The Project Gutenberg EBook of Monsieur Lecoq, Vol. I, L'enquete by Emile Gaboriau Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Monsieur Lecoq, Vol. I, L'enquete Author: Emile Gaboriau Release Date: August, 2005 [EBook #8650] [This file was first posted on July 29, 2003] [Date last updated: October 28, 2004] Edition: 10 Language: French Character set encoding: US-ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, MONSIEUR LECOQ, VOL. I, L'ENQUETE *** Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online Distributed Proofreading Team MONSIEUR LECOQ PAR EMILE GABORIAU A M. ALPHONSE MILLAUD DIRECTEUR DU _PETIT JOURNAL_ _Ce n'est pas a vous, Monsieur le Directeur, que j'offre ce volume_... _Je le dedie a l'ami de tous les jours, a vous, mon cher Alphonse, comme un temoignage de la vive et sincere affection_ _De votre devoue_ EMILE GABORIAU. MONSIEUR LECOQ PREMIERE PARTIE L'ENQUETE I Le 20 fevrier 18.., un dimanche, qui se trouvait etre le dimanche gras, sur les onze heures du soir, une ronde d'agents du service de la surete sortait du poste de police de l'ancienne barriere d'Italie. La mission de cette ronde etait d'explorer ce vaste quartier qui s'etend de la route de Fontainebleau a la Seine, depuis les boulevards exterieurs jusqu'aux fortifications. Ces parages deserts avaient alors la facheuse reputation qu'ont aujourd'hui les carrieres d'Amerique. S'y aventurer de nuit etait repute si dangereux, que les soldats des forts venus a Paris, avec la permission du spectacle, avaient ordre de s'attendre a la barriere et de ne rentrer que par groupes de trois ou quatre. C'est que les terrains vagues, encore nombreux, devenaient, passe minuit, le domaine de cette tourbe de miserables sans aveu et sans asile, qui redoutent jusqu'aux formalites sommaires des plus infames garnis. Les vagabonds et les repris de justice s'y donnaient rendez-vous. Si la journee avait ete bonne, ils faisaient ripaille avec les comestibles voles aux etalages. Quand le sommeil les gagnait, ils se glissaient sous les hangards des fabriques ou parmi les decombres de maisons abandonnees. Tout avait ete mis en oeuvre pour deloger des hotes si dangereux, mais les plus energiques mesures demeuraient vaines. Surveilles, traques, harceles, toujours sous le coup d'une razzia, ils revenaient quand meme, avec une obstination idiote, obeissant, on ne saurait dire a quelle mysterieuse attraction. Si bien que la police avait la comme une immense souriciere incessamment tendue, ou son gibier venait benevolement se prendre. Le resultat d'une perquisition etait si bien prevu, si sur, que c'est d'un ton de certitude absolue que le chef de poste cria a la ronde qui s'eloignait: --Je vais toujours preparer les logements de nos pratiques. Bonne chasse et bien du plaisir! Ce dernier souhait, par exemple, etait pure ironie, car le temps etait aussi mauvais que possible. Il avait abondamment neige les jours precedents, et le degel commencait. Partout ou la circulation avait ete un peu active, il y avait un demi-pied de boue. Il faisait encore froid cependant, un froid humide a transir jusqu'a la moelle des os. Avec cela le brouillard etait si intense que le bras etendu on ne distinguait pas sa main. --Quel chien de metier! grommela un des agents. --Oui, repondit l'inspecteur qui commandait la ronde, je pense bien que si tu avais seulement trente mille francs de rentes, tu ne serais pas ici. Le rire qui accueillit cette vulgaire plaisanterie etait moins une flatterie qu'un hommage rendu a une superiorite reconnue et etablie. L'inspecteur etait, en effet, un serviteur des plus apprecies a la Prefecture, et qui avait fait ses preuves. Sa perspicacite n'etait peut-etre pas fort grande, mais il savait a fond son metier et en connaissait les ressources, les ficelles et les artifices. La pratique lui avait, en outre, donne un aplomb imperturbable, une superbe confiance en soi et une sorte de grossiere diplomatie, jouant assez bien l'habilete. A ces qualites et a ces defauts, il joignait une incontestable bravoure. Il mettait la main au collet du plus redoutable malfaiteur aussi tranquillement qu'une devote trempe son doigt dans un benitier. C'etait un homme de quarante-six ans, taille en force, ayant les traits durs, une terrible moustache, et de petits yeux gris sous des sourcils en broussailles. Son nom etait Gevrol, mais le plus habituellement on l'appelait: General. Ce sobriquet caressait sa vanite, qui n'etait pas mediocre, et ses subordonnes ne l'ignoraient pas. Sans doute il pensait qu'il rejaillissait sur sa personne quelque chose de la consideration attachee a ce grade. --Si vous geignez deja, reprit-il de sa grosse voix, que sera-ce tout a l'heure? Dans le fait, il n'y avait pas encore trop a se plaindre. La petite troupe remontait alors la route de Choisy: les trottoirs etaient relativement propres, et les boutiques des marchands de vins suffisaient a eclairer la marche. Car tous les debits etaient ouverts. Il n'est brouillard ni degel capables de decourager les amis de la gaiete. Le carnaval de barriere se grisait dans les cabarets et se demenait dans les bals publics. Des fenetres ouvertes, s'echappaient alternativement des vociferations ou des bouffees de musiques enragees. Puis, c'etait un ivrogne qui passait festonnant sur la chaussee, ou un masque crotte qui se glissait comme une ombre honteuse, le long des maisons. Devant certains etablissements, Gevrol commandait: halte! Il sifflait d'une facon particuliere, et presque aussitot un homme sortait. C'etait un agent arrivant a l'ordre. On ecoutait son rapport et on passait. Peu a peu, cependant, on approchait des fortifications. Les lumieres se faisaient rares et il y avait de grands emplacements vides entre les maisons. --Par file a gauche, garcons! ordonna Gevrol; nous allons rejoindre la route d'Ivry et nous couperons ensuite au plus court pour gagner la rue du Chevaleret. De ce point, l'expedition devenait reellement penible. La ronde venait de s'engager dans un chemin a peine trace, n'ayant pas meme de nom, coupe de fondrieres, embarrasse de decombres, et que le brouillard, la boue et la neige rendaient perilleux. Desormais plus de lumiere, plus de cabarets; ni pas, ni voix, rien, la solitude, les tenebres, le silence. On se serait cru a mille lieues de Paris, sans ce bruit profond et continu qui monte de la grande ville comme le mugissement d'un torrent du fond d'un gouffre. Tous les agents avaient retrousse leur pantalon au-dessus de la cheville, et ils avancaient lentement, choisissant tant bien que mal les places ou poser le pied, un a un, comme des Indiens sur le sentier de la guerre. Ils venaient de depasser la rue du Chateau-des-Rentiers, quand tout a coup un cri dechirant traversa l'espace. A cette heure, en cet endroit, ce cri etait si affreusement significatif, que d'un commun mouvement tous les hommes s'arreterent. --Vous avez entendu, General? demanda a demi-voix un des agents. --Oui, on s'egorge certainement pres d'ici ... mais ou? Silence et ecoutons. Tous resterent immobiles, l'oreille tendue, retenant leur souffle, et bientot un second cri, un hurlement plutot, retentit. --Eh! s'ecria l'inspecteur de la surete, c'est a la _Poivriere_. Cette denomination bizarre disait a elle seule et la signification du lieu qu'elle designait, et quelles pratiques le frequentaient d'habitude. Dans la langue imagee qui a cours du cote du Montparnasse, on dit qu'un buveur est "poivre" quand il a laisse sa raison au fond des pots. De la le sobriquet de "voleurs au poivrier," donne aux coquins dont la specialite est de devaliser les pauvres ivrognes inoffensifs. Ce nom, cependant, n'eveillant aucun souvenir dans l'esprit des agents: --Comment! ajouta Gevrol, vous ne connaissez pas le cabaret de chez la mere Chupin, la-bas, a droite... Au galop, et gare aux billets de parterre! Donnant l'exemple, il s'elanca dans la direction indiquee, ses hommes le suivirent, et en moins d'une minute, ils arriverent a une masure sinistre d'aspect, batie au milieu de terrains vagues. C'etait bien de ce repaire que partaient les cris, ils avaient redouble et avaient ete suivis de deux coups de feu. La maison etait hermetiquement close, mais par des ouvertures en forme de coeur, pratiquees aux volets, filtraient des lueurs rougeatres comme celles d'un incendie. Un des agents se precipita vers une des fenetres, et s'enlevant a la force des poignets, il essaya de voir par les decoupures ce qui se passait a l'interieur. Gevrol, lui, courut a la porte. --Ouvrez!... commanda-t-il, en frappant rudement. Pas de reponse. Mais on distinguait tres-bien les trepignements d'une lutte acharnee, des blasphemes, un rale sourd et par intervalles des sanglots de femme. --Horrible!... fit l'agent cramponne au volet, c'est horrible! Cette exclamation decida Gevrol. --Au nom de la loi!... cria-t-il une troisieme fois. Et personne ne repondant, il recula, prit du champ, et d'un coup d'epaule qui avait la violence d'un coup de belier, il jeta bas la porte. Alors fut explique l'accent d'epouvante de l'agent qui avait colle son oeil aux decoupures des volets. La salle basse de la _Poivriere_ presentait un tel spectacle, que tous les employes de la surete et Gevrol lui-meme demeurerent un moment cloues sur place, glaces d'une indicible horreur. Tout, dans le cabaret, trahissait une lutte acharnee, une de ces sauvages "batteries" qui trop souvent ensanglantent les bouges des barrieres. Les chandelles avaient du etre eteintes des le commencement de la bagarre, mais un grand feu clair de planches de sapin illuminait jusqu'aux moindres recoins. Tables, verres, bouteilles, ustensiles de menage, tabourets depailles, tout etait renverse, jete pele-mele, brise, pietine, hache menu. Pres de la cheminee, en travers, deux hommes etaient etendus a terre, sur le dos, les bras en croix, immobiles. Un troisieme gisait au milieu de la piece. A droite, dans le fond, sur les premieres marches d'un escalier conduisant a l'etage superieur, une femme etait accroupie. Elle avait releve son tablier sur sa tete, et poussait des gemissements inarticules. En face, dans le cadre d'une porte de communication grande ouverte, un homme se tenait debout, roide et bleme, ayant devant lui, comme un rempart, une lourde table de chene. Il etait d'un certain age, de taille moyenne, et portait toute sa barbe. Son costume, qui etait celui des dechargeurs de bateaux du quai de la Gare, etait en lambeaux et tout souille de boue, de vin et de sang. Celui-la certainement etait le meurtrier. L'expression de son visage etait atroce. La folie furieuse flamboyait dans ses yeux, et un ricanement convulsif contractait ses traits. Il avait au cou et a la joue deux blessures qui saignaient abondamment. De sa main droite, enveloppee d'un mouchoir a carreaux, il tenait un revolver a cinq coups, dont il dirigeait le canon vers les agents. --Rends-toi!... lui cria Gevrol. Les levres de l'homme remuerent; mais, en depit d'un visible effort, il ne put articuler une syllabe. --Ne fais pas le malin, continua l'inspecteur de la surete, nous sommes en force, tu es pince; ainsi, bas les armes!... --Je suis innocent, prononca l'homme d'une voix rauque. --Naturellement, mais cela ne nous regarde pas. --J'ai ete attaque, demandez plutot a cette vieille; je me suis defendu, j'ai tue, j'etais dans mon droit! Le geste dont il appuya ces paroles etait si menacant, qu'un des agents, reste a demi dehors, attira violemment Gevrol a lui, en disant: --Gare, General! mefiez-vous!... Le revolver du gredin a cinq coups et nous n'en avons entendu que deux. Mais l'inspecteur de la Surete, inaccessible a la crainte, repoussa son surbordonne et s'avanca de nouveau, en poursuivant du ton le plus calme: --Pas de betises, mon gars, crois-moi, si ton affaire est bonne, ce qui est possible, apres tout, ne la gate pas. Une effrayante indecision se lut sur les traits de l'homme. Il tenait au bout du doigt la vie de Gevrol; allait-il presser la detente? Non. Il lanca violemment son arme a terre en disant: --Venez donc me prendre! Et se retournant, il se ramassa sur lui-meme, pour s'elancer dans la piece voisine, pour fuir par quelque issue connue de lui. Gevrol avait devine ce mouvement. Il bondit en avant, lui aussi, les bras etendus, mais la table l'arreta. --Ah!... cria-t-il, le miserable nous echappe. Deja le sort du miserable etait fixe. Tandis que Gevrol parlementait, un des agents--celui de la fenetre--avait tourne la maison et y avait penetre par la porte de derriere. Quand le meurtrier prit son elan, il se precipita sur lui, il l'empoigna a la ceinture, et avec une vigueur et une adresse surprenantes, le repoussa. L'homme voulut se debattre, resister; en vain. Il avait perdu l'equilibre, il chancela et bascula par-dessus la table qui l'avait protege, en murmurant assez haut pour que tout le monde put l'entendre: --Perdu! C'est les Prussiens qui arrivent. Cette simple et decisive manoeuvre, qui assurait la victoire, devait enchanter l'inspecteur de la Surete. --Bien, mon garcon, dit-il a son agent, tres bien!... Ah! tu as la vocation, toi, et tu iras loin, si jamais une occasion... Il s'interrompit. Tous les siens partageaient si manifestement son enthousiasme que la jalousie le saisit. Il vit son prestige diminue et se hata d'ajouter: --Ton idee m'etait venue, mais je ne pouvais la communiquer sans donner l'eveil au gredin. Ce correctif etait superflu. Les agents ne s'occupaient plus que du meurtrier. Ils l'avaient entoure, et apres lui avoir attache les pieds et les mains, ils le liaient etroitement sur une chaise. Lui se laissait faire. A son exaltation furieuse se avait succede cette morne prostration qui suit tous les efforts exorbitants. Ses traits n'exprimaient plus qu'une farouche insensibilite, l'hebetude de la bete fauve prise au piege. Evidemment, il se resignait et s'abandonnait. Des que Gevrol vit que ses hommes avaient termine leur besogne: --Maintenant, commanda-t-il, inquietons-nous des autres, et eclairez-moi, car le feu ne flambe plus guere. C'est par les deux individus etendus en travers de la porte que l'inspecteur de la Surete commenca son examen. Il interrogea le battement de leur coeur; le coeur ne battait plus. Il tint pres de leurs levres le verre de sa montre; le verre resta clair et brillant. --Rien! murmura-t-il apres plusieurs experiences, rien; ils sont morts. Le matin ne les a pas manques. Laissons-les dans la position ou ils sont jusqu'a l'arrivee de la justice et voyons le troisieme. Le troisieme respirait encore. C'etait un tout jeune homme, portant l'uniforme de l'infanterie de ligne. Il etait en petite tenue, sans armes, et sa grande capote grise entr'ouverte laissait voir sa poitrine nue. On le souleva avec mille precautions, car il geignait pitoyablement a chaque mouvement, et on le placa sur son seant, le dos appuye contre le mur. Alors, il ouvrit les yeux, et d'une voix eteinte demanda a boire. On lui presenta une tasse d'eau, il la vida avec delices, puis il respira longuement et parut reprendre quelques forces. --Ou es-tu blesse? demanda Gevrol. --A la tete, tenez, la, repondit-il en essayant de soulever un de ses bras, oh! que je souffre!... L'agent qui avait coupe la retraite du meurtrier s'etait approche, et avec une dexterite qui lui eut enviee un vieux chirurgien, il palpait la plaie beante que le jeune homme avait un peu au-dessus de la nuque. --Ce n'est pas grand'chose, prononca-t-il. Mais il n'y avait pas a se meprendre au mouvement de sa levre inferieure. Il etait clair qu'il jugeait la blessure tres-dangereuse, sinon mortelle. --Ce ne sera meme rien, affirma Gevrol, les coups a la tete, quand ils ne tuent pas roide, guerissent dans le mois. Le blesse