The Project Gutenberg EBook of L'Īle Des Pingouins, by Anatole France Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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J'y travaille assidument, sans me laisser rebuter par des difficultes frequentes et qui, parfois, semblent insurmontables. J'ai creuse la terre pour y decouvrir les monuments ensevelis de ce peuple. Les premiers livres des hommes furent des pierres. J'ai etudie les pierres qu'on peut considerer comme les annales primitives des Pingouins. J'ai fouille sur le rivage de l'ocean un tumulus inviole; j'y ai trouve, selon la coutume, des haches de silex, des epees de bronze, des monnaies romaines et une piece de vingt sous a l'effigie de Louis- Philippe 1er, roi des Francais. Pour les temps historiques, la chronique de Johannes Talpa, religieux du monastere de Beargarden, me fut d'un grand secours. Je m'y abreuvai d'autant plus abondamment qu'on ne decouvre point d'autre source de l'histoire pingouine dans le haut moyen age. Nous sommes plus riches a partir du XIIIe siecle, plus riches et non plus heureux. Il est extremement difficile d'ecrire l'histoire. On ne sait jamais au juste comment les choses se sont passees; et l'embarras de l'historien s'accroit avec l'abondance des documents. Quand un fait n'est connu que par un seul temoignage, on l'admet sans beaucoup d'hesitation. Les perplexites commencent lorsque les evenements sont rapportes par deux ou plusieurs temoins; car leurs temoignages sont toujours contradictoires et toujours inconciliables. Sans doute les raisons scientifiques de preferer un temoignage a un autre sont parfois tres fortes. Elles ne le sont jamais assez pour l'emporter sur nos passions, nos prejuges, nos interets, ni pour vaincre cette legerete d'esprit commune a tous les hommes graves. En sorte que nous presentons constamment les faits d'une maniere interessee ou frivole. J'allai confier a plusieurs savants archeologues et paleographes de mon pays et des pays etrangers les difficultes que j'eprouvais a composer l'histoire des Pingouins. J'essuyai leurs mepris. Ils me regarderent avec un sourire de pitie qui semblait dire: "Est-ce que nous ecrivons l'histoire, nous? Est-ce que nous essayons d'extraire d'un texte, d'un document, la moindre parcelle de vie ou de verite? Nous publions les textes purement et simplement. Nous nous en tenons a la lettre. La lettre est seule appreciable et definie. L'esprit ne l'est pas; les idees sont des fantaisies. Il faut etre bien vain pour ecrire l'histoire: il faut avoir de l'imagination." Tout cela etait dans le regard et le sourire de nos maitres en paleographie, et leur entretien me decourageait profondement. Un jour qu'apres une conversation avec un sigillographe eminent, j'etais plus abattu encore que d'habitude, je fis soudain cette reflexion, je pensai: "Pourtant, il est des historiens; la race n'en est point entierement disparue. On en conserve cinq ou six a l'Academie des sciences morales. Ils ne publient pas de textes; ils ecrivent l'histoire. Ils ne me diront pas, ceux-la, qu'il faut etre vain pour se livrer a ce genre de travail. Cette idee releva mon courage. Le lendemain (comme on dit, ou l'_en demain_, comme on devrait dire), je me presentai chez l'un d'eux, vieillard subtil. --Je viens, monsieur, lui dis-je, vous demander les conseils de votre experience. Je me donne grand mal pour composer une histoire, et je n'arrive a rien. Il me repondit en haussant les epaules: --A quoi bon, mon pauvre monsieur, vous donner tant de peine, et pourquoi composer une histoire, quand vous n'avez qu'a copier les plus connues, comme c'est l'usage? Si vous avez une vue nouvelle, une idee originale, si vous presentez les hommes et les choses sous un aspect inattendu, vous surprendrez le lecteur. Et le lecteur n'aime pas a etre surpris. Il ne cherche jamais dans une histoire que les sottises qu'il sait deja. Si vous essayez de l'instruire, vous ne ferez que l'humilier et le facher. Ne tentez pas de l'eclairer, il criera que vous insultez a ses croyances. "Les historiens se copient les uns les autres. Ils s'epargnent ainsi de la fatigue et evitent de paraitre outrecuidants. Imitez-les et ne soyez pas original. Un historien original est l'objet de la defiance, du mepris et du degout universels. "Croyez-vous, monsieur, ajouta-t-il, que je serais considere, honore comme je suis, si j'avais mis dans mes livres d'histoire des nouveautes? Et qu'est-ce que les nouveautes? Des impertinences. Il se leva. Je le remerciai de son obligeance et gagnai la porte, il me rappela: --Un mot encore. Si vous voulez que votre livre soit bien accueilli, ne negligez aucune occasion d'y exalter les vertus sur lesquelles reposent les societes: le devouement a la richesse, les sentiments pieux, et specialement la resignation du pauvre, qui est le fondement de l'ordre. Affirmez, monsieur, que les origines de la propriete, de la noblesse, de la gendarmerie seront traitees dans votre histoire avec tout le respect que meritent ces institutions. Faites savoir que vous admettez le surnaturel quand il se presente. A cette condition, vous reussirez dans la bonne compagnie. J'ai medite ces judicieuses observations et j'en ai tenu le plus grand compte. Je n'ai pas a considerer ici les pingouins avant leur metamorphose. Ils ne commencent a m'appartenir qu'au moment ou ils sortent de la zoologie pour entrer dans l'histoire et dans la theologie. Ce sont bien des pingouins que le grand saint Mael changea en hommes, encore faut-il s'en expliquer, car aujourd'hui le terme pourrait preter a la confusion. Nous appelons pingouin, en francais, un oiseau des regions arctiques appartenant a la famille des alcides; nous appelons manchot le type des spheniscides, habitant les mers antarctiques. Ainsi fait, par exemple, M. G. Lecointe, dans sa relation du voyage de la _Belgica_ [Note: G. Lecointe, _Au pays des manchots_. Bruxelles, 1904, in-8 deg..]: "De tous les oiseaux qui peuplent le detroit de Gerlache, dit-il, les manchots sont certes les plus interessants. Ils sont parfois designes, mais improprement, sous le nom de pingouins du sud." Le docteur J.-B. Charcot affirme au contraire que les vrais et les seuls pingouins sont ces oiseaux de l'antarctique, que nous appelons manchots, et il donne pour raison qu'ils recurent des Hollandais, parvenus, en 1598, au cap Magellan, le nom de _pinguinos_, a cause sans doute de leur graisse. Mais si les manchots s'appellent pingouins, comment s'appelleront desormais les pingouins? Le docteur J.-B. Charcot ne nous le dit pas et il n'a pas l'air de s'en inquieter le moins du monde [Note: J.-B. Charcot, _Journal de l'expedition antarctique francaise_ 1903, 1905. Paris, in-8 deg..]. Eh bien! que ses manchots deviennent ou redeviennent pingouins, c'est a quoi il faut consentir. En les faisant connaitre il s'est acquis le droit de les nommer. Du moins qu'il permette aux pingouins septentrionaux de rester pingouins. Il y aura les pingouins du Sud et ceux du Nord, les antarctiques et les arctiques, les alcides ou vieux pingouins et les spheniscides ou anciens manchots. Cela embarrassera peut-etre les ornithologistes soucieux de decrire et de classer les palmipedes; ils se demanderont, sans doute, si vraiment un meme nom convient a deux familles qui sont aux deux poles l'une de l'autre et different par plusieurs endroits, notamment le bec, les ailerons et les pattes. Pour ce qui est de moi, je m'accommode fort bien de cette confusion. Entre mes pingouins et ceux de M. J.-B. Charcot, quelles que soient les dissemblances, les ressemblances apparaissent plus nombreuses et plus profondes. Ceux-ci comme ceux-la se font remarquer par un air grave et placide, une dignite comique, une familiarite confiante, une bonhomie narquoise, des facons a la fois gauches et solennelles. Les uns et les autres sont pacifiques, abondants en discours, avides de spectacles, occupes des affaires publiques et, peut-etre, un peu jaloux des superiorites. Mes hyperboreens ont, a vrai dire, les ailerons, non point squameux, mais couverts de petites pennes; bien que leurs jambes soient plantees un peu moins en arriere que celles des meridionaux ils marchent de meme, le buste leve la tete haute, en balancant le corps d'une aussi digne facon et leur bec sublime (_os sublime_) n'est pas la moindre cause de l'erreur ou tomba l'apotre, quand il les prit pour des hommes. * * * * * Le present ouvrage appartient, je dois le reconnaitre, au genre de la vieille histoire, de celle qui presente la suite des evenements dont le souvenir s'est conserve, et qui indique, autant que possible, les causes et les effets; ce qui est un art plutot qu'une science. On pretend que cette maniere de faire ne contente plus les esprits exacts et que l'antique Clio passe aujourd'hui pour une diseuse de sornettes. Et il pourra bien y avoir, a l'avenir, une histoire plus sure, une histoire des conditions de la vie, pour nous apprendre ce que tel peuple, a telle epoque, produisit et consomma dans tous les modes de son activite. Cette histoire sera, non plus un art, mais une science, et elle affectera l'exactitude qui manque a l'ancienne. Mais, pour se constituer, elle a besoin d'une multitude de statistiques qui font defaut jusqu'ici chez tous les peuples et particulierement chez les Pingouins. Il est possible que les nations modernes fournissent un jour les elements d'une telle histoire. En ce qui concerne l'humanite revolue, il faudra toujours se contenter, je le crains, d'un recit a l'ancienne mode. L'interet d'un semblable recit depend surtout de la perspicacite et de la bonne foi du narrateur. Comme l'a dit un grand ecrivain d'Alca, la vie d'un peuple est un tissu de crimes, de miseres et de folies. Il n'en va pas autrement de la Pingouinie que des autres nations; pourtant son histoire offre des parties admirables, que j'espere avoir mises sous un bon jour. Les Pingouins resterent longtemps belliqueux. Un des leurs, Jacquot le Philosophe, a depeint leur caractere dans un petit tableau de moeurs que je reproduis ici et que, sans doute, on ne verra pas sans plaisir: "Le sage Gratien parcourait la Pingouinie au temps des derniers Draconides. Un jour qu'il traversait une fraiche vallee ou les cloches des vaches tintaient dans l'air pur, il s'assit sur un banc au pied d'un chene, pres d'une chaumiere. Sur le seuil une femme donnait le sein a un enfant; un jeune garcon jouait avec un gros chien; un vieillard aveugle, assis au soleil, les levres entr'ouvertes, buvait la lumiere du jour. "Le maitre de la maison, homme jeune et robuste, offrit a Gratien du pain et du lait. "Le philosophe marsouin ayant pris ce repas agreste: "--Aimables habitants d'un pays aimable, je vous rends graces, dit-il. Tout respire ici la joie, la concorde et la paix. "Comme il parlait ainsi, un berger passa en jouant une marche sur sa musette. "--Quel est cet air si vif? demanda Gratien. "--C'est l'hymne de la guerre contre les Marsouins, repondit le paysan. Tout le monde le chante ici. Les petits enfants le savent avant que de parler. Nous sommes tous de bons Pingouins. "--Vous n'aimez pas les Marsouins? "--Nous les haissons. "--Pour quelle raison les haissez-vous? "--Vous le demandez? Les Marsouins ne sont-ils pas les voisins des Pingouins? "--Sans doute. "--Eh bien, c'est pour cela que les Pingouins haissent les Marsouins. "--Est-ce une raison? "--Certainement. Qui dit voisins dit ennemis. Voyez le champ qui touche au mien. C'est celui de l'homme que je hais le plus au monde. Apres lui mes pires ennemis sont les gens du village qui grimpe sur l'autre versant de la vallee, au pied de ce bois de bouleaux. Il n'y a dans cette etroite vallee, fermee de toutes parts, que ce village et le mien: ils sont ennemis. Chaque fois que nos gars rencontrent ceux d'en face, ils echangent des injures et des coups. Et vous voulez que les Pingouins ne soient pas les ennemis des Marsouins! Vous ne savez donc pas ce que c'est que le patriotisme? Pour moi, voici les deux cris qui s'echappent de ma poitrine: "Vivent les Pingouins! Mort aux Marsouins!" Durant treize siecles, les Pingouins firent la guerre a tous les peuples du monde, avec une constante ardeur et des fortunes diverses. Puis en quelques annees ils se degouterent de ce qu'ils avaient si longtemps aime et montrerent pour la paix une preference tres vive qu'ils exprimaient avec dignite, sans doute, mais de l'accent le plus sincere. Leurs generaux s'accommoderent fort bien de cette nouvelle humeur; toute leur armee, officiers, sous-officiers et soldats, conscrits et veterans, se firent un plaisir de s'y conformer; ce furent les gratte-papier, les rats de bibliotheque qui s'en plaignirent et les culs-de-jatte qui ne s'en consolerent pas. Ce meme Jacquot le Philosophe composa une sorte de recit moral dans lequel il representait d'une facon comique et forte les actions diverses des hommes; et il y mela plusieurs traits de l'histoire de son propre pays. Quelques personnes lui demanderent pourquoi il avait ecrit cette histoire contrefaite et quel avantage, selon lui, en recueillerait sa patrie. --Un tres grand, repondit le philosophe. Lorsqu'ils verront leurs actions ainsi travesties et depouillees de tout ce qui les flattait, les Pingouins en jugeront mieux et, peut-etre, en deviendront-ils plus sages. J'aurais voulu ne rien omettre dans cette histoire de tout ce qui peut interesser les artistes. On y trouvera un chapitre sur la peinture pingouine au moyen age, et, si ce chapitre est moins complet que je n'eusse souhaite, il n'y a point de ma faute, ainsi qu'on pourra s'en convaincre en lisant le terrible recit par lequel je termine cette preface. L'idee me vint, au mois de juin de la precedente annee, d'aller consulter sur les origines et les progres de l'art pingouin le regrette M. Fulgence Tapir, le savant auteur des _Annales universelles de la peinture, de la sculpture et de l'architecture_. Introduit dans son cabinet de travail, je trouvai, assis devant un bureau a cylindre, sous un amas epouvantable de papiers, un petit homme merveilleusement myope dont les paupieres clignotaient derriere des lunettes d'or. Pour suppleer au defaut de ses yeux, son nez allonge, mobile, doue d'un tact exquis, explorait le monde sensible. Par cet organe, Fulgence Tapir se mettait en contact avec l'art et la beaute. On observe qu'en France, le plus souvent, les critiques musicaux sont sourds et les critiques d'art aveugles. Cela leur permet le recueillement necessaire aux idees esthetiques. Croyez-vous qu'avec des yeux habiles a percevoir les formes et les couleurs dont s'enveloppe la mysterieuse nature, Fulgence Tapir se serait eleve, sur une montagne de documents imprimes et manuscrits, jusqu'au faite du spiritualisme doctrinal et aurait concu cette puissante theorie qui fait converger les arts de tous les pays et de tous les temps a l'institut de France, leur fin supreme? Les murs du cabinet de travail, le plancher, le plafond meme portaient des liasses debordantes, des cartons demesurement gonfles, des boites ou se pressait une multitude innombrable de fiches, et je contemplai avec une admiration melee de terreur les cataractes de l'erudition pretes a se rompre. --Maitre, fis-je d'une voix emue, j'ai recours a votre bonte et a votre savoir, tous deux inepuisables. Ne consentiriez-vous pas a me guider dans mes recherches ardues sur les origines de l'art pingouin? --Monsieur, me repondit le maitre, je possede tout l'art, vous m'entendez, tout l'art sur fiches classees alphabetiquement et par ordre de matieres. Je me fais un devoir de mettre a votre disposition ce qui s'y rapporte aux Pingouins. Montez a cette echelle et tirez cette boite que vous voyez la-haut. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin. J'obeis en tremblant. Mais a peine avais-je ouvert la fatale boite que des fiches bleues s'en echapperent et, glissant entre mes doigts, commencerent a pleuvoir. Presque aussitot, par sympathie, les boites voisines s'ouvrirent et il en coula des ruisseaux de fiches roses, vertes et blanches, et de proche en proche, de toutes les boites les fiches diversement colorees se repandirent en murmurant comme, en avril, les cascades sur le flanc des montagnes. En une minute elles couvrirent le plancher d'une couche epaisse de papier. Jaillissant de leurs inepuisables reservoirs avec un mugissement sans cesse grossi, elles precipitaient de seconde en seconde leur chute torrentielle. Baigne jusqu'aux genoux, Fulgence Tapir, d'un nez attentif, observait le cataclysme; il en reconnut la cause et palit d'epouvante. --Que d'art! s'ecria-t-il. Je l'appelai, je me penchai pour l'aider a gravir l'echelle qui pliait sous l'averse. Il etait trop tard. Maintenant, accable, desespere, lamentable, ayant perdu sa calotte de velours et ses lunettes d'or, il opposait en vain ses bras courts au flot qui lui montait jusqu'aux aisselles. Soudain une trombe effroyable de fiches s'eleva, l'enveloppant d'un tourbillon gigantesque. Je vis durant l'espace d'une seconde dans le gouffre le crane poli du savant et ses petites mains grasses, puis l'abime se referma, et le deluge se repandit sur le silence et l'immobilite. Menace moi-meme d'etre englouti avec mon echelle, je m'enfuis a travers le plus haut carreau de la croisee. Quiberon, 1er septembre 1907. L'ILE DES PINGOUINS LIVRE PREMIER LES ORIGINES CHAPITRE PREMIER VIE DE SAINT MAEL Mael, issu d'une famille royale de Cambrie, fut envoye des sa neuvieme annee dans l'abbaye d'Yvern, pour y etudier les lettres sacrees et profanes. A l'age de quatorze ans, il renonca a son heritage et fit voeu de servir le Seigneur. Il partageait ses heures, selon la regle, entre le chant des hymnes, l'etude de la grammaire et la meditation des verites eternelles. Un parfum celeste trahit bientot dans le cloitre les vertus de ce religieux. Et lorsque le bien heureux Gal, abbe d'Yvern, trepassa de ce monde en l'autre, le jeune Mael lui succeda dans le gouvernement du monastere. Il y etablit une ecole, une infirmerie, une maison des hotes, une forge, des ateliers de toutes sortes et des chantiers pour la construction des navires, et il obligea les religieux a defricher les terres alentour. Il cultivait de ses mains le jardin de l'abbaye, travaillait les metaux, instruisait les novices, et sa vie s'ecoulait doucement comme une riviere qui reflete le ciel et feconde les campagnes. Au tomber du jour, ce serviteur de Dieu avait coutume de s'asseoir sur la falaise, a l'endroit qu'on appelle encore aujourd'hui la chaise de saint Mael. A ses pieds, les rochers, semblables a des dragons noirs, tout velus d'algues vertes et de goemons fauves, opposaient a l'ecume des lames leurs poitrails monstrueux. Il regardait le soleil descendre dans l'ocean comme une rouge hostie qui de son sang glorieux empourprait les nuages du ciel et la cime des vagues. Et le saint homme y voyait l'image du mystere de la Croix, par lequel le sang divin a revetu la terre d'une pourpre royale. Au large, une ligne d'un bleu sombre marquait les rivages de l'ile de Gad, ou sainte Brigide, qui avait recu le voile de saint Malo, gouvernait un monastere de femmes. Or, Brigide, instruite des merites du venerable Mael, lui fit demander, comme un riche present, quelque ouvrage de ses mains. Mael fondit pour elle une clochette d'airain et, quand elle fut achevee, il la benit et la jeta dans la mer. Et la clochette alla sonnant vers le rivage de Gad, ou sainte Brigide, avertie par le son de l'airain sur les flots, la recueillit pieusement, et, suivie de ses filles, la porta en procession solennelle, au chant des psaumes, dans la chapelle du moustier. Ainsi le saint homme Mael marchait de vertus en vertus. Il avait deja parcouru les deux tiers du chemin de la vie, et il esperait atteindre doucement sa fin terrestre au milieu de ses freres spirituels, lorsqu'il connut a un signe certain que la sagesse divine en avait decide autrement et que le Seigneur l'appelait a des travaux moins paisibles mais non moindres en merite. CHAPITRE II VOCATION APOSTOLIQUE DE SAINT MAEL Un jour qu'il allait, meditant, au fond d'une anse tranquille a laquelle des rochers allonges dans la mer faisaient une digue sauvage, il vit une auge de pierre qui nageait comme une barque sur les eaux. C'etait dans une cuve semblable que saint Guirec, le grand saint Colomban et tant de religieux d'Ecosse et d'Irlande etaient alles evangeliser l'Armorique. Naguere encore, sainte Avoye, venue d'Angleterre, remontait la riviere d'Auray dans un mortier de granit rose ou l'on mettra plus tard les enfants pour les rendre forts; saint Vouga passait d'Hibernie en Cornouailles sur un rocher dont les eclats, conserves a Penmarch, gueriront de la fievre les pelerins qui y poseront la tete; saint Samson abordait la baie du mont Saint-Michel dans une cuve de granit qu'on appellera un jour l'ecuelle de saint Samson. C'est pourquoi, a la vue de cette auge de pierre, le saint homme Mael comprit que le Seigneur le destinait a l'apostolat des paiens qui peuplaient encore le rivage et les iles des Bretons. Il remit son baton de frene au saint homme Budoc, l'investissant ainsi du gouvernement de l'abbaye. Puis, muni d'un pain, d'un baril d'eau douce et du livre des Saints Evangiles, il entra dans l'auge de pierre, qui le porta doucement a l'ile d'Hoedic. Elle est perpetuellement battue des vents. Des hommes pauvres y pechent le poisson entre les fentes des rochers et cultivent peniblement des legumes dans des jardins pleins de sable et de cailloux, abrites par des murs de pierres seches et des haies de tamaris. Un beau figuier s'elevait dans un creux de l'ile et poussait au loin ses branches. Les habitants de l'ile l'adoraient. Et le saint homme Mael leur dit: --Vous adorez cet arbre parce qu'il est beau. C'est donc que vous etes sensibles a la beaute. Or, je viens vous reveler la beaute cachee. Et il leur enseigna l'Evangile. Et, apres les avoir instruits, il les baptisa par le sel et par l'eau. Les iles du Morbihan etaient plus nombreuses en ce temps-la qu'aujourd'hui. Car, depuis lors, beaucoup se sont abimees dans la mer. Saint Mael en evangelisa soixante. Puis, dans son auge de granit, il remonta la riviere d'Auray. Et apres trois heures de navigation il mit pied a terre devant une maison romaine. Du toit s'elevait une fumee legere. Le saint homme franchit le seuil sur lequel une mosaique representait un chien, les jarrets tendus et les babines retroussees. Il fut accueilli par deux vieux epoux, Marcus Combabus et Valeria Moerens, qui vivaient la du produit de leurs terres. Autour de la cour interieure regnait un portique dont les colonnes etaient peintes en rouge depuis la base jusqu'a mi-hauteur. Une fontaine de coquillages s'adossait au mur et sous le portique s'elevait un autel, avec une niche ou le maitre de cette maison avait depose de petites idoles de terre cuite, blanchies au lait de chaux. Les unes representaient des enfants ailes, les autres Apollon ou Mercure, et plusieurs etaient en forme d'une femme nue qui se tordait les cheveux. Mais le saint homme Mael, observant ces figures, decouvrit parmi elles l'image d'une jeune mere tenant un enfant sur ses genoux. Aussitot il dit, montrant cette image: --Celle-ci est la Vierge, mere de Dieu. Le poete Virgile l'annonca en carmes sibyllins avant qu'elle ne fut nee, et, d'une voix angelique, il chanta _Jam redit et virgo_. Et l'on fit d'elle dans la gentilite des figures prophetiques telles que celle-ci, que tu as placee, o Marcus, sur cet autel. Et sans doute elle a protege tes lares modiques. C'est ainsi que ceux qui observent exactement la loi naturelle se preparent a la connaissance des verites revelees. Marcus Combabus et Valeria Moerens, instruits par ce discours, se convertirent a la foi chretienne. Ils recurent le bapteme avec leur jeune affranchie, Caelia Avitella, qui leur etait plus chere que la lumiere de leurs yeux. Tous leurs colons renoncerent au paganisme et furent baptises le meme jour. Marcus Combabus, Valeria Moerens et Caelia Avitella menerent depuis lors une vie pleine de merites. Ils trepasserent dans le Seigneur et furent admis au canon des saints. Durant trente-sept annees encore, le bienheureux Mael evangelisa les paiens de l'interieur des terres. Il eleva deux cent dix-huit chapelles et soixante-quatorze abbayes. Or, un certain jour, en la cite de Vannes, ou il annoncait l'Evangile, il apprit que les moines d'Yvern s'etaient relaches en son absence de la regle de saint Gal. Aussitot, avec le zele de la poule qui rassemble ses poussins, il se rendit aupres de ses enfants egares. Il accomplissait alors sa quatre-vingt-dix-septieme annee; sa taille s'etait courbee, mais ses bras restaient encore robustes et sa parole se repandait abondamment comme la neige en hiver au fond des vallees. L'abbe Budoc remit a saint Mael le baton de frene et l'instruisit de l'etat malheureux ou se trouvait l'abbaye. Les religieux s'etaient querelles sur la date a laquelle il convenait de celebrer la fete de Paques. Les uns tenaient pour le calendrier romain, les autres pour le calendrier grec, et les horreurs d'un schisme chronologique dechiraient le monastere. Il regnait encore une autre cause de desordres. Les religieuses de l'ile de Gad, tristement tombees de leur vertu premiere, venaient a tout moment en barque sur la cote d'Yvern. Les religieux les recevaient dans le batiment des hotes et il en resultait des scandales qui remplissaient de desolation les ames pieuses. Ayant termine ce fidele rapport, l'abbe Budoc conclut en ces termes: --Depuis la venue de ces nonnes, c'en est fait de l'innocence et du repos de nos moines. --Je le crois volontiers, repondit le bienheureux Mael. Car la femme est un piege adroitement construit: on y est pris des qu'on l'a flaire. Helas! l'attrait delicieux de ces creatures s'exerce de loin plus puissamment encore que de pres. Elles inspirent d'autant plus le desir qu'elles le contentent moins. De la ce vers d'un poete a l'une d'elles: Presente je vous fuis, absente je vous trouve. Aussi voyons-nous, mon fils, que les blandices de l'amour charnel sont plus puissantes sur les solitaires et les religieux que sur les hommes qui vivent dans le siecle. Le demon de la luxure m'a tente toute ma vie de diverses manieres, et les plus rudes tentations ne me vinrent pas de la rencontre d'une femme, meme belle et parfumee. Elles me vinrent de l'image d'une femme absente. Maintenant encore, plein de jours et touchant a ma quatre-vingt-dix-huitieme annee, je suis souvent induit par l'Ennemi a pecher contre la chastete, du moins en pensee. La nuit, quand j'ai froid dans mon lit et que se choquent avec un bruit sourd mes vieux os glaces, j'entends des voix qui recitent le deuxieme verset du troisieme livre des Rois: _Dixerunt ergo et servi sui: Quaeramus domino nostro regi adolescentulam virginem, et stet coram rege et foveat eum, dormiatque in sinu suo, et calefaciat dominum nostrum regem._ Et le Diable me montre une enfant dans sa premiere fleur qui me dit:--Je suis ton Abilag; je suis ta Sunamite. O mon seigneur, fais-moi une place dans la couche. "Croyez-moi, ajouta le vieillard, ce n'est pas sans un secours particulier du Ciel qu'un religieux peut garder sa chastete de fait et d'intention. S'appliquant aussitot a retablir l'innocence et la paix dans le monastere, il corrigea le calendrier d'apres les calculs de la chronologie et de l'astronomie et le fit accepter par tous les religieux; il renvoya les filles dechues de sainte Brigide dans leur monastere; mais loin de les chasser brutalement, il les fit conduire a leur navire avec des chants de psaumes et de litanies. --Respectons en elles, disait-il, les filles de Brigide et les fiancees du Seigneur. Gardons-nous d'imiter les pharisiens qui affectent de mepriser les pecheresses. Il faut humilier ces femmes dans leur peche et non dans leur personne et leur faire honte de ce qu'elles ont fait et non de ce qu'elles sont: car elles sont des creatures de Dieu. Et le saint homme exhorta ses religieux a fidelement observer la regle de leur ordre: --Quand il n'obeit pas au gouvernail, leur dit-il, le navire obeit a l'ecueil. CHAPITRE III LA TENTATION DE SAINT MAEL Le bienheureux Mael avait a peine retabli l'ordre dans l'abbaye d'Yvern quand il apprit que les habitants de l'ile d'Hoedic, ses premiers catechumenes, et de tous les plus chers a son coeur, etaient retournes au paganisme et qu'ils suspendaient des couronnes de fleurs et des bandelettes de laine aux branches du figuier sacre. Le batelier qui portait ces douloureuses nouvelles exprima la crainte que bientot ces hommes egares ne detruisissent par le fer et par le feu la chapelle elevee sur le rivage de leur ile. Le saint homme resolut de visiter sans retard ses enfants infideles afin de les ramener a la foi et d'empecher qu'ils ne se livrassent a des violences sacrileges. Comme il se rendait a la baie sauvage ou son auge de pierre etait mouillee, il tourna ses regards sur les chantiers qu'il avait etablis trente ans auparavant, au fond de cette baie, pour la construction des navires, et qui retentissaient, a cette heure, du bruit des scies et des marteaux. A ce moment, le Diable qui ne se lasse jamais, sortit des chantiers, s'approcha du saint homme, sous la figure d'un religieux nomme Samson et le tenta en ces termes: --Mon pere, les habitants de l'ile d'Hoedic commettent incessamment des peches. Chaque instant qui s'ecoule les eloigne de Dieu. Ils vont bientot porter le fer et le feu dans la chapelle que vous avez elevee de vos mains venerables sur le rivage de l'ile. Le temps presse. Ne pensez- vous point que votre auge de pierre vous conduirait plus vite vers eux, si elle etait greee comme une barque, et munie d'un gouvernail, d'un mat et d'une voile; car alors vous seriez pousse par le vent. Vos bras sont robustes encore et propres a gouverner une embarcation. On ferait bien aussi de mettre une etrave tranchante a l'avant de votre auge apostolique. Vous etes trop sage pour n'en avoir pas eu deja l'idee. --Certes, le temps presse, repondit le saint homme. Mais agir comme vous dites, mon fils Samson, ne serait-ce pas me rendre semblable a ces hommes de peu de foi, qui ne se fient point au Seigneur? Ne serait-ce point mepriser les dons de Celui qui m'a envoye la cuve de pierre sans agres ni voilure? A cette question, le Diable, qui est grand theologien, repondit par cette autre question: --Mon pere, est-il louable d'attendre, les bras croises, que vienne le secours d'en haut, et de tout demander a Celui qui peut tout, au lieu d'agir par prudence humaine et de s'aider soi-meme? --Non certes, repondit le saint vieillard Mael, et c'est tenter Dieu que de negliger d'agir par prudence humaine. --Or, poussa le Diable, la prudence n'est-elle point, en ce cas-ci, de greer la cuve? --Ce serait prudence si l'on ne pouvait d'autre maniere arriver a point. --Eh! eh! votre cuve est-elle donc bien rapide? --Elle l'est autant qu'il plait a Dieu. --Qu'en savez-vous? Elle va comme la mule de l'abbe Budoc. C'est un vrai sabot. Vous est-il defendu de la rendre plus vite? --Mon fils, la clarte orne vos discours, mais ils sont tranchants a l'exces. Considerez que cette cuve est miraculeuse. --Elle l'est, mon pere. Une auge de granit qui flotte sur l'eau comme un bouchon de liege est une auge miraculeuse. Il n'y a point de doute. Qu'en concluez-vous? --Mon embarras est grand. Convient-il de perfectionner par des moyens humains et naturels une si miraculeuse machine? --Mon pere, si