous? le prince de la Cava? Non. C'est donc le comte de Capri? le marquis de Sorrente? Non. Qui est-ce donc? --Je ne le connais pas, mon bon pere. --Comment, tu ne le connais pas? tu l'as vu cependant? --Oui, tout a l'heure, sur la place du chateau. --Et il t'a parle? --Non, mon pere. Est-il besoin de parler quand les coeurs s'entendent? Mouchamiel fit la grimace, se gratta l'oreille, et regardant sa fille entre les deux yeux: --Au moins, dit-il, c'est un prince? --Je ne sais pas, mon pere, mais qu'importe? --Il importe beaucoup, ma fille, et tu n'entends rien a la politique. Que tu choisisses librement un gendre qui me convienne, c'est a merveille. Comme roi et comme pere, je ne generai jamais ta volonte quand cette volonte sera la mienne. Mais autrement j'ai des devoirs a remplir envers ma famille et mes sujets, et j'entends qu'on fasse ce que je veux. Ou se cache ce bel oiseau que tu ne connais pas, qui ne t'a pas parle et qui t'adore? --Je l'ignore, dit Aleli. --Voila qui est trop fort, s'ecria Mouchamiel. C'est pour me conter de pareilles folies que tu viens me prendre des moments qui appartiennent a mon peuple! Hola! chambellans, qu'on appelle les femmes de la princesse et qu'on la reconduise dans ses appartements. En entendant ces mots, Aleli leva les bras au ciel et se mit a fondre en larmes. Puis, elle tomba aux genoux du roi en sanglotant. Au meme moment, les deux femmes entrerent, toujours riant aux eclats. --Silence, miserables, silence! s'ecria Mouchamiel, indigne de ce manque de respect. Mais plus le roi criait: Silence! et plus les deux femmes riaient, sans souci de l'etiquette. --Gardes, dit le prince hors de lui, qu'on saisisse ces insolentes, et qu'on leur tranche la tete. Je leur apprendrai qu'il n'y a rien de moins plaisant qu'un roi. --Sire, dit Aleli, enjoignant les mains, rappelez-vous que vous avez illustre votre regne en abolissant la peine de mort. --Tu as raison, ma fille. Nous sommes des gens civilises. Qu'on epargne ces femmes, et qu'on se contente de les traiter a la russe, avec tous les menagements voulus. Batonnez-les jusqu'a ce qu'elles meurent naturellement. --Grace! mon pere, dit Aleli; c'est moi, c'est votre fille qui vous en supplie. --Pour Dieu! qu'elles ne rient plus, et qu'on m'en debarrasse, dit le bon Mouchamiel. Emmenez ces pecores, je leur pardonne; qu'on les enferme dans une cellule jusqu'a ce qu'elles y crevent de silence et d'ennui. --Ah! mon pere, sanglota la pauvre Aleli. --Allons, dit le roi, qu'on les marie, et que ca finisse! --Grace, Sire, nous ne rirons plus, crierent les deux femmes en tombant a genoux et en ouvrant une bouche ou il n'y avait que des gencives. Que Votre Majeste nous pardonne, et qu'elle nous venge. Nous sommes victimes d'un art infernal; un scelerat nous a ensorcelees. --Un sorcier dans mes Etats! dit le roi qui etait un esprit fort; c'est impossible! Il n'y en a point, puisque je n'y crois pas. --Sire, dit l'une des femmes, est-il naturel qu'un fagot trotte comme un cheval de manege et caracole sous la main d'un bucheron? Voila ce que nous venons de voir sur la place du chateau. --Un fagot! reprit le roi; cela sent le sorcier. Gardes, qu'on saisisse l'homme et son fagot, et que, l'un portant l'autre, on les brule tous les deux. Apres cela, j'espere qu'on me laissera dormir. --Bruler mon bien-aime! s'ecria la princesse, en remuant les bras comme une illuminee. Sire, ce noble chevalier, c'est mon epoux, c'est mon bien, c'est ma vie. Si l'on touche a un seul de ses cheveux, je meurs. --L'enfer est dans ma maison, dit le pauvre Mouchamiel. A quoi me sert-il d'etre roi pour ne pouvoir pas meme dormir la grasse matinee? Mais je suis bon de me tourmenter. Qu'on appelle Mistigris. Puisque j'ai un ministre, c'est bien le moins qu'il me dise ce que je pense, et qu'il sache ce que je veux. VI On annonca le seigneur Mistigris. C'etait un petit homme, gros, court, rond, large, qui roulait plus qu'il ne marchait. Des yeux de fouine qui regardaient de tous les cotes a la fois, un front bas, un nez crochu, de grosses joues, trois mentons: tel est le portrait du celebre ministre qui faisait le bonheur de Salerne, sous le nom du roi Mouchamiel. Il entra souriant, soufflant, minaudant, en homme qui porte gaiement le pouvoir et ses ennuis. --Enfin, vous voila! dit le prince. Comment se fait-il qu'il se passe des choses inouies dans mon empire, et que, moi, le roi, j'en sois le dernier averti? --Tout est dans l'ordre accoutume, dit Mistigris d'un ton placide. J'ai la dans les mains les rapports de la police; le bonheur et la paix regnent dans l'Etat, comme toujours. Et ouvrant de grands papiers, il lut ce qui suit: "Port de Salerne. Tout est tranquille. On n'a pas vole a la douane plus que de coutume. Trois querelles entre matelots, six coups de couteau; cinq entrees a l'hopital. Rien de nouveau. "Ville haute. Octroi double; prosperite et moralite toujours croissantes. Deux femmes mortes de faim; dix enfants exposes; trois maris qui ont battu leurs femmes, dix femmes qui ont battu leurs maris; trente vols, deux assassinats, trois empoisonnements. Rien de nouveau. --Voila donc tout ce que vous savez? dit Mouchamiel d'une voix irritee. Eh bien! moi, Monsieur, dont ce n'est pas le metier de connaitre les affaires d'Etat, j'en sais davantage. Un homme a cheval sur un fagot a passe sur la place du chateau, et il a ensorcele ma fille. La voici qui veut l'epouser. --Sire, dit Mistigris, je n'ignorais pas ce detail; un ministre sait tout; mais pourquoi fatiguer Votre Majeste de ces niaiseries? On pendra l'homme et tout sera dit. --Et vous pouvez me dire ou est ce miserable? --Sans doute, Sire, repondit Mistigris. Un ministre voit tout, entend tout, est partout. --Eh bien! Monsieur, dit le roi, si dans un quart d'heure ce drole n'est pas ici, vous laisserez le ministere a des gens qui ne se contentent pas de voir, mais qui agissent. Allez! Mistigris sortit de la chambre toujours souriant. Mais, une fois dans la salle d'attente, il devint cramoisi comme un homme qui etouffe, et fut oblige de prendre le bras du premier ami qu'il rencontra. C'etait le prefet de la ville qu'un hasard heureux amenait pres de lui. Mistigris recula de deux pas et prit le magistrat au collet. --Monsieur, lui dit-il en scandant chacun de ses mots, si dans dix minutes vous ne m'amenez pas l'homme qui se promene dans Salerne a cheval sur un fagot, je vous casse, entendez-vous? je vous casse. Allez! Tout etourdi de cette menace, le prefet courut chez le chef de la police. --Ou est l'homme qui se promene sur un fagot? lui dit-il. --Quel homme? demanda le chef de la police. --Ne raisonnez pas avec votre superieur; je ne le souffrirai point. En n'arretant pas ce scelerat, vous avez manque a tous vos devoirs. Si dans cinq minutes cet homme n'est pas ici, je vous chasse. Allez! Le chef de la police courut au poste du chateau; il y trouva ses gens qui veillaient a la tranquillite publique en jouant aux des. --Droles! leur cria-t-il, si dans trois minutes vous ne m'amenez pas l'homme qui se promene a cheval sur un fagot, je vous fais batonner comme des galeriens. Courez, et pas un mot. La troupe sortit en blasphemant, tandis que l'habile et sage Mistigris, confiant dans les miracles de la hierarchie, rentrait tranquillement dans la chambre du roi et remettait sur ses levres ce sourire perpetuel qui fait partie de la profession. VII Deux mots dits par le ministre a l'oreille du roi charmerent Mouchamiel. L'idee de bruler un sorcier ne lui deplaisait pas. C'etait un joli petit evenement qui honorerait son regne, une preuve de sagesse qui etonnerait la posterite. Une seule chose genait le roi, c'etait la pauvre Aleli noyee dans les larmes et que ses femmes essayaient en vain d'entrainer dans ses appartements. Mistigris regarda le roi en clignant de l'oeil; puis, s'approchant de la princesse, il lui dit de sa voix la moins criarde: --Madame, il va venir, il ne faut