The Project Gutenberg EBook of Confession de Minuit, by Georges Duhamel This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Confession de Minuit Roman Author: Georges Duhamel Release Date: November 25, 2003 [EBook #10290] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONFESSION DE MINUIT *** Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders GEORGES DUHAMEL de L'Academie Francaise Confession de Minuit ROMAN I Je n'en veux pas a M. Sureau; Je suis tout a fait mecontent d'avoir perdu ma situation. Une douce situation, voyez-vous? Mais je n'en veux pas a M. Sureau. Il etait dans son droit et je ne sais trop ce que j'aurais fait a sa place; bien que, moi, je comprenne une foule de choses, malheureusement. Il faut dire que M. Sureau n'a pas voulu comprendre. Il m'aurait ete necessaire de lui donner des explications et, tout bien pese, j'ai mieux fait de ne rien expliquer. Et puis, M. Sureau ne m'a pas laisse le temps de me ressaisir, de me justifier. Il a ete vif. Tranchons le mot: il s'est montre brutal et meme feroce. Ca ne fait rien: je ne songe pas a lui en vouloir. Pour M. Jacob, c'est different: il aurait pu faire quelque chose en ma faveur. Pendant cinq ans, il m'a, chaque jour, soir et matin, regarde travailler. Il sait que je ne suis pas un homme extraordinaire. Il me connait. C'est-a-dire qu'a bien juger il ne me connait guere. Enfin! Il aurait pu prononcer un mot, un seul. Il n'a pas prononce ce mot, je ne lui en fais pas grief. Il a femme, enfants, et une reputation avec laquelle il ne peut pas jouer. A coup sur, si je disais ce que je sais de M. Jacob... Mais, qu'il dorme tranquille: je ne dirai rien. Il ne m'a pas defendu, il ne m'a pas repeche; toutes reflexions faites, je ne lui en veux pas non plus. Ces gens ne sont pas obliges d'avoir des vues sur certaines choses. Il y a eu la un ensemble de circonstances tres penibles. Mettons, pour le moment, que la faute soit a moi seul. Puisque le monde est fait comme vous savez, je veux bien reconnaitre que j'ai eu tort. On verra plus tard! Il y a d'ailleurs longtemps de cette aventure. Je n'en parlerais pas si vous n'aviez pas reveille de mauvais souvenirs. Et puis, il m'est arrive tant de choses, depuis, que je peux avoir oublie quelques details. Je dois vous faire remarquer que je n'avais vu M. Sureau que trois fois. En l'espace de cinq ans, c'est peu. Cela tient a ce que la maison Socque et Sureau est trop importante: ces messieurs ne peuvent pas entretenir des relations avec leurs deux mille employes. Quant a mon service, il n'avait aucun rapport avec la direction. Un matin donc, le telephone se met a sonner. Je ne sais si vous etes sensible aux sonneries, cloches, timbres et autres appareils de cette espece infernale. Pour moi, j'execre cela. L'existence d'une sonnerie electrique dans l'endroit ou je me tiens suffit a troubler ma vie! Pour cette seule raison, il y a des moments ou je me felicite d'avoir quitte les bureaux. Une sonnerie, ce n'est pas un bruit comme les autres; c'est une vrille qui vous transperce soudain le corps, qui embroche vos pensees et qui arrete tout, jusqu'aux mouvements du coeur. On ne s'habitue pas a cela. Voila donc le telephone qui se met a sonner. Tout le bureau dresse l'oreille, sans en avoir l'air. La sonnerie s'arrete, et on attend. Je ne suis pas plus nerveux qu'un autre, mais cette attente est encore un supplice, car on attend pour savoir s'il n'y aura pas plusieurs coups. Un seul coup, c'est pour M. Jacob. Deux coups c'est pour Pflug, le Suisse. Moi, je marchais a trois coups. Depuis que je suis parti, les trois coups doivent etre pour Oudin, qui, de mon temps etait a quatre coups. Oudin! Il n'est pas nerveux non plus, celui-la! Des le premier coup, il commencait a se manger un ongle, sans en avoir l'air, bien entendu. Et il a fini par avoir un panaris tournant a ce doigt-la. Le jour en question, un coup, pas davantage. Un grand coup long, droit, irritant a force d'assurance. M. Jacob sort de derriere sa demi-cloison; il sort de ce reduit ou il se tient comme un cheval de course dans son box. Il vient decrocher l'appareil et, selon sa coutume, il S'accote, la tete collee contre le mur, ou ses cheveux ont, a la longue, laisse une tache grasse. La conversation commence. J'ecoute a moitie: c'est toujours etonnant un bonhomme qui cause avec le neant, et qui lui sourit, qui lui fait des graces, un bonhomme qui, tout a coup, regarde fixement la peinture chocolat, sur le mur, comme s'il voyait quelque chose d'etonnant. Ce jour-la, pourtant, M. Jacob ne souriait pas; il ne faisait pas de graces. Des les premiers mots, il avait pris un air gene, puis il etait devenu tout rouge, puis il avait baisse les yeux et il s'etait mis a contempler le radiateur herisse dans son coin, comme un roquet qui n'est pas content. Moi, je taillais un crayon. Inutile de vous dire que je cassais la mine de seconde en seconde. J'entendais M. Jacob qui balbutiait: "Mais monsieur, mais monsieur..." et je pensais au fond de moi-meme: "S'il repete encore une fois son Mais monsieur... je me leve et je vais lui administrer une gifle! Pan! La tete contre le mur!" Je me dis toujours des choses comme ca. En realite, je suis un homme tres calme et je ne fais presque jamais rien de ces choses que je me dis. Vous pensez bien que je ne lui aurais pas donne de gifle. Je n'en continuais pas moins a casser ma mine et a me salir le Bout des doigts. M. Jacob me rappelait ces spirites qui pretendent s'entretenir avec les ombres et qui finissent par leur communiquer une espece d'existence. Pendant les silences qu'il menageait, on entendait une rumeur grele qui semblait venir du bout du monde et dans laquelle, peu a peu, je distinguais les eclats d'une voix irritee. Tout a coup, M. Jacob se decolle de l'appareil et il depose le recepteur a tatons, en manquant plus de dix fois le crochet avant de le rencontrer. J'etais au comble de la fureur; mais ca ne se voyait certainement pas. Je venais enfin de faire une bonne pointe a mon crayon et je m'essuyais les doigts sur le fond de ma culotte, ou la mine de plomb ne marque pas. M. Jacob passe dans son box, ouvre des cartons, froisse des papiers et soudain s'ecrie: --Salavin! Venez voir un peu ici! J'en etais sur. Je me leve et j'obeis. Je trouve M. Jacob en train de s'arracher les poils du nez, ce qui, chez lui, est grand signe d'inquietude. Il me dit: --Prenez ce cahier et portez-le vous-meme a M. Sureau. Vous le trouverez dans son cabinet, a la direction. Vous direz que je viens d'etre pris d'indisposition. La-dessus, il s'arrete; il regarde, en clignant de l'oeil vers la fenetre, un grand poil qu'il venait de se tirer de la narine; il pose le poil sur son buvard et il ajoute, en retenant une grosse envie d'eternuer qui lui mettait des larmes plein les yeux: --Allez Salavin, et depechez-vous! Pour parvenir jusqu'au bureau de M. Sureau il faut traverser plusieurs corps de batiment. En ete, quand les fenetres sont ouvertes et que les portes baillent a la fraicheur, on apercoit toutes sortes de compartiments superposes, ou les hommes travaillent. Il y a de ces hommes qui sont enfonces jusqu'au torse dans des bureaux americains compliques comme des machines. D'autres se tiennent ratatines au faite de hauts tabourets fluets comme des perchoirs. On voit des murs immenses, recouverts de cartonniers, et qui ressemblent un peu au columbarium du Pere-Lachaise. La-devant, circulent, sur des galeries aeriennes, deux ou trois garcons qui ont un air affaire de mouches a miel. Parfois, on entend un gresillement, un bruit de friture, et on entre dans une grande salle ou les dactylographes pianotent comme des alienees: une musique d'orage, piquee de petits coups de timbre. Ailleurs, ce sont des especes de soupiraux qui sentent le chat mouille et la colle forte; au fond, on voit des gens qui ecrasent les registres a copier, sous la presse, en crispant les mains et en serrant les machoires. Enfin tout le tableau d'une boite ou ca va bien, c'est-a-dire rien de comparable avec le paradis terrestre. Dans l'antichambre de M. Sureau, il y a un domestique en livree et en bas blancs. Il me demande le numero de mon service et me pousse dans une grande piece en murmurant: "On vous attend". Je reconnais tout de suite le cabinet de M. Sureau, ou je ne suis pourtant venu qu'une fois, ayant apercu les deux autres fois M. Sureau dans notre section. Je vois des tentures gros-bleu, des tableaux couleur de raisine, et, dans un coin, un plan-coupe de la "batteuse-trieuse Socque et Sureau", avec les medailles des expositions. Lui, il est la! Vous le connaissez peut-etre et vous savez que c'est un homme un peu fort, de haute taille, avec les cheveux ras, la moustache en brosse et une barbiche rude; tout le poil passablement gris. Un lorgnon qui tremblote toujours parce qu'il ne serre qu'un brimborion de peau, sous le front. M. Sureau me regarde de travers et dit seulement: --Vous venez de la redaction? Que fait M. Jacob? --Il est souffrant. --Ah? Donnez! Et je reste debout, face au grand bureau Empire, ne sachant trop s'il vaut mieux garder les talons reunis, le corps bien droit, ou me hancher dans la position du soldat au repos. Je dois vous avouer que j'ai vecu fort retire, a la maison Socque et Sureau. Je detestais les circonstances qui me faisaient sortir de mes fonctions et de mes habitudes. Mon metier etait de corriger des textes et non de me tenir debout devant un prince de l'industrie. Je maudissais M. Jacob et preparais, a son intention, quelques-unes de ces phrases bien mijotees, qu'en definitive je ne dis jamais. J'etais d'ailleurs inquiet de mon corps dont je ne savais que faire. Je sentais tous mes muscles qui se guindaient, chacun dans une posture a faire tort aux autres, et j'avais la curieuse impression de composer une enorme grimace, non seulement avec ma figure, mais avec mon torse, mon ventre, mes membres, enfin avec toute la bete. Heureusement M. Sureau ne me regardait pas. Il tripotait le cahier que je lui avais remis. Il eprouvait une rage lourde, assez bien contenue. Tout a coup, sans lever le nez, il ecrase un index sur la page et dit: --Mal ecrit.... Illisible.... Qu'est-ce que c'est que ce mot-la? Je fais quatre pas d'automate. Je me penche et je lis, sans hesiter, a haute voix: "surerogatoire". Cette manoeuvre m'avait place tout pres de M. Sureau, a portee du bras gauche de son fauteuil. C'est alors que je remarquai son oreille gauche. Je m'en souviens tres exactement et juge encore qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. C'etait l'oreille d'un homme un peu sanguin; une oreille large, avec des poils et des taches lie-de-vin. Je ne sais pourquoi je me mis a regarder ce coin de peau avec une attention extreme, qui devint bientot presque douloureuse. Cela se trouvait tout pres de moi, mais rien ne m'avait jamais semble plus lointain et plus etranger. Je pensais: "C'est de la chair humaine. Il y a des gens pour qui toucher cette chair-la est chose toute naturelle; il y a des gens pour qui c'est chose familiere". Je vis tout a coup, comme en reve, un petit garcon,--M. Sureau est pere de famille--un petit garcon qui passait un bras autour du cou de M. Sureau. Puis j'apercus Mlle Dupere. C'etait une ancienne dactylographe avec qui M. Sureau avait eu une liaison assez tapageuse. Je l'apercus penchee derriere M. Sureau et l'embrassant la, precisement, derriere l'oreille. Je pensais toujours: "Eh bien! c'est de la chair humaine; il y a des gens qui l'embrassent. C'est naturel". Cette idee me paraissait, je ne sais pourquoi, invraisemblable et, par moments, odieuse. Differentes images se succedaient dans mon esprit, quand, soudain, je m'apercus que j'avais remue un peu le bras droit, l'index en avant et, tout de suite, je compris que j'avais envie de poser mon doigt la, sur l'oreille de M. Sureau. A ce moment, le gros homme grogna dans le cahier et sa tete changea de place. J'en fus, a la fois, furieux et soulage. Mais il se remit a lire et je sentis mon bras qui recommencait a bouger doucement. J'avais d'abord ete scandalise par ce besoin de ma main de toucher l'oreille de M. Sureau. Graduellement, je sentis que mon esprit acquiescait. Pour mille raisons que j'entrevoyais confusement, il me devenait necessaire de toucher l'oreille de M. Sureau, de me prouver a moi-meme que cette oreille n'etait pas une chose interdite, inexistante, imaginaire, que ce n'etait que de la chair humaine, comme ma propre oreille. Et, tout a coup, j'allongeai deliberement le bras et posai, avec soin, l'index ou je voulais, un peu au-dessus du lobule, sur un coin de peau brique. Monsieur, on a torture Damiens parce qu'il avait donne un coup de canif au roi Louis XV. Torturer un homme, c'est une grande infamie que rien ne saurait excuser; neanmoins, Damiens a fait un petit peu de mal au roi. Pour moi, je vous affirme que je n'ai fait aucun mal a M. Sureau et que je n'avais pas l'intention de lui faire le moindre mal. Vous me direz qu'on ne m'a pas torture, et, dans une certaine mesure, c'est exact. A peine avais-je effleure, du bout de l'index, delicatement, l'oreille de M. Sureau qu'ils firent, lui et son fauteuil, un bond en arriere. Je devais etre un peu bleme; quant a lui, il devint bleuatre, comme les apoplectiques quand ils palissent. Puis il se precipita sur un tiroir, l'ouvrit et sortit un revolver. Je ne bougeais pas. Je ne disais rien. J'avais l'impression d'avoir fait une chose monstrueuse. J'etais epuise, vide, vague. M. Sureau posa le revolver sur la table, d'une main qui tremblait si fort que le revolver fit, en touchant le meuble, un bruit de dents qui claquent. Et M. Sureau hurla, hurla. Je ne sais plus au juste ce qui s'est passe. J'ai ete saisi par dix garcons de bureau, traine dans une piece voisine, deshabille, fouille. J'ai repris mes vetements; quelqu'un est venu m'apporter mon chapeau et me dire qu'on desirait etouffer l'affaire, mais que je devais quitter immediatement la maison. On m'a conduit jusqu'a la porte. Le lendemain, Oudin m'a rapporte mon materiel de scribe et mes affaires personnelles. Voila cette miserable histoire. Je n'aime pas a la raconter, parce que je ne peux le faire sans ressentir un inexprimable agacement. II Notez en outre que l'affaire Sureau marque le debut de mes malheurs. Quand je dis "malheurs", je n'entends pas surtout les grands desagrements qui ont resulte, pour moi, de la perte de ma place. Je pense plutot a la detresse morale dans laquelle je patauge depuis cette epoque et d'ou je ne sortirai peut-etre jamais plus. J'ai, ce jour-la, mesure, visite des profondeurs dont mon esprit ne peut plus s'evader. Il s'est fait une dechirure dans les nuages et, pendant une minute, j'ai tres nettement regarde le fond du fond. Inutile de raisonner sur des choses deraisonnables. J'aime encore mieux vous raconter les evenements qui sont arrives par la suite. Remarquez en passant qu'appeler evenements des brimborions sans importance, comme tout ce qui est de moi, ca fait pitie quand on y pense. Mon algarade avec les gens de M. Sureau avait eu lieu vers dix heures du matin. Il n'etait pas dix heures et demie quand je me trouvai dans la rue. Je n'avais plus qu'une chose a faire: retourner a la maison. J'habite avec ma mere. Je m'apercois que vous ne savez rien. Il faut que je vous explique tout, que je vous raconte tout. C'est insupportable, quand on parle de soi, on n'a jamais fini. Ma mere est veuve, mon pere est mort alors que j'etais encore dans la premiere enfance, si bien que je ne connais presque rien de lui. Entendez que j'ai tres peu de souvenirs Absolument personnels. A part cela, ma mere m'a raconte quatre ou cinq cents fois certaines histoires de mon pere, en sorte que ces histoires font partie integrante de ma Memoire et que je dois accomplir un reel effort pour distinguer ces souvenirs-la