sourit tristement. --J'ai mon compte, murmura-t-il. --Bast!... --Oh!... Il n'y a pas a dire non, je le sens. Mais je ne me plains pas. Je n'ai que ce que je merite. Tous les agents, sur ces mots, se retournerent vers le meurtrier. Ils pensaient qu'il allait profiter de cette declaration pour renouveler ses protestations d'innocence. Leur attente fut decue: il ne bougea pas, bien qu'il eut tres-certainement entendu. --Mais voila, poursuivit le blesse, d'une voix qui allait s'eteignant, ce brigand de Lacheneur m'a entraine. --Lacheneur?... --Oui, Jean Lacheneur, un ancien acteur, qui m'avait connu quand j'etais riche..., car j'ai eu de la fortune, mais j'ai tout mange, je voulais m'amuser... Lui, me sachant sans le sou, est venu a moi, et il m'a promis assez d'argent pour recommencer ma vie d'autrefois... Et c'est pour l'avoir cru, que je vais crever comme un chien, dans ce bouge!... Oh! je veux me venger! A cet espoir, ses poings se crisperent pour une derniere menace. --Je veux me venger, dit-il encore. J'en sais long, plus qu'il ne croit... je dirai tout!... Il avait trop presume de ses forces. La colere lui avait donne un instant d'energie, mais c'etait au prix du reste de vie qui palpitait en lui. Quand il voulut reprendre, il ne le put. A deux reprises, il ouvrit la bouche; il ne sorit de sa gorge qu'un cri etouffe de rage impuissante. Ce fut la derniere manifestation de son intelligence. Une ecume sanglante vint a ses levres, ses yeux se renverserent, son corps se roidit, et une convulsion supreme le rabattit la face contre terre. --C'est fini, murmura Gevrol. --Pas encore, repondit le jeune agent dont l'intervention avait ete si utile; mais il n'en a pas pour dix minutes. Pauvre diable!... Il ne dira rien. L'inspecteur de la surete s'etait redresse, aussi calme que s'il eut assiste a la scene la plus ordinaire du monde, et soigneusement il epoussetait les genoux de son pantalon. --Bast!... repondit-il, nous saurons quand meme ce que nous avons interet a savoir. Ce garcon est troupier, et il a sur les boutons de sa capote le numero de son regiment, ainsi!... Un fin sourire plissa les levres du jeune agent. --Je crois que vous vous trompez, General, dit-il. --Cependant... --Oui, je sais, en le voyant sous l'habit militaire, vous avez suppose... Eh bien!... non. Ce malheureux n'etait pas soldat. En voulez-vous une preuve immediate, entre dix?... Regardez s'il est tondu en brosse, a l'ordonnance? Ou avez-vous vu des troupiers avec des cheveux tombant sur les epaules? L'objection interdit le general, mais il se remit vite. --Penses-tu, fit-il brusquement, que j'ai mes yeux dans ma poche? Ta remarque ne pas echappe; seulement, je me suis dit: Voila un gaillard qui profite de ce qu'il est en conge pour se passer du perruquier. --A moins que... Mais Gevrol n'admet pas les interruptions. --Assez cause!... prononca-t-il. Tout ce qui s'est passe, nous allons l'apprendre. La mere Chupin n'est pas morte, elle, la coquine! Tout en parlant, il marchait vers la vieille qui etait restee obstinement accroupie sur son escalier. Depuis l'entree de la ronde, elle n'avait ni parle, ni remue, ni hasarde un regard. Seulement, ses gemissements n'avaient pas discontinue. D'un geste rapide, Gevrol arracha le tablier qu'elle avait ramene sur sa tete, et alors elle apparut telle que l'avaient faite les annees, l'inconduite, la misere, et des torrents d'eau-de-vie et de mele-cassis: ridee, ratatinee, edentee, eraillee, n'ayant plus sur les os que la peau, plus jaune et plus seche qu'un vieux parchemin. --Allons, debout!... dit l'inspecteur. Ah! tes jeremiades ne me touchent guere. Tu devrais etre fouettee, pour les drogues infames que tu mets dans tes boissons, et qui allument des folies furieuses dans les cervelles des ivrognes. La vieille promena autour de la salle ses petits yeux rougis, et d'un ton larmoyant: --Quel malheur!... gemit-elle, Q'est-ce que je vais devenir! Tout est casse, brise! Me voila ruinee. Elle ne paraissait sensible qu'a la perte de sa vaisselle. --Voyons, interrogea Gevrol, comment la bataille est-elle venue? --Helas!... Je ne le sais seulement pas. J'etais la-haut a rapiecer des nippes a mon fils, quand j'ai entendu une dispute. --Et apres? --Comme de juste, je suis descendue, et j'ai vu ces trois qui sont etendus la, qui cherchaient des raisons a cet autre que vous avez attache, le pauvre innocent. Car il est innocent, vrai comme je suis une honnete femme. Si mon fils Polyte avait ete la, il se serait mis entre eux; mais moi, une veuve, qu'est-ce que je pouvais faire? J'ai crie a la garde de toutes mes forces... Elle se rassit, sur ce temoignage, pensant en avoir dit assez. Mais Gevrol la contraignit brutalement de se relever. --Oh! nous n'avons pas fini, dit-il, je veux d'autres details. --Lesquels, cher monsieur Gevrol, puisque je n'ai rien vu. La colere commencait a rougir les maitresses oreilles de l'inspecteur. --Que dirais-tu, la vieille, fit-il, si je t'arretais? --Ce serait une grande injustice. --C'est ce qui arrivera cependant si tu t'obstines a te taire. J'ai idee qu'une quinzaine a Saint-Lazare te delierait joliment la langue. Ce nom produisit sur la veuve Chupin l'effet d'une pile electrique. Elle abandonna subitement ses hypocrites lamentations, se redressa, campa fierement ses poings sur ses hanches et se mit a accabler d'invectives Gevrol et ses agents, les accusant d'en vouloir a sa famille, car ils avaient deja arrete son fils, un excellent sujet, jurant qu'au surplus elle ne craignait pas la prison, et que meme elle serait bien aise d'y finir ses jours a l'abri du besoin. Un moment, le general essaya d'imposer silence a l'affreuse megere, mais il reconnut qu'il n'etait pas de force, d'ailleurs tous ses agents riaient. Il lui tourna donc le dos, et, s'avancant vers le meurtrier: --Toi, du moins, fit-il, tu ne nous refuseras pas des explications. L'homme hesita un moment. --Je vous ai dit, repondit-il enfin, tout ce que j'avais a vous dire. Je vous ai affirme que je suis innocent, et un homme pret a mourir, frappe de ma main, et cette vieille femme ont confirme ma declaration. Que voulez-vous de plus? Quand le juge m'interrogera, je repondrai peut-etre; jusque-la, n'esperez pas un mot. Il etait aise de voir que la determination de l'homme etait irrevocable, et elle ne devait pas surprendre un vieil inspecteur de la surete. Tres-souvent des criminels, sur le premier moment, opposent a toutes les questions le mutisme le plus absolu. Ceux-la sont les experimentes, les habiles, ceux qui preparent des nuits blanches aux juges d'instruction. Ils ont appris, ceux-la, qu'un systeme de defense ne s'improvise pas, que c'est au contraire une oeuvre de patience et de meditation, ou tout doit se tenir et s'enchainer logiquement. Et sachant quelle portee terrible peut avoir au cours de l'instruction une reponse insignifiante en apparence, arrachee au trouble du flagrant delit, il se taisait, il gagnait du temps. Cependant, Gevrol allait peut-etre insister, quand on lui annonca que le "soldat" venait de rendre le dernier soupir. --Puisque c'est ainsi, mes enfants, prononca-t-il, deux d'entre vous vont rester ici, et je filerai avec les autres. J'irai reveiller le commissaire de police, et je lui remettrai l'affaire; il s'en arrangera, et selon ce qu'il decidera, nous agirons. Ma responsabilite, en tout cas, sera a couvert. Ainsi, deliez les jambes de notre pratique et attachez un peu les mains de la mere Chupin, nous les deposerons au poste en passant. Tous les agents s'empresserent d'obeir, a l'exception du plus jeune d'entre eux, celui qui avait merite les eloges du General. Il s'approcha de son chef, et lui faisant signe qu'il avait a lui parler, il l'entraina dehors. Lorsqu'ils furent a quelques pas de la maison: --Que me veux-tu? demanda Gevrol. --Je voudrais savoir, General, ce que vous pensez de cette affaire. --Je pense, mon garcon, que quatre coquins se sont rencontres dans ce coupe-gorge. Ils se sont pris de querelle, et des propos ils en sont venus aux coups. L'un d'eux avait un revolver, il a tue les autres. C'est simple comme bonjour. Selon ses antecedents et aussi selon les antecedents des victimes, l'assassin sera juge. Peut-etre la societe lui doit-elle des remerciments... --Et vous jugez inutiles les recherches, les investigations... --Absolument inutiles. Le jeune agent parut se recueillir. --C'est qu'il me semble a moi, General, reprit-il, que cette affaire n'est pas parfaitement claire. Avez-vous etudie le meurtrier, examine son maintien, observe son regard?... Avez-vous surpris comme moi... --Et ensuite? --Eh bien!... il me semble, je me trompe peut-etre; mais enfin je crois que les apparences nous trompent. Oui, je sens quelque chose... --Bah?... Et comment expliques-tu cela? --Comment expliquez-vous le flair du chien de chasse? Gevrol, champion de la police positiviste, haussait prodigieusement les epaules. --En un mot, dit-il, tu devines ici un melodrame ... un rendez-vous de grands seigneurs deguises, a la _Poivriere_, chez la Chupin ... comme a l'Ambigu... Cherche, mon garcon, cherche, je te le permets... --Quoi!... vous permettez... --C'est-a-dire que j'ordonne... Tu vas rester ici avec celui de tes camarades que tu choisiras... Et si tu trouves quelque chose que je n'aie pas vu, je te permets de me payer une paire de lunettes. II L'agent auquel Gevrol abandonnait une information qu'il jugeait inutile, etait un debutant dans "la partie." Il s'appelait Lecoq. C'etait un garcon de vingt-cinq a vingt-six ans, presque imberbe, pale, avec la levre rouge et d'abondants cheveux noirs ondes. Il etait un peu petit, mais bien pris, et ses moindres mouvements trahissaient une vigueur peu commune. En lui, d'ailleurs, rien de remarquable, sinon l'oeil, qui selon sa volonte, etincelait ou s'eteignait comme le feu d'un phare a eclipses, et le nez, dont les ailes larges et charnues avaient une surprenante mobilite. Fils d'une riche et honorable famille de Normandie, Lecoq avait recu une bonne et solide education. Il commencait son droit a Paris, quand dans la meme semaine, coup sur coup, il apprit que son pere, completement ruine, venait de mourir, et que sa mere ne lui avait survecu que quelques heures. Desormais il etait seul au monde, sans ressources..., et il fallait vivre. Il put apprecier sa juste valeur; elle etait nulle. L'Universite, avec le diplome de bachelier, ne donne pas de brevet de rentes viageres. C'est une lacune. A quoi servait a l'orphelin sa science du lycee? Il envia le sort de ceux qui, ayant un etat au bout des bras, peuvent entrer hardiment chez le premier patron venu et dire: Je voudrais de l'ouvrage. Ceux-la travaillent et mangent. Lui, demanda du pain a tous les metiers qui sont le lot des declasses. Metiers ingrats!... Il y a cent mille declasses a Paris. N'importe!... Il fit preuve d'energie. Il donna des lecons et copia des roles pour un avoue. Un jour, il debuta dans la nouveaute; le mois suivant, il allait proposer a domicile des rossignols de librairie. Il fut courtier d'annonces, maitre d'etudes, denicheur d'assurances, placier a la commission.... En dernier lieu, il avait obtenu un emploi pres d'un astronome dont le nom est une autorite, le baron Moser. Il passait ses journees a remettre au net des calculs vertigineux, a raison de cent francs par mois. Mais le decouragement arrivait. Apres cinq ans, il se trouvait au meme point. Il etait pris d'acces de rage quand il recapitulait les esperances avortees, les tentatives vaines, les affronts endures. Le passe avait ete triste, le present etait presque intolerable, l'avenir menacait d'etre affreux. Condamne a de perpetuelles privations, il essayait du moins d'echapper aux degouts de la realite en se refugiant dans le reve. Seul en son taudis, apres un ecoeurant labeur, poigne par les mille convoitises de la jeunesse, il songeait aux moyens de s'enrichir d'un coup, du soir au lendemain. Sur cette pente, son imagination devait aller loin. Il n'avait pas tarde a admettre les pires expedients. Mais a mesure qu'il s'abandonnait a ses chimeres, il decouvrait en lui de singulieres facultes d'invention et comme l'instinct du mal. Les vols les plus audacieux et reputes les plus habiles, n'etaient, a son jugement, que d'insignes maladresses. Il se disait que s'il voulait, lui!... Et alors il cherchait, et il trouvait des combinaisons etranges, qui assuraient le succes et garantissaient mathematiquement l'impunite. Bientot, ce fut chez lui une manie, un delire. Au point que ce garcon, admirablement honnete, passait sa vie a perpetrer, par la pensee, les plus abominables mefaits. Tant, que lui-meme s'effraya de ce jeu. Il ne fallait qu'une heure d'egarement pour passer de l'idee au fait, de la theorie a la pratique. Puis, ainsi qu'il advient a tous les monomanes, l'heure sonna ou les bizarres conceptions qui emplissaient sa cervelle deborderent. Un jour, il ne put s'empecher d'exposer a son patron un petit plan qu'il avait concu et muri, et qui eut permis de rafler cinq ou six cent mille francs sur les places de Londres et de Paris. Deux lettres et une depeche telegraphique, et le tour etait joue. Et impossible d'echouer, et pas un soupcon a craindre. L'astronome, stupefait de la simplicite du moyen, admira. Mais, a la reflexion, il jugea peu prudent de garder pres de soi un secretaire si ingenieux. C'est pourquoi, le lendemain, il lui remit un mois d'appointements et le congedia en lui disant: --Quand on a vos dispositions et, qu'on est pauvre, on devient un voleur fameux ou un illustre policier. Choisissez. Lecoq se retira confus, mais la phrase de l'astronome devait germer dans son esprit. --Au fait, se disait-il, pourquoi ne pas suivre un bon conseil? La police ne lui inspirait aucune repugnance, loin de la. Souvent il avait admire cette mysterieuse puissance dont la volonte est rue de Jerusalem et la main partout; qu'on ne voit ni n'entend, et qui neanmoins entend et voit tout. Il fut seduit par la perspective d'etre l'instrument de cette Providence au petit pied. Il entrevit un utile et honorable emploi du genie particulier qui lui avait ete departi, une existence d'emotions et de luttes passionnees, des aventures inouies, et au bout la celebrite. Bref, la vocation l'emportait. Si bien que la semaine suivante, grace a une lettre de recommandation du baron Moser, il etait admis a la Prefecture, en qualite d'auxiliaire du service de la surete. Un desenchantement assez cruel l'attendait a ses debuts. Il avait vu les resultats, non les moyens. Sa surprise fut celle d'un naif amateur de theatre penetrant pour la premiere fois dans les coulisses, et voyant de pres les decors et les trucs qui, a distance, eblouissent. Mais il avait l'enthousiasme et le zele de l'homme qui se sent dans sa voie. Il persevera, voilant d'une fausse modestie son envie de parvenir, se fiant aux circonstances pour faire tot ou tard eclater sa superiorite. Eh bien!... l'occasion qu'il souhaitait si ardemment, qu'il epiait depuis des mois, il venait, croyait-il, de la trouver a la _Poivriere_. Pendant qu'il etait suspendu a la fenetre, il vit, aux eclairs de son ambition, le chemin du succes. Ce n'etait d'abord qu'un pressentiment. Ce fut bientot une presomption, puis une conviction basee sur des faits positifs qui avaient echappe a tous, mais qu'il avait recueillis et notes. La fortune se decidait en sa faveur; il le reconnut en voyant Gevrol negliger jusqu'aux formalites les plus elementaires, en l'entendant declarer d'un ton peremptoire qu'il fallait attribuer ce triple meurtre a une de ces querelles feroces si frequentes entre rodeurs de barrieres. --Va, pensait-il, marche, enferre-toi; crois-en les apparences, puisque tu ne