The Project Gutenberg EBook of Une Page d'Amour, by Emile Zola Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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La premiere est que beaucoup de personnes m'ont demande cet arbre. Il doit, en effet, aider les lecteurs a se retrouver, parmi les membres assez nombreux de la famille dont je me suis fait l'historien. La seconde raison est plus compliquee. Je regrette de n'avoir pas publie l'arbre dans le premier volume de la serie, pour montrer tout de suite l'ensemble de mon plan. Si je tardais encore, on finirait par m'accuser de l'avoir fabrique apres coup. Il est grand temps d'etablir qu'il a ete dresse tel qu'il est en 1868, avant que j'eusse ecrit une seule ligne; et cela ressort clairement de la lecture du premier episode, la Fortune des Rougon, ou je ne pouvais poser les origines de la famille, sans arreter avant tout la filiation et les ages. La difficulte etait d'autant plus grande, que je mettais face a face quatre generations, et que mes personnages s'agitaient dans une periode de dix-huit annees seulement. La publication de ce document sera ma reponse a ceux qui m'ont accuse de courir apres l'actualite et le scandale. Depuis 1868, je remplis le cadre que je me suis impose, l'arbre genealogique en marque pour moi les grandes lignes, sans me permettre d'aller ni a droite ni a gauche. Je dois le suivre strictement, il est en meme temps ma force et mon regulateur. Les conclusions sont toutes pretes. Voila ce que j'ai voulu et voila ce que j'accomplis. Il me reste a declarer que les circonstances seules m'ont fait publier l'arbre avec _Une page d'amour_, cette oeuvre intime et de demi-teinte. Il devait seulement etre joint au dernier volume. Huit ont paru, douze sont encore sur le chantier; c'est pourquoi la patience m'a manque. Plus tard, je le reporterai en tete de ce dernier volume, ou il fera corps avec l'action. Dans ma pensee, il est le resultat des observations de Pascal Rougon, un medecin, membre de la famille, qui conduira le roman final, conclusion scientifique de tout l'ouvrage. Le docteur Pascal l'eclairera alors de ses analyses de savant, le completera par des renseignements precis que j'ai du enlever, pour ne pas deflorer les episodes futurs. Le role naturel et social de chaque membre sera definitivement regle, et les commentaires enleveront aux mots techniques ce qu'ils ont de barbare. D'ailleurs, les lecteurs peuvent deja faire une bonne partie de ce travail. Sans indiquer ici tous les livres de physiologie que j'ai consultes, je citerai seulement l'ouvrage du docteur Lucas: _l'Heredite naturelle_, ou les curieux pourront aller chercher des explications sur le systeme physiologique qui m'a servi a etablir l'arbre genealogique des Rougon-Macquart. Aujourd'hui, j'ai simplement le desir de prouver que les romans publies par moi depuis bientot neuf ans, dependent d'un vaste ensemble, dont le plan a ete arrete d'un coup et a l'avance, et que l'on doit par consequent, tout en jugeant chaque roman a part, tenir compte de la place harmonique qu'il occupe dans cet ensemble. On se prononcera des lors sur mon oeuvre plus justement et plus largement. EMILE ZOLA. Paris, 2 avril 1878. [Illustration: ARBRE GENEALOGIQUE] UNE PAGE D'AMOUR PREMIERE PARTIE I La veilleuse, dans un cornet bleuatre, brulait sur la cheminee, derriere un livre, dont l'ombre noyait toute une moitie de la chambre. C'etait une calme lueur qui coupait le gueridon et la chaise longue, baignait les gros plis des rideaux de velours, azurait la glace de l'armoire de palissandre, placee entre les deux fenetres. L'harmonie bourgeoise de la piece, ce bleu des tentures, des meubles et du tapis, prenait a cette heure nocturne une douceur vague de nuee. Et, en face des fenetres, du cote de l'ombre, le lit, egalement tendu de velours, faisait une masse noire, eclairee seulement de la paleur des draps. Helene, les mains croisees, dans sa tranquille attitude de mere et de veuve, avait un leger souffle. Au milieu du silence, la pendule sonna une heure. Les bruits du quartier etaient morts. Sur ces hauteurs du Trocadero, Paris envoyait seul son lointain ronflement. Le petit souffle d'Helene etait si doux, qu'il ne soulevait pas la ligne chaste de sa gorge. Elle sommeillait d'un beau sommeil, paisible et fort, avec son profil correct et ses cheveux chatains puissamment noues, la tete penchee, comme si elle se fut assoupie en ecoutant. Au fond de la piece, la porte d'un cabinet grande ouverte trouait le mur d'un carre de tenebres. Mais pas un bruit ne montait. La demie sonna. Le balancier avait un battement affaibli, dans cette force du sommeil qui aneantissait la chambre entiere. La veilleuse dormait, les meubles dormaient; sur le gueridon, pres d'une lampe eteinte, un ouvrage de femme dormait. Helene, endormie, gardait son air grave et bon. Quand deux heures sonnerent, cette paix fut troublee, un soupir sortit des tenebres du cabinet. Puis, il y eut un froissement de linge, et le silence recommenca. Maintenant, une haleine oppressee s'entendait. Helene n'avait pas bouge. Mais, brusquement, elle se souleva. Un balbutiement confus d'enfant qui souffre venait de la reveiller. Elle portait les mains a ses tempes, encore ensommeillee, lorsqu'un cri sourd la fit sauter sur le tapis. --Jeanne!... Jeanne!... qu'as-tu? reponds-moi! demanda-t-elle. Et, comme l'enfant se taisait, elle murmura, tout en courant prendre la veilleuse: --Mon Dieu! elle n'etait pas bien, je n'aurais pas du me coucher. Elle entra vivement dans la piece voisine ou un lourd silence s'etait fait. Mais la veilleuse, noyee d'huile, avait une tremblante clarte qui envoyait seulement au plafond une tache ronde. Helene, penchee sur le lit de fer, ne put rien distinguer d'abord. Puis, dans la lueur bleuatre, au milieu des draps rejetes, elle apercut Jeanne raidie, la tete renversee, les muscles du cou rigides et durs. Une contraction defigurait le pauvre et adorable visage; les yeux etaient ouverts, fixes sur la fleche des rideaux. --Mon Dieu! mon Dieu! cria-t-elle, mon Dieu! elle se meurt! Et, posant la veilleuse, elle tata sa fille de ses mains tremblantes. Elle ne put trouver le pouls. Le coeur semblait s'arreter. Les petits bras, les petites jambes se tendaient violemment. Alors, elle devint folle, s'epouvantant, begayant: --Mon enfant se meurt! Au secours!... Mon enfant! mon enfant! Elle revint dans la chambre, tournant et se cognant, sans savoir ou elle allait; puis, elle rentra dans le cabinet et se jeta de nouveau devant le lit, appelant toujours au secours. Elle avait pris Jeanne entre ses bras, elle lui baisait les cheveux, promenait les mains sur son corps, en la suppliant de repondre. Un mot, un seul mot. Ou avait- elle mal? Desirait-elle un peu de la potion de l'autre jour? Peut-etre l'air l'aurait-il ranimee? Et elle s'entetait a vouloir l'entendre parler. --Dis-moi, Jeanne, oh! dis-moi, je t'en prie! Mon Dieu! et ne savoir que faire! Comme ca, brusquement, dans la nuit. Pas meme de lumiere. Ses idees se brouillaient. Elle continuait de causer a sa fille, l'interrogeant et repondant pour elle. C'etait dans l'estomac que ca la tenait; non, dans la gorge. Ce ne serait rien. Il fallait du calme. Et elle faisait un effort pour avoir elle-meme toute sa tete. Mais la sensation de sa fille raide entre ses bras lui soulevait les entrailles. Elle la regardait, convulsee et sans souffle; elle tachait de raisonner, de resister au besoin de crier. Tout a coup, malgre elle, elle cria. Elle traversa la salle a manger et la cuisine, appelant: --Rosalie! Rosalie!... Vite, un medecin!... Mon enfant se meurt! La bonne, qui couchait dans une petite piece derriere la cuisine, poussa des exclamations. Helene etait revenue en courant. Elle pietinait en chemise, sans paraitre sentir le froid de cette glaciale nuit de fevrier. Cette bonne laisserait donc mourir son enfant! Une minute s'etait a peine ecoulee. Elle retourna dans la cuisine, rentra dans la chambre. Et, rudement, a tatons, elle passa une jupe, jeta un chale sur ses epaules. Elle renversait les meubles, emplissait de la violence de son desespoir cette chambre ou dormait une paix si recueillie. Puis, chaussee de pantoufles, laissant les portes ouvertes, elle descendit elle-meme les trois etages, avec cette idee qu'elle seule ramenerait un medecin. Quand la concierge eut tire le cordon, Helene se trouva dehors, les oreilles bourdonnantes, la tete perdue. Elle descendit rapidement la rue Vineuse, sonna chez le docteur Bodin, qui avait deja soigne Jeanne; une domestique, au bout d'une eternite, vint lui repondre que le docteur etait aupres d'une femme en couches. Helene resta stupide sur le trottoir. Elle ne connaissait pas d'autre docteur dans Passy. Pendant un instant, elle battit les rues, regardant les maisons. Un petit vent glace soufflait; elle marchait avec ses pantoufles dans une neige legere, tombee le soir. Et elle avait toujours devant elle sa fille, avec cette pensee d'angoisse qu'elle la tuait en ne trouvant pas tout de suite un medecin. Alors, comme elle remontait la rue Vineuse, elle se pendit a une sonnette. Elle allait toujours demander; on lui donnerait peut-etre une adresse. Elle sonna de nouveau, parce qu'on ne se hatait pas. Le vent plaquait son mince jupon sur ses jambes, et les meches de ses cheveux s'envolaient. Enfin, un domestique vint ouvrir et lui dit que le docteur Deberle etait couche. Elle avait sonne chez un docteur, le ciel ne l'abandonnait donc pas! Alors, elle poussa le domestique pour entrer. Elle repetait: --Mon enfant, mon enfant se meurt!... Dites-lui qu'il vienne. C'etait un petit hotel plein de tentures. Elle monta ainsi un etage, luttant contre le domestique, repondant a toutes les observations que son enfant se mourait. Arrivee dans une piece, elle voulut bien attendre. Mais, des qu'elle entendit a cote le medecin se lever, elle s'approcha, elle parla a travers la porte. --Tout de suite, monsieur, je vous en supplie.... Mon enfant se meurt! Et, lorsque le medecin parut en veston, sans cravate, elle l'entraina, elle ne le laissa pas se vetir davantage. Lui, l'avait reconnue. Elle habitait la maison voisine et etait sa locataire. Aussi, quand il lui fit traverser un jardin pour raccourcir en passant par une porte de communication qui existait entre les deux demeures, eut-elle un brusque reveil de memoire. --C'est vrai, murmura-t-elle, vous etes medecin, et je le savais.... Voyez-vous, je suis devenue folle.... Depechons-nous. Dans l'escalier, elle voulut qu'il passat le premier. Elle n'eut pas amene Dieu chez elle d'une facon plus devote. En haut, Rosalie etait restee pres de Jeanne, et elle avait allume la lampe posee sur le gueridon. Des que le medecin entra, il prit cette lampe, il eclaira vivement l'enfant, qui gardait une rigidite douloureuse; seulement, la tete avait glisse, de rapides crispations couraient sur la face. Pendant une minute, il ne dit rien, les levres pincees. Helene, anxieusement, le regardait. Quand il apercut ce regard de mere qui l'implorait, il murmura: --Ce ne sera rien.... Mais il ne faut pas la laisser ici. Elle a besoin d'air. Helene, d'un geste fort, l'emporta sur son epaule. Elle aurait baise les mains du medecin pour sa bonne parole, et une douceur coulait en elle. Mais a peine eut-elle pose Jeanne dans son grand lit, que ce pauvre petit corps de fillette fut agite de violentes convulsions. Le medecin avait enleve l'abat-jour de la lampe, une clarte blanche emplissait la piece. Il alla entrouvrir une fenetre, ordonna a Rosalie de tirer le lit hors des rideaux. Helene, reprise par l'angoisse, balbutiait: --Mais elle se meurt, monsieur!... Voyez donc, voyez donc!... Je ne la reconnais plus! Il ne repondait pas, suivait l'acces d'un regard attentif. Puis, il dit: --Passez dans l'alcove, tenez-lui les mains pour qu'elle ne s'egratigne pas.... La, doucement, sans violence.... Ne vous inquietez pas, il faut que la crise suive son cours. Et tous deux, penches au-dessus du lit, ils maintenaient Jeanne, dont les membres se detendaient avec des secousses brusques. Le medecin avait boutonne son veston pour cacher son cou nu. Helene etait restee enveloppee dans le chale qu'elle avait jete sur ses epaules. Mais Jeanne, en se debattant, tira un coin du chale, deboutonna le haut du veston. Ils ne s'en apercurent point. Ni l'un ni l'autre ne se voyait. Cependant, l'acces se calma. La petite parut tomber dans un grand affaissement. Bien qu'il rassurat la mere sur l'issue de la crise, le docteur restait preoccupe. Il regardait toujours la malade, il finit par poser des questions breves a Helene, demeuree debout dans la ruelle. --Quel age a l'enfant? --Onze ans et demi, monsieur. Il y eut un silence. Il hochait la tete, se baissait pour soulever la paupiere fermee de Jeanne et regarder la muqueuse. Puis, il continua son interrogatoire, sans lever les yeux sur Helene. --A-t-elle eu des convulsions etant jeune? --Oui, monsieur, mais ces convulsions ont disparu vers l'age de six ans.... Elle est tres-delicate. Depuis quelques jours, je la voyais mal a son aise. Elle avait des crampes, des absences. --Connaissez-vous des maladies nerveuses dans votre famille? --Je ne sais pas.... Ma mere est morte de la poitrine. Elle hesitait, prise d'une honte, ne voulant pas avouer une aieule enfermee dans une maison d'alienes. Toute son ascendance etait tragique. --Prenez garde, dit vivement le medecin, voici un nouvel acces. Jeanne venait d'ouvrir les yeux. Un instant, elle regarda autour d'elle, d'un air egare, sans prononcer une parole. Puis, son regard devint fixe, son corps se renversa en arriere, les membres etendus et raidis. Elle etait tres rouge. Tout d'un coup elle blemit, d'une paleur livide, et les convulsions se declarerent. --Ne la lachez pas, reprit le docteur. Prenez-lui l'autre main. Il courut au gueridon, sur lequel, en entrant, il avait pose une petite pharmacie. Il revint avec un flacon, qu'il fit respirer a l'enfant. Mais ce fut comme un terrible coup de fouet, Jeanne donna une telle secousse, qu'elle echappa des mains de sa mere. --Non, non, pas d'ether! cria celle-ci, avertie par l'odeur. L'ether la rend folle. Tous deux suffirent a peine a la maintenir. Elle avait de violentes contractions, soulevee sur les talons et sur la nuque, comme pliee en deux. Puis, elle retombait, elle s'agitait dans un balancement qui la jetait aux deux bords du lit. Ses poings etaient serres, le pouce flechi vers la paume; par moments, elle les ouvrait, et, les doigts ecartes, elle cherchait a saisir des objets dans le vide pour les tordre. Elle rencontra le chale de sa mere, elle s'y cramponna. Mais ce qui surtout torturait celle-ci, c'etait, comme elle le disait, de ne plus reconnaitre sa fille. Son pauvre ange, au visage si doux, avait les traits renverses, les yeux perdus dans leurs orbites, montrant leur nacre bleuatre. --Faites quelque chose, je vous en supplie, murmura-t-elle. Je ne me sens plus la force, monsieur. Elle venait de se rappeler que la fille d'une de ses voisines, a Marseille, etait morte etouffee dans une crise semblable. Peut-etre le medecin la trompait-il pour l'epargner. Elle croyait, a chaque seconde, recevoir au visage le dernier souffle de Jeanne, dont la respiration entrecoupee s'arretait. Alors, navree, bouleversee de pitie et de terreur, elle pleura. Ses larmes tombaient sur la nudite innocente de l'enfant, qui avait rejete les couvertures. La docteur cependant, de ses longs doigts souples, operait des pressions legeres au bas du col. L'intensite de l'acces diminua. Jeanne, apres quelques mouvements ralenti, resta inerte. Elle etait retombee au milieu du lit, le corps allonge, les bras etendus, la tete soutenue par l'oreiller et penchee sur