The Project Gutenberg EBook of Le Dernier Jour d'un Condamne, by Victor Hugo Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Le Dernier Jour d'un Condamne Author: Victor Hugo Release Date: November, 2004 [EBook #6838] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on February 1, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE *** Produced by Laurent Le Guillou . Image files courtesy of the Bibliotheque Nationale de France gallica.bnf.fr. Title: Le Dernier Jour d'un Condamne Encoding: ISO-8859-1 Source: Victor Hugo (1802-1885), "Oeuvres Completes de Victor Hugo", Tome XIX, Roman II, Paris, J. Hetzel & Cie, 18, rue Jacob, et A. Quantin & Cie, Fbrg Saint-Benoit, 7, 1881. OEUVRES COMPLETES DE VICTOR HUGO XIX ROMAN II EDITION DEFINITIVE D'APRES LES MANUSCRITS ORIGINAUX LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE Preface de 1832 Il n'y avait en tete des premieres editions de cet ouvrage, publie d'abord sans nom d'auteur, que les quelques lignes qu'on va lire : "Il y a deux manieres de se rendre compte de l'existence de ce livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inegaux sur lesquels on a trouve, enregistrees une a une, les dernieres pensees d'un miserable ; ou il s'est rencontre un homme, un reveur occupe a observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un poete, que sais-je ? dont cette idee a ete la fantaisie, qui l'a prise ou plutot s'est laisse prendre par elle, et n'a pu s'en debarrasser qu'en la jetant dans un livre." "De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra." Comme on le voit, a l'epoque ou ce livre fut publie, l'auteur ne jugea pas a propos de dire des lors toute sa pensee. Il aima mieux attendre qu'elle fut comprise et voir si elle le serait. Elle l'a ete. L'auteur aujourd'hui peut demasquer l'idee politique, l'idee sociale, qu'il avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme litteraire. Il declare donc, ou plutot il avoue hautement que Le Dernier Jour d'un Condamne n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct ou indirect, comme on voudra, pour l'abolition de la peine de mort. Ce qu'il a eu dessein de faire, ce qu'il voudrait que la posterite vit dans son oeuvre, si jamais elle s'occupe de si peu, ce n'est pas la defense speciale, et toujours facile, et toujours transitoire, de tel ou tel criminel choisi, de tel ou tel accuse d'election ; c'est la plaidoirie generale et permanente pour tous les accuses presents et a venir ; c'est le grand point de droit de l'humanite allegue et plaide a toute voix devant la societe, qui est la grande cour de cassation ; c'est cette supreme fin de non-recevoir, abhorrescere a sanguine, construite a tout jamais en avant de tous les proces criminels ; c'est la sombre et fatale question qui palpite obscurement au fond de toutes les causes capitales sous les triples epaisseurs de pathos dont l'enveloppe la rhetorique sanglante des gens du roi ; c'est la question de vie et de mort, dis-je, deshabillee, denudee, depouillee des entortillages sonores du parquet, brutalement mise au jour, et posee ou il faut qu'on la voie, ou il faut qu'elle soit, ou elle est reellement, dans son vrai milieu, dans son milieu horrible, non au tribunal, mais a l'echafaud, non chez le juge, mais chez le bourreau. Voila ce qu'il a voulu faire. Si l'avenir lui decernait un jour la gloire de l'avoir fait, ce qu'il n'ose esperer, il ne voudrait pas d'autre couronne. Il le declare donc, et il le repete, il occupe, au nom de tous les accuses possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours, tous les pretoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est adresse a quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste que la cause, il a du, et c'est pour cela que Le Dernier Jour d'un Condamne est ainsi fait, elaguer de toutes parts dans son sujet le contingent, l'accident, le particulier, le special, le relatif, le modifiable, l'episode, l'anecdote, l'evenement, le nom propre, et se borner (si c'est la se borner) a plaider la cause d'un condamne quelconque, execute un jour quelconque, pour un crime quelconque. Heureux si, sans autre outil que sa pensee, il a fouille assez avant pour faire saigner un coeur sous l'oes triplex du magistrat ! heureux s'il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes ! heureux si, a force de creuser dans le juge, il a reussi quelquefois a y retrouver un homme ! Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes imaginerent que cela valait la peine d'en contester l'idee a l'auteur. Les uns supposerent un livre anglais, les autres un livre americain. Singuliere manie de chercher a mille lieues les origines des choses, et de faire couler des sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue ! Helas ! il n'y a en ceci ni livre anglais, ni livre americain, ni livre chinois. L'auteur a pris l'idee du Dernier Jour d'un Condamne, non dans un livre, il n'a pas l'habitude d'aller chercher ses idees si loin, mais la ou vous pouviez tous la prendre, ou vous l'aviez prise peut-etre (car qui n'a fait ou reve dans son esprit Le Dernier Jour d'un Condamne ?), tout bonnement sur la place publique, sur la place de Greve. C'est la qu'un jour en passant il a ramasse cette idee fatale, gisante dans une mare de sang sous les rouges moignons de la guillotine. Depuis, chaque fois qu'au gre des funebres jeudis de la cour de cassation, il arrivait un de ces jours ou le cri d'un arret de mort se fait dans Paris, chaque fois que l'auteur entendait passer sous ses fenetres ces hurlements enroues qui ameutent des spectateurs pour la Greve, chaque fois, la douloureuse idee lui revenait, s'emparait de lui, lui emplissait la tete de gendarmes, de bourreaux et de foule, lui expliquait heure par heure les dernieres souffrances du miserable agonisant, -- en ce moment on le confesse, en ce moment on lui coupe les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, -- le sommait, lui pauvre poete, de dire tout cela a la societe, qui fait ses affaires pendant que cette chose monstrueuse s'accomplit, le pressait, le poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l'esprit, s'il etait en train d'en faire, et les tuait a peine ebauches, barrait tous ses travaux, se mettait en travers de tout, l'investissait, l'obsedait, l'assiegeait. C'etait un supplice, un supplice qui commencait avec le jour, et qui durait, comme celui du miserable qu'on torturait au meme moment, jusqu'a quatre heures. Alors seulement, une fois le ponens caput expiravit crie par la voix sinistre de l'horloge, l'auteur respirait et retrouvait quelque liberte d'esprit. Un jour enfin, c'etait, a ce qu'il croit, le lendemain de l'execution d'Ulbach, il se mit a ecrire ce livre. Depuis lors il a ete soulage. Quand un de ces crimes publics, qu'on nomme executions judiciaires, a ete commis, sa conscience lui a dit qu'il n'en etait plus solidaire ; et il n'a plus senti a son front cette goutte de sang qui rejaillit de la Greve sur la tete de tous les membres de la communaute sociale. Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien, empecher le sang de couler serait mieux. Aussi ne connaitrait-il pas de but plus eleve, plus saint, plus auguste que celui-la : concourir a l'abolition de la peine de mort. Aussi est-ce du fond du coeur qu'il adhere aux voeux et aux efforts des hommes genereux de toutes les nations qui travaillent depuis plusieurs annees a jeter bas l'arbre patibulaire, le seul arbre que les revolutions ne deracinent pas. C'est avec joie qu'il vient a son tour, lui chetif, donner son coup de cognee, et elargir de son mieux l'entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six ans, au vieux gibet dresse depuis tant de siecles sur la chretiente. Nous venons de dire que l'echafaud est le seul edifice que les revolutions ne demolissent pas. Il est rare, en effet, que les revolutions soient sobres de sang humain, et, venues qu'elles sont pour emonder, pour ebrancher, pour eteter la societe, la peine de mort est une des serpes dont elles se dessaisissent le plus malaisement. Nous l'avouerons cependant, si jamais revolution nous parut digne et capable d'abolir la peine de mort, c'est la revolution de juillet. Il semble, en effet, qu'il appartenait au mouvement populaire le plus clement des temps modernes de raturer la penalite barbare de Louis XI, de Richelieu et de Robespierre, et d'inscrire au front de la loi l'inviolabilite de la vie humaine. 1830 meritait de briser le couperet de 93. Nous l'avons espere un moment. En aout 1830, il y avait tant de generosite dans l'air, un tel esprit de douceur et de civilisation flottait dans les masses, on se sentait le coeur si bien epanoui par l'approche d'un bel avenir, qu'il nous sembla que la peine de mort etait abolie de droit, d'emblee, d'un consentement tacite et unanime, comme le reste des choses mauvaises qui nous avaient genes. Le peuple venait de faire un feu de joie des guenilles de l'ancien regime. Celle-la etait la guenille sanglante. Nous la crumes dans le tas. Nous la crumes brulee comme les autres. Et pendant quelques semaines, confiant et credule, nous eumes foi pour l'avenir a l'inviolabilite de la vie, comme a l'inviolabilite de la liberte. Et en effet deux mois s'etaient a peine ecoules qu'une tentative fut faite pour resoudre en realite legale l'utopie sublime de Cesar Bonesana. Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite, presque hypocrite, et faite dans un autre interet que l'interet general. Au mois d'octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours apres avoir ecarte par l'ordre du jour la proposition d'ensevelir Napoleon sous la colonne, la Chambre tout entiere se mit a pleurer et a bramer. La question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire quelques lignes plus bas a quelle occasion ; et alors il sembla que toutes ces entrailles de legislateurs etaient prises d'une subite et merveilleuse misericorde. Ce fut a qui parlerait, a qui gemirait, a qui leverait les mains au ciel. La peine de mort, grand Dieu ! quelle horreur ! Tel vieux procureur general, blanchi dans la robe rouge, qui avait mange toute sa vie le pain trempe de sang des requisitoires, se composa tout a coup un air piteux et attesta les dieux qu'il etait indigne de la guillotine. Pendant deux jours la tribune ne desemplit pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation, une myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande symphonie en ut, avec choeurs, executee par tout cet orchestre d'orateurs qui garnit les premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les grands jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n'y manqua. La chose fut on ne peut plus pathetique et pitoyable. La seance de nuit surtout fut tendre, paterne et dechirante comme un cinquieme acte de Lachaussee. Le bon public, qui n'y comprenait rien, avait les larmes aux yeux. [Note : Nous ne pretendons pas envelopper dans le meme dedain tout ce qui a ete dit a cette occasion a la Chambre. Il s'est bien prononce ca et la quelques belles et dignes paroles. Nous avons applaudi, comme tout le monde, au discours grave et simple de M. de Lafayette et, dans une autre nuance, a la remarquable improvisation de M. Villemain.] De quoi s'agissait-il donc ? d'abolir la peine de mort ? Oui et non. Voici le fait : Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces hommes qu'on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-etre on a echange quelques paroles polies ; quatre de ces hommes, dis-je, avaient tente, dans les hautes regions politiques, un de ces coups hardis que Bacon appelle crimes, et que Machiavel appelle entreprises. Or, crime ou entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de mort. Et les quatre malheureux etaient la, prisonniers, captifs de la loi, gardes par trois cents cocardes tricolores sous les belles ogives de Vincennes. Que faire et comment faire ? Vous comprenez qu'il est impossible d'envoyer a la Greve, dans une charrette, ignoblement lies avec de grosses cordes, dos a dos avec ce fonctionnaire qu'il ne faut pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et moi, quatre hommes du monde ? Encore s'il y avait une guillotine en acajou ! He ! il n'y a qu'a abolir la peine de mort ! Et la-dessus, la Chambre se met en besogne. Remarquez, messieurs, qu'hier encore vous traitiez cette abolition d'utopie, de theorie, de reve, de folie, de poesie. Remarquez que ce n'est pas la premiere fois qu'on cherche a appeler votre attention sur la charrette, sur les grosses cordes et sur l'horrible machine ecarlate, et qu'il est etrange que ce hideux attirail vous saute ainsi aux yeux tout a coup. Bah ! c'est bien de cela qu'il s'agit ! Ce n'est pas a cause de vous, peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais a cause de nous, deputes qui pouvons etre ministres. Nous ne voulons pas que la mecanique de Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant mieux si cela arrange tout le monde, mais nous n'avons songe qu'a nous. Ucalegon brule. Eteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau, biffons le code. Et c'est ainsi qu'un alliage d'egoisme altere et denature les plus belles combinaisons sociales. C'est la veine noire dans le marbre blanc ; elle circule partout, et apparait a tout moment a l'improviste sous le ciseau. Votre statue est a refaire. Certes, il n'est pas besoin que nous le declarions ici, nous ne sommes pas de ceux qui reclamaient les tetes des quatre ministres. Une fois ces infortunes arretes, la colere indignee que nous avait inspiree leur attentat s'est changee, chez nous comme chez tout le monde, en une profonde pitie. Nous avons songe aux prejuges d'education de quelques-uns d'entre eux, au cerveau peu developpe de leur chef, relaps fanatique et obstine des conspirations de 1804, blanchi avant l'age sous l'ombre humide des prisons d'Etat, aux necessites fatales de leur position commune, a l'impossibilite d'enrayer sur cette pente rapide ou la