vous perdiez le pied droit et que Dieu vous le rendit, ce pied serait-il miraculeux? --Sans doute, mon fils. --Le chausseriez-vous? --Assurement. --Eh bien! si vous croyez qu'on peut chausser d'un soulier naturel un pied miraculeux, vous devez croire aussi qu'on peut mettre des agres naturels a une embarcation miraculeuse. Cela est limpide. Helas! pourquoi faut-il que les plus saints personnages aient leurs heures de langueur et de tenebres? On est le plus illustre des apotres de la Bretagne, on pourrait accomplir des oeuvres dignes d'une louange eternelle.... Mais l'esprit est lent et la main paresseuse! Adieu donc, mon pere! Voyagez a petites journees, et quand enfin vous approcherez des cotes d'Hoedic, vous regarderez fumer les ruines de la chapelle elevee et consacree par vos mains. Les paiens l'auront brulee avec le petit diacre que vous y avez mis et qui sera grille comme un boudin. --Mon trouble est extreme, dit le serviteur de Dieu, en essuyant de sa manche son front mouille de sueur. Mais, dis-moi, mon fils Samson, ce n'est point une petite tache que de greer cette auge de pierre. Et ne nous arrivera-t-il pas, si nous entreprenons une telle oeuvre, de perdre du temps loin d'en gagner. --Ah! mon pere, s'ecria le Diable, en un tour de sablier la chose sera faite. Nous trouverons les agres necessaires dans ce chantier que vous avez jadis etabli sur cette cote et dans ces magasins abondamment garnis par vos soins. J'ajusterai moi meme toutes les pieces navales. Avant d'etre moine, j'ai ete matelot et charpentier; et j'ai fait bien d'autres metiers encore. A l'ouvrage! Aussitot il entraine le saint homme dans un hangar tout rempli des choses necessaires a la navigation. --A vous cela, mon pere! Et il lui jette sur les epaules la toile, le mat, la corne et le gui. Puis, se chargeant lui-meme d'une etrave et d'un gouvernail avec la meche et la barre et saisissant un sac de charpentier plein d'outils, il court au rivage, tirant apres lui par sa robe le saint homme plie, suant et soufflant, sous le faix de la toile et des bois. CHAPITRE IV NAVIGATION DE SAINT MAEL SUR L'OCEAN DE GLACE Le Diable, s'etant trousse jusqu'aux aisselles, traina l'auge sur le sable et la grea en moins d'une heure. Des que le saint homme Mael se fut embarque, cette cuve, toutes voiles deployees, fendit les eaux avec une telle vitesse que la cote fut aussitot hors de vue. Le vieillard gouvernait au sud pour doubler le cap Land's End. Mais un courant irresistible le portait au sud-ouest. Il longea la cote meridionale de l'Irlande et tourna brusquement vers le septentrion. Le soir, le vent fraichit. En vain Mael essaya de replier la toile. La cuve fuyait eperdument vers les mers fabuleuses. A la clarte de la lune, les sirenes grasses du Nord, aux cheveux de chanvre, vinrent soulever autour de lui leurs gorges blanches et leurs croupes roses; et, battant de leurs queues d'emeraude la vague ecumeuse, elles chanterent en cadence: Ou cours-tu, doux Mael, Dans ton auge eperdue? Ta voile est gonflee Comme le sein de Junon Quand il en jaillit la Voie lactee. Un moment elles le poursuivirent, sous les etoiles, de leurs rires harmonieux. Mais la cuve fuyait plus rapide cent fois que le navire rouge d'un Viking. Et les petrels, surpris dans leur vol, se prenaient les pattes aux cheveux du saint homme. Bientot une tempete s'eleva, pleine d'ombre et de gemissements, et l'auge, poussee par un vent furieux, vola comme une mouette dans la brume et la houle. Apres une nuit de trois fois vingt-quatre heures, les tenebres se dechireront soudain. Et le saint homme decouvrit a l'horizon un rivage plus etincelant que le diamant. Ce rivage grandit rapidement, et bientot, a la clarte glaciale d'un soleil inerte et bas, Mael vit monter au-dessus des flots une ville blanche, aux rues muettes, qui, plus vaste que Thebes aux cent portes, etendait a perte de vue les ruines de son forum de neige, de ses palais de givre, de ses arcs de cristal et de ses obelisques irises. L'ocean etait couvert de glaces flottantes, autour desquelles nageaient des hommes marins au regard sauvage et doux. Et Leviathan passa, lancant une colonne d'eau jusqu'aux nuees. Cependant, sur un bloc de glace qui nageait de conserve avec l'auge de pierre, une ourse blanche etait assise, tenant son petit entre ses bras, et Mael l'entendit qui murmurait doucement ce vers de Virgile: _Incipe parve puer_. Et le vieillard, plein de tristesse et de trouble, pleura. L'eau douce avait, en se gelant, fait eclater le baril qui la contenait. Et pour etancher sa soif, Mael sucait des glacons. Et il mangeait son pain trempe d'eau salee. Sa barbe et ses cheveux se brisaient comme du verre. Sa robe recouverte d'une couche de glace lui coupait a chaque mouvement les articulations des membres. Les vagues monstrueuses se soulevaient et leurs machoires ecumantes s'ouvraient toutes grandes sur le vieillard. Vingt fois des paquets de mer emplirent l'embarcation. Et le livre des saints Evangiles, que l'apotre gardait precieusement sous une couverture de pourpre, marquee d'une croix d'or, l'ocean l'engloutit. Or, le trentieme jour, la mer se calma. Et voici qu'avec une effroyable clameur du ciel et des eaux une montagne d'une blancheur eblouissante, haute de trois cents pieds, s'avance vers la cuve de pierre. Mael gouverne pour l'eviter; la barre se brise dans ses mains. Pour ralentir sa marche a l'ecueil, il essaye encore de prendre des ris. Mais, quand il veut nouer les garcettes, le vent les lui arrache, et le filin, en s'echappant, lui brule les mains. Et il voit trois demons aux ailes de peau noire, garnies de crochets, qui, pendus aux agres, soufflent dans la toile. Comprenant a cette vue que l'Ennemi l'a gouverne en toutes ces choses, il s'arme du signe de la Croix. Aussitot un coup de vent furieux, plein de sanglots et de hurlements, souleve l'auge de pierre, emporte la mature avec toute la toile, arrache le gouvernail et l'etrave. Et l'auge s'en fut a la derive sur la mer apaisee. Le saint homme, s'agenouillant, rendit graces au Seigneur, qui l'avait delivre des pieges du demon. Alors il reconnut, assise sur un bloc de glace, l'ourse mere, qui avait parle dans la tempete. Elle pressait sur son sein son enfant bien-aime, et tenait a la main un livre de pourpre marque d'une croix d'or. Ayant accoste l'auge de granit, elle salua le saint homme par ces mots: --_Pax tibi, Mael_. Et elle lui tendit le livre. Le saint homme reconnut son evangeliaire, et, plein d'etonnement, il chanta dans l'air tiedi une hymne au Createur et a la creation. CHAPITRE V BAPTEME DES PINGOUINS Apres etre alle une heure a la derive, le saint homme aborda une plage etroite, fermee par des montagnes a pic. Il marcha le long du rivage, tout un jour et une nuit, contournant les rochers qui formaient une muraille infranchissable. Et il s'assura ainsi que c'etait une ile ronde, au milieu de laquelle s'elevait une montagne couronnee de nuages. Il respirait avec joie la fraiche haleine de l'air humide. La pluie tombait, et cette pluie etait si douce que le saint homme dit au Seigneur: --Seigneur, voici l'ile des larmes, l'ile de la contrition. La plage etait deserte. Extenue de fatigue et de faim, il s'assit sur une pierre, dans les creux de laquelle reposaient des oeufs jaunes, marques de taches noires et gros comme des oeufs de cygne. Mais il n'y toucha point, disant: --Les oiseaux sont les louanges vivantes de Dieu. Je ne veux pas que par moi manque une seule de ces louanges. Et il macha des lichens arraches au creux des pierres. Le saint homme avait accompli presque entierement le tour de l'ile sans rencontrer d'habitants, quand il parvint a un vaste cirque forme par des rochers fauves et rouges, pleins de cascades sonores, et dont les pointes bleuissaient dans les nuees. La reverberation des glaces polaires avait brule les yeux du vieillard. Pourtant, une faible lumiere se glissait encore entre ses paupieres gonflees. Il distingua des formes animees qui se pressaient en etages sur ces rochers, comme une foule d'hommes sur les gradins d'un amphitheatre. Et en meme temps ses oreilles, assourdies par les longs bruits de la mer, entendirent faiblement des voix. Pensant que c'etait la des hommes vivant selon la loi naturelle, et que le Seigneur l'avait envoye a eux pour leur enseigner la loi divine, il les evangelisa. Monte sur une haute pierre au milieu du cirque sauvage: --Habitants de cette ile, leur dit-il, quoique vous soyez de petite taille, vous semblez moins une troupe de pecheurs et de mariniers que le senat d'une sage republique. Par votre gravite, votre silence, votre tranquille maintien, vous composez sur ce rocher sauvage une assemblee comparable aux Peres-Conscrits de Rome deliberant dans le temple de la Victoire, ou plutot aux philosophes d'Athenes disputant sur les bancs de l'Areopage. Sans doute, vous ne possedez ni leur science ni leur genie; mais peut-etre, au regard de Dieu, l'emportez vous sur eux. Je devine que vous etes simples et bons. En parcourant les bords de votre ile, je n'y ai decouvert aucune image de meurtre, aucun signe de carnage, ni tetes ni chevelures d'ennemis suspendues a une haute perche ou clouees aux portes des villages. Il me semble que vous n'avez point d'arts, et que vous ne travaillez point les metaux. Mais vos coeurs sont purs et vos mains innocentes. Et la verite entrera facilement dans vos ames. Or, ce qu'il avait pris pour des hommes de petite taille, mais d'une allure grave, c'etaient des pingouins que reunissait le printemps, et qui se tenaient ranges par couples sur les degres naturels de la roche, debout dans la majeste de leurs gros ventres blancs. Par moments ils agitaient comme des bras leurs ailerons et poussaient des cris pacifiques. Ils ne craignaient point les hommes, parce qu'ils ne les connaissaient pas et n'en avaient jamais recu d'offense; et il y avait en ce religieux une douceur qui rassurait les animaux les plus craintifs, et qui plaisait extremement a ces pingouins. Ils tournaient vers lui, avec une curiosite amie, leur petit oeil rond prolonge en avant par une tache blanche ovale, qui donnait a leur regard quelque chose de bizarre et d'humain. Touche de leur recueillement, le saint homme leur enseignait l'Evangile. --Habitants de cette ile, le jour terrestre qui vient de se lever sur vos rochers est l'image du jour spirituel qui se leve dans vos ames. Car je vous apporte la lumiere interieure; je vous apporte la lumiere et la chaleur de l'ame. De meme que le soleil fait fondre les glaces de vos montagnes, Jesus-Christ fera fondre les glaces de vos coeurs. Ainsi parla le vieillard. Comme partout dans la nature la voix appelle la voix, comme tout ce qui respire a la lumiere du jour aime les chants alternes, les pingouins repondirent au vieillard par les sons de leur gosier. Et leur voix se faisait douce, car ils etaient dans la saison de l'amour. Et le saint homme, persuade qu'ils appartenaient a quelque peuplade idolatre et faisaient en leur langage adhesion a la foi chretienne, les invita a recevoir le bapteme. --Je pense, leur dit-il, que vous vous baignez souvent. Car tous les creux de ces roches sont pleins d'une eau pure, et j'ai vu tantot, en me rendant a votre assemblee, plusieurs d'entre vous plonges dans ces baignoires naturelles. Or, la purete du corps est l'image de la purete spirituelle. Et il leur enseigna l'origine, la nature et les effets du bapteme. --Le bapteme, leur dit-il, est Adoption, Renaissance, Regeneration, Illumination. Et il leur expliqua successivement chacun de ces points. Puis, ayant beni prealablement l'eau qui tombait des cascades et recite les exorcismes, il baptisa ceux qu'il venait d'enseigner, en versant sur la tete de chacun d'eux une goutte d'eau pure et en prononcant les paroles consacrees. Et il baptisa ainsi les oiseaux pendant trois jours et trois nuits. CHAPITRE VI UNE ASSEMBLEE AU PARADIS Quand le bapteme des pingouins fut connu dans le Paradis, il n'y causa ni joie ni tristesse, mais une extreme surprise. Le Seigneur lui-meme etait embarrasse. Il reunit une assemblee de clercs et de docteurs et leur demanda s'ils estimaient que ce bapteme fut valable. --Il est nul, dit saint Patrick. --Pourquoi est-il nul? demanda saint Gal, qui avait evangelise les Cornouailles et forme le saint homme Mael aux travaux apostoliques. --Le sacrement du bapteme, repondit saint Patrick, est nul quand il est donne a des oiseaux, comme le sacrement du mariage est nul quand il est donne a un eunuque. Mais saint Gal: --Quel rapport pretendez-vous etablir entre le bapteme d'un oiseau et le mariage d'un eunuque? Il n'y en a point. Le mariage est, si j'ose dire, un sacrement conditionnel, eventuel. Le pretre benit par avance un acte; il est evident que, si l'acte n'est pas consomme, la benediction demeure sans effet. Cela saute aux yeux. J'ai connu sur la terre, dans la ville d'Antrim, un homme riche nomme Sadoc qui, vivant en concubinage avec une femme, la rendit mere de neuf enfants. Sur ses vieux jours, cedant a mes objurgations, il consentit a l'epouser et je benis leur union. Malheureusement le grand age de Sadoc l'empecha de consommer le mariage. Peu de temps apres, il perdit tous ses biens et Germaine (tel etait le nom de cette femme), ne se sentant point en etat de supporter l'indigence, demanda l'annulation d'un mariage qui n'avait point de realite. Le pape accueillit sa demande, car elle etait juste. Voila pour le mariage. Mais le bapteme est confere sans restrictions ni reserves d'aucune sorte. Il n'y a point de doute: c'est un sacrement que les pingouins ont recu. Appele a donner son avis, le pape saint Damase s'exprima en ces termes: --Pour savoir si un bapteme est valable et produira ses consequences, c'est-a-dire la sanctification, il faut considerer qui le donne et non qui le recoit. En effet, la vertu sanctifiante de ce sacrement resulte de l'acte exterieur par lequel il est confere, sans que le baptise coopere a sa propre sanctification par aucun acte personnel; s'il en etait autrement on ne l'administrerait point aux nouveau-nes. Et il n'est besoin, pour baptiser, de remplir aucune condition particuliere; il n'est pas necessaire d'etre en etat de grace; il suffit d'avoir l'intention de faire ce que fait l'Eglise, de prononcer les paroles consacrees et d'observer les formes prescrites. Or, nous ne pouvons douter que le venerable Mael n'ait opere dans ces conditions. Donc les pingouins sont baptises. --Y pensez-vous? demanda saint Guenole. Et que croyez-vous donc que soit le bapteme? Le bapteme est le procede de la regeneration par lequel l'homme nait d'eau et d'esprit, car entre dans l'eau couvert de crimes, il en sort neophyte, creature nouvelle, abondante en fruits de justice; le bapteme est le germe de l'immortalite; le bapteme est le gage de la resurrection; le bapteme est l'ensevelissement avec le Christ en sa mort et la communion a la sortie du sepulcre. Ce n'est pas un don a faire a des oiseaux. Raisonnons, mes peres. Le bapteme efface le peche originel; or les pingouins n'ont pas ete concus dans le peche; il remet toutes les peines du peche; or les pingouins n'ont pas peche; il produit la grace et le don des vertus, unissant les chretiens a Jesus-Christ, comme les membres au chef, et il tombe sous le sens que les pingouins ne sauraient acquerir les vertus des confesseurs, des vierges et des veuves, recevoir des graces et s'unir a.... Saint Damase ne le laissa point achever: --Cela prouve, dit-il vivement, que le bapteme etait inutile; cela ne prouve pas qu'il ne soit pas effectif. --Mais a ce compte, repliqua saint Guenole, on baptiserait au nom du Pere, du Fils et de l'Esprit, par aspersion ou immersion, non seulement un oiseau ou un quadrupede, mais aussi un objet