Project Gutenberg's Les Chants de Maldoror, by Comte de Lautreamont This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les Chants de Maldoror Author: Comte de Lautreamont Release Date: April 9, 2004 [EBook #12005] Language: French Character set encoding: ISO Latin-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHANTS DE MALDOROR *** Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe LES CHANTS DE MALDOROR par LE COMTE DE LAUTREAMONT CHANTS I, II, III, IV, V, VI [Illustration: ...; il trainait, a travers les dalles de la chambre, sa peau retourne] [Illustration: manuscrit d'une lettre.] _A mon ami_ ALBERT LACROIX. L'edition actuelle des _Chants de Maldoror_ est la reimpression, revue et corrigee d'apres le manuscrit original, d'un ouvrage qui n'a jamais paru en librairie. Dans le courant de 1869, M. le comte de Lautreamont venait de delivrer les derniers bons a tirer de son livre, et celui-ci allait etre broche, lorsque l'editeur--continuellement en butte aux persecutions de l'Empire--en suspendit la mise en vente a cause de certaines violences de style qui en rendaient la publication perilleuse. "J'ai fait publier un ouvrage de poesies chez M. Lacroix. Mais, une fois qu'il fut imprime, il a refuse de le faire paraitre, parce que la vie y etait peinte sous des couleurs trop ameres, et qu'il craignait le procureur general." Ainsi s'exprime l'auteur dans la lettre reproduite en _fac-simile_ en tete de ce volume. L'ouvrage de poesies dont il est question et qui, ainsi presente, atteste la visee lyrique qu'y attachait l'auteur, est bien celui-ci. M. le comte de Lautreamont se refusait a amender les violences de son texte. Ce n'est qu'apres s'en etre longtemps defendu qu'il consentit aux modifications qui lui etaient demandees. Des cartons destines a remplacer les passages reputes dangereux devaient etre tires. Mais en 1870, la guerre eclatait. On ne pensa plus aux _Chants de Maldoror_. Et brusquement, l'auteur mourut, n'ayant execute qu'une partie des revisions auxquelles il avait consenti. Le texte de la presente edition est donc conforme a celui de l'edition originale dont le tirage alla s'egarer dans les caves d'un libraire belge qui, timidement, au bout de quatre annees, fit brocher des exemplaires avec un titre et une couverture anonymes[1]. Quelques lettres seulement connaissent ces exemplaires. Nous avons cru que la reedition d'une oeuvre aussi interessante serait bien accueillie. Ses vehemences de style ne peuvent effrayer une epoque aussi litteraire que la notre. Si outrees qu'elles soient, elles gardent une beaute profonde et ne revetent aucun caractere pornographique. La Critique appreciera, comme il convient, les _Chants de Maldoror_, poeme etrange et inegal ou, dans un desordre furieux, se heurtent des episodes admirables et d'autres souvent confus. En ecrivant cette notice, nous voulons simplement detruire une legende formee, on ne sait trop pourquoi, a l'endroit de la personnalite du comte de Lautreamont. Dernierement encore, M. Leon Bloy, dont la mission, ici-bas, consiste decidement a demolir tout le monde, les morts comme les vivants, tentait d'accrediter cette legende dans une longue etude consacree au volume[2]: il y repete a satiete que l'auteur etait fou et qu'il est mort fou. --"C'est un aliene qui parle, le plus deplorable, le plus dechirant des alienes."--"La catastrophe qui fit de cet inconnu un aliene ..." --"... Car c'est un vrai fou, helas! Un vrai fou qui sent sa folie." Et plus loin: "_L'auteur est mort dans un cabanon, et c'est tout ce qu'on sait de lui_." En ecrivant cela, M. Leon Bloy a sciemment fait de tres mauvaise besogne; en effet, il resulte de l'enquete tres approfondie que nous avons faite, il resulte de documents authentiques que nous avons recueillis, que l'auteur des _Chants de Maldoror_ n'est pas mort fou. Le comte de Lautreamont s'est eteint a l'age de vingt ans, emporte en deux jours par une fievre maligne. Si M. Leon Bloy avait lu les alienistes, et si la science physiologique l'avait un peu allaite, il eut apporte plus de reserve dans l'invention d'une fable, interessante seulement au point de vue de l'effet litteraire qu'il desirait produire. La Science, en effet, nous apprend que les cas de vraie folie sont extremement rares au-dessous de vingt ans. Or, l'auteur naquit a Montevideo le 4 avril 1850; son manuscrit fut remis a l'imprimerie en 1868; on peut sans temerite presumer son complet achevement en 1867; les _Chants de Maldoror_ sortirent donc de l'imagination et du labeur cerebral d'un jeune homme de dix-sept ans. Au surplus, l'extrait des minutes des actes de deces du neuvieme arrondissement de Paris porte que Isidore-Lucien Ducasse--tel est son veritable nom--est decede le jeudi 24 novembre 1870, a huit heures du matin, en son domicile, Faubourg-Montmartre, no 7. Le numero 7 du Faubourg-Montmartre n'a jamais ete ni un cabanon, ni une maison de fous. Nos actives investigations n'ont pas abouti a penetrer, dans son integralite, le mystere dont la vie de l'auteur a Paris semble avoir ete entouree. La Prefecture de police s'est refusee a nous seconder dans ces recherches, parce que nous n'avions aucun caractere officiel pour les lui demander. Voila, certes, un rigorisme administratif fort regrettable. Quel inconvenient peut-il y avoir a fournir a un editeur quelques renseignements sur la vie d'un homme de lettres mort depuis vingt ans? Borne a nos seules enquetes, nous avons acquis la certitude que Ducasse etait venu a Paris dans le but d'y suivre les cours de l'ecole Polytechnique ou des Mines. En 1867, il occupait une chambre dans un hotel situe au numero 23 de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Il y etait descendu des son arrivee d'Amerique. C'etait un grand jeune homme, brun, imberbe, nerveux, range et travailleur. Il n'ecrivait que la nuit, assis a son piano. Il declamait, il forgeait ses phrases, plaquant ses prosopopees avec des accords. Cette methode de composition faisait le desespoir des locataires de l'hotel, qui, souvent, reveilles en sursaut, ne pouvaient se douter qu'un etonnant musicien du verbe, un rare symphoniste de la phrase cherchait, en frappant son clavier, les rhythmes de son orchestration litteraire. Si de tels raccourcis de la vie d'un homme ne suffisent pas pour reconstituer une ressemblance bien definitive, ils aideront toutefois a elucider, pour une petite part, le mystere de cette figure vouee a rester, par presque tous ses cotes, obscure. Mais, restituer un caractere avec des documents, cela ne tient-il pas un peu du domaine des sciences occultes? Du moins, avons-nous cherche a eclairer ce sommaire portrait en recourant a celle des sciences de ce temps qui, d'apres un texte, s'applique a evoquer les plus fuyantes directions de l'Ame et de la Pensee. Puisque nous avions cette fortune de posseder des manuscrits de Ducasse, il nous a paru curieux de demander a un graphologiste erudit son avis sur l'auteur des _Chants de Maldoror_. "--Oh! oh! c'est joli, dit-il (c'est la une expression familiere aux graphologistes lorsque le sujet leur semble interessant); singulier melange, par exemple. Voyez-donc l'ordre et l'elegance, cette date reguliere en haut, cette marge, ces lignes rigides, et cette distraction inattendue qui le fait commencer sa lettre a l'envers en oubliant les initiales que porte le papier[3] ... Majuscules harmoniques: le V de Voltaire et l'R de Rousseau et d'autres. Puis, regardez maintenant _l'enfantillage_ du P de Paris et le G de Grandes Tetes. Quant a la signature, elle est litteralement d'un enfant; comment concilier l'inharmonie d'un tel parafe avec ce que je viens de dire? Nous allons en avoir l'explication en l'analysant. Il a signe: J. Ducasse, sans parafe, il devait n'en faire jamais, ce qui, vous le savez, est un des signes graphologiques de la distinction. Puis, se rappelant qu'il demandait de l'argent, il a ajoute son adresse, et pour reunir les deux choses, par _ordre et logique_, il a entoure le tout d'une tres vague ellipse faite un peu "va comme je te pousse" et qu'il ne faudrait pas confondre, dans cette analyse, avec le parafe en colimacon habituel aux amoureux de la vie familiale. Je vous le repete, il n'y a pas la de parafe, et _il ne peut pas y en avoir_, etant donne _la sobriete du reste_. "Mais, continuons: l'harmonie m'a montre un artiste, et tout a coup je decouvre un logicien et un mathematicien. Les derniers mots: "_la bonte de me l'ecrire_", cela ne ressemble-t-il pas a une formule algebrique, avec l'abreviation de _bonte_, et a un syllogisme, avec cet etroit enchainement des mots; et, il est si etroit, cet enchainement, le scripteur est tellement obsede par la logique qu'il ne met les apostrophes qu'apres le mot fini, et sans en oublier une seule! C'est admirable, je n'ai peut-etre pas vu cela dix fois sur les milliers de lettres que j'ai etudiees. "Barres scrupuleuses et energiques avec, quelquefois, un petit harpon d'egoisme (mais qui n'en a pas?). Il y en a juste _la dose necessaire_ pour n'alterer en rien la bonte qui eclate dans la rondeur des lettres: comme il y a un peu d'acide prussique dans les amandes, si vous voulez. Un petit detail: votre homme me semble un peu sensuel, il y a parfois de l'empatement; je ne suis pas fache de cette petite tache (si c'en est une), car vraiment c'etait trop beau. "Je me resume: avant tout, equilibre: harmonie ou logique: peut-etre n'a-t-il jamais rien fait, mais j'en doute, car l'ecriture n'a rien d'un paresseux: si c'est un artiste, il eut pu tout aussi bien faire un savant: si c'est un savant, il eut pu tout aussi aisement etre un grand artiste. "--Mais, alors, il n'est pas fou? "--Que voulez-vous dire? Ou bien tout ce qui precede est vrai, et tout cela ne me semble guere d'un fou, ou alors la graphologie n'existe pas." Seulement alors, nous nous decidions a livrer a notre savant les quelques details de la vie de Ducasse que nous connaissions et que, volontairement, nous avions differe de lui communiquer de peur de l'influencer. Et surtout, nous insistions sur cette folie qu'on lui reprochait et par laquelle on semblait vouloir attenuer la conscience de son talent. "--Mais je m'etonne qu'une pareille legende ait trouve credit aupres d'esprits distingues; vous n'ignorez pas combien les cas de folie a cet age sont rares, j'entends de la vraie folie, car des idiots, des debiles, des melancoliques, des cretins, les asiles en sont bondes, mais un vrai _fou_, un fou de vingt ans qui, de sa folie, mourrait dans un cabanon, je doute qu'on en voie souvent: notez meme que ce detail triste et topique, la mort dans un cabanon, me fait tout de suite penser a un paralytique general avec toute cette succession classique: intelligence vive,--obscurcissement,--folie des persecutions.--megalomanie, --excitation puis decheance complete et disparition de l'individu s'en allant depuis longtemps par lambeaux. Eh bien, interrogez des specialistes et demandez-leur combien ils ont pu compter de paralytiques genereux de vingt ans! Bayle declare n'en avoir jamais vu avant vingt-cinq ans; Calmeil ne l'a observe que deux fois avant trente-deux ans. Restent enfin la manie et la folie circulaire, mais ces deux formes de folie suivent a peu pres les memes lois et sauf exceptions infiniment rares, il n'y a pas de fou furieux de dix-neuf ans. Enfin, si le volume est paru quand Ducasse avait dix-neuf ans, et qu'il soit mort a vingt ans, voila donc une alienation qui aurait evolue en un an ... N'est-ce pas le cas de dire avec Verlaine: Tout cela est litterature!" Quoique Montevideen, Ducasse etait francais d'origine. Son pere, chancelier a la legation francaise a Montevideo, naquit a Tarbes. La famille devait etre riche. Elle se trouvait en relations d'affaires avec un banquier de la rue de Lille, M. Darasse, qui payait au fils une pension mensuelle. Grace a l'amabilite de M. Dosseur, successeur de M. Darasse, nous avons pu prendre connaissance d'une partie de la correspondance du jeune ecrivain et donner, en tete du present volume, une de ses lettres en _fac-simile_. Cette lettre contient en quelque sorte une profession de foi litteraire et fait allusion aux circonstances qui s'opposaient a la mise en vente de son livre, ainsi qu'a la preface d'un nouveau volume, que l'editeur Lemerre n'a jamais recue. La correspondance de Ducasse est curieuse et montre combien etaient vives ses preoccupations litteraires. Dans une lettre, datee du 22 mai 1869, nous relevons les passages suivants, que nous ne reproduisons qu'a titre de simple curiosite: "Monsieur, "C'est hier meme que j'ai recu votre lettre datee du 21 mai; c'etait la votre. Eh bien, sachez que je ne puis pas malheureusement laisser passer ainsi l'occasion de vous exprimer mes excuses. Voici pourquoi: parce que, si vous m'aviez annonce l'autre jour, dans l'ignorance de ce qui peut arriver de facheux aux circonstances ou ma personne est placee, que les fonds s'epuisaient, je n'aurais eu garde d'y toucher; mais certainement j'aurais eprouve autant de joie a ne pas ecrire ces trois lettres que vous en auriez eprouve vous-meme a ne pas les lire. Vous avez mis en vigueur le deplorable systeme de mefiance prescrit vaguement par la bizarrerie de mon pere; mais vous avez devine que mon mal de tete ne m'empeche pas de considerer avec attention la difficile situation ou vous a place jusqu'ici une feuille de papier a lettre venue de l'Amerique du Sud, dont le principal defaut etait le manque de clarte; car je ne mets pas en ligne de compte la malsonnance de certaines observations melancoliques qu'on pardonne aisement a un vieillard, et qui m'ont paru, a la premiere lecture, avoir eu l'air de vous imposer, a l'avenir, peut-etre, la necessite de sortir de votre role strict de banquier, vis-a-vis d'un monsieur qui vient habiter la capitale ... " ... Pardon, monsieur, j'ai une priere a vous faire: si mon pere envoyait d'autres fonds avant le 1er septembre, epoque a laquelle mon corps fera une apparition devant la porte de votre banque, vous aurez la bonte de me le faire savoir? Au reste, je suis chez moi a toute heure du jour; mais vous n'auriez qu'a m'ecrire un mot, et il est probable qu'alors je le recevrai presque aussitot que la demoiselle qui tire le cordon, ou bien avant, si je me rencontre sur le vestibule ... " ... Et tout cela, je le repete, pour une bagatelle insignifiante de formalite! Presenter dix ongles secs au lieu de cinq, la belle affaire: apres avoir reflechi beaucoup, je confesse qu'elle m'a paru remplie d'une notable quantite d'importance nulle ..." L'extreme jeunesse de l'auteur attenuera sans doute la severite de certains jugements qui ne manqueront pas d'etre portes sur les _Chants de Maldoror_. Si Ducasse avait vecu, il eut pu devenir l'une des gloires litteraires de la France. Il est mort trop tot, laissant derriere lui son oeuvre eparpillee aux quatre vents: et par une coincidence curieuse, ses restes mortels ont subi le meme sort que son livre. Inhume dans une concession temporaire du cimetiere du Nord, le 25 novembre 1870, il en a ete exhume, le 20 janvier 1871, pour etre reinhume dans une autre concession temporaire. Il se trouve actuellement dans les terrains desaffectes et repris par la Ville. L. G. Notes: [1] La couverture et le titre sont ainsi composes: _Les Chants--de --Maldoror--par--le comte de Lautreamont--(Chants I, II, III, IV, V, VI) --Paris et Bruxelles--En vente chez tous les libraires--1874_. Au dessous de la couverture, dans le double filet, cette mention: _Tous droits de traduction et de reproduction reserves_. Au verso du faux-titre: _Bruxelles--Typ. de E. Wittmann_. Cette derniere indication est fausse, aucun imprimeur du nom de Wittmann n'ayant existe a Bruxelles. Couverture brun-marron. En 1869, l'auteur temoigna le desir de posseder quelques exemplaires de son livre; on lui en brocha une dizaine. La