monarchie s'etait lancee elle-meme a toute bride le 8 aout 1829, a l'influence trop peu calculee par nous jusqu'alors de la personne royale, surtout a la dignite que l'un d'entre eux repandait comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux qui leur souhaitaient bien sincerement la vie sauve, et qui etaient prets a se devouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur echafaud eut ete dresse un jour en Greve, nous ne doutons pas, et si c'est une illusion nous voulons la conserver, nous ne doutons pas qu'il n'y eut eu une emeute pour le renverser, et celui qui ecrit ces lignes eut ete de cette sainte emeute. Car, il faut bien le dire aussi, dans les crises sociales, de tous les echafauds, l'echafaud politique est le plus abominable, le plus funeste, le plus veneneux, le plus necessaire a extirper. Cette espece de guillotine-la prend racine dans le pave, et en peu de temps repousse de bouture sur tous les points du sol. En temps de revolution, prenez garde a la premiere tete qui tombe. Elle met le peuple en appetit. Nous etions donc personnellement d'accord avec ceux qui voulaient epargner les quatre ministres, et d'accord de toutes manieres, par les raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement, nous eussions mieux aime que la Chambre choisit une autre occasion pour proposer l'abolition de la peine de mort. Si on l'avait proposee, cette souhaitable abolition, non a propos de quatre ministres tombes des Tuileries a Vincennes, mais a propos du premier voleur de grands chemins venu, a propos d'un de ces miserables que vous regardez a peine quand ils passent pres de vous dans la rue, auxquels vous ne parlez pas, dont vous evitez instinctivement le coudoiement poudreux ; malheureux dont l'enfance deguenillee a couru pieds nus dans la boue des carrefours, grelottant l'hiver au rebord des quais, se chauffant au soupirail des cuisines de M. Vefour chez qui vous dinez, deterrant ca et la une croute de pain dans un tas d'ordures et l'essuyant avant de la manger, grattant tout le jour le ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n'ayant d'autre amusement que le spectacle gratis de la fete du roi et les executions en Greve, cet autre spectacle gratis ; pauvres diables, que la faim pousse au vol, et le vol au reste ; enfants desherites d'une societe maratre, que la maison de force prend a douze ans, le bagne a dix-huit, l'echafaud a quarante ; infortunes qu'avec une ecole et un atelier vous auriez pu rendre bons, moraux, utiles, et dont vous ne savez que faire, les versant, comme un fardeau inutile, tantot dans la rouge fourmiliere de Toulon, tantot dans le muet enclos de Clamart, leur retranchant la vie apres leur avoir ote la liberte ; si c'eut ete a propos d'un de ces hommes que vous eussiez propose d'abolir la peine de mort, oh ! alors, votre seance eut ete vraiment digne, grande, sainte, majestueuse, venerable. Depuis les augustes peres de Trente invitant les heretiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per viscera Dei, parce qu'on espere leur conversion, quoniam sancta synodus sperat hoereticorum conversionem, jamais assemblee d'hommes n'aurait presente au monde spectacle plus sublime, plus illustre et plus misericordieux. Il a toujours appartenu a ceux qui sont vraiment forts et vraiment grands d'avoir souci du faible et du petit. Un conseil de brahmanes serait beau prenant en main la cause du paria. Et ici, la cause du paria, c'etait la cause du peuple. En abolissant la peine de mort, a cause de lui et sans attendre que vous fussiez interesses dans la question, vous faisiez plus qu'une oeuvre politique, vous faisiez une oeuvre sociale. Tandis que vous n'avez pas meme fait une oeuvre politique en essayant de l'abolir, non pour l'abolir, mais pour sauver quatre malheureux ministres pris la main dans le sac des coups d'Etat ! Qu'est-il arrive ? c'est que, comme vous n'etiez pas sinceres, on a ete defiant. Quand le peuple a vu qu'on voulait lui donner le change, il s'est fache contre toute la question en masse, et, chose remarquable ! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont il supporte pourtant tout le poids. C'est votre maladresse qui l'a amene la. En abordant la question de biais et sans franchise, vous l'avez compromise pour longtemps. Vous jouiez une comedie. On l'a sifflee. Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bonte de la prendre au serieux. Immediatement apres la fameuse seance, ordre avait ete donne aux procureurs generaux, par un garde des sceaux honnete homme, de suspendre indefiniment toutes executions capitales. C'etait en apparence un grand pas. Les adversaires de la peine de mort respirerent. Mais leur illusion fut de courte duree. Le proces des ministres fut mene a fin. Je ne sais quel arret fut rendu. Les quatre vies furent epargnees. Ham fut choisi comme juste milieu entre la mort et la liberte. Ces divers arrangements une fois faits, toute peur s'evanouit dans l'esprit des hommes d'Etat dirigeants, et, avec la peur, l'humanite s'en alla. Il ne fut plus question d'abolir le supplice capital ; et une fois qu'on n'eut plus besoin d'elle, l'utopie redevint utopie, la theorie, theorie, la poesie, poesie ! Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques malheureux condamnes vulgaires qui se promenaient dans les preaux depuis cinq ou six mois, respirant l'air, tranquilles desormais, surs de vivre, prenant leur sursis pour leur grace. Mais attendez. Le bourreau, a vrai dire, avait eu grand'peur. Le jour ou il avait entendu nos faiseurs de lois parler humanite, philanthropie, progres, il s'etait cru perdu. Il s'etait cache, le miserable, il s'etait blotti sous sa guillotine, mal a l'aise au soleil de juillet comme un oiseau de nuit en plein jour, tachant de se faire oublier, se bouchant les oreilles et n'osant souffler. On ne le voyait plus depuis six mois. Il ne donnait plus signe de vie. Peu a peu cependant il s'etait rassure dans ses tenebres. Il avait ecoute du cote des Chambres et n'avait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces grands mots sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires declamatoires du Traite des Delits et des Peines. On s'occupait de toute autre chose, de quelque grave interet social, d'un chemin vicinal, d'une subvention pour l'Opera-Comique, ou d'une saignee de cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents millions. Personne ne songeait plus a lui, coupe-tete. Ce que voyant, l'homme se tranquillise, il met sa tete hors de son trou, et regarde de tous cotes ; il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus quelle souris de La Fontaine, puis il se hasarde a sortir tout a fait de dessous son echafaudage, puis il saute dessus, le raccommode, le restaure, le fourbit, le caresse, le fait jouer, le fait reluire, se remet a suifer la vieille mecanique rouillee que l'oisivete detraquait ; tout a coup il se retourne, saisit au hasard par les cheveux dans la premiere prison venue un de ces infortunes qui comptaient sur la vie, le tire a lui, le depouille, l'attache, le boucle, et voila les executions qui recommencent. Tout cela est affreux, mais c'est de l'histoire. Oui, il y a eu un sursis de six mois accorde a de malheureux captifs, dont on a gratuitement aggrave la peine de cette facon en les faisant reprendre a la vie ; puis, sans raison, sans necessite, sans trop savoir pourquoi, pour le plaisir, on a un beau matin revoque le sursis et l'on a remis froidement toutes ces creatures humaines en coupe reglee. Eh ! mon Dieu ! je vous le demande, qu'est-ce que cela nous faisait a tous que ces hommes vecussent ? Est-ce qu'il n'y a pas en France assez d'air a respirer pour tout le monde ? Pour qu'un jour un miserable commis de la chancellerie, a qui cela etait egal, se soit leve de sa chaise en disant : -- Allons ! personne ne songe plus a l'abolition de la peine de mort. Il est temps de se remettre a guillotiner ! -- il faut qu'il se soit passe dans le coeur de cet homme-la quelque chose de bien monstrueux. Du reste, disons-le, jamais les executions n'ont ete accompagnees de circonstances plus atroces que depuis cette revocation du sursis de juillet, jamais l'anecdote de la Greve n'a ete plus revoltante et n'a mieux prouve l'execration de la peine de mort. Ce redoublement d'horreur est le juste chatiment des hommes qui ont remis le code du sang en vigueur. Qu'ils soient punis par leur oeuvre. C'est bien fait. Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines executions ont eu d'epouvantable et d'impie. Il faut donner mal aux nerfs aux femmes des procureurs du roi. Une femme, c'est quelquefois une conscience. Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous n'avons pas bien presents a l'esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamne, mais nous les retrouverons si l'on conteste le fait, et nous croyons que c'est a Pamiers ; vers la fin de septembre donc, on vient trouver un homme dans sa prison, ou il jouait tranquillement aux cartes : on lui signifie qu'il faut mourir dans deux heures, ce qui le fait trembler de tous ses membres, car, depuis six mois qu'on l'oubliait, il ne comptait plus sur la mort ; on le rase, on le tond, on le garrotte, on le confesse ; puis on le brouette entre quatre gendarmes, et a travers la foule, au lieu de l'execution. Jusqu'ici rien que de simple. C'est comme cela que cela se fait. Arrive a l'echafaud, le bourreau le prend au pretre, l'emporte, le ficelle sur la bascule, l'enfourne, je me sers ici du mot d'argot, puis il lache le couperet. Le lourd triangle de fer se detache avec peine, tombe en cahotant dans ses rainures, et, voici l'horrible qui commence, entaille l'homme sans le tuer. L'homme pousse un cri affreux. Le bourreau, deconcerte, releve le couperet et le laisse retomber. Le couperet mord le cou du patient une seconde fois, mais ne le tranche pas. Le patient hurle, la foule aussi. Le bourreau rehisse encore le couperet, esperant mieux du troisieme coup. Point. Le troisieme coup fait jaillir un troisieme ruisseau de sang de la nuque du condamne, mais ne fait pas tomber la tete. Abregeons. Le couteau remonta et retomba cinq fois, cinq fois il entama le condamne, cinq fois le condamne hurla sous le coup et secoua sa tete vivante en criant grace ! Le peuple indigne prit des pierres et se mit dans sa justice a lapider le miserable bourreau. Le bourreau s'enfuit sous la guillotine et s'y tapit derriere les chevaux des gendarmes. Mais vous n'etes pas au bout. Le supplicie, se voyant seul sur l'echafaud, s'etait redresse sur la planche, et la, debout, effroyable, ruisselant de sang, soutenant sa tete a demi coupee qui pendait sur son epaule, il demandait avec de faibles cris qu'on vint le detacher. La foule, pleine de pitie, etait sur le point de forcer les gendarmes et de venir a l'aide du malheureux qui avait subi cinq fois son arret de mort. C'est en ce moment-la qu'un valet du bourreau, jeune homme de vingt ans monte sur l'echafaud, dit au patient de se tourner pour qu'il le delie, et, profitant de la posture du mourant qui se livrait a lui sans defiance, saute sur son dos et se met a lui couper peniblement ce qui lui restait de cou avec je ne sais quel couteau de boucher. Cela s'est fait. Cela s'est vu. Oui. Aux termes de la loi, un juge a du assister a cette execution. D'un signe il pouvait tout arreter. Que faisait-il donc au fond de sa voiture, cet homme pendant qu'on massacrait un homme ? Que faisait ce punisseur d'assassins, pendant qu'on assassinait en plein jour, sous ses yeux, sous le souffle de ses chevaux, sous la vitre de sa portiere ? Et le juge n'a pas ete mis en jugement ! et le bourreau n'a pas ete mis en jugement ! Et aucun tribunal ne s'est enquis de cette monstrueuse extermination de toutes les lois sur la personne sacree d'une creature de Dieu ! Au dix-septieme siecle, a l'epoque de barbarie du code criminel, sous Richelieu, sous Christophe Fouquet, quand M. de Chalais fut mis a mort devant le Bouffay de Nantes par un soldat maladroit qui, au lieu d'un coup d'epee, lui donna trente-quatre coups [Note : La Porte dit vingt-deux, mais Aubery dit trente-quatre. M. de Chalais cria jusqu'au vingtieme.] d'une doloire de tonnelier, du moins cela parut-il irregulier au parlement de Paris : il y eut enquete et proces, et si Richelieu ne fut pas puni, si Christophe Fouquet ne fut pas puni, le soldat le fut. Injustice sans doute, mais au fond de laquelle il y avait de la justice. Ici, rien. La chose a eu lieu apres juillet, dans un temps de douces moeurs et de progres, un an apres la celebre lamentation de la Chambre sur la peine de mort. Eh bien ! le fait a passe absolument inapercu. Les journaux de Paris l'ont publie comme une anecdote. Personne n'a ete inquiete. On a su seulement que la guillotine avait ete disloquee expres par quelqu'un qui voulait nuire a l'executeur des hautes oeuvres. C'etait un valet du bourreau, chasse par son maitre, qui, pour se venger, lui avait fait cette malice. Ce n'etait qu'une espieglerie. Continuons. A Dijon, il y a trois mois, on a mene au supplice une femme. (Une femme !) Cette fois encore, le couteau du docteur Guillotin a mal fait son service. La tete n'a pas ete tout a fait coupee. Alors les valets de l'executeur se sont atteles aux pieds de la femme, et a travers les hurlements de la malheureuse, et a force de tiraillements et de soubresauts, ils lui ont separe la tete du corps par arrachement. A Paris, nous revenons au temps des executions secretes. Comme on n'ose plus decapiter en Greve depuis juillet, comme on a peur, comme on est lache, voici ce qu'on fait. On a pris dernierement a Bicetre un homme, un condamne a mort, un nomme Desandrieux, je crois ; on l'a mis dans une espece de panier traine sur deux roues, clos de toutes parts, cadenasse et verrouille ; puis, un gendarme en tete, un gendarme en queue, a petit bruit et sans foule, on a ete deposer le paquet a la barriere deserte de Saint-Jacques. Arrives la, il etait