sais rien decouvrir au-dela. Je te demontrerai que ma jeune theorie vaut un peu mieux que ta vieille pratique. Le laisser-aller de l'inspecteur autorisait Lecoq a reprendre l'information en sous-oeuvre, secretement, pour son compte. Il ne voulut pas agir ainsi. En prevenant son superieur avant de rien tenter, il allait au-devant d'une accusation d'ambition ou de mauvaise camaraderie. Ce sont des accusations graves, dans une profession ou les rivalites d'amour-propre ont des violences inouies, ou les vanites blessees peuvent se venger par toutes sortes de mechants tours ou de petites trahisons. Il parla donc... assez pour pouvoir dire en cas de succes: "Eh! je vous avais averti!..." assez peu pour ne pas eclairer les tenebres de Gevrol. La permission qu'il obtint etait un premier triomphe, et du meilleur augure; mais il sut dissimuler, et c'est du ton le plus detache qu'il pria un de ses collegues de rester avec lui. Puis, tandis que les autres s'appretaient a partir, il s'assit sur le coin d'une table, etranger en apparence a tout ce qui se passait, n'osant relever la tete tant il craignait de trahir sa joie, tant il tremblait qu'on ne lut dans ses yeux ses projets et ses esperances. Interieurement, il etait devore d'impatience. Si le meurtrier se pretait de bonne grace aux precautions a prendre pour qu'il ne put s'evader, il avait fallu se mettre a quatre pour lier les poignets de la veuve Chupin, qui se debattait en hurlant comme si on l'eut brulee vive. --Ils n'en termineront pas! se disait Lecoq. Ils finirent cependant. Gevrol donna l'ordre du depart, et sortit le dernier apres avoir adresse a son subordonne un adieu railleur. Lui ne repondit pas. Il s'avanca jusque sur le seuil de la porte pour s'assurer que la ronde s'eloignait reellement. Il frissonnait a cette idee que Gevrol pouvait reflechir, se raviser et revenir prendre l'affaire, comme c'etait son droit. Ses anxietes etaient vaines. Peu a peu le pas des hommes s'eteignit, les cris de la veuve Chupin se perdirent dans la nuit. On n'entendit plus rien. Alors Lecoq rentra. Il n'avait plus a cacher sa joie, son oeil etincelait. Comme un conquerant qui prend possession d'un empire, il frappa du pied le sol en s'ecriant: --Maintenant, a nous deux!... III Autorise par Gevrol a choisir l'agent qui resterait avec lui a la _Poivriere_, Lecoq s'etait adresse a celui qu'il estimait le moins intelligent. Ce n'etait pas, de sa part, crainte d'avoir a partager les benefices d'un succes, mais necessite de garder sous la main un aide dont il put, a la rigueur, se faire obeir. C'etait un bonhomme de cinquante ans, qui, apres un conge dans la cavalerie, etait entre a la Prefecture. Du modeste poste qu'il occupait, il avait vu se succeder bien des prefets, et on eut peuple un bagne, rien qu'avec les malfaiteurs qu'il avait arretes de sa main. Il n'en etait ni plus fort ni plus zele. Quand on lui donnait un ordre, il l'executait militairement, tel qu'il l'avait compris. S'il l'avait mal compris, tant pis! Il faisait son metier a l'aveugle, comme un vieux cheval tourne un manege. Quand il avait un instant de liberte, et de l'argent, il buvait. Il traversait la vie entre deux vins, sans toutefois depasser jamais un certain etat de demi lucidite. On avait su autrefois, puis oublie son nom. On l'appelait le pere Absinthe. Comme de raison, il ne remarqua ni l'enthousiasme, ni l'accent de triomphe de son jeune compagnon. --Ma foi! lui dit-il, des qu'ils furent seuls, tu as eu en me retenant ici une fiere idee, et je t'en remercie. Pendant que les camarades vont passer la nuit a patauger dans la neige, je vais faire un bon somme. Il etait la, dans un bouge qui suait le sang, ou palpitait le crime, en face des cadavres chauds encore de trois hommes assassines, et il parlait de dormir. Au fait que lui importait!... Il avait tant vu en sa vie de scenes pareilles! L'habitude n'amene-t-elle pas fatalement l'indifference professionnelle, prodigieux phenomene qui donne au soldat le sang-froid au milieu de la melee, au chirurgien l'impassibilite quand le patient hurle et se tord sous son bistouri. --Je suis alle la-haut jeter un coup d'oeil, poursuivit le bonhomme, j'ai vu un lit, chacun de nous montera la garde a son tour.... D'un geste imperieux, Lecoq l'interrompit. --Rayez cela de vos papiers, pere Absinthe, declara-t-il, nous ne sommes pas ici pour flaner, mais bien pour commencer l'information, pour nous livrer aux plus minutieuses recherches et tacher de recueillir des indices... Dans quelques heures arriveront le commissaire de police, le medecin, le juge d'instruction... je veux avoir un rapport a leur presenter. Cette proposition parut revolter le vieil agent. --Eh! a quoi bon!... s'ecria-t-il. Je connais le General. Quand il va chercher le commissaire, comme ce soir, c'est qu'il est sur qu'il n'y a rien a faire. Penses-tu voir quelque chose ou il n'a rien vu?... --Je pense que Gevrol peut se tromper comme tout le monde. Je crois qu'il s'est fie trop legerement a ce qui lui a semble l'evidence; je jurerais que cette affaire n'est pas ce qu'elle parait etre; je suis sur que, si vous le voulez, nous decouvrirons ce que cachent les apparences. Si grande que fut la vehemence du jeune policier, elle toucha si peu le vieux, qu'il bailla a se decrocher la machoire en disant: --Tu as peut-etre raison, mais moi je monte me jeter sur le lit. Que cela ne t'empeche pas de chercher; si tu trouves, tu m'eveilleras. Lecoq ne donna aucun signe d'impatience et meme, en realite, il ne s'impatientait pas. C'etait une epreuve qu'il tentait. --Vous m'accorderez bien un moment, reprit-il. En cinq minutes, montre en main, je me charge de vous faire toucher du doigt le mystere que je soupconne. --Va pour cinq minutes. --Du reste, vous etes libre, papa. Seulement, il est clair que, si j'agis seul, j'empocherai seul la gratification que vaudrait infailliblement une decouverte. A ce mot gratification, le vieux policier dressa l'oreille. Il eut l'eblouissante vision d'un nombre infini de bouteilles de la liqueur verte dont il portait le nom. --Persuade-moi donc, dit-il, en s'asseyant sur un tabouret qu'il avait releve. Lecoq resta debout devant lui, bien en face. --Pour commencer, interrogea-t-il, qu'est-ce, a votre avis, que cet individu que nous avons arrete? --Un dechargeur de bateaux, probablement, ou un ravageur. --C'est-a-dire un homme appartenant aux plus humbles conditions de la societe, n'ayant en consequence recu aucune education. --Justement. C'est les yeux sur les yeux de son compagnon, que Lecoq parlait. Il se defiait de soi comme tous les gens d'un merite reel, et il s'etait dit que s'il reussissait a faire penetrer ses convictions dans l'esprit obtus de ce vieil entete, il serait assure de leur justesse. --Eh bien!... continua-t-il, que me repondrez-vous si je vous prouve que cet individu a recu une education distinguee, raffinee meme?... --Je repondrai que c'est bien extraordinaire, je repondrai ... mais bete que je suis, tu ne me prouveras jamais cela. --Si, et tres-facilement. Vous souvenez-vous des paroles qu'il a prononcees en tombant, quand je l'ai pousse? --Je les ai encore dans l'oreille. Il a dit: "C'est les Prussiens qui arrivent!" --Vous doutez-vous de ce qu'il voulait dire? --Quelle question!... J'ai bien compris qu'il n'aime pas les Prussiens et qu'il a cru nous adresser une grosse injure. Lecoq attendait cette reponse. --Eh bien!... pere Absinthe, declara-t-il gravement, vous n'y etes pas, oh! mais la, pas du tout. Et la preuve que cet homme a une education bien superieure a sa condition apparente, c'est que vous, un vieux roue, vous n'avez saisi ni son intention, ni sa pensee. C'est cette phrase qui a ete pour moi le trait de lumiere. La physionomie du pere Absinthe exprimait cette etrange et comique perplexite de l'homme qui, flairant une mystification, se demande s'il doit rire ou se facher. Reflexions faites, il se facha. --Tu es un peu jeune, commenca-t-il, pour faire poser un vieux comme moi. Je n'aime pas beaucoup les blagueurs.... --Un instant!... interrompit Lecoq, je m'explique. Vous n'etes pas sans avoir entendu parler d'une terrible bataille qui a ete un des plus affreux desastres de la France, la bataille de Waterloo?.... --Je ne vois pas quel rapport.... --Repondez toujours. --Alors ... oui! --Bien! Vous devez, en ce cas, papa, savoir que la victoire pencha d'abord du cote de la France. Les Anglais commencaient a faiblir, et deja l'Empereur s'ecriait: "Nous les tenons!" quand, tout a coup, sur la droite, un peu en arriere, on decouvrit des troupes qui s'avancaient. C'etait l'armee Prussienne. La bataille de Waterloo etait perdue! De sa vie, le digne Absinthe n'avait fait d'aussi grands efforts de comprehension. Ils ne furent pas inutiles, car il se dressa a demi, et du ton dont Archimede dut crier: "J'ai trouve!" il s'ecria: --J'y suis!... Les paroles de l'homme etaient une allusion. --C'est vous qui l'avez dit, approuva Lecoq. Mais je n'ai pas fini. Si l'Empereur fut consterne de l'apparition des Prussiens, c'est que, de ce cote, precisement, il attendait un de ses generaux, Grouchy, avec 35,000 soldats. Donc, si l'allusion de l'homme est exacte et complete, il comptait non sur un ennemi, qui venait de tourner sa position, mais sur des amis... Concluez. Fortement empoigne, sinon convaincu, le bonhomme ecarquillait extraordinairement ses yeux, l'instant d'avant appesantis par le sommeil. --Cristi!... murmura-t-il, tu nous contes cela d'un ton!... Mais, au fait, je me souviens, tu auras vu quelque chose par le trou du volet. Le jeune policier remua negativement la tete. --Sur mon honneur, declara-t-il, je n'ai rien vu que la lutte entre le meurtrier et ce pauvre diable vetu en soldat. La phrase seule a eveille mon attention. --Prodigieux!... repetait le vieil agent, incroyable, epatant!.... --J'ajouterai que la reflexion a confirme mes soupcons. Je me suis demande, par exemple, pourquoi cet homme, au lieu de fuir, nous avait attendus et restait la, sur cette porte, a parlementer.... D'un bond, le pere Absinthe fut debout. --Pourquoi? interrompit-il. Parce qu'il a des complices et qu'il voulait leur laisser le temps de se sauver. Ah!... je comprends tout. Un sourire de triomphe errait sur les levres de Lecoq. --Voila ce que je me suis dit, reprit-il. Et maintenant, il est aise de verifier nos soupcons. Il y a de la neige dehors, n'est-ce pas?... Il n'en fallut pas davantage. Le vieil agent saisit une lumiere, et suivi de son compagnon, il courut a la porte de derriere de la maison qui ouvrait sur un petit jardin. En cet endroit abrite, le degel etait en retard, et sur le blanc tapis de neige, apparaissaient comme autant de taches noires, de nombreuses traces de pas. Sans hesiter, Lecoq s'etait jete a genoux pour examiner de pres; il se releva presque aussitot. --Ce ne sont pas des pieds d'hommes, dit-il, qui ont laisse ces empreintes!... Il y avait des femmes!... IV Les entetes de la trempe du pere Absinthe, toujours en garde contre l'opinion d'autrui, sont precisement ceux qui, par la suite, s'en eprennent follement. Quand une idee a enfin penetre dans leur cervelle vide, elle s'y installe magistralement, l'emplit et s'y developpe jusqu'a la ravager. Desormais, bien plus que son jeune compagnon, le veteran de la rue de Jerusalem etait persuade, etait certain que l'habile Gevrol s'etait trompe, et il riait de la meprise. Eu entendant Lecoq affirmer que des femmes avaient assiste a l'horrible scene de la _Poivriere_, sa joie n'eut plus de bornes. --Bonne affaire!... s'ecria-t-il, excellente affaire!... Et se souvenant tout a propos d'une maxime usee et banale deja au temps de Ciceron, il ajouta d'un ton sentencieux: --Qui tient la femme, tient la cause!... Lecoq ne daigna pas repondre. Il restait sur le seuil de la porte, le dos appuye contre l'huisserie, la main sur le front, immobile autant qu'une statue. La decouverte qu'il venait de faire et qui ravissait le pere Absinthe, le consternait. C'etait l'aneantissement de ses esperances, l'ecroulement de l'ingenieux echafaudage bati par son imagination sur un seul mot. Plus de mystere, partant plus d'enquete triomphante, plus de celebrite gagnee du soir au lendemain par un coup d'eclat! La presence de deux femmes dans ce coupe-gorge expliquait tout de la facon la plus naturelle et la plus vulgaire. Elle expliquait la lutte, le temoignage de la veuve Chupin, la declaration du faux soldat mourant. L'attitude du meurtrier devenait toute simple. Il etait reste pour couvrir la retraite de deux femmes; il s'etait livre pour ne les pas laisser prendre, acte de chevaleresque galanterie, si bien dans le caractere francais, que les plus tristes coquins des barrieres en sont coutumiers. Restait cette allusion si inattendue a la bataille de Waterloo. Mais que prouvait-elle maintenant? Rien. Qui ne sait ou une passion indigne peut faire descendre un homme bien ne!... Le carnaval justifiait tous les travestissements.... Mais pendant que Lecoq tournait et retournait dans son esprit toutes ces probabilites, le pere Absinthe s'impatientait. --Allons-nous rester plantes ici pour reverdir? dit-il. Nous arretons-nous juste au moment ou notre enquete donne des resultats si brillants?... Des resultats brillants!... Ce mot blessa le jeune policier autant que la plus amere ironie. --Ah! laissez-moi tranquille!... fit-il brutalement, et surtout n'avancez pas dans le jardin, vous gateriez les empreintes. Le bonhomme jura, puis se tut. Il subissait l'irresistible ascendant d'une intelligence superieure, d'une energique volonte. Lecoq avait repris le fil de ses deductions. --Voici probablement, pensait-il, comment les choses se sont passees: Le meurtrier, sortant du bal de _l'Arc-en-Ciel_, qui est la-bas, pres des fortifications, arrive ici avec deux femmes... Il y trouve trois buveurs qui le plaisantent ou qui se montrent trop galants... Il se fache... Les autres le menacent, il est seul contre trois, il est arme, il perd la tete et fait feu... Il s'interrompit, et apres un instant ajouta tout haut: --Mais est-ce bien le meurtrier qui a amene les femmes? S'il est juge, tout l'effort du debat portera sur ce point... On peut essayer de l'eclaircir. Aussitot il traversa le cabaret, ayant toujours son vieux collegue sur les talons, et se mit a examiner les alentours de la porte enfoncee par Gevrol. Peine perdue! Il n'y restait que tres-peu de neige, et tant de personnes avaient passe et pietine, qu'on ne discernait rien. Quelle deception apres un si long espoir!... Lecoq pleurait presque de rage. Il voyait remise indefiniment cette capricieuse occasion si fievreusement epiee. Il lui semblait entendre les grossiers sarcasmes de Gevrol. --Allons!... murmura-t-il, assez bas pour n'etre pas entendu, il faut savoir reconnaitre sa defaite. Le General avait raison et je ne suis qu'un sot. Il etait si positivement persuade qu'on pouvait tout au plus relever les circonstances d'un crime vulgaire, qu'il se demandait s'il ne serait pas sage de renoncer a toute information et de rentrer faire un somme, en attendant le commissaire de police. Mais ce n'etait plus l'opinion du pere Absinthe. Le bonhomme, qui etait a mille lieues des reflexions de son compagnon, ne s'expliquait pas son inaction et ne tenait plus en place. --Eh bien!... garcon, fit-il, deviens-tu fou! Voici assez de temps perdu, ce me semble. La justice va arriver dans quelques heures; quel rapport presenterons-nous?... Moi d'abord, si tu as envie de flaner, j'agis seul... Si attriste qu'il fut, le jeune policier ne put s'empecher de sourire. Il reconnaissait ses exhortations de l'instant d'avant. C'etait le vieux qui devenait l'intrepide. --A l'oeuvre donc! soupira-t-il, en