de mes souvenirs a moi. Mais nous parlerons de mon pere une autre fois. Nous avons toujours habite notre logement de la rue du Pot-de-Fer. Trois pieces et une cuisine, au quatrieme etage. J'ai ce logement en horreur et, pourtant, je ne suis bien que la. La maison, l'endroit ou l'on vit d'ordinaire finit par devenir comme une image de l'etre: on ne connait que ca, et on en voit toute la tristesse, toute l'intolerable tristesse. Ma mere a une tres petite rente. Avec ce revenu et le peu que je gagne elle fait tres bien marcher la maison. Ma mere est une femme admirable, la seule personne au monde qui me donne parfois envie de me jeter a genoux. Je vous dis cela en passant, mais ca doit etre bien bon de se jeter a genoux devant quelqu'un, de le venerer, de lui ouvrir son coeur, de s'en remettre a lui de toutes choses. Quand je pense a l'humanite, quand je pense a tous ces bougres d'hommes, ce que je leur reproche le plus, ce n'est pas le mal qu'ils font; c'est de ne pas s'arranger pour qu'une fois de temps en temps on ait le besoin imperieux de se prosterner devant l'un d'eux, de lui embrasser les pieds, de lui jurer fidelite, de le servir comme ferait un esclave, ou un chien. Ah bien, oui! Il n'y a rien a tirer de ces brutes-la! On leur offrirait son ame toute brulante, arrachee toute vive, qu'ils prendraient l'air soupconneux d'un tripier qui regarde une piece demonetisee. Je vous le repete, ma mere est une femme admirable. Si bonne, si courageuse, si peu semblable a moi! Car moi, je suis sans doute meprisable, mais pour des raisons que je reste seul a connaitre, je vous prie de le croire; pour des raisons que ne sauraient imaginer ni Oudin, ni M. Jacob, ni meme Lanoue. Ceux-la, plutot que de me mepriser, ils feraient mieux de se regarder en face avec sang-froid. D'ailleurs, ils ne me meprisent peut-etre pas, au fond. A part cela, ma mere a un petit defaut. Elle me traite toujours comme si j'etais demeure le bambin qu'elle a dorlote et gourmande jadis. C'est vexant pour un homme qui approche de la trentaine. A dire juste, ma mere est de caractere un peu bougon. Un tres petit defaut, je le sais, et qui, toutefois, m'est extremement penible, surtout dans certaines occasions. C'est a ce travers de ma mere que je pensais en sortant de la maison Socque et Sureau. Le grand air m'avait fait du bien. Je commencais a me ressaisir, a rassembler mes idees qui tiraient dans tous les sens, comme un attelage decourage par une longue cote. Je suivais le quai d'Austerlitz. J'essayais de comprendre ce qui venait de m'arriver et je repetais: "On m'a flanque a la porte.... On m'a flanque a la porte... a la porte du bureau". Il m'est difficile de soustraire mes pensees au rythme de la marche, et, comme mon pas etait assez regulier, je scandais ces mechantes phrases sur un air de polka. Soudain, je m'arretai. Je venais d'entrevoir qu'il m'etait necessaire d'annoncer cette nouvelle a ma mere et que cette nouvelle etait tres facheuse, qu'elle comportait maintes consequences redoutables. Je m'arretai donc tout a fait pour m'accouder au parapet qui domine la Seine. A l'ombre des arbres, la pierre etait presque froide. Il fallait cette fraicheur et cette immobilite pour me faire eprouver mieux ma fievre et mon agitation. Une minute de pause suffit a me bien montrer que je n'etais pas du tout dans mon etat normal, ce fameux etat dans lequel je ne suis jamais. Ce petit arret me fut quand meme salutaire. Il faut si peu de chose pour me rendre heureux. Le grave est qu'il en faut encore moins pour me detraquer. Ah! Pauvre mecanique! Il y avait une equipe de debardeurs qui chargeaient une peniche. Ils prenaient leur fardeau au bord du quai et gagnaient le bateau en cheminant sur de longues planches elastiques dont l'image ondulait dans l'eau. A les regarder, je pris d'abord un reel plaisir. Et puis je me vis moi-meme avancant sur la planche etroite, comme un equilibriste. J'en ressentis une espece de vertige et ce me fut promptement si desagreable que je me detachai de la pierre et repris ma route. Immediatement, la pensee qu'il allait falloir annoncer a ma mere la desastreuse nouvelle revint et m'accabla d'ennui. Dire: "J'ai perdu ma place", ce me paraissait encore assez facile. La phrase est courte, simple, decisive, elle ne me semblait pas impossible a prononcer. J'entrevis meme Plusieurs facons de me delivrer de ce premier aveu. Je pouvais, par exemple, m'asseoir d'un air navre--un air que je n'aurais pas eu besoin de feindre, je vous assure--et dire, a voix basse: "Maman, j'ai perdu ma situation". Il etait peut-etre plus adroit, plus habile, pour ne pas decourager la pauvre femme, d'aller et venir dans le logement, comme a mon ordinaire, et de jeter tout a coup ces mots, sur un ton plein d'insouciance: "A propos! Tu sais que j'ai perdu ma situation". J'envisageais aussi la possibilite d'une entree tumultueuse; je lacherais avec violence un propos dans ce genre: "C'est ignoble! C'est abominable! Ils m'ont fait perdre ma situation". J'entrevis le retentissement douloureux qu'une telle explosion, meme simulee, aurait sur la sante de maman et je me decidai en faveur d'une manoeuvre plus simple: j'entrerais dans ma chambre et me dechausserais avec bruit; ma mere me dirait: "Pourquoi te dechausses-tu? Le bureau est donc ferme, cet apres-midi"? Et je repondrais: "Non, mais je n 'y retourne pas, j'ai eu des mots avec les patrons et j'ai perdu ma place". Je vous le repete, cette premiere partie de l'entretien ne me semblait comporter aucune difficulte; toutefois, je m'irritais prodigieusement a l'idee qu'il me faudrait ensuite donner des explications, exposer les motifs de ce conge, enfin raconter l'histoire, la fameuse histoire que vous connaissez maintenant. Ca non! ca, sous aucun pretexte! Ma mere est une femme admirable, je vous l'ai dit; mais elle est d'humeur simple, c'est une ame sans detour. Je ne pouvais pas lui dire cette ridicule aventure, ce doigt pose sur l'oreille du gros bonhomme, cette sottise. Est-ce bien une sottise, d'ailleurs? Est-ce ridicule, en realite? Non! Mille fois non! Vous ne me ferez admettre ni que je suis un malfaiteur, ni que je suis un idiot. Alors, c'est ca, votre humanite? Voila un homme, un homme comme vous et moi; il y a, entre nous deux, une telle barriere que je ne peux meme pas appliquer le bout de mon doigt sur sa peau sans prendre figure de criminel. Alors, je ne suis pas libre? Alors l'individu est entoure, comme les pays maritimes, d'un espace inviolable ou les etrangers ne peuvent naviguer sans formalites? Je ne pose pas a l'original; je ne suis pas fait autrement que les autres. Quelque chose me le dit: une idee comme celle qui m'avait mu, dans cette circonstance, c'est une de ces idees que tous les hommes connaissent, une idee saugrenues et naturelle quand meme. Quant a savoir s'il convient de ceder a de telles impulsions, c'est une autre affaire, helas! Je hais le mensonge. On a suffisamment de mal a se depetrer de la verite; faut-il y meler d'autres miseres? Raconter a ma mere que j'etais licencie par une mesure generale de reduction du personnel, ou que les intrigues jalouses de mes camarades avaient determine mon renvoi, voila une idee qui ne m'effleura meme pas. Ou plutot si, elle m'effleura un peu, puisque je vous en parle; mais je n'y pensai que pour la repousser aisement. Vous le voyez, mes reflexions etaient loin d'etre apaisantes. En arrivant au pont d'Austerlitz, j'etais resolu a donner avis de mon renvoi sans le moindre commentaire. Le pont d'Austerlitz est un beau pont. Il s'elance au milieu d'un grand espace blanc. Des qu'il y a un peu de clarte sur Paris, c'est pour le pont d'Austerlitz. La, il y a toujours du vent, des odeurs de voyage, des bateaux laborieux, des marchands de riens, des photographes en plein air qui rechargent leurs appareils sous les cottes de leur femme en guise de chambre noire, enfin toutes sortes de distractions pour les yeux. Le pont fait un peu le gros dos, comme s'il etait agreablement chatouille par les tramways et les fardiers qui lui courent sur l'echine. En general, je me plais bien dans les environs du pont d'Austerlitz. C'est un endroit qui n'est pas trop compromis avec mes mauvais souvenirs. Je ne me rappelle pas avoir jamais passe le pont d'Austerlitz en etat de honte, ou de colere. Ca compte, des choses comme ca! Malheureusement, ce jour-la, le pont d'Austerlitz ne me fit aucun bien. Mes soucis etaient trop cuisants: le pont d'Austerlitz ne fut pas de force. Je me dirigeai vers le jardin des Plantes et je pensai: "Surement, ca ira mieux dans l'allee des platanes"; car, cette grande allee qui monte vers le Museum, c'est un endroit ou je suis presque toujours heureux. L'allee des platanes fut un echec complet. En arrivant au niveau des serres, j'etais un peu plus mecontent, un peu plus trouble qu'en passant la grille du jardin. L'allee m'avait laisse filer avec une indifference evidente, sans plus s'occuper de moi que d'un etranger, sans me faire le moindre signe d'amitie, a moi qui, depuis cinq ans, la caressais dans toute sa longueur quatre fois par jour en ete et trois fois par jour en hiver. J'en ressentis une penible impression d'abandon et d'hostilite chez les choses. Mauvais signe, monsieur, quand les choses nous trahissent dans les circonstances graves. Bien pis! la vue du jardin botanique me procura un trouble imprevu: le jardin botanique etait ferme. Je compris donc que j'etais en avance et que, si je poursuivais ma route, mon arrivee a la maison, en pleine matinee, aurait quelque chose d'insolite qui precipiterait la catastrophe, c'est-a-dire l'explication. Je revins vers la fosse aux ours. Je ne le fis pas sans une sourde colere: toutes mes habitudes renversees! Rien d'etonnant que le monde familier ne me fut pas secourable, puisque je bouleversais tout, puisque je denoncais le pacte, puisque j'arrivais alors que l'on ne m'attendait pas, comme un mari soupconneux qui revient de voyage a l'improviste. J'avais plus d'une heure a gaspiller avant de pouvoir regagner la rue du Pot-de-Fer. Je passai ce temps a louvoyer autour du jardin botanique, comme un navire en vue du port et qui attend le flot pour entrer. J'etais bien decide a ne pas souffler mot de mon histoire; mais la certitude que ma mere allait me demander des eclaircissements ne laissait pas de m'exasperer. Je pensais: "Si elle m'adresse le moindre reproche, je ne lui repondrai rien. Je resterai glace, digne, comme un homme qui a souffert une grande injustice. Car, somme toute, je suis la victime dans cette affaire. Je viens de souffrir une grande injustice, on me doit excuses et consolations. "Surement, elle va me gronder, elle me traite toujours comme un enfant. Surement, elle va se plaindre, me questionner, me parler argent. Oh! ca, non! Voila une matiere qui a le don de m'exasperer. Je ne veux pas entendre parler argent. "Si, comme la chose est vraisemblable, elle me gourmande, je suis resolu a ne rien lui cacher de ce que je pense. Je lui dirai mon avis sur cette sale situation que je viens de perdre. Est-ce ma faute, a moi, si je suis entre dans les bureaux? Moi, je voulais faire de la chimie. Je n'ai aucune aptitude pour ce hideux metier de rond-de-cuir. Pourquoi maman m'a-t-elle pousse a prendre une place chez Moutier, d'abord, chez Socque et Sureau ensuite? J'etais fait pour la chimie. Tout ce qui arrive devait fatalement arriver. Pourquoi ne m'a-t-elle pas laisse suivre ma voie? Nous sommes pauvres, c'est entendu; mais ce n'est pas une raison pour avoir fausse ma carriere, perdu ma vie, compromis, gache mon bonheur. Non! Non! Je n'accepte aucun reproche au sujet de cette situation que je viens de perdre. Si on ne m'avait pas force a la prendre, je ne l'aurais pas perdue." En arpentant les allees tortueuses du Labyrinthe, je me sentais gonfle, tumefie par un monde de pensees venimeuses. Mes pas revenaient toujours dans le meme cercle stupide et mes sentiments tournoyaient sur place, comme un vol de sansonnets qui ne sait ou se poser. J'arrivais graduellement a cette conclusion que ma mere etait la seule personne responsable de mon infortune. C'etait elle qui m'avait laisse passer l'age des bourses scolaires sans m'aiguiller dans la bonne direction. C'etait elle qui m'avait pousse a rechercher des fonctions incompatibles avec mon caractere. C'etait elle qui allait maintenant m'accabler de reproches, me parler de nos difficultes d'argent, me faire mesurer ma sottise et mon insuffisance. Non! Non! Je ne pouvais tolerer cela. Il faisait une chaleur orageuse, deprimante. A force de tourner, je suais a larges gouttes et marchais comme un homme pris de boisson. En fait, j'etais ivre, ivre d'amertume et de colere. Pourtant, l'essentiel etait acquis: j'avais prepare toutes mes reponses, j'etais charge de rancune comme un mortier de coton-poudre. J'etais pare. J'aurais le dernier mot. Vous pouvez, monsieur, me considerer avec degout. J'y consens. Mais je dois dire les choses comme elles sont. Maintenant, imaginez l'espece de forcene que j'etais au moment ou j'entendis sonner midi et demi et ou je me dirigeai vers la rue du Pot-de-Fer, de l'air presse d'un homme qui a bien gagne sa nourriture. III Le couloir qui perfore notre maison, au ras du sol, est sombre des la porte, comme un terrier. D'innombrables pas en ont use le dallage, au milieu, si bien qu'il semble, dans toute sa longueur, creuse d'une rigole ou sejourne l'eau fangeuse apportee la par les souliers. Ce n'est pas un reste des eaux de lavage: la concierge est vieille et ne lave jamais. Ce corridor, est, pour moi, un lieu poignant, un de ces endroits qui font partie de notre ame. Toutes mes joies, toutes mes detresses, toutes mes fureurs ont du passer par ce laminoir. Elles ont laisse aux parois des traces indelebiles, des taches autres que celles qu'y imprime l'humidite, des odeurs farouches que je suis seul a percevoir, mille souvenirs rugueux qui ralentissent toujours mon allure et m'abreuvent de melancolie. Le soleil, cause de tout oubli, n'a jamais revu ce corridor, depuis le jour perdu dans le passe ou les macons l'enfouirent sous la maison comme un tombeau egyptien sous une pyramide. C'est peut-etre pourquoi le couloir est si grouillant de fantomes. Je l'aime, comme on aime ces maladies qui font partie de nos habitudes, comme on aime les fleurs peintes sur la muraille pendant les nuits ou l'on ne dort pas. J'aime le rectangle de clarte bleme que, par les soirs d'hiver, le bec de gaz du trottoir decoupe sur la paroi de mon corridor. J'aime l'odeur humble et fade qui rode, avec les courants d'air, dans cet intestin de ma maison. Si je ressuscite dans cinq cents ans, je reconnaitrai cette odeur entre toutes les odeurs du monde. Ne vous moquez pas de moi; vous cherissez peut-etre des choses plus sales et moins avouables. S'il m'arrive de rentrer d'une de ces promenades ou l'on a goute maintes choses nouvelles, eprouve mille desirs, s'il m'arrive de revenir d'une belle journee comme d'un bain purificateur, mon corridor me tombe sur les epaules et me dit: "Attention! Tu n'es jamais qu'un Salavin". Cet avertissement me glace, mais il m'est salutaire, car c'est bien inutile de se donner illusion sur soi-meme. Vous le voyez, jusque dans mon recit le corridor agit; il me retarde, il refroidit mon histoire; il me paralyse ainsi qu'il faillit me paralyser ce jour-la, le jour de mon aventure. Mais, je vous l'ai dit, j'avais trop d'elan: je traversai le couloir comme une fondriere encombree de ronces; je fus dechire, je passai neanmoins et, d'un seul mouvement, je me trouvai sur le palier du premier etage. La, vegete notre vieille concierge, dans une obscurite hantee d'odeurs culinaires, sous le crachotement d'un eternel bec Auer au tuyau gorge d'eau. La lumiere meurt et renait cent fois par minute, et, pendant ses agonies, on voit un