The Project Gutenberg EBook of Pot-bouille, by Emile Zola Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Il restait surpris de la brusque tombee du jour, dans ce quartier aux rues etranglees, toutes grouillantes de foule. Les jurons des cochers tapant sur les chevaux qui s'ebrouaient, les coudoiements sans fin des trottoirs, la file pressee des boutiques debordantes de commis et de clients, l'etourdissaient; car, s'il avait reve Paris plus propre, il ne l'esperait pas d'un commerce aussi apre, il le sentait publiquement ouvert aux appetits des gaillards solides. Le cocher s'etait penche. --C'est bien passage Choiseul? --Mais non, rue de Choiseul.... Une maison neuve, je crois. Et le fiacre n'eut qu'a tourner, la maison se trouvait la seconde, une grande maison de quatre etages, dont la pierre gardait une paleur a peine roussie, au milieu du platre rouille des vieilles facades voisines. Octave, qui etait descendu sur le trottoir, la mesurait, l'etudiait d'un regard machinal, depuis le magasin de soierie du rez-de-chaussee et de l'entresol, jusqu'aux fenetres en retrait du quatrieme, ouvrant sur une etroite terrasse. Au premier, des tetes de femme soutenaient un balcon a rampe de fonte tres ouvragee. Les fenetres avaient des encadrements compliques, tailles a la grosse sur des poncifs; et, en bas, au-dessus de la porte cochere, plus chargee encore d'ornements, deux amours deroulaient un cartouche, ou etait le numero, qu'un bec de gaz interieur eclairait la nuit. Un gros monsieur blond, qui sortait du vestibule, s'arreta net, en apercevant Octave. --Comment! vous voila! cria-t-il. Mais je ne comptais sur vous que demain! --Ma foi, repondit le jeune homme, j'ai quitte Plassans un jour plus tot.... Est-ce que la chambre n'est pas prete? --Oh! si.... J'avais loue depuis quinze jours, et j'ai meuble ca tout de suite, comme vous me le demandiez. Attendez, je veux vous installer. Il rentra, malgre les instances d'Octave. Le cocher avait descendu les trois malles. Debout dans la loge du concierge, un homme digne, a longue face rasee de diplomate, parcourait gravement le _Moniteur_. Il daigna pourtant s'inquieter de ces malles qu'on deposait sous sa porte; et, s'avancant, il demanda a son locataire, l'architecte du troisieme, comme il le nommait: --Monsieur Campardon, est-ce la personne? --Oui, monsieur Gourd, c'est monsieur Octave Mouret, pour qui j'ai loue la chambre du quatrieme. Il couchera la-haut et il prendra ses repas chez nous.... Monsieur Mouret est un ami des parents de ma femme, que je vous recommande. Octave regardait l'entree, aux panneaux de faux marbre, et dont la voute etait decoree de rosaces. La cour, au fond, pavee et cimentee, avait un grand air de proprete froide; seul, un cocher, a la porte des ecuries, frottait un mors avec une peau. Jamais le soleil ne devait descendre la. Cependant, M. Gourd examinait les malles. Il les poussa du pied, devint respectueux devant leur poids, et parla d'aller chercher un commissionnaire, pour les faire monter par l'escalier de service. --Madame Gourd, je sors, cria-t-il en se penchant dans la loge. Cette loge etait un petit salon, aux glaces claires, garni d'une moquette a fleurs rouges et meuble de palissandre; et, par une porte entr'ouverte, on apercevait un coin de la chambre a coucher, un lit drape de reps grenat. Madame Gourd, tres grasse, coiffee de rubans jaunes, etait allongee dans un fauteuil, les mains jointes, a ne rien faire. --Eh bien! montons, dit l'architecte. Et, comme il poussait la porte d'acajou du vestibule, il ajouta, en voyant l'impression causee au jeune homme par la calotte de velours noir et les pantoufles bleu ciel de M. Gourd: --Vous savez, c'est l'ancien valet de chambre du duc de Vaugelade. --Ah! dit simplement Octave. --Parfaitement, et il a epouse la veuve d'un petit huissier de Mort-la-Ville. Ils possedent meme une maison la-bas. Mais ils attendent d'avoir trois mille francs de rente pour s'y retirer.... Oh! des concierges convenables! Le vestibule et l'escalier etaient d'un luxe violent. En bas, une figure de femme, une sorte de Napolitaine toute doree, portait sur la tete une amphore, d'ou sortaient trois becs de gaz, garnis de globes depolis. Les panneaux de faux marbre, blancs a bordures roses, montaient regulierement dans la cage ronde; tandis que la rampe de fonte, a bois d'acajou, imitait le vieil argent, avec des epanouissements de feuilles d'or. Un tapis rouge, retenu par des tringles de cuivre, couvrait les marches. Mais ce qui frappa surtout Octave, ce fut, en entrant, une chaleur de serre, une haleine tiede qu'une bouche lui soufflait au visage. --Tiens! dit-il, l'escalier est chauffe? --Sans doute, repondit Campardon. Maintenant, tous les proprietaires qui se respectent, font cette depense.... La maison est tres bien, tres bien.... Il tournait la tete, comme s'il en eut sonde les murs, de son oeil d'architecte. --Mon cher, vous allez voir, elle est tout a fait bien.... Et habitee rien que par des gens comme il faut! Alors, montant, avec lenteur, il nomma les locataires. A chaque etage, il y avait deux appartements, l'un sur la rue, l'autre sur la cour, et dont les portes d'acajou verni se faisaient face. D'abord, il dit un mot de M. Auguste Vabre: c'etait le fils aine du proprietaire; il avait pris, au printemps, le magasin de soierie du rez-de-chaussee, et occupait egalement tout l'entresol. Ensuite, au premier, se trouvaient, sur la cour, l'autre fils du proprietaire, M. Theophile Vabre, avec sa dame, et sur la rue, le proprietaire lui-meme, un ancien notaire de Versailles, qui logeait du reste chez son gendre, M. Duveyrier, conseiller a la cour d'appel. --Un gaillard qui n'a pas quarante-cinq ans, dit en s'arretant Campardon, hein? c'est joli! Il monta deux marches, et se tournant brusquement, il ajouta: --Eau et gaz a tous les etages. Sous la haute fenetre de chaque palier, dont les vitres, bordees d'une grecque, eclairaient l'escalier d'un jour blanc, se trouvait une etroite banquette de velours. L'architecte fit remarquer que les personnes agees pouvaient s'asseoir. Puis, comme il depassait le second etage, sans nommer les locataires: --Et la? demanda Octave, en designant la porte du grand appartement. --Oh! la, dit-il, des gens qu'on ne voit pas, que personne ne connait.... La maison s'en passerait volontiers. Enfin, on trouve des taches partout.... Il eut un petit souffle de mepris. --Le monsieur fait des livres, je crois. Mais, au troisieme, son rire de satisfaction reparut. L'appartement sur la cour etait divise en deux: il y avait la madame Juzeur, une petite femme bien malheureuse, et un monsieur tres distingue, qui avait loue une chambre, ou il venait une fois par semaine, pour des affaires. Tout en donnant ces explications, Campardon ouvrait la porte de l'autre appartement. --Ici, nous sommes chez moi, reprit-il. Attendez, il faut que je prenne votre clef.... Nous allons monter d'abord a votre chambre, et vous verrez ma femme ensuite. Pendant les deux minutes qu'il resta seul, Octave se sentit penetrer par le silence grave de l'escalier. Il se pencha sur la rampe, dans l'air tiede qui venait du vestibule; il leva la tete, ecoutant si aucun bruit ne tombait d'en haut. C'etait une paix morte de salon bourgeois, soigneusement clos, ou n'entrait pas un souffle du dehors. Derriere les belles portes d'acajou luisant, il y avait comme des abimes d'honnetete. --Vous aurez d'excellents voisins, dit Campardon, qui avait reparu avec la clef: sur la rue, les Josserand, toute une famille, le pere caissier a la cristallerie Saint-Joseph, deux filles a marier; et, pres de vous, un petit menage d'employe, les Pichon, des gens qui ne roulent pas sur l'or, mais d'une education parfaite.... Il faut que tout se loue, n'est-ce pas? meme dans une maison comme celle-ci. A partir du troisieme, le tapis rouge cessait et etait remplace par une simple toile grise. Octave en eprouva une legere contrariete d'amour-propre. L'escalier, peu a peu, l'avait empli de respect; il etait tout emu d'habiter une maison si bien, selon l'expression de l'architecte. Comme il s'engageait, derriere celui-ci, dans le couloir qui conduisait a sa chambre, il apercut, par une porte entr'ouverte, une jeune femme debout devant un berceau. Elle leva la tete, au bruit. Elle etait blonde, avec des yeux clairs et vides; et il n'emporta que ce regard, tres distinct, car la jeune femme, tout d'un coup rougissante, poussa la porte, de l'air honteux d'une personne surprise. Campardon s'etait tourne, pour repeter: --Eau et gaz a tous les etages, mon cher. Puis, il montra une porte qui communiquait avec l'escalier de service. En haut, etaient les chambres de domestique. Et, s'arretant au fond du couloir: --Enfin, nous voici chez vous. La chambre, carree, assez grande, tapissee d'un papier gris a fleurs bleues, etait meublee tres simplement. Pres de l'alcove, se trouvait menage un cabinet de toilette, juste la place de se laver les mains. Octave alla droit a la fenetre, d'ou tombait une clarte verdatre. La cour s'enfoncait, triste et propre, avec son pave regulier, sa fontaine dont le robinet de cuivre luisait. Et toujours pas un etre, pas un bruit; rien que les fenetres uniformes, sans une cage d'oiseau, sans un pot de fleurs, etalant la monotonie de leurs rideaux blancs. Pour cacher le grand mur nu de la maison de gauche, qui fermait le carre de la cour, on y avait repete les fenetres, de fausses fenetres peintes, aux persiennes eternellement closes, derriere lesquelles semblait se continuer la vie muree des appartements voisins. --Mais je serai parfaitement! cria Octave enchante. --N'est-ce pas? dit Campardon. Mon Dieu! j'ai fait comme pour moi; et, d'ailleurs, j'ai suivi les instructions contenues dans vos lettres.... Alors, le mobilier vous plait? C'est tout ce qu'il faut pour un jeune homme. Plus tard, vous verrez. Et, comme Octave lui serrait les mains, en le remerciant, en s'excusant de lui avoir donne tout ce tracas, il reprit d'un air serieux: --Seulement, mon brave, pas de tapage ici, surtout pas de femme!... Parole d'honneur! si vous ameniez une femme, ca ferait une revolution. --Soyez tranquille! murmura le jeune homme, un peu inquiet. --Non, laissez-moi vous dire, c'est moi qui serais compromis.... Vous avez vu la maison. Tous bourgeois, et d'une moralite! meme, entre nous, ils raffinent trop. Jamais un mot, jamais plus de bruit que vous ne venez d'en entendre.... Ah bien! monsieur Gourd irait chercher monsieur Vabre, nous serions propres tous les deux! Mon cher, je vous le demande pour ma tranquillite: respectez la maison. Octave, que tant d'honnetete gagnait, jura de la respecter. Alors, Campardon, jetant autour de lui un regard de mefiance, et baissant la voix, comme si l'on eut pu l'entendre, ajouta, l'oeil allume: --Dehors, ca ne regarde personne. Hein? Paris est assez grand, on a de la place.... Moi, au fond, je suis un artiste, je m'en fiche! Un commissionnaire montait les malles. Quand l'installation fut terminee, l'architecte assista paternellement a la toilette d'Octave. Puis, se levant: --Maintenant, descendons voir ma femme. Au troisieme, la femme de chambre, une fille mince, noiraude et coquette, dit que madame etait occupee. Campardon, pour mettre a l'aise son jeune ami, et lance d'ailleurs par ses premieres explications, lui fit visiter l'appartement: d'abord, le grand salon blanc et or, tres orne de moulures rapportees, entre un petit salon vert qu'il avait transforme en cabinet de travail, et la chambre a coucher, ou ils ne purent entrer, mais dont il lui indiqua la forme etranglee et le papier mauve. Comme il l'introduisait ensuite dans la salle a manger, toute en faux bois, avec une complication extraordinaire de baguettes et de caissons, Octave seduit s'ecria: --C'est tres riche! Au plafond, deux grandes fentes coupaient les caissons, et, dans un coin, la peinture qui s'etait ecaillee, montrait le platre. --Oui, ca fait de l'effet, dit lentement l'architecte, les yeux fixes sur le plafond. Vous comprenez, ces maisons-la, c'est bati pour faire de l'effet.... Seulement, il ne faudrait pas trop fouiller les murs. Ca n'a pas douze ans et ca part deja.... On met la facade en belle pierre, avec des machines sculptees; on vernit l'escalier a trois couches; on dore et on peinturlure les appartements; et ca flatte le monde, ca inspire de la consideration.... Oh! c'est encore solide, ca durera toujours autant que nous! Il lui fit traverser de nouveau l'antichambre, que des vitres depolies eclairaient. A gauche, donnant sur la cour, il y avait une seconde chambre, ou couchait sa fille Angele; et, toute blanche, elle etait, par cette apres-midi de novembre, d'une tristesse de tombe. Puis, au fond du couloir, se trouvait la cuisine, dans laquelle il tint absolument a le conduire, disant qu'il fallait tout connaitre. --Entrez donc, repetait-il en polissant la porte. Un terrible bruit s'en echappa. La fenetre, malgre le froid, etait grande ouverte. Accoudees a la barre d'appui, la femme de chambre noiraude et une cuisiniere grasse, une vieille debordante, se penchaient dans le puits etroit d'une cour interieure, ou s'eclairaient, face a face, les cuisines de chaque etage. Elles criaient ensemble, les reins tendus, pendant que, du fond de ce boyau, montaient des eclats de voix canailles, meles a des rires et a des jurons. C'etait comme la deverse d'un egout: toute la domesticite de la maison etait la, a se satisfaire. Octave se rappela la majeste bourgeoise du grand escalier. Mais les deux femmes, averties par un instinct, s'etaient retournees. Elles resterent saisies, en apercevant leur maitre avec un monsieur. Il y eut un leger sifflement, des fenetres se refermerent, tout retomba a un silence de mort. --Qu'est-ce donc, Lisa? demanda Campardon. --Monsieur, repondit la femme de chambre tres excitee, c'est encore cette malpropre d'Adele. Elle a jete une tripee de lapin par la fenetre.... Monsieur devrait bien parler a monsieur Josserand. Campardon resta grave, desireux de ne pas s'engager. Il revint dans son cabinet de travail, en disant a Octave: --Vous avez tout vu. A chaque etage, les appartements se repetent. Moi, j'en ai pour deux mille cinq cents francs, et au troisieme! Les loyers augmentent tous les jours.... Monsieur Vabre doit se faire dans les vingt-deux mille francs avec son immeuble. Et ca montera encore, car il est question d'ouvrir une large voie, de la place de la Bourse au nouvel Opera.... Une maison dont il a eu le terrain pour rien, il n'y a pas douze ans, apres ce grand incendie, allume par la bonne d'un droguiste! Comme ils entraient, Octave apercut, au-dessus d'une table a dessin, dans le plein jour de la fenetre, une image de saintete richement encadree, une Vierge montrant, hors de sa poitrine ouverte, un coeur enorme qui flambait. Il ne put reprimer un mouvement de surprise; il regarda Campardon, qu'il avait connu tres farceur a Plassans. --Ah! je ne vous ai pas dit, reprit celui-ci avec une rougeur legere, j'ai ete nomme architecte diocesain, oui, a Evreux. Oh! une misere comme argent, en tout a peine deux mille francs par an. Mais il n'y a rien a faire, de temps a autre un voyage; pour le reste, j'ai la-bas un inspecteur.... Et, voyez-vous, c'est beaucoup, quand on peut mettre sur ses cartes: architecte du gouvernement. Vous ne vous imaginez pas les travaux que cela me procure dans la haute societe. En parlant, il regardait la Vierge au coeur embrase. --Apres tout, continua-t-il dans un brusque acces de franchise, moi, je m'en fiche, de leurs machines! Mais, Octave s'etant mis a rire, l'architecte fut pris de peur. Pourquoi se confier a ce jeune homme? Il eut un regard oblique, se donna un air de componction, tacha de rattraper sa phrase. --Je m'en fiche et je ne