huit heures du matin, a peine jour, il y avait une guillotine toute fraiche dressee et pour public quelque douzaine de petits garcons groupes sur les tas de pierres voisins autour de la machine inattendue ; vite, on a tire l'homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer, furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamote sa tete. Cela s'appelle un acte public et solennel de haute justice. Infame derision ! Comment donc les gens du roi comprennent-ils le mot civilisation ? Ou en sommes-nous ? La justice ravalee aux stratagemes et aux supercheries ! la loi aux expedients ! monstrueux ! C'est donc une chose bien redoutable qu'un condamne a mort, pour que la societe le prenne en traitre de cette facon ! Soyons juste pourtant, l'execution n'a pas ete tout a fait secrete. Le matin on a crie et vendu comme de coutume l'arret de mort dans les carrefours de Paris. Il parait qu'il y a des gens qui vivent de cette vente. Vous entendez ? du crime d'un infortune, de son chatiment, de ses tortures, de son agonie, on fait une denree, un papier qu'on vend un sou. Concevez-vous rien de plus hideux que ce sou, vert de grise dans le sang ? Qui est-ce donc qui le ramasse ? Voila assez de faits. En voila trop. Est-ce que tout cela n'est pas horrible ? Qu'avez-vous a alleguer pour la peine de mort ? Nous faisons cette question serieusement : nous la faisons pour qu'on y reponde : nous la faisons aux criminalistes, et non aux lettres bavards. Nous savons qu'il y a des gens qui prennent l'excellence de la peine de mort pour texte a paradoxe comme tout autre theme. Il y en a d'autres qui n'aiment la peine de mort que parce qu'ils haissent tel ou tel qui l'attaque. C'est pour eux une question quasi litteraire, une question de personnes, une question de noms propres. Ceux-la sont les envieux, qui ne font pas plus faute aux bons jurisconsultes qu'aux grands artistes. Les Joseph Grippa ne manquent pas plus aux Filangieri que les Torregiani aux Michel-Ange et les Scudery aux Corneille. Ce n'est pas a eux que nous nous adressons, mais aux hommes de loi proprement dits, aux dialecticiens, aux raisonneurs, a ceux qui aiment la peine de mort pour la peine de mort, pour sa beaute, pour sa bonte, pour sa grace. Voyons, qu'ils donnent leurs raisons. Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort necessaire. D'abord, -- parce qu'il importe de retrancher de la communaute sociale un membre qui lui a deja nui et qui pourrait lui nuire encore. -- S'il ne s'agissait que de cela, la prison perpetuelle suffirait. A quoi bon la mort ? Vous objectez qu'on peut s'echapper d'une prison ? faites mieux votre ronde. Si vous ne croyez pas a la solidite des barreaux de fer, comment osez-vous avoir des menageries ? Pas de bourreau ou le geolier suffit. Mais, reprend-on, -- il faut que la societe se venge, que la societe punisse. -- Ni l'un, ni l'autre. Se venger est de l'individu, punir est de Dieu. La societe est entre deux. Le chatiment est au-dessus d'elle, la vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied. Elle ne doit pas "punir pour se venger" ; elle doit corriger pour ameliorer. Transformez de cette facon la formule des criminalistes, nous la comprenons et nous y adherons. Reste la troisieme et derniere raison, la theorie de l'exemple. -- Il faut faire des exemples ! il faut epouvanter par le spectacle du sort reserve aux criminels ceux qui seraient tentes de les imiter ! Voila bien a peu pres textuellement la phrase eternelle dont tous les requisitoires des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins sonores. Eh bien ! nous nions d'abord qu'il y ait exemple. Nous nions que le spectacle des supplices produise l'effet qu'on en attend. Loin d'edifier le peuple, il le demoralise, et ruine en lui toute sensibilite, partant toute vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu'il est le plus recent. Au moment ou nous ecrivons, il n'a que dix jours de date. Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. A Saint-Pol, immediatement apres l'execution d'un incendiaire nomme Louis Camus, une troupe de masques est venue danser autour de l'echafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le mardi gras vous rit au nez. Que si, malgre l'experience, vous tenez a votre theorie routiniere de l'exemple, alors rendez-nous le seizieme siecle, soyez vraiment formidables, rendez-nous la variete des supplices, rendez-nous Farinacci, rendez-nous les tourmenteurs-jures, rendez-nous le gibet, la roue, le bucher, l'estrapade, l'essorillement, l'ecartelement, la fosse a enfouir vif, la cuve a bouillir vif ; rendez-nous, dans tous les carrefours de Paris, comme une boutique de plus ouverte parmi les autres, le hideux etal du bourreau, sans cesse garni de chair fraiche. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de pierre, ses brutes assises, ses caves a ossements, ses poutres, ses crocs, ses chaines, ses brochettes de squelettes, son eminence de platre tachetee de corbeaux, ses potences succursales, et l'odeur du cadavre que par le vent du nord-est il repand a larges bouffees sur tout le faubourg du Temple. Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce gigantesque appentis du bourreau de Paris. A la bonne heure ! Voila de l'exemple en grand. Voila de la peine de mort bien comprise. Voila un systeme de supplices qui a quelque proportion. Voila qui est horrible, mais qui est terrible. Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de commerce, on prend un contrebandier sur la cote de Douvres, on le pend pour l'exemple, pour l'exemple on le laisse accroche au gibet ; mais, comme les intemperies de l'air pourraient deteriorer le cadavre, on l'enveloppe soigneusement d'une toile enduite de goudron, afin d'avoir a le renouveler moins souvent. O terre d'economie ! goudronner les pendus ! Cela pourtant a encore quelque logique. C'est la facon la plus humaine de comprendre la theorie de l'exemple. Mais vous, est-ce bien serieusement que vous croyez faire un exemple quand vous egorgillez miserablement un pauvre homme dans le recoin le plus desert des boulevards exterieurs ? En Greve, en plein jour, passe encore ; mais a la barriere Saint-Jacques ! mais a huit heures du matin ! Qui est-ce qui passe la ? Qui est-ce qui va la ? Qui est-ce qui sait que vous tuez un homme la ? Qui est-ce qui se doute que vous faites un exemple la ? Un exemple pour qui ? Pour les arbres du boulevard, apparemment. Ne voyez-vous donc pas que vos executions publiques se font en tapinois ? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? Que vous avez peur et honte de votre oeuvre ? Que vous balbutiez ridiculement votre discite justitiam moniti ? Qu'au fond vous etes ebranles, interdits, inquiets, peu certains d'avoir raison, gagnes par le doute general, coupant des tetes par routine et sans trop savoir ce que vous faites ? Ne sentez-vous pas au fond du coeur que vous avez tout au moins perdu le sentiment moral et social de la mission de sang que vos predecesseurs, les vieux parlementaires, accomplissaient avec une conscience si tranquille ? La nuit, ne retournez-vous pas plus souvent qu'eux la tete sur votre oreiller ? D'autres avant vous ont ordonne des executions capitales, mais ils s'estimaient dans le droit, dans le juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge ; Elie de Thorrette se croyait un juge ; Laubardemont, La Reynie et Laffemas eux-memes se croyaient des juges ; vous, dans votre for interieur, vous n'etes pas bien surs de ne pas etre des assassins ! Vous quittez la Greve pour la barriere Saint-Jacques, la foule pour la solitude, le jour pour le crepuscule. Vous ne faites plus fermement ce que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je ! Toutes les raisons pour la peine de mort, les voila donc demolies. Voila tous les syllogismes de parquets mis a neant. Tous ces copeaux de requisitoires, les voila balayes et reduits en cendres. Le moindre attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements. Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des tetes, a nous jures, a nous hommes, en nous adjurant d'une voix caressante au nom de la societe a proteger, de la vindicte publique a assurer, des exemples a faire. Rhetorique, ampoule, et neant que tout cela ! un coup d'epingle dans ces hyperboles, et vous les desenflez. Au fond de ce doucereux verbiage, vous ne trouvez que durete de coeur, cruaute, barbarie, envie de prouver son zele, necessite de gagner ses honoraires. Taisez-vous, mandarins ! Sous la patte de velours du juge on sent les ongles du bourreau. Il est difficile de songer de sang-froid a ce que c'est qu'un procureur royal criminel. C'est un homme qui gagne sa vie a envoyer les autres a l'echafaud. C'est le pourvoyeur titulaire des places de Greve. Du reste, c'est un monsieur qui a des pretentions au style et aux lettres, qui est beau parleur ou croit l'etre, qui recite au besoin un vers latin ou deux avant de conclure a la mort, qui cherche a faire de l'effet, qui interesse son amour-propre, o misere ! la ou d'autres ont leur vie engagee, qui a ses modeles a lui, ses types desesperants a atteindre, ses classiques, son Bellart, son Marchangy, comme tel poete a Racine et tel autre Boileau. Dans le debat, il tire du cote de la guillotine, c'est son role, c'est son etat. Son requisitoire, c'est son oeuvre litteraire, il le fleurit de metaphores, il le parfume de citations, il faut que cela soit beau a l'audience, que cela plaise aux dames. Il a son bagage de lieux communs encore tres neufs pour la province, ses elegances d'elocution, ses recherches, ses raffinements d'ecrivain. Il hait le mot propre presque autant que nos poetes tragiques de l'ecole de Delille. N'ayez pas peur qu'il appelle les choses par leur nom. Fi donc ! Il a pour toute idee dont la nudite vous revolterait des deguisements complets d'epithetes et d'adjectifs. Il rend M. Samson presentable. Il gaze le couperet. Il estompe la bascule. Il entortille le panier rouge dans une periphrase. On ne sait plus ce que c'est. C'est douceatre et decent. Vous le representez-vous, la nuit, dans son cabinet, elaborant a loisir et de son mieux cette harangue qui fera dresser un echafaud dans six semaines ? Le voyez-vous suant sang et eau pour emboiter la tete d'un accuse dans le plus fatal article du code ? Le voyez-vous scier avec une loi mal faite le cou d'un miserable ? Remarquez-vous comme il fait infuser dans un gachis de tropes et de synecdoches deux ou trois textes veneneux pour en exprimer et en extraire a grand-peine la mort d'un homme ? N'est-il pas vrai que, tandis qu'il ecrit, sous sa table, dans l'ombre, il a probablement le bourreau accroupi a ses pieds, et qu'il arrete de temps en temps sa plume pour lui dire, comme le maitre a son chien : -- Paix la ! paix la ! tu vas avoir ton os ! Du reste, dans la vie privee, cet homme du roi peut etre un honnete homme, bon pere, bon fils, bon mari, bon ami, comme disent toutes les epitaphes du Pere-Lachaise. Esperons que le jour est prochain ou la loi abolira ces fonctions funebres. L'air seul de notre civilisation doit dans un temps donne user la peine de mort. On est parfois tente de croire que les defenseurs de la peine de mort n'ont pas bien reflechi a ce que c'est. Mais pesez donc un peu a la balance de quelque crime que ce soit ce droit exorbitant que la societe s'arroge d'oter ce qu'elle n'a pas donne, cette peine, la plus irreparable des peines irreparables ! De deux choses l'une : Ou l'homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans adherents dans ce monde. Et dans ce cas, il n'a recu ni education, ni instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son coeur ; et alors de quel droit tuez-vous ce miserable orphelin ? Vous le punissez de ce que son enfance a rampe sur le sol sans tige et sans tuteur ! Vous lui imputez a forfait l'isolement ou vous l'avez laisse ! De son malheur vous faites son crime ! Personne ne lui a appris a savoir ce qu'il faisait. Cet homme ignore. Sa faute est a sa destinee, non a lui. Vous frappez un innocent. Ou cet homme a une famille ; et alors croyez-vous que le coup dont vous l'egorgez ne blesse que lui seul ? que son pere, que sa mere, que ses enfants, n'en saigneront pas ? Non. En le tuant, vous decapitez toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents. Gauche et aveugle penalite, qui, de quelque cote qu'elle se tourne, frappe l'innocent ! Cet homme, ce coupable qui a une famille, sequestrez-le. Dans sa prison, il pourra travailler encore pour les siens. Mais comment les fera-t-il vivre du fond de son tombeau ? Et songez-vous sans frissonner a ce que deviendront ces petits garcons, ces petites filles, auxquelles vous otez leur pere, c'est-a-dire leur pain ? Est-ce que vous comptez sur cette famille pour approvisionner dans quinze ans, eux le bagne, elles le musico ? Oh ! les pauvres innocents ! Aux colonies, quand un arret de mort tue un esclave, il y a mille francs d'indemnite pour le proprietaire de l'homme. Quoi ! vous dedommagez le maitre, et vous n'indemnisez pas la famille ! Ici aussi ne prenez-vous pas un homme a ceux qui le possedent ? N'est-il pas, a un titre bien autrement sacre que l'esclave vis-a-vis du maitre, la propriete de son pere, le bien de sa femme, la chose de ses enfants ? Nous avons deja convaincu votre loi d'assassinat. La voici convaincue de vol. Autre chose encore. L'ame de cet homme, y songez-vous ? Savez-vous dans quel etat elle se trouve ? Osez-vous bien l'expedier si lestement ? Autrefois du moins, quelque foi circulait dans le peuple ; au moment supreme, le souffle religieux qui etait dans l'air pouvait amollir le plus endurci ; un patient etait en meme temps un penitent ; la religion lui ouvrait un monde au moment ou la societe lui en fermait un autre ; toute ame avait conscience de Dieu ; l'echafaud n'etait qu'une frontiere du ciel. Mais quelle esperance mettez-vous sur l'echafaud maintenant que la grosse foule ne croit plus ? maintenant que