pas qu'il vous voie pleurer. Au contraire, parez-vous; soyez deux fois belle, et que votre vue seule l'assure de son bonheur. --Je vous entends, bon Mistigris, s'ecria Aleli. Merci, mon pere, merci, ajouta-t-elle en se jetant sur les mains du roi, qu'elle couvrit de baisers. Soyez beni, mille et mille fois beni! Elle sortit ivre de joie, la tete haute, les yeux brillants, et si heureuse, si heureuse qu'elle arreta au passage le premier chambellan pour lui annoncer elle-meme son mariage. --Bon chambellan, ajouta-t-elle, il va venir. Faites-lui vous-meme les honneurs du palais et soyez sur que vous n'obligerez pas des ingrats. Reste seul avec Mistigris, le roi regarda son ministre d'un air furieux. --Etes-vous fou! lui dit-il. Quoi! sans me consulter, vous engagez ma parole? Vous croyez-vous le maitre de mon empire pour disposer de ma fille et de moi sans mon aveu? --Bah! dit tranquillement Mistigris, il fallait calmer la princesse; c'etait le plus presse. En politique on ne s'occupe jamais du lendemain. A chaque jour suffit sa peine. --Et ma parole, reprit le roi, comment voulez-vous maintenant que je la retire sans me parjurer? Et pourtant je veux me venger de cet insolent qui m'a vole le coeur de mon enfant. --Sire, dit Mistigris, un prince ne retire jamais sa parole; mais il y a plusieurs facons de la tenir. --Qu'entendez-vous par la? dit Mouchamiel. --Votre Majeste, reprit le ministre, vient de promettre a ma fille de la marier; nous la marierons. Apres quoi nous prendrons la loi qui dit: "Si un noble qui n'a pas rang de baron ose pretendre a l'amour d'une princesse de sang royal, il sera traite comme noble, c'est-a-dire decapite. "Si le pretendant est un bourgeois, il sera traite comme un bourgeois, c'est-a-dire pendu. "Si c'est un vilain, il sera noye comme un chien." --Vous voyez, Sire, que rien n'est plus aise que d'accorder votre amour paternel et votre justice royale. Nous avons tant de lois a Salerne, qu'il y a toujours moyen de s'accommoder avec elles. --Mistigris, dit le roi, vous etes un coquin. --Sire, dit le gros homme en se rengorgeant, vous me flattez, je ne suis qu'un politique. On m'a enseigne qu'il y a une grande morale pour les princes et une petite pour les petites gens. J'ai profite de la lecon. C'est ce discernement qui fait le genie des hommes d'Etat, l'admiration des habiles et le scandale des sots. --Mon bon ami, dit le roi, avec vos phrases en trois morceaux vous etes fatigant comme un eloge academique. Je ne vous demande pas de mots, mais des actions; pressez le supplice de cet homme et finissons-en. Comme il parlait ainsi, la princesse Aleli entra dans la chambre royale. Elle etait si belle, il y avait tant de joie dans ses yeux, que le bon Mouchamiel soupira et se prit a desirer que le cavalier du fagot fut un prince, afin qu'on ne le pendit pas. VIII C'est une belle chose que la gloire, mais elle a ses desagrements. Adieu le plaisir d'etre inconnu et de defier la sotte curiosite de la foule. L'entree triomphale de Zerbin n'etait pas achevee, qu'il n'y avait pas un enfant dans Salerne qui ne connut la personne, la vie et la demeure du bucheron. Aussi les estafiers n'eurent-ils pas grand'peine a trouver l'homme qu'ils cherchaient. Zerbin etait a deux genoux dans sa cour, tout occupe a affiler sa fameuse cognee; il en essayait le tranchant avec l'ongle de son pouce, quand une main s'abattit sur lui, le prit au collet, et d'un effort vigoureux le remit sur ses pieds. Dix coups de poing, vingt bourrades dans le dos le pousserent dans la rue; c'est de cette facon qu'il apprit qu'un ministre s'interessait a sa personne, et que le roi lui-meme daignait l'appeler au palais. Zerbin etait un sage, et le sage ne s'etonne de rien. Il enfonca ses deux mains dans sa ceinture, et marcha tranquillement sans trop s'emouvoir de la grele qui tombait sur lui. Cependant, pour etre sage, on n'est pas un saint. Un coup de pied recu dans le mollet lassa la patience du bucheron. --Doucement, dit-il, un peu de pitie pour le pauvre monde. --Je crois que le drole raisonne, dit un de ceux qui le maltraitaient. Monsieur est douillet: on va prendre des gants pour le mener par la main. --Je voudrais vous voir a ma place, dit Zerbin; nous verrions si vous ririez. --Te tairas-tu, drole! dit le chef de la bande en lui decochant un coup de poing a decorner un boeuf. Le coup etait mal porte sans doute, car, au lieu d'atteindre Zerbin, il alla droit dans l'oeil d'un estafier. Furieux et a moitie aveugle, le blesse se jeta sur le maladroit qui l'avait frappe et le prit aux cheveux. Les voila qui se battent; on veut les separer: les coups de poing pleuvent a droite, a gauche, en haut, en bas; c'etait une melee generale: rien n'y manquait, ni les enfants qui crient, ni les femmes qui pleurent, ni les chiens qui aboient. Il fallut envoyer une patrouille pour retablir l'ordre, en arretant les battants, les battus et les curieux. Zerbin, toujours impassible, s'en allait au chateau en se promenant, quand, sur la grande place, il fut aborde par une longue file de beaux messieurs en habits brodes et en culottes courtes. C'etaient les valets du roi, qui, sous la direction du majordome et du grand chambellan lui-meme, venaient au-devant du fiance qu'attendait la princesse. Comme ils avaient recu l'ordre d'etre polis, chacun d'eux avait le chapeau a la main et le sourire sur les levres. Ils saluerent Zerbin; le bucheron, en homme bien eleve, leur rendit leur salut. Nouvelles reverences de la livree, nouveau salut de Zerbin. Cela se fit huit ou dix fois de suite avec une gravite parfaite. Zerbin se fatigua le premier: n'etant pas ne dans un palais, il n'avait pas les reins souples, l'habitude lui manquait: --Assez, s'ecria-t-il, assez; et comme dit la chanson: Apres trois refus, La chance; Apres trois saluts, La danse. Vous ne m'avez pas trop salue, dansez maintenant. Aussitot, voici les valets qui se mettent a danser en saluant, a saluer en dansant, et qui tous, precedant Zerbin dans un ordre admirable, lui font au chateau une entree digne d'un roi. IX Pour se donner une attitude majestueuse, Mouchamiel regardait gravement le bout de son nez; Aleli soupirait, Mistigris taillait des plumes comme un diplomate qui cherche une idee, les courtisans immobiles et muets avaient l'air de reflechir. Enfin, la grande porte du salon s'ouvrit. Majordome et valets entrerent en cadence, dansant une sarabande qui surprit fort la cour. Derriere eux marchait le bucheron, aussi peu emu des splendeurs royales que s'il etait ne dans un palais. Cependant, a la vue du roi, il s'arreta, ota son chapeau qu'il tint a deux mains sur sa poitrine, salua trois fois en tirant la jambe droite; puis, il remit son chapeau sur sa tete, s'assit paisiblement sur un fauteuil et fit danser le bout de son pied. --Mon pere, s'ecria la princesse en se jetant au cou du roi, le voici l'epoux que vous m'avez donne. Qu'il est beau! qu'il est noble! N'est-ce pas que vous l'aimerez? --Mistigris, murmura Mouchamiel a demi etrangle, interrogez cet homme avec les plus grands menagements. Songez au repos de ma fille et au mien. Quelle aventure! Ah! que les peres seraient heureux s'ils n'avaient pas d'enfants! --Que Votre Majeste se rassure, repondit Mistigris; l'humanite est mon devoir et mon plaisir. --Leve-toi, coquin! dit-il a Zerbin d'un ton brusque; reponds vite, si tu veux sauver ta peau. Es-tu un prince deguise? Tu te tais, miserable! Tu es un sorcier! --Pas plus sorcier que toi, mon gros, repondit Zerbin sans quitter son fauteuil. --Ah! brigand! s'ecria le ministre; cette denegation prouve ton crime; te voila confondu par ton silence, triple scelerat! [Illustration: Zerbin tenait la barre et murmurait je ne sais quelle chanson plaintive.] --Si j'avouais, je serais donc innocent? dit Zerbin. --Sire, dit Mistigris, qui prenait la furie pour l'eloquence, faites justice; purgez vos Etats, purgez la terre de ce monstre. La mort