oeil-de-boeuf ouvert sur le crepuscule de la cour interieure. Notre concierge est en train de finir a l'endroit meme ou on l'a plantee jadis. Elle meurt par la tete, comme les peupliers. Elle est a peu pres folle, et presque completement aveuglee par une double cataracte qui lui fait des pupilles laiteuses. A part cela, elle nous reconnait tous, ses locataires, au pas, au souffle, et a beaucoup d'autres petits signes qui la renseignent sans qu'elle les puisse analyser. Quelque chose de comparable a la sensibilite des mollusques sedentaires. La concierge cogna donc a la porte et me dit: --Louis, il y a une lettre pour toi et un catalogue pour Marguerite. Tu voudras bien le lui donner en passant, mon garcon. Marguerite est notre voisine, une couturiere. Je pris lettre et catalogue et je continuai l'ascension. Je montais vite, pour ne pas laisser a mes resolutions le temps de s'eparpiller. Le tournoiement de l'escalier me procurait un leger vertige bien connu. Malgre la tension de mon esprit, je ne manquai point a l'habitude, vieille comme ma vie, d'epeler, en passant au second etage, la plaque de Lepargneux: specialiste d'espadrilles et semelles de cordes. C'est un industriel en taudis, un mange-des-briques. Mais ne perdons pas de temps avec Lepargneux. Arrive sur le carre du quatrieme, je confiai le catalogue au paillasson de Marguerite et tout de suite, je fis, avec deux doigts, mon petit bruit contre notre porte. Il y a une sonnette, j'ai des clefs; pourtant je ne me sers jamais de tout cela. J'ai une facon a moi de frapper. Ca simplifie la vie. Ma mere vint m'ouvrir et je fis d'abord, ce jour-la, comme a l'ordinaire, car les heures de la vie quotidienne forment une machine toute-puissante dont les pieces successives nous saisissent, nous poussent et nous manipulent au mepris de nos decisions. Cela veut dire que j'embrassai ma mere, que je posai ma canne dans la grande potiche en terre, que j'accrochai mon feutre au porte-manteau et que je passai dans la cuisine pour me laver les mains. J'obeissais a de vieilles forces tyranniques, mais je n'avais rien perdu de ma colere qui se tortillait a l'interieur de moi comme un chat dans un sac. Ma mere me suivit dans la cuisine. Elle souleva doucement, avec le bout de sa mouvette, le couvercle de la cocotte, et elle me dit en hochant la tete: --Louis, je t'ai fait une petite selle de gigot. La viande est chere en ce moment; mais j'etais contente de te faire une petite selle de gigot, tu aimes tant ca! Que venait faire, dites-moi, cette selle de gigot au milieu de mon tourment? A-t-on vraiment idee de parler cuisine a un homme frappe par l'injustice, a un homme en proie au desespoir et a la fureur? Cette selle de gigot me remplit d'humiliation, elle me couvrit, pour moi-meme, de ridicule. Je fus profondement froisse; j'eus l'impression tres nette que ma mere se moquait de moi. Et puis, pourquoi parler du prix de la viande? Je le savais bien que la viande etait chere. Etait-ce vraiment le moment de me parler du cout de la vie, alors que je venais de perdre ma place? Je vous assure que je recus en plein visage, comme une gifle, la phrase de maman. Pourtant je ne dis rien, pour ne rien abimer de mon ressentiment, pour le laisser entier, redoutable, sans replique. Je passai rapidement en revue toutes mes reponses. Elles etaient pretes; peremptoires, cinglantes, rangees devant mes yeux comme des armes au ratelier. Je me disposai donc a passer dans ma chambre pour me dechausser avec bruit, ainsi que je l'avais decide. Au dernier moment, je n'en eus pas le courage. Je pensai: "Il vaut mieux attendre une bonne occasion, par exemple que maman me parle encore une fois de cette selle de gigot". Notre repas commenca. J'avais l'estomac serre, ratatine. Je ne mangeais pas de bon coeur. Je regardais le fond de mon assiette et j'ecartais les morceaux de viande pour apercevoir les defauts de la faience. Je connais exactement tous les defauts de nos vieilles assiettes. Je sentais le regard de ma mere qui s'attachait a moi, qui ne me lachait plus et je pensais que "ca devait se voir", que ma disgrace etait ecrite en toutes lettres sur mon visage. J'en conclus que j'etais un pauvre sire, impuissant a dissimuler ses sentiments. Cela me valut un surcroit de rancoeur. Entre les plats, j'attendais, sans mot dire. Je ne voulais pas laisser mes mains sur la table. J'eprouve une espece de pudeur pour mes mains. Si j'avais un grand secret, mes mains me trahiraient: elles sont incapables de feinte. Je laissais donc pendre mes bras, qui sont fort longs, et, du bout des doigts, je tourmentais mes chaussettes, ce qui est une manie grotesque dont je ne peux me defaire. Ma mere me dit avec une douceur particulierement offensante: --Laisse donc tes chaussettes, mon pauvre Louis, tu vas leur faire des trous. Je remis sur la table mes mains qui tremblaient de rage. Pourquoi "pauvre Louis"! Je n'aime pas qu'on me prenne en commiseration, surtout quand je ne merite pas autre chose. Et puis, pourquoi s'attaquer a mes habitudes, a mes tics? J'ai passe l'age ou un homme de ma trempe peut tenter de s'ameliorer. La remarque de ma mere me parut non seulement inutile, car elle me l'a deja faite mille fois, mais encore injurieuse dans la situation ou je me trouvais. En outre, j'estimai peu delicat de me recommander le menagement a l'egard de mes chaussettes dans un moment ou notre pauvrete allait peut-etre se transformer en misere. Je fus sur le point de donner libre cours aux phrases toutes preparees qui me gonflaient la gorge; mais, par laquelle commencer? Elles se pressaient a l'issue, comme des moutons affoles qui veulent tous franchir en meme temps une porte etroite. Si bien que, cette fois encore, je ne dis rien. J'achevais mon dejeuner en regardant les meubles, les murs, la cheminee, les objets temoins de mon existence et complices de maintes pensees secretes: les lapins de biscuit, sur le buffet, la pendule qui porte une figurine de bronze et qui sait sur moi des histoires qu'elle fera bien de garder pour elle. Je regardais le paysage tyrolien, dans son cadre, ce paysage de montagnes ou les meilleurs reves de mon enfance se sont consumes, taris. Aucun de ces bibelots, aucun des meubles ne voulait faire cause commune avec moi. Tous me devisageaient de facon insolente. Je sentais qu'au premier mot de la querelle ils seraient tous du cote de ma mere, tous contre moi. Comme nous achevions le repas, j'apercus, sur le coin de la machine a coudre, la lettre que m'avait remise notre concierge. Le regard de ma mere devait accompagner le mien, car elle murmura presque aussitot: --C'est probablement une lettre de Lanoue. Je crois avoir reconnu l'ecriture. Tu ne l'as pas ouverte. C'etait vrai. Moi qui attends avec une si febrile impatience le courrier qui ne m'apporte presque jamais rien, moi qui n'ouvre jamais une lettre sans penser qu'elle contient la grande nouvelle capable de bouleverser mon avenir, je n'avais pas decachete cette lettre-la. Je l'ouvris avec un sentiment de morne defiance: ce ne pouvait etre qu'une mauvaise nouvelle. Je naviguais dans une de ces passes ou l'on se trouve offert aux coups du sort, qui se fait rarement faute d'en profiter. Ce n'etait rien, rien du tout. Lanoue m'annoncait qu'il prenait ses vacances et me priait de l'aller voir a la premiere occasion. --Tu iras ce soir, me dit maman. Une phrase que je n'avais pas du tout preparee me vint aux levres et s'echappa, sans qu'il m'ait ete possible de la retenir. Je repondis: --Non! J'irai cet apres-midi. A peine eus-je articule ces mots que je devinai l'imminence de la grande crise. Je n'avais plus a revenir sur mes pas. La guerre etait declaree. Je me sentis le visage enflamme, les tempes battantes, les levres retroussees comme celles d'un roquet qui releve un defi. Ma mere allait surement repondre: "Comment? Cet apres-midi? Et le bureau"? Je ne lui en laissai pas le temps et je proferai, avec une force explosive: --Je ne vais pas au bureau cet apres-midi. Je n'irai plus chez Socque et Sureau. C'est fini! C'est fini! J'ai perdu ma place. J'etais debout, raide; mais je me sentais quand meme comme ramasse, pret a bondir. Je soufflais fort; j'attendais. Ma mere etait venue s'asseoir dans son fauteuil, pres de la fenetre. Elle leva la tete sans se presser et me regarda. Ma mere porte lunettes, a cause de l'age. Elle a des yeux d'un bleu chaud, miroitant. Quand elle veut voir bien en face, elle releve la tete pour mieux utiliser ses verres. C'est comme cela qu'elle me regarda, paisiblement, pendant une grande minute. Et je voyais son beau regard attache sur moi, ce regard charge de tendresse inquiete, ce regard qui ne m'a pas quitte depuis que je suis au monde. Je sentais mes jambes trembler, trembler. Alors ma mere murmura d'une voix si naturelle, si profonde, si sure: --Que veux-tu, mon Louis, une place, ca se retrouve. Ce n'est pas un grand malheur. O supreme sagesse! O bonte! C'etait vrai, ce n'etait pas un malheur. Je l'entrevis dans un eclair. C'etait vrai, nul malheur ne m'etait arrive. Alors, pourquoi donc etais-je malheureux, pourquoi donc etais-je miserable? Je fis un pas, deux pas, et puis je sentis que je n'etais plus le maitre, que la meute des betes enragees qui me ravageait allait s'enfuir en desordre, me delivrer. J'eus la Dechirante impression d'etre sauve, tire de l'abime. Je tombai a genoux devant la pauvre femme, je cachai mon visage dans sa robe et me pris a sangloter avec fureur, avec frenesie; des sanglots qui me sortaient du ventre, et qui deferlaient, comme des vagues de fond, chassant tout, balayant tout, purifiant tout. IV Une tempete erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs torrides qui en sont visites! Heureuses les campagnes dessechees que cet orage desaltere! Je ne me cache pas d'avoir pleure. Je n'ai que trop de choses a dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-la: je leur dois le meilleur instant de ma vie. Je vous l'ai dit, j'etais a genoux devant ma mere, j'etais prosterne devant tant de bonte simple, devant tant de divination affectueuse. Et je n'etais pas presse de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'a changer de place. Maman ne disait rien; elle avait pose ses mains sur ma tete. Elle devait etre tres emue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse pour moi, si soucieuse de moi et si fiere de moi, la pauvre femme, comme s'il etait vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi! Je reprenais peu a peu mes esprits et je disais: --Maman! Nous qui avons justement des difficultes d'argent. Et ma mere de repondre, avec simplicite: --Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulte d'argent. C'etait vrai: nous etions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulte d'argent. Je dus en convenir. Peu a peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mere faisait ce que font toutes les meres dans ces occasions-la: elle me peignait, elle renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les travaux domestiques ne parviennent pas a rendre rugueuse. Puis elle ouvrit l'armoire a glace, l'armoire de son mariage, et il y eut pour moi un fin mouchoir brode, un peu d'eau de Cologne et meme une dragee. Je mangeai la dragee en contenant les dernieres secousses de mes sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'etais un tout petit, je me serais laisse bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne parlons pas de ca. Je comprenais tres bien que maman ne me demanderait aucune explication. Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois a ses pieds, embrasser ses souliers. Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications imaginables. Je lui racontai toute ma journee; je la lui racontai dans tous les details. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite a sourire, a rire meme pour m'assurer que tout cela etait sans importance, sans gravite. Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mere fit toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant! Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais ennobli, grandi, rachete. Voila une chose singuliere et que je ne me charge pas de vous eclaircir. Je revois encore une scene de cette journee memorable: j'etais assis dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec gaite, et ma mere, accroupie devant moi, me dechaussait tout doucement et me passait mes savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures a la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits. Nous poursuivions notre entretien en riant aux eclats. Ma vie, mon avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-la. Jamais l'humanite ne m'inspira sympathie plus franche et plus depourvue de reserves. Tout ce que je touchais m'etait accueillant et fraternel. Je passai dans ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un hourra silencieux. Ma chambre est petite et encombree. C'est mon royaume, c'est ma patrie. Je tiens, d'ancetres inconnus, un venerable canape qui occupe toute une muraille entre la commode et le lit. Pour bien suivre mon recit, je ne veux pas prendre en consideration les quelques heures--que dis-je?--les innombrables heures infernales que j'ai consumees sur Ce canape. Qu'il vous suffise pour l'instant de savoir que ce canape est, a mes yeux, un lieu sacre, car c'est etendu sur lui que, parfois, j'ai possede le monde en reve. Ce jour-la, sous sa housse decoloree, mon canape me parut radieux. Il m'evoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis toujours couche, pour oublier le Plus possible mon corps, pour etre presque mort a ma propre vie et tout entier avec mes heros. Je me mis a fureter dans la piece afin de trouver un vieux bout de cigarette: un megot bien froid, voila ce que j'aime. Je laisse des cigarettes inachevees, expres pour les retrouver le lendemain. Je n'eus pas de peine a me procurer ce qu'il me fallait et je me mis a fumer, etendu sur le dos. Je fumais chez moi, dans le fond de mon canape, l'apres-midi, un jour de semaine. En verite, c'etait extraordinaire, admirable. Le tabac avait un gout d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau dans la journee. Je ne parle pas du dimanche, ce jour veneneux! Le tabac avait donc un gout de liberte, et la vie avait le gout meme du tabac. Du canape, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas. Ce jour-la, j'en fus ravi. Je passai, sur mon canape, une heure grasse, succulente, concentree, une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai jusqu'a la fenetre pour regarder l'univers. Nous etions au mois d'aout. Une fraicheur d'egout montait de la chaussee, avec l'odeur des legumes et le cri des marchands a la petite voiture qui rampent sans cesse sur le pave de mon quartier. La rue semblait profondement entaillee, au ciseau, dans la masse rocailleuse des batisses. Toutes les fenetres etaient ouvertes et on apercevait les gens, comme on voit, a maree basse, sortir les betes d'une colonie qui habite dans le rocher. Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitie de n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous degouterait. Mais je n'aime pas a l'entendre denigrer: je prefere etre seul a en dire du mal. Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de details qui m'eussent, en d'autres circonstances, paru miserables, sordides et qui, ce jour-la, etaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adresse la parole a certains voisins qu'en general je n'ai pas l'air de voir. Ma mere m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant a pleine poitrine, si bien que ma mere me dit pour la trois-millieme fois: --Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie petite voix de tenor. Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a sejourne en Italie. Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un delice. Mere disait: --Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te remonter. Et, si tu veux rester a diner avec Lanoue, reste. Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de m'epuiser. Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai a toute vitesse dans l'escalier. V Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cite, la rue Mouffetard descend du nord au sud, a travers une region hirsute, congestionnee, tumultueuse. Amarre a la montagne Sainte-Genevieve, le pays Mouffetard forme un recif escarpe, refractaire, contre lequel viennent se briser les grandes vagues du Paris nouveau. J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble a mille choses etonnantes et diverses: elle ressemble a une fourmiliere dans laquelle on a mis le pied: elle ressemble a ces torrents dont le grondement procure l'oubli. Elle est incrustee dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne meprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et Vautree, comme une truie. Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni sens ni vigueur au dela du fleuve Monge. L'etranger qui, venu du centre, se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, a de certaines heures, aspire comme un fetu par le maelstroem Mouffetardien. Et, tout de suite, la cataracte l'entraine. La rue Mouffetard semble devouee a une gloutonnerie farouche. Elle transporte sur des dos, sur des tetes, au bout d'une multitude de bras, maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend, tout le monde achete. D'infimes trafiquants promenent leur fonds de commerce dans le creux de leur main: trois tetes d'ail, ou une salade, ou un pinceau de thym. Quand ils ont troque cette marchandise contre un gros sol, ils disparaissent, leur journee est finie. Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues, d'herbes, de volailles blanches, de courges obeses. Le flot ronge ces richesses et les emporte au long De la journee. Elles renaissent avec l'aurore. Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de friture, et l'arome des graisses surchauffees monte entre les murailles comme l'encens reclame par une divinite carnassiere. Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue Mouffetard fut la premiere etape de mon bonheur. Il etait pres de cinq heures apres midi. La rue Mouffetard s'apaisait: c'est le matin qu'elle a sa grande attaque. Passer rue Mouffetard un jour ou l'on est heureux, un jour ou l'on est comble, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une riviere tropicale. Tout m'etait revelation. Je parvenais de minute en minute a la plenitude. Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la vie comme une danse; elles honoraient les pates de gestes rituels, de caresses douillettes. Oh! les suaves pates! Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une ombre couleur d'outremer, une ombre orientale ou ma pensee poussait des reconnaissances conquerantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande d'herbes cuites, une grande creature qui semble toujours alanguie par la charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyee au passage, et juste a l'instant propice. Ce jour-la, etait-il possible que quelque chose me fut refuse? Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une braise. J'avancais d'un pas aerien. J'etais couvert de benedictions. J'etais promis a toutes les aventures. Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une echoppe qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siecle de vie philosophique dans une retraite exigue comme un de a coudre. Je fus marchand de maree, entre mille poissons colories de frais, au milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-meme, a l'aube, tirees d'une mer fumante, constellee d'archipels. Je fus maraicher, vigneron, toucheur de boeufs. Un regime de bananes m'emporta dans les sables, a la suite d'une caravane; mais le parfum des salaisons m'ouvrit aussitot une ferme enfumee dans les solitudes cevenoles. Comme c'est bon d'etre heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile! Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'etre pas toujours heureux, avec tout ce qui leur est donne pour ca? En arrivant a l'eglise Saint-Medard, j'apercus un ancien camarade, un nomme Delaunay, que j'avais connu pendant mon sejour a la maison Moutier. Il achetait des tomates a l'une de ces commeres qui encombrent de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard. Il vint a moi d'un air accable et me raconta toute une confuse histoire ou il etait question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je encore? Je me sentis bouleverse; les larmes me vinrent aux yeux. J'etais si bon, ce jour-la! Dieu! que j'etais pitoyable et bon, ce jour-la! Je ne pus contenir les elans de mon coeur; je dis a Delaunay: --As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais.... Il refusa en me regardant avec etonnement, avec inquietude. Moi, je le regardais avec effusion: mon ivresse annexait son desespoir. C'est peut-etre monstrueux a dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente sympathie qui ne m'etait pas desagreable. Je lui dis: --Puis-je te servir a quelque chose? As-tu besoin de moi? Je me mis a sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai sur des protestations de fidelite, de devouement. Je ne suis pas alle le voir. Je ne sais meme pas ce qu'il est devenu et je ne me suis plus jamais inquiete de lui. Pourtant, ce jour-la, j'aurais sans doute sacrifie bien des choses pour qu'il ne fut pas malheureux. L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus eclatante. En moins de cinq minutes, elle avait repris completement possession de mon coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle etait presque genante, lourde a porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie. Pardonnez-moi: ce n'etait pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-la. J'en etais tendu a crier. Cette fameuse joie m'entraina, comme une voile boursouflee entraine une barque sur les eaux; elle me fit remonter, a belle allure, la rue Monge, siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et repand un flot grouillant sur les regions du sud. Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage desert qui environne la Halle aux vins. Une rafraichissante odeur de futailles eventrees folatrait le long des grilles: elle fut pour moi. Je ne sais plus trop ou je passai par la suite. Mes reves se melaient sans cesse a l'univers sensible, si bien qu'en realite je cessai d'exister dans un endroit precis jusque vers six heures. Peut-etre meme fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-etre nulle part. A six heures, je me reveillai sur le bitume du boulevard Bourdon. C'etait une veritable epreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu redoutable pour l'homme insuffisamment sur de soi-meme. Si vous n'etes pas en etat de grace, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un apres-midi d'ete. Il est triste et brulant; le miroitement et les odeurs du canal donnent au promeneur un ecoeurant vertige. Je triomphai du boulevard Bourdon et debouchai glorieusement sur la place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvee de rayons. Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme un homme enivre de difficiles succes. Peu apres, j'abordais la rue Keller, ou habite Lanoue. Je continuais a depenser mon bonheur avec prodigalite et je ne voyais pas le fond de ma bourse. VI Lanoue est un camarade d'enfance, le survivant d'un monde enseveli. Lanoue, c'est un million de souvenirs et un homme par dessus le marche, un homme que j'aime bien. Lanoue a toujours fait partie de ma vie. Il ne fut pas de ceux avec qui, vers la douzieme annee, je jurai d'entretenir d'eternels liens d'amitie. Ceux-la, je ne sais meme pas s'ils sont encore vivants. Je n'ai jamais fait de projets avec Lanoue, ou si peu! Et c'est sans doute pour cela qu'il demeure mele a tout ce qui m'arrive. J'aime tendrement Lanoue; en d'autres termes, le sentiment que j'eprouve pour lui me semble une pure, une vigilante amitie; mais c'est sans doute beaucoup d'orgueil que de se croire capable d'une reelle affection. Lanoue ne sait rien, je pense, du caractere de l'amitie que je lui porte. Quelque chose qui est encore une forme de l'orgueil me pousse a dissimuler comme des faiblesses les penchants les plus spontanes. Et puis, Lanoue ne sait pas qu'il est mon seul ami. Je lui ai toujours laisse croire que je possedais maintes autres relations captivantes et precieuses. Puis-je avouer a Lanoue que je suis une nature tres pauvre, incapable de plusieurs amis? Lanoue est clerc d'avoue. Il s'est marie a la femme qu'il aimait, qu'il aime toujours. Il en a un enfant, un bel enfant dont je suis le parrain. Fameux parrain! Il etait six heures et demie quand j'arrivai chez Lanoue. Je fis, en deux minutes, le plus clair de mes declarations. Marthe, la femme de Lanoue, me dit: --Vous sortez du bureau? Vous etes en avance. Je repondis: --Je ne vais plus au bureau. J'ai quitte.... Lanoue me posa tout de suite une multitude de questions auxquelles je repondis d'un air enjoue, distant, distrait, de l'air, enfin, d'un homme sollicite par des perspectives seduisantes et variees. Je m'etais a demi etendu sur le lit-divan qui fait de la chambre des Lanoue une maniere de salon, et je regardais Marthe baigner le bebe avant de le mettre au lit. Octave Lanoue fumait une petite pipe en bois d'olivier. Il portait legerement inclinee sur l'epaule sa tete qui est fine et agreable a voir. Sa figure exprimait un bonheur si calme qu'il ressemblait a l'absence, au vide, au neant, elle exprimait un bonheur habituel, enfin, quelque chose de comparable au bonheur d'une pendule qui est remontee pour cent ans, au bonheur d'une pierre qui tombe dans l'espace pour l'eternite. Marthe avait l'air content que lui vaut une existence exempte de soucis. Elle plissait le front toutefois et grondait a chaque instant, pour un entetement fugace du bebe, pour une goutte d'eau repandue sur la natte, pour une autre goutte d'eau projetee contre la glace de l'armoire. Je m'en etonnais beaucoup, moi qui n'entends rien au vrai bonheur, moi qui n'ai pas six heures, pas quatre heures de bonheur par annee. Je pensais avec une secrete passion: "De quelle importance est cette goutte d'eau? On pourrait, ce soir, lacher la Seine entiere a travers ma chambre que ma felicite, a moi, n'en sentirait aucune atteinte". Je contemplais le groupe forme par mes amis. Le bebe seul me semblait vivre sa joie, les deux autres la dormaient, pour ainsi dire. Je les considerais avec un peu de mepris, un peu de pitie. Je songeais: "Ils ont tout ce qu'il faut pour etre heureux et ils font figure de momies; leur contentement est empaille. Moi, je suis un miserable, un mauvais fils, un employe congedie et je me sens, aujourd'hui, plein jusqu'aux yeux d'un bonheur authentique, violent, formidable, qui regarde le leur comme l'Himalaya doit regarder un crapaud. C'est injuste, mais c'est epatant, epatant! Allons! Allons! il faut souffler sur ce lac sans rides". Je soufflai de tout mon coeur. Je soufflai en typhon. Je me mis a faire mille folies dont chacune semblait exaucer un de mes demons interieurs. Je pris l'enfant sur mes epaules pour executer des danses vertigineuses. Ce petit etre, seul, etait a mon niveau, de plain-pied avec ma rage heureuse. Il poussait des cris percants qui procuraient une satisfaction aigue a certaines choses qui se demenaient en moi. Peu a peu les deux Lanoue s'echauffaient. Ils s'eveillaient d'un engourdissement; ils semblaient dire: "C'est vrai! nous sommes heureux; alors pourquoi ne sommes-nous pas gais? Pourquoi ne dansons-nous pas? Pourquoi ne crions-nous pas, ne bondissons-nous pas, n'eclatons-nous pas"? Moi, je dansais, je criais. Moi, j'etais affreusement gai. Lanoue me dit soudain: --Tu restes diner avec nous? J'etais venu pour ca. Je presentai pourtant des objections. Je me fis prier. Lanoue cessa d'insister et, tout de suite, une sueur fine me perla sur les tempes. J'entrevis une soiree solitaire avec cet enorme fardeau de gaite que je ne pourrais pas porter seul. Mais Lanoue se reprit a insister et j'acceptai tout de suite, lachement, en begayant presque de frayeur. Cet instant fut une maille lachee dans l'enchainement tendu de mes exaltations. Heureusement, la maille se trouva vite reprise et il n'y parut bientot plus. Le bebe fut couche en grande pompe. Il s'endormit tout de suite, o merveille! Il passa sans hesiter d'une existence vehemente au sommeil, a l'oubli profond, a l'aneantissement. Je n'eus pas le temps de lui porter envie: on discutait du menu. La semence de gaite que j'avais apportee dans la maison germait maintenant toute seule. Lanoue se hatait de descendre a la cave. Il precisait: --Si, si! une des trois bouteilles de vouvray! Et Marthe ajoutait: --Aujourd'hui, ca y est! C'est le moment d'ouvrir la boite de perdreau truffe. La joie humaine, monsieur, est un sentiment curieux et impur: elle a toujours besoin de prendre appui sur des choses materielles que l'on s'introduit dans l'estomac. Meme quand la joie semble detachee de toutes ces bassesses, il lui faut, si elle veut durer, s'adjoindre des arguments digestifs. Il est rare qu'elle les reconnaisse pour cause essentielle, mais elle cherche en eux des confirmations, des renforcements, des conclusions. Peut-etre n'y a-t-il pas la de quoi etre honteux. C'est bien naturel aux betes intemperantes que nous sommes. Fouillez dans vos souvenirs et voyez si vous n'avez pas eprouve le besoin de souligner vos meilleurs moments en associant a votre bonheur quelque vive satisfaction de la langue et du ventre. C'est comme ca! Je pris a coeur de disposer moi-meme le couvert, avec Marthe. La salle a manger des Lanoue donne sur une vaste etendue accidentee: des batisses basses, des usines, des ateliers, un agregat incoherent de maisons anguleuses. Le soleil couchant envoyait a travers ce gachis un rayon horizontal, imperieux comme un glaive, qui venait jusqu'au fond de la piece nous eblouir et aviver notre enthousiasme. On tira le perdreau de sa retraite. C'etait une boite de conserve gardee pieusement, depuis des mois, en vue d'une grande occasion. La boite fut ouverte et l'oiseau apparut, ebouillante, ratatine entre de larges tranches de truffes a l'odeur obsedante. Il y avait d'autres gourmandises. Je supputais avidement le renfort que ces objets pourraient apporter a ma joie. Au moment ou le repas commenca, les deux Lanoue etaient aussi fous que moi. Je les avais tires, hisses. Nous nous agitions sur la meme marche de l'escalier. Nous etions des fantoches aux ficelles egalement tendues. Et, tout de suite, notre contentement poussa des racines dans nos souvenirs, de longues racines qui retournaient sucer toutes les joies d'autrefois pour les interesser a l'heure presente. Nos bons souvenirs etaient nombreux. En outre un charme operait et des evenements qui nous avaient paru nefastes, facheux, revenaient pele-mele avec les autres et nous pretaient a rire. Parmi les parfums des mets et des boissons, notre besoin de bonheur se gonflait sur la table, dans l'aire de nos regards embues, comme un herbivore ventru qui rumine toute une prairie. Que de rires, dans ce passe nourri pourtant d'un present maussade, detestable! Octave, qui possede un petit talent d'imitation, faisait revivre a nos yeux, a nos oreilles, une foule de personnages falots, deformes par vingt ans de recits. C'etaient des souvenirs uses jusqu'a la corde. Il n'en est pas de meilleurs. Quand Lanoue paraissait vouloir omettre une de nos plus venerables plaisanteries, je ne manquais pas de la rappeler moi-meme: elle avait encore quelques gouttes de suc, comme ces vieux citrons a cent reprises