toutes les religions sont attaquees du dry-rot, comme ces vieux vaisseaux qui pourrissent dans nos ports, et qui jadis peut-etre ont decouvert des mondes ? maintenant que les petits enfants se moquent de Dieu ? De quel droit lancez-vous dans quelque chose dont vous doutez vous-memes les ames obscures de vos condamnes, ces ames telles que Voltaire et M. Pigault-Lebrun les ont faites ? Vous les livrez a votre aumonier de prison, excellent vieillard sans doute ; mais croit-il et fait-il croire ? Ne grossoie-t-il pas comme une corvee son oeuvre sublime ? Est-ce que vous le prenez pour un pretre, ce bonhomme qui coudoie le bourreau dans la charrette ? Un ecrivain plein d'ame et de talent l'a dit avant nous : C'est une horrible chose de conserver le bourreau apres avoir ote le confesseur ! Ce ne sont la, sans doute, que des "raisons sentimentales", comme disent quelques dedaigneux qui ne prennent leur logique que dans leur tete. A nos yeux, ce sont les meilleures. Nous preferons souvent les raisons du sentiment aux raisons de la raison. D'ailleurs les deux series se tiennent toujours, ne l'oublions pas. Le Traite des Delits est greffe sur l'Esprit des Lois. Montesquieu a engendre Beccaria. La raison est pour nous, le sentiment est pour nous, l'experience est aussi pour nous. Dans les etats modeles, ou la peine de mort est abolie, la masse des crimes capitaux suit d'annee en annee une baisse progressive. Pesez ceci. Nous ne demandons cependant pas pour le moment une brusque et complete abolition de la peine de mort, comme celle ou s'etait si etourdiment engagee la Chambre des deputes. Nous desirons, au contraire, tous les essais, toutes les precautions, tous les tatonnements de la prudence. D'ailleurs, nous ne voulons pas seulement l'abolition de la peine de mort, nous voulons un remaniement complet de la penalite sous toutes ses formes, du haut en bas, depuis le verrou jusqu'au couperet, et le temps est un des ingredients qui doivent entrer dans une pareille oeuvre pour qu'elle soit bien faite. Nous comptons developper ailleurs, sur cette matiere, le systeme d'idees que nous croyons applicable. Mais, independamment des abolitions partielles pour le cas de fausse monnaie, d'incendie, de vols qualifies, etc., nous demandons que des a present, dans toutes les affaires capitales, le president soit tenu de poser au jury cette question : L'accuse a-t-il agi par passion ou par interet ? et que, dans le cas ou le jury repondrait : L'accuse a agi par passion, il n'y ait pas condamnation a mort. Ceci nous epargnerait du moins quelques executions revoltantes. Ulbach et Debacker seraient sauves. On ne guillotinerait plus Othello. Au reste, qu'on ne s'y trompe pas, cette question de la peine de mort murit tous les jours. Avant peu, la societe entiere la resoudra comme nous. Que les criminalistes les plus entetes y fassent attention, depuis un siecle la peine de mort va s'amoindrissant. Elle se fait presque douce. Signe de decrepitude. Signe de faiblesse. Signe de mort prochaine. La torture a disparu. La roue a disparu. La potence a disparu. Chose etrange ! la guillotine elle-meme est un progres. M. Guillotin etait un philanthrope. Oui, l'horrible Themis dentue et vorace de Farinace et de Vouglans, de Delancre et d'Isaac Loisel, de d'Oppede et de Machault, deperit. Elle maigrit. Elle se meurt. Voila deja la Greve qui n'en veut plus. La Greve se rehabilite. La vieille buveuse de sang s'est bien conduite en juillet. Elle veut mener desormais meilleure vie et rester digne de sa derniere belle action. Elle qui s'etait prostituee depuis trois siecles a tous les echafauds, la pudeur la prend. Elle a honte de son ancien metier. Elle veut perdre son vilain nom. Elle repudie le bourreau. Elle lave son pave. A l'heure qu'il est, la peine de mort est deja hors de Paris. Or, disons-le bien ici, sortir de Paris c'est sortir de la civilisation. Tous les symptomes sont pour nous. Il semble aussi qu'elle se rebute et qu'elle rechigne, cette hideuse machine, ou plutot ce monstre fait de bois et de fer qui est a Guillotin ce que Galatee est a Pygmalion. Vues d'un certain cote, les effroyables executions que nous avons detaillees plus haut sont d'excellents signes. La guillotine hesite. Elle en est a manquer son coup. Tout le vieil echafaudage de la peine de mort se detraque. L'infame machine partira de France, nous y comptons, et, s'il plait a Dieu, elle partira en boitant, car nous tacherons de lui porter de rudes coups. Qu'elle aille demander l'hospitalite ailleurs, a quelque peuple barbare, non a la Turquie, qui se civilise, non aux sauvages, qui ne voudraient pas d'elle [Le "parlement" d'Otahiti vient d'abolir la peine de mort.] ; mais qu'elle descende quelques echelons encore de l'echelle de la civilisation, qu'elle aille en Espagne ou en Russie. L'edifice social du passe reposait sur trois colonnes, le pretre, le roi, le bourreau. Il y a deja longtemps qu'une voix a dit : Les dieux s'en vont ! Dernierement une autre voix s'est elevee et a crie : Les rois s'en vont ! Il est temps maintenant qu'une troisieme voix s'eleve et dise : Le bourreau s'en va ! Ainsi l'ancienne societe sera tombee pierre a pierre ; ainsi la providence aura complete l'ecroulement du passe. A ceux qui ont regrette les dieux, on a pu dire : Dieu reste. A ceux qui regrettent les rois, on peut dire : la patrie reste. A ceux qui regretteraient le bourreau, on n'a rien a dire. Et l'ordre ne disparaitra pas avec le bourreau ; ne le croyez point. La voute de la societe future ne croulera pas pour n'avoir point cette clef hideuse. La civilisation n'est autre chose qu'une serie de transformations successives. A quoi donc allez-vous assister ? a la transformation de la penalite. La douce loi du Christ penetrera enfin le code et rayonnera a travers. On regardera le crime comme une maladie, et cette maladie aura ses medecins qui remplaceront vos juges, ses hopitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberte et la sante se ressembleront. On versera le baume et l'huile ou l'on appliquait le fer et le feu. On traitera par la charite ce mal qu'on traitait par la colere. Ce sera simple et sublime. La croix substituee au gibet. Voila tout. 15 mars 1832. UNE COMEDIE A PROPOS D'UNE TRAGEDIE [Note : Nous avons cru devoir reimprimer ici l'espece de preface en dialogue qu'on va lire, et qui accompagnait la quatrieme edition du Dernier Jour d'un condamne. Il faut se rappeler, en la lisant, au milieu de quelles objections politiques, morales et litteraires les premieres editions de ce livre furent publiees. (Edition de 1832).] PERSONNAGES : MADAME DE BLINVAL. LE CHEVALIER. ERGASTE. UN POETE ELEGIAQUE. UN PHILOSOPHE. UN GROS MONSIEUR. UN MONSIEUR MAIGRE. DES FEMMES. UN LAQUAIS. Un salon. UN POETE ELEGIAQUE, lisant. [...] Le lendemain, des pas traversaient la foret, Un chien le long du fleuve en aboyant errait ; Et quand la bachelette en larmes Revint s'asseoir, le coeur rempli d'alarmes, Sur la tant vieille tour de l'antique chatel, Elle entendit les flots gemir, la triste Isaure, Mais plus n'entendit la mandore Du gentil menestrel ! TOUT L'AUDITOIRE. Bravo ! charmant ! ravissant ! On bat des mains. MADAME DE BLINVAL. Il y a dans cette fin un mystere indefinissable qui tire les larmes des yeux. LE POETE ELEGIAQUE, modestement. La catastrophe est voilee. LE CHEVALIER, hochant la tete. Mandore, menestrel, c'est du romantique, ca ! LE POETE ELEGIAQUE. Oui, monsieur, mais du romantique raisonnable, du vrai romantique. Que voulez-vous ? Il faut bien faire quelques concessions. LE CHEVALIER. Des concessions ! des concessions ! c'est comme cela qu'on perd le gout. Je donnerais tous les vers romantiques seulement pour ce quatrain : De par le Pinde et par Cythere, Gentil-Bernard est averti Que l'Art d'Aimer doit samedi Venir souper chez l'Art de Plaire. Voila la vraie poesie ! L'Art d'Aimer qui soupe samedi chez l'Art de Plaire ! a la bonne heure ! Mais aujourd'hui c'est la mandore, le menestrel. On ne fait plus de poesies fugitives. Si j'etais poete, je ferais des poesies fugitives : mais je ne suis pas poete, moi. LE POETE ELEGIAQUE. Cependant, les elegies... LE CHEVALIER. Poesies fugitives, monsieur. (Bas a Mme de Blinval) Et puis, chatel n'est pas francais ; on dit castel. QUELQU'UN, au poete elegiaque. Une observation, monsieur. Vous dites l'antique chatel, pourquoi pas le gothique ! LE POETE ELEGIAQUE. Gothique ne se dit pas en vers. LE QUELQU'UN. Ah ! c'est different. LE POETE ELEGIAQUE, poursuivant. Voyez-vous bien, monsieur, il faut se borner. Je ne suis pas de ceux qui veulent desorganiser le vers francais, et nous ramener a l'epoque des Ronsard et des Brebeuf. Je suis romantique, mais modere. C'est comme pour les emotions. Je les veux douces, reveuses, melancoliques, mais jamais de sang, jamais d'horreurs. Voiler les catastrophes. Je sais qu'il y a des gens, des fous, des imaginations en delire qui... Tenez, mesdames, avez-vous lu le nouveau roman ? LES DAMES. Quel roman ? LE POETE ELEGIAQUE. Le Dernier Jour... UN GROS MONSIEUR. Assez, monsieur ! je sais ce que vous voulez dire. Le titre seul me fait mal aux nerfs. MADAME DE BLINVAL. Et a moi aussi. C'est un livre affreux. Je l'ai la. LES DAMES. Voyons, voyons. On se passe le livre de main en main. QUELQU'UN, lisant. Le Dernier jour d'un... LE GROS MONSIEUR. Grace, madame ! MADAME DE BLINVAL. En effet, c'est un livre abominable, un livre qui donne le cauchemar, un livre qui rend malade. UNE FEMME, bas. Il faudra que je lise cela. LE GROS MONSIEUR. Il faut convenir que les moeurs vont se depravant de jour en jour. Mon Dieu, l'horrible idee ! developper, creuser, analyser, l'une apres l'autre et sans en passer une seule, toutes les souffrances physiques, toutes les tortures morales que doit eprouver un homme condamne a mort, le jour de l'execution ! Cela n'est-il pas atroce ? Comprenez-vous, mesdames, qu'il se soit trouve un ecrivain pour cette idee, et un public pour cet ecrivain ? LE CHEVALIER. Voila en effet qui est souverainement impertinent. MADAME DE BLINVAL. Qu'est-ce que c'est que l'auteur ? LE GROS MONSIEUR. Il n'y avait pas de nom a la premiere edition. LE POETE ELEGIAQUE. C'est le meme qui a deja fait deux autres romans... ma foi, j'ai oublie les titres. Le premier commence a la Morgue et finit a la Greve. A chaque chapitre, il y a un ogre qui mange un enfant. LE GROS MONSIEUR. Vous avez lu cela, monsieur ? LE POETE ELEGIAQUE. Oui, monsieur : la scene se passe en Islande. LE GROS MONSIEUR. En Islande, c'est epouvantable ! LE POETE ELEGIAQUE. Il a fait en outre des odes, des ballades, je ne sais quoi, ou il y a des monstres qui ont des corps bleus. LE CHEVALIER, riant. Corbleu ! cela doit faire un furieux vers. LE POETE ELEGIAQUE. Il a publie aussi un drame, -- on appelle cela un drame, -- ou l'on trouve ce beau vers : Demain vingt-cinq juin mil six cent cinquante sept. QUELQU'UN Ah, ce vers ! LE POETE ELEGIAQUE. Cela peut s'ecrire en chiffres, voyez-vous, mesdames : Demain, 25 juin 1657. Il rit. On rit. LE CHEVALIER. C'est une chose particuliere que la poesie d'a present. LE GROS MONSIEUR. Ah ca ! il ne sait pas versifier, cet homme-la ! Comment donc s'appelle-t-il deja ? LE POETE ELEGIAQUE. Il a un nom aussi difficile a retenir qu'a prononcer. Il y a du goth, du visigoth, de l'ostrogoth dedans. Il rit. MADAME DE BLINVAL. C'est un vilain homme. LE GROS MONSIEUR. Un abominable homme. UNE JEUNE FEMME. Quelqu'un qui le connait m'a dit... LE GROS MONSIEUR. Vous connaissez quelqu'un qui le connait ? LA JEUNE FEMME. Oui, et qui dit que c'est un homme doux, simple, qui vit dans la retraite et passe ses journees a jouer avec ses petits enfants. LE POETE. Et ses nuits a rever des oeuvres de tenebres. -- C'est singulier ; voila un vers que j'ai fait tout naturellement. Mais c'est qu'il y est, le vers : Et ses nuits a rever des oeuvres de tenebres. Avec une bonne cesure. Il n'y a plus que l'autre rime a trouver. Pardieu ! funebres. MADAME DE BLINVAL. Quidquid tentabat dicere, versus erat. LE GROS MONSIEUR. Vous disiez donc que l'auteur en question a des petits enfants. Impossible, madame. Quand on a fait cet ouvrage-la ! un roman atroce ! QUELQU'UN. Mais, ce roman, dans quel but l'a-t-il fait ? LE POETE ELEGIAQUE. Est-ce que je sais, moi ? UN PHILOSOPHE. A ce qu'il parait, dans le but de concourir a l'abolition de la peine de mort. LE GROS MONSIEUR. Une horreur, vous dis-je ! LE CHEVALIER. Ah ca ! c'est donc un duel avec le bourreau ? LE POETE ELEGIAQUE. Il en veut terriblement a la guillotine. UN MONSIEUR MAIGRE. Je vois cela d'ici. Des declamations. LE GROS MONSIEUR. Point. Il y a a peine deux pages sur ce texte de la peine de mort. Tout le reste, ce sont des sensations. LE PHILOSOPHE. Voila le tort. Le sujet meritait le raisonnement. Un drame, un roman ne prouve rien. Et puis, j'ai lu le livre, et il est mauvais. LE POETE ELEGIAQUE. Detestable ! Est-ce que c'est la de l'art ? C'est passer les bornes, c'est casser les vitres. Encore, ce criminel, si je le connaissais ? mais point. Qu'a-t-il fait ? on n'en sait rien. C'est peut-etre un fort mauvais drole. On n'a pas le droit de m'interesser a quelqu'un que je ne connais pas. LE GROS MONSIEUR. On n'a pas le droit de faire eprouver a son lecteur des souffrances physiques. Quand je vois des tragedies, on se tue, eh bien ! cela ne me fait rien. Mais ce roman, il vous fait dresser les cheveux sur la tete, il vous fait venir la chair de poule, il vous donne de mauvais reves. J'ai ete deux jours au lit pour l'avoir lu. LE PHILOSOPHE. Ajoutez a cela que c'est un livre froid et compasse. LE POETE. Un livre !... un livre !... LE PHILOSOPHE. Oui. -- Et comme vous disiez tout a l'heure, monsieur, ce n'est point la de veritable esthetique. Je ne m'interesse pas a une abstraction, a une entite pure. Je ne vois point la une personnalite qui s'adequate avec la mienne. Et puis le style n'est ni simple ni clair. Il sent l'archaisme. C'est bien la ce que vous disiez, n'est-ce pas ? LE