The Project Gutenberg EBook of La vampire, by Paul H.C. Feval This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: La vampire Author: Paul H.C. Feval Release Date: November 11, 2003 [EBook #10053] Language: French Character set encoding: ISO Latin-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VAMPIRE *** This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze and the PG Online Distributed Proofreaders. LA VAMPIRE par PAUL FEVAL AVANT-PROPOS Ceci est une etrange histoire dont le fond, rigoureusement authentique, nous a ete fourni comme les neuf dixiemes des materiaux qui composent ce livre, par le manuscrit du "papa Severin". Mais le hasard, ici, est venu ajouter, aux renseignements exacts donnes par l'excellent homme, d'autres renseignements qui nous ont permis d'expliquer certains faits que notre heroique bonne d'enfants des Tuileries regardait comme franchement surnaturels. Ces eclaircissements, grace auxquels ce drame fantastique va passer sous les yeux du lecteur dans sa bizarre et sombre realite, sont puises a deux sources: une page inedite de la correspondance du duc de Rovigo, qui eut, comme on sait, la confiance intime de l'empereur et qui fut charge, pendant la retraite de Fouche (1802-1804), de controler militairement la police generale, dont les bureaux etaient administrativement reunis au departement de la justice, dirige par le grand-juge Regnier, duc de Massa. Ceci est la premiere source. La seconde, tout orale, consiste en de nombreuses conversations avec le respectable M.G----, ancien secretaire particulier du comte Dubois, prefet de police a la meme epoque. Nous nous occuperons peu des evenements politiques, interieurs, qui tourmenterent cette periode, precedant immediatement le couronnement de Napoleon. Saint-Rejant, Pichegru, Moreau, la machine infernale n'entrent point dans notre sujet et c'est a peine si nous verrons passer ce gros homme, Bru, tus de la royaute, audacieux et solide comme un conjure antique: Georges Cadoudal. Les guerres etrangeres nous prendront encore moins de place. On n'entendait en 1804 que le lointain canon de l'Angleterre. Nous avons a raconter un episode, historique il est vrai, mais bourgeois, et qui n'a aucun trait ni a l'intrigue du cabinet ni aux victoires et conquetes. C'est tout bonnement une page de la biographie secrete de ce geant qu'on nomme Paris et qui, en sa vie, eut tant d'aventures! Laissons donc de cote les cinq cents volumes de memoires diffus qui disent le blanc et le noir sur cette grande crise de notre Revolution, et tournant le dos au chateau ou la main crochue de ce bon M. Bourrienne griffonne quelques verites parmi des monceaux de mensonges bien payes, plongeons-nous de parti pris dans le fourre le plus profond de la foret parisienne. Nous avons l'espoir que le lecteur n'aura pas oublie cette touchante et sereine figure qui traverse les pages de notre introduction. Il n'y a que des recits dans ce livre: notre preface elle-meme etait encore un recit, dont le heros se nommait le "papa Severin". Nous avons la certitude que le lecteur se souvient d'une autre physionomie, tendre et bonne aussi, mais d'une autre maniere, moins austere et plus male, plus tourmentee, moins pacifique surtout: le chantre de Saint-Sulpice, le prevot d'armes qui, dans la _Chambre des Amours_, enseigna si rudement ce beau coup droit, degage main sur main, a M. le baron de Guitry, gentilhomme de la chambre du roi Louis XVI. Un Severin aussi: Severin, dit Gateloup. Ce Gateloup, presque vieillard, et papa Severin presque enfant, vont avoir des roles dans cette histoire. L'un etait le pere de l'autre. Et s'il m'etait permis de descendre encore plus avant dans nos communs souvenirs, je vous rappellerais cette chere petite famille, composee de cinq enfants qui ne se ressemblaient point, et dont papa Severin etait la bonne aux Tuileries: Eugenie, Angele et Jean qui avaient le meme age, Louis et Julien, des bambins. Ces cinq etres, abandonnes, orphelins, mais a qui Dieu clement avait rendu le meilleur des peres, reviendront tous et chacun sous notre plume. Ils forment a eux cinq, dans la personne de leurs parents, la legende lamentable du suicide. Papa Severin avait dit en montrant Angele, la plus jolie de ces petites filles, et celle dont la precoce paleur nous frappa comme un signe de fatalite: --Celle-ci tient a ma famille par trois liens. Il avait ajoute ce jour ou la fillette jetait ses regards avides a travers les glaces de la Morgue: --Elle a deja l'idee... Car papa Severin croyait a la transmission d'un heritage fatal. Notre histoire va montrer la premiere des trois Angele. Notre histoire va montrer aussi les tables de marbre toutes neuves et vierges encore de tout contact mortel. Nous y verrons quelle fut l'etrenne de la Morgue du Marche-Neuf. Tout cela a propos d'un adorable et impur demon qui ressuscita un instant, au beau milieu de Paris et pres du berceau de notre "siecle des lumieres", les plus noires superstitions du moyen age. LA VAMPIRE I LA PECHE MIRACULEUSE Le commencement du siecle ou nous sommes fut beaucoup plus legendaire qu'on ne le croit generalement. Et je ne parle pas ici de cette immense legende de nos gloires militaires, dont le sang republicain ecrivit les premieres pages au bruit triomphant de la fanfare marseillaise, qui deroula ses chants a travers l'eblouissement de l'empire et noya sa derniere strophe--un cri splendide--dans le grand deuil de Waterloo. Je parle de la legende des conteurs, des recits qui endorment ou passionnent la veillee, des choses poetiques, bizarres, surnaturelles, dont le scepticisme du dix-huitieme siecle avait essaye de faire table nette. Souvenons-nous que l'empereur Napoleon Ier aimait a la folie les brouillards reveurs d'Ossian, passes par M. Baour au tamis academique. C'est la legende guindee, roidie par l'empois; mais c'est toujours la legende. Et souvenons-nous aussi que le roi legitime des pays legendaires, Walter Scott, avait trente ans quand le siecle naquit. Anne Radcliffe, la sombre mere de tant de mysteres et de tant de terreurs, etait alors dans tout l'eclat de cette vogue qui donna le frisson a l'Europe. On courait apres la peur, on recherchait le tenebreux. Tel livre sans queue ni tete obtenait un frenetique succes rien que par la description d'une oubliette a ressort, d'un cimetiere peuple de fantomes a l'heure "ou l'airain sonne douze fois" ou d'un confessionnal a double fond bourre d'impossibilites horribles et lubriques. C'etait la mode; on faisait a ces fadaises une toilette de grands mots, appartenant specialement a cette epoque solennelle; on mettait le tout comme une puree sous le heros, cuit a point, qui etait un "coeur vertueux", une "ame sensible", daignant croire au "souverain maitre de l'univers" et aimant a voir lever l'aurore. Le contraste de ces confitures philosophiques et de ces sepulcrales abominations formait un plat hybride, peu comestible, mais d'un gout etrange qui plaisait a ces jolies dames, vetues si drolement, avec des bagues aux orteils, la ceinture au-dessus du sein, la hanche dans un fourreau de parapluie et la tete sous une gigantesque feuille de chicoree. Paris a toujours adore d'ailleurs les contes a dormir debout, qui lui procurent la delicieuse sensation de la chair de poule. Quand Paris etait encore tout petit, il avait deja nombre d'histoires a faire fremir, depuis la coupable association formee entre le barbier et le patissier de la rue des Marmousets, pour le debit des vol-au-vent de gentilshommes, jusqu'a la boucherie galante de la maison du cul-de-sac Saint-Benoit, dont les murs demolis avaient plus d'ossements humains que de pierres. Et depuis si longtemps, a cet egard, Paris a peu change. Aux premiers mois de l'annee 1804, il y avait dans Paris une vague et lugubre rumeur, nee de ce fait que des peches miraculeuses avaient lieu depuis quelque temps a la pointe orientale de l'Ile Saint-Louis, en tournant un peu vers le sud-est, non loin de l'endroit ou les bains Petit reunissent aujourd'hui, dans les mois d'ete, l'elite des tritons parisiens. C'est chose rare qu'un banc de poisson dans Paris. Tant d'hamecons, tant de nasses, tant d'engins divers sont caches sous l'eau entre Bercy et Grenelle, que les goujons seuls, d'ordinaire, et les imprudents barbillons se hasardent dans ce parcours seme de perils. Vous n'y trouveriez ni une carpe, ni une tanche, ni une perche, et si parfois un brochet s'y engage, c'est que ce requin d'eau douce a le caractere tout particulierement aventureux. Aussi la gent pecheuse faisait-elle grand bruit de l'aubaine envoyee par la Providence aux citoyens amateurs de la ligne, de l'epervier et du carrelet. Sur un parcours d'une centaine de pas depuis l'egout de Bretonvilliers jusqu'au quai de la Tournelle, tout le long du quai de Bethune, vous auriez vu, tant que le jour durant, une file de vrais croyants, immobiles et silencieux, tenant la ligne et suivant d'un oeil inquiet le bouchon flottant au fil de l'eau. Dire que tout le monde emplissait son panier serait une imposture. Les bancs de poisson, a Paris, ne ressemblent a ceux de nos cotes; mais il est certain que ca et la un heureux gaillard piquait un gros brochet ou un barbillon de taille inusitee. Les goujons abondaient, les chevaignes tournoyaient a fleur d'eau, et l'on voyait glisser dans l'onde trouble ces reflets pourpres qui annoncent la presence du gardon. Ceci, en plein hiver et alors que d'habitude les poissons parisiens, frileux comme des marmottes, semblent deserter la Seine pour aller se chauffer on ne sait ou. En apparence, il y a loin de cette joie des pecheurs et de cette folie du poisson a la rumeur lugubre dont nous avons annonce la naissance. Mais Paris est un raisonneur de premiere force; il remonte volontiers de l'effet a la cause, et Dieu sait qu'il invente parfois de bien droles de causes pour les plus vulgaires effets. D'ailleurs, nous n'avons pas tout dit. Ce n'etait pas exclusivement pour pecher du poisson que tant de lignes suspendaient l'amorce le long du quai de Bethune. Parmi les pecheurs de profession ou d'habitude qui venaient la chaque jour, il y avait nombre de profanes, gens d'aventures et d'imagination, qui visaient a une tout autre proie. Le Perou etait passe de mode et l'on n'avait pas encore invente la Californie. Les pauvres diables qui courent apres la fortune ne savaient trop ou donner de la tete et cherchaient leur vie au hasard. L'Europe ingrate ne sait pas le service que lui rendent ces feeriques vesicatoires qui se nomment sur la carte du monde San-Francisco, Monterey, Sydney ou Melbourne. Il y avait bien la guerre, en ce temps-la, mais a la guerre on gagne plus de horions que d'ecus, et les aventuriers modeles, les "vrais chercheurs d'or" font rarement les bons soldats de la bataille rangee. Il y avait la, sous le quai de Bethune, des poetes declasses, des inventeurs vaincus, d'anciens don Juan, banqueroutiers de l'industrie d'amour qui s'etaient casse bras et jambes en voulant grimper a l'echelle des femme, des hommes politiques dont l'ambition avait pris racine dans le ruisseau, des artistes souffletes par la renommee,--cette cruelle!--des comediens honnis, des philanthropes maladroits, des genies persecutes, et ce notaire qui est partout, meme au bagne, pour avoir accompli son sacerdoce avec trop de ferveur. Nous le repetons, de nos jours, tous ces braves eussent ete dans la Sonore ou en Australie, qui sont de bien utiles pays. En l'annee 1804, s'ils grelottaient les pieds dans l'eau, sondant avec melancolie le cours trouble de la Seine, c'est que la legende placait au fond de la Seine un fantastique Eldorado. Au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, il y avait un petit cabaret de fondation nouvelle qui portait pour enseigne un tableau, brosse naivement par un peintre etranger a l'Academie des beaux-arts. Ce tableau representait deux sujets fraternellement juxtaposes dans le meme cadre. Premier sujet: Ezechiel en costume de ravageur, faisant tourner d'une main sa sebile, au fond de laquelle on voyait briller des pieces d'or, et relevant de l'autre une ligne, dont la gaule, pliee en deux, supportait un monstre marin copie sur nature dans le recit de Theramene. Ezechiel etait le nom du maitre du cabaret. Second sujet: Ezechiel en costume de maison, eventrant, dans le silence du cabinet, le monstre dont il est question ci-dessus et retirant de son ventre une bague chevaliere ornee d'un brillant qui reluisait comme le soleil. Il est juste d'ajouter que la bague etait passee a un doigt et que le doigt appartenait a une main. Le tout avait ete avale par le monstre du recit de Theramene, sans mastication prealable et avec une evidente volupte dont temoignait encore: Sa croupe recourbee en replis tortueux. Les deux sujets jumeaux n'avaient qu'une seule legende qui disait en lettre mal formees: _A la peche miraculeuse_. Le lecteur commence peut-etre a comprendre la connexite existant entre le fameux banc de poisson de l'ile Saint-Louis et cette rumeur funebre qui courait vaguement dans Paris. Nous ne lui marchanderons point, du reste, le chapitre des explications. Mais, pour le moment, il nous faut dire que tout Paris connaissait l'aventure d'Ezechiel representee par le tableau, aventure authentique, acceptee, populaire, et dont personne ne se serait avise de mettre en doute l'exactitude averee. En effet, avec le produit de la vente de ce bijou trouve dans l'estomac du monstre, Ezechiel avait monte, au vu et au su de tout le monde, son etablissement de cabaretier. Et comme il avait decouvert le premier ce Perou en miniature, ce gisement de richesses subaquatiques, il etait permis a l'imagination des badauds d'enfiler a son sujet tout un chapelet d'hypotheses dorees. Son nom indiquait une origine israelite, et l'on sait la bonne reputation accordee a l'ancien peuple de Dieu par la classe ouvriere. On parlait deja d'un caveau ou Ezechiel amoncelait des tresors. Les autres etaient venus quand la veine aurifere etait deja ecremee; les autres, pecheurs naifs ou pecheurs d'aventures: les poetes, les inventeurs, les don Juan battus, les industriels tombes, les artistes manques, les comediens fourbus, les philanthropes uses jusqu'a la corde, les genies piques aux vers--et le notaire n'avaient eu pour tout potage que les restes de cet heureux Ezechiel. Ils etaient la, non point pour le poisson qui foisonnait reellement d'une facon extraordinaire, mais pour la bague chevaliere dont le chaton en brillants reluisait comme le soleil. Ils eussent volontiers plonge tete premiere pour explorer le fond de l'eau, si la Seine, jaune, haute, rapide et entrainant dans sa course des tourbillons ecumeux, n'eut pas defendu les prouesses de ce genre. Ils apportaient des sebiles pour _ravager_ le bas de la berge des que l'eau abaisserait son niveau. Ils attendaient, consultant l'etiage d'un oeil fievreux, et voyant au fond de l'eau des amas de richesses. Ezechiel, assis a son comptoir, leur vendait de l'eau-de-vie et les entretenait avec soin dans cette opinion qui achalandait son cabaret. Il etait eloquent, cet Ezechiel, et racontait volontiers que la nuit, au clair de la lune, il avait vu, de ses yeux, des poissons qui se disputaient des lambeaux de chair humaine a la surface de l'eau. Bien plus, il ajoutait qu'ayant noye ses lignes de fond, amorcees de fromage de Gruyere et de sang de boeuf, en aval de l'egout, il avait pris une de ces anguilles courtes, repletes et marquees de taches de feu qu'on rencontre en Loire entre Paimboeuf et Nantes, mais qui sont rares en Seine, autant que le merle blanc dans nos vergers: une lamproie, ce poisson cannibale, que les patriciens de Rome nourrissaient avec de la chair d'esclave. D'ou venait l'abondante et mysterieuse pature qui attirait tant d'hotes voraces precisement en ce lieu? Cette question etait posee