m'en fiche pas.... Mon Dieu! oui, j'y arrive. Vous verrez, vous verrez, mon ami: quand vous aurez un peu vecu, vous ferez comme tout le monde. Et il parla de ses quarante-deux ans, du vide de l'existence, posa pour une melancolie qui jurait avec sa grosse sante. Dans la tete d'artiste qu'il s'etait faite, les cheveux en coup de vent, la barbe taillee a la Henri IV, on retrouvait le crane plat et la machoire carree d'un bourgeois d'esprit borne, aux appetits voraces. Plus jeune, il avait eu une gaiete fatigante. Les yeux d'Octave s'etaient arretes sur un numero de la _Gazette de France_, qui trainait parmi des plans. Alors, Campardon, de plus en plus gene, sonna la femme de chambre pour savoir si madame etait libre enfin. Oui, le docteur partait, madame allait venir. --Est-ce que madame Campardon est souffrante? demanda le jeune homme. --Non, elle est comme d'habitude, dit l'architecte d'une voix ennuyee. --Ah! et qu'a-t-elle donc? Repris d'embarras, il ne repondit pas directement. --Vous savez, les femmes, il y a toujours quelque chose qui se casse.... Elle est ainsi depuis treize ans, depuis ses couches.... Autrement, elle se porte comme un charme. Vous allez meme la trouver engraissee. Octave n'insista pas. Justement, Lisa revenait, apportant une carte; et l'architecte s'excusa, se precipita vers le salon, en priant le jeune homme de causer avec sa femme, pour prendre patience. Celui-ci, par la porte vivement ouverte et refermee, avait apercu, au milieu de la grande piece blanc et or, la tache noire d'une soutane. Au meme moment, madame Campardon entrait par l'antichambre. Il ne la reconnaissait pas. Autrefois, etant gamin, lorsqu'il l'avait connue a Plassans, chez son pere, M. Domergue, conducteur des ponts et chaussees, elle etait maigre et laide, chetive a vingt ans comme une fillette qui souffre de la crise de sa puberte; et il la retrouvait dodue, d'un teint clair et repose de nonne, avec des yeux tendres, des fossettes, un air de chatte gourmande. Si elle n'avait pu devenir jolie, elle s'etait murie vers les trente ans, prenant une saveur douce et une bonne odeur fraiche de fruit d'automne. Il remarqua seulement qu'elle marchait avec difficulte, la taille roulante, vetue d'un long peignoir de soie reseda; ce qui lui donnait une langueur. --Mais vous etes un homme, maintenant! dit-elle gaiement, les mains tendues. Comme vous avez pousse, depuis notre dernier voyage! Et elle le regardait, grand, brun, beau garcon, avec ses moustaches et sa barbe soignees. Quand il dit son age, vingt-deux ans, elle se recria: il en paraissait vingt-cinq au moins. Lui, que la presence d'une femme, meme de la derniere des servantes, emplissait d'un ravissement, riait d'un rire perle, en la caressant de ses yeux couleur de vieil or, d'une douceur de velours. --Ah! oui, repetait-il mollement, j'ai pousse, j'ai pousse.... Vous rappelez-vous, quand votre cousine Gasparine m'achetait des billes? Ensuite, il lui donna des nouvelles de ses parents. Monsieur et madame Domergue vivaient heureux, dans la maison ou ils s'etaient retires; ils se plaignaient seulement d'etre bien seuls, ils gardaient rancune a Campardon de leur avoir enleve ainsi leur petite Rose, pendant un sejour fait a Plassans, pour des travaux. Puis, le jeune homme tacha de ramener la conversation sur la cousine Gasparine, ayant une ancienne curiosite de galopin precoce a satisfaire, au sujet d'une aventure jadis inexpliquee: le coup de passion de l'architecte pour Gasparine, une grande belle fille pauvre, et son brusque mariage avec la maigre Rose qui avait trente mille francs de dot, et toute une scene de larmes, et une brouille, une fuite de l'abandonnee a Paris, aupres d'une tante couturiere. Mais madame Campardon, dont la chair paisible gardait une paleur rosee, parut ne pas comprendre. Il ne put en tirer aucun detail. --Et vos parents? demanda-t-elle a son tour. Comment se portent monsieur et madame Mouret? --Tres bien, je vous remercie, repondit-il. Ma mere ne sort plus de son jardin. Vous retrouveriez la maison de la rue de la Banne, telle que vous l'avez laissee. Madame Campardon, qui semblait ne pouvoir rester longtemps debout sans fatigue, s'etait assise sur une haute chaise a dessiner, les jambes allongees dans son peignoir; et lui, approchant un siege bas, levait la tete pour lui parler, de son air d'adoration habituel. Avec ses larges epaules, il etait femme, il avait un sens des femmes qui, tout de suite, le mettait dans leur coeur. Aussi, au bout de dix minutes, tous deux causaient-ils deja comme de vieilles amies. --Me voila donc votre pensionnaire? disait-il en passant sur sa barbe une main belle, aux ongles correctement tailles. Nous ferons bon menage, vous verrez.... Que vous avez ete charmante, de vous souvenir du gamin de Plassans et de vous occuper de tout, au premier mot! Mais elle se defendait. --Non, ne me remerciez pas. Je suis bien trop paresseuse, je ne bouge plus. C'est Achille qui a tout arrange.... Et, d'ailleurs, ne suffisait-il pas que ma mere nous confiat votre desir de prendre pension dans une famille, pour que nous songions a vous ouvrir notre maison? Vous ne tomberez pas chez des etrangers, et cela nous fera de la compagnie. Alors, il conta ses affaires. Apres avoir enfin obtenu le diplome de bachelier, pour contenter sa famille, il venait de passer trois ans a Marseille, dans une grande maison d'indiennes imprimees, dont la fabrique se trouvait aux environs de Plassans. Le commerce le passionnait, le commerce du luxe de la femme, ou il entre une seduction, une possession lente par des paroles dorees et des regards adulateurs. Et il raconta, avec des rires de victoire, comment il avait gagne les cinq mille francs, sans lesquels, d'une prudence de juif sous les dehors d'un etourdi aimable, il ne se serait jamais risque a Paris. --Imaginez-vous, ils avaient une indienne pompadour, un ancien dessin, une merveille.... Personne ne mordait; c'etait dans les caves depuis deux ans.... Alors, comme j'allais faire le Var et les Basses-Alpes, j'eus l'idee d'acheter tout le solde et de le placer pour mon compte. Oh! un succes, un succes fou! Les femmes s'arrachaient les coupons; il n'y en a pas une, aujourd'hui, qui n'ait la-bas de mon indienne sur le corps.... Il faut dire que je les roulais si gentiment! Elles etaient toutes a moi, j'aurais fait d'elles ce que j'aurais voulu. Et il riait, pendant que madame Campardon, seduite, troublee par la pensee de cette indienne pompadour, le questionnait. Des petits bouquets sur fond ecru, n'est-ce pas? Elle en avait cherche partout pour un peignoir d'ete. --J'ai voyage deux ans, c'est assez, reprit-il. D'ailleurs, il faut bien conquerir Paris.... Je vais immediatement chercher quelque chose. --Comment! s'ecria-t-elle, Achille ne vous a pas raconte? Mais il a pour vous une situation, et a deux pas d'ici! Il remerciait, s'etonnant comme en pays de Cocagne, demandant par plaisanterie s'il n'allait pas trouver, le soir, une femme et cent mille francs de rente dans sa chambre, lorsqu'une enfant de quatorze ans, longue et laide, avec des cheveux d'un blond fade, poussa la porte et jeta un leger cri d'effarouchement. --Entre et n'aie pas peur, dit madame Campardon. C'est monsieur Octave Mouret, dont tu nous as entendu parler. Puis, se tournant vers celui-ci: --Ma fille Angele.... Nous ne l'avions pas emmenee lors de notre dernier voyage. Elle etait si delicate! Mais la voila qui se remplit un peu. Angele, avec la gene maussade des filles dans l'age ingrat, etait venue se placer derriere sa mere. Elle coulait des regards sur le jeune homme souriant. Presque aussitot, Campardon reparut, l'air anime; et il ne put se tenir, il conta l'heureuse chance a sa femme, en quelques phrases coupees: l'abbe Mauduit, vicaire a Saint-Roch, pour des travaux; une simple reparation, mais qui pouvait le mener loin. Puis, contrarie d'avoir cause devant Octave, fremissant encore, il tapa dans ses mains, en disant: --Allons, allons, que faisons-nous? --Mais vous sortiez, dit Octave. Je ne veux pas vous deranger. --Achille, murmura madame Campardon, cette place, chez les Hedouin.... --Tiens! c'est vrai, s'ecria l'architecte. Mon cher, une place de premier commis, dans une maison de nouveautes. J'y connais quelqu'un, qui a parle pour vous.... On vous attend. Il n'est pas quatre heures, voulez-vous que je vous presente? Octave hesitait, inquiet du noeud de sa cravate, trouble dans sa passion d'une mise correcte. Pourtant, il se decida, lorsque madame Campardon lui eut jure qu'il etait tres convenable. D'un mouvement languissant, elle avait tendu le front a son mari, qui la baisait avec une effusion de tendresse, repetant: --Adieu, mon chat.... adieu, ma cocotte.... --Vous savez, on dine a sept heures, dit-elle en les accompagnant a travers le salon, ou ils cherchaient leurs chapeaux. Angele les suivait, sans grace. Mais son professeur de piano l'attendait, et tout de suite elle tapa sur l'instrument, de ses doigts secs. Octave, qui s'attardait dans l'antichambre a remercier encore, eut la voix couverte. Et, comme il descendait l'escalier, le piano sembla le poursuivre: au milieu du silence tiede, chez madame Juzeur, chez les Vabre, chez les Duveyrier, d'autres pianos repondaient, jouant a chaque etage d'autres airs qui sortaient, lointains et religieux, du recueillement des portes. En bas, Campardon tourna dans la rue Neuve-Saint-Augustin. Il se taisait, de l'air absorbe d'un homme qui cherche une transition. --Vous vous rappelez mademoiselle Gasparine? demanda-t-il enfin. Elle est premiere demoiselle chez les Hedouin.... Vous allez la voir. Octave crut l'occasion venue de contenter sa curiosite. --Ah! dit-il. Elle loge chez vous? --Non! non! s'ecria l'architecte vivement et comme blesse. Puis, le jeune homme ayant paru surpris de sa violence, il continua, gene, avec douceur: --Non, elle et ma femme ne se voient plus.... Vous savez, dans les familles.... Moi, je l'ai rencontree, et je n'ai pu lui refuser la main, n'est-ce pas? d'autant plus qu'elle ne roule guere sur l'or, la pauvre fille. Ca fait que, maintenant, elles ont par moi de leurs nouvelles.... Dans ces vieilles querelles, il faut laisser le temps fermer les blessures. Octave se decidait a l'interroger carrement sur son mariage, lorsque l'architecte coupa court, en disant: --Nous y voila! C'etait, a l'encoignure des rues Neuve-Saint-Augustin et de la Michodiere, un magasin de nouveautes dont la porte ouvrait sur le triangle etroit de la place Gaillon. Barrant deux fenetres de l'entresol, une enseigne portait, en grandes lettres dedorees: _Au bonheur des Dames, maison fondee en 1822_; tandis que, sur les glaces sans tain des vitrines, on lisait, peinte en rouge, la raison sociale: _Deleuze, Hedouin et Cie_. --Cela n'a pas le chic moderne, mais c'est honnete et c'est solide, expliquait rapidement Campardon. Monsieur Hedouin, un ancien commis, a epouse la fille de l'aine des Deleuze, qui est mort il y a deux ans; de sorte que la maison est dirigee maintenant par le jeune menage, le vieil oncle Deleuze et un autre associe, je crois, qui tous deux se tiennent a l'ecart.... Vous verrez madame Hedouin. Oh! une femme de tete!... Entrons. Justement, M. Hedouin etait a Lille, pour un achat de toile. Ce fut madame Hedouin qui les recut. Elle etait debout, un porte-plume derriere l'oreille, donnant des ordres a deux garcons de magasin qui rangeaient des pieces d'etoffe dans des cases; et elle lui apparut si grande, si admirablement belle avec son visage regulier et ses bandeaux unis, si gravement souriante dans sa robe noire, sur laquelle tranchaient un col plat et une petite cravate d'homme, qu'Octave, peu timide de sa nature pourtant, balbutia. Tout fut regle en quelques mots. --Eh bien! dit-elle de son air tranquille, avec sa grace accoutumee de marchande, puisque vous etes libre, visitez le magasin. Elle appela un commis, lui confia Octave; puis, apres avoir repondu poliment, sur une question de Campardon, que mademoiselle Gasparine etait en course, elle tourna le dos, elle continua sa besogne, jetant des ordres de sa voix douce et breve. --Pas la, Alexandre.... Mettez les soies en haut.... Ce n'est plus la meme marque, prenez garde! Campardon, hesitant, dit enfin a Octave qu'il repasserait le prendre, pour le diner. Alors, pendant deux heures, le jeune homme visita le magasin. Il le trouva mal eclaire, petit, encombre de marchandises, qui debordaient du sous-sol, s'entassaient dans les coins; ne laissaient que des passages etrangles entre des murailles hautes de ballots. A plusieurs reprises, il s'y rencontra avec madame Hedouin, affairee, filant par les plus etroits couloirs, sans jamais accrocher un bout de sa robe. Elle semblait l'ame vive et equilibree de la maison, dont tout le personnel obeissait au moindre signe de ses mains blanches. Octave etait blesse qu'elle ne le regardat pas davantage. Vers sept heures moins un quart, comme il remontait une derniere fois du sous-sol, on lui dit que Campardon etait au premier, avec mademoiselle Gasparine. Il y avait la un comptoir de lingerie, que tenait cette demoiselle. Mais, en haut de l'escalier tournant, derriere une pyramide faite de pieces de calicot symetriquement rangees, le jeune homme s'arreta net, en entendant l'architecte tutoyer Gasparine. --Je te jure que non! criait-il, s'oubliant jusqu'a hausser la voix. Il y eut un silence. --Comment se porte-t-elle? demanda la jeune femme. --Mon Dieu! toujours la meme chose. Ca va, ca vient.... Elle sent bien que c'est fini, maintenant. Jamais ca ne se remettra. Gasparine reprit d'une voix apitoyee: --Mon pauvre ami, c'est toi qui es a plaindre. Enfin, puisque tu as pu t'arranger d'une autre facon.... Dis-lui combien je suis chagrine de la savoir toujours souffrante.... Campardon, sans la laisser achever, l'avait saisie aux epaules et la baisait rudement sur les levres, dans l'air chauffe de gaz, qui s'alourdissait deja sous le plafond bas. Elle lui rendit son baiser, en murmurant: --Si tu peux, demain matin, a six heures.... Je resterai couchee. Frappe trois coups. Octave, etourdi, commencant a comprendre, toussa et se montra. Une autre surprise l'attendait: la cousine Gasparine s'etait sechee, maigre, anguleuse, la machoire saillante, les cheveux durs; et elle n'avait garde que ses grands yeux superbes, dans son visage devenu terreux. Avec son front jaloux, sa bouche ardente et volontaire, elle le troubla, autant que Rose l'avait charme, par son epanouissement tardif de blonde indolente. Cependant, Gasparine fut polie, sans effusion. Elle se souvenait de Plassans, elle parla au jeune homme des jours d'autrefois. Quand ils descendirent, Campardon et lui, elle leur serra la main. En bas, madame Hedouin dit simplement a Octave: --A demain, monsieur. Dans la rue, assourdi par les fiacres, bouscule par les passants, le jeune homme ne put s'empecher de faire remarquer que cette dame etait tres belle, mais qu'elle n'avait pas l'air aimable. Sur le pave noir et boueux, des vitrines claires de magasins fraichement decores, flambant de gaz, jetaient des carres de vive lumiere; tandis que de vieilles boutiques, aux etalages obscurs, attristaient la chaussee de trous d'ombre, eclairees seulement a l'interieur par des lampes fumeuses, qui brulaient comme des etoiles lointaines. Rue Neuve-Saint-Augustin, un peu avant de tourner dans la rue de Choiseul, l'architecte salua, en passant devant une de ces boutiques. Une jeune femme, mince et elegante, drapee dans un mantelet de soie, se tenait debout sur le seuil, tirant a elle un petit garcon de trois ans, pour qu'il ne se fit pas ecraser. Elle causait avec une vieille dame en cheveux, la marchande sans doute, qu'elle tutoyait. Octave ne pouvait distinguer ses traits, dans ce cadre de