POETE. Sans doute, sans doute. Il ne faut pas de personnalites. LE PHILOSOPHE. Le condamne n'est pas interessant. LE POETE. Comment interesserait-il ? il a un crime et pas de remords. J'eusse fait tout le contraire. J'eusse conte l'histoire de mon condamne. Ne de parents honnetes. Une bonne education. De l'amour. De la jalousie. Un crime qui n'en soit pas un. Et puis des remords, des remords, beaucoup de remords. Mais les lois humaines sont implacables : il faut qu'il meure. Et la j'aurais traite ma question de la peine de mort. A la bonne heure ! MADAME DE BLINVAL. Ah ! Ah ! LE PHILOSOPHE. Pardon. Le livre, comme l'entend monsieur, ne prouverait rien. La particularite ne regit pas la generalite. LE POETE. Eh bien ! mieux encore ; pourquoi n'avoir pas choisi pour heros, par exemple... Malesherbes, le vertueux Malesherbes ? son dernier jour, son supplice ? Oh ! alors, beau et noble spectacle ! J'eusse pleure, j'eusse fremi, j'eusse voulu monter sur l'echafaud avec lui. LE PHILOSOPHE. Pas moi. LE CHEVALIER. Ni moi. C'etait un revolutionnaire, au fond, que votre M. de Malesherbes. LE PHILOSOPHE. L'echafaud de Malesherbes ne prouve rien contre la peine de mort en general. LE GROS MONSIEUR. La peine de mort ! a quoi bon s'occuper de cela ? Qu'est-ce que cela vous fait, la peine de mort ? Il faut que cet auteur soit bien mal ne de venir nous donner le cauchemar a ce sujet avec son livre ! MADAME DE BLINVAL. Ah ! oui, un bien mauvais coeur ! LE GROS MONSIEUR. Il nous force a regarder dans les prisons, dans les bagnes, dans Bicetre. C'est fort desagreable. On sait bien que ce sont des cloaques. Mais qu'importe a la societe ? MADAME DE BLINVAL. Ceux qui ont fait les lois n'etaient pas des enfants. LE PHILOSOPHE. Ah ! cependant ! en presentant les choses avec verite... LE MONSIEUR MAIGRE. Eh ! c'est justement ce qui manque, la verite. Que voulez-vous qu'un poete sache sur de pareilles matieres ? Il faudrait etre au moins procureur du roi. Tenez : j'ai lu dans une citation qu'un journal fait de ce livre, que le condamne ne dit rien quand on lui lit son arret de mort ; eh bien, moi, j'ai vu un condamne qui, dans ce moment-la, a pousse un grand cri. -- Vous voyez. LE PHILOSOPHE. Permettez... LE MONSIEUR MAIGRE. Tenez, messieurs, la guillotine, la Greve, c'est de mauvais gout. Et la preuve, c'est qu'il parait que c'est un livre qui corrompt le gout, et vous rend incapable d'emotions pures, fraiches, naives. Quand donc se leveront les defenseurs de la saine litterature ? Je voudrais etre, et mes requisitoires m'en donneraient peut-etre le droit, membre de l'academie francaise... -- Voila justement monsieur Ergaste, qui en est. Que pense-t-il du Dernier Jour d'un Condamne ? ERGASTE. Ma foi, monsieur, je ne l'ai lu ni ne le lirai. Je dinais hier chez Mme de Senange, et la marquise de Morival en a parle au duc de Melcour. On dit qu'il y a des personnalites contre la magistrature, et surtout contre le president d'Alimont. L'abbe de Floricour aussi etait indigne. Il parait qu'il y a un chapitre contre la religion, et un chapitre contre la monarchie. Si j'etais procureur du roi !... LE CHEVALIER. Ah bien oui, procureur du roi ! et la charte ! et la liberte de la presse ! Cependant, un poete qui veut supprimer la peine de mort, vous conviendrez que c'est odieux. Ah ! ah ! dans l'ancien regime, quelqu'un qui se serait permis de publier un roman contre la torture !... Mais depuis la prise de la Bastille, on peut tout ecrire. Les livres font un mal affreux. LE GROS MONSIEUR. Affreux. On etait tranquille, on ne pensait a rien. Il se coupait bien de temps en temps en France une tete par-ci par-la, deux tout au plus par semaine. Tout cela sans bruit, sans scandale. Ils ne disaient rien. Personne n'y songeait. Pas du tout, voila un livre... -- un livre qui vous donne un mal de tete horrible ! LE MONSIEUR MAIGRE. Le moyen qu'un jure condamne apres l'avoir lu ! ERGASTE. Cela trouble les consciences. MADAME DE BLINVAL. Ah ! les livres ! les livres ! Qui eut dit cela d'un roman ? LE POETE. Il est certain que les livres sont bien souvent un poison subversif de l'ordre social. LE MONSIEUR MAIGRE. Sans compter la langue, que messieurs les romantiques revolutionnent aussi. LE POETE. Distinguons, monsieur ; il y a romantiques et romantiques. LE MONSIEUR MAIGRE. Le mauvais gout, le mauvais gout. ERGASTE. Vous avez raison. Le mauvais gout. LE MONSIEUR MAIGRE. Il n'y a rien a repondre a cela. LE PHILOSOPHE, appuye au fauteuil d'une dame. Ils disent la des choses qu'on ne dit meme plus rue Mouffetard. ERGASTE. Ah ! l'abominable livre ! MADAME DE BLINVAL. He ! ne le jetez pas au feu. Il est a la loueuse. LE CHEVALIER. Parlez-moi de notre temps. Comme tout s'est deprave depuis, le gout et les moeurs ! Vous souvient-il de notre temps, madame de Blinval ? MADAME DE BLINVAL. Non, monsieur, il ne m'en souvient pas. LE CHEVALIER. Nous etions le peuple le plus doux, le plus gai, le plus spirituel. Toujours de belles fetes, de jolis vers. C'etait charmant. Y a-t-il rien de plus galant que le madrigal de M. de La Harpe sur le grand bal que Mme la marechale de Mailly donna en mil sept cent... l'annee de l'execution de Damiens ? LE GROS MONSIEUR, soupirant. Heureux temps ! Maintenant les moeurs sont horribles, et les livres aussi. C'est le beau vers de Boileau : Et la chute des arts suit la decadence des moeurs. LE PHILOSOPHE, bas au poete. Soupe-t-on dans cette maison ? LE POETE ELEGIAQUE. Oui, tout a l'heure. LE MONSIEUR MAIGRE. Maintenant on veut abolir la peine de mort, et pour cela on fait des romans cruels, immoraux et de mauvais gout, Le Dernier jour d'un Condamne, que sais-je ? LE GROS MONSIEUR. Tenez, mon cher, ne parlons plus de ce livre atroce ; et, puisque je vous rencontre, dites-moi, que faites-vous de cet homme dont nous avons rejete le pourvoi depuis trois semaines ? LE MONSIEUR MAIGRE. Ah ! un peu de patience ! je suis en conge ici. Laissez-moi respirer. A mon retour. Si cela tarde trop pourtant, j'ecrirai a mon substitut... UN LAQUAIS, entrant. Madame est servie. Preface de 1829 Il y a deux manieres de se rendre compte de l'existence de ce livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inegaux sur lesquels on a trouve, enregistrees une a une, les dernieres pensees d'un miserable ; ou il s'est rencontre un homme, un reveur occupe a observer la nature au profit de l'art, un philosophe, un poete, que sais-je ? dont cette idee a ete la fantaisie, qui l'a prise ou plutot s'est laisse prendre par elle, et n'a pu s'en debarrasser qu'en la jetant dans un livre. De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu'il voudra. Avant-propos de la premiere edition de 1829 parue sans nom d'auteur, et datee de 18.. LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNE I Bicetre Condamne a mort ! Voila cinq semaines que j'habite avec cette pensee, toujours seul avec elle, toujours glace de sa presence, toujours courbe sous son poids ! Autrefois, car il me semble qu'il y a plutot des annees que des semaines, j'etais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idee. Mon esprit, jeune et riche, etait plein de fantaisies. Il s'amusait a me les derouler les unes apres les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inepuisables arabesques cette rude et mince etoffe de la vie. C'etaient des jeunes filles, de splendides chapes d'eveque, des batailles gagnees, des theatres pleins de bruit et de lumiere, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'etait toujours fete dans mon imagination. Je pouvais penser a ce que je voulais, j'etais libre. Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idee. Une horrible, une sanglante, une implacable idee ! Je n'ai plus qu'une pensee, qu'une conviction, qu'une certitude : condamne a mort ! Quoi que je fasse, elle est toujours la, cette pensee infernale, comme un spectre de plomb a mes cotes, seule et jalouse, chassant toute distraction, face a face avec moi miserable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux detourner la tete ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes ou mon esprit voudrait la fuir, se mele comme un refrain horrible a toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obsede eveille, epie mon sommeil convulsif, et reparait dans mes reves sous la forme d'un couteau. Je viens de m'eveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : -- Ah ! ce n'est qu'un reve ! -- He bien ! avant meme que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale pensee ecrite dans l'horrible realite qui m'entoure, sur la dalle mouillee et suante de ma cellule, dans les rayons pales de ma lampe de nuit, dans la trame grossiere de la toile de mes vetements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit a travers la grille du cachot, il me semble que deja une voix a murmure a mon oreille : -- Condamne a mort ! II C'etait par une belle matinee d'aout. Il y avait trois jours que mon proces etait entame ; trois jours que mon nom et mon crime ralliaient chaque matin une nuee de spectateurs, qui venaient s'abattre sur les bancs de la salle d'audience comme des corbeaux autour d'un cadavre ; trois jours que toute cette fantasmagorie des juges, des temoins, des avocats, des procureurs du roi, passait et repassait devant moi, tantot grotesque, tantot sanglante, toujours sombre et fatale. Les deux premieres nuits, d'inquietude et de terreur, je n'en avais pu dormir ; la troisieme, j'en avais dormi d'ennui et de fatigue. A minuit, j'avais laisse les jures deliberant. On m'avait ramene sur la paille de mon cachot, et j'etais tombe sur-le-champ dans un sommeil profond, dans un sommeil d'oubli. C'etaient les premieres heures de repos depuis bien des jours. J'etais encore au plus profond de ce profond sommeil lorsqu'on vint me reveiller. Cette fois il ne suffit point du pas lourd et des souliers ferres du guichetier, du cliquetis de son noeud de clefs, du grincement rauque des verrous ; il fallut pour me tirer de ma lethargie sa rude voix a mon oreille et sa main rude sur mon bras. -- Levez-vous donc ! -- J'ouvris les yeux, je me dressai effare sur mon seant. En ce moment, par l'etroite et haute fenetre de ma cellule, je vis au plafond du corridor voisin, seul ciel qu'il me fut donne d'entrevoir ce reflet jaune ou des yeux habitues aux tenebres d'une prison savent si bien reconnaitre le soleil. J'aime le soleil. -- Il fait beau, dis-je au guichetier. Il resta un moment sans me repondre, comme ne sachant si cela valait la peine de depenser une parole ; puis avec quelque effort il murmura brusquement : -- C'est possible. Je demeurais immobile, l'esprit a demi endormi, la bouche souriante, l'oeil fixe sur cette douce reverberation doree qui diaprait le plafond. -- Voila une belle journee, repetai-je. -- Oui, me repondit l'homme, on vous attend. Ce peu de mots, comme le fil qui rompt le vol de l'insecte, me rejeta violemment dans la realite. Je revis soudain, comme dans la lumiere d'un eclair, la sombre salle des assises, le fer a cheval des juges charges de haillons ensanglantes, les trois rangs de temoins aux faces stupides, les deux gendarmes aux deux bouts de mon banc, et les robes noires s'agiter, et les tetes de la foule fourmiller au fond dans l'ombre, et s'arreter sur moi le regard fixe de ces douze jures, qui avaient veille pendant que je dormais ! Je me levai ; mes dents claquaient, mes mains tremblaient et ne savaient ou trouver mes vetements, mes jambes etaient faibles. Au premier pas que je fis, je trebuchai comme un portefaix trop charge. Cependant je suivis le geolier. Les deux gendarmes m'attendaient au seuil de la cellule. On me remit les menottes. Cela avait une petite serrure compliquee qu'ils fermerent avec soin. Je laissai faire ; c'etait une machine sur une machine. Nous traversames une cour interieure. L'air vif du matin me ranima. Je levai la tete. Le ciel etait bleu, et les rayons chauds du soleil, decoupes par les longues cheminees, tracaient de grands angles de lumiere au faite des murs hauts et sombres de la prison. Il faisait beau en effet. Nous montames un escalier tournant en vis ; nous passames un corridor, puis un autre, puis un troisieme ; puis une porte basse s'ouvrit. Un air chaud, mele de bruit, vint me frapper au visage ; c'etait le souffle de la foule dans la salle des assises. J'entrai. Il y eut a mon apparition une rumeur d'armes et de voix. Les banquettes se deplacerent bruyamment, les cloisons craquerent ; et, pendant que je traversais la longue salle entre deux masses de peuple murees de soldats, il me semblait que j'etais le centre auquel se rattachaient les fils qui faisaient mouvoir toutes ces faces beantes et penchees. En cet instant je m'apercus que j'etais sans fers ; mais je ne pus me rappeler ou ni quand on me les avait otes. Alors il se fit un grand silence. J'etais parvenu a ma place. Au moment ou le tumulte cessa dans la foule, il cessa aussi dans mes idees. Je compris tout a coup clairement ce que je n'avais fait qu'entrevoir confusement jusqu'alors, que le moment decisif etait venu, et que j'etais la pour entendre ma sentence. L'explique qui pourra, de la maniere dont cette idee me vint elle ne me causa pas de terreur. Les fenetres etaient ouvertes ; l'air et le bruit de la ville arrivaient librement du dehors ; la salle etait claire comme pour une noce ; les gais rayons du soleil tracaient ca et la la figure lumineuse des croisees, tantot allongee sur le plancher, tantot developpee sur les tables, tantot brisee a l'angle des murs ; et de ces losanges eclatants aux fenetres chaque rayon decoupait dans l'air un grand prisme de poussiere d'or. Les juges, au fond de la salle, avaient l'air satisfait, probablement de la joie d'avoir bientot fini. Le visage du president, doucement eclaire par le reflet d'une vitre, avait quelque chose de calme et de bon ; et un jeune assesseur causait presque gaiement en chiffonnant son rabat avec une jolie dame en chapeau rose, placee par faveur derriere lui. Les jures