inanime, une statue, une table, une chaise, etc. Cet animal serait chretien, cette idole, cette table seraient chretiennes! C'est absurde! Saint Augustin prit la parole. Il se fit un grand silence. --Je vais, dit l'ardent eveque d'Hippone, vous montrer, par un exemple, la puissance des formules. Il s'agit, il est vrai, d'une operation diabolique. Mais s'il est etabli que des formules enseignees par le Diable ont de l'effet sur des animaux prives d'intelligence, ou meme sur des objets inanimes, comment douter encore que l'effet des formules sacramentelles ne s'etende sur les esprits des brutes et sur la matiere inerte? Voici cet exemple: "Il y avait, de mon vivant, dans la ville de Madaura, patrie du philosophe Apulee, une magicienne a qui il suffisait de bruler sur un trepied, avec certaines herbes et en prononcant certaines paroles, quelques cheveux coupes sur la tete d'un homme pour attirer aussitot cet homme dans son lit. Or, un jour qu'elle voulait obtenir, de cette maniere, l'amour d'un jeune garcon, elle brula, trompee par sa servante, au lieu des cheveux de cet adolescent, des poils arraches a une outre de peau de bouc qui pendait a la boutique d'un cabaretier. Et la nuit, l'outre pleine de vin bondit a travers la ville, jusqu'au seuil de la magicienne. Le fait est veritable. Dans les sacrements comme dans les enchantements, c'est la forme qui opere. L'effet d'une formule divine ne saurait etre moindre en force et en etendue, que l'effet d'une formule infernale. Ayant parle de la sorte, le grand Augustin s'assit au milieu des applaudissements. Un bienheureux, d'un age avance et d'aspect melancolique, demanda la parole. Personne ne le connaissait. Il se nommait Probus et n'etait point inscrit dans le canon des saints. --Que la compagnie veuille m'excuser, dit-il. Je n'ai point d'aureole, et c'est sans eclat que j'ai gagne la beatitude eternelle. Mais apres ce que vient de vous dire le grand saint Augustin, je crois a propos de vous faire part d'une cruelle experience que j'ai faite sur les conditions necessaires a la validite d'un sacrement. L'eveque d'Hippone a bien raison de le dire: un sacrement depend de la forme. Sa vertu est dans la forme; son vice est dans la forme. Ecoutez, confesseurs et pontifes, ma lamentable histoire. J'etais pretre a Rome, sous le principat de l'empereur Gordien. Sans me recommander comme vous par des merites singuliers, j'exercais le sacerdoce avec piete. J'ai desservi pendant quarante ans l'eglise de Sainte-Modeste-hors-les-Murs. Mes habitudes etaient regulieres. Je me rendais chaque samedi aupres d'un cabaretier nomme Barjas, qui logeait avec ses amphores sous la porte Capene, et je lui achetais le vin que je consacrais chaque jour de la semaine. Je n'ai point, dans ce long espace de temps, manque un seul matin de celebrer le tres saint sacrifice de la messe. Pourtant j'etais sans joie et c'est le coeur serre d'angoisse que je demandais sur les degres de l'autel: "Pourquoi es-tu triste, mon ame, et pourquoi me troubles-tu?" Les fideles que je conviais a la sainte table me donnaient des sujets d'affliction, car ayant encore, pour ainsi dire, sur la langue l'hostie administree par mes mains, ils retombaient dans le peche, comme si le sacrement eut ete sur eux sans force et sans efficacite. J'atteignis enfin le terme de mes epreuves terrestres et, m'etant endormi dans le Seigneur, je me reveillai au sejour des elus. J'appris alors, de la bouche de l'ange qui m'avait transporte, que le cabaretier Barjas, de la porte Capene, vendait pour du vin une decoction de racines et d'ecorces dans laquelle n'entrait point une seule goutte du jus de la vigne et que je n'avais pu transmuer ce vil breuvage en sang, puisque ce n'etait pas du vin, et que le vin seul se change au sang de Jesus-Christ, que par consequent toutes mes consecrations etaient nulles et que, a notre insu, nous etions, mes fideles et moi, depuis quarante ans prives du sacrement de l'eucharistie et excommunies de fait. A cette revelation, je fus saisi d'une stupeur qui m'accable encore aujourd'hui dans ce sejour de la beatitude. Je le parcours incessamment sur toute son etendue sans rencontrer un seul des chretiens que j'admis autrefois a la sainte table dans la basilique de la bienheureuse Modeste. "Prives du pain des anges, ils s'abandonnerent sans force aux vices les plus abominables et ils sont tous alles en enfer. Je me plais a penser que le cabaretier Barjas est damne. Il y a dans ces choses une logique digne de l'auteur de toute logique. Neanmoins mon malheureux exemple prouve qu'il est parfois facheux que, dans les sacrements, la forme l'emporte sur le fond. Je le demande humblement: la sagesse eternelle n'y pourrait-elle remedier? --Non, repondit le Seigneur. Le remede serait pire que le mal. Si dans les regles du salut le fond l'emportait sur la forme, ce serait la ruine du sacerdoce. --Helas! mon Dieu, soupira l'humble Probus, croyez-en ma triste experience: tant que vous reduirez vos sacrements a des formules votre justice rencontrera de terribles obstacles. --Je le sais mieux que vous, repliqua le Seigneur. Je vois d'un meme regard les problemes actuels, qui sont difficiles, et les problemes futurs, qui ne le seront pas moins. Ainsi, je puis vous annoncer qu'apres que le soleil aura tourne encore deux cent quarante fois autour de la terre.... --Sublime langage! s'ecrierent les anges. --Et digne du createur du monde, repondirent les pontifes. --C'est, reprit le Seigneur, une facon de dire en rapport avec ma vieille cosmogonie et dont je ne me deferai pas sans qu'il en coute a mon immutabilite.... Apres donc que le soleil aura tourne encore deux cent quarante fois autour de la terre, il ne se trouvera plus a Rome un seul clerc sachant le latin. En chantant les litanies dans les eglises, on invoquera les saints Orichel, Roguel et Totichel qui sont, vous le savez, des diables et non des anges. Beaucoup de voleurs, ayant dessein de communier, mais craignant d'etre obliges, pour obtenir leur pardon, d'abandonner a l'Eglise les objets derobes, se confesseront a des pretres errants qui, n'entendant ni l'italien ni le latin et parlant seulement le patois de leur village, iront, par les cites et les bourgs, vendre a vil prix, souvent pour une bouteille de vin, la remission des peches. Vraisemblablement, nous n'aurons point a nous soucier de ces absolutions auxquelles manquera la contrition pour etre valables; mais il pourra bien arriver que les baptemes nous causent encore de l'embarras. Les pretres deviendront a ce point ignares, qu'ils baptiseront les enfants _in nomine patria et filia et spirita sancta_, comme Louis de Potter se fera un plaisir de le relater au tome III de son _Histoire philosophique, politique et critique du christianisme_. Ce sera une question ardue que de decider sur la validite de tels baptemes; car enfin, si je m'accommode pour mes textes sacres d'un grec moins elegant que celui de Platon et d'un latin qui ne ciceronise guere, je ne saurais admettre comme formule liturgique un pur charabia. Et l'on fremit, quand on songe qu'il sera procede avec cette inexactitude sur des millions de nouveau-nes. Mais revenons a nos pingouins. --Vos divines paroles, Seigneur, nous y ont deja ramenes, dit saint Gal. Dans les signes de la religion et les regles du salut, la forme l'emporte necessairement sur le fond et la validite d'un sacrement depend uniquement de sa forme. Toute la question est de savoir si oui ou non les pingouins ont ete baptises dans les formes. Or la reponse n'est pas douteuse. Les peres et les docteurs en tomberent d'accord, et leur perplexite n'en devint que plus cruelle. --L'etat de chretien, dit saint Corneille, ne va pas sans de graves inconvenients pour un pingouin. Voila des oiseaux dans l'obligation de faire leur salut. Comment y pourront-ils reussir? Les moeurs des oiseaux sont, en bien des points, contraires aux commandements de l'Eglise. Et les pingouins n'ont pas de raison pour en changer. Je veux dire qu'ils ne sont pas assez raisonnables pour en prendre de meilleures. --Ils ne le peuvent pas, dit le Seigneur; mes decrets les en empechent. --Toutefois, reprit saint Corneille, par la vertu du bapteme, leurs actions cessent de demeurer indifferentes. Desormais elles seront bonnes ou mauvaises, susceptibles de merite ou de demerite. --C'est bien ainsi que la question se pose, dit le Seigneur. --Je n'y vois qu'une solution, dit saint Augustin. Les pingouins iront en enfer. --Mais ils n'ont point d'ame, fit observer saint Irenee. --C'est facheux, soupira Tertullien. --Sans doute, reprit saint Gal. Et je reconnais que le saint homme Mael, mon disciple, a, dans son zele aveugle, cree au Saint-Esprit de grandes difficultes theologiques et porte le desordre dans l'economie des mysteres. --C'est un vieil etourdi, s'ecria en haussant les epaules saint Adjutor d'Alsace. Mais le Seigneur, tournant sur Adjutor un regard de reproche: --Permettez, dit-il: le saint homme Mael n'a pas comme vous, mon bienheureux, la science infuse. Il ne me voit pas. C'est un vieillard accable d'infirmites; il est a moitie sourd et aux trois quarts aveugle. Vous etes trop severe pour lui. Cependant je reconnais que la situation est embarrassante. --Ce n'est heureusement qu'un desordre passager, dit saint Irenee. Les pingouins sont baptises, leurs oeufs ne le seront pas et le mal s'arretera a la generation actuelle. --Ne parlez pas ainsi, mon fils Irenee, dit le Seigneur. Les regles que les physiciens etablissent sur la terre souffrent des exceptions, parce qu'elles sont imparfaites et ne s'appliquent pas exactement a la nature. Mais les regles que j'etablis sont parfaites et ne souffrent aucune exception. Il faut decider du sort des pingouins baptises, sans enfreindre aucune loi divine et conformement au decalogue ainsi qu'aux commandements de mon Eglise. --Seigneur, dit saint Gregoire de Nazianze, donnez-leur une ame immortelle. --Helas! Seigneur, qu'en feraient-ils? soupira Lactance. Ils n'ont pas une voix harmonieuse pour chanter vos louanges. Ils ne sauraient celebrer vos mysteres. --Sans doute, dit saint Augustin, ils n'observeront pas la loi divine. --Ils ne le pourront pas, dit le Seigneur. --Ils ne le pourront pas, poursuivit saint Augustin. Et si, dans votre sagesse, Seigneur, vous leur infusez une ame immortelle, ils bruleront eternellement en enfer, en vertu de vos decrets adorables. Ainsi sera retabli l'ordre auguste, trouble par ce vieux Cambrien. --Vous me proposez, fils de Monique, une solution correcte, dit le Seigneur, et qui s'accorde avec ma sagesse. Mais elle ne contente point ma clemence. Et, bien qu'immuable par essence, a mesure que je dure, j'incline davantage a la douceur. Ce changement de caractere est sensible a qui lit mes deux testaments. Comme la discussion se prolongeait sans apporter beaucoup de lumieres et que les bienheureux montraient de la propension a repeter toujours la meme chose, on decida de consulter sainte Catherine d'Alexandrie. C'est ce qu'on faisait ordinairement dans les cas difficiles. Sainte Catherine avait, sur la terre, confondu cinquante docteurs tres savants. Elle connaissait la philosophie de Platon aussi bien que l'Ecriture sainte et possedait la rhetorique. CHAPITRE VII UNE ASSEMBLEE AU PARADIS (suite et fin) Sainte Catherine se rendit dans l'assemblee, la tete ceinte d'une couronne d'emeraudes, de saphirs et de perles, et vetue d'une robe de drap d'or. Elle portait au cote une roue flamboyante, image de celle dont les eclats avaient frappe ses persecuteurs. Le Seigneur l'ayant invitee a parler, elle s'exprima en ces termes: --Seigneur, pour resoudre le probleme que vous daignez me soumettre, je n'etudierai pas les moeurs des animaux en general, ni celles des oiseaux en particulier. Je ferai seulement remarquer aux docteurs, confesseurs et pontifes, reunis dans cette assemblee, que la separation entre l'homme et l'animal n'est pas complete, puisqu'il se trouve des monstres qui procedent a la fois de l'un et de l'autre. Tels sont les chimeres, moitie nymphes et moitie serpents; les trois gorgones, les capripedes; telles sont les scylles et les sirenes qui chantent dans la mer. Elles ont un buste de femme et une queue de poisson. Tels sont aussi les centaures, hommes jusqu'a la ceinture et chevaux pour le reste. Noble race de monstres. L'un d'eux, vous ne l'ignorez point, a su, guide par les seules lumieres de la raison, s'acheminer vers la beatitude eternelle, et vous voyez parfois sur les nuees d'or se cabrer sa poitrine heroique. Le centaure Chiron merita par ses travaux terrestres de partager le sejour des bienheureux: il fit l'education d'Achille; et ce jeune heros, au sortir des mains du centaure, vecut deux ans, habille a la maniere d'une jeune vierge, parmi les filles du roi Lycomede. Il partagea leurs jeux et leur couche sans leur laisser soupconner un moment qu'il n'etait point une jeune vierge comme elles. Chiron, qui l'avait nourri dans de si bonnes moeurs, est, avec l'empereur Trajan, le seul juste qui ait obtenu la gloire celeste en observant la loi naturelle. Et pourtant ce n'etait qu'un demi-homme. "Je crois avoir prouve par cet exemple qu'il suffit de posseder quelques parties d'homme, a la condition toutefois qu'elles soient nobles, pour parvenir a la beatitude eternelle. Et ce que le centaure Chiron a pu obtenir sans etre regenere par le bapteme, comment des pingouins ne le meriteraient-ils pas, apres avoir ete baptises, s'ils devenaient demi- pingouins et demi-hommes? C'est pourquoi je vous supplie, Seigneur, de donner aux pingouins du vieillard Mael une tete et un buste humains, afin qu'ils puissent vous louer dignement, et de leur accorder une ame immortelle, mais petite. Ainsi parla Catherine, et les peres, les docteurs, les confesseurs, les pontifes firent entendre un murmure d'approbation. Mais saint Antoine, ermite, se leva et, tendant vers le Tres-Haut deux bras noueux et rouges: --N'en faites rien, Seigneur mon Dieu, s'ecria-t-il, au nom de votre saint Paraclet, n'en faites rien! Il parlait avec une telle vehemence que sa longue barbe blanche s'agitait a son menton comme une musette vide a la bouche d'un cheval affame. --Seigneur, n'en faites rien. Des oiseaux a tete humaine, cela existe deja. Sainte Catherine n'a rien imagine de nouveau. --L'imagination assemble et compare; elle ne cree jamais, repliqua sechement sainte Catherine. --... Cela existe deja, poursuivit saint Antoine, qui ne voulait rien entendre. Cela s'appelle les harpies, et ce sont les plus incongrus animaux de la creation. Un jour que, dans le desert, je recus a souper saint Paul, abbe, je mis la table au seuil de ma cabane, sous un vieux sycomore. Les harpies vinrent s'asseoir dans les branches; elles nous assourdirent de leurs cris aigus et fianterent sur tous les mets. L'importunite de ces monstres m'empecha d'entendre les enseignements de saint Paul, abbe, et nous mangeames de la fiente d'oiseau avec notre pain et nos laitues. Comment peut-on croire que les harpies vous loueront dignement, Seigneur? "Certes, dans mes tentations, j'ai vu beaucoup d'etres hybrides, non seulement des femmes serpents et des femmes poissons, mais des etres composes avec plus d'incoherence encore, comme des hommes dont le corps etait fait d'une marmite, d'une cloche, d'une horloge, d'un buffet rempli de nourriture et de vaisselle, ou meme d'une maison avec des portes et des fenetres, par lesquelles on apercevait des personnes occupees a des travaux domestiques. L'eternite ne suffirait pas s'il me fallait decrire tous les monstres qui m'ont assailli dans ma solitude, depuis les baleines greees comme des navires jusqu'a la pluie de bestioles rouges qui changeait en sang l'eau de ma fontaine. Mais aucun n'etait