tenebres, sous les reflets dansants des becs de gaz voisins; elle lui parut jolie, il ne voyait que deux yeux ardents, qui se fixerent un instant sur lui comme deux flammes. Derriere, la boutique s'enfoncait, humide, pareille a une cave, d'ou montait une vague odeur de salpetre. --C'est madame Valerie, la femme de monsieur Theophile Vabre, le fils cadet du proprietaire: vous savez, les gens du premier? reprit Campardon, quand il eut fait quelques pas. Oh! une dame bien charmante!... Elle est nee dans cette boutique, une des merceries les plus achalandees du quartier, que ses parents, monsieur et madame Louhette, tiennent encore, pour s'occuper. Ils y ont gagne des sous, je vous en reponds! Mais Octave ne comprenait pas le commerce de la sorte, dans ces trous du vieux Paris, ou jadis une piece d'etoffe suffisait d'enseigne. Il jura que, pour rien au monde, il ne consentirait a vivre au fond d'un pareil caveau. On devait y empoigner de jolies douleurs! Tout en causant, ils avaient monte l'escalier. On les attendait. Madame Campardon s'etait mise en robe de soie grise, coiffee coquettement, tres soignee dans toute sa personne. Campardon la baisa sur le cou, avec une emotion de bon mari. --Bonsoir, mon chat.... bonsoir, ma cocotte.... Et l'on passa dans la salle a manger. Le diner fut charmant. Madame Campardon causa d'abord des Deleuze et des Hedouin: une famille respectee de tout le quartier, et dont les membres etaient bien connus, un cousin papetier rue Gaillon, un oncle marchand de parapluies passage Choiseul, des neveux et des nieces etablis un peu partout aux alentours. Puis, la conversation tourna, on s'occupa d'Angele, raide sur sa chaise, mangeant avec des gestes casses. Sa mere l'elevait a la maison, c'etait plus sur; et, ne voulant pas en dire davantage, elle clignait les yeux, pour faire entendre que les demoiselles apprennent de vilaines choses dans les pensionnats. Sournoisement, la jeune fille venait de poser son assiette en equilibre sur son couteau. Lisa, qui servait, ayant failli la casser, s'ecria: --C'est votre faute, mademoiselle! Un fou rire, violemment contenu, passa sur le visage d'Angele. Madame Campardon s'etait contentee de hocher la tete; et, quand Lisa fut sortie pour aller chercher le dessert, elle fit d'elle un grand eloge: tres intelligente, tres active, une fille de Paris sachant toujours se retourner. On aurait pu se passer de Victoire, la cuisiniere, qui n'etait plus tres propre, a cause de son grand age; mais elle avait vu naitre monsieur chez son pere, c'etait une ruine de famille qu'ils respectaient. Puis, comme la femme de chambre rentrait avec des pommes cuites: --Conduite irreprochable, continua madame Campardon a l'oreille d'Octave. Je n'ai encore rien decouvert.... Un seul jour de sortie par mois pour aller embrasser sa vieille tante, qui demeure tres loin. Octave regardait Lisa. A la voir, nerveuse, la poitrine plate, les paupieres meurtries, cette pensee lui vint qu'elle devait faire une sacree noce, chez sa vieille tante. Du reste, il approuvait fortement la mere, qui continuait a lui soumettre ses idees sur l'education: une jeune fille est une responsabilite si lourde, il fallait ecarter d'elle jusqu'aux souffles de la rue. Et, pendant ce temps, Angele, chaque fois que Lisa se penchait pres de sa chaise pour changer une assiette, lui pincait les cuisses, dans une rage d'intimite, sans que ni l'une ni l'autre, tres serieuses, eussent seulement un battement de paupieres. --On doit etre vertueux pour soi, dit l'architecte doctement, comme conclusion a des pensees qu'il n'exprimait pas. Moi, je me fiche de l'opinion, je suis un artiste! Apres le diner, on resta jusqu'a minuit au salon. C'etait une debauche, pour feter l'arrivee d'Octave. Madame Campardon paraissait tres lasse; peu a peu, elle s'abandonnait, renversee sur un canape. --Tu souffres, mon chat? lui demanda son mari. --Non, repondit-elle a demi-voix. C'est toujours la meme chose. Elle le regarda, puis doucement: --Tu l'as vue chez les Hedouin? --Oui.... Elle m'a demande de tes nouvelles. Des larmes montaient aux yeux de Rose. --Elle se porte bien, elle! --Voyons, voyons, dit l'architecte en lui mettant de petits baisers sur les cheveux, oubliant qu'ils n'etaient pas seuls. Tu vas encore te faire du mal.... Ne sais-tu pas que je t'aime tout de meme, ma pauvre cocotte! Octave, qui, discretement, etait alle a la fenetre, comme pour regarder dans la rue, revint etudier le visage de madame Campardon, la curiosite remise en eveil, se demandant si elle savait. Mais elle avait repris sa face aimable et dolente, elle se pelotonnait au fond du canape, en femme qui se fait son plaisir, forcement resignee a sa part de caresses. Enfin, Octave leur souhaita une bonne nuit. Son bougeoir a la main, il etait encore sur le palier, lorsqu'il entendit un bruit de robes de soie frolant les marches. Par politesse, il s'effaca. C'etaient evidemment les dames du quatrieme, madame Josserand et ses deux filles, qui revenaient de soiree. Quand elles passerent, la mere, une femme corpulente et superbe, le devisagea; tandis que l'ainee des demoiselles s'ecartait d'un air reche, et que la cadette, etourdiment, le regardait avec un rire, dans la vive clarte de la bougie. Elle etait charmante, celle-la, la mine chiffonnee, le teint clair, les cheveux chatains, dores de reflets blonds; et elle avait une grace hardie, la libre allure d'une jeune mariee, rentrant d'un bal dans une toilette compliquee de noeuds et de dentelles, comme les filles a marier n'en portent pas. Les traines disparurent le long de la rampe, une porte se referma. Octave restait tout amuse de la gaiete de ses yeux. Lentement, il monta a son tour. Un seul bec de gaz brulait, l'escalier s'endormait dans une chaleur lourde. Il lui sembla plus recueilli, avec ses portes chastes, ses portes de riche acajou, fermees sur des alcoves honnetes. Pas un soupir ne passait, c'etait un silence de gens bien eleves qui retiennent leur souffle. Cependant, un leger bruit se fit entendre, il se pencha et apercut M. Gourd, en pantoufles et en calotte, eteignant le dernier bec de gaz. Alors, tout s'abima, la maison tomba a la solennite des tenebres, comme aneantie dans la distinction et la decence de son sommeil. Octave, pourtant, eut beaucoup de peine a s'endormir. Il se retournait fievreusement, la cervelle occupee des figures nouvelles qu'il avait vues. Pourquoi diable les Campardon se montraient-ils si aimables? Est-ce qu'ils revaient, plus tard, de lui donner leur fille? Peut-etre aussi le mari le prenait-il en pension pour occuper et egayer sa femme? Et cette pauvre dame, quelle drole de maladie pouvait-elle avoir? Puis, ses idees se brouillerent davantage, il vit passer des ombres: la petite madame Pichon, sa voisine, avec ses regards vides et clairs; la belle madame Hedouin, correcte et serieuse dans sa robe noire; et les yeux ardents de madame Valerie; et le rire gai de mademoiselle Josserand. Comme il en poussait en quelques heures, sur le pave de Paris! Toujours il avait reve cela, des dames qui le prendraient par la main et qui l'aideraient dans ses affaires. Mais celles-la revenaient, se melaient avec une obstination fatigante. Il ne savait laquelle choisir, il s'efforcait de garder sa voix tendre, ses gestes calins. Et, brusquement, accable, exaspere, il ceda a son fond de brutalite, au dedain feroce qu'il avait de la femme, sous son air d'adoration amoureuse. --Vont-elles me laisser dormir a la fin! dit-il a voix haute, en se remettant violemment sur le dos. La premiere qui voudra, je m'en fiche! et toutes a la fois, si ca leur plait!... Dormons, il fera jour demain. II Lorsque madame Josserand, precedee de ses demoiselles, quitta la soiree de madame Dambreville, qui habitait un quatrieme, rue de Rivoli, au coin de la rue de l'Oratoire, elle referma rudement la porte de la rue, dans l'eclat brusque d'une colere qu'elle contenait depuis deux heures. Berthe, sa fille cadette, venait encore de manquer un mariage. --Eh bien! que faites-vous la? dit-elle avec emportement aux jeunes filles, arretees sous les arcades et regardant passer des fiacres. Marchez donc!... Si vous croyez que nous allons prendre une voiture! Pour depenser encore deux francs, n'est-ce pas? Et, comme Hortense, l'ainee, murmurait: --Ca va etre gentil, avec cette boue. Mes souliers n'en sortiront pas. --Marchez! reprit la mere, tout a fait furieuse. Quand vous n'aurez plus de souliers, vous resterez couchees, voila tout. Ca avance a grand'chose, qu'on vous sorte! Berthe et Hortense, baissant la tete, tournerent dans la rue de l'Oratoire. Elles relevaient le plus haut possible leurs longues jupes sur leurs crinolines, les epaules serrees et grelottantes sous de minces sorties de bal. Madame Josserand venait derriere, drapee dans une vieille fourrure, des ventres de petits-gris rapes comme des peaux de chat. Toutes trois, sans chapeau, avaient les cheveux enveloppes d'une dentelle, coiffure qui faisait retourner les derniers passants, surpris de les voir filer le long des maisons, une par une, le dos arrondi, les yeux sur les flaques. Et l'exasperation de la mere montait encore, au souvenir de tant de retours semblables, depuis trois hivers, dans l'empetrement des toilettes, dans la crotte noire des rues et les ricanements des polissons attardes. Non, decidement, elle en avait assez, de trimballer ses demoiselles aux quatre bouts de Paris, sans oser se permettre le luxe d'un fiacre, de peur d'avoir le lendemain a retrancher un plat du diner! --Et ca fait des mariages! dit-elle tout haut, en revenant a madame Dambreville, parlant seule pour se soulager, sans meme s'adresser a ses filles, qui avaient enfile la rue Saint-Honore. Ils sont jolis, ses mariages! Un tas de pimbeches qui lui arrivent on ne sait d'ou! Ah! si l'on n'y etait pas force!... C'est comme son dernier succes, cette nouvelle mariee qu'elle a sortie, afin de nous montrer que ca ne ratait pas toujours: un bel exemple! une malheureuse enfant qu'il a fallu remettre au couvent pendant six mois, apres une faute, pour la reblanchir! Les jeunes filles traversaient la place du Palais-Royal, lorsqu'une averse tomba. Ce fut une deroute. Elles s'arreterent, glissant, pataugeant, regardant de nouveau les voitures qui roulaient a vide. --Marchez! cria la mere, impitoyable. C'est trop pres maintenant, ca ne vaut pas quarante sous.... Et votre frere Leon qui a refuse de s'en aller avec nous, de crainte qu'on ne le laissat payer! Tant mieux s'il fait ses affaires chez cette dame! mais nous pouvons dire que ce n'est guere propre. Une femme qui a depasse la cinquantaine et qui ne recoit que des jeunes gens! Une ancienne pas grand'chose qu'un personnage a fait epouser a cet imbecile de Dambreville, en le nommant chef de bureau! Hortense et Berthe trottaient sous la pluie, l'une devant l'autre, sans avoir l'air d'entendre. Quand leur mere se soulageait ainsi, lachant tout, oubliant le rigorisme de belle education ou elle les tenait, il etait convenu qu'elles devenaient sourdes. Pourtant, Berthe se revolta, en entrant dans la rue de l'Echelle, sombre et deserte. --Allons, bon! dit-elle, voila mon talon qui part.... Je ne peux plus aller, moi! Madame Josserand devint terrible. --Voulez-vous bien marcher!... Est-ce que je me plains? Est-ce que c'est ma place, d'etre dans la rue a cette heure, par un temps pareil?... Encore si vous aviez un pere comme les autres! Mais non, monsieur reste chez lui a se goberger. C'est toujours mon tour de vous conduire dans le monde, jamais il n'accepterait la corvee. Eh bien! je vous declare que j'en ai par-dessus la tete. Votre pere vous sortira, s'il veut; moi, du diable si je vous promene desormais dans des maisons ou l'on me vexe!... Un homme qui m'a trompee sur ses capacites et dont je suis encore a tirer un agrement! Ah! Seigneur Dieu! en voila un que je n'epouserais pas, si c'etait a refaire! Les jeunes filles ne protestaient plus. Elles connaissaient ce chapitre intarissable des espoirs brises de leur mere. La dentelle collee au visage, les souliers trempes, elles suivirent rapidement la rue Sainte-Anne. Mais, rue de Choiseul, a la porte de sa maison, une derniere humiliation attendait madame Josserand: la voiture des Duveyrier qui rentraient, l'eclaboussa. Dans l'escalier, la mere et les demoiselles, ereintees, enragees, avaient retrouve leur grace, lorsqu'elles avaient du passer devant Octave. Seulement, leur porte refermee, elles s'etaient jetees a travers l'appartement obscur, se cognant aux meubles, se precipitant dans la salle a manger, ou M. Josserand ecrivait, a la lueur pauvre d'une petite lampe. --Manque! cria madame Josserand, en se laissant aller sur une chaise. Et, d'un geste brutal, elle arracha la dentelle qui lui enveloppait la tete, elle rejeta sur le dossier sa fourrure, et apparut en robe feu garnie de satin noir, enorme, decolletee tres bas, avec des epaules encore belles, pareilles a des cuisses luisantes de cavale. Sa face carree, aux joues tombantes, au nez trop fort, exprimait une fureur tragique de reine qui se contient pour ne pas tomber a des mots de poissarde. --Ah! dit simplement M. Josserand, ahuri par cette entree violente. Il battait des paupieres, pris d'inquietude. Sa femme l'aneantissait, quand elle etalait cette gorge de geante, dont il croyait sentir l'ecroulement sur sa nuque. Vetu d'une vieille redingote usee qu'il achevait chez lui, le visage comme trempe et efface dans trente-cinq annees de bureau, il la regarda un instant de ses gros yeux bleus, aux regards eteints. Puis, apres avoir rejete derriere ses oreilles les boucles de ses cheveux grisonnants, tres gene, ne trouvant pas un mot, il essaya de se remettre au travail. --Mais vous ne comprenez donc pas! reprit madame Josserand d'une voix aigue, je vous dis que voila encore un mariage a la riviere, et c'est le quatrieme! --Oui, oui, je sais, le quatrieme, murmura-t-il. C'est ennuyeux, bien ennuyeux.... Et, pour echapper a la nudite terrifiante de sa femme, il se tourna vers ses filles, avec un bon sourire. Elles se debarrassaient egalement de leurs dentelles et de leurs sorties de bal, l'ainee en bleu, la cadette en rose; et leurs toilettes, de coupe trop libre, de garnitures trop riches, etaient comme une provocation. Hortense, le teint jaune, le visage gate par le nez de sa mere, qui lui donnait un air d'obstination dedaigneuse, venait d'avoir vingt-trois ans et en paraissait vingt-huit, tandis que Berthe, de deux ans plus jeune, gardait toute une grace d'enfance, ayant bien les memes traits, mais plus fins, eclatants de blancheur, et menacee seulement du masque epais de la famille vers la cinquantaine. --Quand vous nous regarderez toutes les trois! cria madame Josserand. Et, pour l'amour de Dieu! lachez vos ecritures, qui me portent sur les nerfs! --Mais, ma bonne, dit-il paisiblement, je fais des bandes. --Ah! oui, vos bandes a trois francs le mille!... Si c'est avec ces trois francs-la que vous esperez marier vos filles! Sous la maigre lueur de la petite lampe, la table etait en effet semee de larges feuilles de papier gris; des bandes imprimees dont M. Josserand remplissait les blancs, pour un grand editeur, qui avait plusieurs publications periodiques. Comme ses appointements de caissier ne suffisaient point, il passait des nuits entieres a ce travail ingrat, se cachant, pris de honte a l'idee qu'on pouvait decouvrir leur gene. --Trois francs, c'est trois francs, repondit-il de sa voix lente et fatiguee. Ces trois francs-la vous permettent d'ajouter des rubans a vos robes et d'offrir des gateaux a vos gens du mardi. Il regretta tout de suite sa phrase, car il sentit qu'elle frappait madame Josserand en plein coeur, dans la plaie sensible de son orgueil. Un flot de sang empourpra