homme qui, prevoyant un echec, veut du moins ne rien avoir a se reprocher. Seulement, il etait malaise de suivre des traces de pas en plein air, la nuit, a la lueur vacillante d'une chandelle que le plus leger souffle devait eteindre. --Il est impossible, dit Lecoq, qu'il n'y ait pas une lanterne dans cette masure. Le tout est de mettre la main dessus. Ils fureterent, et, en effet, au premier etage, dans la propre chambre de la veuve Chupin, ils decouvrirent une lanterne toute garnie, si petite et si nette, que certainement elle n'etait pas destinee a d'honnetes usages. --Un veritable outil de filou, fit le pere Absinthe avec un gros rire. L'outil etait commode, en tout cas, les deux agents le reconnurent lorsque, de retour au jardin, ils recommencerent methodiquement leurs investigations. Ils s'avancerent un peu avec des precautions infinies. Le vieil agent, debout, dirigeait au bon endroit la lumiere de la lanterne, et Lecoq, a genoux, etudiait les empreintes avec l'attention d'un chiromancien s'efforcant de lire l'avenir dans la main d'un riche client. Un nouvel examen assura Lecoq qu'il avait bien vu. Il etait evident que deux femmes avaient quitte la _Poivriere_ par cette issue. Elles etaient sorties en courant, cette certitude resultait de la largeur des enjambees, et aussi de la disposition des empreintes. La difference des traces laissees par les deux fugitives etait d'ailleurs si remarquable, qu'elle sauta aux yeux du pere Absinthe. --Cristi!... murmura-t-il, une de ces gaillardes peut se vanter d'avoir un joli pied au bout de la jambe. Il avait raison. L'une des pistes trahissait un pied mignon, coquet, etroit, emprisonne dans d'elegantes bottines, hautes de talon, fines de semelles, cambrees outre mesure. L'autre denoncait un gros pied, court, qui allait en s'elargissant vers le bout, chausse de solides souliers tres-plats. Cette circonstance etait bien peu de chose. Elle suffit pour rendre a Lecoq toutes ses esperances, tant l'homme accueille facilement les presomptions qui flattent ses desirs. Palpitant d'anxiete, il se traina sur la neige l'espace d'un metre, pour analyser d'autres vestiges, il se baissa, et aussitot laissa echapper la plus eloquente exclamation. --Qu'y a-t-il? interrogea vivement le vieux policier, qu'as-tu vu? --Voyez vous-meme, papa; tenez, la... Le bonhomme se pencha, et sa surprise fut si forte qu'il faillit lacher sa lanterne. --Oh!... dit-il d'une voix etranglee, un pas d'homme!... --Juste. Et le gaillard avait de maitresses bottes. Quelle empreinte, hein! Est-elle nette, est-elle pure!... On peut compter les clous. Le digne pere Absinthe se grattait furieusement l'oreille, ce qui est sa facon d'aiguillonner son intelligence paresseuse. --Mais il me semble, hasarda-t-il enfin, que l'individu ne sortait pas de ce cabaret de malheur. --Parbleu!... la direction du pied le dit assez. Non, il n'en sortait pas, il s'y rendait. Seulement, il n'a pas depasse cette place ou nous sommes. Il s'avancait sur la pointe du pied, le cou tendu, pretant l'oreille, quand, arrive ici, il a entendu du bruit... la peur l'a pris, il s'est enfui. --Ou bien, garcon, les femmes sortaient comme il arrivait, et alors... --Non. Les femmes etaient hors du jardin quand il y a penetre. L'assertion, pour le coup, sembla au bonhomme par trop audacieuse. --Ca, fit-il, on ne peut pas le savoir. --Je le sais, cependant, et de la facon la plus positive. Vous doutez, papa!... C'est que vos yeux vieillissent. Approchez un peu votre lanterne, et vous constaterez que la... oui, vous y etes, notre homme a pose sa grosse botte juste sur une des empreintes de la femme au petit pied, et l'a aux trois quarts effacee. Cet irrecusable temoignage materiel stupefia le vieux policier. --Maintenant, continua Lecoq, ce pas est-il bien celui du complice que le meurtrier esperait?... Ne serait-ce pas celui de quelque rodeur de terrain vague attire par les coups de feu?... C'est ce qu'il nous faut savoir ... et nous le saurons. Venez!... Une cloture de lattes entre-croisees, d'un peu plus d'un metre de haut, assez semblable a celles qui defendent l'acces des lignes de chemins de fer, separait des terrains vagues le jardinet de la veuve Chupin. Quand Lecoq avait tourne le cabaret pour cerner le meurtrier, il etait venu se heurter contre cette barriere, et, tremblant d'arriver trop tard, il l'avait franchie, au grand detriment de son pantalon, sans se demander seulement s'il existait une issue. Il en existait une. Un leger portillon de lattes, comme le reste, tournant dans des gonds de gros fil de fer, maintenu par un taquet de bois, permettait d'entrer et de sortir de ce cote. Eh bien! c'est droit a ce portillon que les pas marques sur la neige conduisirent les deux agents de la surete. Cette particularite devait frapper le jeune policier. Il s'arreta court. --Oh!... murmura-t-il comme en aparte, ces deux femmes ne venaient pas ce soir a la _Poivriere_ pour la premiere fois. --Tu crois, garcon? interrogea le pere Absinthe. --Je l'affirmerais presque. Comment, sans l'habitude des etres de ce bouge, soupconner l'existence de cette issue? L'apercoit-on, par cette nuit obscure, avec ce brouillard epais? Non, car moi qui, sans me vanter, ai de bons yeux, je ne l'ai pas vue.... --Ca, c'est vrai!... --Les deux femmes y sont venues, pourtant, sans hesitation, sans tatonnements, en ligne directe; et notez qu'il leur a fallu traverser diagonalement le jardin. Le veteran eut donne quelque chose pour avoir une petite objection a presenter, le malheur est qu'il n'en trouva pas. --Par ma foi! fit-il, tu as une drole de maniere de proceder. Tu n'es qu'un conscrit, je suis un vieux de la vieille, j'ai assiste, en ma vie, a plus d'enquetes que tu n'as d'annees, et jamais je n'ai vu.... --Bast!... interrompit Lecoq, vous en verrez bien d'autres. Par exemple, je puis vous apprendre, pour commencer, que si les femmes savaient la situation exacte du portillon, l'homme ne la connaissait que par oui-dire.... --Oh! pour le coup!... --Cela se demontre, papa. Etudiez les empreintes du gaillard, et vous qui etes malin, vous reconnaitrez qu'en venant il a diablement devie. Il etait si peu sur de son affaire que, pour trouver l'ouverture il a ete oblige de la chercher, les mains en avant... et ses doigts ont laisse des traces sur la mince couche de neige qui recouvre la cloture. Le bonhomme n'eut point ete fache de se rendre compte par lui-meme, ainsi qu'il le disait, mais Lecoq etait presse. --En route, en route! dit-il, vous verifierez mes assertions une autre fois.... Ils sortirent alors du jardinet, et s'attacherent aux empreintes qui remontaient vers les boulevards exterieurs, en appuyant toutefois un peu sur la droite dans la direction de la rue du Patay. Point n'etait besoin d'une attention soutenue. Personne, hormis les fugitifs, ne s'etait aventure dans ces parages deserts depuis la derniere tombee de neige. Un enfant eut suivi la voie, tant elle etait claire et distincte. Quatre empreintes, tres-differentes, formaient la piste: deux etaient celles des femmes; les deux, autres, l'une a l'aller, l'autre au retour, avaient ete laissees par l'homme. A diverses reprises, ce dernier avait pose le pied juste sur les pas des deux femmes, les effacant a demi, et ainsi il ne pouvait subsister de doutes quant a l'instant precis de la soiree ou il etait venu epier. A cent metres environ de la _Poivriere_, Lecoq saisit brusquement le bras de son vieux collegue. --Halte!... commanda-t-il, nous approchons du bon endroit, j'entrevois des indices positifs. L'endroit etait un chantier abandonne, ou plutot la reserve d'un entrepreneur de batisses. Il s'y trouvait deposes selon le caprice des charretiers quantite d'enormes blocs de pierre, les uns travailles, les autres bruts, et bon nombre de grandes pieces de bois grossierement equarries. Devant un de ces madriers, dont la surface avait ete essuyee, toutes les empreintes se rejoignaient, se melaient et se confondaient. --Ici, prononca le jeune policier, nos fugitives ont rencontre l'homme, et tenu conseil avec lui. L'une d'elles, celle qui a les pieds si petits, s'est assise. --C'est ce dont nous allons nous assurer plus amplement, fit d'un ton entendu le pere Absinthe. Mais son compagnon coupa court a ces velleites de verification. --Vous, l'ancien, dit-il, vous allez me faire l'amitie de vous tenir tranquille; passez-moi la lanterne et ne bougez plus... Le ton modeste de Lecoq etait devenu soudainement si imperieux que le bonhomme n'osa lui resister. Comme le soldat au commandement de fixe, il resta plante sur ses jambes, immobile, muet, penaud, suivant d'un oeil curieux et ahuri les mouvements de son collegue. Libre de ses allures, maitre de manoeuvrer la lumiere selon la rapidite de ses idees, le jeune policier explorait les environs dans un rayon assez etendu. Moins inquiet, moins remuant, moins agile, est le limier qui quete. Il allait, venait, tournait, s'ecartait, revenait encore, courant ou s'arretant sans raison apparente; il palpait, il scrutait, il interrogeait tout: le terrain, les bois, les pierres et jusqu'aux plus menus objets; tantot debout, le plus souvent a genoux, quelquefois a plat ventre, le visage si pres de terre que son haleine devait faire fondre la neige. Il avait tire un metre de sa poche, et il s'en servait avec une prestesse d'arpenteur, il mesurait, mesurait, mesurait.... Et tous ces mouvements, il les accompagnait de gestes bizarres comme ceux d'un fou, les entrecoupant de jurons ou de petits rires, d'exclamations de depit ou de plaisir. Enfin, apres un quart d'heure de cet etrange exercice, il revint pres du pere Absinthe, posa sa lanterne sur le madrier, s'essuya les mains a son mouchoir et dit: --Maintenant, je sais tout. --Oh!... c'est peut-etre beaucoup. --Quand je dis tout, je veux dire tout ce qui se rattache a cet episode du drame qui la-bas, chez la veuve Chupin, s'est denoue dans le sang. Ce terrain vague, couvert de neige, est comme une immense page blanche ou les gens que nous recherchons ont ecrit, non-seulement leurs mouvements et leurs demarches, mais encore leurs secretes pensees, les esperances et les angoisses qui les agitaient. Que vous disent-elles, papa, ces empreintes fugitives? Rien. Pour moi, elles vivent comme ceux qui les ont laissees, elles palpitent, elles parlent, elles accusent!... A part soi, le vieil agent de la surete se disait: --Certainement, ce garcon est intelligent; il a des moyens, c'est incontestable, seulement il est toque. --Voici donc, poursuivait Lecoq, la scene que j'ai lue. Pendant que le meurtrier se rendait a la _Poivriere_, avec les deux femmes, son compagnon, je l'appellerai son complice, venait l'attendre ici. C'est un homme d'un certain age, de haute taille,--il a au moins un metre quatre-vingts,--coiffe d'une casquette molle, vetu d'un paletot marron de drap moutonneux, marie tres-probablemeut, car il porte une alliance au petit doigt de la main droite.... Les gestes desesperes de son vieux collegue le contraignirent de s'arreter. Ce signalement d'un individu dont l'existence n'etait que bien juste demontree, ces details precis donnes d'un ton de certitude absolue, renversaient toutes les idees du pere Absinthe et renouvelaient ses perplexites. --Ce n'est pas bien, grondait-il, non, ce n'est pas delicat. Tu me parles de gratification, je prends la chose au serieux, je t'ecoute, je t'obeis en tout ... et voila que tu te moques de moi. Nous trouvons quelque chose, et au lieu d'aller de l'avant, tu t'arretes a conter des blagues.... --Non, repondit le jeune policier, je ne raille pas et je ne vous ai rien dit encore dont je ne sois materiellement sur, rien qui ne soit la stricte et indiscutable verite. --Et tu voudrais que je croie.... --Ne craignez rien, papa, je ne violenterai pas vos convictions. Quand je vous aurai dit mes moyens d'investigation, vous rirez de la simplicite de ce qui, en ce moment, vous semble incomprehensible. --Va donc, fit le bonhomme d'un ton resigne. --Nous en etions, mon ancien, au moment ou le complice montait ici la garde, et le temps lui durait. Pour distraire son impatience, il faisait, les cent pas le long de cette piece de bois, et par instants il suspendait sa monotone promenade pour preter l'oreille. N'entendant rien, il frappait du pied, en se disant sans doute: "Que diable devient donc l'autre, la-bas!..." Il avait fait une trentaine de tours, je les ai comptes, quand un bruit sourd rompit le silence ... les deux femmes arrivaient. Au recit de Lecoq, tous les sentiments divers dont se compose le plaisir de l'enfant ecoutant un conte de fees, le doute, la foi, l'anxiete, l'esperance, se heurtaient et se brouillaient dans la cervelle du pere Absinthe. Que croire, que rejeter? Il ne savait. Comment discerner le faux du vrai, parmi toutes ces assertions egalement peremptoires? D'un autre cote, la gravite du jeune policier, qui certes n'etait pas feinte, ecartait toute idee de plaisanterie. Puis la curiosite l'aiguillonnait. --Nous voici donc aux femmes, dit-il. --Mon Dieu, oui, repondit Lecoq; seulement, ici la certitude cesse; plus de preuves, mais seulement des presomptions. J'ai tout lieu de croire que nos fugitives ont quitte la salle du cabaret des le commencement de la bagarre, avant les cris qui nous ont fait accourir. Qui sont-elles? Je ne puis que le conjecturer. Je soupconne cependant qu'elles ne sont pas de conditions egales. J'inclinerais volontiers a penser que l'une est la maitresse et l'autre la servante. --Il est de fait, hasarda le vieil agent, que la difference de leurs pieds et de leurs chaussures est considerable. Cette observation ingenieuse eut le don d'arracher un sourire aux preoccupations du jeune policier. --Cette difference, dit-il serieusement, est quelque chose, mais ce n'est pas elle qui a fixe mon opinion. Si le plus ou moins de perfection des extremites reglait les conditions sociales, beaucoup de maitresses seraient servantes. Ce qui me frappe, le voici: Quand ces deux malheureuses sortent epouvantees de chez la Chupin, la femme au petit pied s'elance d'un bond dans le jardin, elle court en avant, elle entraine l'autre, elle la distance. L'horreur de la situation, l'infamie du lieu, l'effroi du scandale, l'idee d'une situation a sauver, lui communiquent une merveilleuse energie. Mais son effort, ainsi qu'il arrive toujours aux femmes delicates et nerveuses, ne dure que quelques secondes. Elle n'est pas a la moitie du chemin qu'il y a d'ici a la _Poivriere_, que son elan se ralentit, ses jambes flechissent. Dix pas plus loin, elle chancelle et trebuche. Quelques pas encore, elle s'affaisse si bien que ses jupes appuient sur la neige et y tracent un leger cercle. Alors intervient la femme aux souliers plats. Elle saisit sa compagne par la taille, elle l'aide,--et leurs empreintes se confondent--puis la voyant decidement pres de defaillir, elle la souleve entre ses robustes bras et la porte--et l'empreinte de la femme au petit pied cesse.... Lecoq inventait-il a plaisir, cette scene n'etait-elle qu'un jeu de son imagination? Feignait-il cet accent absolu que donne la conviction profonde et sincere, et qui fait, pour ainsi dire, revivre la realite? Le pere Absinthe conservait l'ombre d'un doute, mais il entrevoyait un moyen infaillible d'en finir avec ses soupcons. Il s'empara lestement de la lanterne et courut etudier ces empreintes qu'il avait regardees, qu'il n'avait pas su voir, qui avaient ete muettes pour lui, et qui avaient livre leur secret a un autre. Il dut se rendre. Tout ce que Lecoq avait annonce, il le retrouva, il reconnut les pas confondus, le cercle des jupons, la lacune des elegantes empreintes. A son retour, sa contenance seule trahissait