The Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, v3, by Alexandre Dumas #35 in our series by Alexandre Dumas Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Les Quarante-Cinq, v3 Author: Alexandre Dumas Release Date: March, 2005 [EBook #7772] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on May 15, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ, V3 *** Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team. LES QUARANTE-CINQ TROISIEME PARTIE PAR ALEXANDRE DUMAS XLIV PREPARATIFS DE BATAILLE Le camp du nouveau duc de Brabant etait assis sur les deux rives de l'Escaut: l'armee, bien disciplinee, etait cependant agitee d'un esprit d'agitation facile a comprendre. [Illustration: Tu es un traitre, et en traitre tu mourras. -- PAGE 19.] En effet, beaucoup de calvinistes assistaient le duc d'Anjou, non point par sympathie pour le susdit duc, mais pour etre aussi desagreables que possible a l'Espagne, et aux catholiques de France et d'Angleterre; ils se battaient donc plutot par amour-propre que par conviction ou par devoument, et l'on sentait bien que la campagne une fois finie, ils abandonneraient le chef ou lui imposeraient des conditions. D'ailleurs ces conditions, le duc d'Anjou laissait toujours croire qu'a l'heure venue, il irait au devant d'elles. Son mot favori etait: " Henri de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi Francois de France ne se ferait-il pas huguenot? " De l'autre cote, au contraire, c'est-a-dire chez l'ennemi, existaient, en opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes distincts, une cause parfaitement arretee, le tout parfaitement pur d'ambition ou de colere. Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais a ses conditions et a son heure; elle ne refusait pas precisement Francois, mais elle se reservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et l'experience belliqueuse de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en etendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine, elle trouvait Alexandre Farnese dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'Espagne contre Anjou, comme elle avait accepte le secours d'Anjou contre l'Espagne? Quitte, apres cela, a repousser l'Espagne apres que l'Espagne l'aurait aidee a repousser Anjou. Ces republicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens. Tout a coup ils virent apparaitre une flotte a l'embouchure de l'Escaut, et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France, et que ce grand amiral de France amenait un secours a leur ennemi. Depuis qu'il etait venu mettre le siege devant Anvers, le duc d'Anjou etait devenu naturellement l'ennemi des Anversois. En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrivee de Joyeuse, les calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque egale a celle que faisaient les Flamands. Les calvinistes etaient fort braves, mais en meme temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent, mais n'aimaient point qu'on vint rogner leurs lauriers, surtout avec des epees qui avaient servi a saigner tant de huguenots au jour de la Saint- Barthelemy. De la, force querelles qui commencerent le soir meme de l'arrivee de Joyeuse, et se continuerent triomphalement le lendemain et le surlendemain. Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de morts qu'une affaire en rase campagne n'en eut coute aux Francais. Si le siege d'Anvers, comme celui de Troie, eut dure neuf ans, les assieges n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les assiegeants; ceux-ci se fussent certainement detruits eux-memes. Francois faisait, dans toutes ces querelles, l'office de mediateur, mais non sans d'enormes difficultes; il y avait des engagements pris avec les huguenots francais: blesser ceux-ci, c'etait se retirer l'appui moral des huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers. D'un autre cote, brusquer les catholiques envoyes par le roi pour se faire tuer a son service, etait pour le duc d'Anjou chose non-seulement impolitique, mais encore compromettante. L'arrivee de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-meme ne comptait pas, avait bouleverse les Espagnols, et de leur cote les Lorrains en crevaient de fureur. C'etait bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir a la fois de cette double satisfaction. Mais le duc ne menageait point ainsi tous les partis sans que la discipline de son armee en souffrit fort. Joyeuse, a qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se trouvait mal a l'aise au milieu de cette reunion d'hommes si divers de sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succes etait passe. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand echec courait dans l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de capitaine, il deplorait d'etre venu de si loin pour partager une defaite. Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou avait eu grand tort de mettre le siege devant Anvers. Le prince d'Orange, qui lui avait donne ce traitre conseil, avait disparu depuis que le conseil avait ete suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il etait devenu. Son armee etait en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc d'Anjou l'appui de cette armee; cependant on n'entendait point dire le moins du monde qu'il y eut division entre les soldats de Guillaume et les Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assieges n'etait pas venue rejouir les assiegeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant la place. Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siege, c'est que cette ville importante d'Anvers etait presque une capitale: or, posseder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est un avantage reel; mais prendre d'assaut la deuxieme capitale de ses futurs Etats, c'etait s'exposer a la desaffection des Flamands, et Joyeuse connaissait trop bien les Flamands pour esperer, en supposant que le duc d'Anjou prit Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tot ou tard de cette prise, et avec usure. Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette nuit meme ou nous avons introduit nos lecteurs dans le camp francais. Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc etait assis ou plutot couche sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit de repos, et il ecoutait, non point les avis du grand amiral de France, mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly. Aurilly, par ses laches complaisances, par ses basses flatteries et par ses continuelles assiduites, avait enchaine la faveur du prince; jamais il ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait evite l'ecueil ou la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'etaient brises. Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses renseignements exacts sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manoeuvres habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait, quelle que fut cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande fortune, adroitement disposee en cas de revers; de sorte qu'il paraissait toujours etre le pauvre musicien Aurilly, courant apres un ecu, et chantant comme les cigales lorsqu'il avait faim. L'influence de cet homme etait immense parce qu'elle etait secrete. Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses developpements de strategie et detourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arriere, interrompant tout net le fil de son discours. Francois avait l'air de ne pas ecouter, mais il ecoutait reellement; aussi cette impatience de Joyeuse ne lui echappa-t-elle point, et, sur-le-champ: -- Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous? -- Rien, monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir de m'ecouter. -- Mais j'ecoute, monsieur de Joyeuse, j'ecoute, repondit allegrement le duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien epaissi par la guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis ecouter deux personnes parlant ensemble, quand Cesar dictait sept lettres a la fois! -- Monseigneur, repondit Joyeuse en lancant au pauvre musicien un coup d'oeil sous lequel celui-ci plia avec son humilite ordinaire, je ne suis pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle. -- Bon, bon, duc; taisez-vous, Aurilly. Aurilly s'inclina. -- Donc, continua Francois, vous n'approuvez pas mon coup de main sur Anvers, monsieur de Joyeuse? -- Non, monseigneur. -- J'ai adopte ce plan en conseil, cependant. -- Aussi, monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande reserve que je prends la parole, apres tant d'experimentes capitaines. Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui. Plusieurs voix s'eleverent pour affirmer au grand amiral que son avis etait le leur. D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment. -- Comte de Saint-Aignan, dit le prince a l'un de ses plus braves colonels, vous n'etes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous? -- Si fait, monseigneur, repondit M. de Saint-Aignan. -- Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace.... Chacun se mit a rire. Joyeuse palit, le comte rougit. -- Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son avis de cette facon, c'est un conseiller peu poli, voila tout. -- Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu tort de me reprocher une infirmite contractee a son service; j'ai, a la prise de Cateau-Cambresis, recu un coup de pique dans la tete, et, depuis ce temps j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces dont se plaint Son Altesse.... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit fierement le comte en se retournant. -- Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche que vous faites, et vous avez raison. Le sang monta au visage du duc Francois. -- Et a qui ce reproche? dit-il. -- Mais, a moi, probablement, monseigneur. -- Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse, a vous qu'il ne connait pas? -- Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers. -- Mais enfin, s'ecria le prince, il faut que ma position se dessine dans le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais ou, m'a parle d'une royaute. Ou est-elle, cette royaute? dans Anvers. Ou est-il, lui! dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et, Anvers pris, nous saurons a quoi nous en tenir. -- Eh! monseigneur, vous le savez deja, sur mon ame, ou vous seriez en verite moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donne le conseil de prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre Altesse duc de Brabant, s'est reserve la lieutenance generale du duche; le prince d'Orange, qui a interet a ruiner les Espagnols par vous et vous par les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous succedera, s'il ne vous remplace et ne vous succede deja; le prince d'Orange... Eh! monseigneur, jusqu'a present en suivant les conseils du prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront apres vous comme ces chiens timides qui ne courent qu'apres les fuyards. -- Quoi! vous supposez que je puisse etre battu par des marchands de laine, par des buveurs de biere? -- Ces marchands de laine, ces buveurs de biere ont donne fort a faire au roi Philippe de Valois, a l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui etaient trois princes d'assez bonne maison, monseigneur, pour que la comparaison ne puisse pas vous etre trop desagreable. -- Ainsi, vous craignez un echec? -- Oui, monseigneur, je le crains. -- Vous ne serez donc pas la, monsieur de Joyeuse? -- Pourquoi donc n'y serais-je point? -- Parce que je m'etonne que vous doutiez a ce point de votre propre bravoure, que vous vous voyiez deja en fuite devant les Flamands: en tout cas, rassurez-vous: ces prudents commercants ont l'habitude, quand ils marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils aient la chance de vous atteindre, courussent-ils apres vous. -- Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; monseigneur, je serai au premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le seront au dernier, voila tout. -- Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, monsieur de Joyeuse: vous approuvez que j'aie pris les petites places. -- J'approuve que vous preniez ce qui ne se defend point. -- Eh bien! apres avoir pris les petites places qui ne se defendaient pas, comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu'elle se defend, ou plutot parce qu'elle menace de se defendre. -- Et Votre Altesse a tort: mieux vaut reculer sur un terrain sur que de trebucher dans un fosse en continuant de marcher en avant. -- Soit, je trebucherai, mais je ne reculerai pas. -- Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s'inclinant, et nous, de notre cote, nous ferons comme voudra Votre Altesse; nous sommes ici pour lui obeir. -- Ce n'est pas repondre, duc. -- C'est cependant la seule reponse que je puisse faire a Votre Altesse. -- Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me rendre a votre avis. [Illustration: Derriere une borne gigantesque il attendit. -- PAGE 24.] -- Monseigneur, voyez l'armee du prince d'Orange, elle etait votre, n'est- ce pas? Eh bien! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans Anvers, ce qui est bien different; voyez le Taciturne, comme vous l'appelez vous-meme: il etait votre ami et votre conseiller; non-seulement vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez etre sur que l'ami s'est change en ennemi; voyez les Flamands: lorsque vous etiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes a votre vue et braquent leurs canons a votre approche, ni plus ni moins que si vous etiez le duc d'Albe. Eh bien! je vous le dis: Flamands et Hollandais, Anvers et Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment sera celui ou vous crierez feu a votre maitre d'artillerie. -- Eh bien! repondit le duc d'Anjou, on battra du meme coup Anvers et Orange, Flamands et Hollandais. -- Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner l'assaut a Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois, et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous sans rien dire, avec ces eternels huit ou dix mille hommes, toujours detruits et toujours renaissants, a l'aide desquels depuis dix ou douze ans il tient en echec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de Parme. -- Ainsi, vous persistez dans votre opinion? -- Dans laquelle? -- Que nous serons battus. -- Immanquablement. -- Eh bien! c'est facile a eviter, pour votre part, du moins, monsieur de Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frere vous a envoye vers moi pour me soutenir; votre responsabilite est a couvert, si je vous donne conge en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'etre soutenu. -- Votre Altesse peut me donner conge, dit Joyeuse; mais, a la veille d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter. Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince comprit qu'il avait ete trop loin. -- Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme, vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou plutot que, dans la position ou je suis, je ne puis avouer tout haut que j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai ete trop jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la superiorite des armes francaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous commettre un pire? Nous voici devant des gens armes, c'est-a-dire devant des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je leur cede? Demain alors, ils reprendront piece a piece ce que j'ai conquis; non, l'epee est tiree, frappons, ou sinon nous serons frappes; voila mon sentiment. -- Du moment ou Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obeir, monseigneur, et d'aussi grand coeur, croyez-le bien, si vous me conduisez a la mort, que si vous me menez a la victoire; cependant... mais non, monseigneur. -- Quoi? -- Non, je veux et dois me taire. -- Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux. -- Alors en particulier, monseigneur. -- En particulier? -- Oui, s'il plait a Votre Altesse. Tous se leverent et reculerent jusqu'aux extremites de la spacieuse tente de Francois. -- Parlez, dit celui-ci. -- Monseigneur peut prendre indifferemment un revers que lui infligerait l'Espagne, un echec qui rendrait triomphants ces buveurs de biere flamands, ou ce prince d'Orange a double face; mais s'accommoderait-il aussi volontiers de faire rire a ses depens M. le duc de Guise? Francois fronca le sourcil. -- M. de Guise? dit-il; eh! qu'a-t-il a faire dans tout ceci? -- M. de Guise, continua Joyeuse, a tente, dit-on, de faire assassiner monseigneur; si Salcede ne l'a pas avoue sur l'echafaud, il l'a avoue a la gene. Or, c'est une grande joie a offrir au Lorrain, qui joue un grand role dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous Anvers, et de lui procurer, qui sait? sans bourse delier, cette mort d'un fils de France, qu'il avait promis de payer si cher a Salcede. Lisez l'histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus illustres et des meilleurs chevaliers francais. Le duc secoua la tete. -- Eh bien! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai encore des batailles a gagner. -- Et Cateau-Cambresis que vous oubliez, monseigneur; il est vrai que vous etes le seul. -- Comparez donc cette escarmouche a Jarnac et a Moncontour, Joyeuse, et faites le compte de ce que je redois a mon bien-aime frere Henri. Non, non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince francais, moi. Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse, s'etaient eloignes: -- Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cesse, les terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit. Joyeuse s'inclina. -- Monseigneur voudra bien detailler ses ordres, dit-il, nous les attendons. -- Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galere amirale, n'est-ce pas, monsieur de Joyeuse? -- Oui, monseigneur. -- Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n'ayant dans le port que des vaisseaux marchands; alors vous viendrez vous embosser en face du quai. La, si le quai est defendu, vous foudroierez la ville en tentant un debarquement avec vos quinze cents hommes. Du reste de l'armee je ferai deux colonnes, l'une commandee par M. le comte de Saint-Aignan, l'autre commandee par moi-meme. Toutes deux tenteront l'escalade par surprise au moment ou les premiers coups de canon partiront. La cavalerie demeurera en reserve, en cas d'echec, pour proteger la retraite de la colonne repoussee. De ces trois attaques, l'une reussira certainement. Le premier corps, etabli sur le rempart, tirera une fusee pour rallier a lui les autres corps. -- Mais il faut tout prevoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que vous ne croyez pas supposable, c'est-a-dire que les trois colonnes d'attaque soient repoussees toutes trois. -- Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos batteries, et nous nous repandons dans les polders, ou les Anversois ne se hasarderont point a nous venir chercher. On s'inclina en signe d'adhesion. -- Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence. Qu'on eveille les troupes endormies, qu'on embarque avec ordre; que pas un feu, pas un coup de mousquet ne revelent notre dessein. Vous serez dans le port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre depart. Nous, qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en meme temps que vous. Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous. Les capitaines quitterent la tente du prince, et donnerent leurs ordres avec les precautions indiquees. Bientot, toute cette fourmiliere humaine fit entendre son murmure confus: mais on pouvait croire que c'etait celui du vent, se jouant dans les gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders. L'amiral s'etait rendu a son bord. LXV MONSEIGNEUR Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprets, hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur attribuant toute la mauvaise volonte possible. Anvers etait comme une ruche quand vient le soir, calme et deserte a l'exterieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement. Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues, barricadaient leurs maisons, doublaient les chaines et fraternisaient avec les bataillons du prince d'Orange, dont une partie deja etait en garnison a Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitot rentrees, s'egrenaient dans la ville. [Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.] Lorsque tout fut pret pour une vigoureuse defense, le prince d'Orange, par un soir sombre et sans lune, entra a son tour dans la ville sans manifestation aucune, mais avec le calme et la fermete qui presidaient a l'accomplissement de toutes ses resolutions, lorsque ces resolutions etaient une fois prises. Il descendit a l'hotel-de-ville, ou ses affides avaient tout prepare pour son installation. La il recut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en revue les officiers des troupes soldees, puis enfin recut les principaux officiers qu'il mit au courant de ses projets. Parmi ses projets, le plus arrete etait de profiter de la manifestation du duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en arrivait ou le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-la voyait avec joie ce nouveau competiteur a la souveraine puissance se perdre comme les autres. Le soir meme ou le duc d'Anjou s'appretait a attaquer, comme nous l'avons vu, le prince d'Orange, qui etait depuis deux jours dans la ville, tenait conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois. A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le prince d'Orange secouait la tete comme un homme surpris de cette incertitude. Mais, a chaque hochement de tete, le commandant de la place repondait: -- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit venir: attendons donc monseigneur. Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en froncant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait. Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds battements, et semblait demander au balancier d'accelerer la venue du personnage attendu si impatiemment. Neuf heures du soir sonnerent: l'incertitude etait devenue une anxiete reelle; quelques vedettes pretendaient avoir apercu du mouvement dans le camp francais. Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait ete expediee sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du cote de la terre que de ce qui se passait du cote de la mer, avaient desire avoir des nouvelles precises de la flotte francaise: la petite barque n'etait point revenue. Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colere ses gants de buffle, il dit aux Anversois: -- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et brulee quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la difference qui existe sous ce rapport entre les Francais et les Espagnols. Ces paroles n'etaient point faites pour rassurer messieurs les officiers civils, aussi se regarderent-ils avec beaucoup d'emotion. En ce moment, un espion qu'on avait envoye sur la route de Malines, et qui avait pousse son cheval jusqu'a Saint-Nicolas, revint en annoncant qu'il n'avait rien vu ni entendu qui annoncat le moins du monde la venue de la personne que l'on attendait. -- Messieurs, s'ecria le Taciturne a cette nouvelle, vous le voyez, nous attendrions inutilement; faisons nous-memes nos affaires; le temps nous presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir confiance en des talents superieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est sur soi-meme qu'il faut se reposer. Deliberons donc, messieurs. Il n'avait point acheve, que la portiere de la salle se souleva et qu'un valet de la ville apparut et prononca ce seul mot qui, dans un pareil moment, paraissait en valoir mille autres: -- Monseigneur! Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empecher de manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de ce nom vague et respectueux: Monseigneur! A peine le son de cette voix tremblante d'emotion s'etait-il eteint, qu'un homme d'une taille elevee et imperieuse, portant avec une grace supreme le manteau qui l'enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua courtoisement ceux qui se trouvaient la. Mais au premier regard son oeil fier et percant demela le prince au milieu des officiers. Il marcha droit a lui et lui offrit la main. Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect. Ils s'appelerent monseigneur l'un l'autre. Apres ce bref echange de civilites, l'inconnu se debarrassa de son manteau. Il etait vetu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de longues bottes de cuir. Il etait arme d'une longue epee qui semblait faire partie, non de son costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance a son cote; une petite dague etait passee a sa ceinture, pres d'une aumoniere gonflee de papiers. Au moment ou il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont nous avons parle, toutes souillees de poussiere et de boue. Ses eperons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son sinistre a chaque pas qu'il faisait sur les dalles. Il prit place a la table du conseil. -- Eh bien! ou en sommes-nous, monseigneur? demanda-t-il. -- Monseigneur, repondit le Taciturne, vous avez du voir en venant jusqu'ici que les rues etaient barricadees. -- J'ai vu cela. -- Et les maisons crenelees, ajouta un officier. -- Quant a cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne precaution. -- Et les chaines doublees, dit un autre. -- A merveille, repliqua l'inconnu d'un ton insouciant. -- Monseigneur n'approuve point ces preparatifs de defense? demanda une voix avec un accent sensible d'inquietude et de desappointement. -- Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les circonstances ou nous nous trouvons, elles soient fort utiles; elles fatiguent le soldat et inquietent le bourgeois. Vous avez un plan d'attaque et de defense, je suppose? -- Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, repondit le bourgmestre. -- Dites, messieurs, dites. -- Monseigneur est arrive un peu tard, ajouta le prince, et, en l'attendant, j'ai du agir. -- Et vous avez bien fait, monseigneur; d'ailleurs, on sait que lorsque vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai point perdu mon temps en route. Puis, se retournant du cote des bourgeois: -- Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se prepare dans le camp des Francais; ils se disposent a une attaque; mais comme nous ne savons de quel cote l'attaque aura lieu, nous avons fait disposer le canon de telle sorte qu'il soit partage avec egalite sur toute l'etendue du rempart. -- C'est sage, repondit l'inconnu avec un leger sourire, et regardant a la derobee le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre, parler de guerre tous les bourgeois. -- Il en a ete de meme de nos troupes civiques, continua le bourgmestre, elles sont reparties par postes doubles sur toute l'etendue des murailles, et ont ordre de courir a l'instant meme au point d'attaque. L'inconnu ne repondit rien; il semblait attendre que le prince d'Orange parlat a son tour. -- Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des membres du conseil est qu'il semble impossible que les Francais meditent autre chose qu'une feinte. -- Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu. -- Dans le but de nous intimider et de nous amener a un arrangement a l'amiable qui livre la ville aux Francais. L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange: on eut dit qu'il etait etranger a tout ce qui se passait, tant il ecoutait toutes ces paroles avec une insouciance qui tenait du dedain. -- Cependant, dit une voix inquiete, ce soir on a cru remarquer dans le camp des preparatifs d'attaque. -- Soupcons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-meme examine le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg: les canons paraissaient cloues au sol, les hommes se preparaient au sommeil sans aucune emotion, M. le duc d'Anjou donnait a diner dans sa tente. L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui sembla qu'un leger sourire crispait la levre du Taciturne, tandis que, d'un mouvement a peine visible, ses epaules dedaigneuses accompagnaient ce sourire. -- Eh! messieurs, dit l'inconnu, vous etes dans l'erreur complete; ce n'est point une attaque furtive qu'on vous prepare en ce moment, c'est un bel et bon assaut que vous allez essuyer. -- Vraiment? -- Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets. -- Cependant, monseigneur... firent les bourgeois, humilies que l'on parut douter de leurs connaissances en strategie. -- Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez a un choc, et que vous avez pris toutes vos precautions pour cet evenement. -- Sans doute. -- Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez.... -- Achevez, monseigneur. -- Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez. -- A la bonne heure! s'ecria le prince d'Orange, voila parler. -- En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit des lors qu'il allait trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent. -- Comment savez-vous cela, monseigneur? s'ecrierent tous ensemble le bourgmestre et les autres membres du conseil. -- Je le sais, dit l'inconnu. Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemblee, mais, si leger qu'il fut, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui venait d'etre introduit sur la scene pour y jouer, selon toute probabilite, le premier role. -- En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme habitue a lutter contre toutes les apprehensions, tous les amours-propres et tous les prejuges bourgeois. -- Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que cependant Votre Altesse nous permette de lui dire.... -- Dites. -- Que s'il en etait ainsi.... -- Apres? -- Nous en aurions des nouvelles. -- Par qui? -- Par notre espion de marine. En ce moment un homme pousse par l'huissier entra lourdement dans la salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s'avancant moitie vers le bourgmestre, moitie vers le prince d'Orange. -- Ah! ah! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami. -- Moi-meme, monsieur le bourgmestre, repondit le nouveau venu. -- Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoye a la decouverte. A ce mot de monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange, l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avanca precipitamment pour mieux voir celui que l'on designait par ce titre. Le nouveau venu etait un de ces marins flamands dont le type est si reconnaissable, etant si accentue: la tete carree, les yeux bleus, le col court et les epaules larges; il froissait entre ses grosses mains son bonnet de laine humide, et lorsqu'il fut pres des officiers, on vit qu'il laissait sur les dalles une large trace d'eau. C'est que ses vetements grossiers etaient litteralement trempes et degouttants. -- Oh! oh! voila un brave qui est revenu a la nage, dit l'inconnu en regardant le marin avec cette habitude de l'autorite, qui impose soudain au soldat et au serviteur, parce qu'elle implique a la fois le commandement et la caresse. -- Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est large et rapide aussi, monseigneur. -- Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la faveur qu'il faisait a un simple matelot en l'appelant par son nom. Aussi, a partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et s'adressant a lui, quoique envoye par un autre, c'etait peut-etre a cet autre qu'il eut du rendre compte de sa mission: -- Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque; j'ai passe avec le mot d'ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur l'Escaut avec nos batiments, et j'ai pousse jusqu'a ces damnes Francais. Ah! pardon, monseigneur. Goes s'arreta. -- Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne serai qu'a moitie damne. -- Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner.... L'inconnu fit un signe de tete. Goes continua: -- Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppes de linge, j'ai entendu une voix qui criait: -- Hola de la barque, que voulez-vous? Je croyais que c'etait a moi que l'interpellation etait adressee, et j'allais repondre une chose ou l'autre, quand j'entendis crier derriere moi: -- Canot amiral. L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tete qui signifiait: -- Que vous avais-je dit? -- Au meme instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je sentis un choc epouvantable; ma barque s'enfonca; l'eau me couvrit la tete; je roulai dans un abime sans fond; mais les tourbillons de l'Escaut me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel. C'etait tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse a bord, avait passe sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas ete broye ou noye. -- Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que ses previsions s'etaient realisees; va, et tais-toi. Et etendant le bras de son cote, il lui mit une bourse dans la main. Cependant le marin semblait attendre quelque chose: c'etait le conge de l'inconnu. Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira, visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait ete du cadeau du prince d'Orange. -- Eh bien, demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce rapport? doutez-vous encore que les Francais vont appareiller, et croyez- vous que c'etait pour passer la nuit a bord que M. de Joyeuse se rendait du camp a la galere amirale? -- Mais, vous devinez donc, monseigneur? dirent les bourgeois. -- Pas plus que monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses de mon avis, je suis sur. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseigne, et, surtout, je connais ceux qui sont la de l'autre cote. Et sa main designait les polders. -- De sorte, continua-t-il, qu'il m'eut bien etonne de ne pas les voir attaquer cette nuit. Donc, tenez-vous prets, messieurs; car, si vous leur en donnez le temps, ils attaqueront serieusement. -- Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrivee, monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez maintenant. -- Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les Francais vont attaquer? -- Voici les probabilites: l'infanterie est catholique, elle se battra seule. Cela veut dire qu'elle attaquera d'un cote; la cavalerie est calviniste, elle se battra seule aussi. Deux cotes. La marine est a M. de Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait dans quel but il est parti, il voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois cotes. -- Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre. -- Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, a la garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie au moment ou les Francais s'y attendront le moins. Ils croient attaquer: qu'ils soient prevenus et attaques eux-memes; si vous les attendez a l'assaut, vous etes perdus, car a l'assaut le Francais n'a pas d'egal, comme vous n'avez pas d'egaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous defendez l'approche de vos villes. Le front des Flamands rayonna. -- Que disais-je, messieurs? fit le Taciturne. -- Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir ete, sans le savoir, du meme avis que le premier capitaine du siecle. Tous deux s'inclinerent courtoisement. -- Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espere que vos officiers conduiront cette sortie de facon que vous repousserez les assiegeants. -- Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont forcer notre barrage; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au milieu de la ville dans deux heures. -- Vous avez vous-memes six vieux navires et trente barques a Sainte- Marie, c'est-a-dire a une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade maritime, c'est votre chaine fermant l'Escaut. -- Oui, monseigneur, c'est cela meme. Comment connaissez-vous tous ces details? L'inconnu sourit. -- Je les connais, comme vous voyez, dit-il; c'est la qu'est le sort de la bataille. -- Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort a nos braves marins. -- Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui etaient la; vingt hommes intelligents, braves et devoues suffiront. Les Anversois ouvrirent de grands yeux. -- Voulez-vous, dit l'inconnu, detruire la flotte francaise tout entiere aux depens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques? -- Hum! firent les Anversois en se regardant, ils n'etaient pas deja si vieux nos vaisseaux, elles n'etaient pas deja si vieilles nos barques. -- Eh bien! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en paiera la valeur. -- Voila, dit tout bas le Taciturne a l'inconnu, les hommes contre lesquels j'ai chaque jour a lutter. Oh! s'il n'y avait que les evenements, je les eusse deja surmontes. -- Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main a son aumoniere, qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite; vous allez etre payes en traites sur vous-memes, j'espere que vous les trouverez bonnes. -- Monseigneur, dit le bourgmestre, apres un instant de deliberation avec les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des commercants et non des seigneurs; il faut donc nous pardonner certaines hesitations, car notre ame, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances ou, pour le bien general, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos barrages comme vous l'entendrez. -- Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire a vous. Il m'eut fallu six mois a moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix minutes. -- Je dispose donc de votre barrage, messieurs; mais voici de quelle facon j'en dispose: Les Francais, la galere amirale en tete, vont essayer de forcer le passage. Je double les chaines du barrage, en leur laissant assez de longueur pour que la flotte se trouve engagee au milieu de vos barques et de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt braves que j'y ai laisses jettent des grappins, et, les grappins jetes, ils fuient dans une barque apres avoir mis le feu a votre barrage charge de matieres inflammables. -- Et, vous l'entendez, s'ecria le Taciturne, la flotte francaise brule tout entiere. -- Oui, tout entiere, dit l'inconnu; alors, plus de retraite par mer, plus de retraite a travers les polders, car vous lachez les ecluses de Malines, de Berchem, de Lier, de Duffel et d'Anvers. Repousses d'abord par vous, poursuivis par vos digues rompues, enveloppes de tous les cotes par cette maree inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux et pas de reflux, les Francais seront tous noyes, abimes, aneantis. Les officiers pousserent un cri de joie. -- Il n'y a qu'un inconvenient, dit le prince. -- Lequel, monseigneur? demanda l'inconnu. -- C'est qu'il faudrait toute une journee pour expedier les ordres differents aux differentes villes, et que nous n'avons qu'une heure. -- Une heure suffit, repondit celui qu'on appelait monseigneur. -- Mais qui previendra la flottille? -- Elle est prevenue. -- Par qui? -- Par moi. Si ces messieurs avaient refuse de me la donner, je la leur achetais. -- Mais Malines, Lier, Duffel? -- Je suis passe par Malines et par Lier, et j'ai envoye un agent sur a Duffel. A onze heures les Francais seront battus, a minuit la flotte sera brulee, a une heure les Francais seront en pleine retraite, a deux heures Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses ecluses, Duffel lancera ses canaux hors de leur lit: alors toute la plaine deviendra un ocean furieux qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai; mais qui, en meme temps, je vous le repete, noiera les Francais, et cela de telle facon, qu'il n'en rentrera pas un seul en France. Un silence d'admiration et presque d'effroi accueillit ces paroles; puis, tout a coup, les Flamands eclaterent en applaudissements. Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main. -- Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est pret de notre cote? -- Tout, repondit l'inconnu. Et tenez, je crois que du cote des Francais tout est pret aussi. Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portiere. -- Messeigneurs et messieurs, dit l'officier, nous recevons l'avis que les Francais sont en marche et s'avancent vers la ville. -- Aux armes! cria le bourgmestre. -Aux armes! repeterent les assistants. -- Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix male et imperieuse; vous oubliez de me laisser vous faire une derniere recommandation plus importante que toutes les autres. -- Faites! faites! s'ecrierent toutes les voix. -- Les Francais vont etre surpris, donc ce ne sera pas meme un combat, pas meme une retraite, mais une fuite: pour les poursuivre, il faut etre legers. Cuirasses bas, morbleu! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous avez perdues. Cuirasses bas! messieurs, cuirasses bas! Et l'inconnu montra sa large poitrine protegee seulement par un buffle. -- Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua l'inconnu; en attendant, allez sur la place de l'Hotel-de-Ville, ou vous trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons. -- Merci, monseigneur, dit le prince a l'inconnu, vous venez de sauver a la fois la Belgique et la Hollande. -- Prince, vous me comblez, repondit celui-ci. -- Est-ce que Votre Altesse consentira a tirer l'epee contre les Francais? demanda le prince. -- Je m'arrangerai de maniere a combattre en face des huguenots, repondit l'inconnu en s'inclinant avec un sourire que lui eut envie son sombre compagnon, et que Dieu seul comprit. LXVI FRANCAIS ET FLAMANDS Au moment ou tout le conseil sortait de l'hotel-de-ville, et ou les officiers allaient se mettre a la tete de leurs hommes et executer les ordres du chef inconnu qui semblait envoye aux Flamands par la Providence elle-meme, une longue rumeur circulaire qui semblait envelopper toute la ville, retentit et se resuma dans un grand cri. En meme temps l'artillerie tonna. Cette artillerie vint surprendre les Francais au milieu de leur marche nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-memes la ville endormie. Mais au lieu de ralentir leur marche, elle la hata. Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise a l'echelade, comme on disait en ce temps-la, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre le faire a Cahors, on pouvait combler le fosse avec des fascines et faire sauter les portes avec des petards. Le canon des remparts continua donc de tirer; mais dans la nuit son effet etait presque nul; apres avoir repondu par des cris aux cris de leurs adversaires, les Francais s'avancerent en silence vers le rempart avec cette fougueuse intrepidite qui leur est habituelle dans l'attaque. Mais tout a coup, portes et poternes s'ouvrent, et de tous cotes s'elancent des gens armes; seulement, ce n'est point l'ardente impetuosite des Francais qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui n'empeche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif comme une muraille roulante. C'etaient les Flamands qui s'avancaient en bataillons serres, en groupes compactes au-dessus desquels continuait a tonner une artillerie plus bruyante que formidable. Alors le combat s'engage pied a pied, l'epee et le couteau se choquent, la pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la detonation des arquebuses eclairent les visages rougis de sang. Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte: le Flamand se bat avec rage, le Francais avec depit. Le Flamand est furieux d'avoir a se battre, car il ne se bat ni par etat ni par plaisir. Le Francais est furieux d'avoir ete attaque lorsqu'il attaquait. Au moment ou l'on en vient aux mains, avec cet acharnement que nous essaierions inutilement de rendre, des detonations pressees se font entendre du cote de Sainte-Marie, et une lueur s'eleve au-dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est Joyeuse qui attaque et qui va faire diversion en forcant la barriere qui defend l'Escaut, qui va penetrer avec sa flotte jusqu'au coeur de la ville. Du moins, c'est ce qu'esperent les Francais. Mais il n'en est point ainsi. Pousse par un vent d'ouest, c'est-a-dire par le plus favorable a une pareille entreprise, Joyeuse avait leve l'ancre, et, la galere amirale en tete, il s'etait laisse aller a cette brise qui le poussait malgre le courant. Tout etait pret pour le combat; ses marins, armes de leurs sabres d'abordage, etaient a l'arriere; ses canonniers, meche allumee, etaient a leurs pieces; ses gabiers avec des grenades dans les hunes; enfin des matelots d'elite, armes de haches, se tenaient prets a sauter sur les navires et les barques ennemis et a briser chaines et cordages pour faire une trouee a la flotte. On avancait en silence. Les sept batiments de Joyeuse, disposes en maniere de coin, dont la galere amirale formait l'angle le plus aigu, semblaient une troupe de fantomes gigantesques glissant a fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste etait sur son banc de quart, n'avait pu rester a son poste. Vetu d'une magnifique armure, il avait pris sur la galere la place du premier lieutenant, et, courbe sur le beaupre, son oeil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la profondeur de la nuit. Bientot, a travers cette double obscurite, il vit apparaitre la digue qui s'etendait sombre en travers du fleuve; elle semblait abandonnee et deserte. Seulement il y avait, dans ce pays d'embuches, quelque chose d'effrayant dans cet abandon et cette solitude. Cependant on avancait toujours; on etait en vue du barrage, a dix encablures a peine, et a chaque seconde on s'en rapprochait davantage, sans qu'un seul _qui vive_! fut encore venu frapper l'oreille des Francais. Les matelots ne voyaient dans ce silence qu'une negligence dont ils se rejouissaient; le jeune amiral, plus prevoyant, y devinait quelque ruse dont il s'effrayait. Enfin la proue de la galere amirale s'engagea au milieu des agres des deux batiments qui formaient le centre du barrage, et, les poussant devant elle, elle fit flechir par le milieu toute cette digue flexible dont les compartiments tenaient l'un a l'autre par des chaines, et qui, cedant sans se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux francais la meme forme que ses vaisseaux offraient eux-memes. Tout a coup, et au moment ou les porteurs de haches recevaient l'ordre de descendre pour rompre le barrage, une foule de grappins, jetes par des mains invisibles, vinrent se cramponner aux agres des vaisseaux francais. Les Flamands prevenaient la manoeuvre des Francais et faisaient ce qu'ils allaient faire. Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharne. Il l'accepta. Les grappins lances de son cote lierent par des noeuds de fer les batiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un matelot, il s'elanca le premier sur celui des batiments qu'il retenait d'une plus sure etreinte, en criant: A l'abordage! a l'abordage! Tout son equipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le meme cri que lui; mais aucun cri ne repondit au sien, aucune force ne s'opposa a son agression. Seulement on vit trois barques chargees d'hommes glissant silencieusement sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attardes. Ces barques fuyaient a force de rames, les oiseaux s'eloignaient a tire d'ailes. Les assaillants restaient immobiles sur ces batiments qu'ils venaient de conquerir sans lutte. Il en etait de meme sur toute la ligne. Tout a coup, Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une odeur de souffre se repandit dans l'air. Un eclair traversa son esprit; il courut a une ecoutille qu'il souleva: les entrailles du batiment brulaient. A l'instant, le cri: Aux vaisseaux! aux vaisseaux! retentit sur toute la ligne. Chacun remonta plus precipitamment qu'il n'etait descendu; Joyeuse, descendu le premier, remonta le dernier. Au moment ou il atteignait la muraille de sa galere, la flamme faisait eclater le pont du batiment qu'il quittait. Alors, comme de vingt volcans, s'elancerent des flammes, chaque barque, chaque sloop, chaque batiment etait un cratere; la flotte francaise, d'un port plus considerable, semblait dominer un abime de feu. L'ordre avait ete donne de trancher les cordages, de rompre les chaines, de briser les grappins; les matelots s'etaient elances dans les agres avec la rapidite d'hommes convaincus que de cette rapidite dependait leur salut. Mais l'oeuvre etait immense; peut-etre se fut-on detache des grappins jetes par les ennemis sur la flotte francaise, mais il y avait encore ceux jetes par la flotte francaise sur les batiments ennemis. Tout a coup vingt detonations se firent entendre; les batiments francais tremblerent dans leur membrure, gemirent dans leur profondeur. C'etaient les canons qui defendaient la digue, et qui, charges jusqu'a la gueule et abandonnes par les Anversois, eclataient tout seuls au fur et a mesure que le feu les gagnait, brisant sans intelligence tout ce qui se trouvait dans leur direction, mais brisant. Les flammes montaient, comme de gigantesques serpents, le long des mats, s'enroulaient autour des vergues, puis de leurs langues aigues, venaient lecher les flancs cuivres des batiments francais. Joyeuse, avec sa magnifique armure damasquinee d'or, donnant, calme et d'une voix imperieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes, ressemblait a une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'ecailles, qui, a chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussiere d'etincelles. Mais bientot les detonations redoublerent plus fortes et plus foudroyantes; ce n'etaient plus les canons qui tonnaient, c'etaient les saintes-barbes qui prenaient feu, c'etaient les batiments eux-memes qui eclataient. Tant qu il avait espere rompre les liens mortels qui l'attachaient a ses ennemis, Joyeuse avait lutte; mais il n'y avait plus d'espoir d'y reussir: la flamme avait gagne les vaisseaux francais, et a chaque vaisseau ennemi qui sautait, une pluie de feu, pareille a un bouquet d'artifice, retombait sur son pont. Seulement, ce feu, c'etait le feu gregeois, ce feu implacable, qui s'augmente de ce qui eteint les autres feux, et qui devore sa proie jusqu'au fond de l'eau. Les batiments anversois, en eclatant, avaient rompu les digues; mais les batiments francais, au lieu de continuer leur route, allaient a la derive tout en flammes eux-memes, et entrainant apres eux quelques fragments du brulot rongeur, qui les avait etreints de ses bras de flammes. Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible; il donna l'ordre de mettre toutes les barques a la mer, et de prendre terre sur la rive gauche. L'ordre fut transmis aux autres batiments a l'aide des porte-voix; ceux qui ne l'entendirent pas, eurent instinctivement la meme idee. Tout l'equipage fut embarque jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse quittat le pont de sa galere. Son sang-froid semblait avoir rendu le sang-froid a tout le monde: chacun de ses marins avait a la main sa hache ou son sabre d'abordage. Avant qu'il eut atteint les rives du fleuve, la galere amirale sautait, eclairant d'un cote la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense horizon du fleuve qui allait, en s'elargissant toujours, se perdre dans la mer. Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait eteint son feu: non pas que le combat eut diminue de rage, mais au contraire parce que Flamands et Francais en etant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns sans tirer sur les autres. La cavalerie calviniste avait charge a son tour, faisant des prodiges; devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre; sous les pieds de ses chevaux, elle broie; mais les Flamands blesses eventrent les chevaux avec leurs larges coutelas. [Illustration: Eh bien! vois-tu maintenant? -- PAGE 35.] Malgre cette charge brillante de la cavalerie, un peu de desordre se met dans les colonnes francaises, et elles ne font plus que se maintenir au lieu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des bataillons frais qui se ruent sur l'armee du duc d'Anjou. Tout a coup, une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles de la ville. Les cris: Anjou! Anjou! France! France! retentissent sur les flancs des Anversois, et un choc effroyable ebranle toute cette masse si serree, par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement. Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause: ces cris, ce sont les matelots qui les poussent: quinze cents hommes armes de haches et de coutelas et conduits par Joyeuse auquel on a amene un cheval sans maitre, sont tombes tout a coup sur les Flamands; ils ont a venger leur flotte en flammes et deux cents de leurs compagnons brules ou noyes. Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se sont elances sur le premier groupe qu'a son langage et a son costume ils ont reconnu pour un ennemi. Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue epee de combat; son poignet tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une tete, chaque coup de pointe trouait un homme. Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut devore comme un grain de ble par une legion de fourmis. Ivres de ce premier succes, les marins pousserent en avant. Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppee par ces torrents d'hommes, en perdait peu a peu; mais l'infanterie du comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps a corps avec les Flamands. Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine; il avait entendu les detonations des canons et les explosions des batiments sans soupconner autre chose qu'un combat acharne, qui de ce cote devait naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse: le moyen de croire que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte francaise! Il s'attendait donc a chaque instant a une diversion de la part de Joyeuse, lorsque tout a coup ou vint lui dire que la flotte etait detruite et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands. Des lors le prince commenca de concevoir une grande inquietude: la flotte, c'etait la retraite et par consequent la surete de l'armee. Le duc envoya l'ordre a la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle charge, et cavaliers et chevaux epuises se rallierent pour se ruer de nouveau sur les Anversois. On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la melee: Tenez ferme, monsieur de Saint-Aignan! France! France! Et, comme un faucheur entamant un champ de ble, son epee tournoyait dans l'air et s'abattait, couchant devant lui sa moisson d'hommes; le faible favori, le cybarite delicat, semblait avoir revetu avec sa cuirasse la force fabuleuse de l'Hercule nemeen. Et l'infanterie qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait cette epee eclairant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et, comme la cavalerie, faisait un nouvel effort et revenait au combat. Mais alors l'homme qu'on appelait monseigneur sortit de la ville sur un beau cheval noir. Il portait des armes noires, c'est-a-dire le casque, les brassards, la cuirasse et les cuissards d'acier bruni; il etait suivi de cinq cents cavaliers bien montes qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange. De son cote, Guillaume le Taciturne, par la porte parallele, sortait avec son infanterie d'elite, qui n'avait pas encore donne. Le cavalier aux armes noires courut au plus presse: c'etait a l'endroit ou Joyeuse combattait avec ses marins. Les Flamands le reconnaissaient et s'ecartaient devant lui en criant joyeusement: Monseigneur! monseigneur! Joyeuse et ses marins sentirent l'ennemi flechir; ils entendirent ces cris, et tout a coup ils se trouverent en face de cette nouvelle troupe, qui leur apparaissait subitement comme par enchantement. Joyeuse, poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se heurterent avec un sombre acharnement. Du premier choc de leurs epees se degagea une gerbe d'etincelles. Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement pares. En meme temps un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant sur la cuirasse, alla, au defaut de l'armure, lui tirer quelques goutes de sang de l'epaule. -- Ah! s'ecria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est un Francais, et il y a plus, cet homme a etudie les armes sous le meme maitre que moi. A ces paroles, on vit l'inconnu se detourner et essayer de se jeter sur un autre point. -- Si tu es Francais, lui cria Joyeuse, tu es un traitre, car tu combats contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau. L'inconnu ne repondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec fureur. Mais, cette fois, Joyeuse etait prevenu et savait a quelle habile epee il avait affaire. Il para successivement trois ou quatre coups portes avec autant d'adresse que de rage, de force que de colere. Ce fut l'inconnu qui a son tour fit un mouvement de retraite. -- Tiens! lui cria le jeune homme, voila ce qu'on fait quand on se bat pour son pays: coeur pur et bras loyal suffisent a defendre une tete sans casque, un front sans visiere. Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en mettant a decouvert sa noble et belle tete, dont les yeux etincelaient de vigueur, d'orgueil et de jeunesse. Le cavalier aux armes noires, au lieu de repondre avec la voix ou de suivre l'exemple donne, poussa un sourd rugissement et leva l'epee sur cette tete nue. -- Ah! fit Joyeuse en parant le coup, je l'avais bien dit, tu es un traitre, et en traitre tu mourras. Et en le pressant, il lui porta l'un sur l'autre deux ou trois coups de pointe, dont l'un penetra a travers une des ouvertures de la visiere de son casque. -- Ah! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enleverai ton casque, qui te defend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que je trouverai sur mon chemin. L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa jonction avec lui, se pencha a son oreille et lui dit: -- Monseigneur, plus d'escarmouche; votre presence est utile la-bas. L'inconnu suivit des yeux la direction indiquee par la main de son interlocuteur, et il vit les Flamands hesiter devant la cavalerie calviniste. -- En effet, dit-il d'une voix sombre, la sont ceux que je cherchais. En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui, lasses de frapper sans relache avec leurs armes de geant, firent leur premier pas en arriere. Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparaitre dans la melee et dans la nuit. Un quart d'heure apres, les Francais pliaient sur toute la ligne et cherchaient a reculer sans fuir. M. de Saint-Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes une retraite en bon ordre. Mais une derniere troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes d'infanterie sortit toute fraiche de la ville, et tomba sur cette armee harassee et deja marchant a reculons. C'etaient ces vieilles bandes du prince d'Orange, qui tour a tour avaient lutte contre le duc d'Albe, contre don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Farnese. Alors il fallut se decidera quitter le champ de bataille et a faire retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas d'evenement etait detruite. Malgre le sang-froid des chefs, malgre la bravoure du plus grand nombre, une affreuse deroute commenca. Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait a peine donne, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau a l'arriere- garde Joyeuse avec ses marins, dont il avait laisse les deux tiers sur le champ de bataille. Le jeune amiral etait remonte sur son troisieme cheval, les deux autres ayant ete tues sous lui. Son epee s'etait brisee, et il avait pris des mains d'un marin blesse une de ces pesantes haches d'abordage, qui tournait autour de sa tete avec la meme facilite qu'une fronde aux mains d'un frondeur. De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil a ces sangliers qui ne peuvent se decider a fuir, et qui reviennent desesperement sur le chasseur. De leur cote, les Flamands, qui, selon la recommandation de celui qu'ils avaient appele monseigneur, avaient combattu sans cuirasse, etaient lestes a la poursuite et ne donnaient pas une seconde de relache a l'armee angevine. Quelque chose comme un remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au coeur l'inconnu en face de ce grand desastre. -- Assez, messieurs, assez, dit-il en francais a ses gens, ils sont chasses ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chasses de Flandre: n'en demandons pas plus au Dieu des armees. -- Ah! c'etait un Francais, c'etait un Francais! s'ecria Joyeuse, je t'avais devine, traitre. Ah! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort des traitres! Cette furieuse imprecation sembla decourager l'homme que n'avaient pu ebranler mille epees levees contre lui: il tourna bride, et, vainqueur, s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus. Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien a la face des choses: la peur est contagieuse, elle avait gagne l'armee tout entiere, et, sous le poids de cette panique insensee, les soldats commencerent a fuir en desesperes. Les chevaux s'animaient malgre la fatigue car eux-memes semblaient etre aussi sous l'influence de la peur; les hommes se dispersaient pour trouver des abris: en quelques heures l'armee n'exista plus a l'etat d'armee. C'etait le moment ou, selon les ordres de monseigneur, s'ouvraient les digues et se levaient les ecluses. Depuis Lier jusqu'a Termonde, depuis Haesdonk jusqu'a Malines, chaque petite riviere, grossie par ses affluents, chaque canal deborde envoyait dans le plat pays son contingent d'eau furieuse. Ainsi, quand les Francais fugitifs commencerent a s'arreter, ayant lasse leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur ville suivis des soldats du prince d'Orange; quand ceux qui avaient echappe sains et saufs du carnage de la nuit crurent enfin etre sauves, et respirerent un instant, les uns avec une priere, les autres avec un blaspheme, c'etait a cette heure meme qu'un nouvel ennemi, aveugle, impitoyable, se dechainait sur eux avec la celerite du vent, avec l'impetuosite de la mer; toutefois, malgre l'imminence du danger qui commencait a les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien. Joyeuse avait commande une halte a ses marins, reduits a huit cents, et les seuls qui eussent conserve une espece d'ordre dans cette effroyable deroute. Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix, ne parlant plus que par la menace de ses gestes, le comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses fantassins epars. Le duc d'Anjou, a la tete des fuyards, monte sur un excellent cheval, et accompagne d'un domestique tenant un autre cheval en main, poussait en avant, sans paraitre songer a rien. -- Le miserable n'a pas de coeur, disaient les uns. -- Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres. Quelques heures de repos, prises de deux heures a six heures du matin, rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite. Seulement, les vivres manquaient. Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigues encore que les hommes, se trainant a peine, car ils n'avaient pas mange depuis la veille. Aussi marchaient-ils a la queue de l'armee. On esperait gagner Bruxelles qui etait au duc et dans laquelle on avait de nombreux partisans; cependant on n'etait pas sans inquietude sur son bon vouloir; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme on croyait pouvoir compter sur Bruxelles. La, a Bruxelles, c'est-a-dire a huit lieues a peine de l'endroit ou l'on se trouvait, on ravitaillerait les troupes, et l'on prendrait un campement avantageux, pour recommencer la campagne interrompue au moment que l'on jugerait le plus convenable. Les debris que l'on ramenait devaient servir de noyau a une armee nouvelle. C'est qu'a cette heure encore nul ne prevoyait le moment epouvantable ou le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, ou des montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs tetes, ou les restes de tant de braves gens, emportes par les eaux bourbeuses, rouleraient jusqu'a la mer, ou s'arreteraient en route pour engraisser les campagnes du Brabant. M. le duc d'Anjou se fit servir a dejeuner dans la cabane d'un paysan, entre Heboken et Heckhout. La cabane etait vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en etaient enfuis; le feu allume par eux la veille brulait encore dans la cheminee. Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'eparpillerent dans les deux bourgs que nous venons de nommer; mais ils virent avec une surprise melee d'effroi que toutes les maisons etaient desertes, et que les habitants en avaient a peu pres emporte toutes les provisions. Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres; cette insouciance du duc d'Anjou, a l'heure meme ou tant de braves gens mouraient pour lui, repugnait a son esprit, et il s'etait eloigne du prince. Il etait de ceux qui disaient: " Le miserable n'a pas de coeur! " Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides; il frappait a la porte d'une quatrieme, quand on vint lui dire qu'a deux lieues a la ronde, c'est-a-dire dans le cercle du pays que l'on occupait, toutes les maisons etaient ainsi. A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan fronca le sourcil et fit sa grimace ordinaire. [Illustration: Il la lanca dans le poste. -- PAGE 37.] -- En route, messieurs, en route! dit-il aux officiers. -- Mais, repondirent ceux-ci, nous sommes harasses, mourant de faim, general. -- Oui; mais vous etes vivants, et si vous restez ici une heure de plus, vous etes morts; peut-etre est-il deja trop tard. M. de Saint-Aignan ne pouvait rien designer, mais il soupconnait quelque grand danger cache dans cette solitude. On decampa. Le duc d'Anjou prit la tete, M. de Saint-Aignan garda le centre, et Joyeuse se chargea de l'arriere-garde. Mais deux ou trois mille hommes encore se detacherent des groupes, ou affaiblis par leurs blessures, ou harasses de fatigue, et se coucherent dans les herbes, ou au pied des arbres, abandonnes, desoles, frappes d'un sinistre pressentiment. Avec eux resterent les cavaliers demontes, ceux dont les chevaux ne pouvaient plus se trainer, ou qui s'etaient blesses en marchant. A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et en etat de combattre. LXVII LES VOYAGEURS Tandis que ce desastre s'accomplissait, precurseur d'un desastre plus grand encore, deux voyageurs, montes sur d'excellents chevaux du Perche, sortaient de la porte de Bruxelles pendant une nuit fraiche, et poussaient en avant dans la direction de Malines. Ils marchaient cote a cote, les manteaux en trousse, sans armes apparentes, a part toutefois un large couteau flamand, dont on voyait briller la poignee de cuivre a la ceinture de l'un d'eux. Ces voyageurs cheminaient de front, chacun suivant sa pensee, peut-etre la meme, sans echanger une seule parole. Ils avaient la tournure et le costume de ces forains picards qui faisaient alors un commerce assidu entre le royaume de France et les Flandres, sorte de commis-voyageurs, precurseurs et naifs, qui, a cette epoque, faisaient le travail de ceux d'aujourd'hui, sans se douter qu'ils touchassent a la specialite de la grande propagande commerciale. Quiconque les eut vus trotter si paisiblement sur la route, eclairee par la lune, les eut pris pour de bonnes gens, presses de trouver un lit, apres une journee convenablement faite. Cependant il n'eut fallu qu'entendre quelques phrases, detachees de leur conversation par le vent, quand il y avait conversation, pour ne pas conserver d'eux cette opinion erronee que leur donnait la premiere apparence. Et d'abord, le plus etrange des mots echanges entre eux fut le premier mot qu'ils echangerent, quand ils furent arrives a une demi-lieue de Bruxelles a peu pres. -- Madame, dit le plus gros au plus svelte des deux compagnons, vous avez en verite eu raison de partir cette nuit; nous gagnons sept lieues en faisant cette marche, et nous arrivons a Malines au moment ou, selon toute probabilite, le resultat du coup de main sur Anvers sera connu. On sera la-bas dans toute l'ivresse du triomphe. En deux jours de tres petites marches, et pour vous reposer vous avez besoin de courtes etapes, en deux jours de petites marches, nous gagnons Anvers, et cela justement a l'heure probable ou le prince sera revenu de sa joie et daignera regarder a terre, apres s'etre eleve jusqu'au septieme ciel. Le compagnon qu'on appelait madame, et qui ne se revoltait aucunement de cette appellation, malgre ses habits d'homme, repondit d'une voix calme, grave et douce a la fois: -- Mon ami, croyez-moi. Dieu se lassera de proteger ce miserable prince, et il le frappera cruellement; hatons-nous donc de mettre a execution nos projets, car je ne suis pas de ceux qui croient a la fatalite, moi, et je pense que les hommes ont le libre arbitre de leurs volontes et de leurs faits. Si nous n'agissons pas et que nous laissions agir Dieu, ce n'etait pas la peine de vivre si douloureusement jusque aujourd'hui. En ce moment, une haleine du nord-ouest passa sifflante et glacee. -- Vous frissonnez, madame, dit le plus age des deux voyageurs; prenez votre manteau. -- Non, Remy, merci; je ne sens plus, tu le sais, ni douleurs du corps ni tourments de l'esprit. Remy leva les yeux au ciel, et demeura plonge dans un sombre silence. Parfois, il arretait son cheval et se retournait sur ses etriers, tandis que sa compagne le devancait, muette comme une statue equestre. Apres une de ces haltes d'un instant, et quand son compagnon l'eut rejointe: -- Tu ne vois plus personne derriere nous? dit-elle. -- Non, madame, personne. -- Ce cavalier, qui nous avait rejoints la nuit a Valenciennes, et qui s'etait enquis de nous apres nous avoir observes si longtemps avec surprise? -- Je ne le revois plus. -- Mais il me semble que je l'ai revu, moi, avant d'entrer a Mons. -- Et moi, madame, je suis sur de l'avoir revu avant d'entrer a Bruxelles. -- A Bruxelles, tu dis? -- Oui, mais il se sera arrete dans cette derniere ville. -- Remy, dit la dame en se rapprochant de son compagnon, comme si elle craignait que sur cette route deserte on ne put l'entendre; Remy, ne t'a- t-il point paru qu'il ressemblait.... -- A qui, madame? -- Comme tournure du moins, car je n'ai pas vu son visage, a ce malheureux jeune homme. -- Oh! non, non, madame, se hata de dire Remy, pas le moins du monde; et, d'ailleurs, comment aurait-il pu deviner que nous avons quitte Paris et que nous sommes sur cette route? -- Mais comme il savait ou nous etions, Remy, quand nous changions de demeure a Paris. -- Non, non, madame, reprit Remy, il ne nous a pas suivis ni fait suivre, et, comme je vous l'ai dit la-bas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il avait pris un parti desespere, mais vis-a-vis de lui seul. -- Helas! Remy, chacun porte sa part de souffrance en ce monde; Dieu allege celle de ce pauvre enfant! Remy repondit par un soupir au soupir de sa maitresse, et ils continuerent leur route sans autre bruit que celui du pas des chevaux sur le chemin sonore. Deux heures se passerent ainsi. Au moment ou nos voyageurs allaient entrer dans Vilvorde, Remy tourna la tete. Il venait d'entendre le galop d'un cheval au tournant du chemin. Il s'arreta, ecouta, mais ne vit rien. Ses yeux, chercherent inutilement a percer la profondeur de la nuit, mais comme aucun bruit ne troublait son silence solennel, il entra dans le bourg avec sa compagne. -- Madame, lui dit-il, le jour va bientot venir; si vous m'en croyez, nous nous arreterons ici; les chevaux sont las, et vous avez besoin de repos. -- Remy, dit la dame, vous voulez inutilement me cacher ce que vous eprouvez. Remy, vous etes inquiet. -- Oui, de votre sante, madame; croyez-moi, une femme ne saurait supporter de pareilles fatigues, et c'est a peine si moi-meme.... -- Faites comme il vous plaira, Remy, repondit la dame. -- Eh bien! alors, entrez dans cette ruelle a l'extremite de laquelle j'apercois une lanterne qui se meurt; c'est le signe auquel on reconnait les hotelleries: hatez-vous, je vous prie. -- Vous avez donc entendu quelque chose? -- Oui, comme le pas d'un cheval. Il est vrai que je crois m'etre trompe; mais, en tout cas, je reste un instant en arriere pour m'assurer de la realite ou de la faussete de mes doutes. La dame, sans repliquer, sans essayer de detourner Remy de son intention, toucha les flancs de son cheval, qui penetra dans la ruelle longue et tortueuse. [Illustration: Il retint par le bras la jeune femme. -- PAGE 37.] Remy la laissa passer devant, mit pied a terre et lacha la bride a son cheval, qui suivit naturellement celui de sa compagne. Quant a lui, courbe derriere une borne gigantesque, il attendit. La dame heurta au seuil de l'hotellerie derriere la porte de laquelle, suivant la coutume hospitaliere des Flandres, veillait ou plutot dormait une servante aux larges epaules et aux bras robustes. La fille avait deja entendu le pas du cheval claquer sur le pave de la ruelle, et, reveillee sans humeur, elle vint ouvrir la porte et recevoir dans ses bras le voyageur ou plutot la voyageuse. Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large porte cintree dans laquelle ils se precipiterent, en reconnaissant une ecurie. -- J'attends mon compagnon, dit la dame, laissez-moi m'asseoir pres du feu en l'attendant: je ne me coucherai point qu'il ne soit arrive. La servante jeta de la paille aux chevaux, referma la porte de l'ecurie, rentra dans la cuisine, approcha un escabeau du feu, moucha avec ses doigts la massive chandelle, et se rendormit. Pendant ce temps, Remy, qui s'etait place en embuscade, guettait le passage du voyageur dont il avait entendu galoper le cheval. Il le vit entrer dans le bourg, marcher au pas en pretant l'oreille attentivement; puis, arrive a la ruelle, le cavalier vit la lanterne, et parut hesiter s'il passerait outre ou s'il se dirigerait de ce cote. Il s'arreta tout a fait a deux pas de Remy, qui sentit sur son epaule le souffle de son cheval. Remy porta la main a son couteau. -- C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce cote, lui qui nous suit encore. Que nous veut-il? Le voyageur croisa les deux bras sur sa poitrine, tandis que son cheval soufflait avec effort en allongeant le cou. Il ne prononcait pas une seule parole; mais, au feu de ses regards, diriges tantot en avant, tantot en arriere, tantot dans la ruelle, il n'etait point difficile de deviner qu'il se demandait s'il fallait retourner en arriere, pousser en avant, ou se diriger vers l'hotellerie. -- Ils ont continue, murmura-t-il a demi-voix, continuons. Et, rendant les renes a son cheval, il continua son chemin. -- Demain, se dit Remy, nous changerons de route. Et il rejoignit sa compagne, qui l'attendait impatiemment. -- Eh bien! dit-elle tout bas, nous suit-on? -- Personne: je me trompais. Il n'y a que nous sur la route, et vous pouvez dormir en toute securite. -- Oh! je n'ai pas sommeil, Remy, vous le savez bien. -- Au moins vous souperez, madame, car hier deja vous ne prites rien. -- Volontiers, Remy. On reveilla la pauvre servante, qui se leva, cette seconde fois, avec le meme air de bonne humeur que la premiere, et qui apprenant ce dont il etait question, tira du buffet un quartier de porc sale, un levraut froid et des confitures; puis elle apporta un pot de biere de Louvain ecumante et perlee. Remy se mit a table pres de sa maitresse. Alors celle-ci emplit a moitie un verre a anse de cette biere dont elle se mouilla les levres, rompit un morceau de pain dont elle mangea quelques miettes, puis se renversa sur sa chaise en repoussant le verre et le pain. -- Comment! vous ne mangez plus, mon gentilhomme? demanda la servante. -- Non, j'ai fini, merci. La servante, alors, se mit a regarder Remy qui ramassait le pain rompu par sa maitresse, le mangeait lentement et buvait un verre de biere. -- Et la viande, dit-elle, vous ne mangez pas de viande, monsieur? -- Non, mon enfant, merci. -- Vous ne la trouvez donc pas bonne? -- Je suis sur qu'elle est excellente, mais je n'ai pas faim. La servante joignit les mains pour exprimer l'etonnement ou la plongeait cette etrange sobriete: ce n'etait pas ainsi qu'avaient l'habitude d'en user ses compatriotes voyageurs. Remy, comprenant qu'il y avait un peu de depit dans le geste invocateur de la servante, jeta une piece d'argent sur la table. -- Oh! dit la servante, pour ce qu'il faut vous rendre, mon Dieu! vous pouvez bien garder votre piece: six deniers de depense a deux! -- Gardez la piece tout entiere, ma bonne, dit la voyageuse, mon frere et moi, nous sommes sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas diminuer votre gain. La servante devint rouge de joie, et cependant en meme temps des larmes de compassion mouillaient ses yeux, tant ces paroles avaient ete prononcees douloureusement. -- Dites-moi, mon enfant, demanda Remy, existe-t-il une route de traverse d'ici a Malines? -- Oui, monsieur, mais bien mauvaise; tandis qu'au contraire, monsieur ne sait peut-etre pas cela, mais il existe une grande route excellente. -- Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois voyager par l'autre. -- Dame! je vous prevenais, monsieur, parce que, comme votre compagnon est une femme, la route sera doublement mauvaise, pour