couverture de ces exemplaires est jaune. Elle porte: _Paris. En vente chez tous les libraires (1869)_. Au verso du faux-titre et en quatrieme page de la couverture: _Bruxelles. Imprimerie de A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, boulevard de Waterloo, 42_. [2] _V. la Plume_, 2e annee, no 33. [3] La photogravure a retabli le chiffre a sa place. Celui-ci se trouve en quatrieme page de la lettre, barre par un trait de plume. LES CHANTS DE MALDOROR CHANT PREMIER Plut au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanement feroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se desorienter, son chemin abrupt et sauvage, a travers les marecages desoles de ces pages sombres et pleines de poison; car, a moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique rigoureuse et une tension d'esprit egale au moins a sa defiance, les emanations mortelles de ce livre imbiberont son ame, comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le monde lise les pages qui vont suivre; quelques-uns seuls savoureront ce fruit amer sans danger. Par consequent, ame timide, avant de penetrer plus loin dans de pareilles landes inexplorees, dirige tes talons en arriere et non en avant. Ecoute bien ce que je te dis: dirige tes talons en arriere et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se, detourne respectueusement de la contemplation auguste de la face maternelle; ou, plutot, comme un angle a perte de vue de grues frileuses meditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment a travers le silence, toutes voiles tendues, vers un point determine de l'horizon, d'ou tout a coup part un vent etrange et fort, precurseur de la tempete. La grue la plus vieille et qui forme a elle seule l'avant-garde, voyant cela, branle la tete comme une personne raisonnable, consequemment son bec aussi qu'elle fait claquer, et n'est pas contente (moi, non plus, je ne le serais pas a sa place), tandis que son vieux cou, degarni de plumes et contemporain de trois generations de grues, se remue en ondulations irritees qui presagent l'orage qui s'approche de plus en plus. Apres avoir de sang-froid regarde plusieurs fois de tous les cotes avec des yeux qui renferment l'experience, prudemment, la premiere (car, c'est elle qui a le privilege de montrer les plumes de sa queue aux autres grues inferieures en intelligence), avec son cri vigilant de melancolique sentinelle, pour repousser l'ennemi commun, elle vire avec flexibilite la pointe de la figure geometrique (c'est peut-etre un triangle, mais on ne voit pas le troisieme cote que forment dans l'espace ces curieux oiseaux de passage), soit a babord, soit a tribord, comme un habile capitaine; et, manoeuvrant avec des ailes qui ne paraissent pas plus grandes que celles d'un moineau, parce qu'elle n'est pas bete, elle prend ainsi un autre chemin philosophique et plus sur. * * * * * Lecteur, c'est peut-etre la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage! Qui te dit que tu n'en renifleras pas, baigne dans d'innombrables voluptes, tant que tu voudras, avec tes narines orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de ventre, pareil a un requin, dans l'air beau et noir, comme si tu comprenais l'importance de cet acte et l'importance non moindre de ton appetit legitime, lentement et majestueusement, les rouges emanations? Je t'assure, elles rejouiront les deux trous informes de ton museau hideux, o monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant a respirer trois mille fois de suite la conscience maudite de l'Eternel! Tes narines, qui seront demesurement dilatees de contentement ineffable, d'extase immobile, ne demanderont pas quelque chose de meilleur a l'espace, devenu embaume comme de parfums et d'encens; car, elles seront rassasiees d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la magnificence et la paix des agreables cieux. * * * * * J'etablirai dans quelques lignes comment Maldoror fut bon pendant ses premieres annees, ou il vecut heureux; c'est fait. Il s'apercut ensuite qu'il etait ne mechant: fatalite extraordinaire! Il cacha son caractere tant qu'il put, pendant un grand nombre d'annees; mais, a la fin, a cause de cette concentration qui ne lui etait pas naturelle, chaque jour le sang lui montait a la tete; jusqu'a ce que, ne pouvant plus supporter une pareille vie, il se jeta resolument dans la carriere du mal ... atmosphere douce! * * * * * Qui l'aurait dit! lorsqu'il embrassait un petit enfant, au visage rose, il aurait voulu lui enlever ses joues avec un rasoir, et il l'aurait fait tres souvent, si Justice, avec son long cortege de chatiments, ne l'en eut chaque fois empeche. Il n'etait pas menteur, il avouait la verite et disait qu'il etait cruel. Humains, avez-vous entendu? il ose le redire avec cette plume qui tremble! Ainsi donc, il est une puissance plus forte que la volonte ... Malediction! La pierre voudrait se soustraire aux lois de la pesanteur? Impossible. Impossible, si le mal voulait s'allier avec le bien. C'est ce que je disais plus haut. * * * * * Il y en a qui ecrivent pour rechercher les applaudissements humains, au moyen de nobles qualites du coeur que l'imagination invente ou qu'ils peuvent avoir. Moi, je fais servir mon genie a peindre les delices de la cruaute! Delices non passageres, artificielles; mais, qui ont commence avec l'homme, finiront avec lui. Le genie ne peut-il pas s'allier avec la cruaute dans les resolutions secretes de la Providence? ou, parce qu'on est cruel, ne peut-on pas avoir du genie? On en verra la preuve dans mes paroles; il ne tient qu'a vous de m'ecouter, si vous le voulez bien ... Pardon, il me semblait que mes cheveux s'etaient dresses sur ma tete; mais, ce n'est rien, car, avec ma main, je suis parvenu facilement a les remettre dans leur premiere position. Celui qui chante ne pretend pas que ses cavatines soient une chose inconnue; au contraire, il se loue de ce que les pensees hautaines et mechantes de son heros soient dans tous les hommes. * * * * * J'ai vu, pendant toute ma vie, sans en excepter un seul, les hommes, aux epaules etroites, faire des actes stupides et nombreux, abrutir leurs semblables, et pervertir les ames par tous les moyens. Ils appellent les motifs de leurs actions: la gloire. En voyant ces spectacles, j'ai voulu rire comme les autres; mais, cela, etrange imitation, etait impossible. J'ai pris un canif dont la lame avait un tranchant acere, et me suis fendu les chairs aux endroits ou se reunissent les levres. Un instant je crus mon but atteint. Je regardai dans un miroir cette bouche meurtrie par ma propre volonte! C'etait une erreur! Le sang qui coulait avec abondance des deux blessures empechait d'ailleurs de distinguer si c'etait la vraiment le rire des autres. Mais, apres quelques instants de comparaison, je vis bien que mon rire ne ressemblait pas a celui des humains, c'est-a-dire que je ne riais pas. J'ai vu les hommes, a la tete laide et aux yeux terribles enfonces dans l'orbite obscur, surpasser la durete du roc, la rigidite de l'acier fondu, la cruaute du requin, l'insolence de la jeunesse, la fureur insensee des criminels, les trahisons de l'hypocrite, les comediens les plus extraordinaires, la puissance de caractere des pretres, et les etres les plus caches au dehors, les plus froids des mondes et du ciel; lasser les moralistes a decouvrir leur coeur, et faire retomber sur eux la colere implacable d'en haut. Je les ai vus tous a la fois, tantot le poing le plus robuste dirige vers le ciel, comme celui d'un enfant deja pervers contre sa mere, probablement excites par quelque esprit de l'enfer, les yeux charges d'un remords cuisant en meme temps que haineux, dans un silence glacial, n'oser emettre les meditations vastes et ingrates que recelait leur sein, tant elles etaient pleines d'injustice et d'horreur, et attrister de compassion le Dieu de misericorde; tantot, a chaque moment du jour, depuis le commencement de l'enfance jusqu'a la fin de la vieillesse, en repandant des anathemes incroyables, qui n'avaient pas le sens commun, contre tout ce qui respire, contre eux-memes et contre la Providence, prostituer les femmes et les enfants, et deshonorer ainsi les parties du corps consacrees a la pudeur. Alors, les mers soulevent leurs eaux, engloutissent dans leurs abimes les planches; les ouragans, les tremblements de terre renversent les maisons; la peste, les maladies diverses deciment les familles priantes. Mais, les hommes ne s'en apercoivent pas. Je les ai vus aussi rougissant, palissant de honte pour leur conduite sur cette terre; rarement. Tempetes, soeurs des ouragans; firmament bleuatre, dont je n'admets pas la beaute; mer hypocrite, image de mon coeur; terre, au sein mysterieux; habitants des spheres; univers entier; Dieu, qui l'as cree avec magnificence, c'est toi que j'invoque: montre-moi un homme qui soit bon!... Mais, que ta grace decuple mes forces naturelles; car, au spectacle de ce monstre, je puis mourir d'etonnement: on meurt a moins. * * * * * On doit laisser pousser ses ongles pendant quinze jours. Oh! comme il est doux d'arracher brutalement de son lit un enfant qui n'a rien encore sur la levre superieure, et, avec les yeux tres ouverts, de faire semblant de passer suavement la main sur son front, en inclinant en arriere ses beaux cheveux! Puis, tout a coup, au moment ou il s'y attend le moins, d'enfoncer les ongles longs dans sa poitrine molle, de facon qu'il ne meure pas; car, s'il mourait, on n'aurait pas plus tard l'aspect de ses miseres. Ensuite, on boit le sang en lechant les blessures; et, pendant ce temps, qui devrait durer autant que l'eternite dure, l'enfant pleure. Rien n'est si bon que son sang, extrait comme je viens de le dire, et tout chaud encore, si ce ne sont ses larmes, ameres comme le sel. Homme, n'as-tu jamais goute de ton sang, quand par hasard tu t'es coupe le doigt? Comme il est bon, n'est-ce pas; car, il n'a aucun gout. En outre, ne te souviens-tu pas d'avoir un jour, dans tes reflexions lugubres, porte la main, creusee au fond, sur ta ligure maladive mouillee par ce qui tombait des yeux; laquelle main ensuite se dirigeait fatalement vers la bouche, qui puisait a longs traits, dans cette coupe, tremblante comme les dents de l'eleve qui regarde obliquement celui qui est ne pour l'oppresser, les larmes? Comme elles sont bonnes, n'est-ce pas; car, elles ont le gout du vinaigre. On dirait les larmes de celle qui aime le plus; mais, les larmes de l'enfant sont meilleures au palais. Lui, ne trahit pas, ne connaissant pas encore le mal: celle qui aime le plus trahit tot ou tard ... je le devine par analogie, quoique j'ignore ce que c'est que l'amitie, que l'amour (il est probable que je ne les accepterai jamais; du moins, de la part de la race humaine). Donc, puisque ton sang et tes larmes ne te degoutent pas, nourris-toi, nourris-toi avec confiance des larmes et du sang de l'adolescent. Bande-lui les yeux, pendant que tu dechireras ses chairs palpitantes; et, apres avoir entendu de longues heures ses cris sublimes, semblables aux rales percants que poussent dans une bataille les gosiers des blesses agonisants, alors, t'ayant ecarte comme une avalanche, tu te precipiteras de la chambre voisine, et tu feras semblant d'arriver a son secours. Tu lui delieras les mains, aux nerfs et aux veines gonflees, tu rendras la vue a ses yeux egares, en te remettant a lecher ses larmes et son sang. Comme alors le repentir est vrai! L'etincelle divine qui est en nous, et parait si rarement, se montre; trop tard! Comme le coeur deborde de pouvoir consoler l'innocent a qui l'on a fait du mal: "Adolescent, qui venez de souffrir des douleurs cruelles, qui donc a pu commettre sur vous un crime que je ne sais de quel nom qualifier! Malheureux que vous etes! Comme vous devez souffrir! Et si votre mere savait cela, elle ne serait pas plus pres de la mort, si abhorree par les coupables, que je ne le suis maintenant. Helas! qu'est-ce donc que le bien et le mal? Est-ce une meme chose par laquelle nous temoignons avec rage notre impuissance, et la passion d'atteindre a l'infini par les moyens meme les plus insenses? Ou bien, sont-ce deux choses differentes? Oui ... que ce soit plutot une meme chose ... car, sinon, que deviendrai-je au jour du jugement! Adolescent, pardonne-moi; c'est celui qui est devant ta figure noble et sacree, qui a brise tes os et dechire les chairs qui pendent a differents endroits de ton corps. Est-ce un delire de ma raison malade, est-ce un instinct secret qui ne depend pas de mes raisonnements, pareil a celui de l'aigle dechirant sa proie, qui m'a pousse a commettre ce crime; et pourtant, autant que ma victime, je souffrais! Adolescent, pardonne-moi. Une fois sortis de cette vie passagere, je veux que nous soyons entrelaces pendant l'eternite; ne former qu'un seul etre, ma bouche collee a ta bouche. Meme, de cette maniere, ma punition ne sera pas complete. Alors, tu me dechireras, sans jamais t'arreter, avec les dents et les ongles a la fois. Je parerai mon corps de guirlandes embaumees, pour cet holocauste expiatoire; et nous souffrirons tous les deux, moi, d'etre dechire, toi, de me dechirer ... ma bouche collee a ta bouche. O adolescent, aux cheveux blonds, aux yeux si doux, feras-tu maintenant ce que je te conseille? Malgre toi, je veux que tu le fasses, et tu rendras heureuse ma conscience." Apres avoir parle ainsi, en meme temps tu auras fait du mal a un etre humain, et tu seras aime du meme etre: c'est le bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras le mettre a l'hopital; car, le perclus ne pourra pas gagner sa vie. On t'appellera bon, et les couronnes de laurier et les medailles d'or cacheront tes pieds nus, epars sur la grande tombe, a la figure vieille, O toi, dont je ne veux pas ecrire le nom sur cette page qui consacre la saintete du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers. Mais, moi, j'existe encore! * * * * * J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le desordre dans les familles. Je me rappelle la nuit qui preceda cette dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un ver luisant, grand comme une maison, qui me dit: "Je vais t'eclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet ordre supreme." Une vaste lumiere couleur de sang, a l'aspect de laquelle mes machoires claquerent et mes bras tomberent inertes, se repandit dans les airs jusqu'a l'horizon. Je m'appuyai contre une muraille en ruine, car j'allais tomber, et je lus: "Ci-git un adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne priez pas pour lui." Beaucoup d'hommes n'auraient peut-etre pas eu autant de courage que moi. Pendant ce temps, une belle femme nue vint se coucher a mes pieds. Moi, a elle, avec une figure triste: "Tu peux te relever." Je lui tendis la main avec laquelle le fratricide egorge sa soeur. Le ver luisant, a moi: "Toi, prends une pierre et tue-la;--Pourquoi? lui dis-je." Lui, a moi: "Prends garde a toi; le plus faible, parce que je suis le plus fort. Celle-ci s'appelle _Prostitution_." Les larmes dans les yeux, la rage dans le coeur, je sentis naitre en moi une force inconnue. Je pris une grosse pierre; apres bien des efforts, je la soulevai avec peine jusqu'a la hauteur de ma poitrine; je la mis sur l'epaule avec les bras. Je gravis une montagne jusqu'au sommet: de la, j'ecrasai le ver luisant. Sa tete s'enfonca sous le sol d'une grandeur d'homme; la pierre rebondit jusqu'a la hauteur de six eglises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux s'abaisserent un instant, tournoyantes, en creusant un immense cone renverse. Le calme reparut a la surface; la lumiere de sang ne brilla plus. "Helas! helas! s'ecria la belle femme nue; qu'as-tu fait?" Moi, a elle: "Je te prefere a lui; parce que j'ai pitie des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice eternelle t'a creee." Elle, a moi: "Un jour, les hommes me rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il n'y a que toi et les monstres hideux qui grouillent dans ces noirs abimes, qui ne me meprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui m'as aimee!" Moi, a elle: "Adieu! Encore une fois: adieu! Je t'aimerai toujours!... Des aujourd'hui, j'abandonne la vertu." C'est pourquoi, o peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver gemir sur la mer et pres de ses bords, ou au-dessus des grandes villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou a travers les froides regions polaires, dites: "Ce n'est pas l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la prostitution, uni avec les gemissements graves du Montevideen." Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de misericorde, agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux, fassent de longues prieres. * * * * * Au clair de la lune, pres de la mer, dans les endroits isoles de la campagne, l'on voit, plonge dans d'ameres reflexions, toutes les choses revetir des formes jaunes, indecises, fantastiques. L'ombre des arbres, tantot vite, tantot lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en s'aplatissant, en se collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j'etais emporte sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait rever, me paraissait etrange; maintenant, j'y suis habitue. Le vent gemit a travers les feuilles ses notes langoureuses, et le hibou chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux a ceux qui l'entendent. Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaines, s'echappent des fermes lointaines; ils courent dans la campagne, ca et la, en proie a la folie. Tout a coup, ils s'arretent, regardent de tous les cotes avec une inquietude farouche, l'oeil en feu; et, de meme que les elephants, avant de mourir, jettent dans le desert un dernier regard au ciel, elevant desesperement leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de meme les chiens laissent leurs oreilles inertes, elevent la tete, gonflent le cou terrible, et se mettent a aboyer, tour a tour, soit comme un enfant qui crie de faim, soit comme un chat blesse au ventre au-dessus d'un toit, soit comme une femme qui va enfanter, soit comme un moribond atteint de la peste a l'hopital, soit comme une jeune fille qui chante un air sublime, contre les etoiles au nord, contre les etoiles a l'est, contre les etoiles au sud, contre les etoiles a l'ouest; contre la lune; contre les montagnes, semblables au loin a des roches geantes, gisantes dans l'obscurite; contre l'air froid qu'ils aspirent a pleins poumons, qui rend l'interieur de leur narine, rouge, brulant; contre le silence de la nuit; contre les chouettes, dont le vol oblique leur rase le museau, emportant un rat ou une grenouille dans le bec, nourriture vivante, douce pour les petits; contre les lievres, qui disparaissent en un clin d'oeil; contre le voleur, qui s'enfuit au galop de son cheval apres avoir commis un crime; contre les serpents, remuant les bruyeres, qui leur font trembler la peau, grincer les dents; contre leurs propres aboiements, qui leur font peur a eux-memes; contre les crapauds qu'ils broient d'un seul coup de machoire (pourquoi se sont-ils eloignes du marais?); contre les arbres, dont les feuilles, mollement bercees, sont autant de mysteres qu'ils ne comprennent pas, qu'ils veulent decouvrir avec leurs yeux fixes, intelligents; contre les araignees, suspendues entre leurs longues pattes, qui grimpent sur les arbres pour se sauver; contre les corbeaux qui n'ont pas trouve de quoi manger pendant la journee, et qui s'en reviennent au gite l'aile fatiguee; contre les rochers du rivage; contre les feux, qui paraissent aux mats des navires invisibles; contre le bruit sourd des vagues; contre les grands poissons, qui, nageant, montrent leur dos noir, puis s'enfoncent dans l'abime; et contre l'homme qui les rend esclaves. Apres quoi, ils se mettent de nouveau a courir dans la campagne, en sautant, de leurs pattes sanglantes, par dessus les fosses, les chemins, les champs, les herbes et les pierres escarpees. On les dirait atteints de la rage, cherchant un vaste etang pour apaiser leur soif. Leurs hurlements prolonges epouvantent la nature. Malheur au voyageur attarde! Les amis des cimetieres se jetteront sur lui, le dechireront, le mangeront, avec leur bouche d'ou tombe du sang; car, ils n'ont pas les dents gatees. Les animaux sauvages, n'osant pas s'approcher pour prendre part au repas de chair, s'enfuient a perte de vue, tremblants. Apres quelques heures, les chiens, harasses de courir ca et la, presque morts, la langue en dehors de la bouche, se precipitent les uns sur les autres, sans savoir ce qu'ils font, et se dechirent en mille lambeaux, avec une rapidite incroyable. Ils n'agissent pas ainsi par cruaute. Un jour, avec des yeux vitreux, ma mere me dit: "Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en derision ce qu'ils font: ils ont soif insatiable de l'infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains, a la figure pale et longue. Meme, je te permets de te mettre devant la fenetre pour contempler ce spectacle, qui est assez sublime." Depuis ce temps, je respecte le voeu de la morte. Moi, comme les chiens, j'eprouve le besoin de l'infini ... Je ne puis, je ne puis contenter ce besoin! Je suis le fils de l'homme et de la femme, d'apres ce qu'on m'a dit. Ca m'etonne ... je croyais etre davantage! Au reste, que m'importe d'ou je viens? Moi, si cela avait pu dependre de ma volonte, j'aurais voulu etre plutot le fils de la femelle du requin, dont la faim est amie des tempetes, et du tigre, a la cruaute reconnue: je ne serais pas si mechant. Vous, qui me regardez, eloignez-vous de moi, car mon haleine exhale un souffle empoisonne. Nul n'a encore vu les rides vertes de mon front; ni les os en saillie de ma figure maigre, pareils aux aretes de quelque grand poisson, ou aux rochers couvrant les rivages de la mer, ou aux abruptes montagnes alpestres, que je parcourus souvent, quand j'avais sur ma tete des cheveux d'une autre couleur. Et, quand je rode autour des habitations des hommes, pendant les nuits orageuses, les yeux ardents, les cheveux flagelles par le vent des tempetes, isole comme une pierre au milieu du chemin, je couvre ma face fletrie, avec un morceau de velours, noir comme la suie qui remplit l'interieur des cheminees: il ne faut pas que les yeux soient temoins de la laideur que l'Etre supreme, avec un sourire de haine puissante, a mise sur moi. Chaque matin, quand le soleil se leve pour les autres, en repandant la joie et la chaleur salutaires dans la nature, tandis qu'aucun de mes traits ne bouge, en regardant fixement l'espace plein de tenebres, accroupi vers le fond de ma caverne aimee, dans un desespoir qui m'enivre comme le vin, je meurtris de mes puissantes mains ma poitrine en lambeaux. Pourtant, je sens que je ne suis pas atteint de la rage! Pourtant, je sens que je ne suis pas le seul qui souffre! Pourtant, je sens que je respire! Comme un condamne qui essaie ses muscles, en reflechissant sur leur sort, et qui va bientot monter a l'echafaud, debout, sur mon lit de paille, les yeux fermes, je tourne lentement mon col de droite a gauche, de gauche a droite, pendant des heures entieres; je ne tombe pas raide mort. De moment en moment, lorsque mon col ne peut plus continuer de tourner dans un meme sens, qu'il s'arrete, pour se remettre a tourner dans un sens oppose, je regarde subitement l'horizon, a travers les rares interstices laisses par les broussailles epaisses qui recouvrent l'entree: je ne vois rien! Rien ... si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d'oiseaux qui traversent les airs. Cela me trouble le sang et le cerveau ... Qui donc, sur la tete, me donne des coups de barre de fer, comme un marteau frappant l'enclume? * * * * * Je me propose, sans etre emu, de declamer a grande voix la strophe serieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention a ce qu'elle contient, et gardez-vous de l'impression penible qu'elle ne manquera pas de laisser, comme une fletrissure, dans vos imaginations troublees. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne suis pas encore un squelette, et la vieillesse n'est pas collee a mon front. Ecartons en consequence toute idee de comparaison avec le cygne, au moment ou son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un monstre, dont je suis heureux que vous ne puissiez pas apercevoir la figure; mais, moins horrible est-elle que son ame. Cependant, je ne suis pas un criminel ... Assez sur ce sujet. Il n'y a pas longtemps que j'ai revu la mer, et foule le pont des vaisseaux, et mes souvenirs sont vivaces comme si je l'avais quittee la veille. Soyez neanmoins, si vous le pouvez, aussi calmes que moi, dans cette lecture que je me repens deja de vous offrir, et ne rougissez pas a la pensee de ce qu'est le coeur humain. O poulpe, au regard de soie! toi, dont l'ame est inseparable de la mienne; toi, le plus beau des habitants du globe terrestre, et qui commandes a un serail de quatre cents ventouses; toi, en qui siegent noblement, comme dans leur residence naturelle, par un commun accord, d'un lien indestructible, la douce vertu communicative et les graces divines, pourquoi n'es-tu pas avec moi, ton ventre de mercure contre ma poitrine d'aluminium, assis tous les deux sur quelque rocher du rivage, pour contempler ce spectacle que j'adore! Vieil ocean, aux vagues de cristal, tu ressembles proportionnellement a ces marques azurees que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu es un immense bleu, applique sur le corps de la terre: j'aime cette comparaison. Ainsi, a ton premier aspect, un souffle prolonge de tristesse, qu'on croirait etre le murmure de ta brise suave, passe, en laissant des ineffacables traces, sur l'ame profondement ebranlee, et tu rappelles au souvenir de tes amants, sans qu'on s'en rende toujours compte, les rudes commencements de l'homme, ou il fait connaissance avec la douleur, qui ne le quitte plus. Je te salue, vieil ocean! Vieil ocean, ta forme harmonieusement spherique, qui rejouit la face grave de la geometrie, ne me rappelle que trop les petits yeux de l'homme, pareils a ceux du sanglier pour la petitesse, et a ceux des oiseaux de nuit pour la perfection circulaire du contour. Cependant, l'homme s'est cru beau dans tous les siecles. Moi, je suppose plutot que l'homme ne croit a sa beaute que par amour-propre; mais, qu'il n'est pas beau reellement et qu'il s'en doute, car, pourquoi regarde-t-il la figure de son semblable avec tant de mepris? Je te salue, vieil ocean! Vieil ocean, tu es le symbole de l'identite: toujours egal a toi-meme. Tu ne varies pas d'une maniere essentielle, et, si tes vagues sont quelque part en furie, plus loin, dans quelque autre zone, elles sont dans le calme le plus complet. Tu n'es pas comme l'homme, qui s'arrete dans la rue, pour voir deux boule-dogues s'empoigner au cou, mais, qui ne s'arrete pas, quand un enterrement passe; qui est ce matin accessible et ce soir de mauvaise humeur; qui rit aujourd'hui et pleure demain. Je te salue, vieil ocean! Vieil ocean, il n'y aurait rien d'impossible a ce que tu caches dans ton sein de futures utilites pour l'homme. Tu lui as deja donne la baleine. Tu ne laisses pas facilement deviner aux yeux avides des sciences naturelles les mille secrets de ton intime organisation: tu es modeste. L'homme se vante sans cesse, et pour des minuties. Je te salue, vieil ocean! Vieil ocean, les differentes especes de poissons que tu nourris n'ont pas jure fraternite entre elles. Chaque espece vit de son cote. Les temperaments et les conformations qui varient dans chacune d'elles, expliquent, d'une maniere satisfaisante, ce qui ne parait d'abord qu'une anomalie. Il en est ainsi de l'homme, qui n'a pas les memes motifs d'excuse. Un morceau de terre est-il occupe par trente millions d'etres humains, ceux-ci se croient obliges de ne pas se meler de l'existence de leurs voisins, fixes comme des racines sur le morceau de terre qui suit. En descendant du grand au petit, chaque homme vit comme un sauvage dans sa taniere, et en sort rarement pour visiter son semblable, accroupi pareillement dans une autre taniere. La grande famille universelle des humains est une utopie digne de la logique la plus mediocre. En outre, du spectacle de tes mamelles fecondes, se degage la notion d'ingratitude; car, on pense aussitot a ces parents nombreux, assez ingrats envers le Createur, pour abandonner le fruit de leur miserable union. Je te salue, vieil ocean! Vieil ocean, ta grandeur materielle ne peut se comparer qu'a la mesure qu'on se fait de ce qu'il a fallu de puissance active pour engendrer la totalite de ta masse. On ne peut pas t'embrasser d'un coup d'oeil. Pour te contempler, il faut que la vue tourne son telescope, par un mouvement continu, vers les quatre points de l'horizon, de meme qu'un mathematicien, afin de resoudre une equation algebrique, est oblige d'examiner separement les divers cas possibles, avant de trancher la difficulte. L'homme mange des substances nourrissantes, et fait d'autres efforts, dignes d'un meilleur sort, pour paraitre gras. Qu'elle se gonfle tant qu'elle voudra, cette adorable grenouille. Sois tranquille, elle ne t'egalera pas en grosseur; je le suppose, du moins. Je te salue, vieil ocean! Vieil ocean, tes eaux sont ameres. C'est exactement le meme gout que le fiel que distille la critique sur les beaux-arts, sur les sciences, sur tout. Si quelqu'un a du genie, on le fait passer pour un idiot; si quelque autre est beau de corps, c'est un bossu affreux. Certes, il faut que l'homme sente avec force son imperfection, dont les trois quarts d'ailleurs ne sont dus qu'a lui-meme, pour la critiquer ainsi! Je te salue, vieil ocean! Vieil ocean, les hommes, malgre l'excellence de leurs methodes, ne sont pas encore parvenus, aides par les moyens d'investigation de la science, a mesurer la profondeur vertigineuse de tes abimes; tu en as que les sondes les plus longues, les plus pesantes, ont reconnu inaccessibles. Aux poissons ... ca leur est permis: pas aux hommes. Souvent, je me suis demande quelle chose etait le plus facile a reconnaitre: la profondeur de l'ocean ou la profondeur du coeur humain! Souvent, la main portee au front, debout sur les vaisseaux, tandis que la lune se balancait entre les mats d'une facon irreguliere, je me suis surpris, faisant abstraction de tout ce qui n'etait pas le but que je poursuivais, m'efforcant de resoudre ce difficile probleme! Oui, quel est le plus profond, le plus impenetrable des deux: l'ocean ou le coeur humain? Si trente ans d'experience de la vie peuvent jusqu'a un certain point pencher la balance vers l'une ou l'autre de ces solutions, il me sera permis de dire que, malgre la profondeur de l'ocean, il ne peut pas se mettre en ligne, quant a la comparaison sur cette propriete, avec la profondeur du coeur humain. J'ai ete en relation avec des hommes qui ont ete vertueux. Ils mouraient a soixante ans, et chacun ne manquait pas de s'ecrier: "Ils ont fait le bien sur cette terre, c'est-a-dire qu'ils ont pratique la charite: voila tout, ce n'est pas malin, chacun peut en faire autant." Qui comprendra pourquoi deux amants qui s'idolatraient la veille, pour un mot mal interprete, s'ecartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident, avec les aiguillons de la haine, de la vengeance, de l'amour et du remords, et ne se revoient plus, chacun drape dans sa fierte solitaire? C'est un miracle qui se renouvelle chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. Qui comprendra pourquoi l'on savoure non seulement les disgraces generales de ses semblables, mais encore les particulieres de ses amis les plus chers, tandis que l'on en est afflige en