The Project Gutenberg EBook of Ma captivite en Abyssinie, by Dr. Henri Blanc Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Ma captivite en Abyssinie ...sous l'empereur Theodoros Author: Dr. Henri Blanc Release Date: September, 2005 [EBook #8876] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on August 21, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ISO Latin-1 *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE *** Produced by Joshua Hutchinson, Marc D'Hooghe and the Project Gutenberg Distributed Proofreaders. MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE SOUS L'EMPEREUR THEODOROS PAR LE DR H. BLANC CHIRURGIEN DE L'ARMEE ANGLAISE AUX INDES Ouvrage traduit de l'anglais par Madame ARBOUSSE-BASTIDE [Illustration: VUE DE MAGDALA] AVEC DES DETAILS SUR L'EMPEREUR THEODOROS SA VIE, SES MOEURS, SON PEUPLE, SON PAYS PREFACE DE L'AUTEUR J'entreprends la tache d'ecrire le recit de notre captivite en Abyssinie, afin de satisfaire la curiosite naturelle qui m'a ete temoignee par un grand nombre de connaissances et d'amis desireux d'obtenir des details tant sur les causes memes de cette captivite que sur la maniere dont nous avons ete traites, les evenements de notre vie quotidienne, et le caractere et les habitudes de l'empereur Theodoros. J'ai essaye de donner une esquisse exacte de la carriere de ce souverain, ainsi qu'une description de son pays et de son peuple. J'ai parle encore de ses amis et de ses ennemis. Afin de familiariser davantage le lecteur avec le sujet, j'ai juge necessaire de dire quelques mots des Europeens qui out joue un role dans cet etrange imbroglio de _l'affaire abyssinienne_. Ces diverses informations m'ont ete fournies soit par mon experience personnelle et les evenements survenus pendant ma captivite, soit par les communications de certains indigenes bien informes. J'ai eu, pour preparer ce travail, les loisirs forces de plusieurs mois de prison. Les souffrances des captifs abyssiniens seront toujours associees, dans les annales britanniques, au succes triomphant de l'expedition si habilement organisee par le commandant lord Napier _de Magdala_. Ce dernier titre, donne a l'honorable general anglais, a ete le digne couronnement d'une longue et glorieuse carriere. MA CAPTIVITE EN ABYSSINIE I L'empereur Theodoros.--Son elevation a l'empire et ses conquetes.--Son armee et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son caractere.--Sa famille et sa vie privee. Lij-Kassa, plus connu sous le nom de l'empereur Theodoros, etait ne dans le Kouara, vers l'an 1818. Son pere etait un noble d'Abyssinie, et son oncle, le celebre Dejatch Comfou, pendant plusieurs annees, avait gouverne les provinces de Dembea, Kouara, Ischelga, etc., etc. A la mort de son oncle, Lij-Kassa fut nomme par la mere de Ras-Ali, Waizero Menen, gouverneur de Kouara. Mais mecontent de ce poste qui n'offrait qu'un petit champ a son ambition, il se degagea de son serment et occupa la ville de Dembea, capitale de la province de ce nom. Plusieurs generaux furent envoyes pour chatier le jeune soldat; mais tantot il evitait leurs poursuites et tantot battait leurs troupes. Toutefois sur la promesse solennelle qu'il serait bien recu, il revint au camp de Ras-Ali. Ce chef tres-bienveillant, mais faible, eut la pensee de rattacher a sa cause le jeune chef rebelle en lui donnant sa fille Tawaritch, qui etait d'une grande beaute. Lij-Kassa revint a Kouara et pendant quelque temps parut fidele a sa souveraine. Il fit plusieurs expeditions de pillage dans le bas pays, mit a feu et a sang les huttes des Arabes, et revint toujours de ces expeditions trainant apres lui des bandes de prisonniers et d'esclaves, et des troupeaux de betail. Les succes de Kassa, le courage qu'il manifesta en toute occasion, la vie sobre qu'il menait et l'affection qu'il montrait a ceux qui servaient sa cause, rassemblerent bientot autour de lui une bande de vagabonds hardis et entreprenants. D'un caractere ambitieux, il forma des lors le projet de se tailler un empire dans ces plaines si fertiles qu'il avait si souvent devastees. Eleve dans un couvent, il avait etudie les sujets theologiques, mais il s'etait particulierement rendu familiere l'histoire de l'Abyssinie. Son education, superieure a celle de son entourage, exerca une grande influence sur son avenir. Tous ses rapports avec les autres hommes avaient un caractere religieux, et il etait profondement penetre de l'idee, que la race musulmane ayant, depuis des siecles, empiete sur les pays chretiens, le but de sa vie devait etre desormais le retablissement de l'ancien empire d'Ethiopie. Sollicite a la fois par son ambition et son fanatisme, il s'avanca dans la direction de Kedaref, a la tete de 16,000 guerriers; mais il connut bientot la superiorite d'une petite troupe bien armee et bien conduite, sur de nombreuses bandes indisciplinees. Pres de Kedaref, il se trouva face a face avec ses mortels ennemis, les Turcs, qui n'etaient qu'une poignee, mais encore trop nombreux pour lui; car, au premier choc, ses soldats furent demoralises et battus. Il dut, pour quelque temps au moins, renoncer a son reve cheri. Au lieu de retourner au siege du gouvernement, il fut oblige, a cause d'une grave blessure recue pendant le combat, de s'arreter sur les frontieres du Dembea. De son camp, il informa sa belle-mere de l'etat dans lequel il se trouvait, la priant de lui envoyer une vache (salaire exige par les docteurs abyssiniens). Waizero Menen, qui avait toujours deteste Kassa, saisit avec empressement l'occasion que lui offrait l'humble condition dans laquelle ce dernier etait tombe pour abaisser son orgueil, et an lieu d'une vache, elle lui fit parvenir un petit morceau de viande, accompagne d'un message insultant. Pres de la couche du chef blesse, se tenait la courageuse compagne qui avait partage ses infortunes, la femme qu'il aimait. A l'ouie du message ironique de la reine, son sang bouillant de Galla s'enflamma et elle fut prise d'une grande indignation. Elle se leva et dit a Kassa qu'elle aimait les braves, mais qu'elle detestait les poltrons, et qu'elle ne resterait pas aupres de lui s'il ne vengeait cette insulte dans le sang. Ces paroles passionnees tomberent dans des oreilles bien preparees pour les recevoir, et la soif de la vengeance penetra dans le coeur de Kassa. Aussitot qu'il eut recouvre assez de forces, il retourna a Kouara et se proclama ouvertement independant. Ras-Ali lui enjoignit une seconde fois de rentrer a sa cour; mais la sommation fut renvoyee avec un refus cruel. Plusieurs officiers furent expedies pour forcer Kassa a se soumettre, mais le jeune commandant battit facilement tous ces envoyes; tandis que leurs compagnons d'armes, charmes par les manieres insinuantes du jeune chef et alleches par ses splendides promesses, s'enrolaient sous les drapeaux de Kassa. La femme de ce dernier exercait toujours une grande influence sur lui, lui montrant qu'il pouvait aisement s'emparer du pouvoir supreme; et, comme il hesitait encore, elle le menaca de l'abandonner. Kassa ne resista pas plus longtemps; il marcha vers Godjam, entrainant tout sur son passage. La bataille de Djisella, livree en 1853, decida du sort de Ras-Ali. Son armee etait a peine engagee qu'une terreur panique saisit ses soldats, et Ras-Ali abandonna le champ de bataille avec un corps de 500 cavaliers, tandis que le reste de ses troupes allait grossir les rangs du conquerant. Au bout de peu d'annees, de Shoa a Metemma, de Godjam a Bagos, tout tremblait devant l'empereur Theodoros et obeissait a son commandement. Pour consacrer son nouveau titre, il desira se faire couronner; ce fut apres la bataille de Deraskie, livree en fevrier 1855, qui lui soumettait le Tigre et reduisait son plus formidable ennemi Dejatch Oubie. Apres cette nouvelle victoire, Theodoros tourna ses armes redoutees contre les Wallo-Gallas; il occupa lui-meme Magdala; il ravagea et detruisit si completement les riches plaines des Gallas, qu'en desespoir de cause, plusieurs des chefs de ces tribus entrerent dans les rangs de son armee et tournerent leurs armes contre leurs concitoyens. Non-seulement, le nouvel empereur voulait venger la longue oppression des chretiens depuis si longtemps victimes des frequentes incursions des Gallas, mais il voulait aussi humilier l'esprit hautain de ces hordes. Malheureusement, au faite de son ambition, il perdit sa courageuse et bien-aimee femme. Il sentit profondement son malheur. Elle avait ete son fidele conseiller, la compagne inseparable de sa vie aventureuse, l'etre qu'il avait le plus aime; et tant qu'il vecut, il cherit sa memoire. En 1866, un de ses partisans m'ayant supplie, en sa presence, de demeurer quelques jours aupres de sa femme mourante, Theodoros baissa la tete et pleura au souvenir de la sienne morte depuis plusieurs annees et qu'il avait aimee si profondement. La carriere de Theodoros peut se diviser en trois periodes distinctes: la premiere, de son enfance jusqu'a la mort de sa premiere femme; la seconde, depuis la chute de Ras-Ali jusqu'a la mort de M. Bell; la troisieme depuis ce dernier evenement jusqu'a sa propre mort. La premiere periode que nous avons decrite fut la periode des promesses; la seconde, qui s'etend de 1853 a 1860, renferme bien des choses louables dans la conduite de l'empereur, quoique plusieurs de ses actions soient indignes de la premiere partie de sa carriere. De 1860 a 1866, il semble avoir abandonne petit a petit toute retenue, au point de se rendre remarquable par sa luxure et ses cruautes inutiles. Ses principales guerres, pendant la seconde periode, furent dirigees contre Dejatch Goscho-Beru, gouverneur de Godjam, contre Dejatch-Oubie, qu'il vainquit, ainsi que nous l'avons deja raconte a la bataille de Deraskie, et enfin contre les Wallo-Gallas. Toutefois, il se montra encore magnanime, et bien qu'il fit prisonniers plusieurs chefs importants, il leur promit de les relacher aussitot que son empire serait entierement pacifie. En 1860, il marcha contre son cousin Garad, le meurtrier du consul Plowden, et il eut les honneurs de la journee; mais il perdit son meilleur ami et son conseiller, M. Bell, qui sauva la vie de l'empereur en sacrifiant la sienne. En janvier 1861, Theodoros s'avanca avec des forces accablantes contre un puissant rebelle, Agau Negoussie, qui s'etait rendu maitre de tout le nord de l'Abyssinie; par son habile et intelligente tactique, il abattit son adversaire, mais il ternit sa victoire par d'horribles cruautes et par des violations de la foi juree. Il fit couper les pieds et les mains a Agau Negoussie, et quoique celui-ci ait souffert encore bien des jours, le cruel empereur lui refusa toujours une goutte d'eau pour rafraichir ses levres enfievrees. Sa cruelle vengeance ne s'arreta pas la. Plusieurs des chefs compromis, qui s'etaient soumis sur la promesse solennelle d'une amnistie, furent livres aux mains du bourreau ou envoyes charges de chaines pour languir toute leur vie dans quelque prison de province. Pendant pres de trois ans, l'autorite de Theodoros fut reconnue par tout le pays. Une petite poignee de rebelles s'etaient bien leves ici et la, mais a l'exception de Tadla Gwalu, qui ne put etre chasse de sa forteresse, dans le sud du Godjam, tous les autres ne furent que de peu d'importance et ne troublerent nullement la tranquillite de son regne. Quoique conquerant et doue du genie militaire, Theodoros fut mauvais administrateur. Pour attacher de nouveaux soldats a sa cause, il leur prodigua d'immenses sommes; il fut alors force d'imposer a ses sujets des impots exorbitants, epuisant ainsi le pays de ses dernieres ressources, afin de satisfaire ses rapaces compagnons. A la tete d'une puissante armee, effraye a la pensee de congedier tous ses hommes, il se sentit entraine a etendre ses conquetes. Le reve de ses plus jeunes ans devint une idee fixe, et il se crut appele de Dieu a retablir, dans sa premiere grandeur, le vieil empire ethiopien. Il ne pouvait toutefois oublier qu'il etait incapable de se battre, avec les forces dont il disposait, contre les troupes bien armees et disciplinees de ses ennemis; il se souvenait trop bien de sa defaite a Kedaref; il songea donc a obtenir ce qu'il desirait par la diplomatie. Il avait appris par M. Bell, M. Plowden et d'autres etrangers, que la France et l'Angleterre etaient fieres de la protection qu'elles accordaient aux chretiens dans toutes les parties du monde. Il ecrivit alors aux souverains de ces deux pays, les invitant a se joindre a lui dans une croisade contre la race musulmane. Quelques passages choisis de sa lettre a la reine d'Angleterre prouveront l'exactitude de cette assertion: "Par son pouvoir (le pouvoir de Dieu), j'ai reduit les Gallas. Mais quant aux Turcs, je leur ai enjoint de quitter le pays de mes ancetres. Ils refusent." Il mentionne la mort de M. Plowden et de M. Bell, et il ajoute: "J'ai extermine leurs ennemis (ceux qui avaient tue ces deux messieurs). Par la puissance de Dieu, ce qui me reste a gagner: c'est votre amitie." Il conclut en disant: "Voyez combien les mahometans oppriment les chretiens!" L'armee de Theodoros a cette epoque etait composee de cent a cent cinquante mille hommes, et si l'on compte quatre serviteurs par soldat, son camp devait se composer environ de cinq a six cent mille personnes. En admettant que la population de l'Abyssinie fut de 3 millions d'ames, il fallait donc qu'un quart de cette population fut payee, nourrie, vetue par le reste des habitants. Pendant quelques annees, le prestige de Theodoros etait tel, que cette terrible oppression fut tranquillement acceptee; a la fin cependant les paysans, a moitie affames et a demi-vetus, trouvant qu'avec tous leurs sacrifices ils etaient loin de satisfaire a l'accroissement journalier des exigences d'un si terrible maitre, abandonnerent leurs plaines fertiles, et, sous la conduite de quelques-uns des chefs qui restaient encore, ils se retirerent sur les plateaux eleves ou s'enfermerent dans des vallees perdues. A Godjam, Walkait, Shoa et dans le Tigre, la rebellion eclata simultanement. Theodoros avait abandonne depuis quelque temps son idee de conquete a l'etranger, et il avait fait tout son possible pour ecraser l'esprit de rebellion de son peuple. Tandis que les provinces rebelles etaient mises an pillage, les paysans, proteges par leurs hautes montagnes, ne purent etre attaques; ils attendirent tranquillement le depart de l'envahisseur, et puis retournerent a leurs huttes desolees, cultivant juste ce qu'il leur fallait pour vivre. C'est ainsi que, a quelques exceptions pres, les paysans eviterent la vengeance terrible de leur nouvel empereur. Son armee eut bientot a souffrir de cette facon de guerroyer. Le nombre des provinces a devaster diminuait d'annee a annee; une grande famine eclata; d'immenses territoires, tels que ceux de Dembea, de Gondar, le grenier et le centre de l'Abyssinie, apres avoir ete pilles, ne furent plus cultives. Les soldats, autrefois bien entretenus, rodaient maintenant a demi affames et mal vetus, ayant perdu toute confiance dans leurs chefs, les desertions devinrent nombreuses, et plusieurs retournerent dans leurs provinces natales se joindre au nombre des mecontents. La chute de Theodoros fut plus rapide que son elevation. Il ne fut jamais vaincu sur le champ de bataille; car depuis l'exemple de Negoussie, personne n'osa lui resister; mais il etait impuissant contre la passivite et la tactique a la Fabius de leurs chefs. Ne se fixant jamais, toujours en marche, son armee diminuait de force de jour en jour. Il allait de province en province, mais en vain: tout disparaissait a son approche. Il n'y avait pas d'ennemis; mais il n'y avait pas de nourriture! A la fin, pousse a la derniere extremite, il n'eut d'autre alternative, pour conserver quelques restes de son ancienne armee, que de piller les provinces qui lui etaient restees fideles. Lorsque je rencontrai pour la premiere fois