mille fois tous les jours, les reponses ne manquaient point. Il y en avait de toutes couleurs; seulement, aucune n'etait vraisemblable ni bonne. Cependant, le cabaret de la _Peche miraculeuse_ et son maitre Ezechiel prosperaient. L'enseigne faisait fortune comme presque toutes les choses a double entente. Elle flattait a la fois, en effet, les pecheurs serieux, les pecheurs de poissons, et cette autre categorie plus nombreuse, les pecheurs de chimeres, poetes, peintres, comediens, trouveurs, industriels, bourreaux de femmes en disponibilite et le notaire. Chacun de ceux-la esperait a tout instant qu'un solitaire de mille louis allait s'accrocher a son hamecon. Et vis-a-vis de la rangee des pecheurs, il y avait, de l'autre cote de la riviere, une rangee de badauds qui regardaient de tous leurs yeux. Les cancans allaient et venaient, les commentaires se croisaient: on fabriquait la assez de bourdes pour desalterer tout Paris, incessamment altere de choses vraies qui n'ont pas le sens commun. Je dis choses vraies, parce que, soyez bien persuades de cela, sous toute rumeur populaire, si absurde qu'elle puisse paraitre, un fait reel se cache toujours. L'opinion la plus accreditee, sinon la plus vraisemblable, se resumait en un mot qui sollicitait energiquement les imaginations et valait a lui seul deux ou trois des plus tenebreux livres de Mme Anne Radcliffe. Ce mot etait plus sombre que le titre fameux _le Confessionnal des penitents noirs_. Ce mot etait plus mysterieux que les _Mysteres du chateau des Pyrenees_, que les _Mysteres d'Udolphe_ et que les _Mysteres de la caverne des Apennins_; il sonnait le glas, il flairait la tombe. Ce mot, sincerement appetissant pour les esprits inquiets, curieux, avides, pour les femmes, pour les jeunes gens, pour tous les curieux de terreur et d'horreur, c'etait la VAMPIRE. Notre education au sujet de ces funebres pages du merveilleux en deuil a peu marche depuis lors. On a bien ecrit quelques-uns de ces livres qui dissertent sans expliquer, qui compilent sans condenser et qui relient en de gros volumes le pale ennui de leurs pages didactiques, mais il semblerait que les savants eux-memes, ces braves de la pensee, abordent avec un esprit trouble les redoutables questions de demonologie. Parmi eux, les croyants ont un peu physionomie de maniaques, et les incredules restent mouilles de cette sueur froide, le doute, qui communique a coup sur l'ennui contagieux. Je cherche, et je ne trouve pas dans mes souvenirs d'enfant le titre du prodigieux bouquin qui prononca pour la premiere fois a mes yeux le mot _Vampire_. Ce n'etait pas un decourageant article de revue, ce n'etait pas une tranche de ce pain banal qu'on emiette dans les dictionnaires: c'etait un pauvre conte allemand, plein de seve et de fougue sous sa toilette de naivete empesee. Il racontait bonnement, presque timidement, des histoires si sauvages, que j'en ai encore le coeur serre. Je me souviens qu'il etait en trois petits volumes, et qu'il y avait une gravure en taille-douce a la tete de chaque tome. Elles ne valaient pas un prix fou, mais, Seigneur Dieu, comme elles faisaient fremir! La premiere gravure en taille-douce, calme et paisible comme le prologue de tout grand poeme, representait... j'allais dire Faust et Marguerite a leur premiere rencontre. Il n'y avait rien la qu'un jeune homme regardant une jeune fille, et cela vous mettait du froid dans les veines, tant Marguerite subissait manifestement le magnetisme fatal qui jaillissait en gerbes invisibles de la prunelle de Faust! Pourquoi ne garderions-nous pas ces noms: Faust et Marguerite? Qu'est le chef d'oeuvre de Goethe, sinon la splendide mise en scene de l'eternel fait de vampirisme qui, depuis le commencement du monde, a desseche et vide le coeur de tant de familles? Donc Faust regardait Marguerite.--Et c'etait une noce, figurez-vous, une noce de campagne ou Marguerite etait la Fiancee et Faust un invite de hasard. On dansait sur l'herbe parmi des buissons de roses. Les parents imprudents et le marie aussi, car il avait le bouquet au cote, le pauvre jeune rustre, contemplaient avec admiration Faust qui faisait valser Marguerite. Faust souriait; la tete charmante de Marguerite allait se penchant sur son epaule, vetue du dolman hongrois. Et sur le buisson de roses qui fleurissait au premier plan, il y avait un large filet dodecagone: une toile d'araignee, au centre de laquelle l'insecte monstrueux qu'on appelle aussi la vampire sucait a loisir la moelle d'une mouche prisonniere... C'etait tout pour la gravure en taille-douce. Au texte maintenant. La plume peint mieux que le crayon.--Ce sont des plaines immenses que la vieille forteresse d'Ofen regarde par-dessus le Danube, qui la separe de Pesth la moderne. De Pesth jusqu'aux forets Baconier, le long de la Theiss bourbeuse et tumultueuse, c'est la plaine, toujours la plaine, sans limites comme la mer. Le jour, le soleil sourit a cet ocean de verdure, et la brise heureuse caresse en se jouant l'incommensurable champ de mais, qui est la Hongrie du sud. La nuit, la lune glisse au-dessus de ces muettes solitudes. La-bas, les villages ont soixante mille ames, mais il n'y a point de hameaux. Le souvenir de la guerre avec le Turc agglomere encore les rustiques habitations, abritees comme les troupeaux de moutons au bercail, derriere la tour ventrue coiffee du dome oriental et armee de canons hors d'usage. C'est la nuit. Les morts vont vite au pays magyare en Allemagne, mais ils vont en chariot et non a cheval. C'est la nuit. La lune pend a la coupole d'azur, regardant passer les nues qui galopent follement. L'horizon plat s'arrondit a perte de vue, montrant ca et la un arbre isole ou la bascule d'un puits relevee comme une potence. Un char attele de quatre chevaux a tous crins passe rapide comme la tempete: un char etrange, haut sur roues, moitie valaque, moitie tartare, et dont l'essieu jette des cris eclatants. Avez-vous reconnu ce hussard dont le dolman flotte a la brise?--Et cette enfant, cette douce et blonde fille? Les morts vont vite: les clochers de Czegled ont fui au lointain, et les tours de Keczkemet et les minarets de Szegedin. Voici les fieres murailles de Temesvar, puis, la-bas, Belgrade, la cite des mosquees... Mais le char ne va pas jusque-la. Sa roue a touche les tables de marbre du dernier cimetiere chretien; sa roue se brise. Faust est debout, portant Marguerite evanouie dans ses bras... La seconde gravure en taille-douce, oh! je m'en souviens bien! representait l'interieur d'une tombe seigneuriale dans le cimetiere de Petervardein: une longue file d'arceaux ou se mourait la lueur d'une seule lampe. Marguerite etait couchee sur un lit qui ressemblait a un cercueil. Elle avait encore ses habits de fiancee. Elle dormait. Sous les arceaux, eclaires vaguement, une longue file de cercueils, qui ressemblaient a des lits, supportaient de belles et pales statues, couchees et dormant l'eternel sommeil. Toutes etaient vetues en fiancees; toutes avaient autour du front la couronne de fleur d'oranger. Toutes etaient blanches de la tete aux pieds, sauf un point ronge au-dessous du sein gauche: la blessure par ou Faust-Vampire avait bu le sang de leur coeur. Et Faust, il faut bien le dire, se penchait au-dessus de Marguerite endormie: le beau Faust, le valseur admire, le tentateur et le fascinateur. Il etait have; sans son costume de hussard vous ne l'auriez point reconnu; les ossements de son crane n'avaient plus de cheveux, et ses yeux, ses yeux si beaux, manquaient a leurs orbites vides. C'etait un cadavre, ce Faust, et, chose hideuse a penser, un cadavre ivre! Il venait d'achever sa lugubre orgie: il avait bu tout le sang du coeur de Marguerite! Et le texte? Ma foi, je ne sais plus. Ce second tome etait bien moins amusant que le premier. Le vampire hongrois s'ennuie chez lui comme don Juan l'Espagnol, comme l'Anglais Lovelace, comme le Francais, bourreau des coeurs, quel que soit son nom. Tous ces coquins-la, tuent platement, comme des pleutres qu'ils sont au fond. Ils ne valent qu'avant l'assassinat. Je n'ai jamais pu decouvrir, pour ma part, la grande difference qu'il y a entre ce pauvre Dumolard, vampire des cuisinieres, et don Juan grand seigneur. La statue du commandeur elle-meme ne me semble pas plus forte que la guillotine. Et s'il est un maraud capable de plaider la cause aux trois quarts perdue de la guillotine, c'est don Juan. Passons a la troisieme gravure en taille-douce, et qu'on me decerne un prix de memoire! Celle-la etait la statue du commandeur, la guillotine, tout ce que vous voudrez. Personne n'ignore qu'un bon vampire etait invulnerable et immortel, comme Achille, fils de Pelee, a la condition de n'etre point blesse a un certain endroit et d'une certaine facon. Le fameux vampire de Debreckzin vecut et mourut, pour mieux dire, pendant quatre cent quarante quatre ans. Il vivrait encore si le professeur Hemzer ne lui eut plonge dans la region cardiaque un fer a gaufrer rougi prealablement au feu. C'est la une recette bien connue et qui, au premier aspect, ne nous semble pas depourvue d'efficacite. La troisieme gravure montrait le vrai cercueil de Faust, ou il reposait peut-etre depuis des siecles, gardant la bizarre permission de se relever certaines nuits, de revetir son costume de hussard, toujours propre et fort elegant, pour aller a la chasse de Marguerite. Faust etait la, le monstre! avec ses yeux brillants et ses levres humides. Il buvait le sang de Marguerite, couchee un peu plus loin. Les gens de la noce avaient, je ne sais trop comment, decouvert sa retraite. On avait apporte un fourneau de forge, on avait fait rougir une vaillante barre de fer, et le fiance la passait a deux mains, de tout son coeur, au travers de l'estomac du vampire, qui n'avait garde de protester. Et Marguerite s'eveillait la-bas, comme si la mort de son bourreau lui eut rendu la vie. Voila ce que disait et ce que contenait mon vieux bouquin en trois petits tomes. Et je declare que les articles des recueils savants ne m'en ont jamais tant appris sur les vampires. J'ajoute que les badauds de Paris, en l'an 1804, etaient a peu pres de notre force, au bouquin et a moi: ce qui donne la mesure de ce que pouvait etre leur opinion au sujet de cet etre mysterieux que la frayeur publique avait baptise: _la Vampire_. II SAINT-LOUIS-EN-L'ILE La vampire existait, voila le point de depart et la chose certaine: que ce fut un monstre fantastique comme certains le croyaient fermement, ou une audacieuse bande de malfaiteurs reunis sous cette raison sociale, comme les gens plus eclaires le pensaient, la vampire existait. Depuis un mois il etait bruit de plusieurs disparitions. Les victimes semblaient choisies avec soin parmi cette population flottante et riche qu'un intervalle de paix amenait a Paris. On parlait d'une vingtaine d'etrangers pour le moins, tous jeunes, tous ayant marque leur passage a Paris par de grandes depenses, et qui s'etaient eclipses soudain sans laisser de traces. Y en avait-il vingt en effet? La police niait. La police eut affirme volontiers que ces rumeurs n'avaient pas l'ombre de fondement et qu'elles etaient l'oeuvre d'une opposition qui devenait de jour en jour plus hardie. Mais l'opinion populaire s'affermit d'autant mieux que les denegations de la police sont plus precises. Dans les faubourgs, ce n'etait pas de vingt victimes que l'on parlait, on comptait les victimes par centaines. A ce point qu'on affirmait l'existence d'un tenebreux charnier situe au bord du fleuve. On ne savait, il est vrai, ou ce charnier pouvait etre cache; on objectait meme des impossibilites materielles, car il eut fallu supposer que le fleuve communiquait directement avec cette tombe, pour expliquer le phenomene de la peche miraculeuse. Et comment admettre la presence d'un canal inconnu aux gens du quartier? Dans la saison d'ete, la Seine abandonne ses rives et livre a tous regards le secret de ses berges. C'etait assurement la une objection frappante et qui venait a l'appui de l'outrageuse invraisemblance du fait en lui-meme: une oubliette au dix-neuvieme siecle! Les sceptiques avaient beau jeu pour rire. Paris ne se faisait point faute d'imiter les sceptiques. Il riait; il repetait sur tous les tons; c'est absurde, c'est impossible. Mais il avait peur. Quand les poltrons de village ont peur, la nuit, dans les chemins creux, ils chantent a tue-tete. Paris est ainsi: au milieu de ses plus grandes epouvantes, il rit souvent a gorge. Paris riait donc en tremblant ou tremblait en riant, car les objections et les raisonnements ne peuvent rien contre certaines evidences. La panique se faisait tout doucement. Les personnes sages ne croyaient peut-etre pas encore, mais l'inquietude contagieuse les prenait, et les railleurs eux-memes, en colportant leurs moqueries, augmentaient la fievre. Deux faits restaient debout, d'ailleurs: la disparition de plusieurs etrangers et provinciaux, disparition qui commencait a produire son resultat d'agitation judiciaire, et cette autre circonstance que le lecteur jugera comme il voudra, mais qui impressionnait Paris plus vivement encore que la premiere: la _peche miraculeuse_ du quai de Bethune. C'etait, on peut le dire, une preoccupation generale. Ceux qui se bornaient a hocher la tete en avouant qu'il y avait la "quelque chose" pouvaient passer pour des modeles de prudence. Est-il besoin d'ajouter que la politique fournissait sa note a ce concert? Jamais circonstances ne furent plus propices pour meler le melodrame politique a l'imbroglio du crime prive. De grands evenements se preparaient, de terribles perils, recemment evites, laissaient l'administration fatiguee et pantelante. L'Empire, qui se fondait a bas bruit dans la chambre a coucher du premier consul, donnait a la prefecture les coliques de l'enfantement. Le citoyen prefet, qui ne devait jamais etre un aigle et qui ne s'appelait pas encore le comte Dubois, tressaillait de la tete aux pieds a chaque bruit de porte fermee, croyant ouir un echo de cette machine infernale dont il n'avait point su prevenir l'explosion. Les sombres inventeurs de cet engin, Saint-Rejant et Carbon, avaient porte leurs tetes sur l'echafaud: mais, du fond de sa disgrace, Fouche murmurait des paroles qui montaient jusqu'au chef de l'etat. Fouche disait: Saint-Rejant et Carbon ont laisse des fils. Avant eux, il y avait Ceracchi, Diana et Arena qui ont laisse des freres. Entre le premier consul et la couronne, il y a la France republicaine et la France royaliste. Pour sauter ce pas, il faudrait un bon cheval, et Dubois n'est qu'un ane! Le mot etait dur, mais le futur duc d'Otranto avait une langue de fer. Celui qui devait etre l'empereur l'ecoutait bien plus qu'il n'en voulait avoir l'air. Quant a Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois, ce n'etait pas un ane, non, puisqu'il mangeait des truffes et du poulet, mais c'etait un brave homme prodigieusement embarrasse. Les cartes se brouillaient, en effet, de nouveau, et une conspiration bien autrement redoutable que celle de Saint-Rejant menacait le premier consul. Les trois ou quatre polices chargees d'eclairer Paris, affolees tout a coup par ce danger invisible que chacun sentait, mais dont nul ne pouvait saisir la trace palpable, s'entre-choquaient dans la nuit de leur ignorance, se nuisaient l'une a l'autre, se contrecarraient mutuellement, et surtout s'accusaient reciproquement avec un entrain egal. Paris avait pour elles tant d'affection et en elles tant de confiance, qu'un matin, Paris s'eveilla disant et croyant que la vampire, cette friande de cadavres, etait la police, et que les jeunes gens disparus payaient de leur vie certaines meprises de la police ou des polices frappant au hasard, les pretendus constructeurs d'une machine infernale. Ce jour-la Paris oublia de rire; mais il s'en dedommagea le lendemain