est trop douce pour un pareil sacripant. --Va toujours, dit Zerbin; aboie, mon gros, aboie, mais ne mords pas. --Sire, cria Mistigris en soufflant, votre justice et votre humanite sont en presence. _Oua, oua, oua._ L'humanite vous ordonne de proteger vos sujets en les delivrant de ce sorcier, _oua, oua, oua_. La justice veut qu'on le pende ou qu'on le brule, _oua, oua, oua_. Vous etes pere, _oua, oua_, mais vous etes roi, _oua, oua_, et le roi, _oua, oua_, doit effacer le pere, _oua, oua, oua_. --Mistigris, dit le roi, vous parlez bien, mais vous avez un tic insupportable. Pas tant d'affectation. Concluez. --Sire, reprit le ministre, la mort, la corde, le feu. _Oua, oua, oua._ Tandis que le roi soupirait, Aleli, quittant brusquement son pere, alla se mettre aupres de Zerbin. --Ordonnez, Sire, dit-elle; voici mon epoux; son sort sera le mien. A ce scandale, toutes les dames de la cour se couvrirent la figure. Mistigris lui-meme se crut oblige de rougir. --Malheureuse! dit le roi furieux, en te deshonorant tu as prononce ta condamnation. Gardes! arretez ces deux creatures; qu'on les marie seance tenante; apres cela, confisquez le premier bateau qui se trouvera dans le port, jetez-y ces coupables, et qu'on les abandonne a la fureur des flots. --Ah! Sire, s'ecria Mistigris, tandis qu'on entrainait la princesse et Zerbin, vous etes le plus grand roi du monde. Votre bonte, votre douceur, votre indulgence seront l'exemple et l'etonnement de la posterite. Que ne dira pas demain le _Journal officiel_! Pour nous, confondus par tant de magnanimite, il ne nous reste qu'a nous taire et a admirer. --Ma pauvre fille, s'ecria le roi, que va-t-elle devenir sans son pere! Gardes, saisissez Mistigris et mettez-le aussi sur le bateau. Ce sera pour moi une consolation que de savoir cet habile homme aupres de ma chere Aleli. Et puis, changer de ministre, ce sera toujours une distraction; dans ma triste situation, j'en ai besoin. Adieu, mon Mistigris. Mistigris etait reste la bouche ouverte; il allait reprendre haleine pour maudire les princes et leur ingratitude, quand on l'emporta hors du palais. Malgre ses cris, ses menaces, ses prieres et ses pleurs, on le jeta sur la barque, et bientot les trois amis se trouverent seuls au milieu des flots. Quant au bon roi Mouchamiel, il essuya une larme et s'enferma dans la chambre basse pour achever une sieste si desagreablement interrompue. X La nuit etait belle et calme; la lune eclairait de sa blanche clarte la mer et ses sillons tremblants; le vent soufflait de terre et emportait au loin la barque; deja on apercevait Capri qui se dressait au milieu des flots comme une corbeille de fleurs. Zerbin tenait la barre et murmurait je ne sais quelle chanson, plaintive, chant de bucheron ou de matelot. A ses pieds etait assise Aleli, silencieuse, mais non pas triste; elle ecoutait son bien-aime. Le passe, elle l'oubliait; l'avenir, elle n'y songeait guere; rester aupres de Zerbin, c'etait toute sa vie. Mistigris, moins tendre, etait moins philosophe. Inquiet et furieux, il s'agitait comme un ours dans sa cage et faisait a Zerbin de beaux discours que le bucheron n'ecoutait pas. Insensible comme toujours, Zerbin penchait la tete. Peu habitue aux harangues officielles, les discours du ministre l'endormaient. --Qu'allons-nous devenir? criait Mistigris. Voyons affreux sorcier, si tu as quelque vertu montre-le; tire-nous d'ici. Fais-toi prince ou roi quelque part, et nomme-moi ton premier ministre. Il me faut quelque chose a gouverner. A quoi te sert ta puissance, si tu ne fais pas la fortune de tes amis? --J'ai faim, dit Zerbin en ouvrant la moitie d'un oeil. Aleli se leva aussitot et chercha autour d'elle. --Mon ami, dit-elle, que voulez-vous? --Je veux des figues et du raisin, dit le bucheron. Mistigris poussa un cri; un baril de figues et de raisins secs venait de sortir entre ses jambes et l'avait jete par terre. --Ah! pensa-t-il en se relevant, j'ai ton secret, maudit sorcier. Si tu as ce que tu souhaites, ma fortune est faite: je n'ai pas ete ministre pour rien, beau prince; je te ferai vouloir ce que je voudrai. Tandis que Zerbin mangeait ses figues, Mistigris s'approcha de lui, le dos courbe, la face souriante. --Seigneur Zerbin, dit-il, je viens demander a Votre Excellence son incomparable amitie. Peut-etre Votre Altesse n'a-t-elle pas bien compris tout ce que je cachais de devouement sous la severite affectee de mes paroles; mais je puis l'assurer que tout etait calcule pour brusquer son bonheur. C'est moi seul qui ai hate son heureux mariage. --J'ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin. --Voici, seigneur, dit Mistigris avec toute la grace d'un courtisan. J'espere que Son Excellence sera satisfaite de mes petits services et qu'elle me mettra souvent a meme de lui temoigner tout mon zele. --Triple brute, murmura-t-il tout bas, tu ne m'entends point. Il faut absolument que je mette Aleli dans mes interets. Plaire aux dames, c'est le grand secret de la politique. --A propos, seigneur Zerbin, reprit-il en souriant, vous oubliez que vous etes marie de ce soir. Ne serait-il pas convenable de faire un cadeau de noces a votre royale fiancee? --Toi, mon gros, tu m'ennuies, dit Zerbin. Un cadeau de noces, ou veux-tu que je le peche? au fond de la mer? Va le demander aux poissons, tu me le rapporteras. A l'instant meme, comme si une main invisible l'eut lance, Mistigris sauta par-dessus le bord et disparut sous les flots. Zerbin se remit a eplucher et a croquer ses raisins, tandis qu'Aleli ne se lassait pas de le regarder. --Voila un marsouin qui sort de l'eau, dit Zerbin. Ce n'etait pas un marsouin, c'etait l'heureux messager qui, remonte sur les vagues, se debattait au milieu de l'ecume; Zerbin prit Mistigris par les cheveux et l'en tira par-dessus bord. Chose etrange, le gros homme avait dans les dents une escarboucle qui brillait comme une etoile au milieu de la nuit. Des qu'il put respirer: --Voila, dit-il, le cadeau que le roi des poissons offre a la charmante Aleli. Vous voyez, seigneur Zerbin, que vous avez en moi le plus fidele et le plus devoue des esclaves. Si vous avez jamais un petit ministere a confier... --J'ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin. --Seigneur, reprit Mistigris, ne ferez-vous rien pour la princesse votre femme? Cette barque exposee a toutes les injures de l'air n'est pas un sejour digne de sa naissance et de sa beaute. --Assez! Mistigris, dit Aleli; je suis bien ici, je ne demande rien. --Rappelez-vous, Madame, dit l'officieux ministre que, lorsque le prince de Capri vous offrit sa main, il avait envoye a Salerne un splendide navire en acajou, ou l'or et l'ivoire brillaient de toutes parts. Et ces matelots vetus de velours, et ces cordages de soie et ces salons tout ornes de glaces! voila ce qu'un petit prince faisait pour vous. Le seigneur Zerbin ne voudra pas rester en arriere, lui, si noble, si puissant et si bon. --Il est sot, ce bonhomme-la! dit Zerbin; il parle toujours. Je voudrais avoir un bateau comme ca, rien que pour te clore le bec, bavard! apres cela tu te tairais. A ce moment, Aleli poussa un cri de surprise et de joie qui fit tressaillir le bucheron. Ou etait-il? Sur un magnifique navire qui fendait les vagues avec la grace d'un cygne aux ailes gonflees. Une tente eclairee par des lampes d'albatre formait sur le pont un salon richement meuble; Aleli, toujours assise aux pieds de son epoux, le regardait toujours; Mistigris courait apres l'equipage et voulait donner des ordres aux matelots. Mais sur cet etrange vaisseau personne ne parlait; Mistigris en etait pour son eloquence, et ne pouvait meme trouver un mousse a gouverner. Zerbin se leva pour regarder le sillage; Mistigris accourut aussitot, toujours souriant. --Votre Seigneurie, dit-il, est-elle satisfaite de mes efforts et de mon zele? --Tais-toi, bavard, dit le bucheron. Je te defends de parler jusqu'a demain matin. Je