Theodoros, en janvier 1866, il devait avoir environ quarante-huit ans. Il avait le teint plus noir que la plupart de ses concitoyens, le nez legerement courbe, la bouche grande et les levres si minces, qu'elles etaient a peine visibles. De taille moyenne, bien pris, vigoureux plutot que musculeux, il excellait dans les exercices a cheval, dans l'usage de la lance, et a pied fatiguait ses plus hardis compagnons. L'expression de ses yeux noirs, a demi fermes, etait etrange; s'il etait de bonne humeur, cette expression etait tendre, accompagnee d'une douce timidite de gazelle, qui le faisait aimer; mais lorsqu'il etait en colere, ses yeux farouches et injectes de sang semblaient lancer du feu. Dans ses moments de violente passion, sa personne entiere etait effrayante: son visage noir prenait une teinte cendree, ses levres minces et comprimees ne tracaient qu'une ligne legere autour de sa bouche, ses cheveux noirs se herissaient, et sa maniere d'agir tout entiere etait un terrible exemple de la plus sauvage et de la plus ingouvernable fureur. De plus, il excellait dans l'art de tromper ses compagnons. Peu de jours avant sa mort, quand nous le rencontrames, il avait encore toute la dignite d'un souverain, l'amabilite et la bonne education du gentleman le plus accompli. Son sourire etait si attrayant, ses paroles etaient si douces et si persuasives, qu'on ne pouvait croire que ce monarque si affable fut un fourbe consomme. Il ne commit jamais un meurtre, soit par tromperie soit par cruaute, sans alleguer quelque excuse specieuse, de maniere a faire croire que, dans toutes ses actions, il ne se laissait guider que par la justice. Par exemple, il pilla Dembea, parce que ses habitants etaient trop favorables aux Europeens, et Gondar, parce qu'un de nos envoyes avait ete trahi par les habitants de cette ville. Il detruisit Zage, grande et populeuse cite, _parce qu_'il pretendait qu'un pretre de cette ville avait ete grossier a son egard. Il fit charger de chaines son pere adoptif, Cantiba Hailo, _parce qu_'il avait pris a son service une servante que lui, Theodoros, avait renvoyee. Tesemma Engeddah, chef hereditaire de Gahinte, encourut sa disgrace _parce que_, apres une bataille contre les rebelles, il s'etait montre trop severe; tandis que notre geolier en chef fut pris an milieu du camp et jete dans les fers, _parce qu_'il avait ete autrefois l'ami du roi de Shoa. Je pourrais encore citer cent exemples de son hypocrisie habituelle. Quant a nous, il nous arreta sous pretexte que nous n'avions pas amene les premiers captifs avec nous. M. Stern fut presque tue, simplement pour avoir porte la main a son visage, et il emprisonna le consul Cameron pour etre alle chez les Turcs, an lieu de lui avoir rapporte une reponse a sa lettre. Theodoros avait tous les gouts du Bedouin rodeur. Il aimait la vie des camps, l'air libre de la plaine, l'aspect de son armee gracieusement campee autour d'une colline qu'il avait lui-meme choisie; et il preferait au palais que les Portugais avaient erige a Gondar pour un roi plus sedentaire que lui, les delices des courses imprevues pendant les magnifiques et fraiches nuits de l'Abyssinie. Sa maison etait parfaitement reglee; le meme esprit d'ordre qui lui avait fait introduire comme une sorte de discipline dans son armee, se montrait aussi dans l'arrangement de ses affaires domestiques. Chaque departement etait sous le controle d'un chef qui etait directement responsable devant l'empereur de tout ce qui dependait du departement qui lui etait confie. Parmi ses officiers, tous hommes de position elevee, les uns etaient les surintendants des cuisiniers, des femmes qui preparaient les grands et insipides pains de l'Abyssinie, des porteuses de bois et des porteuses d'eau, etc. D'autres, appeles _Balderas_, avaient la surveillance des haras royaux, les Azages, celle des serviteurs; les Bedjerand, du tresor, des approvisionnements, etc. Il y avait encore les Agafaris ou introducteurs, les _Likamaquas_ ou chambellans; l'Afa-Negus ou bouche du roi etait l'interprete. Une chose etrange, c'est que Theodoros preferait pour son service personnel, ceux qui avaient servi des Europeens. Son laquais, le seul qui soit reste avec lui jusqu'a la fin, avait ete serviteur de Barroni, vice-consul a Massowah. Un autre, un jeune homme nomme Paul, etait un ancien serviteur de M. Walker, d'autres encore avaient ete au service de MM. Plowden, Bell et Cameron. A l'exception de son valet, qui etait assidument aupres de lui, les autres, quoique demeurant dans la meme enceinte, etaient plus specialement charges du soin de ses fusils, de ses sabres, de ses lances, de ses boucliers, etc. Il avait aussi autour de lui un grand nombre de pages; non pas, je crois qu'il reclamat souvent leur presence; mais c'etait un honneur qu'il donnait aux chefs auxquels il confiait certains commandements ou le gouvernement de quelque province eloignee. Tout le service de la maison etait confie a des femmes. Elles cuisaient, elles charriaient l'eau et le bois, elles nettoyaient la tente ou la hutte de Theodoros, selon qu'elles en avaient besoin. La plupart d'entre elles etaient des esclaves, qu'il avait enlevees a un marchand d'esclaves, au temps meme ou il faisait de vaillants efforts pour mettre un terme a la traite des noirs. Une fois par semaine, ou plus souvent selon le cas, un officier superieur et son regiment avaient l'honneur de proceder, dans le ruisseau le plus rapproche, an lavage du linge de l'empereur, ainsi qu'a celui de la maison imperiale. Personne, pas meme le plus petit page, ne pouvait, sous peine de mort, penetrer dans son harem. Il avait un grand nombre d'eunuques, la plupart etaient des Gallas; des soldats ou des chefs qui avaient subi la mutilation que les Gallas infligent a leurs ennemis blesses. La reine, ou la favorite du moment, avait une tente ou une maison a elle; et plusieurs eunuques la servaient; la nuit venue, ces serviteurs couchaient a la porte de sa tente, et etaient responsables de la vertu de la dame confiee a leur soin. Quant a ses autres femmes, qui furent autrefois l'objet de ses vives et passageres affections, delaissees maintenant, elles etaient entassees dix ou vingt ensemble dans la meme tente ou la meme hutte. Un ou deux eunuques et quelques femmes esclaves, etaient tout ce qu'il accordait a ces pauvres abandonnees. Theodoros etait plus bigot que religieux. Avant tout, il etait superstitieux, et cela a un degre incroyable pour un homme si superieur a tous ses concitoyens. Il avait toujours avec lui plusieurs astrologues, qu'il consultait dans toutes les occasions importantes, surtout avant d'entreprendre ses expeditions, et dont l'influence sur lui etait etonnante. Il haissait les pretres, meprisait leur ignorance, dedaignait leurs doctrines et se raillait des histoires merveilleuses contenues dans leurs ouvrages; et pourtant il ne se mettait jamais en marche sans se faire accompagner d'une tente-eglise, d'une armee de pretres, de desservants, de diacres, et ne passait jamais devant une eglise sans en baiser le seuil. Quoiqu'il sut lire et ecrire, jamais il ne s'abaissa a correspondre personnellement avec quelqu'un; mais il se faisait toujours accompagner par plusieurs secretaires auxquels il dictait ses lettres; sa memoire etait si prodigieuse qu'il pouvait dicter une reponse a une lettre recue des mois et meme des annees auparavant, ou discourir sur des sujets ou des evenements arrives dans un passe tres-eloigne.--Supposons-le en campagne. Sur une colline eloignee s'eleve une petite tente en flanelle rouge: c'est la que Theodoros a fixe sa demeure et celle de sa maison: A sa droite est l'eglise; pres de sa tente celle de la reine, ou de la favorite du jour. Puis a cote, une autre tente destinee a sa precedente favorite, qui voyage avec lui jusqu'a ce qu'une occasion favorable s'offre pour l'envoyer a Magdala, ou des centaines d'entre elles sont retenues prisonnieres, s'occupant a filer du coton pour les _shamas_[1] de leur maitre et pour leurs propres vetements. Tout autour se dressent plusieurs tentes destinees a ses secretaires, a ses pages, a ses domestiques, ainsi qu'aux provisions qui l'accompagnent. Lorsqu'il faisait un long sejour a un endroit, ses soldats construisaient des huttes pour lui et pour son peuple, et l'on entourait le tout d'une double ligne de defense. Bien que ne manquant pas de bravoure, il ne laissa jamais rien au hasard. Pendant la nuit, la colline sur laquelle il etait etabli etait entouree de mousquetaires, et il ne dormait jamais sans ses pistolets sous son oreiller et plusieurs fusils charges a ses cotes. Il avait une grande peur du poison et ne prenait aucune nourriture qui n'eut ete preparee par la reine ou sa remplacante, et goutee soit par ses domestiques, soit par la reine elle-meme. Il en etait de meme pour sa boisson: que ce fut de l'eau, du tej ou de l'arrack, jamais on ne presentait la coupe a Sa Majeste sans que l'echanson et plusieurs de ceux qui etaient presents, eussent bu avant lui. Il fit cependant une exception en notre faveur un jour qu'il visitait M. Rassam a Gaffat. Pour montrer combien il respectait et estimait les Anglais, il accepta du brandy, et sans souffrir que personne y goutat avant lui, il avala sans hesiter le breuvage tout entier. C'etait un mari tres-jaloux, que l'empereur Theodoros. Non-seulement il prenait les precautions que j'ai mentionnees plus haut, mais il ne permettait jamais que la reine ou d'autres de ses femmes voyageassent avec le camp, excepte cependant les derniers mois de sa vie, et lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il marchait toujours de nuit bien cache, et accompagne d'une forte garde d'eunuques. Malheur a celui qui les rencontrait sur la route, et qui ne se hatait pas de leur tourner le dos jusqu'a ce qu'ils fussent passes! Une fois, un soldat, qui etait de garde, se glissa pres de la tente de la reine, et s'enhardissant dans les tenebres de la nuit, il murmura a l'une des servantes la demande d'un verre de tej. La servante le lui fit passer par-dessous la tente. Malheureusement il fut apercu par un des eunuques, qui le saisit et l'amena immediatement aupres de Sa Majeste. Apres avoir entendu le recit de cette aventure, Theodoros, qui etait par bonheur bien dispose en ce moment, demanda an coupable s'il aimait passionnement le tej; le pauvre malheureux tout tremblant repondit que oui.--"Bien: donnez-lui-en deux wanchas[2] pleines, afin de le rendre heureux,--ensuite administrez-lui cinquante coups de giraf,[3] pour lui enseigner a ne pas aller une autre fois pres de la tente de la reine." L'empereur Theodoros, qui avait une grande connaissance des femmes de son pays, etait convaincu que ces precautions n'etaient pas inutiles. Dans l'une de ses visites a Magdala, l'un des chefs de cette province, se plaignit a lui de ce qu'on avait trouve, dans la chambre de sa femme, un des officiers de la maison de l'empereur. Theodoros se mit a rire et lui dit: "Quoi d'etonnant, fou que vous etes; je ne suis pas sur de ma femme, moi, et pourtant je suis roi!" Theodoros se levait toujours de grand matin; il ne consacrait que bien peu d'instants au sommeil. Quelquefois a deux heures, le plus tard a quatre, il sortait de sa tente et jugeait les causes qui lui etaient presentees. Vers la fin, son caractere s'etait tellement aigri qu'il tenait les plaideurs a distance; toutefois il garda ses anciennes habitudes, et l'on pouvait le voir tous les matins avant l'aurore, assis solitaire sur une pierre, plonge dans de profondes meditations, ou dans une priere silencieuse. Il fut toujours tres-sobre pour sa nourriture et ne supporta jamais les exces de table. Il faisait rarement plus d'un repas par jour; lequel etait compose d'_injera_[4] et de poivre rouge les jours de jeune; de _wat_ (sorte de plat compose de poisson, de volaille ou de mouton) les jours ordinaires. Les jours de fetes, il donnait habituellement de grands diners a ses officiers et quelquefois meme a toute son armee. Dans ces festins, le _brindo_[5] etait aussi bien accueilli par le souverain que par les officiers. Dans ces repas publics, l'empereur etait habituellement assis sur une estrade elevee au bout de la table. Personne, excepte peut-etre M. Bell, n'a ete vu mangeant des memes mets apportes expres pour Theodoros; mais lorsqu'il voulait specialement honorer quelqu'un de ses officiers, il lui envoyait de la nourriture servie devant lui, ou les faisait placer sur son estrade a cote de lui, ou bien encore, ce qui etait un grand honneur, il faisait passer au favori les restes de son propre diner. Cet infortune Theodoros, quelques annees avant sa mort, prit l'habitude de s'enivrer. Jusqu'a trois ou quatre heures apres-midi, il etait en possession de lui-meme et recevait les affaires du jour; mais apres sa sieste, invariablement il etait ivre. Quant a ses vetements, ils etaient tres-simples: ils se composaient seulement du _shama_ ordinaire, du pantalon en usage dans le pays et d'une chemise blanche a l'europeenne, mais pas de chaussure ni de coiffure. Ses cheveux, trop longs pour un Abyssinien, etaient partages en trois parties qui tombaient sur son cou en trois longues tresses. Vers la fin de sa vie, sa chevelure avait ete fort negligee; depuis des mois, elle n'avait pas ete tressee. C'etait pour temoigner la douleur qu'il ressentait a cause de la mechancete de son peuple; il ne voulut jamais se laisser enduire les cheveux de beurre, ce qui fait les delices des Abyssiniens. Un jour, il s'excusa de la simplicite de sa toilette. Il nous dit que pendant le peu d'annees de paix qui avaient suivi la conquete du pays, il avait l'habitude de paraitre en public comme un roi doit le faire; mais depuis qu'il avait ete force, par le mauvais vouloir de son peuple, a etre en guerre constante avec ses sujets, il avait adopte le costume des soldats, comme etant plus en rapport avec sa mauvaise fortune. Cependant, apres meme que sa chute fut devenue imminente dans plusieurs circonstances, il se montra magnifiquement vetu d'une chemise et d'un manteau de soie richement brodes, enrichis de velours et chamarres d'or. Il agissait ainsi, je pense, pour eblouir son peuple. Celui-ci savait qu'il etait pauvre, et quoique Theodoros detestat la pompe on elle-meme, il desirait laisser cette impression sur ce qui lui restait de compagnons, que, quoique bien dechu, il etait toujours--le roi. Tout le temps que vecut sa premiere femme, Theodoros non-seulement eut une conduite exemplaire, mais il ne souffrit jamais qu'aucun des officiers de sa maison ni des chefs qui etaient aupres de lui vecussent dans le concubinage. Un jour, au commencement de 1860, Theodoros apercut, dans une eglise, une belle jeune fille, priant silencieusement sa patronne, la Vierge Marie. Frappe de sa modestie et de sa beaute, il s'enquit d'elle et apprit qu'elle etait la fille unique de Dejatch Oubie, prince du Tigre, son ancien rival, qu'il avait detrone et qui etait en ce moment son prisonnier. Il demanda sa main et recut un refus poli. La jeune fille desirait se retirer dans un couvent et se consacrer au service de Dieu. Theodoros n'etait pas un homme a se laisser facilement contrarier dans ses desirs. Il proposa a Oubie de le mettre en liberte, a la seule condition qu'il le retiendrait comme officier, et que le prince userait de son influence pour decider sa fille a accepter la main de Theodoros. A la fin, Waizero Terunish (tu es pure) se sacrifia pour le bien de son vieux pere, et accepta la main d'un homme qu'elle ne pouvait pas aimer. Cette union fut malheureuse; Theodoros, a son grand desappointement, ne trouva pas, dans cette seconde femme, la fervente affection, l'aveugle devouement qu'il avait rencontre dans la compagne de sa jeunesse. Waizero Terunish etait fiere, et elle considera toujours son mari comme un parvenu. Elle ne lui temoigna jamais ni respect ni affection. Theodoros, ainsi qu'il en avait l'habitude du vivant