aussi degoutant que ces harpies qui brulerent de leurs excrements les feuilles de mon beau sycomore. --Les harpies, fit observer Lactance, sont des monstres femelles au corps d'oiseau. Elles ont d'une femme la tete et la poitrine. Leur indiscretion, leur impudence et leur obscenite procedent de leur nature feminine, ainsi que l'a demontre le poete Virgile en son _Eneide_. Elles participent de la malediction d'Eve. --Ne parlons plus de la malediction d'Eve, dit le Seigneur. La seconde Eve a rachete la premiere. Paul Orose, auteur d'une histoire universelle que Bossuet devait plus tard imiter, se leva et supplia le Seigneur: --Seigneur, entendez ma priere et celle d'Antoine. Ne fabriquez plus de monstres a la facon des centaures, des sirenes et des faunes, chers aux Grecs assembleurs de fables. Vous n'en aurez aucune satisfaction. Ces sortes de monstres ont des inclinations paiennes et leur double nature ne les dispose pas a la purete des moeurs. Le suave Lactance repliqua en ces termes: --Celui qui vient de parler est assurement le meilleur historien qui soit dans le Paradis, puisqu'Herodote, Thucydide, Polybe Tite-Live, Velleius Paterculus, Cornelius Nepos, Suetone, Manethon, Diodore de Sicile, Dion Cassius, Lampride, sont prives de la vue de Dieu et que Tacite souffre en enfer les tourments dus aux blasphemateurs. Mais il s'en faut que Paul Orose connaisse aussi bien les cieux que la terre. Car il ne songe point que les anges, qui procedent de l'homme et de l'oiseau, sont la purete meme. --Nous nous egarons, dit l'Eternel. Que viennent faire ici ces centaures, ces harpies et ces anges? Il s'agit de pingouins. --Vous l'avez dit, Seigneur; il s'agit de pingouins, declara le doyen des cinquante docteurs confondus en leur vie mortelle par la vierge d'Alexandrie, et j'ose exprimer cet avis que, pour faire cesser le scandale dont les cieux s'emeuvent, il faut, comme le propose sainte Catherine qui nous a confondus, donner aux pingouins du vieillard Mael la moitie d'un corps humain, avec une ame eternelle, proportionnee a cette moitie. Sur cette parole, il s'eleva dans l'assemblee un grand bruit de conversations particulieres et de disputes doctorales. Les peres grecs contestaient avec les latins vehementement sur la substance, la nature et les dimensions de l'ame qu'il convenait de donner aux pingouins. --Confesseurs et pontifes, s'ecria le Seigneur, n'imitez point les conclaves et les synodes de la terre. Et ne portez point dans l'Eglise triomphante ces violences qui troublent l'Eglise militante. Car, il n'est que trop vrai: dans tous les conciles, tenus sous l'inspiration de mon Esprit, en Europe, en Asie, en Afrique, les peres ont arrache la barbe et les yeux aux peres. Toutefois ils furent infaillibles, car j'etais avec eux. L'ordre etant retabli, le vieillard Hermas se leva et prononca ces lentes paroles: --Je vous louerai, Seigneur, de ce que vous fites naitre Saphira, ma mere, parmi votre peuple, aux jours ou la rosee du ciel rafraichissait la terre en travail de son Sauveur. Et je vous louerai, Seigneur, de m'avoir donne de voir de mes yeux mortels les apotres de votre divin fils. Et je parlerai dans cette illustre assemblee parce que vous avez voulu que la verite sortit de la bouche des humbles, et je dirai: Changez ces pingouins en hommes. C'est la seule determination convenable a votre justice et a votre misericorde. Plusieurs docteurs demandaient la parole; d'autres la prenaient. Personne n'ecoutait et tous les confesseurs agitaient tumultueusement leurs palmes et leurs couronnes. Le Seigneur, d'un geste de sa droite, apaisa les querelles de ses elus: --N'en deliberons plus, dit-il. L'avis ouvert par le doux vieillard Hermas est le seul conforme a mes desseins eternels. Ces oiseaux seront changes en hommes. Je prevois a cela plusieurs inconvenients. Beaucoup entre ces hommes se donneront des torts qu'ils n'auraient pas eus comme pingouins. Certes, leur sort, par l'effet de ce changement, sera bien moins enviable qu'il n'eut ete sans ce bapteme et cette incorporation a la famille d'Abraham. Mais il convient que ma prescience n'entreprenne pas sur leur libre arbitre. Afin de ne point porter atteinte a la liberte humaine, j'ignore ce que je sais, j'epaissis sur mes yeux les voiles que j'ai perces et, dans mon aveugle clairvoyance, je me laisse surprendre par ce que j'ai prevu. Et aussitot, appelant l'archange Raphael: --Va trouver, lui dit-il, le saint homme Mael; avertis-le de sa meprise et dis-lui que, arme de mon Nom, il change ces pingouins en hommes. CHAPITRE VIII METAMORPHOSE DES PINGOUINS L'archange, descendu dans l'ile des Pingouins, trouva le saint homme endormi au creux d'un rocher, parmi ses nouveaux disciples. Il lui posa la main sur l'epaule et, l'ayant eveille, dit d'une voix douce: --Mael, ne crains point! Et le saint homme, ebloui par une vive lumiere, enivre d'une odeur delicieuse, reconnut l'ange du Seigneur et se prosterna le front contre terre. Et l'ange dit encore: --Mael, connais ton erreur: croyant baptiser des enfants d'Adam, tu as baptise des oiseaux; et voici que par toi des pingouins sont entres dans l'Eglise de Dieu. A ces mots, le vieillard demeura stupide. Et l'ange reprit: --Leve-toi, Mael, arme-toi du Nom puissant du Seigneur et dis a ces oiseaux: "Soyez des hommes!" Et le saint homme Mael, ayant pleure et prie, s'arma du Nom puissant du Seigneur et dit aux oiseaux: --Soyez des hommes! Aussitot les pingouins se transformerent. Leur front s'elargit et leur tete s'arrondit en dome, comme Sainte-Marie Rotonde dans la ville de Rome. Leurs yeux ovales s'ouvrirent plus grands sur l'univers; un nez charnu habilla les deux fentes de leurs narines; leur bec se changea en bouche et de cette bouche sortit la parole; leur cou s'accourcit et grossit; leurs ailes devinrent des bras et leurs pattes des jambes; une ame inquiete habita leur poitrine. Pourtant il leur restait quelques traces de leur premiere nature. Ils etaient enclins a regarder de cote; ils se balancaient sur leurs cuisses trop courtes; leur corps restait couvert d'un fin duvet. Et Mael rendit graces au Seigneur de ce qu'il avait incorpore ces pingouins a la famille d'Abraham. Mais il s'affligea a la pensee que, bientot, il quitterait cette ile pour n'y plus revenir et que, loin de lui, peut-etre, la foi des pingouins perirait, faute de soins, comme une plante trop jeune et trop tendre. Et il concut l'idee de transporter leur ile sur les cotes d'Armorique. --J'ignore les desseins de la Sagesse eternelle, se dit-il. Mais si Dieu veut que l'ile soit transportee, qui pourrait empecher qu'elle le fut? Et le saint homme du lin de son etole fila une corde tres mince, d'une longueur de quarante pieds. Il noua un bout de cette corde autour d'une pointe de rocher qui percait le sable de la greve et, tenant a la main l'autre bout de la corde, il entra dans l'auge de pierre. L'auge glissa sur la mer, et remorqua l'ile des Pingouins; apres neuf jours de navigation elle aborda heureusement au rivage des Bretons, amenant l'ile avec elle. LIVRE II LES TEMPS ANCIENS CHAPITRE PREMIER LES PREMIERS VOILES Ce jour-la, saint Mael s'assit, au bord de l'ocean, sur une pierre qu'il trouva brulante. Il crut que le soleil l'avait chauffee, et il en rendit graces au Createur du monde, ne sachant pas que le Diable venait de s'y reposer. L'apotre attendait les moines d'Yvern, charges d'amener une cargaison de tissus et de peaux, pour vetir les habitants de l'ile d'Alca. Bientot il vit debarquer un religieux nomme Magis, qui portait un coffre sur son dos. Ce religieux jouissait d'une grande reputation de saintete. Quand il se fut approche du vieillard, il posa le coffre a terre et dit, en s'essuyant le front du revers de sa manche: --Eh bien, mon pere, voulez-vous donc vetir ces pingouins? --Rien n'est plus necessaire, mon fils, repondit le vieillard. Depuis qu'ils sont incorpores a la famille d'Abraham, ces pingouins participent de la malediction d'Eve, et ils savent qu'ils sont nus, ce qu'ils ignoraient auparavant. Et il n'est que temps de les vetir, car voici qu'ils perdent le duvet qui leur restait apres leur metamorphose. --Il est vrai, dit Magis, en promenant ses regards sur le rivage ou l'on voyait les pingouins occupes a pecher la crevette, a cueillir des moules, a chanter ou a dormir; ils sont nus. Mais ne croyez-vous pas, mon pere, qu'il ne vaudrait pas mieux les laisser nus? Pourquoi les vetir? Lors qu'ils porteront des habits et qu'ils seront soumis a la loi morale, ils en prendront un immense orgueil, une basse hypocrisie et une cruaute superflue. --Se peut-il, mon fils, soupira le vieillard, que vous conceviez si mal les effets de la loi morale a laquelle les gentils eux-memes se soumettent? --La loi morale, repliqua Magis, oblige les hommes qui sont des betes a vivre autrement que des betes, ce qui les contrarie sans doute; mais aussi les flatte et les rassure; et, comme ils sont orgueilleux, poltrons et avides de joie, ils se soumettent volontiers a des contraintes dont ils tirent vanite et sur lesquelles ils fondent et leur securite presente et l'espoir de leur felicite future. Tel est le principe de toute morale.... Mais ne nous egarons point. Mes compagnons dechargent en cette ile leur cargaison de tissus et de peaux. Songez-y, mon pere, tandis qu'il en est temps encore! C'est une chose d'une grande consequence que d'habiller les pingouins. A present, quand un pingouin desire une pingouine, il sait precisement ce qu'il desire, et ses convoitises sont bornees par une connaissance exacte de l'objet convoite. En ce moment, sur la plage, deux ou trois couples de pingouins font l'amour au soleil. Voyez avec quelle simplicite! Personne n'y prend garde et ceux qui le font n'en semblent pas eux-memes excessivement occupes. Mais quand les pingouines seront voilees, le pingouin ne se rendra pas un compte aussi juste de ce qui l'attire vers elles. Ses desirs indetermines se repandront en toutes sortes de reves et d'illusions; enfin, mon pere, il connaitra l'amour et ses folles douleurs. Et, pendant ce temps, les pingouines, baissant les yeux et pincant les levres, vous prendront des airs de garder sous leurs voiles un tresor!... Quelle pitie! "Le mal sera tolerable tant que ces peuples resteront rudes et pauvres; mais attendez seulement un millier d'annees et vous verrez de quelles armes redoutables vous aurez ceint, mon pere, les filles d'Alca. Si vous le permettez, je puis vous en donner une idee par avance. J'ai quelques nippes dans cette caisse. Prenons au hasard une de ces pingouines dont les pingouins font si peu de cas, et habillons-la le moins mal que nous pourrons. "En voici precisement une qui vient de notre cote. Elle n'est ni plus belle ni plus laide que les autres; elle est jeune. Personne ne la regarde. Elle chemine indolemment sur la falaise, un doigt dans le nez et se grattant le dos jusqu'au jarret. Il ne vous echappe pas, mon pere, qu'elle a les epaules etroites, les seins lourds, le ventre gros et jaune, les jambes courtes. Ses genoux, qui tirent sur le rouge, grimacent a tous les pas qu'elle fait, et il semble qu'elle ait a chaque articulation des jambes une petite tete de singe. Ses pieds, epanouis et veineux, s'attachent au rocher par quatre doigts crochus, tandis que les gros orteils se dressent sur le chemin comme les tetes de deux serpents pleins de prudence. Elle se livre a la marche; tous ses muscles sont interesses a ce travail, et, de ce que nous les voyons fonctionner a decouvert, nous prenons d'elle l'idee d'une machine a marcher, plutot que d'une machine a faire l'amour, bien qu'elle soit visiblement l'une et l'autre et contienne en elle plusieurs mecanismes encore. Eh bien, venerable apotre, vous allez voir ce que je vais vous en faire. A ces mots, le moine Magis atteint en trois bonds la femme pingouine, la souleve, l'emporte repliee sous son bras, la chevelure trainante, et la jette epouvantee aux pieds du saint homme Mael. Et tandis qu'elle pleure et le supplie de ne lui point faire de mal, il tire de son coffre une paire de sandales et lui ordonne de les chausser. --Serres dans les cordons de laine, ses pieds, fit-il observer au vieillard, en paraitront plus petits. Les semelles, hautes de deux doigts, allongeront elegamment ses jambes et le faix qu'elles portent en sera magnifie. Tout en nouant ses chaussures, la pingouine jeta sur le coffre ouvert un regard curieux, et, voyant qu'il etait plein de joyaux et de parures, elle sourit dans ses larmes. Le moine lui tordit les cheveux sur la nuque et les couronna d'un chapeau de fleurs. Il lui entoura les poignets de cercles d'or et, l'ayant fait mettre debout, il lui passa sous les seins et sur le ventre un large bandeau de lin, alleguant que la poitrine en concevrait une fierte nouvelle et que les flancs en seraient evides pour la gloire des hanches. Au moyen des epingles qu'il tirait une a une de sa bouche, il ajustait ce bandeau. --Vous pouvez serrer encore, fit la pingouine. Quand il eut, avec beaucoup d'etude et de soins, contenu de la sorte les parties molles du buste, il revetit tout le corps d'une tunique rose, qui en suivait mollement les lignes. --Tombe-t-elle bien? demanda la pingouine. Et, la taille flechie, la tete de cote, le menton sur l'epaule, elle observait d'un regard attentif la facon de sa toilette. Magis lui ayant demande si elle ne croyait pas que la robe fut un peu longue, elle repondit avec assurance que non, qu'elle la releverait. Aussitot, tirant de la main gauche sa jupe par derriere, elle la serra obliquement au-dessus des jarrets, prenant soin de decouvrir a peine les talons. Puis elle s'eloigna a pas menus en balancant les hanches. Elle ne tournait pas la tete; mais en passant pres d'un ruisseau, elle s'y mira du coin de l'oeil. Un pingouin, qui la rencontra d'aventure, s'arreta surpris, et rebroussant chemin, se mit a la suivre. Comme elle longeait le rivage, des pingouins qui revenaient de la peche s'approcherent d'elle et, l'ayant contemplee, marcherent sur sa trace. Ceux qui etaient couches sur le sable se leverent et se joignirent aux autres. Sans interruption, a son approche, devalaient des sentiers de la montagne, sortaient des fentes des rochers, emergeaient du fond des eaux, de nouveaux pingouins qui grossissaient le cortege. Et tous, hommes murs aux robustes epaules, a la poitrine velue, souples adolescents, vieillards secouant les plis nombreux de leur chair rose aux soies blanches, ou trainant leurs jambes plus maigres et plus seches que le baton de genevrier qui leur en faisait une troisieme, se pressaient, haletants, et ils exhalaient une acre odeur et des souffles rauques. Cependant, elle allait tranquille et semblait ne rien voir. --Mon pere, s'ecria Magis, admirez comme ils cheminent tous le nez darde sur le centre spherique de cette jeune demoiselle, maintenant que ce centre est voile de rose. La sphere inspire les meditations des geometres par le nombre de ses proprietes; quand elle procede de la nature physique et vivante, elle en acquiert des qualites nouvelles. Et pour que l'interet de cette figure fut pleinement revele aux pingouins, il fallut que, cessant de la voir distinctement par leurs yeux, ils fussent amenes a se la representer en esprit. Moi-meme, je me sens a cette heure irresistiblement entraine vers cette pingouine. Est-ce parce que sa jupe lui a rendu le cul essentiel, et que, le simplifiant avec magnificence, elle le revet d'un caractere synthetique et general et n'en laisse paraitre que l'idee pure, le principe divin, je ne saurais le dire; mais il me semble que, si je l'embrassais, je tiendrais dans mes mains le firmament des voluptes humaines. Il est certain que la pudeur communique aux femmes un attrait invincible. Mon