en apprenant que Louis-Nicolas-Pierre-Joseph Dubois avait fait cerner par deux cent cinquante agents l'enclos de la Madeleine, douze heures juste apres la fin d'un conciliabule en plein air tenu par Georges Cadoudal et ses complices, derriere les murailles de l'eglise en construction. Il semblait, en verite, que Paris sut ce que le citoyen Dubois ignorait. Le citoyen Dubois passait au milieu de ces evenements, gros de menaces, comme l'eternel mari de la comedie qui est le seul a ne point voir les gaietes de sa chambre nuptiale. Il cherchait partout ou il ne devait point trouver, il se demenait, il suait sang et eau et jetait, en fin de compte, sa langue au chien avec desespoir. Ce fut dans ce conciliabule de l'eglise de la Madeleine que Georges Cadoudal proposa aux ex-generaux Pichegru et Moreau le plan hardi qui devait arreter la carriere du futur empereur. Le mot hardi est de Fouche, duc d'Otrante Au mot hardi Fouche ajoute le mot _facile_. Voici quel etait ce plan, bien connu, presque celebre. Les trois conjures avaient a Paris un contingent heterogene, puisqu'il appartenait a tous les partis ennemis du premier consul, mais uni par une passion commune et compose d'hommes resolus. Les memoires contemporains portent ce noyau a deux mille combattants pour le moins: Vendeens, chouans de Bretagne, gardes nationaux de Lyon, babouvistes et anciens soldats de Coude. Une elite de trois cents hommes, parmi ces partisans, avait ete pourvue d'uniformes appartenant a la garde consulaire. Le chef de l'Etat habitait le chateau de Saint-Cloud. A la garde montante du matin, et a l'aide d'intelligences qui ne sont pas entierement expliquees, les trois cents conjures, revetus de l'uniforme reglementaire, devaient prendre le service du chateau. Il parait prouve qu'on avait le mot d'ordre. A son reveil, le premier consul se serait donc trouve au pouvoir de l'insurrection. Le plan manqua, non point par l'action des polices qui l'ignorerent jusqu'au dernier moment, mais par l'irresolution de Moreau. Ce general etait sujet a ces defaillances morales. Il eut frayeur ou remords. L'execution du complet fut remise quatre jours de la. Jamais les complots remis ne s'executent. On raconte qu'un Breton conjure, M. de Querelles, pris de frayeur a la vue de ces hesitations, demanda et obtint une audience du premier consul lui-meme et revela tous les details du plan. Napoleon Bonaparte rassembla, dit-on, dans son cabinet, sa police militaire, sa police politique et sa police urbaine: M. Savary, depuis duc de Rovigo; le grand juge Regnier et H. Dubois. Il leur raconta la tres curieuse histoire de la conspiration; il leur prouva que Moreau et Pichegru allaient et venaient depuis huit jours dans les rues de Paris comme de bons bourgeois, et que Georges Cadoudal, gros homme de moeurs joyeuses, frequentaient assidument les cafes de la rive gauche apres son diner. L'histoire ne dit pas que son discours fut seme de compliments tres chauds pour ses trois charges d'affaires au departement de la clairvoyance. Le futur empereur ne remercia que Dieu--et son ancien ami J.-Victor Moreau, qu'il avait toujours, regarde comme une bonne arme mal chargee et susceptible de faire long feu. Moreau et Pichegru furent arretes. Georges Cadoudal, qui n'etait pourtant pas de corpulence a passer par le trou d'une aiguille, resta libre. Et Fouche se frotta les mains, disant: Vous verrez qu'il faudra que je m'en mele! Par le fait, les gens de police sont rares, et Fouche lui-meme fut en defaut nombre de fois. Argus a beau posseder cinquante paires d'yeux, qu'importe s'il est myope? L'histoire des bevues de la police serait curieuse, instructive, mais monotone et si longue, si longue, que le decouragement viendrait a moitie route. Nous avions, pour placer ici cette courte digression historique, plusieurs raisons qui toutes appartiennent a notre metier de conteur. D'abord il nous plaisait de bien poser le cadre ou vont agir les personnages de notre drame; ensuite il nous semblait utile d'expliquer, sinon d'excuser, l'inertie de la police urbaine en face de ces rumeurs qui faisaient, par la ville, une veritable concurrence aux cancans d'Etat. La police avait autre chose a faire et ne pouvaient s'occuper de la vampire. La police s'agitait, cherchait, fouillait, ne trouvait rien et etait sur les dents. Le 28 fevrier 1804, le jour meme ou Pichegru fut arrete dans son lit, rue Chabanais, chez le courtier de commerce Leblanc, un homme passa rapidement sur le Marche-Neuf, devant un petit batiment qui etait en construction, au rebord meme du quai, et dont les echafaudages dominaient la Seine. Les macons qui pliaient bagages et les conducteurs des travaux connaissaient bien cet homme, car ils l'appelerent, disant: --Patron, ne venez-vous point voir si nous avons avance la besogne aujourd'hui? L'homme les salua de la main et poursuivit sa route en remontant le cours de la riviere. Macons et surveillants se prirent a sourire en echangeant des regards d'intelligence, car il y avait une jeune fille qui allait a quelque cent pas en avant de l'homme, enveloppee dans une mante de laine noire et cachant son visage sous un voile. --Voila trois jours de suite, dit un tailleur de pierres, que le patron court le guilledou de ce cote-la. --Il est vert encore, ajouta un autre, le patron! Et un troisieme: --Ecoutez donc! on n'est pas de bois! Le patron a un metier qui ne doit pas le regayer plus que de raison. Il faut bien un peu rire. Un vieux macon, qui remettait sa veste, blanche de platre, murmura: --Voila trente ans que je connais le patron; il ne rit pas comme tout le monde. L'homme allait cependant a grand pas, et se perdait deja derriere les masures qui encombrent le Marche-Neuf, aux abords de la rue de la Cite. Quant a la fillette voilee, elle avait completement disparu, L'homme etait vieux, mais il avait une haute et noble taille, hardiment degagee. Son costume, qui semblait le classer parmi les petits bourgeois, dispenses de tous frais de toilette, etait grandement porte. Il avait, cet homme, des pieds a la tete, l'allure franche et libre que donne l'habitude de certains exercices du corps, reserves, d'ordinaire, a la classe la plus riche. Du batiment en construction jusqu'au pont Notre-Dame, nombre de gens se decouvrirent sur son passage; c'etait evidemment une notabilite du quartier. Il repondait aux saluts d'un geste bienveillant et cordial, mais il ne ralentissait point sa course. Sa course semblait calculee, non point pour rejoindre la jeune fille, mais pour ne la jamais perdre de vue. Celle-ci, dont les jambes etaient moins longues, allait du plus vite qu'elle pouvait. Elle ne se savait point poursuivie; du moins pas une seule fois elle ne tourna la tete pour regarder en arriere. Elle regardait en avant, de tous ses yeux, de toute son ame. En avant, il y avait un jeune homme a tournure elegante et hautaine qui longeait en ce moment le quai de la Greve. Le suivait-elle? Plus notre homme que les macons du Marche-Neuf appelaient le patron approchait de l'Hotel-de-Ville, moins nombreux etaient les gens qui le saluaient d'un air de connaissance. Paris est ainsi et contient des celebrites de rayon qui ne depassent pas tel numero de telle rue. Une fois que l'homme eut atteint le quai des Ormes, personne ne le salua plus. L'homme cependant, "le patron", qu'il courut ou non le guilledou, avait la vue bonne, car, malgre l'obscurite qui commencait a borner les lointains, il surveillait non seulement la fillette, mais encore le charmant cavalier que la fillette semblait suivre. Celui-ci tourna le premier l'angle du Pont-Marie, qu'il traversa pour entrer dans l'ile Saint-Louis; la fillette fit comme lui; le patron prit la meme route. Le pas de la fillette se ralentissait sensiblement et devenait penible. Rien n'echappait au patron, car sa poitrine rendit un gros soupir, tandis qu'il murmurait: --Il nous la tuera! Faut-il que tant de bonheur se soit change ainsi en misere! On ne voyait plus le jeune cavalier, qui avait du tourner le coin des rues Saint-Louis-en-l'Ile et des Deux-Ponts. La fillette marchait desormais avec un effort si visible, que le patron fit un mouvement comme s'il eut voulu s'elancer pour la soutenir. Mais il ne ceda point a la tentation, et calcula seulement sa marche de facon a bien voir ou elle dirigerait sa course, apres avoir quitte la rue des Deux-Ponts. Elle tourna vers la gauche et franchit sans hesiter la porte de l'eglise Saint-Louis. La brume tombait deja dans cette rue etroite. A l'ombre de l'eglise et devant le portail, il y avait un riche equipage qui allumait ses lanternes d'argent. La Republique dormait, prete a s'eveiller Empire. Elle avait fait treve un peu au luxe extravagant du Directoire, mais elle ne proscrivait en aucune facon les allures seigneuriales. La voiture arretee a la porte de l'eglise Saint-Louis eut fait honneur a un prince. L'attelage etait splendide, le coffre d'une elegance exquise, et les livrees brillaient irreprochables. En ce temps, la rue Saint-Louis-en-l'Ile ne se distinguait point par une animation exceptionnelle: elle desservait un quartier somnolent et presque desert; elle ne venait d'aucun centre, elle ne menait a aucune artere. Vous eussiez dit, en la voyant, la rue principale d'un chef-lieu de canton situe a cent lieues de Paris. A l'heure ou nous sommes, Paris n'a point de quartiers deserts. Le commerce s'est empare du Marais et de l'ile Saint-Louis, Les uns disent qu'il deshonore ces magnifiques hotels de la vieille ville, les autres qu'il les rehabilite. A cet egard, le commerce n'a pas de parti pris. Il ne demande pas a rehabiliter, il ne craint pas de souiller. Il veut gagner de l'argent et se moque bien du reste. Sous le Consulat, Paris ne comptait guere plus de cinq cent mille habitants. Toute cette portion orientale de la ville, abandonnee par la noblesse de robe et n'ayant point encore l'industrie, etait une solitude. A cause de cela, sans doute, le resplendissant equipage stationnant a la porte de l'eglise avait attire un concours inusite de curieux: vous eussiez bien compte dans la rue une douzaine de commeres et un nombre egal de bambins. Le concile en plein air etait preside par un portier. Le portier, adonne comme ses pareils a une philosophie austere et detestant tout ce qui est beau parce qu'il etait affreusement laid, prononcait un discours contre le luxe. Les gamins regardaient luire les lanternes et piaffer les chevaux; les commeres se disaient: Si le ciel etait juste, nous eclabousserions aussi le pauvre monde! --S'il vous plait, demanda le patron des macons du Marche Neuf, a qui appartient cette voiture? Gamins, commeres et portier le toiserent de la tete aux pieds. --Celui-la n'est pas du quartier, dirent les gamins. --Est-il charge de faire la police? demanda une commere. --Comment vous nomme-t-on, l'ami? interrogea le portier, nous n'avons pas de comptes a rendre a des etrangers. Car les gens de Paris sont des etrangers pour ces farouches insulaires _penitus toto divisos orbe_, separes du reste de l'univers par les deux bras de la Seine. A l'instant ou le patron allait repondre, la porte de l'eglise s'ouvrit, et il recula de trois pas en laissant echapper un cri de surprise, comme si un spectre lui eut apparu. C'etait, en tous cas, un fantome charmant: une femme toute jeune et toute belle, dont les cheveux blonds tombaient en boucles gracieuses autour d'un adorable visage. Cette femme donnait le bras a un jeune homme de vingt-cinq a trente ans, qui n'etait point celui que suivait naguere notre fillette, et que vous eussiez juge Allemand a certains details de son costume. --Ramberg!... murmura le patron. La delicieuse blonde etait assise deja sur les coussins de la voiture ou le jeune Allemand prit place a cote d'elle. Une voix sonore et douce commanda: --A l'hotel! Et la portiere se referma. Les beaux chevaux prirent aussitot le trot de parade dans la direction du Pont-Marie. --Je vous dis que c'est une ci-devant! affirma le portier. --Non pas! riposta une commere, c'est une duchesse de Turquie ou d'ailleurs. --Une espionne de Pitt et Cobourg peut-etre!... Les gamins, a qui on avait jete des pieces blanches, couraient apres l'equipage en criant avec ferveur: --Vive la princesse! Le patron resta un moment immobile. Son regard etait baisse; on lisait sur son front pale le travail de sa pensee. --Ramberg! repeta-t-il. Qui est cette femme? Et qui me donnera le mot de l'enigme?... On croyait le baron de Ramberg parti depuis huit jours, et voila plus de deux semaines que le comte Wenzel a disparu... La femme avec qui je le vis etait brune, mais c'etait le meme regard... Sans s'inquieter davantage du petit rassemblement qui l'examinait desormais avec defiance, il monta tout pensif les marches de l'eglise et en franchit le seuil. L'eglise semblait completement deserte. Les derniers rayons du jour envoyaient a peine, a travers les vitres, de sombres et incertaines lueurs. La lampe perpetuelle laissait battre sa lueur toujours mourante au-devant du maitre-autel. Pas un bruit n'indiquait dans la nef la presence d'un etre humain. Le patron etait pourtant bien sur d'avoir vu entrer la jeune fille, et si la jeune fille etait entree, ce devait etre sur les traces de celui qu'elle suivait. Le patron avait deja parcouru l'un des bas-cotes, visitant de l'oeil chaque chapelle, et la moitie de l'autre, lorsqu'une main le toucha au passage, sortant de l'ombre d un pilier. Il s'arreta, mais ne parla point, parce que la creature humaine qui etait la, tapie dans l'angle profond laisse derriere la chaire, mit un doigt sur ses levres et montra ensuite un confessionnal situe a quelques pas de la. Le patron s'agenouilla sur la dalle et prit l'attitude de la priere. L'instant d'apres, la porte du confessionnal s'ouvrit, et un pretre jeune encore, dont la tonsure laissait une place d'une blancheur eclatante au milieu d'une foret de cheveux noirs, se dirigea vers l'autel de la Vierge et s'y prosterna. Apres une courte oraison, pendant laquelle il frappa trois fois sa poitrine, le pretre baisa la pierre en dehors de la balustrade, et gagna la sacristie. L'ombre sortit alors de son encoignure et dit: --Maintenant, nous sommes seuls. C'etait un enfant, ou du moins il semblait tel, car sa tete ne venait pas tout a fait a l'epaule de son compagnon, mais sa voix avait un timbre viril, et le peu qu'on voyait de ses traits donnait un dementi a la petitesse de sa taille. --Y a-t-il longtemps que tu es la, Patou? demanda notre homme. --Monsieur le gardien, repondit l'ombre, la clinique du docteur Loysel a fini a trois heures douze minutes, et il y a loin de Saint-Louis-en-l'Ile a l'Ecole de medecine. --Qu'as-tu vu? interrogea encore celui qu'on nommait ici M. le gardien, et la-bas " le patron ". Au lieu de repondre, cette fois, le pretendu enfant secoua d'un mouvement brusque la chevelure herissee qui se crepait sur sa forte tete, et murmura comme en se parlante lui-meme: --Je serais bien venu plus tot, mais le professeur Loysel faisait sa lecon sur l'_Organon_ de Samuel Hahnemann. Voila huit jours que dure cette parenthese, ou il n'est pas plus question de clinique que du deluge. Je n'avais jamais entendu parler de ce Samuel Hahnemann, mais on l'insulte tant et si bien a l'Ecole, que je commence a le regarder comme un grand inventeur... --Patou, mon ami, interrompit le gardien, vous autres de la Faculte, vous etes tous des bavards. Il ne s'agit pas de ce Samuel, qui doit etre un juif ou tout au moins un baragouineur allemand, puisqu'il a un nom en _mann_... Qu'as-tu vu? Dis vite! --Ah! monsieur le gardien, repliqua Patou, de droles de, choses, parole d'honneur! Les gens de police doivent s'amuser, c'est certain, car pour une fois que j'ai fait l'espionne, je me suis diverti comme un ange!... La jolie femme, dites donc! --Quelle femme? --La