de sa premiere femme, se retirait toutes les apres-midi, lorsqu'il etait ennuye et fatigue, dans la tente de la reine, mais il n'y trouva pas un cordial accueil. Le regard de sa femme etait froid et plein d'arrogance, et elle alla jusqu'a le recevoir sans la courtoisie ordinaire due a son rang. Un jour meme elle eut l'air de ne pas l'apercevoir, ne lui offrit pas de siege, et lorsqu'il s'informa de sa sante, elle ne daigna pas lui repondre. Elle tenait, en ce moment, un livre de Psaumes dans ses mains, et lorsque Theodoros lui demanda pourquoi elle ne lui repondait pas, elle repliqua avec calme et sans detourner les yeux de dessus son livre: "Parce que je suis en conversation avec un homme bien plus grand et bien meilleur que vous, le pieux roi David." Theodoros finit par l'envoyer a Magdala avec son nouveau-ne, Alamayou (j'ai vu le monde), et il prit pour sa favorite une veuve de Yedjou, nommee Waizero Tamagno, femme grossiere, aux regards lascifs et mere de cinq enfants. Elle prit un tel ascendant sur l'esprit de Theodoros, que celui-ci declara publiquement qu'il repudiait Terunish et divorcait avec elle, et que, desormais, Tamagno devait etre consideree par tous comme la reine. Cependant Tamagno eut bientot de nombreuses rivales; mais en femme habile, au lieu de se plaindre, elle poussa Theodoros dans ses debauches, et le recut toujours avec un gracieux sourire. Elle repondit on jour a son volage seigneur, qui s'etonnait de sa _complaisance:_ "Pourquoi serais-je jalouse? Je sais bien que vous n'aimez que moi; qu'est-ce que cela peut me faire que vous vous arretiez, de temps en temps, aupres des quelques fleurs, que vous embaumez de votre souffle?" Bien que Theodoros ait eu plusieurs enfants, Alamayou est le seul legitime. Le plus age de tous ses enfants est un garcon d'environ vingt-deux ans, appele le prince Meshisho; il est gros, mechant et paresseux. Quoique Theodoros nous l'ait presente a Zage pour qu'il devint ami des Anglais, cependant il ne l'aimait pas. Ce jeune homme etait si different de Theodoros, que celui-ci avait doute serieusement qu'il fut son fils. Ses cinq ou six autres enfants, issus de ses relations illegitimes avec ses concubines, residaient a Magdala et etaient eleves dans le harem. Il s'etait fort peu enquis d'eux: mais toutes les fois qu'il passait a Magdala, il envoyait chercher Alamayou et passait des heures entieres a jouer avec lui. Quelques jours avant sa mort, il le presenta a M. Rassam en disant: "Alamayou, pourquoi ne saluez-vous pas votre pere?" Puis a la fin de l'audience, il l'envoya pour nous accompagner jusqu'a notre quartier. La mere d'Alamayou ne se plaignit jamais; quoique delaissee par son mari, elle lui fut toujours fidele. Elle employait habituellement toutes ses journees a lire le livre qu'elle aimait par-dessus tout, les Psaumes, ou bien la _Vie des Saints_ et de la Vierge Marie. Elle n'avait d'autre distraction que d'elever a ses cotes ce fils unique et bien-aime, pour lequel elle ressentait une si profonde affection. Lorsque Menilek, roi de Shoa, fit sa manifestation devant l'Amba, une trahison etant a craindre, elle renvoya son fils, et faisant appeler les officiers et les soldats, elle leur fit jurer fidelite an trone. Deux jours avant sa mort, Theodoros fit venir sa femme qu'il n'avait pas vue depuis plusieurs annees, et passa une apres-midi entiere avec elle et son fils. Apres la prise de Magdala, Waizero Terunish et Waizero Tamagno sa rivale furent envoyees a notre premiere prison, ou elles furent protegees et traitees avec sympathie. Il m'echut en partage de les recevoir a leur arrivee; et je fis mes efforts pour leur inspirer toute confiance, apaiser leur terreur, et les assurer que sous le pavillon britannique, elles seraient traitees avec honneur et respect. C'etait le 13 avril 1866 que Theodoros, alors puissant, nous avait traitreusement arretes dans sa propre maison; et chose etrange, ce fut le 13 avril, deux ans plus tard, que son corps fut porte dans notre tente, pendant que sa femme et sa favorite recevaient l'hospitalite sous le toit de ceux memes qu'il avait si longtemps maltraites. Les deux reines et le jeune Alamayou accompagnerent l'armee anglaise dans sa retraite. Waizero Tamagno, des qu'elle put retourner prudemment chez elle a Yedjow, nous quitta avec beaucoup de temoignages de sensibilite et de gratitude pour toutes les boutes et les attentions dont elle avait ete l'objet, surtout de la part du commandant en chef. Mais la pauvre Terunish mourut a Aikullet. Sou fils Alamayou, fils de Theodoros et petit-fils d'Oubie, vient d'atteindre, orphelin et exile, le rivage britannique, ou il est certain de trouver les egards et les soins affectueux dus a son infortune. Notes: [1] Shamas, vetement bland de colon, brode de rouge, tisse dans le pays. [2] La wancha est une grande coupe de corne. [3] Giraf, fouet de peau d'hippopotame. [4] L'injerna est une espece de gateau fait de petites graines de teff. [5] Brindo, boeuf cru. II Les Europeens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la reponse de Napoleon III a Theodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la mission de Djenda.--Etat des affaires a la fin de 1863. L'Abyssinie semble avoir ete, de tout temps, un objet de fascination pour les Europeens. Les deux premiers, dont le nom est lie aux dernieres affaires d'Abyssinie, sont MM. Bell et Plowden, qui entrerent dans ce pays en 1842. M. John Bell, plus connu dans ce pays sons le nom de Johannes, fut le premier attache a la fortune de Ras-Ali. Il prit du service sous ce prince et fut eleve au rang de basha (capitaine); mais il parait que Ras-Ali ne lui accorda jamais une grande confiance. Il le tolera plutot a cause de l'amitie que M. Bell avait inspiree a son ami, M. Plowden, que pour la propre personne du capitaine. Bell, peu de temps apres, epousa une jeune demoiselle d'une des meilleures familles de Begemder. Il eut trois enfants de cette union; deux filles, mariees toutes les deux a des serviteurs de souverains europeens, et un fils, qui quitta le pays en meme temps que les captifs. Bell combattit a cote de Ras-Ali a la bataille d'Amba-Djisella, qui fut si fatale a ce prince; mais il se retira vers la fia du combat dans une eglise, pour y attendre, en priere, l'issue des evenements. Theodoros ayant eu connaissance de sa presence dans le sanctuaire, lui lit dire de venir et lui promit solennellement et par serment qu'il serait traite en ami. Bell obeit, et desormais une etroite amitie se forma et grandit entre l'Anglais et l'empereur. Bell, au bout de peu d'annees, s'etait tellement identifie aux Ethiopiens, qu'il eu avait pris tous les usages, tant pour les vetements que pour la nourriture. C'etait un homme d'un jugement sain, courageux, bien eleve, et qui appreciait tout ce qui est grand et bon. Il avait vu en Theodoros un ideal qu'il avait souvent reve, et il s'etait attache a lui d'une affection tout a fait desinteressee, poussee presque jusqu'a l'adoration. Theodoros l'eleva au rang de _likamaquas_ (chambellan) et le garda toujours aupres de lui. Bell dormait a la porte de la tente de son ami, mangeait du meme plat que lui, l'accompagnait dans toutes ses expeditions, et souvent, a la sollicitation de l'empereur, il passait des heures a lui raconter les merveilles de la vie civilisee, les avantages de la discipline militaire ou bien les actes d'un bon gouvernement. Theodoros plusieurs fois le pria d'essayer de discipliner une centaine de jeunes gens; mais les Abyssiniens etaient tellement reveches a la tactique europeenne, que les resultats qu'il obtint furent a peu pres insignifiants, et que l'empereur finit par y renoncer lui-meme. Theodoros manifesta le desir a son ami de le voir marie selon le rite de l'Eglise cophte. Bell finit par y consentir; mais, lorsqu'il fut decide, ce fut la famille de sa femme qui, a sa grande surprise, refusa son consentement. Alors l'empereur se presenta avec une esclave galla qui etait mariee, et il remplit l'office de pere de la fiancee. Bell se fit aimer de tous; ceux qui le connurent, et tous les Europeens qui penetrerent a cette epoque dans le pays, etaient surs de trouver en lui un ami devoue. L'amitie fraternelle qui unissait Bell et Plowden ne fit que croitre avec le temps. Lorsque Bell apprit le meurtre de son ami, il fit le serment de venger sa mort. Environ sept mois plus tard, l'empereur, marchant contre Garad, se trouva inopinement pres du lieu ou Plowden avait ete tue. Theodoros se promenait a cheval, un peu en avant de son armee, avant a ses cotes son fidele chambellan, lorsqu'a l'entree d'un petit bois, les deux freres Garad apparurent tout a coup au milieu du chemin, a quelques pas seulement devant eux. Voyant le danger qui menacait son maitre, Bell se precipita entre lui et l'ennemi, pour lui faire un rempart de son corps, puis visant avec assurance, il fit feu sur le meurtrier de son ami Plowden. Garad tomba. Mais aussitot l'autre frere, qui surveillait les mouvements de l'empereur, se tourna contre Bell et lui perca le coeur. Theodoros fut prompt a venger son ami, car a peine Bell etait-il couche dans la poussiere, que son meurtrier etait mortellement blesse par l'empereur lui-meme. Theodoros ordonna que la place fut assiegee, et tous les compagnons d'armes de Garad (au nombre de 1,600, je crois) furent faits prisonniers et massacres de sang-froid. Theodoros porta le deuil de son fidele ami pendant plusieurs jours. Il perdit en lui plus qu'un vaillant chef et un hardi soldat, il perdit pour ainsi dire son royaume; car personne n'osa plus l'avertir honnetement ni le conseiller hardiment, comme l'avait fait Bell, et personne ne jouit jamais plus de la confiance qu'il avait montree a Bell, confiance si necessaire pour rendre les conseils profitables. Il semble que Plowden ait eu plus d'ambition que son ami. Tandis que Bell adoptait l'Abyssinie simplement comme sa patrie, et se contentait de servir le souverain regnant, il est evident que Plowden s'evertuait a se faire nommer representant de l'Angleterre dans ce pays encore inconnu, et qu'il aurait voulu etre traite par le gouverneur de l'Abyssinie comme les consuls le sont dans les Etats de l'Est, un petit _imperium in imperio_. Il ne fut pas toujours droit dans ses entreprises. Il suggera a Ras-Ali d'envoyer des presents a la reine et les porta lui-meme; il s'efforca de representer a lord Palmerston les avantages qui resulteraient d'un traite avec l'Abyssinie, parla longtemps des musulmans qui pratiquaient la traite des noirs et opprimaient les chretiens, etc., etc. Il finit par persuader le secretaire des affaires etrangeres de le nommer consul d'Abyssinie. C'est une justice a lui rendre que personne mieux que lui n'etait capable d'occuper ce poste: il etait estime de tout le monde, et son nom sera toujours prononce avec respect. Il ne s'identifia pas, comme Bell, a la nation. Il se vetit toujours a l'europeenne, et sa maison fut toujours tenue a l'anglaise. D'un autre cote, il montra un grand amour pour le ceremonial. Il ne voyageait jamais sans etre accompagne de plusieurs centaines de serviteurs, tous armes: vaine parade; car, le jour de sa mort, ce nombreux personnel ne fut pour lui d'aucun secours. Plowden rentra en Abyssinie comme consul, en 1846. Il fut bien recu par Ras-Ali, qui en fit son favori, et avec lequel il conclut un traite. Ras-Ali etait un debauche, un esprit faible: tout ce qu'il desirait, c'etait qu'on le laissat agir a sa guise, et, par la meme raison, il laissait chacun autour de lui faire ce qui lui plaisait. Un jour, Plowden lui demanda la permission de dresser un etendard. Ras-Ali lui donna son acquiescement; mais il ajouta: "N'exigez pas que je le protege; je ne me soucie pas de ces choses-la, et je ne crois pas que mon peuple l'aime." Plowden eleva l'etendard britannique au-dessus du consulat; quelques heures plus tard, tout etait mis en pieces par la populace. "Ne vous le disais-je pas?" Ce fut toute la consolation qu'il recut du gouverneur du pays. Apres la disgrace de Ras-Ali, ainsi que je l'ai deja raconte, Bell, qui avait accompagne Theodoros, ecrivait a ses amis dans des termes pleins d'enthousiasme et depeignait dans un langage vraiment eloquent les qualites excellentes de cet homme qui grandissait, et devant lequel, selon lui, Plowden devait se presenter au plus tot, attendu que le puissant capitaine serait avant peu le maitre de toute l'Abyssinie. Cette reception de Theodoros fut tout a fait courtoise, mais bien differente des precedentes. Theodoros fut on ne peut plus aimable; il offrit de l'argent, mais il refusa de reconnaitre M. Plowden comme consul et ne ratifia point le traite passe entre Plowden et Ras-Ali. Pendant quelque temps, Plowden partagea l'enthousiasme de Bell au sujet de Theodoros: c'etait le reformateur du pays; il avait introduit une certaine discipline dans son armee, et, selon les propres paroles de Plowden: "c'etait un honnete homme, pratiquant la justice, et, quoique ferme, point du tout cruel." Pendant les dernieres annees de sa vie, l'opinion de Plowden changea completement. Theodoros ne l'aimait pas; il le craignait, et ce ne fut que par egard pour son ami Bell qu'il n'usa point de violence vis-a-vis de lui. Une fois, Sa Majeste pria Plowden de l'accompagner a Magdala; arrive au but de son voyage, Theodoros fit appeler le chef du pays, Workite, fils de la reine de Galla, et lui demanda son avis sur son projet de charger de chaines Plowden. Ce prince, qui avait une grande estime pour Plowden, fit observer a Sa Majeste qu'il lui suffisait de faire surveiller de pres l'etranger, et qu'il serait ainsi moins compromis aupres de son prisonnier. Plowden retourna donc dans le pays d'Amhara; mais il fut, depuis lors, constamment entoure d'espions. Tout ce qu'il faisait etait rapporte a l'empereur, et pendant quelque temps, sous un pretexte ou sous un autre, il ne lui fut point permis de retourner en Angleterre. Cependant, se sentant decourage et sa sante ayant ete ebranlee, Plowden insista pour partir. Sa Majeste ceda a sa requete; mais il l'avertit en meme temps que les routes etaient infestees de rebelles et de voleurs, et l'engagea fortement a retarder son retour. Il m'a ete dit, par quelqu'un de bien informe, que Theodoros n'accorda la demande a Plowden, que parce qu'il etait persuade que ce voyage etait impossible. Toutefois Plowden confiant dans sa popularite, et aussi dans sa prudence, partit pour retourner chez lui. A peu de distance de Gondar il fut attaque et fait prisonnier par un rebelle nomme Garad, cousin de Theodoros. Il est probable qu'il aurait ete relache moyennant une rancon, sans une circonstance tout a fait malheureuse. Plowden malade et fatigue s'etant assis au pied d'un arbre pour se reposer, tandis que Garad lui parlait, porta la main a son ceinturon pour prendre son mouchoir de poche, ainsi que l'a raconte son domestique; mais le chef rebelle croyant qu'il cherchait son pistolet, le frappa de la lance qu'il tenait a la main et le blessa mortellement. Plowden fut achete par des marchands de Gondar, mais il mourut bientot apres des suites de sa blessure en mars 1860. Pendant notre sejour a Kuarata, au temps ou nous etions en grande faveur, une copie des lettres officielles de Plowden, datees de l'annee qui avait precede sa mort, nous furent apportees. Comme ses impressions et son opinion etaient changees! Il savait maintenant ce que valaient les belles paroles de l'empereur; il prevoyait qu'avant peu de temps une haissable tyrannie remplacerait la conduite ferme mais juste, qu'il avait autrefois tant admiree. Je me souviens parfaitement qu'a Zage, lorsque notre bagage nous fut apporte quelques instants apres notre arrestation, avec quelle hate et quelle anxiete Prideaux, qui avait le manuscrit dans ses effets, ouvrit sa malle devant son lit, afin que les gardes ne pussent apercevoir le dangereux papier avant qu'il fut detruit. Si Bell et Plowden eussent ete en