The Project Gutenberg EBook of Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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L'age n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il poursuivait encore a soixante ans son _Histoire des antiquites d'Alsace_, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une pierre, d'un debris quelconque du vieux temps, qu'apres l'avoir visite cent fois et contemple sous toutes ses faces. "Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naitre dans les Vosges, entre le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer aux voyages. Ou trouver de plus belles forets, des hetres et des sapins plus vieux, des vallees plus riantes, des rochers plus sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs memorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fenetrange, ces geants bardes de fer! C'est ici que se sont donnes les grands coups d'epee du moyen age, entre les fils aines de l'Eglise et le Saint-Empire.... Qu'est-ce que nos guerres, aupres de ces terribles batailles ou l'on s'attaquait corps a corps, ou l'on se martelait avec des haches d'armes, ou l'on s'introduisait le poignard par les yeux du casque? Voila du courage, voila des faits heroiques dignes d'etre transmis a la posterite! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne, des tours de France.... Que sais-je? Ils abandonnent les etudes serieuses pour le commerce, les arts, l'industrie.... Comme s'il n'y avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts ... et bien plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue anseatique ... voyez les marines de Venise, de Genes et du Levant ... voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome, d'Anvers!... Mais non, tout est mis a l'ecart.... On se glorifie de son ignorance, et l'on neglige surtout l'etude de notre bonne vieille Alsace.... Franchement, Theodore, franchement, tous ces touristes ressemblent aux maris jeunes et volages, qui delaissent une bonne et honnete femme pour courir apres des laiderons!" Et Bernard Hertzog hochait la tete, ses gros yeux devenaient tout ronds, comme s'il eut contemple les ruines de Babylone. Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver, depuis quarante ans, l'habit de peluche a grandes basques, les culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers a boucles d'argent. Il se serait cru deshonore d'adopter le pantalon a la mode, il aurait cru commettre une profanation s'il eut coupe sa venerable queue de rat. Le digne chroniqueur allait donc a Haslach, le 3 juillet 1845, examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois deterre recemment dans le vieux cloitre des Augustins. Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les montagnes succedaient aux montagnes, les vallees s'engrenaient dans les vallees, le sentier montait, descendait, tournait a droite, puis a gauche, et maitre Hertzog s'etonnait, depuis une heure, de ne pas voir apparaitre le clocher du village. Le fait est qu'il avait appuye sur la droite en partant de Saverne, et qu'il s'enfoncait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute juvenile... Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures a Phramond, a huit lieues de la... Mais la nuit commencait a se faire et le sentier n'offrait deja plus, sous les grands arbres, qu'une trace imperceptible. C'est un spectacle melancolique que la venue du soir dans les montagnes: les ombres s'allongent au fond des vallees, le soleil retire un a un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de seconde en seconde.... On regarde derriere soi: les massifs prennent a vos yeux des proportions colossales.... Une grive, a la cime du plus haut sapin, salue le jour qui va disparaitre ... puis tout se tait.... Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au loin, bien loin ... une chute d'eau qui remplit la vallee silencieuse de son bourdonnement monotone. Bernard Hertzog etait haletant, la sueur coulait de son echine, ses jambes commencaient a se roidir. "Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais etre, a cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil.... La vieille Berbel me servirait une tasse de cafe bien chaud, selon sa louable habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck.... Au lieu de cela, je m'enfonce dans les ornieres, je trebuche, je me perds et je finirai par me casser le cou.... Bon! ne l'ai-je pas dit?... Voila que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables emportent, ce Mercure ... et l'architecte Haas qui m'ecrit de venir le voir ... et ceux qui l'ont deterre...--Vous verrez que ce fameux Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne decouvre le nez ni les jambes ... quelque chose d'informe, comme ce petit Hesus de l'annee derniere a Marienthal.... Oh! les architectes ... les architectes!... ils voient des antiquites partout.... Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties ... mais je vais etre force de dormir dans les broussailles.... Quel chemin! des trous de tous les cotes ... des fondrieres ... des rochers!" Dans un de ces moments ou le brave homme, epuise de fatigue, faisait halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une scierie au fond de la vallee. On ne saurait se peindre sa joie lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la realite du fait. "Que le ciel soit loue! s'ecria-t-il en se remettant a descendre clopin-clopant.... Oh! ceci me servira de lecon.... La Providence a eu pitie de mon rhumatisme.... Vieux fou! m'exposer a coucher dans les bois a mon age.... C'etait pour me ruiner la sante ... pour m'exterminer le temperament.... Ah! je m'en souviendrai ... je m'en souviendrai longtemps!" Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'ecluse devint plus distinct ... puis une lumiere perca le feuillage. Maitre Bernard se trouvait alors sur la lisiere du bois; il decouvrit, au-dessus des bruyeres, un etang qui suivait la vallee tortueuse a perte de vue, et tout en face de lui, l'echafaudage de l'usine, avec ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une araignee gigantesque. Il traversa le pont de bois en dos d'ane au-dessus de l'ecluse mugissante, et regarda par la petite fenetre dans la hutte du _segare_. Imaginez un reduit obscur adosse contre une roche en demi-voute.... Au fond de cette cavite naturelle, la sciure de bois brulait a petit feu.... Sur le devant, la toiture en planches, chargee de lourdes pierres, descendait obliquement a trois pieds du sol.... Dans un coin a gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyeres.... Quelques blocs de chene, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se perdaient dans l'ombre. L'odeur resineuse du sapin en combustion impregnait l'air aux alentours, et la fumee rougeatre suivait une fissure du rocher. Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le _segare_ sortant de la scierie l'apercut et lui cria: "He! qui est la? --Pardon ... pardon ... dit mon digne oncle tout surpris ... un voyageur egare.... --He! interrompit l'autre, Dieu me pardonne ... c'est maitre Bernard de Saverne.... Soyez le bienvenu, maitre Bernard!.... Vous ne me reconnaissez donc pas? --Mon Dieu non ... au milieu de cette nuit profonde.... --Parbleu, c'est juste ... je suis Christian.... Vous savez, Christian ... qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les quinze jours!.... Mais, entrez ... entrez ... nous allons faire de la lumiere." Ils passerent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et le _segare_ ayant allume une branche de pin, la ficha dans un piquet fendu servant de candelabre.... Une lumiere blanche comme le reflet de la lune aux froides nuits d'hiver eclaira la hutte, fouillant ses recoins jusqu'a la cime du toit. Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de toile grise serre autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'a la ceinture; sa tete large et musculeuse etait couronnee d'une chevelure rousse herissee; ses yeux gris exprimaient la franchise. "Asseyez-vous, maitre, dit-il en roulant un bloc de chene devant la cheminee.... Avez-vous faim? --He! mon garcon, tu sais que le grand air creuse l'estomac. --Bon, vous tombez bien ... tant mieux ... j'ai des pommes de terre a votre service ... elles sont magnifiques." A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put reprimer une grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un triste retour sur les choses de ce bas monde. Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'atre, les jambes etendues, il alluma sa pipe. "Mais dites donc, maitre, reprit-il, comment etes-vous ce soir a six lieues de Saverne ... dans la gorge du Nideck? --Dans la gorge du Nideck! s'ecria le brave homme en bondissant. --Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici ... a deux bonnes portees de carabine ..." Maitre Bernard ayant regarde, reconnut effectivement les ruines du Nideck, telles qu'il les avait decrites au chapitre XXIVe de son _Histoire des antiquites d'Alsace_, avec leurs hautes tours eventrees a la base et dominant l'abime de la cascade. "Et moi qui croyais etre tout pres de Haslach!" fit-il d'un air stupefait. Le _segare_ partit d'un immense eclat de rire: "Aux environs d'Haslach? vous en etes a plus de deux lieues.... Je vois ce que c'est ... vous avez mal pris a l'embranchement du vieux chene ... au lieu d'aller a gauche, vous avez tourne a droite.... Il faut ouvrir l'oeil au milieu des bois.... Quand on se trompe d'une ligne au depart ... ca fait des lieues a la fin.... He! he! he!" Bernard Hertzog, a cette revelation, parut consterne. "Six lieues de Saverne, murmurait-il ... six lieues de montagnes.... Et dire qu'il faudra encore en faire deux autres demain ... ca fera huit.... --Bah! je vous servirai de guide jusqu'a la route ... dans la vallee.... Vous arriverez a Haslach de bonne heure.... Et puis, songez que vous avez encore de la chance. --De la chance.... Tu veux rire, Christian? --Eh oui, de la chance.... Vous auriez fort bien pu passer la nuit dans les bois.... Si l'orage, qui s'avance du cote du Schneeberg, vous avait surpris en route ... c'est alors que vous auriez pu vous plaindre.... La pluie sur le dos et le tonnerre tapant a droite, a gauche, comme un aveugle.... Tandis que vous allez avoir un bon lit, fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez la comme une souche, et demain, a la fraicheur, nous partirons ... vos jambes seront degourdies.... Vous arriverez tranquillement. --Tu es un bon enfant, Christian, repondit Bernard les larmes aux yeux.... Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre ... que je me couche ensuite.... C'est la fatigue qui me pese le plus.... Je n'ai pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira. --En voici deux ... farineuses comme des chataignes.... Goutez-moi ca, maitre, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis etendez-vous.... Moi, je vais me remettre a l'ouvrage.... il faut que je fasse encore quinze planches ce soir." Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de la fenetre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu, reprit aussitot sa marche au bruit tumultueux des flots. Quant a maitre Hertzog, tout etonne de se voir dans cette solitude lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels, il reva longtemps a la route qu'il lui faudrait faire encore pour regagner ses penates.... Puis, suivant le cours de ses meditations habituelles, il se prit a repasser les chroniques, les legendes, les histoires plus ou moins fabuleuses, heroiques ou barbares des anciens maitres du pays.... Il remonta jusqu'aux Triboques.... se rappelant Clovis, Ghilperic, Theodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut et de Fredegonde, etc., etc.... Il vit passer tous ces etres feroces devant ses yeux.... Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre des rochers, favorisaient cette singuliere evocation.... Tous les personnages de la chronique se trouvaient la sur leur theatre: entre l'ours, le sanglier et le loup. Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre a l'un des crocs de la muraille et s'etendit sur les bruyeres. Le grillon chantait dans sa couche odorante, quelques etincelles couraient sur la cendre tiede ... insensiblement ses paupieres s'appesantirent ... il s'endormit profondement. II Maitre Bernard Hertzog dormait depuis deux bonnes heures, et le bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses ronflements sonores, quand tout a coup une voix gutturale, s'elevant au milieu du silence, s'ecria: "Droctufle! Droctufle! as-tu donc tout oublie?" L'accent de cette voix etait si poignant, que maitre Bernard, reveille en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur les coudes et regarda, les yeux ecarquilles. La hutte etait noire comme un four.... Il ecouta: plus un souffle ... plus un soupir ... seulement au loin, bien loin... par dela les ruines... un tintement sonore se faisait entendre dans la montagne. Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une minute il se prit a begayer: "Qui est la?... Que me voulez-vous?" Personne ne repondit. "C'est un reve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse... Je me serai couche sur le coeur... Les reves, les cauchemars ne signifient rien... absolument rien!" Mais il terminait a peine ces reflexions judicieuses, que la meme voix, s'elevant de nouveau, s'ecria: "Droctufle!... Droctufle!... souviens-toi!" Pour le coup, maitre Hertzog sentit la peur grimper le long de son echine: il essaya de se lever pour fuir, mais l'epouvante le fit retomber dans la caisse, et, tandis que son esprit trouble ne voyait plus autour de lui que fantomes, apparitions surnaturelles, un coup de vent furieux, s'engouffrant tout a coup dans la cheminee, remplit la hutte de mille sifflements lugubres. Puis, le silence s'etant retabli, le cri: "Droctufle!... Droctufle!..." retentit pour la troisieme fois. Et comme maitre Bernard, ne se possedant plus, cherchait a fuir, le nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres: --"La reine Faileube, epouse de notre seigneur Chilperic ... la reine Faileube, ayant su que Septimanie ... que Septimanie, la gouvernante des jeunes princes, avait conspire la mort du roi ...--la reine Faileube dit a son seigneur: "Seigneur, la vipere attend votre sommeil pour vous mordre au coeur.... Elle a conspire votre mort avec Sinnegisile et Gallomagus.... Elle a empoisonne son mari, votre fidele Jovius, pour vivre avec Droctufle... Que votre colere soit sur elle comme la foudre, et votre vengeance comme une epee sanglante!" Et Chilperic, ayant assemble son conseil au chateau du Nideck, dit: "Nous avons rechauffe la vipere ... elle a conspire notre mort ... qu'elle soit coupee en trois morceaux!... Que Droctufle, Sinnegisile et Gallomagus perissent avec elle!...que les corbeaux se rejouissent!..." Et les leudes dirent: "Ainsi soit-il.... La colere de Chilperic est un abime ou tombent ses ennemis! Alors Septimanie etant amenee pour l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent de sa tete, et sa bouche sanglante murmura: "Seigneur, j'ai peche contre vous... Droctufle, Gallomagus et Sinnegisile ont aussi peche!" Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balancait aux tours du Nideck... Les oiseaux des tenebres se rejouissaient!...