elle surtout. -- En quoi, ma bonne? -- En ce que, cette nuit, grand nombre de gens de la campagne traversent le pays pour aller sous Bruxelles. -- Sous Bruxelles? -- Oui, ils emigrent momentanement. -- Pourquoi donc emigrent-ils? -- Je ne sais; c'est l'ordre. -- L'ordre de qui? du prince d'Orange? -- Non, de monseigneur. -- Qui est ce monseigneur! -- Ah! dame! vous m'en demandez trop, monsieur, je ne sais pas; mais enfin, tant il y a que, depuis hier au soir, on emigre. -- Et quels sont les emigrants? -- Les habitants de la campagne, des villages, des bourgs, qui n'ont ni digues ni remparts. -- C'est etrange, fit Remy. -- Mais nous-memes, dit la fille, au point du jour nous partirons, ainsi que tous les gens du bourg. Hier, a onze heures, tous les bestiaux ont ete diriges sur Bruxelles par les canaux et les routes de traverse; voila pourquoi, sur le chemin dont je vous parle, il doit y avoir a cette heure encombrement de chevaux, de chariots et de gens. -- Pourquoi pas sur la grande route? la grande route, ce me semble, vous procurerait une retraite plus facile. -- Je ne sais; c'est l'ordre. Remy et sa compagne se regarderent. -- Mais nous pouvons continuer, n'est-ce pas, nous qui allons a Malines? -- Je le crois, a moins que vous ne preferiez faire comme tout le monde, c'est-a-dire vous acheminer sur Bruxelles. Remy regarda sa compagne. -- Non, non, nous repartirons sur-le-champ pour Malines, s'ecria la dame en se levant; ouvrez l'ecurie, s'il vous plait, ma bonne. Remy se leva comme sa compagne en murmurant a demi voix: -- Danger pour danger, je prefere celui que je connais: d'ailleurs le jeune homme a de l'avance sur nous... et si par hasard il nous attendait, eh bien! nous verrions! Et comme les chevaux n'avaient pas meme ete desselles, il tint l'etrier a sa compagne, se mit lui-meme en selle, et le jour levant les trouva sur les bords de la Dyle. LXVIII EXPLICATION Le danger que bravait Remy etait un danger reel, car le voyageur de la nuit, apres avoir depasse le bourg et couru un quart de lieue en avant, ne voyant plus personne sur la route, s'apercut bien que ceux qu'il suivait s'etaient arretes dans le village. Il ne voulut point revenir sur ses pas, sans doute pour mettre a sa poursuite le moins d'affectation possible: mais il se coucha dans un champ de trefle, ayant eu le soin de faire descendre son cheval dans un de ces fosses profonds qui en Flandre servent de cloture aux heritages. Il resultait de cette manoeuvre que le jeune homme se trouvait a portee de tout voir sans etre vu. Ce jeune homme, on l'a deja reconnu, comme Remy l'avait reconnu lui-meme et comme la dame l'avait soupconne, ce jeune homme c'etait Henri du Bouchage, qu'une etrange fatalite jetait une fois encore en presence de la femme qu'il avait jure de fuir. Apres son entretien avec Remy sur le seuil de la maison mysterieuse, c'est-a-dire apres la perte de toutes ses esperances, Henri etait revenu a l'hotel de Joyeuse, bien decide, comme il l'avait dit, a quitter une vie qui se presentait pour lui si miserable a son aurore: et, en gentilhomme de coeur, en bon fils, car il avait le nom de son pere a garder pur, il s'etait resolu au glorieux suicide du champ de bataille. Or, on se battait en Flandre; le duc de Joyeuse, son frere, commandait une armee et pouvait lui choisir une occasion de bien quitter la vie. Henri n'hesita point; il sortit de son hotel a la fin du jour suivant, c'est-a- dire vingt heures apres le depart de Remy et de sa compagne. Des lettres arrivees de Flandre annoncaient un coup de main decisif sur Anvers. Henri se flatta d'arriver a temps. Il se complaisait dans cette idee que du moins il mourrait l'epee a la main, dans les bras de son frere, sous un drapeau francais; que sa mort ferait grand bruit, et que ce bruit percerait les tenebres dans lesquelles vivait la dame de la maison mysterieuse. Nobles folies! glorieux et sombres reves! Henri se reput quatre jours entiers de sa douleur et surtout de cet espoir qu'elle allait bientot finir. Au moment ou, tout entier a ces reves de mort, il apercevait la fleche aigue du clocher de Valenciennes, et ou huit heures sonnaient a la ville, il s'apercut qu'on allait fermer les portes; il piqua son cheval des deux et faillit, en passant sur le pont-levis, renverser un homme qui rattachait les sangles du sien. Henri n'etait pas un de ces nobles insolents qui foulent aux pieds tout ce qui n'est point un ecusson. Il fit en passant des excuses a cet homme, qui se retourna au son de sa voix, puis se detourna aussitot. Henri, emporte par l'action de son cheval, qu'il essayait d'arreter en vain, Henri tressaillit comme s'il eut vu ce qu'il ne s'attendait pas a voir. -- Oh! je suis fou, pensa-t-il; Remy a Valenciennes; Remy, que j'ai laisse, il y a quatre jours, rue de Bussy; Remy sans sa maitresse, car il avait pour compagnon un jeune homme, ce me semble? En verite, la douleur me trouble le cerveau, m'altere la vue a ce point que tout ce qui m'entoure revet la forme de mes immuables idees. Et, continuant son chemin, il etait entre dans la ville sans que le soupcon qui avait effleure son esprit, y eut pris racine un seul instant. A la premiere hotellerie qu'il trouva sur son chemin, il s'arreta, jeta la bride aux mains d'un valet d'ecurie, et s'assit devant la porte, sur un banc, pendant qu'on preparait sa chambre et son souper. Mais tandis que, pensif, il etait assis sur ce banc, il vit s'avancer les deux voyageurs qui marchaient cote a cote, et il remarqua que celui qu'il avait pris pour Remy tournait frequemment la tete. L'autre avait le visage cache sous l'ombre d'un chapeau a larges bords. Remy, en passant devant l'hotellerie, vit Henri sur le banc, et detourna encore la tete; mais cette precaution meme contribua a le faire reconnaitre. -- Oh! cette fois, murmura Henri, je ne me trompe point, mon sang est froid, mon oeil clair, mes idees fraiches; revenu d'une premiere hallucination, je me possede completement. Or, le meme phenomene se produit, et je crois encore reconnaitre, dans l'un de ces voyageurs, Remy, c'est-a-dire le serviteur de la maison du faubourg. Non! continua-t-il, je ne puis rester dans une pareille incertitude, et sans retard il faut que j'eclaircisse mes doutes. Henri, cette resolution prise, se leva et marcha dans la grande rue sur les traces des deux voyageurs; mais, soit que ceux-ci fussent deja entres dans quelque maison, soit qu'ils eussent pris une autre route, Henri ne les apercut plus. Il courut jusqu'aux portes; elles etaient fermees. Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir. Henri entra dans toutes les hotelleries, questionna, chercha et finit par apprendre qu'on avait vu deux cavaliers se dirigeant vers une auberge de mince apparence, situee rue du Beffroi. L'hote etait occupe a fermer lorsque du Bouchage entra. Tandis que cet homme, affriande par la bonne mine du jeune voyageur, lui offrait sa maison et ses services, Henri plongeait ses regards dans l'interieur de la chambre d'entree, et de l'endroit ou il se trouvait, pouvait apercevoir encore, sur le haut de l'escalier, Remy lui-meme, lequel montait, eclaire par la lampe d'une servante. Il ne put voir son compagnon, qui, sans doute, etant passe le premier, avait deja disparu. Au haut de l'escalier, Remy s'arreta. En le reconnaissant positivement, cette fois, le comte avait pousse une exclamation, et, au son de la voix du comte, Remy s'etait retourne. Aussi, a son visage si remarquable par la cicatrice qui le labourait, a son regard plein d'inquietude, Henri ne conserva-t-il aucun doute, et, trop emu pour prendre un parti a l'instant meme, s'eloigna-t-il en se demandant, avec un horrible serrement de coeur, pourquoi Remy avait quitte sa maitresse, et pourquoi il se trouvait seul sur la meme route que lui. Nous disons seul, parce que Henri n'avait d'abord prete aucune attention au second cavalier. Sa pensee roulait d'abime en abime. Le lendemain, a l'heure de l'ouverture des portes, lorsqu'il crut pouvoir se trouver face a face avec les deux voyageurs, il fut bien surpris d'apprendre que, dans la nuit, ces deux inconnus avaient obtenu du gouverneur la permission de sortir, et que, contre toutes les habitudes, on avait ouvert les portes pour eux. De cette facon, et comme ils etaient partis vers une heure du matin, ils avaient six heures d'avance sur Henri. Il fallait rattraper ces six heures. Henri mit son cheval au galop et rejoignit a Mons les voyageurs qu'il depassa. Il vit encore Remy, mais, cette fois, il eut fallu que Remy fut sorcier pour le reconnaitre. Henri s'etait affuble d'une casaque de soldat et avait achete un autre cheval. Toutefois, l'oeil defiant du bon serviteur dejoua presque cette combinaison, et, a tout hasard, le compagnon de Remy, prevenu par un seul mot, eut le temps de detourner son visage que Henri, cette fois encore, ne put apercevoir. Mais le jeune homme ne perdit point courage; il questionna dans la premiere hotellerie qui donna asile aux voyageurs, et comme il accompagnait ses questions d'un irresistible auxiliaire, il finit par apprendre que le compagnon de Remy etait un jeune homme fort beau, mais fort triste, sobre, resigne, et ne parlant jamais de fatigue. Henri tressaillit, un eclair illumina sa pensee. -- Ne serait-ce point une femme? demanda-t-il. -- C'est possible, repondit l'hote; aujourd'hui beaucoup de femmes passent ainsi deguisees pour aller rejoindre leurs amants a l'armee de Flandre, et comme notre etat a nous autres aubergistes est de ne rien voir, nous ne voyons rien. Cette explication brisa le coeur de Henri. N'etait-il pas probable, en effet, que Remy accompagnat sa maitresse deguisee en cavalier? Alors, et si cela etait ainsi, Henri ne comprenait rien que de facheux dans cette aventure. Sans doute, comme le disait l'hote, la dame inconnue allait rejoindre son amant en Flandre. Remy mentait donc lorsqu'il parlait de ces regrets eternels; cette fable d'un amour passe qui avait a tout jamais habille sa maitresse de deuil, c'etait donc lui qui l'avait inventee pour eloigner un surveillant importun. -- Eh bien! alors, se disait Henri, plus brise de cette esperance qu'il ne l'avait jamais ete de son desespoir, eh bien! tant mieux, un moment viendra ou j'aurai le pouvoir d'aborder cette femme et de lui reprocher tous ces subterfuges qui abaisseront cette femme, que j'avais placee si haut dans mon esprit et dans mon coeur, au niveau des vulgarites ordinaires; alors, alors, moi qui m'etais fait l'idee d'une creature presque divine, alors, en voyant de pres cette enveloppe si brillante d'une ame tout ordinaire, peut-etre me precipiterai-je moi-meme du faite de mes illusions, du haut de mon amour. Et le jeune homme s'arrachait les cheveux et se dechirait la poitrine, a cette idee qu'il perdrait peut-etre un jour cet amour et ces illusions qui le tuaient, tant il est vrai que mieux vaut un coeur mort qu'un coeur vide. Il en etait la, les ayant depasses comme nous avons dit et revant a la cause qui avait pu pousser en Flandre, en meme temps que lui, ces deux personnages indispensables a son existence, lorsqu'il les vit entrer a Bruxelles. Nous savons comment il continua de les suivre. A Bruxelles, Henri avait pris de serieuses informations sur la campagne projetee par M. le duc d'Anjou. Les Flamands etaient trop hostiles au duc d'Anjou pour bien accueillir un Francais de distinction; ils etaient trop fiers du succes que la cause nationale venait d'obtenir, car c'etait deja un succes que de voir Anvers fermer ses portes au prince que les Flandres avaient appele pour regner sur elles; ils etaient trop fiers, disons-nous, de ce succes pour se priver d'humilier un peu ce gentilhomme qui venait de France, et qui les questionnait avec le plus pur accent parisien, accent qui, a toute epoque, a paru si ridicule au peuple belge. Henri concut des lors des craintes serieuses sur cette expedition, dont son frere menait une si grande part; il resolut en consequence de precipiter sa marche sur Anvers. C'etait pour lui une surprise indicible que de voir Remy et sa compagne, quelque interet qu'ils parussent avoir a n'etre pas reconnus, suivre obstinement la meme route qu'il suivait. C'etait une preuve que tous deux tendaient a un meme but. Au sortir du bourg, Henri, cache dans les trefles ou nous l'avons laisse, etait certain, cette fois au moins, de voir en face le visage de ce jeune homme qui accompagnait Remy. La il reconnaitrait toutes ses incertitudes et y mettrait fin. Et c'est alors, comme nous le disons, qu'il dechirait sa poitrine, tant il avait peur de perdre cette chimere qui le devorait, mais qui le faisait vivre de mille vies, en attendant qu'elle le tuat. Lorsque les deux voyageurs passerent devant le jeune homme, qu'ils etaient loin de soupconner etre cache la, la dame etait occupee a lisser ses cheveux, qu'elle n'avait point ose renouer a l'hotellerie. Henri la vit, la reconnut, et faillit rouler evanoui dans le fosse ou son cheval paissait tranquillement. Les voyageurs passerent. Oh! alors, la colere s'empara de Henri, si bon, si patient, tant qu'il avait cru voir chez les habitants de la maison mysterieuse cette loyaute qu'il pratiquait lui-meme. Mais apres les protestations de Remy, mais apres les hypocrites consolations de la dame, ce voyage ou plutot cette disparition constituait une espece de trahison envers l'homme qui avait si opiniatrement, mais en meme temps si respectueusement assiege cette porte. Lorsque le coup qui venait de frapper Henri fut un peu amorti, le jeune homme secoua ses beaux cheveux blonds, essuya son front couvert de sueur, et remonta a cheval, bien decide a ne plus prendre aucune des precautions qu'un reste de respect lui avait conseille de prendre, et il se mit a suivre les voyageurs, ostensiblement et a visage decouvert. Plus de manteau, plus de capuchon, plus d'hesitation dans sa marche, la route etait a lui comme aux autres; il s'en empara tranquillement, reglant le pas de son cheval sur le pas des deux chevaux qui le precedaient. Il etait decide a ne parler ni a Remy, ni a sa compagne, mais a se faire seulement reconnaitre d'eux. -- Oh! oui, oui, se disait-il, s'il leur reste a tous deux une parcelle de coeur, ma presence, bien qu'amenee par le hasard, n'en sera pas moins un sanglant reproche pour les gens sans foi qui me dechirent le coeur a plaisir. Il n'avait pas fait cinq cents pas a la suite des deux voyageurs, que Remy l'apercut. Le voyant ainsi delibere, ainsi reconnaissable, s'avancer le front haut et decouvert, Remy se troubla. La dame s'en apercut et se retourna. -- Ah! dit-elle, n'est-ce pas ce jeune homme, Remy? Remy essaya encore de lui faire prendre le change et de la rassurer. -- Je ne pense point, madame, dit-il; autant que je puis en juger par l'habit, c'est un jeune soldat wallon qui se rend sans doute a Amsterdam, et passe par le theatre de la guerre pour y chercher aventure. -- N'importe, je suis inquiete, Remy. -Rassurez-vous, madame, si ce jeune homme eut ete le comte du Bouchage, il nous eut deja abordes; vous savez s'il etait perseverant. -- Je sais aussi qu'il etait respectueux, Remy, car, sans ce respect meme, je me fusse contentee de vous dire: Eloignez-le, Remy, et je ne m'en fusse point inquietee davantage. -- Eh bien, madame, s'il etait si respectueux, ce respect, il l'aura conserve, et vous n'aurez pas plus a craindre de lui, en supposant que ce soit lui, sur la route de Bruxelles a Anvers qu'a Paris, dans la rue de Bussy. -- N'importe, continua la dame en regardant