trouble est tel que j'essayerais en vain de le cacher. Il dit, et troussant sa robe horriblement, il s'elance sur la queue des pingouins, les presse, les culbute, les surmonte, les foule aux pieds, les ecrase, atteint la fille d'Alca, la saisit a pleines mains par l'orbe rose qu'un peuple entier crible de regards et de desirs et qui soudain disparait, aux bras du moine, dans une grotte marine. Alors les pingouins crurent que le soleil venait de s'eteindre. Et le saint homme Mael connut que le Diable avait pris les traits du moine Magis pour donner des voiles a la fille d'Alca. Il etait trouble dans sa chair et son ame etait triste. En regagnant a pas lents son ermitage, il vit de petites pingouines de six a sept ans, la poitrine plate et les cuisses creuses, qui s'etaient fait des ceintures d'algues et de goemons et parcouraient la plage en regardant si les hommes ne les suivaient pas. CHAPITRE II LES PREMIERS VOILES (SUITE ET FIN) Le saint homme Mael ressentait une profonde affliction de ce que les premiers voiles mis a une fille d'Alca eussent trahi la pudeur pingouine, loin de la servir. Il n'en persista pas moins dans son dessein de donner des vetements aux habitants de l'ile miraculeuse. Les ayant convoques sur le rivage, il leur distribua les habits que les religieux d'Yvern avaient apportes. Les pingouins recurent des tuniques courtes et des braies, les pingouines des robes longues. Mais il s'en fallut de beaucoup que ces robes fissent l'effet que la premiere avait produit. Elles n'etaient pas aussi belles, la facon en etait rude et sans art, et l'on n'y faisait plus attention puisque toutes les femmes en portaient. Comme elles preparaient les repas et travaillaient aux champs, elles n'eurent bientot plus que des corsages crasseux et des cotillons sordides. Les pingouins accablaient de travail leurs malheureuses compagnes qui ressemblaient a des betes de somme. Ils ignoraient les troubles du coeur et le desordre des passions. Leurs moeurs etaient innocentes. L'inceste, tres frequent, y revetait une simplicite rustique, et si l'ivresse portait un jeune garcon a violer son aieule, le lendemain, il n'y songeait plus. CHAPITRE III LE BORNAGE DES CHAMPS ET L'ORIGINE DE LA PROPRIETE L'ile ne gardait point son apre aspect d'autrefois, lorsque, au milieu des glaces flottantes elle abritait dans un amphitheatre de rochers un peuple d'oiseaux. Son pic neigeux s'etait affaisse et il n'en subsistait plus qu'une colline, du haut de laquelle on decouvrait les rivages d'Armorique, couverts d'une brume eternelle, et l'ocean seme de sombres ecueils, semblables a des monstres a demi souleves sur l'abime. Ses cotes etaient maintenant tres etendues et profondement decoupees, et sa figure rappelait la feuille de murier. Elle se couvrit soudain d'une herbe salee, agreable aux troupeaux, de saules, de figuiers antiques et de chenes augustes. Le fait est atteste par Bede le Venerable et plusieurs autres auteurs dignes de foi. Au nord, le rivage formait une baie profonde, qui devint par la suite un des plus illustres ports de l'univers. A l'est, au long d'une cote rocheuse battue par une mer ecumante, s'etendait une lande deserte et parfumee. C'etait le rivage des Ombres, ou les habitants de l'ile ne s'aventuraient jamais, par crainte des serpents niches dans le creux des roches et de peur d'y rencontrer les ames des morts, semblables a des flammes livides. Au sud, des vergers et des bois bordaient la baie tiede des Plongeons. Sur ce rivage fortune le vieillard Mael construisit une eglise et un moustier de bois. A l'ouest, deux ruisseaux, le Clange et la Surelle, arrosaient les vallees fertiles des Dalles et des Dombes. Or, un matin d'automne, le bienheureux Mael, qui se promenait dans la vallee du Clange en compagnie d'un religieux d'Yvern, nomme Bulloch, vit passer par les chemins des troupes d'hommes farouches, charges de pierres. En meme temps, il entendit de toutes parts des cris et des plaintes monter de la vallee vers le ciel tranquille. Et il dit a Bulloch: --J'observe avec tristesse, mon fils, que les habitants de cette ile, depuis qu'ils sont devenus des hommes, agissent avec moins de sagesse qu'auparavant. Lorsqu'ils etaient oiseaux, ils ne se querellaient que dans la saison des amours. Et maintenant ils se disputent en tous les temps; ils se cherchent noise ete comme hiver. Combien ils sont dechus de cette majeste paisible qui, repandue sur l'assemblee des pingouins, la rendait semblable au senat d'une sage republique! "Regarde, mon fils Bulloch, du cote de la Surelle. Il se trouve precisement dans la fraiche vallee une douzaine d'hommes pingouins, occupes a s'assommer les uns les autres avec des beches et des pioches dont il vaudrait mieux qu'ils travaillassent la terre. Cependant, plus cruelles que les hommes, les femmes dechirent de leurs ongles le visage de leurs ennemis. Helas! mon fils Bulloch, pourquoi se massacrent-ils ainsi? --Par esprit d'association, mon pere, et prevision de l'avenir, repondit Bulloch. Car l'homme est par essence prevoyant et sociable. Tel est son caractere. Il ne peut se concevoir sans une certaine appropriation des choses. Ces pingouins que vous voyez, o maitre, s'approprient des terres. --Ne pourraient-ils se les approprier avec moins de violence? demanda le vieillard. Tout en combattant, ils echangent des invectives et des menaces. Je ne distingue pas leurs paroles. Elles sont irritees, a en juger par le ton. --Ils s'accusent reciproquement de vol et d'usurpation, repondit Bulloch. Tel est le sens general de leurs discours. A ce moment, le saint homme Mael, joignant les mains, poussa un grand soupir: --Ne voyez-vous pas, mon fils, s'ecria-t-il, ce furieux qui coupe avec ses dents le nez de son adversaire terrasse, et cet autre qui broie la tete d'une femme sous une pierre enorme? --Je les vois, repondit Bulloch. Ils creent le droit; ils fondent la propriete; ils etablissent les principes de la civilisation, les bases des societes et les assises de l'Etat. --Comment cela? demanda le vieillard Mael. --En bornant leurs champs. C'est l'origine de toute police. Vos pingouins, o maitre, accomplissent la plus auguste des fonctions. Leur oeuvre sera consacree a travers les siecles par les legistes, protegee et confirmee par les magistrats. Tandis que le moine Bulloch prononcait ces paroles, un grand pingouin a la peau blanche, au poil roux, descendait dans la vallee, un tronc d'arbre sur l'epaule. S'approchant d'un petit pingouin, tout brule du soleil, qui arrosait ses laitues, il lui cria: --Ton champ est a moi! Et, ayant prononce cette parole puissante, il abattit sa massue sur la tete du petit pingouin, qui tomba mort sur la terre cultivee par ses mains. A ce spectacle, le saint homme Mael fremit de tout son corps et versa des larmes abondantes. Et d'une voix etouffee par l'horreur et la crainte, il adressa au ciel cette priere: --Mon Dieu, mon Seigneur, o toi qui recus les sacrifices du jeune Abel, toi qui maudis Cain, venge, Seigneur, cet innocent pingouin, immole sur son champ, et fais sentir au meurtrier le poids de ton bras. Est-il crime plus odieux, est-il plus grave offense a ta justice, o Seigneur, que ce meurtre et ce vol? --Prenez garde, mon pere, dit Bulloch avec douceur, que ce que vous appelez le meurtre et le vol est en effet la guerre et la conquete, fondements sacres des empires et sources de toutes les vertus et de toutes les grandeurs humaines. Considerez surtout qu'en blamant le grand pingouin, vous attaquez la propriete dans son origine et son principe. Je n'aurai pas de peine a vous le demontrer. Cultiver la terre est une chose, posseder la terre en est une autre. Et ces deux choses ne doivent pas etre confondues. En matiere de propriete, le droit du premier occupant est incertain et mal assis. Le droit de conquete, au contraire, repose sur des fondements solides. Il est le seul respectable parce qu'il est le seul qui se fasse respecter. La propriete a pour unique et glorieuse origine la force. Elle nait et se conserve par la force. En cela elle est auguste et ne cede qu'a une force plus grande. C'est pourquoi il est juste de dire que quiconque possede est noble. Et ce grand homme roux, en assommant un laboureur pour lui prendre son champ, vient de fonder a l'instant une tres noble maison sur cette terre. Je veux l'en feliciter. Ayant ainsi parle, Bulloch s'approcha du grand pingouin qui, debout au bord du sillon ensanglante, s'appuyait sur sa massue. Et s'etant incline jusqu'a terre: --Seigneur Greatauk, prince tres redoute, lui dit-il, je viens vous rendre hommage, comme au fondateur d'une puissance legitime et d'une richesse hereditaire. Enfoui dans votre champ, le crane du vil pingouin que vous avez abattu attestera a jamais les droits sacres de votre posterite sur cette terre anoblie par vous. Heureux vos fils et les fils de vos fils! Ils seront Greatauk ducs du Skull, et ils domineront sur l'ile d'Alca. Puis, elevant la voix, et se tournant vers le saint vieillard Mael: --Mon pere, benissez Greatauk. Car toute puissance vient de Dieu. Mael restait immobile et muet, les yeux leves vers le ciel: il eprouvait une incertitude douloureuse a juger la doctrine du moine Bulloch. C'est pourtant cette doctrine qui devait prevaloir aux epoques de haute civilisation. Bulloch peut etre considere comme le createur du droit civil en Pingouinie. CHAPITRE IV LA PREMIERE ASSEMBLEE DES ETATS DE PINGOUINIE. --Mon fils Bulloch, dit le vieillard Mael, nous devons faire le denombrement des Pingouins et inscrire le nom de chacun d'eux dans un livre. --Rien n'est plus urgent, repondit Bulloch; il ne peut y avoir de bonne police sans cela. Aussitot l'apotre, avec le concours de douze religieux, fit proceder au recensement du peuple. Et le vieillard Mael dit ensuite: --Maintenant que nous tenons registre de tous les habitants, il convient, mon fils Bulloch, de lever un impot equitable, afin de subvenir aux depenses publiques et a l'entretien de l'abbaye. Chacun doit contribuer selon ses moyens. C'est pourquoi, mon fils, convoquez les Anciens d'Alca, et d'accord avec eux nous etablirons l'impot. Les Anciens, ayant ete convoques, se reunirent, au nombre de trente, dans la cour du moustier de bois, sous le grand sycomore. Ce furent les premiers Etats de Pingouinie. Ils etaient formes aux trois quarts des gros paysans de la Surelle et du Clange. Greatauk, comme le plus noble des Pingouins, s'assit sur la plus haute pierre. Le venerable Mael prit place au milieu de ses religieux et prononca ces paroles: --Enfants, le Seigneur donne, quand il lui plait, les richesses aux hommes et les leur retire. Or, je vous ai rassembles pour lever sur le peuple des contributions afin de subvenir aux depenses publiques et a l'entretien des religieux. J'estime que ces contributions doivent etre en proportion de la richesse de chacun. Donc celui qui a cent boeufs en donnera dix; celui qui en a dix en donnera un. Quand le saint homme eut parle, Morio, laboureur a Anis-sur-Clange, un des plus riches hommes parmi les Pingouins, se leva et dit: --O Mael, o mon pere, j'estime qu'il est juste que chacun contribue aux depenses publiques et aux frais de l'Eglise. Pour ce qui est de moi, je suis pret a me depouiller de tout ce que je possede dans l'interet de mes freres pingouins et, s'il le fallait, je donnerais de grand coeur jusqu'a ma chemise. Tous les anciens du peuple sont disposes, comme moi, a faire le sacrifice de leurs biens; et l'on ne saurait douter de leur devouement absolu au pays et a la religion. Il faut donc considerer uniquement l'interet public et faire ce qu'il commande. Or ce qu'il commande, o mon pere, ce qu'il exige, c'est de ne pas beaucoup demander a ceux qui possedent beaucoup; car alors les riches seraient moins riches et les pauvres plus pauvres. Les pauvres vivent du bien des riches; c'est pourquoi ce bien est sacre. N'y touchez pas: ce serait mechancete gratuite. A prendre aux riches, vous ne retireriez pas grand profit, car ils ne sont guere nombreux; et vous vous priveriez, au contraire, de toutes ressources, en plongeant le pays dans la misere. Tandis que, si vous demandez un peu d'aide a chaque habitant, sans egard a son bien, vous recueillerez assez pour les besoins publics, et vous n'aurez pas a vous enquerir de ce que possedent les citoyens, qui regarderaient toute recherche de cette nature comme une odieuse vexation. En chargeant tout le monde egalement et legerement, vous epargnerez les pauvres, puisque vous leur laisserez le bien des riches. Et comment serait-il possible de proportionner l'impot a la richesse? Hier j'avais deux cents boeufs; aujourd'hui j'en ai soixante, demain j'en aurais cent. Clunic a trois vaches, mais elles sont maigres; Nicclu n'en a que deux, mais elles sont grasses. De Clunic ou de Nicclu quel est le plus riche? Les signes de l'opulence sont trompeurs. Ce qui est certain, c'est que tout le monde boit et mange. Imposez les gens d'apres ce qu'ils consomment. Ce sera la sagesse et ce sera la justice. Ainsi parla Morio, aux applaudissements des Anciens. --Je demande qu'on grave ce discours sur des tables d'airain, s'ecria le moine Bulloch. Il est dicte pour l'avenir; dans quinze cents ans, les meilleurs entre les Pingouins ne parleront pas autrement. Les Anciens applaudissaient encore, lorsque Greatauk, la main sur le pommeau de l'epee, fit cette breve declaration: --Etant noble, je ne contribuerai pas; car contribuer est ignoble. C'est a la canaille a payer. Sur cet avis, les Anciens se separerent en silence. Ainsi qu'a Rome, il fut procede au cens tous les cinq ans; et l'on s'apercut, par ce moyen, que la population s'accroissait rapidement. Bien que les enfants y mourussent en merveilleuse abondance et que les famines et les pestes vinssent avec une parfaite regularite depeupler des villages entiers, de nouveaux Pingouins, toujours plus nombreux, contribuaient par leur misere privee a la prosperite publique. CHAPITRE V LES NOCES DE KRAKEN ET D'ORBEROSE En ce temps-la, vivait dans l'ile d'Alca un homme pingouin dont le bras etait robuste et l'esprit subtil. Il se nommait Kraken et avait sa demeure sur le rivage des Ombres, ou les habitants de l'ile ne s'aventuraient jamais, par crainte des serpents niches au creux des roches et de peur d'y rencontrer les ames des Pingouins morts sans bapteme qui, semblables a des flammes livides et trainant de longs gemissements, erraient, la nuit, sur le rivage desole. Car on croyait communement, mais sans preuves, que, parmi les Pingouins changes en hommes a la priere du bienheureux Mael, plusieurs n'avaient pas recu le bapteme et revenaient apres leur mort pleurer dans la tempete. Kraken habitait sur la cote sauvage une caverne inaccessible. On n'y penetrait que par un souterrain naturel de cent pieds de long dont un bois epais cachait l'entree. Or un soir que Kraken cheminait a travers la campagne deserte, il rencontra, par hasard, une jeune pingouine, pleine de grace. C'etait celle-la meme que, naguere, le moine Magis avait habillee de sa main, et qui la premiere avait porte des voiles pudiques. En souvenir du jour ou la foule emerveillee des Pingouins l'avait vue fuir glorieusement dans sa robe couleur d'aurore, cette vierge avait recu le nom d'Orberose [Note: "Orbe, _poetique_, globe en parlant des corps celestes. Par extension toute espece de corps globuleux." (Littre.)] A la vue de Kraken, elle poussa un cri d'epouvante et s'elanca pour lui echapper. Mais le heros la saisit par les voiles qui flottaient derriere elle et lui adressa ces paroles: --Vierge, dis-moi ton nom, ta famille, ton pays. Cependant Orberose regardait Kraken avec epouvante. --Est-ce vous que je vois, seigneur, lui demanda-t-elle en tremblant, ou n'est-ce pas plutot votre ame