The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme, by Adolphe Thiers This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme Author: Adolphe Thiers Release Date: February 6, 2004 [EBook #10953] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION *** Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE [Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publie par Furne, Paris.] HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE PAR M.A. THIERS DE L'ACADEMIE FRANCAISE NEUVIEME EDITION TOME CINQUIEME HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE. CONVENTION NATIONALE. CHAPITRE XIII. MOUVEMENT DES ARMEES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR L'ARMEE DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX ANGLAIS.--DEFAITE DE QUARANTE MILLE VENDEENS A LUCON.--PLAN GENERAL DE CAMPAGNE CONTRE LA VENDEE.--DIVISIONS DES GENERAUX REPUBLICAINS SUR CE THEATRE DE LA GUERRE.--OPERATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIEGE DE DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DEROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDEE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--ETABLISSEMENT DU _gouvernement revolutionnaire_.--DECRET QUI ORGANISE UNE ARMEE REVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--PROCES DE CUSTINE; SA CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DECRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS; ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION. Apres la retraite des Francais du camp de Cesar au camp de Gavrelle, les allies auraient du encore poursuivre une armee demoralisee, qui avait toujours ete malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Des le mois de mars, en effet, battue a Aix-la-Chapelle et a Nerwinde, elle avait perdu la Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de Cesar, les places de Conde et de Valenciennes. L'un de ses generaux avait passe a l'ennemi, l'autre avait ete tue. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes, elle n'avait fait que des retraites, fort meritoires, il est vrai, mais peu encourageantes. Sans concevoir meme le projet trop hardi d'une marche directe sur Paris, les coalises pouvaient detruire ce noyau d'armee, et alors ils etaient libres de prendre toutes les places qu'il convenait a leur egoisme d'occuper. Mais aussitot apres la prise de Valenciennes, les Anglais, en vertu des conventions faites a Anvers, exigerent le siege de Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les environs de son camp d'Herin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper les Francais, et songeait a prendre encore le Quesnoy, le duc d'York, marchant avec l'armee anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude et Furnes, vint s'etablir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer. Deux sieges nous donnaient donc encore un peu de repit. Houchard, envoye a Gavrelle, y reunissait en hate toutes les forces disponibles, afin de voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes a l'opposition anglaise contre Pitt, telles etaient les raisons qui faisaient considerer Dunkerque comme le point le plus important de tout le theatre de la guerre. "Le salut de la republique est la," ecrivait a Houchard le comite de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes reunies entre la frontiere du Nord et celle du Rhin, c'est-a-dire dans la Moselle, y etaient inutiles, fit decider qu'on en retirerait un renfort pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'ecoulerent ainsi en preparatifs, delai tres concevable du cote des Francais, qui avaient a reunir leurs troupes dispersees a de grandes distances, mais inconcevable de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches a faire pour se porter sous les murs de Dunkerque. Nous avons laisse nos deux armees de la Moselle et du Rhin essayant de s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empechant pas la prise de cette place. Depuis, elles s'etaient repliees sur Saarbruck, Hornbach et Wissembourg. Il faut donner une idee du theatre de la guerre pour faire comprendre ces divers mouvemens. La frontiere francaise est assez singulierement decoupee au Nord et a l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle, la chaine des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes presque paralleles. Le Rhin, arrive a l'extremite des Vosges, tourne subitement, cesse de couler parallelement a ces lignes, et les termine en tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la Meuse. Les coalises, sur la frontiere du Nord, s'etaient avances entre l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point fait de progres, parce que le faible corps laisse par eux entre Luxembourg et Treves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'etaient places a cheval sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant occidental. Le plan a suivre, comme nous l'avons dit precedemment, etait assez simple. En considerant l'arete des Vosges comme une riviere dont il fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une rive, accabler l'ennemi d'un cote, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni les Francais, ni les coalises n'en avaient eu l'idee; et depuis la prise de Mayence, les Prussiens, places sur le revers occidental, faisaient face a l'armee du Rhin. Nous etions retires dans les fameuses lignes de, Wissembourg. L'armee de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, etait postee a Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze mille, se trouvait a Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes a l'extreme gauche de l'armee du Rhin. L'armee du Rhin, forte de vingt mille hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg a Lauterbourg. Telles sont les lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges a la Moselle, la Lauter des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en devient maitre en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions guere plus de soixante mille hommes sur toute cette frontiere, parce qu'il avait fallu porter des secours a Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois a s'approcher de nous, et s'etaient enfin portes a Pirmasens. Renforces des quarante mille hommes qui venaient de terminer le siege de Mayence, et reunis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre des deux versans; mais la desunion regnait entre la Prusse et l'Autriche, a cause du partage de la Pologne. Frederic-Guillaume, qui se trouvait encore au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser. Celui-ci, plein de fougue, malgre ses annees, faisait tous les jours de nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques partielles etaient demeurees sans succes, et n'avaient abouti qu'a faire tuer inutilement des hommes. Tel etait encore, dans les premiers jours de septembre, l'etat des choses sur le Rhin. Dans le Midi, les evenemens avaient acheve de se developper. La longue incertitude des Lyonnais s'etait terminee enfin par une resistance ouverte, et le siege de leur ville etait devenu inevitable. On a vu qu'ils offraient de se soumettre et de reconnaitre la constitution, mais sans s'expliquer sur les decrets qui leur enjoignaient d'envoyer a Paris les patriotes detenus, et de dissoudre la nouvelle autorite sectionnaire. Bientot meme, ils avaient enfreint ces decrets de la maniere la plus eclatante, en envoyant Chalier et Riard a l'echafaud, en faisant tous les jours des preparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les convois destines aux armees. Beaucoup de partisans de l'emigration s'etaient introduits parmi eux, et les effrayaient du retablissement de l'ancienne municipalite montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de l'arrivee des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhone, et de la marche des Piemontais, qui allaient deboucher des Alpes avec soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement federalistes, portassent une haine egale a l'etranger et aux emigres, la Montagne et l'ancienne municipalite leur causaient un tel effroi, qu'ils etaient prets a s'exposer plutot au danger et a l'infamie de l'alliance etrangere, qu'aux vengeances de la convention. La Saone coulant entre le Jura et la Cote-d'Or, le Rhone venant du Valais entre le Jura et les Alpes, se reunissent a Lyon. Cette riche ville est placee sur leur confluent. En remontant la Saone du cote de Macon, le pays etait entierement republicain, et les deputes Laporte et Reverchon, ayant reuni quelques mille requisitionnaires, coupaient la communication avec le Jura. Dubois-Crance, avec la reserve de l'armee de Savoie, venait du cote des Alpes, et gardait le cours superieur du Rhone. Mais les Lyonnais etaient entierement maitres du cours inferieur du fleuve et de sa rive droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le Forez, y faisaient des incursions frequentes, et allaient s'approvisionner d'armes a Saint-Etienne. Un ingenieur habile avait eleve autour de leur ville d'excellentes fortifications; un etranger leur avait fondu des pieces de rempart. La population etait divisee en deux portions: les jeunes gens suivaient le commandant Precy dans ses excursions; les hommes maries, les peres de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 aout, Dubois-Crance, qui avait apaise la revolte federaliste de Grenoble, se disposa a marcher sur Lyon, conformement au decret qui lui enjoignait de ramener a l'obeissance cette ville rebelle. L'armee des Alpes se composait tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientot elle allait avoir sur les bras les Piemontais, qui, profitant enfin du mois d'aout, se preparaient a deboucher par la grande chaine. Cette armee venait de s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux detachemens, envoyes, l'un pour renforcer l'armee d'Italie, et l'autre pour reduire les Marseillais. Le Puy-de-Dome, qui devait fournir ses recrues, les avait gardees pour etouffer la revolte de la Lozere, dont il a deja ete question. Houchard avait retenu la legion du Rhin, qui etait destinee aux Alpes; et le ministere promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Crance detacha cinq mille hommes de troupes reglees, et leur joignit sept ou huit mille jeunes requisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Saone et le Rhone, de maniere a occuper leur cours superieur, a enlever aux Lyonnais les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, a conserver ses communications avec l'armee des Alpes, et a couper celles des assieges avec la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvieres; mais sa situation le voulait ainsi. L'essentiel etait d'occuper les deux cours d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Piemont. Dubois-Crance attendait, pour completer le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient ete promises et le materiel de siege qu'il etait oblige de tirer de nos places des Alpes. Le transport de ce materiel exigeait l'emploi de cinq mille chevaux. Le 8 aout, il somma la ville; il imposa pour conditions le desarmement absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalite provisoire. Mais dans ce moment, les emigres caches dans la commission et l'etat-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du retour de la municipalite montagnarde, et en leur disant que soixante mille Piemontais allaient deboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu entre deux postes avances, et qui fut termine a l'avantage des Lyonnais, les exalta au plus haut point, et decida leur resistance et leurs malheurs. Dubois-Crance commenca le feu du cote de la Croix-Rousse, entre les deux fleuves, ou il avait pris position, et des le premier jour son artillerie exerca de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes manufacturieres etait reduite aux horreurs du bombardement, et nous avions a executer ce bombardement en presence des Piemontais, qui allaient descendre des Alpes. Pendant ce temps, Carteaux avait marche sur Marseille, et avait franchi la Durance dans le mois d'aout. Les Marseillais s'etaient retires d'Aix sur leur ville, et avaient forme le projet de defendre les gorges de Septemes, a travers lesquelles passe la route d'Aix a Marseille. Le 24, le general Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez vif, mais une section, qui avait toujours ete en opposition avec les autres, passa du cote des republicains, et decida le combat en leur faveur. Les gorges furent emportees, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec sa petite armee. Cet evenement en decida un autre, le plus funeste qui eut encore afflige la republique. La ville de Toulon, qui avait toujours paru animee du plus violent republicanisme, tant que la municipalite y avait ete maintenue, avait change d'esprit sous la nouvelle autorite des sections, et allait bientot changer de domination. Les jacobins, reunis a la municipalite, etaient dechaines contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne cessaient de se plaindre de la lenteur des reparations faites a l'escadre, de son immobilite dans le port, et ils demandaient a grands cris la punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais resultat de l'expedition de Sardaigne. Les republicains moderes repondaient la comme partout, que les vieux officiers etaient seuls capables de commander les escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se reparer plus promptement, que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise reunies serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la punition n'etaient point des traitres, mais des guerriers malheureux. Les moderes l'emporterent dans les sections. Aussitot une foule d'agens secrets, intrigant pour le compte des emigres et des Anglais, s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et s'etaient assures que les escadres coalisees seraient, dans les parages voisins, pretes a se presenter au premier signal. D'abord, a l'exemple des Lyonnais, ils firent juger et mettre a mort le president du club jacobin, nomme Sevestre. Ensuite ils retablirent le culte des pretres refractaires; ils firent deterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques malheureux qui avaient peri dans les troubles pour la cause royaliste. Le comite de salut public ayant ordonne a l'escadre d'arreter les vaisseaux destines a Marseille, afin de reduire cette ville, ils ne permirent pas l'execution de cet ordre, et s'en firent un merite aupres des sections de Marseille. Ensuite ils commencerent a parler des dangers auxquels on etait expose en resistant a la convention, de la necessite de s'assurer un secours contre ses fureurs, et de la possibilite d'obtenir celui des Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine etait, a ce qu'il parait, le principal instrument de la conspiration; il accaparait l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le departement de l'Herault, ecrivait a Genes pour faire retenir les subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait change les etats-majors; on avait tire de prison un officier de marine compromis dans l'expedition de Sardaigne, pour lui donner le commandement de la place; on avait mis a la tete de la garde nationale un ancien garde-du-corps, et confie les forts a des emigres rentres; on s'etait assure enfin de l'amiral Trogoff, etranger que la France avait comble de faveurs. On ouvrit une negociation avec l'amiral Hood, sous pretexte d'un echange de prisonniers, et, au moment ou Carteaux venait d'entrer dans Marseille, ou la terreur etait au comble dans Toulon, et ou huit ou dix mille Provencaux, les plus contre-revolutionnaires de la contree, venaient s'y refugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir les Anglais, qui prendraient la place en depot au nom de Louis XVII. La marine, indignee, envoya une deputation aux sections pour s'opposer a l'infamie qui se preparait. Mais les contre-revolutionnaires toulonnais et marseillais, plus audacieux que jamais, repousserent les reclamations de la marine, et firent accepter la proposition le 29 aout. Aussitot on donna le signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant a la tete de ceux qui voulaient livrer le port, appela a lui l'escadre en arborant le drapeau blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, declarant Trogoff un traitre, hissa a son bord le pavillon de commandement, et voulut reunir la marine fidele. Mais, dans ce moment, les traitres, deja en possession des forts, menacerent de bruler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors oblige de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent entraines, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui avait long-temps hesite, parut enfin, et, sous pretexte de prendre le port de Toulon en depot pour le compte de Louis XVII, le recut pour l'incendier et le detruire. Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'etait opere aux Pyrenees; dans l'Ouest, on se preparait a executer les mesures decretees par la convention. Nous avons laisse toutes les colonnes de la Haute-Vendee se reorganisant a Angers, a Saumur et a Niort. Les Vendeens s'etaient, dans cet intervalle, empares des ponts de Ce, et, dans la crainte qu'ils inspirerent, on mit Saumur en etat de siege. La colonne de Lucon et des Sables etait seule capable d'agir offensivement. Elle etait commandee par le nomme Tuncq, l'un des generaux reputes appartenir a l'aristocratie militaire, et dont Ronsin demandait la destitution au ministere. Aupres de lui se trouvaient les deux representans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, animes des memes dispositions et opposes a Ronsin et a Rossignol. Goupilleau surtout, ne dans le pays, etait porte, par ses relations de famille et d'amitie, a menager les habitans, et a leur epargner les rigueurs que Ronsin et les siens auraient voulu exercer. Les Vendeens, que la colonne de Lucon inquietait, resolurent de diriger contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner des secours a la division de M. de Roirand, qui, place devant Lucon, et isolee entre les deux grandes armees de la Haute et de la Basse-Vendee, agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'etre appuyee. Dans les premiers jours d'aout, en effet, ils porterent quelques rassemblemens du cote de Lucon, et furent completement repousses par le general Tuncq. Alors ils resolurent de tenter un effort plus decisif. MM. d'Elbee, de Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se reunirent avec quarante mille hommes, et, le 14 aout, se presenterent de nouveau aux environs de Lucon. Tuncq n'en avait guere que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la superiorite du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine l'armee republicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de la gauche, M. d'Elbee celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur a la droite; mais au centre, les soldats, obliges de lutter en plaine contre des troupes regulieres, montrerent de l'hesitation: M. de La Rochejaquelein, egare dans sa route, n'arriva pas a temps vers la gauche. Alors le general Tuncq, faisant agir a propos son artillerie legere sur le centre ebranle, y repandit le desordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendeens au nombre de quarante mille. Aucun evenement n'avait ete plus funeste pour ces derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrerent dans le pays, frappes de consternation. Dans ce meme moment arrivait la destitution du general Tuncq, demandee par Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indignes, le maintinrent dans son commandement, ecrivirent a la convention pour faire revoquer la decision du ministre, et adresserent de nouvelles plaintes contre le parti desorganisateur de Saumur, qui repandait, disaient-ils, la confusion, et voulait remplacer tous les generaux instruits par d'ignorans demagogues. Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son commandement, arriva a Lucon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et Bourdon, ne fut qu'un echange de reproches; malgre deux victoires, il fut mecontent de ce que l'on avait livre des combats contre sa volonte: car il pensait, du reste avec raison, qu'il fallait eviter tout engagement avant la reorganisation generale des differentes armees. On se separa, et immediatement apres, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de rigueur exerces par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre un arrete pour le destituer. Aussitot, les representans qui etaient a Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, casserent l'arrete de Goupilleau et Bourdon, et reintegrerent Rossignol. L'affaire fut portee devant la convention: Rossignol, confirme de nouveau, l'emporta sur ses adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappeles, et Tuncq suspendu. Telle etait la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva dans la Vendee. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel cote on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attachee a l'armee de la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou a l'armee de Brest et confiee a Canclaux? Telle etait la question. Chacun voulait la posseder, parce qu'elle devait decider le succes partout ou elle agirait. On etait d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanees, qui, dirigees de tous les points de la circonference, viendraient aboutir au centre. Mais, comme la colonne qui possederait les Mayencais devait prendre une offensive plus decisive, et refouler les Vendeens sur les autres colonnes, il s'agissait de savoir sur quel point il etait le plus utile de rejeter l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti a prendre etait de faire marcher les Mayencais par Saumur, pour rejeter les Vendeens sur la mer et sur la Basse Loire, ou on les detruirait entierement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient besoin de l'appui des Mayencais pour agir; que, reduites a elles-memes, elles seraient dans l'impossibilite de s'avancer en campagne pour donner la main aux autres colonnes de Niort et de Lucon; qu'elles ne pourraient meme pas arreter les Vendeens refoules, ni les empecher de se repandre dans l'interieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayencais par Saumur, on ne perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils etaient obliges de faire un circuit considerable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux etait frappe au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux Vendeens. Une escadre anglaise venait d'etre signalee dans les parages de l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas a une descente dans le Marais. C'etait alors la pensee generale, et, quoiqu'elle fut erronee, elle occupait tous les esprits. Cependant les Anglais venaient a peine d'envoyer un emissaire dans la Vendee. Il etait arrive deguise, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs intentions et leur but precis: tant on ignorait en Europe les evenemens interieurs de la France! Les Vendeens avaient repondu par une demande d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille hommes sur le point ou l'on voudrait operer un debarquement. Tout projet de ce genre etait donc encore bien eloigne; mais de toutes parts on le croyait pret a se realiser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les Mayencais par Nantes, couper ainsi les Vendeens de la mer, et les refouler vers le haut pays. Se repandraient-ils dans l'interieur, ajoutait Canclaux, ils seraient bientot detruits, et quant au temps perdu, ce n'etait pas une consideration a faire valoir: car l'armee de Saumur etait dans un etat a ne pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, meme avec les Mayencais. Une raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'armee de Mayence, deja faite au metier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du metier, et preferait Canclaux, general experimente, a Rossignol, general ignorant, et l'armee de Brest, signalee par des faits glorieux, a celle de Saumur, connue seulement par des defaites. Les representans, attaches au parti de la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre l'armee de Mayence, en la placant au milieu des soldats jacobins et desordonnes de Saumur. Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les representans, se rendit a Paris, et obtint un arrete du comite de salut public en faveur de Canclaux. Ronsin fit revoquer l'arrete, et il fut convenu alors qu'un conseil de guerre tenu a Saumur deciderait de l'emploi des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de representans et de generaux. Les avis se trouverent partages. Rossignol, qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit a Canclaux de lui resigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayencais par Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayencais furent attaches a l'armee de Brest, et la principale attaque dut etre dirigee de la Basse sur la Haute-Vendee. Le plan de campagne fut signe, et on promit de partir, a un jour donne, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort. La plus grande humeur regnait dans le parti de Saumur. Rossignol avait de l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de sante, et, quoique franchement devoue, il etait incapable de servir d'une maniere utile. Il concut, de la decision adoptee, moins de ressentiment que ses partisans eux-memes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens ministeriels. Ceux-ci ecrivirent sur-le-champ a Paris pour se plaindre du mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies repandues contre les generaux sans-culottes, des preventions qu'on avait inspirees a l'armee de Mayence, et ils montrerent ainsi des dispositions qui ne devaient pas faire esperer de leur part un grand zele a seconder le plan delibere a Saumur. Ronsin poussa meme la mauvaise volonte jusqu'a interrompre les distributions de vivres faites a l'armee de Mayence, sous pretexte que, ce corps passant de l'armee de la Rochelle a celle de Brest, c'etait aux administrateurs de cette derniere a l'approvisionner. Les Mayencais partirent aussitot pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses pour faire executer le plan convenu dans les premiers jours de septembre. Telle avait ete la marche generale des choses sur les divers theatres de la guerre, pendant les mois d'aout et de septembre. Il faut suivre maintenant les grandes operations qui succederent a ces preparatifs. Le duc d'York etait arrive devant Dunkerque avec vingt-un mille Anglais et Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le marechal Freytag etait a Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange a Menin avec quinze mille Hollandais. Ces deux derniers corps etaient places la en armee d'observation. Le reste des coalises, disperses autour du Quesnoy et jusqu'a la Moselle, s'elevait a environ cent mille hommes. Ainsi cent soixante ou cent soixante-dix mille hommes etaient repartis sur cette ligne immense, occupes a y faire des sieges et a y garder tous les passages. Carnot, qui commencait a diriger les operations des Francais, avait entrevu deja qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les points, mais d'employer a propos une masse sur un point decisif. Il avait donc conseille de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au Nord. Son conseil avait ete adopte, mais il ne put en arriver que douze mille en Flandre. Neanmoins, avec ce renfort et les divers camps places a Gavrelle, a Lille, a Cassel, les Francais auraient pu former une masse de soixante mille hommes, et, dans l'etat de dispersion ou se trouvait l'ennemi, frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter les yeux sur le theatre de la guerre. En suivant le rivage de la Flandre pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces deux villes, baignees d'un cote par l'Ocean, de l'autre par les vastes marais de la Grande-Moer, ne peuvent communiquer entre elles que par une etroite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui se presente la premiere en venant du dehors, s'etait place, pour assieger Dunkerque, sur cette langue de terre, entre la Grande-Moer et l'Ocean. Le corps d'observation de Freytag ne s'etait pas etabli a Furnes de maniere a proteger les derrieres de l'armee de siege; il etait au contraire assez loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de maniere a couper les secours qui pouvaient venir de l'interieur de la France. Les Hollandais du prince d'Orange, postes a Menin, a trois journees de ce point, devenaient tout a fait inutiles. Une masse de soixante mille hommes, marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter a Furnes derriere le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les trois corps ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens rapides. Mais alors on ne songeait qu'a se pousser de front, en opposant a chaque detachement, un detachement pareil. Cependant le comite de salut public avait a peu pres concu le plan dont nous parlons. Il avait ordonne de former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un moment cette pensee, mais ne s'y arreta pas, et songea tout simplement a marcher contre Freytag, a replier ce dernier sur les derrieres du duc d'York, et a tacher ensuite d'inquieter le siege. Pendant que Houchard hatait ses preparatifs, Dunkerque faisait une vigoureuse resistance. Le general Souham, seconde par le jeune Hoche, qui se comporta a ce siege d'une maniere heroique, avait deja repousse plusieurs attaques. L'assiegeant ne pouvait pas ouvrir facilement la tranchee dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait l'eau en creusant seulement a trois pieds. La flottille qui devait descendre la Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une flottille francaise, sortie de Dunkerque et embossee le long du rivage, harcelait les assiegeans enfermes sur leur etroite langue de terre, manquant d'eau potable et exposes a tous les dangers. C'etait le cas de se hater et de frapper des coups decisifs. On etait arrive aux derniers jours d'aout. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard commenca par une demonstration sur Menin, qui n'aboutit qu'a un combat sanglant et inutile. Apres avoir donne cette alarme preliminaire, il s'avanca, en suivant plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le separait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se placer entre le corps d'observation et le corps de siege, il confia a Hedouville le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inquieter seulement la retraite de Freytag sur Furnes, et il alla lui-meme donner de front sur Freytag, en marchant avec toute son armee par Houtkercke, Herseele et Bambeke. Freytag avait dispose son corps sur une ligne assez etendue, et il n'en avait qu'une partie autour de lui, lorsqu'il recut le premier choc de Houchard. Il resista a Herseele; mais, apres un combat assez vif, il fut oblige de repasser l'Yser, et de se replier sur Bambeke, et successivement de Bambeke sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-dela de l'Yser, il laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se trouvait jetee loin de lui, a sa droite, et sa propre retraite etait menacee vers Rousbrugghe par Hedouville. Freytag veut alors, dans la meme journee, se reporter en avant, et reprendre Rexpoede, afin de rallier a lui la division Walmoden. Il arrive a Rexpoede au moment ou les Francais y entraient. Un combat des plus vifs s'engage: Freytag est blesse et fait prisonnier. Cependant la fin du jour s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait avec sa division compromise, arrive dans cet instant, et se decide a attaquer vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre au milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est delivre, et l'ennemi se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village, situe contre la Grande-Moer et sur la route de Furnes, etait un des points par lesquels il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait renonce a l'idee essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de siege et le corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'a pousser toujours de front le marechal Freytag, et a se ruer contre le village de Hondschoote. La journee du 7 se passa a observer les positions de l'ennemi, defendues par une artillerie tres forte, et, le 8, l'attaque decisive fut resolue. Des le matin, l'armee francaise se porte sur toute la ligne pour attaquer de front. La droite, sous les ordres d'Hedouville, s'etend entre Killem et Beveren; le centre, commande par Jourdan, marche directement de Killem sur Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes. L'action s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et d'autre, les plus grandes forces sont dirigees sur ce meme point. Les Francais reviennent plusieurs fois a l'attaque des positions, et enfin ils s'en rendent maitres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les retranchemens sont emportes a la droite, et l'ennemi prend le parti de se retirer sur Furnes par les routes de Houthem et de Hoghestade. Tandis que ces choses se passaient a Hondschoote, la garnison de Dunkerque faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait les assiegeans dans le plus grand peril. Le lendemain du combat, ceux-ci tinrent un conseil de guerre; se sentant menaces sur leurs derrieres, et ne voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir a bombarder la place, ils resolurent de lever le siege, et de se retirer sur Furnes, ou venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous reunis le 9 septembre au soir. Telles furent ces trois journees, qui eurent pour but et pour resultat de replier le corps d'observation sur les derrieres du corps de siege, en suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom a cette operation, et la bataille d'Hondschoote fut consideree comme le salut de Dunkerque. Cette operation, en effet, rompait la longue chaine de nos revers au Nord, faisait essuyer un echec personnel aux Anglais, trompait le plus cher de leurs voeux, sauvait la republique du malheur qui lui eut ete le plus sensible, et donnait un grand encouragement a la France. La victoire d'Hondschoote produisit a Paris une grande joie, inspira plus d'ardeur a toute la jeunesse, et fit esperer que notre energie pourrait etre heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que des succes viennent s'y meler, et rendre au vaincu l'esperance et le courage. L'alternative ne fait qu'augmenter l'energie et exalter l'enthousiasme de la resistance. Pendant que le duc d'York s'etait porte a Dunkerque, Cobourg avait resolu l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens necessaires a sa defense, et Cobourg la serrait de tres pres. Le comite de salut public, ne negligeant pas plus cette partie de la frontiere que les autres, avait ordonne sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies, Cambray et Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en meme temps; l'une fut renfermee dans Landrecies; l'autre, entouree dans la pleine d'Avesnes, et formee en bataillon carre, fut rompue apres une resistance des plus honorables. Enfin le Quesnoy fut oblige de capituler le 11 septembre. Cette perte etait peu de chose a cote de la delivrance de Dunkerque; mais elle melait quelque amertume a la joie produite par ce dernier evenement. Houchard, apres avoir force le duc d'York a se concentrer a Furnes avec Freytag, n'avait plus rien d'heureux a tenter sur ce point; il ne lui restait qu'a se ruer avec des forces egales sur des soldats mieux aguerris, sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien de mieux a faire qu'a tomber sur les Hollandais, dissemines en plusieurs detachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres. Houchard, procedant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une sortie sur Menin, tandis qu'il agirait lui-meme par Ypres. On se disputa pendant deux jours les postes avances de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De part et d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une mediocre intelligence. Le prince d'Orange, quoique presse de tous cotes, et ayant perdu ses postes avances, resista opiniatrement, parce qu'il avait appris la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des secours. Enfin, il fut oblige, le 13 septembre, d'evacuer Menin, apres avoir perdu dans ces differentes journees deux a trois mille hommes, et quarante pieces de canon. Quoique notre armee n'eut pas tire de sa position tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du comite de salut public, elle eut agi par masses trop divisees, cependant elle occupait Menin. Le 15, elle etait sortie de Menin et marchait sur Courtray. A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage de notre cote; mais tout a coup l'apparition d'un corps de cavalerie sur les ailes repand une alarme qui n'etait fondee sur aucun danger reel. Tout s'ebranle et fuit jusqu'a Menin. La, cette inconcevable deroute ne s'arrete pas; la terreur se communique a tous les camps, a tous les postes, et l'armee en masse vient chercher un refuge sous le canon de Lille. Cette terreur panique dont l'exemple n'etait pas nouveau, qui provenait de la jeunesse et de l'inexperience de nos troupes, peut-etre aussi d'un perfide _sauve qui peut_, nous fit perdre les plus grands avantages, et nous ramena sous Lille. La nouvelle de cet evenement, portee a Paris, y causa la plus funeste impression, y fit perdre a Houchard les fruits de sa victoire, souleva contre lui un dechainement violent, dont il rejaillit quelque chose contre le comite de salut public lui-meme. Une nouvelle suite d'echecs vint aussitot nous rejeter dans la position perilleuse d'ou nous venions de sortir un moment par la victoire d'Hondschoote. Les Prussiens et les Autrichiens, places sur les deux versans des Vosges, en face de nos deux armees de la Moselle et du Rhin, venaient enfin de faire quelques tentatives serieuses. Le vieux Wurmser, plus ardent que les Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut occuper le poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet un corps de quatre mille hommes, qui, passant a travers d'affreuses montagnes, parvint a occuper Bodenthal. De leur cote, les representais a l'armee du Rhin, cedant a l'impulsion generale, qui determinait partout un redoublement d'energie, resolurent une sortie generale des lignes de Wissembourg pour le 12 septembre. Les trois generaux Desaix, Dubois et Michaud, lances a la fois contre les Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramenes dans les lignes. Les tentatives dirigees surtout contre le corps autrichien jete a Bodenthal, furent completement repoussees. Cependant on prepara une nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le general Ferrette marcherait sur Bodenthal, l'armee de la Moselle, agissant sur l'autre versant, devait attaquer Pirmasens, qui correspond a Bodenthal, et ou Brunswick se trouvait poste avec une partie de l'armee prussienne. L'attaque du general Ferrette reussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des Autrichiens avec une heroique temerite, s'en emparerent, et recouvrerent l'important defile de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de meme sur le versant oppose. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui fermait les defiles; il possedait des forces considerables, et se trouvait dans des positions excellentes. Pendant que l'armee de la Moselle faisait face sur la Sarre au reste de l'armee prussienne, douze mille hommes furent jetes de Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Francais etait d'enlever Pirmasens par une surprise; mais, apercus et mitrailles des leur premiere approche, il ne leur restait plus qu'a se retirer. C'est ce que voulait le general; mais les representans s'y opposerent, et ils ordonnerent l'attaque sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient a la hauteur sur laquelle est situe Pirmasens. Deja nos soldats, grace a leur bravoure, s'etaient fort avances; la colonne de droite etait meme prete a franchir le ravin dans lequel elle marchait, et a tourner Pirmasens, lorsqu'un double feu, dirige sur les deux flancs, vient l'accabler inopinement. Nos soldats resistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin ramenes le long du ravin ou ils s'etaient engages. Les autres colonnes sont repliees de meme, et toutes fuient le long des vallees, dans le plus grand desordre. L'armee fut obligee de se reporter au poste d'ou elle etait partie. Tres heureusement, les Prussiens ne songerent pas a la poursuivre, et ne firent pas meme occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitte pour marcher sur Pirmasens. Nous perdimes a cette affaire vingt-deux pieces de canon, et quatre mille hommes tues, blesses ou prisonniers. Cet echec du 14 septembre pouvait avoir une grande importance. Les coalises, ranimes par le succes, songeaient a user de toutes leurs forces; ils se disposaient a marcher sur la Sarre et la Lauter, et a nous enlever ainsi les lignes de Wissembourg. Le siege de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les Piemontais, en debouchant par les Hautes-Alpes, dans les vallees de la Savoie, avaient fait diversion, et oblige Dubois-Crance et Kellermann a diviser leurs forces. Kellermann s'etait porte en Savoie. Dubois-Crance, reste devant Lyon avec des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu sur cette malheureuse cite, qui, resolue a tout souffrir, ne pouvait plus etre reduite par les desastres du blocus et du bombardement, mais seulement par une attaque de vive force. Aux Pyrenees, nous venions d'eprouver un sanglant echec. Nos troupes etaient restees depuis les dernier evenemens aux environs de Perpignan; les Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris, et commandes par un general habile, ils etaient pleins d'ardeur et d'esperance. Nous avons deja decrit le theatre de la guerre. Les deux vallees presque paralleles du Tech et de la Tet partent de la grande chaine et debouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces vallees. Ricardos avait franchi la premiere ligne du Tech, puisqu'il se trouvait au Mas-d'Eu, et il avait resolu de passer la Tet fort au-dessus de Perpignan, de maniere a tourner cette place, et a forcer notre armee a l'abandonner. Dans ce but, il songea d'abord a s'emparer de Villefranche. Cette petite forteresse, placee sur le cours superieur de la Tet, devait assurer son aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes, obtenait des succes en Cerdagne. En consequence, vers les premiers jours d'aout, il detacha le general Crespo avec quelques bataillons. Celui-ci n'eut qu'a se presenter devant Villefranche; le commandant lui en ouvrit lachement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre Ricardos. Pendant ce temps, Dagobert, avec un tres petit corps, parcourut toute la Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'a la Seu-d'Urgel, et songea meme a les repousser jusqu'a Campredon. Cependant la faiblesse du detachement de Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassurerent Ricardos contre les succes des Francais sur son aile gauche. Ricardos persista donc dans son offensive. Le 31 aout, il fit menacer notre camp sous Perpignan, passa la Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui vint se replier a Salces, a quelques lieues en arriere de Perpignan, et tout pres de la mer. Dans cette position, les Francais, les uns enfermes dans Perpignan, les autres accules sur Salces, ayant la mer a dos, se trouvaient dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai, remportait de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour alarmer Ricardos. Les representans Fabre et Cassaigne, retires avec l'armee a Salces, resolurent d'appeler Dagobert en remplacement de Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant l'arrivee du nouveau general, ils projeterent un mouvement combine entre Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation perilleuse. Ils ordonnerent a une colonne de s'avancer de Perpignan, et d'attaquer les Espagnols par derriere, tandis qu'eux-memes, quittant leurs positions, les attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le general Davoust sort de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que Perignon se dirige de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux cotes sur le camp ennemi; les Espagnols, presses de toutes parts, sont obliges de fuir derriere la Tet, en abandonnant vingt-six pieces de canon. Ils viennent aussitot se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'ou ils etaient partis pour executer cette offensive hardie, mais malheureuse. Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier, age de soixante-quinze ans, reunissant la fougue d'un jeune homme a la prudence consommee d'un vieux general, se hata de signaler son arrivee par une tentative sur le camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une, partant de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait tourner les Espagnols; la seconde, agissant au centre, etait chargee de les attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisieme, operant vers la gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette derniere, commandee par Davoust, attaqua a peine, et s'enfuit en desordre. Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux autres colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le danger etait a droite, y porta ses plus grandes forces, et parvint a repousser les Francais. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa presence, emporta les retranchemens qui etaient devant lui, et allait meme decider de la victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses a la gauche et a la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces reunies. Cependant le brave Dagobert resistait encore, lorsqu'un bataillon met bas les armes, en criant: _Vive le roi!_ Dagobert indigne dirige deux pieces sur les traitres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour de lui un petit nombre de braves restes fideles, et se retire avec quelques cents hommes, sans que l'ennemi, intimide par sa fiere contenance, ose le poursuivre. Certainement ce brave general n'avait merite que des lauriers par sa fermete au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche eut mieux agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas debandes, ses dispositions auraient ete suivies d'un plein succes. Neanmoins, la defiance ombrageuse des representans lui imputa ce desastre. Blesse de cette injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la Cerdagne. Notre armee se trouva donc encore refoulee sur Perpignan, et exposee a perdre l'importante ligne de la Tet. Le plan de campagne du 2 septembre avait ete mis a execution dans la Vendee. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par Nantes. Le comite de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes sur les projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout a fait l'idee de porter les principales forces vers les cotes. Rossignol et son parti en concurent beaucoup d'humeur, et ecrivirent au ministere des lettres qui ne faisaient attendre d'eux qu'une faible cooperation aux plans convenus. La division de Mayence marcha donc sur Nantes, ou elle fut recue avec de grandes demonstrations de joie, et au milieu des fetes. Un banquet etait prepare, et avant de s'y rendre, on preluda au festin par une vive escarmouche avec les partis ennemis repandus sur les bords de la Loire. Si la colonne de Nantes etait joyeuse d'etre reunie a la celebre armee de Mayence, celle-ci n'etait pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux, et avec sa division deja signalee par la defense de Nantes et par une foule de faits honorables. D'apres le plan concerte, des colonnes partant de tous les points du theatre de la guerre devaient se reunir au centre et y ecraser l'ennemi. Canclaux, general de l'armee de Brest, partant de Nantes, devait descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de Grand-Lieu, balayer la Vendee inferieure, remonter ensuite vers Machecoul, et se trouver a Leger le 11 ou le 12. Son arrivee sur ce dernier point etait le signal du depart pour les colonnes de l'armee de La Rochelle, chargees d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se souvient que l'armee de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol, general en chef, se composait de plusieurs divisions: celle des Sables etait commandee par Mieszkousky, celle de Lucon par Beffroy, celle de Niort par Chalbos, celle de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant ou Canclaux arriverait a Leger, la colonne des Sables avait ordre de se mettre en mouvement, de se trouver le 13 a Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et le 16 enfin, d'etre avec Canclaux a Mortagne. Les colonnes de Lucon, de Niort, devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux environs de Vihiers et Chemille. Ainsi, d'apres ce plan, tout le pays devait etre parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient etre enfermes par les colonnes republicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton, Vihiers et Chemille. Leur destruction devenait alors inevitable. On a deja vu que, deux fois repousses de Lucon avec un dommage considerable, les Vendeens avaient fort a coeur de prendre une revanche. Ils se reunirent en force avant que les republicains eussent execute leurs projets; et tandis que Charette assiegeait le camp des Naudieres du cote de Nantes, ils attaquerent la division de Lucon, qui s'etait avancee jusqu'a Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de Charette sur les Naudieres fut repoussee; mais l'attaque sur Chantonay, imprevue et bien dirigee, jeta les republicains dans le plus grand desordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour eviter un desastre; mais sa division, apres avoir perdu ses bagages et son artillerie, se retira pele-mele a Lucon. Cet echec pouvait nuire au plan projete, parce que la desorganisation de l'une des colonnes laissait un vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les representans firent les efforts les plus actifs pour la reorganiser, et on envoya des courriers a Rossignol, afin de le prevenir de l'evenement. Tous les Vendeens etaient dans ce moment reunis aux Herbiers, autour du generalissime d'Elbee. La division etait parmi eux comme chez leurs adversaires, car le coeur humain est partout le meme, et la nature ne reserve pas le desinteressement et les vertus pour un parti, en laissant exclusivement a l'autre l'orgueil, l'egoisme et les vices. Les chefs vendeens se jalousaient entre eux comme les chefs republicains. Les generaux avaient peu de consideration pour le conseil superieur, qui affectait une espece de souverainete. Possedant la force reelle, ils n'etaient nullement disposes a ceder le commandement a un pouvoir qui ne devait qu'a eux-memes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le generalissime d'Elbee, et pretendaient que Bonchamps eut ete mieux fait pour leur commander a tous. Charette, de son cote, voulait rester seul maitre de la Basse-Vendee. Ils etaient donc peu disposes a s'entendre, et a concerter un plan en opposition a celui des republicains. Une depeche interceptee venait de leur faire connaitre les projets de leurs ennemis. Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui revelait des pensees profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de resister long-temps aux forces de la republique reunies dans la Vendee; qu'il etait pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, ou l'on serait eternellement enseveli, sans connaitre les coalises et sans etre connu d'eux; en consequence il soutint qu'au lieu de s'exposer a etre detruit, il valait mieux sortir en colonne serree de la Vendee, et s'avancer dans la Bretagne ou l'on etait desire, et ou la republique ne s'attendait pas a etre frappee. Il conseilla de marcher jusques aux cotes de l'Ocean, de s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un prince emigre, de se reporter de la sur Paris, et de faire ainsi une guerre offensive et decisive. Cet avis, qu'on prete a Bonchamps, ne fut pas suivi des Vendeens, dont les vues etaient toujours aussi bornees, et qui avaient toujours une aussi grande repugnance a quitter leur sol. Leurs chefs ne songerent qu'a se partager le pays en quatre portions, pour y regner individuellement. Charette eut la Basse-Vendee, M. de Bonchamps les bords de la Loire du cote d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurgee du Poitou. M. d'Elbee conserva son titre inutile de generalissime, et le conseil superieur son autorite fictive. Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudieres une forte reserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour proteger Nantes, et achemina la colonne de Mayence vers Leger. Pendant ce temps l'ancienne armee de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la Basse-Vendee par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre a Leger avec la colonne de Mayence. Ces mouvemens, diriges par Canclaux, s'executerent sans obstacles. La colonne de Mayence, dont Kleber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Kleber, a l'avant-garde, aussi loyal qu'heroique, faisait camper ses troupes hors des villages pour empecher les devastations. "En passant, dit-il, devant le beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des echappees de vue aussi agreables que multipliees. Sur une prairie immense erraient au hasard de nombreux troupeaux abandonnes a eux-memes. Je ne pus m'empecher de gemir sur le sort de ces infortunes habitans, qui, egares et fanatises par leurs pretres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses pour courir a une destruction certaine." Kleber fit des efforts continuels pour proteger le pays contre les soldats, et reussit le plus souvent. Une commission civile avait ete jointe a l'etat-major pour faire executer le decret du 1er aout, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la population ailleurs. Il etait defendu aux soldats de mettre le feu; et ce n'etait que d'apres les ordres des generaux et de la commission civile, que les moyens de destruction devaient etre employes. On etait arrive le 14 a Leger, et la colonne de Mayence s'y etait reunie a celle de Brest, commandee par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'etait avancee a Saint-Fulgent, suivant le plan convenu, et donnait deja la main a l'armee de Canclaux. Celle de Lucon, retardee un moment par sa defaite a Chantonay, etait demeuree en arriere; mais, grace au zele des representans qui lui avaient donne un nouveau general, Beffroy, elle s'etait reportee en avant. Celle de Niort se trouvait a la Chataigneraie. Ainsi, quoique le mouvement general eut ete retarde d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne fut arrive que le 14 a Leger, ou il aurait du se trouver le 12, le retard etant commun a toutes les colonnes, l'ensemble n'en etait pas detruit, et on pouvait poursuivre l'execution du plan de campagne. Mais, dans cet intervalle de temps, la nouvelle de la defaite essuyee par la division de Lucon etait arrivee a Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'etat-major avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivat de semblables accidens aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la force, ils deciderent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs premiers postes. Cet ordre etait des plus imprudens; cependant il n'etait pas donne de mauvaise foi, et dans l'intention de decouvrir Canclaux et d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on etait tres dispose, au moindre obstacle, a le juger impossible, et a l'abandonner. C'est la sans doute ce qui determina l'etat-major de Saumur a ordonner le mouvement retrograde des colonnes de Niort, de Lucon et des Sables. Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progres; il avait attaque Montaigu sur trois points: Kleber, par la route de Nantes, Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Serviere, et Beysser, par celle de Saint-Fulgent, s'y etaient precipites a la fois, et en avaient bientot deloge l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore agir Rossignol, il resolut de s'arreter, et de se borner a des reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens. Canclaux s'etablit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser a Montaigu, et porta Kleber avec l'avant-garde a Torfou. On etait la le 18. Le contre-ordre donne de Saumur etait arrive a la division de Niort, et avait ete communique aux deux autres divisions de Lucon et des Sables; sur-le-champ elles s'etaient retirees, et avaient jete, par leur mouvement retrograde, les Vendeens dans l'etonnement, et Canclaux dans le plus grand embarras. Les Vendeens etaient environ cent mille sous les armes. Un nombre immense d'entre eux se trouvait du cote de Vihiers et de Chemille, en face des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considerable encore du cote de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'etait l'armee de Mayence qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les exposait a recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en etait rien, et les Vendeens etaient partout debout en assez grand nombre pour occuper les republicains sur tous les points. Ce jour meme, loin de se jeter sur les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbee et Lescure quittaient la Haute-Vendee pour joindre l'armee de Mayence. Par une singuliere complication d'evenemens, Rossignol, en apprenant les succes de Canclaux, qui avait penetre jusqu'au centre de la Vendee, contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint a ses colonnes de se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placees a sa portee, agissent les premieres, et escarmouchent, l'une a Doue, l'autre aux ponts de Ce. Les avantages sont balances. Le 18, celle de Saumur, commandee par Santerre, veut s'avancer de Vihiers a un petit village nomme Coron. Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises dispositions, accumulees confusement dans les rues de ce village qui etait domine. Santerre veut reparer cette faute et faire reculer les troupes pour les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de Rossignol, s'attribuait une autorite superieure, reproche a Santerre d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendeens fondent sur les republicains, un horrible desordre se communique a toute la division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent leve avec le tocsin; ceux-ci se debandent; tout est entraine et fuit confusement, de Coron a Vihiers, a Doue et a Saumur. Le lendemain 19, les Vendeens marchent contre la division d'Angers, commandee par Duhoux. Aussi heureux que la veille, ils repoussent les republicains jusqu'au-dela d'Erigne, et s'emparent de nouveau des ponts de Ce. Du cote de Canclaux, on se bat avec la meme activite. Le meme jour, vingt mille Vendeens, places aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de Kleber, composee tout au plus de deux mille hommes. Kleber se place au milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le terrain sur lequel il se bat est un chemin domine par des hauteurs; malgre le desavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermete. Cependant, une piece d'artillerie ayant ete demontee, un peu de confusion se repand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la premiere fois. A cette vue, Kleber, pour arreter l'ennemi, place un officier avec quelques soldats aupres d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_. Ils executent cet ordre avec un admirable heroisme. Sur ces entrefaites, le corps de bataille arrive, et retablit le combat; les Vendeens sont enfin repousses bien loin, et punis de leur avantage passager. Tous ces evenemens s'etaient passes le 19; l'ordre de se reporter en avant, qui avait si mal reussi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'etait pas encore parvenu, a cause des distances, aux colonnes de Lucon et de Niort. Beysser etait toujours a Montaigu, formant la droite de Canclaux et se trouvant decouvert. Canclaux voulant mettre Beysser a l'abri, lui ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il enjoignit a Kleber de s'avancer du cote de Beysser pour proteger son mouvement. Beysser, trop negligent, avait laisse sa colonne mal gardee dans Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient aneantie sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opiniatrete, arreterent la rapidite de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages furent perdus, et les debris de cette colonne coururent a Nantes, ou ils furent recus par la brave reserve laissee pour proteger la place. Canclaux resolut alors de retrograder, pour ne pas rester en fleche dans le pays, expose a tous les coups des Vendeens. Il se replia en effet sur Nantes avec ses braves Mayencais, qui ne furent pas entames, grace a leur attitude imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se reunir a MM. d'Elbee et de Bonchamps, dans la poursuite des republicains. La cause qui empecha le succes de cette nouvelle expedition sur la Vendee est evidente. L'etat-major de Saumur avait ete mecontent du plan qui adjugeait la colonne de Mayence a Canclaux; l'echec du 5 septembre fut pour lui un pretexte suffisant de se decourager, et de renoncer a ce plan. Un contre-ordre fut aussitot donne aux colonnes des Sables, de Lucon et de La Rochelle. Canclaux, qui s'etait avance avec succes, se trouva ainsi decouvert, et l'echec de Torfou rendit sa position encore plus difficile. Cependant l'armee de Saumur, en apprenant ses progres, marcha de Saumur et d'Angers, a Vihiers et Chemille, et si elle ne s'etait pas si tot debandee, il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empeche le succes definitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude a renoncer au plan propose, la mauvaise organisation des nouvelles levees, et la puissance des Vendeens, qui etaient plus de cent mille sous les armes, furent les causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de l'etat-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces revers etait funeste, car la nouvelle resistance de la Vendee reveillait toutes les esperances des contre-revolutionnaires, et aggravait singulierement les perils de la republique. Enfin, si les armees de Brest et de Mayence n'en etaient pas ebranlees, celle de La Rochelle se trouvait encore une fois desorganisee, et tous les contingens, provenant de la levee en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand decouragement. Les deux partis de l'armee s'empresserent aussitot de s'accuser. Philippeaux, toujours plus ardent, ecrivit au comite de salut public une lettre bouillante d'indignation, ou il attribua a une trahison