une admiration respectueusement ebahie, et c'est avec une nuance tres-saisissable de confusion qu'il dit: --Il ne faut pas en vouloir a un vieux de la vieille, qui est un peu comme saint Thomas... J'ai touche du doigt, et je voudrais bien savoir la suite. Certes, il s'en fallait que le jeune policier lui en voulut de son incredulite. --Ensuite, reprit-il, le complice qui avait entendu venir les fugitives court au-devant d'elles, et il aide la femme au large pied a porter sa compagne. Cette derniere se trouvait decidement mal. Aussitot le complice retire sa casquette, et s'en sert pour epousseter la neige qui se trouvait sur le madrier. Puis, ne jugeant pas la place assez seche, il l'essuie du pan de sa redingote. Ces soins sont-ils pure galanterie ou prevenance habituelle d'un subalterne? Je me le suis demande. Ce qui est positif, c'est que pendant que la femme au petit pied reprenait ses sens, a demi etendue sur ce madrier, l'autre entrainait le complice a cinq ou six pas, a gauche, jusqu'a cet enorme bloc. La, elle lui parle, et tout en l'ecoutant, l'homme, machinalement, pose sur le bloc couvert de neige, sa main qui y laisse une empreinte d'une merveilleuse nettete ... puis l'entretien continuant, c'est son coude qu'il appuie sur la neige.... Comme tous les gens d'une intelligence bornee, le pere Absinthe devait passer rapidement d'une defiance idiote a une confiance absurde. Il pouvait tout croire desormais, par la meme raison que d'abord il n'avait rien cru. Sans notions sur les bornes des deductions et de la penetration humaines, il n'apercevait pas de limites au genie conjectural de son compagnon. C'est donc de la meilleure foi du monde qu'il lui demanda: --Et que disaient le complice et la femme aux souliers plats? Si Lecoq sourit de cette naivete, l'autre ne s'en douta pas. --Il m'est assez difficile de repondre, fit-il; je crois pourtant que la femme expliquait a l'homme l'immensite et l'imminence du danger de sa compagne, et qu'ils cherchaient a eux deux le moyen de le conjurer. Peut-etre rapportait-elle des ordres donnes par le meurtrier. Le positif, c'est qu'elle finit en priant le complice de courir jusqu'a la _Poivriere_ pour essayer de surprendre ce qui s'y passe. Et il y court, puisque sa piste de l'aller part de ce bloc de pierre. --Et dire, s'ecria le vieil agent, que nous etions dans le cabaret a ce moment!... Un mot de Gevrol et nous pincions la bande entiere. Quelle deveine et quel malheur!... Le desinteressement de Lecoq n'allait pas jusqu'a partager les regrets de son collegue. L'erreur de Gevrol, il la benissait, au contraire. N'etait-ce pas a elle qu'il devait l'information de cette affaire que de plus en plus il jugeait mysterieuse, et que cependant il esperait penetrer? --Pour finir, reprit-il, le complice ne tarde pas a reparaitre, il a vu la scene, il a eu peur, il s'est hate!... Il tremble que l'idee ne vienne aux agents qu'il a vus de battre les terrains vagues. C'est a la femme aux petits pieds qu'il s'adresse, il lui demontre la necessite de la fuite, et que chaque minute perdue peut devenir mortelle. A sa voix, elle rassemble toute son energie, elle se leve et s'eloigne au bras de sa compagne. L'homme leur a-t-il indique la route a suivre, la connaissaient-elles? Nous le saurons plus tard. Ce qui est acquis, c'est qu'il les a accompagnees a quelque distance pour veiller sur elles. Mais au-dessus de ce devoir de proteger ces deux femmes, il en a un plus sacre, celui de secourir s'il le peut son complice. Il rebrousse donc chemin, repasse par ici, et voici sa derniere piste qui s'eloigne dans la direction de la rue du Chateau-des-Rentiers. Il veut savoir ce que deviendra le meurtrier, il va se placer sur son passage.... Pareil au dilettante qui sait attendre, pour applaudir, la fin du morceau qui le transporte, le pere Absinthe avait su contenir son admiration. C'est seulement quand il vit que le jeune policier avait fini, qu'il lacha la bride a son enthousiasme. --Voila une enquete!... s'ecria-t-il. Et on dit que Gevrol est fort. Qu'il y vienne donc!... Tenez, voulez-vous que je vous dise? Eh bien! compare a vous, le General n'est que de la Saint-Jean. Certes la flatterie etait grossiere, mais sa sincerite n'etait pas douteuse. Puis c'etait la premiere fois que cette rosee de la louange tombait sur la vanite de Lecoq: elle l'epanouit. --Bast!... repondit-il d'un ton modeste, vous etes trop indulgent, papa. En somme, qu'ai-je fait de si fort? Je vous ai dit que l'homme avait un certain age ... ce n'etait pas difficile apres avoir examine son pas lourd et trainant. Je vous ai fixe sa taille, la belle malice!... Quand je me suis apercu qu'il s'etait accoude sur le bloc de pierre qui est la, a gauche, j'ai mesure le susdit bloc. Il a un metre soixante-sept, donc l'homme qui a pu y appuyer son coude a au moins un metre quatre-vingts. L'empreinte de sa main m'a prouve que je ne me trompais pas. En voyant qu'on avait enleve la neige qui recouvrait le madrier, je me suis demande avec quoi; j'ai songe que ce pouvait etre avec une casquette, et une marque laissee par la visiere m'a prouve que je ne me trompais pas. Enfin, si j'ai su de quelle couleur est son paletot, et de quelle etoffe, c'est que lorsqu'il a essuye le bois humide, des eclats de bois ont retenu ces petits flocons de laine marron que j'ai retrouves et qui figureront aux pieces de conviction... Qu'est-ce que tout cela? Rien. A peine avons-nous les premiers elements de l'affaire... Nous tenons le fil, il s'agit d'aller jusqu'au bout... En avant donc! Le vieux policier etait electrise, et comme un echo, il repeta: --En avant!!! V Cette nuit-la les vagabonds refugies aux environs de la _Poivriere_ dormirent peu, et encore d'un penible sommeil, coupe de sursauts, trouble par l'affreux cauchemar d'une descente de police. Reveilles par les detonations de l'arme du meurtrier, croyant a quelque collision entre des agents de la surete et un de leurs camarades, ils resterent sur pied pour la plupart, l'oeil et l'oreille au guet, prets a detaler comme une bande de chacals a la moindre apparence de danger. D'abord, ils ne decouvrirent rien de suspect. Mais plus tard, sur les deux heures du matin, lorsqu'ils se rassuraient, le brouillard s'etant un peu dissipe, ils furent temoins d'un phenomene bien fait pour raviver toutes leurs inquietudes. Au milieu des terrains deserts, que les gens du quartier appelaient "la plaine," une lumiere petite et fort brillante, decrivait les plus capricieuses evolutions. Elle se mouvait comme au hasard, sans direction apparente, tracant les plus inexplicables zigzags, rasant le sol parfois, d'autres fois s'elevant, immobile par instants et la seconde d'apres filant comme une balle. En depit du lieu et de la saison, les moins ignorants d'entre les coquins crurent a un feu follet, a une de ces flammes legeres qui s'allument spontanement au-dessus des marais et flottent dans l'atmosphere au gre de la brise. Ce feu follet... c'etait la lanterne des deux agents de la surete qui continuaient leurs investigations.... Avant de quitter le chantier ou il s'etait si soudainement revele a son premier disciple, Lecoq avait eu de longues et cruelles perplexites. Il n'avait pas encore le coup d'oeil magistral de la pratique. Il n'avait pas surtout la hardiesse et la promptitude de decision que donne un passe de succes. Or, il hesitait entre deux partis egalement raisonnables, offrant chacun en sa faveur des probabilites et des arguments de meme poids. Il se trouvait entre deux pistes: celle des deux femmes, d'un cote, celle du complice du meurtrier, de l'autre. A laquelle s'attacher?... Car, de pouvoir les relever toutes deux, il ne fallait pas l'esperer. Assis sur le madrier qui lui semblait garder encore la chaleur du corps de la femme au petit pied, le front dans sa main, il reflechissait, il pesait ses chances. --Suivre l'homme, murmurait-il, cela ne m'apprendra rien que je ne devine. Il est alle s'embusquer sur le passage de la ronde, il l'a accompagnee de loin, il a regarde coffrer son complice, enfin il a sans doute rode autour du poste. En me jetant rapidement sur ses traces, puis-je esperer le rejoindre, me saisir de sa personne? Non, trop de temps s'est ecoule.... Ce monologue, le pere Absinthe l'ecoutait avec une curiosite ardente et convaincue, anxieux autant que le naif qui est alle consulter une somnambule pour un objet perdu, et qui attend l'oracle. --Suivre les femmes, continuait le jeune policier, a quoi cela menera-t-il? Peut-etre a une decouverte importante, peut-etre a rien! De ce cote, c'est l'inconnu avec toutes ses deceptions, mais aussi avec toutes ses chances heureuses. Il se leva, son parti etait pris. --Eh bien!... s'ecria-t-il, je choisis l'inconnu! Nous allons, pere Absinthe, nous attacher aux pas des deux femmes, et tant qu'ils nous guideront, nous irons.... Enflammes d'une ardeur pareille, ils se mirent en marche. Au bout de la voie ou ils s'engageaient, ils apercevaient, ainsi qu'un phare magique, l'un la gratification, l'autre la gloire du succes. Ils allaient grand train. Au debut ce n'etait qu'un jeu de suivre ces traces si distinctes qui s'eloignaient dans la direction de la Seine. Mais ils ne tarderent pas a etre forces de ralentir leur allure. Le desert finissait, ils arrivaient aux confins de la civilisation pour ainsi dire, et a chaque instant des empreintes etrangeres se melaient aux empreintes des fugitives, se confondaient avec elles; et parfois les effacaient. Puis, en beaucoup d'endroits, selon l'exposition ou la nature du sol, le degel avait fait son oeuvre, et il se rencontrait de grands espaces absolument debarrasses de neige. La piste se trouvait alors interrompue, et ce n'etait pas trop, pour la ressaisir, de toute la sagacite de Lecoq et de toute la bonne volonte de son vieux compagnon. En ces occasions, le pere Absinthe plantait sa canne en terre, pres de la derniere empreinte relevee, et Lecoq et lui quetaient et battaient le terrain autour de ce point de repaire, a la facon des limiers en defaut. C'est alors que la lanterne evoluait si etrangement. Dix fois, malgre tout, ils eussent perdu la voie ou pris le change, sans les elegantes bottines de la femme au petit pied. Elles avaient, ces bottines, des talons si hauts, si etroits, si singulierement echancres, qu'ils rendaient une meprise impossible. Ils enfoncaient a chaque pas de trois ou quatre centimetres dans la neige ou dans la boue, et leur empreinte revelatrice restait nette comme celle du cachet sur la cire. C'est grace a ces talons que les agents reconnurent que les deux fugitives n'avaient pas remonte la rue du Patay, comme on devait s'y attendre. Sans doute elles l'avaient jugee peu sure et trop eclairee. Elles l'avaient traversee simplement, un peu au-dessous de la ruelle de la Croix-Rouge, et avaient profite d'un vide entre deux maisons pour se rejeter dans les terrains vagues. --Decidement, murmura Lecoq, les coquines connaissent le pays. En effet, elles en savaient si bien la topographie, qu'en quittant la rue du Patay, elles avaient brusquement tourne a droite, pour eviter de vastes tranchees ouvertes par des chercheurs de terre a brique. Mais leur piste etait redevenue on ne peut plus visible, et elle resta telle jusqu'a la rue du Chevaleret. La, par exemple, les indices cesserent brusquement. Lecoq releva bien huit ou dix empreintes de la fugitive aux souliers plats, mais ce fut tout. Le terrain, il est vrai, ne se pretait guere a une exploration de cette nature. La circulation avait ete assez active dans la rue du Chevaleret, et s'il restait encore un peu de neige sur les trottoirs, le milieu de la chaussee etait transforme en une riviere de boue. --Les gaillardes ont-elles enfin songe que la neige pouvait les trahir, grommela le jeune policier, ont-elles pris la chaussee? A coup sur, elles n'avaient pu traverser comme l'instant d'avant; car de l'autre cote de la rue s'etendait le mur d'une fabrique. --N, i, ni, prononca le pere Absinthe, nous en sommes pour nos frais. Mais Lecoq n'etait pas d'une trempe a jeter le manche apres la cognee pour un echec. Anime de la rage froide de l'homme qui voit lui echapper l'objet qu'il croyait saisir, il recommenca ses recherches, et bien lui en prit. --J'y suis!... cria-t-il tout a coup, je devine, je vois!... Le pere Absinthe s'approcha. Il ne voyait ni ne devinait, lui, mais il n'en etait plus a douter de son compagnon. --Regardez la, lui dit Lecoq; qu'apercevez-vous?... --Les traces laissees par les roues d'une voiture qui a tourne court. --Eh bien!... papa, ces traces expliquent tout. Arrivees a cette rue, nos fugitives ont apercu dans le lointain les lanternes d'un fiacre qui s'avancait, revenant de Paris. S'il etait vide, c'etait le salut. Elles l'ont attendu, et, quand il a ete a portee, elles ont appele le cocher... Sans doute, elles lui ont promis un bon pourboire; ce qui est clair, c'est qu'il a consenti a rebrousser chemin. Il a tourne court, elles sont montees en voiture... et voila pourquoi les empreintes finissent ici. Cette explication ne derida pas le bonhomme. --Sommes-nous plus avances, maintenant que nous savons cela? dit-il. Lecoq ne put s'empecher de hausser les epaules. --Esperiez-vous donc, fit-il, que la piste des coquines nous conduirait a travers tout Paris jusqu'a la porte de leur maison?... --Non, mais... --Alors, que voulez-vous de mieux? Pensez-vous que je ne saurai pas, demain, retrouver ce cocher? Il rentrait a vide, cet homme, sa journee finie, donc sa remise est dans le quartier. Croyez-vous qu'il ne se souviendra pas d'avoir pris deux personnes rue du Chevaleret? Il nous dira ou il les a deposees, ce qui ne signifie rien, car elles ne lui auront certes pas donne leur adresse, mais il nous dira aussi leur signalement, comment elles etaient mises, leur air, leur age, leurs facons. Et avec cela, et ce que nous savons deja... Un geste eloquent completa sa pensee, puis il ajouta: --Il s'agit, a present, de regagner la _Poivriere_, et vite... Et vous, l'ancien, vous pouvez eteindre votre lanterne. VI Tout en jouant ferme des jambes pour se maintenir a la hauteur de son compagnon qui courait presque, tant il avait hate d'etre de retour a la _Poivriere_, le pere Absinthe songeait, et une lumiere toute nouvelle se faisait dans son cerveau. Depuis vingt-cinq ans qu'il etait a la Prefecture, le bonhomme avait vu, selon son expression, bien des collegues lui passer sur le corps, et conquerir apres une annee d'emploi une situation qu'on refusait a ses longs services. En ce cas-la, il ne manquait jamais d'accuser ses superieurs d'injustice, et ses rivaux heureux de basse flatterie. Pour lui l'anciennete etait le seul titre a l'avancement, l'unique, le plus beau, le plus respectable. Quand il avait dit: "Faire des passe-droits a un ancien, a un vieux de la vieille, est une infamie," il avait resume son opinion, ses griefs et toutes ses amertumes. Eh bien!... cette nuit-la, le pere Absinthe decouvrit qu'a cote de l'anciennete il y avait quelque chose, et que "le choix" a sa raison d'etre. Il s'avoua que ce conscrit qu'il avait traite si legerement, venait d'entamer une information comme jamais lui, veteran chevronne, n'eut su le faire. Mais s'entretenir avec soi n'etait pas le fort du bonhomme, il ne tarda pas a s'ennuyer de lui-meme, et comme on arrivait a un passage assez difficile pour qu'il fut necessaire de ralentir le train, il jugea le moment favorable a un bout de conversation. --Vous ne dites rien, camarade, commenca-t-il, et on jurerait que vous n'etes pas content. Ce vous, surprenant resultat des reflexions du vieil agent, aurait frappe Lecoq, si son esprit n'eut ete a mille lieues de son compagnon. --Je ne suis