exprimes. Marthe, epousee depuis cinq ans, ne participait pas toujours a cette joviale exhumation. Elle s'en plaignait en souriant. C'etait la revanche de l'amitie sur l'amour. Nous mangions des aliments savoureux et simples qui entretenaient une flamme Chaleureuse dans cet etincelant feu d'artifice. La nuit etait venue depuis longtemps, et la lampe, et la fraicheur, quand, sans la moindre raison apparente, sans la moindre raison intelligible, une chose nouvelle apparut en moi. Il y eut un instant precis ou je m'apercus que j'etais un peu moins heureux qu'a la minute precedente. Voila! Je ne peux pas vous exprimer cela plus clairement. Monsieur, vous avez ete au bord de la mer. Vous avez assiste a la montee du flot: il monte, il monte pendant des heures, plus audacieux, plus temeraire a chaque vague, et l'on ne peut imaginer qu'il s'arretera. Et puis vient un moment ou l'eau hesite. Alors, c'est fini! C'est fini. A compter de cette defaillance, on voit l'eau ceder, on la voit se retirer, fuir honteusement. Elle decouvre d'horribles bas-fonds et des miseres, des profondeurs qu'on avait oubliees; elle livre tout cela a la clarte, et on ne peut pas la retenir; on ne peut pas Empecher cette desertion. Je compris tout de suite que ma joie s'en allait, que j'allais etre abandonne, devetu, trahi. Je percus une denivellation brusque: les Lanoue continuaient leur ascension. Je les regardais s'elever, comme un voyageur fourbu qui ne peut plus suivre ses compagnons que de l'oeil. Je fis effort pour regagner du terrain. Peine perdue! Je debitai quelques bourdes: elles ne furent profitables qu'aux autres; elles me parurent, a moi, grossieres, deshonorantes. Les aliments perdirent leur vertu: je me surpris a en critiquer secretement la nature, la preparation, l'opportunite. Une malveillante lucidite s'empara de mes yeux, de mes oreilles. J'observai Lanoue; je m'apercus avec desespoir qu'il se complaisait a des niaiseries, a des balourdises, auxquelles j'accordai des rires parcimonieux, teintes d'ironie, puis, bientot, de cruaute. J'eus envie de crier, d'appeler a l'aide, au secours, comme un matelot en detresse sur un esquif avarie. C'etait bien inutile: la solitude s'elargissait autour de moi, tenebreuse, impenetrable, mortelle. J'apercevais les Lanoue comme des gens d'un autre monde, comme un poisson doit apercevoir une hirondelle. Il n'y avait rien a faire. Je me resignai avec amertume. Je pensais a moi-meme ainsi qu'a un animal que l'on saigne a blanc et qui voit couler son sang, qui voit ruisseler de lui tout espoir, toute vie. En moins d'une demi-heure, le sacrifice fut consomme. Je fus deshabite de la grace, vide, extenue. Bien plus, un deficit redoutable se creusa, s'accusa. J'avais fait des depenses Imprudentes, j'avais gaspille la joie; je m'etais endette, ruine pour longtemps. Je commencai de me reprocher ma stupide joie de l'apres-midi; j'en fis un examen methodique, impitoyable, m'imputant a crime cette vaine et malfaisante prodigalite. Les Lanoue ne s'apercevaient de rien. Ils continuaient tout seuls; ils se moquaient bien de moi! J'avais l'air d'etre avec eux; je crois meme que je repondais a leur propos; mais je leur vouais un ressentiment presque haineux. C'etait bien leur faute si j'avais perdu, disperse, dilapide ma fortune interieure. Ils m'avaient aide dans mes folies, seconde dans mes exces, precipite sur le fumier de Job. Un moment vint ou je n'y tins plus, je me levai pour partir. Je dus soutenir une espece de lutte. Mes amis me voulaient encore et tachaient a me garder. Je me roidissais pour me depetrer d'eux, comme un amant decu se depetre d'une vieille maitresse. Ils lacherent pied. Ils prirent assez vite leur parti de mon depart, ce qui redoubla ma rancune. N'etaient-ils pas deux pour assouvir leur rage? Il etait d'ailleurs temps pour moi de me replonger dans l'isolement. Les divers episodes de ma journee commencaient a me remonter aux levres, et les plus joyeux m'etaient les plus intolerables. Sur quelques paroles d'adieu je me precipitai dans l'escalier noir et chaud. J'eus la sensation d'avoir rompu mes amarres et de me trouver au moins libre, libre d'etre malheureux a mon gre. La rue m'emporta, comme un noye au fil de l'eau. Des forces anciennes et inconnues deciderent de mon itineraire. Je revoyais, une par une, toutes les minutes de cette journee funeste: le bureau, M. Jacob, M. Sureau, la tentation, l'acte idiot et pourtant necessaire, mon retour a la maison, ma fureur et la bonte de ma mere. A compter de ce point, je n'avais pas assez de violence et de froide mechancete pour juger mon etourderie, ma joie insolite, ma prodigieuse sottise. Surtout, surtout, je m'en voulais de n'avoir pas prevu a quel abime de misere me conduirait cette orgie de bonheur immerite. J'errais, d'un pas de somnambule, dans un Paris tenebreux et sec. Les chaussees exhalaient une suffocante odeur de poussiere et de crottin torrefie. Chaque reverbere saisissait mon ombre au passage, la faisait tournoyer et la repassait au reverbere suivant. C'etait a vomir. Accoude au parapet du pont Sully, je passai une heure confuse a rassembler les elements de mon desespoir, a les reunir en faisceau. Je fis d'inouis efforts pour etre malheureux avec precision. Cela aussi m'etait interdit: je n'etais pas meme une grande infortune, j'etais une chose gachee, gatee, informe, derisoire. La sonnette de ma maison me reveilla, non par le bruit: il est grele et enfoui au plus profond de la batisse, mais par la fraicheur visqueuse du bouton de cuivre dans ma main. Je gravis les escaliers a pas lents, couvert de sueur, etourdi par l'haleine des plombs disposes aux fenetres des etages. Parvenu sur mon palier, j'entrevis la necessite d'entrer furtivement, sans reveiller ma mere. L'idee de me retrouver en face de la pauvre femme me remplissait de confusion et de honte. J'avancai donc sur la pointe des pieds, comme un larron. Maman avait, a son ordinaire, laisse, sur le buffet, une petite lampe allumee. Je la soufflai pour ne pas, d'aventure, apercevoir dans une glace la hideuse figure que je devais avoir. Je passai dans ma chambre, enlevai mes chaussures et me jetai sur le divan. Une lueur mysterieuse, issue des profondeurs du ciel parisien agonisait sur le cuivre de la petite Lampe juive qui pend dans l'angle des murailles. J'attachai mes yeux a cette bouee infime et, les poings aux dents, je passai la nuit a me mepriser et a me hair. VII A compter de ce jour une periode commenca qui m'a laisse un souvenir indefinissable, un souvenir plein de douceur et de honte. Je songe a ce temps-la comme a un immense sommeil. Rien de surprenant, car j'ai fait alors de reels efforts pour fondre mes jours et mes nuits dans le meme engourdissement, dans la meme torpeur. Je vous l'ai dit, Oudin me ramena, des le lendemain de l'algarade Sureau, mon petit materiel de scribe. Je rangeai tout cela dans un coin de la chambre, en attendant le moment d'entrer dans une autre place. Et, tout de suite, ma nouvelle vie commenca. Je me levais tard dans la matinee. Les premiers jours, vers six heures, une sorte de choc interieur me faisait ouvrir les yeux, ce qui est bien naturel puisque, pendant des annees, je m'etais leve a cette heure-la pour aller travailler. Je continuai donc, pendant quelque temps, a me reveiller vers six heures; j'en eprouvais un plaisir particulier et je me disais que, n'ayant rien a faire, au dehors, de si grand matin, il m'etait completement inutile de sortir du lit. Cette reflexion agreable etait en general suivie d'une foule d'autres pensees moins heureuses: je songeais a ma situation perdue et a la necessite d'en trouver une autre. Bref, le remords empoisonnait parfois ce loisir indu et achevait de me reveiller. Le plus souvent, par une sorte d'effort a rebours, par une sorte d'adhesion a l'inertie que le Sommeil infusait encore dans mes membres, je congediais les pensees importunes et m'enfoncais avec delice dans un neant horrible et voluptueux. J'etais, comme au centre d'un espace noir, couche, suspendu, balance. Toutes mes idees, toutes mes volontes, toutes les choses qui etaient moi demeuraient refoulees circulairement, dans l'ombre. Je les percevais ainsi qu'un peuple de larves confuses. J'etais bien; j'etais si peu! La mort ressemble peut-etre a cela; en ce cas, c'est une bonne chose. Je me rappelle seulement que, plaquee sur mon ame, sur le restant informe de mon ame, il y avait l'image bleue et rectangulaire d'une fenetre, entrevue a travers les cils comme derriere les barreaux d'une cage. Parfois, au coeur de ce neant, j'etais visite, traverse par un songe. C'etait un songe bouscule, haletant, comme ces histoires que l'on represente au cinematographe. Presque tous mes songes se deroulent dans un silence effrayant. Ceux ou il y a du bruit, des paroles, des chants, sont rares: ils me laissent l'ame bouleversee pour plusieurs jours. Je reve tres souvent; je reve des reves vagues et forts. C'est-a-dire que je vois des images dont le contour n'est pas net, mais dont la couleur est violente. Je ne sais pourquoi je vous parle de ca; je suis un homme si ordinaire, si affreusement semblable a tous les hommes! Ce qui me frappe le plus, au sujet de mes songes, c'est que je n'ai pas besoin d'etre endormi pour rever. Entendez bien, je ne dis pas rever comme font les poetes, je dis bien rever comme un dormeur, tomber en proie a un monde terrible, incoherent, magnifique. Souvent je suis en plein travail, par exemple, j'ecris, sous mon petit abat-jour et, tout a coup, crac, j'ai a peine le temps de sentir que mon ame change d'allure et me voila dans une autre vie. Parfois, c'est en marchant, dans la rue, que ca me prend. Mais il faudra que Je vous entretienne de mes reves une autre fois; je n'ai deja que trop de choses a vous raconter sur ce monde-ci, inutile de m'aventurer dans l'autre. Je vous parlais des songes que je faisais avant de m'eveiller. Eh bien! meme quand je ne me rappelais rien, au reveil, de ces songes du matin, ils m'impregnaient tellement qu'ils donnaient un parfum a mes journees, qu'ils decidaient pour jusqu'au lendemain, de la couleur de mon ame. Vers neuf heures, je rejetais mes couvertures. De la cuisine, ou travaillait a petits bruits ma pauvre maman, arrivait l'arome du cafe, insidieux et penetrant comme une pensee. Je me levais et passais mes vetements avec une lassitude odieuse: la lassitude des choses a venir. J'allais retrouver ma mere a la cuisine et l'embrassais en silence. Chaque jour, j'etais certain qu'elle m'allait faire quelque juste observation, qu'elle allait me reprocher mes sommes interminables et ces grasses matinees qui menageaient dans mon existence de larges vides, obscurs et poudreux. Mais, chaque jour, ma mere me disait en m'embrassant tendrement: --Mon Louis, je t'ai fait griller un peu de pain d'hier. Je m'asseyais sur le tabouret canne, entre l'evier et le buffet de bois blanc. J'occupais la une place etroite comme une destinee. Je tournais le dos au jour avare de la petite cour et, cale, soutenu, etaye par toutes les choses environnantes, je me trouvais bien. Oui, j'etais bien, malgre tout, j'etais bien avec lachete, avec hebetude. J'aime le cafe; j'aime aussi la suave odeur du pain grille. Je jouissais donc de ces biens immerites, pendant que ma mere me regardait doucement, attentivement, de ses yeux accoutumes a la penombre. Je comprenais que je devais etre defigure par le sommeil; je me sentais les traits epais, bouffis, les yeux poches, les cheveux secs et emmeles; mais tout m'etait egal: l'essentiel etait de ne pas rompre le charme engourdissant qui me permettait de passer d'une nuit a l'autre sans secousse, sans heurt, sans reveil effectif. Le petit dejeuner fini, je retournais dans ma chambre pour y faire ma toilette. Comme j'avais devant moi un temps illimite, je procedais a mes ablutions avec beaucoup d'irregularite et de negligence. Il m'arrivait ainsi, certains jours, de parvenir au soir ayant remis d'heure en heure le soin de me raser. Je finis par y renoncer tout a fait, et c'est depuis que je porte cette maniere de barbe que vous me voyez et qui me degoute profondement. Ah! monsieur, je me connais assez bien pour juger sans mansuetude l'homme, cet etre repugnant voue a la vermine et a l'esclavage. Excusez-moi de vous dire ca tout net, mais comment en parler sans colere? Pendant treize ans j'avais, chaque matin, dispose de vingt minutes environ pour veiller a la proprete de mon corps, et je vous assure que ces vingt minutes etaient bien occupees. Je suivais un ordre, toujours le meme: les mains, le visage, les pieds, etc... La vie etait facile, je n'avais qu'a obeir a mes habitudes. A partir du moment ou je disposai, pour les memes soins, de presque toute ma journee, je ne parvins plus a faire correctement quoi que ce fut de mon programme. Je remettais sans cesse a plus tard une chose ou une autre, en me reprochant, au fond, amerement tous ces delais. Pendant cette periode remarquable, il m'arriva de rester quinze jours de suite sans me laver les pieds, et cela parce que j'avais dix fois le temps de le faire. Et n'allez pas croire que c'etait un oubli. Non pas! Je regardais reveusement mes pieds nus et pensais qu'ils pouvaient encore aller jusqu'au lendemain. De lendemain en lendemain, ils finissaient par etre parfaitement sales. Au milieu de ma toilette, je me prenais a fumailler, a ouvrir un livre. Je m'enfoncais dans un angle du canape et je revassais indefiniment. Du lit defait s'echappaient de grosses bouffees de sommeil. Mes reves de la nuit, embusques sous les meubles, derriere les cadres, dans les fleurs du papier mural, montraient un oeil et sortaient doucement, comme des demons. Ils reprenaient possession de la chambre et de moi-meme. Ils nouaient et tortillaient autour de mon ame une farandole tourbillonnante et, des lors, le temps s'arretait au milieu de l'eternite comme un navire paralytique sur une mer de sirop. Cela durait jusqu'a ce que ma mere vint ouvrir doucement la porte, non sans avoir fait trois ou quatre fois: "hum! hum!" Alors les reves filaient comme des rats sous la commode et la torpeur me desertait. --Louis, disait maman, veux-tu que je fasse ton menage? --Oui, oui, criais-je en me hatant de me vetir. Le savon avait seche sur mes joues, il ne me restait plus assez de temps pour me raser. Je passais, au galop, ma veste et mes chaussures et sortais de la chambre en disant: --Je m'en vais aller voir cette place d'expeditionnaire. Tu sais? Cette etude d'avoue.... --Va, mon Louis, repondait maman en remuant a pleins bras le lit de plumes et le traversin, comme si ces objets n'eussent pas ete habites par une multitude de figures vivantes que j'etais seul a connaitre. Je prenais mon chapeau et ma canne, bien qu'on m'eut, lors d'une recente demarche, fait observer que, pour un employe, la canne donnait une allure "amateur" peu recommandable, et je tirais derriere moi la porte du logement. A peine cette porte fermee, je voyais la clarte louche de l'escalier s'animer d'une foule d'images rampantes, bondissantes, caressantes. Mes demons etaient la. Ils m'attendaient, comme des chiens qui veulent etre emmenes a la promenade. Ils m'entouraient en jappant, me lechaient les mains, sautaient a mes trousses et, tout en descendant les marches humides et usees, je me debattais entre mille reves fabuleux, comme un noye qui coule a pic. VIII Je m'en allais au hasard des rues, et la journee etait devant moi comme un desert calcine, sans horizon et sans surprises. Ceux qui disent que la vie est courte, ils me font rire, entendez-vous, rire, rire! Ce sont les annees qui sont courtes, mais les minutes sont longues et ma vie, a moi, n'est faite que de minutes. Je suivais le trottoir, marchant de preference sur la bordure de granit. Je laissais le bout de ma canne tremper dans le ruisseau. J'aime