The Project Gutenberg EBook of Les Quarante-Cinq, by Alexandre Dumas #34 in our series by Alexandre Dumas Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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LES QUARANTE-CINQ DEUXIEME PARTIE PAR ALEXANDRE DUMAS [Illustration] XXXII MESSIEURS LES BOURGEOIS DE PARIS M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si peu, partit de l'hotel de Guise par une porte de derriere, et tout botte, a cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre, avec trois gentilshommes. [Illustration: Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes. -- PAGE 2.] M. d'Epernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi. M. de Loignac, prevenu de son cote, avait fait donner un second avis aux quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il etait convenu, dans les antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis. Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, recu une mission particuliere, ne se trouvait point parmi ses compagnons. Mais comme la suite de M. de Mayenne n'etait de nature a inspirer aucune crainte, la seconde compagnie recut l'autorisation de rentrer a la caserne. M. de Mayenne, introduit pres de Sa Majeste, lui fit avec respect une visite que le roi accueillit avec affection. -- Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voila donc venu visiter Paris? -- Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes freres et au mien, rappeler a Votre Majeste qu'elle n'a pas de plus fideles sujets que nous. -- Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu'a part le plaisir que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en verite, vous epargner ce petit voyage. Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause. -- Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne fut alteree par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis quelque temps. -- Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si dangereux aux plus intimes. -- Comment! demanda Mayenne un peu deconcerte, Votre Majeste n'aurait rien oui dire qui nous fut defavorable? -- Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc. -- Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'etre venu, puisque j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles dispositions; seulement, j'avouerai que ma precipitation aura ete inutile. -- Oh! duc, Paris est une bonne ville d'ou l'on a toujours quelque service a tirer, fit le roi. -- Oui, sire, mais nous avons nos affaires a Soissons. -- Lesquelles, duc? -- Celles de Votre Majeste, sire. -- C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc a les faire comme vous ayez commence; je sais apprecier et reconnaitre comme il faut la conduite de mes serviteurs. Le duc se retira en souriant. Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains. Loignac fit un signe a Ernauton qui dit un mot a son valet et se mit a suivre les quatre cavaliers. Le valet courut a l'ecurie, et Ernauton suivit a pied. Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscretion de Perducas de Pincorney avait fait connaitre l'arrivee a Paris d'un prince de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient commence a sortir de leurs maisons et a eventer sa trace. Mayenne n'etait pas difficile a reconnaitre a ses larges epaules, a sa taille arrondie et a sa barbe en ecuelle, comme dit l'Etoile. On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, la, les memes compagnons l'attendaient pour le reprendre a sa sortie et l'accompagner jusqu'aux portes de son hotel. En vain Mayneville ecartait les plus zeles en leur disant: -- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous compromettre. Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes lorsqu'il arriva a l'hotel Saint-Denis ou il avait elu domicile. Ce fut une grande facilite donnee a Ernauton de suivre le duc, sans etre remarque. Au moment ou le duc rentrait et ou il se retournait pour saluer, dans un des gentilshommes qui saluaient en meme temps que lui, il crut reconnaitre le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montre une si etrange curiosite a l'endroit du supplice de Salcede. Presque au meme instant, et comme Mayenne venait de disparaitre, une litiere fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux s'ecarta, et, grace a un rayon de lune, Ernauton crut reconnaitre et son page et la dame de la porte Saint-Antoine. Mayneville et la dame echangerent quelques mots, la litiere disparut sous le porche de l'hotel; Mayneville suivit la litiere, et la porte se referma. Un instant apres, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita a rentrer chez eux, afin que la malveillance ne put tirer aucun parti de leur rassemblement. Tout le monde s'eloigna sur cette invitation, a l'exception de dix hommes qui etaient entres a la suite du duc. Ernauton s'eloigna comme les autres, ou plutot, tandis que les autres s'eloignaient, fit semblant de s'eloigner. Les dix elus qui etaient restes, a l'exclusion de tous autres, etaient les deputes de la Ligue, envoyes a M. de Mayenne pour le remercier d'etre venu, mais en meme temps pour le conjurer de decider son frere a venir. En effet, ces dignes bourgeois que nous avons deja entrevus pendant la soiree aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas d'imagination, avaient combine, dans leurs reunions preparatoires, une foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un chef sur lequel on put compter. Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exerce trois couvents au maniement des armes, et enregimente cinq cents bourgeois, c'est-a-dire mis en disponibilite un effectif de mille hommes. Lachapelle-Marteau avait pratique les magistrats, les clercs et tout le peuple du palais. Il pouvait offrir a la fois le conseil et l'action; representer le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux cents hoquetons. Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles et de la rue Saint-Denis. Cruce partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de plus, de l'Universite de Paris. Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espece formant un contingent de cinq cents hommes. Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux, catholiques enrages. Un potier d'etain qui s'appelait Pollard et un charcutier nomme Gilbert presentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des faubourgs. Maitre Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde. Quand le duc, bien claquemure dans une chambre sure, eut entendu ces revelations et ces offres: -- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans doute me proposer, je ne le vois pas. Maitre Lachapelle-Marteau s'appreta aussitot a faire un discours en trois points; il etait fort prolixe, la chose etait connue; Mayenne frissonna. -- Faisons vite, dit-il. Bussy-Leclerc coupa la parole a Marteau. -- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus forts, et nous voulons en consequence ce changement: c'est court, clair et precis. -- Mais, demanda Mayenne, comment opererez-vous pour arriver a ce changement? -- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il me semble que l'idee de l'Union venant de nos chefs, c'etait a nos chefs et non a nous d'indiquer le but. -- Messieurs, repliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit etre indique par ceux qui ont l'honneur d'etre vos chefs; mais c'est ici le cas de vous repeter que le general doit etre le juge du moment de livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangees, armees et animees, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le faire. -- Mais enfin, monseigneur, reprit Cruce, la Ligue est pressee, nous avons deja eu l'honneur de vous le dire. -- Pressee de quoi, monsieur Cruce? demanda Mayenne. -- Mais d'arriver. -- A quoi? -- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous. -- Alors, c'est different, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai plus rien a dire. -- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide? -- Sans aucun doute, si ce plan nous agree, a mon frere et a moi. -- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agreera. -- Voyons ce plan, alors. Les ligueurs se regarderent: deux ou trois firent signe a Lachapelle- Marteau de parler. Lachapelle-Marteau s'avanca et parut solliciter du duc la permission de s'expliquer. -- Dites, fit le duc. -- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, a Leclerc, a Cruce et a moi; nous l'avons medite, et il est probable que son resultat est certain. -- Au fait, monsieur Marteau, au fait. -- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de la ville entre elles: le grand et le petit Chatelet, le palais du Temple, l'Hotel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre. -- C'est vrai, dit le duc. -- Tous ces points sont defendus par des garnisons a demeure, mais peu difficiles a forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre a un coup de main. -- J'admets encore ceci, dit le duc. -- Cependant la ville se trouve en outre defendue, d'abord par le chevalier du guet avec ses archers, lesquels promenent aux endroits en peril la veritable defense de Paris. Voici ce que nous avons imagine: Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge a la Couture-Sainte- Catherine. Le coup de main peut se faire sans eclat, l'endroit etant desert et ecarte. Mayenne secoua la tete. -- Si desert et si ecarte qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu d'eclat. -- Nous avons prevu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des archers du chevalier du guet est a nous. Au milieu de la nuit nous irons frapper a la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira prevenir le chevalier que Sa Majeste veut lui parler. Cela n'a rien d'etrange: une fois par mois, a peu pres, le roi mande cet officier pour des rapports et des expeditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui expedient le chevalier du guet. -- Qui egorgent, c'est-a-dire? -- Oui, monseigneur. Voila donc les premiers ordres de defense interceptes. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires peuvent etre mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques. Il y a M. le president, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons a la meme heure: la Saint-Barthelemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera comme on aura traite M. le chevalier du guet. -- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave. -- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux politiques, tous designes dans nos quartiers, et d'en finir avec les heresiarques religieux et les heresiarques politiques. -- Tout cela est a merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez pas explique si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, veritable chateau-fort, ou veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas egorger comme le chevalier du guet; il mettra l'epee a la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa presence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez battre. -- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expedition du Louvre, monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour que sa presence produise sur eux l'effet que vous dites. -- Vous croyez que cela suffira? -- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc. -- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs. -- Oui, mais ils sont a Lagny, et Lagny est a huit lieues de Paris; donc, en admettant que le roi puisse les faire prevenir, deux heures aux messagers pour faire la course a cheval, huit heures aux Suisses pour faire la route a pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste a temps pour etre arretes aux barrieres, car, en dix heures, nous serons maitres de toute la ville. -- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est egorge, les politiques sont detruits, les autorites de la ville ont disparu, tous les obstacles sont renverses, enfin: vous avez arrete sans doute ce que vous feriez alors? -- Nous faisons un gouvernement d'honnetes gens que nous sommes, dit Brigard, et pourvu que nous reussissions dans notre petit commerce, que nous ayons le pain assure pour nos enfants et nos femmes, nous ne desirons rien de plus. Un peu d'ambition peut-etre fera desirer a quelques-uns d'entre nous d'etre dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voila tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants. [Illustration: Ou diable courez-vous a cette heure? -- PAGE 7.] -- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous etes honnetes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun melange. -- Oh! non, non! s'ecrierent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin. -- A merveille! dit le duc, voila parler. Maintenant, voyons: ca, monsieur le lieutenant de la prevote, y a-t-il beaucoup de faineants et de mauvais peuple dans l'Ile-de-France? Nicolas Poulain, qui ne s'etait pas mis une seule fois en avant, s'avanca comme malgre lui. -- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop. -- Pouvez-vous nous donner a peu pres le chiffre de cette populace? -- Oui, a peu pres. -- Estimez donc, maitre Poulain. Poulain se mit a compter sur ses doigts. -- Voleurs, trois a quatre mille; Oisifs et mendiants, deux mille a deux mille cinq cents; Larrons d'occasion, quinze cents a deux mille; Assassins, quatre a cinq cents. -- Bon! voila, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-la? -- Plait-il, monseigneur? interrogea Poulain. -- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots. Poulain se mit a rire. -- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutot d'une seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophete. -- Bien, voila pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois, ligueurs, politiques zeles, ou navarrais? -- Ils sont bandits et pillards. -- Monseigneur, ne supposez pas, dit Cruce, que nous irons jamais prendre ces gens pour allies. -- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Cruce, et c'est bien ce qui me contrarie. -- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demanderent avec surprise quelques membres de la deputation. -- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-la qui n'ont pas d'opinion, et qui par consequent ne fraternisent pas avec vous, voyant qu'il n'y a plus a Paris de magistrats, plus de force publique, plus de royaute, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront a piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons pendant que vous occuperez le Louvre: tantot ils se mettront avec les Suisses contre vous, tantot avec vous contre les Suisses, de facon qu'ils seront toujours les plus forts. -- Diable, firent les deputes en se regardant entre eux. -- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas, messieurs? dit le duc. Quant a moi, je m'en occupe fort, et je chercherai un moyen de parer a cet inconvenient, car votre interet avant le notre, c'est la devise de mon frere et la mienne. Les deputes firent entendre un murmure d'approbation. -- Messieurs, maintenant permettez a un homme qui a fait vingt-quatre lieues a cheval dans sa nuit et dans sa journee, d'aller dormir quelques heures; il n'y a pas peril dans la demeure, quant a present du moins, tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut- etre? -- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard. -- Tres bien. -- Nous prenons donc bien humblement conge de vous, monseigneur, continua Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle reunion.... -- Ce sera le plus tot possible, messieurs, soyez tranquilles, dit Mayenne; demain peut-etre, apres-demain au plus tard. Et prenant effectivement conge d'eux, il les laissa tout etourdis de cette prevoyance qui avait decouvert un danger auquel ils n'avaient pas meme songe. Mais a peine avait-il disparu qu'une porte cachee dans la tapisserie s'ouvrit et qu'une femme s'elanca dans la salle. -- La duchesse! s'ecrierent les deputes. -- Oui, messieurs! s'ecria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras, meme! Les deputes qui connaissaient sa resolution, mais qui en meme temps craignaient son enthousiasme, s'empresserent autour d'elle. -- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les Hebreux, Judith seule l'a fait; esperez, moi aussi, j'ai mon plan. Et presentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants baiserent, elle sortit par la porte qui avait deja donne passage a Mayenne. -- Tudieu! s'ecria Bussy-Leclerc en se lechant les moustaches et en suivant la duchesse, je crois decidement que voila l'homme de la famille. -- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perle sur son front a la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien etre hors de tout ceci. XXXIII FRERE BORROMEE Il etait dix heures du soir a peu pres: MM. les deputes s'en retournaient assez contrits, et a chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs maisons particulieres, ils se quittaient en echangeant leurs civilites. Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le dernier, reflechissant profondement a la situation perplexe qui lui avait fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de notre dernier chapitre. En effet, la journee avait ete pour tout le monde, et particulierement pour lui, fertile en evenements. Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre, et se disant que si l'Ombre avait juge a propos de le pousser a une denonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait jamais de n'avoir pas revele le plan de manoeuvre si naivement developpe par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne. Au plus fort de ses reflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au- Real, espece de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve- Saint-Mery, Nicolas Poulain vit accourir, en sens oppose a celui dans lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussee jusqu'aux genoux. Il fallait se ranger, car deux chretiens ne pouvaient passer de front dans cette rue. Nicolas Poulain esperait que l'humilite monacale lui cederait le haut pave, a lui homme d'epee; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un cerf au lancer; il courait si fort qu'il eut renverse une muraille, et Nicolas Poulain, tout en maugreant, se rangea pour n'etre point renverse. Mais alors commenca pour eux, dans cette gaine bordee de maisons, l'evolution agacante qui a lieu entre deux hommes indecis qui voudraient passer tous deux, qui tiennent a ne pas s'embrasser, et qui se trouvent toujours ramenes dans les bras l'un de l'autre. Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que l'homme d'epee, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la muraille. Dans ce conflit, et comme ils etaient sur le point de se gourmer, ils se reconnurent. -- Frere Borromee! dit Poulain. -- Maitre Nicolas Poulain! s'ecria le moine. -- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie et cette inalterable mansuetude du bourgeois parisien. -- Tres mal, repondit le moine, beaucoup plus difficile a calmer que le laique, car vous m'avez mis en retard et j'etais fort presse. -- Diable d'homme que vous etes! repliqua Poulain; toujours belliqueux comme un Romain! Mais ou diable courez-vous a cette heure avec tant de hate? est-ce que le prieure brule? -- Non pas; mais j'etais alle chez madame la duchesse pour parler a Mayneville. -- Chez quelle duchesse? -- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler a Mayneville, dit Borromee, qui d'abord avait cru pouvoir repondre categoriquement au lieutenant de la prevote, parce que ce lieutenant pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas etre trop communicatif avec le curieux. [Illustration: Bon! Me voila conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE 13.] -- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de Montpensier? -- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromee, cherchant une reponse specieuse; notre reverend prieur a ete sollicite par madame la duchesse de devenir son directeur; il avait accepte, mais un scrupule de conscience l'a pris, et il refuse. L'entrevue etait fixee a demain: je dois donc, de la part de dom Modeste Gorenflot, dire a la duchesse qu'elle ne compte plus sur lui. -- Tres bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du cote de l'hotel de Guise, mon tres cher frere; je dirai meme plus, c'est que vous lui tournez parfaitement le dos. -- C'est vrai, reprit frere Borromee, puisque j'en viens. -- Mais ou allez-vous alors? -- On m'a dit, a l'hotel, que madame la duchesse etait allee faire visite a M. de Mayenne, arrive ce soir et loge a l'hotel Saint-Denis. -- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est a l'hotel Saint- Denis, et la duchesse est pres du duc; mais, compere, a quoi bon, je vous prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le tresorier qu'on envoie faire les commissions du couvent. -- Aupres d'une princesse, pourquoi pas? -- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux confessions de madame la duchesse de Montpensier. -- A quoi donc croirais-je? -- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieure au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde! vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-etre beaucoup trop. -- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose. Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus madame la duchesse. -- Vous la trouverez toujours chez elle ou elle reviendra et ou vous auriez pu l'attendre. -- Ah! dame! fit Borromee, je ne suis pas fache non plus de voir un peu M. le duc. -- Allons donc. -- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa maitresse, on ne pourra plus mettre la main dessus. -- Voila qui est parle. Maintenant que je sais a qui vous avez affaire, je vous laisse; adieu, et bonne chance. Borromee, voyant le chemin libre, jeta, en echange des souhaits qui lui etaient adresses, un leste bonsoir a Nicolas Poulain, et s'elanca dans la voie ouverte. -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau, se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effacait peu a peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui se passe? est-ce que je prendrais gout par hasard au metier que je suis condamne a faire? fi donc! Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais avec la quietude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous. Pendant ce temps Borromee continuait sa course, a laquelle il imprimait une vitesse qui lui donnait l'esperance de rattraper le temps perdu. Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans doute, pour etre bien informe, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir detailler a maitre Nicolas Poulain. Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant a l'hotel Saint-Denis, au moment ou le duc et la duchesse, ayant cause de leurs grandes affaires, M. de Mayenne allait congedier sa soeur pour etre libre d'aller rendre visite a cette dame de la Cite dont nous savons que Joyeuse avait a se plaindre. Le frere et la soeur, apres plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et sur le plan des dix, etaient convenus des faits suivants. Le roi n'avait pas de soupcons, et se faisait de jour en jour plus facile a attaquer. L'important etait d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis que le roi abandonnait son frere et qu'il oubliait Henri de Navarre. De ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, etait le seul a craindre; quant a Henri de Navarre, on le savait par des espions bien renseignes, il ne s'occupait que de faire l'amour a ses trois ou quatre maitresses. -- Paris etait prepare, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses allies: cette rupture, avec le caractere inconstant de Henri, ne pouvait pas tarder a avoir lieu. Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi, disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes repandus dans tous les quartiers de Paris pour soulever Paris apres ce coup que je medite; j'ai trouve ces dix hommes, je ne demande plus rien. Ils en etaient la, l'un de son dialogue, l'autre de ses _apartes_, lorsque Mayneville entra tout a coup, annoncant que Borromee voulait parler a M. le duc. -- Borromee! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela? -- C'est, monseigneur, repondit Mayneville, celui que vous m'envoyates de Nancy, quand je demandai a Votre Altesse un homme d'action et un homme d'esprit. -- Je me rappelle! je vous repondis que j'avais les deux en un seul, et je vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il change de nom, et s'appelle- t-il Borromee? -- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromee, et est jacobin. -- Borroville, jacobin! -- Oui, monseigneur. -- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a reconnu sous le froc. -- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe a Mayneville. Vous le saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et, en attendant, ecoutons le capitaine Borroville, ou le frere Borromee, comme il vous plaira. -- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiete, dit madame de Montpensier. -- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville. -- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse. Quant au duc, il flottait entre le desir d'entendre le messager et la crainte de manquer au rendez-vous de sa maitresse. Il regardait a la porte et a l'horloge. La porte s'ouvrit, et l'horloge sonna onze heures. -- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empecher de rire, malgre un peu de mauvaise humeur, comme vous voila deguise, mon ami! -- Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal a mon aise sous cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M. de Guise le pere. -- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourre dans cette robe-la, Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie. -- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas, puisque j'y suis pour son service. -- Bien, merci, capitaine; et maintenant, voyons, qu'avez-vous a nous dire si tard? -- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tot, monseigneur, car j'avais tout le prieure sur les bras. -- Eh bien! maintenant parlez. -- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours a M. le duc d'Anjou. -- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-la; voila trois ans qu'on nous la chante. -- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme sure. -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tete pareil a celui d'un cheval qui se cabre, comme sure? -- Aujourd'hui meme, c'est-a-dire la nuit derniere, a deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen. Il prend la mer a Dieppe et porte a Anvers trois mille hommes. -- Oh! oh! fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville? -- Un homme qui lui-meme part pour la Navarre, monseigneur. -- Pour la Navarre! chez Henri? -- Oui, monseigneur. -- Et de la part de qui va-t-il chez Henri? -- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une lettre du roi. -- Quel est cet homme? -- Il s'appelle Robert Briquet. -- Apres? -- C'est un grand ami de dom Gorenflot. -- Un grand ami de dom Gorenflot? -- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi? -- Ceci, j'en suis assure; il a du prieure envoye chercher au Louvre une lettre de creance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission. -- Et ce moine? -- C'est notre petit guerrier, Jacques Clement, celui-la meme que vous avez remarque, madame la duchesse. -- Et il ne vous a pas communique cette lettre? dit Mayenne; le maladroit! -- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au messager par des gens a lui. -- Il faut avoir cette lettre, morbleu! -- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse. -- Comment n'avez-vous point songe a cela? dit Mayneville. -- J'y avais si bien pense que j'avais voulu adjoindre au messager un de mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est defie et l'a renvoye. -- Il fallait y aller vous-meme. -- Impossible. -- Pourquoi cela? -- Il me connait. -- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espere? -- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort embarrassant. -- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne. -- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et taciturne. -- Ah! ah! et maniant l'epee? -- Comme celui qui l'a inventee, monseigneur. -- Figure longue? -- Monseigneur, il a toutes les figures. -- Ami du prieur? -- Du temps qu'il etait simple moine. -- Oh! j'ai un soupcon, fit Mayenne en froncant le sourcil, et je m'eclaircirai. -- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-la doit marcher rondement. -- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, ou est mon frere. -- Mais le prieure, monseigneur? -- Etes-vous donc si embarrasse, dit Mayneville, de faire une histoire a dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire croire? -- Vous direz a M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de la mission de M. de Joyeuse. -- Oui, monseigneur. -- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse. -- Je l'oublie si peu que je m'en charge, repondit Mayenne. Qu'on me selle un cheval frais, Mayneville. Puis il ajouta tout bas: -- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre! XXXIV CHICOT LATINISTE Apres le depart des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marche d'un pas rapide. Mais aussi, des qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la cote du pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le privilege de voir par derriere et qui ne voyait plus ni Ernauton ni Sainte-Maline, Chicot s'arreta au point culminant de la butte, interrogea l'horizon, les fosses, la plaine, les buissons, la riviere, tout enfin, jusqu'aux nuages pommeles qui glissaient obliquement derriere les grands ormes du chemin, et sur de n'avoir apercu personne qui le genat ou l'espionnat, il s'assit au revers d'un fosse, le dos appuye contre un arbre et commenca ce qu'il appelait son examen de conscience. Il avait deux bourses d'argent, car il s'etait apercu que le sachet remis par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets arrondis et roulants qui ressemblaient fort a de l'or ou a de l'argent monnaye. Le sachet etait une veritable bourse royale, chiffree de deux H, un brode dessus, l'autre brode dessous. -- C'est joli, dit Chicot en considerant la bourse, c'est charmant de la part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus genereux et plus stupide! Decidement, jamais je ne ferai rien de lui. Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'etonne, c'est que ce bon et excellent roi n'ait pas du meme coup fait broder sur la meme bourse la lettre qu'il m'envoie porter a son beau-frere, et mon recu. Pourquoi nous gener? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui: politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce pauvre Chicot, comme on a deja fait du courrier que ce meme Henri envoyait a Rome a M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voila tout; et les amis sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en etre prodigue. Que Dieu choisit mal quand il choisit! Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous examinerons la lettre apres: cent ecus! juste la meme somme que j'ai empruntee a Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voila un petit paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est delicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en verite, n'etaient les chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui enverrais un gros baiser. Maintenant cette bourse-la me gene; il me semble que les oiseaux, en passant au-dessus de ma tete, me prennent pour un emissaire royal et vont se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me denoncer aux passants. Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux ecus: -- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous venez du meme pays. Puis, tirant a son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et le lanca, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait au-dessous du pont. L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprerent la calme surface, et allerent, en s'elargissant, se briser contre ses bords. -- Voila pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri. Et il prit la lettre qu'il avait posee a terre pour lancer la bourse plus facilement dans la riviere. Mais il venait par le chemin un ane charge de bois. Deux femmes conduisaient cet ane qui marchait d'un pas aussi fier que si, au lieu de bois, il eut porte des reliques. Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyee sur le sol, et les laissa passer. Une fois seul, il reprit la lettre, en dechira l'enveloppe et en brisa le sceau avec la plus imperturbable tranquillite, et comme s'il se fut agi d'une simple lettre de procureur. Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet. -- Maintenant, dit Chicot, voyons le style. Et il deploya la lettre et lut: " Notre tres cher frere, cet amour profond que vous portait notre tres cher frere et roi defunt, Charles IX, habite encore sous les voutes du Louvre et me tient au coeur opiniatrement. " Chicot salua. " Aussi me repugne-t-il d'avoir a vous entretenir d'objets tristes et facheux; mais vous etes fort dans la fortune contraire; aussi je n'hesite plus a vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'a des amis vaillants et eprouves. " Chicot interrompit et salua de nouveau. " D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un interet royal a vous persuader cet interet: c'est l'honneur de mon nom et du votre, mon frere. Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entoures d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. " -- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutot _evolvet_, ce qui est infiniment plus elegant. " Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets quotidiens de scandale a votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme, qu'a mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. " -- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit facere_. C'est dur. " Je vous engage donc a veiller, mon frere, a ce que les intelligences de Margot avec le vicomte de Turenne, etrangement lie avec nos amis communs, n'apportent honte et dommage a la maison de Bourbon. Faites un bon exemple aussitot que vous serez sur du fait, et assurez-vous du fait aussitot que vous aurez oui Chicot expliquant ma lettre. " -- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._ Poursuivons, dit Chicot. " Il serait facheux que le moindre soupcon planat sur la legitimite de votre heritage, mon frere, point precieux auquel Dieu m'interdit de songer; car, helas! moi, je suis condamne d'avance a ne pas revivre dans ma posterite. Les deux complices que, comme frere et comme roi, je vous denonce, s'assemblent la plupart du temps en un petit chateau qu'on appelle Loignac. Ils choisissent le pretexte d'une chasse; ce chateau est en outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont point etrangers; car vous savez, a n'en pas douter, mon cher Henri, de quel etrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre frere, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-meme, et qu'il s'appelait, lui, duc d'Alencon. " -- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et germanum meum_, etc. " Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout pret d'ailleurs a vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de Chicot, que je vous envoie. " -- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voila conseiller du royaume de Navarre. " Votre affectionne, etc., etc. " Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tete entre ses deux mains. -- Oh! fit-il, voila, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans un pire. En verite, j'aime mieux Mayenne. Et cependant, a part son diable de sachet broche que je ne lui pardonne pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot petri de la pate qui sert d'ordinaire a faire les maris, cette lettre le brouille du meme coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et meme avec l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informe, au Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, a Pau, il faut qu'il ait quelque espion la-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot. D'un autre cote, cette lettre va m'attirer force desagrements si je rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Bearnais ou un Flamand, assez curieux pour chercher a savoir ce que l'on m'envoie faire en Bearn. Or, je serais bien imprevoyant si je ne m'attendais point a la rencontre de quelqu'un de ces curieux-la. Mons Borromee surtout, ou je me trompe fort, doit me reserver quelque chose. Deuxieme point. Quelle chose Chicot a-t-il cherchee, lorsqu'il a demande une mission pres du roi Henri? La tranquillite etait son but. Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme. Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui l'empecheront d'atteindre l'age heureux de quatre-vingts ans. Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune. Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne. Non, car il faut reciprocite en toute chose; c'est la devise de Chicot. Chicot poursuivra donc son voyage. Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses precautions. En consequence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue Chicot, on ne fasse tort qu'a lui. Chicot va donc mettre la derniere main a ce qu'il a commence, c'est-a-dire qu'il va traduire d'un bout a l'autre cette belle epitre en latin, et se l'incruster dans la memoire ou deja elle est gravee aux deux tiers; puis il achetera un cheval, parce que reellement, de Juvisy a Pau, il faut mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche. Mais avant toutes choses, Chicot dechirera la lettre de son ami Henri de Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que ces petits morceaux s'en aillent, reduits a l'etat d'atomes, les uns dans l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confie a la terre, notre mere commune, dans le sein de laquelle tout retourne, meme les sottises des rois. Quand Chicot aura fini ce qu'il commence... Et Chicot s'interrompit pour executer son projet de division. Le tiers de la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisieme tiers disparut dans un trou creuse a cet effet avec un instrument qui n'etait ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer l'un et l'autre, et que Chicot portait a sa ceinture. Lorsqu'il eut fini cette operation il continua: -- Chicot se remettra en route avec les precautions les plus minutieuses, et il dinera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnete estomac qu'il est. En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du theme latin que nous avons decide de faire; je crois que nous allons composer un assez joli morceau. Tout a coup Chicot s'arreta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort. Il etait egalement force de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il avait deja fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eut fallu traduire Chicot par Chicot, et Margot par Margot, ce qui n'etait plus latin, mais grec. Quant a Margarita, il n'y pensait point; la traduction, a son avis, n'eut point ete exacte. Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure ciceronienne, conduisit Chicot jusqu'a Corbeil, ville agreable, ou le hardi messager regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un rotisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appetissantes les alentours de la cathedrale. Nous ne decrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de peindre le cheval qu'il acheta dans l'ecurie de l'hotelier; ce serait nous imposer une tache trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez long et le cheval assez defectueux pour nous fournir, si notre conscience etait moins grande, la matiere de pres d'un volume. XXXV LES QUATRE VENTS Chicot, avec son petit cheval qui devait etre un bien fort cheval pour porter un si grand personnage; Chicot, apres avoir couche a Fontainebleau, fit le lendemain un coude a droite, jusqu'a un petit village nomme Orgeval. Il eut bien voulu faire ce jour-la quelques lieues encore, car il paraissait desireux de s'eloigner de Paris; mais sa monture commencait de butter si frequemment et si bas, qu'il jugea qu'il etait urgent de s'arreter. D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exerces, n'avaient reussi a rien apercevoir tout le long de la route. Hommes, chariots et barrieres lui avaient paru parfaitement inoffensifs. Mais Chicot, en surete, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela en securite; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot. Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec grand soin toute la maison. On montra a Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrees; mais, a l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien. L'hote venait de faire reparer un grand cabinet sans autre issue qu'une porte sur l'escalier; cette porte etait armee de verrous formidables a l'interieur. Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il prefera du premier coup a ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait montrees. Il fit jouer les verrous dans leurs gaches, et satisfait de leur jeu solide et facile a la fois, il soupa chez lui, defendit qu'on enlevat la table, sous pretexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la nuit, soupa, se deshabilla, placa ses habits sur une chaise et se coucha. Mais avant de se coucher, pour plus grande precaution, il tira de ses habits la bourse ou plutot le sac d'ecus, et le placa sous son chevet avec sa bonne epee. Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit. La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses deux bras, et la placa en face de l'issue qu'elle boucha hermetiquement. Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une armoire, et une table. L'hotellerie avait paru a Chicot a peu pres inhabitee. L'hote avait une figure candide; il faisait ce jour-la un vent a decorner des boeufs, et l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui deviennent, au dire de Lucrece, un bruit si doux et si hospitalier pour le voyageur bien clos et bien couvert, etendu dans un bon lit. Chicot, apres tous ses preparatifs de defense, se plongea delicieusement dans le sien. Il faut le dire, ce lit etait moelleux et constitue de facon a garantir un homme de toutes les inquietudes, vinssent-elles des hommes, vinssent-elles des choses. En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une courtine, epaisse comme un edredon, chatouillait d'une douce chaleur les membres du voyageur endormi. Chicot avait soupe comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-a-dire modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilate comme il convient, envoyait a tout l'organisme cette sensation de bien- etre que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe, suppleant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnetes gens. Chicot etait eclaire par une lampe qu'il avait posee sur le rebord de la table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu pour s'endormir, un livre tres curieux et fort nouveau qui venait de paraitre, et qui etait l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on appelait Montagne ou Montaigne. Ce livre avait ete imprime a Bordeaux meme en 1581; il contenait les deux premieres parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitule _les Essais_. Ce livre etait assez amusant pour qu'un homme le lut et le relut pendant le jour. Mais il avait en meme temps l'avantage d'etre assez ennuyeux pour ne point empecher de dormir un homme qui a fait quinze lieues a cheval et qui a bu sa bouteille de vin genereux a souper. Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur. Le cardinal du Perron l'avait surnomme le breviaire des honnetes gens; et Chicot, capable en tout point d'apprecier le gout et l'esprit du cardinal, Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux pour breviaire. Cependant il arriva qu'en lisant son huitieme chapitre, il s'endormit profondement. La lampe brulait toujours; la porte, renforcee de l'armoire et de la table, etait toujours fermee; l'epee etait toujours au chevet avec les ecus. Saint Michel Archange eut dormi comme Chicot, sans songer a Satan, meme lorsqu'il eut su le lion rugissant de l'autre cote de cette porte et a l'envers de ses verrous. Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent gigantesque glissaient avec des melodies effrayantes sous la porte, et secouaient les airs d'une facon bizarre; le vent est la plus parfaite imitation ou plutot la plus complete raillerie de la voix humaine: tantot il glapit comme un enfant qui pleure, tantot il imite, dans ses grondements, la grosse colere d'un mari qui se querelle avec sa femme. Chicot se connaissait en tempete; au bout d'une heure, tout ce fracas etait devenu pour lui un element de tranquillite; il luttait contre toutes les intemperies de la saison. Contre le froid, avec sa courtine; Contre le vent, avec ses ronflements. Cependant, tout en dormant, il semblait a Chicot que la tempete grossissait et surtout se rapprochait d'une facon insolite. Tout a coup, une rafale d'une force invincible ebranle la porte, fait sauter gaches et verrous, pousse l'armoire qui perd son equilibre et tombe sur la lampe qu'elle eteint et sur la table qu'elle ecrase. Chicot avait la faculte, tout en dormant bien, de s'eveiller vite et avec toute sa presence d'esprit; cette presence d'esprit lui indiqua qu'il valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et aguerries se porterent rapidement a gauche sur le sac d'ecus, a droite sur la poignee de son epee. Chicot ouvrit de grands yeux. Nuit profonde. Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit etait litteralement dechiree par le combat des quatre vents qui se disputaient toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'ecraser de plus en plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en se cramponnant aux autres meubles. Il semble a Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont entres chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire a Eurus, a Notus, a Aquilo et a Boreas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs gros pieds. Resigne, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils d'Oilee, apres une de ses grandes fureurs que raconte Homere. [Illustration: Et mes habits! s'ecria Chicot. -- PAGE 18.] Seulement il tient la pointe de sa longue epee en arret et du cote du vent, ou plutot des vents, afin que si les mythologiques personnages s'approchent inconsiderement de lui, ils s'embrochent tout seuls, dut-il resulter ce qui resulta de la blessure faite par Diomede a Venus. Seulement, apres quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait jamais dechire l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de repit que lui donne la tempete pour dominer de sa voix les elements dechaines et les meubles livres a des colloques trop bruyants pour etre tout a fait naturels. Chicot crie et vocifere: Au secours! Enfin, Chicot fait tant de bruit a lui tout seul, que les elements se calment, comme si Neptune en personne avait prononce le fameux _Quos ego_, et qu'apres six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boreas, Aquilo semblent battre en retraite, l'hote reparait avec une lanterne et vient eclairer le drame. La scene sur laquelle il venait de se jouer presentait un aspect deplorable, et qui ressemblait fort a celui d'un champ de bataille. La grande armoire, renversee sur la table broyee, demasquait la porte sans gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une voile de navire; les trois ou quatre chaises qui completaient l'ameublement avaient le dos renverse et les pieds en l'air; enfin les faiences qui garnissaient la table gisaient eclopees et etoilees sur les dalles. -- Mais c'est donc ici l'enfer! s'ecria Chicot en reconnaissant son hote a la lueur de sa lanterne. -- Oh! monsieur, s'ecria l'hote en apercevant l'affreux degat qui venait d'etre consomme, oh! monsieur, qu'est-il donc arrive? Et il leva les mains et par consequent sa lanterne au ciel. Combien y a-t-il de demons loges chez vous, dites-moi, mon ami? hurla Chicot. -- Oh! Jesus! quel temps! repondit l'hote avec le meme geste pathetique. -- Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je prefere la plaine. Et Chicot se degagea de la ruelle du lit, et apparut, l'epee a la main, dans l'espace demeure libre entre le pied du lit et la muraille. -- Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hote. -- Et mes habits! s'ecria Chicot: ou sont-ils, mes habits qui etaient sur cette chaise? -- Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hote avec naivete; mais s'ils y etaient, ils doivent y etre encore. -- Comment! s'ils y etaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot, que je sois venu hier dans le costume ou vous me voyez? Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa legere tunique. -- Mon Dieu! monsieur, repondit l'hote assez embarrasse de repondre a un pareil argument, je sais bien que vous etiez vetu. -- C'est heureux que vous en conveniez. -- Mais... -- Mais quoi? -- Le vent a tout ouvert, tout disperse. -- Ah! c'est une raison. -- Vous voyez bien, fit vivement l'hote. -- Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent entre quelque part, et il faut qu'il soit entre ici, n'est-ce pas, pour y faire le desordre que j'y vois? -- Sans aucun doute. -- Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors? -- Oui, certes, monsieur. -- Vous ne le contestez pas? -- Non, ce serait folie. -- Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais ou. -- Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe ou semble exister. -- Compere, dit Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil investigateur, compere, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me trouver ici? -- Plait-il, monsieur? -- Je vous demande d'ou vient le vent? -- Du nord, monsieur, du nord. -- Eh bien! il a marche dans la boue, car voici ses souliers imprimes sur le carreau. Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes recentes d'une chaussure boueuse. L'hote palit. -- Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil a vous donner, c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges, penetrent dans les chambres en enfoncant les portes, et se retirent en volant les habits des voyageurs. L'hote recula de deux pas, afin de se degager de tous ces meubles renverses, et de se retrouver a l'entree du corridor. Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assuree: -- Pourquoi m'appeler voleur? dit-il. -- Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda Chicot: je vous trouve tout change. -- Je change, parce que vous m'insultez. -- Moi! -- Sans doute, vous m'appelez voleur, repliqua l'hote sur un ton encore plus eleve, et ressemblant fort a de la menace. -- Mais je vous appelle voleur parce que vous etes responsable de mes effets, il me semble, et que mes effets ont ete voles; vous ne le nierez pas? Et ce fut Chicot qui, a son tour, comme un maitre d'armes qui tate son adversaire, fit un geste de menace. -- Hola! cria l'hote, hola! venez a moi, vous autres! A cet appel, quatre hommes armes de batons, parurent dans l'escalier. -- Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boreas, dit Chicot, ventre de biche! puisque l'occasion s'en presente, je veux priver la terre du vent du Nord; c'est un service a rendre a l'humanite; il y aura printemps eternel. Et il detacha un si rude coup de sa longue epee dans la direction de l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la legerete d'un veritable fils d'Eole, n'eut point fait un bond en arriere, il etait perce d'outre en outre. Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et par consequent, ne pouvait voir derriere lui, il tomba sur le rebord de la derniere marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son centre de gravite, il degringola a grand bruit. Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par l'orifice ouvert devant eux ou plutot derriere eux, avec la rapidite de fantomes qui s'abiment dans une trappe. Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses compagnons operaient leur descente, de dire quelques mots a l'oreille de l'hote. -- C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos habits. -- Eh bien, voila tout ce que je demande. -- Et l'on va vous les apporter. -- A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me semble. On apporta en effet les habits, mais visiblement deteriores. -- Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables de vents, va! mais enfin, reparation d'honneur. Comment pouvais-je vous soupconner? vous avez une si honnete figure. L'hote sourit avec amenite. -- Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je presume? -- Non, merci, non, j'ai dormi assez. -- Qu'allez-vous donc faire? -- Vous allez me preter votre lanterne, s'il vous plait, et je continuerai ma lecture, repliqua Chicot, avec le meme agrement. L'hote ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne a Chicot et se retira. Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit. La nuit fut calme; le vent s'etait eteint, comme si l'epee de Chicot avait penetre dans l'outre qui l'entretenait. Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa depense et partit en disant: -- Nous verrons ce soir. XXVI COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA Chicot passa toute sa matinee a s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la patience que nous avons dits pendant cette nuit d'epreuves. -- Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au meme piege; il est donc a peu pres certain qu'on va inventer aujourd'hui une diablerie nouvelle a mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes. Le resultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit pendant toute la journee une marche que Xenophon n'eut pas trouvee indigne d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille. Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de point d'observation ou de fortification naturelle. Il avait meme conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du moins defensives. En effet, quatre gros marchands epiciers de Paris, qui s'en allaient commander a Orleans leurs confitures de cotignac, et a Limoges leurs fruits secs, daignerent agreer la societe de Chicot, lequel s'annonca pour un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui apres ses affaires faites. Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque l'absence de cet accent lui etait particulierement necessaire, il n'inspira aucune defiance a ses compagnons de voyage. Cette armee se composait donc de cinq maitres et de quatre commis epiciers: elle n'etait pas plus meprisable quant a l'esprit que quant au nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue dans les moeurs de l'epicerie parisienne. Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout seul. Chicot n'eut plus peur du tout, du moment ou il se trouva avec quatre poltrons; il dedaigna meme de se retourner des lors, comme il faisait auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre. Il resulta de la qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup, et en faisant force bravades, la ville designee pour le souper et le coucher de la troupe. On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre. Chicot n'avait epargne, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui entretenaient sa verve: on avait fait bon marche entre commercants, c'est- a-dire entre gens libres, de Sa Majeste le roi de France et de toutes les autres majestes, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou d'autres lieux. Or, Chicot s'alla coucher apres avoir donne, pour le lendemain, rendez- vous a ses quatre epiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement conduit a sa chambre. [Illustration: Il monta sans hesiter sur le rebord de la fenetre. -- PAGE 23.] Maitre Chicot se trouvait donc garde comme un prince, dans son corridor, par les quatre voyageurs dont les quatre cellules precedaient la sienne, sise au bout du couloir, et par consequent inexpugnable, grace aux alliances intermediaires. En effet, comme a cette epoque les routes etaient peu sures, meme pour ceux qui n'etaient charges que de leurs propres affaires, chacun s'etait assure de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait pas raconte ses mesaventures de la nuit precedente, avait pousse, on le comprend, a la redaction de cet article du traite qui avait au reste ete adopte a l'unanimite. Chicot pouvait donc, sans manquer a sa prudence accoutumee, se coucher et s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de prudence, visite minutieusement la chambre, pousse les verrous de sa porte et ferme les volets de sa fenetre, la seule qu'il y eut dans l'appartement; il va sans dire qu'il avait sonde la muraille du poing, et que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva, pendant son premier sommeil, un evenement que le sphinx lui-meme, ce devin par excellence, n'aurait jamais pu prevoir: c'est que le diable etait en train de se meler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin que tous les sphinx du monde. Vers neuf heures et demie, un coup fut frappe timidement a la porte des commis epiciers loges tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au- dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez mauvaise humeur, et se trouva nez a nez avec l'hote. -- Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous vous etes couches tout habilles; je veux vous rendre un grand service. Vos maitres se sont fort echauffes a table en parlant politique. 11 parait qu'un echevin de la ville les a entendus et a rapporte leurs propos au maire; or, notre ville se pique d'etre fidele; le maire vient d'envoyer le guet qui a saisi vos patrons et les a conduits a l'Hotel-de-Ville pour s'expliquer. La prison est bien pres de l'Hotel-de-Ville, mes garcons, gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront toujours bien. Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilerent dans l'escalier, sauterent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le chemin de Paris, apres avoir charge l'hote d'avertir leurs maitres de leur depart et de la direction adoptee, s'il arrivait que leurs maitres revinssent a l'hotellerie. Cela fait, et ayant vu disparaitre les quatre garcons au coin de la rue, l'hote s'en alla heurter, avec la meme precaution, a la premiere porte du corridor. Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor: -- Qui va la? -- Silence, malheureux! repondit l'hote: venez aupres de la porte, et marchez sur la pointe des pieds. Le marchand obeit; mais comme c'etait un homme prudent, tout en collant son oreille a la porte, il n'ouvrit pas et demanda: -- Qui etes-vous? -- Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hote? -- C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il? -- Il y a que vous avez a table un peu librement parle du roi, et que le maire en a ete informe par quelque espion, en sorte que le guet est venu. Heureusement que j'ai eu l'idee d'indiquer la chambre de vos commis, de sorte qu'il est occupe a arreter la-haut vos commis au lieu de vous arreter vous-memes ici. -- Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand. -- La simple et pure verite! Hatez-vous de vous sauver, tandis que l'escalier est encore libre.... -- Mais, mes compagnons? -- Oh! vous n'aurez pas le temps de les prevenir. -- Pauvres gens! -- Et le marchand s'habilla en toute hate. Pendant ce temps l'hote, comme frappe d'une inspiration subite, cogna du doigt la cloison qui separait le premier marchand du second. Le second, reveille par les memes paroles et la meme fable, ouvrit doucement sa porte; le troisieme, reveille comme le second, appela le quatrieme; et tous quatre alors, legers comme une volee d'hirondelles, disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des orteils. -- Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber; il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare a lui, car l'hote n'a pas eu le temps de le prevenir comme nous! En effet, maitre Chicot, comme on le comprend, n'avait ete prevenu de rien. Au moment meme ou les marchands s'enfuyaient en le recommandant a Dieu, il dormait du plus profond sommeil. L'hote s'en assura en ecoutant a la porte; puis il descendit dans la salle basse dont la porte soigneusement fermee s'ouvrit a son signal. Il ota son bonnet et entra. La salle etait occupee par six hommes armes dont l'un paraissait avoir le droit de commander aux autres. -- Eh bien? dit ce dernier. -- Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obei en tout point. -- Votre auberge est deserte? -- Absolument. -- La personne que nous vous avons designee n'a pas ete prevenue ni reveillee? -- Ni prevenue, ni reveillee. -- Monsieur l'hotelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez quelle cause nous servons, car vous etes vous-meme defenseur de cette cause? -- Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifie, pour obeir a mon serment, l'argent que mes hotes eussent depense chez moi; mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens a la defense de la sainte religion catholique. -- Et ma vie!... vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altiere. -- Mon Dieu! s'ecria l'hote en joignant les mains, est-ce qu'on me demande ma vie? j'ai femme et enfants! -- On ne vous la demandera que si vous n'obeissez point aveuglement a ce qui vous sera recommande. -- Oh! j'obeirai, soyez tranquille. -- En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dut votre maison bruler et s'ecrouler sur votre tete. Vous voyez que votre role n'est pas difficile. -- Helas! helas! je suis ruine, murmura l'hote. -- On m'a charge de vous indemniser, dit l'officier; prenez ces trente ecus que voici. -- Ma maison estimee trente ecus! fit piteusement l'aubergiste. -- Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur que vous etes... Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous avons la! L'hote partit et s'enferma comme un parlementaire prevenu du sac de la ville. Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armes de se placer sous la fenetre de Chicot. Lui-meme, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier, comme l'appelaient ses compagnons de voyage, deja loin de la ville. -- Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague, entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est inutile, etant quatre contre un. On etait arrive a la porte. L'officier heurta. -- Qui va la? dit Chicot, reveille en sursaut. -- Pardieu! dit l'officier, soyons ruse. Vos amis les epiciers, lesquels ont quelque chose d'important a vous communiquer, dit-il. -- Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes epiciers. -- L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant: -- Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrere. -- Ventre de biche! comme votre epicerie sent la ferraille! dit Chicot -- Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatiente; alors sus! enfoncez la porte! Chicot courut a la fenetre, la tira a lui, et vit en bas les deux epees nues. -- Je suis pris! s'ecria-t-il. -- Ah! ah! compere, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la fenetre qui s'ouvrait, tu crains le saut perilleux: tu as raison. Allons, ouvre-nous, ouvre! -- Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du renfort quand vous ferez du bruit. L'officier eclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds. Chicot se mit a hurler pour appeler les marchands. -- Imbecile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laisse du secours! Detrompe-toi, tu es bien seul, et par consequent bien perdu! Allons, fais contre mauvaise fortune bon coeur... Marchez, vous autres! Et Chicot entendit frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec la force et la regularite de trois beliers. -- Il y a la, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux epees seulement: quinze pieds a sauter, c'est une misere. J'aime mieux les epees que les mousquets. Et nouant son sac a sa ceinture, il monta sans hesiter sur le rebord de la fenetre, tenant son epee a la main. Les deux hommes demeures en bas tenaient leur lame en l'air. Mais Chicot avait devine juste. Jamais un homme, fut-il Goliath, n'attendra la chute d'un homme, fut-il un pygmee, lorsque cet homme peut le tuer en se tuant. Les soldats changerent de tactique et se reculerent, decides a frapper Chicot lorsqu'il serait tombe. [Illustration: Qui etes-vous, monsieur? demanda Mayenne. -- PAGE 29.] C'est la que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les pointes et resta accroupi. Au meme instant, un des hommes lui detacha un coup de pointe voire qui eut perce une muraille. Mais Chicot ne se donna meme pas la peine de parer. Il recut le coup en plein thorax; mais, grace a la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de son ennemi se brisa comme verre. -- Il est cuirasse! dit le soldat. -- Pardieu! repliqua Chicot, qui d'un revers lui avait deja fendu la tete. L'autre se mit a crier, ne songeant plus qu'a parer, car Chicot attaquait. Malheureusement il n'etait pas meme de la force de Jacques Clement. Chicot l'etendit, a la seconde passe, a cote de son camarade. En sorte que, la porte enfoncee, l'officier ne vit plus, en regardant par la fenetre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang. A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement. -- C'est un demon! cria l'officier, il est a l'epreuve du fer. -- Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue. -- Malheureux! s'ecria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu reveillerais toute la ville: nous le trouverons demain. -- Ah! voila, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes qu'il eut fallu mettre en bas, et deux en haut seulement. -- Vous etes un sot! repondit l'officier. -- Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, a lui! grommela ce soldat pour se consoler. Et il reposa la crosse de son mousquet a terre. XXXVII TROISIEME JOURNEE DE VOYAGE Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il etait a Etampes, c'est-a-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la sauvegarde d'une certaine quantite de magistrats qui, a sa premiere requisition, eussent donne cours a la justice et eussent arrete M. de Guise lui-meme. Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, defendit a ses soldats l'usage des armes bruyantes. Ce fut par la meme raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eut, au premier pas qu'on eut fait sur ses traces, pousse des cris a reveiller toute la ville. La petite troupe, reduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre, abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant leurs epees aupres d'eux pour qu'on supposat qu'ils s'etaient entretues. Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs commis. Puis, comme il supposait bien que ceux a qui il avait eu affaire, voyant leur coup manque, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il etait de bonne guerre a lui d'y rester. Il y eut plus: apres avoir fait un detour et de l'angle d'une rue voisine avoir entendu s'eloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir a l'hotellerie. Il y trouva l'hote qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le laissa seller son cheval dans l'ecurie, en le regardant avec le meme ebahissement qu'il eut fait pour un fantome. Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa depense, que de son cote l'hote se garda bien de reclamer. Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hotellerie, au milieu de tous les buveurs, lesquels etaient bien loin de se douter que ce grand inconnu, au visage souriant et a l'air gracieux, tout en manquant d'etre tue, venait de tuer deux hommes. Le point du jour le trouva sur la route, en proie a des inquietudes qui grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient echoue heureusement; une troisieme pouvait lui etre funeste. A ce moment il eut compose avec tous les Guisards, quitte a leur conter les bourdes qu'il savait si bien inventer. Un bouquet de bois lui donnait des apprehensions difficiles a decrire; un fosse lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un peu haute etait sur le point de le faire retourner en arriere. De temps en temps il se promettait, une fois a Orleans, d'envoyer au roi un courrier pour demander de ville en ville une escorte. Mais comme jusqu'a Orleans la route fut deserte et parfaitement sure, Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien genante; d'ailleurs cent fosses, cinquante haies, vingt murs, dix taillis avaient deja ete passes sans que le moindre objet suspect se fut montre sous les branches ou sur les pierres. Mais, apres Orleans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures approchaient, c'est-a-dire le soir. La route etait fourree comme un bois, elle montait comme une echelle; le voyageur, se detachant sur le chemin grisatre, apparaissait pareil au More d'une cible, a quiconque se fut senti le desir de lui envoyer une balle d'arquebuse. Tout a coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au roulement que font sur la terre seche les chevaux qui galopent. Il se retourna, et au bas de la cote dont il avait atteint la moitie, il vit des cavaliers montant a toute bride. Il les compta; ils etaient sept. Quatre avaient des mousquets sur l'epaule. Le soleil couchant tirait de chaque canon un long eclat d'un rouge de sang. Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot. Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidite dont le resultat eut ete de diminuer ses ressources en cas d'attaque. Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux arquebusiers la fixite du point de mire. Ce n'etait point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en general, et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre; car au moment ou les cavaliers se trouvaient a cinquante pas de lui, il fut salue par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle tiraient les cavaliers, passerent droit au-dessus de sa tete. Chicot s'attendait, comme on l'a vu, a ces quatre coups d'arquebuse; aussi avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il abandonna les renes et se laissa glisser a bas de son cheval. Il avait eu la precaution de tirer son epee du fourreau, et tenait a la main gauche une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille. Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle facon que ses jambes fussent des ressorts plies, mais prets a se detendre; en meme temps, grace a la position menagee dans la chute, sa tete se trouvait garantie par le poitrail de son cheval. Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber Chicot, crut Chicot mort. -- Je vous le disais bien, imbecile, dit en accourant au galop un homme masque; vous avez tout manque, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres a la lettre. Cette fois le voici a bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il bouge qu'on l'acheve. -- Oui, monsieur, repliqua respectueusement un des hommes de la foule. Et chacun mit pied a terre, a l'exception d'un soldat qui reunit toutes les brides et garda tous les chevaux. Chicot n'etait pas precisement un homme pieux; mais, dans un pareil moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et qu'avant cinq minutes peut-etre le pecheur serait devant son juge. Il marmotta quelque sombre et fervente priere qui fut certainement entendue la-haut. Deux hommes s'approcherent de Chicot; tous deux avaient l'epee a la main. On voyait bien que Chicot n'etait pas mort, a la facon dont il gemissait. Comme il ne bougeait pas et ne s'appretait en rien a se defendre, le plus zele des deux eut l'imprudence de s'approcher a portee de la main gauche; aussitot la dague poussee comme par un ressort, entra dans sa gorge ou la coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En meme temps la moitie de l'epee que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du second cavalier qui voulait fuir. -- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drole est bien vivant encore. -- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancerent des eclairs; et, prompt comme la pensee, il se jeta sur le cavalier chef, lui portant la pointe au masque. Mais deja deux soldats le tenaient enveloppe: il se retourna, ouvrit une cuisse d'un large coup d'epee et fut degage. -- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu! -- Avant que les arquebuses soient pretes, dit Chicot, je t'aurai ouvert les entrailles, brigand, et j'aurai coupe les cordons de ton masque, afin que je sache qui tu es. -- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix qui fit a Chicot l'effet de descendre du ciel. C'etait la voix d'un beau jeune homme, monte sur un bon cheval noir. Il avait deux pistolets a la main, et criait a Chicot: -- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc. Chicot obeit. Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en laissant echapper son epee. Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants voulaient reprendre les etriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme tira, au milieu de cette melee, un second coup de pistolet qui abattit encore un homme. -- Deux a deux, dit Chicot; genereux sauveur, prenez le votre, voici le mien. Et il fondit sur le cavalier masque, qui, fremissant de rage ou de peur, lui tint tete cependant comme un homme exerce au maniement des armes. De son cote le jeune homme avait saisi a bras le corps son ennemi, l'avait terrasse sans meme mettre l'epee a la main, et le garrottait avec son ceinturon, comme une brebis a l'abattoir. Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang- froid et par consequent sa superiorite. Il poussa rudement son ennemi, qui etait doue d'une corpulence assez ample, l'accula au fosse de la route, et, sur une feinte de seconde, lui porta un coup de pointe au milieu des cotes. L'homme tomba. Chicot mit le pied sur l'epee du vaincu pour qu'il ne put la ressaisir, et de son poignard coupant les cordons du masque: -- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais. Le duc ne repondit pas; il etait evanoui, moitie de la perte de son sang, moitie du poids de la chute. Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait a faire quelque acte de haute gravite; puis, apres la reflexion d'une demi-minute, il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui trancher purement et simplement la tete. Mais alors il sentit un bras de fer qui etreignait le sien, et entendit une voix qui lui disait: -- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi a terre. -- Jeune homme, repondit Chicot, vous m'avez sauve la vie, c'est vrai: je vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite lecon fort utile en ces temps de degradation morale ou nous vivons. Quand un homme a subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tire de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse, comme ils eussent fait a un loup enrage, alors, jeune homme, ce vaillant, permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire. Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son operation. Mais cette fois encore le jeune homme l'arreta. -- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai la du moins. On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la blessure que vous avez deja faite. -- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce miserable? -- Ce miserable est M. le duc de Mayenne, prince egal en grandeur a bien des rois. -- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui etes- vous? -- Je suis celui qui vous a sauve la vie, monsieur, repondit froidement le jeune homme. -- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du roi, voici tantot trois jours. -- Precisement. -- Alors vous etes au service du roi, monsieur? -- J'ai cet honneur, repondit le jeune homme en s'inclinant. -- Et, etant au service du roi, vous menagez M. de Mayenne: mordieu! monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur. -- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi en ce moment. -- Peut-etre, fit tristement Chicot, peut-etre; mais ce n'est pas le moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on? -- Ernauton de Carmainges, monsieur. -- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne egale en grandeur a tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large, je vous en avertis. -- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur. -- Et le compagnon qui ecoute la-bas, qu'en faites-vous? -- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serre trop fort, a ce que je pense, et il s'est evanoui. -- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauve ma vie aujourd'hui, mais vous la compromettez furieusement pour plus tard. -- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur. -- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le desirez. D'ailleurs, je repugne a tuer cet homme sans defense, quoique cet homme soit mon plus cruel ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur. Et Chicot serra la main d'Ernauton. -- Il a peut-etre raison, se dit-il en s'eloignant pour reprendre son cheval; puis revenant sur ses pas: -- Au fait, dit-il, vous avez la sept bons chevaux: je crois en avoir gagne quatre pour ma part; aidez-moi donc a en choisir... Vous y connaissez-vous? -- Prenez le mien, repondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire. -- Oh! c'est trop de generosite, gardez-le pour vous. -- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite. Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut. XXXVIII ERNAUTON DE CARMAINGES Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrasse de ce qu'il allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses bras. En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'eloignassent, et qu'il etait probable que maitre Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il etait probable, disons-nous, que maitre Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas pour les achever, le jeune homme se mit a la decouverte de quelque auxiliaire, et ne tarda point a trouver sur la route meme ce qu'il cherchait. Un chariot qu'avait du croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut de la montagne, se detachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du soleil couchant. Ce chariot etait traine par deux boeufs et conduit par un paysan. Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat avait ete fatal a quatre d'entre eux, mais que deux avaient survecu. Le paysan, assez effraye de la responsabilite d'une bonne oeuvre, mais plus effraye encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerriere d'Ernauton, aida le jeune homme a transporter M. de Mayenne dans son chariot, puis le soldat qui, evanoui ou non, continuait de demeurer les yeux fermes. Restaient les quatre morts. -- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes etaient-ils catholiques ou huguenots? Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la croix. -- Huguenots, dit-il. -- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvenient que je fouille ces parpaillots, n'est-ce pas? -- Aucun, repondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il avait affaire heritat que le premier passant venu. Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des morts. Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, a ce qu'il parait, car, l'operation terminee, le front du paysan se derida. Il resulta du bien-etre qui se repandait dans son corps et dans son ame a la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite a sa chaumiere. Ce fut dans l'etable de cet excellent catholique, sur un bon lit de paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causee par la secousse du transport n'avait pas reussi a le ranimer; mais quand l'eau fraiche versee sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses environnantes avec une surprise facile a concevoir. Des que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congedia le paysan. -- Qui etes-vous, monsieur? demanda Mayenne. Ernauton sourit. -- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il. -- Si fait, reprit le duc en froncant le sourcil, vous etes celui qui etes venu au secours de mon ennemi. -- Oui, repondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empeche votre ennemi de vous tuer. -- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, a moins toutefois qu'il ne m'ait cru mort. -- Il s'est eloigne vous sachant vivant, monsieur. -- Au moins croyait-il ma blessure mortelle. -- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse oppose, il allait vous en faire une qui l'eut ete. -- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aide a tuer mes gens, pour empecher ensuite cet homme de me tuer? -- Rien de plus simple, monsieur, et je m'etonne qu'un gentilhomme, vous me semblez en etre un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un seul, j'ai defendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui j'etais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis quand ce brave, demeure seul a seul avec vous, eut decide la victoire par le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire en vous tuant, j'ai interpose mon epee. -- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur. -- Je n'ai pas besoin de vous connaitre, monsieur; je sais que vous etes un homme blesse, et cela me suffit. -- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez. -- Il est etrange, monsieur, que vous ne consentiez point a me comprendre. Je ne trouve point, quant a moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme sans defense que d'assaillir a six un homme qui passe. -- Vous admettez cependant qu'a toute chose il puisse y avoir des raisons. Ernauton s'inclina, mais ne repondit point. -- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croise l'epee seul a seul avec cet homme? -- Je l'ai vu, c'est vrai. -- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi. -- Je le crois, car il m'a dit la meme chose de vous. -- Et si je survis a ma blessure? -- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira, monsieur. -- Me croyez-vous bien dangereusement blesse? -- J'ai examine votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave, elle n'entraine point danger de mort. Le fer a glisse le long des cotes, a ce que je crois, et ne penetre pas dans la poitrine. Respirez, et, je l'espere, vous n'eprouverez aucune douleur du cote du poumon. Mayenne respira peniblement, mais sans souffrance interieure. -- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui etaient avec moi? -- Sont morts, a l'exception d'un seul. -- Les a-t-on laisses sur le chemin, demanda Mayenne. -- Oui. -- Les a-t-on fouilles? -- Le paysan que vous avez du voir en rouvrant les yeux, et qui est votre hote, s'est acquitte de ce soin. -- Qu'a-t-il trouve sur eux? -- Quelque argent. -- Et des papiers? -- Je ne sache point. -- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction evidente. -- Au reste, vous pourriez prendre des informations pres de celui qui vit. -- Mais celui qui vit, ou est-il? -- Dans la grange, a deux pas d'ici. -- Transportez-moi pres de lui, ou plutot transportez-le pres de moi, et si vous etes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire aucune question. -- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce qu'il m'importe de savoir. Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquietude. -- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout autre de la commission que vous voulez bien me donner. -- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette extreme obligeance de me rendre le service que je vous demande. Cinq minutes apres, le soldat entrait dans l'etable. Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la force de mettre le doigt sur ses levres. Le soldat se tut aussitot. -- Monsieur, dit Mayenne a Ernauton, ma reconnaissance sera eternelle, et sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures: puis-je vous demander a qui j'ai l'honneur de parler? -- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur. Mayenne attendait un plus long detail, mais ce fut au tour du jeune homme d'etre reserve. -- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne. -- Oui, monsieur. -- Alors, je vous ai derange, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit, peut-etre? -- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout a l'heure. -- Pour Beaugency? Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance desoblige fort. -- Pour Paris, dit-il. Le duc parut etonne. -- Pardon, continua Mayenne, mais il est etrange qu'allant a Beaugency, et arrete par une circonstance aussi imprevue, vous manquiez le but de votre voyage sans une cause bien serieuse. -- Rien de plus simple, monsieur, repondit Ernauton, j'allais a un rendez- vous. Notre evenement, en me forcant de m'arreter ici, m'a fait manquer ce rendez-vous; je m'en retourne. Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une autre pensee que celle qu'exprimaient ses paroles. -- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques jours! j'enverrais a Paris mon soldat que voici pour me chercher un chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul ici avec ces paysans qui me sont inconnus? -- Et pourquoi, monsieur, repliqua Ernauton, ne serait-ce point votre soldat qui resterait pres de vous, et moi qui vous enverrais un chirurgien? Mayenne hesita. -- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il. -- Non, monsieur. -- Quoi! vous lui avez sauve la vie, et il ne vous a pas dit son nom? -- Je ne le lui ai pas demande. -- Vous ne le lui avez pas demande? -- Je vous ai sauve la vie aussi, a vous, monsieur: vous ai-je, pour cela, demande le votre? mais, en echange, vous savez tous deux le mien. Qu'importe que le sauveur sache le nom de son oblige? c'est l'oblige qui doit savoir celui de son sauveur. -- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien a apprendre de vous, et que vous etes discret autant que vaillant. -- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une intention de reproche, et je le regrette; car, en verite, ce qui vous alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup avec celui-ci sans l'etre un peu avec celui-la. -- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges. Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquat qu'il savait donner la main a un prince. -- Vous avez inculpe ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis me justifier sans reveler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que nous ne poussions pas plus loin nos confidences. -- Remarquez, monsieur, repondit Ernauton, que vous vous defendez quand je n'accuse pas. Vous etes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et de vous taire. -- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs que je voudrai. -- Brisons la-dessus, monsieur, repondit Ernauton, et croyez que je serai aussi discret a l'egard de votre credit que je l'ai ete a l'egard de votre nom. Grace au maitre que je sers, je n'ai besoin de personne. -- Votre maitre? demanda Mayenne avec inquietude, quel maitre, s'il vous plait? -- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-meme, monsieur, repliqua Ernauton. -- C'est juste. -- Et puis votre blessure commence a s'enflammer; causez moins, monsieur, croyez-moi. -- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien. -- Je retourne a Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez- moi son adresse. Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux causerent a voix basse. Avec sa discretion habituelle, Ernauton s'eloigna. Enfin, apres quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers Ernauton. -- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidelement remise a cette personne? -- Je vous la donne, monsieur. -- Et j'y crois; vous etes trop galant homme, pour que je ne me fie pas aveuglement a vous. Ernauton s'inclina. -- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des gardes de madame la duchesse de Montpensier. -- Ah! fit naivement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des gardes, je l'ignorais. -- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde s'entoure de son mieux, et la maison de Guise etant maison souveraine.... -- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous etes des gardes de madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit. -- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage a Amboise, quand, en chemin, j'ai rencontre mon ennemi. Vous savez le reste. -- Oui, dit Ernauton. -- Arrete par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois compte a madame la duchesse des causes de mon retard. -- C'est juste. -- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais avoir l'honneur de lui ecrire? -- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, repliqua Ernauton se levant pour se mettre en quete de ces objets. -- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes. Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermees. Mayenne se retourna du cote du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes s'ouvrirent: il ecrivit quelques lignes au crayon, et referma les tablettes avec le meme mystere. Une fois fermees, il etait impossible, si l'on ignorait le secret, de les ouvrir, a moins de les briser. -- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront remises. -- En mains propres! -- A madame la duchesse de Montpensier elle-meme. Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigue a la fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait d'ecrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraiche. -- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut a Ernauton assez peu en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lie comme un veau, c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une chaine d'amitie, et vous le prouverai en temps et lieu. Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait deja remarque la blancheur. -- Soit, dit en souriant Carmainges; me voila donc avec deux amis de plus? -- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop. -- C'est vrai, camarade, repondit Ernauton. Et il partit. XXXIX LA COUR AUX CHEVAUX Ernauton partit a l'instant meme, et comme il avait pris le cheval du duc en remplacement du sien, qu'il avait donne a Robert Briquet, il marcha rapidement, de sorte que vers la moitie du troisieme jour il arriva a Paris. A trois heures de l'apres-midi il entrait au Louvre, au logis des quarante-cinq. Aucun evenement d'importance, d'ailleurs, n'avait signale son retour. Les Gascons, en le voyant, pousserent des cris de surprise. M. de Loignac, a ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa figure la plus renfrognee, ce qui n'empecha point Ernauton de marcher droit a lui. M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet situe au bout du dortoir, espece de salle d'audience ou ce juge sans appel rendait ses arrets. -- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord; voila, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez l'exemple d'une pareille infraction? -- Monsieur, repondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit de faire. -- Et que vous a-t-on dit de faire? -- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi. -- Pendant cinq jours et cinq nuits? -- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur. -- Le duc a donc quitte Paris? -- Le soir meme, et cela m'a paru suspect. -- Vous aviez raison, monsieur. Apres? Ernauton se mit alors a raconter succinctement, mais avec la chaleur et l'energie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que cette aventure avait eues. A mesure qu'il avancait dans son recit, le visage si mobile de Loignac s'eclairait de toutes les impressions que le narrateur soulevait dans son ame. Mais lorsque Ernauton en vint a la lettre confiee a ses soins par M. de Mayenne: -- Vous l'avez, cette lettre? s'ecria M. de Loignac. -- Oui, monsieur. -- Diable! voila qui merite qu'on y prenne quelque attention, repliqua le capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutot venez avec moi, je vous prie. Ernauton se laissa conduire, et arriva derriere Loignac dans la cour aux chevaux du Louvre. Tout se preparait pour une sortie du roi: les equipages etaient en train de s'organiser; M. d'Epernon regardait essayer deux chevaux nouvellement venus d'Angleterre, present d'Elisabeth a Henri: ces deux chevaux, d'une harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-la meme etre atteles en premiere main au carrosse du roi. M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait a l'entree de la cour, s'approcha de M. d'Epernon et le toucha au bas de son manteau. -- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles! Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de l'escalier par lequel le roi devait descendre. -- Dites, monsieur de Loignac, dites. -- M. de Carmainges arrive de par-dela Orleans: M. de Mayenne est dans un village, blesse dangereusement. Le duc poussa une exclamation. -- Blesse! repeta-t-il. -- Et de plus, continua Loignac, il a ecrit a madame de Montpensier une lettre que M. de Carmainges a dans sa poche. -- Oh! oh! fit d'Epernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que je lui parle a lui-meme. Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons dit, s'etait tenu a l'ecart, par respect, pendant le colloque de ses chefs. -- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur. -- Bien, monsieur. Vous avez, a ce qu'il parait, une lettre de M. le duc de Mayenne? fit d'Epernon. -- Oui, monseigneur. -- Ecrite d'un petit village pres d'Orleans? -- Oui, monseigneur. -- Et adressee a madame de Montpensier? -- Oui, monseigneur. -- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plait. Et le duc etendit la main avec la tranquille negligence d'un homme qui croit n'avoir qu'a exprimer ses volontes, quelles qu'elles soient, pour que ses volontes soient executees. -- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne a sa soeur? -- Sans doute. -- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiee. -- Qu'importe! -- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donne a M. le duc ma parole que cette lettre serait remise a la duchesse elle-meme. -- Etes-vous au roi ou a M. le duc de Mayenne? -- Je suis au roi, monseigneur. -- Eh bien! le roi veut voir cette lettre. -- Monseigneur, ce n'est pas vous qui etes le roi. -- Je crois, en verite, que vous oubliez a qui vous parlez, monsieur de Carmainges! dit d'Epernon en palissant de colere. -- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est pour cela que je refuse. -- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de Carmainges? -- Je l'ai dit. -- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidelite. -- Monseigneur, je n'ai jure jusqu'a present, que je sache, fidelite qu'a une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majeste. Si le roi me demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maitre, mais le roi n'est point la. -- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commencait a s'emporter visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid a mesure qu'il resistait; monsieur de Carmainges, vous etes comme tous ceux de votre pays, aveugle dans la prosperite; votre fortune vous eblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'Etat vous etourdit comme un coup de massue. -- Ce qui m'etourdit, monsieur le duc, c'est la disgrace dans laquelle je suis pret a tomber vis-a-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que mon refus de vous obeir rend, je ne le cache point, tres aventuree; mais il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepte le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne a qui elle est adressee. D'Epernon fit un mouvement terrible. -- Loignac, dit-il, vous allez a l'instant meme faire conduire au cachot M. de Carmainges. -- Il est certain que, de cette facon, dit Carmainges, en souriant, je ne pourrai remettre a madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur, tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti.... -- Si vous en sortez, toutefois, dit d'Epernon. -- J'en sortirai, monsieur, a moins que vous ne m'y fassiez assassiner, dit Ernauton avec une resolution qui, a mesure qu'il parlait, devenait plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins fermes que ma volonte; eh bien! monseigneur, une fois sorti.... -- Eh bien! une fois sorti? -- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me repondra. -- Au cachot, au cachot! hurla d'Epernon perdant toute retenue; au cachot, et qu'on lui prenne sa lettre. -- Nul n'y touchera! s'ecria Ernauton en faisant un bond en arriere et en tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'a ce prix; et, ce faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majeste me pardonnera. Et en effet, le jeune homme, dans sa resistance loyale, allait separer en deux morceaux la precieuse enveloppe, quand une main arreta mollement son bras. Si la pression eut ete violente, nul doute que le jeune homme n'eut redouble d'efforts pour aneantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de menagement, il s'arreta en tournant la tete sur son epaule. -- Le roi! dit-il. En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et arrete un instant sur la derniere marche, il avait entendu la fin de la discussion, et son bras royal avait arrete le bras de Carmainges. -- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix a laquelle il savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine. -- Il y a, sire, s'ecria d'Epernon sans se donner la peine de cacher sa colere, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoye par moi en votre nom pour surveiller M. de Mayenne pendant son sejour a Paris, il l'a suivi jusqu'au-dela d'Orleans, et la a recu de lui une lettre adressee a madame de Montpensier. -- Vous avez recu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier? demanda le roi. -- Oui, sire, repondit Ernauton; mais M. le duc d'Epernon ne vous dit point dans quelles circonstances. -- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, ou est-elle? -- Voila justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse absolument de me la donner, et veut la porter a son adresse: refus qui est d'un mauvais serviteur, a ce que je pense. Le roi regarda Carmainges. Le jeune homme mit un genou en terre. -- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voila tout. J'ai sauve la vie a votre messager, qu'allaient assassiner M. de Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant a temps, j'ai fait tourner la chance du combat en sa faveur. -- Et pendant ce combat, il n'est rien arrive a M. de Mayenne? demanda le roi. -- Si fait, sire, il a ete blesse, et meme grievement. -- Bon! dit le roi; apres? -- Apres, sire? -- Oui. -- Votre messager, qui parait avoir des motifs particuliers de haine contre M. de Mayenne.... Le roi sourit. -- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-etre en avait-il le droit; mais j'ai pense qu'en ma presence a moi, c'est-a-dire en presence d'un homme dont l'epee appartient a Votre Majeste, cette vengeance devenait un assassinat politique, et.... Ernauton hesita. -- Achevez, dit le roi. -- Et j'ai sauve M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauve votre messager de M. de Mayenne. D'Epernon haussa les epaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi demeura froid. -- Continuez, dit-il. M. de Mayenne, reduit a un seul compagnon, les quatre autres ont ete tues, M. de Mayenne, reduit, dis-je, a un seul compagnon, ne voulant pas se separer de lui, ignorant que j'etais a Votre Majeste, s'est fie a moi et m'a recommande de porter une lettre a sa soeur. J'ai cette lettre, la voici: je l'offre a Votre Majeste, sire, pour qu'elle en dispose comme elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment ou j'ai, pour repondre a ma conscience, la garantie de la volonte royale, je fais abnegation de mon honneur, il est entre bonnes mains. Ernauton, toujours a genoux, tendit les tablettes au roi. Le roi les repoussa doucement de la main. -- Que disiez-vous donc, d'Epernon? M. de Carmainges est un honnete homme et un fidele serviteur. -- Moi, sire, fit d'Epernon, Votre Majeste demande ce que je disais? -- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges, il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de recompenses. La lettre est toujours a celui qui la porte, duc, ou a celui a qui on la porte. D'Epernon s'inclina en grommelant. -- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges. -- Mais sire, songez a ce qu'elle peut renfermer, dit d'Epernon. Ne jouons pas a la delicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majeste. -- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans repondre a son favori. -- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant. -- Ou la portez-vous? -- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de le dire a Votre Majeste. -- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce a l'hotel de Guise, a l'hotel Saint-Denis ou a Bel.... Un regard de d'Epernon arreta le roi. -- Je n'ai aucune instruction particuliere de M. de Mayenne a ce sujet, sire; je porterai la lettre a l'hotel de Guise, et la je saurai ou est madame de Montpensier. -- Alors vous vous mettrez en quete de la duchesse? -- Oui, sire. -- Et l'ayant trouvee? -- Je lui rendrai mon message. -- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda fixement le jeune homme. -- Sire? -- Avez-vous jure ou promis autre chose a M. de Mayenne que de remettre cette lettre aux mains de sa soeur. -- Non, sire. -- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose comme le secret sur l'endroit ou vous pourriez rencontrer la duchesse? -- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil. -- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur. -- Sire, je suis l'esclave de Votre Majeste. -- Vous rendrez cette lettre a madame de Montpensier, et aussitot cette lettre rendue, vous viendrez me rejoindre a Vincennes ou je serai ce soir. -- Oui, sire. -- Et ou vous me rendrez un compte fidele ou vous aurez trouve la duchesse. -- Sire, Votre Majeste peut y compter. -- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous? -- Sire, je le promets. -- Quelle imprudence! fit le duc d'Epernon; oh! sire! -- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi. -- Envers vous, sire! s'ecria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai devoue. -- Maintenant, d'Epernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez a l'instant meme pardonner a ce brave serviteur ce que vous regardiez comme un manque de devoument, et ce que je regarde, moi, comme une preuve de loyaute. -- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Epernon est un homme trop superieur pour ne pas avoir vu au milieu de ma desobeissance a ses ordres, desobeissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais comme mon devoir. -- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la meme mobilite qu'un homme qui eut ote ou mis un masque, voila une epreuve qui vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous etes en verite un joli garcon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une belle peur. Et le duc eclata de rire. Loignac tourna ses talons pour ne pas repondre: il ne se sentait pas, tout Gascon qu'il etait, la force de mentir avec la meme effronterie que son illustre chef. -- C'etait une epreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Epernon, si c'etait une epreuve; mais je ne vous conseille pas ces epreuves-la avec tout le monde, trop de gens y succomberaient. -- Tant mieux! repeta a son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc, si c'est une epreuve; je suis sur alors des bonnes graces de monseigneur. Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu dispose a croire que le roi. -- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons. D'Epernon s'inclina. -- Vous venez avec moi, duc? -- C'est-a-dire que j'accompagne Votre Majeste a cheval; c'est l'ordre qu'elle a donne, je crois? -- Oui. Qui tiendra l'autre portiere? demanda Henri. -- Un serviteur devoue de Votre Majeste, dit d'Epernon: M. de Sainte- Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton. Ernauton demeura impassible. -- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline. -- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc d'Epernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir immediatement a Vincennes? -- Oui, sire. Et, Ernauton, malgre toute sa philosophie, partit assez heureux de ne point assister au triomphe qui allait si fort rejouir le coeur ambitieux de Sainte-Maline. XL LES SEPT PECHES DE MADELEINE Le roi avait jete un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de la voiture; en consequence, apres avoir, comme nous l'avons vu, donne toute raison a Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans son carrosse. Loignac et Sainte-Maline prirent place a la portiere: un seul piqueur courait en avant. Le duc etait place seul sur le devant de la massive machine, et le roi, avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond. Parmi tous ces chiens, il y avait un prefere: c'etait celui que nous lui avons vu a la main dans sa loge de l'Hotel-de-Ville, et qui avait un coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement. A la droite du roi etait une table dont les pieds etaient pris dans le plancher du carrosse: cette table etait couverte de dessins enlumines que Sa Majeste decoupait avec une adresse merveilleuse, malgre les cahots de la voiture. C'etaient, pour la plupart, des sujets de saintete. Toutefois, comme a cette epoque il se faisait, a l'endroit de la religion, un melange assez tolerant des idees paiennes, la mythologie n'etait pas mal representee dans les dessins religieux du roi. Pour le moment, Henri, toujours methodique, avait fait un choix parmi tous ces dessins, et s'occupait a decouper la vie de Madeleine la pecheresse. Le sujet pretait par lui-meme au pittoresque, et l'imagination du peintre avait encore ajoute aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait Madeleine, belle, jeune et fetee; les bains somptueux, les bals et les plaisirs de tous genres figuraient dans la collection. L'artiste avait eu l'ingenieuse idee, comme Callot devait le faire plus tard a propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous, avait eu l'ingenieuse idee de couvrir les caprices de son burin du manteau legitime de l'autorite ecclesiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre courant des sept peches capitaux, etait explique par une legende particuliere: " Madeleine succombe au peche de la colere. Madeleine succombe au peche de la gourmandise. Madeleine succombe au peche de l'orgueil. Madeleine succombe au peche de la luxure. " Et ainsi de suite jusqu'au septieme et dernier peche capital. L'image que le roi etait occupe de decouper, quand on passa la porte Saint-Antoine, representait Madeleine succombant au peche de la colere. La belle pecheresse, a moitie couchee sur des coussins, et sans autre voile que ces magnifiques cheveux dores avec lesquels elle devait plus tard essuyer les pieds parfumes du Christ; la belle pecheresse, disons- nous, faisait jeter a droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on voyait les tetes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de serpents, un esclave qui avait brise un vase precieux, tandis qu'a gauche elle faisait fouetter une femme encore moins vetue qu'elle, attendu qu'elle portait son chignon retrousse, laquelle avait, en coiffant sa maitresse, arrache quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la profusion eut du rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette espece. Le fond du tableau representait des chiens battus pour avoir laisse passer impunement de pauvres mendiants cherchant une aumone, et des coqs egorges pour avoir chante trop clair et trop matin. En arrivant a la Croix-Faubin, le roi avait decoupe toutes les figures de cette image, et se disposait a passer a celle intitulee: " Madeleine succombant au peche de la gourmandise. " Celle-ci representait la belle pecheresse couchee sur un de ces lits de pourpre et d'or ou les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les gastronomes romains connaissaient de plus recherche en viandes, en poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile, ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis que l'air etait obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de cette table benie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel. Madeleine tenait a la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la topaze, un de ces verres a forme singuliere comme Petrone en a decrit dans le festin de Trimalcion. Tout preoccupe de cette oeuvre importante, le roi s'etait contente de lever les yeux en passant devant le prieure des Jacobins, dont la cloche sonnait vepres a toute volee. Aussi toutes les portes et toutes les fenetres du susdit prieure etaient- elles fermees si bien, qu'on eut pu le croire inhabite, si l'on n'eut entendu retentir dans l'interieur du monument les vibrations de la cloche. Ce coup d'oeil donne, le roi se remit activement a ses decoupures. Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eut vu jeter un coup d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui bordait la route a gauche, et qui, batie au milieu d'un charmant jardin, ouvrait sa grille de fer aux lances dorees sur la grande route. Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat. Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses fenetres ouvertes, a l'exception d'une seule devant laquelle retombait une jalousie. Au moment ou le roi passa, cette jalousie eprouva un imperceptible fremissement. Le roi echangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Epernon, puis se remit a attaquer un autre peche capital. Celui-la, c'etait le peche de la luxure. L'artiste l'avait represente avec de si effrayantes couleurs, il avait stigmatise le peche avec tant de courage et de tenacite, que nous n'en pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout episodique. L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effraye au ciel, en cachant ses yeux de ses deux mains. Cette image, pleine de minutieux details, absorbait tellement l'attention du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanite qui se prelassait a la portiere gauche de son carrosse. C'etait grand dommage, car Sainte-Maline etait bien heureux et bien fier sur son cheval. Lui, si pres du roi, lui, cadet de Gascogne, a portee d'entendre Sa Majeste le roi tres chretien, lorsqu'il disait a son chien: -- Tout beau! master Love, vous m'obsedez. Ou a M. le duc d'Epernon, colonel general de l'infanterie du royaume: -- Duc, voila, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou. De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte- Maline regardait a l'autre portiere Loignac, que l'habitude des honneurs rendait indifferent a ces honneurs memes, et alors trouvant que ce gentilhomme etait plus beau avec sa mine calme et son maintien militairement modeste, qu'il ne pouvait l'etre, lui, avec tous ses airs de capitan, Sainte-Maline essayait de se moderer; mais bientot certaines pensees rendaient a sa vanite son feroce epanouissement. -- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet heureux gentilhomme qui accompagne le roi? Au train dont on allait et qui ne justifiait guere les apprehensions du roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux d'Elisabeth, charges de pesants harnais tout ouvres d'argent et de passementerie, emprisonnes dans des traits pareils a ceux de l'arche de David, n'avancaient pas rapidement dans la direction de Vincennes. Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un avertissement d'en haut vint temperer sa joie, quelque chose de triste pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton. Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononca ce nom. Il eut fallu a chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au vol cette interessante enigme. Mais, comme toutes les choses veritablement interessantes, l'enigme demeurait interrompue par un incident ou par un bruit. Le roi poussait quelque exclamation qui lui etait arrachee par le chagrin d'avoir donne a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux, ou bien par une injonction de se taire, adressee avec toute la tendresse possible a master Love, lequel jappait avec la pretention exageree, mais visible, de faire autant de bruit qu'un dogue. Le fait est que de Paris a Vincennes le nom d'Ernauton fut prononce au moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que Sainte-Maline put comprendre a quel propos avaient eu lieu ces dix repetitions. Il se figura, on aime toujours a se leurrer, qu'il ne s'agissait de la part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et de la part de d'Epernon que de raconter cette cause presumee ou reelle. Enfin l'on arrive a Vincennes. Il restait encore au roi trois peches a decouper. Aussi, sous le pretexte specieux de se livrer a cette grave occupation, Sa Majeste, a peine descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre. Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline commencait-il a s'accommoder dans une grande cheminee ou il comptait se rechauffer, et dormir en se rechauffant, lorsque Loignac lui posa la main sur l'epaule. -- Vous etes de corvee aujourd'hui, lui dit-il de cette voix breve qui n'appartient qu'a l'homme qui, ayant beaucoup obei, sait a son tour se faire obeir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de Sainte-Maline. -- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, repondit celui-ci. -- Je suis fache de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant semblant de chercher autour de lui. -- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous adressiez a un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois. -- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous. -- Que faut il faire, monsieur? -- Remonter a cheval et retourner a Paris. -- Je suis pret; j'ai mis mon cheval tout selle au ratelier. -- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq. -- Oui, monsieur. -- La, vous reveillerez tout le monde, mais de telle facon, qu'excepte les trois chefs que je vais vous designer, nul ne sache ou l'on va ni ce que l'on va faire. -- J'obeirai ponctuellement a ces premieres instructions. -- Voici les autres: Vous laisserez quatorze de ces messieurs a la porte Saint-Antoine; Quinze autres a moitie chemin; Et vous ramenerez ici les quatorze autres. -- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais a quelle heure faudra-t-il sortir de Paris? -- A la nuit tombante. -- A cheval ou a pied? -- A cheval. -- Quelles armes? -- Toutes: dague, epee et pistolets. -- Cuirasses? -- Cuirasses. -- Le reste de la consigne, monsieur? -- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une pour vous. M. de Chalabre commandera la premiere escouade, M. de Biran la seconde, vous la troisieme. -- Bien, monsieur. -- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran a la Croix-Faubin, vous a la porte du donjon. -- Faudra-t-il venir vite? -- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupcons cependant, ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte differente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du Temple; vous, qui avez le plus de chemin a faire, vous prendrez la route directe, c'est-a-dire la porte Saint-Antoine. -- Bien, monsieur. -- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc. Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir. -- A propos, reprit Loignac, d'ici a la Croix-Faubin, allez aussi vite que vous voudrez; mais de la Croix-Faubin a la barriere, allez au pas. Vous avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps qu'il ne vous en faut. -- A merveille, monsieur. -- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous repete l'ordre? -- C'est inutile, monsieur. -- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline. Et Loignac, trainant ses eperons, rentra dans les appartements. -- Quatorze dans la premiere troupe, quinze dans la seconde et quinze dans la troisieme, il est evident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne fait plus partie des quarante-cinq. Sainte-Maline, tout gonfle d'orgueil, fit sa commission en homme important, mais exact. Une demi-heure apres son depart de Vincennes, et toutes les instructions de Loignac suivies a la lettre, il franchissait la barriere. Un quart d'heure apres, il etait au logis des quarante-cinq. La plupart de ces messieurs savouraient deja dans leurs chambres la vapeur du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs menageres. Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait prepare un plat de mouton aux carottes, avec force epices, c'est-a-dire a la mode de Gascogne, plat succulent auquel, de son cote, Militor donnait quelques soins, c'est-a- dire quelques coups d'une fourchette de fer a l'aide de laquelle il experimentait le degre de cuisson des viandes et des legumes. Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons- nous, exercait, pour une escouade a frais communs, ses propres talents culinaires. La gamelle fondee par cet habile administrateur reunissait huit associes qui mettaient chacun six sous par repas. M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eut cru a un etre mythologique place par sa nature en dehors de tous les besoins. Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'etait sa maigreur. Il regardait dejeuner, diner et souper ses compagnons, comme un chat orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui, pour apaiser sa faim, se leche les moustaches. Il est cependant juste de dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait, ayant, disait-il, les derniers morceaux a la bouche, et les morceaux n'etaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes, pates de coqs de bruyere et de poissons fins. Le tout avait ete habilement arrose a profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des meilleurs crus, tels que Malaga, Chypre et Syracuse. Toute cette societe, comme on voit, disposait a sa guise de l'argent de Sa Majeste Henri III. Au reste, on pouvait juger le caractere de chacun d'apres l'aspect de son petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un gres ebreche, sur sa fenetre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le gout des images sans avoir son habilete a les decouper; d'autres enfin, en veritables chanoines, avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la niece. M. d'Epernon avait dit tout bas a Loignac que les quarante-cinq n'habitant pas l'interieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux la-dessus, et Loignac fermait les yeux. [Illustration: Loignac.] Neanmoins, lorsque la trompette avait sonne, tout ce monde devenait soldat et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait a cheval et se tenait pret a tout. A huit heures on se couchait l'hiver, a dix heures l'ete; mais quinze seulement dormaient, quinze a