reve, laisse-moi dormir. Mistigris resta bouche beante, en faisant les gestes les plus respectueux; puis de desespoir il descendit a la salle a manger et se mit a souper sans rien dire. Il but durant quatre heures sans pouvoir se consoler, et finit par tomber sous la table. Pendant ce temps Zerbin revait tout a son aise; Aleli, seule, ne dormait pas. XI On se lasse de tout, meme du bonheur, dit un proverbe; a plus forte raison se lasse-t-on d'aller en mer sur un navire ou personne ne parle, et qui va je ne sais ou. Aussi, des que Mistigris eut repris ses sens et recouvre la parole, n'eut-il d'autre idee que d'amener Zerbin a souhaiter d'etre a terre. La chose etait difficile; l'adroit courtisan craignait toujours quelque voeu indiscret qui le renverrait chez les poissons: il tremblait par-dessus tout que Zerbin ne regrettat ses bois et sa cognee. Devenez donc le ministre d'un bucheron! Par bonheur Zerbin s'etait reveille dans une humeur charmante; il s'habituait a la princesse, et, si brute qu'il fut, cette aimable figure l'egayait. Mistigris voulut saisir l'occasion; mais, helas! les femmes sont si peu raisonnables, quand par hasard elles aiment! Aleli disait a Zerbin combien il serait doux de vivre ensemble, seuls, loin du monde et du bruit, dans quelque chaumiere tranquille, au milieu d'un verger, au bord d'un ruisseau. Sans rien comprendre a cette poesie, le bon Zerbin ecoutait avec plaisir ces douces paroles qui le bercaient. --Une chaumiere, avec des vaches et des poules, disait-il, ce serait joli. Si... Mistigris se sentit perdu et frappa un grand coup. --Ah! seigneur! s'ecria-t-il, regardez donc la-bas en face de vous. Que c'est beau! --Quoi donc? dit la princesse, je ne vois rien. --Ni moi non plus, dit Zerbin en se frottant les yeux. --Est-ce possible? reprit Mistigris d'un air etonne. Quoi! vous ne voyez pas ce palais de marbre qui brille au soleil, et ce grand escalier, tout garni d'orangers, qui par cent marches descend majestueusement au bord de la mer? --Un palais? dit Aleli. Pour etre entouree de courtisans, d'egoistes et de valets, je n'en veux pas. Fuyons. --Oui, dit Zerbin, une chaumiere vaut mieux; on y est plus tranquille. --Ce palais-la ne ressemble a aucun autre, s'ecria Mistigris, chez qui la peur excitait l'imagination. Dans cette demeure feerique il n'y a ni courtisans ni valets; on est servi de facon invisible; on est tout a la fois seul et entoure! Les meubles ont des mains, les murs ont des oreilles. --Ont-ils une langue? dit Zerbin. --Oui, reprit Mistigris; ils parlent et disent tout, mais ils se taisent quand on veut. --Eh bien! dit le bucheron, ils ont plus d'esprit que toi. Je voudrais bien avoir un chateau comme ca. Ou est-il donc, ce beau palais? Je ne le vois pas. --Il est la devant vous, mon ami, dit la princesse. Le vaisseau avait couru vers la terre, et deja on jetait l'ancre dans un port ou l'eau etait assez profonde pour qu'on put aborder a quai. Le port etait a demi entoure par un grand escalier en fer a cheval; au-dessus de l'escalier, sur une plate-forme immense et qui dominait la mer, s'elevait le plus riant palais qu'on ait jamais reve. Les trois amis monterent gaiement; Mistigris allait en tete, tout en soufflant a chaque marche. Arrive a la grille du chateau, il voulut sonner; pas de cloche; il appela: ce fut la Grille elle-meme qui repondit. --Que veux-tu, etranger? demanda-t-elle. --Parler au maitre de ce logis, dit Mistigris, un peu intrigue de causer pour la premiere fois avec du fer battu. --Le maitre de ce palais est le seigneur Zerbin, repondit la Grille. Quand il approchera, j'ouvrirai. Zerbin arrivait, donnant le bras a la belle Aleli; la Grille s'ecarta avec respect et laissa passer les deux epoux, suivis de Mistigris. Une fois sur la terrasse, Aleli regarda le spectacle splendide qu'elle avait sous les yeux: la mer, la mer immense, toute brillante au soleil du matin. --Qu'il fait bon ici! dit-elle, et qu'on serait bien, assis sous cette galerie, toute garnie de lauriers en fleur! --Oui, dit Zerbin, mettons-nous par terre. --Il n'y a donc pas de fauteuils, ici? s'ecria Mistigris. --Nous voici, nous voici, crierent les fauteuils; et ils arriverent tous, courant l'un apres l'autre, aussi vite que leurs quatre pieds le permettaient. --On dejeunerait bien ici, dit Mistigris. --Oui, dit Zerbin; mais ou est la table? --Me voila, me voila, repondit une voix de contralto. Et une belle table d'acajou, marchant avec la gravite d'une matrone, vint se placer devant les convives. --C'est charmant, dit la princesse, mais ou sont les plats? --Nous voici, nous voici, crierent des petites voix seches: et trente plats, suivis des assiettes, leurs soeurs, et des couverts, leurs cousins, sans oublier leurs tantes, les salieres, se rangerent en un instant dans un ordre admirable sur la table, qui se couvrit de gibier, de fruits et de fleurs. --Seigneur Zerbin, dit Mistigris, vous voyez ce que je fais pour vous. Tout ceci est mon oeuvre. --Tu mens! cria une voix. Mistigris se retourna et ne vit personne; c'etait une colonne de la galerie qui avait parle. --Seigneur, dit-il, je crois que personne ne peut m'accuser d'imposture; j'ai toujours dit la verite. --Tu mens! dit la voix. --Ce palais est odieux, pensa Mistigris. Si les murs y disent la verite, on n'y etablira jamais la cour, et je ne serai jamais ministre. Il faut changer cela. --Seigneur Zerbin, reprit-il, au lieu de vivre ici solitaire, n'aimeriez-vous pas mieux avoir un bon peuple qui payerait de bons petits impots, qui fournirait de bons petits soldats, et qui vous entourerait d'amour et de tendresse? --Roi! dit Zerbin, pour quoi faire? --Mon ami, ne l'ecoutez pas, dit la bonne Aleli. Restons ici, nous y sommes si bien tous les deux. --Tous les trois, dit Mistigris; je suis ici le plus heureux des hommes, et pres de vous je ne desire rien. --Tu mens! dit la voix. --Quoi! seigneur, y a-t-il ici quelqu'un qui ose douter de mon devouement? --Tu mens! reprit l'echo. --Seigneur, ne l'ecoutez pas, s'ecria Mistigris. Je vous honore et je vous aime; croyez a mes serments. --Tu mens! reprit la voix impitoyable. --Ah! si tu mens toujours, va-t-en dans la lune, dit Zerbin; c'est le pays des menteurs. Parole imprudente, car aussitot Mistigris partit en l'air comme une fleche et disparut au-dessus des nuages. Est-il jamais redescendu sur la terre? on l'ignore, quoique certains chroniqueurs assurent qu'il y a reparu, mais sous un autre nom. Ce qui est certain, c'est qu'on ne l'a jamais revu dans un palais ou les murs memes disaient la verite. XII Restes seuls, Zerbin croisa les bras et regarda la mer, tandis qu'Aleli se laissait aller aux plus douces pensees. Vivre dans une solitude enchantee, aupres de ce qu'on aime, n'est-ce pas ce qu'on reve dans ses plus beaux jours? Pour connaitre son nouveau domaine, elle prit le bras de Zerbin. De droite et de gauche, le palais etait entoure de belles prairies arrosees d'eaux jaillissantes. Des chenes verts, des hetres pourpres, des melezes aux fines aiguilles, des platanes aux feuilles orangees allongeaient leurs grandes ombres sur le gazon. Au milieu du feuillage chantait la fauvette, dont la chanson respirait la joie et le repos. Aleli mit la main sur son coeur, et regardant Zerbin: --Mon ami, lui dit-elle, etes-vous heureux ici et n'avez-vous plus rien a desirer? --Je n'ai jamais rien desire, dit Zerbin. Qu'ai-je a demander? Demain je prendrai ma cognee et je travaillerai ferme; il y a la de beaux bois a abattre; on en peut tirer plus d'un cent de fagots. --Ah! dit Aleli en soupirant, vous ne m'aimez pas! --Vous aimer! dit Zerbin, qu'est-ce que c'est que ca? Je ne vous veux pas de mal, assurement, bien au contraire; voila un chateau qui nous vient des nues, il est a vous; ecrivez a votre pere, faites-le venir, ca me fera plaisir. Si je vous ai fait de la peine, ca n'est pas ma faute: je n'y suis pour rien. Bucheron je suis ne, bucheron je veux