la poitrine. On aurait dit un Christ enfant. Helene se courba et la baisa longuement au front. --Est-ce fini? dit-elle a demi-voix. Croyez-vous a d'autres acces? Il fit un geste evasif. Puis, il repondit: --En tous cas, les autres seront moins violents. Il avait demande a Rosalie un verre et une carafe. Il emplit le verre a moitie, prit deux nouveaux flacons, compta des gouttes, et, avec l'aide d'Helene, qui soulevait la tete de l'enfant, il introduisit entre les dents serrees une cuilleree de cette potion. La lampe brulait tres-haute, avec sa flamme blanche, eclairant le desordre de la chambre, ou les meubles etaient culbutes. Les vetements qu'Helene jetait sur le dossier d'un fauteuil en se couchant, avaient glisse a terre et barraient le tapis. Le docteur, ayant marche sur un corset, le ramassa pour ne plus le rencontrer sous ses pieds. Une odeur de verveine montait du lit defait et de ces linges epars. C'etait toute l'intimite d'une femme violemment etalee. Le docteur alla lui-meme chercher la cuvette, trempa un linge, l'appliqua sur les tempes de Jeanne. --Madame, vous allez prendre froid, dit Rosalie qui grelottait. On pourrait peut-etre fermer la fenetre.... L'air est trop vif. --Non, non, cria Helene, laissez la fenetre ouverte.... N'est-ce pas, monsieur? De petits souffles de vent entraient, soulevant les rideaux. Ella ne les sentait pas. Pourtant le chale etait completement tomba de ses epaules, decouvrant la naissance de la gorge. Par derriere, son chignon denoue laissait pendre des meches folles jusqu'a ses reins. Elle avait degage ses bras nus, pour etre plus prompte, oublieuse de tout, n'ayant plus que la passion de son enfant. Et, devant elle, affaire, le medecin ne songeait pas davantage a son veston ouvert, a son col de chemise que Jeanne venait d'arracher. --Soulevez-la un peu, dit-il. Non, pas ainsi.... Donnez-moi votre main. Il lui prit la main, la posa lui-meme sous la tete de l'enfant, a laquelle il voulait faire reprendra une cuilleree de potion. Puis, il l'appela pres de lui. Il se servait d'elle comme d'un aide, et elle etait d'une obeissance religieuse, en voyant que sa fille semblait plus calme. --Venez.... Vous allez lui appuyer la tete sur votre epaule, pendant que j'ecouterai. Helene fit ce qu'il ordonnait. Alors, lui, se pencha au-dessus d'elle, pour poser son oreille sur la poitrine de Jeanne. Il avait effleure de la joue son epaule nue, et en ecoutant le coeur de l'enfant, il aurait pu entendre battre le coeur de la mere. Quand il se releva, son souffle rencontra le souffle d'Helene. --Il n'y a rien de ce cote-la, dit-il tranquillement, pendant qu'elle se rejouissait. Recouchez-la, il ne faut pas la tourmenter davantage. Mais un nouvel acces se produisit. Il fut beaucoup moins grave. Jeanne laissa echapper quelques paroles entrecoupees. Deux autres acces avorterent, a de courts intervalles. L'enfant etait tombee dans une prostration qui parut de nouveau inquieter le medecin. Il l'avait couchee, la tete tres haute, la couverture ramenee sous le menton, et pendant pres d'une heure il demeura la, a la veiller, paraissant attendre le son normal de la respiration. De l'autre cote du lit, Helene attendait egalement, sans bouger. Peu a peu, une grande paix se fit sur la face de Jeanne. La lampe l'eclairait d'une lumiere blonde. Son visage reprenait son ovale adorable, un peu allonge, d'une grace et d'une finesse de chevre. Ses beaux yeux fermes avaient de larges paupieres bleuatres et transparentes, sous lesquelles on devinait l'eclat sombre du regard. Son nez mince souffla legerement, sa bouche un peu grande eut un sourire vague. Et elle dormait ainsi, sur la nappe de ses cheveux etales, d'un noir d'encre. --Cette fois, c'est fini, dit le medecin a demi-voix. Et il se tourna, rangeant ses flacons, s'appretant a partir. Helene s'approcha, suppliante. --Oh! monsieur, murmura-t-elle, ne me quittez pas. Attendez quelques minutes. Si des acces se produisaient encore.... C'est vous qui l'avez sauvee. Il fit signe qu'il n'y avait plus rien a craindre. Pourtant, il resta, voulant la rassurer. Elle avait envoye Rosalie se coucher. Bientot, le jour parut, un jour doux et gris sur la neige qui blanchissait les toitures. Le docteur alla fermer la fenetre. Et tous deux echangerent de rares paroles, au milieu du grand silence, a voix tres-basse. --Elle n'a rien de grave, je vous assure, disait-il. Seulement, a son age, il faut beaucoup de soins.... Veillez surtout a ce qu'elle mene une vie egale, heureuse, sans secousse. Au bout d'un instant, Helene dit a son tour: --Elle est si delicate, si nerveuse.... Je ne suis pas toujours maitresse d'elle. Pour des miseres, elle a des joies et des tristesses qui m'inquietent, tant elles sont vives.... Elle m'aime avec une passion, une jalousie qui la font sangloter, lorsque je caresse un autre enfant. Il hocha la tete, en repetant: --Oui, oui, delicate, nerveuse, jalouse.... C'est le docteur Bodin qui la soigne, n'est-ce pas? Je causerai d'elle avec lui. Nous arreterons un traitement energique. Elle est a l'epoque ou la sante d'une femme se decide. En le voyant si devoue, Helene eut un elan de reconnaissance. --Ah! monsieur, que je vous remercie de toute la peine que vous avez prise! Puis, ayant eleve la voix, elle vint se pencher au-dessus du lit, de peur d'avoir reveille Jeanne. L'enfant dormait, toute rose, avec son vague sourire aux levres. Dans la chambre calmee, une langueur flottait. Une somnolence recueillie et comme soulagee avait repris les tentures, les meubles, les vetements epars. Tout se noyait et se delassait dans le petit jour entrant par les deux fenetres. Helene, de nouveau, demeurait debout dans la ruelle. Le docteur se tenait a l'autre bord du lit. Et, entre eux, il y avait Jeanne, sommeillant avec son leger souffle. --Son pere etait souvent malade, reprit doucement Helene, revenant a l'interrogatoire. Moi, je me suis toujours bien portee. Le docteur, qui ne l'avait point encore regardee, leva les yeux, et ne put s'empecher de sourire, tant il la trouvait saine et forte. Elle sourit aussi, de son bon sourire tranquille. Sa belle sante la rendait heureuse. Cependant, il ne la quittait pas du regard. Jamais il n'avait vu une beaute plus correcte. Grande, magnifique, elle etait une Junon chataine, d'un chatain dore a reflets blonds. Quand elle tournait lentement la tete, son profil prenait une purete grave de statue. Ses yeux gris et ses dents blanches lui eclairaient toute la face. Elle avait un menton rond, un peu fort, qui lui donnait un air raisonnable et ferme. Mais ce qui etonnait le docteur, c'etait la nudite superbe de cette mere. Le chale avait encore glisse, la gorge se decouvrait, les bras restaient nus. Une grosse natte, couleur d'or bruni, coulait sur l'epaule et se perdait entre les seins. Et, dans son jupon mal attache, echevelee et en desordre, elle gardait une majeste, une hauteur d'honnetete et de pudeur qui la laissait chaste sous ce regard d'homme, ou montait un grand trouble. Elle-meme, un instant, l'examina. Le docteur Deberle etait un homme de trente-cinq ans, a la figure rasee, un peu longue, l'oeil fin, les levres minces. Comme elle le regardait, elle s'apercut a son tour qu'il avait le cou nu. Et ils resterent ainsi face a face, avec la petite Jeanne endormie entre eux. Mais cet espace, tout a l'heure immense, semblait se resserrer. L'enfant avait un trop leger souffle. Alors, Helene, d'une main lente, remonta son chale et s'enveloppa, tandis que le docteur boutonnait le col de son veston. --Maman, maman, balbutia Jeanne dans son sommeil. Elle s'eveillait. Quand elle eut les yeux ouverts, elle vit le medecin et s'inquieta. --Qui est-ce? qui est-ce? demandait-elle. Mais sa mere la baisait. --Dors, ma cherie, tu as ete un peu souffrante.... C'est un ami. L'enfant paraissait surprise. Elle ne se souvenait de rien. Le sommeil la reprenait, et elle se rendormit, en murmurant d'un air tendre: --Oh! j'ai dodo!... Bonsoir, petite mere.... S'il est ton ami, il sera le mien. Le medecin avait fait disparaitre sa pharmacie. Il salua silencieusement et se retira. Helene ecouta un instant la respiration de l'enfant. Puis, elle s'oublia, assise sur le bord du lit, les regards et la pensee perdus. La lampe, laissee allumee, palissait dans le grand jour. II Le lendemain, Helene songea qu'il etait convenable d'aller remercier le docteur Deberle. La facon brusque dont elle l'avait force a la suivre, la nuit entiere passee par lui aupres de Jeanne, la laissaient genee, en face d'un service qui lui semblait sortir des visites ordinaires d'un medecin. Cependant, elle hesita pendant deux jours, repugnant a cette demarche pour des raisons qu'elle n'aurait pu dire. Ces hesitations l'occupaient du docteur; un matin, elle le rencontra et se cacha comme un enfant. Elle fut tres-contrariee ensuite de ce mouvement de timidite. Sa nature tranquille et droite protestait contre ce trouble qui entrait dans sa vie. Aussi decida-t-elle qu'elle irait remercier le docteur le jour meme. La crise de la petite avait eu lieu dans la nuit du mardi au mercredi, et l'on etait alors au samedi. Jeanne se trouvait completement remise. Le docteur Bodin, qui etait accouru tres-inquiet, avait parle du docteur Deberle avec le respect d'un pauvre vieux medecin de quartier pour un jeune confrere riche et deja celebre. Il racontait pourtant, en souriant d'un air fin, que la fortune venait du papa Deberle, un homme que tout Passy venerait. Le fils avait eu simplement la peine d'heriter d'un million et demi et d'une clientele superbe. Un garcon tres-fort, d'ailleurs, se hatait d'ajouter le docteur Bodin, et avec lequel il serait tres honore d'entrer en consultation, au sujet de la chere sante de sa petite amie Jeanne. Vers trois heures, Helene et sa fille descendirent et n'eurent que quelques pas a faire dans la rue Vineuse, pour sonner a l'hotel voisin. Toutes deux etaient encore en grand deuil. Ce fut un valet de chambre en habit et en cravate blanche qui leur ouvrit. Helene reconnut le large vestibule tendu de portieres d'Orient; seulement, une profusion de fleurs, a droite et a gauche, garnissaient des jardinieres. Le valet les avait fait entrer dans un petit salon aux tentures et au meuble reseda. Et, debout, il attendait. Alors, Helene lui donna son nom: --Madame Grandjean. Le valet poussa la porte d'un salon jaune et noir, d'un eclat extraordinaire; et, s'effacant, il repeta: --Madame Grandjean. Helene, sur le seuil, eut un mouvement de recul. Elle venait d'apercevoir, a l'autre bout, au coin de la cheminee, une jeune dame assise sur un etroit canape, que la largeur de ses jupes occupait tout entier. En face d'elle, une personne agee, qui n'avait quitte ni son chapeau ni son chale, etait en visite. --Pardon, murmura Helene, je desirais voir monsieur le docteur Deberle. Et elle reprit la main de Jeanne, qu'elle avait fait entrer devant elle. Cela l'etonnait et l'embarrassait de tomber ainsi sur cette jeune dame. Pourquoi n'avait-elle pas demande le docteur? Elle savait cependant qu'il etait marie. Justement, madame Deberle achevait un recit d'une voix rapide et un peu aigue: --Oh! c'est merveilleux, merveilleux!... Elle meurt avec un realisme!... Tenez, elle empoigne son corsage comme ca, elle renverse la tete et elle devient toute verte.... Je vous jure qu'il faut aller la voir, mademoiselle Aurelie.... Puis, elle se leva, vint jusqu'a la porte en faisant un grand bruit d'etoffes, et dit avec une bonne grace charmante: --Veuillez entrer, madame, je vous en prie.... Mon mari n'est pas la.... Mais je serai tres-heureuse, tres-heureuse, je vous assure.... Ce doit etre cette belle demoiselle qui a ete si souffrante, l'autre nuit.... Je vous en prie, asseyez-vous un instant. Helene dut accepter un fauteuil, pendant que Jeanne se posait timidement au bord d'une chaise. Madame Deberle s'etait enfoncee de nouveau dans son petit canape, en ajoutant avec un joli rire: --C'est mon jour. Oui, je recois le samedi.... Alors, Pierre introduit tout le monde. L'autre semaine, il m'a amene un colonel qui avait la goutte. --Etes-vous folle, Juliette! murmura mademoiselle Aurelie, la dame figee, une vieille amie pauvre, qui l'avait vue naitre. Il y eut un court silence. Helene donna un regard a la richesse du salon, aux rideaux et aux sieges noir et or qui jetaient un eblouissement d'astre. Des fleurs s'epanouissaient sur la cheminee, sur le piano, sur les tables; et, par les glaces des fenetres, entrait la lumiere claire du jardin, dont on apercevait les arbres sans feuilles et la terre nue. Il faisait tres-chaud, une chaleur egale de Calorifere; dans la cheminee, une seule buche se reduisait en braise. Puis, d'un autre regard, Helene comprit que le flamboiement du salon etait un cadre heureusement choisi. Madame Deberle avait des cheveux d'un noir d'encre et une peau d'une blancheur de lait. Elle etait petite, potelee, lente et gracieuse. Dans tout cet or, sous l'epaisse coiffure sombre qu'elle portait, son teint pale se dorait d'un reflet vermeil. Helene la trouva reellement adorable. --C'est affreux, les convulsions, avait repris madame Deberle. Mon petit Lucien en a eu, mais dans le premier age.... Comme vous avez du etre inquiete, madame! Enfin, cette chere enfant parait tout a fait bien, maintenant. Et, en trainant les phrases, elle regardait Helene a son tour, surprise et ravie de sa grande beaute. Jamais elle n'avait vu une femme d'un air plus royal, dans ces vetements noirs qui drapaient la haute et severe figure de la veuve. Son admiration se traduisait par un sourire involontaire, tandis qu'elle echangeait un coup d'oeil avec mademoiselle Aurelie. Toutes deux l'examinaient d'une facon si naivement charmee, que celle-ci eut comme elles un leger sourire. Alors, madame Deberle s'allongea doucement dans son canape, et prenant l'eventail pendu a sa ceinture: --Vous n'etiez pas hier a la premiere du Vaudeville, madame? --Je ne vais jamais au theatre, repondit Helene. --Oh! la petite Noemi a ete merveilleuse, merveilleuse!... Elle meurt avec un realisme!... Elle empoigne son corsage comme ca, elle renverse la tete, elle devient toute verte.... L'effet a ete prodigieux. Pendant un instant, elle discuta le jeu de l'actrice, qu'elle defendait d'ailleurs. Puis, elle passa aux autres bruits de Paris, une exposition de tableaux ou elle avait vu des toiles inouies, un roman stupide pour lequel on faisait beaucoup de reclame, une aventure risquee, dont elle parla a mots couverts avec mademoiselle Aurelie. Et elle allait ainsi d'un sujet a un autre, sans fatigue, la voix prompte, vivant la dedans comme dans un air qui lui etait propre. Helene, etrangere a ce monde, se contentait d'ecouter et placait de temps a autre un mot, une reponse breve. La porte s'ouvrit, le valet annonca: --Madame de Chermette.... Madame Tissot.... Deux dames entrerent, en grande toilette. Madame Deberle s'avanca vivement; et la traine de sa robe de soie noire, tres-chargee de garnitures, etait si longue, qu'elle l'ecartait d'un coup de talon, chaque fois qu'elle tournait sur elle-meme. Pendant un instant, ce fut un bruit rapide de voix flutees. --Que vous etes aimables!... Je ne vous vois jamais.... --Nous venons pour cette loterie, vous savez? --Parfaitement, parfaitement. --Oh! nous ne pouvons nous asseoir. Nous avons encore vingt maisons a faire. --Voyons, vous n'allez pas vous sauver. Et les deux dames finirent par se poser au bord d'un canape. Alors, les voix flutees repartirent, plus aigues. --Hein? hier, au Vaudeville? --Oh! Superbe! --Vous savez qu'elle se degrafe et qu'elle rabat ses cheveux. Tout l'effet est la. --On pretend qu'elle avale quelque chose pour devenir verte. --Non, non, les mouvements sont calcules.... Mais il