vie, on se demande si Theodoros ne les aurait pas fait intervenir en dernier lieu pour arranger les differends entre l'Abyssinie et le gouvernement anglais. Pour mon compte je le crois. Le roi, ainsi que je l'ai deja dit, n'aimait pas Plowden; il remboursa, il est vrai, sa rancon aux marchands de Gondar, mais ce ne fut qu'une ruse politique; il savait fort bien a qui il comptait cet argent et il le rattrapa quelques annees plus tard et _avec interet_. On le vit plus d'une fois ricaner eu parlant de la maniere dont Plowden etait mort, et il avait l'habitude d'ajouter: "Les hommes blancs sont poltrons; voyez Plowden; il etait arme, et il s'est laisse tuer sans se defendre." C'etait une mechante accusation de la part de Theodoros, qui savait fort bien que Plowden etait si malade a cette epoque qu'il pouvait a peine marcher, et que s'il portait un pistolet, ce pistolet n'etait pas charge. Peu de temps avant sa mort, Theodoros, en plusieurs circonstances, ayant parle dans des termes trop durs de l'ainee des filles de Bell, quelques-uns de ses amis lui representerent qu'il ne devait pas oublier qu'elle etait la fille d'un homme mort en le protegeant. Theodoros repondit tranquillement: "Bell etait un poltron, il n'eut jamais porte un bouclier!" Quelques mois apres que la nouvelle de la mort du consul Plowden eut ete repandue en Angleterre, le capitaine Charles Duncan Cameron fut nomme an poste vacant de consul, mais pour plusieurs motifs il n'arriva a Massowah qu'en fevrier 1862, et a Gondar qu'au mois de juillet de la meme annee. Le capitaine Cameron, non-seulement avait servi avec distinction pendant la guerre contre les Caffres, et traverse seul plus de deux cents milles de pays ennemi, mais il avait ete employe dans l'etat-major du general William et avait ete attache plusieurs annees au consulat. Il etait vraiment bien qualifie pour ce poste; mais malheureusement pour lui, lorsqu'il arriva en Abyssinie il eut a faire a un homme seduisant, orgueilleux et ruse, et qui cachait ses artifices sous une apparence de modestie, en un mot il se trouva en presence de Theodoros devenu un vrai despote. A sa premiere visite Cameron fut recu avec honneur et traite par l'empereur avec beaucoup de respect, et lorsqu'il s'eloigna en octobre 1862, il fut charge de presents, escorte par les serviteurs memes de l'empereur et _presque_ reconnu comme consul. Comme tous les autres, je dirai meme comme M. Rassam et moi, tout d'abord il se laissa completement seduire par les bonnes manieres de Theodoros et ne sut pas discerner le vrai caractere de l'homme avec lequel il avait eu a faire, et ce ne fut que trop tard qu'il apprit a connaitre la valeur reelle de cette gracieuse reception et de ces flatteries dont on l'avait si liberalement gratifie. D'Adowa, le capitaine Cameron envoya une lettre de Theodoros a la reine Victoria par un messager indigene, et il partit pour la province de Bogos ou il avait juge sa presence necessaire. Pendant son sejour dans cette province, il decouvrit que Samuel, le _balderaba_[6] que Theodoros lui avait donne, homme fin plutot que traitre, intriguait avec les chefs du voisinage, tributaires de la Turquie, en faveur de son maitre imperial. Le capitaine Cameron pensa qu'il serait convenable, pour eviter plus tard d'avoir des difficultes avec le gouvernement turc, de laisser Samuel en arriere avec les serviteurs dont il n'avait que faire. Samuel fut blesse de n'avoir pas ete choisi pour accompagner M. Cameron a travers le desert du Soudan, et quoiqu'il pretendit etre bien aise de cet arrangement, il ecrivit peu de temps apres une longue lettre a son maitre, dans laquelle il parlait de M. Cameron dans des termes tout a fait defavorables. Arrive a Kassala, un soir que le capitaine Cameron se trouvait chez des amis, il demanda a ses serviteurs abyssiniens de leur montrer leur danse de guerre, quelques-uns refuserent, d'autres consentirent, mais comme les spectateurs n'eurent pas l'air d'apprecier cette rejouissance, ils cesserent bientot. (Je mentionne ce fait parce que Theodoros le considera comme une offense a sa personne, et que ce fut un pretexte dont il se servit plus tard pour expliquer sa conduite vindicative.) Arrive a Metemma, M. Cameron qui souffrait alors de la fievre, ecrivit a Sa Majeste pour l'informer de son arrivee, et lui demanda la permission de se rendre a la station missionnaire de Djenda; ce qui lui fut accorde. M. Bardel, Francais d'origine, avait accompagne M. Cameron, dans son premier voyage en Abyssinie: ils ne purent s'entendre et M. Bardel quitta le consul Cameron pour entrer au service de Theodoros. A cette epoque Theodoros envoya a M. Cameron une lettre pour la reine d'Angleterre, il en remit aussi une a M. Bardel pour l'empereur des Francais. Pendant l'absence de M. Bardel, M. Lejean, consul francais a Massowah, arriva en Abyssinie; il etait porteur de lettres de creance pour l'empereur Theodoros; il apportait aussi avec lui de petits presents destines a Sa Majeste au nom de l'empereur Napoleon III. M. Lejean ne fut traite comme consul, qu'au retour de M. Bardel, qui revint a Gondar seulement en septembre 1863. Il apportait une reponse du secretaire des affaires etrangeres qu'il remit a Theodoros, comme une piece emanant de l'empereur Napoleon lui-meme (un Afa-Negus). Tous les Europeens de Gondar furent sommes d'assister a la lecture de la lettre. Apres cette lecture, le roi assis a la fenetre de son palais demanda a M. Bardel comment il avait ete recu. "Tres-mal, repondit M. Bardel, j'avais obtenu une entrevue de l'empereur, lorsque M. d'Abbadie souffla a l'oreille de Sa Majeste que vous aviez l'habitude de faire couper les pieds et les mains aux etrangers. Sur ce, sans plus de facons, l'empereur me tourna le dos." Theodoros a ces mots prit la lettre et la dechira a morceaux en disant: "Quel est ce Napoleon? Est-ce que mes ancetres ne sont pas plus grands que les siens? Si Dieu l'a eleve si haut, ne peut-il pas m'elever aussi?" Apres cela il fit delivrer un sauf-conduit a M. Lejean avec ordre de quitter immediatement le pays. --L'Abouca,[7] en faveur en ce moment, craignant quelque tentative de la part des catholiques-romains, pressa l'empereur de laisser partir M. Lejean, de peur que les Francais ne trouvassent un pretexte pour s'etablir quelque part dans la contree et que leurs pretres n'en profitassent pour propager leur doctrine. Mais deux jours apres le depart de M. Lejean, Theodoros regrettant d'avoir favorise ce depart, envoya des messagers sur sa route pour l'arreter et le ramener a Gondar. Dans l'automne de 1863, les Europeens etablis en Abyssinie etaient au nombre de vingt-cinq, savoir: M. Cameron et ses serviteurs venus avec lui, la mission de Bale, la mission d'Ecosse, les missionnaires de la societe de Londres pour la conversion des Juifs et quelques aventuriers. En 1855, le docteur Krapf et M. Flad, entraient en Abyssinie, comme pionniers d'une mission que l'eveque Gobat desirait fonder dans ce pays. Il avait l'intention d'envoyer des ouvriers qui feraient en meme temps une oeuvre missionnaire, et qui seraient censes suffire a leurs besoins par leur travail, mais auxquels cependant on accorderait une petite remuneration si la chose etait jugee necessaire. Ils devaient ouvrir des ecoles et saisir toutes les occasions de precher la Parole de Dieu. M. Flad fit plusieurs voyages dans differentes directions. Lors des premieres difficultes qui survinrent au commencement du regne de Theodoros, le nombre des missionnaires laiques et des aventuriers qui s'etaient joints a eux (generalement designes sous le nom de _gens de Gaffat_ du nom de la ville ou ils residaient), s'elevait a huit. M. Flad, quelque temps auparavant, avait abandonne la mission de Bale en faveur de la mission de Londres pour la conversion des Juifs. Les _gens de Gaffat_ jouerent un role important dans les difficultes qui, en 1863, surgirent entre Sa Majeste abyssinienne et les Europeens etablis dans le pays. Leur position n'etait nullement enviable: non-seulement ils devaient plaire a Sa Majeste, mais surtout ils etaient preoccupes d'eviter l'emprisonnement et les chaines. Afin de s'attacher le caractere changeant du souverain, ils l'interessaient a leurs travaux en fabriquant toujours quelques nouvelles babioles, en rapport avec ses gouts d'enfant pour la nouveaute. A leur arrivee dans le pays, ils firent tous leurs efforts pour remplir les instructions de l'eveque de Jerusalem. Mais Theodoros ayant appris qu'ils etaient de bons ouvriers, leur envoya dire: "Je n'ai pas besoin de professeurs chez moi, mais d'ouvriers: voulez-vous travailler pour moi?" Ils se soumirent de bonne grace et se mirent a la disposition de Sa Majeste. Gaffat, situe a la distance environ de quatre milles de Debra-Tabor, leur fut designe comme lieu de residence. Ils batirent la des maisons a moitie europeennes, ils y ouvrirent des magasins, etc., etc. Sachant qu'il aurait ainsi un plus grand empire sur eux, et qu'ils quitteraient plus difficilement le pays, Theodoros leur ordonna de se marier. Ils y consentirent tous. La petite colonie prospera, et l'empereur pendant longtemps fut tres-liberal a leur egard. Il leur donna a profusion de l'argent, du grain, du miel, du beurre, enfin toutes les choses de premiere necessite. Il leur fit aussi present de boucliers d'argent, de selles brodees d'or, de mules, de chevaux, etc. Leurs femmes brodaient magnifiquement leurs burnous avec des fils d'or ou d'argent. Mais ce qui surtout rehaussait leur position dans la contree, c'est qu'ils jouissaient de tous les privileges d'un ras (gouverneur). Theodoros les appelait _ses enfants_, toutes les fois qu'il esperait quelque chose de leur part. Mais il se fatigua bientot de tout ce qu'ils fabriquaient, voitures, pioches, portes et autres objets, et il concut la pensee d'avoir des canons et des mortiers dans son empire. Il insinua doucement son desir aux Europeens qui refuserent formellement en declarant qu'ils n'avaient aucune idee d'un pareil travail. Theodoros connaissait parfaitement le moyen infaillible d'obtenir ce qu'il desirait. Il se montra fort mecontent et fronca les sourcils. Alors ils demanderent en tremblant quel serait le bon plaisir de Sa Majeste. Theodoros exigea des canons: ils essayerent aussitot d'en fondre. Sa Majeste sourit; il savait quels etaient les hommes auxquels il avait affaire. Apres les fusils et les canons, ils firent des mortiers; puis de la poudre; puis de l'eau-de-vie; puis encore des canons, des bombes et des boulets, etc., etc. Les uns furent charges de faire des routes, les autres d'etablir des fonderies, etc., etc. Les plus intelligents parmi les indigenes leur etaient confies, pour qu'ils leur apprissent toutes ces choses. Il est de fait qu'avec leur concours ils executerent plusieurs travaux remarquables. J'ai ete un jour temoin de la durete avec laquelle ils etaient traites. Theodoros leur parlait d'un ton menacant, parce qu'une pure bagatelle l'avait contrarie. Je ne comprends pas leur complete soumission a cette volonte defer; mais je ne puis les blamer. Ils avaient plie une premiere fois et avaient accepte ses bontes; et maintenant qu'ils avaient femmes et enfants, ils desiraient plus que jamais ne pas lui deplaire, afin de rester en possession de leurs biens et de leurs familles. Une autre station de missionnaires avait ete etablie a Djenda. Ceux-ci ne s'occupaient que de la lecture des Ecritures, ne se familiarisant avec personne, et ne travaillant que pour une chose: la conversion des Fellahs ou des Juifs indigenes. Ils refuserent tout travail a Theodoros. L'empereur ne comprit point leur refus. Il etait persuade que tout Europeen est apte a toute sorte de travail. Il attribua leur refus a un mauvais vouloir a son egard, et il attendit une occasion de faire eclater son mecontentement. Ces missionnaires ne s'entendaient pas tres-bien avec les _gens de Gaffat_: toutefois ils avaient des egards les uns pour les autres et un esprit fraternel regnait entre les deux stations. Le personnel de la mission de Djenda se composait de deux missionnaires de la Societe ecossaise, d'un homme nomme Cornelius,[8] amene en Abyssinie par M. Stern, lors de sa premiere tournee; de M. et Madame Flad et de M. et Madame Rosenthal, qui avaient accompagne M. Stern dans son second voyage. Le reverend Henri Stern fut reellement un martyr de sa foi. Veritable type du courageux renoncement missionnaire, il avait expose sa vie en Arabie, ou, avec conviction et s'oubliant completement, il avait entrepris un voyage dangereux et impossible, dans le seul but d'apporter _la bonne nouvelle_ a ses freres les Juifs du Yemen et du Sennaar. Il s'etait a peine echappe et comme par miracle des mains des fanatiques Arabes, lorsqu'il entreprit un premier voyage en Abyssinie, dans l'intention d'etablir une mission dans ce pays ou vivait encore un millier de Juifs. M. Stern arriva en Abyssinie en 1860 et il fut bien recu et bien traite par Sa Majeste. A son retour en Europe il publia une relation de ce voyage sous ce titre: _Excursion parmi les Fellahs d'Abyssinie_. Dans cet ouvrage, M. Stern parle tres-favorablement de Theodoros; mais comme c'etait un historien tres-veridique, il donna sur la famille de l'empereur quelques details qui, jusqu'a un certain point, furent la cause des souffrances auxquelles il fut expose plus tard. Peu de temps apres, quelques articles parurent dans un journal egyptien, et on les attribua a M. Stern. L'on y faisait des reflexions severes sur le mariage des _gens de Gaffat_, M. Stern a toujours nie etre l'auteur de ces articles. Bien que plusieurs d'entre nous, connaissant M. Stern, ayons cru a sa parole, cependant les _gens de Gaffat_ n'ont jamais ajoute foi a son dementi. Jusqu'a la fin ils l'ont accuse d'etre l'auteur des articles en question, et ils lui en ont toujours conserve du ressentiment. M. Stern partit pour son second voyage en Abyssinie dans le courant de l'automne de 1862, accompagne cette fois de M. et Madame Rosenthal. Ils arriverent a Djenda en avril 1863. Aussitot que les _gens de Gaffat_ apprirent l'arrivee de M. Stern a Massowah, ils se rendirent en corps aupres de Theodoros et le supplierent de ne pas laisser s'etablir M. Stern en Abyssinie. Sa Majeste donna une reponse evasive et n'accorda point la demande; au contraire, il se rejouissait a la pensee de voir naitre l'inimitie entre les Europeens vivant dans son royaume, et il etait plein de joie a la pensee des avantages qu'il pourrait retirer de leur jalousie et de leur rivalite. M. Stern s'apercut bientot du grand changement qui s'etait produit dans le caractere de Theodoros et pendant ses differents voyages missionnaires, il eut plus d'une fois l'occasion de constater la cruaute de cet homme, qu'il avait peu auparavant tant estime et admire. L'Abouna, a cette epoque, avait de frequents froissements avec l'empereur parce qu'il reprochait ouvertement a ce dernier ses vices, et comme il avait toujours estime M. Stern, il le visitait souvent en se reposant chez lui. Cette amitie etait connue de l'empereur qui l'attribua a des intelligences entre l'eveque et le pretre anglais, dans le dessein de lui nuire. Il s'etait imagine que ces entrevues avaient pour but de mettre a la disposition de l'Abouna, moyennant une certaine somme, le terrain d'une eglise, situee en Egypte. Pour nous resumer, tel etait l'etat des differents partis quand l'orage eclata sur la tete de l'infortune M. Stern, M. Bell et M. Plowden, les seuls Europeens qui aient eu quelque influence sur l'esprit de l'empereur, etaient morts. Les _gens de Gaffat_ travaillaient pour le roi, et naturellement se trouvaient souvent en sa presence, ce dont ils profitaient pour l'entretenir _en amis_ de leurs sentiments envers M. Stern et la mission de Djenda. Pendant ce temps, le capitaine Cameron et ses gens etaient retenus a Gondar, et ne pouvaient etre informes des differends qui, malheureusement, divisaient les autres Europeens. Notes: [6] Interprete, generalement donne aux etrangers pour remplir le role d'espions. [7] Eveque abyssinien. [8] Il mourut a Gaffat au commencement de 1865. III Emprisonnement de M. Stern.