les ruisseaux des rues. Ils coulent sur des paves et tarissent a heure fixe, je sais; ils ne naissent pas d'une source, mais d'un robinet de fonte. Tant pis! On n'a jamais que la poesie qu'on merite. J'ai passe une partie de mon enfance, malgre ma pauvre maman, a pecher des epingles rouillees et des boutons de bottines dans les ruisseaux de la rue Tournefort. Aujourd'hui, je ne patauge plus dans l'eau sale, mais je regarde encore avec attention les petits morceaux de vaisselle, le gravier, les infimes debris que le courant lave et entraine peu a peu vers l'egout. Et puis, le ruisseau chante quand meme sa petite complainte. Cela me fait penser a des prairies, a des fleuves, a des pays que je ne connaitrai jamais. C'est de l'eau civilisee, de l'eau pourrie. De l'eau, de l'eau malgre tout! La mer, les grands lacs, les torrents dans la montagne! Si vous passez rue Lhomond, le soir, assez tard, a l'heure ou les bruits de Paris s'engourdissent et s'endorment, vous entendrez, au-dessous de vous, tous les egouts de la montagne Sainte-Genevieve qui chantent doucement, comme des cataractes lointaines. Ce sont les cataractes de mes voyages, a moi. Que voulez-vous? Je ne suis presque jamais sorti de Paris; je n'ai rien vu, je ne sais rien, je suis un homme quelconque, un homme insignifiant, oui, oui, insignifiant. Je n'ai rien a vous raconter d'extraordinaire. Toutes mes aventures me sont arrivees en dedans. Et vous etes bien bon de m'ecouter, moi qui n'ai rien a vous dire, moi qui ne suis fait qu'avec des riens. Je suivais donc le trottoir. Je n'etais pas trop malheureux. J'avais a peu pres autant d'ame qu'une chrysalide et je ne me sentais pas presse de briser mon enveloppe. J'aurais voulu rester jusqu'au soir dans cette espece de torpeur qui prolongeait pour moi la nuit. Malheureusement toutes sortes de mecanismes se mettaient a jouer et c'etait bientot fini de mon repos. Le plus souvent, ca commencait par l'absurde histoire du nombre des pas. Vous savez? Les blocs de granit qui forment la bordure du trottoir sont disposes bout a bout. Je marchais dessus, d'abord sans y penser; puis je commencais a m'apercevoir que, tous les deux pas, je posais le pied sur l'interstice qui separe deux des blocs de la bordure. Alors, comme malgre moi, je m'appliquais a faire exactement deux pas d'un interstice a l'autre. Je m'y appliquais sans m'y appliquer, sans en avoir l'air, d'abord parce que j'aurais eu honte de donner aux passants le spectacle de ma sottise, ensuite parce que j'etais profondement persuade que ce n'etait la qu'un jeu de mon corps, un jeu auquel mon esprit ne participait point. Et voila ou commence l'absurde: un moment arrivait ou je ne pouvais plus detacher ma pensee de cette affaire d'interstices. Peu a peu, tout en affectant la plus parfaite Indifference, je sentais bien que j'allongeais ou que je raccourcissais mes pas, assez pour appliquer juste ma semelle sur l'interstice. Et je faisais cela d'une facon tres detachee, comme si j'eusse voulu me cacher mon action a moi-meme. Cet etat de choses durait un certain temps et, soudain, je m'apercevais que l'imagination entrait en danse. Je me disais--non, ce n'est pas moi qui disais cela, c'est quelque chose qui etait en moi sans etre moi--je me disais que, si je ne parvenais pas jusqu'au troisieme bec de gaz en faisant regulierement deux pas par bloc de granit, ma vie serait manquee, mes entreprises vouees a l'echec. Arrive au troisieme bec de gaz, je m'assignais une nouvelle tache, celle, par exemple, d'atteindre dans les memes conditions un kiosque a journaux. Une, deux; une, deux; u-une, deu-eux... Comprenez-vous? Et le demon murmurait: "Si tout va bien, si tu fais bien exactement tes deux pas, il ne peut manquer de t'arriver quelque chose d'heureux dans la journee". Ah! vraiment, monsieur, est-il possible d'etre aussi bete? Songez que je ne suis pas du tout superstitieux, songez surtout qu'en faisant toutes ces momeries je ne cessais de me contempler avec mepris et meme, le plus souvent, de penser a autre chose. Parfois, c'etait la ridicule histoire du precipice. Je vais vous expliquer cela. J'en ai honte, mais, puisque j'ai entrepris de tout vous dire, je vous dirai tout, c'est-a-dire pas grand chose, car celui qui tentera d'expliquer, en dix gros volumes, ce qui se passe dans le coeur d'un homme pendant une seule minute, celui-la entreprendra une besogne surhumaine. Je marchais donc sur la bordure du trottoir, tres aisement, tres naturellement, sans penser a rien de precis. Tout a coup, j'imaginais --c'etait plutot une idee qu'une veritable imagination--j'imaginais qu'a droite et a gauche de l'etroite bordure il y avait un precipice et que je devais avancer sans le moindre faux pas. Il n'en fallait pas davantage pour me faire hesiter, begayer des jambes, trebucher et, finalement, mettre un pied sur le bitume ou dans le ruisseau. Alors, j'etais soulage; le charme etait rompu. Je changeais de trottoir ou je passais sur la chaussee et, pendant un grand moment, je ne pensais plus a toutes ces idioties. J'atteignais quelque croisement de voies. Autre affaire! La multiplicite des itineraires me jetait dans une espece de stupeur. Autrefois, en allant au bureau, je n'avais jamais de ces indecisions. Une seule route me semblait possible: celle que cinq ou six ans de pratique m'avaient fixee, celle qui etait jalonnee de mille reperes familiers. Mais, dans les promenades dont je vous parle, il n'en etait plus de meme: le but de mes pas etait, le plus souvent, tres indecis et le temps ne me pressait point. Alors, je m'arretais a l'angle d'une maison, devant quelque morne boutique. J'etais tire a gauche, pousse a droite, partage, flottant. Je tournoyais sur moi-meme comme une barque que le courant hale dans un sens et que le vent sollicite dans le sens oppose. Je fermais les yeux et foncais au petit bonheur. Eh bien, a ce train-la, il m'arrivait quand meme d'arriver, si j'ose dire. En d'autres termes, je finissais quelquefois par me trouver dans un endroit qui n'etait pas n'importe lequel. C'etait, je suppose, la fameuse etude d'avoue ou il y avait a prendre une place d'expeditionnaire. J'entrais, je faisais antichambre, j'etais amene en presence d'un employe superieur. Toujours il y avait quelque chose qui ne marchait pas: ou bien la place etait prise depuis la veille, ou bien la place ne convenait qu'a un tout jeune homme, ou bien on exigeait quelque connaissance speciale dont je me trouvais depourvu. Parfois le "principal clerc" me demandait les references fournies par mes derniers patrons. Je promettais de les apporter le lendemain et je degringolais en hate l'escalier. Ma journee etait finie. J'avais fait ma demarche; elle prouvait, une fois de plus, qu'il m'etait impossible de trouver une place. Cette certitude etait, precisement, la seule chose que je cherchais. IX Apres le dejeuner, j'allais dans ma petite chambre. J'etais tout a fait sur de ce qui m'y attendait, mais j'affectais, vis-a-vis de moi-meme, de n'en rien savoir. Ah! monsieur, si je trompais le plus cruel de mes adversaires avec la moitie de la perfidie que j'apporte a me duper moi-meme, je serais, en verite, une canaille. J'allumais un megot, je deployais le journal, j'ecrivais quelque insignifiante lettre. J'ecoutais les bruits que faisait ma mere en desservant la table ou en lavant la vaisselle et je disais a haute voix: --J'ai bonne envie d'aller, tantot, voir cette usine de Montrouge, tu sais, maman? Ou bien: --Je n'ai pas encore recu de reponse de la maison Malindoire et Simonnet. Je cherche dans le plan de Paris... Voila le genre de betises que je disais pour me donner le change sur les raisons qui m'avaient attire dans ma chambre. Cependant, je lancais, a la derobee, de brefs coups d'oeil vers mon vieux canape. Il avait l'air narquois et paterne des gens habitues au triomphe. Je le regardais avec une fureur desesperee; il se contentait de bailler par tous les trous de sa tapisserie. J'allais a la fenetre et observais les nuages d'un air soucieux. Faudrait-il prendre un parapluie? Non! Je verifiais devant la glace le noeud de ma cravate. Je feuilletais mon carnet d'adresses et, tout a coup, sans trop savoir comment cela m'etait arrive, je me trouvais etendu, tout de mon long, sur le canape. J'entendais, avec mon dos, les ressorts etouffer un rire insultant. Qu'importe! J'etais allonge, tout droit, comme une pirogue au fond d'une crique. Je flottais, j'attendais les courants et les brises. Le demon de mes nuits nouait autour de ma poitrine une etreinte souveraine et, enlaces, face contre face, nous nous enfoncions tous deux dans l'autre monde. Le reveil etait odieux, avec ce corps plus pesant qu'une montagne et l'aigreur, dans la gorge, des aliments mal digeres. Je prenais encore une fois ma canne et mon chapeau et m'en retournais a la rue. Je pensais par moments avec precision a la place qu'il me serait donne de rencontrer, d'obtenir. J'imaginais des bonheurs absurdes: j'allais decouvrir un secretariat, oui, un secretariat! J'aurais un bureau solitaire, avec une fenetre ouvrant sur un arbre qui me baignerait d'une clarte verte, fraiche, funeraire. On me laisserait tout a fait seul; on Finirait meme par m'oublier un peu; je vivais la dans une paix profonde, je serais tranquille, tranquille, comme mort. Monsieur, vous allez prendre de moi une idee qui a bien des chances d'etre fausse. Vous allez penser que j'ai un sale caractere, que je suis un misanthrope. Moi, un misanthrope! C'est absurde! J'aime les hommes et ce n'est pas ma faute si, le plus souvent, je ne peux les supporter. Je reve de concorde, je reve d'une vie harmonieuse, confiante comme une etreinte universelle. Quand je pense aux hommes, je les trouve si dignes d'affection que les larmes m'en viennent aux yeux. Je voudrais leur dire des paroles amicales, je voudrais vider mon coeur dans leur coeur; je voudrais etre associe a leurs projets, a leurs actes, tenir une place dans leur vie, leur montrer comme je suis capable de constance, de fidelite, de sacrifice. Mais il y a en moi quelque chose de susceptible, de sensible, d'irritable. Des que je me trouve face a face non plus avec des imaginations mais avec des etres vivants, mes semblables, je suis si vite a bout de courage! Je me sens l'ame contractee, la chair a vif. Je n'aspire qu'a retrouver ma solitude pour aimer encore les hommes comme je les aime quand ils ne sont pas la, quand ils ne sont pas sous mes yeux. Vous le voyez, je fais mon possible pour vous expliquer des choses inexplicables, pour bien vous montrer, surtout, que si j'ai l'air d'un misanthrope, c'est, precisement, parce que j'aime trop l'humanite. Peut-etre me direz-vous qu'avec une nature comme la mienne il faut plutot chercher son bonheur dans les choses. J'entends bien; mais il est necessaire de faire des avances aux choses pour qu'elles vous procurent de la joie, et je suis, le plus souvent, une ame trop ingrate, trop aride pour faire des avances. Je m'en allais donc par les rues en ruminant ma vie et en constatant, presque a toute minute, que le monde m'echappait, que j'etais abandonne, un vrai pauvre, un miserable. Un jour, dans la rue d'Ulm, une rue bien paisible, j'apercus un apprenti qui tirait une voiture a bras. La voiture etait lourdement chargee. L'apprenti avait l'air d'une grenouille remorquant un paquebot. Penche en avant, il pesait de tout son maigre corps sur la bricole qui lui sciait les epaules. D'une main, il serrait un des brancards et, de l'autre... Ah! devinez! De l'autre, il tenait un livre et, tout en tirant sa voiture, il lisait, avec des yeux qui lui sortaient de la tete. Je ne sais ce que lisait ce garcon; mais, toute la soiree, je ressentis une sombre impression d'envie et de honte. L'existence du petit bonhomme lisant dans les brancards, cette existence me semblait pleine, riche, desirable, au prix de la mienne si creuse et si mediocre. Le plus souvent mes longues promenades sur le trottoir me valaient toutes sortes d'histoires desagreables. Une fois de plus j'appelle "histoires" ce qui n'en est pas, c'est-a-dire des choses qui se passent uniquement a l'interieur de la bete. Je marchais d'un pas bien regulier. J'etais tout entier avec de vieilles pensees, des souvenirs, d'informes reves. Je ne regardais ni les gens qui allaient dans ma direction, ni ceux qui allaient dans la direction opposee et, brusquement, une femme qui marchait devant moi, une femme que je n'avais meme pas vue, se retournait d'un air offense et changeait brusquement de trottoir. Voila qui est vexant, je vous assure, voila qui me remplissait d'amertume. Passer droit son malheureux chemin et etre pris pour un suiveur, pour un de ces imbeciles qui vont a la piste. Ah! non! Et cela simplement parce que, sans y faire attention, je marchais peut-etre depuis trois ou quatre minutes a la meme allure que cette peronnelle. Et voila, voila la vie des grandes villes! Il faut avoir son rythme a soi et faire constamment en sorte qu'il ne coincide pas avec celui d'aucun autre. Marcher du meme pas que quelqu'un, c'est deja attenter un peu a sa liberte, et, parfois, alarmer sa pudeur. Il faut vivre avec des millions d'etres qui sont nos semblables en affectant non seulement de ne pas les voir, mais encore en s'appliquant a les fuir poliment, sociablement. Je vous avouerai que tout cela me degoute et c'est pourquoi je recherche, en general, les rues ou il n'y a personne. Ces rues-la sont rares a Paris. J'etais, malgre que j'en eusse, oblige de passer le plus souvent dans des endroits tres agites. C'est ainsi que je me trouvai, un soir, en pleine foire du Lion de Belfort, sur le boulevard Arago. Je me souviens de ce soir-la, parce que je vis une chose bien curieuse, une chose que je trouve bien triste et que vous trouverez peut-etre tout a fait reconfortante, tant il est vrai que rien n'est absolument triste, en soi. Je vous disais donc que je suivais le boulevard. Arago; borde, dans cette partie-la, de baraques chetives, sordides, qui etaient le rebut de la foire. Vous savez, de ces baraques ou l'on vend de la "pate qui se tire", verte et rose, de ces baraques ou l'on casse des pipes a coups de carabine, ou l'on montre une femme-poisson, enfin des choses a pleurer d'ennui. Je vis tout a coup une espece de tente rapiecee sur laquelle etait etalee une affiche de calicot. C'etait la-dedans que le professeur Stenax devoilait l'avenir d'apres les methodes magnetiques. Il y avait, devant la baraque, un petit groupe d'ouvrieres, de soldats, de flaneurs. il y avait aussi une espece de vieux mangrelou, avec une barbe de quinze jours, toute blanche, des loques sur le corps et je ne sais quel air de desespoir famelique imprime dans sa figure fripee. Un homme fini, use avec des yeux de chien ou d'enfant et une odeur de misere incurable. Eh bien, monsieur, il est entre dans la baraque. Il est entre derriere les petites bonnes, les employes et les garcons de boutique. Il tenait avec force la main fermee sur un gros sou, son gros sou de la journee, surement. Il l'a donne d'un air inquiet et hesitant. Il l'a donne pour entrer dans la baraque ou l'on allait lui parler de son avenir. Voila! Voila les choses que je voyais dans mes promenades. X Je m'attarde a vous raconter des balivernes et je perds le fil de mon affaire. La periode dont je viens de vous parler dura jusque vers le mois d'octobre. Je ne comptais pas les jours; je sentais le temps se derober sous moi et je n'en demandais pas davantage. Vivre vraiment? Je remettais la vie a plus tard, a cette date indeterminee ou arriveront les evenements qui doivent arriver pour moi. Comprenez-vous? Je m'apercus quand meme du changement de la saison; la fraicheur vint et maman me dit un jour: --Louis, il va falloir mettre tes vetements d'hiver. J'avais, pour l'ete, un vieux complet noisette que j'aimais