ses epaules, elle parut sur le point d'eclater en paroles vengeresses; puis, par un effort de dignite, elle begaya seulement: --Ah! mon Dieu!... ah! mon Dieu! Et elle regarda ses filles, elle ecrasa magistralement son mari sous un haussement de ses terribles epaules, comme pour dire: "Hein? vous l'entendez? quel cretin!" Les filles hocherent la tete. Alors, se voyant battu, laissant a regret sa plume, le pere ouvrit le journal le _Temps_, qu'il apportait chaque soir de son bureau. --Saturnin dort? demanda sechement madame Josserand, parlant de son fils cadet. --Il y a longtemps, repondit-il. J'ai egalement renvoye Adele.... Et Leon, vous l'avez vu, chez les Dambreville? --Parbleu! il y couche! lacha-t-elle dans un cri de rancune, qu'elle ne put retenir. Le pere, surpris, eut la naivete d'ajouter: --Ah! tu crois? Hortense et Berthe etaient devenues sourdes. Elles eurent pourtant un faible sourire, en affectant de s'occuper de leurs chaussures, qui etaient dans un pitoyable etat. Pour faire diversion, madame Josserand chercha une autre querelle a M. Josserand: elle le priait de remporter son journal chaque matin, de ne pas le laisser trainer tout un jour dans l'appartement, comme la veille par exemple; justement un numero ou il y avait un proces abominable, que ses filles auraient pu lire. Elle reconnaissait bien la son peu de moralite. --Alors, on va se coucher? demanda Hortense. Moi, j'ai faim. --Oh! et moi donc! dit Berthe. Je creve. --Comment! vous avez faim! cria madame Josserand, outree. Vous n'avez donc pas mange de la brioche, la-bas? En voila des dindes! Mais on mange!... Moi, j'ai mange. Ces demoiselles resisterent. Elles avaient faim, elles en etaient malades. Et la mere finit par les accompagner a la cuisine, pour voir s'il ne restait pas quelque chose. Aussitot, furtivement, le pere se remit a ses bandes. Il savait bien que, sans ses bandes, le luxe du menage aurait disparu; et c'etait pourquoi, malgre les dedains et les querelles injustes, il s'entetait jusqu'au jour dans ce travail secret, heureux comme un brave homme lorsqu'il s'imaginait qu'un bout de dentelle en plus deciderait d'un riche mariage. Puisqu'on rognait deja sur la nourriture, sans pouvoir suffire aux toilettes et aux receptions du mardi, il se resignait a sa besogne de martyr, vetu de loques, pendant que la mere et les filles battaient les salons, avec des fleurs dans les cheveux. --Mais c'est une infection, ici! cria madame Josserand en entrant dans la cuisine. Dire que je ne puis pas obtenir de ce torchon d'Adele qu'elle laisse la fenetre entr'ouverte! Elle pretend que, le matin, la piece est gelee. Elle etait allee ouvrir la fenetre, et de l'etroite cour de service montait une humidite glaciale, une odeur fade de cave moisie. La bougie que Berthe avait allumee, faisait danser sur le mur d'en face des ombres colossales d'epaules nues. --Et comme c'est tenu! continuait madame Josserand, flairant partout, mettant son nez dans les endroits malpropres. Elle n'a pas lave sa table depuis quinze jours.... Voila des assiettes d'avant-hier. Ma parole, c'est degoutant!... Et son evier, tenez! sentez-moi un peu son evier! Sa colere se fouettait. Elle bousculait la vaisselle de ses bras blanchis de poudre de riz et charges de cercles d'or; elle trainait sa robe feu au milieu des taches, accrochant des ustensiles jetes sous les tables, compromettant parmi les epluchures son luxe laborieux. Enfin, la vue d'un couteau ebreche la fit eclater. --Je la flanque demain matin a la porte! --Tu seras bien avancee, dit tranquillement Hortense. Nous n'en gardons pas une. C'est la premiere qui soit restee trois mois.... Des qu'elles sont un peu propres et qu'elles savent faire une sauce blanche, elles filent. Madame Josserand pinca les levres. En effet, Adele seule, debarquee a peine de sa Bretagne, bete et pouilleuse, pouvait tenir dans cette misere vaniteuse de bourgeois, qui abusaient de son ignorance et de sa salete pour la mal nourrir. Vingt fois deja, a propos d'un peigne trouve sur le pain ou d'un fricot abominable qui leur donnait des coliques, ils avaient parle de la renvoyer; puis, ils se resignaient, devant l'embarras de la remplacer, car les voleuses elles-memes refusaient d'entrer chez eux, dans cette "boite", ou les morceaux de sucre etaient comptes. --C'est que je ne vois rien du tout! murmura Berthe, qui fouillait une armoire. Les planches avaient le vide melancolique et le faux luxe des familles ou l'on achete de la basse viande, afin de pouvoir mettre des fleurs sur la table. Il ne trainait la que des assiettes de porcelaine a filets dores, absolument nettes, une brosse a pain dont le manche se desargentait, des burettes ou l'huile et le vinaigre avaient seche; et pas une croute oubliee, pas une miette de desserte, ni un fruit, ni une sucrerie, ni un restant de fromage. On sentait que la faim d'Adele, jamais contentee, torchait, jusqu'a dedorer les plats, les rares fonds de sauce laisses par les maitres. --Mais elle a donc mange tout le lapin! cria madame Josserand. --C'est vrai, dit Hortense, il restait le morceau de la queue.... Ah! non, le voici. Aussi ca m'etonnait qu'elle eut ose.... Vous savez, je le prends. Il est froid, mais tant pis! Berthe furetait de son cote, inutilement. Enfin, elle mit la main sur une bouteille, dans laquelle sa mere avait delaye un vieux pot de confiture, de facon a fabriquer du sirop de groseille pour ses soirees. Elle s'en versa un demi-verre, en disant: --Tiens, une idee! je vais tremper du pain la-dedans, moi!... Puisqu'il n'y a que ca! Mais madame Josserand, inquiete, la regardait avec severite. --Ne te gene pas, emplis le verre pendant que tu y es!... Demain, n'est-ce pas? j'offrirai de l'eau a ces dames et a ces messieurs? Heureusement, un nouveau mefait d'Adele interrompit sa reprimande. Elle tournait toujours, cherchant des crimes, lorsqu'elle apercut un volume sur la table; et ce fut une explosion supreme. --Ah! la sale! elle a encore apporte mon Lamartine dans la cuisine! C'etait un exemplaire de _Jocelyn_. Elle le prit, le frotta, comme si elle l'eut essuye; et elle repetait qu'elle lui avait defendu vingt fois de le trainer ainsi partout, pour ecrire ses comptes dessus. Berthe et Hortense, cependant, s'etaient partage le petit morceau de pain qui restait; puis, emportant leur souper, elles avaient dit qu'elles voulaient se deshabiller d'abord. La mere jeta sur le fourneau glace un dernier coup d'oeil, et retourna dans la salle a manger, en tenant son Lamartine etroitement serre sous la chair debordante de son bras. M. Josserand continua d'ecrire. Il esperait que sa femme se contenterait de l'accabler d'un regard de mepris, en traversant la piece pour aller se coucher. Mais elle se laissa tomber de nouveau sur une chaise, en face de lui, et le regarda fixement, sans parler. Il sentait ce regard, il etait pris d'une telle anxiete, que sa plume crevait le papier mince des bandes. --C'est donc vous qui avez empeche Adele de faire une creme pour demain soir? dit-elle enfin. Il se decida a lever la tete, stupefait. --Moi, ma bonne! --Oh! vous allez encore dire non, comme toujours.... Alors, pourquoi n'a-t-elle pas fait la creme que je lui ai commandee?... Vous savez bien que demain, avant notre soiree, nous avons a diner l'oncle Bachelard, dont la fete tombe tres mal, juste un jour de reception. S'il n'y a pas une creme, il faudra une glace, et voila encore cinq francs jetes a l'eau! Il n'essaya pas de se disculper. N'osant reprendre son travail, il se mit a jouer avec son porte-plume. Un silence regna. --Demain matin, reprit madame Josserand, vous me ferez le plaisir d'entrer chez les Campardon et de leur rappeler tres poliment, si vous pouvez, que nous comptons sur eux pour le soir.... Leur jeune homme est arrive cette apres-midi. Priez-les de l'amener. Entendez-vous, je veux qu'il vienne. --Quel jeune homme? --Un jeune homme, ce serait trop long a vous expliquer.... J'ai pris mes renseignements. Il faut bien que j'essaye de tout, puisque vous me lachez vos filles sur les bras, comme un paquet de sottises, sans plus vous occuper de leur mariage que de celui du grand Turc. Cette idee ralluma sa colere. --Vous le voyez, je me contiens, mais j'en ai, oh! j'en ai par-dessus la tete!... Ne dites rien, monsieur, ne dites rien, ou vraiment j'eclate.... Il ne dit rien, et elle eclata quand meme. --A la fin, c'est insoutenable! Je vous avertis, moi, que je file un de ces quatre matins, et que je vous plante la, avec vos deux cruches de filles.... Est-ce que j'etais nee pour cette vie de sans-le-sou? Toujours couper les liards en quatre, se refuser jusqu'a une paire de bottines, ne pas meme pouvoir recevoir ses amis d'une facon propre! Et tout cela par votre faute!... Ah! ne remuez pas la tete, ne m'exasperez pas davantage! Oui, par votre faute!... Vous m'avez trompee, monsieur, ignoblement trompee. On n'epouse pas une femme, quand on est decide a la laisser manquer de tout. Vous faisiez le fanfaron, vous posiez pour un bel avenir, vous etiez l'ami des fils de votre patron, de ces freres Bernheim, qui, depuis, se sont si bien fichus de vous.... Comment? vous osez pretendre qu'ils ne se sont pas fichus de vous? Mais vous devriez etre leur associe, a cette heure! C'est vous qui avez fait leur cristallerie ce qu'elle est, une des premieres maisons de Paris, et vous etes reste leur caissier, un subalterne, un homme a gage.... Tenez! vous manquez de coeur, taisez-vous. --J'ai huit mille francs, murmura l'employe. C'est un beau poste. --Un beau poste, apres plus de trente ans de service! reprit madame Josserand. On vous mange, et vous etes ravi.... Savez-vous ce que j'aurais fait, moi? eh bien! j'aurais mis vingt fois la maison dans ma poche. C'etait si facile, j'avais vu ca en vous epousant, je n'ai cesse de vous y pousser depuis. Mais il fallait de l'initiative et de l'intelligence, il s'agissait de ne pas s'endormir sur son rond de cuir, comme un empote. --Voyons, interrompit M. Josserand, vas-tu maintenant me reprocher d'avoir ete honnete? Elle se leva, s'avanca vers lui, en brandissant son Lamartine. --Honnete! comment l'entendez-vous?... Soyez d'abord honnete envers moi. Les autres ne viennent qu'ensuite, j'espere! Et, je vous le repete, monsieur, c'est ne pas etre honnete que de mettre une jeune fille dedans, en ayant l'air de vouloir etre riche un jour, puis en s'abrutissant a garder la caisse des autres. Vrai, j'ai ete filoutee d'une jolie facon!... Ah! si c'etait a refaire, et si j'avais seulement connu votre famille! Elle marchait violemment. Il ne put retenir un commencement d'impatience, malgre son grand desir de paix. --Tu devrais aller te coucher, Eleonore, dit-il. Il est plus d'une heure, et je t'assure que ce travail est presse.... Ma famille ne t'a rien fait, n'en parle pas. --Tiens! pourquoi donc? Votre famille n'est pas plus sacree qu'une autre, je pense.... Personne n'ignore, a Clermont, que votre pere, apres avoir vendu son etude d'avoue, s'est laisse ruiner par une bonne. Vous auriez marie vos filles depuis longtemps, s'il n'avait pas couru la gueuse, a soixante-dix ans passes. Encore un qui m'a filoutee! M. Josserand avait pali. Il repondit d'une voix tremblante, qui peu a peu s'elevait: --Ecoutez, ne nous jetons pas une fois de plus nos familles a la tete.... Votre pere ne m'a jamais paye votre dot, les trente mille francs qu'il avait promis. --Hein? quoi? trente mille francs! --Parfaitement, ne faites pas l'etonnee.... Et si mon pere a eprouve des malheurs, le votre s'est conduit d'une facon indigne a notre egard. Jamais je n'ai vu clair dans sa succession, il y a eu la toutes sortes de tripotages, pour que le pensionnat de la rue des Fosses-Saint-Victor restat au mari de votre soeur, ce pion rape qui ne nous salue plus aujourd'hui.... Nous avons ete voles comme dans un bois. Madame Josserand, toute blanche, s'etranglait, devant la revolte inconcevable de son mari. --Ne dites pas du mal de papa! Il a ete l'honneur de l'enseignement pendant quarante ans. Allez donc parler de l'institution Bachelard dans le quartier du Pantheon!... Et quant a ma soeur et a mon beau-frere, ils sont ce qu'ils sont, ils m'ont volee, je le sais; mais ce n'est pas a vous de le dire, je ne le souffrirai pas, entendez-vous!... Est-ce que je vous parle, moi, de votre soeur des Andelys, qui s'est sauvee avec un officier! Oh! c'est propre, de votre cote! --Un officier qui l'a epousee, madame.... Il y a encore l'oncle Bachelard, votre frere, un homme sans moeurs.... --Mais vous devenez fou, monsieur! Il est riche, il gagne ce qu'il veut dans la commission, et il a promis de doter Berthe.... Vous ne respectez donc rien? --Ah! oui, doter Berthe! Voulez-vous parier qu'il ne donnera pas un sou, et que nous aurons supporte inutilement ses habitudes repugnantes? Il me fait honte, quand il vient ici. Un menteur, un noceur, un exploiteur qui specule sur la situation, qui depuis quinze ans, en nous voyant a genoux devant sa fortune, m'emmene chaque samedi passer deux heures dans son bureau, pour que je verifie ses ecritures! Ca lui economise cent sous.... Nous en sommes encore a connaitre la couleur de ses cadeaux. Madame Josserand, l'haleine coupee, se recueillit un instant. Puis, elle poussa ce dernier cri: --Vous avez bien un neveu dans la police, monsieur! Il y eut un nouveau silence. La petite lampe palissait, des bandes volaient sous les gestes fievreux de M. Josserand; et il regardait sa femme en face, sa femme decolletee, decide a tout dire et fremissant de son courage. --Avec huit mille francs, on peut faire beaucoup de choses, reprit-il. Vous vous plaignez toujours. Mais il fallait ne pas mettre la maison sur un pied superieur a notre fortune. C'est votre maladie de recevoir et de rendre des visites, de prendre un jour, de donner du the et des gateaux.... Elle ne le laissa pas achever. --Nous y voila! Enfermez-moi tout de suite dans une boite. Reprochez-moi de ne pas sortir nue comme la main.... Et vos filles, monsieur, qui epouseront-elles, si nous ne voyons personne? Il n'y a pas foule deja.... Sacrifiez-vous donc, pour qu'on vous juge ensuite avec cette bassesse de coeur! --Tous, madame, nous nous sommes sacrifies. Leon a du s'effacer devant ses soeurs; et il a quitte la maison, ne comptant plus que sur lui-meme. Quant a Saturnin, le pauvre enfant, il ne sait pas meme lire.... Moi, je me prive de tout, je passe les nuits.... --Pourquoi avez-vous fait des filles, monsieur?... Vous n'allez peut-etre pas leur reprocher leur instruction? A votre place, un autre homme se glorifierait du brevet de capacite d'Hortense et des talents de Berthe, qui a encore ravi tout le monde, ce soir, avec sa valse des _Bords de l'Oise_, et dont la derniere peinture, certainement, enchantera demain nos invites.... Mais vous, monsieur, vous n'etes pas meme un pere, vous auriez envoye vos enfants garder les vaches, au lieu de les mettre en pension. --Eh! j'avais pris une assurance sur la tete de Berthe. N'est-ce pas vous, madame, qui, au quatrieme versement, vous etes servie de l'argent pour faire recouvrir le meuble du salon? Et, depuis, vous avez meme negocie les primes versees. --Certes! puisque vous nous laissez mourir de faim.... Ah! vous pourrez bien vous mordre les doigts, si vos filles coiffent Sainte-Catherine. --Me mordre les doigts!... Mais, tonnerre de Dieu! c'est vous qui mettez les maris en fuite, avec vos toilettes et vos soirees ridicules! Jamais M. Josserand n'etait alle si loin. Madame Josserand, suffoquee, begayait les mots: "Moi, moi, ridicule!" lorsque la porte s'ouvrit: Hortense et Berthe revenaient, en jupon et en camisole, depeignees, les pieds dans des savates. --Ah bien! ce qu'il fait froid, chez nous! dit Berthe en grelottant. Ca vous gele les morceaux dans