--M. Kerans arrive avec des lettres et un tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont charges de chaines.--Retour de M. Bardel du Soudan.--Procedes de Theodoros vis-a-vis des etrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivite des Europeens expliquee. Tel etait l'etat des affaires, lorsque M. Stern obtint la permission de retourner a la cote. Malheureusement il lui fut impossible de se servir de cette permission. M. Stern, avant son depart, fut passer quelques jours a Gondar. Il eut la pensee, mais trop tard, d'aller presenter ses respects a Sa Majeste. Pendant son court sejour dans cette ville, il avait accepte l'hospitalite de l'eveque. Le 13 octobre, le consul Cameron et M. Bardel l'ayant accompagne une partie du chemin, il entreprit son voyage de retour. En arrivant dans la plaine de Waggera, M. Stern apercut la tente royale. Ce qui se passa ensuite est tres-connu: comment cet homme malheureux fut presque mis a mort, et, des cette heure, sans aucune pitie charge de chaines, torture et traine de prison en prison, jusqu'au jour de sa delivrance a Magdala par l'armee britannique. A propos de la conduite de Theodoros vis-a-vis des etrangers, je dois a la verite de faire connaitre la cause des malheurs survenus a M. Stern. Il fut la victime des circonstances: c'est un fait incontestable. Les extraits de son livre et les notes de son journal, produits comme charge contre lui, furent seulement decouverts plusieurs semaines apres les premieres cruautes qui lui avaient ete infligees. Mais je crois que plusieurs incidents, en apparence insignifiants, contribuerent a faire de M. Stern la premiere victime du monarque abyssinien. L'empereur ne pouvait supporter la pensee qu'un Europeen dans son pays fut occupe a autre chose qu'a travailler pour lui. A sa premiere entrevue avec M. Stern, au retour de celui-ci en Abyssinie, Theodoros, apprenant le vrai motif de ce voyage, s'ecria dans un mouvement de colere: "J'en ai assez de vos Bibles." De plus, Theodoros pensait qu'en maltraitant M. Stern, il ferait plaisir a ses _enfants de Gaffat_. Aussi, immediatement apres l'emprisonnement de M. Stern, leur ecrivait-il: "J'ai enchaine votre ennemi et le mien." Ce furent les mechantes insinuations des _gens de Gaffat_ qui determinerent la conduite de Theodoros. Nous en avons eu accidentellement la preuve a notre retour d'Abyssinie. A Antalo, j'avais quelques amis a diner, parmi lesquels M. Stern, lorsque le soir, Pierre Beru, Abyssinien eleve a Malte, et qui avait ete un des interpretes du livre de M. Stern dans son proces a Gondar, entra dans la tente, et etant un peu excite, il dit a M. Stern que trois choses avaient appele sur lui la vengeance de Theodoros. Premierement, la haine des _gens de Gaffat_; secondement, l'amitie qu'il avait temoignee a l'Abouna; troisiemement, son manque d'egards vis-a-vis de l'empereur pendant son sejour a Gondar. Le 22 novembre, M. Laurence Kerans arrivait a Gondar. Il venait pour remplir les fonctions de secretaire prive du capitaine Cameron. Il apportait quelques lettres a M. Cameron, parmi lesquelles il y en avait une du comte Russell, ordonnant au consul de retourner a son poste a Massowah. De tous les captifs, aucun ne merite une plus grande sympathie que le pauvre M. Kerans. Tout jeune encore quand il entra en Abyssinie, il eut a supporter pendant quatre annees la prison et les chaines, sans aucun motif, si ce n'est qu'il arrivait dans un temps malheureux. Il est vrai de dire que, selon son habitude, Theodoros donnait pour pretexte a sa conduite qu'on l'avait insulte en lui offrant un tapis representant Gerard, le tueur de lions. "Gerard dans son costume de zouave, disait Theodoros, represente les Turcs; le lion, c'est moi-meme, que les infideles veulent abattre; le domestique, un Francais;" mais il ajoutait: "Je ne vois pas les Anglais qui devraient etre pres de moi." Le pauvre M. Kerans jouit seulement quelques semaines a Gondar d'une demi-liberte. Il avait donne en son nom un fusil a Sa Majeste (le tapis avait ete envoye par le capitaine Speedy, qui avait ete precedemment en Abyssinie); chaque matin, Samuel, qui etait le _balderaba_ des Europeens, se presentait avec les compliments plus ou moins sinceres de Theodoros. A sa premiere visite, il lui demanda: "L'empereur desire savoir ce qui vous ferait plaisir?" M. Kerans repondit: "Un cheval, un bouclier et une lance." Le matin suivant, Samuel lui demanda, de la part de Sa Majeste, quel genre de cheval il prefererait; et ainsi de suite, jusqu'a ce que le pauvre garcon, qui etait oblige chaque jour de se courber jusqu'a terre en reconnaissance du don suppose, commenca a supposer qu'on se jouait de lui. Peu de jours apres l'arrivee de M. Kerans, le consul Cameron fut appele au camp du roi, et il lui fut enjoint de rester la jusqu'a nouvel ordre. Il se considerait si peu comme prisonnier, bien qu'il ne lui fut pas permis d'aller a Gondar, que pretextant sa mauvaise sante, il demanda la permission de se retirer dans cette ville. M. Cameron attendit jusqu'au commencement de janvier, esperant tous les jours recevoir une lettre de l'empereur. Mais enfin comme rien n'arrivait, il se vit oblige d'obeir aux instructions qu'il avait recues; il informa Theodoros que, d'apres les ordres de son gouvernement qui lui prescrivaient de retourner a Massowah, il priait Sa Majeste de lui accorder cette permission. Dans la matinee du 4 janvier, M. Cameron, ses serviteurs europeens, les missionnaires de Gondar et MM. Stern et Rosenthal (ces deux derniers, retenus dans les chaines depuis quelque temps), furent mandes par Sa Majeste. Ils furent introduits dans une tente renfermee dans l'enceinte particuliere de Theodoros, ayant deux pieces de douze placees a l'entree et pointees dans la direction de la tente. L'enceinte etait pleine de soldats, et tout etait arrange pour rendre la resistance impossible. Peu d'instants apres l'arrivee de M. Cameron, Theodoros lui envoya plusieurs messagers charges de differentes questions, telles que: "Ou est la reponse a la lettre dont je vous avais charge pour votre souveraine?... Pourquoi vous alliez-vous a mes ennemis les Turcs? ... Etes-vous consul?..." Le dernier message, qui lui fut adresse, fut celui-ci: "Je vous garderai prisonnier jusqu'a ce que j'aie recu une reponse, et que je sache si vous etes oui ou non consul." Aussitot les soldats saisirent violemment M. Cameron; il fut jete par terre, on lui arracha la barbe et on lui mit de lourdes chaines aux pieds. Les captifs furent tous places dans une tente situee dans l'enceinte imperiale. Pendant quelque temps, a part leurs fers, ils n'eurent a subir aucun mauvais traitement. Le 3 fevrier suivant, M. Bardel rentrait d'une excursion faite au nom de l'empereur, et qui avait pour but de surveiller le pays et d'epier un general egyptien, qui, a la tete de forces considerables, occupait, depuis quelque temps, le pays de Metemma, poste situe sur les frontieres du nord-ouest et le plus rapproche de l'Abyssinie. Le jour suivant les _gens de Gaffat_ furent mandes par l'empereur pour etre consultes sur la question de rendre la liberte aux captifs europeens. D'apres leurs conseils, deux missionnaires de la societe d'Ecosse, deux chasseurs allemands, MM. Flad et Cornelius furent delivres de leurs fers, et il leur fut permis de retourner a Gaffat parmi les ouvriers. Le chef des _gens de Gaffat_ dit alors au capitaine Cameron qu'il solliciterait son elargissement, ainsi que l'autorisation de son depart, si lui, Cameron, voulait s'engager par ecrit, qu'aucune demarche ne serait faite de la part de I'Angleterre pour venger l'insulte qui lui avait ete faite dans la personne de son representant. M. Cameron, ne se croyant pas autorise a prendre une telle responsabilite, refusa. Quelques jours plus tard, M. Bardel ayant offense Sa Majeste, ou plutot Sa Majeste n'ayant plus besoin de M. Bardel, celui-ci fut envoye rejoindre ceux qu'il avait contribue, pour sa bonne part, a faire emprisonner. Le reverend M. Stern a tres-bien decrit la douloureuse captivite que lui et ses compagnons ont eu a supporter avant leur premier elargissement, lors de leur arrivee dans la mission an commencement de 1865; comment ils furent traines de Gondar a Azazo; l'horrible torture qui leur fut infligee le 12 du mois de mai; leur longue marche dans les chaines d'Azazo a Magdala; leur emprisonnement a l'Amba (nom general donne aux forteresses eu Abyssinie) dans la prison commune, et la multiplicite des souffrances qu'ils eurent a supporter ainsi pendant plusieurs mois. Nous nous bornerons a dire que le 14 fevrier 1864, date de la lettre du capitaine Cameron, qui donne le premier avis de leur emprisonnement, les captifs, an nombre de huit, etaient: le capitaine Cameron et ses compagnons, Kerans, Bardel, Mac Kilvie, Makerer, Pietro et MM. Stern et Rosenthal. Tout ce que j'ai dit jusqu'a present et la plus grande partie de ce que j'ai a raconter serait inintelligible, si je n'expliquais pas la conduite de Theodoros vis-a-vis des etrangers. Il est certain (un grand nombre de faits sont la pour l'attester) que Theodoros, pendant plusieurs annees, les insulta systematiquement. Il agissait ainsi soit pour eblouir son peuple par son pouvoir, soit aussi parce qu'il croyait a la complete impunite de ses plus grossieres iniquites. En decembre 1856, David, le patriarche cophte d'Alexandrie, arriva en Abyssinie, porteur de certains presents pour Theodoros, et de l'expression bienveillante du pacha d'Egypte. La reputation de Theodoros s'etait repandue an loin du cote du Soudan, et probablement les autorites egyptiennes, dans la pensee de sauver cette province du pillage, ou bien, voulant eviter une guerre dispendieuse avec leur puissant voisin, adopterent cet expedient comme le meilleur a suivre pour apaiser la colere de leur ancien ennemi. Selon son usage, Theodoros trouva encore une excuse aux mauvais traitements qu'il infligea au respectable patriarche, sur ce pretexte que la croix en diamants, qui lui etait presentee, etait une insulte: "C'est la preuve, disait-il, qu'ils me considerent comme vassal." Le patriarche alors proposa d'envoyer une lettre accompagnee de presents convenables an pacha d'Egypte, promettant qu'en retour le pacha enverrait a Theodoros des armes a feu, des canons et des officiers pour dresser ses troupes; Sa Majeste aussitot se recria en disant: "Je comprends, ils desirent maintenant me declarer leur tributaire." Il est tres-probable que Theodoros, toujours jaloux du pouvoir de l'Eglise, profita de la presence de son plus haut dignitaire pour montrer a son armee qui elle avait a craindre et a qui elle devait obeir. Sous le pretexte mentionne plus haut, il fit un jour batir une baie autour de la residence du patriarche, et l'on vit ainsi pendant plusieurs jours, le fils aine de l'Eglise cophte, tenir son Pere en prison. Theodoros, plusieurs fois, avait ete excommunie par l'eveque, aussi se rejouissait-il beaucoup de la honteuse querelle qui surgit a cette occasion, parce qu'il voulait, par la crainte, persuader le patriarche d'enlever l'excommunication lancee par son inferieur. Toutefois, au bout d'un certain temps, Theodoros absous laissa partir le vieillard qu'il avait epouvante. Le patriarche, a son retour, fit son rapport: mais la reputation de justice et de sagesse du bienveillant descendant de Salomon etait si grande que, loin d'etre cru, le gouvernement turc attribua l'echec survenu, dans les negociations a l'inaptitude de son agent; et bientot apres, il organisa une autre ambassade sur une plus grande echelle, la faisant accompagner de nombreux et magnifiques presents, et la mettant sous les ordres d'un officier experimente et fidele, Abdul Rahman-Bey. Ces envoyes egyptiens arriverent a Dembea en mars 1859. Tout d'abord Theodoros, satisfait de recevoir de si magnifiques dons, traita les ambassadeurs avec courtoisie et distinction; mais craignant qu'en ce moment le pays ne fut pas sur, il prit son hote avec lui et partit pour Magdala, qu'il estimait etre une residence plus conforme a ses projets, et il y laissa l'ambassadeur. Il l'oublia meme completement, et le malheureux y demeura pres de deux ans, a demi prisonnier. Mais ayant recu plusieurs lettres ou des menaces etaient energiquement exprimees de la part du gouvernement egyptien, Theodoros permit a son prisonnier de partir, mais il lui annonca qu'il serait vole, en touchant a la frontiere, par le gouverneur de Tschelga. Theodoros, apres le depart d'Abdul-Rahman-Bey, ecrivit an gouvernement egyptien, niant d'avoir aucune connaissance du vol commis au prejudice de l'ambassadeur et accusant celui-ci de crimes graves. En apprenant cela l'infortune bey, craignant que ses denegations ne tournassent contre lui, s'empoisonna a Berber. Sa troisieme victime fut le naib d'Arkiko. Il avait accompagne l'empereur a Godjam, lorsque, sans raison connue, celui-ci le fit mettre en prison et le fit charger de chaines. Ce ne fut que sur les remarques de quelques marchands influents qui lui firent observer qu'on pourrait se venger sur ses caravanes d'Abyssinie et leur rendre la pareille, que Sa Majeste comprit la prudence de ces avis et permit a son prisonnier de retourner dans son pays. Le meme jour que le naib d'Arkiko etait fait prisonnier, M. Lejean, membre du service diplomatique francais, degoute de l'Abyssinie et du manque de confort de la vie des camps, se presentait devant l'empereur pour le supplier de le laisser partir. Theodoros ne voulant pas accorder l'entrevue desiree et M. Lejean persistant dans sa demande, il lui fut repondu que Sa Majeste etait en route pour Godjam. Chaque jour accroissait ainsi les difficultes de son retour. Une telle arrogance ne pouvait etre toleree. Theodoros avait defie l'Egypte; et maintenant il allait defier la France. M. Lejean fut saisi et eut a demeurer en plein uniforme dans les fers pendant vingt-quatre heures. Il ne fut relache qu'en envoyant une humble excuse et en renoncant an desir de quitter le pays. Il fut envoye a Gaffat avec l'ordre de rester la jusqu'au retour de M. Bardel. Theodoros semblait faire fi de tout le monde; il emprisonnait le patriarche d'Alexandrie, l'ambassadeur d'Egypte etait garde a demi prisonnier pendant plusieurs annees; il enchainait le naib, il insultait et enchainait le consul francais et le chassait du pays; et pourtant rien de mal ne lui etait arrive; an contraire, son influence au camp etait bien plus grande. Dans de semblables circonstances tous les barbares auraient fait et pense exactement comme lui. Il en arriva bientot a cette conviction que soit par crainte de son pouvoir, soit dans l'impossibilite ou l'on etait d'arriver jusqu'a lui, quels que fussent les mauvais traitements qu'il infligeat aux etrangers, aucune punition ne pouvait l'atteindre. Que telle fut sa conviction, la chose est parfaitement demontree par sa brutalite toujours plus grande et sa conduite toujours plus mechante, et toujours plus outrageante a l'egard des captifs britanniques. Theodoros a la fin ne prit aucune peine pour cacher son mepris pour les Europeens et leurs gouvernements. Il savait qu'an mois d'aout 1864, il y avait deja un mois, une reponse de sa lettre a la reine d'Angleterre etait arrivee a Massowah: "Qu'on attende mon bon plaisir," fut la seule reponse qu'il fit lorsqu'on le lui annonca. Il est probable qu'il n'aurait jamais pris connaissance de cette lettre et du message qui lui avait ete envoye, si sa chute rapide, n'avait "vers la fin" modifie sa conduite. Lorsque nous arrivames a Massowah en juillet 1864, Theodoros etait encore tout-puissant, a la tete d'une grande armee, et maitre de la plus grande partie du pays. Sa campagne du Shoa en 1365 fut des plus desastreuses. Il perdit la non-seulement son eclat royal, mais aussi une grande partie de son armee. Les Gallas profiterent de l'occasion et inquieterent sa retraite. Il pressentit alors sa chute, et probablement il pensa que l'amitie de l'Angleterre pouvait lui etre utile, peut-etre meme entrevit-il la possibilite d'amener cette puissance a une capitulation en s'emparant de nous comme otages. Quoi qu'il en soit, et bien qu'avec une apparente repugnance, il nous accorda la permission si longtemps desiree d'entrer dans le pays. Nous pouvons comprendre maintenant jusqu'a un certain point, cet etrange caractere d'homme si remarquable sous tant de rapports. Ayant quelques notions des moeurs europeennes, Theodoros eut desire ardemment posseder les avantages qu'elles procurent et dont il avait entendu parler: mais comment y reussir? L'Angleterre et la France lui rendraient-elles son amitie en paroles, il avait besoin de faits, il ne pouvait se payer de phrases. Il fut bientot convaincu qu'il pouvait impunement insulter les etrangers ou les envoyes d'un Etat allie et il finit par croire, apres avoir maltraite les Europeens, qu'il pouvait tout aussi bien garder en otage un homme aussi important qu'un consul. IV La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M. Rassam est choisi pour aller a la cour de Gondar, ou il est accompagne par le docteur Blanc.