encore derriere elle, nous voici a Malines, changeons de chevaux, s'il le faut, pour marcher plus vite, mais hatons-nous d'arriver a Anvers, hatons-nous. -- Alors, au contraire, je vous dirai, madame, n'entrons point a Malines; nos chevaux sont de bonne race, poussons jusqu'a ce bourg qu'on apercoit la-bas a gauche et qui se nomme, je crois, Villebrock; de cette facon nous eviterons la ville, l'auberge, les questions, les curieux, et nous serons moins embarrasses pour changer de chevaux ou d'habits si par hasard la necessite exige que nous en changions. -- Allons, Remy, droit au bourg alors. Ils prirent a gauche, s'engageant dans un sentier a peine fraye, mais qui, cependant, se rendait visiblement a Villebrock. Henri quitta la route au meme endroit qu'eux, prit le meme sentier qu'eux, et les suivit, gardant toujours sa distance. L'inquietude de Remy se manifestait dans ses regards obliques, dans son maintien agite, dans ce mouvement surtout qui lui etait devenu habituel, de regarder en arriere avec une sorte de menace, et d'eperonner tout a coup son cheval. Ces differents symptomes, comme on le comprend bien, n'echappaient point a sa compagne. Ils arriverent a Villebrock. Des deux cents maisons dont se composait ce bourg, pas une n'etait habitee; quelques chiens oublies, quelques chats perdus couraient effares dans cette solitude, les uns appelant leurs maitres avec de longs hurlements, les autres fuyant legerement, et s'arretant, lorsqu'ils se croyaient en surete, pour montrer leur museau mobile, sous la traverse d'une porte ou par le soupirail d'une cave. Remy heurta en vingt endroits, ne vit rien, et ne fut entendu de personne. De son cote, Henri, qui semblait une ombre attachee aux pas des voyageurs, de son cote Henri s'etait arrete a la premiere maison du bourg, avait heurte a la porte de cette maison, mais tout aussi inutilement que ceux qui le precedaient, et alors ayant devine que la guerre etait cause de cette desertion, il attendait pour se remettre en route que les voyageurs eussent pris un parti. C'est ce qu'ils firent apres que leurs chevaux eurent dejeune avec le grain que Remy trouva dans le coffre d'une hotellerie abandonnee. -- Madame, dit alors Remy, nous ne sommes plus dans un pays calme, ni dans une situation ordinaire; il ne convient pas que nous nous exposions comme des enfants. Nous allons certainement tomber dans une bande de Francais ou de Flamands, sans compter les partisans espagnols, car, dans la situation etrange ou sont les Flandres, les routiers de toutes les especes, les aventuriers de tous les pays doivent y pulluler; si vous etiez un homme je vous tiendrais un autre langage: mais vous etes femme, vous etes jeune, vous etes belle, vous courrez donc un double danger pour votre vie et pour votre honneur. -- Oh! ma vie, ma vie, ce n'est rien, dit la dame. -- C'est tout, au contraire, madame, repondit Remy, lorsque la vie a un but. -- Eh bien, que proposez-vous alors? Pensez et agissez pour moi, Remy; vous savez que ma pensee, a moi, n'est pas sur cette terre. -- Alors, madame, repondit le serviteur, demeurons ici, si vous m'en croyez, j'y vois beaucoup de maisons qui peuvent offrir un abri sur; j'ai des armes, nous nous defendrons ou nous nous cacherons, selon que j'estimerai que nous serons assez forts ou trop faibles. -- Non, Remy, non, je dois aller en avant, rien ne m'arretera, repondit la dame en secouant la tete; je ne concevrais de craintes que pour vous, si j'avais des craintes. -- Alors, fit Remy, marchons. Et il poussa son cheval sans ajouter une parole. La dame inconnue le suivit, et Henri du Bouchage, qui s'etait arrete en meme temps qu'eux, se remit en marche avec eux. LXIX L'EAU A fur et a mesure que les voyageurs avancaient, le pays prenait un aspect etrange. Il semblait que les campagnes fussent desertees comme les bourgs et les villages. En effet, nulle part les vaches paissant dans les prairies, nulle part la chevre se suspendant aux flancs de la montagne, ou se dressant le long des haies pour atteindre les bourgeons verts des ronces et des vignes vierges, nulle part le troupeau et son berger, nulle part la charrue et son travailleur, plus de marchand forain passant d'un pays a un autre, sa balle sur le dos, plus de charretier chantant le chant rauque de l'homme du Nord, et qui se balance en marchant pres de sa lourde charrette un fouet bruyant a la main. Aussi loin que s'etendait la vue dans ces plaines magnifiques, sur les petits coteaux, dans les grandes herbes, a la lisiere des bois, pas une figure humaine, pas une voix. On eut dit la nature la veille du jour ou l'homme et les animaux furent crees. Le soir venait. Henri, saisi de surprise et rapproche par le sentiment des voyageurs qui le precedaient, Henri demandait a l'air, aux arbres, aux horizons lointains, aux nuages memes, l'explication de ce phenomene sinistre. Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'etaient, se detachant sur la teinte pourpree du soleil couchant, Remy et sa compagne, penches pour ecouter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu'a eux; puis, en arriere, a cent pas d'eux, la figure de Henri, conservant sans cesse la meme distance et la meme attitude. La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans l'air, et emplit ces solitudes de son bruit plus menacant que le silence. Remy arreta sa compagne, en posant la main sur les renes de son cheval: -- Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inaccessible a la crainte, vous savez si je ferais un pas en arriere pour sauver ma vie; eh bien! ce soir, quelque chose d'etrange se passe en moi, une torpeur inconnue enchaine mes facultes, me paralyse, et me defend d'aller plus loin. Madame, appelez cela terreur, timidite, panique meme; madame, je vous le confesse: pour la premiere fois de ma vie... j'ai peur. La dame se retourna; peut-etre tous ces presages menacants lui avaient-ils echappe, peut-etre n'avait-elle rien vu. -- Il est toujours la? demanda-t-elle. -- Oh! ce n'est plus de lui qu'il est question, repondit Remy; ne songez plus a lui, je vous prie; il est seul et je vaux un homme seul. Non, le danger que je crains ou plutot que je sens, que je devine, avec un sentiment d'instinct bien plutot qu'a l'aide de ma raison; ce danger, qui s'approche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-etre, ce danger est autre; il est inconnu, et voila pourquoi je l'appelle un danger. La dame secoua la tete. -- Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous la-bas des saules qui courbent leurs cimes noires? -- Oui. -- A cote de ces arbres j'apercois une petite maison; par grace, allons-y; si elle est habitee, raison de plus pour que nous y demandions l'hospitalite; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en; madame, ne faites pas d'objection, je vous en supplie. L'emotion de Remy, sa voix tremblante, l'incisive persuasion de ses discours deciderent sa compagne a ceder. Elle tourna la bride de son cheval dans la direction indiquee par Remy. Quelques minutes apres, les voyageurs heurtaient a la porte de cette maison, batie en effet sous un massif de saules. Un ruisseau, affluent de la Nethe, petite riviere qui coulait a un quart de lieue de la; un ruisseau enferme entre deux bras de roseaux et deux rives de gazon, baignait le pied des saules de son eau murmurante; derriere la maison, batie en briques et couverte de tuiles, s'arrondissait un petit jardin, enclos d'une haie vive. Tout cela etait vide, solitaire, desole. Personne ne repondit aux coups redoubles que frapperent les voyageurs. Remy n'hesita point: il tira son couteau, coupa une branche de saule, l'introduisit entre la porte et la serrure, et pesa sur le pene. La porte s'ouvrit. Remy entra vivement. Il mettait a toutes ses actions depuis une heure l'activite d'un homme travaille par la fievre. La serrure, produit grossier de l'industrie d'un forgeron voisin, avait cede presque sans resistance. Remy poussa precipitamment sa compagne dans la maison, poussa la porte derriere lui, tira un verrou massif, et ainsi retranche, respira comme s'il venait de gagner la vie. Non content d'avoir abrite ainsi sa maitresse, il l'installa dans l'unique chambre du premier etage, ou, en tatonnant, il rencontra un lit, une chaise et une table. Puis, un peu tranquillise sur son compte, il redescendit au rez-de- chaussee, et, par un contrevent entr'ouvert, il se mit a guetter par une fenetre grillee les mouvements du comte, qui, en les voyant entrer dans la maison, s'en etait rapproche a l'instant meme. Les reflexions de Henri etaient sombres et en harmonie avec celles de Remy. -- Bien certainement, se disait-il, quelque danger inconnu a nous, mais connu des habitants, plane sur le pays: la guerre ravage la contree; les Francais ont emporte Anvers ou vont l'emporter: saisis de terreur, les paysans ont ete chercher un refuge dans les villes. Cette explication etait specieuse, et cependant elle ne satisfaisait pas le jeune homme. D'ailleurs elle le ramenait a un autre ordre de pensees. -- Que vont faire de ce cote Remy et sa maitresse? se demandait-il. Quelle imperieuse necessite les pousse vers ce danger terrible? Oh! je le saurai, car le moment est enfin venu de parler a cette femme et d'en finir a jamais avec tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion ne s'est presentee aussi belle. Et il s'avanca vers la maison. Mais tout a coup il s'arreta. -- Non, non, dit-il avec une de ces hesitations subites si communes dans les coeurs amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout. D'ailleurs n'est- elle pas maitresse de ses actions et sait-elle quelle fable a ete forgee sur elle par ce miserable Remy? Oh! c'est a lui, c'est a lui seul que j'en veux, a lui qui m'assurait qu'elle n'aimait personne! Mais, soyons juste encore, cet homme devait-il pour moi, qu'il ne connait pas, trahir les secrets de sa maitresse? Non! non! mon malheur est certain, et ce qu'il y a de pire dans mon malheur, c'est qu'il vient de moi seul et que je ne puis en rejeter le poids sur personne. Ce qui lui manque, c'est la revelation entiere de la verite; c'est de voir cette femme arriver au camp, suspendre ses bras au cou de quelque gentilhomme, et lui dire: Vois ce que j'ai souffert, et comprends combien je t'aime! Eh bien! je la suivrai jusque-la; je verrai ce que je tremble de voir, et j'en mourrai: ce sera de la peine epargnee au mousquet et au canon. Helas! vous le savez, mon Dieu! ajoutait Henri avec un de ces elans comme il en trouvait parfois au fond de son ame, pleine de religion et d'amour, je ne cherchais pas cette supreme angoisse; je m'en allais souriant a une mort reflechie, calme, glorieuse; je voulais tomber sur le champ de bataille avec un nom sur les levres, le votre, mon Dieu! avec un nom dans le coeur, le sien! Vous ne l'avez pas voulu, vous me destinez a une mort desesperee, pleine de fiel et de tortures: soyez beni, j'accepte. Puis, se rappelant ces jours d'attente et ces nuits d'angoisse qu'il avait passes en face de cette inexorable maison, il trouvait qu'a tout prendre, a part ce doute qui lui rongeait le coeur, sa position etait moins cruelle qu'a Paris, car il la voyait parfois, il entendait le son de sa parole, qu'il n'avait jamais entendu, et marchant a sa suite, quelques-uns de ces aromes vivaces qui emanent de la femme que l'on aime venaient, meles a la brise, lui caresser le visage. Aussi, continuait-il, les yeux fixes sur cette chaumiere ou elle etait renfermee: -- Mais en attendant cette mort, et tandis qu'elle repose dans cette maison, je prends ces arbres pour abri, et je me plains, moi qui puis entendre sa voix si elle parle, moi qui puis apercevoir son ombre derriere la fenetre! Oh! non, non, je ne me plains pas; Seigneur! Seigneur! je suis encore trop heureux. Et Henri se coucha sous ces saules, dont les branches couvraient la maison, ecoutant avec un sentiment de melancolie impossible a decrire le murmure de l'eau qui coulait a ses cotes. Tout a coup il tressaillit; le bruit du canon retentissait du cote du nord et passait emporte par le vent. -- Ah! se dit-il, j'arriverai trop tard, on attaque Anvers. Le premier mouvement de Henri fut de se lever, de remonter a cheval et de courir, guide par le bruit, la ou l'on se battait; mais pour cela il fallait quitter la dame inconnue et mourir dans le doute. S'il ne l'avait point rencontree sur sa route, Henri eut suivi son chemin, sans un regard en arriere, sans un soupir pour le passe, sans un regret pour l'avenir; mais, en la rencontrant, le doute etait entre dans son esprit, et avec le doute l'irresolution. Il resta. Pendant deux heures, il resta couche, pretant l'oreille aux detonations successives qui arrivaient jusqu'a lui, se demandant quelles pouvaient etre ces detonations irregulieres et plus fortes qui de temps en temps etaient venues couper les autres. Il etait loin de se douter que ces detonations etaient causees par les vaisseaux de son frere qui sautaient. -- Enfin, vers deux heures, tout se calma; vers deux heures et demie, tout se tut. Le bruit du canon n'etait point parvenu, a ce qu'il paraissait, dans l'interieur de la maison, ou, s'il y etait parvenu, les habitants provisoires y etaient demeures insensibles. -- A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris et mon frere est vainqueur; mais, apres Anvers, viendra Gand; apres Gand, Bruges, et l'occasion ne me manquera pas pour mourir glorieusement. Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que va chercher cette femme au camp des Francais. Et comme, a la suite de toutes ces commotions qui avaient ebranle l'air, la nature etait rentree dans son repos, Joyeuse, enveloppe de son manteau, rentra dans son immobilite. Il etait tombe dans cette espece d'assoupissement a laquelle, vers la fin de la nuit, la volonte de l'homme ne peut resister, lorsque son cheval, qui paissait a quelques pas de lui, dressa l'oreille et hennit tristement. Henri ouvrit les yeux. L'animal, debout sur ses quatre pieds, la tete tournee dans une autre direction que celle du corps, aspirait la brise, qui, ayant tourne a l'approche du jour, venait du sud-est. -- Qu'y a-t-il, mon bon cheval? dit le jeune homme en se levant et en flattant le cou de l'animal avec sa main; tu as vu passer quelque loutre qui t'effraie, ou tu regrettes l'abri d'une bonne etable? L'animal, comme s'il eut entendu l'interpellation, et comme s'il eut voulu y repondre, se porta d'un mouvement franc et vif dans la direction de Lier, et, l'oeil fixe et les naseaux ouverts, il ecouta. -- Ah! ah! murmura Henri, c'est plus serieux, a ce qu'il me parait: quelque troupe de loups suivant les armees pour devorer les cadavres. Le cheval hennit, baissa la tete, puis, par un mouvement rapide comme l'eclair, il se mit a fuir du cote de l'ouest. Mais, en fuyant, il passa a la portee de la main de son maitre, qui le saisit par la bride comme il passait, et l'arreta. Henri, sans rassembler les renes, l'empoigna par la criniere et sauta en selle. Une fois la, comme il etait bon cavalier, il se fit maitre de l'animal et le contint. Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval avait entendu, Henri commenca de l'entendre lui-meme, et cette terreur qu'avait ressentie la brute grossiere, l'homme fut etonne de la ressentir a son tour. Un long murmure, pareil a celui du vent, strident et grave a la fois, s'elevait des differents points d'un demi-cercle qui semblait s'etendre du sud au nord; des bouffees d'une brise fraiche et comme chargee de particules d'eau eclaircissaient par intervalle ce murmure, qui alors devenait semblable au fracas des marees montantes sur les greves caillouteuses. -- Qu'est-ce que cela? demanda Henri; serait-ce le vent? non, puisque c'est le vent qui m'apporte ce bruit, et que les deux sons m'apparaissent distincts. Une armee en marche, peut-etre? mais non; -- il pencha son oreille vers la terre, -- j'entendrais la cadence des pas, le froissement des armures, l'eclat des voix. Est-ce le crepitement d'un incendie? non encore, car on n'apercoit aucune lueur a l'horizon, et le ciel semble meme se rembrunir. Le bruit redoubla et devint distinct: c'etait le roulement incessant, ample, grondant, que produiraient des milliers de canons traines au loin sur un pave sonore. Henri crut un instant avoir trouve la raison de ce bruit en l'attribuant a la cause que nous avons dite, mais aussitot: -- Impossible, dit-il, il n'y a point de chaussee pavee de ce cote, il n'y a pas mille canons dans l'armee. Le bruit approchait toujours. Henri mit son cheval au galop et gagna une eminence. -- Que vois-je! s'ecria-t-il en atteignant le sommet. Ce que voyait le jeune homme, son cheval l'avait vu avant lui, car il n'avait pu le faire avancer dans cette direction, qu'en lui dechirant le flanc avec ses eperons, et lorsqu'il fut arrive au sommet de la colline il se cabra a renverser son cavalier sous lui. Ce qu'ils voyaient, cheval et cavalier, c'etait, a l'horizon, une bande blafarde, immense, infinie, pareille a un niveau, s'avancant sur la plaine, formant un cercle immense et marchant vers la mer. Et cette bande s'elargissait pas a pas aux yeux de Henri, comme une bande d'etoffe qu'on deroule. Le jeune homme regardait encore indecis cet etrange phenomene, lorsqu'en ramenant sa vue sur la place qu'il venait de quitter, il s'apercut que la prairie s'impregnait d'eau, que la petite riviere debordait, et commencait de noyer, sous sa nappe soulevee sans cause visible, les roseaux qui, un quart d'heure auparavant, se herissaient sur ses deux rives. L'eau gagnait tout doucement du cote de la maison. -- Malheureux insense que je suis! s'ecria Henri, je n'avais pas devine: c'est l'eau! c'est l'eau! les Flamands ont rompu leurs digues. Henri s'elanca aussitot du cote de la maison, et heurta furieusement a la porte. -- Ouvrez, ouvrez! cria-t-il. Nul ne repondit. -- Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, furieux a force de terreur, ouvrez, c'est moi Henri du Bouchage, ouvrez! -- Oh! vous n'avez pas besoin de vous nommer, monsieur le comte, repondit Remy de l'interieur de la maison, et il y a longtemps que je vous ai reconnu; mais je vous previens d'une chose, c'est que si vous enfoncez cette porte vous me trouverez derriere elle, un pistolet a chaque main. -- Mais, tu ne comprends donc pas, malheureux! cria Henri, avec un accent desespere: l'eau, l'eau, c'est l'eau!... -- Pas de fable, pas de pretextes, pas de ruses deshonorantes, monsieur le comte. Je vous dis que vous n'entrerez ici qu'en passant sur mon corps. -- Alors, j'y passerai! s'ecria Henri, mais j'entrerai. Au nom du ciel, au nom de Dieu, au nom de ton salut et de celui de ta maitresse, veux-tu ouvrir? -- Non! Le jeune homme regarda autour de lui, et apercut une de ces pierres homeriques, comme en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Telamon; il souleva cette pierre entre ses bras, l'eleva sur sa tete, et s'avancant vers la maison, il la lanca dans la porte. La porte vola en eclats. En meme temps une balle siffla aux oreilles de Henri, mais sans le toucher. Henri sauta sur Remy. Remy tira son second pistolet, mais l'amorce seule prit feu. -- Mais tu vois bien que je n'ai pas d'armes, insense! s'ecria Henri; ne te defends donc plus contre un homme qui n'attaque pas, regarde seulement, regarde. Et il le traina pres de la fenetre, qu'il enfonca d'un coup de poing. -- Eh bien! dit-il, vois-tu maintenant, vois-tu? Et il lui montrait du doigt la nappe immense qui blanchissait a l'horizon, et qui grondait en marchant, comme le front d'une armee gigantesque. -- L'eau! murmura Remy. -- Oui, l'eau! l'eau! s'ecria Henri; elle envahit; vois a nos pieds: la riviere deborde, elle monte; dans cinq minutes on ne pourra plus sortir d'ici. -- Madame! cria Remy, madame! -- Pas de cris, pas d'effroi, Remy. Prepare les chevaux; et vite, vite! -- Il l'aime, pensa Remy, il la sauvera. Remy courut a l'ecurie. Henri s'elanca vers l'escalier. Au cri de Remy, la dame avait ouvert sa porte. Le jeune homme l'enleva dans ses bras, comme il eut fait d'un enfant. Mais elle, croyant a la trahison ou a la violence, se debattait de toute sa force et se cramponnait aux cloisons. -- Dis-lui donc, cria Henri, dis-lui donc que je la sauve. Remy entendit l'appel du jeune homme, au moment ou il revenait avec les deux chevaux. -- Oui! oui! cria-t-il, oui, madame, il vous sauve, ou plutot il vous sauvera; venez! venez! LXX LA FUITE Henri, sans perdre de temps a rassurer la dame, l'emporta hors de la maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval. Mais elle, avec un mouvement d'invincible repugnance, glissa hors de cet anneau vivant, et fut recue par Remy, qui l'assit sur le cheval prepare pour elle. -- Oh! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon coeur? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique, pour cette faveur, je fusse pret a sacrifier ma vie; il s'agit de fuir plus rapide que l'oiseau. Eh! tenez; tenez, tenez, les voyez-vous, les oiseaux qui fuient? En effet, dans le crepuscule a peine naissant encore, on voyait des nuees de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effare, et, dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve-souris silencieuse, ces vols bruyants, favorises par la sombre rafale, avaient quelque chose de sinistre a l'oreille, d'eblouissant aux yeux. La dame ne repondit rien; mais, comme elle etait en selle, elle poussa son cheval en avant sans detourner la tete. Mais son cheval et celui de Remy, forces de marcher depuis deux jours, etaient fatigues. A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le suivre: -- Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les votres, et pourtant je le retiens des deux mains; par grace, madame, tandis qu'il en est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras, mais prenez mon cheval et laissez-moi le votre. -- Merci, monsieur, repondait la voyageuse, de sa voix toujours calme, et sans que la moindre alteration se trahit dans son accent. -- Mais, madame, s'ecriait Henri en jetant derriere lui des regards desesperes, l'eau nous gagne! entendez-vous! entendez-vous! En effet, un craquement horrible se faisait entendre en ce moment meme; c'etait la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation: madriers, supports, terrasses avaient cede, un double rang de pilotis s'etait brise avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines, commencait d'envahir un bois de chenes dont on voyait frissonner les cimes, et dont on entendait craquer les branches comme si tout un vol de demons passait sous sa feuillee. Les arbres deracines s'entrechoquant aux pieux, les bois des maisons ecroulees flottant a la surface de l'eau; les hennissements et les cris lointains des hommes et des chevaux, entraines par l'inondation, formaient un concert de sons si etranges et si lugubres, que le frisson qui agitait Henri passa jusqu'a l'impassible, l'indomptable coeur de l'inconnue. Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il eut senti lui-meme l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire. Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il etait evident qu'elle aurait rejoint les voyageurs. A chaque instant Henri s'arretait pour attendre ses compagnons, et alors il leur criait: -- Plus vite, madame! par grace, plus vite! l'eau s'avance, l'eau accourt! la voici! Elle arrivait, en effet, ecumeuse, tourbillonnante, irritee; elle emporta comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrite sa maitresse; elle souleva comme une paille la barque attachee aux rives du ruisseau, et majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle arriva, pareille a un mur, derriere les chevaux de Remy et de l'inconnue. Henri jeta un cri d'epouvante et revint sur l'eau, comme s'il eut voulu la combattre. -- Mais vous voyez bien que vous etes perdue! hurla-t-il, desespere. Allons, madame, il est encore temps peut-etre, descendez, venez avec moi, venez! -- Non, monsieur, dit-elle. -- Mais dans une minute il sera trop tard; regardez, regardez donc! La dame detourna la tete; l'eau etait a cinquante pas a peine. -- Que mon sort s'accomplisse! dit-elle; vous, monsieur, fuyez! fuyez! Le cheval de Remy, epuise, butta des deux jambes de devant et ne put se relever, malgre les efforts de son cavalier. -- Sauvez-la! sauvez-la! fut-ce malgre elle, s'ecria Remy. Et en meme temps, comme il se degageait des etriers, l'eau s'ecroula comme un gigantesque monument sur la tete du fidele serviteur. Sa maitresse, a cette vue, poussa un cri terrible et s'elanca en bas de sa monture, resolue a mourir avec Remy. Mais Henri, voyant son intention, s'etait elance en meme temps qu'elle; il la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit, et remontant sur son cheval, il partit comme un trait. -- Remy! Remy! cria la dame, les bras etendus de son cote, Remy! Un cri lui repondit. Remy etait revenu a la surface de l'eau, et, avec cet espoir indomptable, bien qu'insense, qui accompagne le mourant jusqu'au bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre. A cote, de lui passa son cheval, battant l'eau desesperement avec ses pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa maitresse, et que, devant le flot, a vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne couraient pas, mais volaient sur le troisieme cheval, fou de terreur. Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il esperait, en mourant, que celle qu'il aimait uniquement serait sauvee. -- Adieu, madame, adieu! cria-t-il, je pars le premier, et je vais dire a celui qui nous attend que vous vivez pour.... Remy n'acheva point; une montagne d'eau passa sur sa tete et alla s'ecrouler jusque sous les pieds du cheval de Henri. -- Remy, Remy! cria la dame, Remy, je veux mourir avec toi! Monsieur, je veux l'attendre; monsieur, je veux mettre pied a terre; au nom du Dieu vivant, je le veux! Elle prononca ces paroles avec tant d'energie et de sauvage autorite, que le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser a terre, en disant: -- Bien, madame, nous mourrons ici tous trois; merci a vous qui me faites cette joie que je n'eusse jamais esperee. Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante l'atteignit, comme elle avait atteint Remy; mais, par un dernier effort d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied a terre. Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes pele-mele avec d'autres debris. C'etait un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et si devoue, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers efforts du cheval expirant, cherchaient a utiliser jusqu'aux supremes efforts de son agonie. Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel la dame, soutenue par la main droite de Henri, continuait de depasser de la tete le niveau de l'eau, tandis que de la main gauche Henri ecartait les bois flottants et les cadavres dont le choc eut submerge ou ecrase son cheval. Un de ces corps flottants, en passant pres d'eux, cria ou plutot soupira: -- Adieu! madame, adieu! -- Par le ciel! s'ecria le jeune homme, c'est Remy! Eh bien! toi aussi, je te sauverai. Et, sans calculer le danger de ce surcroit de pesanteur, il saisit la manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit respirer librement. Mais en meme temps le cheval, epuise du triple poids, s'enfoncait jusqu'au cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets brises pliant sous lui, il disparut tout a fait. -- Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu, prends ma vie, elle fut pure. Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon ame, elle etait a vous! En ce moment, Henri sentit Remy qui lui echappait; il ne fit aucune resistance pour le retenir; toute resistance etait inutile. Son seul soin fut de soutenir la dame au-dessus de l'eau pour qu'elle, au moins, mourut la derniere, et qu'il se put dire a lui-meme, a son dernier moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer a la mort. Tout a coup, et comme il ne songeait plus qu'a mourir lui-meme, un cri de joie retentit a ses cotes. Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque. Cette barque, c'etait celle de la petite maison que nous avons vu soulever par l'eau; l'eau l'avait entrainee, et Remy, qui avait repris ses forces, grace au secours que lui avait porte Henri, Remy, la voyant passer a sa portee, s'etait detache du groupe, haletant, et en deux brassees l'avait atteinte. Ses deux rames etaient attachees a son abordage, une gaffe roulait au fond. Il tendit la gaffe a Henri qui la saisit, entrainant avec lui la dame, qu'il souleva par dessous ses epaules et que Remy reprit de ses mains. Puis, lui-meme, saisissant le rebord de la barque, il monta pres d'eux. Les premiers rayons du jour naissaient montrant les plaines inondees et la barque se balancant comme un atome sur cet ocean tout couvert de debris. A deux cents pas a peu pres, vers la gauche, s'elevait une petite colline qui, entierement entouree d'eau, semblait une ile au milieu de la mer. Henri saisit les avirons et rama du cote de la colline vers laquelle d'ailleurs le courant les portait. Remy prit la gaffe et, debout a l'avant, s'occupa d'ecarter les poutres et les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter. Grace a la force de Henri, grace a l'adresse de Remy, on aborda ou plutot on fut jete contre la colline. Remy sauta a terre et saisit la chaine de la barque, qu'il tira vers lui. Henri s'avanca pour prendre la dame entre ses bras; mais elle etendit la main et, se levant seule, elle sauta a terre. Henri poussa un soupir; un instant il eut l'idee de se rejeter dans l'abime et de mourir a ses yeux; mais un irresistible sentiment l'enchainait a la vie, tant qu'il voyait cette femme, dont il avait si longtemps desire la presence sans l'obtenir jamais. Il tira la barque a terre et alla s'asseoir a dix pas de la dame et de Remy, livide, degouttant d'une eau qui s'echappait de ses habits, plus douloureuse que le sang. Ils etaient sauves du danger le plus pressant, c'est-a-dire de l'eau; l'inondation, si forte qu'elle fut, ne monterait jamais a la hauteur de la colline. Au-dessous d'eux, des lors, ils pouvaient contempler cette grande colere des flots, qui n'a de colere au-dessus d'elle que celle de Dieu. Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas de cadavres francais, pres d'eux, leurs chevaux et leurs armes. Remy ressentait une vive douleur a l'epaule; un madrier flottant l'avait atteint au moment ou son cheval s'etait derobe sous lui. Quant a sa compagne, a part le froid qu'elle eprouvait, elle n'avait aucune blessure; Henri l'avait garantie de tout ce dont il etait en son pouvoir de la garantir. Henri fut bien surpris de voir que ces deux etres, si miraculeusement echappes a la mort, ne remerciaient que lui, et n'avaient pas eu pour Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de graces. La jeune femme fut debout la premiere; elle remarqua qu'au fond de l'horizon, du cote de l'occident, on apercevait q