The Project Gutenberg EBook of Monsieur Parent, by Guy de Maupassant This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Monsieur Parent Et autres histoires courtes Author: Guy de Maupassant Release Date: April 13, 2004 [EBook #12011] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR PARENT *** Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. MONSIEUR PARENT (et autres histoires courtes) Par GUY DE MAUPASSANT MONSIEUR PARENT I Le petit Georges, a quatre pattes dans l'allee, faisait des montagnes de sable. Il le ramassait de ses deux mains, l'elevait en pyramide, puis plantait au sommet une feuille de marronnier. Son pere, assis sur une chaise de fer, le contemplait avec une attention concentree et amoureuse, ne voyait que lui dans l'etroit jardin public rempli de monde. Tout le long du chemin rond qui passe devant le bassin et devant l'eglise de la Trinite pour revenir, apres avoir contourne le gazon, d'autres enfants s'occupaient de meme, a leurs petits jeux de jeunes animaux, tandis que les bonnes indifferentes regardaient en l'air avec leurs yeux de brutes, ou que les meres causaient entre elles en surveillant la marmaille d'un coup d'oeil incessant. Des nourrices, deux par deux, se promenaient d'un air grave, laissant trainer derriere elles les longs rubans eclatants de leurs bonnets, et portant dans leurs bras quelque chose de blanc enveloppe de dentelles, tandis que de petites filles, en robe courte et jambes nues, avaient des entretiens serieux entre deux courses au cerceau, et que le gardien du square, en tunique verte, errait au milieu de ce peuple de mioches, faisait sans cesse des detours pour ne point demolir des ouvrages de terre, pour ne point ecraser des mains, pour ne point deranger le travail de fourmi de ces mignonnes larves humaines. Le soleil allait disparaitre derriere les toits de la rue Saint-Lazare et jetait ses grands rayons obliques sur cette foule gamine et paree, Les marronniers s'eclairaient de lueurs jaunes, et les trois cascades, devant le haut portail de l'eglise, semblaient en argent liquide. M. Parent regardait son fils accroupi dans la poussiere: il suivait ses moindres gestes avec amour, semblait envoyer des baisers du bout des levres a tous les mouvements de Georges. Mais ayant leve les yeux vers l'horloge du clocher, il constata qu'il se trouvait en retard de cinq minutes. Alors il se leva, prit le petit par le bras, secoua sa robe pleine de terre, essuya ses mains et l'entraina vers la rue Blanche. Il pressait le pas pour ne point rentrer apres sa femme; et le gamin, qui ne le pouvait suivre, trottinait a son cote. Le pere alors le prit en ses bras, et, accelerant encore son allure, se mit a souffler de peine en montant le trottoir incline. C'etait un homme de quarante ans; deja gris, un peu gros, portant avec un air inquiet un bon ventre de joyeux garcon que les evenements ont rendu timide. Il avait epouse, quelques annees plus tot, une jeune femme aimee tendrement qui le traitait a present avec une rudesse et une autorite de despote tout-puissant. Elle le gourmandait sans cesse pour tout ce qu'il faisait et pour tout ce qu'il ne faisait pas, lui reprochait aigrement ses moindres actes, ses habitudes, ses simples plaisirs, ses gouts, ses allures, ses gestes, la rondeur de sa ceinture et le son placide de sa voix. Il l'aimait encore cependant, mais il aimait surtout l'enfant qu'il avait d'elle, Georges, age maintenant de trois ans, devenu la plus grande joie et la plus grande preoccupation de son coeur. Rentier modeste, il vivait sans emploi avec ses vingt mille francs de revenu; et sa femme, prise sans dot, s'indignait sans cesse de l'inaction de son mari. Il atteignit enfin sa maison, posa l'enfant sur la premiere marche de l'escalier, s'essuya le front, et se mit a monter. Au second etage, il sonna. Une vieille bonne qui l'avait eleve, une de ces servantes maitresses qui sont les tyrans des familles, vint ouvrir; et il demanda avec angoisse: --Madame est-elle rentree? La domestique haussa les epaules:--Depuis quand Monsieur a-t-il vu Madame rentrer pour six heures et demie? Il repondit d'un ton gene: --C'est bon, tant mieux, ca me donne le temps de me changer, car j'ai tres chaud. La servante le regardait avec une pitie irritee et meprisante. Elle grogna:--Oh! je le vois bien. Monsieur est en nage; Monsieur a couru; il a porte le petit peut-etre; et tout ca pour attendre Madame jusqu'a sept heures et demie. C'est moi qu'on ne prendrait pas maintenant a etre prete a l'heure. Je fais mon diner pour huit heures, moi, et quand on l'attend, tant pis, un roti ne doit pas etre brule! M. Parent feignait de ne point ecouter. Il murmura: "C'est bon, c'est bon. Il faut laver les mains de Georges qui a fait des pates de sable. Moi, je vais me changer. Recommande a la femme de chambre de bien nettoyer le petit." Et il entra dans son appartement. Des qu'il y fut, il poussa le verrou pour etre seul, bien seul, tout seul. Il etait tellement habitue, maintenant, a se voir malmene et rudoye qu'il ne se jugeait en surete que sous la protection des serrures. Il n'osait meme plus penser, reflechir, raisonner avec lui-meme, s'il ne se sentait garanti par un tour de clef contre les regards et les suppositions. S'etant affaisse sur une chaise pour se reposer un peu avant de mettre du linge propre, il songea que Julie commencait a devenir un danger nouveau dans la maison. Elle haissait sa femme, c'etait visible; elle haissait surtout son camarade Paul Limousin reste, chose rare, l'ami intime et familier du menage, apres avoir ete l'inseparable compagnon de sa vie de garcon. C'etait Limousin qui servait d'huile et de tampon entre Henriette et lui, qui le defendait, meme vivement, meme severement, contre les reproches immerites, contre les scenes harcelantes, contre tontes les miseres quotidiennes de son existence. Mais voila que, depuis bientot six mois, Julie se permettait sans cesse sur sa maitresse des remarques et des appreciations malveillantes. Elle la jugeait a tout moment, declarait vingt fois par jour: "Si j'etais Monsieur, c'est moi qui ne me laisserais pas mener comme ca par le nez. Enfin, enfin... Voila... chacun suivant sa nature." Un jour meme elle avait ete insolente avec Henriette, qui s'etait contentee de dire, le soir, a son mari: "Tu sais, a la premiere parole vive de cette fille, je la flanque dehors, moi." Elle semblait cependant, elle qui ne craignait rien, redouter la vieille servante; et Parent attribuait cette mansuetude a une consideration pour la bonne qui l'avait eleve, et qui avait ferme les yeux de sa mere. Mais c'etait fini, les choses ne pourraient trainer plus longtemps; et il s'epouvantait a l'idee de ce qui allait arriver. Que ferait-il? Renvoyer Julie lui apparaissait comme une resolution si redoutable, qu'il n'osait y arreter sa pensee. Lui donner raison contre sa femme, etait egalement impossible; et il ne se passerait pas un mois maintenant, avant que la situation devint insoutenable entre les deux. Il restait assis, les bras ballants, cherchant vaguement des moyens de tout concilier, et ne trouvant rien. Alors il murmura: "Heureusement que j'ai Georges... Sans lui, je serais bien malheureux." Puis l'idee lui vint de consulter Limousin; il s'y resolut; mais aussitot le souvenir de l'inimitie nee entre sa bonne et son ami lui fit craindre que celui-ci ne conseillat l'expulsion; et il demeurait de nouveau perdu dans ses angoisses et ses incertitudes. La pendule sonna sept heures. Il eut un sursaut. Sept heures, et il n'avait pas encore change de linge! Alors, effare, essouffle, il se devetit, se lava, mit une chemise blanche, et se revetit avec precipitation, comme si on l'eut attendu dans la piece voisine pour un evenement d'une importance extreme. Puis il entra dans le salon, heureux de n'avoir plus rien a redouter. Il jeta un coup d'oeil sur le journal, alla regarder dans la rue, revint s'asseoir sur le canape; mais une porte s'ouvrit, et son fils entra, nettoye, peigne, souriant. Parent le saisit dans ses bras et le baisa avec passion. Il l'embrassa d'abord dans les cheveux, puis sur les yeux, puis sur les joues, puis sur la bouche, puis sur les mains. Puis il le fit sauter en l'air, l'elevant jusqu'au plafond, au bout de ses poignets. Puis il s'assit, fatigue par cet effort; et prenant Georges sur un genou, il lui fit faire "a dada". L'enfant riait enchante, agitait ses bras, poussait des cris de plaisir, et le pere aussi riait et criait de contentement, secouant son gros ventre, s'amusant plus encore que le petit. Il l'aimait de tout son bon coeur de faible, de resigne, de meurtri. Il l'aimait avec des elans fous, de grandes caresses emportees, avec toute la tendresse honteuse cachee en lui, qui n'avait jamais pu sortir, s'epandre, meme aux premieres heures de son mariage, sa femme s'etant toujours montree seche et reservee. Julie parut sur la porte, le visage pale, l'oeil brillant, et elle annonca d'une voix tremblante d'exasperation: --Il est sept heures et demie, Monsieur. Parent jeta sur la pendule un regard inquiet et resigne, et murmura: --En effet, il est sept heures et demie. --Voila, mon diner est pret, maintenant. Voyant l'orage, il s'efforca de l'ecarter: --Mais ne m'as-tu pas dit, quand je suis rentre, que tu ne le ferais que pour huit heures? --Pour huit heures!... Vous n'y pensez pas, bien sur! Vous n'allez pas vouloir faire manger le petit a huit heures maintenant: On dit ca, pardi, c'est une maniere de parler. Mais ca detruirait l'estomac du petit de le faire manger a huit heures! Oh! s'il n'y avait que sa mere! Elle s'en soucie bien de son enfant! Ah oui! parlons-en, en voila une mere! Si ce n'est pas une pitie de voir des meres comme ca! Parent, tout fremissant d'angoisse, sentit qu'il fallait arreter net la scene menacante. --Julie, dit-il, je ne te permets point de parler ainsi de ta maitresse. Tu entends, n'est-ce pas? ne l'oublie plus a l'avenir. La vieille bonne, suffoquee par l'etonnement, tourna les talons et sortit en tirant la porte avec tant de violence que tous les cristaux du lustre tinterent. Ce fut, pendant quelques secondes, comme une legere et vague sonnerie de petites clochettes invisibles qui voltigea dans l'air silencieux du salon. Georges, surpris d'abord, se mit a battre des mains avec bonheur, et, gonflant ses joues, fit un gros "boum" de toute la force de ses poumons pour imiter le bruit de la porte. Alors son pere lui conta des histoires; mais la preoccupation de son esprit lui faisait perdre a tout moment le fil de son recit; et le petit, ne comprenant plus, ouvrait de grands yeux etonnes. Parent ne quittait pas la pendule du regard. Il lui semblait voir marcher l'aiguille. Il aurait voulu arreter l'heure, faire immobile le temps jusqu'a la rentree de sa femme. Il n'en voulait pas a Henriette d'etre en retard, mais il avait peur, peur d'elle et de Julie, peur de tout ce qui pouvait arriver. Dix minutes de plus suffiraient pour amener une irreparable catastrophe, des explications et des violences qu'il n'osait meme imaginer. La seule pensee de la querelle, des eclats de voix, des injures traversant l'air comme des balles, des deux femmes face a face se regardant au fond des yeux et se jetant a la tete des mots blessants, lui faisait battre le coeur, lui sechait la bouche ainsi qu'une marche au soleil, le rendait mou comme une loque, si mou qu'il n'avait plus la force de soulever son enfant et de le faire sauter sur son genou. Huit heures sonnerent; la porte se rouvrit et Julie reparut. Elle n'avait plus son air exaspere, mais un air de resolution mechante et froide, plus redoutable encore. --Monsieur, dit-elle, j'ai servi votre maman jusqu'a son dernier jour, je vous ai eleve aussi de votre naissance jusqu'a aujourd'hui! Je crois qu'on peut dire que je suis devouee a la famille... Elle attendit une reponse. Parent balbutia: "Mais oui, ma bonne Julie." Elle reprit:--Vous savez bien que je n'ai jamais rien fait par interet d'argent, mais toujours par interet pour vous; que je ne vous ai jamais trompe ni menti; que vous n'avez jamais pu m'adresser de reproches... --Mais oui, ma bonne Julie. --Eh bien, Monsieur, ca ne peut pas durer plus longtemps. C'est par amitie pour vous que je ne disais rien, que je vous laissais dans votre ignorance; mais c'est trop fort, et on rit trop de vous dans le quartier. Vous ferez ce que vous voudrez, mais tout le monde le sait; il faut que je vous le dise aussi, a la fin, bien que ca ne m'aille guere de rapporter. Si Madame rentre comme ca a des heures de fantaisie, c'est qu'elle fait des choses abominables. Il demeurait effare, ne comprenant pas. Il ne put que balbutier: "Tais-toi... Tu sais que je t'ai defendu..." Elle lui coupa la parole avec une resolution irresistible. --Non, Monsieur, il faut que je vous dise tout, maintenant. Il y a longtemps que Madame a faute avec M. Limousin. Moi, je les ai vus plus de vingt fois s'embrasser derriere les portes. Oh, allez! si M. Limousin avait ete riche, ca n'est pas M. Parent que Madame aurait epouse. Si Monsieur se rappelait seulement comment le mariage s'est fait, il comprendrait la chose d'un bout a l'autre... Parent s'etait leve, livide, balbutiant: "Tais-toi... tais-toi... ou..." Elle continua: --Non, je vous dirai tout. Madame a epouse Monsieur par interet; et elle l'a trompe du premier jour. C'etait entendu entre eux, pardi! Il suffit de reflechir pour comprendre ca. Alors comme Madame n'etait pas contente d'avoir epouse Monsieur qu'elle n'aimait pas, elle lui a fait la vie dure, si dure que j'en avais le coeur casse, moi qui voyais ca... Il fit deux pas, les poings fermes, repetant: "Tais-toi... tais-toi..." car il ne trouvait rien a repondre. La vieille bonne ne recula point; elle semblait resolue a tout. Mais Georges, effare d'abord, puis effraye par ces voix grondantes, se mit a pousser des cris aigus. Il restait debout derriere son pere, et, la face crispee, la bouche ouverte, il hurlait. La clameur de son fils exaspera Parent, l'emplit de courage et de fureur. Il se precipita vers Julie, les deux bras leves, pret a frapper des deux mains, et criant: "Ah miserable! tu vas tourner les sens du petit." Il la touchait deja! Elle lui jeta par lu face: --Monsieur peut me battre s'il veut, moi qui l'ai eleve; ca n'empechera pas que sa femme le trompe et que son enfant n'est pas de lui!... Il s'arreta tout net, laissa retomber ses bras; et il restait en face d'elle tellement eperdu qu'il ne comprenait plus rien. Elle ajouta:--Il suffit de regarder le petit pour reconnaitre le pere, pardi! c'est tout le portrait de M. Limousin. Il n'y a qu'a regarder ses yeux et son front. Un aveugle ne s'y tromperait pas.... Mais il l'avait saisie par les epaules et il la secouait de toute sa force, begayant: "Vipere... vipere! Hors d'ici, vipere!... Va-t'en ou je te tuerais!... Va-t'en! Va-t'en!... Et d'un effort desespere il la lanca dans la piece voisine. Elle tomba sur la table servie dont les verres s'abattirent et se casserent; puis, s'etant relevee, elle mit la table entre elle et son maitre, et, tandis qu'il la poursuivait pour la ressaisir, elle lui crachait au visage des paroles terribles: --Monsieur n'a qu'a sortir... ce soir... apres diner... et qu'a rentrer tout de suite... il verra!... il verra si j'ai menti!... Que Monsieur essaye... il verra. Elle avait gagne la porte de la cuisine et elle s'enfuit. Il courut derriere elle, monta l'escalier de service jusqu'a sa chambre de bonne ou elle s'etait enfermee, et heurtant la porte: --Tu vas quitter la maison a l'instant meme. Elle repondit a travers la planche: --Monsieur peut y compter. Dans une heure je ne serai plus ici. Alors il redescendit lentement, en se cramponnant a la rampe pour ne point tomber; et il rentra dans son salon ou Georges pleurait, assis par terre. Parent s'affaissa sur un siege et regarda l'enfant d'un oeil hebete. Il ne comprenait plus rien; il ne savait plus rien; il se sentait etourdi, abruti, fou, comme s'il venait de choir sur la tete; a peine se souvenait-il des choses horribles que lui avait dites sa bonne. Puis, peu a peu, sa raison, comme une eau troublee, se calma et s'eclairait; et l'abominable revelation commenca a travailler son coeur. Julie avait parle si net, avec une telle force, une telle assurance, une telle sincerite, qu'il ne douta pas de sa bonne foi, mais il s'obstinait a douter de sa clairvoyance. Elle pouvait s'etre trompee, aveuglee par son devouement pour lui, entrainee par une haine inconsciente contre Henriette. Cependant, a mesure qu'il tachait de se rassurer et de se convaincre, mille petits faits se reveillaient en son souvenir, des paroles de sa femme, des regards de Limousin, un tas de riens inobserves, presque inapercus, des sorties tardives, des absences simultanees, et meme des gestes presque insignifiants, mais bizarres qu'il n'avait pas su voir, pas su comprendre, et qui, maintenant, prenaient pour lui une importance extreme, etablissaient une connivence entre eux. Tout ce qui s'etait passe depuis ses fiancailles surgissait brusquement en sa memoire surexcitee par l'angoisse. Il retrouvait tout, des intonations singulieres, des attitudes suspectes; et son pauvre esprit d'homme calme et bon, harcele par le doute, lui montrait maintenant, comme des certitudes, ce qui aurait pu n'etre encore que des soupcons. Il fouillait avec une obstination acharnee dans ces cinq annees de mariage, cherchant a retrouver tout, mois par mois, jour par jour; et chaque chose inquietante qu'il decouvrait le piquait au coeur comme un aiguillon de guepe. Il ne pensait plus a Georges, qui se taisait maintenant, le derriere sur le tapis. Mais, voyant qu'on ne s'occupait pas de lui, le gamin se remit a pleurer. Son pere s'elanca, le saisit dans ses bras, et lui couvrit la tete de baisers. Son enfant lui demeurait au moins! Qu'importait le reste? Il le tenait, le serrait, la bouche dans ses cheveux blonds, soulage, console, balbutiant: "Georges..... mon petit Georges, mon cher petit Georges....." Mais il se rappela brusquement ce qu'avait dit Julie!.... Oui, elle avait dit que son enfant etait a Limousin..... Oh! cela n'etait pas possible, par exemple! non, il ne pouvait le croire, il n'en pouvait meme douter une seconde. C'etait la une de ces odieuses infamies qui germent dans les ames ignobles des servantes! Il repetait: "Georges..... mon cher Georges." Le gamin, caresse, s'etait tu de nouveau. Parent sentait la chaleur de la petite poitrine penetrer dans la sienne a travers les etoffes. Elle l'emplissait d'amour, de courage, de joie; cette chaleur douce d'enfant le caressait, le fortifiait, le sauvait. Alors il ecarta un peu de lui la tete mignonne et frisee pour la regarder avec passion. Il la contemplait avidement, eperdument, se grisant a la voir, et repetant toujours: "Oh! mon petit..... mon petit Georges!....." Il pensa soudain: "S'il ressemblait a Limousin... pourtant!" Ce fut en lui quelque chose d'etrange, d'atroce, une poignante et violente sensation de froid dans tout son corps, dans tous ses membres, comme si ses os, tout a coup, fussent devenus de glace. Oh! s'il ressemblait a Limousin!.....et il continuait a regarder Georges qui riait maintenant. Il le regardait avec des yeux eperdus, troubles, hagards. Et il cherchait dans le front, dans le nez, dans la bouche, dans les joues, s'il ne retrouvait pas quelque chose du front, du nez, de la bouche ou des joues de Limousin. Sa pensee s'egarait comme lorsqu'on devient fou; et le visage de son enfant se transformait sous son regard, prenait des aspects bizarres, des ressemblances invraisemblables. Julie avait dit: "Un aveugle ne s'y tromperait pas." Il y avait donc quelque chose de frappant, quoique chose d'indeniable! Mais quoi? Le front? Oui, peut-etre? Cependant Limousin avait le front plus etroit! Alors la bouche? Mais Limousin portait toute sa barbe! Comment constater les rapports entre ce gras menton d'enfant et le menton poilu de cet homme? Parent pensait: "Je n'y vois pas, moi, je n'y vois plus; je suis trop trouble; je ne pourrais rien reconnaitre maintenant... Il faut attendre; il faudra que je le regarde bien demain matin, en me levant." Puis il songea: "Mais s'il me ressemblait, a moi, je serais sauve! sauve!" Et il traversa le salon en deux enjambees pour aller examiner dans la glace la face de son enfant a cote de la sienne. Il tenait Georges assis sur son bras, afin que leurs visages fussent tout proches, et il parlait haut, tant son egarement etait grand. "Oui... nous avons le meme nez... le meme nez... peut-etre... ce n'est pas sur... et le meme regard.... Mais non, il a les yeux bleus.... Alors... oh! mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!... je deviens fou!... Je ne veux plus voir... je deviens fou!..." Il se sauva loin de la glace, a l'autre bout du salon, tomba sur un fauteuil, posa le petit sur un autre, et il se mit a pleurer. Il pleurait par grands sanglots desesperes. Georges, effare d'entendre gemir son pere, commenca aussitot a hurler. Le timbre d'entree sonna. Parent fil un bond, comme si une balle l'eut traverse. Il dit: "La voila... qu'est-ce que je vais faire?..." Et il courut s'enfermer dans sa chambre pour avoir le temps, au moins, de s'essuyer les yeux. Mais, apres quelques secondes, un nouveau coup de timbre le fit encore tressaillir; puis il se rappela que Julie etait partie sans que la femme de chambre fut prevenue. Donc personne n'irait ouvrir? Que faire? Il y alla. Voici que tout d'un coup il se sentait brave, resolu, pret pour la dissimulation et la lutte. L'effroyable secousse l'avait muri en quelques instants. Et puis il voulait savoir; il le voulait avec une fureur de timide et une tenacite de debonnaire exaspere. Il tremblait cependant! Etait-ce de peur? Oui... Peut-etre avait-il encore peur d'elle? sait-on combien l'audace contient parfois de lachete fouettee? Derriere la porte qu'il avait atteinte a pas furtifs, il s'arreta pour ecouter. Son coeur battait a coups furieux; il n'entendait que ce bruit-la: ces grands coups sourds dans sa poitrine et la voix aigue de Georges qui criait toujours, dans le salon. Soudain, le son du timbre eclatant sur sa tete, le secoua comme une explosion; alors il saisit la serrure, et, haletant, defaillant, il fit tourner la clef et tira le battant. Sa femme et Limousin se tenaient debout en face de lui, sur l'escalier. Elle dit, avec un air d'etonnement ou apparaissait un peu d'irritation: --C'est toi qui ouvres, maintenant? Ou est donc Julie? Il avait la gorge serree, la respiration precipitee; et il s'efforcait de repondre, sans pouvoir prononcer un mot. Elle reprit:--Es-tu devenu muet? Je te demande ou est Julie. Alors il balbutia:--Elle.... elle.... est..... partie.... Sa femme commencait a se facher: --Comment, partie? Ou ca? Pourquoi? Il reprenait son aplomb peu a peu et sentait naitre en lui une haine mordante contre cette femme insolente, debout devant lui. --Oui, partie pour tout a fait... je l'ai renvoyee... --Tu l'as renvoyee?... Julie?... Mais tu es fou.... --Oui, je l'ai renvoyee parce qu'elle avait ete insolente... et qu'elle... qu'elle a maltraite l'enfant. --Julie? --Oui... Julie. --A propos de quoi a-t-elle ete insolente? --A propos de toi. --A propos de moi? --Oui... parce que son diner etait brule et que tu ne rentrais pas. --Elle a dit...? --Elle a dit... des choses desobligeantes pour toi... et que je ne devais pas... que je ne pouvais pas entendre.... --Quelles choses? --Il est inutile de les repeter. --Je desire les connaitre. --Elle a dit qu'il etait tres malheureux pour un homme comme moi, d'epouser une femme comme toi, inexacte, sans ordre, sans soins, mauvaise maitresse de maison, mauvaise mere, et mauvaise epouse.... La jeune femme etait entree dans l'antichambre, suivie par Limousin qui ne disait mot devant cette situation inattendue. Elle ferma brusquement la porte, jeta son manteau sur une chaise et marcha sur son mari en begayant, exasperee: --Tu dis?... Tu dis?... que je suis...? Il etait tres pale, tres calme. Il repondit: --Je ne dis rien, ma chere amie; je te repete seulement les propos de Julie, que tu as voulu connaitre; et je te ferai remarquer que je l'ai mise a la porte justement a cause de ces propos. Elle fremissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle sentait bien la revolte, quoiqu'elle ne put rien repondre; et elle cherchait a reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant. --Tu as dine? dit-elle. --Non, j'ai attendu. Elle haussa les epaules avec impatience. --C'est stupide d'attendre apres sept heures et demie. Tu aurais du comprendre que j'avais ete retenue, que j'avais eu des affaires, des courses. Puis, tout a coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps, et elle raconta, avec des paroles breves, hautaines, qu'ayant eu des objets de mobilier a choisir tres loin, tres loin, rue de Rennes, elle avait rencontre Limousin a sept heures passees, boulevard Saint-Germain, en revenant, et qu'alors elle lui avait demande son bras pour entrer manger un morceau dans un restaurant ou elle n'osait penetrer seule, bien qu'elle se sentit defaillir de faim. Voila comment elle avait dine, avec Limousin, si on pouvait appeler cela diner; car ils n'avaient pris qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bate de revenir. Parent repondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas de reproches. Alors Limousin, reste jusque-la muet, presque cache derriere Henriette, s'approcha et tendit sa main en murmurant: --Tu vas bien? Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, tres bien. Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la derniere phrase de son mari. --Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu as une intention. Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te repondre que je ne m'etais pas inquiete de ton retard et que je ne t'en faisais point un crime. Elle le prit de haut, cherchant un pretexte a querelle:--De mon retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je passe la nuit dehors. --Mais non, ma chere amie. J'ai dit "retard" parce que je n'ai pas d'autre mot. Tu devais rentrer a six heures et demie, tu rentres a huit heures et demie. C'est un retard, ca! Je le comprends tres bien; je ne... ne... ne m'en etonne meme pas... Mais... mais... il m'est difficile d'employer un autre mot. --C'est que tu le prononces comme si j'avais decouche... --Mais non... mais non... Elle vit qu'il cederait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre, quand elle s'apercut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec un visage emu: --Qu'a donc le petit? --Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraite. --Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse? --Oh! presque rien. Elle l'a pousse et il est tombe. Elle voulut voir son enfant et s'elanca dans la salle a manger, puis s'arreta net devant la table couverte de vin repandu, de carafes et de verres brises, et de salieres renversees. --Qu'est-ce que c'est que ce ravage-la? --C'est Julie qui... Mais elle lui coupa la parole avec fureur: --C'est trop fort, a la fin! Julie me traite de devergondee, bat mon enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu trouves cela tout naturel. --Mais non... puisque je l'ai renvoyee. --Vraiment!... Tu l'as renvoyee!... Mais il fallait la faire arreter. C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-la! Il balbutia:--Mais... ma chere amie... je ne pouvais pourtant pas... il n'y avait point de raison... Vraiment, il etait bien difficile... Elle haussa les epaules avec un infini dedain. --Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre homme sans volonte, sans fermete, sans energie. Ah! elle a du t'en dire de raides, ta Julie, pour que tu te sois decide a la mettre dehors. J'aurais voulu etre la une minute, rien qu'une minute. Ayant ouvert la porte du salon, elle courut a Georges, le releva, le serra dans ses bras en l'embrassant: "Georget, qu'est-ce que tu as, mon chat, mon mignon, mon poulet?" Caresse par sa mere, il se tut. Elle repeta: --Qu'est-ce que tu as? Il repondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effraye: --C'est Zulie qu'a battu papa. Henriette se retourna vers son mari, stupefaite d'abord. Puis une folle envie de rire s'eveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses joues fines, releva sa levre, retroussa les ailes de ses narines, et enfin jaillit de sa bouche en une claire fusee de joie, en une cascade de gaiete, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle repetait, avec de petits cris mechants qui passaient entre ses dents blanches et dechiraient Parent ainsi que des morsures: "Ah!... ah!... ah!... ah!... elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drole... que c'est drole... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu... Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drole!... Parent balbutiait: --Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai... C'est moi, au contraire, qui l'ai jetee dans la salle a manger, si fort qu'elle a bouleverse la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai battue! Henriette disait a son fils:--Repete, mon poulet. C'est Julie qui a battu papa! Il repondit:--Oui, c'est Zulie. Puis, passant soudain a une autre idee, elle reprit:--Mais il n'a pas dine, cet enfant-la? Tu n'as rien mange, mon cheri? --Non, maman. Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou, archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dine! Il s'excusa, egare dans cette scene et dans cette explication, ecrase sous cet ecroulement de sa vie. --Mais, ma chere amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas diner sans toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais revenir d'un moment a l'autre. Elle lanca dans un fauteuil son chapeau, garde jusque-la sur sa tete, et, la voix nerveuse: --Vraiment, c'est intolerable d'avoir affaire a des gens qui ne comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par eux-memes. Alors, si j'etais rentree a minuit, l'enfant n'aurait rien mange du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, apres sept heures et demie passees, que j'avais eu un empechement, un retard, une entrave!... Parent tremblait, sentant la colere le gagner; mais Limousin s'interposa et, se tournant vers la jeune femme: --Vous etes tout a fait injuste, ma chere amie. Parent ne pouvait pas deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et puis, comment vouliez-vous qu'il se tirat d'affaire tout seul, apres avoir renvoye Julie? Mais Henriette, exasperee, repondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se debrouille! Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant deja que son fils n'avait point mange. Alors Limousin, tout a coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa et enleva les verres brises qui couvraient la table, remit le couvert et assit l'enfant sur son petit fauteuil a grands pieds, pendant que Parent allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle. Elle arriva etonnee, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges ou elle travaillait. Elle apporta la soupe, un gigot brule, puis des pommes de terre en puree. Parent s'etait assis a cote de son enfant, l'esprit en detresse, la raison emportee dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit, essayait de manger lui-meme, coupait la viande, la machait et l'avalait avec effort, comme si sa gorge eut ete paralysee. Alors, peu a peu, s'eveilla dans son ame un desir affole de regarder Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il voulait voir s'il ressemblait a Georges. Mais il n'osait pas lever les yeux. Il s'y decida pourtant, et considera brusquement cette figure qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblat ne l'avoir jamais examinee, tant elle lui parut differente de ce qu'il pensait. De seconde en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant a en reconnaitre les moindres lignes, les moindres traits, les moindres sens; puis, aussitot, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire manger. Deux mots ronflaient dans son oreille: "Son pere! son pere! son pere!" Ils bourdonnaient a ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui, cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre cote de cette table, etait peut-etre le pere de son fils, de Georges, de son petit Georges. Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles, lui dechirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le sauverait; ce serait fini. Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin, manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la nuit avec cette pensee vrillee en lui: "Limousin, le pere de Georges!.." Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser a rien, de parler a personne! Chaque jour, a toute heure, a toute seconde, il se demanderait cela, il chercherait a savoir, a deviner, a surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne pourrait plus le voir sans endurer l'epouvantable souffrance de ce doute, sans se sentir dechire jusqu'aux entrailles, sans etre torture jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans cette maison, a cote de cet enfant qu'il aimerait et hairait! Oui, il finirait par le hair assurement. Quel supplice! Oh! s'il etait certain que Limousin fut le pere, peut-etre arriverait-il a se calmer, a s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir etait intolerable! Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet enfant a tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville, le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les levres, l'adorer et penser sans cesse: "Il n'est pas a moi, peut-etre?" Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans les rues, ou se sauver soi-meme tres loin, si loin, qu'il n'entendrait plus jamais parler de rien, jamais! Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait. --J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin? Limousin repondit, en hesitant:--Ma foi, moi aussi. Et elle fit rapporter le gigot. Parent se demandait: "Ont-ils dine? ou bien se sont-ils mis en retard a un rendez-vous d'amour?" Ils mangeaient maintenant de grand appetit, tous les deux. Henriette, tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'epiait aussi, par regards brusques, vite detournes. Elle avait une robe de chambre rose garnie de dentelles blanches; et sa tete blonde, son cou frais, ses mains grasses sortaient de ce joli vetement coquet et parfume, comme d'une coquille bordee d'ecume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent les voyait embrasses, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi cote a cote, en face de lui? Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait ete leur dupe depuis le premier jour? Etait-il possible qu'on se jouat ainsi d'un homme, d'un brave homme, parce que son pere lui avait laisse un peu d'argent! Comment ne pouvait-on voir ces choses-la dans les ames, comment se pouvait-il que rien ne revelat aux coeurs droits les fraudes des coeurs infames, que la voix fut la meme pour mentir que pour adorer, et le regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincere? Il les epiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il pensa: "Je vais les surprendre ce soir." Et il dit: --Ma chere amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je m'occupe, des aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai peut-etre un peu tard. Elle repondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra compagnie. Nous t'attendrons. Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous. Parent s'etait leve. Il oscillait sur ses jambes, etourdi, trebuchant. Il murmura: "A tout a l'heure," et gagna la sortie en s'appuyant au mur, car le parquet remuait comme une barque. Georges etait parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin passerent au salon. Des que la porte fut refermee:--Ah, ca! tu es donc folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari? Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence a trouver violente cette habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr. Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir. Elle prit une cigarette sur la cheminee, l'alluma, et repondit:--Mais je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa stupidite... et je le traite comme il le merite. Limousin reprit, d'une voix impatiente: --C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont pareilles. Comment? voila un excellent garcon, trop bon, stupide de confiance et de bonte, qui ne nous gene en rien, qui ne nous soupconne pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enrage et pour gater notre vie. Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embetes! Toi, tu es lache, comme tous les hommes! Tu as peur de ce cretin! Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! ca, je voudrais bien savoir ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort a la fin de faire souffrir ce garcon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui en vouloir uniquement parce que tu le trompes. Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux: --C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que tu aies un sale coeur? Il se defendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chere amie, je te demande seulement de menager un peu ton mari, parce que nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu devrais comprendre cela. Ils etaient tout pres l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garcon content de lui; elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et mi-bourgeoise, nee dans une arriere-boutique, elevee sur le seuil du magasin a cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariee, au hasard de cette cueillette, avec le promeneur naif qui s'est epris d'elle pour l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en rentrant le soir. Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je l'execre justement parce qu'il m'a epousee, parce qu'il m'a achetee enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspere a toute seconde par sa sottise que tu appelles de la bonte, par sa lourdeur que tu appelles de la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gene guere. Et puis?... et puis?... Non, il est trop idiot a la fin de ne se douter de rien! Je voudrais qu'il fut un peu jaloux au moins. Il y a des moments ou j'ai envie de lui crier: "Mais tu ne vois donc rien, grosse bete, tu ne comprends donc pas que Paul est mon amant." Limousin se mit a rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de ne pas troubler notre existence. --Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbecile-la, il n'y a rien a craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien il m'est odieux, combien il m'enerve. Toi, tu as toujours l'air de le cherir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont surprenants parfois. --Il faut bien savoir dissimuler, ma chere. --Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de suite davantage; nous autres, nous le haissons a partir du moment ou nous l'avons trompe. --Je ne vois pas du tout pourquoi on hairait un brave garcon dont on prend la femme. --Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque a tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse. Et souriant, avec un doux mepris de rouee, elle posa les deux mains sur ses epaules en tendant vers lui ses levres; il pencha la tete vers elle en l'enfermant dans une etreinte, et leurs bouches se rencontrerent. Et comme ils etaient debout devant la glace de la cheminee, un autre couple tout pareil a eux s'embrassait derriere la pendule. Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta Limousin de ses deux bras; et ils apercurent Parent qui les regardait, livide, les poings fermes, dechausse, et son chapeau sur le front. Il les regardait, l'un apres l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil, sans remuer la tete. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua sur Limousin, le prit a pleins bras comme pour l'etouffer, le culbuta jusque dans l'angle du salon d'un elan si impetueux, que l'autre, perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son crane contre la muraille. Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son amant, se jeta sur Parent, le saisit par le cou, et enfoncant dans la chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs de femme eperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui mordait l'epaule comme si elle eut voulu le dechirer avec ses dents. Parent, etrangle, suffoquant, lacha Limousin, pour secouer sa femme accrochee a son col; et l'ayant empoignee par la taille, il la jeta, d'une seule poussee, a l'autre bout du salon. Puis, comme il avait la colere courte dos debonnaires, et la violence poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant, epuise, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'etait repandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin debouche; et son energie insolite finissait en essoufflement. Des qu'il put parler, il balbutia: --Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!... Limousin restait immobile dans son angle, colle contre le mur, trop effare pour rien comprendre encore, trop effraye pour remuer un doigt. Henriette, les poings appuyes sur le gueridon, la tete en avant, decoiffee, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille a une bete qui va sauter. Parent reprit d'une voix plus forte: --Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en! Voyant calmee sa premiere exasperation, sa femme s'enhardit, se redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente deja: --Tu as donc perdu la tete?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette agression inqualifiable?... Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et begayant: --Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai... j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!... miserable!... miserable!... Vous etes deux miserables!... Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous tuerais!... Allez-vous-en!... Elle comprit que c'etait fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait point innocenter et qu'il fallait ceder. Mais toute son impudence lui etait revenue et sa haine contre cet nomme, exasperee a present, la poussait a l'audace, mettait en elle un besoin de defi, un besoin de bravade. Elle dit d'une voix claire: --Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous. Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colere nouvelle saisissait, se mit a crier: --Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... miserables!... ou bien!... ou bien!... Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tete. Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par le bras, l'arracha du mur ou il semblait scelle, et l'entraina vers la porte en repetant: "Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez bien que cet homme est fou... Tenez donc!..." Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au coeur, en quittant cette maison. Et une idee lui traversa l'esprit, une de ces idees venimeuses, mortelles, ou fermente toute la perfidie des femmes. Elle dit, resolue:--Je veux emporter mon enfant. Parent, stupefait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... apres... apres... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc, gueuse!... Va-t'en!... Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengee deja, et le bravant, tout pres, face a face: --Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce qu'il n'est pas a toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas a toi... Il est a Limousin. Parent, eperdu, cria:--Tu mens... tu mens... miserable! Mais elle reprit:--Imbecile! Tout le monde le sait, excepte toi. Je te dis que voila son pere. Mais il suffit de regarder pour le voir... Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se retourna, saisit une bougie, et s'elanca dans la chambre voisine. Il revint presque aussitot, portant sur son bras le petit Georges enveloppe dans les couvertures de son lit. L'enfant, reveille en sursaut, epouvante, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme, puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers l'escalier, ou Limousin attendait par prudence. Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les verrous. A peine rentre dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur le parquet. II Parent vecut seul, tout a fait seul. Pendant les premieres semaines qui suivirent la separation, l'etonnement de sa vie nouvelle l'empecha de songer beaucoup. Il avait repris son existence de garcon, ses habitudes de flanerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu eviter tout scandale, il faisait a sa femme une pension reglee par les hommes d'affaires. Mais, peu a peu, le souvenir de l'enfant commenca a hanter sa pensee. Souvent, quand il etait seul, chez lui, le soir, il s'imaginait tout a coup entendre Georges crier "papa". Son coeur aussitot commencait a battre et il se levait bien vite pour ouvrir la porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bete? Apres avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures entieres, des jours entiers. Ce n'etait point seulement une obsession morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il s'exasperait au souvenir enfievrant des caresses passees. Il sentait les petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces calineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux levres, l'affolait comme le desir d'une femme aimee qui s'est enfuie. Dans la rue, tout a coup, il se mettait a pleurer en songeant qu'il pourrait l'avoir, trottinant a son cote avec ses petits pieds, son gros Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et, la tete entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir. Puis, vingt fois, cent fois en un jour il se posait cette question: "Etait-il ou n'etait-il pas le pere de Georges?" Mais c'etait surtout la nuit qu'il se livrait sur cette idee a des raisonnements interminables. A peine couche, il recommencait, chaque soir, la meme serie d'argumentations desesperees. Apres le depart de sa femme, il n'avait plus doute tout d'abord: l'enfant, certes, appartenait a Limousin. Puis, peu a peu, il se remit a hesiter. Assurement, l'affirmation d'Henriette ne pouvait avoir aucune valeur. Elle l'avait brave, en cherchant a le desesperer. En pesant froidement le pour et le contre, il y avait bien des chances pour qu'elle eut menti. Seul Limousin, peut-etre, aurait pu dire la verite. Mais comment savoir, comment l'interroger, comment le decider a avouer? Et quelquefois Parent se relevait en pleine nuit, resolu a aller trouver Limousin, a le prier, a lui offrir tout ce qu'il voudrait, pour mettre fin a cette abominable angoisse. Puis il se recouchait desespere, ayant reflechi que l'amant aussi mentirait sans doute! Il mentirait meme certainement pour empecher le pere veritable de reprendre son enfant. Alors que faire? Rien! Et il se desolait d'avoir ainsi brusque les evenements, de n'avoir point reflechi, patiente, de n'avoir pas su attendre et dissimuler, pendant un mois ou deux, afin de se renseigner par ses propres yeux. Il aurait du feindre de ne rien soupconner, et les laisser se trahir tout doucement. Il lui aurait suffi de voir l'autre embrasser l'enfant pour deviner, pour comprendre. Un ami n'embrasse pas comme un pere. Il les aurait epies derriere les portes! Comment n'avait-il pas songe a cela? Si Limousin, demeure seul avec Georges, ne l'avait point aussitot saisi, serre dans ses bras, baise passionnement, s'il l'avait laisse jouer avec indifference, sans s'occuper de lui, aucune hesitation ne serait demeuree possible: c'est qu'alors il n'etait pas, il ne se croyait pas, il ne se sentait pas le pere. De sorte que lui, Parent, chassant la mere, aurait garde son fils, et il aurait ete heureux, tout a fait heureux. Il se retournait dans son lit, suant et torture, et cherchant a se souvenir des attitudes de Limousin avec le petit. Mais il ne se rappelait rien, absolument rien, aucun geste, aucun regard, aucune parole, aucune caresse suspects. Et puis la mere non plus ne s'occupait guere de son enfant. Si elle l'avait eu de son amant, elle l'aurait sans doute aime davantage. On l'avait donc separe de son fils par vengeance, par cruaute, pour le punir de ce qu'il les avait surpris. Et il se decidai a aller, des l'aurore, requerir les magistrats pour se faire rendre Georget. Mais a peine avait-il pris cette resolution qu'il se sentait envahi par la certitude contraire. Du moment que Limousin avait ete, des le premier jour, l'amant d'Henriette, l'amant aime, elle avait du se donner a lui avec cet elan, cet abandon, cette ardeur qui rendent meres les femmes. La reserve froide qu'elle avait toujours apportee dans ses relations intimes avec lui, Parent, n'etait-elle pas aussi un obstacle a ce qu'elle eut ete fecondee par son baiser! Alors il allait reclamer, prendre avec lui, conserver toujours et soigner l'enfant d'un autre. Il ne pourrait pas le regarder, l'embrasser, l'entendre dire "papa" sans que cette pensee le frappat, le dechirat: "Ce n'est point mon fils." Il allait se condamner a ce supplice de tous les instants, a cette vie de miserable! Non, il valait mieux demeurer seul, vivre seul, vieillir seul, et mourir seul. Et chaque jour, chaque nuit recommencaient ces abominables hesitations et ces souffrances que rien ne pouvait calmer ni terminer. Il redoutait surtout l'obscurite du soir qui vient, la tristesse des crepuscules. C'etait alors, sur son coeur, comme une pluie de chagrin, une inondation de desespoir qui tombait avec les tenebres, le noyait et l'affolait. Il avait peur de ses pensees comme on a peur des malfaiteurs, et il fuyait devant elles ainsi qu'une bete poursuivie. Il redoutait surtout son logis vide, si noir, terrible, et les rues desertes aussi ou brille seulement, de place en place, un bec de gaz, ou le passant isole qu'on entend de loin semble un rodeur et fait ralentir ou hater le pas selon qu'il vient vers vous ou qu'il vous suit. Et Parent, malgre lui, par instinct, allait vers les grandes rues illuminees et populeuses. La lumiere et la foule l'attiraient, l'occupaient et l'etourdissaient. Puis, quand il etait las d'errer, de vagabonder dans les remous du public, quand il voyait les passants devenir plus rares, et les trottoirs plus libres, la terreur de la solitude et du silence le poussait vers un grand cafe plein de buveurs et de clarte. Il y allait comme les mouches vont a la flamme, s'asseyait devant une petite table ronde, et demandait un bock. Il le buvait lentement, s'inquietant chaque fois qu'un consommateur se levait pour s'en aller. Il aurait voulu le prendre par le bras, le retenir, le prier de rester encore un peu, tant il redoutait l'heure ou le garcon, debout devant lui, prononcerait d'un air furieux: "Allons, Monsieur, on ferme!" Car, chaque soir, il restait le dernier. Il voyait rentrer les tables, eteindre, un a un, les becs de gaz, sauf deux, le sien et celui du comptoir. Il regardait d'un oeil navre la caissiere compter son argent et l'enfermer dans le tiroir; et il s'en allait, pousse dehors par le personnel qui murmurait: "En voila un empote! On dirait qu'il ne sait pas ou coucher." Et des qu'il se retrouvait seul dans la rue sombre, il recommencait a penser a Georget et a se creuser la tete, a se torturer la pensee pour decouvrir s'il etait ou s'il n'etait point le pere de son enfant. Il prit ainsi l'habitude de la brasserie ou le coudoiement continu des buveurs met pres de vous un public familier et silencieux, ou la grasse fumee des pipes endort les inquietudes, tandis que la biere epaisse alourdit l'esprit et calme le coeur. Il y vecut. A peine leve, il allait chercher la des voisins pour occuper son regard et sa pensee. Puis, par paresse de se mouvoir, il y prit bientot ses repas. Vers midi, il frappait avec sa soucoupe sur la table de marbre, et le garcon apportait vivement une assiette, un verre, une serviette et le dejeuner du jour. Des qu'il avait fini de manger, il buvait lentement son cafe, l'oeil fixe sur le carafon d'eau-de-vie qui lui donnerait bientot une bonne heure d'abrutissement. Il trempait d'abord ses levres dans le cognac, comme pour en prendre le gout, cueillant seulement la saveur du liquide avec le bout de sa langue. Puis il se le versait dans la bouche, goutte a goutte, en renversant la tete; promenait doucement la forte liqueur sur son palais, sur ses gencives, sur toute la muqueuse de ses joues, la melant avec la salive claire que ce contact faisait jaillir. Puis, adoucie par ce melange, il l'avalait avec recueillement, la sentant couler, tout le long de sa gorge, jusqu'au fond de son estomac. Apres chaque repas, il sirotait ainsi, pendant plus d'une heure, trois ou quatre petits verres qui l'engourdissaient peu a peu. Alors il penchait la tete sur son ventre, fermait les yeux et somnolait. Il se reveillait vers le milieu de l'apres-midi, et tendait aussitot la main vers le bock que le garcon avait pose devant lui pendant son sommeil; puis, l'ayant bu, il se soulevait sur la banquette de velours rouge, relevait son pantalon, rabaissait son gilet pour couvrir la ligne blanche apercue entre les deux, secouait le col de sa jaquette, tirait les poignets de sa chemise hors des manches, puis reprenait les journaux qu'il avait deja lus le matin. Il les recommencait, de la premiere ligne a la derniere, y compris les reclames, demandes d'emploi, annonces, cote de la Bourse et programmes des theatres. Entre quatre et six heures il allait faire un tour sur les boulevards, pour prendre l'air, disait-il; puis il revenait s'asseoir a la place qu'on lui avait conservee et demandait son absinthe. Alors il causait avec les habitues dont il avait fait la connaissance. Ils commentaient les nouvelles du jour, les faits divers et les evenements politiques: cela le menait a l'heure du diner. La soiree se passait comme l'apres-midi jusqu'au moment de la fermeture. C'etait pour lui l'instant terrible, l'instant ou il fallait rentrer dans le noir, dans la chambre vide, pleine de souvenirs affreux, de pensees horribles et d'angoisses. Il ne voyait plus personne de ses anciens amis, personne de ses parents, personne qui put lui rappeler sa vie passee. Mais comme son appartement devenait un enfer pour lui, il prit une chambre dans un grand hotel, une belle chambre d'entresol afin de voir les passants. Il n'etait plus seul en ce vaste logis public; il sentait grouiller des gens autour de lui; il entendait des voix derriere les cloisons; et quand ses anciennes, souffrances le harcelaient trop cruellement en face de son lit entr'ouvert et de son feu solitaire, il sortait dans les larges corridors et se promenait comme un factionnaire, le long de toutes les portes fermees, en regardant avec tristesse les souliers accouples devant chacune, les mignonnes bottines de femme blotties a cote des fortes bottines d'hommes; et il pensait que tous ces gens-la etaient heureux, sans doute, et dormaient tendrement, cote a cote ou embrasses, dans la chaleur de leur couche. Cinq annees se passerent ainsi; cinq annees mornes, sans autres evenements que des amours de deux heures, a deux louis, de temps en temps. Or un jour, comme il faisait sa promenade ordinaire entre la Madeleine et la rue Drouot, il apercut tout a coup une femme dont la tournure le frappa. Un grand monsieur et un enfant l'accompagnaient. Tous les trois marchaient devant lui. Il se demandait: "Ou donc ai-je vu ces personnes-la?" et, tout a coup, il reconnut un geste de la main: c'etait sa femme, sa femme avec Limousin, et avec son enfant, son petit Georges. Son coeur battait a l'etouffer; il ne s'arreta pas cependant; il voulait les voir; et il les suivit. On eut dit un menage, un bon menage de bons bourgeois. Henriette s'appuyait au bras de Paul, lui parlait doucement en le regardant parfois de cote. Parent la voyait alors de profil, reconnaissait la ligne gracieuse de son visage, les mouvements de sa bouche, son sourire, et la caresse de son regard. L'enfant surtout le preoccupait. Comme il etait grand, et fort! Parent ne pouvait apercevoir la figure, mais seulement de longs cheveux blonds qui tombaient sur le col en boucles frisees. C'etait Georget, ce haut garcon aux jambes nues, qui allait, ainsi qu'un petit homme, a cote de sa mere. Comme ils s'etaient arretes devant un magasin, il les vit soudain tous les trois. Limousin avait blanchi, vieilli, maigri; sa femme, au contraire, plus fraiche que jamais, avait plutot engraisse; Georges etait devenu meconnaissable, si different de jadis! Ils se remirent en route. Parent les suivit de nouveau, puis les devanca a grands pas pour revenir; et les revoir, de tout pres, en face. Quand il passa contre l'enfant, il eut envie, une envie folle de le saisir dans ses bras et de l'emporter. Il le toucha, comme par hasard. Le petit tourna la tete et regarda ce maladroit avec des yeux mecontents. Alors Parent s'enfuit, frappe, poursuivi, blesse par ce regard. Il s'enfuit a la facon d'un voleur, saisi de la peur horrible d'avoir ete vu et reconnu par sa femme et son amant. Il alla d'une course jusqu'a sa brasserie, et tomba, haletant, sur sa chaise. Il but trois absinthes, ce soir-la. Pendant quatre mois, il garda au coeur la plaie de cette rencontre. Chaque nuit il les revoyait tous les trois, heureux et tranquilles, pere, mere, enfant, se promenant sur le boulevard, avant de rentrer diner chez eux. Cette vision nouvelle effacait l'ancienne. C'etait autre chose, une autre hallucination maintenant, et aussi une autre douleur. Le petit Georges, son petit Georges, celui qu'il avait tant aime et tant embrasse jadis, disparaissait dans un passe lointain et fini, et il en voyait un nouveau, comme un frere du premier, un garconnet aux mollets nus, qui ne le connaissait pas, celui-la! Il souffrait affreusement de cette pensee. L'amour du petit etait mort; aucun lien n'existait plus entre eux; l'enfant n'aurait pas tendu les bras en le voyant. Il l'avait meme regarde d'un oeil mechant. Puis, peu a peu, son ame se calma encore; ses tortures mentales s'affaiblirent; l'image apparue devant ses yeux et qui hantait ses nuits devint indecise, plus rare. Il se remit a vivre a peu pres comme tout le monde, comme tous les desoeuvres qui boivent des bocks sur des tables de marbre et usent leurs culottes par le fond sur le velours rape des banquettes. Il vieillit dans la fumee des pipes, perdit ses cheveux sous la flamme du gaz, considera comme des evenements le bain de chaque semaine, la taille de cheveux de chaque quinzaine, l'achat d'un vetement neuf ou d'un chapeau. Quand il arrivait a sa brasserie coiffe d'un nouveau couvre-chef, il se contemplait longtemps dans la glace ayant de s'asseoir, le mettait et l'enlevait plusieurs fois de suite, le posait de differentes facons, et demandait enfin a son amie, la dame du comptoir, qui le regardait avec interet: "Trouvez-vous qu'il me va bien?" Deux ou trois fois par an il allait au theatre; et, l'ete, il passait quelquefois ses soirees dans un cafe-concert des Champs-Elysees. Il en rapportait dans sa tete des airs qui chantaient au fond de sa memoire pendant plusieurs semaines et qu'il fredonnait meme en battant la mesure avec son pied, lorsqu'il etait assis devant son bock. Les annees se suivaient, lentes, monotones et courtes parce qu'elles etaient vides. Il ne les sentait pas glisser sur lui. Il allait a la mort sans remuer, sans s'agiter, assis en face d'une table de brasserie; et seule la grande glace ou il appuyait son crane plus denude chaque jour refletait les ravages du temps qui passe et fuit en devorant les hommes, les pauvres hommes. Il ne pensait plus que rarement, a present, au drame affreux ou avait sombre sa vie, car vingt ans s'etaient ecoules depuis cette soiree effroyable. Mais l'existence qu'il s'etait faite ensuite l'avait use, amolli, epuise; et souvent le patron de sa brasserie, le sixieme patron depuis son entree dans cet etablissement, lui disait: "Vous devriez vous secouer un peu, Monsieur Parent; vous devriez prendre l'air, aller a la campagne, je vous assure que vous changez beaucoup depuis quelques mois." Et quand son client venait de sortir, ce commercant communiquait ses reflexions a sa caissiere. "Ce pauvre M. Parent file un mauvais coton, ca ne vaut rien de ne jamais quitter Paris. Engagez-le donc a aller aux environs manger une matelote de temps en temps, puisqu'il a confiance en vous. Voila bientot l'ete, ca le retapera." Et la