pas content, en effet, repondit-il. --Allons donc!... Vous etiez gai comme pinson, il n'y a pas dix minutes. --C'est qu'alors je ne prevoyais pas le malheur qui nous menace. --Un malheur... --Et tres-grand. Ne sentez-vous donc pas que le temps s'est incroyablement radouci. Il est clair que le vent est au sud. Le brouillard s'est dissipe, mais le temps est couvert, il menace... Il pleuvra peut-etre avant une heure. --Il tombe des gouttes deja, je viens d'en sentir une... Cette phrase fit sur Lecoq l'effet d'un coup de fouet donne a un cheval vigoureux. Il bondit et prit une allure encore plus precipitee, en repetant: --Hatons-nous!... hatons-nous!... Le bonhomme prit le pas de course, mais son esprit etait on ne peut plus trouble de la reponse de son jeune compagnon. Un grand malheur!... Le vent du sud!... La pluie!... Il ne voyait pas, non il ne pouvait voir le rapport. Intrigue outre mesure, vaguement inquiet, il questionna, bien qu'il n'eut guere que juste assez d'haleine pour suffire a la course forcee qu'il fournissait. --Parole d'honneur, dit-il, j'ai beau me creuser la tete... Le jeune policier eut pitie de son anxiete. --Quoi!... interrompit-il, toujours courant, vous ne comprenez pas que de ces nuages noirs que le vent pousse, dependent le sort de notre enquete, mon succes, votre gratification!... --Oh!... --Il n'y a pas de oh! l'ancien, malheureusement. Vingt minutes d'une petite pluie douce et nous aurions perdu notre temps et nos peines. Qu'il pleuve, la neige fond et adieu nos preuves. Ah! c'est une fatalite! Marchons, marchons plus vite!... En etes-vous a savoir qu'une enquete doit apporter autre chose que des paroles!... Quand nous affirmerons au juge d'instruction que nous avons vu des traces de pas, il nous repondra: ou? Et que dire?... Quand nous jurerons sur nos grands dieux que nous avons reconnu et releve le pied d'un homme et de deux femmes, on nous dira: faites un peu voir?... Qui sera penaud alors?... Le pere Absinthe et Lecoq. Sans compter que Gevrol ne se fera pas faute de declarer que nous mentons pour nous faire valoir et pour l'humilier... --Par exemple!... --Plus vite, papa, plus vite, vous vous indignerez demain. Pourvu qu'il ne pleuve pas!... Des empreintes si belles, si nettes, reconnaissables, qui seraient la confusion des coupables... Comment les conserver. Par quel procede les solidifier?... J'y coulerais de mon sang, s'il devait s'y figer. Le pere Absinthe se rendait cette justice que sa part de collaboration jusqu'ici etait des plus minimes. Il avait tenu la lanterne. Mais voici que pour acquerir des droits reels et solides a la gratification, une occasion, croyait-il, se presentait. Il la saisit... --Je sais, declara-t-il, comment on opere pour mouler et conserver des pas marques sur la neige. A ces mots, le jeune policier s'arreta net. --Vous savez cela, vous? interrompit-il. --Oui, moi, repondit le vieil agent, avec la nuance de fatuite d'un homme qui prend sa revanche. On a invente le truc pour _l'affaire de la Maison-Blanche_ qui a eu lieu l'hiver, au mois de decembre... --Je me la rappelle. --Eh bien!... il y avait sur la neige, dans la cour, une grande diablesse d'empreinte qui faisait le bonheur du juge d'instruction. Il disait qu'a elle seule elle etait toute la question, et qu'elle vaudrait dix ans de travaux forces de plus a l'accuse. Naturellement il tenait a la conserver. Ou fit venir un grand chimiste de Paris. --Passez, passez!... --Pour lors, je n'ai pas vu pratiquer la chose de mes yeux, mais l'expert m'a tout raconte en me montrant le bloc qu'on avait obtenu. Meme il me disait qu'il m'expliquait cela a cause de ma profession, et pour mon education... Lecoq trepignait d'impatience. --Enfin, dit-il brusquement, comment s'y prenait-il. --Attendez... j'y suis. On prend des plaques de gelatine de premiere qualite, bien transparentes, et on les met tremper dans de l'eau froide. Quand elles sont bien ramollies, on les fait chauffer et fondre au bain-marie, jusqu'a ce qu'elles forment une bouillie ni trop claire ni trop epaisse. On laisse refroidir cette bouillie jusqu'au point ou elle ne coule plus que bien juste et on en verse une couche bien mince sur l'empreinte. Lecoq etait pris de cette irritation si naturelle apres une fausse joie, quand on reconnait qu'on a perdu son temps a ecouter un imbecile. --Assez!... interrompit-il durement; votre procede est celui d'Hugoulin, et on le trouve dans tous les manuels. Il est excellent, mais en quoi peut-il nous servir?... Avez-vous de la gelatine sur vous?... --Pour cela, non... --Ni moi non plus... Autant donc eut valu me conseiller de couler du plomb fondu dans les empreintes pour les fixer... Ils reprirent leur course, et cinq minutes plus tard, sans un mot echange, ils rentraient dans le cabaret de la veuve Chupin. Le premier mouvement du bonhomme devait etre de s'asseoir, de se reposer, de respirer... Lecoq ne lui en laissa pas le loisir. --Haut de pied, papa! commanda-t-il; procurez-moi une terrine, un plat, un vase quelconque; donnez-moi de l'eau; reunissez tout ce qu'il y a de planches, de caisses, de vieilles boites dans cette cambuse. Lui-meme, pendant que son compagnon obeissait, il s'arma d'un tesson de bouteille et se mit a racler furieusement l'enduit de la cloison qui separait en deux les pieces du rez-de-chaussee de la _Poivriere_. Son intelligence, deconcertee d'abord par l'imminence d'une catastrophe imprevue, avait repris son equilibre. Il avait reflechi, il s'etait ingenie a chercher un moyen de conjurer l'accident... et il esperait. Quand il eut a ses pieds sept ou huit poignees de poussiere de platre, il en delaya la moitie dans de l'eau, de facon a former une pate extremement peu consistante, et il mit le reste de cote dans une assiette. --Maintenant, papa, dit-il, venez m'eclairer. --Une fois dans le jardin, le jeune policier chercha la plus nette et la plus profonde des empreintes, s'agenouilla devant et commenca son experience, palpitant d'anxiete. Il repandit d'abord sur l'empreinte une fine couche de poussiere de platre sec, et sur cette couche, avec des precautions infinies, il versa petit a petit son delayage, qu'il saupoudrait a mesure de poussiere seche. O bonheur!... La tentative reussissait!... Le tout formait un bloc homogene et se moulait. Et apres une heure de travail, il possedait une demi-douzaine de cliches, qui manquaient peut-etre de nettete, mais fort suffisants encore comme pieces de conviction. Lecoq avait eu raison de craindre; la pluie commencait. Il eut encore neanmoins le temps de couvrir avec les planches et les caisses reunies par le pere Absinthe un certain nombre de traces qu'il mettait ainsi, pour quelques heures, a l'abri du degel... Enfin, il respira. Le juge d'instruction pouvait venir. VII Il y a loin, de la _Poivriere_ a la rue du Chevaleret, meme en prenant par la "plaine" qui evite les detours. Il n'avait pas fallu moins de quatre heures a Lecoq et a son vieux collegue, pour recueillir au dehors leurs elements d'information. Et pendant tout ce temps, le cabaret de la veuve Chupin etait reste grand ouvert, accessible au premier venu. Pourtant, lorsque le jeune policier avait, a son retour, remarque cet oubli des precautions les plus elementaires, il ne s'en etait pas inquiete. Tout bien considere, il etait difficile de soupconner de graves inconvenients a cette etourderie. Qui donc serait venu, passe minuit, jusqu'a ce cabaret? Sa redoutable renommee elevait autour de lui comme des fortifications. Les pires coquins n'y buvaient pas sans inquietude, craignant, s'ils venaient a perdre conscience de leurs actes, d'etre depouilles par des voleurs au poivrier. Il se pouvait, tout au plus, qu'un intrepide, revenant de danser a _l'Arc-en-Ciel_, ou il y avait bal de nuit, se sentant quelques sous en poche, et altere par consequent, eut ete attire par les lueurs qui s'echappaient de la porte. Mais il suffisait d'un regard a l'interieur pour mettre en fuite les plus braves. En moins d'une seconde, le jeune policier avait envisage toutes ces probabilites, mais il n'en avait souffle mot au pere Absinthe. C'est que, peu a peu, l'ivresse de sa joie et de ses esperances s'etait dissipee, il etait revenu a son calme habituel et, faisant un retour sur soi, il n'etait pas enchante de sa conduite. Qu'il experimentat son systeme d'investigations sur le pere Absinthe, comme l'apprenti tribun essaie sur ses amis ses moyens oratoires, rien de mieux. Meme, il avait accable de sa superiorite le veteran de la rue de Jerusalem, il l'en avait ecrase. Le beau merite et la rare victoire!... Le bonhomme etait un beta; lui, Lecoq, se croyait tres-fin... Etait-ce une raison pour se pavaner et faire la roue?... Si encore il eut donne de sa force et de sa penetration une preuve eclatante!... Mais qu'avait-il fait?... Le mystere etait-il eclairci?... Le succes cessait-il d'etre problematique?... Pour un fil tire, l'echeveau n'est pas debrouille. Cette nuit-la, sans doute, alors que se decidait son avenir de policier, il se jura que, s'il ne parvenait pas a se guerir de sa vanite, il s'efforcerait de la dissimuler. C'est donc d'un ton fort modeste qu'il s'adressa a son compagnon: --Nous en avons fini avec le dehors, dit-il; ne serait-il pas sage de nous occuper de l'interieur?... Tout semblait bien tel que l'avaient vu les deux agents en s'eloignant. Une chandelle a meche fumeuse et charbonnee eclairait de ses reflets rougeatres le meme desordre, et les cadavres roidis des trois victimes. Sans perdre une minute, Lecoq se mit a ramasser et a etudier un a un tous les objets renverses. Quelques-uns etaient encore intacts. Ceci tenait a ce que la veuve Chupin avait recule devant la depense d'un carrelage, jugeant assez bon pour les pieds de ses pratiques le terrain meme sur lequel etait bati le cabaret. Ce sol, qui avait du etre uni autrefois, comme l'aire des fermes, s'etait degrade a la longue, et par les temps humides, par les jours de degel, il n'etait guere moins boueux que "la plaine" elle-meme. Les premieres recherches donnerent les debris d'un saladier, et une grande cuiller de fer, trop tordue pour n'avoir pas servi d'arme pendant la bataille. Il etait clair qu'aux premiers mots de la querelle, les victimes se regalaient de ce melange d'eau, de vin et de sucre, classique aux barrieres, sous le nom de vin a la francaise. Apres le saladier, les deux agents reunirent cinq de ces horribles verres de cabaret, lourds, a fond tres-epais, qui semblent devoir contenir une demi-bouteille, et qui, en realite, ne tiennent presque rien. Trois etaient brises, deux entiers. Il y avait eu du vin dans ces cinq verres ... du meme vin a la francaise. On le voyait, mais pour plus de surete, Lecoq appliqua sa langue sur l'espece de melasse bleuatre restee au fond de chacun d'eux. --Diable!... murmura-t-il d'un air inquiet. Aussitot il examina successivement le dessus de toutes les tables renversees. Sur l'une d'elles, celle qui se trouvait entre la cheminee et la fenetre, on distinguait les traces encore humides de cinq verres, du saladier et meme de la cuiller. Cette circonstance avait pour le jeune policier une enorme gravite. Elle prouvait clairement que cinq personnes avaient vide le saladier de compagnie. Mais quelles personnes?... --Oh!... fit Lecoq sur deux tons differents. Oh!... Ne serait-ce donc pas avec le meurtrier qu'etaient les deux femmes!... Un moyen simple se presentait pour lever tous les doutes. C'etait de voir si on ne decouvrirait pas d'autres verres. On n'en decouvrit qu'un, de la meme forme que les autres, mais plus petit. On y avait bu de l'eau-de-vie. Donc les femmes n'etaient pas avec le meurtrier, donc il ne s'etait pas battu parce que les autres les avaient insultees, donc... Du coup, toutes les suppositions de Lecoq s'en allaient a vau-l'eau. C'etait un premier echec, il s'en desolait en silence, quand le pere Absinthe, qui n'avait pas cesse de fureter, poussa un cri. Le jeune policier se retourna, il vit que l'autre etait tout pale. --Qu'y a-t-il? demanda-t-il. --Il y a que quelqu'un est venu en notre absence. --Impossible!... Ce n'etait pas impossible, c'etait vrai. Lorsque Gevrol avait arrache le tablier de la veuve Chupin, il l'avait jete sur les marches de l'escalier, aucun des agents n'y avait touche... Eh bien!... les poches de ce tablier etaient retournees, c'etait une preuve cela, c'etait l'evidence. Le jeune policier etait consterne, et la contraction de son visage disait l'effort de sa pensee. --Qui peut etre venu?... murmurait-il. Des voleurs?... C'est improbable... Puis, apres un long silence que le vieil agent se garda bien d'interrompre: --Celui qui est venu, s'ecria-t-il, qui a ose penetrer dans cette salle gardee par les cadavres d'hommes assassines... celui-la ne peut etre que le complice... Mais ce n'est pas assez d'un soupcon, il me faut une certitude, il me la faut, je la veux!... Ah!... ils la chercherent longtemps, et ce n'est qu'apres plus d'une heure d'efforts, que, devant la porte enfoncee par Gevrol, ils demelerent dans la boue, entre tous les pietinements, une empreinte qui se rapportait exactement a celles de l'homme qui etait venu epier dans le jardin. Ils comparerent, ils reconnurent les memes dessins formes par les clous, sous la semelle. --C'est donc lui! dit le jeune policier. Il nous a guettes, il nous a vus nous eloigner et il est entre... Mais pourquoi?... Quelle necessite pressante, irresistible, a pu le decider a braver un danger imminent?... Il saisit la main de son compagnon, et la serrant a la briser: --Pourquoi?... continua-t-il violemment. Ah!... je ne le devine que trop. Il avait ete laisse ici, oublie, perdu, quelque piece de conviction qui devait eclairer les tenebres de cette horrible affaire... Et pour la ressaisir, pour la reprendre, il s'est devoue. Et dire que c'est par ma faute, par ma seule faute a moi, que cette preuve decisive nous echappe... Et je me croyais fort!... Quelle lecon!... Il fallait fermer la porte, un imbecile y eut songe... Il s'interrompit et demeura bouche beante, la pupille dilatee, etendant le doigt vers un des coins de la salle. --Qu'avez-vous? demanda le bonhomme effraye. Il ne repondit pas; mais lentement, avec les mouvements roides d'un somnambule, il s'approcha de l'endroit qu'il avait designe du doigt, se baissa, ramassa un objet fort menu, et dit: --Mon etourderie ne meritait pas ce bonheur. L'objet qu'il avait ramasse etait une boucle d'oreille, du genre de celles que les joailliers appellent des boutons. Elle etait composee d'un seul diamant, tres-gros. La monture etait d'une merveilleuse delicatesse... --Ce diamant, declara-t-il, apres un moment d'examen, doit valoir pour le moins cinq ou six mille francs. --Vraiment?... --Je crois pouvoir l'affirmer. Il n'eut pas dit: "je crois," quelques heures plus tot, il eut dit carrement: "j'affirme." Mais une premiere erreur etait une lecon qu'il ne devait oublier de sa vie. --Peut-etre, objecta le pere Absinthe, peut-etre est-ce cette boucle d'oreille, que venait chercher le complice? --Cette supposition n'est guere admissible. Il n'eut point, en ce cas, fouille le tablier de la Chupin. A quoi bon?... Non, il devait courir apres autre chose... apres une lettre, par exemple... Le vieux policier n'ecoutait plus, il avait pris la boucle d'oreille, et l'examinait a son tour. --Et dire, murmurait-il, emerveille des feux du diamant, et dire qu'il est venu a la _Poivriere_ une femme qui avait pour dix mille francs de pierres aux oreilles!... qui le croirait! Lecoq hocha la tete d'un air pensif. --Oui, c'est invraisemblable, repondit-il, incroyable, absurde ... Et cependant, nous en verrons bien d'autres, si nous arrivons jamais--ce dont je doute--a dechirer le voile de cette mysterieuse affaire. VIII Le jour se levait triste et morne, quand Lecoq et son vieux collegue jugerent leur information complete. Il n'y avait plus dans le cabaret un pouce carre qui n'eut ete explore, scrupuleusement examine, etudie pour ainsi dire a la loupe. Restait a rediger le rapport. Le jeune policier s'assit devant une table et commenca par esquisser le _plan du theatre du meurtre_, plan dont la legende explicative devait aider singulierement a l'intelligence de son recit: [Illustration] A.