le contre-ordre donne aux colonnes de l'armee de la Rochelle. Choudieu et Richard, commissaires a Saumur, ecrivirent des reponses aussi injurieuses, et Ronsin courut aupres du ministere et du comite de salut public pour denoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des masses trop fortes dans la Basse-Vendee, avait rejete sur la Haute-Vendee toute la population insurgee, et avait amene la defaite des colonnes de Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin repondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et denonca a la fois les deux armees de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes suspects et malintentionnes. Ainsi s'envenimait toujours davantage la querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la guerre reguliere. L'inconcevable deroute de Menin, l'inutile et meurtriere tentative sur Pirmasens, les defaites aux Pyrenees-Orientales, la facheuse issue de la nouvelle expedition sur la Vendee, furent connues a Paris presque en meme temps, et y causerent la plus funeste impression. Ces nouvelles se repandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la crainte excita la violence. On a deja vu que les plus ardens agitateurs se reunissaient aux Cordeliers, ou l'on s'imposait encore moins de reserve qu'aux Jacobins, et qu'ils regnaient au ministere de la guerre sous le faible Bouchotte. Vincent etait leur chef a Paris, comme Ronsin dans la Vendee, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes accoutumees. Places au-dessous de la convention, ils auraient voulu ecarter son autorite incommode, qu'ils rencontraient aux armees dans la personne des representans, et a Paris dans le comite de salut public. Les representans en mission ne leur laissaient pas executer les mesures revolutionnaires avec toute la violence qu'ils desiraient y mettre; le comite de salut public, reglant souverainement toutes les operations suivant des vues plus elevees et plus impartiales, les contrariait sans cesse, et il etait de tous les obstacles celui qui les genait le plus; aussi leur venait-il souvent a l'esprit de faire etablir le nouveau pouvoir executif, d'apres le mode adopte par la constitution. La mise en vigueur de la constitution, souvent et mechamment demandee par les aristocrates, avait de grands perils. Elle exigeait de nouvelles elections, remplacait la convention par une autre assemblee, necessairement inexperimentee, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions a la fois. Les revolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient pas le renouvellement de la representation nationale, mais reclamaient l'execution de la constitution en ce qui convenait a leurs vues. Places presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du ministere constitutionnel, qui devait etre independant du pouvoir legislatif, et par consequent du comite de salut public. Vincent eut donc l'audace de faire rediger une petition aux Cordeliers, pour demander l'organisation du ministere constitutionnel, et le rappel des deputes en mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et deja range parmi ceux dont l'energie semblait se ralentir, s'y opposa vainement, et la petition fut adoptee, a un article pres, celui qui demandait le rappel des representans en mission. L'utilite de ces representans etait si evidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette petition provoqua beaucoup de tumulte a Paris, et compromit serieusement l'autorite naissante du comite de salut public. Outre ces adversaires violens, ce comite en avait encore d'autres parmi les nouveaux moderes, qu'on accusait de reproduire le systeme des girondins, et de contrarier l'energie revolutionnaire. Fortement prononces contre les cordeliers, les jacobins, les desorganisateurs des armees, ils ne cessaient de faire leurs plaintes au comite, et lui reprochaient meme de ne pas se declarer assez fortement contre les anarchistes. Le comite avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commencaient a se former. Suivant l'usage, ces partis profiterent des evenemens malheureux pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses operations, les critiquerent chacun a sa maniere. La deroute du 15 a Menin etait deja connue; les derniers revers de la Vendee commencaient a l'etre confusement. On parlait vaguement d'une defaite a Coron, a Torfou, a Montaigu. Thuriot, qui avait refuse d'etre membre du comite de salut public, et qu'on accusait d'etre l'un des nouveaux moderes, s'eleva, au commencement de la seance, contre les intrigans, les desorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des subsistances, de nouvelles propositions extremement violentes. "Nos comites et le conseil executif, dit-il, sont harceles, cernes par un ramas d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est productif. Oui, le temps est venu ou il faut chasser ces hommes de rapine et d'incendie, qui croient que la revolution s'est faite pour eux, tandis que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre humain." Les propositions combattues par Thuriot sont repoussees. Briez, l'un des commissaires envoyes a Valenciennes, lit alors un memoire critique sur les operations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une guerre lente et peu convenable au genie francais, qu'on s'est toujours battu en detail, par petites masses, et que c'est dans ce systeme qu'il faut chercher la cause des revers qu'on a essuyes. Ensuite, sans attaquer ouvertement le comite de salut public, il parait insinuer que ce comite n'a pas tout fait connaitre a la convention, et que, par exemple, il y avait eu pres de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu etre enleve et qui ne l'avait pas ete. La convention, apres avoir entendu Briez, l'adjoint au comite de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles detaillees de la Vendee, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces details alarmans excitent un elan general. "Au lieu de nous intimider, s'ecrie un des membres, jurons de sauver la republique!" A ces mots, l'assemblee entiere se leve, et jure encore une fois de sauver la republique, quels que soient les perils qui la menacent. Les membres du comite de salut public, qui n'etaient point encore arrives, entrent dans ce moment. Barrere, le rapporteur ordinaire, prend la parole. "Tout soupcon dit-il, dirige contre le comite de salut public, serait une victoire remportee par Pitt. Il ne faut pas donner a nos ennemis le trop grand avantage de deconsiderer nous-memes le pouvoir charge de nous sauver." Barrere fait ensuite connaitre les mesures prises par le comite. "Depuis plusieurs jours, continue-t-il, le comite avait lieu de soupconner que de graves fautes avaient ete commises a Dunkerque, ou l'on aurait pu exterminer jusqu'au dernier des Anglais, et a Menin, ou aucun effort n'avait ete fait pour arreter les etranges effets de la terreur panique. Le comite a destitue Houchard, ainsi que le general divisionnaire Hedouville, qui n'a pas fait a Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces deux generaux; le comite va ensuite faire epurer tous les etats-majors et toutes les administrations des armees; il a mis les flottes sur un pied qui leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau systeme d'attaque en masse; enfin, c'est dans Rome meme qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes, debarquant en Angleterre, iront etouffer a Londres le systeme de Pitt. C'est donc a tort que l'on a accuse le comite de salut public; il n'a pas cesse de meriter la confiance que la convention lui a jusqu'ici temoignee." Robespierre prend alors la parole: "Depuis long-temps, dit-il, on s'attache a diffamer la convention et le comite depositaire de sa puissance. Briez, qui aurait du mourir a Valenciennes, en est lachement sorti, pour venir a Paris servir Pitt et la coalition, en deconsiderant le gouvernement. Ce n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance. Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa decision a l'egard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre." Des applaudissemens accueillent cette demande; on decide que Briez ne sera pas joint au comite de salut public, et on declare par acclamation que ce comite conserve toute la confiance de la convention nationale. Les moderes etaient dans la convention, et ils venaient d'etre repousses, mais les adversaires les plus redoutables du comite, c'est-a-dire les revolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers. C'etait surtout de ces derniers qu'il fallait se defendre. Robespierre se rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il developpa la conduite du comite, il le justifia des doubles attaques des moderes et des exageres, et fit sentir le danger des petitions tendant a demander la formation du ministere constitutionnel. "Il faut, dit-il, qu'un gouvernement quelconque succede a celui que nous avons detruit; le systeme d'organiser en ce moment le ministere constitutionnel n'est autre chose que celui de chasser la convention elle-meme, et de decomposer le pouvoir en presence des armees ennemies. Pitt peut seul etre l'auteur de cette idee. Ses agens l'ont propagee, ils ont seduit les patriotes de bonne foi; et le peuple credule et souffrant, toujours enclin a se plaindre du gouvernement, qui ne peut remedier a tous ses maux, est devenu l'echo fidele de leurs calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'ecrie Robespierre, trop sinceres pour etre gagnes, trop eclaires pour etre seduits, vous defendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comite de salut public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous il triomphera de toutes les menees des ennemis du peuple." Robespierre fut applaudi, et tout le comite dans sa personne. Les cordeliers furent ramenes a l'ordre, leur petition oubliee; et l'attaque de Vincent, repoussee victorieusement, n'eut aucune consequence. Cependant il devenait urgent de prendre un parti a l'egard de la nouvelle constitution. Ceder la place a de nouveaux revolutionnaires, equivoques, inconnus, probablement divises parce qu'ils seraient issus de toutes les factions vivant au-dessous de la convention, etait dangereux. Il fallait donc declarer a tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et qu'avant d'abandonner la republique a elle meme, et a l'action des lois qu'on lui avait donnees, on la gouvernerait revolutionnairement, jusqu'a ce qu'elle fut sauvee. De nombreuses petitions avaient deja engage la convention a rester a son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la parole au nom du comite de salut public, proposa de nouvelles mesures de gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce tableau des sombres couleurs de son imagination melancolique; et, avec le secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs tres vrais, il produisit une espece de terreur dans les esprits. Il presenta donc et fit adopter un decret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier article, le gouvernement de la France etait declare _revolutionnaire_ jusqu'a la paix; ce qui signifiait que la constitution etait momentanement suspendue, et qu'une dictature extraordinaire etait instituee jusqu'a l'expiration de tous les dangers. Cette dictature etait conferee a la convention et au comite de salut public. "Le conseil executif, disait le decret, les ministres, les generaux, les corps constitues, sont places sous la surveillance du comite de salut public, qui en rendra compte tous les huit jours a la convention." Nous avons deja explique comment la surveillance se changeait en autorite supreme, parce que les ministres, les generaux, les fonctionnaires, obliges de soumettre leurs operations au comite, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par attendre tous les ordres du comite lui-meme. On disait ensuite: "Les lois revolutionnaires doivent etre executees rapidement. L'inertie du gouvernement etant la cause des revers, les delais pour l'execution de ces lois seront fixes. La violation des delais sera punie comme un attentat a la liberte." Des mesures sur les subsistances etaient ajoutees a ces mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit Saint-Just. Le tableau general des subsistances, definitivement acheve, devait etre envoye a toutes les autorites. Le necessaire des departemens devait etre approximativement evalue, et garanti; quant au superflu de chacun d'eux, il etait soumis aux requisitions, soit pour les armees, soit pour les provinces qui n'avaient pas le necessaire. Ces requisitions etaient reglees par une commission des subsistances. Paris devait etre comme une place de guerre approvisionnee pour un an, a l'epoque du 1er mars suivant. Enfin, on decretait qu'il serait institue un tribunal, pour verifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient manie les deniers publics. Par cette grande et importante declaration, le gouvernement, compose du comite de salut public, du comite de surete generale, du tribunal extraordinaire, se trouvait complete et maintenu pendant la duree du danger. C'etait declarer la revolution en etat de siege, et lui appliquer les lois extraordinaires de cet etat, pendant tout le temps qu'il durerait. On ajouta a ce gouvernement extraordinaire diverses institutions reclamees depuis long-temps, et devenues inevitables. On demandait une armee revolutionnaire, c'est-a-dire une force chargee specialement de faire executer les ordres du gouvernement dans l'interieur. Elle etait decretee depuis long-temps; elle fut enfin organisee par un nouveau decret[1]. On la composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait se deplacer, et se rendre de Paris dans les villes ou sa presence serait necessaire, et y demeurer en garnison aux depens des habitans les plus riches. Les cordeliers en voulaient une par departement; mais on s'y opposa en disant que ce serait revenir au federalisme que de donner a chaque departement une force individuelle. Les memes cordeliers demandaient en outre qu'on fit suivre les detachemens de l'armee revolutionnaire d'une guillotine portee sur des roues. Toutes les idees surgissent dans l'esprit du peuple quand il se donne carriere. La convention repoussa toutes ces demandes, et s'en tint a son decret. Bouchotte, charge de composer cette armee, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans aveu, et prets a se faire les satellites du pouvoir dominant. Il remplit l'etat-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha Ronsin a la Vendee et a Rossignol, pour le mettre a la tete de cette armee revolutionnaire. Il soumit la liste de cet etat-major aux jacobins, et fit subir a chaque officier l'epreuve du scrutin. Aucun d'eux, en effet, ne fut confirme par le ministre sans avoir ete approuve par la societe. A l'institution de l'armee revolutionnaire, on ajouta enfin la loi des suspects, si souvent demandee, et resolue en principe le meme jour que la levee en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique organise de maniere a frapper sur de simples probabilites, ne rassurait pas assez l'imagination revolutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne pourrait pas envoyer a la mort, et on demandait des dispositions qui permissent de s'assurer de leurs personnes. Le decret qui mettait les aristocrates hors la loi etait trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que sur la simple denonciation des comites revolutionnaires, un individu declare suspect put etre sur-le-champ jete en prison. On decreta, en effet, l'arrestation provisoire, jusqu'a la paix, de tous les individus suspects[2]. Etaient consideres comme tels: 1 ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs ecrits, s'etaient montres partisans de la tyrannie du federalisme, et ennemis