fallait les trouver d'abord. --C'est prodigieux. Les deux dames s'etaient levees. Elles disparurent. Le salon retomba dans sa paix chaude. Sur la cheminee, des jacinthes exhalaient un parfum tres-penetrant. Un instant, on entendit venir du jardin la violente querelle d'une bande de moineaux qui s'abattaient sur une pelouse. Madame Deberle, avant de se rasseoir, alla tirer le store de tulle brode d'une fenetre, en face d'elle; et elle reprit sa place, dans l'or plus doux du salon. --Je vous demande pardon, dit-elle, on est envahi.... Et, tres-affectueuse, elle causa posement avec Helene. Elle paraissait connaitre en partie son histoire, sans doute par les bavardages de la maison, qui lui appartenait. Avec une hardiesse pleine de tact, et ou semblait entrer beaucoup d'amitie, elle lui parla de son mari, de cette mort affreuse dans un hotel, l'hotel du Var, rue de Richelieu. --Et vous debarquiez, n'est-ce pas? Vous n'etiez jamais venue a Paris.... Ce doit etre atroce, ce deuil chez des inconnus, au lendemain d'un long voyage, et lorsqu'on ne sait encore ou poser le pied. Helene hochait la tete lentement. Oui, elle avait passe des heures bien terribles. La maladie qui devait emporter son mari s'etait brusquement declaree, le lendemain de leur arrivee, au moment ou ils allaient sortir ensemble. Elle ne connaissait pas une rue, elle ignorait meme dans quel quartier elle se trouvait; et, pendant huit jours, elle etait restee enfermee avec le moribond, entendant Paris entier gronder sous sa fenetre, se sentant seule, abandonnee, perdue, comme au fond d'une solitude. Lorsque, pour la premiere fois, elle avait remis les pieds sur le trottoir, elle etait veuve. La pensee de cette grande chambre nue, emplie de bouteilles a potion, et ou les malles n'etaient pas meme defaites, lui donnait encore un frisson. --Votre mari, m'a-t-on dit, avait presque le double de votre age? demanda madame Deberle d'un air de profond interet, pendant que mademoiselle Aurelie tendait les deux oreilles, pour ne rien perdre. --Mais non, repondit Helene, il avait a peine six ans de plus que moi. Et elle se laissa aller a conter l'histoire de son mariage, en quelques phrases: le grand amour que son mari avait concu pour elle, lorsqu'elle habitait avec son pere, le chapelier Mouret, la rue des Petites-Maries, a Marseille; l'opposition entetee de la famille Grandjean, une riche famille de raffineurs, que la pauvrete de la jeune fille exasperait; et des noces tristes et furtives, apres les sommations legales, et leur vie precaire, jusqu'au jour ou un oncle, en mourant, leur avait legue dix mille francs de rente environ. C'etait alors que Grandjean, qui nourrissait une haine contre Marseille, avait decide qu'ils viendraient s'installer a Paris. --A quel age vous etes-vous donc mariee? demanda encore madame Deberle. --A dix-sept ans. --Vous deviez etre bien belle. La conversation tomba. Helene n'avait point paru entendre. --Madame Manguelin, annonca le valet. Une jeune femme parut, discrete et genee. Madame Deberle se leva a peine. C'etait une de ses protegees qui venait la remercier d'un service. Elle resta au plus quelques minutes, et se retira, avec une reverence. Alors, madame Deberle reprit l'entretien, en parlant de l'abbe Jouve, que toutes deux connaissaient. C'etait un humble desservant de Notre-Dame-de-Grace, la paroisse de Passy; mais sa charite faisait de lui le pretre le plus aime et le plus ecoute du quartier. --Oh! une onction! murmura-t-elle avec une mine devote. --Il a ete tres-bon pour nous, dit Helene. Mon mari l'avait connu autrefois, a Marseille.... Des qu'il a su mon malheur, il s'est charge de tout. C'est lui qui nous a installees a Passy. --N'a-t-il pas un frere? demanda Juliette. --Oui, sa mere s'etait remariee.... M. Rambaud connaissait egalement mon mari.... Il a fonde, rue de Rambuteau, une grande specialite d'huiles et de produits du Midi, et il gagne, je crois, beaucoup d'argent. Puis, elle ajouta avec gaiete: --L'abbe et son frere sont toute ma cour. Jeanne, qui s'ennuyait sur le bord de sa chaise, regardait sa mere d'un air d'impatience. Son fin visage de chevre souffrait, comme si elle eut regrette tout ce qu'on disait la; et elle semblait, par instants, flairer les parfums lourds et violents du salon, jetant des coups d'oeil obliques sur les meubles, mefiante, avertie de vagues dangers par son exquise sensibilite. Puis, elle reportait ses regards sur sa mere avec une adoration tyrannique. Madame Deberle s'apercut du malaise de l'enfant. --Voila, dit-elle, une petite demoiselle qui s'ennuie d'etre raisonnable comme une grande personne.... Tenez, il y a des livres d'images sur ce gueridon. Jeanne alla prendre un album; mais ses regards, par-dessus le livre, se coulaient vers sa mere, d'une facon suppliante. Helene, gagnee par le milieu de bonne grace ou elle se trouvait, ne bougeait pas; elle etait de sang calme et restait volontiers assise, pendant des heures. Pourtant, comme le valet annoncait coup sur coup trois dames, madame Berthier, madame de Guiraud et madame Levasseur, elle crut devoir se lever. Mais madame Deberle s'ecria: --Restez donc, il faut que je vous montre mon fils. Le cercle s'elargissait devant la cheminee. Toutes ces dames parlaient a la fois. Il y en avait une qui se disait cassee; et elle racontait que, depuis cinq jours, elle ne s'etait pas couchee avant quatre heures du matin. Une autre se plaignait amerement des nourrices; on n'en trouvait plus une qui fut honnete. Puis, la conversation tomba sur les couturieres. Madame Deberle soutint qu'une femme ne pouvait pas bien habiller; il fallait un homme. Cependant, deux dames chuchotaient a demi-voix, et comme un silence se faisait, on entendit trois ou quatre mots: toutes se mirent a rire, en s'eventant d'une main languissante. --Monsieur Malignon, annonca le domestique. Un grand jeune homme entra, mis tres-correctement. Il fut salue par de legeres exclamations. Madame Deberle, sans se lever, lui tendit la main, en disant: --Eh bien! hier, au Vaudeville? --Infect! cria-t-il, --Comment, infect!... Elle est merveilleuse, quand elle empoigna son corsage et qu'elle renverse la tete.... --Laissez donc! c'est repugnant de realisme. Alors, on discuta. Realisme etait bien vite dit. Mais le jeune homme ne voulait pas du tout du realisme. --Dans rien, entendez-vous! disait-il en haussant la voix, dans rien! ca degrade l'art. Ca finirait par voir de jolies choses sur les planches! Pourquoi Noemi ne poussait-elle pas les suites jusqu'au bout? Et il ebaucha un geste qui scandalisa toutes ces dames. Fit l'horreur! Mais madame Deberle ayant place sa phrase sur l'effet prodigieux que l'actrice produisait, et madame Levasseur ayant raconte qu'une dame avait perdu connaissance au balcon, on convint que c'etait un grand succes. Ce mot arreta net la discussion. Le jeune homme, dans un fauteuil, s'allongeait au milieu des jupes etalees. Il paraissait tres-intime chez le docteur. Il avait pris machinalement une fleur dans une jardiniere et la machonnait. Madame Deberle lui demanda: --Est-ce que vous avez lu le roman....? Mais il ne la laissa pas achever et repondit d'un air superieur: --Je ne lis que deux romans par an. Quant a l'exposition du cercle des Arts, elle ne valait vraiment pas qu'on se derangeat. Puis, tous les sujets de conversation du jour etant epuises, il vint s'accouder au petit canape de Juliette, avec laquelle il echangea quelques mots a voix basse, pendant que les autres dames causaient vivement entre elles. --Tiens! il est parti, s'ecria madame Berthier en se retournant. Je l'avais rencontre, il y a une heure, chez madame Robinot. --Oui, et il va chez madame Lecomte, dit madame Deberle. Oh! c'est l'homme le plus occupe de Paris. Et, s'adressant a Helene, qui avait suivi cette scene, elle continua: --Un garcon tres-distingue que nous aimons beaucoup.... Il a un interet chez un agent de change. Fort riche, d'ailleurs, et au courant de tout. Les dames s'en allaient. --Adieu, chere madame, je compte sur vous mercredi. --Oui, c'est cela, a mercredi. --Dites-moi, vous verra-t-on a cette soiree? On ne sait jamais avec qui on se trouve. J'irai, si vous y allez. --Eh bien! j'irai, je vous le promets. Toutes mes amities a M. de Guiraud. Quand madame Deberle revint, elle trouva Helene debout au milieu du salon. Jeanne se serrait contre sa mere, dont elle avait pris la main; et, de ses doigts convulsifs et caressants, elle l'attirait par petites secousses vers la porte. --Ah! c'est vrai, murmura la maitresse de la maison. Elle sonna le domestique. --Pierre, dites a mademoiselle Smithson d'amener Lucien. Et, dans le moment d'attente qui eut lieu, la porte s'ouvrit de nouveau, familierement, sans qu'on eut annonce personne. Une belle fille de seize ans entra, suivie d'un petit vieillard a la figure joufflue et rose. --Bonjour, soeur, dit la jeune fille en embrassant madame Deberle. --Bonjour, Pauline...., bonjour, pere...., repondit celle-ci. Mademoiselle Aurelia, qui n'avait pas bouge du coin de la cheminee, se leva pour saluer M. Letellier. Il tenait un grand magasin de soieries, boulevard des Capucines. Depuis la mort de sa femme, il promenait sa fille cadette partout, en quete d'un beau mariage. --Tu etais hier au Vaudeville? demanda Pauline. --Oh! prodigieux! repeta machinalement Juliette, debout devant une glace, en train de ramener une boucle rebelle. Pauline eut une moue d'enfant gatee. --Est-ce vexant d'etre jeune fille, on ne peut rien voir!... Je suis allee avec papa jusqu'a la porte, a minuit, pour apprendre comment la piece avait marche. --Oui, dit le pere, nous avons rencontre Matignon. Il trouvait ca tres-bien. --Tiens! s'ecria Juliette, il etait ici tout a l'heure, il trouvait ca infect.... On ne sait jamais avec lui. --Tu as eu beaucoup de monde? demanda Pauline, sautant brusquement a un autre sujet. --Oh! un monde fou, toutes ces dames! Ca n'a pas desempli.... Je suis morte.... Puis, songeant qu'elle oubliait de proceder a une presentation dans les formes, elle s'interrompit: --Mon pere et ma soeur.... madame Grandjean.... Et l'on entamait une conversation sur les enfants et sur les bobos qui inquietent tant les meres, lorsque mademoiselle Smithson, une gouvernante anglaise, se presenta, en tenant un petit garcon par la main. Madame Deberle lui adressa vivement quelques mots en anglais, pour la gronder de s'etre fait attendre. --Ah! voila mon petit Lucien! cria Pauline qui se mit a genoux devant l'enfant, avec un grand bruit de jupes. --Laisse-le, laisse-le, dit Juliette. Viens ici, Lucien; viens dire bonjour a cette demoiselle. Le petit garcon s'avanca, embarrasse. Il avait au plus sept ans, gros et court, mis avec une coquetterie de poupee. Quand il vit que tout le monde le regardait en souriant, il s'arreta; et, de ses yeux bleus etonnes, il examinait Jeanne. --Allons, murmura sa mere. Il la consulta d'un coup d'oeil, fit encore un pas. Il montrait cette lourdeur des garcons, le cou dans les epaules, les levres fortes et boudeuses, avec des sourcils sournois, legerement fronces. Jeanne devait l'intimider, parce qu'elle etait serieuse, pale et tout en noir. --Mon enfant, il faut etre aimable, toi aussi, dit Helene, en voyant l'attitude raidie de sa fille. La petite n'avait point lache le poignet de sa mere; et elle promenait ses doigts sur la peau, entre la manche et le gant. La tete basse, elle attendait Lucien de l'air inquiet d'une fille sauvage et nerveuse, prete a se sauver, devant une caresse. Cependant, lorsque sa mere la poussa doucement, elle fit a son tour un pas. --Mademoiselle, il faudra que vous l'embrassiez, reprit en riant madame Deberle. Les dames doivent toujours commencer avec lui.... Oh! la grosse bete! --Embrasse-le, Jeanne, dit Helene. L'enfant leva les yeux sur sa mere; puis, comme gagnee par l'air beta du petit garcon, prise d'un attendrissement subit devant sa bonne figure embarrassee, elle eut un sourire adorable. Son visage s'eclairait sous le flot brusque d'une grande passion interieure. --Volontiers, maman, murmura-t-elle. Et prenant Lucien par les epaules, le soulevant presque, elle le baisa fortement sur les deux joues. Il voulut bien l'embrasser ensuite. --A la bonne heure! s'ecrierent tous les assistants. Helene saluait et gagnait la porte, accompagnee par madame Deberle. --Je vous en prie, madame, disait-elle, veuillez presenter tous mes remerciements a monsieur le docteur.... Il m'a tiree l'autre nuit d'une inquietude mortelle. --Henri n'est donc pas la? interrompit M. Letellier. --Non, il rentrera tard, repondit Juliette. Et voyant mademoiselle Aurelia se lever pour sortir avec madame Grandjean, elle ajouta: --Mais vous restez a diner avec nous, c'est convenu. La vieille demoiselle, qui attendait cette invitation chaque samedi, se decida a oter son chale et son chapeau. On etouffait dans le salon. M. Letellier venait d'ouvrir une fenetre, devant laquelle il restait plante, tres occupe d'un lilas qui bourgeonnait deja. Pauline jouait a courir avec Lucien, au milieu des chaises et des fauteuils, debandes par les visites. Alors, sur le seuil, madame Deberle tendit la main a Helene, dans un geste plein de franchise amicale. --Vous permettez, dit-elle. Mon mari m'avait parle de vous, je me sentais attiree. Votre malheur, votre solitude.... Enfin, je suis bien heureuse de vous avoir vue, et je compte que nous n'en resterons pas la. --Je vous le promets et je vous remercie, repondit Helene, tres-touchee de cet elan d'affection, chez cette dame qui lui avait paru avoir la tete un peu a l'envers. Leurs mains restaient l'une dans l'autre, elles se regardaient en face, souriantes. Juliette avoua d'un air caressant la raison de sa brusque amitie: --Vous etes si belle qu'il faut bien vous aimer! Helene se mit a rire gaiement, car sa beaute la laissait paisible. Elle appela Jeanne, qui suivait d'un regard absorbe les jeux de Lucien et de Pauline. Mais madame Deberle retint la fillette un instant encore, en reprenant: --Vous etes bons amis desormais, dites-vous au revoir. Et les deux enfants s'envoyerent chacun un baiser du bout des doigts. III Chaque mardi, Helene avait a diner M. Rambaud et l'abbe Jouve. C'etaient eux qui, dans les premiers temps de son veuvage, avaient force sa porte et mis leurs couverts, avec un sans-gene amical, pour la tirer au moins une fois par semaine de la solitude ou elle vivait. Puis, ces diners du mardi etaient devenus une veritable institution. Les convives s'y retrouvaient, comme a un devoir, juste a sept heures sonnant, avec la meme joie tranquille. Ce mardi-la, Helene, assise pres d'une fenetre, travaillait a un ouvrage de couture, profitant des dernieres lueurs du crepuscule, en attendant ses invites. Elle vivait la ses journees, dans une paix tres-douce. Sur ces hauteurs, les bruits se mouraient. Elle aimait cette vaste chambre, si calme, avec son luxe bourgeois, son palissandre et son velours bleu. Lorsque ses amis l'avaient installee, sans qu'elle s'occupat de rien, elle avait un peu souffert, les premieres semaines, de ce gros luxe ou M. Rambaud venait d'epuiser son ideal d'art et de confort, a la vive admiration de l'abbe, qui s'etait recuse; mais elle finissait par etre tres heureuse dans ce milieu, en le sentant solide et simple comme son coeur. Les rideaux lourds, les meubles sombres et cossus, ajoutaient a sa tranquillite. La seule recreation qu'elle prit pendant ses longues heures de travail, etait de donner un regard au vaste horizon, au grand Paris qui deroulait devant elle la mer houleuse de ses toitures. Son coin de solitude ouvrait sur cette immensite. --Maman, je ne vois plus clair, dit Jeanne, assise pres d'elle sur une chaise basse. Et elle laissa tomber son ouvrage, regardant Paris que de