mourir. Ca, c'est mon metier, et je sais me tenir a ma place. Ne pleurez pas, je ne veux rien dire qui vous afflige. --Ah! Zerbin, s'ecria la pauvre Aleli, que vous ai-je fait pour me traiter de la sorte? je suis donc bien laide et bien mechante pour que vous ne vouliez pas m'aimer? --Vous aimer! ce n'est pas mon affaire. Encore une fois, ne pleurez pas. Ca ne sert a rien. Calmez-vous, soyez raisonnable, mon enfant. Allons, bon! voila de nouvelles larmes! eh bien! oui, si ca vous fait plaisir, je veux bien vous aimer; je vous aime, Aleli, je vous aime. La pauvre Aleli, tout eploree, leva les yeux: Zerbin etait transforme. Il y avait dans son regard la tendresse d'un epoux, le devouement d'un homme qui donne a tout jamais son coeur et sa vie. A cette vue, Aleli se mit a pleurer de plus belle; mais, en pleurant, elle souriait a Zerbin, qui, de son cote, pour la premiere fois, se mit a fondre en larmes. Pleurer sans savoir pourquoi, n'est-ce pas le plus grand plaisir de la vie? Et alors parut la fee des eaux, tenant par la main le sage Mouchamiel. Le bon roi etait bien malheureux depuis qu'il n'avait plus sa fille et son ministre. Il embrassa tendrement ses enfants, leur donna sa benediction et leur dit adieu le meme jour pour menager son emotion, sa sensibilite et sa sante. La fee des eaux resta la protectrice des deux epoux, qui vecurent longtemps dans leur beau palais, heureux d'oublier le monde, plus heureux d'en etre oublies. Zerbin resta-t-il sot, comme l'etait son pere? Son ame s'ouvrit-elle a la clarte des cieux? On pouvait d'un seul mot lui dessiller les yeux; Ce mot, le lui dit-on tout bas? C'est un mystere; Je l'ignore et je dois me taire. Mais qu'importe, apres tout? Zerbin etait heureux. On l'aimait, c'est la grande affaire; Lui donner de l'esprit n'etait pas necessaire; Qu'elle soit princesse ou bergere, Toute femme en menage a de l'esprit pour deux. LE PACHA BERGER CONTE TURC Il y avait une fois a Bagdad un pacha fort aime du sultan, fort redoute de ses sujets. Ali (c'etait le nom de notre homme) etait un vrai musulman, un Turc de la vieille roche. Des que l'aube du jour permettait de distinguer un fil blanc d'un fil noir, il etendait un tapis a terre, et, le visage tourne vers la Mecque, il faisait pieusement ses ablutions et ses prieres. Ses devotions achevees, deux esclaves noirs, vetus d'ecarlate, lui apportaient la pipe et le cafe. Ali s'installait sur un divan, les jambes croisees, et restait ainsi tout le long du jour. Boire a petits coups du cafe d'Arabie, noir, amer, brulant, fumer lentement du tabac de Smyrne dans un long _narghile_, dormir, ne rien faire et penser moins encore, c'etait la sa facon de gouverner. Chaque mois, il est vrai, un ordre venu de Stamboul lui enjoignait d'envoyer au tresor imperial un million de piastres, l'impot du pachalick; ce jour-la, le bon Ali, sortant de sa quietude ordinaire, appelait devant lui les plus riches marchands de Bagdad et leur demandait poliment deux millions de piastres. Les pauvres gens levaient les mains au ciel, se frappaient la poitrine, s'arrachaient la barbe et juraient en pleurant qu'ils n'avaient pas un _para_[1]; ils imploraient la pitie du pacha, la misericorde du sultan. Sur quoi, Ali, sans cesser de prendre son cafe, les faisait batonner sur la plante des pieds jusqu'a ce qu'on lui apportat cet argent qui n'existait pas, et qu'on finissait toujours par trouver quelque part. La somme comptee, le fidele administrateur en envoyait la moitie au sultan et jetait l'autre moitie dans ses coffres; puis, il se remettait a fumer. Quelquefois, malgre sa patience, il se plaignait, ce jour-la, des soucis de la grandeur et des fatigues du pouvoir; mais, le lendemain, il n'y pensait plus, et, le mois suivant, il levait l'impot avec le meme calme et le meme desinteressement. C'etait le modele des pachas. [Note 1: Le para vaut quelques centimes.] Apres la pipe, le cafe et l'argent, ce qu'Ali aimait le mieux, c'etait sa fille, _Charme-des-Yeux_. Il avait raison de l'aimer, car dans sa fille, comme dans un vivant miroir, Ali se revoyait avec toutes ses vertus. Aussi nonchalante que belle, _Charme-des-Yeux_ ne pouvait faire un pas sans avoir aupres d'elle trois femmes toujours pretes a la servir: une esclave blanche avait soin de sa coiffure et de sa toilette, une esclave jaune lui tenait le miroir ou l'eventait, une esclave noire l'amusait par ses grimaces et recevait ses caresses ou ses coups. Chaque matin, la fille du pacha sortait dans un grand chariot traine par des boeufs; elle passait trois heures au bain, et usait le reste du temps en visites, occupee a manger des confitures de roses, a boire des sorbets a la grenade, a regarder des danseuses, a se moquer de ses bonnes amies. Apres une journee si bien remplie, elle rentrait au palais, embrassait son pere et dormait sans rever. Lire, reflechir, broder, faire de la musique, ce sont la des fatigues que _Charme-des-Yeux_ avait soin de laisser a ses servantes. Quand on est jeune, belle, riche et fille de pacha, on est nee pour s'amuser, et qu'y a-t-il de plus amusant et de plus glorieux que de ne rien faire? C'est ainsi que raisonnent les Turcs; mais combien de chretiens qui sont Turcs a cet endroit! Il n'y a point ici-bas de bonheur sans melange; autrement la terre ferait oublier le ciel. Ali en fit l'experience. Un jour d'impot, le vigilant pacha, moins eveille que de coutume, fit batonner par megarde un _raya_ grec, protege de l'Angleterre. Le battu cria: c'etait son droit; mais le consul anglais, qui avait mal dormi, cria plus fort que le battu, et l'Angleterre, qui ne dort jamais, cria plus fort que le consul. On hurla dans les journaux, on vocifera au parlement, on montra le poing a Constantinople. Tant de bruit pour si peu de chose fatigua le sultan, et, ne pouvant se debarrasser de sa fidele alliee, dont il avait peur, il voulut au moins se debarrasser du pacha, cause innocente de tout ce vacarme. La premiere idee de Sa Hautesse fut de faire etrangler son ancien ami; mais Elle reflechit que le supplice d'un musulman donnerait trop d'orgueil et trop de joie a ces chiens de chretiens qui aboient toujours. Aussi, dans son inepuisable clemence, le Commandeur des Croyants se contenta-t-il d'ordonner qu'on jetat le pacha sur quelque plage deserte, et qu'on l'y laissat mourir de faim. Par bonheur pour Ali, son successeur et son juge etait un vieux pacha, chez qui l'age temperait le zele, et qui savait par experience que la volonte des sultans n'est immuable que dans l'almanach. Il se dit qu'un jour Sa Hautesse pourrait regretter un ancien ami, et qu'alors Elle lui saurait gre d'une clemence qui ne lui coutait rien. Il se fit amener en secret Ali et sa fille, leur donna des habits d'esclave et quelques piastres, et les prevint que, si le lendemain on les retrouvait dans le pachalick, ou si jamais on entendait prononcer leur nom, il les ferait etrangler ou decapiter, a leur choix. Ali le remercia de tant de bonte; une heure apres, il etait parti avec une caravane qui gagnait la Syrie. Des le soir on proclama dans les rues de Bagdad la chute et l'exil du pacha; ce fut une ivresse universelle. De toutes parts on celebrait la justice et la vigilance du sultan, qui avait toujours l'oeil ouvert sur les miseres de ses enfants. Aussi, le mois suivant, quand le nouveau pacha, qui avait la main un peu lourde, demanda deux millions et demi de piastres, le bon peuple de Bagdad paya-t-il sans compter, trop heureux d'avoir enfin echappe aux serres du brigand qui, durant tant d'annees, l'avait pille impunement. Sauver sa tete est une bonne chose, mais ce n'est pas tout: il faut vivre, et c'est une besogne assez difficile pour un homme habitue a compter sur le travail et l'argent d'autrui. En arrivant a Damas, Ali se trouva sans ressources. Inconnu, sans amis, sans parents, il mourait de faim, et, douleur plus grande pour un pere! il voyait sa fille palir et deperir aupres