--Delais et difficultes pour communiquer avec Theodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivee d'une lettre de l'empereur. Au printemps de 1864, une rumeur vague se repandit qu'un potentat africain avait emprisonne un consul britannique. Le fait parut si etrange que peu de personnes crurent a cette nouvelle. Il fut bientot certain cependant qu'un empereur d'Abyssinie, nomme Theodoros, avait enferme et charge de chaines le capitaine Cameron, consul accredite a cette cour, et avec lui plusieurs missionnaires etablis dans cette contree. Une petite note au crayon du capitaine Cameron, fut portee a M. Speedy, vice-consul a Massowah; elle renfermait le nombre et le nom des captifs et donnait a entendre que leur elargissement dependait entierement de la reception d'une lettre officielle, en reponse a celle que le roi avait envoyee quelques mois auparavant a la reine Victoria. Il est evident que beaucoup de difficultes se presentaient au sujet de la demande exprimee par le consul Cameron. Peu de personnes connaissaient l'Abyssinie, et la conduite de son gouverneur etait si singuliere, si contraire a tous les precedents, qu'il y avait de quoi reflechir pour savoir comment se mettre en communication avec l'empereur abyssinien sans exposer la liberte de ceux qu'on enverrait. Dans la correspondance officielle de l'Abyssinie se trouve une lettre de M. Colquhoun, agent de Sa Majeste et consul general d'Egypte, datee du Caire (10 mai 1864), dans laquelle ce Monsieur informe le comte Russell, "qu'on aura beaucoup de difficultes pour arriver jusqu'a Theodoros." Il attendait en ce moment-la des nouvelles du gouvernement de Bombay, pour savoir quels etaient les moyens qu'il pourrait mettre a la disposition de l'Angleterre, l'Egypte n'en ayant aucun de praticable; il ajoutait: "Excepte par Aden je ne vois reellement aucune autre voie possible. Si seulement nous avions affaire a une nature douce comme le dernier roi! mais il parait qu'il (Theodoros) est sujet a des acces de rage qui parfois le privent de sa raison et rendent _son approche dangereuse_." Le 16 juin, le ministere des affaires etrangeres choisit, pour la tache difficile et perilleuse de mandataire aupres de Theodoros, M. Hormuzd Rassam, representant politique residant a Aden. Des instructions furent envoyees a ce delegue afin qu'il se tint promptement pret a partir pour Massowah, pour aller solliciter l'elargissement du capitaine Cameron, ainsi que des autres Europeens detenus par le roi Theodoros. Une lettre de Sa Majeste la reine d'Angleterre, une autre du patriarche cophte d'Alexandrie pour l'Abouna, et une autre du meme au roi Theodoros, furent envoyees en meme temps a M. Rassam dans le but de faciliter sa mission. M. Rassam devait etre transporte a Massowah sur un vaisseau de guerre; il devait a la fois informer Theodoros de son arrivee, lui porter une lettre de la reine d'Angleterre, et par la meme occasion, faire remettre les lettres du patriarche a l'Abouna et a l'empereur. Il devait attendre une reponse a Massowah, avant de decider s'il irait lui-meme ou s'il enverrait la lettre de la reine pour la delivrance du capitaine Cameron. Les instructions ajoutaient que M. Rassam devait toutefois adopter n'importe quelle demarche qui lui paraitrait la plus favorable pour reussir, mais il devrait surtout prendre garde de ne pas se placer dans une position qui put causer des embarras an gouvernement britannique. Or il arriva que, juste au moment ou M. Rassam apprenait qu'il avait ete choisi pour remplir la tache difficile, de transmettre une lettre de la reine d'Angleterre a l'empereur d'Abyssinie, nous devions aller ensemble faire une excursion a Lahej, petite ville arabe, situee environ a vingt-cinq milles d'Aden. Nous causames longtemps sur cette etrange contree, et comme j'avais manifeste un grand desir d'accompagner M. Rassam a la cour d'Abyssinie, cet ami proposa aussitot au colonel Merewether, representant politique a Aden, de me le laisser accompagner dans sa mission; demande que le colonel Merewether accorda immediatement et qui fut promptement sanctionnee par le gouverneur de Bombay et le vice-roi de l'Inde. Nous dumes attendre quelques jours la lettre de la reine Victoria, cette lettre avait ete retenue en Egypte pour etre traduite. Ce ne fut donc que le 20 juillet 1864 que M. Rassam et moi quittames Aden pour nous rendre a Massowah, sur le steamer de Sa Majeste le _Dalhousie_. Le 23 au matin, a une distance d'environ trente milles de la cote, nous apercumes le haut pays d'Abyssinie, forme de plusieurs chaines de montagnes superposees, courant toutes du nord au sud; les plus eloignees etaient les plus elevees. Quelques pics, entre autres le Taranta, s'elevent a la hauteur d'environ 12 a 13 mille pieds. A mesure que nous approchions, les contours du rivage devenant de plus en plus distincts, nous apercumes une petite ile semee de blanches maisons entourees de vertes pelouses et reflechissant leur ombre protectrice dans l'eau tranquille de la baie, ce spectacle nous fit eprouver une sensation delicieuse; on eut dit que nous touchions a l'un de ces lieux enchantes de l'Orient, si souvent decrits, si rarement apercus, et vers lequel l'impatience de nos coeurs nous poussait si ardemment, que l'allure vive de notre steamer nous semblait trop lente encore. Mais petit a petit, comme nous approchions de la cote, nos illusions disparurent une a une; les gracieuses images s'evanouirent, et la realite toute crue ne nous offrit que des buissons marecageux, une berge sablonneuse et calcinee, des huttes sales et miserables. Au lieu du demi-paradis que la distance avait fait miroiter devant notre imagination, nous trouvames (et malheureusement, nous restames assez longtemps pour constater le fait) que le pays de notre residence temporaire pouvait se decrire en trois mots: soleil brulant, salete et desolation. Massowah (latitude 15,36N., longitude 39,30E.), est une de ces iles de corail qui abondent dans la mer Rouge; elle n'est elevee que de quelques pieds au-dessus du niveau de la mer; elle a un mille de longueur et un quart de largeur. Vers le nord elle est separee de la terre ferme par une petite baie d'environ 200 pas de largeur; sa distance d'Arkiko, petite ville situee a l'extremite ouest de la baie, est d'environ deux milles. A un demi-mille au sud de Massowah, une autre petite ile de corail tout a fait parallele a la premiere, couverte de buissons et de plusieurs autres genres de vegetation, est toute fiere de posseder la tombe d'un chelk venere: elle est entre Massowah et le pic Ajdem, la plus haute montagne formant la limite meridionale de la baie. Toute la partie occidentale de l'ile de Massowah est couverte de maisons; quelques-unes hautes de deux etages, sont baties en rocher de corail, le restant se compose de petites huttes de bois avec des toits en chaume. Les premieres sont habitees par les plus riches negociants, les representants de la Turquie, quelques Banians, les consuls europeens, et enfin quelques marchands que leur malheureuse destinee a jetes sur cette cote inhospitaliere. Il n'y a pas un edifice digne d'etre mentionne: la residence du pacha n'est qu'un grand hotel lourd et remarquable seulement par sa salete. Pendant notre sejour, les mauvaises odeurs produites par l'accumulation des saletes dans la cour et dans l'escalier du palais, n'etaient pas supportables; il est plus facile de se les imaginer que de les decrire. Les quelques mosquees qui se trouvent a Massowah sont sans importance, ce sont de miserables edifices en corail blanchi. L'une d'elles toutefois, en construction en ce moment, promet d'etre un peu mieux que les precedentes. Les rues, si toutefois on peut donner ce nom aux ruelles etroites et irregulieres qui serpentent entre les maisons, sont tenues assez proprement; est-ce par l'intervention municipale ou en son absence? je ne saurais le dire. Excepte devant la residence du pacha, aucun espace n'est ouvert auquel on puisse donner le nom de place. Les maisons sont pour la plupart baties les unes contre les autres, quelques-unes meme sont construites sur pilotis. Le terrain a une telle valeur dans ce pays si peu connu, qu'il donne lieu a de nombreuses contestations. Le port est situe au centre de l'ile, du cote oppose aux portes de la ville, qui sont regulierement fermees a huit heures du soir; la raison de cette mesure, je ne saurais la dire, car il est impossible de debarquer dans aucune autre partie de l'ile que sur la sale jetee. Sur le port, quelques huttes avaient ete baties par le douanier et ses employes; puis autour de ces dernieres il s'en eleva d'autres, construites par les marchands et les Bedouins parfumes au suif. Ce sont eux qui enregistrent les entrees, et exigent les impots selon leur caprice, avant meme que les marchandises soient expediees aux _Banians_, ou consignees dans le bazar pour la vente. Ce dernier est une vilaine chose, bien que la partie importante de l'est de la ville. Le beau Bedouin, le bashi-bozouk, la jeune fille indigene et les flaneurs de la ville, doivent trouver grand plaisir a hanter cet endroit de la ville; car quoique _parfume_ d'exhalaisons impossibles a decrire, et tout fourmillant de mouches, cependant, toute une partie de la journee c'est le rendez-vous d'une foule joyeuse et pressee. La partie est de la ville renferme le cimetiere, les fontaines publiques, la maison de la mission catholique-romaine et un petit fort. Le cimetiere commence a la derniere maison de la ville; les limites entre les vivants et les morts ne sont pas visibles. Pour profiter de l'espace entre les sepultures, les reservoirs publics sont places parmi les tombes! Et il n'y eu a que quelques-uns qui soient en bon etat. Apres les fortes pluies, le terrain dechire ouvre une issue aux eaux qui se rendent dans les reservoirs, entrainant les saletes et les detritus accumules pendant un an ou deux, et auxquels s'ajoutent des fragments de corps humains presentant tous les degres de decomposition. L'eau n'en est pas moins estimee et, chose etrange, ne produit aucun mauvais effet. A l'extremite nord et a l'extremite sud de l'ile, deux edifices ont ete batis, l'un l'embleme de l'amour et de la paix, l'autre celui de la haine et de la guerre: la maison des missions et le fort. Mais il serait difficile de dire quel est celui qui a fait le plus de mal; plusieurs inclinent a croire que c'est la demeure des reverends Peres. Le fort parait considerable, mais seulement a une grande distance; car plus on approche plus il ressemble a un debris des derniers ages, une ruine croulante deja trop ebranlee pour supporter plus longtemps ses trois vieux canons, couches sar le sol. Ce n'etait pas la peur des ennemis qui les avait fait placer la, mais la frayeur du canonnier qui avait perdu un bras en essayant de mettre le feu aux pieces.--Du cote oppose, la maison des missions conservant la blancheur immaculee, semble faire rayonner autour d'elle un sourire, invitant plutot que repoussant l'etranger. Mais a l'interieur, est-ce que ce ne sont que des paroles d'amour qui ebranlent les echos de leurs domes? Est-ce que les paroles de paix sont les seules que laissent echapper ses murs? Quoique des volumes temoignent de son passe, et bien que l'histoire de l'Eglise romaine soit ecrite en lettres de sang sur toute la terre d'Abyssinie, nous voulons esperer que les craintes du peuple sont sans fondement et que les missionnaires actuels, comme tous les missionnaires chretiens, s'efforcent de faire prosperer une seule chose: la cause du Christ. Massowah, de meme que tous les pays environnants, depend de l'Abyssinie, surtout par les secours qu'elle en recoit. Le _jovaree_ est la principale nourriture; le ble est peu en usage; le riz est la nourriture favorite de la haute classe. Des chevres et des moutons sont tues journellement au bazar, quelques vaches aussi dans de rares occasions; la viande de chameau est la plus estimee, mais, a cause de la cherte de cet animal, ce n'est que dans les grandes circonstances qu'il est permis d'en tuer. Les habitants etant musulmans, l'eau est leur boisson ordinaire; le tej et l'araki (boisson faite avec du miel) sont cependant vendus au bazar. La quantite d'eau fournie par les quelques reservoirs, en assez bon etat pour la contenir, etant insuffisante pour toute la population, on en apporte journellement des puits situes a quelques milles au nord de Massowah et d'Arkiko. Une partie est transportee dans des outres par les jeunes filles du village; l'autre partie est amenee dans des barques a travers la baie. D'ou qu'elle vienne, cette eau est toujours saumatre, surtout celle d'Arkiko. C'est pour cette raison et aussi a cause d'une plus grande facilite dans le transport, que cette derniere est meilleur marche et achetee seulement par les plus pauvres habitants. Afin d'eviter d'inutiles repetitions, avant de parler de la population, du climat, des maladies, etc., etc., il est necessaire de dire quelque chose du pays voisin. Environ a quatre milles nord de Massowah se trouve _Haitoomloo_, grand village d'environ mille feux, le premier endroit ou nous avons rencontre de l'eau douce; un peu plus d'un mille plus loin dans les terres, nous rencontrames _Moncullou_, village plus petit, mais mieux bati. A un mille encore vers l'ouest se trouve le petit village de _Zaga_. Ces quelques villages, y compris un petit hameau a l'est de Haitoomloo, composent toute la partie habitee de cette region sterile. Le plus rapproche des villages est ensuite _Ailat_, situe a environ vingt milles de Massowah et bati sur la premiere terrasse des montagnes de l'Abyssinie, a environ 600 pieds au-dessus du niveau de la mer. Tous les autres villages dont nous avons parle sont situes an milieu d'une plaine sablonneuse et desolee; quelques mimosas, quelques aloes, de rares plantes de sene et de maigres cactus s'efforcent de chercher leur nourriture dans ce sable brule. La residence des consuls anglais et francais dans cette region brille comme une oasis dans le desert; ils y ont transporte de grands pins afin d'acclimater cet arbre dans ce pays, ou du reste il pousse tres-bien. Les puits sont la richesse des villages, leur veritable existence. Tres-probablement, les huttes ont ete ajoutees aux huttes dans leur voisinage jusqu'a ce que des villages entiers se sont eleves, toujours entoures par une etendue deserte et brulee. Les puits y sont au nombre de vingt. Plusieurs anciens puits sont fermes, souvent de nouveaux puits sont creuses afin d'entretenir un approvisionnement constant d'eau. La raison pour laquelle on abandonne les anciens puits, c'est qu'au bout