indignee? Elle parlait ainsi parce que les habitants d'Alca, n'ayant plus de nouvelles de Kraken depuis qu'il habitait le rivage des Ombres, le croyaient mort et descendu parmi les demons de la nuit. --Cesse de craindre, fille d'Alca, repondit Kraken. Car celui qui te parle n'est pas une ame errante, mais un homme plein de force et de puissance. Je possederai bientot de grandes richesses. Et la jeune Orberose demanda: --Comment penses-tu acquerir de grandes richesses, o Kraken, etant fils des Pingouins? --Par mon intelligence, repondit Kraken. --Je sais, fit Orberose, que du temps que tu habitais parmi nous, tu etais renomme pour ton adresse a la chasse et a la peche. Personne ne t'egalait dans l'art de prendre le poisson dans un filet ou de percer de fleches les oiseaux rapides. --Ce n'etait la qu'une industrie vulgaire et laborieuse, o jeune fille. J'ai trouve le moyen de me procurer sans fatigue de grands biens. Mais, dis-moi qui tu es. --Je me nomme Orberose, repondit la jeune fille. --Comment te trouvais-tu si loin de ta demeure, dans la nuit? --Kraken, ce ne fut pas sans la volonte du Ciel. --Que veux-tu dire, Orberose? --Que le ciel, o Kraken, me mit sur ton chemin, j'ignore pour quelle raison. Kraken la contempla longtemps dans un sombre silence. Puis il lui dit avec douceur: --Orberose, viens dans ma maison, c'est celle du plus ingenieux et du plus brave entre les fils des Pingouins. Si tu consens a me suivre, je ferai de toi ma compagne. Alors, baissant les yeux, elle murmura: --Je vous suivrai, seigneur. C'est ainsi que la belle Orberose devint la compagne du heros Kraken. Cet hymen ne fut point celebre par des chants et des flambeaux, parce que Kraken ne consentait point a se montrer au peuple des Pingouins; mais, cache dans sa caverne, il formait de grands desseins. CHAPITRE VI LE DRAGON D'ALCA "Nous allames ensuite visiter le cabinet d'histoire naturelle.... L'administrateur nous montra une espece de paquet empaille qu'il nous dit renfermer le squelette d'un dragon: preuve, ajouta-t-il, que le dragon n'est pas un animal fabuleux." (_Memoires de Jacques Casanova._ Paris, 1843, t. IV, pp. 404, 405.) Cependant les habitants d'Alca exercaient les travaux de la paix. Ceux de la cote septentrionale allaient dans des barques pecher les poissons et les coquillages. Les laboureurs des Dombes cultivaient l'avoine, le seigle et le froment. Les riches Pingouins de la vallee des Dalles elevaient des animaux domestiques et ceux de la baie des Plongeons cultivaient leurs vergers. Des marchands de Port-Alca faisaient avec l'Armorique le commerce des poissons sales. Et l'or des deux Bretagnes, qui commencait a s'introduire dans l'ile, y facilitait les echanges. Le peuple pingouin jouissait dans une tranquillite profonde du fruit de son travail quand, tout a coup, une rumeur sinistre courut de village en village. On apprit partout a la fois qu'un dragon affreux avait ravage deux fermes dans la baie des Plongeons. Peu de jours auparavant la vierge Orberose avait disparu. On ne s'etait pas inquiete tout de suite de son absence parce qu'elle avait ete enlevee plusieurs fois par des hommes violents et pleins d'amour. Et les sages ne s'en etonnaient pas, considerant que cette vierge etait la plus belle des Pingouines. On remarquait meme qu'elle allait parfois au devant de ses ravisseurs, car nul ne peut echapper a sa destinee. Mais cette fois, ne la voyant point revenir, on craignit que le dragon ne l'eut devoree. Aussi bien les habitants de la vallee des Dalles s'apercurent bientot que ce dragon n'etait pas une fable contee par des femmes autour des fontaines. Car une nuit le monstre devora dans le village d'Anis six poules, un mouton et un jeune enfant orphelin nomme le petit Elo. Des animaux et de l'enfant on ne retrouva rien le lendemain matin. Aussitot les Anciens du village s'assemblerent sur la place publique et siegerent sur le banc de pierre pour aviser a ce qu'il etait expedient de faire en ces terribles circonstances. Et, ayant appele tous ceux des Pingouins qui avaient vu le dragon durant la nuit sinistre, ils leur demanderent: --N'avez-vous point observe sa forme et ses habitudes? Et chacun repondit a son tour: --Il a des griffes de lion, des ailes d'aigle et la queue d'un serpent. --Son dos est herisse de cretes epineuses. --Tout son corps est couvert d'ecailles jaunissantes. --Son regard fascine et foudroie. Il vomit des flammes. --Il empeste l'air de son haleine. --Il a une tete de dragon, des griffes de lion, une queue de poisson. Et une femme d'Anis, qui passait pour saine d'esprit et de bon jugement et a qui le dragon avait pris trois poules, deposa comme il suit: --Il est fait comme un homme. A preuve que j'ai cru que c'etait mon homme et que je lui ai dit: "Viens donc te coucher, grosse bete." D'autres disaient: --Il est fait comme un nuage. --Il ressemble a une montagne. Et un jeune enfant vint et dit: --Le dragon, je l'ai vu qui otait sa tete dans la grange pour donner un baiser a ma soeur Minnie. Et les Anciens demanderent encore aux habitants: --Comment le dragon est-il grand? Et il leur fut repondu: --Grand comme un boeuf. --Comme les grands navires de commerce des Bretons. --Il est de la taille d'un homme. --Il est plus haut que le figuier sous lequel vous etes assis. --Il est gros comme un chien. Interroges enfin sur sa couleur, les habitants dirent: --Rouge. --Verte. --Bleue. --Jaune. --Il a la tete d'un beau vert; les ailes sont orange vif, lave de rose; les bords d'un gris d'argent; la croupe et la queue rayees de bandes brunes et roses, le ventre jaune vif, mouchete de noir. --Sa couleur? Il n'a pas de couleur. --Il est couleur de dragon. Apres avoir entendu ces temoignages, les Anciens demeurerent incertains sur ce qu'il y avait a faire. Les uns proposaient d'epier le dragon, de le surprendre et de l'accabler d'une multitude de fleches. D'autres, considerant qu'il etait vain de s'opposer par la force a un monstre si puissant, conseillaient de l'apaiser par des offrandes. --Payons-lui le tribut, dit l'un d'eux qui passait pour sage. Nous pourrons nous le rendre propice en lui faisant des presents agreables, des fruits, du vin, des agneaux, une jeune vierge. D'autres enfin etaient d'avis d'empoisonner les fontaines ou il avait coutume de boire ou de l'enfumer dans sa caverne. Mais aucun de ces avis ne prevalut. On disputa longuement et les Anciens se separerent sans avoir pris aucune resolution. CHAPITRE VII LE DRAGON D'ALCA (SUITE) Durant tout le mois dedie par les Romains a leur faux dieu Mars ou Mavors, le dragon ravagea les fermes des Dalles et des Dombes, enleva cinquante moutons, douze porcs et trois jeunes garcons. Toutes les familles etaient en deuil et l'ile se remplissait de lamentations. Pour conjurer le fleau, les Anciens des malheureux villages qu'arrosent le Clange et la Surelle resolurent de se reunir et d'aller ensemble demander secours au bienheureux Mael. Le cinquieme jour du mois dont le nom, chez les Latins, signifie ouverture, parce qu'il ouvre l'annee, ils se rendirent en procession au moustier de bois qui s'elevait sur la cote meridionale de l'ile. Introduits dans le cloitre, ils firent entendre des sanglots et des gemissements. Emu de leurs plaintes, le vieillard Mael, quittant la salle ou il se livrait a l'etude de l'astronomie et a la meditation des Ecritures, descendit vers eux, appuye sur son baton pastoral. A sa venue les Anciens prosternes tendirent des rameaux verts. Et plusieurs d'entre eux brulerent des herbes aromatiques. Et le saint homme, s'etant assis pres de la fontaine claustrale, sous un figuier antique, prononca ces paroles: --O mes fils, posterite des Pingouins, pourquoi pleurez-vous et gemissez-vous? Pourquoi tendez-vous vers moi ces rameaux suppliants? Pourquoi faites-vous monter vers le ciel la fumee des aromates? Attendez-vous que je detourne de vos tetes quelque calamite? Pourquoi m'implorez-vous? Je suis pret a donner ma vie pour vous. Dites seulement ce que vous esperez de votre pere. A ces questions le premier des Anciens repondit: --Pere des enfants d'Alca, o Mael, je parlerai pour tous. Un dragon tres horrible ravage nos champs, depeuple nos etables et ravit dans son antre la fleur de notre jeunesse. Il a devore l'enfant Elo et sept jeunes garcons; il a broye entre ses dents affamees la vierge Orberose, la plus belle des Pingouines. Il n'est point de village ou il ne souffle son haleine empoisonnee et qu'il ne remplisse de desolation. "En proie a ce fleau redoutable, nous venons, o Mael, te prier, comme le plus sage, d'aviser au salut des habitants de cette ile, de peur que la race antique des Pingouins ne s'eteigne. --O le premier des Anciens d'Alca, repliqua Mael, ton discours me plonge dans une profonde affliction, et je gemis a la pensee que cette ile est en proie aux fureurs d'un dragon epouvantable. Un tel fait n'est pas unique, et l'on trouve dans les livres plusieurs histoires de dragons tres feroces. Ces monstres se rencontrent principalement dans les cavernes, aux bords des eaux et de preference chez les peuples paiens. Il se pourrait que plusieurs d'entre vous, bien qu'ayant recu le saint bapteme, et tout incorpores qu'ils sont a la famille d'Abraham, aient adore des idoles, comme les anciens Romains, ou suspendu des images, des tablettes votives, des bandelettes de laine et des guirlandes de fleurs aux branches de quelque arbre sacre. Ou bien encore les Pingouines ont danse autour d'une pierre magique et bu l'eau des fontaines habitees par les nymphes. S'il en etait ainsi, je croirais que le Seigneur a envoye ce dragon pour punir sur tous les crimes de quelques-uns et afin de vous induire, o fils des Pingouins, a exterminer du milieu de vous le blaspheme, la superstition et l'impiete. C'est pourquoi je vous indiquerai comme remede au grand mal dont vous souffrez de rechercher soigneusement l'idolatrie dans vos demeures et de l'en extirper. J'estime qu'il sera efficace aussi de prier et de faire penitence. Ainsi parla le saint vieillard Mael. Et les Anciens du peuple pingouin, lui ayant baise les pieds, retournerent dans leurs villages avec une meilleure esperance. CHAPITRE VIII LE DRAGON D'ALCA (SUITE) Suivant les conseils du saint homme Mael, les habitants d'Alca s'efforcerent d'extirper les superstitions qui avaient germe parmi eux. Ils veillerent a ce que les filles n'allassent plus danser autour de l'arbre des fees, en prononcant des incantations. Ils defendirent severement aux jeunes meres de frotter leurs nourrissons pour les rendre forts, aux pierres dressees dans les campagnes. Un vieillard des Dombes, qui annoncait l'avenir en secouant des grains d'orge sur un tamis, fut jete dans un puits. Cependant, le monstre continuait a ravager chaque nuit les basses-cours et les etables. Les paysans epouvantes se barricadaient dans leurs maisons. Une femme enceinte qui, par une lucarne, vit au clair de lune l'ombre du dragon sur le chemin bleu, en fut si epouvantee qu'elle accoucha incontinent avant terme. En ces jours d'epreuve, le saint homme Mael meditait sans cesse sur la nature des dragons et sur les moyens de les combattre. Apres six mois d'etudes et de prieres, il lui parut bien avoir trouve ce qu'il cherchait. Un soir, comme il se promenait sur le rivage de la mer, en compagnie d'un jeune religieux nomme Samuel, il lui exprima sa pensee en ces termes: --J'ai longuement etudie l'histoire et les moeurs des dragons, non pour satisfaire une vaine curiosite, mais afin d'y decouvrir des exemples a suivre dans les conjonctures presentes. Et telle est, mon fils Samuel, l'utilite de l'histoire. "C'est un fait constant que les dragons sont d'une vigilance extreme. Ils ne dorment jamais. Aussi les voit-on souvent employes a garder des tresors. Un dragon gardait a Colchis la toison d'or que Jason conquit sur lui. Un dragon veillait sur les pommes d'or du jardin des Hesperides. Il fut tue par Hercule et transforme par Junon en une etoile du ciel. Le fait est rapporte dans des livres; s'il est veritable, il se produisit par magie, car les dieux des paiens sont en realite des diables. Un dragon defendait aux hommes rudes et ignorants de boire a la fontaine de Castalie. Il faut se rappeler aussi le dragon d'Andromede, qui fut tue par Persee. "Mais quittons les fables des paiens, ou l'erreur est melee sans cesse a la verite. Nous rencontrons des dragons dans les histoires du glorieux archange Michel, des saints Georges, Philippe, Jacques le Majeur, et Patrice, des saintes Marthe et Marguerite. Et c'est en de tels recits, dignes de toute creance, que nous devons chercher reconfort et conseil. "L'histoire du dragon de Silene nous offre notamment de precieux exemples. Il faut que vous sachiez, mon fils, que, au bord d'un vaste etang, voisin de cette ville, habitait un dragon effroyable qui s'approchait parfois des murailles et empoisonnait de son haleine tous ceux qui sejournaient dans les faubourgs. Et, pour n'etre point devores par le monstre, les habitants de Silene lui livraient chaque matin un des leurs. On tirait la victime au sort. Le sort, apres cent autres, designa la fille du roi. "Or, saint Georges, qui etait tribun militaire, passant par la ville de Silene, apprit que la fille du roi venait d'etre conduite a l'animal feroce. Aussitot, il remonta sur son cheval et, s'armant de sa lance, courut a la rencontre du dragon, qu'il atteignit au moment ou le monstre allait devorer la vierge royale. Et quand saint Georges eut terrasse le dragon, la fille du roi noua sa ceinture autour du cou de la bete, qui la suivit comme un chien qu'on mene en laisse. "Cela nous est un exemple du pouvoir des vierges sur les dragons. L'histoire de sainte Marthe nous en fournit une preuve plus certaine encore. Connaissez-vous cette histoire, mon fils Samuel? --Oui, mon pere, repondit Samuel. Et le bienheureux Mael poursuivit: --Il y avait, dans une foret, sur les bords du Rhone, entre Arles et Avignon, un dragon mi-quadrupede et mi-poisson, plus gros qu'un boeuf, avec des dents aigues comme des cornes et de grandes ailes aux epaules. Il coulait les bateaux et devorait les passagers. Or, sainte Marthe, a la priere du peuple, alla vers ce dragon, qu'elle trouva occupe a devorer un homme; elle lui passa sa ceinture autour du cou et le conduisit facilement a la ville. "Ces deux exemples m'induisent a penser qu'il convient de recourir au pouvoir de quelque vierge pour vaincre le dragon qui seme l'epouvante et la mort dans l'ile d'Alca. "C'est pourquoi, mon fils Samuel, ceins tes reins et va, je te prie, avec deux de tes compagnons, dans tous les villages de cette ile, et publie partout qu'une vierge pourra seule delivrer l'ile du monstre qui la depeuple. "Tu chanteras des cantiques et des psaumes, et tu diras: "--O fils des pingouins, s'il est parmi vous une vierge tres pure, qu'elle se leve et que, armee du signe de la croix, elle aille combattre le dragon! Ainsi parla le vieillard, et le jeune Samuel promit d'obeir. Des le lendemain, il ceignit ses reins et partit avec deux de ses compagnons pour annoncer aux habitants d'Alca qu'une vierge etait seule capable de delivrer les Pingouins des fureurs du dragon. CHAPITRE IX LE DRAGON D'ALCA (SUITE) Orberose aimait son epoux, mais elle n'aimait pas que lui. A l'heure ou Venus s'allume dans le ciel pale, tandis que Kraken allait repandant l'effroi sur les villages, elle visitait, en sa maison roulante, un jeune berger des Dalles, nomme Marcel, dont la forme gracieuse enveloppait une infatigable vigueur. La belle Orberose partageait avec delices la couche aromatique du pasteur. Mais, loin de se faire connaitre a lui pour ce qu'elle etait, elle se donnait le nom de Brigide et se disait la fille d'un jardinier de la baie des Plongeons. Lorsque echappee