de lui. Que faire en cette extremite? Tendre la main? Cela etait indigne d'un personnage qui, la veille encore, avait un peuple a ses genoux. Travailler? Ali avait toujours vecu noblement, il ne savait rien faire. Tout son secret, quand il avait besoin d'argent, c'etait de faire batonner les gens; mais, pour exercer en paix cette industrie respectable, il faut etre pacha et avoir un privilege du sultan. Faire ce metier en amateur, a ses risques et perils, c'etait s'exposer a etre pendu comme voleur de grand chemin. Les pachas n'aiment pas la concurrence, Ali en savait quelque chose: la plus belle action de sa vie, c'etait d'avoir fait etrangler de temps a autre quelque petit larron qui avait eu la sottise de chasser sur les terres des grands. Un jour qu'il n'avait pas mange, et que _Charme-des-Yeux_, epuisee par le jeune, n'avait pu quitter la natte ou elle etait couchee, Ali, rodant par les rues de Damas, comme un loup affame, apercut des hommes qui chargeaient des cruches d'huile sur leur tete et les portaient a un magasin peu eloigne. A l'entree du magasin etait un commis, qui payait a chaque porteur un _para_ par voyage. La vue de cette petite piece de cuivre fit tressaillir l'ancien pacha. Il se mit a la file, et, montant un etroit escalier, recut en charge une enorme jarre, qu'il avait grand'peine a tenir en equilibre sur sa tete, meme en y portant les deux mains. Le cou ramasse, les epaules relevees, le front tendu, Ali descendait pas a pas, quand, a la troisieme marche, il sentit que son fardeau penchait en avant. Il se rejette en arriere, le pied lui glisse, il roule jusqu'au bas de l'escalier, suivi de la jarre brisee en eclats et des flots d'huile qui l'inondent. Il se relevait tout honteux, quand il se sentit pris au collet par le commis de la maison. --Maladroit, lui dit ce dernier, paye-moi vite cinquante piastres pour reparer ta sottise, et sors d'ici! Quand on ne sait pas un metier, on ne s'en mele pas. --Cinquante piastres! dit Ali en souriant avec amertume. Ou voulez-vous que je les prenne? Je n'ai pas un _para_. --Si tu ne payes pas avec ta bourse, tu payeras avec ta peau, reprit le commis sans sourciller. Et, sur un signe de cet homme, Ali, saisi par quatre bras vigoureux, fut jete a terre, ses pieds passes entre deux cordes, et la, dans une attitude ou il n'avait que trop souvent mis les autres, il recut sur la plante des pieds cinquante coups de baton aussi vertement appliques que si un pacha eut preside a l'execution. Il se releva sanglant et boiteux des deux jambes, s'enveloppa les pieds de quelques haillons et se traina vers sa maison en soupirant. --Dieu est grand, murmurait-il; il est juste que je souffre ce que j'ai fait souffrir. Mais les marchands de Bagdad que je faisais batonner etaient plus heureux que moi: ils avaient des amis qui payaient pour eux, et, moi, je meurs de faim, et j'en suis pour mes coups de baton. Il se trompait: une bonne femme qui, par hasard ou par curiosite, avait vu sa mesaventure, le prit en pitie. Elle lui donna de l'huile pour panser ses blessures, un petit sac de farine et quelques poignees de lupins pour vivre en attendant la guerison, et, ce soir-la meme, pour la premiere fois depuis sa chute, Ali put dormir sans s'inquieter du lendemain. Rien n'aiguise l'esprit comme la maladie et la solitude. Dans sa retraite forcee, Ali eut une idee lumineuse: "J'ai ete un sot, pensa-t-il, de prendre le metier de portefaix: un pacha n'a pas la tete forte; c'est aux boeufs qu'il faut laisser cet honneur. Ce qui distingue les gens de ma condition, c'est l'adresse, c'est la legerete des mains; j'etais un chasseur sans pareil; de plus, je sais comment l'on flatte et l'on ment; je m'y connais, j'etais pacha: choisissons un etat ou je puisse etonner le monde par ces brillantes qualites et conquerir rapidement une honnete fortune." Sur ces reflexions, Ali se fit barbier. Les premiers jours tout alla bien: le patron du nouveau barbier lui faisait tirer de l'eau, laver la boutique, secouer les nattes, ranger les ustensiles, servir le cafe et les pipes aux habitues. Ali se tirait a merveille de ces fonctions delicates. Si, par hasard, on lui confiait la tete de quelque paysan de la montagne, un coup de rasoir donne de travers passait inapercu: ces bonnes gens ont la peau dure et n'ignorent pas qu'ils sont faits pour etre ecorches; un peu plus, un peu moins, cela ne les change guere et n'emeut en rien leur stupidite. Un matin, en l'absence du patron, il entra dans la boutique un grand personnage dont la vue seule etait faite pour intimider le pauvre Ali. C'etait le bouffon du pacha, un horrible petit bossu qui avait la tete en citrouille, avec les longue pattes velues, l'oeil inquiet et les dents d'un singe. Tandis qu'on lui versait sur le crane les flots d'une mousse odorante, le bouffon, renverse sur son siege, s'amusait a pincer le nouveau barbier, a lui rire au nez, a lui tirer la langue. Deux fois, il lui fit tomber des mains le bassin de savon, ce qui deux fois le mit en telle joie qu'il lui jeta quatre _paras_. Cependant le prudent Ali ne perdait rien de son serieux; tout entier au soin d'une tete si chere, il faisait marcher son rasoir avec une regularite, avec une legerete admirables, quand tout a coup le bossu fit une grimace si hideuse et poussa un tel cri, que le barbier, effraye, retira brusquement la main, emportant au bout de son rasoir la moitie d'une oreille, et ce n'etait pas la sienne. Les bouffons aiment a rire, mais c'est aux depens d'autrui. Il n'y a pas de gens qui aient l'epiderme plus sensible que ceux qui daubent sur la peau de leurs voisins. Tomber a coups de poing sur Ali et l'etrangler, tout en criant a l'assassin, ce fut pour le bossu l'affaire d'un instant. Par bonheur pour Ali, l'entaille etait si forte, qu'il fallut bien que le blesse songeat a son oreille, d'ou jaillissait un flot de sang. Ali saisit ce moment favorable et se mit a fuir dans les ruelles de Damas avec la legerete d'un homme qui n'ignore pas que, s'il est pris, il est pendu. Apres mille detours, il se cacha dans une cave ruinee et n'osa regagner sa demeure qu'au milieu des tenebres et du silence de la nuit. Rester a Damas apres un tel accident, c'etait une mort certaine; Ali n'eut pas de peine a convaincre sa fille qu'il fallait partir, et sur l'heure. Leur bagage ne les genait guere; avant l'aurore ils avaient gagne la montagne. Trois jours durant, ils marcherent sans s'arreter, n'ayant pour vivres que quelques figues derobees aux arbres du chemin, avec un peu d'eau trouvee a grand'peine au fond des ravines dessechees. Mais toute misere a sa douceur, et il est vrai de dire qu'au temps de leurs splendeurs jamais le pacha ni sa fille n'avaient bu ni mange de meilleur appetit. A leur derniere etape, les fugitifs furent accueillis par un brave paysan qui pratiquait largement la sainte loi de l'hospitalite. Apres souper, il fit causer Ali, et, le voyant sans ressources, il lui offrit de le prendre pour berger. Conduire a la montagne une vingtaine de chevres, suivies d'une cinquantaine de brebis, ce n'etait pas un metier difficile; deux bons chiens faisaient le plus fort de la besogne; on ne courait pas risque d'etre battu pour sa maladresse, on avait a discretion le lait et le fromage, et, si le fermier ne donnait pas un _para_, du moins il permettait a _Charme-des-Yeux_ de prendre autant de laine qu'elle en pourrait filer pour les habits de son pere et les siens. Ali, qui n'avait que le choix de mourir de faim ou d'etre pendu, se decida, sans trop de peine, a mener la vie des patriarches. Des le lendemain, il s'enfonca dans la montagne avec sa fille, ses chiens et son troupeau. [Illustration: Elle songeait a Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait point oublier les doux loisirs d'autrefois.] Une fois aux champs, Ali retomba dans son indolence. Couche sur le dos et fumant sa pipe, il passait le temps a regarder les