grandes ombres noyaient. D'ordinaire, elle etait peu bruyante. Il fallait que sa mere se fachat pour la decider a sortir; sur l'ordre formel du docteur Bodin, elle l'emmenait pendant deux heures chaque jour au bois de Boulogne; et c'etait la leur unique promenade, elles n'etaient pas descendues trois fois dans Paris en dix-huit mois. Nulle part l'enfant ne semblait plus gaie que dans la grande chambre bleue. Helene avait du renoncer a lui faire apprendre la musique. Un orgue jouant dans le silence du quartier la laissait tremblante, les yeux humides. Elle aidait sa mere a coudre des layettes pour les pauvres de l'abbe Jouve. La nuit etait completement venue, lorsque Rosalie entra avec une lampe. Elle paraissait toute retournee, dans son coup de feu de cuisiniere. Le diner du mardi etait le seul evenement de la semaine qui mettait en l'air la maison. --Ces messieurs ne viennent donc pas ce soir, madame? demanda-t-elle. Helene regarda la pendule. --Il est sept heures moins un quart, ils vont arriver. Rosalie etait un cadeau de l'abbe Jouve. Il l'avait prise a la gare d'Orleans, le jour ou elle debarquait, de facon qu'elle ne connaissait pas un pave de Paris. C'etait un ancien condisciple de seminaire, le cure d'un village beauceron, qui la lui avait envoyee. Elle etait courte, grasse, la figure ronde sous son etroit bonnet, les cheveux noirs et durs, avec un nez ecrase et une bouche rouge. Et elle triomphait dans les petits plats, car elle avait grandi au presbytere, avec sa marraine, la servante du cure. --Ah! voila monsieur Rambaud! dit-elle en allant ouvrir, avant qu'on eut sonne. M. Rambaud, grand, carre, montra sa large figure de notaire de province. Ses quarante-cinq ans etaient deja tout gris. Mais ses gros yeux bleus gardaient l'air etonne, naif et doux d'un enfant. --Et voila monsieur l'abbe, tout notre monde y est! reprit Rosalie, en ouvrant de nouveau la porte. Pendant que M. Rambaud, apres avoir serre la main d'Helene, s'asseyait sans parler, souriant en homme qui est chez lui, Jeanne s'etait jetee au cou de l'abbe. --Bonjour, bon ami! dit-elle. J'ai ete bien malade. --Bien malade, ma cherie! Les deux hommes s'inquieterent, l'abbe surtout, un petit homme sec, avec une grosse tete, sans grace, habille a la diable, et dont les yeux a demi fermes s'agrandirent et s'emplirent d'une belle lumiere de tendresse. Jeanne, lui laissant une de ses mains, avait donne l'autre a M. Rambaud. Tous deux la tenaient et la couvaient de leurs regards anxieux. Il fallut qu'Helene racontat la crise. L'abbe faillit se facher, parce qu'elle ne l'avait pas prevenu. Et ils la questionnaient: au moins c'etait bien fini, l'enfant n'avait plus rien eu? La mere souriait. --Vous l'aimez plus que moi, vous finiriez par m'effrayer, dit-elle. Non, elle n'a plus rien ressenti, quelques douleurs dans les membres seulement, avec des pesanteurs de tete.... Mais nous allons combattre tout ca energiquement. --Madame est servie, vint annoncer la bonne. La salle a manger etait meublee en acajou, une table, un buffet et huit chaises. Rosalie alla tirer les rideaux de reps rouge. Une suspension tres simple, une lampe de porcelaine blanche dans un cercle de cuivre, eclairait le couvert, les assiettes symetriques et le potage qui fumait. Chaque mardi, le diner ramenait les memes conversations. Mais, ce jour-la, on causa naturellement du docteur Deberle. L'abbe Jouve en fit un grand eloge, bien que le docteur ne fut guere devot. Il le citait comme un homme d'un caractere droit, d'un coeur charitable, tres-bon pere et tres-bon mari, donnant enfin les meilleurs exemples. Quant a madame Deberle, elle etait excellente, malgre les allures un peu vives, qu'elle devait a sa singuliere education parisienne. En un mot, un menage charmant. Helene parut heureuse; elle avait juge le menage ainsi, et ce que lui disait l'abbe l'engageait a continuer des relations, qui l'effrayaient un peu d'abord. --Vous vous enfermez trop, declara le pretre. --Sans doute, appuya M. Rambaud. Helene les regardait avec son calme sourire, comme pour leur dire qu'ils lui suffisaient et qu'elle redoutait toute amitie nouvelle. Mais dix heures sonnerent, l'abbe et son frere prirent leurs chapeaux. Jeanne venait de s'endormir sur un fauteuil, dans la chambre. Ils se pencherent un instant, hocherent la tete d'un air satisfait en voyant la paix de son sommeil. Puis, ils partirent sur la pointe des pieds; et, dans l'antichambre, baissant la voix: --A mardi. --J'oubliais, murmura l'abbe qui remonta deux marches. La mere Fetu est malade. Vous devriez aller la voir. --J'irai demain, repondit Helene. L'abbe l'envoyait volontiers chez ses pauvres. Ils avaient ensemble toutes sortes de conversations a voix basse, des affaires a eux, sur lesquelles ils s'entendaient a demi-mot, et dont ils ne parlaient jamais devant le monde. Le lendemain, Helene sortit seule; elle evitait d'emmener Jeanne, depuis que l'enfant etait restee deux jours frissonnante, au retour d'une visite de charite chez un vieillard paralytique. Dehors, elle suivit la rue Vineuse, prit la rue Raynouard et s'engagea dans le passage des Eaux, un etrange escalier etrangle entre les murs des jardins voisins, une ruelle escarpee qui descend sur le quai, des hauteurs de Passy. Au bas de cette pente, dans une maison delabree, la mere Fetu habitait une mansarde, eclairee par une lucarne ronde, et qu'un miserable lit, une table boiteuse et une chaise depaillee emplissaient. --Ah! ma bonne dame, ma bonne dame...., se mit-elle a geindre, lorsqu'elle vit entrer Helene. La mere Fetu etait couchee. Toute ronde malgre sa misere, comme enflee et la face bouffie, elle ramenait de ses mains gourdes le lambeau de drap qui la couvrait. Elle avait de petits yeux fins, une voix pleurarde, une humilite bruyante qu'elle traduisait par un flot de paroles. --Ah! ma bonne dame, je vous remercie!... Oh! la, la, que je souffre! C'est comme si des chiens me mangeaient le cote.... Oh! bien sur, j'ai une bete dans le ventre. Tenez, c'est la, vous voyez. La peau n'est pas entamee, le mal est dedans.... Oh! la, la, ca ne cesse pas depuis deux jours. S'il est possible, bon Dieu! de tant souffrir.... Ah! ma bonne dame, merci! Vous n'oubliez pas le pauvre monde. Ca vous sera compte, oui, ca vous sera compte.... Helene s'etait assise. Puis, apercevant un pot de tisane fumant sur la table, elle emplit une tasse qui etait a cote, et la tendit a la malade. Pres du pot, il y avait un paquet de sucre, deux oranges, d'autres douceurs. --On est venu vous voir? demanda-t-elle. --Oui, oui, une petite dame. Mais ca ne sait pas.... Ce n'est pas de tout ca qu'il me faudrait. Ah! si j'avais un peu de viande! La voisine mettrait le pot au feu.... La, la, ca me pince plus fort. Vrai, on dirait un chien.... Ah! si j'avais un peu de bouillon.... Et, malgre les souffrances qui la tordaient, elle suivait de ses yeux fins Helene, occupee a fouiller dans sa poche. Quand elle lui vit poser sur la table une piece de dix francs, elle se lamenta davantage, avec des efforts pour s'asseoir. Tout en se debattant, elle allongea le bras, la piece disparut, pendant qu'elle repetait: --Mon Dieu! c'est encore une crise. Non, je ne puis plus durer comme ca.... Dieu vous le rendra, ma bonne dame. Je lui dirai qu'il vous le rende.... Tenez, ce sont des elancements qui me traversent tout le corps.... Monsieur l'abbe m'avait bien promis que vous viendriez. Il n'y a que vous pour savoir faire. Je vais acheter un peu de viande.... Voila que ca me descend dans les cuisses. Aidez-moi, je ne peux plus, je ne peux plus.... Elle voulait se retourner. Helene retira ses gants, la saisit le plus doucement possible et la recoucha. Comme elle etait encore penchee, la porte s'ouvrit, et elle fut si surprise de voir entrer la docteur Deberle, qu'une rougeur monta a ses joues. Lui aussi avait donc des visites dont il ne parlait pas? --C'est monsieur le medecin, begayait la vieille. Vous etes tous bien bons, que le ciel vous benisse tous! Le docteur avait salue discretement Helene. La mere Fetu, depuis qu'il etait entre, ne geignait plus si fort. Elle gardait seulement une petite plainte sifflante et continue d'enfant qui souffre. Elle avait bien vu que la bonne dame et le docteur se connaissaient, et elle ne les quittait plus du regard, allant de l'un a l'autre, avec un sourd travail dans les mille rides de son visage. Le docteur lui posa quelques questions, percuta le cote droit. Puis, se tournant vers Helene qui venait de se rasseoir, il murmura: --Ce sont des coliques hepatiques. Elle sera sur pied dans quelques jours. Et, dechirant une page de son carnet sur laquelle il avait ecrit quelques lignes, il dit a la mere Fetu: --Tenez, vous ferez porter cela chez le pharmacien de la rue de Passy, et vous prendrez toutes les deux heures une cuilleree de la potion qu'on vous donnera. Alors, de nouveau, elle eclata en benedictions. Helene restait assise. Le docteur parut s'attarder, la regardant, lorsque leurs yeux se rencontraient. Puis, il salua et se retira le premier, par discretion. Il n'avait pas descendu un etage, que la mere Fetu reprenait ses gemissements. --Ah! quel brave medecin!... Pourvu que son remede me fasse quelque chose! J'aurais du ecraser de la chandelle avec des pissenlits, ca ote l'eau qui est dans le corps.... Ah! vous pouvez dire que vous connaissez la un brave medecin! Vous le connaissez peut-etre bien depuis longtemps?... Mon Dieu! que j'ai soif! J'ai le feu dans le sang.... Il est marie, n'est-ce pas? Il merite bien d'avoir une bonne femme et de beaux enfants.... Enfin, ca fait plaisir de voir que les braves gens se connaissent. Helene s'etait levee pour lui donner a boire. --Eh bien! au revoir, mere Fetu, dit-elle. A demain. --C'est cela.... Que vous etes bonne!... Si j'avais seulement un peu de linge! Voyez ma chemise, elle est en deux. Je suis couchee sur un fumier.... Ca ne fait rien, le bon Dieu vous rendra tout ca. Le lendemain, lorsque Helene arriva, le docteur Deberle etait chez la mere Fetu. Assis sur la chaise, il redigeait une ordonnance, pendant que la vieille femme parlait avec sa volubilite larmoyante. --Maintenant, monsieur, c'est comme un plomb.... Pour sur, j'ai du plomb dans le cote. Ca pese cent livres, je ne peux pas me retourner. Mais quand elle apercut Helene, elle ne s'arreta plus. --Ah! c'est la bonne dame.... Je le disais bien a ce cher monsieur: Elle viendra, le ciel tomberait qu'elle viendrait tout de meme.... Une vraie sainte, un ange du paradis, et belle, si belle qu'on se mettrait a genoux dans les rues pour la voir passer.... Ma bonne dame, ca ne va pas mieux. A cette heure, j'ai un plomb la.... Oui, je lui ai raconte tout ce que vous faisiez pour moi. L'empereur ne ferait pas davantage.... Ah! il faudrait etre bien mechant pour ne pas vous aimer, bien mechant.... Pendant qu'elle lachait ces phrases en roulant la tete sur le traversin, ses petits yeux a demi clos, le docteur souriait a Helene, qui restait tres-genee. --Mere Fetu, murmura-t-elle, je vous apportais un peu de linge.... --Merci, merci, Dieu vous le rendra.... C'est comme ce cher monsieur, il fait plus de bien au pauvre monde que tous les gens dont c'est le metier. Vous ne savez pas qu'il m'a soignee pendant quatre mois; et des medicaments, et du bouillon, et du vin. On n'en trouve pas beaucoup des riches comme ca, si honnetes avec un chacun. Encore un ange du bon Dieu.... Oh! la, la, c'est une vraie maison que j'ai dans le ventre.... A son tour, le docteur parut embarrasse. Il se leva, voulut donner sa chaise a Helene. Mais celle-ci, bien qu'elle fut venue avec le projet de passer la un quart d'heure, refusa en disant: --Merci, monsieur, je suis tres-pressee. Cependant, la mere Fetu, tout en continuant a rouler la tete, venait d'allonger le bras, et le paquet de linge avait disparu au fond du lit. Puis, elle continua: --Ah! on peut bien dire que vous faites la paire.... Je dis ca, sans vouloir vous offenser, parce que c'est vrai.... Qui a vu l'un a vu l'autre. Les braves gens se comprennent.... Mon Dieu! donnez-moi la main, que je me retourne!... Oui, oui, ils se comprennent.... --Au revoir, mere Fetu, dit Helene, qui laissa la place au docteur. Je ne crois pas que je passerai demain. Pourtant, elle monta encore le jour suivant. La vieille femme sommeillait. Des qu'elle s'eveilla et qu'elle la reconnut, tout en noir, sur la chaise, elle cria: --Il est venu.... Vrai, je ne sais pas ce qu'il m'a fait prendre, je suis raide comme un baton.... Ah! nous avons cause de vous. Il m'a demande toutes sortes de choses, et si vous etiez triste d'ordinaire, et si vous aviez toujours la meme figure.... C'est un homme si bon! Elle avait ralenti la voix, elle semblait attendre sur le visage d'Helene l'effet de ses paroles, de cet air calin et anxieux des pauvres qui veulent faire plaisir au monde. Sans doute, elle pensa voir, au front de la bonne dame, un pli de mecontentement, car sa grosse figure bouffie, tendue et allumee, s'eteignit tout d'un coup. Elle reprit en begayant: --Je dors toujours. Je suis peut-etre bien empoisonnee.... Il y a une femme, rue de l'Annonciation, qu'un pharmacien a tuee en lui donnant une drogue pour une autre. Helene, ce jour-la, s'attarda pres d'une demi-heure chez la mere Fetu, l'ecoutant parler de la Normandie, ou elle etait nee, et ou l'on buvait de si bon lait. Apres un silence: --Est-ce que vous connaissez le docteur depuis longtemps? demanda-t-elle negligemment. La vieille femme, allongee sur le dos, leva a demi les paupieres et les referma. --Ah! oui, par exemple! repondit-elle a voix presque basse. Son pere m'a soignee avant 48, et il l'accompagnait. --On m'a dit que le pere etait un saint homme. --Oui, oui.... Un peu braque.... Le fils, voyez-vous, vaut encore mieux. Quand il vous touche, on croirait des mains de velours. Il y eut un nouveau silence. --Je vous conseille de faire tout ce qu'il vous dira, reprit Helene. Il est tres-savant, il a sauve ma fille. --Bien sur! s'ecria la mere Fetu, qui s'animait. On peut avoir confiance, il a ressuscite un petit garcon qu'on allait emporter.... Oh! vous ne m'empecherez pas de le dire, il n'y en a pas deux comme lui. J'ai la main chanceuse, je tombe sur la creme des honnetes gens.... Aussi, je remercie le bon Dieu tous les soirs. Je ne vous oublie ni l'un ni l'autre, allez! Vous etes ensemble dans mes prieres.... Que le bon Dieu vous protege et vous accorde tout ce que vous pouvez souhaiter! Qu'il vous comble de ses tresors! Qu'il vous garde une place dans son paradis! Elle s'etait soulevee, et, les mains jointes, elle semblait implorer le ciel avec une ferveur extraordinaire. Helene la laissa longtemps aller ainsi, et meme elle souriait. L'humilite bavarde de la vieille femme finissait par la bercer et l'assoupir d'une facon tres-douce. Lorsqu'elle partit, elle lui promit un bonnet et une robe, pour le jour ou elle se leverait. Toute la semaine, Helene s'occupa de la mere Fetu. La visite qu'elle lui faisait chaque apres-midi, entrait dans ses habitudes. Elle s'etait surtout prise d'une singuliere amitie pour le passage des Eaux. Cette ruelle escarpee lui plaisait par sa fraicheur et son silence, par son pave toujours propre, que lavait, les jours de pluie, un torrent coulant des hauteurs. Quand elle arrivait, elle avait, d'en haut, une etrange sensation, en regardant s'enfoncer la pente raide du passage, le plus souvent desert, connu a peine de quelques habitants des rues voisines. Puis, elle se hasardait, elle entrait par une voute, sous la maison qui borde la rue Raynouard; et elle descendait a petits pas les sept etages de larges marches, le long desquelles passe le lit d'un ruisseau cailloute, occupant la moitie de l'etroit couloir. Les murs des jardins, a