a regret de ses bras, elle cheminait, a travers les prairies fumantes, vers le rivage des Ombres, si d'aventure elle rencontrait quelque paysan attarde, aussitot elle deployait ses voiles comme de grandes ailes et s'ecriait: --Passant, baisse les yeux, pour n'avoir point a dire: Helas! helas! malheur a moi, car j'ai vu l'ange du Seigneur. Le villageois tremblant s'agenouillait le front contre terre. Et plusieurs disaient, dans l'ile, que, la nuit, sur les chemins passaient des anges et qu'on mourait pour les avoir vus. Kraken ignorait les amours d'Orberose et de Marcel, car il etait un heros, et les heros ne penetrent jamais les secrets de leurs femmes. Mais, tout en ignorant ces amours, Kraken en goutait les precieux avantages. Il retrouvait chaque nuit sa compagne plus souriante et plus belle, respirant, exhalant la volupte et parfumant le lit conjugal d'une odeur delicieuse de fenouil et de verveine. Elle aimait Kraken d'un amour qui ne devenait jamais importun ni soucieux parce qu'elle ne l'apesantissait pas sur lui seul. Et l'heureuse infidelite d'Orberose devait bientot sauver le heros d'un grand peril et assurer a jamais sa fortune et sa gloire. Car ayant vu passer dans le crepuscule un bouvier de Belmont, qui piquait ses boeufs, elle se prit a l'aimer plus qu'elle n'avait jamais aime le berger Marcel. Il etait bossu, ses epaules lui montaient par-dessus les oreilles; son corps se balancait sur des jambes inegales; ses yeux torves roulaient des lueurs fauves sous des cheveux en broussailles. De son gosier sortait une voix rauque et des rires stridents; il sentait l'etable. Cependant il lui etait beau. "Tel, comme dit Gnathon, a aime une plante, tel autre un fleuve, tel autre une bete." Or, un jour que, dans un grenier du village, elle soupirait etendue et detendue entre les bras du bouvier, soudain des sons de trompe, des rumeurs, des bruits de pas, surprirent ses oreilles; elle regarda par la lucarne et vit les habitants assembles sur la place du marche, autour d'un jeune religieux qui, monte sur une pierre, prononca d'une voix claire ces paroles: --Habitants de Belmont, l'abbe Mael, notre pere venere, vous mande par ma bouche que ni la force des bras ni la puissance des armes ne prevaudra contre le dragon; mais la bete sera surmontee par une vierge. Si donc il se trouve parmi vous une vierge tres nette et tout a fait intacte, qu'elle se leve et qu'elle aille au devant du monstre; et quand elle l'aura rencontre, elle lui passera sa ceinture autour du col et le conduira aussi facilement que si c'etait un petit chien. Et le jeune religieux, ayant releve sa cucule sur sa tete, s'en fut porter en d'autres villages le mandement du bienheureux Mael. Il etait deja loin quand, accroupie dans la paille amoureuse, une main sur le genou et le menton sur la main, Orberose meditait encore ce qu'elle venait d'entendre. Bien qu'elle craignit beaucoup moins pour Kraken le pouvoir d'une vierge que la force des hommes armes, elle ne se sentait pas rassuree par le mandement du bienheureux Mael; un instinct vague et sur, qui dirigeait son esprit, l'avertissait que desormais Kraken ne pouvait plus etre dragon avec securite. Elle demanda au bouvier: --Mon coeur, que penses-tu du dragon? Le rustre secoua la tete: --Il est certain que, dans les temps anciens, des dragons ravageaient la terre; et l'on en voyait de la grosseur d'une montagne. Mais il n'en vient plus, et je crois que ce qu'on prend ici pour un monstre recouvert d'ecailles, ce sont des pirates ou des marchands qui ont emporte dans leur navire la belle Orberose et les plus beaux parmi les enfants d'Alca. Et si l'un de ces brigands tente de me voler mes boeufs, je saurai, par force ou par ruse, l'empecher de me nuire. Cette parole du bouvier accrut les apprehensions d'Orberose et ranima sa sollicitude pour un epoux qu'elle aimait. CHAPITRE X LE DRAGON D'ALCA (SUITE) Les jours s'ecoulerent et aucune pucelle ne se leva dans l'ile pour combattre le monstre. Et, dans le moustier de bois, le vieillard Mael, assis sur un banc, a l'ombre d'un antique figuier, en compagnie d'un religieux plein de piete, nomme Regimental, se demandait avec inquietude et tristesse comment il ne se trouvait point dans Alca une seule vierge capable de surmonter la bete. Il soupira et le frere Regimental soupira de meme. A ce moment le jeune Samuel, venant a passer dans le jardin, le vieillard Mael l'appela et lui dit: --J'ai medite de nouveau, mon fils, sur les moyens de detruire le dragon qui devore la fleur de notre jeunesse, de nos troupeaux et de nos recoltes. A cet egard, l'histoire des dragons de saint Riok et de saint Pol de Leon me semble particulierement instructive. Le dragon de saint Riok etait long de six toises; sa tete tenait du coq et du basilic, son corps du boeuf et du serpent; il desolait les rives de l'Elorn, au temps du roi Bristocus. Saint Riok, age de deux ans, le mena en laisse jusqu'a la mer ou le monstre se noya tres volontiers. Le dragon de saint Pol, long de soixante pieds, n'etait pas moins terrible. Le bienheureux apotre de Leon le lia de son etole et le donna a conduire a un jeune seigneur d'une grande purete. Ces exemples prouvent que, aux yeux de Dieu, un puceau est aussi agreable qu'une pucelle. Le ciel n'y fait point de difference. C'est pourquoi, mon fils, si vous voulez m'en croire, nous nous rendrons tous deux au rivage des Ombres; parvenus a la caverne du dragon, nous appellerons le monstre a haute voix et, quand il s'approchera, je nouerai mon etole autour de son cou et vous le menerez en laisse jusqu'a la mer ou il ne manquera pas de se noyer. A ce discours du vieillard, Samuel baissa la tete et ne repondit pas. --Vous semblez hesiter, mon fils, dit Mael. Le frere Regimental, contrairement a son habitude, prit la parole sans etre interroge. --On hesiterait a moins, fit-il. Saint Riok n'avait que deux ans quand il surmonta le dragon. Qui vous dit que neuf ou dix ans plus tard il en eut encore pu faire autant? Prenez garde, mon pere, que le dragon qui desole notre ile a devore le petit Elo et quatre ou cinq autres jeunes garcons. Frere Samuel n'est pas assez presomptueux pour se croire a dix- neuf ans plus innocent qu'eux a douze et a quatorze. "Helas! ajouta le moine en gemissant, qui peut se vanter d'etre chaste en ce monde ou tout nous donne l'exemple et le modele de l'amour, ou tout dans la nature, betes et plantes, nous montre et nous conseille les voluptueux embrassements? Les animaux sont ardents a s'unir selon leurs guises; mais il s'en faut que les divers hymens des quadrupedes, des oiseaux, des poissons, et des reptiles egalent en venuste les noces des arbres. Tout ce que les paiens, dans leurs fables, ont imagine d'impudicites monstrueuses est depasse par la plus simple fleur des champs, et si vous saviez les fornications des lis et des roses, vous ecarteriez des autels ces calices d'impurete, ces vases de scandale. --Ne parlez pas ainsi, frere Regimental, repondit le vieillard Mael. Soumis a la loi naturelle, les animaux et les plantes sont toujours innocents. Ils n'ont pas d'ame a sauver; tandis que l'homme.... --Vous avez raison, repliqua le frere Regimental; c'est une autre paire de manches. Mais n'envoyez pas le jeune Samuel au dragon: le dragon le mangerait. Depuis deja cinq ans Samuel n'est plus en etat d'etonner les monstres par son innocence. L'annee de la comete, le Diable, pour le seduire, mit un jour sur son chemin une laitiere qui troussait son cotillon pour passer un gue. Samuel fut tente; mais il surmonta la tentation. Le Diable, qui ne se lasse pas, lui envoya dans un songe, l'image de cette jeune fille. L'ombre fit ce que n'avait pu faire le corps: Samuel succomba. A son reveil, il trempa de ses larmes sa couche profanee. Helas! le repentir ne lui rendit point son innocence. En entendant ce recit, Samuel se demandait comment son secret pouvait etre connu, car il ne savait pas que le Diable avait emprunte l'apparence du frere Regimental pour troubler en leur coeur les moines d'Alca. Et le vieillard Mael songeait, et il se demandait avec angoisse: --Qui nous delivrera de la dent du dragon? Qui nous preservera de son haleine? Qui nous sauvera de son regard? Cependant les habitants d'Alca commencaient a prendre courage. Les laboureurs des Dombes et les bouviers de Belmont juraient que, contre un animal feroce, ils vaudraient mieux qu'une fille, et ils s'ecriaient, en se tapant le gras du bras: "Ores vienne le dragon!" Beaucoup d'hommes et de femmes l'avaient vu. Ils ne s'entendaient pas sur sa forme et sa figure, mais tous maintenant s'accordaient a dire qu'il n'etait pas si grand qu'on avait cru, et que sa taille ne depassait pas de beaucoup celle d'un homme. On organisait la defense: vers la tombee du jour, des veilleurs se tenaient a l'entree des villages, prets a donner l'alarme; des compagnies armees de fourches et de faux gardaient, la nuit, les parcs ou les betes etaient renfermees. Une fois meme, dans le village d'Anis, de hardis laboureurs le surprirent sautant le mur de Morio; armes de fleaux, de faux et de fourches, ils lui coururent sus, et ils le serraient de pres. L'un d'eux, vaillant homme et tres alerte, pensa bien l'avoir pique de sa fourche; mais il glissa dans une mare et le laissa echapper. Les autres l'eussent surement atteint, s'ils ne s'etaient attardes a rattraper les lapins et les poules qu'il abandonnait dans sa fuite. Ces laboureurs declarerent aux anciens du village que le monstre leur paraissait de forme et de proportions assez humaines, a part la tete et la queue, qui etaient vraiment epouvantables. CHAPITRE XI LE DRAGON D'ALCA (suite) Ce jour-la Kraken rentra dans sa caverne plus tot que de coutume. Il tira de sa tete son casque de veau marin surmonte de deux cornes de boeuf et dont la visiere s'armait de crocs formidables. Il jeta sur la table ses gants termines par des griffes horribles: c'etaient des becs d'oiseaux pecheurs. Il decrocha son ceinturon ou pendait une longue queue verte aux replis tortueux. Puis il ordonna a son page Elo de lui tirer ses bottes et, comme l'enfant n'y reussissait pas assez vite, il l'envoya d'un coup de pied a l'autre bout de la grotte. Sans regarder la belle Orberose, qui filait la laine, il s'assit devant la cheminee ou rotissait un mouton, et murmura: --Ignobles Pingouins!... Il n'est pas pire metier que de faire le dragon. --Que dit mon seigneur? demanda la belle Orberose. --On ne me craint plus, poursuivit Kraken, Autrefois tout fuyait a mon approche. J'emportais dans mon sac poules et lapins; je chassais devant moi moutons et cochons, vaches et boeufs. Aujourd'hui ces rustres font bonne garde; ils veillent. Tantot, dans le village d'Anis, poursuivi par des laboureurs armes de fleaux, de faux et de fourches fieres, je dus lacher poules et lapins, prendre ma queue sur mon bras et courir a toutes jambes. Or, je vous le demande, est-ce une allure convenable a un dragon de Cappadoce, que de se sauver comme un voleur, sa queue sur le bras? Encore, embarrasse de cretes, de cornes, de crocs, de griffes, d'ecailles, j'echappai a grand peine a une brute qui m'enfonca un demi- pouce de sa fourche dans la fesse gauche. Et ce disant, il portait la main avec sollicitude a l'endroit offense. Et apres s'etre livre quelques instants a des meditations ameres: --Quels idiots que ces Pingouins! Je suis las de souffler des flammes au nez de tels imbeciles. Orberose, tu m'entends?... Ayant ainsi parle, le heros souleva entre ses mains le casque epouvantable et le contempla longtemps dans un sombre silence. Puis il prononca ces paroles rapides: --Ce casque, je l'ai taille de mes mains, en forme de tete de poisson, dans la peau d'un veau marin. Pour le rendre plus formidable, je l'ai surmonte de cornes de boeuf, et je l'ai arme d'une machoire de sanglier; j'y ai fait pendre une queue de cheval, teinte de vermillon. Aucun habitant de cette ile n'en pouvait soutenir la vue, quand je m'en coiffais jusqu'aux epaules dans le crepuscule melancolique. A son approche, femmes, enfants, jeunes hommes, vieillards fuyaient eperdus, et je portais l'epouvante dans la race entiere des Pingouins. Par quels conseils ce peuple insolent, quittant ses premieres terreurs, ose-t-il aujourd'hui regarder en face cette gueule horrible et poursuivre cette criniere effrayante? Et jetant son casque sur le sol rocheux: --Peris, casque trompeur! s'ecria Kraken. Je jure par tous les demons d'Armor de ne jamais plus te porter sur ma tete. Et ayant fait ce serment, il foula aux pieds son casque, ses gants, ses bottes et sa queue aux replis tortueux. --Kraken, dit la belle Orberose, permettez-vous a votre servante d'user d'artifice pour sauver votre gloire et vos biens? Ne meprisez point l'aide d'une femme. Vous en avez besoin, car les hommes sont tous des imbeciles. --Femme, demanda Kraken, quels sont tes desseins? Et la belle Oberose avertit son epoux que des moines allaient par les villes et les campagnes, enseignant aux habitants la maniere la plus convenable de combattre le dragon; que, selon leurs instructions, la bete serait surmontee par une vierge et que, si une pucelle passait sa ceinture autour du col du dragon, elle le conduirait aussi facilement que si c'etait un petit chien. --Comment sais-tu que les moines enseignent ces choses? demanda Kraken. --Mon ami, repondit Orberose, n'interrompez donc pas des propos graves par une question frivole.... "Si donc, ajouterent ces religieux, il se trouve dans Alca une vierge tres pure, qu'elle se leve!" Or, j'ai resolu, Kraken, de repondre a leur appel. J'irai trouver le saint vieillard Mael et lui dirai: "Je suis la vierge designee par le Ciel pour surmonter le dragon." A ces mots Kraken se recria: --Comment seras-tu cette vierge tres pure? Et pourquoi veux-tu me combattre, Orberose? As-tu perdu la raison? Sache bien que je ne me laisserai pas vaincre par toi! --Avant de se mettre en colere, ne pourrait-on pas essayer de comprendre? soupira la belle Orberose avec un mepris profond et doux. Et elle exposa ses desseins subtils. En l'ecoutant, le heros demeurait pensif. Et quand elle eut cesse de parler: --Orberose, ta ruse est profonde, dit-il. Et, si tes desseins s'accomplissent selon tes previsions, j'en tirerai de grands avantages. Mais comment seras-tu la vierge designee par le ciel? --N'en prends nul souci, Kraken, repliqua-t-elle. Et allons nous coucher. Le lendemain, dans la caverne parfumee de l'odeur des graisses, Kraken tressait une carcasse tres difforme d'osier et la recouvrait de peaux effroyablement herissees, squameuses et squalides. A l'une des extremites de cette carcasse, la belle Orberose cousit le cimier farouche et la visiere hideuse, que portait Kraken dans ses courses devastatrices, et, a l'autre bout, elle assujettit la queue aux replis tortueux que le heros avait coutume de trainer derriere lui. Et, quand cet ouvrage fut acheve, ils instruisirent le petit Elo et les cinq autres enfants, qui les servaient, a s'introduire dans cette machine, a la faire marcher, a y souffler dans des trompes et a y bruler de l'etoupe, afin de jeter des flammes et de la fumee par la gueule du dragon. CHAPITRE XII LE DRAGON D'ALCA (SUITE) Orberose, ayant revetu une robe de bure et ceint une corde grossiere, se rendit au moustier et demanda a parler au bienheureux Mael. Et, parce qu'il etait interdit aux femmes d'entrer dans l'enceinte du moustier, le vieillard s'avanca hors des portes, tenant de sa dextre la crosse pastorale et s'appuyant de la main gauche sur l'epaule du frere Samuel, le plus jeune de ses disciples. Il demanda: --Femme, qui es-tu? --Je suis la vierge Orberose. A cette reponse, Mael leva vers le ciel ses bras tremblants. --Dis-tu vrai, femme? C'est un fait certain qu'Orberose fut