caissiere, pleine de pitie et de bienveillance pour ce consommateur obstine, repetait chaque jour a Parent: "Voyons, Monsieur, decidez-vous a prendre l'air! C'est si joli, la campagne quand il fait beau! Oh! moi! si je pouvais, j'y passerais ma vie!" Et elle lui communiquait ses reves, les reves poetiques et simples de toutes les pauvres filles enfermees d'un bout a l'autre de l'annee derriere les vitres d'une boutique et qui regardent passer la vie factice et bruyante de la rue, en songeant a la vie calme et douce des champs, a la vie sous les arbres, sous le radieux soleil qui tombe sur les prairies, sur les bois profonds, sur les claires rivieres, sur les vaches couchees dans l'herbe, et sur toutes les fleurs diverses, toutes les fleurs libres, bleues, rouges, jaunes, violettes, lilas, roses, blanches, si gentilles, si fraiches, si parfumees, toutes les fleurs de la nature qu'on cueille en se promenant et dont on fait de gros bouquets. Elle prenait plaisir a lui parler sans cesse de son desir eternel, irrealise et irrealisable; et lui, pauvre vieux sans espoirs, prenait plaisir a l'ecouter. Il venait s'asseoir maintenant a cote du comptoir pour causer avec Mlle Zoe et discuter sur la campagne avec elle. Alors, peu a peu, une vague envie lui vint d'aller voir, une fois, s'il faisait vraiment si bon qu'elle le disait, hors les murs de la grande ville. Un matin il demanda: --Savez-vous ou on peut bien dejeuner aux environs de Paris? Elle repondit: --Allez donc a la Terrasse de Saint-Germain. C'est si joli! Il s'y etait promene autrefois au moment de ses fiancailles. Il se decida a y retourner. Il choisit un dimanche, sans raison speciale, uniquement parce qu'il est d'usage de sortir le dimanche, meme quand on ne fait rien en semaine. Donc il partit, un dimanche matin, pour Saint-Germain. C'etait au commencement de juillet, par un jour eclatant et chaud. Assis contre la portiere de son wagon, il regardait courir les arbres et les petites maisons bizarres des alentours de Paris. Il se sentait triste, ennuye d'avoir cede a ce desir nouveau, d'avoir rompu ses habitudes. Le paysage changeant et toujours pareil le fatiguait. Il avait soif; il serait volontiers descendu a chaque station pour s'asseoir au cafe apercu derriere la gare, boire un bock ou deux et reprendre le premier train qui passerait vers Paris. Et puis le voyage lui semblait long, tres long. Il restait assis des journees entieres pourvu qu'il eut sous les yeux les memes choses immobiles, mais il trouvait enervant et fatigant de rester assis en changeant de place, de voir remuer le pays tout entier, tandis que lui-meme ne faisait pas un mouvement. Il s'interessa a la Seine cependant, chaque fois qu'il la traversa. Sous le pont de Chatou il apercut des yoles qui passaient enlevees a grands coups d'aviron par des canotiers aux bras nus; et il pensa: "Voila des gaillards qui ne doivent pas s'embeter!" Le long ruban de riviere deroule des deux cotes du pont du Pecq eveilla, dans le fond de son coeur, un vague desir de promenade au bord des berges. Mais le train s'engouffra sous le tunnel qui precede la gare de Saint-Germain pour s'arreter bientot au quai d'arrivee. Parent descendit, et, alourdi par la fatigue, s'en alla, les mains derriere le dos, vers la Terrasse. Puis, parvenu contre la balustrade de fer, il s'arreta pour regarder l'horizon. La plaine immense s'etalait en face de lui, vaste comme la mer, toute verte et peuplee de grands villages, aussi populeux que des villes. Des routes blanches traversaient ce large pays, des bouts de forets le boisaient par places, les etangs du Vesinet brillaient comme des plaques d'argent, et les coteaux lointains de Sannois et d'Argenteuil se dessinaient sous une brume legere et bleuatre qui les laissait a peine deviner. Le soleil baignait de sa lumiere abondante et chaude tout le grand paysage un peu voile par les vapeurs matinales, par la sueur de la terre chauffee s'exhalant en brouillards menus, et par les souffles humides de la Seine, qui se deroulait comme un serpent sans fin a travers les plaines, contournait les villages et longeait les collines. Une brise molle, pleine de l'odeur des verdures et des seves, caressait la peau, penetrait au fond de la poitrine, semblait rajeunir le coeur, alleger l'esprit, vivifier le sang. Parent, surpris, la respirait largement, les yeux eblouis par l'etendue du paysage; et il murmura: "Tiens, on est bien ici." Puis il fit quelques pas, et s'arreta de nouveau pour regarder. Il croyait decouvrir des choses inconnues et nouvelles, non point les choses que voyait son oeil, mais des choses que pressentait son ame, des evenements ignores, des bonheurs entrevus, des joies inexplorees, tout un horizon de vie qu'il n'avait jamais soupconne et qui s'ouvrait brusquement devant lui en face de cet horizon de campagne illimitee. Toute l'affreuse tristesse de son existence lui apparut illuminee par la clarte violente qui inondait la terre. Il vit ses vingt annees de cafe, mornes, monotones, navrantes. Il aurait pu voyager comme d'autres, s'en aller la-bas, la-bas, chez des peuples etrangers, sur des terres peu connues, au dela des mers, s'interesser a tout ce qui passionne les autres hommes, aux arts, aux sciences, aimer la vie aux milles formes, la vie mysterieuse, charmante ou poignante, toujours changeante, toujours inexplicable et curieuse. Maintenant il etait trop tard. Il irait de bock en bock, jusqu'a la mort, sans famille, sans amis, sans esperances, sans curiosite pour rien. Une detresse infinie l'envahit, et une envie de se sauver, de se cacher, de rentrer dans Paris, dans sa brasserie et dans son engourdissement! Toutes les pensees, tous les reves, tous les desirs qui dorment dans la paresse des coeurs stagnants s'etaient reveilles, remues par ce rayon de soleil sur les plaines. Il sentit que s'il demeurait seul plus longtemps en ce lieu, il allait perdre la tete, et il gagna bien vite le pavillon Henri IV pour dejeuner, s'etourdir avec du vin et de l'alcool et parler a quelqu'un, au moins. Il prit une petite table dans les bosquets d'ou l'on domine toute la campagne, fit son menu et pria qu'on le servit tout de suite. D'autres promeneurs arrivaient, s'asseyaient aux tables voisines. Il se sentait mieux; il n'etait plus seul. Dans une tonnelle, trois personnes dejeunaient. Il les avait regardees plusieurs fois sans les voir, comme on regarde les indifferents. Tout a coup, une voix de femme jeta en lui un de ces frissons qui font tressaillir les moelles. Elle avait dit, cette voix: "Georges, tu vas decouper le poulet." Et une autre voix repondit: "Oui, maman." Parent leva les yeux; et il comprit, il devina tout de suite quels etaient ces gens! Certes il ne les aurait pas reconnus. Sa femme etait toute blanche, tres forte, une vieille dame serieuse et respectable; et elle mangeait en avancant la tete, par crainte des taches, bien qu'elle eut recouvert ses seins d'une serviette. Georges etait devenu un homme. Il avait de la barbe, de cette barbe inegale et presque incolore qui frisotte sur les joues des adolescents. Il portait un chapeau de haute forme, un gilet, de coutil blanc et un monocle, par chic, sans doute. Parent le regardait, stupefait! C'etait la Georges, son fils?--Non, il ne connaissait pas ce jeune homme; il ne pouvait rien exister de commun entre eux. Limousin tournait le dos et mangeait, les epaules un peu voutees. Donc ces trois etres semblaient heureux et contents; ils venaient dejeuner a la campagne, en des restaurants connus. Ils avaient eu une existence calme et douce, une existence familiale dans un bon logis chaud et peuple, peuple par tous les riens qui font la vie agreable, par toutes les douceurs de l'affection, par toutes les paroles tendres qu'on echange sans cesse, quand on s'aime. Ils avaient vecu ainsi, grace a lui Parent, avec son argent, apres l'avoir trompe, vole, perdu! Ils l'avaient condamne, lui, l'innocent, le naif, le debonnaire, a toutes les tristesses de la solitude, a l'abominable vie qu'il avait menee entre un trottoir et un comptoir, a toutes les tortures morales et a toutes les miseres physiques! Ils avaient fait de lui un etre inutile, perdu, egare dans le monde, un pauvre vieux sans joies possibles, sans attentes, qui n'esperait rien de rien et de personne. Pour lui la terre etait vide, parce qu'il n'aimait rien sur la terre. Il pouvait courir les peuples ou courir les rues, entrer dans toutes les maisons de Paris, ouvrir toutes les chambres, il ne trouverait, derriere aucune porte, la figure cherchee, cherie, figure de femme ou figure d'enfant, qui sourit en vous apercevant. Et cette idee surtout le travaillait, l'idee de la porte qu'on ouvre pour trouver et embrasser quelqu'un derriere. Et c'etait la faute de ces trois miserables, cela! la faute de cette femme indigne, de cet ami infame et de ce grand garcon blond qui prenait des airs arrogants. Il en voulait maintenant a l'enfant autant qu'aux deux autres! N'etait-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait garde, aime, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lache bien vite la mere et le petit s'il n'avait pas su que le petit etait a lui, bien a lui? Est-ce qu'on eleve les enfants des autres? Donc, ils etaient la, tout pres, ces trois malfaiteurs qui l'avaient tant fait souffrir. Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses desespoirs. Il s'exasperait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tete de Limousin qu'il voyait, a toute seconde, se baisser vers son assiette et se relever aussitot. Et ils continueraient a vivre ainsi, sans soucis, sans inquietudes d'aucune sorte. Non, non. C'en etait trop a la fin! Il se vengerait; il allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais comment? Il cherchait, revait des choses effroyables comme il en arrive dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait, coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas laisser echapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute jamais. Soudain, il eut une idee, une idee terrible; et il cessa de boire pour la murir. Un sourire plissait ses levres; il murmurait: "Je les tiens. Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir." Un garcon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur desire ensuite? --Rien. Du cafe et du cognac, du meilleur. Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement sur la terrasse ou dans la foret. Quand ils seraient un peu eloignes, il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il n'etait pas trop tot d'ailleurs, apres vingt-trois ans de souffrances. Ah! ils ne soupconnaient guere ce qui allait leur arriver. Ils achevaient doucement leur dejeuner, en causant avec securite. Parent ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes. La figure de sa femme, surtout, l'exasperait. Elle avait pris un air hautain, un air de devote grasse, de devote inabordable, cuirassee de principes, blindee de vertu. Puis, ils payerent l'addition et se leverent. Alors il vit Limousin. On eut dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les revers de sa redingote. Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur l'oreille. Parent, aussitot, les suivit. Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirerent le paysage avec placidite, comme admirent les gens repus; puis ils entrerent dans la foret. Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se cachant pour ne point eveiller trop tot leur attention. Ils allaient a petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiede. Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, a son cote, en epouse sure et fiere d'elle. Georges abattait des feuilles avec sa badine, et franchissait parfois les fosses de la route, d'un saut leger de jeune cheval ardent pret a s'emporter dans le feuillage. Parent, peu a peu, se rapprochait, haletant d'emotion et de fatigue; car il ne marchait plus jamais. Bientot il les rejoignit, mais une peur l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devanca, pour revenir sur eux et les aborder en face. Il allait, le coeur battant, les sentant derriere lui maintenant, et il se repetait: "Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est le moment." Il se retourna. Ils s'etaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours. Alors il se decida, et il revint a pas rapides. S'etant arrete devant eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix breve, d'une voix cassee par l'emotion: --C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas? Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou. Il reprit: --On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que c'etait fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah! mais non, me voila revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant. Henriette, effaree, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: "Oh! mon Dieu!" Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mere, Georges s'etait leve, pret a le saisir au collet. Limousin, atterre, regardait avec des yeux effares ce revenant qui, ayant souffle quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompe, vous m'avez condamne a une vie de forcat, et vous avez cru que je ne vous rattraperais pas! Mais le jeune homme le prit par les epaules, et le repoussant: --Etes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien vite ou je vais vous rosser, moi! Parent repondit: --Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-la. Mais Georges, exaspere, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit: --Lache-moi donc. Je suis ton pere... Tiens, regarde s'ils me reconnaissent maintenant, ces miserables! Effare, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mere. Parent, libre, s'avanca vers elle: --Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri Parent, et que je suis son pere puisqu'il se nomme Georges Parent, puisque vous etes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je vous ai chasses de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chasses de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infame, avec votre amant! --Dites-lui ce que j'etais, moi, un brave homme, epouse par vous pour ma fortune, et trompe depuis le premier jour. Dites-lui qui vous etes et qui je suis... Il balbutiait, haletait, emporte par la colere. La femme cria d'une voix dechirante: --Paul, Paul, empeche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empeche-le, qu'il ne dise pas cela devant mon fils! Limousin, a son tour, s'etait leve. Il murmura, d'une voix tres basse: --Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites. Parent reprit avec emportement: --Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans. Puis, se tournant vers Georges, eperdu, qui s'etait appuye contre un arbre: --Ecoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pense que ce n'etait pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me desesperer. Tu etais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporte en me jurant que je n'etais pas ton pere, mais que ton pere, c'etait lui! A-t-elle menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande. Il s'avanca tout pres d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de me dire lequel de nous est le pere de ce jeune homme: lui ou moi; votre mari ou votre amant. Allons, allons, dites! Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur: --Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour ou tu te sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle ne repond pas, reponds toi-meme. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle. Dis, es-tu le pere de ce garcon? Allons, allons, parle! Il revint vers sa femme. --Si vous ne voulez pas me le dire a moi, dites-le a votre fils au moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est son pere. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne peux pas te le dire, mon garcon. Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras comme un epileptique. --Voila... voila... Repondez donc... Elle ne sait pas... Je parie qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait... personne... Est-ce qu'on sait ces choses-la?... Tu ne le sauras pas non plus, mon garcon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais... Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas... Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait... Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis... Bonsoir... c'est fini... Si elle se decide a te le dire, tu viendras me l'apprendre, hotel des Continents, n'est-ce pas?... Ca me fera plaisir de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrement... Et il s'en alla en gesticulant, continuant a parler seul, sous les grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de seves. Il ne se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une poussee de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporte par son idee fixe. Tout a coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta dedans. Durant la route, sa colere s'apaisa, il reprit ses sens et il rentra dans Paris, stupefait de son audace. Il se sentait brise comme si on lui eut rompu les os. Il alla cependant prendre un bock a sa brasserie. En le voyant entrer, Mlle Zoe, surprise, lui demanda:--Deja revenu? Est-ce que vous etes fatigue? Il repondit:--Oui... oui... tres fatigue... tres fatigue.... Vous comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y retournerai point, a la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici. Desormais, je ne bougerai plus. Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgre l'envie qu'elle en avait. Pour la premiere fois de sa vie il se grisa tout a fait, ce soir-la, et on dut le rapporter chez lui. LA BETE A MAIT' BELHOMME La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hotel du Commerce tenu par Malandain fils. C'etait une voiture jaune, montee sur des roues jaunes aussi autrefois, mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de devant etaient toutes petites; celles de derriere, hautes et freles, portaient le coffre difforme et enfle comme un ventre de bete. Trois rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les tetes enormes et les gros genoux ronds, attelees en arbalete, devaient trainer cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les chevaux semblaient endormis deja devant l'etrange vehicule. Le cocher Cesaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et d'escalader l'imperiale, la face rougie par le grand air des champs, les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus clignotants sous les coups de vent et de grele, apparut sur la porte de l'hotel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers ronds, pleins de volailles effarees, attendaient devant les paysannes immobiles. Cesaire Horlaville les prit l'un apres l'autre et les posa sur le toit de sa voiture; puis il y placa plus doucement ceux qui contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs de grain, de menus paquets enveloppes de mouchoirs, de bouts de toile ou de papiers. Puis il ouvrit la porte de derriere et, tirant une liste de sa poche, il lut en appelant: --Monsieur le cure de Gorgeville. Le pretre s'avanca, un grand homme puissant, large, gros, violace et d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde. --L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets? L'homme se hata, long, timide, enredingote jusqu'aux genoux; et il disparut a son tour dans la porte ouverte. --Mait' Poiret, deux places. Poiret s'en vint, haut et tortu, courbe par la charrue, maigri par l'abstinence, osseux, la peau sechee par l'oubli des lavages. Sa femme le suivait, petite et maigre, pareille a une bique fatiguee, portant a deux mains un immense parapluie vert. --Mait' Rabot, deux places. Rabot hesita, etant de nature perplexe. Il demanda: "C'est ben me qu't'appelles?" Le cocher, qu'on avait surnomme "degourdi", allait repondre une facetie, quand Rabot piqua une tete vers la portiere, lance en avant par une poussee de sa femme, une gaillarde haute et carree dont le ventre etait vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs. Et Rabot fila dans la voiture a la facon d'un rat qui rentre dans son trou. --Mait' Caniveau. Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et s'engouffra a son tour dans l'interieur du coffre jaune. --Mait' Belhomme. Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face dolente, un mouchoir applique sur l'oreille comme s'il souffrait d'un fort mal de dents. Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulieres vestes de drap noir ou verdatre, vetements de ceremonie qu'ils decouvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs etaient coiffes de casquettes de soie, hautes comme des tours, supreme elegance dans la campagne normande. Gesaire Horlaville referma la portiere de sa boite, puis monta sur son siege et fit claquer son fouet. Les trois chevaux parurent se reveiller et, remuant le cou, firent entendre un vague murmure de grelots. Le cocher, alors, hurlant: "Hue!" de toute sa poitrine, fouailla les betes a tour de bras. Elles s'agiterent, firent un effort, et se mirent en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derriere elles, la voiture, secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts, faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que chaque ligne de voyageurs, ballottee et balancee par les secousses, avait des reflux de flots a tous les remous des cahots. On se tut d'abord, par respect pour le cure, qui genait les epanchements. Il se mit a parler le premier, etant d'un caractere loquace et familier. --Eh bien, mait' Caniveau, dit-il, ca va-t-il comme vous voulez? L'enorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre liait avec l'ecclesiastique, repondit en souriant: --Toutd'meme, m'sieu l'cure, toutd'meme, et d'vote part? --Oh! d'ma part, ca va toujours. --Et vous, mait'Poiret? demanda l'abbe. --Oh! me, ca irait, n'etaient les cossards (colzas) qui n'donneront guere c't'annee; et, vu les affaires, c'est la-dessus qu'on s'rattrape. --Que voulez-vous, les temps sont durs. --Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande femme de mait'Rabot. Comme elle etait d'un village voisin, le cure ne la connaissait que de nom. --C'est vous, la Blondel? dit-il. --Oui, c'est me, qu'a epouse Rabot. Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une grande inclinaison de tete en avant, comme pour dire: "C'est bien moi Rabot, qu'a epouse la Blondel." Soudain mait' Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son oreille, se mit a gemir d'une facon lamentable. Il faisait "gniau... gniau... gniau" en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance. --Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le cure. Le paysan cessa un instant de geindre pour repondre:--Non point... m'sieu le cure.... C'est point des dents... c'est d'l'oreille, du fond d'l'oreille. --Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un depot? --J'sais point si c'est un depot, mais j'sais ben qu'c'est eune bete, un' grosse bete, qui m'a entre d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans l'grenier. --Un' bete. Vous etes sur? --Si j'en suis sur? Comme du Paradis, m'sieu le cure, vu qu'a m'grignote l'fond d'l'oreille. A m'mange la tete, pour sur! a m'mange la tete? Oh! gniau... gniau... gniau.... Et il se remit a taper du pied. Un grand interet s'etait eveille dans l'assistance. Chacun donnait son avis. Poiret voulait que ce fut une araignee, l'instituteur que ce fut une chenille. Il avait vu ca une fois deja a Campemuret, dans l'Orne, ou il etait reste six ans; meme la chenille etait entree dans la tete et sortie parle nez. Mais l'homme etait demeure sourd de cette oreille-la, puisqu'il avait le tympan creve. --C'est plutot un ver, declara le cure. Mait' Belhomme, la tete renversee de cote et appuyee contre la portiere, car il etait monte le dernier, gemissait toujours. --Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune fremi, eune grosso fremi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le cure... a galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misere!!... --T'as point vu l'medecin? demanda Caniveau. --Pour sur, non. --D'ou vient ca? La peur du medecin sembla guerir Belhomme. Il se redressa, sans toutefois lacher son mouchoir. --D'ou vient ca! T'as des sous pour eusse, te, pour ces faineants-la? Y s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ca fait, deusse ecus de cent sous, deusse ecus, pour sur... Et qu'est-ce qu'il aurait fait, dis, ca faineant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait? Sais-tu, te? Caniveau riait. --Non j'sais point? Ousque tu vas, comme ca? --J'vas t'au Havre ve Chambrelan. --Que Chambrelan? --L'guerisseux, donc. --Que guerisseux? --L'guerisseux qu'a gueri mon pe. --Ton pe? --Oui, mon pe, dans l'temps. --Que qu'il avait, ton pe? --Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe. --Que qui li a fait ton Chambrelan? --Il y a manie l'dos comm' pou' fe du pain, avec les deux mains donc! Et ca y a passe en une couple d'heures! Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononce des paroles, mais il n'osait pas dire ca devant le cure. Caniveau reprit en riant: --C'est-il point queque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris cu trou-la pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fe sauver. Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commenca a imiter les aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit a rire dans la voiture, meme l'instituteur qui ne riait jamais. Cependant, comme Belhomme paraissait fache qu'on se moquat de lui, le cure detourna la conversation et, s'adressant a la grande femme de Rabot: --Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille? --Que oui, m'sieu le cure... Que c'est dur a elever! Rabot opinait de la tete, comme pour dire: "Oh! oui, c'est dur a elever." --Combien d'enfants? Elle declara avec autorite, d'une voix forte et sure: --Seize enfants, m'sieu l'cure! Quinze de mon homme! Et Rabot se mit a sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on n'en pouvait point douter. Il en etait fier, parbleu! De qui le seizieme? Elle ne le dit pas. C'etait le premier, sans doute? On le savait peut-etre, car on ne s'etonna point. Caniveau lui-meme demeura impassible. Mais Belhomme se mit a gemir: --Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh! misere!... La voiture s'arretait au cafe Polyte. Le cure dit: "Si on vous coulait un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-etre sortir. Voulez-vous essayer? --Pour sur! J'veux ben. Et tout le monde descendit pour assister a l'operation. Le pretre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il chargea l'instituteur de tenir bien inclinee la tete du patient; puis, des que le liquide aurait penetre dans le canal, de la renverser brusquement. Mais Caniveau, qui regardait deja dans l'oreille de Belhomme pour voir s'il ne decouvrirait pas la bete a l'oeil nu, s'ecria: --Cre nom d'un nom, que marmelade! Faut deboucher ca, mon vieux. Jamais ton lapin sortira dans c'te confiture-la. Il s'y collerait les quat' pattes. Le cure examina a son tour le passage et le reconnut trop etroit et trop embourbe pour tenter l'expulsion de la bete. Ce fut l'instituteur qui debarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au milieu de l'anxiete generale, le pretre versa, dans ce conduit nettoye, un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tole sur la cuvette, comme s'il eut voulu la devisser. Quelques gouttes retomberent dans le vase blanc. Tous les voyageurs se precipiterent. Aucune bete n'etait sortie. Cependant Belhomme declarant: "Je sens pu rien", le cure, triomphant, s'ecria: "Certainement elle est noyee." Tout le monde etait content. On remonta dans la voiture. Mais a peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris terribles. La bete s'etait reveillee et etait devenue furieuse. Il affirmait meme qu'elle etait entree dans la tete maintenant, qu'elle lui devorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme de Poiret, le croyant possede du diable, se mit a pleurer en faisant le signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les mouvements de la bete, semblait la voir, la suivre du regard: "Tenez, v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... que misere!" Caniveau s'impatientait: "C'est l'iau qui la rend enragee, c'te bete. All' est p't-etre ben accoutumee au vin." On se remit a rire. Il reprit: "Quand j'allons arriver au cafe Bourboux, donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure." Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit a crier comme si on lui arrachait l'ame. Le cure fut oblige de lui soutenir la tete. On pria Cesaire Horlaville d'arreter a la premiere maison rencontree. C'etait une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporte; puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'operation. Caniveau conseillait toujours de meler de l'eau-de-vie a l'eau, afin de griser et d'endormir la bete, de la tuer peut-etre. Mais le cure prefera du vinaigre. On fit couler le melange goutte a goutte, cette fois, afin qu'il penetrat jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe habite. Une cuvette ayant ete de nouveau apportee, Belhomme fut retournee tout d'une piece par le cure et Caniveau, ces deux colosses, tandis que l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien vider l'autre. Cesaire Horlaville, lui-meme, etait entre pour voir, son fouet a la main. Et soudain, on apercut au fond de la cuvette un petit point brun, pas plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'etait une puce! Des cris d'etonnement s'eleverent, puis des rires eclatants. Une puce! Ah! elle etait bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la cuisse, Cesaire Horlaville fit claquer son fouet; le cure s'esclaffait a la facon des anes qui braient, l'instituteur riait comme on eternue, et les deux femmes poussaient de petits cris de gaiete pareils au gloussement des poules. Belhomme s'etait assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colere joyeuse dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau. Il grogna: "Te v'la, charogne," et cracha dessus. Le cocher, fou de gaiete, repetait: "Eune puce, eune puce, ah! te v'la, sacre pucot, sacre pucot, sacre pucot!" Puis, s'etant un peu calme, il cria: "Allons, en route! V'la assez de temps perdu." Et les voyageurs, riant toujours, s'en allerent vers la voiture. Cependant Belhomme, venu le dernier, declara: "Me, j'm'en r'tourne a Criquetot. J'ai pu que fe au Havre a cette heure." Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place! --Je t'en de que la moitie pisque j'ai point passe mi-chemin. --Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout. Et une dispute commenca qui devint bientot une querelle furieuse: Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Cesaire Horlaville affirmait qu'il en recevrait quarante. Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux. Caniveau redescendit. --D'abord, tu des quarante sous au cure, t'entends, et pi une tournee a tout le monde, ca fait chiquante-chinq, et pi t'en donneras vingt a Cesaire. Ca va-t-il, degourdi? Le cocher, enchante de voir Belhomme debourser trois francs soixante et quinze, repondit:--Ca va! --Allons, paye. --J'payerai point. L'cure n'est pas medecin d'abord. --Si tu n'payes point, j'te r'mets dans la voiture a Cesaire et j't'emporte au Havre. Et le colosse, ayant saisi Belhomme par les reins, l'enleva comme un enfant. L'autre vit bien qu'il faudrait ceder. Il tira sa bourse, et paya. Puis la voiture se remit en marche vers le Havre, tandis que Belhomme retournait a Criquetot, et tous les voyageurs, muets a present, regardaient sur la route blanche la blouse bleue du paysan, balancee sur ses longues jambes. A VENDRE Partir a pied, quand le soleil se leve, et marcher dans la rosee, le long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse! Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumiere, par la narine avec l'air leger, par la peau avec les souffles du vent. Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation delicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontre au detour d'une route, a l'entree d'un vallon, au bord d'une riviere, ainsi qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un jour, entre autres. J'allais, le long de l'Ocean breton, vers la pointe du Finistere. J'allais, sans penser a rien, d'un pas rapide, le long des flots. C'etait dans les environs de Quimperle, dans cette partie la plus douce et la plus belle de la Bretagne. Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de vingt ans, vous refont des esperances et vous redonnent des reves d'adolescents. J'allais, par un chemin a peine marque, entre les bles et les vagues. Les bles ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient a peine. On sentait bien l'odeur douce des champs murs et l'odeur marine du varech. J'allais sans penser a rien, devant moi, continuant mon voyage commence depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les cotes. Je me sentais fort, agile, heureux et gai. J'allais. Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie inconsciente, profonde, charnelle, joie de bete qui court dans l'herbe, ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin des chants pieux. Une procession peut-etre, car c'etait un dimanche. Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros bateaux de peche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants, allant au pardon de Plouneven. Ils longeaient la rive, doucement, pousses a peine par une brise molle et essoufflee qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'epuisant aussitot, les laissait retomber, flasques, le long des mats. Les lourdes barques glissaient lentement, chargees de monde. Et tout ce monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffes du grand chapeau, poussaient leur" notes puissantes, les femmes criaient leurs notes aigues, et les voix greles des enfants passaient comme des sons de fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers des cinq bateaux clamaient le meme cantique, dont le rythme monotone s'elevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derriere l'autre, tout pres l'un de l'autre. Ils passerent devant moi, contre moi, et je les vis s'eloigner, j'entendis s'affaiblir et s'eteindre leur chant. Et je me mis a rever a des choses delicieuses, comme revent les tout jeunes gens, d'une facon puerile et charmante. Comme il fuit vite, cet age de la reverie, le seul age heureux de l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais morose et desole quand on porte en soi la faculte divine de s'egarer dans les esperances, des qu'on est seul. Quel pays de fees, celui ou tout arrive, dans l'hallucination de la pensee qui vagabonde! Comme la vie est belle sous la poudre d'or des songes! Helas! c'est fini, cela! Je me mis a rever. A quoi? A tout ce qu'on attend sans cesse, a tout ce qu'on desire, a la fortune, a la gloire, a la femme. Et j'allais, a grands pas rapides, caressant de la main la tete blonde des bles qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau comme si j'eusse touche des cheveux. Je contournai un petit promontoire et j'apercus, au fond d'une plage etroite et ronde, une maison blanche, batie sur trois terrasses qui descendaient jusqu'a la greve. Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on croit connaitre depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils plaisent a votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus? qu'on n'ait point vecu la autrefois? Tout vous seduit, vous enchante, la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du sable! Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres fruitiers avaient pousse le long des terrasses qui descendaient vers l'eau, comme des marches geantes. Et chacune portait, ainsi qu'une couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genets d'Espagne en fleur! Je m'arretai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aime la posseder, y vivre, toujours! Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'apercus, sur un des piliers de la barriere, un grand ecriteau: "_A vendre_." J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eut offerte, comme si on me l'eut donnee, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je n'en sais rien! "A vendre." Donc elle n'etait presque plus a quelqu'un, elle pouvait etre a tout le monde, a moi, a moi! Pourquoi cette joie, cette sensation d'allegresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne l'acheterais point! Comment l'aurais-je payee? N'importe, elle etait a vendre. L'oiseau en cage appartient a son maitre, l'oiseau dans l'air est a moi, n'etant a aucun autre. Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades superposees, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifies, ses touffes de genets d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque terrasse. Quand je fus sur la derniere, je regardai l'horizon. La petite plage s'etendait a mes pieds, ronde et sablonneuse, separee de la haute mer par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entree et devaient briser les vagues aux jours de grosse mer. Sur la pointe, en face, deux pierres enormes, l'une debout, l'autre couchee dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils a deux epoux etranges, immobilises par quelque malefice, semblaient regarder toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui connaissaient depuis des siecles, cette baie autrefois solitaire, la petite maison qu'ils verraient s'ecrouler, s'emietter, s'envoler, disparaitre, la petite maison a vendre! Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime! Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonne chez moi. Une femme vint ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vetue de noir, coiffee de blanc, qui ressemblait a une beguine. Il me sembla que je la connaissais aussi, cette femme. Je lui dis:--Vous n'etes pas Bretonne, vous? Elle repondit:--Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:--Vous venez pour visiter la maison? --Eh! oui, parbleu. Et j'entrai. Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je m'etonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule. Je penetrai dans le salon, un joli salon tapisse de nattes, et qui regardait la mer par trois larges fenetres. Sur la cheminee, des potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle aussitot, persuade que je la reconnaitrais aussi. Et je la reconnus, bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontree. C'etait elle, elle-meme, celle que j'attendais, que je desirais, que j'appelais, dont le visage hantait mes reves. Elle, celle qu'on cherche toujours, partout, celle qu'on va voir dans la rue tout a l'heure, qu'on va trouver sur la route dans la campagne des qu'on apercoit une ombrelle rouge sur les bles, celle qui doit etre deja arrivee dans l'hotel ou j'entre en voyage, dans le wagon ou je vais monter, dans le salon dont la porte s'ouvre devant moi. C'etait elle, assurement, indubitablement elle! Je la reconnus a ses yeux qui me regardaient, a ses cheveux roules a l'anglaise, a sa bouche surtout, a ce sourire que j'avais devine depuis longtemps. Je demandai aussitot:--Quelle est cette femme? La bonne a tete de beguine repondit sechement :--C'est Madame. Je repris:--C'est votre maitresse? Elle repliqua avec son air devot et dur: --Oh! non, Monsieur. Je m'assis et je prononcai:--Contez-moi ca. Elle demeurait stupefaite, immobile, silencieuse. J'insistai:--C'est la proprietaire de cette maison, alors! --Oh! non, Monsieur. --A qui appartient donc cette maison? --A mon maitre, monsieur Tournelle. J'etendis le doigt vers la photographie. --Et cette femme, qu'est-ce que c'est? --C'est Madame. --La femme de votre maitre? --Oh! non, Monsieur. --Sa maitresse alors? La beguine ne repondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par une colere confuse contre cet homme qui avait trouve cette femme. --Ou sont-ils maintenant? La bonne murmura: --Monsieur est a Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas. Je tressaillis:--Ah! Ils ne sont plus ensemble. --Non, Monsieur. Je fus ruse; et, d'une voix grave:--Dites-moi ce qui est arrive, je pourrai peut-etre rendre service a votre maitre. Je connais cette femme, c'est une mechante! La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle eut confiance. --Oh! Monsieur, elle a rendu mon maitre bien malheureux. Il a fait sa connaissance en Italie et il l'a ramenee avec lui comme s'il l'avait epousee. Elle chantait tres bien. Il l'aimait, Monsieur, que ca faisait pitie de le voir. Et ils ont ete en voyage dans ce pays-ci, l'an dernier. Et ils ont trouve cette maison qui avait ete batie par un fou, un vrai fou pour s'installer a deux lieues du village. Madame a voulu l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maitre. Et il a achete la maison pour lui faire plaisir. Ils y sont demeures tout l'ete dernier, Monsieur, et presque tout l'hiver. Et puis, voila qu'un matin, a l'heure du dejeuner, Monsieur m'appelle:--Cesarine, est-ce que Madame est rentree? --Mais non, Monsieur. On attendit toute la journee. Mon maitre etait comme un furieux. On chercha partout, on ne la trouva pas. Elle etait partie, Monsieur, on n'a jamais su ou ni comment. Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la beguine, de la prendre par la taille et de la faire danser dans le salon! Ah! elle etait partie, elle s'etait sauvee, elle l'avait quitte fatiguee, degoutee de lui! Comme j'etais heureux! La vieille bonne reprit:--Monsieur a eu un chagrin a mourir, et il est retourne a Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On en demande vingt mille francs. Mais je n'ecoutais plus! Je pensais a elle! Et, tout a coup, il me sembla que je n'avais qu'a repartir pour la trouver, qu'elle avait du revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille maison, qu'elle aurait tant aimee, sans lui. Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la photographie, et je m'enfuis en courant et baisant eperdument le doux visage entre dans le carton. Je regagnai la route et me remis a marcher, en la regardant, elle! Quelle joie qu'elle fut libre, qu'elle se fut sauvee! Certes, j'allais la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante, puisqu'elle l'avait quitte! Elle l'avait quitte parce que mon heure etait venue! Elle etait libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'a la trouver puisque je la connaissais. Et je caressais toujours les tetes ployantes des bles murs, je buvais l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser le visage. J'allais, j'allais eperdu de bonheur, enivre d'espoir. J'allais, sur de la rencontrer bientot et de la ramener pour habiter a notre tour dans la jolie maison. _A vendre_. Comme elle s'y plairait, cette fois! L'INCONNUE On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'etranges: rencontres surprenantes et delicieuses, en wagon, dans un hotel, a l'etranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, etaient singulierement favorables a l'amour. Gontran, qui se taisait, fut consulte. --C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme comme du bibelot, nous l'apprecions davantage dans les endroits ou nous ne nous attendons point a en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment de rares qu'a Paris: Il se tut quelques secondes, puis reprit: --Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles ont l'air d'eclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures lentes poussees par les marchandes. Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes legeres qui montrent la peau. On flane, le nez au vent et l'esprit allume; on flane, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces matins-la! On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnait a cent pas, celle qui va nous plaire de tout pres. A la fleur de son chapeau, au mouvement de sa tete, a sa demarche, on la devine. Elle vient. On se dit: "Attention, en voila une," et on va au-devant d'elle en la devorant des yeux. Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui vient de l'eglise ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est ronde sous le corsage transparent.--Oh! si on pouvait mettre le doigt dessus? le doigt ou la levre.