seuls paraissaient blemes et abattus, mais c'etait apparemment de fatigue d'avoir veille toute la nuit. Quelques-uns baillaient. Rien, dans leur contenance, n'annoncait des hommes qui viennent de porter une sentence de mort ; et sur les figures de ces bons bourgeois je ne devinais qu'une grande envie de dormir. En face de moi une fenetre etait toute grande ouverte. J'entendais rire sur le quai des marchandes de fleurs ; et, au bord de la croisee, une jolie petite plante jaune, toute penetree d'un rayon de soleil, jouait avec le vent dans une fente de la pierre. Comment une idee sinistre aurait-elle pu poindre parmi tant de gracieuses sensations ? Inonde d'air et de soleil, il me fut impossible de penser a autre chose qu'a la liberte ; l'esperance vint rayonner en moi comme le jour autour de moi ; et, confiant, j'attendis ma sentence comme on attend la delivrance et la vie. Cependant mon avocat arriva. On l'attendait. Il venait de dejeuner copieusement et de bon appetit. Parvenu a sa place, il se pencha vers moi avec un sourire. -- J'espere, me dit-il. -- N'est-ce pas ? repondis-je, leger et souriant aussi. -- Oui, reprit-il ; je ne sais rien encore de leur declaration, mais ils auront sans doute ecarte la premeditation, et alors ce ne sera que les travaux forces a perpetuite. -- Que dites-vous la, monsieur ? repliquai-je indigne ; plutot cent fois la mort ! Oui, la mort ! -- Et d'ailleurs, me repetait je ne sais quelle voix interieure, qu'est-ce que je risque a dire cela ? A-t-on jamais prononce sentence de mort autrement qu'a minuit, aux flambeaux, dans une salle sombre et noire, et par une froide nuit de pluie et d'hiver ? Mais au mois d'aout, a huit heures du matin, un si beau jour, ces bons jures, c'est impossible ! Et mes yeux revenaient se fixer sur la jolie fleur jaune au soleil. Tout a coup le president, qui n'attendait que l'avocat, m'invita a me lever. La troupe porta les armes ; comme par un mouvement electrique, toute l'assemblee fut debout au meme instant. Une figure insignifiante et nulle, placee a une table au-dessous du tribunal, c'etait, je pense, le greffier, prit la parole, et lut le verdict que les jures avaient prononce en mon absence. Une sueur froide sortit de tous mes membres ; je m'appuyai au mur pour ne pas tomber. -- Avocat, avez-vous quelque chose a dire sur l'application de la peine ? demanda le president. J'aurais eu, moi, tout a dire, mais rien ne me vint. Ma langue resta collee a mon palais. Le defenseur se leva. Je compris qu'il cherchait a attenuer la declaration du jury, et a mettre dessous, au lieu de la peine qu'elle provoquait, l'autre peine, celle que j'avais ete si blesse de lui voir esperer. Il fallut que l'indignation fut bien forte, pour se faire jour a travers les mille emotions qui se disputaient ma pensee. Je voulus repeter a haute voix ce que je lui avais deja dit : Plutot cent fois la mort ! Mais l'haleine me manqua et je ne pus que l'arreter rudement par le bras, en criant avec une force convulsive : Non ! Le procureur general combattit l'avocat, et je l'ecoutai avec une satisfaction stupide. Puis les juges sortirent, puis ils rentrerent, et le president me lut mon arret. -- Condamne a mort ! dit la foule ; et, tandis qu'on m'emmenait, tout ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d'un edifice qui se demolit. Moi je marchais, ivre et stupefait. Une revolution venait de se faire en moi. Jusqu'a l'arret de mort, je m'etais senti respirer, palpiter, vivre dans le meme milieu que les autres hommes ; maintenant je distinguais clairement comme une cloture entre le monde et moi. Rien ne m'apparaissait plus sous le meme aspect qu'auparavant. Ces larges fenetres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie fleur, tout cela etait blanc et pale, de la couleur d'un linceul. Ces hommes, ces femmes, ces enfants qui se pressaient sur mon passage, je leur trouvais des airs de fantomes. Au bas de l'escalier, une noire et sale voiture grillee m'attendait. Au moment d'y monter, je regardai au hasard dans la place. -- Un condamne a mort ! criaient les passants en courant vers la voiture. A travers le nuage qui me semblait s'etre interpose entre les choses et moi, je distinguai deux jeunes filles qui me suivaient avec des yeux avides ; -- Bon, dit la plus jeune en battant des mains, ce sera dans six semaines ! III Condamne a mort ! Eh bien, pourquoi non ? Les hommes, je me rappelle l'avoir lu dans je ne sais quel livre ou il n'y avait que cela de bon, les hommes sont tous condamnes a mort avec des sursis indefinis. Qu'y a-t-il donc de si change a ma situation ? Depuis l'heure ou mon arret m'a ete prononce, combien sont morts qui s'arrangeaient pour une longue vie ! Combien m'ont devance qui, jeunes, libres et sains, comptaient bien aller voir tel jour tomber ma tete en place de Greve ! Combien d'ici la peut-etre qui marchent et respirent au grand air, entrent et sortent a leur gre, et qui me devanceront encore ! Et puis, qu'est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi ? En verite, le jour sombre et le pain noir du cachot, la portion de bouillon maigre puisee au baquet des galeriens, etre rudoye, moi qui suis raffine par l'education, etre brutalise des guichetiers et des gardes-chiourme, ne pas voir un etre humain qui me croie digne d'une parole et a qui je le rende, sans cesse tressaillir et de ce que j'ai fait et de ce qu'on me fera ; voila a peu pres les seuls biens que puisse m'enlever le bourreau. Ah ! n'importe, c'est horrible ! IV La voiture noire me transporta ici, dans ce hideux Bicetre. Vu de loin, cet edifice a quelque majeste. Il se deroule a l'horizon, au front d'une colline, et a distance garde quelque chose de son ancienne splendeur, un air de chateau de roi. Mais a mesure que vous approchez, le palais devient masure. Les pignons degrades blessent l'oeil. Je ne sais quoi de honteux et d'appauvri salit ces royales facades ; on dirait que les murs ont une lepre. Plus de vitres, plus de glaces aux fenetres ; mais de massifs barreaux de fer entre-croises, auxquels se colle ca et la quelque have figure d'un galerien ou d'un fou. C'est la vie vue de pres. V A peine arrive, des mains de fer s'emparerent de moi. On multiplia les precautions ; point de couteau, point de fourchette pour mes repas ; la camisole de force, une espece de sac de toile a voilure, emprisonna mes bras ; on repondait de ma vie. Je m'etais pourvu en cassation. On pouvait avoir pour six ou sept semaines cette affaire onereuse, et il importait de me conserver sain et sauf a la place de Greve. Les premiers jours on me traita avec une douceur qui m'etait horrible. Les egards d'un guichetier sentent l'echafaud. Par bonheur, au bout de peu de jours, l'habitude reprit le dessus ; ils me confondirent avec les autres prisonniers dans une commune brutalite, et n'eurent plus de ces distinctions inaccoutumees de politesse qui me remettaient sans cesse le bourreau sous les yeux. Ce ne fut pas la seule amelioration. Ma jeunesse, ma docilite, les soins de l'aumonier de la prison, et surtout quelques mots en latin que j'adressai au concierge, qui ne les comprit pas, m'ouvrirent la promenade une fois par semaine avec les autres detenus, et firent disparaitre la camisole ou j'etais paralyse. Apres bien des hesitations, on m'a aussi donne de l'encre, du papier, des plumes, et une lampe de nuit. Tous les dimanches, apres la messe, on me lache dans le preau, a l'heure de la recreation. La, je cause avec les detenus ; il le faut bien. Ils sont bonnes gens, les miserables. Ils me content leurs tours, ce serait a faire horreur ; mais je sais qu'ils se vantent. Ils m'apprennent a parler argot, a rouscailler bigorne, comme ils disent. C'est toute une langue entee sur la langue generale comme une espece d'excroissance hideuse, comme une verrue. Quelquefois une energie singuliere, un pittoresque effrayant : il y a du raisine sur le trimar (du sang sur le chemin), epouser la veuve (etre pendu), comme si la corde du gibet etait veuve de tous les pendus. La tete d'un voleur a deux noms : la sorbonne, quand elle medite, raisonne et conseille le crime ; la tronche, quand le bourreau la coupe. Quelquefois de l'esprit de vaudeville : un cachemire d'osier (une hotte de chiffonnier), la menteuse (la langue) ; et puis partout, a chaque instant, des mots bizarres, mysterieux, laids et sordides, venus on ne sait d'ou : le taule (le bourreau), la cone (la mort), la placarde (la place des executions). On dirait des crapauds et des araignees. Quand on entend parler cette langue, cela fait l'effet de quelque chose de sale et de poudreux, d'une liasse de haillons que l'on secouerait devant vous. Du moins ces hommes-la me plaignent, ils sont les seuls. Les geoliers, les guichetiers, les porte-clefs, -- je ne leur en veux pas -- causent et rient, et parlent de moi, devant moi, comme d'une chose. VI Je me suis dit : -- Puisque j'ai le moyen d'ecrire, pourquoi ne le ferais-je pas ? Mais quoi ecrire ? Pris entre quatre murailles de pierre nue et froide, sans liberte pour mes pas, sans horizon pour mes yeux, pour unique distraction machinalement occupe tout le jour a suivre la marche lente de ce carre blanchatre que le judas de ma porte decoupe vis-a-vis sur le mur sombre, et, comme je le disais tout a l'heure, seul a seul avec une idee, une idee de crime et de chatiment, de meurtre et de mort ! Est-ce que je puis avoir quelque chose a dire, moi qui n'ai plus rien a faire dans ce monde ? Et que trouverai-je dans ce cerveau fletri et vide qui vaille la peine d'etre ecrit ? Pourquoi non ? Si tout, autour de moi, est monotone et decolore, n'y a-t-il pas en moi une tempete, une lutte, une tragedie ? Cette idee fixe qui me possede ne se presente-t-elle pas a moi a chaque heure, a chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse et plus ensanglantee a mesure que le terme approche ? Pourquoi n'essayerais-je pas de me dire a moi-meme tout ce que j'eprouve de violent et d'inconnu dans la situation abandonnee ou me voila ? Certes, la matiere est riche ; et, si abregee que soit ma vie, il y aura bien encore dans les angoisses, dans les terreurs, dans les tortures qui la rempliront, de cette heure a la derniere, de quoi user cette plume et tarir cet encrier. -- D'ailleurs ces angoisses, le seul moyen d'en moins souffrir, c'est de les observer, et les peindre m'en distraira. Et puis, ce que j'ecrirai ainsi ne sera peut-etre pas inutile. Ce journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute, supplice par supplice, si j'ai la force de le mener jusqu'au moment ou il me sera physiquement impossible de continuer, cette histoire, necessairement inachevee, mais aussi complete que possible, de mes sensations, ne portera-t-elle point avec elle un grand et profond enseignement ? N'y aurait-il pas dans ce proces-verbal de la pensee agonisante, dans cette progression toujours croissante de douleurs, dans cette espece d'autopsie intellectuelle d'un condamne, plus d'une lecon pour ceux qui condamnent ? Peut-etre cette lecture leur rendra-t-elle la main moins legere, quand il s'agira quelque autre fois de jeter une tete qui pense, une tete d'homme, dans ce qu'ils appellent la balance de la justice ? Peut-etre n'ont-ils jamais reflechi, les malheureux, a cette lente succession de tortures que renferme la formule expeditive d'un arret de mort ? Se sont-ils jamais seulement arretes a cette idee poignante que dans l'homme qu'ils retranchent il y a une intelligence, une intelligence qui avait compte sur la vie, une ame qui ne s'est point disposee pour la mort ? Non. Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d'un couteau triangulaire, et pensent sans doute que, pour le condamne, il n'y a rien avant, rien apres. Ces feuilles les detromperont. Publiees peut-etre un jour, elles arreteront quelques moments leur esprit sur les souffrances de l'esprit ; car ce sont celles-la qu'ils ne soupconnent pas. Ils sont triomphants de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Eh ! c'est bien de cela qu'il s'agit ! Qu'est-ce que la douleur physique pres de la douleur morale ! Horreur et pitie, des lois faites ainsi ! Un jour viendra, et peut-etre ces Memoires, derniers confidents d'un miserable, y auront-ils contribue... A moins qu'apres ma mort le vent ne joue dans le preau avec ces morceaux de papier souilles de boue, ou qu'ils n'aillent pourrir a la pluie, colles en etoiles a la vitre cassee d'un guichetier. VII Que ce que j'ecris ici puisse etre un jour utile a d'autres, que cela arrete le juge pret a juger, que cela sauve des malheureux, innocents ou coupables, de l'agonie a laquelle je suis condamne, pourquoi ? a quoi bon ? qu'importe ? Quand ma tete aura ete coupee, qu'est-ce que cela me fait qu'on en coupe d'autres ? Est-ce que vraiment j'ai pu penser ces folies ? Jeter bas l'echafaud apres que j'y aurai monte ! je vous demande un peu ce qui m'en reviendra. Quoi ! le soleil, le printemps, les champs pleins de fleurs, les oiseaux qui s'eveillent le matin, les nuages, les arbres, la nature, la liberte, la vie, tout cela n'est plus a moi ? Ah ! c'est moi qu'il faudrait sauver ! -- Est-il bien vrai que cela ne se peut, qu'il faudra mourir demain, aujourd'hui peut-etre, que cela est ainsi ? O Dieu ! l'horrible idee a se briser la tete au mur de son cachot ! VIII Comptons ce qui me reste. Trois jours de delai apres l'arret prononce pour le pourvoi en cassation. Huit jours d'oubli au parquet de la cour d'assises, apres quoi les pieces, comme ils disent, sont envoyees au ministre. Quinze jours d'attente chez le ministre, qui ne sait seulement pas qu'elles existent, et qui, cependant, est suppose les transmettre, apres examen, a la cour de cassation. La, classement, numerotage, enregistrement ; car la guillotine est encombree, et chacun ne doit passer qu'a son tour. Quinze jours pour veiller a ce qu'il ne vous soit pas fait de passe-droit. Enfin la cour s'assemble, d'ordinaire un jeudi, rejette vingt pourvois en masse, et renvoie le tout au ministre, qui renvoie au procureur general, qui renvoie au bourreau. Trois jours. Le matin du quatrieme jour, le substitut du procureur general se dit, en mettant sa cravate : -- Il faut pourtant que cette affaire finisse. -- Alors, si le substitut du greffier n'a pas quelque dejeuner d'amis qui l'en empeche, l'ordre d'execution est minute, redige, mis au net, expedie, et le lendemain des l'aube on entend dans la place de Greve clouer une charpente, et dans les carrefours hurler a pleine voix des crieurs enroues. En tout six semaines. La petite fille avait raison. Or, voila cinq semaines au moins, six peut-etre, je n'ose compter, que je suis dans ce cabanon de Bicetre, et il me semble qu'il y a trois jours, c'etait jeudi. IX Je viens de faire mon testament. A quoi bon ? Je suis condamne aux frais, et tout ce que j'ai y suffira a peine. La guillotine, c'est fort cher. Je laisse une mere, je laisse une femme, je laisse un enfant. Une petite fille de trois ans, douce, rose, frele, avec de grands yeux noirs et de longs cheveux chatains. Elle avait deux ans et un mois quand je l'ai vue pour la derniere fois. Ainsi, apres ma mort, trois femmes sans fils, sans mari, sans pere ; trois orphelines de differente espece ; trois veuves du fait de la loi. J'admets que je sois justement puni ; ces innocentes, qu'ont-elles fait ? N'importe ; on les deshonore, on les ruine ; c'est la justice. Ce n'est pas que ma pauvre vieille mere m'inquiete ; elle a soixante-quatre ans, elle mourra du coup. Ou si elle va quelques jours encore, pourvu que jusqu'au dernier moment elle ait un peu de cendre chaude dans sa chaufferette, elle ne dira rien. Ma femme ne m'inquiete pas non plus ; elle est deja d'une mauvaise sante et d'un esprit faible, elle mourra aussi. A moins qu'elle ne devienne folle. On dit que cela fait vivre ; mais du moins, l'intelligence ne souffre pas ; elle dort, elle est comme morte. Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, qui rit, qui joue, qui chante a cette heure, et ne pense a rien, c'est celle-la qui me fait mal ! X Voici ce que c'est que mon cachot : Huit pieds carres ; quatre murailles de pierre de taille qui s'appuient a angle droit sur un pave de dalles exhausse d'un degre au-dessus du corridor exterieur. A droite de la porte, en entrant, une espece d'enfoncement qui fait la derision d'une alcove. On y jette une botte de paille ou le prisonnier est cense reposer et dormir, vetu d'un pantalon de toile et d'une veste de coutil, hiver comme ete. Au-dessus de ma tete, en guise de ciel, une noire voute en ogive -- c'est ainsi que cela s'appelle -- a laquelle d'epaisses toiles d'araignee pendent comme des haillons. Du reste, pas de fenetres, pas meme de soupirail ; une porte ou le fer cache le bois. Je me trompe ; au centre de la porte, vers le haut, une ouverture de neuf pouces carres, coupee d'une grille en croix, et que le guichetier peut fermer la nuit. Au dehors, un assez long corridor, eclaire, aere au moyen de soupiraux etroits au haut du mur, et divise en compartiments de maconnerie qui communiquent entre eux par une serie de portes cintrees et basses ; chacun de ces compartiments sert en quelque sorte d'antichambre a un cachot pareil au mien. C'est dans ces cachots que l'on met les forcats condamnes par le directeur de la prison a des peines de discipline. Les trois premiers cabanons sont reserves aux condamnes a mort, parce qu'etant plus voisins de la geole, ils sont plus commodes pour le geolier. Ces cachots sont tout ce qui reste de l'ancien chateau de Bicetre tel qu'il fut bati, dans le quinzieme siecle, par le cardinal de Winchester, le meme qui fit bruler Jeanne d'Arc. J'ai entendu dire cela a des curieux qui sont venus me voir l'autre jour dans ma loge, et qui me regardaient a distance comme une bete de la menagerie. Le guichetier a eu cent sous. J'oubliais de dire qu'il y a nuit et jour un factionnaire de garde a la porte de mon cachot, et que mes yeux ne peuvent se lever vers la lucarne carree sans rencontrer ses deux yeux fixes toujours ouverts. Du reste, on suppose qu'il y a de l'air et du jour dans cette boite de pierre. XI Puisque le jour ne parait pas encore, que faire de la nuit ? Il m'est venu une idee. Je me suis leve et j'ai promene ma lampe sur les quatre murs de ma cellule. Ils sont couverts d'ecritures, de dessins, de figures bizarres, de noms qui se melent et s'effacent les uns les autres. Il semble que chaque condamne ait voulu laisser trace, ici du moins. C'est du crayon, de la craie, du charbon, des lettres noires, blanches, grises, souvent de profondes entailles dans la pierre, ca et la des caracteres rouilles qu'on dirait ecrits avec du sang. Certes, si j'avais l'esprit plus libre, je prendrais interet a ce livre etrange qui se developpe page a page a mes yeux sur chaque pierre de ce cachot. J'aimerais a recomposer un tout de ces fragments de pensee, epars sur la dalle ; a retrouver chaque homme sous chaque nom ; a rendre le sens et la vie a ces inscriptions mutilees, a ces phrases demembrees, a ces mots tronques, corps sans tete, comme ceux qui les ont ecrits. A la hauteur de mon chevet, il y a deux coeurs enflammes, perces d'une fleche, et au-dessus : Amour pour la vie. Le malheureux ne prenait pas un long engagement. A cote, une espece de chapeau a trois cornes avec une petite figure grossierement dessinee au-dessus, et ces mots : Vive l'empereur ! Encore des coeurs enflammes, avec cette inscription, caracteristique dans une prison : J'aime et j'adore Mathieu Danvin. JACQUES. Sur le mur oppose on lit ce mot : Papavoine. Le P majuscule est brode d'arabesques et enjolive avec soin. Un couplet d'une chanson obscene. Un bonnet de liberte sculpte assez profondement dans la pierre, avec ceci dessous : -- Bories. -- La Republique. C'etait un des quatre sous-officiers de La Rochelle. Pauvre jeune homme ! Que leurs pretendues necessites politiques sont hideuses ! Pour une idee, pour une reverie, pour une abstraction, cette horrible realite qu'on appelle la guillotine ! Et moi qui me plaignais, moi, miserable qui ai commis un veritable crime, qui ai verse du sang ! Je n'irai pas plus loin dans ma recherche. -- Je viens de voir, crayonnee en blanc au coin du mur, une image epouvantable, la figure de cet echafaud qui, a l'heure qu'il est, se dresse peut-etre pour moi. -- La lampe a failli me tomber des mains. XII Je suis revenu m'asseoir precipitamment sur ma paille, la tete dans les genoux. Puis mon effroi d'enfant s'est dissipe, et une etrange curiosite m'a repris de continuer la lecture de mon mur. A cote du nom de Papavoine j'ai arrache une enorme toile d'araignee, tout epaissie par la poussiere et tendue a l'angle de la muraille. Sous cette toile il y avait quatre ou cinq noms parfaitement lisibles, parmi d'autres dont il ne reste rien qu'une tache sur le mur. -- DAUTUN, 1815. -- POULAIN, 1818. -- JEAN MARTIN, 1821. -- CASTAING, 1823. J'ai lu ces noms, et de lugubres souvenirs me sont venus. Dautun, celui qui a coupe son frere en quartiers, et qui allait la nuit dans Paris jetant la tete dans une fontaine, et le tronc dans un egout ; Poulain, celui qui a assassine sa femme ; Jean Martin, celui qui a tire un coup de pistolet a son pere au moment ou le vieillard ouvrait une fenetre ; Castaing, ce medecin qui a empoisonne son ami, et qui, le soignant dans cette derniere maladie qu'il lui avait faite, au lieu de remede lui redonnait du poison ; et aupres de ceux-la, Papavoine, l'horrible fou qui tuait les enfants a coups de couteau sur la tete ! Voila, me disais-je, et un frisson de fievre me montait dans les reins, voila quels ont ete avant moi les hotes de cette cellule. C'est ici, sur la meme dalle ou je suis, qu'ils ont pense leurs dernieres pensees, ces hommes de meurtre et de sang ! C'est autour de ce mur, dans ce carre etroit, que leurs derniers pas ont tourne comme ceux d'une bete fauve. Ils se sont succede a de courts intervalles ; il parait que ce cachot ne desemplit pas. Ils ont laisse la place chaude, et c'est a moi qu'ils l'ont laissee. J'irai a mon tour les rejoindre au cimetiere de Clamart, ou l'herbe pousse si bien ! Je ne suis ni visionnaire, ni superstitieux, il est probable que ces idees me donnaient un acces de fievre ; mais, pendant que je revais ainsi, il m'a semble tout a coup que ces noms fatals etaient ecrits avec du feu sur le mur noir ; un tintement de plus en plus precipite a eclate dans mes oreilles ; une lueur rousse a rempli mes yeux ; et puis il m'a paru que le cachot etait plein d'hommes, d'hommes etranges qui portaient leur tete dans leur main gauche, et la portaient par la bouche, parce qu'il n'y avait pas de chevelure. Tous me montraient le poing, excepte le parricide. J'ai ferme les yeux avec horreur, alors j'ai tout vu plus distinctement. Reve, vision ou realite, je serais devenu fou, si une impression brusque ne m'eut reveille a temps. J'etais pres de tomber a la renverse lorsque j'ai senti se trainer sur mon pied nu un ventre froid et des pattes velues ; c'etait l'araignee que j'avais derangee et qui s'enfuyait. Cela m'a depossede. -- O les epouvantables spectres ! -- Non, c'etait une fumee, une imagination de mon cerveau vide et convulsif. Chimere a la Macbeth ! Les morts sont morts, ceux-la surtout. Ils sont bien cadenasses dans le sepulcre. Ce n'est pas la une prison dont on s'evade. Comment se fait-il donc que j'aie eu peur ainsi ? La porte du tombeau ne s'ouvre pas en dedans. XIII J'ai vu, ces jours passes, une chose hideuse. Il etait a peine jour, et la prison etait pleine de bruit. On entendait ouvrir et fermer les lourdes portes, grincer les verrous et les cadenas de fer, carillonner les trousseaux de clefs entre-choques a la ceinture des geoliers, trembler les escaliers du haut en bas sous des pas precipites, et des voix s'appeler et se repondre des deux bouts des longs corridors. Mes voisins de cachot, les forcats en punition, etaient plus gais qu'a l'ordinaire. Tout Bicetre semblait rire, chanter, courir, danser. Moi, seul muet dans ce vacarme, seul immobile dans ce tumulte, etonne et attentif, j'ecoutais. Un geolier passa. Je me hasardai a l'appeler et a lui demander si c'etait fete dans la prison. -- Fete si l'on veut ! me repondit-il. C'est aujourd'hui qu'on ferre les forcats qui doivent partir demain pour Toulon. Voulez-vous voir ? cela vous amusera. C'etait en effet, pour un reclus solitaire, une bonne fortune qu'un spectacle, si odieux qu'il fut. J'acceptai l'amusement. Le guichetier prit les precautions d'usage pour s'assurer de moi, puis me conduisit dans une petite cellule vide, et absolument demeublee, qui avait une fenetre grillee, mais une veritable fenetre a hauteur d'appui, et a travers laquelle on apercevait reellement le ciel. -- Tenez, me dit-il, d'ici vous verrez et vous entendrez. Vous serez seul dans votre loge, comme le roi. Puis il sortit et referma sur moi serrures, cadenas et verrous. La fenetre donnait sur une cour carree assez vaste, et autour de laquelle s'elevait des quatre cotes, comme une muraille, un grand batiment de pierre de taille a six etages. Rien de plus degrade, de plus nu, de plus miserable a l'oeil que cette quadruple facade percee d'une multitude de fenetres grillees auxquelles se tenaient colles, du bas en haut, une foule de visages maigres et blemes, presses les uns au-dessus des autres, comme les pierres d'un mur, et tous pour ainsi dire encadres dans les entre-croisements des barreaux de fer. C'etaient les prisonniers, spectateurs de la ceremonie en attendant leur jour d'etre acteurs. On eut dit des ames en peine aux soupiraux du purgatoire qui donnent sur l'enfer. Tous regardaient en silence la cour vide encore. Ils attendaient. Parmi ces figures eteintes et mornes, ca et la brillaient quelques yeux percants et vifs comme des points de feu. Le carre de prisons qui enveloppe la cour ne se referme pas sur lui-meme. Un des quatre pans de l'edifice (celui qui regarde le levant) est coupe vers son milieu, et ne se rattache au pan voisin que par une grille de fer. Cette grille s'ouvre sur une seconde cour, plus petite que la premiere, et, comme elle, bloquee de murs et de pignons noiratres. Tout autour de la cour principale, des bancs de pierre s'adossent a la muraille. Au milieu se dresse une tige de fer courbee, destinee a porter une lanterne. Midi sonna. Une grande porte cochere, cachee sous un enfoncement, s'ouvrit brusquement. Une charrette, escortee d'especes de soldats sales et honteux, en uniformes bleus, a epaulettes rouges et a bandoulieres jaunes, entra lourdement dans la cour avec un bruit de ferraille. C'etait la chiourme et les chaines. Au meme instant, comme si ce bruit reveillait tout le bruit de la prison, les spectateurs des fenetres, jusqu'alors silencieux et immobiles, eclaterent en cris de joie, en chansons, en menaces, en imprecations melees d'eclats de rire poignants a entendre. On eut cru voir des masques de demons. Sur chaque visage parut une grimace, tous les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlerent, tous les yeux flamboyerent, et je fus epouvante de voir tant d'etincelles reparaitre dans cette cendre. Cependant les argousins, parmi lesquels on distinguait, a leurs vetements propres et a leur effroi, quelques curieux venus de Paris, les argousins se mirent tranquillement a leur besogne. L'un d'eux monta sur la charrette, et jeta a ses camarades les chaines, les colliers de voyage, et les liasses de pantalons de toile. Alors ils se depecerent le travail ; les uns allerent etendre dans un coin de la cour les longues chaines qu'ils nommaient dans leur argot les ficelles ; les autres deployerent sur le pave les taffetas, les chemises et les pantalons ; tandis que les plus sagaces examinaient un a un, sous l'oeil de leur capitaine, petit vieillard trapu, les carcans de fer, qu'ils eprouvaient ensuite en les faisant etinceler sur le pave. Le tout aux acclamations railleuses des prisonniers, dont la voix