la bouche.... Ici, au moins, il y a eu du feu, ce soir. Et toutes deux trainerent des chaises, s'assirent contre le poele, qui gardait un reste de tiedeur. Hortense tenait du bout des doigts son os de lapin, qu'elle epluchait savamment. Berthe trempait des mouillettes dans son verre de sirop. D'ailleurs, les parents, lances, ne parurent pas meme s'apercevoir de leur entree. Ils continuerent. --Ridicule, ridicule, monsieur!... Je ne le serai plus, ridicule! Je veux qu'on me coupe la tete, si j'use encore une paire de gants pour les marier.... A votre tour! Et tachez de n'etre pas plus ridicule que moi! --Parbleu! madame, maintenant que vous les avez promenees et compromises partout! Mariez-les, ne les mariez pas, je m'en fiche! --Je m'en fiche plus encore, monsieur Josserand! Je m'en fiche tellement, que je vais les flanquer a la rue, si vous me poussez davantage. Pour peu que le coeur vous en dise, vous pouvez meme les suivre, la porte est ouverte.... Ah! Seigneur! quel debarras! Ces demoiselles ecoutaient tranquillement, habituees a ces explications vives. Elles mangeaient toujours, leur camisole tombee des epaules, frottant doucement leur peau nue contre la faience tiede du poele; et elles etaient charmantes de jeunesse, dans ce debraille, avec leur faim goulue et leurs yeux gros de sommeil. --Vous avez bien tort de vous disputer, dit enfin Hortense, la bouche pleine. Maman se fait du mauvais sang, et papa sera encore malade demain, a son bureau.... Il me semble que nous sommes assez grandes pour nous marier toutes seules. Ce fut une diversion. Le pere, a bout de force, feignit de se remettre a ses bandes; et il restait le nez sur le papier, ne pouvant ecrire, les mains agitees d'un tremblement. Cependant, la mere, qui tournait dans la piece comme une lionne lachee, s'etait plantee devant Hortense. --Si tu parles pour toi, cria-t-elle, tu es joliment godiche!... Jamais ton Verdier ne t'epousera. --Ca, c'est mon affaire, repondit carrement la jeune fille. Apres avoir refuse avec mepris cinq ou six pretendants, un petit employe, le fils d'un tailleur, d'autres garcons qu'elle trouvait sans avenir, elle s'etait decidee pour un avocat, rencontre chez les Dambreville et age deja de quarante ans. Elle le jugeait tres fort, destine a une grande fortune. Mais le malheur etait que Verdier vivait depuis quinze ans avec une maitresse, qui passait meme pour sa femme, dans leur quartier. Du reste, elle le savait et ne s'en montrait pas autrement inquiete. --Mon enfant, dit le pere en levant de nouveau la tete, je t'avais priee de ne pas songer a ce mariage.... Tu connais la situation. Elle s'arreta de sucer son os, et d'un air d'impatience: --Apres?... Verdier m'a promis de la lacher. C'est une dinde. --Hortense, tu as tort de parler de la sorte.... Et si ce garcon te lache aussi, un jour, pour retourner avec celle que tu lui auras fait quitter? --Ca, c'est mon affaire, repeta la jeune fille de sa voix breve. Berthe ecoutait, au courant de cette histoire, dont elle discutait journellement les eventualites avec sa soeur. D'ailleurs, comme son pere, elle etait pour la pauvre femme, qu'on parlait de mettre a la rue, apres quinze ans de menage. Mais madame Josserand intervint. --Laissez donc! ces malheureuses finissent toujours par retourner au ruisseau. Seulement, c'est Verdier qui n'aura jamais la force de s'en separer.... Il te fait aller, ma chere. A ta place, je ne l'attendrais pas une seconde, je tacherais d'en trouver un autre. La voix d'Hortense devint plus aigre, tandis que deux taches livides lui montaient aux joues. --Maman, tu sais comment je suis.... Je le veux et je l'aurai. Jamais je n'en epouserai un autre, quand je devrais l'attendre cent ans. La mere haussa les epaules. --Et tu traites les autres de dindes! Mais la jeune fille s'etait levee, fremissante. --Hein? ne tombe pas sur moi! cria-t-elle. J'ai fini mon lapin, j'aime mieux aller me coucher.... Puisque tu n'arrives pas a nous marier, il faut bien nous permettre de le faire a notre guise. Et elle se retira, elle referma violemment la porte. Madame Josserand s'etait tournee avec majeste vers son mari. Elle eut ce mot profond: --Voila, monsieur, comment vous les avez elevees! M. Josserand ne protesta pas, occupe a se cribler un ongle de petits points d'encre, en attendant de pouvoir ecrire. Berthe, qui avait acheve son pain, trempait un doigt dans le verre, pour finir son sirop. Elle etait bien, le dos brulant, et ne se pressait pas, peu desireuse d'aller supporter, dans leur chambre, l'humeur querelleuse de sa soeur. --Ah! c'est la recompense! continua madame Josserand, en reprenant sa promenade a travers la salle a manger. Pendant vingt ans, on s'echine autour de ces demoiselles, on se met sur la paille pour en faire des femmes distinguees, et elles ne vous donnent seulement pas la satisfaction de les marier a votre gout.... Encore si on leur avait refuse quelque chose! mais je n'ai jamais garde un centime, rognant sur mes toilettes, les habillant comme si nous avions eu cinquante mille francs de rente.... Non, vraiment, c'est trop bete! Lorsque ces matines-la vous ont une education soignee, juste ce qu'il faut de religion, des airs de filles riches, elles vous lachent, elles parlent d'epouser des avocats, des aventuriers qui vivent dans la debauche! Elle s'arreta devant Berthe, et, la menacant du doigt: --Toi, si tu tournes comme ta soeur, tu auras affaire a moi. Puis, elle recommenca a pietiner, parlant pour elle, sautant d'une idee a une autre, se contredisant avec une carrure de femme qui a toujours raison. --J'ai fait ce que j'ai du faire, et ce serait a refaire que je le referais.... Dans la vie, il n'y a que les plus honteux qui perdent. L'argent est l'argent: quand on n'en a pas, le plus court est de se coucher. Moi, lorsque j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante; car toute la sagesse est la, il vaut mieux faire envie que pitie.... On a beau avoir recu de l'instruction, si l'on n'est pas bien mis, les gens vous meprisent. Ce n'est pas juste, mais c'est ainsi.... Je porterais plutot des jupons sales qu'une robe d'indienne. Mangez des pommes de terre, mais ayez un poulet, quand vous avez du monde a diner.... Et ceux qui disent le contraire sont des imbeciles! Elle regardait fixement son mari, auquel ces dernieres pensees s'adressaient. Celui-ci, epuise, refusant une nouvelle bataille, eut la lachete de declarer: --C'est bien vrai, il n'y a que l'argent aujourd'hui. --Tu entends, reprit madame Josserand en revenant sur sa fille. Marche droit et tache de nous donner des satisfactions.... Comment as-tu encore rate ce mariage? Berthe comprit que son tour etait venu. --Je ne sais pas, maman, murmura-t-elle. --Un sous-chef de bureau, continuait la mere; pas trente ans, un avenir superbe. Tous les mois, ca vous apporte son argent; c'est solide, il n'y a que ca.... Tu as encore fait quelque betise, comme avec les autres? --Je t'assure que non, maman.... Il se sera renseigne, il aura su que je n'avais pas le sou. Mais madame Josserand se recriait. --Et la dot que ton oncle doit te donner! Tout le monde la connait, cette dot.... Non, il y a autre chose, il a rompu trop brusquement.... En dansant, vous avez passe dans le petit salon. Berthe se troubla. --Oui, maman.... Et meme, comme nous etions seuls, il a voulu de vilaines choses, il m'a embrassee, en m'empoignant comme ca. Alors, j'ai eu peur, je l'ai pousse contre un meuble.... Sa mere l'interrompit, reprise de fureur. --Pousse contre un meuble, ah! la malheureuse, pousse contre un meuble! --Mais, maman, il me tenait.... --Apres?... Il vous tenait, la belle affaire! Mettez-donc ces cruches-la en pension! Qu'est-ce qu'on vous apprend, dites! Un flot de sang avait envahi les epaules et les joues de la jeune fille. Des larmes lui montaient aux yeux, dans une confusion de vierge violentee. --Ce n'est pas ma faute, il avait l'air si mechant.... Moi, j'ignore ce qu'il faut faire. --Ce qu'il faut faire! elle demande ce qu'il fait faire!... Eh! ne vous ai-je pas dit cent fois le ridicule de vos effarouchements. Vous etes appelee a vivre dans le monde. Quand un homme est brutal, c'est qu'il vous aime, et il y a toujours moyen de le remettre a sa place d'une facon gentille.... Pour un baiser, derriere une porte! en verite, est-ce que vous devriez nous parler de ca, a nous, vos parents? Et vous poussez les gens contre un meuble, et vous ratez des mariages! Elle prit un air doctoral, elle continua: --C'est fini, je desespere, vous etes stupide, ma fille.... Il faudrait tout vous seriner, et cela devient genant. Puisque vous n'avez pas de fortune, comprenez donc que vous devez prendre les hommes par autre chose. On est aimable, on a des yeux tendres, on oublie sa main, on permet les enfantillages, sans en avoir l'air; enfin, on peche un mari.... Si vous croyez que ca vous arrange les yeux, de pleurer comme une bete! Berthe sanglotait. --Vous m'agacez, ne pleurez donc plus.... Monsieur Josserand, ordonnez donc a votre fille de ne pas s'abimer le visage a pleurer ainsi. Ce sera le comble, si elle devient laide! --Mon enfant, dit le pere, sois raisonnable, ecoute ta mere qui est de bon conseil. Il ne faut pas t'enlaidir, ma cherie. --Et ce qui m'irrite, c'est qu'elle n'est pas trop mal, quand elle veut, reprit madame Josserand. Voyons, essuie tes yeux, regarde-moi comme si j'etais un monsieur en train de te faire la cour.... Tu souris, tu laisses tomber ton eventail, pour que le monsieur, en le ramassant, effleure tes doigts.... Ce n'est pas ca. Tu te rengorges, tu as l'air d'une poule malade.... Renverse donc la tete, degage ton cou: il est assez jeune pour que tu le montres. --Alors, comme ca, maman? --Oui, c'est mieux.... Et ne sois pas raide, aie la taille souple. Les hommes n'aiment pas les planches.... Surtout, s'ils vont trop loin, ne fais pas la niaise. Un homme qui va trop loin, est flambe, ma chere. Deux heures sonnaient a la pendule du salon; et, dans l'excitation de cette veille prolongee, dans son desir devenu furieux d'un mariage immediat, la mere s'oubliait a penser tout haut, tournant et retournant sa fille comme une poupee de carton. Celle-ci, molle, sans volonte, s'abandonnait; mais elle avait le coeur tres gros, une peur et une honte la serraient a la gorge. Brusquement, au milieu d'un rire perle que sa mere la forcait a essayer, elle eclata en sanglots, le visage bouleverse, balbutiant: --Non! non! ca me fait de la peine! Madame Josserand demeura une seconde outree et stupefaite. Depuis sa sortie de chez les Dambreville, sa main etait chaude, il y avait des claques dans l'air. Alors, a toute volee, elle gifla Berthe. --Tiens! tu m'embetes a la fin!... Quel pot! Ma parole, les hommes ont raison! Dans la secousse, son Lamartine, qu'elle ne lachait pas, etait tombe. Elle le ramassa, l'essuya, et sans ajouter une parole, trainant royalement sa robe de bal, elle passa dans la chambre a coucher. --Ca devait finir par la, murmura M. Josserand, qui n'osa pas retenir sa fille, partie, elle aussi, en se tenant la joue et en pleurant plus fort. Mais, comme Berthe traversait l'antichambre a tatons, elle trouva leve son frere Saturnin, qui ecoutait, pieds nus. Saturnin etait un grand garcon de vingt-cinq ans, degingande, aux yeux etranges, reste enfant a la suite d'une fievre cerebrale. Sans etre fou, il terrifiait la maison par des crises de violence aveugle, lorsqu'on le contrariait. Seule, Berthe le domptait d'un regard. Il l'avait soignee, gamine encore, pendant une longue maladie, obeissant comme un chien a ses caprices de petite fille souffrante; et, depuis qu'il l'avait sauvee, il s'etait pris pour elle d'une adoration ou il entrait de tous les amours. --Elle t'a encore battue? demanda-t-il d'une voix basse et ardente. Berthe, inquiete de le rencontrer la, essaya de le renvoyer. --Va te coucher, ca ne te regarde pas. --Si, ca me regarde. Je ne veux pas qu'elle te batte, moi!... Elle m'a reveille, tant elle criait.... Qu'elle ne recommence pas, ou je cogne! Alors, elle lui saisit les poignets et lui parla comme a une bete revoltee. Il se soumit tout de suite, il begaya avec des larmes de petit garcon: --Ca te fait bien du mal, n'est-ce pas?... Ou est ton mal, que je le baise? Et, ayant trouve sa joue, dans l'obscurite, il la baisa, il la mouilla de ses pleurs, en repetant: --C'est gueri, c'est gueri. Cependant, M. Josserand, reste seul, avait laisse tomber sa plume, le coeur trop gonfle de chagrin. Au bout de quelques minutes, il se leva pour aller doucement ecouter aux portes. Madame Josserand ronflait. Dans la chambre de ses filles, on ne pleurait pas. L'appartement etait noir et paisible. Alors, il revint, un peu soulage. Il arrangea la lampe qui charbonnait, et recommenca mecaniquement a ecrire. Deux grosses larmes, qu'il ne sentait point, roulerent sur les bandes, dans le silence solennel de la maison endormie. III Des le poisson, de la raie au beurre noir d'une fraicheur douteuse, que cette gacheuse d'Adele avait noyee dans un flot de vinaigre, Hortense et Berthe, assises a la droite et a la gauche de l'oncle Bachelard, le pousserent a boire, emplissant son verre l'une apres l'autre, repetant: --C'est votre fete, buvez donc!... A votre sante, mon oncle! Elles avaient complote de se faire donner vingt francs. Chaque annee, leur mere prevoyante les placait ainsi aux cotes de son frere, qu'elle leur abandonnait. Mais c'etait une rude besogne, et qui demandait toute l'aprete de deux filles travaillees par des reves de souliers Louis XV et de gants a cinq boutons. Pour donner les vingt francs, il fallait que l'oncle fut completement gris. Il etait en famille d'une avarice feroce, tout en mangeant au dehors, a des noces crapuleuses, les quatre-vingt mille francs qu'il gagnait dans la commission. Heureusement, ce soir-la, il venait d'arriver a demi plein, ayant passe l'apres-midi chez une teinturiere du faubourg Montmartre, qui se faisait expedier pour lui du vermouth de Marseille. --A votre sante, mes petites chattes! repondait-il chaque fois, de sa grosse voix pateuse, en vidant son verre. Couvert de bijoux, une rose a la boutonniere, il tenait le milieu de la table, enorme, avec sa carrure de commercant noceur et braillard, qui a roule dans tous les vices. Ses dents fausses eclairaient d'une blancheur trop crue sa face ravagee, dont le grand nez rouge flambait sous la calotte neigeuse de ses cheveux coupes ras; et, par moments, ses paupieres retombaient d'elles-memes sur ses yeux pales et brouilles. Gueulin, le fils d'une soeur de sa femme, affirmait que l'oncle n'avait pas dessoule, depuis dix ans qu'il etait veuf. --Narcisse, un peu de raie, elle est excellente, dit madame Josserand, qui souriait a l'ivresse de son frere, bien qu'elle en eut au fond le coeur souleve. Elle etait assise en face de lui, ayant a sa gauche le petit Gueulin, et a sa droite un jeune homme, Hector Trublot, auquel elle avait des politesses a rendre. D'habitude, elle profitait de ce diner de famille, pour se debarrasser de certaines invitations; et c'etait ainsi qu'une dame de la maison, madame Juzeur, se trouvait egalement la, pres de M. Josserand. Du reste, comme l'oncle se conduisait tres mal a table, et qu'il fallait compter sur sa fortune pour l'y supporter sans degout, elle le montrait seulement a des intimes ou a des personnes qu'elle jugeait inutile d'eblouir desormais. Par exemple, elle avait un instant songe pour gendre au jeune Trublot, alors employe chez un agent de change, en attendant que son pere, un homme riche, lui achetat une part; mais, Trublot ayant professe une haine tranquille du mariage, elle ne se genait plus avec lui, elle le mettait meme a cote de Saturnin, qui n'avait jamais pu manger proprement. Berthe, toujours placee pres