meme temps? Un exemple incontestable pour clore la serie: l'homme dit hypocritement oui et pense non. C'est pour cela que les marcassins de l'humanite ont tant de confiance les uns dans les autres et ne sont pas egoistes. Il reste a la psychologie beaucoup de progres a faire. Je te salue, vieil ocean! Vieil ocean, tu es si puissant, que les hommes l'ont appris a leurs propres depens. Ils ont beau employer toutes les ressources de leur genie ... incapables de te dominer. Ils on trouve leur maitre. Je dis qu'ils ont trouve quelque chose de plus fort qu'eux. Ce quelque chose a un nom. Ce nom est: l'ocean! La peur que tu lui inspires est telle, qu'ils te respectent. Malgre cela, tu fais valser leurs plus lourdes machines avec grace, elegance et facilite. Tu leur fais faire des sauts gymnastiques jusqu'au ciel, et des plongeons admirables jusqu'au fond de tes domaines: un saltimbanque en serait jaloux. Bienheureux sont-ils, quand tu ne les enveloppes pas definitivement dans tes plis bouillonnants, pour aller voir, sans chemin de fer, dans tes entrailles aquatiques, comment se portent les poissons, et surtout comment ils se portent eux-memes. L'homme dit: "Je suis plus intelligent que l'ocean." C'est possible, c'est meme assez vrai; mais l'ocean lui est plus redoutable que lui a l'ocean: c'est ce qu'il n'est pas necessaire de prouver. Ce patriarche observateur, contemporain des premieres epoques de notre globe suspendu, sourit de pitie, quand il assiste aux combats navals des nations. Voila une centaine de leviathans qui sont sortis des mains de l'humanite. Les ordres emphatiques des superieurs, les cris des blesses, les coups de canon, c'est du bruit fait expres pour aneantir quelques secondes. Il parait que le drame est fini, et que l'ocean a tout mis dans son ventre. La gueule est formidable. Elle doit etre grande vers le bas, dans la direction de l'inconnu! Pour couronner enfin la stupide comedie, qui n'est pas meme interessante, on voit, au milieu des airs, quelque cigogne, attardee par la fatigue, qui se met a crier, sans arreter l'envergure de son vol: "Tiens!... je la trouve mauvaise! Il y avait en bas des points noirs; j'ai ferme les yeux: ils ont disparu." Je te salue, vieil ocean! Vieil ocean, o grand celibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu t'enorgueillis a juste titre de ta magnificence native, et des eloges vrais que je m'empresse de te donner. Balance voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir t'a gratifie, tu deroules, au milieu d'un sombre mystere, sur toute ta surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance eternelle. Elles se suivent parallelement, separees par de courts intervalles. A peine l'une diminue, qu'une autre va a sa rencontre en grandissant, accompagnees du bruit melancolique de l'ecume qui se fond, pour nous avertir que tout est ecume. (Ainsi, les etres humains, ces vagues vivantes, meurent l'un apres l'autre, d'une maniere monotone; mais, sans laisser de bruit ecumeux). L'oiseau de passage se repose sur elles avec confiance, et se laisse abandonner a leurs mouvements, pleins d'une grace fiere, jusqu'a ce que les os de ses ailes aient recouvre leur vigueur accoutumee pour continuer leur pelerinage aerien. Je voudrais que la majeste humaine ne fut que l'incarnation du reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce souhait sincere est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de l'infini, est immense comme la reflexion du philosophe, comme l'amour de la femme, comme la beaute divine de l'oiseau, comme les meditations du poete. Tu es plus beau que la nuit. Reponds-moi, ocean, veux-tu etre mon frere? Remue-toi avec impetuosite ... plus ... plus encore, si tu veux que je te compare a la vengeance de Dieu; allonge tes griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein ... c'est bien. Deroule tes vagues epouvantables, ocean hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe, prosterne a tes genoux. La majeste de l'homme est empruntee; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la crete haute et terrible, entoure de tes replis tortueux comme d'une cour, magnetiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de ta poitrine, comme accable d'un remords intense que je ne puis pas decouvrir, ce sourd mugissement perpetuel que les hommes redoutent tant, meme quand ils te contemplent, en surete, tremblants sur le rivage, alors, je vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire ton egal. C'est pourquoi, en presence de ta superiorite, je te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantite d'amour que contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser a mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste, l'antithese la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la creation: je ne puis pas t'aimer, je te deteste. Pourquoi reviens-je a toi, pour la millieme fois, vers tes bras amis, qui s'entrouvent, pour caresser mon front brulant, qui voit disparaitre la fievre a leur contact! Je ne connais pas ta destinee cachee; tout ce qui te concerne m'interesse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des tenebres. Dis-le moi ... dis-le moi, ocean (a moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan cree les tempetes qui soulevent tes eaux salees jusqu'aux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me rejouirais de savoir l'enfer si pres de l'homme. Je veux que celle-ci soit la derniere strophe de mon invocation. Par consequent, une seule fois encore, je veux te saluer et te faire mes adieux! Vieil ocean, aux vagues de cristal ... Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre; car, je sens que le moment venu de revenir parmi les hommes, a l'aspect brutal; mais ... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons, avec le sentiment du devoir, notre destinee sur cette terre. Je te salue, vieil ocean! * * * * * On ne me verra pas, a mon heure derniere (j'ecris ceci sur mon lit de mort), entoure de pretres. Je veux mourir, berce par la vague de la mer tempetueuse, ou debout sur la montagne ... les yeux en haut, non: je sais que mon aneantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de grace a esperer. Qui ouvre la porte de ma chambre funeraire? J'avais dit que personne n'entrat. Qui que vous soyez, eloignez-vous; mais, si vous croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage d'hyene (j'use de cette comparaison, quoique l'hyene soit plus belle que moi, et plus agreable a voir), soyez detrompe: qu'il s'approche. Nous sommes dans une nuit d'hiver, alors que les elements s'entrechoquent de toutes parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent medite quelque crime sur un de ses amis, s'il est ce que je fus dans ma jeunesse. Que le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanite, depuis que le vent, l'humanite existent, quelques moments avant l'agonie derniere, me porte sur les os de ses ailes, a travers le monde, impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples nombreux de la mechancete humaine (un frere, sans etre vu, aime a voir les actes de ses freres). L'aigle, le corbeau, l'immortel pelican, le canard sauvage, la grue voyageuse, eveilles, grelottant de froid, me verront passer a la lueur des eclairs, spectre horrible et content. Ils ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipere, l'oeil gros du crapaud, le tigre, l'elephant; dans la mer, la baleine, le requin, le marteau, l'informe raie, la dent du phoque polaire, se demanderont quelle est cette derogation a la loi de la nature. L'homme, tremblant, collera son front contre la terre, au milieu de ses gemissements. "Oui, je vous surpasse tous par ma cruaute innee, cruaute qu'il n'a pas dependu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me voyez parcourir, phenomene nouveau, comme une comete effrayante, l'espace ensanglante? (Il me tombe une pluie de sang de mon vaste corps, pareil a un nuage noiratre que pousse l'ouragan devant soi). Ne craignez rien, enfants, je ne veux pas vous maudire. Le mal que vous m'avez fait est trop grand, trop grand le mal que je vous ai fait, pour qu'il soit volontaire. Vous autres, vous avez marche dans votre voie, moi, dans la mienne, pareilles toutes les deux, toutes les deux perverses. Necessairement, nous avons du nous rencontrer, dans cette similitude de caractere; le choc qui en est resulte nous a ete reciproquement fatal." Alors, les hommes releveront peu a peu la tete, en reprenant courage, pour voir celui qui parle ainsi, allongeant le cou comme l'escargot. Tout a coup, leur visage brulant, decompose, montrant les plus terribles passions, grimacera de telle maniere que les loups auront peur. Ils se dresseront a la fois comme un ressort immense. Quelles imprecations! quels dechirements de voix! Ils m'ont reconnu. Voila que les animaux de la terre se reunissent aux hommes, font entendre leurs bizarres clameurs. Plus de haine reciproque; les deux haines sont tournees contre l'ennemi commun, moi; on se rapproche par un assentiment universel. Vents, qui me soutenez, elevez-moi plus haut; je crains la perfidie. Oui, disparaissons peu a peu de leurs yeux, temoin, une fois de plus, des consequences des passions, complement satisfait ... Je te remercie, o rhinolophe, de m'avoir reveille avec le mouvement de tes ailes, toi, dont le nez est surmonte d'une crete en forme de fer a cheval: je m'apercois, en effet, que ce n'etait malheureusement qu'une maladie passagere, et je me sens avec degout renaitre a la vie. Les uns disent que tu arrivais vers moi pour me sucer le peu de sang qui se trouve dans mon corps: pourquoi cette hypothese n'est-elle pas la realite! * * * * * Une famille entoure une lampe posee sur la table: --Mon fils, donne-moi les ciseaux qui sont places sur cette chaise. --Ils n'y sont pas, mere. --Va les chercher alors dans l'autre chambre. Te rappelles-tu cette epoque, mon doux maitre, ou nous faisions des voeux, pour avoir un enfant, dans lequel nous renaitrions une seconde fois, et qui serait le soutien de notre vieillesse? --Je me la rappelle, et Dieu nous a exauces. Nous n'avons pas a nous plaindre de notre lot sur cette terre. Chaque jour nous benissons la Providence de ses bienfaits. Notre Edouard possede toutes les graces de sa mere. --Et les males qualites de son pere. --Voici les ciseaux, mere; je les ai enfin trouves. Il reprend son travail ... Mais, quelqu'un s'est presente a la porte d'entree, et contemple, pendant quelques instants, le tableau qui s'offre a ses yeux: --Que signifie ce spectacle! Il y a beaucoup de gens qui sont moins heureux que ceux-la. Quel est le raisonnement qu'ils se font pour aimer l'existence? Eloigne-toi, Maldoror, de ce foyer paisible; ta place n'est pas ici. Il s'est retire! --Je ne sais comment cela se fait; mais, je sens les facultes humaines qui se livrent des combats dans mon coeur. Mon ame est inquiete, et sans savoir pourquoi; l'atmosphere est lourde. --Femme, je ressens les memes impressions que toi; je tremble qu'il ne nous arrive quelque malheur. Ayons confiance en Dieu; en lui est le supreme espoir. --Mere, je respire a peine: j'ai mal a la tete. --Toi aussi, mon fils! Je vais te mouiller le front et les tempes avec du vinaigre. --Non, bonne mere ... Voyez, il appuie son corps sur le revers de la chaise, fatigue. --Quelque chose se retourne en moi, que je ne saurais expliquer. Maintenant, le moindre objet me contrarie. --Comme tu es pale! La fin de cette veillee ne se passera pas sans que quelque evenement funeste nous plonge tous les trois dans le lac du desespoir! J'entends, dans le lointain des cris prolonges de la douleur la plus poignante. --Mon fils! --Ah! mere!... j'ai peur! --Dis-moi vite si tu souffres. --Mere, je ne souffre pas ... Je ne dis pas la verite. Le pere ne revient pas de son etonnement: --Voila des cris que l'on entend quelquefois, dans le silence des nuits sans etoiles. Quoique nous entendions ces cris, neanmoins, celui qui les pousse n'est pas pres d'ici; car, on peut entendre ces gemissements a trois lieues de distance, transportes par le vent d'une cite a une autre. On m'avait souvent parle de ce phenomene: mais, je n'avais jamais eu l'occasion de juger par moi-meme de sa veracite. Femme, tu me parlais de malheur; si malheur plus reel exista dans la longue spirale du temps, c'est le malheur de celui qui trouble maintenant le sommeil de ses semblables ... J'entends dans le lointain des cris prolonges de la douleur la plus poignante. --Plut au ciel que sa naissance ne soit pas une calamite pour son pays, qui l'a repousse de son sein. Il va de contree en contree, abhorre partout. Les uns disent qu'il est accable d'une espece de folie originelle, depuis son enfance. D'autres croient savoir qu'il est d'une cruaute extreme et instinctive, dont il a honte lui-meme, et que ses parents en sont morts de douleur. Il y en a qui pretendent qu'on l'a fletri d'un surnom dans sa jeunesse: qu'il en est reste inconsolable le reste de son existence, parce que sa dignite blessee voyait la une preuve flagrante de la mechancete des hommes, qui se montre aux premieres annees, pour augmenter ensuite. Ce surnom etait _le vampire_!... J'entends dans le lointain des cris prolonges de la douleur la plus poignante. --Ils ajoutent que, les jours, les nuits, sans treve ni repos, des cauchemars horribles lui font le saigner le sang par la bouche et les oreilles; et que des spectres s'assoient au chevet de son lit, et lui jettent a la face, pousses malgre eux par une force inconnue, tantot d'une voix douce, tantot d'une voix pareille aux rugissements des combats, avec une persistance implacable, ce surnom toujours vivace, toujours hideux, et qui ne perira qu'avec l'univers. Quelques-uns meme ont affirme que l'amour l'a reduit en cet etat: ou que ces cris temoignent du repentir de quelque crime enseveli dans la nuit de son passe mysterieux. Mais le plus grand nombre pense qu'un incommensurable le torture, comme jadis Satan, et qu'il voulait egaler Dieu ... J'entends dans le lointain des cris prolonges de la douleur la plus poignante. --Mon fils, se sont la des confidences exceptionnelles: je plains ton age de les avoir entendues, et j'espere que tu n'imiteras jamais cet homme. Parle, o mon Edouard; reponds que tu n'imiteras jamais cet homme. --O mere bien-aimee, a qui je dois le jour, je te promets, si la sainte promesse d'un enfant a quelque valeur, de ne jamais imiter cet homme. --C'est parfait, mon fils; il faut obeir a sa mere, en quoi que ce soit. On n'entend plus les gemissements. --Femme, as-tu fini ton travail? --Il me manque quelques points a cette chemise, quoique nous ayons prolonge la veille bien tard. --Moi aussi, je n'ai pas fini un chapitre commence. Profitons des dernieres lueurs de la lampe; car il n'y a presque plus d'huile, et achevons chacun notre travail ... L'enfant s'est ecrie: --Si Dieu nous laisse vivre! --Ange radieux, viens a moi: tu te promeneras dans la prairie, du matin jusqu'au soir: tu ne travailleras point. Mon palais magnifique est construit avec des murailles d'argent, des colonnes d'or et des portes de diamants. Tu te coucheras quand tu voudras, au son d'une musique celeste, sans faire ta priere. Quand, au matin, le soleil montrera ses rayons resplendissants et que l'alouette joyeuse emportera, avec elle, son cri, a perte de vue, dans les airs, tu pourras encore rester au lit, jusqu'a ce que cela te fatigue. Tu marcheras sur les tapis les plus precieux; tu seras constamment enveloppe dans une atmosphere composee des essences parfumees des fleurs les plus odorantes. --Il est temps de reposer le corps et l'esprit. Leve-toi, mere de famille, sur tes chevilles musculeuses. Il est juste que tes doigts raidis abandonnent l'aiguille du travail exagere. Les extremes n'ont rien de bon. --Oh! que ton existence sera suave! Je te donnerai une