--Le regard est timide ou hardi, la tete brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la desire jusqu'au soir, celle qu'on a rencontree ainsi! Certes, j'ai bien garde le souvenir d'une vingtaine de creatures vues une fois ou dix fois de cette facon et dont j'aurais ete follement amoureux si je les avais connues plus intimement. Mais voila, celles qu'on cherirait eperdument, on ne les connait jamais. Avez-vous remarque ca? c'est assez drole! On apercoit, de temps en temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de desirs. Mais on ne fait que les apercevoir, celles-la. Moi, quand je pense a tous les etres adorables que j'ai coudoyes dans les rues de Paris, j'ai des crises de rage a me pendre. Ou sont-elles? Qui sont-elles? Ou pourrait-on les retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent a cote du bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passe plus d'une fois a cote de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appat de sa chair fraiche. Roger des Annettes avait ecoule en souriant. Il repondit: --Je connais ca aussi bien que toi. Voila meme ce qui m'est arrive, a moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la premiere fois, sur le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit un effet... mais un effet... etonnant. C'etait une brune, une brune grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe a l'autre. Un peu de moustache sur les levres faisait rever... rever... comme on reve a des bois aimes en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la taille tres cambree, la poitrine tres saillante, presentee comme un defi, offerte comme une tentation. L'oeil etait pareil a une tache d'encre sur de l'email blanc. Ce n'etait pas un oeil, mais un trou noir, un trou profond ouvert dans sa tete, dans cette femme, par ou on voyait en elle, on entrait en elle. Oh! l'etrange regard opaque et vide, sans pensee et si beau! J'imaginai que c'etait une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une facon peu gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je demeurai comme une bete, a cote de l'Obelisque, je demeurai frappe par la plus forte emotion de desir qui m'eut encore assailli. J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai. Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une maitresse follement aimee jadis. Je m'arretai pour bien la voir venir. Quand elle passa pres de moi, a me toucher, il me sembla que j'etais devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut eloignee, j'eus la sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-meme. Elle hanta souvent mes reves. Tu connais ces obsessions-la. Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil, vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des Champs-Elysees. L'arc de l'Etoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une poussiere d'or, un brouillard de clarte rouge voltigeait, c'etait un de ces soirs delicieux qui sont les apotheoses de Paris. Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de lui dire l'emotion qui m'etranglait. Deux fois je la depassai pour revenir. Deux fois j'eprouvai de nouveau, en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappe, rue de la Paix. Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. Je me decidai alors a interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me comprendre: "Ca doit etre une visite," dit-il. Et je fus encore huit mois sans la revoir. Or, un matin de janvier, par un froid de Siberie, je suivais le boulevard Malesherbes, en courant pour m'echauffer, quand, au coin d'une rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit paquet. Je voulus m'excuser. C'etait elle! Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu l'objet qu'elle tenait a la main, je lui dis brusquement: --Je suis desole et ravi, Madame, de vous avoir bousculee ainsi. Voila plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le desir le plus violent de vous etre presente; et je ne puis arriver a savoir qui vous etes ni ou vous demeurez. Excusez de semblables paroles, attribuez-les a une envie passionnee d'etre au nombre de ceux qui ont le droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant, si vous resistez a ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de vous voir. Elle me regardait fixement, de son oeil etrange et mort, et elle repondit en souriant: --Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous. Je fus tellement stupefait que je dus le laisser paraitre. Mais je ne suis jamais longtemps a me remettre de ces surprises-la, et je m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un geste rapide, d'une main habituee aux lettres escamotees. Je balbutiai, redevenu hardi: --Quand vous verrai-je? Elle hesita, comme si elle eut fait un calcul complique, cherchant sans doute a se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle murmura:--Dimanche matin, voulez-vous? --Je crois bien que je veux. Et elle s'en alla, apres m'avoir devisage, juge, pese, analyse de ce regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la peau, une sorte de glu, comme s'il eut projete sur les gens un de ces liquides epais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et endormir leurs proies. Je me livrai, jusqu'au dimanche, a un terrible travail d'esprit pour deviner ce qu'elle etait et pour me fixer une regle de conduite avec elle. Devais-je la payer? Comment? Je me decidai a acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, dans son ecrin, sur la cheminee. Et je l'attendis, apres avoir mal dormi. Elle arriva, vers dix heures, tres calme, tres tranquille, et elle me tendit la main comme si elle m'eut connu beaucoup. Je la fis asseoir, je la debarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son manchon. Puis je commencai, avec un certain embarras, a me montrer plus galant, car je n'avais point de temps a perdre. Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas echange vingt paroles que je commencais a la devetir. Elle continua toute seule cette besogne malaisee que je ne reussis jamais a achever. Je me pique aux epingles, je serre les cordons en des noeuds indeliables au lieu de les demeler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je perds la tete. Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus delicieux que ceux-la, quand on regarde, d'un peu loin, par discretion, pour ne point effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se depouille, pour vous, de toutes ses etoffes bruissantes tombant en rond a ses pieds, l'une apres l'autre? Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour detacher ces doux vetements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'etre frappes de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de la chair, des bras nus et de la gorge apres la chute du corsage, et combien troublante la ligne, du corps devinee sous le dernier voile! Mais voila que, tout a coup, j'apercus une chose surprenante, une tache noire, entre les epaules; car elle me tournait le dos; une grande tache en relief, tres noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder. Qu'etait-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait du me preparer a cette surprise. Je fus stupefait cependant, et hante brusquement par des visions, et des reminiscences singulieres. Il me sembla que je voyais une des magiciennes des _Mille et une nuits_, un de ces etres dangereux et perfides qui ont pour mission d'entrainer les hommes en des abimes inconnus. Je pensai a Salomon faisant passer sur une glace la reine de Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu. Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je decouvris que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'etonna d'abord et se facha ensuite absolument, car elle prononca, en se rhabillant avec vivacite: --Il etait bien inutile de me deranger. Je voulus lui faire accepter la bague achetee pour elle, mais elle articula avec tant de hauteur: "Pour qui me prenez-vous, Monsieur?" que je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et elle partit sans ajouter un mot. Or voila toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que, maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux. Je ne puis plus voir une femme sans penser a elle. Toutes les autres me repugnent, me degoutent, a moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis poser un baiser sur une joue sans voir sa joue a elle a cote de celle que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du desir inapaise qui me torture. Elle assiste a tous mes rendez-vous, a toutes mes caresses qu'elle me gate, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours la, habillee ou nue, comme ma vraie maitresse; elle est la, tout pres de l'autre, debout ou couchee, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'etait bien une femme ensorcelee, qui portait entre ses epaules un talisman mysterieux. Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontree de nouveau deux fois. Je l'ai saluee. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a feint de ne me point connaitre. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-etre? Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idee que c'est une juive? Mais pourquoi? Voila! Pourquoi? Je ne sais pas! LA CONFIDENCE La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agite, le corsage un peu fripe, le chapeau un peu tourne, et elle tomba sur une chaise, en disant: --Ouf! c'est fait! Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'etait redressee fort surprise. Elle demanda: --Quoi? Qu'est-ce que tu as fait? La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit a marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise longue ou reposait son amie, et, lui prenant les mains: --Ecoute, cherie, jure-moi de ne jamais repeter ce que je vais t'avouer! --Je te le jure. --Sur ton salut eternel? --Sur mon salut eternel. --Eh bien! je viens de me venger de Simon. L'autre s'ecria:--Oh! que tu as bien fait! --N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il etait devenu plus insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand je l'ai epouse, je savais bien qu'il etait laid, mais je le croyais bon. Comme je m'etais trompee! Il avait pense, sans doute, que je l'aimais pour lui-meme, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit a roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ca me faisait rire, c'est de la que je l'ai appele: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de droles d'idees sur eux-memes. Quand il a compris que je n'avais pour lui que de l'amitie, il est devenu soupconneux, il a commence a me dire des choses aigres, a me traiter de coquette, de rouee, de je ne sais quoi. Et puis, c'est devenu plus grave a la suite de... de... c'est fort difficile a dire ca... Enfin, il etait tres amoureux de moi... tres amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chere, en voila un supplice que d'etre... aimee par un homme grotesque... Non, vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ca, bien pis! Enfin figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de tres vilain, de tres ridicule, de tres repugnant, avec un gros ventre,--c'est ca qui est affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien, figure-toi encore que ce quelqu'un-la est ton mari... et que... tous les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ca me donnait des nausees, de vraies nausees... des nausees dans ma cuvette. Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour proteger les femmes dans ces cas-la.--Mais figure-toi ca, tous les soirs... Pouah! que c'est sale! Ce n'est pas que j'aie reve des amours poetiques, non, jamais. On n'en trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment les femmes, c'est a la facon des chevaux, pour les montrer dans leur salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part. Vivons donc en femmes pratiques et indifferentes. Les relations meme ne sont plus que des rencontres regulieres, ou on repete chaque fois les memes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en general que des mannequins corrects a qui manquent toute intelligence et toute delicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau dans le desert, nous appelons pres de nous des artistes; et nous voyons arriver des poseurs insupportables ou des bohemes mal eleves. Moi je cherche un homme, comme Diogene, un seul homme dans toute la societe parisienne; mais je suis deja bien certaine de ne pas le trouver et je ne tarderai pas a souffler ma lanterne. Pour en revenir a mon mari, comme ca me faisait une vraie revolution de le voir entrer chez moi en chemise et en calecon, j'ai employe tous les moyens, tous, tu entends bien, pour l'eloigner et pour... le degouter de moi. Il a d'abord ete furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imagine que je le trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient a la maison; et puis la persecution a commence. Il m'a suivie, partout. Il a employe des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus laissee causer avec personne. Dans les bals, il restait plante derriere moi, allongeant sa grosse tete de chien courant aussitot que je disais un mot. Il me poursuivait au buffet, me defendait de danser avec celui-ci ou avec celui-la, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est alors que j'ai cesse d'aller dans le monde. Dans l'intimite, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce miserable-la me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin! Ma chere!... il me disait le soir: "Avec qui as-tu couche aujourd'hui?" Moi, je pleurais et il etait enchante. Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena diner aux Champs-Elysees. Le hasard voulut que Baubignac fut a la table voisine. Alors voila Simon qui se met a m'ecraser les pieds avec fureur et qui me grogne, par-dessus le melon: "Tu lui as donne rendez-vous, sale bete; attends un peu." Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma chere: il a ote tout doucement l'epingle de mon chapeau et il me l'a enfoncee dans le bras. Moi j'ai pousse un grand cri. Tout le monde est accouru. Alors il a joue une affreuse comedie de chagrin. Tu comprends. A ce moment-la, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore. Qu'est-ce que tu aurais fait, toi? --Oh! je me serais vengee! --Eh bien! ca y est. --Comment? --Quoi? tu ne comprends pas? --Mais, ma chere... cependant... Eh bien, oui... --Oui, quoi? --Voyons, pense a sa tete. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de chien. --Oui. --Pense, avec ca, qu'il est plus jaloux qu'un tigre. --Oui. --Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'a toi, par exemple. Pense a sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il est... --Quoi... tu l'as... --Oh! ma cherie, surtout ne le dis a personne, jure-le-moi encore!... Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout change depuis ce moment-la!... et je ris toute seule... toute seule... Pense donc a sa tete...!!! La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait a la gorge lui jaillit entre les dents; elle se mit a rire, mais a rire comme si elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la figure crispee, la respiration coupee, elle se penchait en avant comme pour tomber sur le nez. Alors la petite marquise partit a son tour en suffoquant. Elle repetait, entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drole?... dis... pense a sa tete!... pense a ses favoris!... a son nez!... pense donc... est-ce drole?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le... dis pas... jamais!... Elles demeuraient presque suffoquees, incapables de parler, pleurant de vraies larmes dans ce delire de gaiete. La baronne se calma la premiere; et toute palpitante encore:--Oh!... raconte-moi comment tu as fait ca... raconte-moi... c'est si drole... si drole!... Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait: --Quand j'ai eu pris ma resolution... je me suis dit... Allons... vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait... aujourd'hui... --Aujourd'hui!... --Oui... tout a l'heure... et j'ai dit a Simon de venir me chercher chez t