--Droctufle!... que n'ai-je pas fait pour toi?... Je te voulais roi... roi d'Austrasie... et tu m'as oubliee!..." La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif, exhalant un soupir plein de terreur, murmura: "Seigneur Dieu!... ayez pitie d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais fait de mal... ne le laissez pas mourir sans absolution... loin des secours de notre sainte Eglise!" La grande caisse de bruyeres, a chacun de ses efforts pour s'echapper, semblait s'approfondir... Le pauvre homme s'imaginait descendre dans un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'ecriant: "Eh bien, maitre Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage." En meme temps, la hutte se remplit d'une vive lumiere, et mon digne oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallee illuminee, avec ses innombrables sapins presses sur les pentes de la gorge comme l'herbe des champs, ses rochers entasses pele-mele dans l'abime, le torrent roulant a perte de vue ses flots bleus sur les cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout a quinze cents pieds dans les airs. Puis les tenebres grandirent.... C'etait le premier eclair. Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliee sur elle-meme au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que c'etait. De larges gouttes commencaient a tomber sur le toit. Christian alluma une etelle, et voyant maitre Bernard les doigts cramponnes au bord de sa caisse, la face pale et toute baignee de sueur: "Maitre Bernard, s'ecria-t-il, qu'avez-vous?" Mais, lui, sans repondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans l'ombre: c'etait une vieille ... mais si vieille ... si jaune ... le nez si crochu... les joues si ratatinees... les doigts si maigres, les jambes si greles... qu'on eut dit une vieille chouette deplumee. Elle n'avait plus qu'une meche de cheveux gris sur la nuque... le reste de sa tete etait chauve comme un oeuf... Sa robe de toile filandreuse recouvrait un petit squelette concasse... Elle etait aveugle, et l'expression de son front indiquait la reverie eternelle. Christian, au geste de mon oncle, ayant tourne la tete, dit simplement: "C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de legendes... Elle attend pour mourir que la grande tour s'ecroule dans la cascade..." L'oncle Bernard, stupefait, regarda le _segare_: il n'avait pas l'air de plaisanter... au contraire, il paraissait fort grave. "Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian? --Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait tout... l'ame des ruines est en elle!... Du temps des anciens maitres de ces chateaux, elle vivait deja!" Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber a la renverse. "Mais tu n'y songes pas, s'ecria-t-il, le chateau du Nideck est demoli depuis mille ans!... --Eh bien ... quand il y aurait deux mille ans, fit le _segare_ en se signant devant un nouvel eclair, qu'est-ce que ca prouve?... Puisque l'ame des ruines est en elle!... Il y a cent huit ans qu'Irmengarde vit avec cette ame ... qui etait avant chez la vieille Edith d'Haslach.... Avant Edith, elle etait chez une autre.... --Et tu crois cela? --Si je le crois! C'est aussi sur, maitre Bernard, que le soleil reviendra dans trois heures.... La mort, c'est la nuit.... La vie, c'est le jour.... Apres la nuit, vient le jour ... apres le jour, la nuit ... ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'ame du ciel ... la grande ame ... et les ames des saints sont comme des etoiles qui brillent dans la nuit et qui reviennent toujours." Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s'etant leve, il se prit a considerer avec defiance la vieille, assise au fond d'une niche taillee dans le roc. Il apercut, au-dessus de cette niche, de grossieres sculptures representant trois arbres entrelaces, ce qui formait une sorte de couronne; et, plus bas, trois crapauds sculptes dans le granit. Trois arbres sont les armes des Triboques _(drayen buechen)_; trois crapauds, les armes franques merovingiennes. Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur; a l'epouvante succedait, dans son esprit, la convoitise. "Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules, pensait-il, et cette vieille ressemble a quelque reine dechue, oubliee la par les siecles.... Mais comment emporter la niche?" Il devint tout reveur. On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de gros betail, de sourds mugissements. La pluie redoublait; les eclairs, comme une volee d'oiseaux effarouches dans les tenebres, se touchaient du bout de l'aile ... l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements du tonnerre se succedaient avec une fureur epouvantable. Bientot l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les detonations, repercutees par les echos des rochers, prirent alors des proportions vraiment grandioses: on aurait dit que les montagnes s'ecroulaient les unes sur les autres. A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la tete, croyant avoir recu la foudre sur la nuque. "Le premier Triboque qui se batit une butte n'etait pas un sot, pensait-il; ce devait etre un homme de grand sens ... il prevoyait les variations de la temperature! Que deviendrions-nous a cette heure, et par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien a plaindre! L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines a vapeur.... On aurait du conserver son nom." Le digne homme terminait a peine ces reflexions, lorsqu'une jeune fille de quinze ans au plus, coiffee d'un immense chapeau de paille en parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits pieds nus couverts de sable, s'avanca sur le seuil et dit en se signant: "Que le Seigneur vous benisse! --_Amen_!" repondit Christian d'un accent solennel. Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur: des couleurs roses sur un visage plus pale que la neige, de longues tresses flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus affaiblie en donnerait a peine l'idee. Elle etait haute et svelte, et son regard d'azur avait un charme inexprimable. Maitre Bernard resta quelques instants en extase, et le _segare_, s'approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur: "Soyez la bienvenue, Fuldrade.... Irmengarde dort toujours.... Quel temps!... l'orage ne va-t-il pas se dissiper? --Oui, le vent l'emporte vers la plaine.... La pluie finira avant le jour...." Puis, sans regarder maitre Bernard, elle alla s'asseoir pres de la vieille, qui parut se ranimer. "Fuldrade, dit-elle, la grande tour est encore debout? --Oui!" La vieille courba la tete ... et ses levres s'agiterent. Apres les derniers coups de foudre, une pluie battante s'etait mise a tomber.... On n'entendait plus dans la vallee tenebreuse que ce clapotement immense, continu, de l'averse; le roulement des flots debordes dans le ravin.... Puis d'instants en instants, quand la pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondees, plus rapides, plus impetueuses. Au fond de la hutte, personne ne disait mot ... on ecoutait ... on se sentait heureux d'avoir un abri. Dans l'intervalle de deux averses, le tintement sonore que l'oncle Bernard avait entendu dans la montagne, au moment de son reveil, passa lentement sous la petite fenetre de la hutte, et presque aussitot une grosse tete cornue, plaquee de taches noires et blanches ... la tete d'une superbe genisse, s'avanca sous la porte. "He! c'est Waldine, s'ecria Christian en riant.... Elle vous cherche, Fuldrade!" La bonne bete, calme et paisible, apres avoir regarde quelques secondes, s'avanca jusqu'au milieu de l'atre et vint flairer la vieille Irmengarde. "Va-t'en, disait Fuldrade, va-t'en avec les autres." Et la genisse, obeissante, retourna jusque sur le seuil de la scierie.... Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire reflechir.... Elle resta la, spectatrice du deluge, balancant la queue et mugissant d'un air melancolique. Au bout de vingt minutes, le temps s'eclaircit ... le jour commencait a poindre, et Waldine se decidant enfin, sortit gravement comme elle etait venue. L'air frais penetrait alors dans la hutte avec les mille parfums du lierre, de la mousse, du chevrefeuille, ranimes par la pluie. Les oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'egosillaient sous le feuillage humide.... C'etaient des frissons d'amour ... des fremissements d'ailes a vous epanouir le coeur. Alors maitre Bernard, sortant de sa reverie, fit quatre pas au dehors, leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes vaporeuses dans le ciel desert.... Il vit aussi sur la cote opposee, tout le troupeau de boeufs, de vaches et de genisses abrites sous la roche creuse.... Les uns, majestueusement etendus, les genoux ployes, l'oeil endormi ... les autres, le cou tendu, mugissant d'une voix solennelle.... Quelques jeunes betes contemplaient les festons de chevrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums avec bonheur. Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se detachaient vigoureusement sur le fond rougeatre de la pierre, et la voute immense de la caverne, toute chargee de sapins et de chenes aux larges serres incrustees dans le roc, donnait a ce tableau un air de grandeur magistrale. "Eh bien! maitre Bernard, s'ecria Christian, voici le jour ... voici le moment du depart...." Puis s'adressant a Fuldrade toute reveuse: "Fuldrade, dit-il a demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime pas le kirsch-wasser.... Je ne puis cependant lui offrir de l'eau.... N'auriez-vous pas autre chose?" Fuldrade prenant alors un petit baquet de chene dans lequel le _segare_ mettait son eau, regarda maitre Bernard avec douceur et sortit. "Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite." Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son approche de la grotte, les plus belles vaches se leverent comme pour la saluer.... Elles les caressa toutes, l'une apres l'autre, et s'etant assise, elle se mit a traire l'une d'elles ... une grande vache blanche, qui se tenait immobile, les paupieres demi-closes et semblait bienheureuse de sa preference. Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le presentant a maitre Bernard: "Buvez a meme, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans la montagne." Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la qualite superieure de ce lait ecumeux, aromatique, forme des plantes sauvages du Schneeberg. Fuldrade paraissait contente de ses eloges, et Christian, qui venait de mettre sa blouse, debout derriere eux, le baton a la main, attendit la fin de ses compliments pour s'ecrier: "En route, maitre, en route!... Nous avons de l'eau maintenant.... La roue de la scie va tourner six semaines sans s'arreter.... Il faut que je sois de retour pour neuf heures." Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la cote. "Adieu, dit maitre Bernard a la jeune fille, en se retournant tout emu, que le ciel vous rende heureuse!" Elle inclina doucement la tete sans repondre, et, les ayant suivis du regard jusqu'au detour de la vallee, elle rentra dans la hutte et fut s'asseoir a cote de la vieille. Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour a Saverne, etait assis devant son bureau, et consignait au chapitre des antiquites du Dagsberg sa decouverte des armes merovingiennes dans la hutte du _segare_ du Nideck. Plus tard, il demontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci, Tribochi et Triboques, se rapportent tous au meme peuple et derivent des mots germains _drayen buechen_, qui signifient trois hetres. Il en cita comme preuve evidente les trois arbres et les trois crapauds du Nideck dont nos rois ont fait dans la suite _les trois fleurs de lis_. Tous les antiquaires d'Alsace lui envierent cette magnifique decouverte; son nom ne fut plus invoque sur les deux rives du Rhin que precede des titres: _doctus, doctissimus, eruditus Bernardus_ ... chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie presque solennelle. Maintenant, mes chers amis, si vous etes curieux de savoir ce qu'est devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des _Annales archeologiques_ de Bernard Hertzog, et vous trouverez a la date du 16 juillet 1849 la note suivante: "La vieille diseuse de legendes Irmengarde, surnommee l'_Ame des ruines_, est morte la nuit derniere, dans la hutte du _segare_ Christian. "Chose etonnante, a la meme heure, et, pour ainsi dire, a la meme minute, la grande tour du Nideck s'est ecroulee dans la cascade.... "Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture merovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc." LE TISSERAND DE LA STEINBACH "Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand Heinrich, en souriant d'un air melancolique, mais si vous voulez voir la haute montagne, ce n'est pas ici, pres de Saverne, qu'il faut rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, a Haslach, montez a Saint-Die, a Gerardmer, a Retournemer; c'est la que vous verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs et des precipices. On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a passe cinq mille pieds de hauteur, la neige y sejourne jusqu'au mois de juillet, et ses flancs descendent a pic dans le defile du Muenster, par d'immenses rochers noirs, fendilles et herisses de sapins, qui, d'en bas, ressemblent a des fougeres.--D'en haut, vous decouvrez la vallee d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du cote de l'Allemagne;--vers la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes ... des montagnes a n'en plus finir! Combien j'ai chasse dans ce beau pays!... Combien j'ai tue de lievres, de chevreuils, de sangliers, le long de ces cotes boisees; de belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyeres; combien j'ai peche de truites dans ces lacs!--On me connaissait partout, de la Houpe a Schirmeck, de Muenster a Gerardmer: "Voici Heinrich qui vient avec ses chapelets de grives et de mesanges", disait-on. Et l'on me faisait place a table; on me coupait une large tranche de ce bon pain de menage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin blanc d'Alsace.--Les jolies filles venaient s'accouder sur mes epaules, le nez retrousse, les joues roses, les levres humides; les vieux me serraient la main en disant: "Aurons-nous beau temps pour la fauchee, Heinrich?... Faut-il conduire les porcs a la glandee?... les boeufs a la pature?" Et les vieilles deposaient bien vite leur balai derriere la porte, pour venir me demander des nouvelles. Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux lievre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse dessechee;--ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer trois jours a la gelee avant d'y mordre....--Et cela suffisait, j'etais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin a table.... Oh! le bon temps ... les bonnes gens ... le bon pays des Vosges!... --Mais pourquoi donc, maitre Heinrich, avez-vous quitte ce beau pays, puisque vous l'aimiez tant? --Que voulez-vous, maitre Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma vue devenait trouble, ma main commencait a trembler: plus d'un lievre m'avait echappe.... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux gardes.... On batissait de nouvelles maisons forestieres.... Il y avait plus de proces-verbaux dresses contre moi, qu'un ane ne peut en porter a l'audience.... Les gendarmes s'en melaient.... On me cherchait partout ... ma foi, j'ai quitte la partie, j'ai repris le fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je ne m'en repens pas!" Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit a marcher lentement dans la petite chambre, les mains croisees sur le dos, les joues pales et les yeux fixes devant lui.--Il me semblait voir un vieux loup edente, la griffe usee, revant a la chasse en mangeant de la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses levres, et les derniers rayons du jour, eparpilles sur le metier du tisserand, et la muraille decrepite, enluminee de vieilles gravures de Montbeliard, donnaient a cette scene je ne sais quelle physionomie mysterieuse. Tout a coup il s'arreta et me regardant en face: "Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aime perir au milieu des bois, sous la rosee du ciel, que de reprendre le metier; mais il y avait encore autre chose." Il s'assit au bord de la petite fenetre a vitraux de plomb, et regardant le soleil de ses yeux ternes: "Un jour d'automne, en 1827, j'etais parti de Gerardmer, la carabine sur l'epaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck: c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Genisses.--On y voit tourbillonner tous les matins des couvees d'oiseaux de proie: des eperviers, des buses et quelquefois des aigles egares dans les brouillards des Alpes ... mais comme les aigles repartent generalement au petit jour, il faut y etre de grand-matin pour pouvoir les tirer.--On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au fond des cavernes. A deux heures du matin, j'etais dans le defile et je suivais un petit sentier qu'il faut bien connaitre, car il longe les precipices; des masses de fougeres humides croissent au bord du roc, et, a trois cents pieds au-dessous, s'elevent a peine les cimes des plus hauts sapins. Mais a cette heure on ne voyait rien: la nuit etait noire comme un four, quelques etoiles seulement brillaient au-dessus de l'abime. J'entendais pres de moi les cris aigus des martres: ces animaux se poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en voit quelquefois deux, trois, et plus, a la suite les uns des autres, monter les rochers aussi vite que s'ils couraient a terre. En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chene pour fumer une pipe. Le temps etait si calme que pas une feuille ne remuait, on aurait dit que tout etait mort. Comme je me reposais la, depuis environ un quart d'heure, revant a toutes sortes de choses, il me sembla voir tout a coup, au fond du gouffre, un eclair ramper sur le roc, "Que diable cela peut-il etre?" me dis-je. Une minute apres, l'eclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa lumiere pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillerent sur le torrent de la Tonkelbach.--Quelques figures noires se dessinerent autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.--Des bohemiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu pour preparer leur repas avant de se mettre en route. Vous ne sauriez croire, maitre Christian, combien cette halte au fond du precipice etait belle! Les vieux arbres desseches, les brindilles de lierre, les ronces et le chevrefeuille pendus au rocher se decoupaient a jour dans les airs; mille etincelles volaient sur l'ecume du torrent a perte de vue, et des lueurs etranges dansaient sous le dome des grands chenes, comme la ronde des feux follets sur le Blokesberg. De la hauteur ou j'etais, il me semblait voir une peinture grande comme la main ... une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des tenebres. Longtemps je restai la tout pensif, me disant que les hommes ne sont au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus dans la mousse; mille autres idees semblables me venaient a l'esprit. A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour voir ces gens de plus pres.... Mais, comme la pente devenait toujours plus rapide, je m'arretai de nouveau pres d'un arbre, a mille pieds environ au-dessus des bohemiens. Je reconnus alors une vieille, assise pres d'une chaudiere.... La flamme l'eclairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses grands bras maigres, et regardait dans la marmite.... Trois ou quatre petits enfants a peu pres nus se trainaient autour d'elle comme des grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans l'ombre, faisaient leurs preparatifs de depart; ils se levaient, couraient, traversaient le cercle de lumiere, pour jeter des brassees de feuilles dans le feu, qui s'elevait de plus en plus, tordant des masses de fumee sombre au-dessus du vallon. Tandis que je regardais cela tranquillement, une idee du diable me passa par la tete ... une idee qui d'abord me fit rire en moi-meme. "He! me dis-je, si tout a coup une grosse pierre tombait du ciel au milieu de ce tas de monde ... quelle mine ferait la vieille avec son nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!--He! he! he! ce serait drole." Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait etre un scelerat, pour detacher une pierre et la rouler sur ces bohemiens, qui ne m'avaient jamais fait de mal. "Oui ... oui ... me dis-je en moi-meme, ce serait abominable ... je ne me pardonnerais jamais de ma vie!" Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et je la balancais doucement ... comme pour rire...." Ici Heinrich fit une pause ... il etait tres-pale.... Au bout de quelques secondes, il reprit: "Voyez-vous, maitre Christian, on a beau dire le contraire, la chasse est une passion diabolique ... elle developpe les instincts de destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous jouer de mauvais tours.--Si je n'avais pas ete habitue a verser le sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idee seule que je pouvais ecraser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser les cheveux sur la tete.--J'aurais quitte la place sur-le-champ, pour ne pas succomber a la tentation ... mais l'habitude de tuer rend cruel.... Et puis, il faut bien le dire, une curiosite diabolique me retenait. Je me representais les bohemiens, consternes ... la bouche beante ... courant a droite et a gauche ... levant les mains ... poussant des cris ... et grimpant a quatre pattes au milieu des rochers ... avec des figures si droles ... des contorsions si bizarres ... que, malgre moi, mon pied s'avancait tout doucement ... tout doucement ... et poussait l'enorme pierre sur la pente. Elle partit! D'abord elle fit un tour ... lentement.... J'aurais pu la retenir.... Je me levai meme pour m'elancer dessus, mais la pente etait si roide en cet endroit, qu'au deuxieme tour elle avait deja saute trois pieds ... puis six ... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que je devenais pale et que mes joues tremblaient. Le rocher montait, descendait, juste en face de la flamme.... Je le voyais en l'air ... puis retomber dans la nuit ... et je l'entendais bondir comme un sanglier.... C'etait terrible! Je jetai un cri ... un cri a reveiller la montagne.... Les bohemiens leverent la tete ... il etait trop tard! Au meme instant, le rocher parut en l'air pour la derniere fois ... et la flamme s'eteignit...." Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard.... La sueur perlait sur son front.--Moi, je ne disais rien ... j'avais baisse la tete.... Je n'osais pas le regarder! Apres quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit: "Voila ce que j'ai fait, maitre Christian, et vous etes le premier a qui j'en parle depuis ma confession au vieux cure Gottlieb, de Schirmeck ... deux jours apres le malheur.--Ce cure me dit: "Heinrich, l'amour du sang vous a perdu ... vous avez tue une pauvre vieille femme, pour une _envie de rire_.... C'est un crime epouvantable.... Laissez la votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-etre le Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!... Quant a moi, je ne puis vous donner l'absolution..." Je compris que ce brave homme avait raison, que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du Chevrehof.... J'accrochai mon fusil au mur.... Je repris la navette ... et me voila!" Heinrich se tut. Nous restames longtemps assis en face l'un de l'autre, sans echanger une parole. La nuit etait venue ... un silence de mort planait sur le hameau de la Steinbach ... et tout au loin ... bien loin ... sur la route de Saverne, une lourde voiture, lancee au galop, passait avec un cliquetis de ferrailles. Vers neuf heures, la lune, commencant a paraitre derriere le Schneeberg, je me levai pour sortir.--Le vieux braconnier m'accompagna jusqu'au seuil de sa cassine. "Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maitre Christian?" dit-il en me tendant la main. Sa voix tremblait. "Si vous avez beaucoup souffert ... Heinrich!... Souffrir, c'est expier." Il me regarda quelques instants sans repondre.... "Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume.... Si j'ai beaucoup souffert?--Ah! maitre Christian, pouvez-vous me demander cela!--Est-ce qu'un epervier peut jamais etre heureux dans une cage? Non, n'est-ce pas.... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ca ne l'empeche pas d'etre triste.... Il regarde le ciel a travers les barreaux de sa cage ... ses ailes tremblent ... il finit par mourir.--Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet epervier!" Il se tut quelques secondes ... puis, tout a coup, comme entraine malgre lui: "Oh! s'ecria-t-il, les hautes montagnes!... les grandes forets!... la solitude!... la vie des bois!..." Il etendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses noires se dessinaient a l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux. "Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!" Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la cote, au milieu des bruyeres. LE VIOLON DU PENDU CONTE FANTASTIQUE Karl Hafitz avait passe six ans sur la methode du contre-point; il avait etudie Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait d'une sante florissante et d'une fortune honnete qui lui permettait de suivre sa vocation artistique; en un mot, il possedait tout ce qu'il faut pour composer de grande et belle musique ... excepte la petite chose indispensable: l'inspiration. Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait a son digne maitre Albertus Kilian de longues partitions tres-fortes d'harmonie ... mais dont chaque phrase revenait a Pierre, a Jacques, a Christophe. Maitre Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se mettait a biffer l'une apres l'autre les singulieres decouvertes de son eleve. Karl en pleurait de rage, il se fachait, il contestait ... mais le vieux maitre ouvrait tranquillement un de ses innombrables cahiers et le doigt sur le passage disait: "Regarde, garcon!" Alors Karl baissait la tete et desesperait de l'avenir. Mais un beau matin qu'il avait presente sous son nom, a maitre Albertus, une fantaisie de Baccherini variee de Viotti, le bonhomme jusqu'alors impassible se facha: "Karl, s'ecria-t-il, est-ce que tu me prends pour un ane? Crois-tu que je ne m'apercoive pas de tes indignes larcins?... Ceci est vraiment trop fort!" Et le voyant consterne de son apostrophe: "Ecoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta memoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions ... mais decidement tu deviens trop gras ... tu bois du vin trop genereux, et surtout une quantite de chopes trop indeterminee.... Voila ce qui ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir! --Maigrir! --Oui!... ou renoncer a la musique. La science ne te manque pas ... mais les idees ... et c'est tout simple.... Si tu passais ta vie a enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment pourraient-elles vibrer?" Ces paroles de maitre Albertus furent un trait de lumiere pour Hafitz: "Quand je devrais me rendre etique, s'ecriat-il, je ne reculerai devant aucun sacrifice. Puisque la matiere opprime mon ame, je maigrirai!" Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'heroisme, que maitre Albertus en fut vraiment touche; il embrassa son cher eleve et lui souhaita bonne chance. Des le jour suivant, Karl Hafitz, le sac au dos et le baton a la main, quittait l'hotel des _Trois Pigeons_ et la brasserie du _Roi Gambrinus_ pour entreprendre un long voyage. Il se dirigea vers la Suisse. Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint etait considerablement reduit, et l'inspiration ne venait pas davantage. "Est-il possible d'etre plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le jeune, ni la bonne chere, ni l'eau, ni le vin, ni la biere, ne peuvent monter mon esprit au diapason du sublime.... Qu'ai-je donc fait pour meriter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon travail, tout mon courage, je n'arrive a rien.... Ah! le ciel n'est pas juste ... non, il n'est pas juste!" Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck a Fribourg; la nuit approchait, il trainait la semelle et se sentait tomber de fatigue. En ce moment il apercut, au clair de lune, une vieille masure embusquee au revers du chemin, la toiture rampante, la porte disjointe, les petites vitres effondrees, la cheminee en ruine. De hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du pignon dominait a peine les bruyeres du plateau ou soufflait un vent a decorner les boeufs. Karl apercut en meme temps, a travers la brume, la branche de sapin flottant au-dessus de la porte. "Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est meme un peu sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence." Et, sans hesiter, il frappa la porte de son baton. "Qui est la?... que voulez-vous? fit une voix rude de l'interieur. --Un abri et du pain. --Ah! ah! bon ... bon!..." La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en presence d'un homme robuste, la face carree, les yeux gris, les epaules couvertes d'une houppelande percee au coude, une hachette a la main. Derriere ce personnage brillait la flamme de l'atre, eclairant l'entree d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les murailles decrepites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille pale, frele, vetue d'une pauvre robe de cotonnade brune a petits points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi; ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'egarement indefinissable. Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son baton. "Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps a tenir les gens dehors." Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effraye, s'avanca jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau devant l'atre. "Donnez-moi votre baton et votre sac", dit l'homme. Pour le coup, l'eleve de maitre Albertus tressaillit jusqu'a la moelle des os ... mais le sac etait deboucle, le baton pose dans un coin, et l'hote assis tranquillement pres du foyer, avant qu'il fut revenu de sa surprise. Cette circonstance lui rendit un peu de calme. "_Herr wirth_ [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je ne serais pas fache de souper. --Que desire monsieur a souper? fit l'autre, gravement. --Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage. --He! he! he! Monsieur est pourvu d'un excellent appetit ... mais nos provisions sont epuisees. --Epuisees? --Oui. --Toutes? --Toutes. --Vous n'avez pas de fromage? --Non. --Pas de beurre? --Non. --Pas de pain ... pas de lait? --Non. --Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc? --Des pommes de terre cuites sous la cendre." Au meme instant Karl apercut dans l'ombre, sur les marches de l'escalier, tout un regiment de poules: blanches, noires, rousses, endormies, les unes la tete sous l'aile, les autres le cou dans les epaules; il y en avait meme une grande, seche, maigre, hagarde, qui se peignait et se plumait avec nonchalance, "Mais, dit Hafitz, la main etendue, vous devez avoir des oeufs? --Nous les avons portes ce matin au marche de Bruck.