comtesse. --Ah! ah! fit le gardien, c'est une comtesse! --L'abbe Martel l'a appelee ainsi... Mais pensiez-vous que je voulais parler de votre Angele, pauvre cher coeur, puisque vous me demandiez: Quelle femme? --N'as-tu point vu Angele? --Si fait... bien pale et avec des larmes dans ses beaux yeux. --Et Rene? --Rene aussi... plus pale qu'Angele... mais le regard brulant et fou... --Et as-tu devine? --Patience!... Au lit du malade, celui qui expose le mieux les symptomes ne decouvre pas toujours le remede. Il y a les savants et les medecins: ceux qui professent et ceux qui guerissent... Je vais vous exposer les faits: je suis le savant... vous serez le medecin, si vous devinez le mot de la charade... ou des charades, car il y a la plus d'une maladie, j'en suis sur. Un bruit de clefs se fit entendre en ce moment du cote de la sacristie, et le bedeau commenca une ronde, disant a haute voix: On va fermer les portes. Hormis le gardien et Patou, il n'y avait personne dans l'eglise. Le gardien se dirigea vers rentree principale, mais Patou le retint et se mit a marcher en sens contraire. En passant pres du petit benitier de la porte laterale, le gardien y trempa les doigts de sa main droite, et offrit de l'eau benite a Patou, qui dit merci en riant. Le gardien se signa gravement. Patou dit: --Je n'ai pas encore examine cela. Hier je me moquais de Samuel Hahnemann, aujourd'hui j'attacherais volontiers son nom a mon chapeau; quand j'aurai acheve mon cours de medecine, je compte etudier un peu la theologie, et peut-etre que je mourrai capucin. Il s'interrompit pour ajouter en montrant la porte: --C'est par la que M. Rene est sorti et apres lui Mlle Angele. Le gardien etait pensif. --Tu as peut-etre raison de tout etudier, Patou, mon ami, dit-il avec une sorte de fatigue, moi je n'ai rien etudie, sinon la musique, l'escrime et les hommes... --Excusez du peu! fit l'apprenti medecin. --Il est trop tard pour etudier le reste, acheva le gardien. Je suis du passe, tu as de l'avenir: le passe croyait a ce qu'il ignorait; vous croirez sans doute a ce que vous aurez appris; je le souhaite, car il est bon de croire. Moi, je crois en Dieu qui m'a cree; je crois en la republique que j'aime et en ma conscience qui ne m'a jamais trompe. Patou sauta sur le pave de la rue Poultier, et fit un entrechat a quatre temps qu'on n'eut point espere de ses courtes jambes. --Vous, patron, dit-il en eclatant de rire, vous etes naif comme un enfant, solide comme un athlete et absurde comme une jolie femme. Vous confondez toutes les notions. J'ai un petit-neveu qui me disait l'autre jour: J'aime maman et les pommes d'api. C'est de votre... A propos!--c'est cette belle comtesse blonde qui me fait songer a cela,--quel sujet a dissequer! J'etudie en ce moment les maladies speciales de la femme. J'aurais grand besoin de quelqu'un... j'entends quelqu'un de jeune et de bien conforme... un beau sujet... Auriez-vous cela dans votre caveau de benediction, M. Jean-Pierre? III GERMAIN PATOU Il faisait presque nuit. Un seul pas, lourd et lent sonnait sur le pave si vieux, mais presque vierge, de ces rues melancoliques ou nul ne passe et que le clair regard des boutiques ouvertes n'illumine jamais. Ce pas solitaire etait celui d'un pauvre estropie qui allait, allumant l'une apres l'autre les meches fumeuses des reverberes avares de rayons. L'estropie cahotait sous ses haillons comme une mechante barque secouee par la houle. Il chantait une gaudriole plus triste qu'un _libera_. Patou et l'homme que nous avons designe sous tant de noms deja, le patron des macons du Marche-Neuf, M. le gardien, M. Jean-Pierre, descendaient de la petite porte de l'eglise Saint-Louis au quai de Bethune. Dans l'ombre, la difference qui existait entre leurs tailles atteignait au fantastique. Patou semblait un nain et Jean-Pierre un geant. Quelque jour nous retrouverons ce nain, grandi, non par au physique beaucoup, mais au moral; nous verrons le docteur Germain Patou porter a son chapeau, selon sa propre volonte, le nom de Samuel Hahnemann comme une cocarde et produire de ces miracles qui firent lapider une fois, a Leipzig, le fondateur de l'ecole homeopathique, mais qui fondirent plus tard le bronze dont est faite sa statue colossale, la statue de ce meme Samuel Hahnemann, erigee au beau milieu de la maitresse place, en cette meme cite de Leipzig, sa patrie. Si l'on pouvait appliquer un mot divin a ces petites persecutions qui arretent un instant, puis fecondent le progres a travers les siecles, nous dirions que la plus curieuse de toutes les histoires a faire est celle des calvaires triomphants. Dans cette comedie bizarre et terrible que nous mettrons bientot en scene sous ce titre: _Numero treize_, le docteur Germain Patou aura un role. Le patron repondit ainsi a sa derniere question: --Petit homme, tu ne parles pas toujours avec assez de respect des choses qui sont a ma garde. Je n'aime pas la plaisanterie a ce sujet; mais tu vaux mieux que ton ironie, et l'on dit que pour le metier que tu as choisi il n'est pas mauvais de s'endurcir un peu le coeur. Je t'ai connu enfant; je n'ai pas fait pour toi tout ce que j'aurais voulu. Patou l'interrompit par une nouvelle pression de main. --Halte-la, s'ecria-t-il. Vous m'avez donne deux fois du pain, monsieur Severin, prononca-t-il avec une profonde emotion qui vous eut etonne bien plus encore que l'entrechat a quatre compartiments: le pain du corps et celui de l'ame; c'est par vous que j'ai vecu, c'est par vous que j'ai etudie; si je domine mes camarades a l'ecole, c'est que vous m'avez ouvert ce sombre amphitheatre pres duquel vous dormez, misericordieux et calme, comme la bonte incarnee de Dieu... Sur la main du patron une larme tomba. --Tu es un bon petit gars! murmura-t-il, merci. --Je serai ce que l'avenir voudra, repartit Patou, qui redressa sa courte taille. Je n'en sais rien, mais je puis repondre du present et vous dire que, sur un signe de vous, je me jetterais dans l'eau ou dans le feu, a votre choix! Le patron se pencha sur lui et le baisa, repetant a demi-voix: --Merci, petit homme. Je serais bien embarrasse de dire au juste ou le bat me blesse, mais je sens que j'aurai bientot besoin de tous ceux qui m'aiment... Dis-moi ce que tu as vu. Ils se reprirent a marcher cote a cote, et Patou commenca ainsi: --Quand je suis arrive, apres l'ecole, l'abbe Martel etait seul avec le gros marchand de chevaux. Ils parlaient de ceci et de cela, de l'arrestation de Pichegru, je suppose, car l'abbe Martel a dit: "--Le malheureux homme a terni en quelques jours de bien belles annees de gloire. "--Savoir, savoir! a repondu le gros maquignon; ca depend du point de vue!" Puis il ajouta: "--Monsieur l'abbe, vous savez que je ne me mele guere de politique. Mon commerce avant tout, et s'il arrivait quelque chose au premier consul, vous jugez quel gachis! "--Que Dieu nous en preserve!" a dit l'abbe en faisant un grand signe de croix. Apres quoi il a donne au maquignon l'adresse d'une personne dont je n'ai pas entendu le nom et qui demeure "en son hotel, chaussee des Minimes". Et il a ajoute: "--Celle-la est un ange et une sainte. "--Tout ce que vous voudrez, monsieur l'abbe, a repondu le gros marchand, qui a l'air d'un joyeux compere, pourvu qu'elle m'achete une paire ou deux de mes beaux chevaux normands..." --Il n'a point parle de son neveu? demanda le patron. --Pas que je sache, repondit Patou, mais je n'ai entendu que la fin de leur entretien... Et la lecon du professeur Loysel me trottait encore un peu par la tete! Quel gaillard que ce Hahnemann!... Un veritable ange, je ne dis pas une sainte, je n'en sais rien, c'est cette blonde comtesse. Vous n'avez pas pu la bien voir comme moi. La nuit venait deja, et il faut le grand jour a ces exquises perfections. Des yeux, figurez-vous deux saphirs! une bouche qui est un sourire, une taille qui est un reve de grace et de jeunesse, des cheveux transparents ou la lumiere glisse et joue... --Petit homme, interrompit le patron, je suis ici pour Rene et pour Angele. --Bon! s'ecria Patou. Il parait que je m'enflammais comme une brassee de bois sec, patron? Et pourtant je ne me fais pas l'effet d'etre un amoureux. Mais il est certain que, si le diable pouvait me tenter, cette creature-la... Enfin, n'importe; arrivons a M. Rene de Kervoz. Je crois que M. Rene de Kervoz est du meme avis que moi et que votre pauvre Angele avait devine tout cela avant nous. Je vais vous faire le proces-verbal pur et simple de ce que j'ai vu. Ce n'est pas grand'chose, mais vous etes un finaud, vous, patron, et vous allez trouver du premier coup le mot de l'enigme. Apres le depart du gros marchand de chevaux, l'abbe Martel est rentre a la sacristie, et j'ai pris mon poste au coin du pilier. Un pas leger m'a fait tourner la tete; un eblouissement a passe devant mes yeux: c'etait l'ange blond. Parole d'honneur! je n'ai jamais rien imagine de plus charmant... L'ange a franchi le seuil de la sacristie, laissant derriere elle ce vent parfume qui trahissait la presence de Venus. Voir Virgile, Quand elle est ressortie, l'abbe Martel la suivait: un beau pretre, bien venerable, quoiqu'il s'occupe un peu trop de politique. Il parlait encore politique en gagnant son confessionnal, et il disait: "--Ma fille, le premier consul a fait beaucoup pour la religion; je crains que vous ne soyez melee a toutes ces intrigues des conspirateurs." La belle blonde a eu un etrange sourire en repondant: "--Mon pere, aujourd'hui meme vous allez connaitre le secret de ma vie. Une fatalite pese sur moi. Ne me soupconnez pas avant que je vous aie dit mon malheur et l'espoir qui me reste. Je suis de noble race, de race puissante meme; la mort a moissonne autour de moi, me laissant seule. La lettre de l'archeveque primat de Gran, vicaire general de Sa Saintete en Hongrie, vous a dit que je cherche dans l'Eglise une protection, une famille. Les conspirations me font horreur, et si je perds la derniere chance que j'ai d'etre heureuse par le coeur, mon dessein est de chercher la paix au fond d'un cloitre." Le confessionnal de l'abbe Martel s'est ouvert, puis referme. Je n'ai plus rien entendu... Ici l'apprenti medecin s'interrompit brusquement pour fixer sur son compagnon ses yeux qui brillaient dans la nuit. --Patron, demanda-t-il, comprenez-vous quelque chose a cela? --Va toujours, repliqua le gardien, dont la tete pensive s'inclinait sur sa poitrine. --Si vous comprenez, grand bien vous fasse! reprit Patou. Je continue. Un quart d'heure environ se passa. Cette brave eglise de Saint Louis-en-l'Ile ne recoit pas beaucoup de visites. La premiere personne qui entra fut ce grand garcon d'Allemand a qui vous donniez des lecons d'escrime dans le temps. --Ramberg, murmura le gardien. Je l'ai vu. --C'est une rencontre qui a du vous etonner, car vous m'aviez dit qu'il etait reparti pour l'Allemagne. En entrant, il alla droit a la sacristie, ou l'abbe Martel et la divine blonde le rejoignirent bientot. Dans la sacristie, il y eut une conference d'un peu plus de vingt minutes, a la suite de laquelle la blonde delicieuse alla s'agenouiller devant l'autel de la Vierge, tandis que l'Allemand et l'abbe Martel prenaient place au confessionnal. Est-ce qu'on ne se confesse pas avant de se marier, patron? Le gardien ne repondit point. Patou poursuivit: --M. Rene de Kervoz entra pendant que l'Allemand se confessait. Angele le suivait de pres. Vous jugez si j'avais mes yeux et mes oreilles dans ma poche! Rene de Kervoz traversa l'eglise d'un pas rapide. Ce ne devait pas etre la premiere fois qu'il avait un rendez-vous dans ce lieu, ou tout au moins dans un lieu pareil. Ma deesse blonde entendit le bruit de ses pas et se retourna. Elle mit un doigt sur sa bouche. Kervoz s'arreta comme par enchantement. Ils se croyaient seuls tous deux, car Angele, pale, essoufflee et prete a tomber d'epuisement, mais les yeux en feu et la poitrine haletante, se tenait immobile a quelques pas de moi, derriere le meme pilier. La nuit venait deja. Angele ne me voyait pas. Quand elle s'agenouilla, ne pouvant plus se tenir sur ses jambes, j'aurais pu la toucher, rien qu'en etendant la main. Je restais immobile, mais j'avais le coeur serre par le bruit sourd des sanglots qui dechiraient sa poitrine. Ils devaient se croire seuls. Ni l'un ni l'autre ne soupconnait ma presence, et, du confessionnal ou l'abbe Martel ecoutait l'Allemand, on ne peut voir l'autel de la Vierge. La charmante inconnue avait une figure a peindre, eclairee qu'elle etait par les dernieres lueurs du jour passant a travers les vitraux. Derriere moi, la pauvre Angele murmurait d'une voix noyee par les larmes: "--Mon Dieu, mon'Dieu! qu'elle est belle!" Kervoz a voulu parler; un geste imperieux a ferme sa bouche. La reine des blondes souriait comme une madone. Elle a prononce quelques mots qui ne sont pas venus jusqu'a moi, et il m'a semble que son doigt designait le confessionnal de l'abbe Martel. L'entrevue, du reste, n'a pas dure une minute. La main de ma belle inconnue s'est etendue vers le dehors, et Rene de Kervoz, avec une obeissance d'esclave, a quitte l'eglise par la porte laterale. Angele, la pauvre enfant, s'est relevee en gemissant, pour s'elancer encore sur ses traces. Juste a ce moment la confession de l'Allemand prenait fin. Mon inconnue, car elle est a moi aussi, patron, et quoique je sois un assez laid papillon, je me brulerais volontiers les deux ailes a ce flambeau diabolique ou celeste, mon inconnue a rejoint M. de Ramberg, et ils se sont agenouilles l'un pres de l'autre. Avant de partir, ils se sont inclines tous deux devant le confessionnal, d'ou est sorti une parole de benediction. C'est tout, sauf ce detail que j'ai entendu tomber dans le tronc des pauvres une double offrande, lourde et sonore. Vous savez le reste mieux que moi, puisque vous etes entre au moment ou ils sortaient ensemble... --Maintenant, patron, s'interrompit le petit medecin, qui fixa sur son compagnon ses yeux brillants de curiosite, ayez pitie de moi. Si vous voyez clair, dites-moi bien vite le mot de cette charade, car je grille de savoir! N'est-ce qu'une intrigue galante? La vieille histoire d'une jolie femme jouant sous jambe deux amoureux? Sommes-nous sur la trace d'un complot? Ce pretre est-il trompe? est-il complice? Tout est bizarre la-dedans, jusqu'au gros marchand de chevaux, dont la figure m'apparait menacante et terrible, quand je regarde en arriere... Vous ne repondez pas patron? Le gardien etait en effet pensif et silencieux. Ils s'etaient arretes au bout de la rue Poultier, devant le parapet du quai qui regarde le port aux vins. La lune, qui se levait derriere les arbres de l'ile Louviers, prolonges par les peupliers enormes du Mail Henri IV, frappait obliquement le courant de la Seine et y formait un long spectre tout fait de paillettes mobiles. Il n'y a plus d'ile Louviers, et les peupliers geants de l'Arsenal sont tombes. Vers l'ouest, tout le long de l'eau. Paris allumait gaiement ses bougies, ses lampes et ses reverberes; du cote de l'est, c'etait presque la nuit campagnarde, car l'ile Louviers et le Mail cachaient le quartier de l'Arsenal, et, sur l'autre bord de la Seine, le regard devait aller jusqu'a Ivry, par dela le jardin des Plantes, pour rencontrer quelques lumieres. Une seule lueur, vive et rouge, attirait l'oeil au coin de la rue de Bretonvilliers. C'etait la provocante lanterne du cabaret d'Ezechiel, le maitre de la _Peche miraculeuse_. Il n'y avait pas une ame sur le quai, mais le silence y etait trouble parfois tout a coup par de soudaines rumeurs melees d'eclats de rire. Ce bruit venait de la riviere, et pour en connaitre l'origine il eut suffi de se pencher au-dessus du parapet. Les pecheurs de miracles etaient a leur poste malgre l'heure avancee. Il y avait sur la berge une ligne pressee de bonnes gens qui jetaient l'hamecon avec un