de la liberte; 2 ceux qui ne pourraient pas justifier de la maniere prescrite par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de l'acquit de leurs devoirs civiques; 3 ceux a qui il avait ete refuse des certificats de civisme; 4 les fonctionnaires publics suspendus ou destitues de leurs fonctions par la convention nationale et par ses commissaires; 5 les ci-devant nobles, les maris, femmes, peres, meres, fils ou filles, freres ou soeurs, et agens d'emigres, qui n'avaient pas constamment manifeste leur attachement a la revolution; 6 ceux qui avaient emigre dans l'intervalle du 1er juillet 1789 a la publication de la loi du 8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentres en France dans les delais determines. Les detenus devaient etre enfermes dans les maisons nationales, et gardes a leurs frais. On leur accordait la faculte de transporter dans ces maisons les meubles dont ils auraient besoin. Les comites charges de prononcer l'arrestation ne le pouvaient qu'a la majorite, et a la charge d'envoyer au comite de surete generale la liste des suspects et les motifs de chaque arrestation. Leurs fonctions etant des cet instant fort difficiles et presque continues, devinrent pour les membres une espece de profession qu'il fallut solder. Ils recurent des lors un traitement a titre d'indemnite. A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris, il en fut ajoute une derniere qui rendait cette loi des suspects encore plus redoutable: ce fut la revocation du decret qui defendait les visites domiciliaires pendant la nuit. Des cet instant, chaque citoyen poursuivi fut menace a toute heure, et n'eut plus aucun moment de repos. En s'enfermant pendant le jour dans des cages ingenieuses et tres etroites que le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la faculte de respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les arrestations, multipliees jour et nuit, remplirent bientot toutes les prisons de la France. Les assemblees de section se tenaient chaque jour; mais les gens du peuple n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions revolutionnaires n'etaient plus soutenues. On decida, sur la proposition expresse des jacobins et de la commune, que ces assemblees n'auraient plus lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y assister recevrait quarante sous par seance. C'etait le moyen le plus assure d'avoir le peuple, en ne le reunissant pas trop souvent, et en payant sa presence. Les revolutionnaires ardens furent irrites de ce qu'on mettait des bornes a leur zele, en limitant a deux par semaine les seances des sections. Ils firent donc une petition fort vive pour se plaindre de ce qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'empechant de se reunir toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut l'auteur de cette nouvelle petition; mais on la repoussa, et on n'en tint pas plus de compte que de beaucoup d'autres demandes inspirees par la fermentation revolutionnaire. Ainsi, la machine etait complete sous les deux rapports les plus importans dans un etat menace, la guerre et la police. Dans la convention, un comite dirigeait les operations militaires, choisissait les generaux et les agens de toute espece, et pouvait, par le decret de la requisition permanente, disposer a la fois des hommes et des choses. Il faisait tout cela, ou par lui-meme, ou par les representans envoyes en mission. Sous ce comite, le comite dit de surete generale avait la direction de la haute police, et se servait pour sa surveillance des comites revolutionnaires institues dans chaque commune. Les individus legerement soupconnes d'hostilite, ou meme d'indifference, etaient enfermes; d'autres, plus gravement compromis, etaient frappes par le tribunal extraordinaire, mais heureusement encore en petit nombre, car ce tribunal n'avait prononce jusqu'alors que peu de condamnations. Une armee speciale, veritable colonne mobile ou gendarmerie de ce regime, faisait executer les ordres du gouvernement, et enfin le peuple, paye pour se rendre dans les sections, etait toujours pret a le soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comite de salut public. Maitre absolu, ayant le moyen de requerir toutes les richesses, pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou a l'echafaud, ou dans les cachots, il etait investi, pour la defense de la revolution, d'une dictature souveraine et terrible. A la verite, il lui fallait, tous les huit jours, rendre compte a la convention de ses travaux, mais ce compte etait toujours approuve, car l'opinion critique ne s'exercait qu'aux Jacobins, dont il etait maitre depuis que Robespierre en faisait partie. Il n'y avait en opposition a cette puissance que les moderes, restes en deca, et les nouveaux exageres, portes au-dela, mais peu a craindre les uns et les autres. On a vu que deja Robespierre et Carnot avaient ete attaches au comite de salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux malades. Robespierre y avait apporte sa puissante influence, et Carnot sa science militaire. La convention voulut adjoindre a Robespierre Danton, son collegue et son rival en renommee; mais celui-ci, fatigue de travaux, peu propre a des details d'administration, degoute d'ailleurs par les calomnies des partis, ne voulait plus etre d'aucun comite. Il avait deja bien assez fait pour la revolution; il avait soutenu les courages dans tous les jours de danger; il avait fourni la premiere idee du tribunal revolutionnaire, de l'armee revolutionnaire, de la requisition permanente, de l'impot sur les riches, et des quarante sous alloues par seance aux membres des sections; il etait l'auteur enfin de toutes les mesures qui, devenues cruelles par l'execution, donnaient neanmoins a la revolution cette energie qui la sauva. A cette epoque, Danton commencait a n'etre plus aussi necessaire, car depuis la premiere invasion des Prussiens on s'etait fait du danger une espece d'habitude. Les vengeances qui se preparaient contre les girondins lui repugnaient; il venait d'epouser une jeune femme dont il etait epris, et qu'il avait dotee avec l'or de la Belgique, au dire de ses ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge d'avocat au conseil; il etait atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une maladie inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un conge pour aller a Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il aimait passionnement. On lui avait conseille cette retraite momentanee comme un moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la revolution pouvait desormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et d'energie suffisaient, et il se proposait de revenir, apres la victoire, faire entendre sa voix puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine illusion de la paresse et du decouragement! Abandonner pour deux mois, pour un seul, une revolution si rapide, c'etait devenir pour elle etranger et impuissant. Danton refusa donc d'entrer au comite de salut public, et obtint un conge; Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comite, et y apporterent, l'un son caractere froid et implacable, et l'autre sa fougue et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comite de surete generale fut reforme. De dix-huit membres on le reduisit a neuf, reconnus les plus severes. Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la maniere la plus forte, un redoublement d'energie se manifestait dans toutes les resolutions. Les grandes mesures prises au mois d'aout n'avaient pas encore produit leurs resultats. La Vendee, quoique attaquee suivant un plan regulier, avait resiste; l'echec de Menin avait presque fait perdre les avantages de la victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme revolutionnaire inspira cette idee, que la volonte avait, a la guerre comme partout, une influence decisive, et, pour la premiere fois, il fut enjoint a une armee de vaincre dans un temps donne. On voyait tous les dangers de la republique dans la Vendee. "Detruisez la Vendee, avait dit Barrere, Valenciennes et Conde ne seront plus au pouvoir de l'Autrichien. Detruisez la Vendee, l'Anglais ne s'occupera plus de Dunkerque. Detruisez la Vendee, le Rhin sera delivre des Prussiens. Detruisez la Vendee, l'Espagne se verra harcelee, conquise par les meridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet. Detruisez la Vendee, et une partie de cette armee de l'interieur va renforcer cette courageuse armee du Nord, si souvent trahie, si souvent desorganisee. Detruisez la Vendee, Lyon ne resistera plus, Toulon s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille se relevera a la hauteur de la revolution republicaine. Enfin, chaque coup que vous porterez a la Vendee retentira dans les villes rebelles, dans les departemens federalistes, sur les frontieres envahies!... La Vendee et encore la Vendee!... C'est la qu'il faut frapper, d'ici au 20 octobre, avant l'hiver, avant l'impraticabilite des routes, avant que les brigands trouvent l'impunite dans le climat et dans la saison. "Le comite, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans ce peu de paroles tous les vices de la Vendee: "Trop de representans; "Trop de division morale; "Trop de divisions militaires; "Trop d'indiscipline dans les succes; "Trop de faux rapports dans le recit des evenemens; "Trop d'avidite, trop d'amour de l'argent dans une partie des chefs et des administrateurs." A la suite de cet expose, la convention reduisit le nombre des representans en mission, reunit les deux armees de Brest et de La Rochelle en une seule, dite armee de l'Ouest, et en donna le commandement, non a Rossignol, non a Canclaux, mais a Lechelle, general de brigade dans la division de Lucon. Enfin, elle determina le jour auquel la guerre de la Vendee devrait etre finie, et ce jour etait le 20 octobre. Voici la proclamation qui accompagnait le decret[3]: LA CONVENTION NATIONALE A L'ARMEE DE L'OUEST "Soldats de la liberte, il faut que les brigands de la Vendee soient extermines avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie l'exige; l'impatience du peuple francais le commande; son courage doit l'accomplir. La reconnaissance nationale attend a cette epoque tous ceux dont la valeur et le patriotisme auront affermi sans retour la liberte et la republique." Des mesures non moins promptes et non moins energiques furent prises a l'egard de l'armee du Nord, pour reparer l'echec de Menin, et decider de nouveaux succes. Houchard destitue fut arrete. Le general Jourdan, qui avait commande le centre a Hondschoote, fut nomme general en chef de l'armee du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de reunir a Guise des masses considerables pour faire une irruption sur l'ennemi. Il n'y avait qu'un cri contre les attaques de detail. Sans juger le plan ni les operations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne s'etait pas battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux approprie, disait-on, a l'impetuosite du caractere francais. Carnot etait parti pour se rendre a Guise aupres de Jourdan, et mettre a execution un nouveau systeme de guerre tout revolutionnaire. On venait d'adjoindre trois nouveaux commissaires a Dubois-Crance, pour faire des levees en masse, et les precipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au systeme des attaques methodiques, et de donner l'assaut a la ville rebelle. Ainsi partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la campagne. Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'energie; le proces de Custine, trop differe au gre des jacobins, etait enfin commence, et conduit avec toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires. Aucun general en chef n'avait encore paru sur l'echafaud; on etait impatient de frapper une tete elevee, et de faire flechir les chefs des armees devant l'autorite populaire; on voulait surtout que quelqu'un des generaux expiat la defection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses opinions et ses sentimens faisaient considerer comme un autre Dumouriez. On avait saisi, pour arreter Custine, le moment ou, charge du commandement de l'armee du Nord, il etait venu momentanement a Paris concerter ses operations avec le ministere. On le jeta d'abord en prison, et bientot on demanda et on obtint le decret de sa translation au tribunal revolutionnaire. Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Charge d'une division de l'armee, il avait trouve Spire et Worms mal surveilles, parce que les coalises, presses de marcher sur la Champagne, avaient tout neglige sur leurs ailes et sur leurs derrieres. Des patriotes allemands, accourus de tous cotes, lui offraient leurs villes; il s'avanca, prit Spire, Worms, qu'on lui livra, negligea Manheim, qui etait sur sa route, par menagement pour la neutralite de l'electeur palatin, et par crainte aussi de ne pas y entrer aisement. Il arriva enfin a Mayence, s'en empara, rejouit la France de ses conquetes inattendues, et se fit conferer un commandement qui le rendait independant de Biron. Dans ce meme moment, Dumouriez venait de repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann etait vers Treves. Custine devait alors descendre le Rhin jusqu'a Coblentz, se reunir a Kellermann, et se rendre ainsi maitre de la rive du fleuve. Toutes les raisons se reunissaient en faveur de ce plan. Les habitans de Coblentz appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient aussi; on ne sait jusqu'ou il aurait pu aller en s'abandonnant au cours du Rhin. Peut-etre aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de l'interieur de l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'etait figure, en le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer sur le territoire ennemi et au-dela du Rhin, plut davantage a l'imagination et a la vanite de Custine. Il courut a Francfort lever des contributions, et exercer des vexations impolitiques. La, les sollicitations l'entourerent de nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques a Cassel, au milieu de la Hesse electorale, prendre le tresor de l'electeur. Les avis plus sages du gouvernement francais l'engageaient a revenir sur le Rhin, et a marcher vers Coblentz. Mais il n'ecoutait rien, et revait une revolution en Allemagne. Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que, si l'electeur rompait la neutralite, ses derrieres seraient menaces par Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il ne l'osait pas. Sur le point d'etre attaque a Francfort, ou il ne pouvait tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la ligne du Rhin, pour ne point abandonner ses pretendues conquetes, et ne pas s'engager dans les operations des autres chefs en descendant vers Coblentz. Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit Francfort, fut rejete sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette place ou non, y jeta quelque artillerie prise a Strasbourg, n'y donna que tres tard l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de ces incertitudes par les Prussiens, s'eloigna de Mayence, et saisi de terreur, se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Place sur le Haut-Rhin avec une armee assez considerable, il aurait pu marcher sur Mayence, et mettre les assiegeans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais; enfin, honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai, fut battu, et se rendit a regret a l'armee du Nord, ou il acheva de se perdre par des propos moderes et par un conseil tres sage, celui de laisser l'armee se reorganiser dans le camp de Cesar, au lieu de la faire battre inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carriere de Custine. Il y avait la beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On commenca son proces, et on appela, pour deposer, des representans envoyes en mission, des agens du pouvoir executif, ennemis opiniatres des generaux, des officiers mecontens, des membres des clubs de Strasbourg, de Mayence et de Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous Bouchotte. C'etait une cohue d'accusateurs accumulant des reproches injustes et contradictoires, des reproches tout a fait etrangers a une veritable critique militaire, mais fondes sur des malheurs accidentels, dont le general n'etait pas coupable, et qu'on ne pouvait pas lui imputer. Custine repondait avec une certaine vehemence militaire a toutes ces accusations, mais il etait accable. Des jacobins de Strasbourg lui disaient qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner lui en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'etait impossible. Un Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait. Custine s'excusait en alleguant la neutralite de l'electeur et les difficultes du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds, de Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer a lui, et qu'il n'avait pas consenti a occuper, l'accusaient a la fois. Quant au refus de marcher sur Coblentz, il se defendait mal, et calomniait Kellermann, qui, disait-il, avait refuse de le seconder; quant au refus de prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour les satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction singuliere, tandis qu'on le blamait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait contribuer telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir pille les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions necessaires pour resister aux Prussiens, et d'y avoir expose la garnison francaise a etre massacree. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui deposaient contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyaute que de raison. Eut-il laisse vingt mille hommes a Francfort, il n'aurait pas pu y tenir, disait Merlin; il aurait du se retirer a Mayence, et son seul tort etait de ne l'avoir pas fait assez tot. Mais a Mayence, ajoutaient une foule d'autres temoins, il n'avait fait aucun des preparatifs necessaires; il n'avait amasse ni vivres, ni munitions; il n'y avait amoncele que l'artillerie dont il avait depouille Strasbourg, pour la livrer aux Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux deputes. Custine prouvait qu'il avait donne les ordres pour les approvisionnemens; que l'artillerie etait a peine suffisante, et qu'elle n'avait pas ete inutilement accumulee pour etre livree. Merlin appuyait toutes les assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'etait sa retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que la garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans reponse. On lui reprochait ensuite d'avoir brule les magasins de Spire, en se retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois obligee, il valait mieux bruler les magasins que de les laisser a l'ennemi. On l'accusait d'avoir fait fusiller des volontaires a Spire pour cause de pillage: a quoi il repondait que la convention avait approuve sa conduite. On l'accusait encore d'avoir particulierement epargne les Prussiens, d'avoir volontairement expose son armee a etre battue le 15 mai, de s'etre tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tente de degarnir Lille de son artillerie pour la porter au camp de Cesar, d'avoir empeche qu'on secourut Valenciennes, de n'avoir pas oppose d'obstacle au debarquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les unes que les autres.--"Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous avez ete triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann, president des jacobins a Mayence, vous avez empeche la distribution du journal du Pere Duchesne et du journal de la Montagne dans votre armee, vous avez dit que Marat et Robespierre etaient des perturbateurs, vous vous etes entoure d'officiers aristocrates, vous n'avez jamais eu a votre table de bons republicains." Ces reproches etaient mortels, et c'etaient les veritables griefs pour lesquels on le poursuivait. Le proces traina en longueur; toutes les imputations etaient si vagues, que le tribunal hesitait. La fille de Custine, et beaucoup de personnes qui s'interessaient a lui, avaient fait quelques demarches; car, a cette epoque, bien que la crainte fut deja grande, on osait temoigner encore quelque interet aux victimes. Aussitot on denonca aux Jacobins le tribunal revolutionnaire lui-meme. "Il m'est douloureux, dit Hebert aux Jacobins, d'avoir a denoncer une autorite qui etait l'espoir des patriotes, qui d'abord avait merite leur confiance, et qui bientot en va devenir le fleau. Le tribunal revolutionnaire est sur le point d'innocenter un scelerat, en faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent toute la terre. La fille de Custine, aussi habile comedienne dans cette ville, que l'etait son pere a la tete des armees, voit tout le monde et promet tout pour obtenir sa grace." Robespierre, de son cote, denonca l'esprit de chicane et le gout des formalites qui s'etait empare du tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu degarnir Lille, Custine meritait la mort. Vincent, l'un des temoins, avait vide les cartons du ministere, et avait apporte les lettres et les ordres qu'on reprochait a Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des crimes. Fouquier-Tinville en conclut un parallele de Custine avec Dumouriez, qui perdit le malheureux general. Dumouriez, dit-il, s'etait rapidement avance en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer a l'ennemi, soldats, magasins, et representans. De meme Custine s'etait rapidement avance en Allemagne, avait abandonne nos soldats a Francfort, a Mayence, et avait voulu livrer avec cette derniere ville, vingt mille hommes, deux representans, et toute notre artillerie qu'il avait mechamment extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il medisait de la convention et des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous pretexte de maintenir la discipline. A ce parallele, le tribunal n'hesita plus. Custine justifia pendant deux heures ses operations militaires. Troncon-Ducoudray defendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement. Le tribunal declara le general coupable, a la grande joie des jacobins et des cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donnerent des signes bruyans de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas ete condamne a l'unanimite. Sur les trois questions, il y avait eu successivement contre lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le president lui ayant demande s'il n'avait rien a ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant pas ses defenseurs, il repondit: "Je n'ai plus de defenseurs, je meurs calme et innocent." Il fut execute le lendemain matin. Ce guerrier, connu par une grande bravoure, fut surpris a la vue de l'echafaud. Cependant il s'agenouilla au pied de l'echelle, fit une courte priere, se rassura, et recut la mort avec courage. Ainsi finit cet infortune general, qui ne manquait ni d'esprit ni de caractere, mais qui reunissait l'inconsequence a la presomption, et qui commit trois fautes capitales; la premiere, de sortir de sa veritable ligne d'operation, en se portant a Francfort; la seconde, de ne pas vouloir y rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisieme, de rester dans la plus timide inaction pendant le siege de Mayence. Cependant aucune de ces fautes ne meritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas pu infliger a Dumouriez, et qu'il n'avait pas merite comme celui-ci par de grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous les generaux, et le signal pour eux d'une obeissance absolue aux ordres du gouvernement revolutionnaire. Apres cet acte de rigueur, les executions ne devaient plus s'arreter; on renouvela l'ordre de hater le proces de Marie-Antoinette. L'acte d'accusation des girondins, tant demande et jamais redige, fut presente a la convention. Saint-Just en etait l'auteur. Des petitions des jacobins vinrent obliger la convention a l'adopter. Il fut dirige non-seulement contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais en outre contre soixante-treize membres du cote droit, qui gardaient un silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient redige une protestation tres connue contre les evenemens du 31 mai et du 2 juin. Quelques montagnards forcenes voulaient l'accusation, c'est-a-dire la mort, contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais Robespierre s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal revolutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de la salle leur furent aussitot interdites, les soixante-treize arretes, et injonction faite a Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux girondins. Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre d'envoyer a la mort une partie de ses membres. A la verite, elle ne pouvait plus differer, car les jacobins avaient fait cinq petitions plus imperieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers decrets d'accusation. FOOTNOTES: [Footnote 1: Du 3 septembre.] [Footnote 2: Ce decret celebre fut rendu le 17 septembre. Il est connu sous le nom de _loi des suspects_.] [Footnote 3: Decret du 1er octobre.] CHAPITRE XIV. CONTINUATION DU SIEGE DE LYON. PRISE DE CETTE VILLE. DECRET TERRIBLE CONTRE LES LYONNAIS REVOLTES.--PROGRES DE L'ART DE LA GUERRE; INFLUENCE DE CARNOT.--VICTOIRE DE WATIGNIES. DEBLOCUS DE MAUBEUGE.--REPRISE DES OPERATIONS EN VENDEE.--VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET DISPERSION DES VENDEENS AU DELA DE LA LOIRE.--MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS.--ECHECS SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG. Chaque revers reveillait l'energie revolutionnaire, et cette energie ramenait les succes. Il en avait toujours ete ainsi pendant cette campagne memorable. Depuis la defaite de Nerwinde jusqu'au mois d'aout, une serie continuelle de desastres avait enfin provoque des efforts desesperes. L'aneantissement du federalisme, la defense de Nantes, la victoire d'Hondschoote, le deblocus de Dunkerque, avaient ete le resultat de ces efforts. De nouveaux revers a Menin, a Pirmasens, aux Pyrenees, a Torfou et Coron dans la Vendee, venaient d'exciter un nouveau redoublement d'energie qui devait amener des succes decisifs sur tous les theatres de la guerre. Le siege de Lyon etait de toutes les operations, celle dont on attendait la fin avec le plus d'impatience. Nous avons laisse Dubois-Crance campe devant cette ville, avec cinq mille hommes de troupes reglees, et sept a huit mille requisitionnaires. Il etait menace d'avoir bientot sur ses derrieres les Sardes que la faible armee des grandes-Alpes ne pouvait plus arreter. Comme nous avons deja dit, il s'etait place au Nord, entre la Saone et le Rhone, en presence des redoutes de la Croix-Rousse, et non sur les hauteurs de Sainte-Foy et de Fourvieres, situees a l'ouest, et par lesquelles on aurait du diriger la veritable attaque. Le motif de cette preference etait fonde sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester en communication avec la frontiere des Alpes, ou se trouvait le gros de l'armee republicaine, et d'ou les Piemontais pouvaient venir au secours des Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le cours superieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres qui descendaient la Saone et le Rhone. Il est vrai que l'ouest restait ainsi ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions continuelles vers Saint-Etienne et Montbrison: mais tous les jours on annoncait l'arrivee des contingens du Puy-de-Dome, et une fois ces nouvelles requisitions reunies, Dubois-Crance pouvait achever le blocus du cote de l'ouest, et choisir alors le veritable point d'attaque. En attendant, il se contentait de serrer l'ennemi de pres, de canonner la Croix-Rousse au nord, et de commencer ses lignes a l'est, devant le pont de la Guillotiere. Le transport des munitions etait difficile et lent; il fallait les faire venir de Grenoble, du fort Barraux, de Briancon, d'Embrun, et leur faire parcourir ainsi jusqu'a soixante lieues de montagnes. Ces charrois extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de requisition forcee et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait a transporter devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois cents milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches a feu. Des les premiers jours du siege, on annoncait la marche des Piemontais qui debouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Kellermann partit aussitot sur les pressantes instances du departement de l'Isere, et laissa le general Dumuy pour le remplacer a Lyon. Du reste, Dumuy ne le remplacait qu'en apparence, car Dubois-Crance, representant et ingenieur habile, dirigeait lui seul toutes les operations du siege. Pour hater la levee des requisitions du Puy-de-Dome, Dubois-Crance detacha le general Nicolas avec un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enleve dans le Forez, et livre aux Lyonnais. Dubois-Crance y envoya alors mille hommes de bonnes troupes, avec le representant Javoques. La mission de celui-ci fut plus heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de Saint-Etienne, et fit lever environ sept a huit mille paysans, qu'il amena devant Lyon. Dubois-Crance les placa au pont d'Oullins, situe au nord-ouest de Lyon, et de maniere a gener les communications de la place avec le Forez. Il fit approcher le depute Reverchon, qui, a Macon, avait reuni quelques mille requisitionnaires, et le placa sur le haut de la Saone tout a fait au nord. De cette maniere, le blocus commencait a etre un peu plus rigoureux; mais les operations etaient lentes, et les attaques de vive force impossibles. Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rhone et Saone, devant lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient etre emportees par un assaut. Du cote de l'est et de la rive gauche du Rhone, le pont Morand etait defendu par une redoute en fer a cheval, tres habilement construite. A l'ouest, les hauteurs decisives de Sainte-Foy et Fourvieres ne pouvaient etre enlevees que par une armee vigoureuse, et pour le moment il ne fallait songer qu'a intercepter les vivres, a serrer la ville, et a l'incendier. Depuis le commencement d'aout jusqu'au milieu de septembre, Dubois-Crance n'avait pu faire autre chose, et a Paris on se plaignait de ses lenteurs sans vouloir en apprecier les motifs. Cependant il avait cause de grands dommages a cette malheureuse cite. L'incendie avait devore la magnifique place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du Temple, et avait endommage surtout le bel edifice de l'hopital, qui s'eleve si majestueusement sur la rive du Rhone. Les Lyonnais n'en resistaient pas moins avec la plus grande opiniatrete. On avait repandu parmi eux la nouvelle que cinquante mille Piemontais allaient deboucher sur leur ville; l'emigration les comblait de promesses, sans venir cependant se jeter au milieu d'eux, et ces braves commercans, sincerement republicains, etaient, par leur fausse position, reduits a desirer le secours funeste et honteux de l'emigration et de l'etranger. Leurs sentimens eclaterent plus d'une fois d'une maniere non equivoque. Precy ayant voulu arborer le drapeau blanc, en avait bientot senti l'impossibilite. Un papier obsidional ayant ete cree pour les besoins du siege, et des fleurs de lis se trouvant sur le filigrane de ce papier, il fallut le detruire et en fabriquer un autre. Ainsi les Lyonnais etaient republicains; mais la crainte des vengeances de la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de Caen, et surtout de l'emigration, les avaient entraines dans un abime de fautes et de malheurs. Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante mille Sardes, la convention avait ordonne aux representans Couthon, Maignet et Chateauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les departemens environnans, pour y determiner une levee eu masse, et Kellermann courait dans les vallees des Alpes au devant des Piemontais. Une belle occasion s'offrait encore ici aux Piemontais d'effectuer une tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'etre heureuse: c'etait de reunir leurs principales forces sur le petit Saint-Bernard, et de deboucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que les trois vallees de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne, adjacentes l'une a l'autre, tournent sur elles-memes comme une espece de spirale, et que, partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Geneve, Chambery, Lyon et Grenoble. De petits corps francais etaient eparpilles dans ces vallees. Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer a leur ouverture, etait un moyen assure, d'apres tous les principes de l'art, de faire tomber les detachemens engages dans les montagnes, et de leur faire mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des Savoyards pour les Francais; car les assignats et les requisitions ne leur avaient encore fait connaitre de la liberte que ses depenses et ses rigueurs. Le duc de Montferrat, charge de l'expedition, ne prit avec lui que vingt a vingt-cinq mille hommes, jeta un corps a sa droite, dans la vallee de Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et laissa le general Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile gauche. Son mouvement, commence le 14 aout, dura jusqu'en septembre, tant il y mit de lenteur. Les Francais, quoique tres inferieurs eu nombre, opposerent une resistance energique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours. Arrive a Moustier, le duc de Montferrat chercha a se lier avec Gordon, sur la chaine du Grand-Loup, qui separe les deux vallees de la Tarentaise et de la Maurienne, et ne songea nullement a marcher rapidement sur Conflans, point de reunion des vallees. Cette lenteur et ses vingt-cinq mille hommes prouvent assez s'il avait envie d'aller a Lyon. Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever les gardes nationales de l'Isere et des departemens environnans. Il avait ranime les Savoyards qui commencaient a craindre les vengeances du gouvernement piemontais, et il etait parvenu a reunir a peu pres douze mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vallee de Sallenche, et se porta vers Conflans, a l'issue des deux vallees de la Tarentaise et de la Maurienne. C'etait vers le 10 septembre. Dans ce moment, l'ordre de marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann prevint les Piemontais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils avaient prise sur la chaine du Grand-Loup, afin de communiquer entre les deux vallees. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit tourner par un corps detache. Ce corps, forme de soldats a moitie nus, fit pourtant des efforts heroiques, et, a force de bras, eleva les canons sur des hauteurs presque inaccessibles. Tout a coup l'artillerie francaise tonna inopinement sur la tete des Piemontais, qui en furent epouvantes; Gordon se retira aussitot dans la vallee de Maurienne sur Saint-Michel; le duc de Montferrat se reporta au milieu de la vallee de la Tarentaise. Kellermann, ayant fait inquieter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bientot a remonter jusqu'a Saint-Maurice et a Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4 octobre, au-dela des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse qu'auraient pu faire les Piemontais en debouchant avec une masse double, et en descendant par une seule vallee sur Chambery et Lyon, manqua ici par les memes raisons qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalises, et qui avaient sauve la France. Pendant que les Sardes etaient repousses au-dela des Alpes, les trois deputes envoyes dans le Puy-de-Dome pour y determiner une levee en masse, soulevaient les campagnes en prechant une espece de croisade, et en persuadant que Lyon, loin de defendre la cause republicaine, etait le rendez-vous des factions de l'emigration et de l'etranger. Le paralytique Couthon, plein d'une activite que ses infirmites ne pouvaient ralentir, excita un mouvement general; il fit partir d'abord Maignet et Chateauneuf avec une premiere colonne de douze mille hommes, et resta en arriere pour en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les requisitions de vivres necessaires. Dubois-Crance placa les nouvelles levees du cote de l'ouest vers Sainte-Foy, et completa ainsi le blocus. Il recut en meme temps un detachement de la garnison de Valenciennes, qui, d'apres les traites, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans l'interieur; il placa des detachemens de troupes reglees en avant des troupes de requisitions, de maniere a former de bonnes tetes de colonnes. Son armee pouvait se composer alors de vingt-cinq mille requisitionnaires, et de huit ou dix mille soldats aguerris. Le 24, a minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins, qui conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le general Doppet, Savoyard, qui s'etait distingue sous Carteaux dans la guerre contre les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait d'etre destitue a cause de la tiedeur de son zele, et on ne lui avait laisse quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever son expedition contre les Piemontais. Le general Doppet se concerta de suite avec Dubois-Crance pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy. Tous les preparatifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des attaques simultanees furent dirigees au nord vers la Croix-Rousse, a l'est en face du pont Morand, au midi par le pont de la Mulatiere, qui est place au-dessous de la ville; au confluent de la Saone et du Rhone. L'attaque serieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy. Elle ne commenca que le 29, a cinq heures du matin, une heure ou deux apres les trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se precipite avec eux sur une premiere redoute et les entraine sur la seconde avec la plus grande vivacite. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emportes. Pendant ce temps, la colonne chargee d'attaquer le pont de la Mulatiere parvient a s'en emparer, et penetre dans l'isthme a la pointe duquel se reunissent les deux fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Precy, accourant avec sa cavalerie, parvient a la repousser, et a sauver la place. De son cote, le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirige sur le pont Morand une attaque des plus vives, penetra dans la redoute en fer a cheval, mais il fut oblige de l'abandonner. De toutes ces attaques, une seule avait completement reussi, mais c'etait la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant a passer des hauteurs de Sainte-Foy a celles de Fourvieres, bien plus regulierement retranchees, et bien plus difficiles a emporter. L'avis de Dubois-Crance, qui agissait systematiquement, et en savant militaire, etait de ne pas s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il savait que les Lyonnais, reduits a manger de la farine de pois, n'avaient de vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient etre obliges de se rendre. Il les avait trouves tres braves a la defense de la Mulatiere et du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de Fourvieres ne reussit pas, et qu'un echec ne desorganisat l'armee, et n'obligeat a lever le siege. "Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus heureux pour des assieges braves et desesperes, c'est de leur fournir l'occasion de se sauver par un combat. Laissons-les perir par l'effet de quelques jours de famine." Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle levee de vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. "J'arrive, ecrivait-il, avec mes rochers de l'Auvergne, et je vais les precipiter dans le faubourg de Vaise." Il trouva Dubois-Crance au milieu d'une armee dont il etait le chef absolu, ou il avait etabli les regles de la subordination militaire, et ou il portait plus souvent son habit d'officier superieur que celui de representant du peuple. Couthon fut irrite de voir un representant remplacer l'egalite par la hierarchie militaire, et ne voulut pas surtout entendre parler de guerre reguliere. "Je n'entends rien, dit-il, a la tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte colere emportera tout. Il faut inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs j'ai promis conge a mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils aillent faire leurs vendanges." On etait alors au mardi. Dubois-Crance, homme de metier, habitue aux troupes reglees, temoigna quelque mepris pour ces paysans confusement amasses et mal armes; il proposa de choisir parmi eux les plus jeunes, de les incorporer dans les bataillons deja organises, et de renvoyer les autres. Couthon ne voulut ecouter aucun de ces conseils de prudence, et fit decider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de vive force sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait; car telle etait maintenant la force de l'armee avec cette nouvelle levee. Il ecrivit en meme temps au comite de salut public pour faire revoquer Dubois-Crance. L'attaque fut resolue dans le conseil de guerre pour le 8 octobre. La revocation de Dubois-Crance et de son collegue Gauthier arriva dans l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de Dubois-Crance, que depuis deux mois ils voyaient acharne contre leur ville, et ils disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre a lui. Le 7, Couthon leur fit une derniere sommation, et leur ecrivit que c'etait lui, Couthon, et les representans Maignet et Laporte que la convention chargeait de la poursuite du siege. Le feu fut suspendu jusqu'a quatre heures du soir, et recommenca alors avec une extreme violence. On allait se preparer a l'assaut, quand une deputation vint negocier au nom des Lyonnais. Il parait que le but de cette negociation etait de donner a Precy et a deux mille des habitans les plus compromis le temps de se sauver en colonne serree. Ils profiterent en effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se retirer vers la Suisse. Les pourparlers etaient a peine commences, qu'une colonne republicaine penetra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'etait plus temps de faire des conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9, l'armee entra, ayant les representans en tete. Les habitans s'etaient caches, mais tous les montagnards persecutes sortirent en foule au devant de l'armee victorieuse, et lui composerent une espece de triomphe populaire. Le general Doppet fit observer la plus exacte discipline a ses troupes, et laissa aux representans le soin d'exercer eux-memes sur cette ville infortunee les vengeances revolutionnaires. Pendant ce temps, Precy, avec ses deux mille fugitifs, marchait vers la Suisse. Mais Dubois-Crance, prevoyant que ce serait la son unique ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les malheureux Lyonnais furent poursuivis, disperses et tues par les paysans. Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Precy, parvinrent a atteindre le territoire helvetique. A peine entre, Couthon reintegra l'ancienne municipalite montagnarde, et lui donna mission de chercher et de designer les rebelles. Il chargea une commission populaire de les juger militairement. Il ecrivit ensuite a Paris qu'il y avait a Lyon trois classes d'habitans: 1 les riches coupable; 2 les riches egoistes, 3 les ouvriers ignorans, detaches de toute espece de cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les premiers et detruire leurs maisons, faire contribuer les seconds de toute leur fortune, depayser enfin les derniers, et les remplacer par une colonie republicaine. La prise de Lyon produisit a Paris la plus grande joie, et dedommagea des mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgre le succes, on se plaignit des lenteurs de Dubois-Crance, on lui imputa la fuite des Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait sauve que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'etre fait general absolu dans son armee, de s'etre plus souvent montre avec son costume d'officier superieur qu'avec celui de representant, d'avoir affiche la morgue d'un tacticien, d'avoir enfin voulu faire prevaloir le systeme des sieges reguliers sur celui des attaques en masse. Aussitot une enquete fut faite par les jacobins contre Dubois-Crance, dont l'activite et la vigueur avaient cependant rendu tant de services a Grenoble, dans le Midi et devant Lyon. En meme temps, le comite de salut public prepara des decrets terribles, afin de rendre plus formidable et plus obeie l'autorite de la convention. Voici le decret qui fut presente par Barrere et rendu sur-le-champ: "Art. 1er. Il sera nomme par la convention nationale, sur la presentation du comite de salut public, une commission de cinq representans du peuple, qui se transporteront a Lyon sans delai, pour faire saisir et juger militairement tous les contre-revolutionnaires qui ont pris les armes dans cette ville. "2. Tous les Lyonnais seront desarmes; les armes seront donnees a ceux qui seront reconnus n'avoir point trempe dans la revolte, et aux defenseurs de la patrie. "3. La ville de Lyon sera detruite. "4. Il n'y sera conserve que la maison du pauvre, les manufactures, les ateliers des arts, les hopitaux, les monuments publics et ceux de l'instruction. "5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera _Commune-Affranchie_. "6. Sur les debris de Lyon sera eleve un monument ou seront lus ces mots: _Lyon fit la guerre a la liberte, Lyon n'est plus[4]!_" La nouvelle de la prise de Lyon fut aussitot annoncee aux deux armees du Nord et de la Vendee, ou devaient se porter les coups decisifs, et une proclamation les invita a imiter l'armee de Lyon. On disait a l'armee du Nord: "L'etendard de la liberte flotte sur les murs de Lyon, et les purifie. Voila le presage de la victoire; la victoire appartient au courage. Elle est a vous; frappez, exterminez les satellites des tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre genereux devouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et la republique vous devra son bonheur et sa gloire!" On disait aux soldats de la Vendee: "Et vous aussi, braves soldats, vous remporterez une victoire; il y a assez long-temps que la Vendee fatigue la republique; marchez, frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber a la fois: chaque armee va vaincre. Seriez-vous les derniers a moissonner des palmes, a meriter la gloire d'avoir extermine les rebelles et sauve la patrie?" Le comite, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus grand parti de la prise de Lyon. Cet evenement, en effet, etait de la plus haute importance. Il delivrait l'est de la France des derniers restes de l'insurrection, et otait toute esperance aux emigres intrigant en Suisse, et aux Piemontais qui ne pouvaient compter a l'avenir sur aucune diversion. Il comprimait le Jura, assurait les derrieres de l'armee du Rhin, permettait de porter devant Toulon et les Pyrenees des secours en hommes et en materiel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes les villes qui avaient eu du penchant a s'insurger, et assurait leur soumission definitive. C'est au nord que le comite voulait deployer le plus d'energie, et qu'il faisait aux generaux et aux soldats un devoir d'en montrer dav