de son frere, etait chargee de le contenir d'un regard, lorsqu'il promenait par trop ses doigts dans la sauce. Apres le poisson, une tourte grasse parut, et ces demoiselles crurent le moment arrive de commencer l'attaque. --Buvez donc, mon oncle! dit Hortense. C'est votre fete.... Vous ne donnez rien pour votre fete? --Tiens! c'est vrai, ajouta Berthe d'un air naif. On donne quelque chose, le jour de sa fete.... Vous allez nous donner vingt francs. Du coup, en entendant parler d'argent, Bachelard exagera son ivresse. C'etait sa malice accoutumee: ses paupieres retombaient, il devenait idiot. --Hein? quoi? begaya-t-il. --Vingt francs, vous savez bien ce que c'est que vingt francs, ne faites pas la bete, reprit Berthe. Donnez-nous vingt francs, et nous vous aimerons, oh! nous vous aimerons tout plein! Elles s'etaient jetees a son cou, lui prodiguaient des noms de tendresse, baisaient son visage enflamme, sans repugnance pour l'odeur de debauche canaille qu'il exhalait. M. Josserand, que troublait ce continuel fumet d'absinthe, de tabac et de musc, eut une revolte, lorsqu'il vit les graces vierges de ses filles se frotter a ces hontes ramassees sur tous les trottoirs. --Laissez-le donc! cria-t-il. --Pourquoi? dit madame Josserand, qui lanca un terrible regard a son mari. Elles s'amusent.... Si Narcisse veut leur donner vingt francs, il est bien le maitre. --Monsieur Bachelard est si bon pour elles! murmura complaisamment la petite madame Juzeur. Mais l'oncle se debattait, redoublant de ramollissement, repetant, la bouche pleine de salive: --C'est drole.... Sais pas, parole d'honneur! sais pas.... Alors, Hortense et Berthe le lacherent, en echangeant un coup d'oeil. Il n'avait sans doute pas assez bu. Et elles se mirent de nouveau a remplir son verre, avec des rires de filles qui veulent devaliser un homme. Leurs bras nus, d'une rondeur adorable de jeunesse, passaient a toute minute sous le grand nez flamboyant de l'oncle. Cependant, Trublot, en garcon silencieux qui prenait ses plaisirs tout seul, suivait du regard Adele, tandis qu'elle tournait lourdement derriere les convives. Il etait tres myope et la voyait jolie, avec ses traits accentues de Bretonne et ses cheveux de chanvre sale. Justement, quand elle servit le roti, un morceau de veau a la casserole, elle se coucha a demi sur son epaule, pour atteindre le milieu de la table; et lui, feignant de ramasser sa serviette, la pinca vigoureusement au mollet. La bonne, sans comprendre, le regarda, comme s'il lui avait demande du pain. --Qu'y a-t-il? dit madame Josserand. Elle vous a heurte, monsieur?... Oh! cette fille! elle est d'une maladresse! Mais, que voulez-vous? c'est tout neuf, il faut que ce soit forme. --Sans doute, il n'y a pas de mal, repondit Trublot, qui caressait sa forte barbe noire avec la serenite d'un jeune dieu indien. La conversation s'animait, dans la salle a manger, d'abord glacee, et que peu a peu chauffait l'odeur des viandes. Madame Juzeur confiait une fois de plus a M. Josserand les tristesses de ses trente ans solitaires. Elle levait les yeux vers le ciel, elle se contentait de cette discrete allusion au drame de sa vie: son mari l'avait quittee apres dix jours de mariage, et personne ne savait pourquoi, elle n'en disait pas davantage. Maintenant, elle vivait seule dans un logement toujours clos, d'une douceur de duvet, et ou il entrait des pretres. --C'est si triste, a mon age! murmura-t-elle languissamment, en mangeant son veau avec des gestes delicats. --Une petite femme bien malheureuse, reprit madame Josserand a l'oreille de Trublot, d'un air de profonde sympathie. Mais Trublot jetait des regards indifferents sur cette devote aux yeux clairs, toute pleine de reserves et de sous-entendus. Ce n'etait pas son genre. Il y eut une panique. Saturnin, que Berthe ne surveillait plus, trop occupee aupres de l'oncle, s'amusait avec sa viande, qu'il decoupait et dont il faisait des dessins dans son assiette. Ce pauvre etre exasperait sa mere, qui avait peur et honte de lui; elle ne savait comment s'en debarrasser, n'osait par amour-propre en faire un ouvrier, apres l'avoir sacrifie a ses soeurs, en le retirant d'un pensionnat ou son intelligence endormie s'eveillait trop lentement; et, depuis des annees qu'il se trainait a la maison, inutile et borne, c'etait pour elle de continuelles transes, lorsqu'elle devait le produire en societe. Son orgueil saignait. --Saturnin! cria-t-elle. Mais Saturnin se mit a ricaner, heureux du gachis de son assiette. Il ne respectait pas sa mere, la traitait carrement de grosse menteuse et de mauvaise gale, avec la clairvoyance des fous qui pensent tout haut. Certainement, les choses allaient mal tourner, il lui aurait jete l'assiette a la tete, si Berthe, rappelee a son role, ne l'avait regarde fixement. Il voulut resister; puis, ses yeux s'eteignirent, il resta morne et affaisse sur sa chaise, comme dans un reve, jusqu'a la fin du repas. --J'espere, Gueulin, que vous avez apporte votre flute? demanda madame Josserand, qui cherchait a dissiper le malaise de ses convives. Gueulin jouait de la flute en amateur, mais uniquement dans les maisons ou on le mettait a l'aise. --Ma flute, certainement, repondit-il. Il etait distrait, ses cheveux et ses favoris roux plus herisses encore que de coutume, tres interesse par la manoeuvre de ces demoiselles autour de l'oncle. Employe dans une compagnie d'assurances, il retrouvait Bachelard des sa sortie du bureau, et ne le lachait plus, battant a sa suite les memes cafes et les memes mauvais lieux. Derriere le grand corps degingande de l'un, on etait toujours sur d'apercevoir la petite figure bleme de l'autre. --Hardi! ne le lachez pas! dit-il brusquement, en homme qui juge les coups. L'oncle, en effet, perdait pied. Lorsque, apres les legumes, des haricots verts trempes d'eau, Adele servit une glace a la vanille et a la groseille, ce fut une joie inesperee autour de la table; et ces demoiselles abuserent de la situation pour faire boire a l'oncle la moitie de la bouteille de champagne, que madame Josserand payait trois francs, chez un epicier voisin. Il devenait tendre, il oubliait sa comedie de l'imbecillite. --Hein, vingt francs!... Pourquoi vingt francs?... Ah! vous voulez vingt francs! Mais je ne les ai pas, bien vrai. Demandez a Gueulin. N'est-ce pas? Gueulin, j'ai oublie ma bourse, tu as du payer au cafe.... Si je les avais, mes petites chattes, je vous les donnerais, vous etes trop gentilles. Gueulin, de son air froid, riait avec un bruit de poulie mal graissee. Et il murmurait: --Ce vieux filou! Puis, tout d'un coup, emporte, il cria: --Fouillez-le donc! Alors, Hortense et Berthe, de nouveau, se jeterent sur l'oncle, sans retenue. L'envie des vingt francs, que leur bonne education contenait, finissait par les enrager; et elles lachaient tout. L'une, a deux mains, visitait les poches du gilet, tandis que l'autre enfoncait les doigts jusqu'au poignet dans les poches de la redingote. Cependant, l'oncle, renverse, luttait encore; mais le rire le prenait, un rire coupe des hoquets de l'ivresse. --Parole d'honneur! je n'ai pas un sou.... Finissez donc, vous me chatouillez. --Dans le pantalon! cria energiquement Gueulin, excite par ce spectacle. Et Berthe, resolue, fouilla dans une des poches du pantalon. Leurs mains fremissaient, toutes deux devenaient brutales, elles auraient gifle l'oncle. Mais Berthe eut une exclamation de victoire: elle ramenait du fond de la poche une poignee de monnaie, qu'elle eparpilla sur une assiette; et la, parmi un tas de gros sous et quelques pieces blanches, il y avait une piece de vingt francs. --Je l'ai! dit-elle, rouge, decoiffee, en la jetant en l'air et en la rattrapant. Toute la table battait des mains, trouvait ca tres drole. Il y eut un brouhaha, ce fut la gaiete du diner. Madame Josserand regardait ses filles avec un sourire de mere attendrie. L'oncle, qui ramassait sa monnaie, disait d'un air sentencieux que, lorsqu'on voulait vingt francs, il fallait les gagner. Et ces demoiselles, lasses et contentees, soufflaient a sa droite et a sa gauche, les levres encore tremblantes, dans l'enervement de leur desir. Un coup de timbre retentit. On avait mange lentement, le monde arrivait deja. M. Josserand, qui s'etait decide a rire comme sa femme, chantait volontiers du Beranger a table; mais celle-ci, dont il blessait les gouts poetiques, lui imposa silence. Elle hata le dessert; d'autant plus que l'oncle, assombri depuis le cadeau force des vingt francs, cherchait une querelle, en se plaignant que son neveu Leon n'eut pas daigne se deranger pour lui souhaiter sa fete. Leon devait seulement venir a la soiree. Enfin, comme on se levait, Adele dit que c'etait l'architecte d'en dessous et un jeune homme, qui se trouvaient au salon. --Ah! oui, ce jeune homme, murmura madame Juzeur, en acceptant le bras de M. Josserand. Vous l'avez donc invite?... Je l'ai apercu aujourd'hui chez le concierge. Il est tres bien. Madame Josserand prenait le bras de Trublot, lorsque Saturnin, qui etait reste seul a table, et que tout le tapage des vingt francs n'avait pas eveille du sommeil dont il dormait, les yeux ouverts, renversa sa chaise, dans un brusque acces de fureur, en criant: --Je ne veux pas, nom de Dieu! je ne veux pas! C'etait toujours la ce que redoutait sa mere. Elle fit signe a M. Josserand d'emmener madame Juzeur. Puis, elle se degagea du bras de Trublot, qui comprit et disparut; mais il dut se tromper, car il fila du cote de la cuisine, sur les talons d'Adele. Bachelard et Gueulin, sans s'occuper du toque, comme ils le nommaient, ricanaient dans un coin, en s'allongeant des tapes. --Il etait tout drole, je sentais quelque chose pour ce soir, murmura madame Josserand tres inquiete. Berthe, viens vite! Mais Berthe montrait la piece de vingt francs a Hortense. Saturnin avait pris un couteau. Il repetait: --Nom de Dieu! je ne veux pas, je vais leur ouvrir la peau du ventre! --Berthe! appela la voix desesperee de la mere. Et, quand la jeune fille accourut, elle n'eut que le temps de lui saisir la main, pour qu'il n'entrat pas dans le salon. Elle le secouait, mise en colere, tandis que lui s'expliquait, avec sa logique de fou. --Laisse-moi faire, il faut qu'ils y passent.... Je te dis que ca vaut mieux.... J'en ai assez, de leurs sales histoires. Ils nous vendront tous. --A la fin, c'est assommant! cria Berthe. Qu'as-tu? que chantes-tu la? Il la regarda, bouleverse, agite d'une rage sombre, begayant: --On va encore te marier.... Jamais, entends-tu!... Je ne veux pas qu'on te fasse du mal. La jeune fille ne put s'empecher de rire. Ou prenait-il qu'on allait la marier? Mais lui, hochait la tete: il le savait, il le sentait. Et, comme sa mere intervenait pour le calmer, il serra son couteau d'une main si rude, qu'elle recula. Cependant, elle tremblait que cette scene ne fut entendue, elle dit rapidement a Berthe de l'emmener, de l'enfermer dans sa chambre; tandis que, s'affolant de plus en plus, il haussait la voix. --Je ne veux pas qu'on te marie, je ne veux pas qu'on te fasse du mal.... Si on te marie, je leur ouvre la peau du ventre. Alors, Berthe lui mit les mains sur les epaules, en le regardant fixement. --Ecoute, dit-elle, tiens-toi tranquille, ou je ne t'aime plus. Il chancela, un desespoir amollit sa face, ses yeux s'emplirent de larmes. --Tu ne m'aimes plus, tu ne m'aimes plus.... Ne dis pas ca. Oh! je t'en prie, dis que tu m'aimes encore, dis que tu m'aimeras toujours et que jamais tu n'en aimeras un autre. Elle l'avait pris par le poignet, elle l'emmena, docile comme un enfant. Dans le salon, madame Josserand, exagerant son intimite, appela Campardon son cher voisin. Pourquoi madame Campardon ne lui avait-elle pas fait le grand plaisir de venir? et, sur la reponse de l'architecte que sa femme etait toujours un peu souffrante, elle se recria, elle dit qu'on l'aurait recue en peignoir, en pantoufles. Mais son sourire ne quittait pas Octave qui causait avec M. Josserand, toutes ses amabilites allaient a lui, par-dessus l'epaule de Campardon. Quand son mari lui presenta le jeune homme, elle se montra d'une cordialite si vive, que ce dernier en fut gene. Du monde arrivait, des meres fortes avec des filles maigres, des peres et des oncles a peine eveilles de la somnolence du bureau, poussant devant eux des troupeaux de demoiselles a marier. Deux lampes, voilees de papier rose, eclairaient le salon d'un demi-jour, ou se noyaient le vieux meuble rape de velours jaune, le piano deverni, les trois vues de Suisse enfumees, qui tachaient de noir la nudite froide des panneaux blanc et or. Et, dans cette avare clarte, les invites s'effacaient, des figures pauvres et comme usees, aux toilettes penibles et sans resignation. Madame Josserand portait sa robe feu de la veille; seulement, afin de depister les gens, elle avait passe la journee a coudre des manches au corsage, et a se faire une pelerine de dentelle, pour cacher ses epaules; tandis que, pres d'elle, ses filles, en camisole sale, tiraient furieusement l'aiguille, retapant avec de nouvelles garnitures leurs uniques toilettes, qu'elles changeaient ainsi morceau a morceau depuis l'autre hiver. Apres chaque coup de timbre, un chuchotement venait de l'antichambre. On causait bas, dans la piece morne, ou le rire force d'une demoiselle mettait par moments une note fausse. Derriere la petite madame Juzeur, Bachelard et Gueulin se poussaient du coude, en lachant des indecences; et madame Josserand les surveillait d'un regard alarme, car elle craignait la mauvaise tenue de son frere. Mais madame Juzeur pouvait tout entendre: elle avait un frisson des levres, elle souriait avec une douceur angelique aux histoires gaillardes. L'oncle Bachelard etait un homme repute dangereux. Son neveu, au contraire, etait chaste. Par theorie, si belles que fussent les occasions, Gueulin refusait les femmes, non pas qu'il les dedaignat, mais parce qu'il redoutait les lendemains du bonheur: toujours des embetements, disait-il. Berthe enfin parut. Elle s'approcha vivement de sa mere. --Ah bien! j'en ai eu, de la peine! lui souffla-t-elle a l'oreille. Il n'a pas voulu se coucher, je l'ai enferme a double tour.... Mais j'ai peur qu'il ne casse tout, la-dedans. Madame Josserand la tira violemment par sa robe. Octave, pres d'elles, venait de tourner la tete. --Ma fille Berthe, monsieur Mouret, dit-elle de son air le plus gracieux, en la lui presentant. Monsieur Octave Mouret, ma cherie. Et elle regardait sa fille. Celle-ci connaissait bien ce regard, qui etait comme un ordre de combat, et ou elle retrouvait les lecons de la veille. Tout de suite, elle obeit, avec la complaisance et l'indifference d'une fille qui ne s'arrete plus au poil de l'epouseur. Elle recita joliment son bout de role, eut la grace facile d'une Parisienne deja lasse et rompue a tous les sujets, parla avec enthousiasme du Midi ou elle n'etait jamais allee. Octave, habitue aux raideurs des vierges provinciales, fut charme de ce caquet de petite femme, qui se livrait comme un camarade. Mais Trublot, disparu depuis la fin du repas, entrait d'un pas furtif par la porte de la salle a manger; et Berthe, l'ayant apercu, lui demanda etourdiment d'ou il venait. Il garda le silence, elle resta genee; puis, pour se tirer d'embarras, elle presenta les deux jeunes gens l'un a l'autre. Sa mere ne l'avait pas quittee des yeux, prenant des lors une attitude de general en chef, conduisant l'affaire, du fauteuil ou elle s'etait assise. Quand elle jugea que le premier engagement avait donne tout son resultat, elle rappela sa fille d'un signe, et lui dit a voix basse: --Attends que les Vabre soient la, pour ta musique.... Et joue fort! Octave, demeure seul avec Trublot, cherchait a le questionner. --Une charmante personne. --Oui, pas