oiseaux qui tournaient dans le ciel. La pauvre _Charme-des-Yeux_ etait moins patiente: elle songeait a Bagdad, et sa quenouille ne lui faisait point oublier les doux loisirs d'autrefois. --Mon pere, disait-elle souvent, a quoi bon la vie quand elle n'est qu'une perpetuelle misere? N'aurait-il pas mieux valu en finir tout d'un coup que de mourir a petit feu? --Dieu est grand, ma fille, repondait le sage berger, ce qu'il fait est bien fait. J'ai le repos; a mon age, c'est le premier des biens; aussi, tu le vois, je me resigne. Ah! si seulement j'avais appris un metier! Toi, tu as la jeunesse et l'esperance, tu peux attendre un retour de fortune. Que de raisons pour te consoler! --Je me resigne, mon bon pere, disait _Charme-des-Yeux_ en soupirant. Et elle se resignait d'autant moins qu'elle esperait davantage. Il y avait plus d'un an qu'Ali menait cette heureuse vie dans la solitude quand, un matin, le fils du pacha de Damas alla chasser dans la montagne. En poursuivant un oiseau blesse, il s'etait egare; seul et loin de sa suite, il cherchait a retrouver son chemin en descendant le cours d'un ruisseau, quand, au detour d'un rocher, il apercut en face de lui une jeune fille qui, assise sur l'herbe et les pieds dans l'eau, tressait sa longue chevelure. A la vue de cette belle creature, Yousouf poussa un cri. _Charme-des-Yeux_ leva la tete. Effrayee de voir un etranger, elle s'enfuit aupres de son pere et disparut aux regards du prince etonne. --Qu'est cela? pensa Yousouf. La fleur de la montagne est plus fraiche que la rose de nos jardins; cette fille du desert est plus belle que nos sultanes. Voici la femme que j'ai revee. Il courut sur les traces de l'inconnue aussi vite que le permettaient les pierres qui glissaient sous ses pieds. Il trouva enfin _Charme-des-Yeux_ occupee a traire les brebis, tandis qu'Ali appelait a lui les chiens, dont les aboiements furieux denoncaient l'approche d'un etranger. Yousouf se plaignit d'etre egare et de mourir de soif. _Charme-des-Yeux_ lui apporta aussitot du lait dans un grand vase de terre; il but lentement, sans rien dire, en regardant le pere et la fille; puis, enfin, il se decida a demander son chemin. Ali, suivi de ses deux chiens, conduisit le chasseur jusqu'au bas de la montagne, et revint tremblant. L'inconnu lui avait donne une piece d'or: c'etait donc un officier du sultan, un pacha peut-etre? Pour Ali, qui jugeait avec ses propres souvenirs, un pacha etait un homme qui ne pouvait que faire le mal, et dont l'amitie n'etait pas moins redoutable que la haine. En arrivant a Damas, Yousouf courut se jeter au cou de sa mere; il lui repeta qu'elle etait belle comme a seize ans, brillante comme la lune dans son plein, qu'elle etait sa seule amie, qu'il n'aimait qu'elle au monde, et, disant cela, il lui baisait mille et mille fois les mains. La mere se mit a sourire: "Mon enfant, lui dit-elle, tu as un secret a me confier: parle vite. Je ne sais pas si je suis aussi belle que tu le dis; mais ce dont je suis sure, c'est que jamais tu n'auras de meilleure amie que moi." Yousouf ne se fit pas prier; il brulait de raconter ce qu'il avait vu dans la montagne; il fit un portrait merveilleux de la belle inconnue, declara qu'il ne pouvait vivre sans elle, et qu'il voulait l'epouser des le lendemain. --Un peu de patience, mon fils, lui repetait sa mere; laisse-nous savoir quel est ce miracle de beaute; apres cela, nous deciderons ton pere, et nous le ferons consentir a cette heureuse union. Quand le pacha connut la passion de son fils, il commenca par se recrier et finit par se mettre en colere. Manquait-il a Damas des filles riches et bien faites, pour qu'il fut necessaire d'aller chercher au desert une gardeuse de moutons? Jamais il ne donnerait les mains a ce triste mariage, jamais! _Jamais_ est un mot qu'un homme prudent ne doit point prononcer dans son menage, quand il a contre lui sa femme et son fils. Huit jours n'etaient pas ecoules que le pacha, emu par les larmes de la mere, par la paleur et le silence du fils, en arrivait de guerre lasse a ceder. Mais, en homme fort et qui s'estime a son juste prix, il declara hautement qu'il faisait une sottise et qu'il le savait. --Soit! que mon fils epouse une bergere et que sa folie retombe sur sa tete; je m'en lave les mains. Mais, pour que rien ne manque a cette union ridicule, qu'on appelle mon bouffon. C'est a lui seul qu'il appartient d'obtenir et d'amener ici cette miserable chevriere qui a jete un sort sur ma maison. Une heure apres, le bossu, monte sur un ane, gagnait la montagne, maudissant le caprice du pacha et les amours de Yousouf. Y avait-il du bon sens d'envoyer en ambassade a un berger, par la poussiere et le soleil, un homme delicat, ne pour vivre sous les lambris d'un palais, et qui charmait les princes et les grands par la finesse du son esprit? Mais, helas! la fortune est aveugle: elle met les sots au pinacle, et reduit au metier de bouffon le genie qui ne veut pas mourir de faim. Trois jours de fatigue n'avaient pas adouci l'humeur du bossu, quand il apercut Ali, couche a l'ombre d'un caroubier, et plus occupe de sa pipe que de ses brebis. Le bouffon piqua son ane et s'avanca vers le berger avec la majeste d'un vizir. --Drole, lui dit-il, tu as ensorcele le fils du pacha: il te fait l'honneur d'epouser ta fille. Decrasse au plus vite cette perle de la montagne, il faut que je l'emmene a Damas. Quant a toi, le pacha t'envoie cette bourse et t'ordonne de vider au plus tot le pays. Ali laissa tomber la bourse qu'on lui jetait, et, sans retourner la tete, demanda au bossu ce qu'il voulait. --Bete brute, reprit ce dernier, ne m'as-tu pas entendu? Le fils du pacha prend ta fille en mariage. --Qu'est-ce que fait le fils du pacha? dit Ali. --Ce qu'il fait? s'ecria le bouffon, en eclatant de rire. Double pecore que tu es, t'imagines-tu qu'un si haut personnage soit un rustre de ton espece? Ne sais-tu pas que le pacha partage avec le sultan la dime de la province, et que, sur les quarante brebis que tu gardes si mal, il y en a quatre qui lui appartiennent de droit, et trente-six qu'il peut prendre a sa volonte? --Je ne te parle point du pacha, reprit tranquillement Ali. Que Dieu protege Son Excellence! Je te demande ce que fait son fils. Est-il armurier? --Non, imbecile. --Forgeron? --Encore moins. --Charpentier? --Non. --Chaufournier? --Non, non. C'est un grand seigneur. Entends-tu, triple sot! il n'y a que les gueux qui travaillent. Le fils du pacha est un noble personnage, ce qui veut dire qu'il a les mains blanches et qu'il ne fait rien. --Alors il n'aura pas ma fille, dit gravement le berger: un menage coute cher, je ne donnerai jamais mon enfant a un mari qui ne peut pas nourrir sa femme. Mais peut-etre le fils du pacha a-t-il quelque metier moins rude. N'est-il point brodeur? --Non, dit le bouffon, en haussant les epaules. --Tailleur? --Non. --Potier? --Non. --Vannier? --Non. --Il est donc barbier? --Non, dit le bossu, rouge de colere. Finis cette sotte plaisanterie, ou je te fais rouer de coups. Appelle ta fille; je suis presse. --Ma fille ne partira pas, repondit le berger. Il siffla ses chiens, qui vinrent se ranger aupres de lui en grognant et en montrant des crocs qui ne parurent charmer que mediocrement l'envoye du pacha. Il retourna sa monture, et menacant du poing Ali qui retenait ses dogues au poil herisse: --Miserable! lui cria-t-il, tu auras bientot de mes nouvelles; tu sauras ce qu'il en coute pour avoir une autre volonte que celle du pacha, ton maitre et le mien. Le bouffon rentra dans Damas avec sa moitie d'oreille plus basse que de coutume. Heureusement pour lui, le pacha prit la chose du bon cote. C'etait un petit echec pour sa femme et son fils; pour lui, c'etait un triomphe: double succes qui chatouillait agreablement son orgueil. --Vraiment, dit-il, le bonhomme est encore plus fou que mon fils; mais rassure-toi, Yousouf, un pacha n'a que sa parole. Je vais