d'un certain temps l'eau en devient saumatre, tandis que dans ceux qu'on a nouvellement creuses l'eau est toujours douce. Cette eau provient de deux sources differentes: d'abord des hautes montagnes du voisinage. La pluie qui filtre et impregne le sol ne peut penetrer que jusqu'a une certaine profondeur a cause de la nature volcanique de la couche inferieure, et forme une nappe qui toujours se rencontre a une certaine profondeur. Ensuite, l'eau vient aussi par infiltration de la mer. Les puits, quoique creuses a environ quatre milles de la cote, sont profonds d'environ vingt ou vingt-cinq pieds et par consequent au-dessous du niveau de la mer. La preuve d'un courant souterrain, du a la presence des hautes chaines de montagnes, devient plus evidente a mesure que le voyageur avance dans l'interieur du pays; quoique le terrain soit toujours sablonneux et sterile, cependant on apercoit une certaine vegetation, les arbres et les arbrisseaux deviennent de plus en plus abondants et d'une plus haute taille. A quelques milles dans l'interieur des terres, pendant les mois d'ete, il est toujours possible de se procurer de l'eau en creusant a quelques pieds dans le lit desseche d'un torrent. Il m'est souvent venu a la pensee que le bien qu'avaient produit les puits artesiens dans le Sahara, ils pouvaient aussi le produire dans ces regions. La localite semble meme plus favorable, et j'espere que ces pays desoles du Samhar, de meme que le grand desert africain, seront un jour transformes en une fertile contree. Tels qu'ils sont, ces puits peuvent encore etre d'une grande utilite. A notre arrivee a Moncullou, nous trouvames l'eau des puits dependant de la residence du consul a peine potable, a cause de son gout saumatre; nous nettoyames le puits, une grande quantite de sable d'un gout sale en fut extraite et nous creusames jusqu'a ce que le roc apparut. Le resultat de nos travaux fut que nous eumes le meilleur puits du pays, et que plusieurs demandes de notre eau nous furent faites, de la part meme du pacha. Malheureusement, les ancetres des Moncullites actuels n'avaient jamais fait une semblable chose, et comme toute innovation est toujours detestee par les races a demi civilisees, le fait fut admire mais non imite. Arkiko, a l'extremite de la baie, est plus pres des montagnes que les villages situes au nord de Massowah, mais le village est entierement bati sur la berge; les puits, qui ne sont pas a cent pas de la mer, sont tous beaucoup moins profonds que ceux du cote nord, par consequent, les eaux de la mer, ayant un trajet beaucoup plus court a parcourir, retiennent une plus grande quantite de particules salines, de sorte que, s'il ne s'y melait une petite quantite d'eau douce des montagnes, elle serait tout a fait impotable. Dans le voisinage de Massowah se trouvent plusieurs sources d'eaux thermales. Les plus importantes sont celles d'Adulis et d'Ailat. Pendant l'ete de 1865 nous fimes une petite excursion dans la baie d'_Annesley_, pour visiter le pays. Les ruines d'_Adulis_ sont a plusieurs milles de la cote, et a l'exception de quelques fragments de colonnes brisees, elles ne renferment aucune trace des premieres et importantes colonies. Cette localite est beaucoup plus chaude que Massowah; on ne voyait aucune vegetation, ni aucune trace d'habitation sur ces bords desoles. Figurez-vous quelle fut notre surprise, en traversant le meme pays an mois de mai 1868, d'y trouver des ports, des chemins de fer, des bazars, etc., etc., enfin, une ville bruyante qui avait surgi an milieu du desert. Les sources d'Adulis[9] sont seulement a quelques centaines de pas des bords de la mer; elles sont environnees de champs de verdure couverts d'une puissante vegetation et sont le rendez-vous de myriades d'oiseaux et de quadrupedes, qui, matin et soir, arrivent par essaims pour se desalterer. A Ailat[10] les sources chaudes surgissent d'un rocher basaltique, sur un petit plateau, entre de hautes montagnes taillees a pic. A sa source la temperature est de 141 degres Fahrenheit[11], mais comme ses eaux serpentent le long de differents ravins, elles se refroidissent graduellement jusqu'a ce qu'elles ne different presque pas des ruisseaux qui coulent des autres montagnes. Elles sont bonnes a boire, et employees par les habitants d'Ailat pour tous leurs besoins usuels; elles sont meme tres-estimees des Bedouins. A cause de leurs proprietes medicales, un grand nombre de personnes affluent a ces bains naturels, qui naissent an milieu de rochers ravines et volcaniques, et qui contribuent au soulagement d'une grande variete de maladies. Par ce que j'ai pu recueillir, il parait qu'elles sont surtout bonnes dans les rhumatismes chroniques et les maladies de la peau. Probablement, dans ces cas, toute espece d'eaux chaudes agirait de la meme maniere, vu l'etat morbide des teguments chez ces races sales et qui ne se lavent jamais. La population de Massowah, y compris les villages environnants (autant que j'en puis etre certain), s'eleve a environ 10,000 habitants. Le peuple de Massowah est loin d'etre une race pure; an contraire, c'est un melange de sang turc, de sang arabe et de sang africain. Les traits sont generalement bons, le nez est droit, les cheveux chez la plupart sont courts et boucles; la peau est brune, les levres souvent epaisses, les dents egales et blanches. Les hommes sont d'une taille moyenne; les femmes sont au-dessous de la moyenne, beaucoup trop petites pour leur grosseur. Au point de vue moral ce peuple est ignorant et superstitieux, n'ayant conserve que quelques-unes des vertus de ses ancetres, mais ayant garde tous leurs vices. Il y a une grande difference chez ces hommes entre ceux qui portent le turban et de longues chemises blanches, et les malheureux qui s'occupent des travaux grossiers, qui ne sont ceints que d'un simple tablier de cuir, et vont par bandes a la recherche de leur nourriture et de leur eau. Les premiers vivent je ne suis comment. Ils se donnent le titre de marchands! Il est vrai que trois ou quatre fois par an une caravane arrive de l'interieur, mais d'ordinaire, sauf une ou deux outres de miel et quelques sacs de _jovaree_, ils n'apportent rien avec eux. Quelles peuvent etre les affaires de cinq cents marchands! Comment la valeur de cinquante francs de miel environ, et 250 a 300 francs de grain peuvent-ils procurer un benefice suffisant pour babiller et nourrir non-seulement les negociants eux-memes, mais aussi leur famille? C'est un probleme que j'ai en vain cherche a resoudre. Dans les pays orientaux, les enfants, loin d'etre une charge pour les pauvres, sont souvent une source de richesses; il en est ainsi du moins a Massowah; les jeunes filles de Moncullou rapportent un joli revenu a leurs parents. J'ai connu des gros et forts compagnons, mais paresseux, se trainant tout le jour a l'ombre de leur hutte, et qui vivaient du charriage de deux ou trois petites filles qui journellement faisaient plusieurs fois le voyage a Massowah, pour porter des outres pleines d'eau. Les porteuses d'eau out en general de huit a seize ans. Les plus jeunes sont assez jolies, petites mais bien faites, leurs cheveux, proprement tresses, tombent sur les epaules. Une petite etoffe de coton, partant de la ceinture jusqu'au genou, est le seul ornement des plus pauvres. Celles qui sont plus aisees portent de plus une autre etoffe gracieusement attachee a leurs epaules comme le plaid ecossais. Leur narine droite est ornee d'un petit anneau de cuivre; lorsqu'elles peuvent remplacer le plaid par une chemise ornee de boutons, c'est beaucoup plus estime; aussi pendant notre sejour, nos boutons furent-ils mis a contribution. Si nous considerons que Massowah est situee sous les tropiques, qu'elle ne possede aucun courant d'eau, qu'elle est entouree de deserts brulants, et que de plus il y pleut rarement, nous arriverons a cette conclusion que le climat doit en etre brulant et aride. De novembre a mars, les nuits sont froides et pendant le jour, dans une maison ou sous une tente, la temperature est agreable; mais du mois d'avril au mois d'octobre, les nuits sont lourdes et souvent etouffantes. Pendant ces mois de chaleur, deux fois par jour, le matin avant le reveil de la brise de mer et le soir lorsqu'elle est tombee, tous les animaux de la creation, betes et gens, sont saisis d'une sorte d'engourdissement. Le calme parfait qui regne alors vous saisit de crainte et il produit un douloureux effet. Du mois de mai an mois d'aout, il y a de frequents ouragans de sable. Ils commencent d'habitude a quatre heures de l'apres-midi (quelquefois cependant le matin), et leur duree peut varier de quelques minutes seulement a une couple d'heures. Longtemps avant que l'ouragan eclate, l'horizon vers le nord-nord-ouest est tout a fait sombre; un nuage noir s'etend de la mer a la chaine de montagnes, et, en avancant, il obscurcit le soleil. Quelques minutes d'un calme profond s'ecoulent, puis tout a coup la noire colonne s'approche; tout semble disparaitre devant elle, et le rugissement de la terrible tempete de vent et de sable dechainee sur la terre est vraiment sublime dans son horreur. Le vent chaud et sec qui souffle apres le vent de la mer parait froid, bien que le thermometre monte a 100 ou 115 degres. Apres la tempete, une douce brise de terre se fait sentir et dure quelquefois toute la nuit. On ne peut se figurer la quantite de sable transportee par ces ouragans. Il est de fait que, pendant la tempete, nous ne pouvions distinguer a une tres-courte distance les plus gros objets, comme une tente, par exemple. Il pleut rarement; seulement en aout et novembre il fait quelques ondees. En ce qui concerne les Europeens, le climat, tel que nous I'avons decrit, ne peut etre considere comme nuisible; il debilite et affaiblit le systeme, et predispose aux maladies des tropiques, mais il les engendre rarement. J'ai ete temoin de quelques cas de scorbut dus a l'eau saumatre et a l'absence de vegetaux; mais ces cas ne se propagerent pas, ou du moins je n'en ai pas connaissance, et, pendant tout mon sejour, je n'en ai compte que trois ou quatre cas. Les fievres sont communes parmi les naturels apres la saison des pluies; mais bien qu'il y ait de temps a autre quelques cas de fievres pernicieuses, cependant le plus souvent ce ne sont que des fievres intermittentes qui cedent promptement au traitement ordinaire. La petite verole de tout temps y fait de terribles ravages. Lorsqu'elle eclate, un cas benin est choisi, et l'on inocule le virus a une grande quantite de gens. La mortalite est considerable parmi ceux qui subissent l'operation. Plusieurs fois en ete j'ai recu du virus, et j'ai essaye de l'inoculer. Dans aucun cas il n'a pris; je l'attribuais a l'extreme chaleur du climat, mais pendant les froids je renouvelai l'operation, et je ne reussis pas davantage. Les cas les plus nombreux de mortalite sont dus aux accouchements, chose etrange, ainsi que dans toutes les contrees de l'est, ou la femme est sedentaire. Les usages du pays sont aussi pour beaucoup dans ce resultat. Apres son accouchement, la femme est placee sur un _alga_ ou petit lit indigene, sous lequel est entretenu un feu de plantes aromatiques, capable de suffoquer la femme nouvellement delivree. Les cas de diarrhee furent frequents pendant l'ete de 1865, et la dyssenterie, a la meme epoque, causa plusieurs morts. Ou rencontre rarement des maladies des yeux, excepte de simples inflammations produites par la chaleur et l'eclat du soleil. Je souffris moi-meme d'une ophthalmie, et je fus oblige de retourner a Aden pendant quelques semaines. Je n'ai rencontre aucun cas de maladie de poumons, et les affections des bronchites semblent entierement inconnues. J'ai soigne un cas de nevralgie et un de rhumatisme goutteux. Pendant plusieurs annees, les sauterelles avaient cause de grands dommages aux recoltes. En 1864, elles amenerent une telle disette, une telle cherte des objets de premiere necessite, qu'en 1865 les provinces du Tigre, de l'Hamasein, du Bogos, etc., qui avaient ete entierement ravagees par les essaims de sauterelles, se trouverent sans aucun approvisionnement de l'interieur. Le gouverneur du pays envoya a Hodeida et dans d'autres ports pour demander des grains et du riz, afin d'echapper a l'horreur d'une famine complete. Toutefois, beaucoup d'habitants moururent, car une grande partie de ces miserables a moitie affames furent victimes d'une maladie semblable au cholera. Ce dernier fleau fit son apparition en octobre 1865, comme nous faisions nos preparatifs pour un voyage a l'interieur. L'epidemie se fit cruellement sentir. Tous ceux qui avaient souffert de l'insuffisance de nourriture ou de sa qualite inferieure devinrent aisement la proie du fleau; un bien petit nombre de ceux qui furent atteints en rechapperent. Pendant notre residence a Massowah, cinq membres de la petite communaute d'Europeens moururent; deux furent frappes d'apoplexie, deux s'eteignirent de faiblesse, et un autre mourut du cholera. Je ne soignai aucun de ces malades. Le pacha lui-meme fut plusieurs fois sur le point de mourir d'une grande faiblesse et d'une perte complete de forces dans les organes digestifs. Il fut gueri par des bains de mer pris a propos. Les Bedouins du Samhar, comme tous les sauvages bigots et ignorants, ont une grande confiance dans les charmes, les amulettes et les exorcismes. L'homme qui exerce la medecine est generalement age; c'est un cheik, respectable voyant, grand belitre a la mine beate. Sa prescription habituelle consiste a ecrire quelques ligues du Koran sur un morceau de parchemin, puis il en lave l'encre avec de l'eau, qu'il fait boire an malade. D'autres fois, le passage est ecrit sur un petit carre de cuir rouge et applique sur le siege de la maladie. Le _mullah_ est un rival du cheik, bien qu'il s'applique aussi l'entiere efficacite des Paroles de la Vache revelee, il opere plus rapidement son traitement en crachant plusieurs fois sur la personne malade, ayant soin, entre chaque expectoration, de marmotter des prieres favorables pour chasser le malin esprit, qui, s'il n'avait ete combattu auparavant, essayerait d'empecher l'effet bienfaisant du crachat. Massowain se flatte eu outre d'avoir un praticien _selon la formule_, dans la personne d'un vieux bashi-bozouk. Bien que superieur en intelligence au cheik et au mullah, ses connaissances medicales sont bien restreintes. Il possede quelques remedes qui lui out ete donnes par des voyageurs; mais comme il ignore completement leurs proprietes et la quantite voulue a employer, aussi les garde-t-il fort sagement sur une etagere, pour la grande admiration des indigenes, et fait usage de quelques simples avec lesquelles, s'il n'opere pas de merveilleuses cures, du moins il ne fait pas de mal. Notre _confrere_ n'est pas beaucoup recherche, quoiqu'il en impose a la credulite des gens du pays. Lorsque nous nous sommes rencontres en _consultation_, il a toujours temoigne une grande modestie, reconnaissant parfaitement son ignorance. Massowah, ainsi que je l'ai deja constate, est batie sur un rocher de corail. La plus grande partie de la cote est formee de pareils rochers, qui s'elevent en falaises quelquefois a la hauteur de 30 pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin dans les terres[12], les rochers volcaniques commencent a se montrer, semes de tout cote et comme jetes negligemment sur la plaine sablonneuse; d'abord isoles et comme servant de limite dans les champs, ils se rapprochent bientot, croissant en nombre et en hauteur, jusqu'a ce qu'ils atteignent la montagne elle-meme, ou chaque pierre atteste sa provenance volcanique. La flore de ce pays est peu variee et appartient, sauf quelques rares exceptions, a la famille des legumineuses.