mal. --Cette demoiselle en bleu est sa soeur ainee, n'est-ce pas? Elle est moins bien. --Pardi! elle est plus maigre! Trublot, qui regardait sans voir, de ses yeux de myope, avait la carrure d'un male solide, entete dans ses gouts. Il etait revenu satisfait, croquant des choses noires qu'Octave reconnut avec surprise pour etre des grains de cafe. --Dites donc, demanda-t-il brusquement, les femmes doivent etre grasses dans le Midi? Octave sourit, et tout de suite il fut au mieux avec Trublot. Des idees communes les rapprochaient. Sur un canape ecarte, ils se firent des confidences: l'un parla de sa patronne du _Bonheur des Dames_, madame Hedouin, une sacree belle femme, mais trop froide; l'autre, dit qu'on l'avait mis a la correspondance, de neuf a cinq, chez son agent de change, M. Desmarquay, ou il y avait une bonne epatante. Cependant, la porte du salon s'etait ouverte, trois personnes entrerent. --Ce sont les Vabre, murmura Trublot, en se penchant vers son nouvel ami. Auguste, le grand, celui qui a une figure de mouton malade, est le fils aine du proprietaire: trente-trois ans, toujours des maux de tete qui lui tirent les yeux et qui l'ont empeche autrefois de continuer le latin; un garcon maussade, tombe dans le commerce.... L'autre, Theophile, cet avorton aux cheveux jaunes, a la barbe clairsemee, ce petit vieux de vingt-huit ans, secoue par des quintes de toux et de rage, a tate d'une douzaine de metiers, puis a epouse la jeune femme qui marche la premiere, madame Valerie.... --Je l'ai deja vue, interrompit Octave. C'est la fille d'un mercier du quartier, n'est-ce pas? Mais, comme ca trompe, ces voilettes! elle m'avait paru jolie.... Elle n'est que singuliere, avec sa face crispee et son teint de plomb. --Encore une qui n'est pas mon reve, reprit sentencieusement Trublot. Elle a des yeux superbes, il y a des hommes a qui ca suffit.... Hein! c'est maigre! Madame Josserand s'etait levee pour serrer les mains de Valerie. --Comment! cria-t-elle, monsieur Vabre n'est pas avec vous? et ni monsieur ni madame Duveyrier ne nous ont fait l'honneur de venir? Ils nous avaient promis pourtant. Ah! voila qui est tres mal! La jeune femme excusa son beau-pere, que son age retenait chez lui, et qui, d'ailleurs, preferait travailler le soir. Quant a son beau-frere et a sa belle-soeur, ils l'avaient chargee de presenter leurs excuses, ayant recu une invitation a une soiree officielle, ou ils ne pouvaient se dispenser d'aller. Madame Josserand pinca les levres. Elle, ne manquait pas un des samedis de ces poseurs du premier, qui se seraient crus deshonores, s'ils etaient, un mardi, montes au quatrieme. Sans doute son the modeste ne valait pas leurs concerts a grand orchestre. Mais, patience! quand ses deux filles seraient mariees, et qu'elle aurait deux gendres et leurs familles pour emplir son salon, elle aussi ferait chanter des choeurs. --Prepare-toi, souffla-t-elle a l'oreille de Berthe. On etait une trentaine, et assez serres, car on n'ouvrait pas le petit salon, qui servait de chambre a ces demoiselles. Les nouveaux venus echangeaient des poignees de main. Valerie s'etait assise pres de madame Juzeur, pendant que Bachelard et Gueulin faisaient tout haut des reflexions desagreables sur Theophile Vabre, qu'ils trouvaient drole d'appeler "bon a rien". Dans un angle, M. Josserand, qui s'effacait chez lui, a ce point qu'on l'aurait pris pour un invite, et qu'on le cherchait toujours, meme quand on l'avait devant soi, ecoutait avec effarement une histoire racontee par un de ses vieux amis: Bonnaud, il connaissait Bonnaud, l'ancien chef de la comptabilite au chemin de fer du Nord, celui dont la fille s'etait mariee, le printemps dernier? eh bien! Bonnaud venait de decouvrir que son gendre, un homme tres bien, etait un ancien clown, qui avait vecu pendant dix ans aux crochets d'une ecuyere. --Silence! silence! murmurerent des voix complaisantes. Berthe avait ouvert le piano. --Mon Dieu! expliqua madame Josserand, c'est un morceau sans pretention, une simple reverie.... Monsieur Mouret, vous aimez la musique, je crois. Approchez-vous donc.... Ma fille le joue assez bien, oh! en simple amateur, mais avec ame, oui, avec beaucoup d'ame. --Pince! dit Trublot a voix basse. Le coup de la sonate. Octave dut se lever et se tint debout pres du piano. A voir les prevenances caressantes dont madame Josserand l'entourait, il semblait qu'elle fit jouer Berthe uniquement pour lui. --_Les Bords de l'Oise_, reprit-elle. C'est vraiment joli.... Allons, va, mon amour, et ne te trouble pas. Monsieur sera indulgent. La jeune fille attaqua le morceau, sans trouble aucun. D'ailleurs, sa mere ne la quittait plus des yeux, de l'air d'un sergent pret a punir d'une gifle une faute de theorie. Son desespoir etait que l'instrument, essouffle par quinze annees de gammes quotidiennes, n'eut pas les sonorites du grand piano a queue des Duveyrier; et jamais sa fille, selon elle, ne jouait assez fort. Des la dixieme mesure, Octave, l'air recueilli et hochant le menton aux traits de bravoure, n'ecouta plus. Il regardait l'auditoire, l'attention poliment distraite des hommes et le ravissement affecte des femmes, toute cette detente de gens rendus a eux-memes, repris par les soucis de chaque heure, dont l'ombre remontait a leurs visages fatigues. Des meres faisaient visiblement le reve qu'elles mariaient leurs filles, la bouche fendue, les dents feroces, dans un abandon inconscient; c'etait la rage de ce salon, un furieux appetit de gendres, qui devorait ces bourgeoises, aux sons asthmatiques du piano. Les filles, tres lasses, s'endormaient, la tete entre les epaules, oubliant de se tenir droites. Octave, qui avait le mepris des jeunes personnes, s'interessa davantage a Valerie; elle etait laide, decidement, dans son etrange robe de soie jaune, garnie de satin noir, et il revenait toujours a elle, inquiet, seduit quand meme; tandis que, les yeux vagues, enervee par l'aigre musique, elle avait le sourire detraque d'une malade. Mais une catastrophe se produisit. Le timbre s'etait fait entendre, un monsieur entra, sans precaution. --Oh! docteur! dit madame Josserand, d'une voix courroucee. Le docteur Juillerat eut un geste pour s'excuser, et il demeura sur place. Berthe, a ce moment, detachait une petite phrase, d'un doigte ralenti et mourant, que la societe salua de murmures flatteurs. Ah! ravissant! delicieux! Madame Juzeur se pamait, comme chatouillee. Hortense, qui tournait les pages, debout pres de sa soeur, restait reveche sous la pluie battante des notes, l'oreille tendue a la sonnerie du timbre; et, quand le docteur etait entre, elle avait eu un tel geste de desappointement, qu'elle venait de dechirer une page, sur le pupitre. Mais, brusquement, le piano trembla sous les mains freles de Berthe, tapant comme des marteaux: c'etait la fin de la reverie, dans un tapage assourdissant de furieux accords. Il y eut une hesitation. On se reveillait. Etait-ce fini? Puis, les compliments eclaterent. Adorable! un talent superieur! --Mademoiselle est vraiment une artiste de premier ordre, dit Octave, derange dans ses observations. Jamais personne ne m'a fait un pareil plaisir. --N'est-ce pas? monsieur, s'ecria madame Josserand enchantee. Elle ne s'en tire pas mal, il faut l'avouer.... Mon Dieu! nous ne lui avons rien refuse, a cette enfant: c'est notre tresor! Tous les talents qu'elle a voulu avoir, elle les a.... Ah! monsieur, si vous la connaissiez.... Un bruit confus de voix emplissait de nouveau le salon. Berthe, tres tranquille, recevait les eloges; et elle ne quittait pas le piano, attendant que sa mere la relevat de sa corvee. Deja cette derniere parlait a Octave de la facon etonnante dont sa fille enlevait _les Moissonneurs_, un galop brillant, lorsque des coups sourds et lointains emotionnerent les invites. Depuis un instant, c'etaient des secousses de plus en plus violentes, comme si quelqu'un se fut efforce d'enfoncer une porte. On se taisait, on s'interrogeait des yeux. --Qu'est-ce donc? osa demander Valerie. Ca tapait deja tout a l'heure, pendant la fin du morceau. Madame Josserand etait devenue toute pale. Elle avait reconnu le coup d'epaule de Saturnin. Ah! le miserable toque! et elle le voyait tomber au milieu du monde. S'il continuait a cogner, encore un mariage de fichu! --C'est la porte de la cuisine qui bat, dit-elle avec un sourire contraint. Adele ne veut jamais la fermer.... Va donc voir, Berthe. La jeune fille, elle aussi, avait compris. Elle se leva et disparut. Les coups cesserent aussitot, mais elle ne revint pas tout de suite. L'oncle Bachelard, qui avait scandaleusement trouble _les Bords de l'Oise_ par des reflexions faites a voix haute, acheva de decontenancer sa soeur, en criant a Gueulin qu'on l'embetait et qu'il allait boire un grog. Tous deux rentrerent dans la salle a manger, dont ils refermerent bruyamment la porte. --Ce brave Narcisse, toujours original! dit madame Josserand a madame Juzeur et a Valerie, entre lesquelles elle vint s'asseoir. Ses affaires l'occupent tant! Vous savez qu'il a gagne pres de cent mille francs, cette annee! Octave, libre enfin, s'etait hate de rejoindre Trublot, assoupi sur le canape. Pres d'eux, un groupe entourait le docteur Juillerat, vieux medecin du quartier, homme mediocre, mais devenu a la longue bon praticien, qui avait accouche toutes ces dames et soigne toutes ces demoiselles. Il s'occupait specialement des maladies de femme, ce qui le faisait, le soir, rechercher des maris en quete d'une consultation gratuite, dans un coin de salon. Justement, Theophile lui disait que Valerie avait encore eu une crise, la veille; elle etouffait toujours, elle se plaignait d'un noeud qui montait a sa gorge; et lui non plus, ne se portait pas bien, mais ce n'etait pas la meme chose. Alors, il ne parla plus que de sa personne, conta ses deboires: il avait commence son droit, tente l'industrie chez un fondeur, essaye de l'administration dans les bureaux du Mont-de-Piete; puis, il s'etait occupe de photographie et croyait avoir trouve une invention pour faire marcher les voitures toutes seules; en attendant, il placait par gentillesse des pianos-flutes, une autre invention d'un de ses amis. Et il retomba sur sa femme: c'etait sa faute, si rien ne marchait chez eux; elle le tuait, avec ses nerfs continuels. --Donnez-lui donc quelque chose, docteur! suppliait-il, les yeux allumes de haine, toussant et geignant, dans la rage eploree de son impuissance. Trublot, plein de mepris, l'examinait; et il eut un rire silencieux, en regardant Octave. Cependant, le docteur Juillerat trouvait des paroles vagues et calmantes: sans doute, on la soulagerait, cette chere dame. A quatorze ans, elle etouffait deja, dans la boutique de la rue Neuve-Saint-Augustin; il l'avait soignee pour des etourdissements, qui se terminaient par des saignements de nez; et, comme Theophile rappelait avec desespoir sa douceur languissante de jeune fille, tandis que maintenant elle le torturait, fantasque, changeant d'humeur vingt fois en un jour, le docteur se contenta de hocher la tete. Le mariage ne reussissait pas a toutes les femmes. --Parbleu! murmura Trublot, un pere qui s'est abruti pendant trente ans a vendre du fil et des aiguilles, une mere qui a toujours eu des boutons plein la figure, et ca dans un trou sans air du vieux Paris, comment veut-on que ca fasse des filles possibles! Octave restait surpris. Il perdait de son respect pour ce salon, ou il etait entre avec une emotion de provincial. Une curiosite se reveilla en lui, quand il apercut Campardon, qui consultait a son tour le docteur, mais tout bas, en homme pose, desireux de ne mettre personne dans les accidents de son menage. --A propos, puisque vous savez les choses, demanda-t-il a Trublot, dites-moi quelle est la maladie de madame Campardon.... Je vois le monde prendre un visage desole, quand on en parle. --Mais, mon cher, repondit le jeune homme, elle a.... Et il se pencha a l'oreille d'Octave. Pendant qu'il ecoutait, la figure de ce dernier sourit d'abord, puis s'allongea, eut un air de stupefaction profonde. --Pas possible! dit-il. Alors, Trublot jura sa parole d'honneur. Il connaissait une autre dame dans la meme situation. --Du reste, reprit-il, a la suite de couches, il arrive parfois que.... Et il se remit a parler bas. Octave, convaincu, devint triste. Lui, qui avait eu un instant des idees, qui imaginait un roman, l'architecte pris ailleurs et le poussant a sa femme pour la distraire! En tous cas, il la savait bien gardee. Les deux jeunes gens se frottaient l'un a l'autre, dans l'excitation de ces dessous de la femme qu'ils remuaient, oubliant qu'on pouvait les entendre. Justement, madame Juzeur etait en train de confier a madame Josserand ses impressions sur Octave. Elle le trouvait tres convenable, sans doute, mais elle preferait M. Auguste Vabre. Celui-ci, debout dans un coin du salon, restait silencieux, avec son insignifiance et sa migraine de tous les soirs. --Ce qui m'etonne, chere madame, c'est que vous ne songiez pas a lui pour votre Berthe. Un garcon etabli, plein de prudence. Et il lui faut une femme, je sais qu'il cherche a se marier. Madame Josserand ecoutait, surprise. En effet, elle n'aurait pas songe au marchand de nouveautes. Cependant, madame Juzeur insistait, car elle avait, dans son infortune, la passion de travailler a la felicite des autres femmes, ce qui la faisait s'occuper de toutes les histoires tendres de la maison. Elle affirmait qu'Auguste ne cessait de regarder Berthe. Enfin, elle invoquait son experience des hommes: jamais M. Mouret ne se laisserait prendre, tandis que ce bon M. Vabre serait tres commode, tres avantageux. Mais madame Josserand, pesant ce dernier du regard, jugeait decidement qu'un gendre pareil ne meublerait guere son salon. --Ma fille le deteste, dit-elle, et jamais je n'agirai contre son coeur. Une grande demoiselle maigre venait d'executer une fantaisie sur _la Dame Blanche_. Comme l'oncle Bachelard s'etait endormi dans la salle a manger, Gueulin reparut avec sa flute et imita le rossignol. D'ailleurs, on n'ecoutait pas, l'histoire de Bonnaud s'etait repandue. M. Josserand restait bouleverse, les peres levaient les bras, les meres suffoquaient. Comment! le gendre de Bonnaud etait un clown! A qui se fier alors? et les parents, dans leur appetit de mariage, avaient des cauchemars de forcats distingues, en habit noir. Bonnaud, a la verite, eprouvait une telle joie de caser sa fille, qu'il s'etait contente de renseignements en l'air, malgre sa rigide prudence de chef comptable meticuleux. --Maman, le the est servi, dit Berthe, qui ouvrait avec Adele les deux battants de la porte. Et, pendant que le monde passait lentement dans la salle a manger, elle s'approcha de sa mere, elle murmura: --J'en ai assez, moi!... Il veut que je reste pour lui conter des histoires, ou il parle de tout casser! C'etait, sur une nappe grise trop etroite, un de ces thes laborieusement servis, une brioche achetee chez un boulanger voisin, flanquee de petits fours et de sandwichs. Aux deux bouts, un luxe de fleurs, des roses superbes et couteuses, couvraient la mediocrite du beurre et la poussiere ancienne des biscuits. On se recria, des jalousies s'allumerent: decidement, ces Josserand se coulaient pour marier leurs filles. Et les invites, avec des regards obliques vers les bouquets, se gorgerent de the aigre, tomberent sans prudence sur les gateaux rassis et la brioche mal cuite, ayant peu dine, ne songeant plus qu'a se coucher le ventre plein. Pour les personnes qui n'aimaient pas le the, Adele promenait des verres de sirop de groseille. Il fut declare exquis. Cependant, dans un coin, l'oncle dormait. On ne le reveilla pas, on feignit meme poliment de ne pas le voir. Une dame parla des