zele patient. Les clameurs et les rires etaient produits par ces petits incidents qui egayent constamment la peche en riviere de Seine, ou l'hamecon accroche plus de vieux chapeaux, plus de bottes noyees et plus de carcasses de chats decedes que d'esturgeons. Chaque deconvenue de ce genre amenait des transports de joie. L'apprenti medecin, qui etait evidemment un gaillard a s'amuser de tout, ecouta un instant le remue-menage qui se faisait au bas du mur. Il avait l'air de connaitre tres bien l'endroit ainsi que le genre de besogne qui reunissait tout ce monde. Au bout d'une minute ou deux, il releva la tete vers son compagnon et repeta: --Patron, vous ne repondez pas? Le gardien avait mis ses deux coudes sur le parapet, au dela duquel son regard plongeait. --Crois-tu a cela, toi, Patou? demanda-t-il en pointant du doigt la rangee de pecheurs qui en ce moment se taisait. --Je crois a tout, repliqua le petit homme: c'est moins fatigant que de douter. D ailleurs j'ai achete, ici, la semaine passee, un femur de toute beaute qui semblait desarticule par un preparateur de l'amphitheatre. --Ah!... fit le gardien. Il ajouta: --On l'avait retire de l'eau, ton femur! --Il n'y avait pas sejourne longtemps, repartit Patou, et rien ne m'otera de l'idee qu'il y a la-dessous quelque diablerie... Mais tout cela n'est pas une reponse a ma question. En savez-vous plus long que moi, oui ou non? Le gardien s'assit sur le parapet et souleva son chapeau pour essuyer la sueur qui baignait son front depouille. --Ce qui se passe, la, dit-il, est une enigme pour moi comme pour toi. C'est parce que je ne comprends pas que j'ai peur. Il etait emu profondement; il dit encore: --Je ne voudrais pas qu'on fit du mal au premier consul, je l'aime, quoique je le soupconne de vouloir confisquer la republique... Mais le premier consul est bon pour se defendre si on l'attaque; je ne pense pas au premier consul... Angele, Rene, ces deux enfants-la sont le sang de mon coeur... je donnerais ma main droite pour savoir! --Une vaillante main! s'ecria Patou; ce serait trop cher! --Que ce soit une intrigue d'amour, poursuivit le gardien, une conspiration ou les deux ensemble... ou encore quelqu'une de ces tenebreuses sceleratesses qui profitent des temps troubles pour aboutir, il y a quelque chose... je sens, qu'il y a quelque chose de menacant et de sanglant... Je saurai le fond de tout ceci, dusse-je aller jusqu'au prefet de police!... Patou eut un ricanement qui ne temoignait pas d'une haute confiance en cet important magistrat. --J'irai plus loin s'il le faut, poursuivit le gardien, Il y a deja un de mes trois amis d'Allemagne qui a disparu. Si Ramberg disparait, ce sera dans le meme trou. J'avais prevenu le premier, j'avertirai le second; mais cet femme est belle, et son regard donne le vertige... --Vous croiriez!... commenca Patou, qui resta bouche beante. --J'ai peur! dit pour la troisieme fois le gardien. Le petit homme murmura: --C'est vrai! son regard donne le vertige... Je commence a comprendre. Il y eut une explosion de cris au bord de l'eau. --Tiens bon, Colinet, disait-on. --Ferme, Colinet! ne laisse pas aller! --Colinet, tu tiens ta fortune! Amene! Nos deux compagnons se mirent au balcon sur le parapet et regarderent. Aux lueurs de la lune ils purent voir les rangs des pecheurs qui se rompaient pour entourer un homme en costume miserable, attele a une ligne de fond et tirant de toute sa force. --Pour le coup, ca doit etre une baleine! grommela Patou. --Ou un cadavre tout entier, dit le gardien. On vint en aide a Colinet, dont la ligne etait solide, et apres quelques efforts prudemment diriges, l'objet peche parut a fleur d'eau, eclaire par des torches de paille que les assistants curieux avaient allumees. Un formidable eclat de rire eveilla les echos deserts du rivage, depuis le chevet de Notre Dame jusqu'au quai de la Rapee. --Bravo, Colinet! --Colinet a de la chance! --Colinet a peche un pierrot a la ligne de fond, avec une boule de terre glaise! Vive Colinet! L'objet etait en effet un pierrot, habille de pied en cap avec la defroque traditionnelle du bouffon de la comedie italienne, mais ce n'etait pas un noye en chair et en os. Pour un motif ou pour un autre, on avait joue ce tour lugubre aux pecheurs de miracles, de couler a leur place favorite un mannequin bourre de paille et de sable. Le bruit de la berge fut longtemps a se calmer. Colinet, depourvu de mauvaise honte, fit un paquet des loques qui habillaient le mannequin et les mit aux encheres sur le prix de quarante sous. Patou avait ri d'abord comme les autres, mais la reflexion vint, et il dit: --Ceux qui ont fait cela devaient avoir un interet. --Petit homme, repliqua brusquement le gardien, je n'ai plus besoin de toi. Monte a present a la maison, ou ma bonne femme est seule et peut-etre inquiete. Angele doit etre rentree a l'heure qu'il est. Si tu connais un remede contre le chagrin, fais-lui une ordonnance... Annonce que je rentrerai tard, et bonne nuit. Patou, ainsi congedie, s'eloigna docilement dans la direction du Pont-Marie. Le gardien, reste seul, se mit a marcher lentement vers le cabaret d'Ezechiel, a l'enseigne de la _Peche miraculeuse_. IV LE COEUR D'OR Si la Dame aux Camelias, cette photographie apres deces tiree par Alexandre Dumas fils, le poete charmant et implacable, avait pris passage en temps utile sur un clipper de _l'Australian general company_, elle se serait guerie de sa phtisie pulmonaire et figurerait maintenant dans les fetes du Trois-quarts-du-monde en qualite de baronne de n'importe-quoi. Elle serait riche terriblement; elle aurait a ses pieds toutes les illustrations de l'epoque et ferait a ses contemporains l'aumone de memoires en dix volumes, instructifs, amusants et tout particulierement propres a former le coeur du dix-neuvieme siecle. Il faut une Californie aux pretresses d'amour, qu'elles soient dames aux camelias de dix louis ou dames aux giroflees d'un sou, que l'Eldorado soit le Perou antique ou la Nouvelle-Galles du Sud. Elles ne toussent plus des qu'elles s'en vont en guerre, a l'instar de Marlboroug, Colomb, Cortes, Pizarre, le capitaine Cook, ont decouvert et conquis pour elles deux parties du monde sur cinq; M. Benazet a fonde la sixieme. Les vites-vous jamais cracher le sang au bruit de l'or remue a la pelle? Ont-elles jamais manque a aucun tripot, brillant ou humble? Dieu nous preserve de comparer le sordide cabaret d'Ezechiel aux merveilleux champs d'or qui entourent Melbourne, le Paris oceaneen, aux romanesques _placers_ de la mer Vermeille, ni meme a ce gentil paradis de Bade. Entre les tripots il y a des categories. Nous voulons dire seulement que tout tripot, hideux ou magnifique, attira ces dames aux fleurs comme la laine attire les mites; elles y sont bien, elles s'y portent a merveille; c'est la, evidemment, leur atmosphere propre. Il y avait des dames aux giroflees dans le cabaret du brave Ezechiel, qui etait un tripot. Ce pauvre champ d'or du quai de Bethune attirait les aventureuses de la Cite et du faubourg Saint-Marceau, qui venaient voir Midas en guenilles risquer sur une carte sale l'indigente aubaine arrachee aux boues de ce Pactole pour rire. Ezechiel seul gagnait a cela un peu d'argent. Que l'histoire de la premiere epave retiree du fleuve, la bague en diamants, fut controuvee ou authentique, il est certain qu'Ezechiel en avait tres habilement profite. C'etait un bonhomme long, maigre, jaune de teint et de cheveux; il avait la figure plate, le regard insignifiant, le sourire deteint. La ruse en lui se cachait sous une epaisse couche d'innocence. Vous avez tous connu de ces paroissiens, moitie Normands, moitie juifs, qui en remontreraient aux Auvergnats eux-memes pour la coquinerie. Ezechiel, avant de passer capitaliste, etait pecheur de son etat. Il savait par experience comment on donne rendez-vous au poisson en jetant d'avance l'appat abondant a de certaines places. Avait-il prepare ici une place, non point pour les poissons, mais pour les dupes? Cette idee-la n'etait encore venue a personne. La seule chose qui etonnat dans l'histoire d'Ezechiel, c'etait le rare bonheur avec lequel il avait vaincu les difficultes materielles qui s'opposaient a l'etablissement meme de son cabaret. Le quai de Bethune presentait alors comme aujourd'hui un alignement rigide et monumental. Il n'y avait point la de place pour une baraque. De l'autre cote de la pointe, aux environs de l'hotel Lambert, qui donne son nom maintenant aux bains des dames, on trouvait bien quelques masures, mais elles tournaient le dos au lieu consacre deja par la premiere trouvaille. Il fallait que le _Casino_ fut a proximite de la plage: on ne pouvait mieux choisir que le coin de la rue de Bretonvilliers. Seulement les deux coins de cette rue etaient formes par deux grands diables d'hotels aux murs rectangulaires, en pierres de taille, epais comme des remparts. Le vrai miracle, pour Ezechiel, c'avait ete d'obtenir la permission d'attaquer un de ces angles et de nicher son bouge dans l'epaisseur de cette noble maconnerie, comme on voit la larve impudente arrondir sa demeure dans l'aubier sain d'un grand arbre. Ezechiel avait obtenu cette permission. Le cabaret de la _Peche miraculeuse_, sorte de caverne irreguliere, s'insinuait en boyau a l'interieur des batiments et ne prenait qu'un tiers environ de la hauteur du rez-de-chaussee. Depuis que le Marais a pris faveur dans l'industrie, nombre d'hotels ont du reste, suivi cet exemple, ouvrant leurs propres flancs, comme le pelican, non point par charite, mais par avarice. Le sol du cabaret d'Ezechiel etait un peu plus bas que la rue. On y buvait, on y mangeait, on y jouait, on y achetait lignes, hamecons, appats, gaules, tout ce qu'il fallait, en un mot, pour harponner des poissons, nourris de bagues chevalieres. L'hotel appartenait a un respectable vieillard, M. d'Aubremesnil, ancien conseiller au parlement, qui n'avait point emigre et vivait a Versailles. Il n'y avait d'habite qu'un pavillon, situe au bout d'un grand jardin, et dont l'entree etait rue Saint-Louis, vis-a-vis des communs de l'hotel Lambert. Ce pavillon avait ete loue quelques mois auparavant par une jeune dame d'une rare beaute, qui vivait solitairement et s'occupait de bonnes oeuvres. Quand notre homme, le "patron" des macons du Marche-Neuf, arriva au seuil du bouge a demi souterrain ou le brave Ezechiel etait maitre apres Dieu, il hesita, tant l'aspect de cette caverne etait repoussant et obscene. Il y a bien longtemps que Paris a jete loin de lui ces souillures; Paris, malgre les exagerations de certains peintres a la plume, est une des villes les moins deshonorees de l'univers. Ce qui, a Paris, serait de nos jours une monstrueuse exception, se rencontre a chaque pas dans les plus beaux quartiers de Londres, cette Babylone de la debauche glaciale et de l'ennui impudique. Mais les moeurs de Paris, en 1804, gardaient encore l'effronte cachet du Directoire. La lanterne de la _Peche miraculeuse_ n'eclairait bien que le dehors. Au dedans, c'etait un demi-jour brumeux, dans lequel grouillaient des nudites a peine voilees. Une demi-douzaine de femmes etaient la, vautrees sur des sophas de bois recouverts de quelques brins de paille, buvant, jouant ou regardant jouer un nombre egal d'hommes appartenant a la classe abandonnee des batteurs de paves. Ce n'etait pas francais, a vrai dire, pas plus que les stupides et froides nuits de Paul Niquet ne sont francaises. On peut regarder ces hideuses choses comme des emprunts desesperes faits a la degradation anglaise. Londres seul est le cadre favorable pour ces horreurs sans remission, ou le vice prend physionomie de torture et ou les miserables s'amusent comme on souffre en enfer. A Paris, le vice garde toujours une bonne part de forfanterie; a Londres la perdition serieuse et convaincue nage dans le boue naturellement comme le poisson dans l'eau. Quiconque a penetre de nuit dans les _spirit-shops_ de l'ancien quartier Saint-Gilles, ou meme dans les _gin-palaces_ groupes en foule, en pleine ville fashionable, autour de Covent-Garden, doit reconnaitre la verite de ce dire: A Paris, l'horreur est une mode excentrique; a Londres, c'est un fruit du terroir. Le gardien hesita, pris a la gorge par les exhalaisons fetides qui sortaient de ce souterrain, mais son hesitation ne dura pas. Il etait homme a franchir de bien autres barrieres. --Je sais un autre caveau, pensa-t-il, ou l'air est encore plus mauvais. Et il entra, souriant avec melancolie. Quoiqu'il n'eut, certes, pas l'air d'un grand seigneur par son costume, et qu'un bourgeois bien mis eut regarde avec dedain la grosse etoffe de ses vetements, il y avait un tel contraste entre sa tenue et celle des habitues de la _Peche miraculeuse_, que son apparition fit scandale. Il n'etait pas sans exemple qu'un honnete homme, excuse par sa passion pour la peche a la ligne, fut entre de jour chez Ezechiel qui tenait, nous l'avons dit, boutique d'engins de toute sorte; mais apres la nuit tombee, la physionomie de son bouge etait si nettement caracterisee, que le plus vaillant des badauds eut pris ses jambes a son cou apres avoir jete un coup d'oeil a l'interieur. --Voila un agneau! dit une des giroflees. --Un mouton plutot, riposta un coquin a figure patibulaire qui tenait les cartes a une partie de _foutreau_ (noble jeu qui est un derive de la bouillotte) et dont le nez busque portait une _drogue_ ou pincette de bois cranement posee de travers: un vieux mouton! et dur! Voyez voir a lui, Ezechiel. Ezechiel n'avait pas besoin qu'on le mit en arret: c'etait un chien de race. Il vint au-devant du gardien la pipe a la bouche et d'un air mauvais. --Que vous faut-il, citoyen? demanda-t-il. --Du vin, repondit le patron, qui s'assit. Ezechiel prit un air insolent. --Mon vin n'est pas assez bon, dit-il, pour un monsieur de votre sorte. Les femmes eclaterent de rire, les hommes s'ecrierent: --Le rentier s'est trompe de porte. Le patron ota son chapeau, qui n'etait pas neuf, et le posa sur la table. Comment dire cela? Il y avait bien en effet du rentier dans l'aspect de ce crane a demi depouille, que le regard debonnaire de deux grands yeux bleus marquait au sceau d'une sorte de candeur, mais il y avait aussi autre chose. Le mouton avait je ne sais quoi du loup. Les attaches de son cou se degageaient selon de grandes lignes, ses mouvements etaient larges et souples; malgre les allures placides qu'il affectait, on decouvrait en lui je ne sais quoi qui annonce le _decouplement_ des muscles et fait les athletes. Les hommes se sentirent mal a l'aise sous son regard, et les femmes cesserent de railler. --Donne ton vin tel qu'il est, l'ami, dit-il a Ezechiel, et fais vite: j'ai soif. Le cabaretier, cette fois, obeit en grondant. Quand il revint avec la demi-pinte d'etain pleine et le verre humide, princesses et coquins avaient repris le cours de leurs ebats. --L'ami, lui dit le gardien en touchant du pied une escabelle, asseyez-vous la, que nous causions tous deux. --Croyez-vous que j'aie le temps de causer?... commenca Ezechiel. --Je ne sais pas si vous avez le temps, l'ami, et peu m'importe. J'ai besoin de m'entretenir avec vous: prenez ce siege. --Si je ne veux pas, cependant... fit le cabaretier. --Si vous ne voulez pas, l'interrompit le patron en se versant rasade, nous traiterons tout haut un sujet dont vous aimeriez mieux parler tout bas. Il but. Ezechiel s'assit. --Le fait est, reprit tranquillement le patron, que votre vin est detestable... Combien cela vous a-t-il coute, l'ami, pour obtenir permission de deshonorer l'encoignure de l'hotel d'Aubremesnil? Ezechiel baissa ses gros sourcils, derriere lesquels un eclair s'alluma. --Et quel cimetiere avez-vous profane, poursuivit le patron, pour donner tant de chair morte aux poissons, ici pres car vous n'etes pas un tigre, l'ami, je vous