--Plusieurs varietes d'antilopes rodent dans le desert. Les perdrix, les pigeons et quelques especes de palmipedes y arrivent en grand nombre a certaines saisons de l'annee. A part ces derniers, on ne rencontre aucun autre animal utile a l'homme. Les principaux hotes de ces contrees sont les hyenes, les serpents, les scorpions et une quantite innombrable d'insectes. Nous demeurames a Massowah du 23 juillet 1864 au 8 aout 1865, date de notre depart pour l'Egypte, ou nous allions dans le but de recevoir des instructions, lorsque nous recumes une lettre de l'empereur Theodoros. Massowah ne nous offrait aucune attraction; la chaleur etait si intense parfois, que nous ne pouvions pas respirer; nous soupirions ardemment apres notre retour a Aden et aux Indes, car nous avions abandonne tout espoir de faire accepter notre mission par l'empereur d'Abyssinie. Aucune peine n'avait ete epargnee, aucun obstacle ne s'etait presente qu'on n'eut essaye de le vaincre, aucune chance possible pour obtenir des informations sur l'etat des prisonniers ou pour les secourir n'avait ete negligee. Tous les moyens avaient ete employes pour persuader l'obstine monarque de reclamer la lettre qu'il affirmait etre si desireux de recevoir. Le jour meme de notre arrivee a Massowah, nous avions fait tous nos efforts pour engager des messagers a partir pour la cour abyssinienne et informer Sa Majeste ethiopienne, que des officiers etaient arrives a la cote, porteurs d'une lettre de Sa Majeste la reine d'Angleterre. Mais telle etait la crainte du nom de Theodoros, que ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultes et sur la promesse d'une large retribution, que nous pumes decider quelques personnes a accepter cette mission. Le soir du 24, le lendemain de notre arrivee, nos messagers partirent charges de remettre a l'Abouna et a l'empereur des lettres du patriarche et de M. Rassam. Nos envoyes promirent d'etre de retour avant la fin du mois. M. Rassam, dans sa lettre a l'empereur Theodoros, l'informait fort convenablement qu'il etait arrive a Massowah le jour precedent, porteur d'une lettre de Sa Majeste la reine d'Angleterre a l'adresse de Sa Majeste l'empereur Theodoros, et qu'il desirait la remettre en main propre. Il l'informait egalement qu'il attendait la reponse a Massowah, et qu'il desirait, si Sa Majeste voulait qu'il l'apportat lui-meme, qu'on lui fournit une escorte sure. Toutefois il laissait le choix a Theodoros de faire prendre la lettre ou de renvoyer les prisonniers accompagnes d'une personne digne de confiance, a laquelle on delivrerait la lettre de la reine d'Angleterre. Il terminait en avertissant Sa Majeste que son ambassade a la reine Victoria avait ete agreee, et que si elle atteignait la cote avant le depart de M. Rassam pour Aden, il prendrait toutes les mesures necessaires pour qu'elle parvint en Angleterre en surete. Un mois, six semaines, deux mois s'ecoulerent dans l'attente incessante du retour de nos messagers. Toutes les suppositions furent epuisees. Peut-etre, disait-on, les messagers n'ont pu arriver; il est possible que le roi les ait retenus; peut-etre ont-ils perdu ce qui leur avait ete remis, en traversant quelque riviere, etc., etc. Mais comme aucune nouvelle positive ne pouvait etre obtenue sur l'exacte condition des captifs, il etait impossible de rester plus longtemps dans un tel etat d'incertitude. Cependant M. Rassam tenta encore une fois d'expedier de nouveaux messagers, non sans de grandes difficultes, leur remettant une copie de sa lettre du 24 juillet, accompagnee d'une note explicative. D'un autre cote, des envoyes secrets etaient en meme temps expedies an camp de l'empereur, pour s'informer du traitement subi par les captifs, ainsi que dans differentes parties du pays, d'ou nous supposions qu'il etait possible d'obtenir quelques renseignements. Peu de temps apres, ayant reussi a nous assurer du nom de quelques-uns des _gens de Gaffat_ qui avaient ete autrefois en relation avec le capitaine Cameron, nous leur ecrivimes une lettre en anglais, en francais et en allemand, ne sachant quelle langue ils parlaient, les suppliant de nous informer quelles mesures il y aurait a prendre afin d'obtenir l'elargissement des prisonniers. Nous attendimes encore sur cette plage deserte de Massowah, esperant toujours cette reponse tant desiree; rien n'arriva, mais le jour de Noel nous recumes quelques lignes de MM. Flad et Schimper, les deux Europeens auxquels nous avions ecrit. Ils nous informaient tous les deux, que les infortunes qui avaient fondu sur les Europeens etaient dues a ce qu'il n'avait pas ete repondu a la lettre de l'empereur, et ils suppliaient M. Rassam d'envoyer au plus tot la lettre qu'il avait apportee pour Sa Majeste. Cependant M. Rassam pensait qu'il n'etait pas convenable que le gouvernement britannique forcat l'empereur a recevoir une lettre signee par la reine d'Angleterre, lorsque ce dernier, par son refus constant de prendre connaissance de cette susdite lettre, montrait clairement que ses dispositions etaient changees et qu'il ne s'en souciait plus. Sur ces entrefaites arriverent quelques serviteurs des prisonniers, porteurs de lettres de leurs maitres; d'autres personnes avaient ete expediees de Massowah et des lettres, des provisions, de l'argent etaient ainsi regulierement envoyes aux captifs qui, en retour, nous informaient de leur etat et des faits et gestes de l'empereur. Notre presence a Massowah n'avait pas eu peut-etre une grande importance politique; cependant sans les secours et l'argent que nous envoyames aux prisonniers, leur misere aurait ete decuplee, si meme ils n'avaient pas succombe aux privations et aux souffrances. Les amis des captifs et le public lui-meme, presque partout, sans tenir compte des efforts faits par M. Bassam pour accomplir sa mission, et des grandes difficultes qu'il avait rencontrees, attribuaient le manque de reussite a l'inactivite du representant de l'Angleterre. Plusieurs conseils furent donnes, quelques-uns furent suivis, mais on n'obtint aucun resultat. Le bruit circulait que l'une des raisons de Sa Majeste pour ne pas nous donner une reponse, c'etait que notre mission n'avait pas une importance suffisante, et qu'il se regardait comme offense et ne consentirait jamais a nous reconnaitre. Pour obvier a cette difficulte, en fevrier 1865, le gouvernement decida d'adjoindre a notre ambassade an autre officier militaire; ainsi que les journaux de cette epoque le rapportaient, on esperait obtenir beaucoup de ces nouvelles demarches. En consequence le lieutenant Prideaux, du corps de reserve de Sa Majeste Britannique a Bombay, arriva en mai a Massowah. Comme ou devait s'y attendre, sa presence sur la cote n'eut aucune influence sur l'esprit de Theodoros. Le seul avantage que nous acquimes par sa presence a la mission, ce fut d'avoir un agreable compagnon, qui fut ainsi condamne a passer avec moi, dans une tente, sur le rivage de la mer, les mois les plus chauds de l'annee, dans le brulant climat de Massowah. Plusieurs mois s'ecoulerent; toujours point de reponse. La condition des prisonniers etait des plus precaires; c'etait avec beaucoup d'apprehension qu'ils voyaient venir une autre saison de pluie. Leurs lettres etaient desesperees, et bien que nous eussions fait tous nos efforts pour leur fournir de l'argent et un peu de confort, cependant la distance et la rebellion de quelques provinces du pays, nous rendirent impossible de les approvisionner selon leurs besoins. A la fin de mars, nous nous determinames a tenter un dernier effort, et a demander notre rappel si la chose echouait. Nous avions entendu raconter par Samuel, comment il avait ete mele a cette affaire, et nous savions qu'il jouissait sous quelque rapport de la confiance de son maitre. Des que nous l'eumes informe que nous desirions faire parvenir une lettre, il nous assura qu'avant quarante jours nous aurions une reponse. Encore une fois nos esperances se reveillerent et nous crumes a une reussite. Les quarante jours s'ecoulerent, puis deux, puis trois mois et nous n'entendimes parler de rien. Il semblait qu'une fatalite atteignit tous nos messagers; quelle que fut la classe a laquelle ils appartinssent, simples paysans, serviteurs du naib, ou attaches a la cour de Theodoros, le resultat etait toujours le meme, non-seulement ils ne rapportaient aucune reponse, mais nous ne les revoyions plus. Le temps designe pour la mission de M. Rassam a Massowah etant passe, sans avoir donne aucun resultat satisfaisant, il fut decide a la fin que l'on recourrait a un autre moyen. Au mois de fevrier 1865, un Cophte, Abdul Melak, se presenta an consulat de Jeddah, pretendant arriver d'Abyssinie porteur d'un message de l'Abouna an consul general anglais en Egypte. Il affirmait que s'il obtenait du consul general une declaration par laquelle on s'engagerait, si l'empereur relachait les prisonniers, a ne pas poursuivre l'offense qui avait ete faite a la nation anglaise, l'Abouna de son cote se faisait fort d'obtenir la liberation des prisonniers et garantissait leur securite. Cet imposteur, qui n'avait jamais ete en Abyssinie, donna des details si etonnants qu'il en imposa completement an conseil de Jeddah et au consul general. Le fait cependant qu'il pretendait avoir traverse Massowah sans se presenter a M. Rassam, etait deja suspect; si ces messieurs avaient possede les plus legeres connaissances sur l'Abyssinie, ils auraient decouvert la supercherie, lorsque le soi-disant delegue acheta quelques presents _convenables_ pour l'Abouna, avant de partir pour sa mission. En Abyssinie, le tabac est regarde comme impur par les pretres; aucun d'eux ne fume, et en admettant meme, que dans sa vie privee, l'Abouna eut de temps en temps quelque faiblesse pour ce vegetal, toutefois il aurait pris grand soin de garder la chose aussi secrete que possible. Ainsi lui presenter une pipe d'ambre aurait ete une insulte gratuite faite a un homme, qui etait suppose devoir rendre un service important. C'etait la marque la plus irrecusable d'un manque complet de connaissance des usages des pretres d'Abyssinie. Cependant on fit partir cet homme, qui vecut plusieurs mois parmi les tribus arabes, situees entre Kassala et Metemma, protege par le certificat qui le declarait ambassadeur et le recommandait a la protection des tribus qu'il traversait. Nous le rencontrames non loin de Kassala. Il confessa la trahison dont il s'etait rendu coupable, et fut tout rejoui en apprenant que nous n'avions pas l'intention d'en appeler aux autorites turques pour le faire prisonnier. Le gouvernement decida enfin de nous rappeler et designa pour nous remplacer M. Palgrave, le voyageur arabe si distingue. Au commencement de juillet, nous fimes une courte excursion dans le pays d'Habab, situe au nord de Massowah; a notre retour nous rencontrames dans le desert de Chab des parents du naib, qui nous informerent qu'Ibrahim (de la famille de Samuel) etait de retour avec une reponse de Sa Majeste et qu'il nous attendait impatiemment; que nos premiers messagers avaient obtenu l'autorisation de partir; mais ce qui etait encore plus rejouissant, c'etait la nouvelle apportee par eux que Theodoros, par egard pour nous, avait relache le consul Cameron et ses compagnons de captivite. Le 12 juillet, Ibrahim arriva. Il nous donna de nombreux details touchant l'elargissement du consul; recit qui fut confirme quelques jours apres par un ami de ce dernier ainsi que par nos premiers delegues. Je crois, d'apres ce que j'ai appris plus tard, que Theodoros fut le premier auteur du mensonge, eu donnant ordre a ses officiers, publiquement et en presence des messagers, de delivrer de ses fers le consul Cameron. Seulement les messagers ajouterent d'eux-memes a ceci, qu'ils avaient vu le consul Cameron _apres_ son elargissement. La reponse que Theodoros a la fin accordait a toutes nos demandes repetees, n'etait ni courtoise, ni meme polie; elle n'etait ni scellee, ni signee. Il nous ordonnait de partir par la route longue et malsaine du Soudan, et arrives a Metemma, il nous ordonnait de l'informer de notre presence, afin qu'il nous fournit une escorte. Nous ne fimes pas du tout ce que nous disait la lettre. Cette lettre semblait plutot l'oeuvre d'un fou, que d'un etre raisonnable. J'en choisis quelques extraits comme curiosite dans son genre. Il disait: "L'Abouna Salama, un juif nomme Kokab (M. Stern), et un autre appele consul Cameron (envoye par vous) sont la cause que je ne vous ai pas ecrit en mon nom. Je les ai traites avec honneur et avec amitie dans ma capitale. Et lorsque je les traitais ainsi en ami et que je m'efforcais de cultiver l'amitie de la reine d'Angleterre, ils m'ont trahi. "Plowden et Johannes (John Bell), qui etaient aussi Anglais, out ete tues dans mon pays. Par le pouvoir que j'ai recu de Dieu, j'ai venge leur mort sur leurs meurtriers. A cause de cela les trois personnages deja nommes abuserent de cela et me denoncerent comme meurtrier moi-meme. Ce Cameron, (qui s'appelle consul) se presenta a moi comme serviteur de la reine d'Angleterre. Je lui fis present d'une robe d'honneur de mon pays et lui fournis les provisions de son voyage. Je lui demandai de me mettre en relation d'amitie avec sa reine. "Lorsqu'il partit pour sa mission, il alla sejourner quelque temps parmi les Turcs, puis revint vers moi. "Je lui demandai alors des nouvelles de la lettre que j'avais envoyee par son entremise a la reine d'Angleterre. Il me repondit qu'il n'avait aucune connaissance de cette lettre. Qu'ai-je fait, je vous le demande, pour qu'ils me haissent et me traitent de la sorte? Par le pouvoir de Dieu, mon Createur, je garde le silence." Sur ces entrefaites, le steamer _Victoria_ arriva a Massowah le 23 juillet; nous n'avions encore recu aucune lettre du consul Cameron ni des autres captifs. Par le _Victoria_ nous fumes informes que M. Rassam etait rappele et que M. Palgrave le remplacait. Mais les choses avaient soudainement change et M. Rassam ne pouvait qu'en referer au gouvernement pour de nouvelles instructions. Nous partimes alors pour l'Egypte, ou nous arrivames le 5 septembre. Par l'intermediaire du consul general de Sa Majeste, le gouvernement avait appris que nous avions recu une lettre de Theodoros, nous accordant la permission d'entrer en Abyssinie; que la lettre manquait de courtoisie et n'etait pas signee; que le consul Cameron avait ete mis en liberte, et, bien que M. Cameron eut toujours insiste aupres de nous pour que nous ne partissions pas pour l'interieur de l'Abyssinie sans un sauf-conduit, nous dumes promptement partir, le gouvernement considerant la chose comme opportune. On donna ordre a M. Palgrave de rester et a M. Rassam, son compagnon, de partir; une certaine somme nous fut remise pour des presents; des lettres du gouverneur du Soudan furent obtenues; et les provisions et les objets necessaires au voyage etant achetes, nous retournames a Massowah ou nous arrivames le 25 septembre. La nous apprimes que des envoyes des prisonniers etaient arrives; qu'ils avaient ete pris par des soldats; et qu'ils avaient rapporte verbalement que, loin d'avoir ete relaches, les captifs avaient vu de nouvelles chaines s'ajouter aux premieres. Comme nous ne pouvions trouver personne pour nous accompagner a travers le desert du Soudan, (le climat en etant tres-malsain a cette epoque de l'annee, nous etions an milieu d'octobre), nous pensames qu'il etait convenable d'aller a Aden, afin d'obtenir des informations exactes sur les lettres des captifs ainsi que sur leur condition actuelle. La nous tinmes conseil avec le representant politique de ce poste sur la convenance de condescendre a la requete de l'empereur, vu l'aspect nouveau et tout different sous lequel se presentaient les choses. Quoique le capitaine Cameron, dans toutes ses premieres lettres, eut constamment insiste aupres de nous pour nous engager a ne pas entrer en Abyssinie, toutefois dans le dernier billet recu il nous suppliait de venir tout de suite; que si nous condescendions a ce desir nous aurions la preuve des grands perils que couraient les prisonniers. Le resident politique alors, prenant en consideration le