--Oh! mais alors, coute que coute, mettez une poule a la broche!" A peine eut-il prononce ces mots, que la fille pale, les cheveux epars, s'elanca devant l'escalier, s'ecriant: "Qu'on ne touche pas a mes poules ... qu'on ne touche pas a mes poules.... Ho! ho! ho! qu'on laisse vivre les etres du bon Dieu!" L'aspect de cette malheureuse creature avait quelque chose de si terrible; que Hafitz s'empressa de repondre: "Non, non, qu'on ne tue pas les poules.... Voyons les pommes de terre.... Je me voue aux pommes de terre.... Je ne vous quitte plus! A cette heure, ma vocation se dessine clairement.... C'est ici que je reste, trois mois ... six mois.... Enfin le temps necessaire pour devenir maigre comme un fakir!" Il s'exprimait ainsi avec une animation singuliere, et l'hote criait a la jeune fille pale: "Genoveva!... Genoveva ... regarde ... _l'Esprit_ le possede ... c'est comme l'autre!... La bise redoublait dehors; le feu tourbillonnait sur l'atre et tordait au plafond des masses de fumee grisatre. Les poules, au reflet de la flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis que la folle chantait d'une voix percante un vieil air bizarre, et que la buche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait de ses soupirs plaintifs. Hafitz comprit qu'il etait tombe dans le repaire du sorcier Hecker; il devora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine d'eau, et but a longs traits. Alors le calme rentra dans son ame; il s'apercut que la fille etait partie, et que l'homme seul restait en face de l'atre. "_Herr wirth_, reprit-il, menez-moi dormir." L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier vermoulu; il souleva une lourde trappe de sa tete grise et conduisit Karl au grenier, sous le chaume. "Voila votre lit, dit-il en deposant la lampe a terre, dormez-bien et surtout prenez garde au feu!" Puis il descendit, et Hafitz resta seul, les reins courbes, devant une grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes. Il revait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien sinistre lorsque, songeant a ces yeux gris clair, a cette bouche bleuatre entouree de grosses rides, a ce front large, osseux, a ce teint jaune, tout a coup il se rappela que sur la Golgenberg se trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulierement a son hote.... Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes perces, et que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevasse par la pluie. Il se rappela de plus que ce miserable, appele Melchior, avait fait jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assomme avec sa cruche l'aubergiste du _Mouton d'Or_, qui lui reclamait un petit ecu de convention. La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondement emu.... Elle etait fantasque ... et l'eleve de maitre Albertus enviait le boheme; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons agites par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec de grandes clameurs ... il se sentit frissonner, et sa peur augmenta beaucoup, lorsqu'il decouvrit, au fond de la soupente, contre la muraille, un violon surmonte de deux palmes fletries. Alors il aurait voulu fuir, mais dans le meme instant la voix rude de l'hote frappa son oreille: "Eteignez donc la lumiere! criait-il.... Couchez-vous, je vous ai dit de prendre garde au feu!" Ces paroles glacerent Karl d'epouvante, il s'etendit sur la grande paillasse et souffla la lumiere. Tout devint silencieux. Or, malgre sa resolution de ne pas fermer l'oeil, a force d'entendre le vent gemir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les tenebres, les souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin, Hafitz dormait profondement, quand un sanglot amer, poignant, douloureux, l'eveilla en sursaut.... Une sueur froide couvrit sa face. Il regarda et vit dans l'angle du toit un homme accroupi: c'etait Melchior le pendu! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins decharnes, sa poitrine et son cou etaient nus.... On aurait dit, tant il etait maigre, le squelette d'une immense sauterelle: un beau rayon de lune, entrant par la petite lucarne, l'eclairait doucement d'une lueur bleuatre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araignee. Hafitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche beante, regardait cet etre bizarre, comme on regarde la mort debout derriere les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche. Tout a coup le squelette etendit sa longue main seche et saisit le violon a la muraille; il l'appuya contre son epaule, puis, apres un instant de silence, il se prit a jouer. Il y avait dans sa musique ... il y avait des notes funebres comme le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un etre bien aime ...--solennelles comme la foudre des cascades trainee par les echos de la montagne ...--majestueuses comme les grands coups de vent d'automne au milieu des forets sonores ...--et parfois tristes ... tristes comme l'incurable desespoir.--Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait un chant leger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris ...--Ces trilles gracieux tourbillonnaient avec un ineffable fremissement d'insouciance et de bonheur, pour s'envoler tout a coup, effarouches par la valse ... folle ... palpipante, eperdue;--amour ... joie ... desespoir ... tout chantait ... tout pleurait ... ruisselait pele mele sous l'archet vibrant.... Et Karl, malgre sa terreur inexprimable, etendit les bras et criait: "O grand ... grand ... grand artiste!... O genie sublime.... Oh! que je plains votre triste sort ... Etre pendu!... pour avoir tue cette brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique.... Errer dans les bois au clair de lune.... N'avoir plus de corps et un si beau talent.... Oh! Dieu!..." Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hote l'interrompit: "He! la-haut ... vous tairez-vous, a la fin? Etes-vous malade ... ou le feu est-il a la maison?" Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumiere eclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'epaule, laissant apparaitre l'aubergiste. "Ah! _herr wirth_, cria Hafitz, _herr wirth_, que se passe-t-il donc ici? D'abord une musique celeste m'eveille et me ravit dans les spheres invisibles ... puis voila que tout s'evanouit comme un reve." La face de l'hote prit aussitot une expression meditative. "Oui, oui, murmura-t-il tout reveur.... J'aurais du m'en douter.... Melchior est encore venu troubler notre sommeil ... il reviendra donc toujours!... Maintenant notre repos est perdu; il ne faut plus songer a dormir.... Allons, camarade, levez-vous.... Venez fumer une pipe avec moi." Karl ne se fit pas prier; il avait hate d'aller ailleurs. Mais quand il fut en bas, voyant que la nuit etait encore profonde, la tete entre les mains, les coudes sur les genoux, longtemps, longtemps, il resta plonge dans un abime de meditations douloureuses. L'hote, lui, venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur la chaise effondree au coin de l'atre, et fumait en silence. Enfin, le jour grisatre parut.... Il regarda par les petites fenetres ternes, puis le coq chanta ... les poules sauterent de marche en marche. "Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses epaules et prenant son baton. --Vous nous devez une priere a la chapelle de l'abbaye Saint-Blaise, dit l'homme d'un accent etrange ... une priere pour l'ame de mon fils Melchior, le pendu ... et une autre pour sa fiancee ... Genoveva la folle! --C'est tout? --C'est tout. --Alors, adieu; je ne l'oublierai pas." En effet, la premiere chose que fit Karl en arrivant a Fribourg, ce fut d'aller prier Dieu pour le pauvre boheme et pour celle qu'il avait aimee....--Puis il entra chez maitre Kilian, l'aubergiste de _la Grappe_, deploya son papier de musique sur la table, et s'etant fait apporter une bouteille de _rikevir_, il ecrivit en tete de la premiere page: _Le Violon du Pendu!_" et composa, seance tenante, sa premiere partition vraiment originale. L'HERITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN CONTE FANTASTIQUE A la mort de mon digne oncle Christian Haas, bourgmestre de Lauterbach, j'etais deja maitre de chapelle du grand-duc Yeri-Peter et j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empechait pas, comme on dit, de tirer le diable par la queue. L'oncle Christian, qui savait tres-bien ma position, ne m'avait jamais envoye un kreutzer; aussi ne pus-je m'empecher de repandre des larmes en apprenant sa generosite posthume: j'heritais de lui, helas!... deux cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un coin de foret et sa grande maison de Lauterbach. "Cher oncle, m'ecriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie de m'avoir serre les cordons de votre bourse.... L'argent que vous m'auriez envoye ... ou serait-il?.... Il serait au pouvoir des Philistins et des Moabites.... La petite Katel Fresserine pourrait seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous avez sauve la patrie, comme Fabius Cunctator.... Honneur a vous, cher oncle Christian ... honneur a vous!...." Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins touchantes, je partis a cheval pour Lauterbach. Chose bizarre! le demon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais rien eu a demeler, faillit alors se rendre maitre de mon ame: "Kasper, me dit-il a l'oreille, te voila riche!... Jusqu'a present, tu n'as poursuivi que de vains fantomes.... L'amour, les plaisirs et les arts ne sont que de la fumee.... Il faut etre bien fou pour s'attacher a la gloire.... Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les ecus places sur premiere hypotheque.... Renonce a tes illusions.... Recule tes fosses, arrondis tes champs, entasse tes ecus, et tu seras honore, respecte ... tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue, disant: "Voila monsieur Kasper Haas ... l'homme riche ... le plus gros _herr_ du pays!" Ces idees allaient et venaient dans ma tete, comme les personnages d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable, qui me seduisait. C'etait en plein juillet; l'alouette devidait dans le ciel son ariette interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tiedes bouffees de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et de la perdrix dans les bles; le feuillage miroitait au soleil, la Lauter murmurait a l'ombre des grands saules vermoulus ... et je ne voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais etre bourgmestre, j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais en moi-meme: "Voici monsieur Kasper Haas qui passe ... l'homme riche ... le plus gros _herr_ du pays! Hue! Bletz ... hue!...." Et ma petite jument galopait. J'etais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet ecarlate de maitre Christian. "S'ils me vont, me disais-je, a quoi bon en acheter d'autres?" Vers quatre heures de l'apres-midi, le petit village de Lauterbach m'apparut au fond de la vallee, et ce n'est pas sans attendrissement que j'arretai les yeux sur la grande et belle maison de Christian Haas, ma future residence, le centre de mes exploitations et de mes proprietes. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisatres, les hangars couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les recoltes ... et, derriere, la bassecour ... puis le petit jardin, le verger, les vignes a mi-cote ... les prairies dans le lointain. Je tressaillis d'aise a ce spectacle. Et comme je descendais la grande rue du village, voila que les vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tete nue, ebouriffee; les hommes coiffes du gros bonnet de loutre, la pipe a chainette d'argent aux levres ... voila que toutes ces bonnes gens me contemplent et me saluent: "Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Haas!" Et toutes les petites fenetres se garnissent de figures emerveillees.... Je suis deja chez moi.... Il me semble toujours avoir ete proprietaire ... notable de Lauterbach.... Ma vie de maitre de chapelle n'est plus qu'un reve ... mon enthousiasme pour la musique, une folie de jeunesse:--comme les ecus vous modifient les idees d'un homme! Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker.... C'est lui qui detient mes titres de propriete et qui doit me les remettre. J'attache mon cheval a l'anneau de la porte, je saute sur le perron, et le vieux scribe, sa tete chauve decouverte, sa maigre echine revetue d'une longue robe de chambre verte a grands ramages, s'avance sur le seuil pour me recevoir. "Monsieur Kasper Haas, j'ai bien l'honneurde vous saluer. --Maitre Becker, je suis votre serviteur. --Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Haas. --Apres vous, maitre Becker ... apres vous." Nous traversons le vestibule, et je decouvre, au fond d'une petite salle propre et bien aeree, une table confortablement servie, et, pres de la table, une jeune personne fraiche, gracieuse, les joues enluminees du vermillon de la pudeur. "Monsieur Kasper Haas!" dit le venerable tabellion. Je m'incline. "Ma fille Lothe!" ajoute le brave homme. Et tandis que je sens se reveiller en moi mes vieilles inclinations d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les levres purpurines, les grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille legere, ses petites mains potelees, maitre Becker m'invite a prendre place, disant qu'il m'attendait, que mon arrivee etait prevue, et qu'avant d'entamer les affaires serieuses, il etait bon de se refaire un peu de la route ... de se rafraichir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont j'appreciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur. Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes reflexions sur le vieux papa.... Je suppute ce qu'un tabellion peut gagner a Lauterbach. "Mademoiselle, me ferez-vous la grace d'accepter une aile de poulet? --Monsieur, vous etes bien bon.... Avec plaisir." Lothe baisse les yeux.... Je remplis son verre ... elle y trempe ses levres roses ... le papa est joyeux.... Il cause de chasse ... de peche: "Monsieur Haas va sans doute se mettre aux habitudes du pays; nous avons des garennes bien peuplees, des rivieres abondantes en truites.... On loue les chasses de l'administration forestiere.... On passe ses soirees a la brasserie.... Monsieur l'inspecteur des eaux et forets est un charmant jeune homme.... Monsieur le juge de paix joue superieurement au whist, etc." J'ecoute.... Je trouve delicieuse cette vie calme et paisible. Mademoiselle Lothe me parait fort bien.... Elle cause peu, mais son sourire est si bon, si naif, qu'elle doit etre aimante! Enfin arrive le cafe ... le kirsch-wasser.... Mademoiselle Lothe se retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux affaires serieuses. Il me parle des proprietes de mon oncle, et je prete une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas d'hypotheque.... Tout est clair, net, regulier. "Heureux Kasper! me dis-je, heureux Kasper!" Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des titres. Cet air renferme de bureau, ces grandes lignes de cartons, ces dossiers, tout cela dissipe les vaines reveries de la fantaisie amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maitre Becker, l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin. "Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez la, monsieur Haas, cent arpents de bonnes terres ... les meilleures, les mieux irriguees de la commune ... on y fait deux et meme trois fauchees par an ... c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre vignoble de Sonnethal: trente-cinq arpents de vigne ... vous faites la, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend sur place de douze a quinze francs l'hectolitre.... Les bonnes annees compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Haas, est le titre de votre foret du Romelstein: elle contient de cinquante a soixante hectares de bois taillis en plein rapport.... Ceci vous represente vos biens de Haematt ... ceci vos paturages de Thiefenthal.... Voici le titre de propriete de la ferme de Gruenerwald, et voila celui de votre maison de Lauterbourg ... cette maison, la plus grande du village, date du XVIe siecle. --Diable! maitre Becker, cela ne prouve pas en sa faveur. --Au contraire ... au contraire: Jean Burckart, comte de Barth, avait etabli la sa residence de chasse.... Il est vrai que bien des generations s'y sont succede depuis, mais on n'a pas neglige les reparations d'entretien; elle est en parfait etat de conservation." Je remerciai maitre Becker de ses explications, et, ayant serre mes titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut bien me preter, je pris conge de lui, plus convaincu que jamais de ma nouvelle importance. J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure, et, frappant du pied la premiere marche: "Ceci est a moi!" m'ecriai-je avec enthousiasme. J'entre dans la salle: "Ceci est a moi!" J'ouvre les armoires, et, voyant le linge amoncele jusqu'au plafond: "Ceci est a moi!...." Je monte au premier etage et je repete toujours comme un insense: "Ceci est a moi! ... ceci est a moi! ... Oui ... oui ... je suis proprietaire!" Toutes mes inquietudes pour l'avenir, toutes mes apprehensions du lendemain sont dissipees; je figure dans le monde, non plus par mon faible merite de convention, par un caprice de la mode, mais par la detention reelle, effective, des biens que la foule convoite.... O poetes! ... O artistes! ... qu'etes-vous aupres de ce gros proprietaire qui possede tout, et dont les miettes de la table nourrissent votre inspiration? Vous n'etes que l'ornement de son banquet ... la distraction de ses ennuis ... la fauvette qui chante dans son buisson ... la statue qui decore son jardin.... Vous n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les fumees de l'orgueil, de la vanite ... lui qui possede les seules realites de ce monde! En ce moment, si le pauvre maitre de chapelle Haas m'etait apparu ... je l'aurais regarde par-dessus l'epaule.... Je me serais demande: "Quel est ce fou?... qu'a-t-il de commun avec moi?" J'ouvris une fenetre... la nuit approchait... le soleil couchant dorait mes vergers et mes vignes a perte de vue... Au sommet de la cote, quelques pierres blanches indiquaient le cimetiere. Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orne de grosses moulures, s'offrit a mes regards; j'etais dans le pavillon de chasse du seigneur Buckart. Une antique epinette occupait l'intervalle de deux fenetres... j'y passai les doigts avec distraction; les cordes detendues s'entre-choquerent et nasillerent de l'accent etrange, ironique, des vieilles femmes edentees fredonnant des airs de leur jeunesse. Au fond de la haute salle se trouvait l'alcove en demi-voute, avec ses grands rideaux rouges et son lit a baldaquin... Cette vue me rappela que j'avais couru six heures a cheval, et me deshabillant avec un sourire de satisfaction indicible: "C'est pourtant la premiere fois, me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit." Et m'etant couche, les yeux tendus sur la plaine immense deja noyee d'ombres, je sentis mes paupieres s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne murmurait; au loin, les bruits du village s'eteignaient un a un, le soleil avait disparu... quelques reflets d'or indiquaient sa trace a l'infini... Je m'endormis bientot. Or, il etait nuit et la lune brillait de tout son eclat, lorsque je m'eveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'ete arrivaient jusqu'a moi... La douce odeur du foin nouvellement fauche impregnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever pour fermer la fenetre; mais, chose inconcevable! ma tete etait parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne repondit; je sentais mes bras etendus pres de moi, completement inertes... mes jambes allongees, immobiles; ma tete s'agitait en vain! En ce moment meme, la respiration profonde, cadencee du corps, m'effraya... ma tete retomba sur l'oreiller, epuisee par ses elans: "Suis-je donc paralyse des membres!" me dit-je avec effroi. Mes yeux se refermerent. Je reflechissais, dans l'epouvante, a ce singulier phenomene, et mes oreilles suivaient les pulsations anxieuses de mon coeur... le murmure precipite du sang sur lequel l'esprit n'avait aucun pouvoir. "Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes... mon corps, mon propre corps refuse de m'obeir!... Kasper Haas, le maitre de tant de vignes et de gras paturages, ne peut pas meme remuer cette miserable motte de terre qui cependant est bien a lui... O Dieu!... qu'est-ce que cela veut dire?" Et comme je revais de la sorte, un faible bruit attira mon attention; la porte de mon alcove venait de s'ouvrir: un homme... un homme vetu d'etoffes roides, semblables a du feutre, comme les moines de la chapelle Saint-Gualber, a Mayence, le large feutre gris a plume de faucon releve sur l'oreille... les mains enfoncees jusqu'aux coudes dans des gants de buffleterie... venait d'entrer dans la salle. Les bottes evasees de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des genoux; une lourde chaine d'or, chargee de decorations, tombait sur sa poitrine... Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une expression de tristesse poignante et des teintes verdatres horribles. Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et, le poing sur la garde d'une immense rapiere, frappant le parquet du talon, il s'ecria: "Ceci est a moi!... a moi... Hans Buckart... comte de Barth." On eut dit une vieille machine rouillee grincant des mots cabalistiques... J'en avais la chair de poule. Mais au meme instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth disparut dans la piece voisine, ou j'entendis son pas automatique descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme s'il fut descendu dans les entrailles de la terre. Et comme j'ecoutais encore, n'entendant plus rien, voila que tout a coup la vaste salle se peuple d'une societe nombreuse... l'epinette retentit... on chante... on celebre l'amour, le plaisir, le bon vin. Je regarde, et je vois, sur le fond bleuatre de la lune, des jeunes femmes inclinees nonchalamment autour de l'epinette; de precieux cavaliers, vetus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisees, sur des tabourets a crepines d'or, se penchant, hochant la tete, se dandinant, faisant les jolis coeurs... le tout si gentiment, d'une facon si coquette, qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes a l'eau-forte de la tres-gracieuse Ecole de Lorraine au XVIe siecle. Et les petits doigts secs d'une respectable douairiere a nez de perroquet claquetaient sur les touches de l'epinette; les eclats de rire aigus lancaient leurs fusees stridentes a droite, a gauche, et se terminaient par un bruit de crecelle detraquee, a vous faire herisser les cheveux sur la nuque. Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencie et d'elegance surannee exhalait la ses eaux de rose et de reseda tournees au vinaigre. Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me debarrasser de ce cauchemar... Impossible! mais au meme instant, une des jeunes elegantes s'ecria: "Messeigneurs, vous etes ici chez vous... ce domaine..." Elle n'eut pas le temps de finir... un silence de mort suivit ces paroles.--Je regardai... la fantasmagorie avait disparu! Alors un son de trompe frappa mes oreilles... Des chevaux piaffaient au dehors... des chiens aboyaient... et la lune calme, meditative, regardait toujours au fond de mon alcove. La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siecles, a longues robes trainantes, defilerent majestueusement d'une salle a l'autre. Quatre vilains passerent aussi, soutenant de leurs robustes epaules un brancard a feuilles de chene, ou gisait tout sanglant, l'oeil terne et la defense ecumeuse, un enorme sanglier. J'entendis les fanfares redoubler au dehors... puis s'eteindre comme un soupir dans les bois... puis... rien! Et comme je revais a cette vision etrange, regardant par hasard dans l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scene occupee par une de ces vieilles familles protestantes d'autrefois... calmes, dignes et solennelles dans leurs moeurs. La se trouvaient le patriarche a tete blanche, lisant la grande Bible; la vieille mere, haute et pale, filant le chanvre du menage, droite comme un fuseau, le collet monte jusqu'aux oreilles, la taille serree de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil reveur, accoudes sur la table dans le plus profond silence, le vieux chien de berger attentif a la lecture, la vieille horloge dans son etui de noyer, comptant les secondes ... et plus loin, dans l'ombre, quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes gens a feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de Jacob et de Rachel, en forme de declaration d'amour. Et cette honnete famille semblait convaincue des verites saintes; le vieillard, de sa voix cassee, poursuivait l'histoire edifiante avec attendrissement: "Ceci est votre terre promise... la terre d'Abraham... d'Isaac et de Jacob... laquelle je vous ai destinee depuis l'origine des siecles... afin que vous y croissiez et multipliez comme les etoiles du ciel...--Et nul ne pourra vous la ravir, car vous etes mon peuple bien-aime... en qui j'ai mis ma confiance..." La lune, voilee depuis quelques instants, venait de se decouvrir; n'entendant plus rien, je tournai la tete... ses rayons calmes et froids eclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une ombre... la lumiere ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain, quelques arbres decoupaient leur feuillage sur la cote lumineuse. Mais, subitement, les hautes murailles se tapisserent de livres... l'antique epinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil a dossier de cuir roux. J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans les profondeurs de sa pensee, ne bougeait pas: ce silence m'accablait. Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'etant retourne, l'erudit me fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte Gregorius, consigne sous le n deg. 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt. Grand Dieu! comment ce personnage s'etait-il detache de son cadre? Voila ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'ecria: "_Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus naturalis ratio patitur._" A mesure que cette formule s'echappait de ses levres, sa figure palissait... palissait... Au dernier mot, elle n'existait plus! Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes je vis vingt autres generations se succeder dans l'antique castel de Hans Burckart: des chretiens et des juifs, des nobles et des roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des etres prosaiques... Et tous proclamaient leur legitime propriete, tous se croyaient maitres souverains et definitifs de la baraque!--Helas! un souffle de la mort les mettait a la porte. J'avais fini par m'habituer a cette etrange fantasmagorie. Chaque fois que l'un de ces braves gens s'ecriait: "Ceci est a moi!" je me prenais a rire et je murmurais: "Attends, camarade, attends, tu vas t'evanouir comme les autres!" Enfin, j'etais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant du coq annonce lejour; sa voix percante reveille lesetres endormis. Les feuilles s'agiterent, un frisson parcourut mon corps; je sentis mes membres se detacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes regards s'etendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse... mais ce que je vis n'etait guere propre a me rejouir. En effet, le long du petit sentier qui mene au cimetiere, montait toute la procession des fantomes que j'avais vus pendant la nuit. Elle s'avancait pas a pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette marche silencieuse, sous les teintes vagues, indecises du crepuscule naissant, avait quelque chose d'epouvantable. Et comme je restais la, plus mort que vif, labouche beante, le front baigne de sueur froide, la tete du cortege sembla se fondre dans les vieux saules pleureurs. Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commencais a reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me faire signe de venir... Une voix lointaine... ironique, me criait: "Kasper ... Kasper ... viens ... cette terre est a nous!..." Puis tout disparut. Une bande de pourpre etendue a l'horizon annoncait le jour. Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de maitre Christian Haas... Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe a plusieurs reprises de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous avouer que le souvenir de mon sejour au castel de Burckart a modifie singulierement la bonne opinion que j'avais concue de ma nouvelle importance ... car la vision de cette nuit singuliere me parait signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas, les proprietaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur la tete, lorsqu'on y reflechit serieusement. Aussi, loin de m'endormir dans les delices de Capoue, je me suis remis a la musique, et je compte faire jouer l'annee prochaine, sur le grand theatre de Berlin, un opera dont vous me donnerez des nouvelles. En definitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimere, est encore la plus solide de toutes les proprietes.... Elle ne finit pas avec la vie ... au contraire ... la mort la confirme et lui donne un nouveau lustre! Supposons, par exemple, qu'Homere revienne en ce monde: personne ne songerait certainement a lui contester le merite d'avoir fait l'_Iliade,_ et chacun de nous s'efforcerait de rendre a ce grand homme les honneurs qui lui sont dus.... Mais si, par hasard, le plus riche proprietaire de ce temps-la venait reclamer les champs ... les forets ... les paturages qui faisaient son orgueil ... il y a dix a parier contre un qu'il serait recu comme un voleur, et qu'il perirait miserablement sous le baton.... A MON AMI JOSEPH-FELIX HALY HUGUES-LE-LOUP I Vers les fetes de Noel de l'annee 18.., un matin que je dormais profondement a l'hotel du _Cygne_, a Tubingue, le vieux Gedeon Sperver entra dans ma chambre en s'ecriant: "Fritz... rejouis-toi!... je t'emmene au chateau de Nideck, a dix lieues d'ici... Tu connais Nideck... la plus belle residence seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos peres!" Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable pere nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laisse pousser toute sa barbe, qu'un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque, et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez. "D'abord, m'ecriai-je, procedons methodiquement; qui etes-vous? --Qui je suis!... Comment, tu ne reconnais pas Gedeon Sperver, le braconnier du Schwartz-Wald?... Oh! ingrat.... Moi qui t'ai nourri, eleve ... moi qui t'ai appris a tendre une trappe, a guetter le renard au coin d'un bois, a lancer les chiens sur la piste du chevreuil!... Ingrat ... il ne me reconnait pas! Regarde donc mon oreille gauche qui est gelee. --A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche.... Maintenant, embrassons-nous." Nous nous embrassames tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du revers de la main, reprit: "Tu connais Nideck? --Sans doute ... de reputation.... Que fais-tu la? --Je suis premier piqueur du comte. --Et tu viens de la part de qui? --De la jeune comtesse Odile. --Bon ... quand partons-nous? --A l'instant meme. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte est malade, et sa fille m'a recommande de ne pas perdre une minute. Les chevaux sont prets.... --Mais, mon cher Gedeon, vois donc le temps qu'il fait: depuis trois jours, il ne cesse pas de neiger. --Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier, mets ta rhingrave, attache tes eperons, et en route! Je vais faire preparer un morceau." Il sortit. "Ah! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta pelisse par la-dessus." Puis il descendit. Je n'ai jamais su resister au vieux Gedeon; des mon enfance, il obtenait tout de moi avec un hochement de tete, un mouvement d'epaule.... Je m'habillai donc et ne tardai pas a le suivre dans la grande salle. "He! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul, s'ecria-t-il tout joyeux. Depeche-moi cette tranche de jambon sur le pouce et buvons le coup de l'etrier, car les chevaux s'impatientent.... A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe. --Comment, ma valise? --Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai ca tout a l'heure." Nous descendimes dans la cour de l'hotel. En ce moment, deux cavaliers arrivaient; ils semblaient harasses de fatigue; leurs chevaux etaient blancs d'ecume. Sperver, grand amateur de la race chevaline, fit une exclamation de surprise: "Les belles betes! ... des valaques ... quelle finesse! de vrais cerfs.... Allons, Niclause ... allons donc, depeche-toi de leur jeter une housse sur les reins ... le froid pourrait les saisir." Les voyageurs, enveloppes de fourrures blanches d'Astrakan, passerent pres de nous comme nous mettions le pied a l'etrier; je decouvris seulement la longue moustache brune de l'un deux, et ses yeux noirs d'une vivacite singuliere. Ils entrerent dans l'hotel. Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon voyage, et lacha les renes, Nous voila partis. Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige.... En dix minutes nous eumes depasse les dernieres maisons de Tubingue. Le temps commencait a s'eclaircir. Aussi loin que pouvaient s'etendre nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de sentier. Nos seules compagnons de voyage etaient les corbeaux du Schwartz-Wald, deployant leurs grandes ailes creuses sur les monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix rauque: Misere! ... misere! ... misere!.... Gedeon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de chat sauvage, et son bonnet de fourrure a longues oreilles pendantes, galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du _Freyschutz_; parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu. "He! he! Fritz, me disait-il, voila ce qui s'appelle une jolie matinee d'hiver. --Sans doute, mais un peu rude. --J'aime le temps sec, moi ... ca vous rafraichit le sang.... Si le vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes." Je souriais du bout des levres. Apres une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et vint se placer cote a cote avec moi. "Fritz, me dit-il d'un accent plus serieux, il est pourtant necessaire que tu connaisses le motif de notre voyage. --J'y pensais. --D'autant plus qu'un grand nombre de medecins ont deja visite le comte. --Ah! --Oui ... il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui ne voulaient voir que la langue du malade ... de la Suisse, qui ne regardaient que ses urines ... et de Paris, qui se mettaient un petit morceau de verre dans l'oeil pour observer sa physionomie.... Mais tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur ignorance. --Diable! comme tu nous traites! --Je ne dis pas ca pour toi, au contraire, je te respecte, et s'il m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier a toi qu'a n'importe quel autre medecin; mais, pour ce qui est de l'interieur du corps, vous n'avez pas encore decouvert de lunette pour voir ce qui s'y passe. --Qu'en sais-tu? A cette reponse, le brave homme me regarda de travers. "Serait-ce un charlatan comme les autres?" pensait-il.... Pourtant il reprit: "Ma foi, Fritz, si tu possedes une telle lunette, elle viendra fort a propos, car la maladie du comte est precisement a l'interieur: c'est une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais que la rage se declare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de neuf semaines? --On le dit, mais, ne l'ayant pas observe par moi-meme, j'en doute. --Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fievres de marais qui reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontee d'une certaine facon, la fievre, la colique ou le mal de dents vous reviennent a minute fixe. --Eh! mon pauvre Gedeon, a qui le dis-tu?... ces maladies periodiques font mon desespoir...--Tant pis... la maladie du comte est periodique... elle revient tous les ans, le meme jour, a la meme heure; sa bouche se remplit d'ecume, ses yeux deviennent blancs comme des billes d'ivoire; il tremble des pieds a la tete et ses dents grincent les unes contre les autres. --Cet homme a sans doute eprouve de grands chagrins? --Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus heureux du monde. Il est puissant, riche, comble d'honneurs. Il a tout ce que les autres desirent. Malheureusement, sa fille refuse tous les partis qui se presentent. Elle veut se consacrer a Dieu, et ca le chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'eteindre. --Comment sa maladie s'est-elle declaree? --Tout a coup, il y a douze ans." En ce moment le brave homme parut se recueillir; il sortit de sa veste un troncon de pipe et le bourra lentement, puis l'ayant allume: "Un soir, dit-il, j'etais seul avec le comte dans la salle d'armes du chateau. C'etait vers les fetes de Noel. Nous avions couru le sanglier toute la journee dans les gorges du Rhethal, et nous etions rentres, a la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, eventres depuis la queue jusqu'a la tete. Il faisait juste un temps comme celui-ci: froid et neigneux. Le comte se promenait de long en large dans la salle, la tete penchee sur la poitrine et les mains derriere le dos, comme un homme qui reflechit profondement. De temps en temps il s'arretait pour regarder les hautes fenetres ou s'accumulait la neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminee en pensant a mes chiens, et je maudissais interieurement tous les sangliers du Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes bottes eperonnees du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement qu'un corbeau, sans doute chasse par un coup de vent, vint battre les vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de neige se detacha... De blanches qu'elles etaient, les fenetres devinrent toutes noires de ce cote.--Ces details ont-ils du rapport avec la maladie de ton maitre? --Laisse-moi finir ... tu verras. A ce cri, le comte s'etait arrete, les yeux fixes, les joues pales et la tete penchee en avant, comme un chasseur qui entend venir la bete. Moi, je me chauffais toujours, et je pensais: "Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientot?" Car, pour dire la verite, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois ... j'y suis!... A peine le corbeau avait-il jete son cri dans l'abime, que la vieille horloge sonnait onze heures.--Au meme instant, le comte tourne sur ses talons; il ecoute ... ses levres remuent; je vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il etend les mains ... les machoires serrees ... les yeux blancs. Moi, je lui crie: "Monseigneur, qu'avez-vous?" Mais il se met a rire comme un fou, trebuche et tombe sur les dalles, la face contre terre... Aussitot, j'appelle au secours; les domestiques arrivent. Sebalt prend le comte par les jambes, moi par les epaules, nous le transportons sur le lit qui se trouve pres de la fenetre; et comme j'etais en train de couper sa cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais a une attaque d'aploplexie, voila que la comtesse entre et se jette sur le corps du comte, en poussant des cris si dechirants, que je frissonne encore rien que d'y penser!" Ici, Gedeon ota sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa selle, et poursuivit d'un air melancolique: "Depuis ce jour-la, Fritz, le diable s'est loge dans les murs de Nideck, et parait ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, a la meme epoque, a la meme heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure de huit a quinze jours, pendant lesquels il jette des cris a vous faire dresser les cheveux sur la tete! Puis il se remet lentement, lentement. Il est faible, pale, il se traine de chaise en chaise, et, si l'on fait le moindre bruit, si l'on remue, il se retourne.... Il a peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des creatures qui soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: "Va-t'en! Va-t'en! crie-t-il les mains etendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi! n'ai-je pas assez souffert?". C'est horrible de l'entendre, et moi, moi, qui l'accompagne de pres a la chasse ... qui sonne du cor lorsqu'il frappe la bete ... moi, qui suis le premier de ses serviteurs ... moi, qui me ferais casser la tete pour son service ... eh bien, dans ces moments-la, je voudrais l'etrangler, tant c'est abominable de voir comme il traite sa propre fille!" Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre, piqua des deux, et nous fimes un temps de galop. J'etais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait fort douteuse, presque impossible.... C'etait evidemment une maladie morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter a sa cause premiere, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de l'existence. Toutes ces pensees m'agitaient. Le recit du vieux piqueur, bien loin de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu: triste disposition pour obtenir un succes! Il etait environ trois heures, lorsque nous decouvrimes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon. Malgre la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles, suspendues en forme de hotte aux angles de l'edifice. Ce n'etait encore qu'un vague profil, se detachant a peine sur l'azur du ciel; mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges apparurent. En ce moment Sperver ralentit sa marche et s'ecria: "Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant!..." Mais il eut beau eperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant ses jambes de devant avec horreur, herissant sa criniere, et lancant de ses naseaux dilates deux jets de vapeur bleuatre. "Qu'est-ce que cela? s'ecria Gedeon tout surpris... Ne vois-tu rien, Fritz?... est-ce que..." Il ne termina point sa phrase, et m'indiquant, a cinquante pas, au revers de la cote, un etre accroupi dans la neige: "La Peste-Noire!" fit-il d'un accent si trouble que j'en fus moi-meme tout saisi. Et suivant du regard la direction de son geste, j'apercus avec stupeur une vieille femme, les jambes recoquillees entre les bras, et si miserable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient a travers ses manches. Quelques meches de cheveux gris pendaient autour de son cou, long, rouge et nu, comme celui d'un vautour. Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses yeux hagards s'etendaient au loin sur la plaine neigeuse. Sperver avait repris sa course a gauche, tracant un immense circuit autour de la vieille. J'eus peine a le rejoindre. "Ah ca, lui criai-je, que diable fais-tu? C'est une plaisanterie? --Une plaisanterie! Non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un pareil sujet.... Je ne suis pas superstitieux ... mais cette rencontre me fait peur." Alors, tournant la tete, et voyant que la vieille ne bougeait pas, et que son regard suivait toujours la meme direction, il parut se rassurer un peu. "Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as etudie bien des choses dont je ne connais pas la premiere lettre ... eh bien, apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend pas.... Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la Peste-Noire.... Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom; mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le merite surtout!" Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot. "Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y comprends rien.--Oui, c'est notre perte a tous, cette sorciere que tu vois la-bas, c'est d'elle que vient tout le mal ... c'est elle qui tue le comte! --Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable influence? --Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour du mal ... au moment ou le comte est saisi de son attaque ... vous n'avez qu'a monter sur la tour des signaux, qu'a promener vos regards sur la plaine, et vous decouvrez la Peste-Noire, comme une tache, entre la foret de Tubingue et le Nideck. Elle est la, seule, accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir! Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit: "Gedeon ... elle vient!" Moi, je lui tiens le bras pour l'empecher de trembler; mais il repete toujours en begayant ... les yeux ecarquilles: "Elle vient! ho! ho! elle vient!..." Alors, je monte dans la tour de Hugues; je regarde longtemps.... Tu sais, Fritz, que j'ai de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et terre, j'apercois un point noir. Le lendemain, le point noir est plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le lendemain, on decouvre clairement la vieille, a deux portees de carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!... Le lendemain, la sorciere est au pied de la montagne ... alors le comte a les machoires serrees comme un etau ... il ecume ... ses yeux tournent.... Oh! la miserable!... Et dire que je l'ai eue vingt fois au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empeche de lui envoyer une balle, Il criait: "Non, Sperver, non, pas de sang!..." Pauvre homme, menager celle qui le tue ... car elle le tue, Fritz.... Il n'a deja plus que la peau et les os!" Mon brave ami Gedeon etait trop prevenu contre la vieille pour qu'il me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas etendre le champ de la realite! Ces influences occultes, ces rapports mysterieux, ces affinites invisibles, tout ce monde magnetique que les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres contestent d'un air ironique, qui nous repond que demain il ne fera pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens avec l'ignorance universelle! Je me bornai donc a prier Sperver de moderer sa colere et surtout de bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prevenant que cela lui porterait malheur. "Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'etre pendu. --C'est deja beaucoup trop, pour un honnete homme. --He! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voila tout. J'aime autant ca que de recevoir un coup de marteau sur la tete, comme dans l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digerer, eternuer, comme dans les autres maladies. --Pauvre Gedeon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise. --Barbe grise tant que tu voudras ... c'est ma maniere de voir.... J'ai toujours un canon de mon fusil charge a balle au service de la sorciere; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion se presente..." Il termina sa pensee par un geste expressif. "Tu auras tort, Sperver, tu auras tort.... Je suis de l'avis du comte de Nideck: "Pas de "sang!" Un grand poete a dit:--"Tous les "flots de l'Ocean ne peuvent laver une goutte "de sang humain!"--Reflechis a cela, camarade, et decharge ton fusil contre un sanglier a la premiere occasion." Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux braconnier, il baissa la tete et sa figure prit une expression pensive. Nous gravissions alors les pentes boisees qui separent le miserable hameau de Tiefenbach du chateau du Nideck. La nuit etait venue. Comme il arrive presque toujours apres une claire et froide journee d'hiver, la neige recommencait a tomber, de larges flocons venaient se fondre sur la criniere de nos chevaux qui hennissaient doucement et doublaient le pas, excites sans doute par l'approche du gite. De temps en temps, Sperver regardait en arriere, avec une inquietude visible, et moi-meme je n'etais pas exempt d'une certaine apprehension indefinissable, en songeant a l'etrange description que le piqueur m'avait faite de la maladie de son maitre. D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec la nature qui l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une foret chargee de givre et secouee par la bise: les arbres ont un air morne et petrifie qui fait mal a voir. A mesure que nous avancions, les chenes devenaient plus rares, quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre, apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des melezes, lorsque tout a coup, au sortir d'un fourre, le vieux burg dressa brusquement devant nous sa haute niasse noire piquee de points lumineux. Sperver s'etait arrete en face d'une porte creusee en entonnoir entre deux tours, et fermee par un grillage de fer. "Nous y sommes!" s'ecria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval. Il saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au loin. Apres quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les profondeurs de la voute, etoilant les tenebres, et nous montrant, dans son aureole, un petit homme bossu, a barbe jaune, large des epaules, et fourre comme un chat. Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome traversant un reve des _Niebelungen._ Il s'avanca lentement et vint appliquer sa large figure plate contre le grillage, ecarquillant les yeux et s'efforcant de nous voir dans la nuit. "Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enrouee. --Ouvriras-tu, Knapwurst, s'ecria le piqueur.... Ne sens-tu pas qu'il fait un froid de loup? --Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui ... oui ... c'est bien toi.... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!" La porte s'ouvrit, et le gnome, elevant vers moi sa lanterne avec une grimace bizarre, me salua d'un: "_Wilkom, herr docter_ (soyez le bien-venu, monsieur le docteur)", qui semblait vouloir dire: "Encore un qui s'en ira comme les autres!" Puis il referma tranquillement la grille, pendant que nous mettions pied a terre, et vint ensuite prendre la bride de nos chevaux. II En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me convaincre que le chateau du Nideck meritait sa reputation. C'etait une veritable forteresse taillee dans le roc, ce qu'on appelait chateau d'embuscade autrefois. Ses voutes, hautes et profondes, repetaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, penetrant par les meurtrieres, faisait vaciller la flamme des torches engagees de distance en distance dans les anneaux de la muraille. Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il tournait tantot a droite, tantot a gauche. Je le suivais hors d'haleine. Enfin il s'arreta sur un large palier et me dit: "Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du chateau, pour aller prevenir la jeune comtesse Odile de ton arrivee. --Bon! fais ce que tu jugeras necessaire. --Tu trouveras la notre majordome, Tobie Offenloch, un vieux soldat du regiment de Nideck; il a fait jadis la campagne de France sous le comte. --Tres-bien! --Tu verras aussi sa femme, une Francaise, nommee Marie Lagoutte, qui se pretend de bonne famille. --Pourquoi pas? --Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantiniere de la grande-armee. Elle nous a ramene Tobie Offenloch sur sa charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a epousee par reconnaissance ... tu comprends.... --Cela suffit.... Ouvre toujours.... Je gele..." Et je voulus passer outre; mais Sperver, entete comme tout bon Allemand, tenait a m'edifier sur le compte des personnages avec lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me retenant par les brandebourgs de ma rhingrave: "De plus, tu trouveras Sebalt Kraft, le grand veneur, un garcon triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf; le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde, a moins qu'ils ne soient deja couches!" La-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ebahi sur le seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du Nideck. Au premier abord, je remarquai trois fenetres au fond, dominant le precipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chene bruni par le temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A gauche, une cheminee gothique a large manteau, empourpree par un feu splendide, et decoree, sur chaque face, de sculptures representant les differents episodes d'une chasse au sanglier au moyen age; enfin, au milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne gigantesque, eclairant une douzaine de canettes a couvercle d'etain. Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce furent les personnages. Je reconnus d'abord le majordome a sa jambe de bois: un petit homme, gros, court, replet, le teint colore, le ventre tombant sur les cuisses, le nez rouge et mamelonne comme une framboise mure; il portait une enorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur la nuque, un habit de peluche vert-pomme, a boutons d'acier larges comme des ecus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie, et les souliers a boucles d'argent. Il etait en train de tourner le robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable epanouissait sa face rubiconde, et ses yeux, a fleur de tete, brillaient de profil comme des verres de montre. Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vetue d'une robe de stoff a grands ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue, jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des fauteuils a dossier droit. De petites chevilles fendues pincaient l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que le troisieme clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de les voir courbes sous cette espece de fourches caudines. "Combien de cartes? demandait-il. --Deux, repondait la vieille. --Et toi, Christian? --Deux.... --Ha! ha!... Je vous tiens!... Coupez le roi! coupez l'as!... Et celle-ci, et celle-la.... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mere! Ca vous apprendra, une fois de plus, a nous vanter les jeux de France! --Monsieur Christian, vous n'avez pas d'egards pour le beau sexe. --Au jeu de cartes, on ne doit d'egards a personne. --Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place! --Bah! bah! avec un nez comme le votre, il y a toujours de la ressource." En ce moment Sperver s'ecria: "Camarades, me voici! --He! Gedeon... Deja de retour?" Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros majordome vida son verre.... Tout le monde se tourna de notre cote. "Et Monseigneur va-t-il mieux? --Heu! fit le majordome en allongeant la levre inferieure, heu! --C'est toujours la meme chose? --A peu pres, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'oeil." Sperver s'en apercut. "Je vous presente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il fierement. Ah! tout va changer ici, maitre Tobie. Maintenant que Fritz est arrive, il faut que cette maudite migraine s'en aille. Si l'on m'avait ecoute plus tot.... Enfin, il vaut mieux tard que jamais." Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire, car, s'adressant au majordome: "Allons donc, monsieur Offenloch ...; allons donc, s'ecria-t-elle, remuez-vous.... Presentez un siege a monsieur le docteur... Vous restez la, bouche beante comme une carpe.... Ah! monsieur ... ces Allemands...." Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me debarrasser de mon manteau. "Permettez, monsieur.... --Vous etes trop bonne, ma chere dame. --Donnez, donnez toujours.... Il fait un temps... Ah! monsieur, quel pays!... --Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en secouant son bonnet couvert de neige ... nous arrivons a temps... He! Kasper! Kasper!..." Un petit homme, plus haut d'une epaule que de l'autre, et la figure saupoudree d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminee: "Me voici! --Bon! tu vas faire preparer pour monsieur le docteur la chambre qui se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues ... tu sais? --Oui, Sperver, tout de suite. --Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ... Knapwurst te la remettra. Quant au souper.... --Soyez tranquille, je m'en charge. --Tres-bien, je compte sur toi." Le petit homme sortit, et Gedeon, apres s'etre debarrasse de sa pelisse, nous quitta pour aller prevenir la jeune comtesse de mon arrivee. J'etais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte. "Otez-vous donc de la, Sebalt, disait-elle au grand veneur, vous vous etes assez roti, j'espere, depuis ce matin. Asseyez-vous pres du feu, monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos jambes.... C'est cela." Puis, me presentant sa tabatiere: "En usez-vous? --Non, ma chere dame, merci. --Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez tort: c'est le charme de l'existence." Elle remit sa tabatiere dans la poche de son tablier, et reprit apres quelques instants: "Vous arrivez a propos: Monseigneur a eu hier sa deuxieme attaque, une attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch? --Furieuse est le mot, fit gravement le majordome. --Ce n'est pas etonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit pas; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu passer deux jours sans prendre un bouillon. --Et sans boire un verre de vin," ajouta le majordome, en croisant ses petites mains repletes sur sa bedaine. Je crus devoir hocher la tete pour temoigner ma surprise. Aussitot, maitre Tobie Offenloch vint s'asseoir a ma droite et me dit: "Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de markobruenner par jour. --Et une aile de volaille a chaque repas, interrompit Marie Lagoutte. Le pauvre homme est maigre a faire peur. --Nous avons du markobruenner de soixante ans, reprit le majordome, et du johannisberg de l'an XI, car les Francais ne l'ont pas tout bu, comme le pretend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien comme ce vin-la, pour remettre un homme sur pied. --Dans le temps, dit le grand veneur d'un air melancolique, dans le temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade. --C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre l'appetit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu. --Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des creatures du bon Dieu comme les hommes." Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrieres avec des sifflements lugubres. Sebalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, apres avoir pris une nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatiere, et moi, je reflechissais a l'etrange infirmite qui nous porte a nous poursuivre reciproquement de nos conseils. En ce moment, le majordome se leva. "Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s'appuyant au dos de mon fauteuil. --Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade. --Quoi! pas meme un petit verre de vin? --Pas meme un petit verre de vin." Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris. "Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui ... j'aime mieux boire en mangeant ... et prendre un verre de cognac apres ... dans mon pays, les dames prennent leur cognac.... C'est plus distingue que le kirsch!" Marie Lagoutte terminait a peine ces explications, lorsque Sperver entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre. Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir, j'entendis la femme du majordome dire a son mari: "Il est tres-bien, ce jeune homme, ca ferait un beau carabinier!" Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'etais moi-meme tout pensif. Quelques pas sous les voutes tenebreuses du Nideck effacerent completement de mon esprit les figures grotesques de maitre Tobie et de Marie Lagoulte: pauvres petits etres inoffensifs, vivant, comme l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour. Bientot, Gedeon m'ouvrit une piece somptueuse, tendue de velours violet pavillonne d'or. Une lampe de bronze, posee sur le coin de la cheminee et recouverte d'un globe de cristal depoli, l'eclairait vaguement. D'epaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on eut dit l'asile du silence et de la meditation. En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient une fenetre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abime et je compris sa pensee: il regardait si la sorciere etait toujours la-bas, accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien, car la nuit etait profonde. Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pale rayonnement de la lampe, une blanche et frele creature, assise dans un fauteuil de forme gothique, non loin du malade: c'etait Odile de Nideck. Sa longue robe de soie noire, son attitude reveuse et resignee, la distinction ideale de ses traits, rappelaient ces creations mystiques du moyen age, que l'art moderne abandonne sans reussir a les faire oublier. Que se passa-t-il dans mon ame a la vue de cette blanche statue? Je l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon emotion. Une musique interieure me rappela les vieilles ballades de ma premiere enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald fredonnent pour endormir nos premieres tristesses. A mon approche, Odile s'etait levee. "Soyez le bienvenu, Monsieur le docteur, me dit-elle avec une simplicite touchante; puis m'indiquant du geste l'alcove ou reposait le comte: Mon pere est la." Je m'inclinai profondement, et sans repondre, tant j'etais emu, je m'approchai de la couche du malade. Sperver, debout a la tete du lit, elevait d'une main la lampe, tenant de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile etait a ma gauche. La lumiere, tamisee par le verre depoli, tombait doucement sur la figure du comte. Des le premier instant, je fus saisi de l'etrange physionomie du seigneur du Nideck, et, malgre toute l'admiration respectueuse que venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m'empecher de me dire: "C'est un vieux loup!" En effet, cette tete grise a cheveux ras, renflee derriere les oreilles d'une facon prodigieuse, et singulierement allongee par la face; l'etroitesse du front au sommet, sa largeur a la base; la disposition des paupieres, terminees en pointe a la racine du nez, bordees de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'oeil, terne et froid; la barbe courte et drue s'epanouissant autour des machoires osseuses: tout dans cet homme me fit fremir, et des idees bizarres sur les affinites animales me traverserent l'esprit. Je dominai mon emotion et je pris le bras du malade.... Il etait sec, nerveux; la main petite et ferme. Au point de vue medical, je constatai un pouls dur, frequent, febrile, une exasperation touchant au tetanos. Que faire? Je reflechissais; d'un cote, la jeune comtesse anxieuse; de l'autre, Sperver, cherchant a lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif, epiant mes moindres gestes ... m'imposaient une contrainte penible. Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de serieux a entreprendre. Je laissai le bras, j'ecoutai la respiration. De temps en temps une espece de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement reprenait son cours ... s'accelerait ... et devenait haletant.... Le cauchemar oppressait evidemment cet homme.... Epilepsie ou tetanos, qu'importe?... Mais la cause ... la cause ... voila ce qu'il m'aurait fallu connaitre et ce qui m'echappait. Je me retournai tout pensif. "Que faut-il esperer, Monsieur? me demanda la jeune fille. --La crise d'hier touche a sa fin, Madame ... il s'agirait de prevenir une nouvelle attaque. --Est-ce possible, Monsieur le docteur?" J'allais repondre par quelque generalite scientifique, n'osant me prononcer d'une maniere positive, quand les sons lointains de la cloche du Nideck frapperent nos oreilles. "Des etrangers!" dit Sperver, Il y eut un instant de silence. "Allez voir! dit Odile, dont le front s'etait legerement assombri.... Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalite dans de telles circonstances?... C'est impossible!" Presque aussitot la porte s'ouvrit; une tete blonde et rose parut dans l'ombre et dit a voix basse: "Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagne d'un ecuyer, demande asile au Nideck.... Il s'est egare dans la montagne.... --C'est bien, Gretchen, repondit la jeune comtesse avec douceur. Allez prevenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer.... Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul l'empeche de faire lui-meme les honneurs de sa maison. Qu'on eveille nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient." Rien ne saurait exprimer la noble simplicite de la jeune chatelaine en donnant ces ordres. Si la distinction semble hereditaire dans certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de l'opulence eleve l'ame. Tout en admirant la grace, la douceur du regard, la distinction d'Odile du Nideck, son profil d'un fini de details, d'une purete de lignes qu'on ne rencontre que dans les spheres aristocratiques.... ces idees me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de comparable dans mes souvenirs. "Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, depechez-vous. --Oui, Madame." La suivante s'eloigna, et je restai quelques secondes encore sous le charme de mes impressions. Odile s'etait retournee. "Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un melancolique sourire, on ne peut rester a sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses affections et le monde. --C'est vrai, Madame, repondis-je, les ames d'elite appartiennent a toutes les infortunes: le voyageur egare, le malade, le pauvre sans pain, chacun a le droit d'en reclamer sa part, car Dieu les a faites comme ses etoiles, pour le bonheur de tous!" Odile baissa ses longues paupieres, et Sperver me serra doucement la main. Au bout d'un instant, elle reprit: "Ah! Monsieur, si vous sauvez mon pere!... --Ainsi que j'ai eu l'honneur devons le dire, Madame, la crise est finie. Il faut en empecher le retour. --L'esperez-vous? --Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je vais y reflechir." Odile, tout emue, m'accompagna jusqu'a la porte. Sperver et moi nous traversames l'antichambre, ou quelques serviteurs veillaient, attendant les ordres de leur maitresse. Nous venions d'entrer dans le corridor, lorsque Gedeon, qui marchait le premier, se retourna tout a coup, et me placant ses deux mains sur les epaules: "Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis un homme, moi, tu peux tout me dire: qu'en penses-tu? --Il n'y a rien a craindre pour cette nuit. --Bon, je sais cela, tu l'as dit a la comtesse; mais, demain? --Demain? --Oui, ne tourne pas la tete. A supposer que tu ne puisses pas empecher l'attaque de revenir, la, franchement, Fritz, penses-tu qu'il en meure? --C'est possible, mais je ne le crois pas, --Eh! s'ecria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le crois pas, c'est que tu en es sur!" Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entraina dans la galerie. Nous y mettions a peine le pied, que le baron de Zimmer-Blouderic et son ecuyer nous apparurent, precedes de Sebalt portant une torche allumee. Ils se rendaient a leur appartement, et ces deux personnages, le manteau jete sur l'epaule, les bottes molles a la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serree dans de longues tuniques vert-pistache a brandebourgs et torsades soie et or, le kolbac d'ourson enfonce sur la tete, le couteau de chasse a la ceinture, avaient quelque chose d'etrangement pittoresque a la lueur blanche de la resine. "Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue. Ils nous ont suivis de pres. --Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune a sa taille elancee; il a le profil d'aigle et porte les moustaches a la Wallenstein." Ils disparurent dans une travee laterale. Gedeon prit une torche a la muraille et me guida dans un dedale de corridors, de couloirs, de voutes hautes, basses, en ogive, en plein cintre, que sais-je? cela n'en finissait plus. "Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits ... la chapelle, ou l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le Chauve s'est fait protestant.... Voici la salle d'armes...." Toutes choses qui m'interessaient mediocrement. Apres etre arrives tout en haut, il nous fallut redescendre une enfilade de marches. Enfin, grace au ciel, nous arrivames devant une petite porte massive. Sperver sortit une enorme clef de sa poche, et, me remettant la torche: "Prends-garde a la lumiere, dit-il. Attention!" En meme temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans le couloir. La flamme se prit a tourbillonner, envoyant des etincelles en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi. "Ah! ah! ah! s'ecria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc.... Ne crains rien.... Nous sommes sur la courtine qui va du chateau a la vieille tour." Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple. La neige encombrait cette plate-forme a balustrade de granit; le vent la balayait avec des sifflements immenses. Qui eut vu de la plaine notre torche echevelee eut pu se dire: "Que font-ils donc la-haut ... dans les nuages!... Pourquoi se promenent-ils a cette heure?" "La vieille sorciere nous regarde peut-etre," pensai-je en moi-meme, et cette idee me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave, et la main sur mon feutre, je me mis a courir derriere Sperver. Il elevait la lumiere pour m'indiquer la route et marchait a grands pas. Nous entrames precipitamment dans la tour, puis dans la chambre de Hugues. Une flamme vive nous salua de ses petillements joyeux: quel bonheur de se retrouver a l'abri d'epaisses murailles! J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et, contemplant cette antique demeure, je m'ecriai: "Dieu soit loue! Nous allons donc pouvoir nous reposer. --Devant une bonne table, ajouta Gedeon. Contemple-moi ca, plutot que de rester le nez en l'air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes, un brochet, le dos bleu, la machoire garnie de persil. Viandes froides et vins chauds ... j'aime ca. Je suis content de Kasper; il a bien compris mes ordres." Il disait vrai, ce brave Gedeon: "Viandes froides et vins chauds," car, devant la flamme, une magnifique rangee de bouteilles subissaient l'influence delicieuse de la chaleur. A cet aspect, je sentis s'eveiller en moi une veritable faim canine; mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit: "Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps; mettons-nous a l'aise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes doivent te faire mal; quand on a galope huit heures consecutivement, il est bon de changer de chaussure.... C'est mon principe.... Voyons, assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes.... Bien ... je la tiens...--En voila une!...--Passons a l'autre.... C'est cela!...--Fourre tes pieds dans ces sabots, ote ta rhingrave, jette-moi cette houppelande sur ton dos.... A la bonne heure!" Il en fit autant, puis d'une voix de stentor: "Maintenant, Fritz, s'ecria-t-il, a table! Travaille de ton cote, moi du mien, et surtout rappelle-toi le vieux proverbe allemand:--"Si "c'est le Diable qui a fait la soif, a coup sur "c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!" III Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de course a travers les neiges du Schwartz-Wald. Sperver, attaquant tour a tour le gigot de chevreuil, les gelinottes et le brochet, murmurait la bouche pleine: "Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyeres! nous avons des etangs!" Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard une bouteille, il ajoutait: "Nous avons aussi des coteaux ... verts au printemps, et pourpres en automne!...--A ta sante, Fritz! --A la tienne, Gedeon!" C'etait merveille de nous voir.... Nous nous admirions l'un l'autre. La flamme petillait, les fourchettes cliquetaient, les machoires galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et, dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne, chantait son hymne funebre, cet hymne etrange, desole, qu'il chante lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se chargent, s'engloutissent, et que la lune pale regarde l'eternelle bataille! Cependant notre appetit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords ... il me le presenta en s'ecriant: "Au retablissement du seigneur Yeri-Hans de Nideck.... Bois jusqu'a la derniere goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!" Ce qui fut fait. Puis il le remplit de nouveau, et repetant d'une voix retentissante: "Au retablissement du haut et puissant seigneur Yeri-Hans de Nideck mon maitre!" Il le vida gravement a son tour. Alors, une satisfaction profonde envahit notre etre, et nous fumes heureux de nous sentir au monde. Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants, et me mis a contempler ma residence. C'etait une voute basse, taillee dans le roc vif, un veritable four d'une seule piece, atteignant au plus douze pieds au sommet de son cintre; tout au fond, j'apercus une sorte de grande niche, ou se trouvait mon lit; un lit a raz de terre, ayant, je crois, une peau d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre plus petite, ornee d'une statuette de la Vierge, taillee dans le meme bloc de granit et couronnee d'une touffe d'herbes fanees. "Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n'est pas grandiose, ca ne vaut pas les appartements du chateau. Nous sommes ici dans la tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne, Fritz: ca remonte au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-la, vois-tu, les gens ne savaient pas encore batir des voutes hautes, larges, rondes ou pointues, ils creusaient dans la pierre. --C'est egal, tu m'as fourre la dans un singulier trou, Gedeon. --Il ne faut pas t'y tromper, Fritz: c'est la salle d'honneur. On loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends.... La vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux! --Qui cela, Hugues? --Eh! Hugues-le-Loup? --Comment, Hugues-le-Loup? --Sans doute, le chef de la race des Nideck ... un rude gaillard, je t'en reponds!--Il est venu s'etablir ici avec une vingtaine de reiters et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpe sur ce rocher, le plus haut de la montagne.... Tu verras ca demain. Ils ont bati cette tour, et puis, ma foi! ils ont dit: "Nous sommes les maitres! Malheur a ceux qui voudront passer sans payer rancon ... nous tombons dessus comme des loups ... nous leur mangeons la laine sur le dos ... et si le cuir suit la laine ... tant mieux! D'ici, nous verrons de loin: nous verrons les defiles du Rheethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate, de toute la ligne du Schwartz-Wald.... Gare aux marchands!" Et ils l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Huges-le-Loup etait leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conte ca, le soir, a la veillee! --Knapwurst? --Le petit bossu ... tu sais bien ... qui nous a ouvert la grille.... Un drole de corps, Fritz ... toujours niche dans la bibliotheque. --Ah! vous avez un savant au Nideck? --Oui; le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la sainte journee a secouer la poussiere des vieux parchemins de la famille.... Il va et vient sur les rayons de la bibliotheque.... On dirait un gros rat.... Ce Knapwurst connait toute notre histoire mieux que nous-memes.... C'est lui qui t'en debiterait, Fritz.... Il appelle ca des chroniques!... ha! ha! ha!" Et Sperver, egaye par le vieux vin, se mit a rire quelques instants sans trop savoir pourquoi. "Ainsi, Gedeon, repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues ... de Hugues-le-Loup? --Je te l'ai deja dit, que diable!... ca t'etonne? --Non! --Mais si, je le vois dans ta figure, tu reves a quelque chose.... A quoi reves-tu? --Mon Dieu ... ce n'est pas le nom de cette tour qui m'etonne; ce qui me fait reflechir ... c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui des ton enfance n'as vu que la fleche des sapins, les cimes neigneuses du Wald-Horn ... les gorges du Rheethal ... toi qui n'as fait, durant toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck ... courir les sentiers du Schwartz-Wald ... battre les broussailles ... aspirer le grand air ... le plein soleil ... la vie libre des bois ... je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit rouge. Voila ce qui m'etonne ... ce que je ne puis comprendre.... Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est faite." L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il le bourra lentement, recuei