connais: vous n'etes qu'un chacal. La colere du cabaretier combattait une evidente terreur. Ces deux sentiments se traduisaient par la contraction de ses traits et par la paleur de ses levres. --Qui etes-vous? demanda-t-il. --Je suis, repliqua le gardien, l'homme qui va et vient, la nuit, sur la riviere. Je n'y cours pas le meme gibier que vous. Nous nous sommes rencontres le soir ou vous devintes riche. --Ah! fit Ezechiel, c'etait vous? Il ajouta d'une voix sourde: --Il y avait aussi une morte dans votre bateau! Le gardien inclina gravement la tete en signe d'affirmation. Puis il tira de sa poche une piece de six livres, qu'il deposa sur la table. --Je ne suis pas riche, l'ami, dit-il, et je ne vous veux point de mal. Je sortirai de chez vous comme j'y suis entre, si vous me faites savoir le nom de la femme qui vous paye. Vous n'etes qu'un aveugle instrument: aucun malheur ne vous arrivera par moi... Le cabaretier avait courbe la tete. Il recula tout a coup et saisit son escabelle par un pied pour la brandir au-dessus de sa tete. --A moi, les fils! s'ecria-t-il. Celui-la est un agent de Cadoudal! Il venait ici acheter du monde pour tuer le premier consul! Sa tete vaut cher: gagnons la prime! Cette accusation, si absurde qu'elle puisse paraitre, et surtout si completement etrangere au sujet de l'entretien qu'elle interrompait, ne doit point surprendre. Chaque moment a son cheval de bataille. Nous avons vu dans Paris certaine heure ou le premier venu aurait pu tuer un passant en l'accusant d'avoir jete de la poudre de cholera dans la Seine. Les habitues de la _Peche miraculeuse_ bondirent sur leurs pieds et s'elancerent pour barrer le chemin de la porte. Le patron eut un sourire. --Ce n'est pas la ma route, murmura-t-il. Il se leva a son tour et remit avec beaucoup de sang-froid son chapeau a larges bords sur sa tete. --L'ami, reprit-il en gagnant la table ou tout a l'heure on jouait, tu as trouve la une assez bonne rubrique; mais tu ne sais pas a qui tu as affaire, et il faut quelque chose de plus fort encore pour me mettre dans l'embarras... Fais place! En parlant il avait pris a la main la lampe qui etait sur la table. Comme le cabaretier levait son escabelle, il l'ecarta d'un seul revers de la main qu'il avait libre, et passa. Le cabaretier fit quelques pas en chancelant, et ne s'arreta qu'en heurtant la muraille. --Une rude poigne! dirent ces dames avec admiration. Les hommes s'armaient de tout ce qu'ils rencontraient sous leurs mains; plusieurs avaient des couteaux. Ezechiel grondait: --Si vous abattez ce chien enrage, vous aurez son pesant d'or a la police! Le patron, pendant cela, tenant toujours sa lampe haute, s'etait rendu tout au fond du cellier. Il y avait la quelques engins de peche, des filets neufs roules en paquets et des bottes de gaules. Il jeta de cote les gaules, sans trop se presser et decouvrit une porte qu'il eprouva du pied. La porte ceda; elle s'ouvrait en dehors et n'etait point fermee. --Aux couteaux! s'ecria Ezechiel, qui s'elanca bravement. Celui-la en a trop fait: il ne sortira pas vivant d'ici! Le patron se retourna juste au moment ou le cabaretier, bien accompagne du reste, arrivait sur lui. La lampe eclairait sa figure si extraordinairement calme, qu'il y eut un temps d'arret dans le mouvement des assaillants. Le patron tendit la lampe a Ezechiel, qui la recut d'un geste machinal. --J'ai vu ce que je voulais voir, dit-il, et j'ai gagne ma journee. --C'est un fou! s'ecria une femme prise de pitie a le voir ainsi souriant et sans defiance. --Fermez la porte de la rue, ordonna Ezechiel, et finissons la besogne! --La! la! fit le patron, qui prit une gaule et la brisa sur son genou, juste a la longueur qu'il fallait pour une canne de combat: je vous dis que vous ne savez pas a qui vous avez affaire! Son sourire s'anima, et une lueur eclata dans ses yeux. Au moment meme ou la porte de la rue se fermait, le patron fut attaque de trois cotes a la fois: par Ezechiel, qui, soulevant son escabelle a deux mains, lui en dechargea un coup sur la tete, et par deux bandits deguenilles, dont l'un lui lanca au flanc un coup de couteau donne a bras raccourci, tandis que l'autre lui plantait son baton dans l'estomac. Ce fut une transfiguration. Toute la personne du patron prit un admirable caractere de jeunesse et de cranerie. Sa taille se developpa, sa poitrine s'elargit, son front s'illumina. Nul ici n'aurait su dire comment les trois attaques furent parees; c'est a peine si la tete du patron s'inclina un peu a gauche pour laisser passer l'escabeau, tandis que sa moitie de gaule decrivait deux demi-cercles, dont l'un fit sauter en l'air le baton, dont l'autre brisa net le poignet, qui tenait le couteau. Le blesse poussa un hurlement de douleur et de rage. --Et veillez a ce que la lampe ne s'eteigne pas, dit gaiement ce diable de patron: je n'y verrais plus a vous corriger avec delicatesse; ce serait tant pis pour vos cranes! Ezechiel s'etait mis bravement au dernier rang. Il s'arma d'une gaffe emmanchee de long et compta de l'oeil ses soldats. --La Meslin! s'ecria-t-il, le coquin a estropie ton homme! pour la vie: il faut que les femmes s'en melent... S'il n'etait pas si maigre, je vous dirais que c'est Cadoudal en personne. Je parie ma tete a couper qu'on le payera mille ecus a la prefecture... Prenez les tisons du foyer, mes mignonnes! Brulons-le! quand on devrait mettre le feu a la maison! La Meslin etait une grande femme, solidement batie, qui deja s'agenouillait aupres de "son homme" terrasse. Elle se releva et bondit comme une lionne vers l'atre ou la marmite bouillait. --Brulons le gueux! brulons-le! Les hommes s'ecarterent, serrant leurs couteaux et leurs gourdins, semblables a l'infanterie qui attend la besogne faite des canonniers pour se ruer a la charge. Le taudis s'emplit de fumee et de flammes; les six megeres secouaient leurs brandons. Le patron fit un saut de cote qui evita le brulant projectile lance par la Meslin a tour de bras. La terrible canne decrivit une demi-douzaine de cercles, et pendant une longue minute, ce fut a l'interieur du bouge un indescriptible tohu-bohu: des cris, des chocs, des blasphemes, des chutes, des grincements de dents et un coup de pistolet. La minute une fois ecoulee, voici quel etait l'etat de la question: notre singulier ami, le patron des macons du Marche-Neuf, se tenait debout au beau milieu de la chambre, ou les tisons eparpilles fumaient de tous cotes; il avait du noir a la joue droite, et le revers de sa houppelande etait largement brule, mais on ne lui voyait aucune blessure serieuse. Au fond du taudis, les filets commencaient a flamber, atteints qu'ils avaient ete par les eclats de braise. Ezechiel n'avait plus sa gaffe emmanchee de long, dont les morceaux jonchaient le sol; en revanche, il portait au front une magnifique bosse d'un violet sanguinolent, et sa bouche edentee crachait rouge. L'homme de la Meslin se roulait dans la boue, tenant encore a la main un pistolet decharge. Ses cheveux crepus n'avaient pas defendu son crane, qui portait une lage felure. Les autres bandits se tenaient a distance, et les femmes epouvantees etaient pelotonnees dans un coin, sauf la Meslin, qui essayait de soulever la tete fendue de son amant. Il n'y avait pas eu une seule parole echangee entre l'assiege, seul de son bord, et le troupeau des assaillants. En ce moment l'assiege, qui avait perdu l'eclair fulgurant de ses yeux et qui semblait aussi calme que s'il eut ete flanant dans le Jardin du Palais-Royal, mit sa canne sous son bras et plongea sa main dans sa poche. --C'est le diable! grommela Ezechiel. --Vous etes dix contre un, rugit la Meslin, qui se releva ivre de rage. Attaquons-le tous ensemble, et mon homme sera venge!... Elle s'interrompit en un cri etouffe; le couteau qu'elle avait ramasse a terre s'echappa de ses mains! --Ah! fit-elle en attachant sur le patron un regard stupefait, c'est bien pis que le diable!... Comment ne l'ai-je pas reconnu?... C'est M. Gateloup! Ce nom de Gateloup, repete dans tous les coins du cellier, forma un long murmure. L'amant de la Meslin rouvrit les yeux et regarda. Le patron avait retire sa main de sa poche, et nouait tranquillement a sa boutonniere l'objet qui l'avait fait reconnaitre. Au premier aspect, cela semblait donner raison aux accusations d'Ezechiel, car les chouans de Bretagne portaient un objet pareil comme signe de ralliement a leur chapeau ou sur leur poitrine, et Georges Cadoudal devait en avoir un dans sa poche. Mais bien avant les chouans de Bretagne, la frerie des maitres en fait d'armes parisiens avaient consacre ce signe que professeurs et prevots portaient au cote gauche de leurs plastrons. C'etait un coeur brode d'or et encadre dans une rosette de rubans ecarlates. Chaque maitre y ajoutait un signe distinctif qui etait en quelque sorte un blason et qui disait son nom aux inities. Or, si le patron des macons du Marche-Neuf etait, sous son espece de bon bourgeois, une celebrite de quartier, recevant des coups de chapeau depuis le Palais de justice jusqu'a l'Hotel de Ville, sous un autre aspect, comme combattant des bagarres revolutionnaires, comme sauveteur, comme entraineur ou moderateur du peuple, Gateloup etait une gloire universellement acceptee, surtout dans la classe pauvre. Les bons l'admiraient et l'aimaient, les mechants le redoutaient. Dans le danger autrefois, lors des batailles civiles, ou il avait joue un role a la fois terrible et bienveillant, il se faisait reconnaitre a l'aide de son ecu de maitre d'armes: un coeur d'or dans un noeud de faveurs rouges ou deux raies noires, largement accusees, marquaient une croix de Saint-Andre. Cela signifiait: Je suis Jean-Pierre Severin, dit Gateloup; comme jadis les fleurs de lis d'or sur champ d'azur disaient: Bourbon; les macles accolees: Rohan; et les seize alerions d'azur cantonnant la croix de gueules en champ d'or: Montmorency. Dans les luttes antiques il n'y avait aucune honte pour l'homme brave a se retirer devant un plus fort. Le char d'Achille traversait les batailles sans rencontrer devant soi d'autres ennemis que les myopes qui ne reconnaissaient pas assez vite le flamboyant bouclier present d'Hippodamie. Les coquins rassembles au cabaret de la _Peche miraculeuse_ n'etaient nullement imbus de prejuges chevaleresques. Il n'y eut pas une seule main pour garder une arme, et la Meslin dit en montrant son homme. --Ah! citoyen Gateloup, c'est encore de la reconnaissance qu'on vous doit, car si vous aviez voulu, vous ne me l'auriez pas assomme a demi! --C'est vrai, ma fille, repliqua le patron, et si j'ai mis mon nom a ma boutonniere, c'est que la peur m'a pris de vous assommer tous... Eteins le feu, Ezechiel... Vous autres, faites-moi place. Deux ou trois seaux d'eau lances a la volee sur les filets qui allaient se consumant lentement firent l'affaire. Ezechiel, le sourire aux levres, s'etait rapproche du vainqueur. Celui-la devait etre un damne scelerat, car il cachait sa rancune sous un air obsequieux et caressant. --Mon bon maitre, dit-il, ca nous perd la tete de penser qu'il y a un homme dans Paris qui veut tuer le citoyen Bonaparte. Moi qui vous parle, je vois partout le traitre Cadoudal... Et quant a ce qui est de la porte du fond, la-bas, elle mene tout uniment a la cave ou je tiens mon pauvre vin que vous trouvez si mauvais. Le patron lui mit la main sur l'epaule, et Ezechiel fut sur le point de s'affaisser comme si on l'eut charge d'un poids trop lourd. --Ne me faites point de mal, murmura-t-il. --Ecoute, l'interrompit le patron... Es-tu homme a repondre franchement et honnetement aux questions qu'on te fera? --Quant a ca, mon maitre, s'ecria Ezechiel, demandez a tout le monde, je n'ai que trop de franchise. Le coeur sur la main, toujours!... Ah! si j'avais eu un tantinet de malice, mon affaire serait depuis longtemps dans le sac! --C'est pour une dame que tu travailles? prononca tout bas le patron. --Pour une dame?... repeta Ezechiel; voila une idee? Puis il ajouta en clignant de l'oeil d'une facon confidentielle. --Eh bien, oui, la. On ne peut rien vous cacher, mon maitre. C'est pour une dame... et nous essayons de nouer un fil a la patte des scelerats qui veulent tuer le premier consul!... est-ce defendu? La main du patron pesa plus lourde sur son epaule, mais a ce moment une eclatante et joyeuse clameur passa au travers de la porte de la rue. --Aubaine! aubaine! criait-on. Ouvrez, citoyen Ezechiel! --Il y a eu peche miraculeuse! --Et bonne chasse! ajouterent d'autres voix qui semblaient plus lointaines. --Nous apportons la maree! dirent les pecheurs. --Et nous le gibier! firent les chasseurs. --Ouvre, Ezechiel! Mais ouvre donc, vieux drole! --Faut-il ouvrir, mon bon maitre? demanda le cabaretier en adressant au vainqueur de la lutte recente une oeillade respectueuse et soumise. Celui-ci fit un geste de consentement. La porte roula sur ses gonds, et une compagnie nombreuse entra chargee de butin. Ils etaient quatre d'abord, quatre forts lurons, pour porter un tout petit panier ou il y avait bien une cinquantaine de goujons. Ensuite venait l'heureux proprietaire du mannequin de paille. En troisieme lieu, deux gamins soutenaient triomphalement une vieille culotte, dans la poche de laquelle on avait trouve une piece de six liards. --Voici la peche! cria-t-on. Ferme boutique, Ezechiel. Il n'y a plus rien dans la riviere. --Je sais bien qui me joue ces tours-la! repondit le cabaretier avec melancolie: ce sont les ennemis du premier consul! Il fut interrompu par un autre flot qui arrivait clamant: --Voici la chasse! Ceux-la apportaient sur des cannes a peche, disposees en brancard, une pauvre belle enfant, evanouie ou morte. Quand la lueur de la lampe tomba sur son visage livide, mais toujours charmant, le patron des macons du Marche-Neuf poussa un grand cri qui etait un nom: --Angele! V LA BORNE Aux premieres lignes de cette histoire nous avons vu un jeune homme elegant et beau longeant seul le quai de la Greve. Puis, derriere lui, une charmante jeune fille, seule aussi et qui semblait le suivre de loin. Puis, enfin, un vieil homme, habille bourgeoisement, mais campe a la noble, qui avait l'air de suivre les deux. Dans le courant de notre recit, nous avons appris le nom du jeune homme: Rene de Kervoz, et le nom de la jeune fille: Angele. Quant au vieux bourgeois, ceux qui ont lu le premier episode de cette serie: _la Chambre des Amours_, le connaissaient des longtemps. Apres la scene mysterieuse et presque muette qui eut lieu, vers la tombee de la nuit, dans l'eglise de Saint-Louis-en-l'Ile, entre cette blonde eblouissante qu'on appelait Mme la comtesse, l'Allemand Ramberg, Rene et l'abbe Martel, scene dont l'apprenti medecin Germain Patou, d'un cote, et Angele de l'autre, furent les temoins silencieux, Rene de Kervoz sortit le premier. Angele le suivit aussitot, comme elle l'avait fait depuis la place du Chatelet. Elle semblait bien faible; son pas lent et penible chancelait, mais ces pauvres coeurs blesses ont un terrible courage. Il n'etait pas nuit tout a fait encore quand Rene de Kervoz, sortant par la porte laterale, s'engagea dans la rue Poultier. Au lieu de tourner vers le quai de Bethune, comme devaient faire plus tard Germain Patou et "le patron", il remonta vers la rue Saint-Louis. Sa marche etait lente aussi et incertaine, mais ce n'etait pas faiblesse. Ceux qui le connaissaient et qui l'eussent vu en face a cette heure auraient remarque avec etonnement le rouge ardent remplacant la paleur habituelle de sa joue. Ses yeux brulaient sous ses sourcils violemment contractes. Angele, pauvre douce enfant, avait grandi entre deux coeurs simples et bons, son pere d'adoption et sa mere, les deux seuls amis qu'elle eut au monde. Elle ne savait rien de la vie. Elle ne voyait point le visage de Rene; par consequent elle ne pouvait lire le