droite et a gauche, se renflaient, manges d'une lepre grise; des arbres allongeaient leurs branches, des feuillages pleuvaient, un lierre jetait la draperie de son epais manteau; et toutes ces verdures, qui ne laissaient voir que des coins bleus de ciel, faisaient un jour verdatre tres-doux et tres-discret. Au milieu de la descente, elle s'arretait pour souffler, s'interessant au reverbere qui pendait la, ecoutant des rires, dans les jardins, derriere des portes qu'elle n'avait jamais vues ouvertes. Parfois, une vieille montait, en s'aidant de la rampe de fer, noire et luisante, scellee a la muraille de droite; une dame s'appuyait sur son ombrelle comme sur une canne; une bande de gamins degringolaient en tapant leurs souliers. Mais presque toujours elle restait seule, et c'etait un grand charme que cet escalier recueilli et ombrage, pareil a un chemin creux dans les forets. En bas, elle levait les yeux. La vue de cette pente si raide ou elle venait de se risquer, lui donnait une legere peur. Chez la mere Fetu, elle entrait avec la fraicheur et la paix du passage des Eaux dans ses vetements. Ce trou de misere et de douleur ne la blessait plus. Elle y agissait comme chez elle, ouvrant la lucarne ronde, pour renouveler l'air, deplacant la table, lorsqu'elle la genait. La nudite de ce grenier, les murs blanchis a la chaux, les meubles eclopes, la ramenaient a une simplicite d'existence qu'elle avait parfois revee, etant jeune fille. Mais ce qui la charmait surtout, c'etait l'emotion attendrie dans laquelle elle vivait la: son role de garde-malade, les continuelles lamentations de la vieille femme, tout ce qu'elle voyait et sentait autour d'elle la laissait frissonnante d'une pitie immense. Elle avait fini par attendre avec une visible impatience la visite du docteur Deberle. Elle le questionnait sur l'etat de la mere Fetu; puis, ils causaient un instant d'autre chose, debout l'un pres de l'autre, se regardant bien en face. Une intimite s'etablissait entre eux. Ils s'etonnaient en decouvrant qu'ils avaient des gouts semblables. Ils se comprenaient souvent sans ouvrir les levres, le coeur tout d'un coup noye de la meme charite debordante. Et rien n'etait plus doux, pour Helene, que cette sympathie, qui se nouait en dehors des cas ordinaires, et a laquelle elle cedait sans resistance, tout amollie de pitie. Elle avait eu peur du docteur d'abord; dans son salon, elle aurait garde la froideur mefiante de sa nature. Mais la, ils se trouvaient loin du monde, partageant l'unique chaise, presque heureux de ces pauvres et laides choses qui les rapprochaient, en les attendrissant. Au bout de la semaine, ils se connaissaient comme s'ils avaient vecu des annees cote a cote. Le taudis de la mere Fetu s'emplissait de lumiere, dans cette communion de leur bonte. Cependant, la vieille femme se remettait bien lentement. Le docteur etait surpris et l'accusait de se dorloter, lorsqu'elle lui racontait que maintenant elle avait un plomb dans les jambes. Elle geignait toujours, elle restait sur le dos, a rouler la tete; et elle fermait les yeux, comme pour les laisser libres. Meme, un jour, elle parut s'endormir; mais, sous ses paupieres, un coin de ses petits yeux noirs les guettait. Enfin, elle dut se lever. Le lendemain, Helene lui apporta la robe et le bonnet qu'elle lui avait promis. Quand le docteur fut la, la vieille s'ecria tout d'un coup: --Mon Dieu! et la voisine qui m'a dit de voir a son pot-au-feu! Elle sortit, elle tira la porte derriere elle, les laissant tous deux seuls. Ils continuerent d'abord leur conversation, sans s'apercevoir qu'ils etaient enfermes. Le docteur pressait Helene de descendre parfois passer l'apres-midi dans son jardin, rue Vineuse. --Ma femme, dit-il, doit vous rendre votre visite, et elle vous renouvellera mon invitation.... Cela ferait beaucoup de bien a votre fille. --Mais je ne refuse pas, je ne demande pas qu'on vienne me chercher en grande ceremonie, dit-elle en riant. Seulement, j'ai peur d'etre indiscrete.... Enfin, nous verrons. Ils causerent encore. Puis, le docteur s'etonna. --Ou diable est-elle allee? Il y a un quart d'heure qu'elle est sortie pour ce pot-au-feu. Helene vit alors que la porte etait fermee. Cela ne la blessa pas tout de suite. Elle parlait de madame Deberle, dont elle faisait un vif eloge a son mari. Mais, comme le docteur tournait continuellement la tete du cote de la porte, elle finit par se sentir genee. --C'est bien singulier qu'elle ne revienne pas, murmura-t-elle a son tour. Leur conversation tomba. Helene, ne sachant que faire, ouvrit la Lucarne; et quand elle se retourna, ils eviterent de se regarder. Des rires d'enfant entraient par la lucarne, qui taillait une lune bleue, tres-haut, dans le ciel. Ils etaient bien seuls, caches a tous les regards, n'ayant que cette trouee ronde qui les voyait. Les enfants se turent, au loin; un silence frissonnant regna. Personne ne serait venu les chercher dans ce grenier perdu. Leur embarras grandissait. Helene alors, mecontente d'elle, regarda fixement le docteur. --Je suis accable de visites, dit-il aussitot. Puisqu'elle ne reparait pas, je me sauve. Et il s'en alla. Helene s'etait assise. La mere Fetu rentra immediatement, avec un flot de paroles. --Ah! je ne puis pas me trainer, j'ai eu une faiblesse.... Il est donc parti, le cher monsieur? Bien sur, il n'y a pas de commodites ici. Vous etes tous les deux des anges du ciel, de passer votre temps avec une malheureuse comme moi. Mais le bon Dieu vous rendra tout ca.... C'est descendu dans les pieds, aujourd'hui. J'ai du m'asseoir sur une marche. Et je ne savais plus, parce que vous ne faisiez pas de bruit.... Enfin, je voudrais des chaises. Si j'avais seulement un fauteuil! Mon matelas est bien mauvais. J'ai honte quand vous venez.... Toute la maison est a vous, et je me jetterais dans le feu, s'il le fallait. Le bon Dieu le sait, je le lui dis assez souvent.... O mon Dieu! faites que le bon monsieur et la bonne dame soient satisfaits dans tous leurs desirs. Au nom du Pere, du Fils, du Saint- Esprit, ainsi soit-il! Helene l'ecoutait, et elle eprouvait une singuliere gene. Le visage bouffi de la mere Fetu l'inquietait. Jamais non plus elle n'avait ressenti un pareil malaise dans l'etroite piece. Elle en voyait la pauvrete sordide, elle souffrait du manque d'air, de toutes les decheances de la misere enfermees la. Elle se hata de s'eloigner, blessee par les benedictions dont la mere Fetu la poursuivait. Une autre tristesse l'attendait dans le passage des Eaux. Au milieu de ce passage, a droite en descendant, se trouve dans le mur une sorte d'excavation, quelque puits abandonne, ferme par une grille. Depuis deux jours, en passant, elle entendait, au fond de ce trou, les miaulements d'un chat. Comme elle montait, les miaulements recommencerent, mais si lamentables, qu'ils exhalaient une agonie. La pensee que la pauvre bete, jetee dans l'ancien puits, y mourait longuement de faim, brisa tout d'un coup le coeur d'Helene. Elle pressa le pas, avec la pensee qu'elle n'oserait de longtemps se risquer le long de l'escalier, de peur d'y entendre ce miaulement de mort. Justement, on etait au mardi. Le soir, a sept heures, comme Helene achevait une petite brassiere, les deux coups de sonnette habituels retentirent, et Rosalie ouvrit la porte, en disant: --C'est monsieur l'abbe qui arrive le premier, aujourd'hui.... Ah! voici monsieur Rambaud. Le diner fut tres-gai, Jeanne allait mieux encore, et les deux freres, qui la gataient, obtinrent qu'elle mangerait un peu de salade, qu'elle adorait, malgre la defense formelle du docteur Bodin. Puis, lorsqu'on passa dans la chambre, l'enfant encouragee se pendit au cou de sa mere en murmurant: --Je t'en prie, petite mere, mene-moi demain avec toi chez la vieille femme. Mais le pretre et M. Rambaud furent les premiers a la gronder. On ne pouvait pas la mener chez les malheureux, puisqu'elle ne savait pas s'y conduire. La derniere fois, elle avait eu deux evanouissements, et durant trois jours, meme pendant son sommeil, ses yeux gonfles ruisselaient. --Non, non, repeta-t-elle, je ne pleurerai pas, je le promets. Alors, sa mere l'embrassa, en disant: --C'est inutile, ma cherie, la vieille femme se porte bien.... Je ne sortirai plus, je resterai toute la journee avec toi. IV La semaine suivante, lorsque madame Deberle rendit a madame Grandjean sa visite, elle se montra d'une amabilite pleine de caresses. Et, sur le seuil, comme elle se retirait: --Vous savez ce que vous m'avez promis.... Le premier jour de beau temps, vous descendez au jardin et vous amenez Jeanne. C'est une ordonnance du docteur. Helene souriait. --Oui, oui, la chose est entendue. Comptez sur nous. Trois jours plus tard, par une claire apres-midi de fevrier, elle descendit en effet avec sa fille. La concierge leur ouvrit la porte de communication. Au fond du jardin, dans une sorte de serre transformee en pavillon japonais, elles trouverent madame Deberle, ayant aupres d'elle sa soeur Pauline, toutes deux les mains abandonnees, avec des ouvrages de broderie sur une petite table, qu'elles avaient poses la et oublies. --Ah! que c'est donc aimable a vous! dit Juliette. Tenez, mettez-vous ici.... Pauline, pousse cette table.... Vous voyez, il fait encore un peu frais, lorsqu'on reste assis, et de ce pavillon nous surveillerons tres-bien les enfants.... Allons, jouez, mes enfants. Surtout, prenez garde de tomber. La large baie du pavillon etait ouverte, et de chaque cote on avait tire dans leurs chassis des glaces mobiles; de sorte que le jardin se developpait de plain-pied, comme au seuil d'une tente. C'etait un jardin bourgeois, avec une pelouse centrale, flanquee de deux corbeilles. Une simple grille le fermait sur la rue Vineuse; seulement, un tel rideau de verdure avait grandi la, que de la rue aucun regard ne pouvait penetrer; des lierres, des clematites, des chevrefeuilles se collaient et s'enroulaient a la grille, et, derriere ce premier mur de feuillage, s'en haussait un second, fait de lilas et de faux ebeniers. Meme l'hiver, les feuilles persistantes des lierres et l'entrelacement des branches suffisaient a barrer la vue. Mais le grand charme etait, au fond, quelques arbres de haute futaie, des ormes superbes qui masquaient la muraille noire d'une maison a cinq etages. Ils mettaient, dans cet etranglement des constructions voisines, l'illusion d'un coin de parc et semblaient agrandir demesurement ce jardinet parisien, que l'on balayait comme un salon. Entre deux ormes pendait une balancoire, dont l'humidite avait verdi la planchette. Helene regardait, se penchait pour mieux voir. --Oh! c'est un trou, dit negligemment madame Deberle. Mais, a Paris, les arbres sont si rares.... On est bien heureux d'en avoir une demi- douzaine a soi. --Non, non, vous etes tres-bien, murmurait Helene. C'est charmant. Ce jour-la, dans le ciel pale, le soleil mettait une poussiere de lumiere blonde. C'etait, entre les branches sans feuilles, une pluie lente de rayons. Les arbres rougissaient, on voyait les fins bourgeons violatres attendrir le ton gris de l'ecorce. Et sur la pelouse, le long des allees, les herbes et les graviers avaient des pointes de clarte, qu'une brume legere, au ras du sol, noyait et fondait. Il n'y avait pas une fleur, la gaiete seule du soleil sur la terre nue annoncait le printemps. --Maintenant, c'est encore un peu triste, reprit madame Deberle. Vous verrez en juin, on est dans un vrai nid. Les arbres empechent les gens d'a cote d'espionner, et nous sommes alors completement chez nous.... Mais elle s'interrompit pour crier: --Lucien, veux-tu bien ne pas toucher a la fontaine! Le petit garcon, qui faisait les honneurs du jardin a Jeanne, venait de la conduire devant une fontaine, sous le perron, et la il avait tourne le robinet, presentant le bout de ses bottines pour les mouiller. C'etait un jeu qu'il adorait. Jeanne, tres-grave, le regardait se tremper les pieds. --Attends, dit Pauline qui se leva, je vais le faire tenir tranquille. Juliette la retint. --Non, non, tu es plus ecervelee que lui. L'autre jour, on aurait cru que vous aviez pris un bain tous tes deux.... C'est singulier qu'une grande fille ne puisse pas rester deux minutes assise.... Et, se tournant: --Entends-tu, Lucien, ferme le robinet tout de suite! L'enfant, effraye, voulut obeir. Mais il tourna la clef davantage, l'eau coula avec une raideur et un bruit qui acheverent de lui faire perdre la tete. Il recula, eclabousse jusqu'aux epaules. --Ferme le robinet tout de suite! repetait sa mere, dont un flot de sang empourprait les joues. Alors, Jeanne, muette jusque-la, s'approcha de la fontaine avec toutes sortes de precautions, pendant que Lucien eclatait en sanglots, en face de cette eau enragee dont il avait peur et qu'il ne savait plus comment arreter. Elle mit sa jupe entre ses jambes, allongea ses poignets nus pour ne pas mouiller ses manches, et ferma le robinet, sans recevoir une seule eclaboussure. Brusquement, le deluge cessa. Lucien, etonne, frappe de respect, rentra ses larmes et leva ses gros yeux sur la demoiselle. --Vraiment, cet enfant me met hors de moi, reprit madame Deberle, qui redevenait toute blanche et s'allongeait comme brisee de fatigue. Helene crut devoir intervenir. --Jeanne, dit-elle, prends-lui la main, jouez a vous promener. Jeanne prit la main de Lucien, et, gravement, ils s'en allerent par les allees, a petits pas. Elle etait beaucoup plus grande que lui, il avait le bras en l'air; mais ce jeu majestueux, qui consistait a tourner en ceremonie autour de la pelouse, semblait les absorber l'un et l'autre et donner une grande importance a leurs personnes. Jeanne, comme une vraie dame, avait les regards flottants et perdus. Lucien ne pouvait s'empecher, par moments, de risquer un coup d'oeil sur sa compagne. Ils ne se disaient pas un mot. --Ils sont droles, murmura madame Deberle, souriante et calmee. Il faut dire que votre Jeanne est une bien charmante enfant.... Elle est d'une obeissance, d'une sagesse.... --Oui, quand elle est chez les autres, repondit Helene. Elle a des heures terribles. Mais comme elle m'adore, elle tache d'etre sage pour ne pas me faire de la peine. Ces dames causerent des enfants. Les filles etaient plus precoces que les garcons. Pourtant, il ne fallait pas se fier a l'air beta de Lucien. Avant un an, lorsqu'il se serait un peu debrouille, ce serait un gaillard. Et, sans transition apparente, on en vint a parler d'une femme qui habitait un petit pavillon en face, et chez laquelle il se passait vraiment des choses.... Madame Deberle s'arreta pour dire a sa soeur: --Pauline, va donc une minute dans le jardin. La jeune fille sortit tranquillement et resta sous les arbres. Elle etait habituee a ce qu'on la mit dehors, chaque fois que dans la conversation se presentait quelque chose de trop gros dont on ne pouvait parler devant elle. --Hier, j'etais a la fenetre, reprit Juliette, et j'ai parfaitement vu cette femme.... Elle ne tire pas meme les rideaux.... C'est d'une indecence! Des enfants pourraient voir ca. Elle parlait tout bas, l'air scandalise, avec un mince sourire dans le coin des levres pourtant. Puis, haussant la voix, elle cria: --Pauline, tu peux revenir. Sous les arbres, Pauline regardait en l'air, d'un air indifferent, en attendant que sa soeur eut fini. Elle entra dans le pavillon et reprit sa chaise, pendant que Juliette continuait, en s'adressant a Helene: --Vous n'avez jamais rien apercu, vous, madame? --Non, repondit celle-ci, mes fenetres ne donnent pas sur le pavillon. Bien qu'il y eut une lacune pour la jeune fille dans la conversation, elle ecoutait, avec son blanc visage de vierge, comme si elle avait compris. --Ah bien! dit-elle en regardant encore en l'air