envoyer dans la montagne quatre cavaliers qui m'ameneront la fille; quant au pere, ne t'en embarrasse pas, je lui reserve un argument decisif. Et, disant cela, il fit gaiement un geste de la main, comme s'il coupait devant lui quelque chose qui le genait. Sur un signe de sa mere, Yousouf se leva et supplia son pere de lui laisser l'ennui de mener a fin cette petite aventure. Sans doute le moyen propose etait irresistible. Mais _Charme-des-Yeux_ avait peut-etre la faiblesse d'aimer le vieux berger, elle pleurerait; et le pacha ne voudrait pas attrister les premiers beaux jours d'un mariage. Yousouf esperait qu'avec un peu de douceur il viendrait facilement a bout d'une resistance qui ne lui semblait pas serieuse. --Fort bien, dit le pacha. Tu veux avoir plus d'esprit que ton pere; c'est l'usage des fils. Va donc, et fais ce que tu voudras; mais je te previens qu'a compter d'aujourd'hui je ne me mele plus de tes affaires. Si ce vieux fou de berger te refuse, tu en seras pour ta honte. Je donnerais mille piastres pour te voir revenir aussi sot que le bossu. Yousouf sourit, il etait sur de reussir. Comment _Charme-des-Yeux_ ne l'aimerait-elle pas? Il l'adorait. Et d'ailleurs a vingt ans doute-t-on de soi-meme et de la fortune? Le doute est fait pour ceux que la vie a trompes, non pour ceux qu'elle enivre de ses premieres illusions. Ali recut Yousouf avec tout le respect qu'il devait au fils du pacha; il le remercia, et en bons termes, de son honorable proposition; mais sur le fond des choses il fut inexorable. Point de metier, point de mariage; c'etait a prendre ou a laisser. Le jeune homme comptait que _Charme-des-Yeux_ viendrait a son secours; mais _Charme-des-Yeux_ etait invisible; et il y avait une grande raison pour qu'elle ne desobeit pas a son pere: c'est que le prudent Ali ne lui avait pas dit un mot de mariage. Depuis la visite du bouffon il la tenait soigneusement enfermee au logis. Le fils du pacha descendit de la montagne la tete basse. Que faire? Rentrer a Damas, pour y etre en butte aux railleries de son pere, jamais Yousouf ne s'y resignerait. Perdre _Charme-des-Yeux_? plutot la mort. Faire changer d'avis a cet entete de vieux berger? Yousouf ne pouvait l'esperer; et il en venait presque a regretter de s'etre perdu par trop de bonte! Au milieu de ces tristes reflexions, il s'apercut que son cheval, abandonne a lui-meme, l'avait egare. Yousouf se trouvait sur la lisiere d'un bois d'oliviers. Dans le lointain etait un village; la fumee bleuatre montait au-dessus des toits; on entendait l'aboiement des chiens, le chant des ouvriers, le bruit de l'enclume et du marteau. Une idee saisit Yousouf. Qui l'empechait d'apprendre un metier? Etait-ce si difficile? _Charme-des-Yeux_ ne valait-elle pas tous les sacrifices? Le jeune homme attacha a un olivier son cheval, ses armes, sa veste brodee, son turban. A la premiere maison il se plaignit d'avoir ete depouille par les Bedouins, acheta un habit grossier, et, ainsi deguise, il alla de porte en porte s'offrir comme apprenti. Yousouf avait si bonne mine que chacun l'accueillit a merveille; mais les conditions qu'on lui fit l'effrayerent. Le forgeron lui demanda deux ans pour l'instruire, le potier un an, le macon six mois; c'etait un siecle! Le fils du pacha ne pouvait se resigner a cette longue servitude, quand une voix glapissante l'appela: --Hola, mon fils, lui criait-on, si tu es presse et si tu n'as pas d'ambition, viens avec moi: en huit jours je te ferai gagner ta vie. Yousouf leva la tete. A quelques pas devant lui, etait assis sur un banc, les jambes croisees, un gros petit homme au ventre rebondi, a la face rejouie: c'etait un vannier. Il etait entoure de brins de paille et de joncs, teints en toutes couleurs; d'une main agile il tressait des nattes, qu'il cousait ensuite pour en faire des paniers, des corbeilles, des tapis, des chapeaux varies de nuances et de dessin. C'etait un spectacle qui charmait les yeux. --Vous etes mon maitre, dit Yousouf, en prenant la main du vannier. Et, si vous pouvez m'apprendre votre metier en deux jours, je vous paierai largement votre peine. Voici mes arrhes. Disant cela, il jeta deux pieces d'or a l'ouvrier ebahi. Un apprenti qui seme l'or a pleines mains, cela ne se voit pas tous les jours; le vannier ne douta point qu'il n'eut affaire a un prince deguise; aussi fit-il merveille. Et, comme son eleve ne manquait ni d'intelligence ni de bonne volonte, avant le soir il lui avait appris tous les secrets du metier. --Mon fils, lui dit-il, ton education est faite, tu vas juger toi-meme si ton maitre a gagne son argent. Voici le soleil qui se couche; c'est l'heure ou chacun quitte son travail et passe devant ma porte. Prends cette natte que tu as tressee et cousue de tes mains, offre-la aux acheteurs. Ou je me trompe fort, ou tu peux en avoir quatre _paras_. Pour un debut, c'est un joli denier. Le vannier ne se trompait pas: le premier acheteur offrit trois _paras_, on lui en demanda _cinq_, et il ne fallut pas plus d'une heure de debats et de cris pour qu'il se decidat a en donner quatre. Il tira sa longue bourse, regarda plusieurs fois la natte, en fit la critique, et enfin se decida a compter ses quatre pieces de cuivre, l'une apres l'autre. Mais, au lieu de prendre cette somme, Yousouf donna une piece d'or a l'acheteur, il en compta dix au vannier, et, s'emparant de son chef-d'oeuvre, il sortit du village en courant comme un fou. Arrive pres de son cheval, il etendit la natte a terre, s'enveloppa la tete dans son burnous et dormit du sommeil le plus agite, et cependant le plus doux qu'il eut goute de sa vie. Au point du jour, quand Ali arriva au paturage avec ses brebis, il fut fort etonne de voir Yousouf installe avant lui sous le vieux caroubier. Des qu'il apercut le berger, le jeune homme se leva, et prenant la natte sur laquelle il etait couche: --Mon pere, lui dit-il, vous m'avez demande d'apprendre un metier; je me suis fait instruire; voici mon travail, examinez-le. --C'est un joli morceau, dit Ali; si ce n'est pas encore tres bien tresse, c'est honnetement cousu. Qu'est-ce qu'on peut gagner a faire par jour une natte comme celle-la? --Quatre _paras_, dit Yousouf, et avec un peu d'habitude j'en ferai deux au moins dans une journee. --Soyons modeste, reprit Ali; la modestie convient au talent qui commence. Quatre _paras_ par jour, ce n'est pas beaucoup; mais quatre _paras_ aujourd'hui et quatre _paras_ demain, cela fait huit _paras_, et quatre _paras_ apres-demain, cela fait douze _paras_. Enfin, c'est un etat qui fait vivre son homme, et, si j'avais eu l'esprit de l'apprendre quand j'etais pacha, je n'aurais pas ete reduit a me faire berger. Qui fut etonne de ces paroles? ce fut Yousouf. Ali lui conta toute son histoire; c'etait risquer sa tete, mais il faut pardonner un peu d'orgueil a un pere. En mariant sa fille, Ali n'etait pas fache d'apprendre a son gendre que _Charme-des-Yeux_ n'etait pas indigne de la main d'un fils de pacha. Ce jour-la on rentra les brebis avant l'heure. Yousouf voulut remercier lui-meme l'honnete fermier qui avait recu le pauvre Ali et sa fille; il lui donna une bourse pleine d'or pour le recompenser de sa charite. Rien n'est liberal comme un homme heureux. _Charme-des-Yeux_, presentee au chasseur de la montagne, et prevenue des projets de Yousouf, declara que le premier devoir d'une fille etait d'obeir a son pere. En pareil cas, dit-on, les filles sont toujours obeissantes en Turquie. Le soir meme, a la fraicheur de la nuit tombante, on se mit en route pour Damas. Les chevaux etaient legers, les coeurs plus legers encore, on allait comme le vent; avant la fin du second jour on etait arrive. Yousouf voulut presenter sa fiancee a sa mere. Quelle fut la joie de la sultane, il n'est besoin de le dire. Apres les premieres caresses, elle ne put resister au plaisir de montrer a son epoux qu'elle avait plus d'esprit que lui, et se fit une joie de lui