bague enchantee; quand tu en retourneras le rubis, tu seras invisible, comme les princes, dans les contes des fees. --Remets tes armes quotidiennes dans l'armoire protectrice, pendant que, de mon cote, j'arrange mes affaires. --Quand tu le replaceras dans sa position ordinaire, tu reparaitras tel que la nature t'a forme, o jeune magicien. Cela, parce que je t'aime et que j'aspire a faire ton bonheur. --Va-t'en, qui que tu sois; ne me prends pas par les epaules. --Mon fils, ne t'endors point, berce par les reves de l'enfance: la priere en commun n'est pas commencee et tes habits ne sont pas encore soigneusement places sur une chaise ... A genoux! Eternel createur de l'univers, tu montres la bonte inepuisable jusque dans les plus petites choses. --Tu n'aimes donc pas les ruisseaux limpides, ou glissent des milliers de petits poissons rouges, bleus et argentes? Tu les prendras avec un filet si beau, qu'il les attirera de lui-meme, jusqu'a ce qu'il soit rempli. De la surface, tu verras des cailloux brillants, plus polis que le marbre. --Mere, vois ces griffes; je me mefie de lui; mais ma conscience est calme, car je n'ai rien a me reprocher. --Tu nous vois, prosternes a tes pieds, accables du sentiment de ta grandeur. Si quelque pensee orgueilleuse s'insinue dans notre imagination, nous la rejetons aussitot avec la salive du dedain et nous t'en faisons le sacrifice irremissible. --Tu t'y baigneras avec de petites filles, qui t'enlaceront de leurs bras. Une fois sortis du bain, elles te tresseront des couronnes de roses et d'oeillets. Elles auront des ailes transparentes de papillon et des cheveux d'une longueur ondulee, qui flottent autour de la gentillesse de leur front. --Quand meme ton palais serait plus beau que le cristal, je ne sortirais pas de cette maison pour te suivre. Je crois que tu n'es qu'un imposteur, puisque tu me parles si doucement, de crainte de te faire entendre. Abandonner ses parents est une mauvaise action. Ce n'est pas moi qui serais fils ingrat. Quant a tes petites filles, elles ne sont pas si belles que les yeux de ma mere. --Toute notre vie s'est epuisee dans les cantiques de ta gloire. Tels nous avons ete jusqu'ici, tels nous serons, jusqu'au moment ou nous recevrons de toi l'ordre de quitter cette terre. --Elles t'obeiront a ton moindre signe et ne songeront qu'a te plaire. Si tu desires l'oiseau qui ne se repose jamais, elles te l'apporteront. Si tu desires la voiture de neige, qui transporte au soleil en un clin d'oeil, elles te l'apporteront. Que ne t'apporteraient-elles pas! Elles t'apporteraient meme le cerf-volant, grand comme une tour, qu'on a cache dans la lune, et a la queue duquel sont suspendus, par des liens de soie, des oiseaux de toute espece. Fais attention a toi ... ecoute mes conseils. --Fais ce que tu voudras: je ne veux pas interrompre ma priere, pour appeler au secours. Quoique ton corps s'evapore, quand je veux l'ecarter, sache que je ne te crains pas. --Devant toi, rien n'est grand, si ce n'est la flamme exhalee d'un coeur pur. --Reflechis a ce que je t'ai dit, si tu ne veux pas t'en repentir. --Pere celeste, conjure, conjure les malheurs qui peuvent fondre sur notre famille. --Tu ne veux donc pas te retirer, mauvais esprit? --Conserve cette epouse cherie, qui m'a console dans mes decouragements ... --Puisque tu me refuses, je te ferai pleurer et grincer des dents comme un pendu. --Et ce fils aimant, dont les chastes levres s'entr'ouvrent a peine aux baisers de l'aurore de vie. --Mere, il m'etrangle ... Pere, secourez-moi ... Je ne puis plus respirer ... Votre benediction! Un cri d'ironie immense s'est eleve dans les airs. Voyez comme les aigles, etourdis, tombent du haut des nuages, en roulant sur eux-memes, litteralement foudroyes par la colonne d'air. --Son coeur ne bat plus ... Et celle-ci est morte, en meme temps que le fruit de ses entrailles, fruit que je ne reconnais plus, tant il est defigure ... Mon epouse!... Mon fils!... Je me rappelle un temps lointain ou je fus epoux et pere. Il s'etait dit, devant le tableau qui s'offrit a ses yeux, qu'il ne supporterait pas cette injustice. S'il est efficace, le pouvoir que lui ont accorde les esprits infernaux, ou plutot qu'il tire de lui-meme, cet enfant, avant que la nuit s'ecoule, ne devait plus etre. * * * * * Celui qui ne sait pas pleurer (car il a toujours refoule la souffrance en dedans) remarqua qu'il se trouvait en Norwege. Aux iles Faeroe, il assista a la recherche des nids d'oiseaux de mer, dans les crevasses a pic, et s'etonna que la corde de trois cents metres, qui retient l'explorateur au-dessus du precipice, fut choisie d'une telle solidite. Il voyait la, quoi qu'on dise, un exemple frappant de la bonte humaine, et il ne pouvait en croire ses yeux. Si c'etait lui qui eut du preparer la corde, il aurait fait des entailles en plusieurs endroits, afin qu'elle se coupat, et precipitat le chasseur dans la mer! Un soir, il se dirigea vers un cimetiere, et les adolescents qui trouvent du plaisir a violer les cadavres de belles femmes mortes depuis peu, purent, s'ils le voulurent, entendre la conversation suivante, perdue dans le tableau d'une action qui va se derouler en meme temps. --N'est-ce pas, fossoyeur, que tu voudras causer avec moi? Un cachalot s'eleve peu a peu du fond de la mer, et montre sa tete au-dessus des eaux, pour voir le navire qui passe dans ses parages solitaires. La curiosite naquit avec l'univers. --Ami, il m'est impossible d'echanger des idees avec toi. Il y a longtemps que les doux rayons de la lune font briller le marbre des tombeaux. C'est l'heure silencieuse ou plus d'un etre humain reve qu'il voit apparaitre des femmes enchainees, trainant leurs linceuls, couverts de taches de sang, comme un ciel noir, d'etoiles. Celui qui dort pousse des gemissements, pareils a ceux d'un condamne a mort, jusqu'a ce qu'il se reveille, et s'apercoive que la realite est trois fois pire que le reve. Je dois finir de creuser cette fosse, avec ma beche infatigable, afin qu'elle soit prete demain matin. Pour faire un travail serieux, il ne faut pas faire deux choses a la fois. --Il croit que creuser une fosse est un travail serieux! Tu crois que creuser une fosse est un travail serieux? --Lorsque le sauvage pelican se resout a donner sa poitrine a devorer a ses petits, n'ayant pour temoin que celui qui sut creer un pareil amour, afin de faire honte aux hommes, quoique le sacrifice soit grand, cet acte se comprend. Lorsqu'un jeune homme voit, dans les bras de son ami, une femme qu'il idolatrait, il se met alors a fumer un cigare; il ne sort pas de la maison, et se noue d'une amitie indissoluble avec la douleur; cet acte se comprend. Quand un eleve interne, dans un lycee, est gouverne, pendant des annees, qui sont des siecles, du matin jusqu'au soir et du soir jusqu'au lendemain, par un paria de la civilisation, qui a constamment les yeux sur lui, il sent les flots tumultueux d'une haine vivace, monter comme une epaisse fumee, a son cerveau, qui lui parait pres d'eclater. Depuis le moment ou on l'a jete dans la prison, jusqu'a celui, qui s'approche, ou il en sortira, une fievre intense lui jaunit la face, rapproche ses sourcils, et lui creuse les yeux. La nuit, il reflechit, parce qu'il ne veut pas dormir. Le jour, sa pensee s'elance au-dessus des murailles de la demeure de l'abrutissement, jusqu'au moment ou il s'echappe, ou qu'on le rejette, comme un pestifere, de ce cloitre eternel; cet acte se comprend. Creuser une fosse depasse souvent les forces de la nature. Comment veux-tu, etranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord nous nourrit, et puis nous donne un lit commode, preserve du vent de l'hiver soufflant avec furie dans ces froides contrees, lorsque celui qui tient la pioche, de ses tremblantes mains, apres avoir toute la journee palpe convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son royaume, voit, le soir, devant lui, ecrit en lettres de flammes, sur chaque croix de bois, l'enonce du probleme effrayant que l'humanite n'a pas encore resolu: la mortalite ou l'immortalite de l'ame. Le createur de l'univers, je lui ai toujours conserve mon amour; mais, si, apres la mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des nuits, chaque tombe s'ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les couvercles de plomb, pour aller respirer l'air frais? --Arrete-toi dans ton travail. L'emotion t'enleve tes forces; tu me parais faible comme le roseau; ce serait une grande folie de continuer. Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi a l'ecart; tu me donneras des conseils, si je ne fais pas bien. --Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir a le regarder becher la terre avec tant de facilite! --Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensee: toutes ces tombes, qui sont eparses dans un cimetiere, comme les fleurs dans une prairie, comparaison qui manque de verite, sont dignes d'etre mesurees avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses peuvent venir le jour; mais, elles viennent surtout la nuit. Par consequent, ne t'etonne pas des visions fantastiques que tes yeux semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos, interroge ta conscience; elle te dira, avec surete, que le Dieu qui a cree l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence possede une bonte sans limites, et recevra, apres la mort terrestre, ce chef- d'oeuvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi pleures-tu? Pourquoi ces larmes, pareilles a celles d'une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes sur ce vaisseau demate pour souffrir. C'est un merite, pour l'homme, que Dieu l'ait juge capable de vaincre ses souffrances les plus graves. Parle, et, puisque, d'apres tes voeux les plus chers, l'on ne souffrirait pas, dis en quoi consisterait alors la vertu, ideal que chacun s'efforce d'atteindre, si ta langue est faite comme celle des autres hommes. --Ou suis-je? N'ai-je pas change de caractere? Je sens un souffle puissant de consolation effleurer mon front rasserene, comme la brise du printemps ranime l'esperance des vieillards. Quel est cet homme dont le langage sublime a dit des choses que le premier venu n'aurait pas prononcees? Quelle beaute de musique dans la melodie incomparable de sa voix! Je prefere l'entendre parler, que chanter d'autres. Cependant, plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression generale de ses traits contraste singulierement avec ces paroles que l'amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ride de quelques plis, est marque d'un stygmate indelebile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant l'age, est-il honorable ou est-il infame? Ses rides doivent-elles etre regardees avec veneration? Je l'ignore et je crains de le savoir. Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois neanmoins qu'il a des raisons pour agir comme il l'a fait, excite par les restes en lambeaux d'une charite detruite en lui. Il est absorbe dans des meditations qui me sont inconnues, et il redouble d'activite dans un travail ardu qu'il n'a pas l'habitude d'entreprendre. La sueur mouille sa peau: il ne s'en apercoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue d'un enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!... D'ou sors-tu?... Etranger, permets que je touche, et que mes mains, qui etreignent rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps. Quoi qu'il en arrive, je saurais a quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les plus beaux que j'aie touches dans ma vie. Qui serait assez audacieux pour contester que je ne connais pas la qualite des cheveux? --Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas qu'on l'agace, quand il se repait. Si tu ne le sais pas, je te l'apprends. Allons, depeche-toi; accomplis ce que tu desires. --Ce qui frissonne a mon contact, en me faisant frissonner moi-meme, est de la chair, a n'en pas douter. Il est vrai ... je ne reve pas! Qui es-tu donc, toi, qui te penches la pour creuser une tombe, tandis que, comme un paresseux qui mange le pain des autres, je ne fais rien? C'est l'heure de dormir, ou de sacrifier son repos a la science. En tout cas, nul n'est absent de sa maison, et se garde de laisser la porte ouverte, pour ne pas laisser entrer les voleurs. Il s'enferme dans sa chambre, le mieux qu'il peut, tandis que les cendres de la vieille cheminee savent encore rechauffer la salle d'un reste de chaleur. Toi, tu ne fais pas comme les autres; tes habits indiquent un habitant de quelque pays lointain. --Quoique je ne sois pas fatigue, il est inutile de creuser la fosse davantage. Maintenant, deshabille-moi; puis, tu me mettras dedans. --La conversation, que nous avons tous les deux, depuis quelques instants, est si etrange, que je ne sais que te repondre ... Je crois qu'il veut rire. --Oui, oui, c'est vrai, je voulais rire; ne fais plus attention a ce que j'ai dit. Il s'est affaisse, et le fossoyeur s'est empresse de le soutenir! --Qu'as-tu? --Oui, oui, c'est vrai, j'avais menti ... j'etais fatigue quand j'ai abandonne la pioche ... c'est la premiere fois que j'entreprenais ce travail ... ne fais plus attention a ce que j'ai dit. --Mon opinion prend de plus en plus de la consistance: c'est quelqu'un qui a des chagrins epouvantables. Que le ciel m'ote la pensee de l'interroger. Je prefere rester dans l'incertitude, tant il m'inspire de la pitie. Puis, il ne voudrait pas me repondre, cela est certain: c'est souffrir deux fois que de communiquer son coeur en cet etat anormal. --Laisse-moi sortir de ce cimetiere; je continuerai ma route. --Tes jambes ne te soutiennent point; tu t'egarerais, pendant que tu cheminerais. Mon devoir est de t'offrir un lit grossier; je n'en ai pas d'autre. Aie confiance en moi; car, l'hospitalite ne demandera point la violation de tes secrets. --O pou venerable, toi dont le corps est depourvu d'elytres, un jour, tu me reprochas avec aigreur de ne pas aimer suffisamment ta sublime intelligence, qui ne se laisse pas lire: peut-etre avais-tu raison, puisque je ne sens meme pas de la reconnaissance pour celui-ci. Fanal de Maldoror, ou guides-tu ses pas? --Chez moi. Que tu sois un criminel, qui n'a pas eu la precaution de laver sa main droite, avec du savon, apres avoir commis son forfait, et facile a reconnaitre, par l'inspection de cette main; ou un frere qui a perdu sa soeur; ou quelque monarque depossede, fuyant de ses royaumes, mon palais vraiment grandiose, est digne de te recevoir. Il n'a pas ete construit avec du diamant et des pierres precieuses, car ce n'est qu'une pauvre chaumiere, mal batie; mais, cette chaumiere celebre a un passe historique que le present renouvelle et continue sans cesse. Si elle pouvait parler, elle t'etonnerait, toi, qui me parais ne t'etonner de rien. Que de fois, en meme temps qu'elle, j'ai vu defiler, devant moi, les bieres funeraires, contenant des os bientot plus vermoulus que le revers de ma porte, contre laquelle je m'appuyai. Mes innombrables sujets augmentent chaque jour. Je n'ai pas besoin de faire, a des periodes fixes, aucun recensement pour m'en apercevoir. Ici, c'est comme chez les vivants; chacun paie un impot, proportionnel a la richesse de la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de delivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant a sa personne, de faire comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui desireraient faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de la mort, celui qui fut beau; celui qui, apres sa vie, n'a pas enlaidi; l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la jeunesse, les squelettes des vieillards; le genie, la folie; la paresse, son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai; le masque de l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronne de fleurs et l'innocence trahie. --Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu'a ce que l'aurore vienne, qui ne tardera point. Je te remercie de ta bienveillance ... Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des cites; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains! * * * * * Le frere de la sangsue marchait a pas lents dans la foret. Il s'arrete a plusieurs reprises, en ouvrant la bouche pour parler. Mais, chaque fois sa gorge se resserre, et refoule en arriere l'effort avorte. Enfin, il s'ecrie: "Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourne, appuye contre une ecluse qui l'empeche de partir, n'aille pas, comme les autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonfle, les considerer avec etonnement, ouvrir un couteau, puis en depecer un grand nombre, en te disant que, toi, aussi, tu ne seras pas plus que ce chien. Quel mystere cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires de l'ours marin de l'ocean Boreal, n'avons pu trouver le probleme de la vie. Prends garde, la nuit s'approche, et tu es la depuis le matin. Que dira ta famille, avec ta petite soeur, de te voir si tard arriver? Lave tes mains, reprends la route qui va ou tu dors ... Quel est cet etre, la-bas, a l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, a sauts obliques et tourmentes; et quelle majeste, melee d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupieres enormes jouent avec la brise, et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps tremble; c'est la premiere fois, depuis que j'ai suce les seches mamelles de ce qu'on appelle une mere. Il y a comme une aureole de lumiere eblouissante autour de lui. Quand il a parle, tout s'est tu dans la nature, et a eprouve un grand frisson. Puisqu'il te plait de venir a moi, comme attire par un aimant, je ne m'y opposerai pas. Qu'il est beau! Ca me fait de la peine de le dire. Tu dois etre puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je prefere voir un serpent, entrelace autour de mon cou depuis le commencement des siecles, que non pas tes yeux ... Comment!... c'est toi, crapaud! ... gros crapaud!... infortune crapaud!... Pardonne!... pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre ou sont les maudits? Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fetides, pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre superieur, avec la mission de consoler les diverses races d'etres existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidite du milan, les ailes non fatiguees de cette longue, magnifique course; je te vis! Pauvre crapaud! Comme alors je pensais a l'infini, en meme temps qu'a ma faiblesse. "Un de plus qui est superieur a ceux de la terre, me disais-je: cela, par la volonte divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi bon l'injustice, dans les decrets supremes? Est-il insense, le Createur; cependant le plus fort, dont la colere est terrible!" Depuis que tu m'es apparu, monarque des etangs et des marecages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'a Dieu, tu m'as en partie console; mais, ma raison chancelante s'abime devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste ... oh! reste encore sur cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne regarde pas en haut, avec des paupieres inquietes ... Si tu pars, partons ensemble!" Le crapaud s'assit sur les cuisses de derriere (qui ressemblent tant a celles de l'homme!) et, pendant que les limaces, les cloportes et les limacons s'enfuyaient a la vue de leur ennemi mortel, prit la parole en ces termes: "Maldoror, ecoute-moi. Remarque ma figure, calme comme un miroir, et je crois avoir une intelligence egale a la tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie. Depuis lors, je n'ai pas dementi la confiance que tu m'avais vouee. Je ne suis qu'un simple habitant des roseaux, c'est vrai; mais, grace a ton propre contact, ne prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma raison s'est agrandie, et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de l'abime. Ceux qui s'intitulent tes amis te regardent, frappes de consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pale et voute, dans les theatres, dans les places publiques, dans les eglises, ou pressant, de deux cuisses nerveuses, ce cheval qui ne galope que pendant la nuit, tandis qu'il porte son maitre-fantome, enveloppe dans un long manteau noir. Abandonne ces pensees, qui rendent ton coeur vide comme un desert; elles sont plus brulantes que le feu. Ton esprit est tellement malade que tu ne t'en apercois pas, et que tu crois etre dans ton naturel, chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensees, quoique pleines d'une infernale grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence immortelle, que Dieu avait creee avec tant d'amour! Tu n'as engendre que des maledictions plus affreuses que la vue de pantheres affamees! Moi, je prefererais avoir les paupieres collees, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassine un homme, que ne pas etre toi! Parce que je te hais. Pourquoi avoir ce caractere qui m'etonne? De quel droit viens-tu sur cette terre, pour tourner en derision ceux qui l'habitent, epave pourrie, ballottee par le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les spheres d'ou tu viens. Un habitant des cites ne doit pas resider dans les villages, pareil a un etranger. Nous savons que, dans les espaces, il existe des spheres plus spacieuses que la notre, et dont les esprits ont une intelligence que nous ne pouvons meme pas concevoir. Eh bien, va-t'en!... retire-toi de ce sol mobile!... montre enfin ton essence divine, que tu as cachee jusqu'ici; et, le plus tot possible, dirige ton vol ascendant vers ta sphere, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis pas parvenu a reconnaitre si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu donc; n'espere plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as ete la cause de ma mort. Moi, je pars pour l'eternite, afin d'implorer ton pardon!" * * * * * S'il est quelquefois logique de s'en rapporter a l'apparence des phenomenes, ce premier chant finit ici. Ne soyez pas severe pour celui qui ne fait encore qu'essayer sa lyre: elle rend un son si etrange! Cependant, si vous voulez etre impartial, vous reconnaitrez deja une empreinte forte, au milieu des imperfections. Quant a moi, je vais me remettre au travail, pour faire paraitre un deuxieme chant, dans un laps de temps qui ne soit pas trop retarde. La fin du dix-neuvieme siecle verra son poete (cependant, au debut, il ne doit pas commencer par un chef-d'oeuvre, mais suivre la loi de la nature): il est ne sur les rives americaines, a l'embouchure de la Plata, la ou deux peuples, jadis rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le progres materiel et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se tendent une main amie, a travers les eaux argentines du grand estuaire. Mais, la guerre eternelle a place son empire destructeur sur les campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu, vieillard, et pense a moi, si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te desespere point; car, tu as un ami dans le vampire, malgre ton opinion contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis. FIN DU PREMIER CHANT CHANT DEUXIEME Ou est-il passe ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche, pleine des feuilles de la belladone, le laissa echapper, a travers les royaumes de la colere, dans un moment de reflexion? Ou est passe ce chant ... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les vents qui l'ont garde. Et la morale, qui passait en cet endroit, ne presageant pas qu'elle avait, dans ces pages incandescentes, un defenseur energique, l'a vu se diriger, d'un pas ferme et droit, vers les recoins obscurs et les fibres secretes des consciences. Ce qui est du moins acquis a la science, c'est que, depuis ce temps, l'homme, a la figure de crapaud, ne se reconnait plus lui-meme, et tombe souvent dans des acces de fureur qui le font ressembler a une bete des bois. Ce n'est pas sa faute. Dans tous les temps, il avait cru, les paupieres ployant sous les resedas de la modestie, qu'il n'etait compose que de bien et d'une quantite minime de mal. Brusquement je lui appris, en decouvrant au plein jour son coeur et ses trames, qu'au contraire il n'est compose que de mal, et d'une quantite minime de bien que les legislateurs ont de la peine a ne pas laisser evaporer. Je voudrais qu'il ne ressente pas, moi, qui ne lui apprends rien de nouveau, une honte eternelle pour mes ameres verites; mais, la realisation de ce souhait ne serait pas conforme aux lois de la nature. En effet, j'arrache le masque a sa figure traitresse et pleine de boue, et je fais tomber un a un, comme des boules d'ivoire sur un bassin d'argent, les mensonges sublimes avec lesquels il se trompe lui-meme: il est alors comprehensible qu'il n'ordonne pas au calme d'imposer les mains sur son visage, meme quand la raison disperse les tenebres de l'orgueil. C'est pourquoi, le heros que je mets en scene s'est attire une haine irreconciliable, en attaquant l'humanite, qui se croyait invulnerable, par la breche d'absurdes tirades philanthropiques; elles sont entassees, comme des grains de sable, dans ses livres, dont je suis quelquefois sur le point, quand la raison m'abandonne, d'estimer le comique si cocasse, mais ennuyant. Il l'avait prevu. Il ne suffit pas de sculpter la statue de la bonte sur le fronton des parchemins que contiennent les bibliotheques. O etre humain! te voila, maintenant, nu comme un ver, en presence de mon glaive de diamant! Abandonne ta methode: il n'est plus temps de faire l'orgueilleux: j'elance vers toi ma priere, dans l'attitude de la prosternation. Il y a quelqu'un qui observe les moindres mouvements de ta coupable vie; tu es enveloppe par les reseaux subtils de sa perspicacite acharnee. Ne te fie pas a lui, quand il tourne les reins; car, il te regarde; ne te fie pas a lui, quand il ferme les yeux; car, il te regarde encore. Il est difficile de supposer que, touchant les ruses et la mechancete, ta redoutable resolution soit de surpasser l'enfant de mon imagination. Ses moindres coups portent. Avec des precautions, il est possible d'apprendre a celui qui croit l'ignorer que les loups et les brigands ne se devorent pas entre eux: ce n'est peut-etre pas leur coutume. Par consequent, remets sans peur, entre ses mains, le soin de ton existence: il la conduira d'une maniere qu'il connait. Ne crois pas a l'intention qu'il fait reluire au soleil de te corriger; car, tu l'interesses mediocrement, pour ne pas dire moins; encore n'approche-je pas, de la verite totale, la bienveillante mesure de ma verification. Mais, c'est qu'il aime a te faire du mal, dans la legitime persuasion que tu deviennes aussi mechant que lui, et que tu l'accompagnes dans le gouffre beant de l'enfer, quand son heure sonnera. Sa place est depuis longtemps marquee, a l'endroit ou l'on remarque une potence en fer, a laquelle sont suspendus des chaines et des carcans. Quand la destinee l'y portera, le funebre entonnoir n'aura jamais goute de proie plus savoureuse, ni lui contemple de demeure plus convenable. Il me semble que je parle d'une maniere intentionnellement paternelle, et que l'humanite n'a pas le droit de se plaindre. * * * * * Je saisis la plume qui va construire le deuxieme chant ... instrument arrache aux ailes de quelque pygargue roux! Mais ... qu'ont-ils donc mes doigts? Les articulations demeurent paralysees, des que je commence mon travail. Cependant, j'ai besoin d'ecrire ... C'est impose cible! Eh bien, je repete que j'ai besoin d'ecrire ma pensee: j'ai le droit, comme un autre, de me soumettre a cette loi naturelle ... Mais non, mais non, la plume reste inerte!... Tenez, voyez, a travers les campagnes, l'eclair qui brille au loin. L'orage parcourt l'espace. Il pleut ... Il pleut toujours ... Comme il pleut!... La foudre a eclate ... elle s'est abattue sur ma fenetre entr'ouverte, et m'a etendu sur le carreau, frappe au front. Pauvre jeune homme! ton visage etait deja assez maquille par les rides precoces et la difformite de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre, de cette longue cicatrice sulfureuse! (Je viens de supposer que la blessure est guerie, ce qui n'arrivera pas de sitot.) Pourquoi cet orage, et pourquoi la paralysie de mes doigts? Est-ce un avertissement d'en haut pour m'empecher d'ecrire, et de mieux considerer ce a quoi je m'expose, en distillant la bave de ma bouche carree? Mais, cet orage ne m'a pas cause la crainte. Que m'importerait une legion d'orages! Ces agents de la police celeste accomplissent avec zele leur penible devoir, si j'en juge sommairement par mon front blesse. Je n'ai pas a remercier le Tout-Puissant de son adresse remarquable; il a envoye la foudre de maniere a couper precisement mon visage en deux, a partir du front, endroit ou la blessure a ete le plus dangereuse: qu'un autre le felicite! Mais, les orages attaquent quelqu'un de plus fort qu'eux. Ainsi donc, horrible Eternel, a la figure de vipere, il a fallu que non-content d'avoir place mon ame entre les frontieres de la folie et les pensees de fureur qui tuent d'une maniere lente, tu aies cru, en outre, convenable a ta majeste, apres un mur examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang!... Mais, enfin, qui te dit quelque chose? Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au contraire je te hais: pourquoi insistes-tu? Quand ta conduite voudra-t-elle cesser de s'envelopper des apparences de la bizarrerie? Parle-moi franchement, comme a un ami: est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu montres, dans ta persecution odieuse, un empressement naif, dont aucun de tes seraphins n'oserait faire ressortir le complet ridicule? Quelle colere te prend? Sache que, si tu me laissais vivre a l'abri de tes poursuites, ma reconnaissance t'appartiendrait ... Allons, Sultan, avec ta langue, debarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini: mon front etanche a ete lave avec de l'eau salee, et j'ai croise des bandelettes a travers mon visage. Le resultat n'est pas infini: quatre chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contint tant de sang dans ses arteres; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais, enfin, c'est comme ca. Peut-etre que c'est a peu pres tout le sang que put contenir son corps, et il est probable qu'il n'y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien avide; laisse le parquet tel qu'il est: tu as le ventre rempli. Il ne faut pas continuer de boire: car, tu ne tarderais pas a vomir. Tu es convenablement repu, va te coucher dans le chenil; estime-toi nager dans le bonheur; car, tu ne penseras pas a la faim, pendant trois jours immenses, grace aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec une satisfaction solennellement visible. Toi, Leman, prends un balai: je voudrais aussi en prendre un, mais je n'en ai pas la force. Tu comprends, n'est-ce pas, que je n'en ai pas la force? Remets tes pleurs dans leur fourreau; sinon, je croirai que tu n'as pas le courage de contempler, avec sang-froid, la grande balafre, occasionnee par un supplice deja perdu pour moi dans la nuit des temps passes. Tu iras chercher a la fontaine deux seaux d'eau. Une fois le parquet lave, tu mettras ces linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir, comme elle doit le faire, tu les lui remettras; mais, comme il a plu beaucoup depuis une heure, et qu'il continue de pleuvoir, je ne crois pas qu'elle sorte de chez elle; alors, elle viendra demain matin. Si elle te demande d'ou vient tout ce sang, tu n'es pas oblige de lui repondre. Oh! que je suis faible! N'importe: j'aurai cependant la force de soulever le porte-plume et le courage de creuser ma pensee. Qu'a-t-il rapporte au Createur de me