par la porte, il y a joliment des nids dans les arbres! Cependant, madame Deberle avait repris sa broderie comme maintien. Elle faisait deux points toutes les minutes. Helene, qui ne pouvait rester inoccupee, demanda la permission d'apporter de l'ouvrage, une autre fois. Et, prise d'un leger ennui, elle se tourna, elle examina le pavillon japonais. Les murs et le plafond etaient tendus d'etoffes brochees d'or, avec des vols de grues qui s'envolaient, des papillons et des fleurs eclatantes, des paysages ou des barques bleues nageaient sur des fleuves jaunes. Il y avait des sieges et des jardinieres de bois de fer, sur le sol des nattes fines, et, encombrant des meubles de laque, tout un monde de bibelots, petits bronzes, petites potiches, jouets etranges barioles de couleurs vives. Au fond, un grand magot en porcelaine de Saxe, les jambes pliees, le ventre nu et debordant, eclatait d'une gaiete enorme en branlant furieusement la tete, a la moindre poussee. --Hein? est-il assez laid! s'ecria Pauline qui avait suivi les regards d'Helene. Dis donc, soeur, tu sais que c'est de la camelote, tout ce que tu as achete? Le beau Malignon appelle ta japonerie "le bazar a treize sous".... A propos, je l'ai rencontre, le beau Malignon. Il etait avec une dame, oh! une dame, la petite Florence, des Varietes. --Ou donc, que je le taquine! demanda vivement Juliette. --Sur le boulevard.... Est-ce qu'il ne doit pas venir, aujourd'hui? Mais elle ne recut pas de reponse. Ces dames s'inquietaient des enfants, qui avaient disparu. Ou pouvaient-ils etre? Et comme elles les appelaient, deux voix aigues s'eleverent. --Nous sommes la! Ils etaient la, en effet, au milieu de la pelouse, assis dans l'herbe, a demi caches par un fusain. --Qu'est-ce que vous faites donc? --Nous sommes arrives a l'auberge! cria Lucien. Nous nous reposons dans notre chambre. Un instant, elles les regarderent, tres-egayees. Jeanne se pretait au jeu, complaisamment. Elle coupait de l'herbe autour d'elle, sans doute pour preparer le dejeuner. La malle des voyageurs etait figuree par un bout de planche, qu'ils avaient ramasse au fond d'un massif. Maintenant, ils causaient. Jeanne se passionnait, repetant avec conviction qu'ils etaient en Suisse et qu'ils allaient partir pour visiter les glaciers, ce qui semblait stupefier Lucien. --Tiens! le voila! dit tout d'un coup Pauline. Madame Deberle se tourna et apercut Malignon qui descendait le perron. Elle lui laissa a peine le temps de saluer et de s'asseoir. --Eh bien! vous etes gentil, vous! d'aller dire partout que je n'ai que de la camelote chez moi! --Ah! oui, repondit-il tranquillement, ce petit salon.... Certainement, c'est de la camelote. Vous n'avez pas un objet qui vaille la peine d'etre regarde. Elle etait tres-piquee. --Comment, le magot? --Mais non, mais non, tout cela est bourgeois.... Il faut du gout. Vous n'avez pas voulu me charger de l'arrangement.... Alors, elle l'interrompit, tres-rouge, vraiment en colere. --Votre gout, parlons-en! Il est joli, votre gout!... On vous a rencontre avec une dame.... --Quelle dame? demanda-t-il, surpris par la rudesse de l'attaque. --Un beau choix, je vous en fais mon compliment. Une fille que tout Paris.... Mais elle se tut, en apercevant Pauline. Elle l'avait oubliee. --Pauline, dit-elle, va donc une minute dans le jardin. --Ah! non, c'est fatigant a la fin! declara la jeune fille qui se revoltait. On me derange toujours. --Va dans le jardin, repeta Juliette avec plus de severite. La jeune fille s'en alla en rechignant. Puis, elle se tourna, pour Ajouter: --Depechez-vous au moins. Des qu'elle ne fut plus la, madame Deberle tomba de nouveau sur Malignon. Comment un garcon distingue comme lui pouvait-il se montrer en public avec cette Florence? Elle avait au moins quarante ans, elle etait laide a faire peur, tout l'orchestre la tutoyait aux premieres representations. --Avez-vous fini? cria Pauline, qui se promenait sous les arbres d'un air boudeur. Je m'ennuie, moi. Mais Malignon se defendait. Il ne connaissait pas cette Florence; jamais il ne lui avait adresse la parole. On avait pu le voir avec une dame, il accompagnait quelquefois la femme d'un de ses amis. D'ailleurs, quelle etait la personne qui l'avait vu? Il fallait des preuves, des temoins. --Pauline, demanda brusquement madame Deberle, en haussant la voix, n'est-ce pas que tu l'as rencontre avec Florence? --Oui, oui, repondit la jeune fille, sur le boulevard, en face de chez Bignon. Alors, madame Deberle, triomphante devant le sourire embarrasse de Malignon, cria: --Tu peux revenir, Pauline. C'est fini. Malignon avait une loge pour le lendemain, aux Folies-Dramatiques. Il l'offrit galamment, sans paraitre tenir rancune a madame Deberle; d'ailleurs, ils se querellaient toujours. Pauline voulut savoir si elle pouvait aller voir la piece qu'on jouait; et comme Malignon riait, en branlant la tete, elle dit que c'etait bien stupide, que les auteurs auraient du ecrire des pieces pour les jeunes filles. On ne lui permettait que la _Dame blanche_ et le theatre classique. Cependant, ces dames ne surveillaient plus les enfants. Tout d'un coup, Lucien poussa des cris terribles. --Que lui as-tu fait, Jeanne? demanda Helene. --Je ne lui ai rien fait, maman, repondit la petite fille. C'est lui qui s'est jete par terre. La verite etait que les enfants venaient de partir pour les fameux glaciers. Comme Jeanne pretendait qu'on arrivait sur les montagnes, ils levaient tous les deux les pieds tres-haut, afin d'enjamber les rochers. Mais Lucien, essouffle par cet exercice, avait fait un faux pas et s'etait etale au beau milieu d'une plate-bande. Une fois par terre, tres-vexe, pris d'une rage de marmot, il avait eclate en larmes. --Releve-le, cria de nouveau Helene. --Il ne veut pas, maman. Il se roule. Et Jeanne se reculait, comme blessee et irritee de voir le petit garcon si mal eleve. Il ne savait pas jouer, il allait certainement la salir. Elle avait une moue de duchesse qui se compromet. Alors, madame Deberle, que les cris de Lucien impatientaient, pria sa soeur de le ramasser et de le faire taire. Pauline ne demandait pas mieux. Elle courut, se jeta par terre a cote de l'enfant, se roula un instant avec lui. Mais il se debattait, il ne voulait pas qu'on le prit. Elle se releva pourtant, en le tenant sous les bras; et, pour le calmer: --Tais-toi, braillard! dit-elle. Nous allons nous balancer. Lucien se tut brusquement, Jeanne perdit son air grave, et une joie ardente illumina son visage. Tous trois coururent vers la balancoire. Mais ce fut Pauline qui s'assit sur la planchette. --Poussez-moi, dit-elle aux enfants. Ils la pousserent de toute la force de leurs petites mains. Seulement, Elle etait lourde, ils la remuaient a peine. --Poussez donc! repetait-elle. Oh! les grosses betes, ils ne savent pas. Dans le pavillon, madame Deberle venait d'avoir un leger frisson. Elle trouvait qu'il ne faisait pas chaud, malgre ce beau soleil. Et elle avait prie Malignon de lui passer un burnous de cachemire blanc, accroche a une espagnolette. Malignon s'etait leve pour lui poser le burnous sur les epaules. Tous deux causaient familierement de choses qui interessaient fort peu Helene. Aussi cette derniere, inquiete, craignant que Pauline, sans le vouloir, ne renversat les enfants, alla-t-elle dans le jardin, laissant Juliette et le jeune homme discuter une mode de chapeaux qui les passionnait. Des que Jeanne vit sa mere, elle s'approcha d'elle, d'un air calin, avec une supplication dans toute sa personne. --Oh! maman, murmura-t-elle; oh! maman.... --Non, non, repondit Helene, qui comprit tres-bien. Tu sais qu'on te l'a defendu. Jeanne adorait se balancer. Il lui semblait qu'elle devenait un oiseau, disait-elle. Ce vent qui lui soufflait au visage, cette brusque envolee, ce va-et-vient continu, rythme comme un coup d'aile, lui causait l'emotion delicieuse d'un depart pour les nuages. Elle croyait s'en aller la-haut. Seulement, cela finissait toujours mal. Une fois, on l'avait trouvee cramponnee aux cordes de la balancoire, evanouie, les yeux grands ouverts, pleins de l'effarement du vide. Une autre fois, elle etait tombee, raidie comme une hirondelle frappee d'un grain de plomb. --Oh! maman, continuait-elle, rien qu'un peu, un tout petit peu. Sa mere, pour avoir la paix, l'assit enfin sur la planchette. L'enfant rayonnait, avec une expression devote, un leger tremblement de jouissance qui agitait ses poignets nus. Et, comme Helene la balancait tres-doucement: --Plus fort, plus fort, murmurait-elle. Mais Helene ne l'ecoutait pas. Elle ne quittait point la corde. Et elle s'animait elle-meme, les joues roses, toute vibrante des poussees qu'elle imprimait a la planchette. Sa gravite habituelle se fondait dans une sorte de camaraderie avec sa fille. --C'est assez, declara-t-elle, en enlevant Jeanne entre ses bras. --Alors, balance-toi, je t'en prie, balance-toi, dit l'enfant, qui etait restee pendue a son cou. Elle avait la passion de voir sa mere s'envoler, comme elle le disait, prenant plus de joie encore a la regarder qu'a se balancer elle-meme. Mais celle-ci lui demanda en riant qui la pousserait; quand elle jouait, elle, c'etait serieux: elle montait par-dessus les arbres. Juste a ce moment; M. Rambaud parut, conduit par la concierge. Il avait rencontre madame Deberle chez Helene, et il avait cru pouvoir se presenter, en ne trouvant pas cette derniere a son appartement. Madame Deberle se montra tres-aimable, touchee par la bonhomie du digne homme. Puis, elle s'enfonca de nouveau dans un entretien tres-vif avec Malignon. --Bon ami va te pousser! bon ami va te pousser! criait Jeanne en sautant autour de sa mere. --Veux-tu te taire! nous ne sommes pas chez nous, dit Helene, qui affecta un air de severite. --Mon Dieu! murmura M. Rambaud, si cela vous amuse, je suis a votre disposition. Quand on est a la campagne.... Helene se laissait tenter. Lorsqu'elle etait jeune fille, elle se balancait pendant des heures, et le souvenir de ces lointaines parties l'emplissait d'un sourd desir. Pauline, qui s'etait assise avec Lucien au bord de la pelouse, intervint de son air libre de grande fille emancipee. --Oui, oui, monsieur va vous pousser.... Apres il me poussera. N'est-ce pas, monsieur, vous me pousserez? Cela decida Helene. La jeunesse qui etait en elle, sous la correction froide de sa grande beaute, eclatait avec une ingenuite charmante. Elle se montrait simple et gaie comme une pensionnaire. Surtout, elle n'avait point de pruderie. En riant, elle dit qu'elle ne voulait pas montrer ses jambes, et elle demanda une ficelle, avec laquelle elle noua ses jupes au-dessus de ses chevilles. Puis, montee debout sur la planchette, les bras elargis et se tenant aux cordes, elle cria joyeusement: --Allez, monsieur Rambaud.... Doucement d'abord! M. Rambaud avait accroche son chapeau a une branche. Sa large et bonne figure s'eclairait d'un sourire paternel. Il s'assura de la solidite des cordes, regarda les arbres, se decida a donner une legere poussee. Helene venait, pour la premiere fois de quitter le deuil. Elle portait une robe grise, garnie de noeuds mauves. Et, toute droite, elle partait lentement, rasant la terre, comme bercee. --Allez! allez! dit-elle. Alors, M. Rambaud, les bras en avant, saisissant la planchette au passage, lui imprima un mouvement plus vif. Helene montait; a chaque vol, elle gagnait de l'espace. Mais le rythme gardait une gravite. On la voyait, correcte encore, un peu serieuse, avec des yeux tres-clairs dans son beau visage muet; ses narines seules se gonflaient, comme pour boire le vent. Pas un pli de ses jupes n'avait bouge. Une natte de son chignon se denouait. --Allez! Allez! Une brusque secousse l'enleva. Elle montait dans le soleil, toujours plus haut. Une brise se degageait d'elle et soufflait dans le jardin; et elle passait si vite, qu'on ne la distinguait plus avec nettete. Maintenant, elle devait sourire, son visage etait rose, ses yeux filaient comme des etoiles. La natte denouee battait sur son cou. Malgre la ficelle qui les nouait, ses jupes flottaient et decouvraient la blancheur de ses chevilles. Et on la sentait a l'aise, la poitrine libre, vivant dans l'air comme dans une patrie. --Allez! allez! M. Rambaud, en nage, la face rouge, deploya toute sa force. Il y eut un cri. Helene montait encore. --Oh! maman! oh! maman! repetait Jeanne en extase. Elle s'etait assise sur la pelouse, elle regardait sa mere, ses petites mains serrees sur sa poitrine, comme si elle eut elle-meme bu tout cet air qui soufflait. Elle manquait d'haleine, elle suivait instinctivement d'une cadence des epaules les longues oscillations de la balancoire. Et elle criait: --Plus fort! plus fort! Sa mere montait toujours. En haut, ses pieds touchaient les branches des arbres. --Plus fort! plus fort! oh! maman, plus fort! Mais Helene etait en plein ciel. Les arbres pliaient et craquaient comme sous des coups de vent. On ne voyait plus que le tourbillon de ses jupes qui claquaient avec un bruit de tempete. Quand elle descendait, les bras elargis, la gorge en avant, elle baissait un peu la tete, elle planait une seconde; puis, un elan l'emportait, et elle retombait, la tete abandonnee en arriere, fuyante et pamee, les paupieres closes. C'etait sa jouissance, ces montees et ces descentes, qui lui donnaient un vertige. En haut, elle entrait dans le soleil, dans ce blond soleil de fevrier, pleuvant comme une poussiere d'or. Ses cheveux chatains, aux reflets d'ambre, s'allumaient; et l'on aurait dit qu'elle flambait tout entiere, tandis que ses noeuds de soie mauve, pareils a des fleurs de feu, luisaient sur sa robe blanchissante. Autour d'elle, le printemps naissait, les bourgeons violatres mettaient leur ton fin de laque, sur le bleu du ciel. Alors, Jeanne joignit les mains. Sa mere lui apparaissait comme une sainte, avec un nimbe d'or, envolee pour le Paradis. Et elle balbutiait encore: "Oh! maman, oh! maman...." d'une voix brisee. Cependant madame Deberle et Malignon, interesses, s'etaient avances sous les arbres. Malignon trouvait cette dame tres-courageuse. Madame Deberle dit d'un air effraye: --Le coeur me tournerait, c'est certain. Helene entendit, car elle jeta ces mots, du milieu des branches: --Oh! moi, j'ai le coeur solide!... Allez, allez donc, monsieur Rambaud. Et, en effet, sa voix restait calme. Elle semblait ne pas se soucier des deux hommes qui etaient la. Ils ne comptaient pas sans doute. Sa natte s'etait echevelee; la ficelle devait se relacher, et ses jupons avaient des bruits de drapeau. Elle montait. Mais, tout d'un coup, elle cria: --Assez, monsieur Rambaud, assez! Le docteur Deberle venait de paraitre sur le perron. Il s'approcha, embrassa tendrement sa femme, souleva Lucien et le baisa au front. Puis, il regarda Helene en souriant. --Assez, assez! continuait a dire celle-ci. --Pourquoi donc? demanda-t-il. Je vous derange? Elle ne repondit pas. Elle etait devenue grave. La balancoire, lancee a toute volee, ne s'arretait point; elle gardait de longues oscillations regulieres qui enlevaient encore Helene tres-haut. Et le docteur, surpris et charme, l'admirait, tant elle etait superbe, grande et forte, avec sa purete de statue antique, ainsi balancee mollement, dans le soleil printanier. Mais elle paraissait irritee; et, brusquement, elle sauta. --Attendez! attendez! criait tout le monde. Helene avait pousse une plainte sourde. Elle etait tombee sur le gravier d'une allee, et elle ne put se relever. --Mon Dieu! quelle imprudence! dit le docteur, la face tres-pale. Tous s'empressaient autour d'elle. Jeanne pleurait si fort, que M. Rambaud, defaillant lui-meme, dut la prendre dans ses bras. Cependant, le docteur interrogeait vivement Helene. --C'est la jambe