livre de sa physionomie. Mais sait-on ou elles prennent cette seconde vue? Il y a une admirable sorcellerie dans les coeurs malades d'amour. Ce qu'elle ne voyait pas, Angele devinait. La passion qui bouleversait les traits de Rene de Kervoz avait dans l'ame d'Angele comme un echo douloureux et navre. Elle ne songeait pas a elle-meme; sa pensee etait pleine de lui. Souffrait-il? Parfois c'est le bonheur qui ecrase ainsi. Elle avait presque aussi grande frayeur de la souffrance que du bonheur. Et pourtant, d'ordinaire, c'est le bonheur seulement que redoute la jalousie des femmes. Mais Angele n'etait pas encore une femme tout a fait; les jeunes filles aiment autrement que les femmes. Angele tenait le milieu entre la femme et la jeune fille. Rene tourna le coin de la rue de Saint-Louis et se dirigea vers le retour du quai d'Anjou qui faisait face a l'ile Louviers. Ce n'etait pas la premiere fois qu'Angele suivait Rene. Elle avait le droit de le suivre, si la plus sacree de toutes les promesses, ce contrat d'honneur liant l'homme a la pure enfant qui s'est donnee, confere un droit. Angele etait pour tous la fiancee de Rene de Kervoz; elle etait sa femme devant Dieu. Jamais elle n'en avait tant vu qu'aujourd'hui. Ce qu'elle soupconnait, depuis longtemps peut-etre, lui entrait dans le coeur, ce soir, comme une certitude amere. Rene aimait une autre femme. Non point comme il l'avait aimee, elle, doucement et saintement. Oh! que de bonheur perdu! Rene aimait l'autre femme avec fureur, avec angoisse. A moitie chemin de la rue Poultier, au retour oriental du quai d'Anjou, un mur monumental formait l'angle de la rue Bretonvilliers, a l'autre bout de laquelle etait le cabaret de la _Peche miraculeuse_. Le pate de proprietes compris entre les deux rues formait la pointe est de l'ile; il se composait du pavillon de Bretonvilliers et de l'hotel d'Aubremesnil, avec leurs jardins: ces deux habitations, separees seulement par une magnifique avenue, appartenaient au meme maitre, l'ancien conseiller au parlement dont il a ete parle. Outre ces demeures nobles, il y avait quelques maisons bourgeoises ayant facade sur rue. Le pavillon de Bretonvilliers, qui n'etait autre chose que le pignon d'un tres vieil hotel, sorte de manoir contemporain peut-etre de l'epoque ou l'ile etait encore la campagne de Paris, s'enclavait dans le mur et faisait meme une saillie de plusieurs pieds sur la voie: ce qui motiva plus tard sa demolition. Il n'avait que deux etages: le premier a trois fenetres de facade; le second, beaucoup moins eleve, a cinq; le tout etait surmonte d'une toiture a pic. Il n'existait point d'ouverture au rez-de-chaussee. On y entrait par une porte percee dans le mur, a droite de la facade et donnant dans les jardins. Ce fut a cette porte que Rene de Kervoz frappa. Un aboiement de chien, grave et creux, qui semblait sortir de la gueule d'un animal geant, repondit a son appel. Une femme agee et portant un costume etranger vint ouvrir. Elle barra d'abord le passage a Rene, lui disant: "Les maitres sont absents." Rene lui repondit, donnant a ces deux mots latins la prononciation magyare: "_Salus Hungariae_." La vieille femme le regarda en face et sembla hesiter. --_Introi, domine_, dit-elle enfin, egalement en latin prononce a la hongroise, _sub auctoritate dominae meae_ (entrez, monsieur, sous l'autorite de ma maitresse). La porte se referma. Un coup de fouet retentissant mit fin aux aboiements du gros chien. Angele etait trop loin pour voir ou pour entendre. Quand elle arriva devant la porte, tout etait silence a l'interieur. Elle s'arreta, immobile, affaissee comme la statue du Decouragement. Elle ne pleurait point. L'idee ne lui vint pas de frapper a cette porte. Pourquoi etait-elle venue, cependant! Helas, elles ne savent pas, ces pauvres blessees. Elles vont pour glisser un regard tout au fond de leur malheur, mais non point pour combattre. Quand l'idee de combattre leur vient, elles poussent presque toujours la vaillance jusqu'a la folie. Mais l'idee de combattre leur vient le plus souvent trop tard. Elles doutent si longtemps! si longtemps elles se cramponnent a la chere illusion de l'espoir. Angele resta pendant de longues minutes debout en face de la porte, le coeur oppresse, les yeux fermes a demi. Aucun bruit ne venait du dedans. Le dehors etait egalement silencieux, car la nuit s'etait faite et le pas des allumeurs de lanternes avait cesse de se faire entendre. Un seul murmure, confus et intermittent, venait du cote du quai de Bethune, ou le cabaret de la _Peche miraculeuse_ restait ouvert. En face de la porte par ou Rene avait disparu, au coin d'une maison dont toutes les fenetres etaient noires et qui semblait inhabitee comme la plupart des demeures dans ce triste quartier, il y avait une borne de granit cerclee de fer. Angele s'y assit. De la on pouvait voir les fenetres de l'ancien pavillon de Bretonvilliers. Elles etaient noires aussi, enormes de hauteur et bizarrement eclairees par la lune a son lever, qui leur envoyait ses rayons obliques, avant de les laisser dans l'ombre en montant vers le sud. Machinalement, le regard d'Angele s'attacha sur ces trois gigantesques croisees, derriere lesquelles on devinait des rideaux de mousseline, drapes largement. Elle vit, comme on voit les choses en reve, un de ces rideaux se soulever a demi et une tete paraitre. Les lueurs de la lune n'en eclairaient plus que les reliefs, et c'etait si vague!... Une jeune tete, une tete bien-aimee: ce front et ce regard qu'Angele voyait nuit et jour, cette bouche qui lui avait dit: je t'aime! Oh! et ce sourire! et ces cheveux si doux qu'un chaste baiser avait meles bien souvent avec ses cheveux a elle! Rene! son ame tout entiere, son premier, son unique amour! C'etait Rene! c'etait bien Rene! Pourquoi en ce lieu? et seul? Attendait-il? qu'attendait-il? La lune tournait; l'ombre accusait davantage ce sourire qui n'existait pas peut-etre. Pour Angele, Rene souriait, et si doucement! et, a travers ces carreaux maudits, Rene la regardait avec tant de tendresse! Cela se pouvait-il? Si Rene l'avait vue, si Rene l'avait reconnue, lui dans cette maison, elle dans la rue et sur cette borne, Rene n'aurait pas souri. Oh! certes. Il etait bon, il etait noble. Il aurait eu honte, et remords, et frayeur. Mais qu'importe ce qui est possible ou impossible? A certaines heures, l'esprit ne juge plus, la fievre est maitresse. Angele tendit ses pauvres mains tremblantes vers Rene et se mit a lui parler tout bas. Elle lui disait de ces douces choses que le tete-a-tete des enfants amoureux echange et ressasse pour enchanter les plus belles heures de la vie. La memoire de son coeur recitait a son insu la litanie des jeunes tendresses. Comme elle aimait! comme elle etait aimee! Et se peut-il, mon Dieu! qu'on manque a ces serments qui jaillirent une fois d'une ame a l'autre pour former un indissoluble lien? Se peut-il... car il y avait plus que des serments, et Rene etait noble et bon. Nous l'avons dit deja une fois; elle se le repeta cent fois a elle-meme. Elle ne sentait point que ses mains etaient glacees et que ses petits pieds gelaient sur le pave humide par cette froide nuit de fevrier. Elle savait seulement que son front la brulait. Un soir, c'etait au dernier automne, l'air de la nuit etait si tiede et si charmant, je ne sais comment la promenade s'etait prolongee le long du quai de la Greve, puis au bord de l'eau, sous ces beaux arbres qui allaient jusqu'au Pont-Marie. Il y avait la des fleurs et de l'herbe autour de la cabane de l'inspecteur du halage; Rene voulut s'asseoir; il etait faible alors et malade; Angele etendit pour lui son echarpe sur le gazon. Elle se mit pres de lui, si jolie et si belle que Rene avait des larmes dans les yeux. Il lui dit: --Si tu ne m'aimais plus, je mourrais. Elle ne repondit point, Angele, parce que la pensee ne lui venait meme pas que son Rene put cesser de l'aimer. Ce fut une chere soiree, dont le souvenir ne devait jamais s'effacer. Tout a l'heure, en passant sur le Pont-Marie, Angele avait reconnu les grands ormes. Et maintenant, parlant tout bas comme si Rene eut ete aupres d'elle, Angele disait a son tour: --Si tu ne m'aimais plus, je mourrais. La lune avait tourne, laissant dans l'ombre la facade du vieux pavillon de Bretonvilliers. Il etait impossible de voir la silhouette de Rene a la grande fenetre, et pourtant Angele la voyait encore. Sur ce fond noir elle devinait une forme adoree; seulement Rene ne souriait plus. Il avait le visage triste, emu, amaigri, comme ce soir de la promenade au bord de l'eau, et il semblait a Angele que la distance disparaissait; elle montait, il descendait; tous deux s'appuyaient a l'antique balcon, l'un en dedans, l'autre en dehors, et ils echangeaient de murmurantes paroles entrecoupees de longs baisers. Tout a coup Angele tressaillit et s'eveilla, car ceci etait un veritable reve. La facade noire changeait d'aspect: deux des grandes fenetres s'eclairaient vivement. Angele ne s'etait point trompee. La silhouette de Rene trancha en sombre sur ce fond lumineux. Il etait la: il n'avait pas quitte la fenetre. Un cri s'etouffa dans la poitrine d'Angele, parce qu'une autre silhouette se detachait derriere celle de Rene: une forme feminine, admirablement jeune et gracieuse, qu'Angele reconnut du premier regard. --La femme de l'eglise Saint-Louis! murmura-t-elle en portant ses deux mains a sa poitrine qui haletait; toujours elle! Elle essaya de se lever et ne put. Elle aurait voulu s'elancer et defendre son bonheur. Parmi la confusion de ses pensees une idee, cependant, se fit jour. --La porte ne s'est pas rouverte depuis le passage de Rene, se dit-elle, et cette femme n'a pu le preceder ici, puisqu'elle est sortie de l'eglise, accompagnee... Par ou est-elle entree? L'ombre feminine dessinee avec nettete par la lumiere qui l'eclairait a revers portait sur le rideau transparent. On voyait sa taille deliee et les details legers de sa coiffure ou le jour semblait jouer entre les boucles mobiles de ses cheveux. --Ses cheveux! dit encore Angele, ses cheveux blonds! jamais il n'y en a eu de pareils! Je crois distinguer leurs reflets d'or.. Elle est trop belle. Oh! Rene, mon Rene, ne l'aime pas; on ne peut pas avoir deux amours... Si tu ne m'aimais plus je mourrais... Sur le rideau revelateur deux mains se joignirent. Angele se redressa, galvanisee par sa terrible angoisse. --Mais avant de mourir, fit-elle, je combattrai! Je suis forte! j'ai du courage! Et qui donc l'aimera comme moi? Il est a moi... Elle s'affaissa de nouveau sur la borne. Autour de la fine taille, la-haut, un bras galant venait de se nouer derriere les rideaux de mousseline. Angele balbutia encore: --Je suis forte... je combattrai... Mais elle chancelait et sa gorge ralait. Ses deux mains glacees presserent son front. --C'est un reve! un reve affreux! dit-elle; je veux m'eveiller... Sa voix s'etrangla dans son gosier. Les deux ombres tournaient sur le rideau et presentaient maintenant leurs profils: deux profils jeunes et charmants. Une douleur navrante etreignit la poitrine d'Angele. Elle eut l'angoisse de l'attente, car ce fut lentement, lentement, que les deux bouches se reunirent en un etroit et long baiser. Angele tomba comme une masse inerte sur le pave. Du capuchon detache de sa mante ses cheveux denoues s'echapperent et ruisselerent: des cheveux plus beaux, plus brillants, plus doux que ceux de l'enchanteresse elle-meme. La silhouette de femme se retira la premiere et s'enfuit, tandis qu'un retentissant eclat de rire passait a travers les carreaux. L'ombre de Rene se prit a la poursuivre. Puis la troisieme fenetre de la facade s'eclaira brillamment tout a coup. Les deux ombres y passerent entrelacees et disparurent. Mais Angele ne voyait plus rien de tout cela. Son pauvre corps inerte s'etendait tout de son long; entre son front et le pave il n'y avait que ses cheveux epars, ses pauvres cheveux. Une demi-heure apres seulement, un groupe de faineants quittant la berge du quai de Bethune passa. Aucune ombre ne se dessinait plus aux carreaux du vieux pavillon de Bretonvilliers. Les faineants qui revenaient de la peche avec leurs paniers vides rencontrerent le corps d'Angele. La chasse valait mieux que la peche: au cou d'Angele il y avait une croix d'or, present de Rene de Kervoz. Les faineants eurent d'abord la pensee de se battre a qui aurait la croix d'or, puis il fut convenu qu'on irait au cabaret d'Ezechiel, lequel, etant un peu juif, pourrait estimer le bijou et l'acheter comptant pour faire le partage. Ils avaient compte sans le patron des macons du Marche-Neuf, M. Jean-Pierre Severin, dit Gateloup. Celui-ci se depouilla de sa houppelande pour en envelopper les membres glaces de la jeune fille. D'apres son ordre, que nul ne songea a discuter, quatre porteurs prirent une civiere ou Angele fut deposee sur un matelas. Puis le patron commanda: En route! Et les porteurs se mirent en marche sans meme s'informer du lieu ou on les conduisait. Decidement, ce soir, au quai de Bethune, la chasse ne valait pas mieux que la peche. Quand la Meslin eut emmene son homme tout endolori et que les coquins des deux sexes furent partis, Ezechiel barricada sa porte. Il etait soucieux, ce brave garcon, et d'assez mauvaise humeur. En eteignant la magnifique lanterne qui faisait la gloire de son etablissement et du quartier, il se disait: --C'est un jeu a se faire rompre les os. Voila deja un gaillard qui a devine la farce. Si on savait une fois que tout cela est pour detourner les chiens et cacher le trou de la vampire... Il frissonna et regarda tout autour de lui. --Chaque fois que je prononce ce nom-la, grommela-t-il, j'ai la chair de poule. Je n'y crois pas, mais c'est egal... il doit y avoir quelque chose... Et j'aimerais voir, moi, la mine qu'elles font, ces betes-la, quand on leur enfonce un fer rouge dans le coeur! Parole! ca doit etre drole! Il eut un sourire a la fois sensuel et poltron. A coups de pied il derangea les filets a moitie brules qui encombraient la porte de derriere et l'ouvrit en pensant tout haut: --Ce n'est pas facile d'amasser un plein pot de pauvres ecus! Au dela de la porte il y avait ce sombre couloir apercu par le patron et menant a un escalier de pierre. Le couloir, apres l'escalier passe, allait en descendant, puis remontait jusqu'a une seconde porte communiquant avec un vaste jardin. Aussitot qu'Ezechiel eut ouvert cette seconde porte, un mugissant aboiement se fit entendre au lointain; le lecteur aurait reconnu tout de suite la voix du chien geant qui gardait le pavillon de Bretonvilliers. --Tout sent le diable, se dit Ezechiel, dans le pays d'ou ces gens-la viennent. Ce chien a la voix d'un demon. Il s'engagea sous une sombre allee de tilleuls tailles en charmille, qui remontait vers la rue Saint-Louls-en-l'Ile. Les aboiements du molosse devinrent bientot si violents que le cabaretier s'arreta epouvante. --Hola! bonne femme Paraxin! cria-t-il, retenez votre monstre ou je lui casse la tete d'un coup de pistolet. Un eclat de rire casse partit du fourre voisin et le fit tressaillir de la tete aux pieds. --Le chien est enchaine, trembleur de Francais, fut-il dit par derriere les arbres; n'aie pas peur... Mais, a propos de pistolet, on s'est battu chez toi, la-bas. Y aura-t-il quelque chose pour nos poissons? Avant qu'Ezechiel put repondre, une femme grande comme un homme et portant le costume hongrois entra dans une echappee de lumiere que la lune faisait dans l'avenue. --Bonsoir, Ezechiel, dit-elle dans le francais barbare qu'elle baragouinait avec peine. On ne peut pas te parler latin a toi; vous autres, Parisiens, vous etes plus ignorants que des esclaves!... As-tu quelque chose a nous dire? --Je veux voir madame la comtesse, repliqua le cabaretier. --Madame la comtesse est loin d'ici, repartit Paraxin, qui