fatigues du commerce. Berthe s'empressait, offrant des sandwichs, portant des tasses de the, demandant aux hommes s'ils voulaient qu'on les sucrat davantage. Mais elle ne suffisait pas, et madame Josserand cherchait sa fille Hortense, lorsqu'elle l'apercut au milieu du salon desert, en train de causer avec un monsieur, dont on ne voyait que le dos. --Ah! oui! laissa-t-elle echapper, prise de colere. Il arrive enfin. Des chuchotements couraient. C'etait ce Verdier, qui vivait avec une femme depuis quinze ans, en attendant d'epouser Hortense. Chacun connaissait l'histoire, les demoiselles echangeaient des coups d'oeil; mais on evitait d'en parler, on pincait les levres, par convenance. Octave, mis au courant, regarda d'un air d'interet le dos du monsieur. Trublot connaissait la maitresse, une bonne fille, une ancienne roulure qui s'etait rangee, plus honnete maintenant, disait-il, que la plus honnete des bourgeoises, soignant son homme, veillant a son linge; et il etait pour elle plein d'une fraternelle sympathie. Pendant qu'on les etudiait de la salle a manger, Hortense faisait une scene a Verdier sur son retard, avec sa maussaderie de fille vierge et bien elevee. --Tiens! du sirop de groseille! dit Trublot, en voyant Adele devant lui, le plateau a la main. Il le flaira, n'en voulut point. Mais, comme la bonne se retournait, le coude d'une grosse dame la poussa contre lui, et il la pinca fortement aux reins. Elle sourit, elle revint avec le plateau. --Non, merci, declara-t-il. Tout a l'heure. Autour de la table, des femmes s'etaient assises, tandis que les hommes, derriere elles, mangeaient debout. Il y eut des exclamations, un enthousiasme qui s'etouffait dans les bouches pleines. On appelait les messieurs. Madame Josserand cria: --C'est vrai, je n'y songeais plus ... voyez donc, monsieur Mouret, vous qui aimez les arts. --Prenez garde, le coup de l'aquarelle! murmura Trublot, qui connaissait la maison. C'etait mieux qu'une aquarelle. Comme par hasard, une coupe de porcelaine se trouvait sur la table; au fond, encadree dans la monture toute neuve de bronze verni, etait peinte la Jeune fille a la cruche cassee, en teintes lavees qui allaient du lilas clair au bleu tendre. Berthe souriait au milieu des eloges. --Mademoiselle a tous les talents, dit Octave avec sa bonne grace. Oh! c'est d'un fondu, et tres exact, tres exact! --Pour le dessin, je le garantis! reprit madame Josserand triomphante. Il n'y a pas un cheveu en plus ni en moins.... Berthe a copie ca ici, sur une gravure. Au Louvre, on voit vraiment trop de nudites, et le monde y est si mele parfois! Elle avait baisse la voix, pour donner cette appreciation, desireuse d'apprendre au jeune homme que, si sa fille etait artiste, cela n'allait point jusqu'au devergondage. D'ailleurs, Octave dut lui paraitre froid, elle sentit que la coupe ne portait pas, et elle se mit a l'epier d'un air d'inquietude, pendant que Valerie et madame Juzeur, qui en etaient a leur quatrieme tasse de the, examinaient la peinture avec de legers cris d'admiration. --Vous la regardez encore, dit Trublot a Octave, en le retrouvant les yeux fixes sur Valerie. --Mais oui, repondit-il, un peu gene. C'est drole, elle est jolie en ce moment.... Une femme ardente, ca se voit.... Dites donc, est-ce qu'on pourrait se risquer? Trublot gonfla les joues. --Ardente, on ne sait jamais.... Singulier gout! En tous cas, ca vaudra mieux que d'epouser la petite. --Quelle petite? s'ecria Octave, qui s'oubliait. Comment! vous croyez que je vais me laisser entortiller!... Mais jamais! Mon bon, nous n'epousons pas, a Marseille! Madame Josserand s'etait approchee. Elle recut la phrase en plein coeur. Encore une campagne inutile! encore une soiree perdue! Le coup fut tel, qu'elle dut s'appuyer a une chaise, regardant avec desespoir la table nettoyee, ou ne trainait que la tete brulee de la brioche. Elle ne comptait plus ses defaites, mais celle-ci serait la derniere, elle en fit l'affreux serment, en jurant de ne pas nourrir davantage des gens qui venaient chez elle uniquement pour s'emplir. Et, bouleversee, exasperee, elle parcourait du regard la salle a manger, elle cherchait dans les bras de quel homme elle pourrait bien jeter sa fille, lorsqu'elle apercut contre le mur Auguste, resigne, n'ayant rien pris. Justement, Berthe, souriante, se dirigeait vers Octave, une tasse de the a la main. Elle continuait la campagne, elle obeissait a sa mere. Mais celle-ci lui saisit le bras et la traita tout bas de fichue bete. --Porte donc cette tasse a monsieur Vabre, qui attend depuis une heure, dit-elle tres haut, gracieusement. Puis, de nouveau a l'oreille, avec son regard de bataille: --Sois aimable, ou tu auras affaire a moi! Berthe, un moment decontenancee, se remit tout de suite. Souvent, ca changeait ainsi trois fois dans une soiree. Elle porta la tasse de the a Auguste, avec le sourire qu'elle avait commence pour Octave; elle fut aimable, parla des soies de Lyon, se posa comme une personne avenante, qui serait tres bien derriere un comptoir. Les mains d'Auguste tremblaient un peu, et il etait rouge, souffrant beaucoup de la tete, cette nuit-la. Par politesse, quelques personnes retournerent s'asseoir un instant dans le salon. On avait mange, on partait. Quand on chercha Verdier, il s'en etait alle deja; et des jeunes filles, pleines d'humeur, n'emporterent que l'image effacee de son dos. Campardon, sans attendre Octave, se retira avec le docteur, qu'il retint encore sur le palier, pour lui demander s'il n'y avait vraiment plus d'espoir. Pendant le the, une des lampes s'etait eteinte, repandant une odeur d'huile rance, et l'autre lampe, dont la meche charbonnait, eclairait la piece d'une lueur si lugubre, que les Vabre eux-memes se leverent, malgre les amabilites dont madame Josserand les accablait. Octave les avait devances dans l'antichambre, ou il eut une surprise: tout d'un coup, Trublot, qui prenait son chapeau, disparut. Il ne pouvait avoir file que par le couloir de la cuisine. --Eh bien! ou est-il donc? il passe par l'escalier de service! murmura le jeune homme. Mais il n'approfondit pas l'incident. Valerie etait la, qui cherchait un fichu de crepe de Chine. Les deux freres, Theophile et Auguste, sans s'occuper d'elle, descendaient. Alors, ayant trouve le fichu, le jeune homme le lui donna, de l'air ravi dont il servait les jolies clientes, au _Bonheur des Dames_. Elle le regarda, et il fut persuade qu'en se fixant sur les siens, ses yeux avaient jete des flammes. --Vous etes trop aimable, monsieur, dit-elle simplement. Madame Juzeur, qui partait la derniere, les enveloppa tous deux d'un sourire tendre et discret. Et, lorsque Octave, tres echauffe, eut regagne sa chambre froide, il se contempla un instant dans la glace: ma foi! il risquerait le coup! Cependant, a travers l'appartement desert, madame Josserand se promenait, muette, comme emportee par un vent d'orage. Elle avait ferme violemment le piano, eteint la derniere lampe; puis, passant dans la salle a manger, elle s'etait mise a souffler les bougies, d'une haleine si forte, que la suspension en tremblait. La vue de la table devastee, avec sa debandade d'assiettes et de tasses vides, l'enragea davantage; et elle tourna autour, en jetant des regards terribles sur sa fille Hortense, qui, tranquillement assise, achevait la tete brulee de la brioche. --Tu te fais encore de la bile, maman, dit cette derniere. Ca ne marche donc pas?... Moi, je suis contente. Il lui achete des chemises pour qu'elle s'en aille. La mere haussa les epaules. --Hein? tu dis que ca ne prouve rien. C'est bon, mene ta barque comme je mene la mienne.... Eh bien! en voila une brioche qui peut se flatter d'etre mauvaise! Il ne faut pas qu'ils soient degoutes, pour engloutir des saletes pareilles. M. Josserand, que les soirees de sa femme brisaient, se delassait sur une chaise; mais il eut peur d'une rencontre, il craignit que madame Josserand ne l'emportat dans sa course furieuse; et il se rapprocha de Bachelard et de Gueulin, attables en face d'Hortense. L'oncle, a son reveil, avait decouvert un flacon de rhum. Il le vidait, en revenant aux vingt francs, avec amertume. --Ce n'est pas pour l'argent, repetait-il a son neveu, c'est pour la maniere.... Tu sais comment je suis avec les femmes: je leur donnerais ma chemise, mais je ne veux pas qu'elles demandent.... Des qu'elles demandent, ca me vexe, je ne leur fiche pas un radis. Et, comme sa soeur allait lui rappeler ses promesses: --Tais-toi, Eleonore! Je sais ce que je dois faire pour la petite.... Mais, vois-tu, les femmes qui demandent, c'est plus fort que moi. Je n'ai jamais pu en garder une, n'est-ce pas? Gueulin.... Et puis, vraiment, on montre si peu d'egards! Leon n'a seulement pas daigne me souhaiter ma fete. Madame Josserand reprit sa marche, les poings crispes. C'etait vrai, il y avait encore Leon, qui promettait et qui la lachait comme les autres. En voila un qui n'aurait pas sacrifie une soiree pour le mariage de ses soeurs! Elle venait de decouvrir un petit four, tombe derriere un des vases, et elle le serrait dans un tiroir, lorsque Berthe qui etait allee delivrer Saturnin, le ramena. Elle l'apaisait, tandis que, hagard, les yeux mefiants, il fouillait les coins, avec la fievre d'un chien longtemps enferme. --Est-il bete! disait Berthe, il croit qu'on vient de me marier. Et il cherche le mari! Va, mon pauvre Saturnin, tu peux chercher.... Puisque je te dis que c'est rate! Tu sais bien que ca rate toujours. Alors, madame Josserand eclata. --Ah! je vous jure que ca ne ratera pas cette fois, quand je devrais moi-meme l'attacher par la patte! Il y en a un qui va payer pour les autres.... Oui, oui, monsieur Josserand, vous avez beau me devisager, avec l'air de ne pas comprendre: la noce se fera, et sans vous, si ca vous deplait.... Entends-tu, Berthe, tu n'as qu'a le ramasser, celui-la! Saturnin paraissait ne pas entendre. Il regardait sous la table. La jeune fille le montra d'un signe; mais madame Josserand eut un geste, comme pour declarer qu'on le ferait disparaitre. Et Berthe murmura: --C'est donc monsieur Vabre, decidement? Oh! ca m'est egal.... Dire pourtant qu'on ne m'a pas garde un sandwich! IV Des le lendemain, Octave s'occupa de Valerie. Il guetta ses habitudes, sut l'heure ou il courait la chance de la rencontrer dans l'escalier; et il s'arrangeait pour monter souvent a sa chambre, profitant du dejeuner qu'il venait prendre chez les Campardon, s'echappant s'il le fallait du _Bonheur des Dames_, sous un pretexte. Bientot, il remarqua que, tous les jours, vers deux heures, la jeune femme, qui conduisait son enfant au jardin des Tuileries, passait par la rue Gaillon. Alors, il se planta sur la porte du magasin, il l'attendit, la salua d'un de ses galants sourires de beau commis. A chacune de leurs rencontres, Valerie repondait poliment de la tete, sans jamais s'arreter; mais il voyait son regard noir bruler de passion, il trouvait des encouragements dans son teint ravage et dans le balancement souple de sa taille. Son plan etait deja fait, un plan hardi de seducteur habitue a mener cavalierement la vertu des demoiselles de magasin. Il s'agissait simplement d'attirer Valerie dans sa chambre, au quatrieme; l'escalier restait desert et solennel, personne ne les decouvrirait la-haut; et il s'egayait, a l'idee des recommandations morales de l'architecte, car ce n'etait pas amener des femmes, que d'en prendre une dans la maison. Pourtant, une chose inquietait Octave. La cuisine des Pichon se trouvait separee de leur salle a manger par le couloir, ce qui les forcait de laisser souvent leur porte ouverte. Des neuf heures, le mari partait a son bureau, pour ne rentrer que vers cinq heures; et, les jours pairs de la semaine, il allait encore tenir des livres, apres son diner, de huit heures a minuit. D'ailleurs, aussitot qu'elle entendait le pas d'Octave, la jeune femme poussait la porte, tres reservee, presque sauvage. Il ne l'apercevait que de dos et comme fuyante, avec ses cheveux pales, serres en un mince chignon. Par cet entrebaillement discret, il avait seulement surpris jusque-la des coins d'interieur, des meubles tristes et propres, des linges d'une blancheur eteinte sous le jour gris d'une fenetre qu'il ne pouvait voir, l'angle d'un lit d'enfant au fond d'une seconde chambre, toute une solitude monotone de femme tournant du matin au soir dans les memes soins d'un menage d'employe. Jamais un bruit, du reste; l'enfant semblait muet et las comme la mere; a peine entendait-on parfois le murmure leger d'une romance, que celle-ci fredonnait pendant des heures, d'une voix mourante. Mais Octave n'en etait pas moins furieux contre cette pimbeche, ainsi qu'il la nommait. Elle l'espionnait peut-etre. En tous cas, jamais Valerie ne pourrait monter, si la porte des Pichon s'ouvrait ainsi continuellement. Justement, il croyait l'affaire en bon chemin. Un dimanche, pendant une absence du mari, il avait manoeuvre de facon a se trouver sur le palier du premier etage, au moment ou la jeune femme, en peignoir, sortait de chez sa belle-soeur pour rentrer chez elle; et elle avait du lui parler, ils etaient restes quelques minutes a echanger des politesses. Enfin, il esperait, la fois prochaine, penetrer dans l'appartement. Le reste allait tout seul, avec une femme d'un temperament pareil. Ce soir-la, on s'occupa de Valerie, chez les Campardon, pendant le diner. Octave tachait de les faire causer. Mais, comme Angele ecoutait, jetant des regards sournois a Lisa, en train de servir un gigot d'un air serieux, les parents d'abord se repandirent en eloges. L'architecte, d'ailleurs, defendait toujours la "respectabilite" de la maison, avec une conviction de locataire vaniteux, qui semblait en tirer toute une honnetete personnelle. --Oh! mon cher, des gens convenables.... Vous les avez vus chez les Josserand. Le mari n'est pas une bete: il est plein d'idees, il finira par trouver quelque chose de tres fort. Quant a la femme, elle a du cachet, comme nous disons, nous autres artistes. Madame Campardon, plus souffrante depuis la veille, couchee a demi, bien que sa maladie ne l'empechat pas de manger de fortes tranches saignantes, murmurait a son tour, languissamment: --Ce pauvre monsieur Theophile, il est comme moi, il traine.... Allez, Valerie a du merite, car ce n'est pas gai, d'avoir sans cesse pres de soi un homme tremblant la fievre, et que le mal rend le plus souvent tracassier et injuste. Au dessert, Octave, place entre l'architecte et sa femme, en apprit plus qu'il n'en demandait. Ils oubliaient Angele, ils parlaient a demi-mots, avec des coups d'oeil soulignant les doubles sens des phrases; et, quand l'expression leur manquait, ils se penchaient l'un apres l'autre, ils achevaient crument la confidence a l'oreille. En somme, ce Theophile etait un cretin et un impuissant, qui meritait d'etre ce que sa femme le faisait. Quant a Valerie, elle ne valait pas grand'chose, elle se serait tout aussi mal conduite, meme si son mari l'avait contentee, tellement la nature l'emportait. Personne n'ignorait du reste que, deux mois apres son mariage, desesperee de voir qu'elle n'aurait jamais d'enfant, et craignant de perdre sa part de l'heritage du vieux Vabre, si Theophile venait a mourir, elle s'etait fait faire son petit Camille par un garcon boucher de la rue Sainte-Anne. Campardon se pencha une derniere fois a l'oreille d'Octave. --Enfin, vous savez, mon cher, une femme hysterique! Et il mettait, dans ce mot, toute la gaillardise bourgeoise d'une indecence, le sourire lippu d'un pere de famille dont l'imagination, brusquement lachee, se repait de tableaux orgiaques. Angele baissa les yeux sur son assiette, evitant de regarder Lisa pour ne pas rire, comme si elle avait entendu. Mais la conversation