droite qui a porte, n'est-ce pas?... Vous ne pouvez vous mettre debout? Et, comme elle restait etourdie, sans repondre, il demanda encore: --Vous souffrez? --Une douleur sourde, la, au genou, dit-elle peniblement. Alors, il envoya sa femme chercher sa pharmacie et des bandages. Il repetait: --Il faut voir, il faut voir.... Ce n'est rien sans doute. Puis, il s'agenouilla sur le gravier. Helene le laissait faire. Mais, lorsqu'il avanca les mains, elle se souleva d'un effort, elle serra ses jupes autour de ses pieds. --Non, non, murmura-t-elle. --Pourtant, dit-il, il faut bien voir.... Elle avait un leger tremblement, et, d'une voix plus basse, elle reprit: --Je ne veux pas.... Ce n'est rien. Il la regarda, etonne d'abord. Une teinte rose etait montee a son cou. Pendant un instant, leurs yeux se rencontrerent et semblerent lire au fond de leurs ames. Alors, trouble lui-meme, il sa releva avec lenteur et resta pres d'elle, sans lui demander davantage a la visiter. Helene avait appele M. Rambaud d'un signe. Elle lui dit a l'oreille: --Alles chercher le docteur Bodin, racontez-lui ce qui m'arrive. Dix minutes plus tard, quand le docteur Bodin arriva, elle se mit debout avec un courage surhumain, et s'appuyant sur lui et sur M. Rambaud, elle remonta chez elle. Jeanne la suivait, toute secouee de larmes. --Je vous attends, avait dit le docteur Deberle a son confrere. Venez nous rassurer. Dans le jardin, on causa vivement. Malignon s'ecriait que les femmes avaient de droles de tetes. Pourquoi diable cette dame s'etait-elle amusee a sauter? Pauline, tres-contrariee de l'aventure qui la privait d'un plaisir, trouvait imprudent de se faire balancer si fort. Le medecin ne parlait pas, semblait soucieux. --Rien de grave, dit le docteur Bodin en redescendant, une simple foulure.... Seulement, elle restera sur sa chaise longue au moins pendant quinze jours. M. Deberle tapa alors amicalement sur l'epaule de Malignon. Il voulut que sa femme rentrat, parce que decidement il faisait trop frais. Et, prenant Lucien, il l'emporta lui-meme, en le couvrant de baisers. V Les deux fenetres de la chambre etaient grande ouvertes, et Paris, dans l'abime qui se creusait au pied de la maison, batie a pic sur la hauteur, deroulait sa plaine immense. Dix heures sonnaient, la belle matinee de fevrier avait une douceur et une odeur de printemps. Helene, allongee sur sa chaise longue, le genou encore emmaillote de bandes, lisait devant une des fenetres. Elle ne souffrait plus; mais, depuis huit jours, elle etait clouee la, ne pouvant meme travailler a son ouvrage de couture habituel. Ne sachant que faire, elle avait ouvert un livre trainant sur le gueridon, elle qui ne lisait jamais. C'etait le livre dont elle se servait chaque soir pour masquer la veilleuse, le seul qu'elle eut sorti en dix-huit mois de la petite bibliotheque, garnie par M. Rambaud d'ouvrages honnetes. D'ordinaire, les romans lui semblaient faux et puerils. Celui-la, l'_Ivanhoe_ de Walter Scott, l'avait d'abord fort ennuyee. Puis, une curiosite singuliere lui etait venue. Elle l'achevait, attendrie parfois, prise d'une lassitude, et elle le laissait tomber de ses mains pendant de longues minutes, les regards fixes sur le vaste horizon. Ce matin-la, Paris mettait une paresse souriante a s'eveiller. Une vapeur, qui suivait la vallee de la Seine, avait noye les deux rives. C'etait une buee legere, comme laiteuse, que le soleil peu a peu grandi eclairait. On ne distinguait rien de la ville, sous cette mousseline flottante, couleur du temps. Dans les creux, le nuage epaissi se foncait d'une teinte bleuatre, tandis que, sur de larges espaces, des transparences se faisaient, d'une finesse extreme, poussiere doree ou l'on devinait l'enfoncement des rues; et, plus haut, des domes et des fleches dechiraient le brouillard, dressant leurs silhouettes grises, enveloppes encore des lambeaux de la brume qu'ils trouaient. Par instants, des pans de fumee jaune se detachaient avec le coup d'aile lourd d'un oiseau geant, puis se fondaient dans l'air qui semblait les boire. Et, au-dessus de cette immensite, de cette nuee descendue et endormie sur Paris, un ciel tres-pur, d'un bleu efface, presque blanc, deployait sa voute profonde. Le soleil montait dans un poudroiement adouci de rayons. Une clarte blonde, du blond vague de l'enfance, se brisait en pluie, emplissait l'espace de son frisson tiede. C'etait une fete, une paix souveraine et une gaiete tendre de l'infini, pendant que la ville, criblee de fleches d'or, paresseuse et somnolente, ne se decidait point a se montrer sous ses dentelles. Helene, depuis huit jours, avait cette distraction du grand Paris elargi devant elle. Jamais elle ne s'en lassait. Il etait insondable et changeant comme un ocean, candide le matin et incendie le soir, prenant les joies et les tristesses des cieux qu'il refletait. Un coup de soleil lui faisait rouler des flots d'or, un nuage l'assombrissait et soulevait en lui des tempetes. Toujours, il se renouvelait: c'etaient des calmes plats, couleur orange, des coups de vent qui d'une heure a l'autre plombaient l'etendue, des temps vifs et clairs allumant une lueur a la crete de chaque toiture, des averses noyant le ciel et la terre, effacant l'horizon dans la debacle d'un chaos. Helene goutait la toutes les melancolies et tous les espoirs du large; elle croyait meme en recevoir au visage le souffle fort, la senteur amere; et il n'etait pas jusqu'au grondement continu de la ville qui ne lui apportat l'illusion de la maree montante, battant contre les rochers d'une falaise. Le livre glissa de ses mains. Elle revait, les yeux perdus. Quand elle le lachait ainsi, c'etait par un besoin de ne pas continuer, de comprendre et d'attendre. Elle prenait une jouissance a ne point satisfaire tout de suite sa curiosite. Le recit la gonflait d'une emotion qui l'etouffait. Paris, justement, ce matin-la, avait la joie et le trouble vague de son coeur. Il y avait la un grand charme: ignorer, deviner a demi, s'abandonner a une lente initiation, avec le sentiment obscur qu'elle recommencait sa jeunesse. Comme ces romans mentaient! Elle avait bien raison de ne jamais en lire. C'etaient des fables bonnes pour les tetes vides, qui n'ont point le sentiment exact de la vie. Et elle restait seduite pourtant, elle songeait invinciblement au chevalier Ivanhoe, si passionnement aime de deux femmes, Rebecca, la belle juive, et la noble lady Rowena. Il lui semblait qu'elle aurait aime avec la fierte et la serenite patiente de cette derniere. Aimer, aimer! et ce mot qu'elle ne prononcait pas, qui de lui-meme vibrait en elle, l'etonnait et la faisait sourire. Au loin, des flocons pales nageaient sur Paris, emportes par une brise, pareils a une bande de cygnes. De grandes nappes de brouillard se deplacaient; un instant, la rive gauche apparut, tremblante et voilee, comme une ville feerique apercue en songe; mais une masse de vapeur s'ecroula, et cette ville fut engloutie sous le debordement d'une inondation. Maintenant, les vapeurs, egalement epandues sur tous les quartiers, arrondissaient un beau lac, aux eaux blanches et unies. Seul, un courant plus epais marquait d'une courbe grise le cours de la Seine. Lentement, sur ces eaux blanches, si calmes, des ombres semblaient faire voyager des vaisseaux aux voiles roses, que la jeune femme suivait d'un regard songeur. Aimer, aimer! et elle souriait a son reve qui flottait. Cependant, Helene reprit son livre. Elle en etait a cet episode de l'attaque du chateau, lorsque Rebecca soigne Ivanhoe blesse et le renseigne sur la bataille, qu'elle suit par une fenetre. Elle se sentait dans un beau mensonge, elle s'y promenait comme dans un jardin ideal, aux fruits d'or, ou elle buvait toutes les illusions. Puis, a la fin de la scene, quand Rebecca, enveloppee de son voile, exhale sa tendresse aupres du chevalier endormi, Helene de nouveau laissa tomber le volume, le coeur si gonfle d'emotion, qu'elle ne pouvait continuer. Mon Dieu! etait-ce vrai, toutes ces choses? Et, renversee dans sa chaise longue, engourdie par l'immobilite qu'il lui fallait garder, elle contemplait Paris noye et mysterieux, sous le soleil blond. Alors, evoquee par les pages du roman, sa propre existence se dressa. Elle se vit jeune fille, a Marseille, chez son pere, le chapelier Mouret. La rue des Petites-Maries etait noire, et la maison, avec sa cuve d'eau bouillante, pour la fabrication des chapeaux, exhalait, meme par les beaux temps, une odeur fade d'humidite. Elle vit aussi sa mere, toujours malade, qui la baisait de ses levres pales, sans parler. Jamais elle n'avait apercu un rayon de soleil dans sa chambre d'enfant. On travaillait beaucoup autour d'elle, on gagnait rudement une aisance ouvriere. Pais, c'etait tout; jusqu'a son mariage, rien ne tranchait dans cette succession de jours semblables. Un matin, comme elle revenait du marche avec sa mere, elle avait heurte le fils Grandjean de son panier plein de legumes. Charles s'etait retourne et les avait suivies. Tout le roman de ses amours tenait la. Pendant trois mois, elle le rencontra sans cesse, humble et gauche, n'osant l'aborder. Elle avait seize ans, elle etait un peu fiere de cet amoureux, qu'elle savait d'une famille riche. Mais elle le trouvait laid, elle riait de lui souvent, et dormait des nuits paisibles dans l'ombre de la grande maison humide. Puis, on les avait maries. Ce mariage l'etonnait encore. Charles l'adorait, se mettait par terre, le soir, quand elle se couchait, pour baiser ses pieds nus. Elle souriait, pleine d'amitie, en lui reprochant d'etre bien enfant. Alors, une vie grise avait recommence. Pendant douze ans, elle ne se souvenait pas d'une secousse. Elle etait tres-calme et tres-heureuse, sans une fievre de la chair ni du coeur, enfoncee dans les soucis quotidiens d'un menage pauvre. Charles baisait toujours ses pieds de marbre, tandis qu'elle se montrait indulgente et maternelle pour lui. Rien de plus. Et elle vit brusquement la chambre de l'hotel du Var, son mari mort, sa robe de veuve etalee sur une chaise. Elle avait pleure comme le soir d'hiver ou sa mere etait morte. Ensuite, les jours avaient coule encore. Depuis deux mois, avec sa fille, elle se sentait de nouveau tres-heureuse et tres-calme. Mon Dieu! etait-ce tout? et que disait donc ce livre, lorsqu'il parlait de ces grands amours qui eclairent toute une existence? A l'horizon, sur le lac dormant, de longs frissons couraient. Puis, le lac, tout d'un coup, parut crever; des fentes se faisaient, et il y avait, d'un bout a l'autre, un craquement qui annoncait la debacle. Le soleil, plus haut, dans la gloire triomphante de ses rayons, attaquait victorieusement le brouillard. Peu a peu, le grand lac semblait se tarir, comme si quelque deversoir invisible eut vide la plaine. Les vapeurs, tout a l'heure si profondes, s'amincissaient, devenaient transparentes en prenant les colorations vives de l'arc-en-ciel. Toute la rive gauche etait d'un bleu tendre, lentement fonce, violatre au fond, du cote du Jardin des Plantes. Sur la rive droite, le quartier des Tuileries avait le rose pali d'une etoffe couleur chair, tandis que, vers Montmartre, c'etait comme une lueur de braise, du carmin flambant dans de l'or; puis, tres-loin, les faubourgs ouvriers s'assombrissaient d'un ton brique, de plus en plus eteint et passant au gris bleuatre de l'ardoise. On ne distinguait point encore la ville tremblante et fuyante, comme un de ces fonds sous-marins que l'oeil devine par les eaux claires, avec leurs forets terrifiantes de grandes herbes, leurs grouillements pleins d'horreur, leurs monstres entrevus. Cependant, les eaux baissaient toujours. Elles n'etaient plus que de fines mousselines etalees; et, une a une, les mousselines s'en allaient, l'image de Paris s'accentuait et sortait du reve. Aimer, aimer! pourquoi ce mot revenait-il en elle avec cette douceur, pendant qu'elle suivait la fonte du brouillard? N'avait-elle pas aime son mari, qu'elle soignait comme un enfant? Mais un souvenir poignant s'eveilla, celui de son pere, que l'on avait trouve pendu trois semaines apres la mort de sa femme, au fond d'un cabinet ou les robes de celle-ci etaient encore accrochees. Il agonisait la, raidi, la figure enfoncee dans une jupe, enveloppe de ces vetements qui exhalaient un peu de celle qu'il adorait toujours. Puis, dans sa reverie, il y eut un brusque saut: elle songeait a des details d'interieur, aux comptes du mois qu'elle avait arretes le matin meme avec Rosalie, et elle se sentait tres-fiere de son bon ordre. Elle avait vecu plus de trente annees dans une dignite et dans une fermete absolues. La justice seule la passionnait. Quand elle interrogeait son passe, elle ne trouvait pas une faiblesse d'une heure, elle se voyait d'un pas egal suivre une route unie et toute droite. Certes les jours pouvaient couler, elle continuerait sa marche tranquille, sans que son pied heurtat un obstacle. Et cela la rendait severe, avec de la colere et du mepris contre ces menteuses existences dont l'heroisme trouble les coeurs. La seule existence vraie etait la sienne, qui se deroulait au milieu d'une paix si large. Mais, sur Paris, il n'y avait plus qu'une mince fumee, une simple gaze fremissante et pres de s'envoler; et un attendrissement subit s'empara d'elle. Aimer, aimer! tout la ramenait a la caresse de ce mot, meme l'orgueil de son honnetete. Sa reverie devenait si legere, qu'elle ne pensait plus, baignee de printemps, les yeux humides. Cependant, Helene allait reprendre son livre, lorsque Paris, lentement, apparut. Pas un souffle de vent n'avait passe, ce fut comme une evocation. La derniere gaze se detacha, monta, s'evanouit dans l'air. Et la ville s'etendit sans une ombre, sous le soleil vainqueur. Helene resta le menton appuye sur la main, regardant cet eveil colossal. Toute une vallee sans fin de constructions entassees. Sur la ligne perdue des coteaux, des amas de toitures se detachaient, tandis que l'on sentait le flot des maisons rouler au loin, derriere les plis de terrain, dans des campagnes qu'on ne voyait plus. C'etait la pleine mer, avec l'infini et l'inconnu de ses vagues. Paris se deployait, aussi grand que le ciel. Sous cette radieuse matinee, la ville, jaune de soleil, semblait un champ d'epis murs; et l'immense tableau avait une simplicite, deux tons seulement, le bleu pale de l'air et le reflet dore des toits. L'ondee de ces rayons printaniers donnait aux choses une grace d'enfance. On distinguait nettement les plus petite details, tant la lumiere etait pure. Paris, avec le chaos inextricable de ses pierres, luisait comme sous un cristal. De temps a autre pourtant, dans cette serenite eclatante et immobile, un souffle passait; et alors on voyait des quartiers dont les lignes mollissaient et tremblaient, comme si on les eut regardes a travers quelque flamme invisible. Helene, d'abord, s'interessa aux larges etendues deroulees sous ses fenetres, a la pente du Trocadero et au developpement des quais. Il fallait qu'elle se penchat, pour apercevoir le carre nu du Champ-de- Mars, ferme au fond par la barre sombre de l'Ecole militaire. En bas, sur la vaste place et sur les trottoirs, aux deux cotes de la Seine, elle distinguait les passants, une foule active de points noirs emportes dans un mouvement de fourmiliere; la caisse jaune d'un omnibus jetait une etincelle; des camions et des fiacres traversaient le pont, gros comme des jouets d'enfant, avec des chevaux delicats qui ressemblaient a des pieces mecaniques; et, le long dos talus gazonnes, parmi d'autres promeneurs, une bonne en tablier blanc tachait l'herbe d'une clarte. Puis, Helene leva les yeux; mais la foule s'emiettait et se perdait, les voitures elles-memes devenaient des grains de sable; il