tracasser, comme si j'etais un enfant, par un orage qui porte la foudre? Je n'en persiste pas moins dans ma resolution d'ecrire. Ces bandelettes m'embetent, et l'atmosphere de ma chambre respire le sang ... * * * * * Qu'il n'arrive pas le jour ou, Lohengrin et moi, nous passerons dans la rue, l'un a cote de l'autre, sans nous regarder, en nous frolant le coude, comme deux passants presses! Oh! qu'on me laisse fuir a jamais loin de cette supposition! L'Eternel a cree le monde tel qu'il est: il montrerait beaucoup de sagesse si, pendant le temps strictement necessaire pour briser d'un coup de marteau la tete d'une femme, il oubliait sa majeste siderale, afin de nous reveler les mysteres au milieu desquels notre existence etouffe, comme un poisson au fond d'une barque. Mais, il est grand et noble; il l'emporte sur nous par la puissance de ses conceptions; s'il parlementait avec les hommes, toutes les hontes rejailliraient jusqu'a son visage. Mais ... miserable que tu es! pourquoi ne rougis-tu pas? Ce n'est pas assez que l'armee des douleurs physiques et morales, qui nous entoure, ait ete enfantee: le secret de notre destinee en haillons ne nous est pas divulgue. Je le connais, le Tout-Puissant ... et lui, aussi, doit me connaitre. Si, par hasard, nous marchons sur le meme sentier, sa vue percante me voit arriver de loin: il prend un chemin de traverse, afin d'eviter le triple dard de platine que la nature me donna comme une langue! Tu me feras plaisir, o Createur, de me laisser epancher mes sentiments. Maniant les ironies terribles, d'une main ferme et froide, je t'avertis que mon coeur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer a toi, jusqu'a la fin de mon existence. Je frapperai ta carcasse creuse: mais, si fort, que je me charge d'en faire sortir les parcelles restantes d'intelligence que tu n'as pas voulu donner a l'homme, parce que tu aurais ete jaloux de le faire egal a toi, et que tu avais effrontement cachees dans tes boyaux, ruse bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour ou l'autre je les aurais decouvertes de mon oeil toujours ouvert, les aurais enlevees, et les aurais partagees avec mes semblables. J'ai fait ainsi que je parle, et, maintenant, ils ne te craignent plus; ils traitent de puissance a puissance avec toi. Donne-moi la mort, pour faire repentir mon audace: je decouvre ma poitrine et j'attends avec humilite. Apparaissez donc, envergures derisoires de chatiments eternels!... deploiements emphatiques d'attributs trop vantes! Il a manifeste l'incapacite d'arreter la circulation de mon sang qui le nargue. Cependant, j'ai des preuves qu'il n'hesite pas d'eteindre, a la fleur de l'age, le souffle d'autres humains, quand ils ont a peine goute les jouissances de la vie. C'est simplement atroce; mais, seulement, d'apres la faiblesse de mon opinion! J'ai vu le Createur, aiguillonnant sa cruaute inutile, embraser des incendies ou perissaient les vieillards et les enfants! Ce n'est pas moi qui commence l'attaque: c'est lui qui me force a le faire tourner, ainsi qu'une toupie, avec le fouet aux cordes d'acier. N'est-ce pas lui qui me fournit des accusations contre lui-meme? Ne tarira point ma verve epouvantable! Elle se nourrit des cauchemars insenses qui tourmentent mes insomnies. C'est a cause de Lohengrin que ce qui precede a ete ecrit; revenons donc a lui. Dans la crainte qu'il ne devint plus tard comme les autres hommes, j'avais d'abord resolu de le tuer a coups de couteau, lorsqu'il aurait depasse l'age d'innocence. Mais, j'ai reflechi, et j'ai abandonne sagement ma resolution a temps. Il ne se doute pas que sa vie a ete en peril pendant un quart d'heure. Tout etait pret, et le couteau avait ete achete. Ce stylet etait mignon, car j'aime la grace et l'elegance jusque dans les appareils de la mort: mais il etait long et pointu. Une seule blessure au cou, en percant avec soin une des arteres carotides, et je crois que c'aurait suffi. Je suis content de ma conduite; je me serais repenti plus tard. Donc, Lohengrin, fais ce que tu voudras, agis comme il te plaira, enferme-moi toute la vie dans une prison obscure, avec des scorpions pour compagnons de ma captivite, ou arrache-moi un oeil jusqu'a ce qu'il tombe a terre, je ne te ferai jamais le moindre reproche: je suis a toi, je t'appartiens, je ne vis plus pour moi. La douleur que tu me causeras ne sera pas comparable au bonheur de savoir, que celui qui me blesse, de ses mains meurtrieres, est trempe dans une essence plus divine que celle de ses semblables! Oui, c'est encore beau de donner sa vie pour un etre humain, et de conserver ainsi l'esperance que tous les hommes ne sont pas mechants, puisqu'il y en a eu un, enfin, qui a su attirer, de force, vers soi, les repugnances defiantes de ma sympathie amere!... * * * * * Il est minuit; on ne voit pas un seul omnibus de la Bastille a la Madeleine. Je me trompe; en voila un qui apparait subitement, comme s'il sortait de dessous terre. Les quelques passants attardes le regardent attentivement; car il parait ne ressembler a aucun autre. Sont assis, a l'imperiale, des hommes qui ont l'oeil immobile, comme celui d'un poisson mort. Ils sont presses les uns contre les autres, et paraissent avoir perdu la vie; au reste, le nombre reglementaire n'est pas depasse. Lorsque le cocher donne un coup de fouet a ses chevaux, on dirait que c'est le fouet qui fait remuer son bras, et non son bras le fouet. Que doit etre cet assemblage d'etres bizarres et muets? Sont-ce des habitants de la lune? Il y a des moments ou on serait tente de le croire; mais, ils ressemblent plutot a des cadavres. L'omnibus, presse d'arriver a la derniere station, devore l'espace et fait craquer le pave ... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussiere. "Arretez, je vous en supplie; arretez ... mes jambes sont gonflees d'avoir marche pendant la journee ... je n'ai pas mange depuis hier ... mes parents m'ont abandonne ... je ne sais plus, que faire ... je suis resolu de retourner chez moi, et j'y serais vite arrive, si vous m'accordiez une place ... je suis un petit enfant de huit ans, et j'ai confiance en vous ..." Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussiere. Un de ces hommes, a l'oeil froid, donne un coup de coude a son voisin, et parait lui exprimer son mecontentement de ces gemissements, au timbre argentin, qui parviennent jusqu'a son oreille. L'autre baisse la tete d'une maniere imperceptible, en forme d'acquiescement, et se replonge ensuite dans l'immobilite de son egoisme, comme une tortue dans sa carapace. Tout indique dans les traits des autres voyageurs les memes sentiments que ceux des deux premiers. Les cris se font encore entendre pendant deux ou trois minutes, plus percants de seconde en seconde. L'on voit des fenetres s'ouvrir sur le boulevard, et une figure effaree, une lumiere a la main, apres avoir jete les yeux sur la chaussee, refermer le volet avec impetuosite, pour ne plus reparaitre ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussiere. Seul, un jeune homme, plonge dans la reverie, au milieu de ces personnages de pierre, parait ressentir de la pitie pour le malheur. En faveur de l'enfant, qui croit pouvoir l'atteindre, avec ses petites jambes endolories, il n'ose pas elever la voix; car les autres hommes lui jettent des regards de mepris et d'autorite, et il sait qu'il ne peut rien faire contre tous. Le coude appuye sur ses genoux et la tete entre ses mains, il se demande, stupefait, si c'est la vraiment ce qu'on appelle _la charite humaine_. Il reconnait alors que ce n'est qu'un vain mot, qu'on ne trouve plus meme dans le dictionnaire de la poesie, et avoue avec franchise son erreur. Il se dit: "En effet, pourquoi s'interesser a un petit enfant? Laissons-le de cote." Cependant, une larme brulante a roule sur la joue de cet adolescent, qui vient de blasphemer. Il passe peniblement la main sur son front, comme pour en ecarter un nuage dont l'opacite obscurcit son intelligence. Il se demene, mais en vain, dans le siecle ou il a ete jete; il sent qu'il n'y est pas a sa place, et cependant il ne peut en sortir. Prison terrible! Fatalite hideuse! Lombano, je suis content de toi depuis ce jour! Je ne cessais pas de t'observer, pendant que ma figure respirait la meme indifference que celle des autres voyageurs. L'adolescent se leve, dans un mouvement d'indignation, et veut se retirer, pour ne pas participer, meme involontairement, a une mauvaise action. Je lui fais un signe, et il se remet a mon cote ... Il s'enfuit! Il s'enfuit!... Mais une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ces traces, au milieu de la poussiere. Les cris cessent subitement, car l'enfant a touche du pied contre un pave en saillie, et s'est fait une blessure a la tete, en tombant. L'omnibus a disparu a l'horizon et l'on ne voit plus que la rue silencieuse ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais une masse informe ne le poursuit plus avec acharnement, sur ces traces, au milieu de la poussiere. Voyez ce chiffonnier qui passe, courbe sur sa lanterne palotte; il y a en lui plus de coeur que dans tous ses pareils de l'omnibus. Il vient de ramasser l'enfant; soyez sur qu'il le guerira et ne l'abandonnera pas, comme ont fait ses parents. Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais, de l'endroit ou il se trouve, le regard percant du chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussiere!... Race stupide et idiote! Tu te repentiras de te conduire ainsi. C'est moi qui te le dis. Tu t'en repentiras, va! tu t'en repentiras. Ma poesie ne consistera qu'a attaquer, par tous les moyens, l'homme, cette bete fauve, et le Createur, qui n'aurait pas du engendrer une pareille vermine. Les volumes s'entasseront sur les volumes, jusqu'a la fin de ma vie, et cependant, l'on n'y verra que cette seule idee, toujours presente a ma conscience! * * * * * Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue etroite: chaque jour, une jeune fille svelte de dix ans me suivait, a distance, respectueusement, le long de cette rue, en me regardant avec des paupieres sympathiques et curieuses. Elle etait grande pour son age et avait la taille elancee. D'abondants cheveux noirs, separes en deux sur la tete, tombaient en tresses independantes sur des epaules marmoreennes. Un jour, elle me suivait comme de coutume; les bras musculeux d'une femme du peuple la saisit par les cheveux, comme le tourbillon saisit la feuille, appliqua deux gifles brutales sur une joue fiere et muette, et ramena dans la maison cette conscience egaree. En vain, je faisais l'insouciant; elle ne manquait jamais de me poursuivre de sa presence inopportune. Lorsque j'enjambais une autre rue, pour continuer mon chemin, elle s'arretait, faisant un violent effort sur elle-meme, au terme de cette rue etroite, immobile comme la statue du Silence, et ne cessait de regarder devant elle, jusqu'a ce que je disparusse. Une fois, cette jeune fille me preceda dans la rue, et emboita le pas devant moi. Si j'allais vite pour la depasser, elle courait presque pour maintenir la distance egale; mais, si je ralentissais le pas, pour qu'il y eut un intervalle de chemin, assez grand entre elle et moi, alors, elle le ralentissait aussi, et y mettait la grace de l'enfance. Arrivee au terme de la rue, elle se retourna lentement, de maniere a me barrer le passage. Je n'eus pas le temps de m'esquiver, et je me trouvai devant sa figure. Elle avait les yeux gonfles et rouges. Je voyais facilement qu'elle voulait me parler, et qu'elle ne savait comment s'y prendre. Devenue subitement pale comme un cadavre, elle me demanda: "Auriez-vous la bonte de me dire quelle heure est-il?" Je lui dis que je ne portais pas de montre, et je m'eloignai rapidement. Depuis ce jour, enfant a l'imagination inquiete et precoce, tu n'as plus revu, dans la rue etroite, le jeune homme mysterieux qui battait peniblement, de sa sandale lourde, le pave des carrefours tortueux. L'apparition de cette comete enflammee ne reluira plus, comme un triste sujet de curiosite fanatique, sur la facade de ton observation decue; et, tu penseras souvent, trop souvent, peut-etre toujours, a celui qui ne paraissait pas s'inquieter des maux, ni des biens de la vie presente, et s'en allait au hasard, avec une figure horriblement morte, les cheveux herisses, la demarche chancelante, et les bras nageant aveuglement dans les eaux ironiques de l'ether comme pour y chercher la proie sanglante de l'espoir, ballottee continuellement, a travers les immenses regions de l'espace, par le chasse-neige implacable de la fatalite. Tu ne me verras plus, et je ne te verrai plus!... Qui sait? Peut-etre que cette fille n'etait pas ce qu'elle se montrait. Sous une enveloppe naive, elle cachait peut-etre une immense ruse, le poids de dix-huit annees, et le charme du vice. On a vu des vendeuses d'amour s'expatrier avec gaite des iles Britanniques, et franchir le detroit. Elles rayonnaient leurs ailes, en tournoyant, en essaims dores, devant la lumiere parisienne; et, quand vous les aperceviez, vous disiez: "Mais elles sont encore enfants; elles n'ont pas plus de dix ou douze ans." En realite elles en avaient vingt. Oh! dans cette supposition, maudits soient-ils les detours de cette rue obscure! Horrible! horrible! ce qui s'y passe. Je crois que sa mere la frappa parce qu'elle ne faisait pas son metier avec assez d'adresse. Il est possible que ce ne fut qu'un enfant, et alors la mere est plus coupable encore. Moi, je ne veux pas croire a cette supposition, qui n'est qu'une hypothese, et je prefere aimer, dans ce caractere romanesque, une ame qui se devoile trop tot ... Ah! vois-tu, jeune fille, je t'engage a ne plus reparaitre devant mes yeux, si jamais je repasse dans la rue etroite. Il pourrait t'en couter cher! Deja le sang et la haine me montent vers la tete, a flots bouillants. Moi, etre assez genereux pour aimer mes semblables! Non, non! Je l'ai resolu depuis le jour de ma naissance! Ils ne m'aiment pas, eux! On verra les mondes se detruire, et le granit glisser, comme un cormoran, sur la surface des flots, avant que je touche la main infame d'un etre humain. Arriere ... arriere, cette main!... Jeune fille, tu n'es pas un ange, et tu deviendras, en somme, comme les autres femmes. Non, non, je t'en supplie; ne reparais plus devant mes sourcils fronces et louches. Dans un moment d'egarement, je pourrais te prendre les bras, les tordre comme un linge lave dont on exprime l'eau, ou les casser avec fracas, comme deux branches seches, et te les faire ensuite manger, en employant la force. Je pourrais, en prenant ta tete entre mes mains, d'un air caressant et doux, enfoncer mes doigts avides dans les lobes de ton cerveau innocent, pour en extraire, le sourire aux levres, une graisse efficace qui lave mes yeux, endoloris par l'insomnie eternelle de la vie. Je pourrais, cousant tes paupieres avec une aiguille, te priver du spectacle de l'univers, et te mettre dans l'impossibilite de trouver ton chemin; ce n'est pas moi qui te servirai de guide. Je pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par les jambes, te faire rouler autour de moi, comme une fronde, concentrer mes forces en decrivant la derniere circonference, et te lancer contre la muraille. Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine, pour effrayer les hommes, et mettre devant eux l'exemple de ma mechancete! Ils s'arracheront sans treve des lambeaux et des lambeaux de chair; mais, la goutte de sang reste ineffacable, a la meme place, et brillera comme un diamant. Sois tranquille, je donnerai a une demi-douzaine de domestiques l'ordre de garder les restes veneres de ton corps, et de les preserver de la faim des chiens voraces. Sans doute, le corps est reste plaque sur la muraille, comme une poire mure, et n'est pas tombe a terre; mais, les chiens savent accomplir des bonds eleves, si l'on n'y prend garde. * * * * * Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il est gentil! Ses yeux hardis dardent quelque objet invisible, au loin, dans l'espace. Il ne doit pas avoir plus de huit ans, et, cependant, il ne s'amuse pas, comme il serait convenable. Tout au moins il devrait rire et se promener avec quelque camarade, au lieu de rester seul; mais, ce n'est pas son caractere. Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il est gentil! Un homme, mu par un dessein cache, vient s'asseoir a cote de lui, sur le meme banc, avec des allures equivoques. Qui est-ce? Je n'ai pas besoin de vous le dire; car, vous le reconnaitrez a sa conversation tortueuse. Ecoutons-les, ne les derangeons pas: --A quoi pensais-tu, enfant? --Je pensais au ciel. --Il n'est pas necessaire que tu penses au ciel; c'est deja assez de penser a la terre. Es-tu fatigue de vivre, toi qui viens a peine de naitre? --Non, mais chacun prefere le ciel a la terre. --Eh bien, pas moi. Car, puisque le ciel a ete fait par Dieu, ainsi que la terre, sois sur que tu y rencontreras les memes maux qu'ici-bas. Apres ta mort, tu ne seras pas recompense d'apres tes merites; car, si l'on te commet des injustices sur cette terre (comme tu l'eprouveras, par experience, plus tard), il n'y a pas de raison pour que, dans l'autre vie, on ne t'en commette non plus. Ce que tu as de mieux a faire, c'est de ne pas penser a Dieu, et de te faire justice toi-meme, puisqu'on te la refuse. Si un de tes camarades t'offensait, est-ce que tu ne serais pas heureux de le tuer? --Mais, c'est defendu. --Ce n'est pas si defendu que tu crois. Il s'agit seulement de ne pas se laisser attraper. La justice qu'apportent les lois ne vaut rien; c'est la jurisprudence de l'offense qui compte. Si tu detestais un de tes camarades, est-ce que tu ne serais pas malheureux de songer qu'a chaque instant tu aies sa pensee devant tes yeux? --C'est vrai. --Voila donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta vie: car, voyant que ta haine n'est que passive, il ne continuera pas moins de se narguer de toi, et de te causer du mal impunement. Il n'y a donc qu'un moyen de faire cesser la situation; c'est de se debarrasser de son ennemi. Voila ou je voulais en venir, pour te faire comprendre sur quelles bases est fondee la societe actuelle. Chacun doit se faire justice lui-meme, sinon il n'est qu'un imbecile. Celui qui remporte la victoire sur ses semblables, celui-la est le plus ruse et le plus fort. Est-ce que tu ne voudrais pas un jour dominer tes semblables? --Oui, oui. --Sois donc le plus fort et le plus ruse. Tu es encore trop jeune pour etre le plus fort; mais, des aujourd'hui, tu peux employer la ruse, le plus bel instrument des hommes de genie. Lorsque le berger David atteignait au front le geant Goliath d'une pierre lancee par la fronde, est-ce qu'il n'est pas admirable de remarquer que c'est seulement par la ruse que David a vaincu son adversaire, et que si, au contraire, ils s'etaient pris a bras-le-corps, le geant l'aurait ecrase comme une mouche? Il en est de meme pour toi. A guerre ouverte, tu ne pourras jamais vaincre les hommes, sur lesquels tu es desireux d'etendre ta volonte; mais, avec la ruse, tu pourras lutter seul contre tous. Tu desires les richesses, les beaux palais et la gloire? ou m'as-tu trompe quand tu m'as affirme ces nobles pretentions? --Non, non, je ne vous trompais pas. Mais, je voudrais acquerir ce que je desire par d'autres moyens. --Alors, tu n'acquerras rien du tout. Les moyens vertueux et bonasses ne menent a rien. Il faut mettre a l'oeuvre des leviers plus energiques et des trames plus savantes. Avant que tu deviennes celebre par ta vertu et que tu atteignes le but, cent autres auront le temps de faire des cabrioles par dessus ton dos, et d'arriver au bout de la carriere avant toi, de telle maniere qu'il ne s'y trouvera plus de place pour tes idees etroites. Il faut savoir embrasser, avec plus de grandeur, l'horizon du temps present. N'as-tu jamais entendu parler, par exemple, de la gloire immense qu'apportent les victoires? Et, cependant, les victoires ne se font pas seules. Il faut verser du sang, beaucoup de sang, pour les engendrer et les deposer aux pieds des conquerants. Sans les cadavres et les membres epars que tu apercois dans la plaine, ou s'est opere sagement le carnage, il n'y aurait pas de guerre, et, sans guerre, il n'y aurait pas de victoire. Tu vois que, lorsqu'on veut devenir celebre, il faut se plonger avec grace dans des fleuves de sang, alimentes par de la chair a canon. Le but excuse le moyen. La premiere chose, pour devenir celebre, est d'avoir de l'argent. Or, comme tu n'en as pas, il faudra assassiner pour en acquerir; mais, comme tu n'es pas assez fort pour manier le poignard, fais-toi voleur, en attendant que tes membres aient grossi. Et, pour qu'ils grossissent plus vite, je te conseille de faire de la gymnastique deux fois par jour, une heure le matin, une heure le soir. De cette maniere, tu pourras essayer le crime, avec un certain succes, des l'age de quinze ans, au lieu d'attendre jusqu'a vingt. L'amour de la gloire excuse tout, et peut-etre, plus tard, maitre de tes semblables, leur feras-tu presque autant de bien que tu leur as fait du mal au commencement ... Maldoror s'apercoit que le sang bouillonne dans la tete de son jeune interlocuteur; ses narines sont gonflees, et ses levres rejettent une legere ecume blanche. Il lui tate le pouls; les pulsations sont precipitees. La fievre a gagne ce corps delicat. Il craint les suites de ses paroles; il s'esquive, le malheureux, contrarie de n'avoir pas pu entretenir cet enfant pendant plus longtemps. Lorsque, dans l'age mur, il est si difficile de maitriser les passions, balance entre le bien et le mal, qu'est-ce dans un esprit, encore plein d'inexperience? et quelle somme d'energie relative ne lui faut-il pas en plus? L'enfant en sera quitte pour garder le lit trois jours. Plut au ciel que le contact maternel amene la paix dans cette fleur sensible, fragile enveloppe d'une belle ame! * * * * * La, dans un bosquet entoure de fleurs, dort l'hermaphrodite, profondement assoupi sur le gazon, mouille de ses pleurs. La lune a degage son disque de la masse des nuages, et caresse avec ses pales rayons cette douce figure d'adolescent. Ses traits expriment l'energie la plus virile, en meme temps que la grace d'une vierge celeste. Rien ne parait naturel en lui, pas meme les muscles de son corps, qui se fraient un passage a travers les contours harmonieux de formes feminines. Il a le bras recourbe sur le front, l'autre main appuyee contre la poitrine, comme pour comprimer les battements d'un coeur ferme a toutes les confidences, et charge du pesant fardeau d'un secret eternel. Fatigue de la vie, et honteux de marcher parmi des etres qui ne lui ressemblent pas, le desespoir a gagne son ame, et il s'en va seul, comme le mendiant de la vallee. Comment se procure-t-il les moyens d'existence? Des ames compatissantes veillent de pres sur lui, sans qu'il se doute de cette surveillance, et ne l'abandonnent pas: il est si bon! il est si resigne! Volontiers il parle quelquefois avec ceux qui ont le caractere sensible, sans leur toucher la main, et se tient a distance, dans la crainte d'un danger imaginaire. Si on lui demande pourquoi il a pris la solitude pour compagne, ses yeux se levent vers le ciel, et retiennent avec peine une larme de reproche contre la Providence; mais, il ne repond pas a cette question imprudente, qui repand, dans la neige de ses paupieres, la rougeur de la rose matinale. Si l'entretien se prolonge, il devient inquiet, tourne les yeux vers les quatre points de l'horizon, comme pour chercher a fuir la presence d'un ennemi invisible qui s'approche, fait de la main un adieu brusque, s'eloigne sur les ailes de sa pudeur en eveil, et disparait dans la foret. On le prend generalement pour un fou. Un jour, quatre hommes masques, qui avaient recu des ordres, se jeterent sur lui et le garrotterent solidement, de maniere qu'il ne put remuer que les jambes. Le fouet abattit ses rudes lanieres sur son dos, et ils lui dirent qu'il se dirigeat sans delai vers la route qui mene a Bicetre. Il se mit a sourire en recevant les coups, et leur parla avec tant de sentiment, d'intelligence sur beaucoup de sciences humaines qu'il avait etudiees et qui montraient une grande instruction dans celui qui n'avait pas encore franchi le seuil de la jeunesse, et sur les destinees de l'humanite ou il devoila entiere la noblesse poetique de son ame, que ses gardiens, epouvantes jusqu'au sang de l'action qu'ils avaient commise, delierent ses membres brises, se trainerent a ses genoux, en demandant un pardon qui fut accorde, et s'eloignerent, avec les marques d'une veneration qui ne s'accorde pas ordinairement aux hommes. Depuis cet evenement, dont on parla beaucoup, son secret fut devine par chacun, mais on parait l'ignorer, pour ne pas augmenter ses souffrances; et le gouvernement lui accorde une pension honorable, pour lui faire oublier qu'un instant on voulut l'introduire par force, sans verification prealable, dans un hospice d'alienes. Lui, il emploie la moitie de son argent; le reste, il le donne aux pauvres. Quand il voit un homme et une femme qui se promenent dans quelque allee de platanes, il sent son corps se fendre en deux de bas en haut, et chaque partie nouvelle aller etreindre un des promeneurs; mais, ce n'est qu'une hallucination, et la raison ne tarde pas a reprendre son empire. C'est pourquoi il ne mele sa presence, ni parmi les hommes, ni parmi les femmes; car sa pudeur excessive, qui a pris jour dans cette idee qu'il n'est qu'un monstre, l'empeche d'accorder sa sympathie brulante a qui que ce soit. Il croirait se profaner, et il croirait profaner les autres. Son orgueil lui repete cet axiome: "Que chacun reste dans sa nature." Son orgueil, ai-je dit, parce qu'il craint qu'en joignant sa vie a un homme ou a une femme, on ne lui reproche tot ou tard, comme une faute enorme, la conformation de son organisation. Alors, il se retranche dans son amour-propre, offense par cette supposition impie qui ne vient que de lui, et il persevere a rester seul, au milieu des tourments, et sans consolation. La, dans un bosquet entoure de fleurs, dort l'hermaphrodite, profondement assoupi sur le gazon, mouille de ses pleurs. Les oiseaux, eveilles, contemplent avec ravissement cette figure melancolique, a travers les branches des arbres, et le rossignol ne veut pas faire entendre ses cavatines de cristal. Le bois est devenu auguste comme une tombe, par la presence nocturne de l'hermaphrodite infortune. O voyageur egare, par ton esprit d'aventure qui t'a fait quitter ton pere et ta mere, des l'age le plus tendre: par les souffrances que la soif t'a causees, dans le desert: par ta patrie que tu cherches peut-etre, apres avoir longtemps erre, proscrit, dans des contrees etrangeres; par ton coursier, ton fidele ami, qui a supporte, avec toi, l'exil et l'intemperie des climats que te faisait parcourir ton humeur vagabonde; par la dignite que donnent a l'homme les voyages sur les terres lointaines et les mers inexplorees, au milieu des glacons polaires, ou sous l'influence d'un soleil torride, ne touche pas avec ta main, comme avec un fremissement de la brise, ces boucles de cheveux, repandues sur le sol, et qui se melent a l'herbe verte. Ecarte-toi de plusieurs pas, et tu agiras mieux ainsi. Cette chevelure est sacree; c'est l'hermaphrodite lui-meme qui l'a voulu. Il ne veut pas que des levres humaines embrassent religieusement ses cheveux, parfumes par le souffle de la montagne, pas plus que son front, qui resplendit, en cet instant, comme les etoiles du firmament. Mais, il vaut mieux croire que c'est une etoile elle-meme qui est descendue de son orbite, en traversant l'espace, sur ce front majestueux, qu'elle entoure avec sa clarte de diamant, comme d'une aureole. La nuit, ecartant du doigt sa tristesse, se revet de tous ses charmes pour feter le sommeil de cette incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de l'innocence des anges: le bruissement des insectes est moins perceptible. Les branches penchent sur lui leur elevation touffue, afin de le preserver de la rosee, et la brise, faisant resonner les cordes de sa harpe melodieuse, envoie ses accords joyeux, a travers le silence universel, vers ces paupieres baissees, qui croient assister, immobiles, au concert cadence des mondes suspendus. Il reve qu'il est heureux; que sa nature corporelle a change: ou que, du moins, il s'est envole sur un nuage pourpre, vers une autre sphere, habitee par des etres de meme nature que lui. Helas! que son illusion se prolonge jusqu'au reveil de l'aurore! Il reve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d'immenses guirlandes folles, et l'impregnent de leurs parfums suaves, pendant qu'il chante un hymne d'amour, entre les bras d'un etre humain d'une beaute magique. Mais, ce n'est qu'une vapeur crepusculaire que ses bras entrelacent; et, quand il se reveillera, ses bras ne l'entrelaceront plus. Ne te reveille pas, hermaphrodite; ne te reveille pas encore, je t'en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Dors ... dors toujours. Que ta poitrine se souleve, en poursuivant l'espoir chimerique du bonheur, je te le permets; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah! n'ouvre pas tes yeux! Je veux te quitter ainsi, pour ne pas etre temoin de ton reveil. Peut-etre un jour, a l'aide d'un livre volumineux, dans des pages emues, raconterai-je ton histoire, epouvante de ce qu'elle contient, et des enseignements qui s'en degagent. Jusqu'ici, je ne l'ai pas pu; car, chaque fois que je l'ai voulu, d'abondantes larmes tombaient sur le papier, et mes doigts tremblaient, sans que ce fut de vieillesse. Mais, je veux avoir a la fin ce courage. Je suis indigne de n'avoir pas plus de nerfs qu'une femme, et de m'evanouir, comme une petite fille, chaque fois que je reflechis a ta grande misere. Dors ... dors toujours; mais n'ouvre pas tes yeux! Adieu, hermaphrodite! Chaque jour, je ne manquerai pas de prier le ciel pour toi (si c'etait pour moi, je ne le prierais point). Que la paix soit dans ton sein! * * * * * Quand une femme, a la voix de soprano, emet ses notes vibrantes et melodieuses, a l'audition de cette harmonie humaine, mes yeux se remplissent d'une flamme latente et lancent des etincelles douloureuses, tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade. D'ou peut venir cette repugnance profonde pour tout ce qui tient a l'homme? Si les accords s'envolent des fibres d'un instrument, j'ecoute avec volupte ces notes perlees qui s'echappent en cadence a travers les ondes elastiques de l'atmosphere. La perception ne transmet a mon ouie qu'une impression d'une douceur a fondre les nerfs et la pensee; un assoupissement ineffable enveloppe de ses pavots magiques, comme d'un voile qui tamise la lumiere du jour, la puissance active de mes sens et les forces vivaces de mon imagination. On raconte que je naquis entre les bras de la surdite! Aux premieres epoques de mon enfance, je n'entendais pas ce qu'on me disait. Quand, avec les plus grandes difficultes, on parvint a m'apprendre a parler, c'etait seulement, apres avoir lu sur une feuille ce que quelqu'un ecrivait, que je pouvais communiquer, a mon tour, le fil de mes raisonnements. Un jour, jour nefaste, je grandissais en beaute et en innocence; et chacun admirait l'intelligence et la bonte du divin adolescent. Beaucoup de consciences rougissaient quand elles contemplaient ces traits limpides ou son ame avait place son trone. On ne s'approchait de lui qu'avec veneration, parce qu'on remarquait dans ses yeux le regard d'un ange. Mais non, je savais de reste que les roses heureuses de l'adolescence ne devaient pas fleurir perpetuellement, tressees en guirlandes ca