--Point d'ou la ronde commandee par l'inspecteur du service de la surete, Gevrol, entendit les cris des victimes. (La distance de ce point au cabaret dit la _Poivriere_ n'est que de 123 metres, ce qui donne a supposer que ces cris etaient les premiers, que, par consequent, le combat commencait seulement.) B.--Fenetre fermee par des volets pleins, dont les ouvertures permirent a l'un des agents d'apercevoir la scene de l'interieur. C.--Porte enfoncee par l'inspecteur de la surete, Gevrol. D.--Escalier sur lequel etait assise, pleurant, la veuve Chupin, arretee provisoirement. (C'est sur la troisieme marche de cet escalier, que le tablier de la veuve Chupin fut plus tard retrouve, les poches retournees.) F.--Cheminee. H.H.H.--Tables. (Les empreintes d'un saladier et de cinq verres ont ete constatees sur celle qui se trouve entre les points F. et B.) T.--Porte communiquant avec l'arriere-salle du cabaret, devant laquelle le meurtrier arme se tenait debout. K.--Seconde porte du cabaret, ouvrant sur le jardin, et par ou penetra celui des agents qui eut l'idee de couper la retraite du meurtrier. L.--Portillon du jardinet, donnant sur les terrains vagues. M.M.M.--Empreintes de pas sur la neige, relevees par les agents restes a la _Poivriere_, apres le depart de l'inspecteur Gevrol. Ainsi, dans cette notice explicative, Lecoq n'ecrivait pas une seule fois son nom. En exposant les choses qu'il avait imaginees ou faites, il mettait simplement: "un agent..." Ce n'etait pas modestie, mais calcul. A s'effacer a propos, on gagne un relief plus considerable quand on sort de l'ombre. C'etait par calcul aussi qu'il placait Gevrol en avant. Cette tactique, un peu bien subtile, mais de bonne guerre, en somme, devait, pensait-il, appeler l'attention sur l'agent qui avait su agir quand tout l'effort du chef s'etait borne a enfoncer une porte. Ce qu'il redigeait n'etait pas un proces-verbal, acte authentique reserve aux seuls officiers de la police judiciaire,--c'etait un simple rapport admis tout au plus a titre de renseignement, et cependant il le soignait comme un jeune general le bulletin de sa premiere victoire. Tandis qu'il dessinait et ecrivait, le pere Absinthe se penchait au-dessus de son epaule pour voir. Le plan, particulierement, emerveillait le bonhomme. Il lui en etait passe beaucoup sous les yeux, mais il s'etait toujours figure qu'il fallait etre ingenieur, architecte, arpenteur tout au moins, pour executer un semblable travail. Point. Avec un metre pour prendre quelques mesures et un bout de planche en guise de regle, ce conscrit, son collegue, se tirait d'affaire. Sa consideration pour Lecoq s'en augmenta prodigieusement. Il est vrai que le digne veteran de la rue de Jerusalem ne s'etait apercu, ni de l'explosion de la vanite du jeune policier, ni de son retour a une attitude modeste. Il n'avait vu ni ses inquietudes, ni ses hesitations, ni les defauts de sa penetration. Apres un bon moment, cependant, le pere Absinthe se lassa de regarder courir la plume sur le papier. Il eprouvait le malaise d'une nuit passee, il se sentait la tete brulante et il grelottait. Puis, les genoux, ainsi qu'il le disait, lui rentraient dans le corps. Peut-etre aussi, sans en avoir conscience, eprouvait-il quelque impression de cette salle de cabaret, plus sinistre aux lueurs blafardes de l'aube. Toujours est-il qu'il se mit a fureter dans les armoires et finit par decouvrir, o bonheur!... une bouteille d'eau-de-vie aux trois quarts pleine. Il eut une seconde d'hesitation, mais ma foi!... il s'en versa un grand plein verre, qu'il lampa d'un trait. --En voulez-vous? demanda-t-il apres a son compagnon. Pour fameuse, non, elle ne l'est pas ... Mais c'est egal, ca degourdit et ca dissipe. Lecoq refusa, il n'avait pas besoin d'etre dissipe. Toutes les facultes de son intelligence etaient en jeu. Il s'agissait qu'a la seule lecture du rapport, le juge d'instruction dit: "Qu'on m'aille querir le gaillard qui a redige cela." Tout son avenir de policier etait dans cet ordre. Et il s'attachait a etre net, bref et precis, a bien indiquer comment ses soupcons au sujet du meurtrier etaient venus, avaient grandi, s'etaient confirmes. Il expliquait par quelle serie de deductions il arrivait a etablir une verite qui, si elle n'etait pas la vraie, etait au moins une verite assez probable pour servir de base a une instruction. Puis, il detaillait les pieces de conviction placees en ce moment devant lui. C'etaient les flocons de laine marron recueillis sur le madrier, la precieuse boucle d'oreille, les cliches des differentes empreintes du jardin, le tablier aux poches retournees de la veuve Chupin. C'etait le revolver du meurtrier, dont trois coups sur cinq etaient encore charges. L'arme, bien que sans ornements, etait remarquablement belle et soignee, et sur la crosse elle portait le nom d'un des premiers armuriers de Londres: Stephen, 14, Skinner-street. Lecoq sentait bien qu'en fouillant les victimes il rassemblerait d'autres indices, tres-precieux peut-etre, mais cela il n'osa pas le faire. Il etait encore trop petit garcon pour hasarder une telle demarche. D'ailleurs, il comprenait que s'il se risquait, Gevrol, furieux de s'etre fourvoye, ne manquerait pas de crier qu'en derangeant l'attitude des corps il avait rendu les constatations des medecins impossibles. Il se consola cependant, et il relisait son rapport, modifiant de ci et de la quelques expressions, lorsque le pere Absinthe, qui etait alle fumer une pipe sur le seuil de la porte, l'appela. --Quoi de nouveau?... repondit Lecoq. --Voici Gevrol et deux de nos collegues qui ramenent avec eux le commissaire et deux messieurs bien mis. C'etait, en effet, le commissaire de police qui arrivait, tout soucieux de ce triple meurtre qui ensanglantait son arrondissement, mais mediocrement inquiet. Pourquoi se serait-il emu? Gevrol, dont l'opinion en pareille matiere faisait autorite, avait pris soin de le rassurer lorsqu'il etait alle l'eveiller. --Il ne s'agit, lui avait-il dit, que d'une batterie entre des pratiques a nous, des habitues de la _Poivriere_. Si tous ces mauvais gars-la pouvaient s'entre-detruire, nous serions plus tranquilles. Il ajoutait que le meurtrier etait arrete, coffre, que par consequent cette affaire ne presentait aucun caractere d'urgence. De plus, le crime n'avait pas, ne pouvait avoir le vol pour mobile. C'etait enorme. La police en est venue a s'inquieter des atteintes a la propriete plus, peut-etre, que des attentats contre les personnes. Et c'est logique, a une epoque ou les ruses de la convoitise se substituent a l'energie de la passion, ou les scelerats audacieux deviennent rares tandis que les laches filous pullulent. Le commissaire ne vit donc pas d'inconvenient a attendre le jour pour proceder a une enquete sommaire. Il avait vu le meurtrier, avise le parquet, et maintenant il venait, sans trop de hate, accompagne de deux medecins delegues par le procureur imperial pour les constatations medico-legales. Il amenait aussi un sergent-major de voltigeurs du 53e de ligne, requis par lui, pour reconnaitre, s'il y avait lieu, celui des morts qui portait l'uniforme, et qui, a en croire le chiffre des boutons de sa capote, appartenait au 53e regiment alors caserne dans les forts. Moins encore que le commissaire, l'inspecteur de la surete s'inquietait. Il allait sifflotant, decrivant des moulinets avec sa canne qui ne le quitte jamais, se faisant fete de la deconfiture de ce drole presomptueux qui avait voulu rester pour glaner la ou il n'avait pas apercu de moisson. Aussi, des qu'il fut a portee de voix, interpella-t-il le pere Absinthe, lequel, apres avoir prevenu Lecoq, etait reste sur le seuil de la porte, adosse aux montants, tirant et renvoyant regulierement des bouffees de sa pipe, immobile comme un sphinx fumeur. --Eh bien!... vieux, cria Gevrol, avez-vous a nous raconter un bon gros melodrame, bien noir et bien mysterieux? --Je n'ai rien a raconter, moi, repondit le bonhomme, sans retirer la pipe soudee a ses levres, je suis trop bete, c'est connu... Mais monsieur Lecoq pourrait bien vous apprendre quelque chose sur quoi vous n'avez pas compte. Ce titre: Monsieur, dont le vieil agent de la surete gratifiait son camarade, deplut si fort a Gevrol qu'il ne voulut pas comprendre. --Qui ca... fit-il, de qui parles-tu? --De mon collegue, parbleu!... qui est en train de finir son rapport, de monsieur Lecoq, enfin. Sans malice, assurement, le bonhomme venait d'etre le parrain du jeune policier. De ce jour, pour ses ennemis aussi bien que pour ses amis, il devint et resta Monsieur Lecoq. Monsieur, en toutes lettres. --Ah! ah!... fit l'inspecteur, qui visiblement avait la puce a l'oreille. Ah!... il a decouvert.... --Le pot aux roses que les autres n'avaient pas flaire ... oui, General, c'est cela meme. Par cette seule phrase, le pere Absinthe se faisait un ennemi de son chef. Mais Lecoq l'avait seduit. Il etait du parti de Lecoq, lui, envers et contre tous, il etait resolu a s'attacher a lui, a partager sa fortune mauvaise ou bonne. --On verra bien! murmura l'inspecteur, qui a part soi se promettait de surveiller ce garcon, qu'un succes pouvait poser en rival. Il n'ajouta rien de plus. Le groupe qu'il precedait arrivait, et il s'effaca pour livrer passage au commissaire de police. Ce n'etait pas un debutant, ce commissaire. Il avait ete officier de paix au quartier du Faubourg du Temple aux beaux jours de l'_Epi-Scie_ et des _Quatre-Billards_, et cependant il ne put maitriser un mouvement d'horreur en penetrant dans la salle de la _Poivriere_. Le sergent-major du 53e, qui le suivait, un vieux brave medaille et chevronne, fut plus impressionne encore. Il devint aussi pale que les cadavres qui etaient la, a terre, et fut oblige de s'appuyer a la muraille. Seuls les deux medecins furent stoiques. Lecoq s'etait leve, son rapport a la main; il avait salue, et, prenant une attitude respectueuse, il attendait qu'on l'interrogeat. --Vous avez du passer une nuit affreuse, dit le commissaire avec bonte, et sans utilite pour la justice, car toutes les investigations etaient superflues.... --Je crois pourtant, repondit le jeune policier, tout cuirasse de diplomatie, que je n'ai pas perdu mon temps. Je tenais a me conformer aux instructions de mon chef, j'ai cherche et j'ai trouve bien des choses ... J'ai acquis, par exemple, la certitude que le meurtrier avait un ami, sinon un complice, dont je pourrais presque donner le signalement ... Il doit etre d'un certain age, et porter, si je ne me trompe, une casquette a coiffe molle et un paletot de drap marron moutonneux; quant a ses bottes... --Tonnerre!... exclama Gevrol, et moi qui.... Il s'arreta court, en homme dont l'instinct a devance la reflexion, et qui voudrait bien pouvoir reprendre ses paroles. --Et vous qui?... interrogea le commissaire. Que voulez-vous dire? Furieux, mais trop avance pour reculer, l'inspecteur de la surete s'executa. --Voici la chose, dit-il. Ce matin, il y a une heure, pendant que je vous attendais, monsieur le commissaire, devant le poste de la barriere d'Italie, ou est consigne le meurtrier, je vis venir de loin un individu dont le signalement n'est pas sans analogie avec celui que nous donne Lecoq. Cet homme me parut abominablement ivre, il chancelait, il trebuchait, il battait les murailles ... Il essaya de traverser la chaussee, pourtant, mais parvenu au milieu, il se coucha en travers, dans une position telle qu'il ne pouvait manquer d'etre ecrase. Lecoq detourna la tete, il ne voulait pas qu'on lut dans ses yeux qu'il comprenait. --Voyant cela, poursuivit Gevrol, j'appelai deux sergents de ville, et je les priai de venir m'aider a faire lever ce malheureux. Nous allons a lui, deja il paraissait endormi, nous le secouons, il se dresse sur son seant, nous lui disons qu'il ne peut rester la..., mais voila qu'aussitot il parait pris d'une colere furieuse, il nous injurie, il nous menace, il essaye de nous frapper ... Et ma foi!... nous le conduisons au poste, pour qu'il cuve du moins son vin en surete. --Et vous l'avez enferme avec le meurtrier? demanda Lecoq. --Naturellement ... Tu sais bien qu'au poste de la barriere d'Italie il n'y a que deux violons, un pour les hommes, l'autre pour les femmes; par consequent... Le commissaire reflechissait. --Ah!... voila qui est facheux, murmura-t-il ... et pas de remede. --Pardon!... il en est un, objecta Gevrol. Je puis envoyer un de mes hommes jusqu'au poste, avec ordre de retenir le faux ivrogne.... D'un geste, le jeune policier osa l'interrompre. --Peine perdue, prononca-t-il froidement. Si cet individu est le complice, il s'est degrise, soyez tranquille, et a cette heure il est loin. --Alors ... que faire? demanda l'inspecteur de son air le plus ironique. Peut-on connaitre l'avis de ... monsieur Lecoq? --Je pense que le hasard nous offrait une occasion superbe, que nous n'avons pas su la saisir et que le plus court est d'en faire notre deuil et d'attendre qu'elle se represente. Malgre tout, Gevrol s'enteta a depecher un de ses hommes, et des qu'il se fut eloigne, Lecoq dut commencer la lecture de son rapport. Il le debitait rapidement, evitant de mettre en relief les circonstances decisives, reservant pour l'instruction sa pensee intime, mais si forte etait la logique de ses deductions, qu'a tout moment il etait interrompu par les approbations du commissaire et les "tres-bien!" des medecins. Seul, Gevrol qui representait l'opposition, haussait les epaules a se demancher le cou, tout en verdissant de jalousie. Le rapport termine: --Je crois, jeune homme, dit le commissaire a Lecoq, que seul en cette affaire vous avez vu juste ... Je me suis trompe. Mais vos explications me font voir d'un tout autre oeil l'attitude du meurtrier pendant que je l'interrogeais, il n'y a qu'un moment. C'est qu'il a refuse, oh!... obstinement, de me repondre ... Il n'a meme pas consenti a me dire son nom... Il se tut un moment, rassemblant dans sa memoire toutes les circonstances du passe, et d'un ton pensif il ajouta: --Nous sommes, je le jurerais, en presence d'un de ces crimes mysterieux dont les mobiles echappent a la perspicacite humaine... d'une de ces tenebreuses affaires dont la justice n'a jamais le fin mot... Lecoq dissimulait un fin sourire. --Oh! pensait-il, nous verrons bien!... IX Jamais consultation au chevet d'un malade mourant de quelque mal inconnu, ne mit en presence deux medecins aussi differents que ceux qui, sur la requisition du parquet, accompagnaient le commissaire de police. L'un, grand, vieux, tout chauve, portait un large chapeau, et sur son vaste habit noir mal coupe, un paletot de forme antique. Celui-la etait un de ces savants modestes, comme il s'en rencontre dans les quartiers excentriques de Paris, un de ces guerisseurs devoues a leur art, qui, trop souvent, meurent ignores apres d'immenses services rendus. Il avait ce calme debonnaire de l'homme qui, ayant ausculte toutes les miseres humaines, comprend tout. Mais une conscience troublee ne soutenait pas son regard perspicace, plus aigu que ses lancettes. L'autre, jeune, frais, blond, jovial, trop bien mis, cachait ses mains blanches et frileuses sous des gants de daim