beaucoup. Les soins de ma mere lui conservaient une sorte de decence; mais il etait si lime, si poli, qu'il paraissait humilie et malheureux. Cela me plaisait: c'etait bien le vetement qui s'ajustait a mon ame. Je retrouvais, chaque jour, tous les plis de cet habit, toutes ses deformations et ses reprises comme autant d'habitudes bien a moi, comme des manifestations de ma pauvrete Interieure. Grace a ce pantalon cagneux et couronne, grace a cette veste terne et bossue, je me sentais assure de passer inapercu, ce qui est un si grand bien dans l'existence. Mere me fit donc endosser mon vetement d'hiver, cette jaquette assez chaude, presque noire, que vous me voyez aujourd'hui, qui etait a peu pres neuve alors et que j'avais en horreur. Je n'ai d'ailleurs pas cesse de l'execrer. Regardez ces pans ridicules qui me font ressembler a un scarabee. Est-il possible que, pour gagner sa vie, un homme soit oblige non seulement d'abandonner son temps, mais encore de sacrifier tous ses gouts, de livrer jusqu'a l'aspect exterieur de sa personne? Je mis donc cette jaquette pour mes courses et mes promenades. En general, je ne portais sur moi que des sommes derisoires; dix sous, quinze sous. Depuis la perte de ma place, je n'osais pas demander d'argent a ma mere. La pauvre femme ne me parlait jamais de ces choses. Parfois j'allais, pour elle, faire quelque achat et je ne lui rendais pas la monnaie. C'etait une facon assez discrete, assez detachee de me procurer les quelques sous necessaires a mes menus besoins. Je ne depensais rien, croyez-le bien; mais, de temps en temps, malgre tout, l'omnibus, le metro, un timbre. Or, cette espece de misere qui, sous mon vieux vetement, m'etait assez indifferente, me devint odieuse quand il me fallut trimbaler une jaquette de cheviotte, une jaquette d'employe aise ou de bourgeois. Cet habit, en desaccord avec l'etat de mon gousset, me devint comme un mensonge intolerable. C'est certainement a cette jaquette que je dus toutes sortes d'idees absurdes. A cause d'elle aussi je me mis a chercher une place avec une activite plus reelle. Cette activite devint bientot fievreuse sans cesser d'etre inefficace. Les places! c'est comme les idees, on les trouve quand on ne les cherche pas. Les gens qui possedent une situation avantageuse et sure disent volontiers: "Un garcon vraiment courageux, vraiment resolu finit toujours..." Ah! monsieur, ce que la chance et le succes peuvent rendre les hommes betes et injustes! A compter du moment ou je pensai avec une reelle angoisse: "Allons! Allons! il faut que je trouve une place!" j'eus l'impression obscure mais tenace que je ne trouverais absolument plus rien. Et, en fait, je ne trouvai plus rien; j'entends plus rien qu'il me fut possible d'accepter avec dignite. Un mur, un mur! Avoir le sentiment que l'on est devant un mur tres haut, tres lisse, tres epais, et que ce mur-la, c'est l'avenir, et qu'on ne peut ni l'escalader, ni le renverser, ni le percer. Ceux qui n'ont eprouve que du bonheur dans leur vie ne peuvent pas comprendre un tel sentiment. Il vous est sans doute arrive d'attendre quelqu'un, le soir, au coin d'une rue, sous un bec de gaz. Il vous est arrive d'attendre pendant une heure, puis pendant deux heures, de savoir que la personne attendue ne viendrait surement plus et de continuer a esperer quand meme. Il vous est arrive de connaitre de telles angoisses et, aussi, celle que l'on eprouve a s'en aller en se retournant tous les dix metres, bien qu'il soit evident que personne ne viendra, a se retourner et a revenir sur ses pas, malgre la certitude que tout cela est parfaitement inutile. Ma vie fut en tout point comparable a cette vaine attente sous le bec de gaz, dans la pluie, au coin d'une rue. Je savais que tout espoir etait inutile et je faisais plusieurs fois par jour les gestes et les demarches d'un homme qui a de l'espoir. Ce qu'il y avait de remarquable pour moi, pendant toutes mes courses, pendant tous ces moments de solitude ambulante, c'etait l'activite excessive avec laquelle je pensais. Il est difficile de dire exactement ce qu'on veut: en parlant de l'activite avec laquelle je pensais, je m'apercois que je ne traduis pas du tout la verite. Dire que je pensais avec activite, cela pourrait donner a croire que je m'appliquais a penser, que je m'y appliquais volontairement, victorieusement. Eh bien, non! En realite, ce qu'il y avait de frappant c'etait bien plutot la passivite avec laquelle je pensais. J'etais visite, traverse, brutalise, viole par maintes pensees que je subissais sans les provoquer en quoi que ce fut. Puis-je dire que je pensais? Puis-je m'attribuer ce merite? N'etais-je pas plutot le temoin impuissant, la victime? N'etais-je pas plutot le champ de bataille ravage? Non, vraiment, je ne pensais pas, je ne faisais rien pour penser. On pensait en moi, a travers moi, envers et contre moi. On pensait sans se gener, a mes frais, comme on bivouaque en pays conquis. Il y a sans doute des gens tres savants et tres favorises qui se proposent de penser sur un sujet et qui tiennent leur propos; il y a des gens capables de diriger leur esprit comme un navire sur une mer semee de brisants, des gens qui pensent reellement, c'est-a-dire qui pensent ce qu'ils veulent. Heureuses gens! Pour moi, le plus souvent, je suis le lit d'un fleuve: je sens rouler un courant tumultueux; je le contiens, c'est tout. Et encore, voyez les mots! Je ne le contiens pas toujours, ce courant: il y a l'inondation. Prenez les choses comme vous voudrez, le fait certain est que, pendant que j'errais a la recherche de cette introuvable situation, mon esprit devenait le lieu d'une fermentation vehemente. Ici prend place un evenement que je vais essayer de vous relater, qu'il me faut bien vous relater, mais dont je ne peux parler ni aisement, ni calmement. Je regagnais la maison. C'etait un soir de la mi-octobre. Il etait peut-etre sept ou huit heures. Il tombait une de ces pluies dont on ne devrait pas dire qu'elles tombent, car elles semblent sourdre de l'air malade, du sol, des choses, des hommes. J'avais passe l'apres-midi a refuser deux ou trois propositions humiliantes: des besognes d'esclaves, d'automates ou de betes de somme. Je venais du fond de Grenelle et je suivais la rue de Vaugirard. Je recapitulais ma journee: elle ne me montrait qu'un visage morne et reveche. Je n'avais pas, en poche, de quoi prendre l'omnibus et je marchais, sans trop me presser, dans les flaques, dans la boue, enivre de mon decouragement et de mon amertume. En passant au niveau de la rue Littre,--vous le voyez, je me rappelle tres exactement l'endroit--une pensee me traversa l'esprit. Voici: j'allais, en arrivant a la maison, apprendre que ma mere venait de mourir subitement. Je vous ferai remarquer qu'il n'y avait, qu'il n'y a encore aucune espece de raison pour que je redoute une telle chose: ma mere n'a que soixante ans; je ne lui connais nulle infirmite, elle jouit d'une sante excellente et reguliere. Je ne pense donc jamais a sa mort que comme une eventualite lointaine et presque improbable, dont l'imagination suffit a me remplir les yeux de larmes. Or donc, ce soir-la, en passant au coin de la rue Littre, je me vis soudain rentrant a la maison et trouvant ma mere morte. Je fis effort pour chasser cette pensee absurde qui, je vous assure, n'avait pas la nature inquietante d'un pressentiment. Non! rien qu'une combinaison des idees. Je fis effort, vous dis-je, mais je m'apercus bientot que cette pensee n'etait pas venue seule: cependant que je tentais de l'eloigner de moi, toutes sortes d'autres pensees qui etaient comme les consequences de la premiere m'assaillirent avec l'ordre, avec la logique d'une attaque bien concertee. Ma mere etait morte. Alors, quoi? Que se pensait-il?--L'enterrement.--Je voyais l'enterrement, le corbillard dans les petites rues, le cimetiere, tout.--Et puis?--La maison vide.--Et puis?--Moi et toute ma vie a refaire. Aussitot, je voyais ma vie se refaire, non pas d'une certaine facon, mais de cent facons variees. La premiere chose qui me venait a l'esprit etait celle-ci: il y a la petite rente. Je vous en ai deja parle, de cette petite rente: deux cent quarante francs par trimestre; un titre dont j'ai la nue propriete, un titre incessible et inalienable, sur lequel on ne peut meme pas emprunter, une idee baroque d'un oncle mort paralytique. Bref, il y avait la petite rente: quatre-vingts francs par mois. Bien! J'arrangeais ma vie; je prenais une chambre et j'etais libre, libre et miserable: du pain, des pommes de terre. Je m'incrustais dans une solitude farouche. Je ne devais plus rien au reste du monde. J'existais pour moi, amerement. Et j'attendais ainsi, dans une independance enivrante, ces choses qui doivent m'arriver plus tard. Ah! Ah! J'etais devant le Senat, tout a coup, sans savoir comment j'etais arrive la. Je me trouvais devant le Senat et j'enlevais mon chapeau, trempe de pluie a l'exterieur et de sueur a l'interieur. Un grand tremblement s'emparait de moi. Je regardais avec horreur, a la lueur d'un reverbere, mes mains mouillees, fremissantes comme celles d'un ivrogne, ou d'un assassin faible. Je me remettais en marche, le long de la bordure du trottoir. Ainsi, voila l'homme que j'etais! Je pensais a la mort de ma mere; j 'y pensais calmement et, tout de suite, j'organisais ma vie sans ma mere. Je supprimais mentalement ma mere pour disposer de la petite rente. Voila l'homme que j'etais. Je ne parviendrai jamais a vous dire ce qui se passa. Une sorte de querelle eclata dans l'interieur de mon etre. Une voix claire et raisonnable disait: ce sont des idees absurdes, il faut les mepriser et les chasser. Une autre voix, sifflante, exasperante, repetait obstinement: lache, lache. Mais, nette, en depit de ce tumulte, une troisieme voix comptait avec placidite: vingt francs par mois pour la chambre, et il reste deux francs par jour pour vivre. Quinze sous pour le repas du midi, dix sous pour le diner; le reste: des livres, des loques, la liberte. Je passai la main sur mon visage, en reniflant. J'avais les joues ruisselantes d'eau. Je ne pense pas que c'etaient des larmes: il pleuvait de plus en plus fort. J'etais extenue, ecoeure, atterre. Je m'assis un instant sur le parquet de pierre dans lequel s'implante la grille du Luxembourg. Il me sembla que ce repos de mes muscles temperait le bouillonnement de mes pensees, si je dois appeler "mes pensees" cette vermine dont je ne peux ni me rendre maitre ni me debarrasser. J'eus la sensation de me ressaisir un peu, de tenir mon ame presque immobile, comme un cheval retif que l'on mate en tirant tres fort sur les renes. Je pensai, lentement, en remuant les levres, je pensai mot a mot: "Si ma mere venait a mourir..." Aussitot, je sentis ma gorge se serrer de chagrin et une vive detresse, que je connaissais bien pour l'avoir eprouvee deja, me saisit au ventre. J'en fus, si je peux dire, profondement soulage. Je pensai encore: "C'est une idee tout a fait importune; il n'y a aucune raison pour que ma mere me quitte". Non! Il n'y avait aucune raison. Je pensai enfin: "Il ne peut pas m'arriver plus grand malheur". Et toute ma tristesse repondit: "Non! Oh! non! pas de plus grand malheur". Ainsi, je pus croire, pendant quelques secondes, que j'avais repris le pouvoir, repris la direction de mon ame. Je m'apercus, a ce moment, que je n'etais pas seul contre la grille du jardin. Un homme, vieux, miserable, coiffe d'un chapeau melon deforme par la pluie, s'approchait doucement, en marchant de cote, ses reins frottant le petit mur qui court a faible hauteur. Il disait a voix basse: "_La Presse! La Presse!_" et personne au monde ne l'ecoutait. Je reconnus l'aveugle que l'on amene la chaque soir. Sa tete etait un peu inclinee, un peu renversee; son visage immobile et clos recevait la pluie. On eut dit qu'il avancait en rampant. A deux pas de moi, il s'arreta, comme s'il m'eut senti, comme s'il eut percu le bruit de ma vie. Je le regardai et murmurai: "Celui-la, celui-la! A quoi pense-t-il, celui-la"? Je fus sur le point de l'aborder, de lui dire quelque chose. Quoi? Quoi? Il n'y avait surement rien de commun entre son abime et le mien. Je me remis en marche. De loin, en me retournant, je vis que l'aveugle avait recommence a ramper contre la grille, comme si mon depart lui eut laisse la voie libre. Jusqu'a la place du Pantheon, je fus a peu pres tranquille, c'est-a-dire vide, c'est-a-dire deserte de toute pensee. En penetrant dans la rue d'Ulm, je me surpris a compter: "Quinze sous pour le repas du midi, dix sous pour le repas du soir. Je laverais mon linge moi-meme. Plus besoin de chercher une place. La solitude!" Je haussai les epaules avec douleur et resolus de prendre un petit detour pour ne pas rentrer tout de suite a la maison. Cela vous prouve que je n'avais, en realite, aucune inquietude: je savais bien, je sentais bien que ma mere n'etait pas en danger. C'est en moi, en moi seulement qu'elle se trouvait en danger. Je revins sur mes pas et filai vers la rue Clovis. Je pensai avec methode et tenacite: "En vendant presque tous les meubles, cela me permettra peut-etre un petit voyage". Ainsi donc, rien a faire! Je ne pensais plus meme au conditionnel, mais au futur. Rien a faire! Je n'etais pas le maitre de mes pensees. Inutile de resister. Inutile surtout de me dissimuler cette espece de crime qui etait le mien. Je n'etais pas le maitre de ne pas penser criminellement. Je suivis en hate les petites ruelles qui devaient me ramener rue du Pot-de-Fer. Je penetrai dans ma maison, bien persuade que j'aimais toujours tendrement ma mere, mais que j'etais absolument incapable de la defendre contre mes imaginations, de ne pas la laisser tuer en moi, de ne pas la tuer en moi. XI Depouillee de la toile ciree qui la couvre habituellement, agrandie de ses deux rallonges, la table de salle a manger occupait presque tout l'espace libre au milieu de la piece. Notre vieille lampe, la lampe a colonne de marbre, eclairait sur la table des morceaux d'etoffe coupes et empiles, des patrons de tarlatane, des boites d'epingles, des bobines. Penchees vers la lampe, leurs cheveux se melant presque, deux femmes cousaient. C'etaient ma mere et Marguerite, notre voisine, cette giletiere dont je vous ai deja parle. Je m'arretai dans l'encadrement de la porte et, regardant cette scene paisible, je ressentis un grand serrement de coeur. Ma mere leva des yeux eblouis par la lampe, chercha mon visage dans l'ombre, fit un sourire bien doux, bien conciliant, et dit: --C'est toi, Louis! Ton diner est tout pret dans la cuisine, mon enfant. J'ai laisse la soupe a petit feu. Elle frappa deux ou trois fois sur la table avec son de, comme font souvent les couturieres, et elle ajouta, d'une voix ou il y avait de la confusion: --Nous avons envahi la salle a manger, tu vois. Marguerite a trop de travail, alors je l'aide un peu. Je passai dans la cuisine sans rien dire. Que dire, d'ailleurs? N'avais-je pas compris? N'etait-ce pas assez clair? Je saisis la petite terrine ou mijotait la soupe; je m'assis a ma place familiere, entre l'evier et le buffet de bois blanc, et je me mis a manger. Voila donc tout ce que je pouvais faire, moi: manger. Et puis, aussi, donner asile a mille pensees odieuses, et puis encore calculer l'emploi de la petite rente. Et c'etait bien pourquoi ma mere devait veiller, coudre, coudre des gilets. Il m'avait suffi d'un coup d'oeil pour tout comprendre: Marguerite, les coupons, les patrons, les bobines, et les lunettes de ma mere guettant, dans le drap noir, la fuite du fil invisible. Au bout de la soiree, un franc cinquante, peut-etre un franc soixante-quinze. Je ne pus m'empecher de redire: " Quinze sous pour le repas du midi; dix sous pour le repas du soir.... " J'aurais voulu me graver ces mots-la dans la peau, me les tatouer sur le