n'y avait plus que la carcasse gigantesque de la ville, comme vide et deserte, vivant seulement par la sourde trepidation qui l'agitait. La, au premier plan, a gauche, des toits rouges luisaient, les hautes cheminees de la Manutention fumaient avec lenteur; tandis que, de l'autre cote du fleuve, entre l'Esplanade et le Champ-de-Mars, un bouquet de grands ormes faisait un coin de parc, dont on voyait nettement les branches nues, les cimes arrondies, teintees deja de pointes vertes. Au milieu, la Seine s'elargissait et regnait, encaissee dans ses berges grises, ou des tonneaux decharges, des profils de grues a vapeur, des tombereaux alignes, mettaient le decor d'un port de mer. Helene revenait toujours a cette nappe resplendissante sur laquelle des barques passaient, pareilles a des oiseaux couleur d'encre. Invinciblement, d'un long regard, elle en remontait la coulee superbe. C'etait comme un galon d'argent qui coupait Paris en deux. Ce matin-la, l'eau roulait du soleil, l'horizon n'avait pas de lumiere plus eclatante. Et le regard de la jeune femme rencontrait d'abord le pont des Invalides, puis le pont de la Concorde, puis le pont Royal; les ponts continuaient, semblaient se rapprocher, se superposaient, batissant d'etranges viaducs a plusieurs etages, troues d'arches de toutes formes; pendant que le fleuve, entre ces constructions legeres, montrait des bouts de sa robe bleue, de plus en plus perdus et etroits. Elle levait encore les yeux: la-bas, la coulee se separait dans la debandade confuse des maisons; les ponts, des deux cotes de la Cite, devenaient des fils tendus d'une rive a l'autre; et les tours de Notre-Dame, toutes dorees, se dressaient comme les bornes de l'horizon, au dela desquelles la riviere, les constructions, les massifs d'arbres n'etaient plus que de la poussiere de soleil. Alors, eblouie, elle quitta ce coeur triomphal de Paris, ou toute la gloire de la ville paraissait flamber. Sur la rive droite, au milieu des futaies des Champs-Elysees, les grandes verrieres du Palais de l'Industrie etalaient des blancheurs de neige; plus loin, derriere la toiture ecrasee de la Madeleine, semblable a une pierre tombale, se dressait la masse enorme de l'Opera; et c'etaient d'autres edifices, des coupoles et des tours, la colonne Vendome, Saint-Vincent de Paul, la tour Saint-Jacques, plus pres les cubes lourds des pavillons du nouveau Louvre et des Tuileries, a demi enfouis dans un bois de marronniers. Sur la rive gauche, le dome des Invalides ruisselait de dorures; au dela, les deux tours inegales de Saint-Sulpice palissaient dans la lumiere; et, en arriere encore, a droite des aiguilles neuves de Sainte-Clotilde, le Pantheon bleuatre, assis carrement sur une hauteur, dominait la ville, developpait en plein ciel sa fine colonnade, immobile dans l'air avec le ton de soie d'un ballon captif. Maintenant, Helene, d'un coup d'oeil paresseusement promene, embrassait Paris entier. Des vallees s'y creusaient, que l'on devinait aux mouvements des toitures; la butte des Moulins montait avec un flot bouillonnant de vieilles ardoises, tandis que la ligne des grands boulevards devalait comme un ruisseau, ou s'engloutissait une bousculade de maisons dont on ne voyait meme plus les tuiles. A cette heure matinale, le soleil oblique n'eclairait point les facades tournees vers le Trocadero. Aucune fenetre ne s'allumait. Seuls, des vitrages, sur les toits, jetaient des lueurs, de vives etincelles de mica, dans le rouge cuit des poteries environnantes. Les maisons restaient grises, d'un gris chauffe de reflets; mais des coups de lumiere trouaient les quartiers, de longues rues qui s'enfoncaient, droites devant Helene, coupaient l'ombre de leurs raies de soleil. A gauche seulement, les buttes Montmartre et les hauteurs du Pere-Lachaise bossuaient l'immense horizon plat, arrondi sans une cassure. Les details si nets aux premiers plans, les dentelures innombrables des cheminees, les petites hachures noires des milliers de fenetres, s'effacaient, se chinaient de jaune et de bleu, se confondaient dans un pele-mele de ville sans fin, dont les faubourgs hors de la vue semblaient allonger des plages de galets, noyees d'une brume violatre, sous la grande clarte epandue et vibrante du ciel. Helene, toute grave, regardait, lorsque Jeanne entra joyeusement. --Maman, maman, vois donc! L'enfant tenait un gros paquet de giroflees jaunes. Et elle raconta, avec des rires, qu'elle avait guette Rosalie rentrer des provisions, pour voir dans son panier. C'etait sa joie, de fouiller dans ce panier. --Vois donc, maman! Il y avait ca, au fond.... Sens un peu, la bonne odeur! Les fleurs fauves, tigrees de pourpre, exhalaient une senteur penetrante, qui embaumait toute la chambre. Alors, Helene, d'un mouvement passionne, attira Jeanne contre sa poitrine, pendant que le paquet de giroflees tombait sur ses genoux. Aimer, aimer! certes, elle aimait son enfant. N'etait-ce point assez, ce grand amour qui avait empli sa vie jusque-la? Cet amour devait lui suffire, avec sa douceur et son calme, son eternite qu'aucune lassitude ne pouvait rompre. Et elle serrait davantage sa fille, comme pour ecarter des pensees qui menacaient de la separer d'elle. Cependant, Jeanne s'abandonnait a cette aubaine de baisers. Les yeux humides, elle se caressait elle-meme contre l'epaule de sa mere, avec un mouvement calin de son cou delicat. Puis, elle lui passa un bras a la taille, elle resta la, bien sage, la joue appuyee sur son sein. Entre elles, les giroflees mettaient leur parfum. Longtemps, elles ne parlerent pas. Jeanne, sans bouger, demanda enfin a voix basse: --Maman, tu vois, la-bas, pres de la riviere, ce dome qui est tout rose.... Qu'est-ce donc? C'etait le dome de l'Institut. Helene, un instant, regarda, parut se consulter. Et, doucement: --Je ne sais pas, mon enfant. La petite se contenta de cette reponse, le silence recommenca. Mais elle posa bientot une autre question. --Et la, tout pres, ces beaux arbres? reprit-elle, en montrant du doigt une echappee du jardin des Tuileries. --Ces beaux arbres? murmura la mere. A gauche, n'est-ce pas?... Je ne sais pas, mon enfant. --Ah! dit Jeanne. Puis, apres une courte reverie, elle ajouta avec une moue grave: --Nous ne savons rien. Elles ne savaient rien de Paris, en effet. Depuis dix-huit mois qu'elles l'avaient sous les yeux a toute heure, elles n'en connaissaient pas une pierre. Trois fois seulement, elles etaient descendues dans la ville; mais, remontees chez elles, la tete malade d'une telle agitation, elles n'avaient rien retrouve, au milieu du pele-mele enorme des quartiers. Jeanne, pourtant, s'entetait parfois. --Ah! tu vas me dire! demanda-t-elle. Ces vitres toutes blanches....? C'est trop gros, tu dois savoir. Elle designait le Palais de l'Industrie. Helene hesitait. --C'est une gare.... Non, je crois que c'est un theatre.... Elle eut un sourire, elle lissa les cheveux de Jeanne, en repetant sa reponse habituelle: --Je ne sais pas, mon enfant. Alors, elles continuerent a regarder Paris, sans chercher davantage a le connaitre. Cela etait tres-doux, de l'avoir la et de l'ignorer. Il restait l'infini et l'inconnu. C'etait comme si elles se fussent arretees au seuil d'un monde, dont elles avaient l'eternel spectacle, en refusant d'y descendre. Souvent, Paris les inquietait, lorsqu'il leur envoyait des haleines chaudes et troublantes. Mais, ce matin-la, il avait une gaiete et une innocence d'enfant, son mystere ne leur soufflait que de la tendresse a la face. Helene reprit son livre, tandis que Jeanne, serree contre elle, regardait toujours. Dans le ciel eclatant et immobile, aucune brise ne s'elevait. Les fumees de la Manutention montaient toutes droites, en flocons legers qui se perdaient tres-haut. Et, au ras des maisons, des ondes passaient sur la ville, une vibration de vie, faite de toute la vie enfermee la. La voix hante des rues prenait dans le soleil une mollesse heureuse. Mais un bruit attira l'attention de Jeanne. C'etait un vol de pigeons blancs, parti de quelque pigeonnier voisin, et qui traversait l'air, en face de la fenetre; ils emplissaient l'horizon, la neige volante de leurs ailes cachait l'immensite de Paris. Les yeux de nouveau leves et perdus, Helene revait profondement. Elle etait lady Rowena, elle aimait avec la paix et la profondeur d'une ame noble. Cette matinee de printemps, cette grande ville si douce, ces premieres giroflees qui lui parfumaient les genoux, avaient peu a peu fondu son coeur. DEUXIEME PARTIE I Un matin, Helene s'occupait a ranger sa petite bibliotheque, dont elle bouleversait les livres depuis quelques jours, lorsque Jeanne entra en sautant, en tapant des mains. --Maman, cria-t-elle, un soldat! un soldat! --Quoi? un soldat? dit la jeune femme. Qu'est-ce que tu me veux, avec ton soldat? Mais l'enfant etait dans un de ses acces de folie joyeuse; elle sautait plus fort, elle repetait: "Un soldat! un soldat!" sans s'expliquer davantage. Alors, comme elle avait laisse la porte de la chambre ouverte, Helene se leva, et elle fut toute surprise d'apercevoir un soldat, un petit soldat, dans l'antichambre. Rosalie etait sortie; Jeanne devait avoir joue sur le palier, malgre la defense formelle de sa mere. --Qu'est-ce que vous desirez, mon ami? demanda Helene. Le petit soldat, tres-trouble par l'apparition de cette dame, si belle et si blanche dans son peignoir garni de dentelle, frottait un pied sur la parquet, saluait, balbutiait precipitamment: --Pardon.... excuse.... Et il ne trouvait rien autre chose, il reculait jusqu'au mur, en trainant toujours les pieds. Ne pouvant aller plus loin, voyant que la dame attendait avec un sourire involontaire, il fouilla vivement dans sa poche droite, dont il tira un mouchoir bleu, un couteau et un morceau de pain. Il regardait chaque objet, l'engouffrait de nouveau. Puis, il passa a la poche gauche; il y avait la un bout de corde, deux clous rouilles, des images enveloppees dans la moitie d'un journal. Il renfonca le tout, il tapa sur ses cuisses d'un air anxieux. Et il begayait, ahuri: --Pardon.... excuse.... Mais, brusquement, il posa un doigt contre son nez, en eclatant d'un bon rire. L'imbecile! il se souvenait. Il ota deux boutons de sa capote, fouilla dans sa poitrine, ou il enfonca le bras jusqu'au coude. Enfin, il sortit une lettre, qu'il secoua violemment, comme pour en enlever la poussiere, avant de la remettre a Helene. --Une lettre pour moi, vous etes sur? dit celle-ci. L'enveloppe portait bien son nom et son adresse, d'une grosse ecriture paysanne, avec des jambages qui se culbutaient comme des capucins de cartes. Et des qu'elle fut parvenue a comprendre, arretee a chaque ligne par des tournures et une orthographe extraordinaires, elle eut un nouveau sourire. C'etait une lettre de la tante de Rosalie, qui lui envoyait Zephyrin Lacour, tombe au sort "malgre deux messes dites par monsieur le cure". Alors, attendu que Zephyrin etait l'amoureux de Rosalie, elle priait madame de permettre aux enfants de se voir le dimanche. Il y avait trois pages ou cette demande revenait dans les memes termes, de plus en plus embrouilles, avec un effort constant de dire quelque chose qui n'etait pas dit. Puis, avant de signer, la tante semblait avoir trouve tout d'un coup, et elle avait ecrit: "Monsieur le cure le permet," en ecrasant sa plume au milieu d'un eclaboussement de pates. Helene plia lentement la lettre. Tout en la dechiffrant, elle avait leve deux ou trois fois la tete, pour jeter un coup d'oeil sur le soldat. Il etait toujours colle contre le mur, et ses levres remuaient, il paraissait appuyer chaque phrase d'un leger mouvement du menton; sans doute il savait la lettre par coeur. --Alors, c'est vous qui etes Zephyrin Lacour? dit-elle. Il se mit a rire, il branla le cou. --Entrez, mon ami; ne restez pas la. Il se decida a la suivre, mais il se tint debout pres de la porte, pendant qu'Helene s'asseyait. Elle l'avait mal vu, dans l'ombre de l'antichambre. Il devait avoir juste la taille de Rosalie; un centimetre de moins, et il etait reforme. Les cheveux roux, tondus tres-ras, sans un poil de barbe, il avait une face toute ronde, couverte de son, percee de deux yeux minces comme des trous de vrille. Sa capote neuve, trop grande pour lui, l'arrondissait encore; et les jambes ecartees dans son pantalon rouge, pendant qu'il balancait devant lui son kepi a large visiere, il etait drole et attendrissant, avec sa rondeur de petit bonhomme beta, sentant le labour sous l'uniforme. Helene voulut l'interroger, obtenir quelques renseignements. --Vous avez quitte la Beauce il y a huit jours? --Qui, madame. --Et vous voila a Paris. Vous n'en etes pas fache? --Non, madame. Il s'enhardissait, il regardait dans la chambre, tres impressionne par les tentures de velours bleu. --Rosalie n'est pas la, reprit Helene; mais elle va rentrer.... Sa tante m'apprend que vous etes son bon ami. Le petit soldat ne repondit pas; il baissa la tete, en riant d'un air gauche, et se remit a gratter le tapis du bout de son pied. --Alors, vous devez l'epouser, quand vous sortirez du service? continua la jeune femme. --Bien sur, dit-il en devenant tres-rouge, bien sur, c'est jure.... Et, gagne par l'air bienveillant de la dame, tournant son kepi entre ses doigts, il se decida a parler. --Oh! il y a beau temps.... Quand nous etions tout petiots, nous allions a la maraude ensemble. Nous avons joliment recu des coups de gaule; pour ca, c'est bien vrai.... Il faut vous dire que les Lacour et les Pichon demeuraient dans la meme traverse, cote a cote. Alors, n'est-ce pas? la Rosalie et moi, nous avons ete eleves quasiment a la meme ecuelle.... Puis, tout son monde est mort. Sa tante Marguerite lui a donne la soupe. Mais elle, la matine, elle avait deja des bras du tonnerre.... Il s'arreta, sentant qu'il s'enflammait, et il demanda d'une voix hesitante: --Peut-etre bien qu'elle vous a conte tout ca? --Oui, mais dites toujours, repondit Helene qu'il amusait. --Enfin, reprit-il, elle etait joliment forte, quoique pas plus grosse qu'une mauviette; elle vous troussait la besogne, fallait voir! Tenez, un jour, elle a allonge une tape a quelqu'un de ma connaissance, oh! une tape! J'en ai garde le bras noir pondant huit jours.... Oui, c'est venu comme ca. Dans le pays, tout le monde nous mariait ensemble. Alors, nous n'avions pas dix ans que nous nous sommes tape dans la main.... Et ca tient, madame, ca tient.... Il posait une main sur son coeur, on ecartant les doigts. Helene pourtant etait redevenue grave. Cette idee d'introduire un soldat dans sa cuisine l'inquietait. Monsieur le cure avait beau le permettre, elle trouvait cela un peu risque. Dans les campagnes, on est fort libre, les amoureux vont bon train. Elle laissa voir ses craintes. Quand Zephyrin eut compris, il pensa crever de rire; mais il se retenait, par respect. --Oh! madame, oh! madame.... On voit bien que vous ne la connaissez point. J'en ai recu, des calottes!... Mon Dieu! les garcons, ca aime a rire, n'est-ce pas? Je la pincais, des fois. Alors, elle se retournait, et v'lan! en plein museau.... C'est sa tante qui lui repetait: "Vois-tu, ma fille, ne te laisse pas chatouiller, ca ne porte pas chance." Le cure aussi s'en melait, et c'est peut-etre bien pour ca que notre amitie tient toujours.... On devait nous marier apres le tirage au sort. Puis, va te faire fiche! les choses ont mal tourne. La Rosalie a dit qu'elle servirait a Paris pour s'amasser une dot en m'attendant.... Et voila, et voila.... Il se dandinait, passait son kepi d'une main dans l'autre. Mais, comme Helene gardait le silence, il crut comprendre qu'elle doutait de sa fidelite. Cela le blessa beaucoup. Il s'ecria avec feu: --Vous pensez peut-etre que je la tromperai?... P