fourres. Son oeil ne savait que caresser ou rire. Il devait s'eprendre de toutes ces panacees miraculeuses qui chaque mois sautent des laboratoires de la pharmacie a la quatrieme page des journaux. Il avait du ecrire plus d'un article de "medecine a l'usage des gens du monde," dans les feuilles de sport. --Je vous demanderai, messieurs, leur dit le commissaire de police, de vouloir bien commencer votre expertise par l'examen de celle des victimes qui porte le costume militaire. Voici un sergent-major, requis pour une simple question d'identite, que je voudrais renvoyer le plus tot possible a sa caserne. Les deux medecins repondirent par un geste d'assentiment, et aides par le pere Absinthe et un autre agent, ils souleverent le cadavre et l'etendirent sur deux tables, prealablement mises bout a bout. Il n'y avait pas eu a etudier l'attitude du corps, pour en tirer quelque eclaircissement, puisque le malheureux qui ralait encore a l'arrivee de la ronde avait ete deplace avant d'expirer. --Approchez-vous, sergent, commanda le commissaire de police, et regardez bien cet homme. C'est avec une tres-visible repugnance que le vieux troupier obeit. --Quel est l'uniforme qu'il porte? continua le commissaire. --Celui du 53e de ligne, 2e bataillon, compagnie des voltigeurs. --Le reconnaissez-vous? --Aucunement. --Vous etes sur qu'il n'appartient pas a votre regiment? --Ca, je ne puis l'affirmer; il y a au depot des conscrits que je n'ai jamais vus. Mais je suis pret a affirmer qu'il n'a jamais fait partie du 2 deg. bataillon, qui est le mien, de la compagnie des voltigeurs dont je suis le sergent-major. Lecoq, reste a l'ecart jusque-la, s'avanca. --Peut-etre serait-il bon, dit-il, de voir le numero matricule des effets de cet homme. --L'idee est bonne, approuva le sergent. --Voici toujours son kepi, ajouta le jeune policier, il porte au fond le numero 3,129. On suivit le conseil de Lecoq, et il fut reconnu que chacune des pieces de l'habillement de cet infortune, etait timbree d'un numero different. --Parbleu!... murmura le sergent, il en a de toutes les paroisses... C'est singulier tout de meme!... Invite a verifier scrupuleusement ses assertions, le brave troupier redoubla d'application, rassemblant par un effort toutes ses facultes intellectuelles. --Ma foi!... dit-il enfin, je parierais mes galons qu'il n'a jamais ete militaire. Ce particulier doit etre un pekin qui se sera deguise comme cela par farce, a l'occasion du dimanche gras. --A quoi reconnaissez-vous cela!... --Dame!... je le sens mieux que je ne puis l'expliquer. Je le reconnais a ses cheveux, a ses ongles, a sa tenue, a un certain je ne sais quoi, enfin a tout et a rien ... Et tenez, le pauvre diable ne savait seulement pas se chausser, il a lace ses guetres a l'envers. Il n'y avait evidemment plus a hesiter apres ce temoignage, qui venait confirmer la premiere observation de Lecoq. --Cependant, insista le commissaire, si cet individu est un pekin, comment s'est-il procure ces effets? Peut-il les avoir empruntes a des hommes de votre compagnie? --A la grande rigueur, oui ... mais il est difficile de l'imaginer. --Est-il du moins possible de s'en assurer? --Oh!... tres-bien. Je n'ai qu'a courir a la caserne et a ordonner une revue d'habillement. --En effet, approuva le commissaire, le moyen est bon. Mais Lecoq venait d'en imaginer un aussi concluant et plus prompt. --Un mot, sergent, dit-il. Est-ce que les regiments ne vendent pas de temps a autre, aux encheres publiques, les effets hors de service? --Si... tous les ans une fois au moins, apres l'inspection. --Et ne fait-on pas une remarque aux vetements ainsi vendus? --Pardonnez-moi. --Alors, voyez donc si l'uniforme de ce malheureux ne presente pas des traces de cette remarque. Le sous-officier retourna le collet de la capote, visita la ceinture du pantalon, et dit: --Vous avez raison ... ce sont des effets reformes. L'oeil du jeune policier brilla, mais ce ne fut qu'un eclair. --Il faut donc, observa-t-il, que ce pauvre diable ait achete ce costume. Ou?... Au Temple necessairement, chez un de ces richissimes marchands qui font en gros le commerce des effets militaires. Ils ne sont que cinq ou six, j'irai de l'un a l'autre, et celui qui a vendu cet uniforme reconnaitra certainement sa marchandise a quelque signe.... --Et cela nous menera loin, grommela Gevrol. Loin ou non, l'incident etait vide. Le sergent-major a sa grande satisfaction, recut l'autorisation de se retirer, non sans avoir ete prevenu, toutefois, que tres-probablement le juge d'instruction aurait besoin de sa deposition. Le moment etait venu de fouiller le faux soldat, et le commissaire de police, qui se chargea en personne de cette operation, esperait bien qu'elle donnerait pour resultat une manifestation quelconque de l'identite de cet inconnu. Il operait, et dictait en meme temps a un agent son proces-verbal, c'est-a-dire la description minutieuse de tous les objets qu'il rencontrait. C'etait: Dans la poche droite du pantalon: du tabac a fumer, une pipe de bruyere et des allumettes. Dans la poche gauche: un porte-monnaie de cuir tres-crasseux, en forme de portefeuille, renfermant sept francs soixante centimes, et un mouchoir de poche en toile, assez propre, mais sans marque. Et rien autre!... Le commissaire se desolait, lorsque, tournant et retournant le porte-monnaie, il decouvrit un compartiment qui lui avait echappe, par cette raison qu'il etait dissimule sous un repli du cuir. Dans ce compartiment etait un papier soigneusement plie. Il le deplia et lut a haute voix ce billet: "Mon cher Gustave, "Demain, dimanche soir, ne manque pas de venir au bal de l'_Arc-en-Ciel_, selon nos conventions. Si tu n'as plus d'argent, passe chez moi, j'en laisse a mon concierge qui te le remettra. "Sois la-bas a huit heures. Si je n'y suis pas deja, je ne tarderai pas a paraitre. "Tout va bien, "LACHENEUR." Helas!... qu'apprenait-elle, cette lettre! Que le mort s'appelait Gustave; qu'il etait eu relations avec Lacheneur, lequel lui avancait de l'argent pour une certaine chose, et que de plus ils s'etaient rencontres a l'_Arc-en-Ciel_ quelques heures avant le meurtre. C'etait peu, bien peu!... C'etait quelque chose, cependant; c'etait un indice, et dans ces tenebres absolues, il suffit parfois, pour se guider, de la plus chetive lueur. --Lacheneur!... grommela Gevrol, le pauvre diable prononcait ce nom dans son agonie... --Precisement, insista le pere Absinthe, et meme il voulait se venger de lui ... Il l'accusait de l'avoir attire dans un piege ... Le malheur est que le dernier hoquet lui a coupe la parole... Lecoq se taisait. Le commissaire de police lui avait tendu la lettre, et il l'etudiait avec une incroyable intensite d'attention. Le papier etait ordinaire, l'encre bleue. Dans un des angles etait un timbre a demi-efface ne laissant distinguer que ce nom: Beaumarchais. C'etait assez pour Lecoq. --Cette lettre, pensa-t-il, a certainement ete ecrite dans un cafe du boulevard Beaumarchais ... Lequel? je le saurai, car c'est ce Lacheneur qu'il faut retrouver. Pendant que, reunis autour du commissaire, les hommes de la Prefecture tenaient conseil et deliberaient, les medecins abordaient la partie delicate et veritablement penible de leur tache. Avec le secours de l'obligeant pere Absinthe, ils avaient depouille de ses vetements le corps du faux soldat, et, penches sur leur "sujet," comme les chirurgiens du "cours d'anatomie," les manches retroussees, ils l'examinaient, l'inspectaient, l'evaluaient physiquement. Volontiers le jeune docteur-artiste eut enjambe des formalites tres-ridicules selon lui, et tout a fait superflues; mais le vieux avait de la mission du medecin-legiste une opinion trop haute pour faire bon marche du plus menu detail. Minutieusement, avec la plus scrupuleuse exactitude, il notait la taille du mort, son age presume, la nature de son temperament, la couleur et la longueur de ses cheveux, relatant l'etat de son embonpoint et le degre de developpement de son systeme musculaire. Ensuite, ils passerent a l'examen de la blessure. Lecoq avait bien vu. Les docteurs constaterent une fracture a la base du crane. Elle ne pouvait, declarait leur rapport, avoir ete produite que par l'action d'un instrument contondant a large surface, ou par un choc violent de la tete contre un corps tres-dur, d'une certaine etendue. Or, nulle arme n'avait ete retrouvee, autre que le revolver, dont la crosse n'etait pas assez forte pour produire une telle blessure. Il fallait donc, de toute necessite, qu'il y ait eu une lutte corps a corps entre le faux soldat et le meurtrier, et que ce dernier, saisissant son adversaire par le cou, lui eut fracasse la tete contre le mur. La presence d'ecchymoses tres-petites et tres-nombreuses autour du cou donnait a ces conclusions une vraisemblance absolue. Ils ne releverent d'ailleurs aucune autre lesion; pas une contusion, pas une egratignure, rien. Ne devenait-il pas des-lors evident, que cette lutte si acharnee, mortelle, avait du etre excessivement courte. Entre l'instant ou la ronde avait entendu un cri et le moment ou Lecoq avait vu par la decoupure du volet tomber la victime, tout avait ete consomme. L'examen des deux autres individus "homicides," pour parler la langue de la medecine legale, exigeait des precautions differentes sinon plus grandes. Leur position avait ete respectee; ils gisaient en travers de la cheminee comme ils etaient tombes, et leur attitude devait fournir des indices precieux. Elle etait telle, cette attitude, qu'il ne pouvait meme tenir a l'idee que leur mort n'eut pas ete instantanee. Tous deux etaient etendus sur le dos, les jambes allongees, les mains largement ouvertes. Pas de crispations, de torsions de muscles, nulle trace de combat, ils avaient ete foudroyes. Leur physionomie, a l'un et a l'autre, exprima l'epouvante arrivee a son paroxysme. Ce qui devait faire presumer, l'opinion de Devergie admise, que le dernier sentiment de leur existence avait ete non la colere et la haine, mais la terreur... --Ainsi, disait le vieux docteur, je suis autorise a imaginer qu'ils ont du etre stupefies par quelque spectacle absolument imprevu, etrange, effrayant ... Cette expression terrifiee que je leur vois, je ne l'ai surprise qu'une fois, sur les traits d'une brave femme, morte subitement du saisissement qu'elle eprouva en voyant entrer chez elle un de ses voisins qui s'etait deguise en fantome, pour lui faire une bonne farce. Ces explications du medecin, Lecoq les buvait, pour ainsi dire, et il cherchait a les ajuster aux vagues hypotheses qui surgissaient du fond de sa pensee. Mais qui pouvaient etre ces individus, accessibles a une telle peur? Garderaient-ils comme l'autre le secret de leur identite? Le premier que les docteurs examinerent avait depasse la cinquantaine. Ses cheveux etaient rares et blanchissaient; toute sa barbe etait rasee, a l'exception d'une grosse touffe rousse et rude qui s'epanouissait sous son menton tres-proeminent. Il etait miserablement vetu, d'un pantalon qui s'effiloquait sur des bottes lugubrement eculees, et d'une blouse de laine noire toute maculee. Celui-la, le vieux docteur le declara, avait ete tue d'un coup de feu tire a bout portant: la largeur de la plaie circulaire, l'absence de sang sur les bords, la peau retractee, les chairs denudees, noircies, brulees, le demontraient avec une precision mathematique. L'enorme difference des plaies d'armes a feu selon la distance, sauta aux yeux quand les medecins arriverent a l'autopsie du dernier de ces malheureux. La balle qui lui avait donne la mort avait ete tiree a plus d'un metre de lui, et sa blessure n'avait rien de l'aspect hideux de l'autre. Cet individu, plus jeune de quinze ans au moins que son compagnon, etait petit, trapu et remarquablement laid. Sa figure completement imberbe etait toute couturee par la petite verole. Sa tenue etait celle des pires rodeurs de barrieres. Il portait un pantalon a carreaux gris sur gris, et une blouse ouverte a revers. Ses bottines avaient ete cirees. La petite casquette ciree, tombee pres de lui, devait bien accompagner sa coiffure pretentieuse et sa cravate a la Collin... Mais voila tout ce que le rapport des medecins degage de ses termes techniques, voila tout ce que les investigations les plus attentives fournirent de renseignements. Vainement les poches de ces deux hommes avaient ete explorees, fouillees; elles ne contenaient rien qui put mettre sur la trace de leur personnalite, de leur nom, de leur situation sociale, de leur profession. Non rien, pas une indication meme vague, pas une lettre, pas une adresse, pas un chiffon de papier; rien, pas meme un de ces menus objets d'un usage personnel, comme une blague, un couteau, une pipe, qui peuvent devenir une occasion de reconnaissance, de constatation d'identite. Du tabac dans un sac de papier, des mouchoirs de poche sans marque, des cahiers a cigarettes, voila tout ce qu'on avait reuni. Le plus age avait soixante-sept francs, a meme son gousset; le plus jeune etait nanti de deux louis... Ainsi, rarement la police s'etait trouvee en presence d'une aussi grave affaire avec aussi peu de renseignements. A l'exception du fait lui-meme, trop prouve par trois victimes, elle ignorait tout, les circonstances et le mobile, et les probabilites entrevues, loin de dissiper les tenebres, les epaississaient. Certes, il etait a esperer qu'avec du temps, de l'obstination, des recherches et les puissants moyens d'investigation dont dispose la rue de Jerusalem, on arriverait jusqu'a la verite... Mais, en attendant, tout etait mystere, a ce point qu'on en etait a se demander de quel cote reellement etait le crime. Le meurtrier etait arrete, mais s'il persistait dans son mutisme, comment lui jeter son nom a la face? Il protestait de son innocence, comment l'accabler des preuves de sa culpabilite? Des victimes, on ignorait tout ... Et l'une d'elles s'accusait. Une inexplicable influence liait la langue de la veuve Chupin. Deux femmes, dont l'une pouvait perdre a la _Poivriere_ une boucle d'oreille de 5,000 francs, avaient assiste a la lutte ... puis disparu. Un complice, apres deux traits d'une audace inouie, s'etait echappe.... Et tous ces gens, le meurtrier, les femmes, la cabaretiere, le complice et les victimes, etaient egalement suspects, inquietants, etranges, egalement soupconnes de n'etre pas ce qu'ils semblaient etre. Aussi le commissaire, d'une voix attristee, resumait ses impressions. Peut-etre songeait-il qu'il aurait, au sujet de tout cela, un quart d'heure difficile a la Prefecture. --Allons, dit-il enfin, il faudra transporter ces trois individus a la Morgue. La, on les reconnaitra sans doute. Il se recueillit et ajouta: --Et dire que l'un de ces morts est peut-etre Lacheneur... --C'est peu probable, dit Lecoq. Le faux soldat, demeure le dernier vivant, avait vu tomber ses deux compagnons. S'il eut suppose Lacheneur tue, il n'eut pas parle de vengeance. Gevrol qui depuis deux heures affectait de rester a l'ecart, s'etait rapproche. Il n'etait pas homme a se rendre meme a l'evidence. --Si monsieur le commissaire, dit-il, veut m'en croire, il s'en tiendra a mon opinion, un peu plus positive que les reveries de M. Lecoq. Un roulement de voiture devant la porte du cabaret l'interrompit, et l'instant d'apres le juge d'instruction entrait. X Il n'etait personne a la _Poivriere_ qui ne connut, au moins de vue, le juge d'instruction qui arrivait, et Gevrol, vieil habitue du Palais de Justice, murmura son nom. M. Maurice d'Escorval. Il etait fils de ce fameux baron d'Escorval qui, en 1815, faillit payer de sa vie son devouement a l'Empire, et dont Napoleon, a Sainte-Helene, faisait ce magnifique eloge: "Il existe, j