coeur a coups d'epingle. Je mangeai toute la soupe, puis des lentilles qu'il y avait la, puis une petite saucisse, puis un morceau de fromage. "Dix sous pour le repas du soir!" Je devorai tout ce que je trouvai. Je n'en etais plus a mesurer ma honte. Tout en mangeant, j'ecoutais les deux travailleuses qui devisaient a mi-voix. Parfois, je percevais un mouvement, un froissement de jupe et, pendant quelques minutes, le bruit de la machine a coudre rongeait le silence. Puis, de nouveau, c'etait le calme et, d'instant en instant, cette petite aspiration que font les femmes pour rappeler leur salive qui file vers les levres disjointes. Mon diner fini, je traversai la salle a manger sans prononcer une parole, sans m'arreter et je penetrai dans ma chambre. Je retirai mes chaussures imbibees d'eau. Je me jetai sur le canape. Ma chambre etait obscure; par la porte demeuree entr'ouverte entrait un peu d'une clarte melancolique. Cela composait un de ces tableaux qui vivent si profondement dans le souvenir: un coin de parquet luisant, deux ou trois objets a moitie ensevelis dans la tenebre, l'arete d'un cadre, le fantome rigide et gris d'un rideau. J'etais parfaitement calme. J'etais parfaitement lucide et froid. L'impression dominante pour moi, etait de lassitude et de resignation. Rien a faire! Impossible de nier qu'il y avait en moi un homme capable de speculer sur la mort de ma mere, un homme capable de calculer son petit bonheur en escomptant la mort de ma mere. Pendant ce temps, ma mere travaillait pour nourrir cet homme, pour lui assurer de la soupe, des lentilles, de la saucisse. Il y eut une tentative de conciliation: "Du calme! du calme! On ne peut pas s'empecher de penser, mais qu'est-ce qu'une pensee? Quoi de plus inexistant qu'une pensee!" J'allais me laisser bercer par cette chanson, quand un souvenir surgit, furtif comme un rat qui traverse une chambre habitee. Un souvenir: l'oreille d'un gros bonhomme, une oreille sur laquelle on a idee de poser le doigt, une oreille sur laquelle on finit par poser le doigt. Rien a faire! J'allumai une cigarette et je m'allongeai tout a fait, les bras ballants, les jambes abandonnees, la poitrine offerte. Une bete pour la curee. Un champ de ble pour les sauterelles. Une charogne pour les corbeaux. Une place publique. Un ventre de catin. Venez! Venez! Ne vous genez pas! Faites ce que bon vous semblera! Que suis-je, la-dedans? Ou suis-je, la-dedans? Il etait beaucoup plus de minuit quand je me relevai. Je passai dans la salle a manger. La lampe, bien que voilee, me fit cligner des paupieres. Je m'assis aupres de la table. Marguerite rangeait les gilets dans une grande toilette de percaline noire. Marguerite a une belle figure un peu grasse et des yeux tendres, comme effrayes, des yeux rougis par le travail nocturne. Ma mere ramassait les epingles et les bobines. J'avais pris son de; je jouais distraitement avec: il etait chaud; il exhalait une mince odeur de sueur et de renferme. Maman dit, en tirant sur ses doigts pour les delasser: --Je suis contente: nous avons bien travaille! Un arome de cafe se melait, dans le grand calme de la nuit, au parfum acre et laineux des tissus. La petite piece etait emplie d'une paix dense, comme gelatineuse, ou les bruits se propageaient mal. La lampe avait l'air epuisee; sa flamme dormait tout debout. Marguerite embrassa maman, me donna le bonsoir et sortit. Ma mere poussa le verrou et revint jusqu'a moi. --Il faut te coucher, maintenant, mon Louis. Je tenais une de ses mains dans les miennes. La peau de l'index etait dure et criblee de piqures d'aiguilles. Ma mere passa son autre main, a plusieurs reprises, sur mon front. Cette main me parut fraiche. Je ne disais rien. J'entendais, comme au fond d'une cave, battre deux coeurs. XII Le lendemain matin, j'etais encore couche, en proie a la torpeur, quand j'entendis chuchoter dans la piece voisine. --C'est cela, disait ma mere, c'est cela, Marguerite. Rapportez-m'en chaque jour a peu pres autant qu'hier. Nous nous installerons dans la salle a manger comme hier; c'est plus commode. Deja j'etais debout, l'esprit net de sommeil. Deja j'etais tout a mes soucis, comme une prune gatee, fourmillante de guepes. Toilette rapide. Dejeuner. Je me sentais resolu, sans savoir exactement a quoi. Mes desseins ne ressemblaient plus absolument a des mollusques; il leur poussait, dans l'interieur, quelque chose de dur, d'osseux, une espece de colonne vertebrale. --Prends ton pardessus, Louis! Soit! Soit! Le pardessus et, toute de suite, la porte, l'escalier, la rue. Il faisait une matinee brumeuse, larmoyante. Gorgees de brouillard, de grosses gouttes claires roulaient sur la face des choses. Les hommes marchaient, vite et droit, comme des gens qui savent tres bien ou ils vont. Vers huit heures moins le quart, je me trouvai sur la place Maubert. Le kiosque a journaux etait ouvert, mais l'affiche n'etait pas encore posee. Je me mis a rouler une mince cigarette, par contenance, puis j'attendis avec les autres. Nous etions la cinq ou six qui allions de long en large, les mains dans les poches. Nous nous regardions a la derobee. Il y avait entre nous, me sembla-t-il, un air de parente: quelque chose de pauvre, d'inquiet, d'humilie; une certaine defiance reciproque, aussi. A huit heures, la bonne femme du kiosque exposa le placard ou etaient formulees les offres d'emplois. On m'avait depuis longtemps signale cette petite agence en plein air; je n'avais, jusque-la, ose y recourir. Je m'approchai, derriere les autres, en affectant un peu de detachement. Sur la feuille moite, le texte, polycopie a la pate, se lisait mal. Certains des hommes epelaient a voix haute, avec difficulte, en mastiquant, pour ainsi dire, les mots que leur esprit absorbait avec lenteur. Le numero 12 retint mon attention: "_Avocat demande personne instruite, jeune, bonne education, celibataire, pour travaux de bureau. Envoyer photographie._" J'entrevis un cabinet de travail un peu sombre, avec un large tapis de moquette, un feu de boulets, un feu rouge cerise, au creux de la cheminee, et de longs apres-midi solitaires, un hoquet de pendule dans le silence cotonneux. Voila exactement ce qu'il me fallait. --C'est vingt-cinq centimes, me dit la femme du kiosque en me tendant l'enveloppe qui contenait l'adresse du numero 12. J'ecrivis, dans un bureau de poste, une lettre soignee, digne et toutefois persuasive, une lettre peremptoire, convaincante. Les mots _personne instruite_ me troublaient assez; mais, enfin, j'ai mon brevet. Je pris, dans mon portefeuille, l'unique photographie que je possedais, une epreuve deja ancienne, sur laquelle je suis represente avec des cheveux boucles, une moustache a peine dessinee et cet air particulierement melancolique et timide qui fut le mien entre vingt et vingt-cinq ans. Une photo? Pourquoi cette demande de photo? Y a-t-il donc des gens si maniaques? La lettre partie, je me sentis reconforte, content. J'entrevis un succes, une de ces rencontres heureuses qui changent la destinee d'un homme. A compter de cet instant, j'eus un avenir. L'avenir? N'est-ce pas une pensee que l'on pense soudain et qui suffit a changer le gout du monde? Je vous l'ai dit, le temps etait fort humide; je passai donc le reste de ma journee a la bibliotheque Sainte-Genevieve, dans mon coin favori: au bout d'une des tables, au fond, a gauche. La, je suis bien. Il tombe des hautes fenetres une clarte sereine et spirituelle qui chante sur les pages imprimees ainsi qu'un archet sur une corde. La, tout est juste et tempere, comme dans le cerveau d'un sage. L'encens de la pierre et des livres penetre l'ame et la purifie. Je passai donc a la bibliotheque toute cette journee. J'y retournai le lendemain. J'attendais. A quoi bon multiplier les tentatives, n'est-ce pas? alors qu'une seule bonne demarche, adroitement conduite... Comme je revenais a la maison, le soir du second jour, la concierge me remit une lettre. Une reponse, deja! Je me hatai de monter jusqu'au second etage, ou le papillon de gaz palpite dans le courant d'air. Je m'etais assis sur une marche au rebord lime, mange par plusieurs generations de locataires et j'allais dechirer l'enveloppe. Soudain, ma precipitation me degouta. Je m'imposai, je reussis a m'imposer de ne lire cette lettre que dans ma chambre, plus tard, quand je serais bien calme. Mes mains tremblaient. On n'ouvre pas la porte de son nouveau destin avec des mains qui tremblent. Je montai donc assez posement les deux derniers etages. Ma mere et Marguerite travaillaient dans la salle a manger. Je pris le temps de leur dire bonsoir, de quitter mon pardessus, d'allumer une lampe et de passer dans ma chambre. Je fermai la porte et posai la lettre sur la table. Le moment etait venu d'ouvrir cette lettre, de savoir. Non! Pas encore! Je me dechaussai, car jamais je ne reste chausse quand je suis chez moi, dans mon trou, dans mon terrier. Je pris mes vieilles savates, puis je fis une cigarette. De temps en temps, je jetais un coup d'oeil oblique a cette lettre qui gisait la, comme une chose de peu d'importance, et qui contenait tout simplement l'avenir, mon avenir. J'attendais encore. A constater que je pouvais attendre, il me venait un peu d'orgueil; je commencais a etre fier de moi; je commencais a prendre, de mon caractere, une idee avantageuse. Cette idee n'eut pas le temps de s'affermir. Brusquement, je me jetai sur la lettre et je m'apercus, en l'ouvrant, que mes mains tremblaient, ce que j'avais tant voulu eviter. Elles tremblaient si bien que je faillis dechirer l'enveloppe et son contenu. Le contenu? Je reconnus d'abord ma photographie, puis mon ecriture, ma lettre. En travers de la page ces mots, au crayon bleu: "C'est un secretaire femme que l'on demande. Retourner lettre et photographie a ce jeune homme." Je suis fait aux deconvenues, mais celle-la me remplit brusquement d'une si etrange honte que je me sentis rougir, jusqu'aux larmes. D'un coup, je revis le texte si particulier de cette offre d'emploi: "Personne jeune... bonne education... celibataire... envoyer photographie." Comment avais-je pu ne pas comprendre? Comment avais-je pu me tromper a ce point? Et j'avais envoye ma photographie! Moi! Pour qui avais-je bien pu passer? Je relus ma lettre. Les termes, qui m'en avaient paru si nets, l'avant-veille, me semblerent, cette fois, preter a toutes les equivoques. De nouvelles bouffees de rougeur me monterent au visage. Dieu! Que j'avais ete bete, bete, bete! Et ridicule, oh! ridicule! Devant mes yeux, le mur, aussi droit, aussi lisse, aussi froid que jamais. Rien a faire! Et, surtout, un courage si chancelant, un courage si fragile. Et si peu de raisons d'estime. Et ce torrent de choses laides, au travers de l'ame. Ce combat! Cette defaite! Ma mere appela soudain: --Louis, viens diner, mon enfant. Fallait-il me plaindre? Osais-je me plaindre? N'avais-je pas une mere? N'avais-je pas de quoi diner? N'avais-je pas cette petite chambre, cette retraite profonde et secrete comme une coquille? Ah! Les escargots ne connaissent pas leur bonheur. La salle a manger demeurant encombree par les travaux de couture, nous dinames dans la cuisine. Depuis la veille, Marguerite, pour gagner du temps, dinait avec nous; c'etait un arrangement entre elle et ma mere. Je ne vous ai pas beaucoup parle de Marguerite. Eh bien, si ca ne vous fait rien, ne parlons pas de Marguerite. Elle etait assise a l'un des bouts de la table. J'occupais l'autre bout; j'avais l'evier a gauche et le buffet de bois blanc a droite: ma vraie place dans la vie. Maman etait entre nous deux et, de temps en temps, elle se retournait pour surveiller quelque chose qui cuisait sur le gaz. Les femmes poursuivaient leur conversation de la journee, une conversation sans fin, comme leur travail. Ce dialogue avait l'air d'un monologue tant Marguerite et maman se ressemblent. Oh! non pas physiquement, mais par le coeur, par certaines facons de souffrir la vie. Je ne parlais guere, je n'ecoutais guere. Un mot pourtant, le mot malheur, ce mot qui revient sans cesse dans les propos des femmes, m'accrocha l'esprit au passage. J'ouvris la bouche et je dis quelque chose de tres ordinaire, je dis a peu pres: --Le malheur, le malheur! Il ne faut pas que ca dure trop longtemps, parce qu'alors ca n'a plus de raison de ne pas durer toujours. Ma mere allait porter a sa bouche une cuilleree de potage qu'elle reposa dans son assiette. Elle hocha la tete sans me regarder et dit a mi-voix, comme pour elle-meme: --Voila! Ce qu'il dit la, c'est son pere, tout a fait son pere. Ah! Non! Non! Avouez qu'il y a de quoi desesperer! Si mon pere s'en mele, maintenant! Si mon pere, que je n'ai pas connu, si d'autres gens, dont je ne sais absolument rien, se melent de moi, avouez qu'il y a de quoi devenir fou. Je ne parviens pas a me trouver; s'il faut que je me cherche au milieu d'une foule, au milieu d'un tumulte, je renonce, je renonce! Inutile de vous dire que je pensai toutes ces choses, mais que je ne proferai pas un mot. Neanmoins, une partie de mes reflexions devaient se laisser voir sur ma figure, car, en relevant les yeux, je rencontrai les yeux de Marguerite, des yeux si charges de reproche et, me sembla-t-il, de compassion, que je m'arretai net, c'est-a-dire que je m'arretai de penser comme je pensais, que je m'arretai de rouler sur ma pente. Si la terre, qui s'en va toute seule a travers le vide, rencontrait soudain les pensees d'un autre monde, elle s'etonnerait sans doute comme je m'etonnai ce soir-la. XIII Des le lendemain matin, un peu avant huit heures, je me remis a louvoyer en vue du kiosque de la place Maubert. A vrai dire, je n'avais aucune confiance, je voulais surtout faire quelque chose, jeter un os a ma conscience irritee. Faire quelque chose, oui! n'importe quoi, plutot que cette perpetuelle contemplation du dedans. L'affiche parut. Je la parcourus d'un regard morne. Un a un, les gens qui la dechiffraient comme moi s'en furent et je restai bientot seul. Non, pas seul. Quelqu'un, derriere moi, se mit a parler. Une voix zezayante, malade, vermoulue disait: --Connu, tout ca! Rien de vraiment remarquable dans tout ca! Des trucs uses qui roulent tous les bureaux de Paris depuis trois semaines. Moi, je vais rue des Halles. Je suis peu enclin a lier conversation avec les gens que je rencontre dans la rue. J'affectai donc de n'entendre point cette voix qui murmurait a mon oreille. Je m'absorbai dans la lecture de l'affiche et j'evitai de me retourner. Alors la voix reprit: --Vous ne venez pas rue des Halles? Il y avait, dans ces paroles, un accent si engageant, si timide, si triste que je fis volte-face. Vous connaissez peut-etre cet homme-la; on le rencontre souvent dans notre quartier et je me rappelai l'avoir vu errer dans les petites rues qui avoisinent le Pantheon. Il est de taille mediocre. Le buste long, les jambes courtes. La maigreur des animaux mal nourris. Une large taie bleuatre sur l'oeil droit; les cils colles, les paupieres blettes. Des cheveux sans teinte precise: des cheveux incompatibles avec toute espece de reussite sociale. Une moustache tombante, rousse, roide. Une barbe de quatre jours et qui n'est jamais autrement que de quatre jours. D'innombrables taches de son sur une peau couleur mie de pain. Un faux-col de celluloid, d'une blancheur douloureuse. Des mains velues, aux ongles ronges. Un vetement long qui devrait etre une redingote et qui n'est, cependant, qu'une jaquette. Des souliers murs que la pression interieure d'oignons symetriques a fait eclater. Un chapeau melon casse, mais propre. Une serviette de molesquine sous le bras. Il parut hesiter et dit encore une fois, non sans decouragement: --Venez donc rue des Halles, avec moi. --Qu'y a-t-il, rue des Halles? demandai-je enfin. --Quoi? Vous n'y avez jamais ete? Vous ne connaissez pas l'agence Barouin, pour