s'etait approchee et dominait Ezechiel de la tete. Elle a de l'occupation ce soir. --Elle en mange un? demanda le cabaretier avec une curiosite melee d'horreur. La Paraxin fit un signe de tete caressant et repondit: --Elle en mange deux. Ezechiel recula malgre lui. La grande femme ricanait. Elle repeta: --Q'as-tu a dire? --J'ai a dire, repliqua Ezechiel, que tout ca ne peut pas durer. Le monde parle. Il y a des gens sur la trace, et la frime du quai de Bethune est usee jusqu'a la corde. Tout devait etre fini voila quinze jours... --Tout sera uni dans huit jours, l'interrompit la grand femme. L'argent vient; la somme y sera. Ceux qui auront ete avec nous jusqu'au bout auront leur fortune faite. Ceux qui perdront courage avant la fin engraisseront les poissons... Est-ce tout? Ezechiel restait silencieux. --A quoi penses-tu? demanda la Hongroise brusquement. --Bonne femme Paraxin, repondit le cabaretier, je pense a la peur que j'ai. Vos menaces m'effrayent beaucoup, je ne le cache pas, car je vous regarde comme une diablesse incarnee... La Hongroise lui caressa le menton bonnement. --Mais, poursuivit Ezechiel, je suis plus effraye encore des dangers qui m'environnent de toutes parts a cause de vous. A quoi me servira-t-il d'avoir gagne beaucoup d'argent si on me coupe le cou? Mme Paraxin lui donna un bon coup de poing entre les deux epaules et lui dit quelques injures eu latin. Apres quoi elle reprit d'un ton serieux: --Nous avons de quoi detourner l'attention, brave homme, ne t'inquiete pas... Vois-tu cette lumiere, la-bas? Ils arrivaient au bout de l'avenue, et le pavillon de Bretonvilliers detachait sa haute silhouette sombre sur le ciel. Une lueur brillait au premier etage. --Oui, je vois la lumiere, repliqua Ezechiel, mais qu'est-ce que cela dit? --Cela dit, mon fils, qu'il y a la un joli jeune homme en train de se bruler a la chandelle. Avec ce papillon nous avons, si nous voulons, deux on trois semaines de securite devant nous. --Qui est ce papillon? --Le propre neveu de Georges Cadoudal, mon fils, qui va nous vendre, pour un sourire... ou pour un baiser, ou plus cher, le secret de la retraite de son oncle. VI LA MAISON ISOLEE C'etait une chambre tres vaste et si haute d'etage qu'on eut dit une salle de quelque ancien palais de nos rois. Les tentures en etaient fatiguees et ternes de vetuste, mais d'autant plus belles aux yeux des coloristes, qui cherchent l'harmonie dans le fondu des nuances et qui chromatisent en quelque sorte la gamme contenue dans le spectre solaire pour obtenir leurs savants effets: de telle sorte, par exemple, que le costume d'un mendiant fournit sous leurs pinceaux des accords merveilleux. La lampe entouree d'un globe en verre de Boheme non pas depoli, mais trouble et imitant la demi-transparence de l'opale, eclairait a peine cette vaste etendue, effleurant chaque objet d'une lueur discrete et presque mysterieuse. On ne pouvait juger ni les peintures du plafond ni celles des panneaux, coupes en cartouches octogones, selon les lignes regulieres mais inegales qui caracterisaient l'epoque de Louis XIV. C'est a peine si les dorures brunies renvoyaient ca et la quelques sourdes etincelles. Au-devant de deux grandes fenetres les draperies de lampes dessinaient leurs plis larges et nombreux sous lesquels tranchaient de moelleux rideaux en mousseline des Indes. L'aspect general de cette piece etait austere et large, mais surtout triste, comme il arrive presque toujours pour les oeuvres du moyen age que le dix-septieme siecle essaya de retoucher. C'etait aux carreaux de cette chambre et sous la mousseline des Indes qu'Angele avait vu d'abord le visage de Rene, aux premiers rayons de la lune, puis les deux ombres dont la fenetre avait trahi l'amoureuse bataille. Maintenant il n'y avait plus personne. Mais les gaies lueurs qui passaient par la porte entr'ouverte de la piece voisine, celle qui n'avait qu'une croisee sur la rue et qui s'etait eclairee la derniere, indiquaient la route a prendre pour retrouver ensemble Rene de Kervoz et la reine des blondes, comme l'appelait Germain Patou, la radieuse penitente de l'abbe Martel, l'inconnue de l'eglise Saint-Louis-en-l'Ile. La jalousie de celles qui aiment profondement ne se trompe guere. Il est en elles un instinct subtil et sur qui leur designe la rivale preferee. Angele avait reconnu le profil de sa rivale sur la mousseline des rideaux, et nous l'avons dit comme cela etait, Angele, dans cette silhouette mobile, avait devine jusqu'a l'or leger qui frisait en delicieuses boucles sur le front de l'etrangere. Franchissons cependant cette porte entr'ouverte qui laissait passer de joyeuses lueurs. C'etait une piece beaucoup plus petite, et le seuil qui separait les deux chambres pouvait compter pour un espace de six cents lieues. Il divisait l'Occident et l'Orient. De l'autre cote de ce seuil, en effet, c'etait l'Orient, les tapis epais comme une pelouse, les coussins accumules, la lumiere parfumee. Vous eussiez cru entrer dans un de ces boudoirs feeriques ou les riches filles de la Hongrie meridionale luttent de magnificence et de mollesse avec les reines des _Mille et Une Nuits_. Le contraste etait frappant et complet. A droite, c'etait la roideur melancolique et un peu moisie du grand siecle; a gauche de la cloison, le luxe voluptueux, la somptuosite demi-barbare de la frontiere ottomane s'etalaient, comme si en ouvrant la croisee on eut pu voir a l'horizon les minarets de Belgrade, la blanche ville. Dans la premiere piece il faisait froid; ici regnait une douce chaleur ou passaient comme de tiedes courants charges de langueurs odorantes. La lumiere de deux lampes magnifiques, rabattue par deux coupoles de cristal rose, tombait sur une ottomane environnee d'arbustes exotiques en pleine fleur. Il y avait la un jeune homme et une jeune femme: deux belles creatures s'il en fut jamais; la jeune femme demi-couchee sur l'ottomane, le jeune homme assis sur les coussins a ses pieds. C'etaient bien les deux silhouettes du rideau: Rene de Kervoz d'abord, qu'Angele aurait reconnu entre mille, et quant a la femme, Angele avait pu, sans se tromper, prendre son profil pour celui de la blonde etrangere. Les traits offraient en effet une parite complete: memes yeux, meme bouche souriante et hautaine, meme dessin de visage, exquise dans sa delicatesse. Seulement, ces admirables cheveux blonds, si vaporeux et si brillants, n'existaient que dans l'imagination d'Angele. La jeune femme de l'ottomane avait d'admirables cheveux, il est vrai, mais plus noirs que le jais. Il suffisait d'un regard pour voir, malgre l'extreme ressemblance, qu'elle n'etait pas notre mysterieuse comtesse de Saint-Louis-en-l'Ile. Au moment ou nous entrons dans le boudoir, elle touchait justement d'un geste mutin ses adorables cheveux noirs et disait en souriant: --Je n'aurais jamais cru qu'on put nous prendre l'une pour l'autre: elle si blonde, moi si brune... et surtout mon beau chevalier breton, qui pretend que mon image est gravee dans son ame! Rene la contemplait avec une sorte d'extase et ne repondait point. Il eleva une gracieuse petite main jusqu'a ses levres et savoura un long baiser. --Lila! murmura-il. Elle se pencha jusqu'a son front, qu'elle effleura, disant: --Mon nom est doux dans votre bouche. Il y a des souvenirs: un nuage passa sur le regard de Rene. Une fois, cette pauvre enfant qui lui avait donne son coeur, Angele, sa fiancee, lui avait dit: --Dans ta bouche mon nom est doux comme une promesse d'amour. Il l'avait bien aimee, et la passion qui l'entrainait vers une autre, a present, avait ete combattue par lui comme une folie. Il aimait malgre lui, malgre sa raison, malgre son coeur; il subissait une irresistible fascination. Ces choses arrivent comme pour apporter une excuse a ceux qui croient aux sorts et aux charmes. Angele etait pieuse. Quelques semaines auparavant, le soir du 12 fevrier, Rene l'avait accompagnee au salut de Saint-Germain-l'Auxerrois. Pendant qu'Angele priait, Rene revait--aux joies prochaines de leur union sans doute. Il y avait une femme agenouillee non loin d'eux. Rene vit briller deux lueurs sous un voile. Et je ne sais comment, dans l'ombre ou etait l'inconnue, un rayon des cierges de l'autel penetra. Rene sentit en lui comme une vague angoisse. Son regard revint vers Angele, qui priait si saintement. Il eut frayeur et remords, et ne fut soulage que par l'effort qu'il fit sur lui-meme pour ne plus tourner les yeux vers l'inconnue. Il sortit avec Angele et la reconduisit jusqu'a sa porte. Leurs logis etaient voisins. Il la quitta pour rentrer chez lui. Mais il n'aurait point su dire pourquoi il reprit le chemin de l'eglise. A la porte il hesita, car il comprenait que franchir de nouveau ce seuil c'etait deja une trahison. D'ailleurs elle devait etre partie. _Elle_!--Rene entra en se disant: Je n'entrerai pas. Elle le croisa comme il passait devant le benitier. Malgre lui, le doigt de Rene se plongea dans la conque de marbre. La main de l'inconnue toucha sa main; il eut froid jusque dans le coeur. Ce fut tout. Elle sortit. Rene resta immobile a la meme place, car il se disait: Je ne la suivrai pas. Une voix l'avertissait, murmurant au dedans de lui-meme le nom d'Angele et disant: C'est celle-la qui est le bonheur. C'est l'autre qui est le caprice extravagant, la fievre, le tourment, la chute... Pourquoi est-ce ainsi? Rene s'elanca sur les traces de l'inconnue. Son coeur battait, sa tete brulait! Il n'y avait personne sur le parvis encombre de masures qui separait alors la facade de Saint-Germain-l'Auxerrois du Louvre non encore restaure. Chose singuliere, et qu'il faut exprimer pourtant, Rene n'avait pas meme vu celle qu'il poursuivait malgre lui. Il ne connaissait d'elle que la lueur de son regard et les vagues profils dessines par les reflets descendant de l'autel. Quand leurs mains s'etaient touchees au benitier, l'inconnue avait le visage cache derriere son voile. C'etait une toute jeune femme et d'une beaute merveilleuse, voila ce dont il eut jure; il n'aurait point su detailler l'impression que lui laissait son costume severe, mais d'une elegance extreme. Elle le portait a miracle, et, tandis qu'elle s'eloignait, Rene avait admire la grace noble de sa demarche. Aime-t-on pour si peu, et quand le coeur a noue ailleurs une chaine serieuse et solide? Rene etait l'honneur meme. Il arrivait-d'un pays ou l'honheur passe avant toute chose. Son enfance s'etait ecoulee dans une famille simple et severe ou la passion politique seule avait acces. Encore la passion politique sommeillait-elle depuis longemps deja au manoir de Kervoz, situe entre Vannes et Auray; le pere de Rene s'etait battu de son mieux, mais il avait depose les armes franchement et sans arriere-pensee, depuis que les portes de la paroisse s'etaient rouvertes au culte. Il y avait deux sortes de chouans en Bretagne: les chouans du roi, les chouans de Dieu. Quand on rendit a ces derniers la vieille maison de granit qui benit la naissance, le mariage et la mort, il se fit bien des vides dans les rangs de la rustique armee. Le pere de Rene avait dit a son fils: Le passe s'en va: attendons pour juger l'avenir. C'etait un chouan de Dieu. Mais la mere de Rene avait un frere qui etait un chouan du roi. On entendait parler de lui parfois au manoir des environs de Vannes. Il courait l'Europe, conspirant et suscitant des ennemis a ceux qui tenaient la place du roi. Son nom etait celebre. Il avait promis hautement d'engager, lui, seul et proscrit, contre le premier consul, entoure de tant de soldats, defendu par tant de gloire, une sorte de combat singulier. Tous ceux qui ont recu l'education de nos colleges doivent etre embarrasses quand ils deviennent les juges d'une action de ce genre. Le bon sens dit que le vrai nom d'un pareil tournoi est assassinat. Mais l'Universite, pendant huit mortelles annees, a pris la peine de nous enseigner de tous autres noms, latins ou grecs. Chacun se souvient des classiques admirations de son professeur pour le poignard de Brutus. "En plein senat, messieurs! en plein senat!" nous disait le notre, qui pourtant recevait de Cesar un traitement de mille ecus par an, ni plus ni moins. Il ajoutait: "C etait bien le _vir fortis et ubicumque paratus_. Le gaillard n'avait pas froid aux yeux! En plein senat, messieurs, en plein senat!" Cassius, le collaborateur, avait aussi sa part d'eloges. Et l'on partait de la pour dire quelque chose d'aimable a propos de tous les citoyens qui, depuis Harmodius et Aristogiton, jusqu'aux amis de Paul Ier de Russie, engagerent precisement ce tournoi que Georges Cadoudal proposait au premier consul. Depuis que Cesar a fait un livre, on pretend, cependant, que le poignard de Brutus est un peu moins preconise dans nos colleges; mais le livre de Cesar est tout jeune, et nous qui fumes eleves par l'Universite dans le respect amoureux de l'homme et de son instrument, nous eprouvons un certain embarras a renier les admirations qui nous furent imposees: "En plein senat, messieurs!" Et applaudissez, ou gare la retenue! Un jour viendra peut-etre ou l'Universite, convertie a des sentiments moins feroces, aidera Cesar a corriger les epreuves de son livre. Esperons que, ce jour-la, le poignard de Brutus, definitivement mis a la retraite, se rouillera dans les greniers d'academie. Ainsi soit-il! Mais je demande au ciel et a la terre ce que l'Universite, avant sa conversion, pouvait reprocher a l'epee de Georges Cadoudal. Rene de Kervoz neveu de Cadoudal n'etait point mele a ses intrigues desesperees. Il suivait a Paris les cours de l'Ecole de droit et se destinait a la profession d'avocat. Nous devons dire que son oncle lui-meme l'ecartait des voies dangereuses ou il marchait. Une sincere affection regnait entre eux. De la conspiration dont son oncle etait le chef Rene connaissait ce qui etait a peu pres au vu et au su de tout le monde; car la police, nous l'avons dit deja, est souvent dans la position de ces maris trompes qui seuls ignorent leur malheur. A Paris, l'affaire Cadoudal etait le secret de la comedie. Tout le monde en parlait. A peine peut-on dire que la demeure du terrible Breton fut un mystere. Le mystere, et c'en est un grand assurement, git tout entier dans le chronique aveuglement de la police. Nous avons vu de nos jours quelque chose de pareil, et les gens qui ne savent pas quelle epaisse myopie peut affecter les cent yeux d'Argus doivent croire qu'a de certaines epoques la police a partage les faiblesses de l'Universite a l'endroit des outils dont se sert Brutus. Cadoudal connaissait et approuvait l'amour de son neveu pour Angele. Il s'etait mis en rapport, sous un nom suppose, avec la famille adoptive de la jeune fille et devait servir de pere a Rene lors du mariage. Nous ajouterons qu'il avait discute les conditions du contrat, en bon bourgeois, avec Jean-Pierre Severin, dit Gateloup, le patron des macons du Marche-Neuf. Jean-Pierre avait pour M. Moriniere de l'estime et de l'amitie. Moriniere etait le nom d'emprunt de Georges Cadoudal. Cadoudal avait dit a son neveu: --Ton Angele fera la plus delicieuse comtesse que l'on puisse voir. Moi, j'aurai la tete felee un jour ou l'autre, cela ne fait pas de doute; mais, quand le roi reviendra, tu seras comte en souvenir de moi, et du diable si le neveu du vieux Georges ne sera pas aussi noble que tous les marquis de l'univers! Rene avait repondu: --Je l'aime telle qu'elle est. Elle sera la femme d'un avocat, et je tacherai de la faire heureuse. Et l'on parlait de danser a la noce. Ce Georges etait a Paris comme le poisson dans l'eau, tant il comptait bien sur la somnolence de la police. Les memoires du temps, les memoires de la police surtout, avouent qu'il allait et venait a son aise, s'occupant de ses affaires comme vous ou moi et menant meme joyeuse vie. Comme Cesar doit regretter parfois de n'etre pas