n'etait dominee que par les rires bruyants des forcats pour qui cela se preparait, et qu'on voyait relegues aux croisees de la vieille prison qui donne sur la petite cour. Quand ces apprets furent termines, un monsieur brode en argent, qu'on appelait monsieur l'inspecteur donna un ordre au directeur de la prison ; et un moment apres voila que deux ou trois portes basses vomirent presque en meme temps, et comme par bouffees, dans la cour, des nuees d'hommes hideux, hurlants et deguenilles. C'etaient les forcats. A leur entree, redoublement de joie aux fenetres. Quelques-uns d'entre eux, les grands noms du bagne, furent salues d'acclamations et d'applaudissements qu'ils recevaient avec une sorte de modestie fiere. La plupart avaient des especes de chapeaux tresses de leurs propres mains, avec la paille du cachot, et toujours d'une forme etrange, afin que dans les villes ou l'on passerait le chapeau fit remarquer la tete. Ceux-la etaient plus applaudis encore. Un, surtout, excita des transports d'enthousiasme ; un jeune homme de dix-sept ans, qui avait un visage de jeune fille. Il sortait du cachot, ou il etait au secret depuis huit jours ; de sa botte de paille il s'etait fait un vetement qui l'enveloppait de la tete aux pieds, et il entra dans la cour en faisant la roue sur lui-meme avec l'agilite d'un serpent. C'etait un baladin condamne pour vol. Il y eut une rage de battements de mains et de cris de joie. Les galeriens y repondaient, et c'etait une chose effrayante que cet echange de gaietes entre les forcats en titre et les forcats aspirants. La societe avait beau ; etre la, representee par les geoliers et les curieux epouvantes, le crime la narguait en face, et de ce chatiment horrible faisait une fete de famille. A mesure qu'ils arrivaient, on les poussait, entre deux haies de gardes-chiourme, dans la petite cour grillee, ou la visite des medecins les attendait. C'est la que tous tentaient un dernier effort pour eviter le voyage, alleguant quelque excuse de sante, les yeux malades, la jambe boiteuse, la main mutilee. Mais presque toujours on les trouvait bons pour le bagne ; et alors chacun se resignait avec insouciance, oubliant en peu de minutes sa pretendue infirmite de toute la vie. La grille de la petite cour se rouvrit. Un gardien fit l'appel par ordre alphabetique ; et alors ils sortirent un a un, et chaque forcat s'alla ranger debout dans un coin de la grande cour, pres d'un compagnon donne par le hasard de sa lettre initiale. Ainsi chacun se voit reduit a lui-meme ; chacun porte sa chaine pour soi, cote a cote avec un inconnu ; et si par hasard un forcat a un ami, la chaine l'en separe. Derniere des miseres. Quand il y en eut a peu pres une trentaine de sortis, on referma la grille. Un argousin les aligna avec son baton, jeta devant chacun d'eux une chemise, une veste et un pantalon de grosse toile, puis fit un signe, et tous commencerent a se deshabiller. Un incident inattendu vint, comme a point nomme, changer cette humiliation en torture. Jusqu'alors le temps avait ete assez beau, et, si la bise d'octobre refroidissait l'air, de temps en temps aussi elle ouvrait ca et la dans les brumes grises du ciel une crevasse par ou tombait un rayon de soleil. Mais a peine les forcats se furent-ils depouilles de leurs haillons de prison, au moment ou ils s'offraient nus et debout a la visite soupconneuse des gardiens, et aux regards curieux des etrangers qui tournaient autour d'eux, pour examiner leurs epaules, le ciel devint noir, une froide averse d'automne eclata brusquement, et se dechargea a torrents dans la cour carree, sur les tetes decouvertes, sur les membres nus des galeriens, sur leurs miserables sayons etales sur le pave. En un clin d'oeil le preau se vida de tout ce qui n'etait pas argousin ou galerien. Les curieux de Paris allerent s'abriter sous les auvents des portes. Cependant la pluie tombait a flots. On ne voyait plus dans la cour que les forcats nus et ruisselants sur le pave noye. Un silence morne avait succede a leurs bruyantes bravades. Ils grelottaient, leurs dents claquaient ; leurs jambes maigries, leurs genoux noueux s'entre-choquaient ; et c'etait pitie de les voir appliquer sur leurs membres bleus ces chemises trempees, ces vestes, ces pantalons degouttant de pluie. La nudite eut ete meilleure. Un seul, un vieux, avait conserve quelque gaiete. Il s'ecria, en s'essuyant avec sa chemise mouillee, que cela n'etait pas dans le programme ; puis se prit a rire en montrant le poing au ciel. Quand ils eurent revetu les habits de route, on les mena par bandes de vingt ou trente a l'autre coin du preau, ou les cordons allonges a terre les attendaient. Ces cordons sont de longues et fortes chaines coupees transversalement de deux en deux pieds par d'autres chaines plus courtes, a l'extremite desquelles se rattache un carcan carre, qui s'ouvre au moyen d'une charniere pratiquee a l'un des angles et se ferme a l'angle oppose par un boulon de fer, rive pour tout le voyage sur le cou du galerien. Quand ces cordons sont developpes a terre, ils figurent assez bien la grande arete d'un poisson. On fit asseoir les galeriens dans la boue, sur les paves inondes ; on leur essaya les colliers ; puis deux forgerons de la chiourme, armes d'enclumes portatives, les leur riverent a froid a grands coups de masses de fer. C'est un moment affreux, ou les plus hardis palissent. Chaque coup de marteau, assene sur l'enclume appuyee a leur dos, fait rebondir le menton du patient ; le moindre mouvement d'avant en arriere lui ferait sauter le crane comme une coquille de noix. Apres cette operation, ils devinrent sombres. On n'entendait plus que le grelottement des chaines, et par intervalles un cri et le bruit sourd du baton des gardes-chiourme sur les membres des recalcitrants. Il y en eut qui pleurerent ; les vieux frissonnaient et se mordaient les levres. Je regardai avec terreur tous ces profils sinistres dans leurs cadres de fer. Ainsi, apres la visite des medecins, la visite des geoliers ; apres la visite des geoliers, le ferrage. Trois actes a ce spectacle. Un rayon de soleil reparut. On eut dit qu'il mettait le feu a tous ces cerveaux. Les forcats se leverent a la fois, comme par un mouvement convulsif. Les cinq cordons se rattacherent par les mains, et tout a coup se formerent en ronde immense autour de la branche de la lanterne. Ils tournaient a fatiguer les yeux. Ils chantaient une chanson du bagne, une romance d'argot, sur un air tantot plaintif, tantot furieux et gai ; on entendait par intervalles des cris greles, des eclats de rire dechires et haletants se meler aux mysterieuses paroles ; puis des acclamations furibondes ; et les chaines qui s'entre-choquaient en cadence servaient d'orchestre a ce chant plus rauque que leur bruit. Si je cherchais une image du sabbat, je ne la voudrais ni meilleure ni pire. On apporta dans le preau un large baquet. Les gardes-chiourme rompirent la danse des forcats a coups de baton, et les conduisirent a ce baquet, dans lequel on voyait nager je ne sais quelles herbes dans je ne sais quel liquide fumant et sale. Ils mangerent. Puis, ayant mange, ils jeterent sur le pave ce qui restait de leur soupe et de leur pain bis, et se remirent a danser et a chanter. Il parait qu'on leur laisse cette liberte le jour du ferrage et la nuit qui le suit. J'observais ce spectacle etrange avec une curiosite si avide, si palpitante, si attentive, que je m'etais oublie moi-meme. Un profond sentiment de pitie me remuait jusqu'aux entrailles, et leurs rires me faisaient pleurer. Tout a coup, a travers la reverie profonde ou j'etais tombe, je vis la ronde hurlante s'arreter et se taire. Puis tous les yeux se tournerent vers la fenetre que j'occupais. -- Le condamne ! le condamne ! crierent-ils tous en me montrant du doigt ; et les explosions de joie redoublerent. Je restai petrifie. J'ignore d'ou ils me connaissaient et comment ils m'avaient reconnu. -- Bonjour ! bonsoir ! me crierent-ils avec leur ricanement atroce. Un des plus jeunes, condamne aux galeres perpetuelles, face luisante et plombee, me regarda d'un air d'envie en disant : -- Il est heureux ! il sera rogne ! Adieu, camarade ! Je ne puis dire ce qui se passait en moi. J'etais leur camarade en effet. La Greve est soeur de Toulon. J'etais meme place plus bas qu'eux ; ils me faisaient honneur. Je frissonnai. Oui, leur camarade ! Et quelques jours plus tard, j'aurais pu aussi, moi, etre un spectacle pour eux. J'etais demeure a la fenetre, immobile, perclus, paralyse. Mais quand je vis les cinq cordons s'avancer, se ruer vers moi avec des paroles d'une infernale cordialite ; quand j'entendis le tumultueux fracas de leurs chaines, de leurs clameurs, de leurs pas, au pied du mur, il me sembla que cette nuee de demons escaladait ma miserable cellule ; je poussai un cri, je me jetai sur la porte d'une violence a la briser ; mais pas moyen de fuir ; les verrous etaient tires en dehors. Je heurtai, j'appelai avec rage. Puis il me sembla entendre de plus pres encore les effrayantes voix des forcats. Je crus voir leurs tetes hideuses paraitre deja au bord de ma fenetre, je poussai un second cri d'angoisse, et je tombai evanoui. XIV Quand je revins a moi, il etait nuit. J'etais couche dans un grabat ; une lanterne qui vacillait au plafond me fit voir d'autres grabats alignes des deux cotes du mien. Je compris qu'on m'avait transporte a l'infirmerie. Je restai quelques instants eveille, mais sans pensee et sans souvenir, tout entier au bonheur d'etre dans un lit. Certes, en d'autres temps, ce lit d'hopital et de prison m'eut fait reculer de degout et de pitie ; mais je n'etais plus le meme homme. Les draps etaient gris et rudes au toucher, la couverture maigre et trouee ; on sentait la paillasse a travers le matelas ; qu'importe ! mes membres pouvaient se deroidir a l'aise entre ces draps grossiers ; sous cette couverture, si mince qu'elle fut, je sentais se dissiper peu a peu cet horrible froid de la moelle des os dont j'avais pris l'habitude. -- Je me rendormis. Un grand bruit me reveilla ; il faisait petit jour. Ce bruit venait du dehors ; mon lit etait a cote de la fenetre, je me levai sur mon seant pour voir ce que c'etait. La fenetre donnait sur la grande cour de Bicetre. Cette cour etait pleine de monde ; deux haies de veterans avaient peine a maintenir libre, au milieu de cette foule, un etroit chemin qui traversait la cour. Entre ce double rang de soldats cheminaient lentement, cahotees a chaque pave, cinq longues charrettes chargees d'hommes ; c'etaient les forcats qui partaient. Ces charrettes etaient decouvertes. Chaque cordon en occupait une. Les forcats etaient assis de cote sur chacun des bords, adosses les uns aux autres, separes par la chaine commune, qui se developpait dans la longueur du chariot, et sur l'extremite de laquelle un argousin debout, fusil charge, tenait le pied. On entendait bruire leurs fers, et, a chaque secousse de la voiture, on voyait sauter leurs tetes et ballotter leurs jambes pendantes. Une pluie fine et penetrante glacait l'air, et collait sur leurs genoux leurs pantalons de toile, de gris devenus noirs. Leurs longues barbes, leurs cheveux courts ruisselaient ; leurs visages etaient violets ; on les voyait grelotter, et leurs dents grincaient de rage et de froid. Du reste, pas de mouvements possibles. Une fois rive a cette chaine, on n'est plus qu'une fraction de ce tout hideux qu'on appelle le cordon, et qui se meut comme un seul homme. L'intelligence doit abdiquer, le carcan du bagne la condamne a mort ; et quant a l'animal lui-meme, il ne doit plus avoir de besoins et d'appetits qu'a heures fixes. Ainsi, immobiles, la plupart demi-nus, tetes decouvertes et pieds pendants, ils commencaient leur voyage de vingt-cinq jours, charges sur les memes charrettes, vetus des memes vetements pour le soleil a plomb de juillet et pour les froides pluies de novembre. On dirait que les hommes veulent mettre le ciel de moitie dans leur office de bourreaux. Il s'etait etabli entre la foule et les charrettes je ne sais quel horrible dialogue ; injures d'un cote, bravades de l'autre, imprecations des deux parts ; mais, a un signe du capitaine, je vis les coups de baton pleuvoir au hasard dans les charrettes, sur les epaules ou sur les tetes, et tout rentra dans cette espece de calme exterieur qu'on appelle l'ordre. Mais les yeux etaient pleins de vengeance, et les poings des miserables se crispaient sur leurs genoux. Les cinq charrettes, escortees de gendarmes a cheval et d'argousins a pied, disparurent successivement sous la haute porte cintree de Bicetre ; une sixieme les suivit, dans laquelle ballottaient pele-mele les chaudieres, les gamelles de cuivre et les chaines de rechange. Quelques gardes-chiourme qui s'etaient attardes a la cantine sortirent en courant pour rejoindre leur escouade. La foule s'ecoula. Tout ce spectacle s'evanouit comme une fantasmagorie. On entendit s'affaiblir par degres dans l'air le bruit lourd des roues et des pieds des chevaux sur la route pavee de Fontainebleau, le claquement des fouets, le cliquetis des chaines, et les hurlements du peuple qui souhaitait malheur au voyage des galeriens. Et c'est la pour eux le commencement ! Que me disait-il donc, l'avocat ? Les galeres ! Ah ! oui, plutot mille fois la mort, plutot l'echafaud que le bagne, plutot le neant que l'enfer ; plutot livrer mon cou au couteau de Guillotin qu'au carcan de la chiourme ! Les galeres, juste ciel ! XV Malheureusement je n'etais pas malade. Le lendemain il fallut sortir de l'infirmerie. Le cachot me reprit. Pas malade ! en effet, je suis jeune, sain et fort. Le sang coule librement dans mes veines ; tous mes membres obeissent a tous mes caprices ; je suis robuste de corps et d'esprit, constitue pour une longue vie ; oui, tout cela est vrai ; et cependant j'ai une maladie, une maladie mortelle, une maladie faite de la main des hommes. Depuis que je suis sorti de l'infirmerie, il m'est venu une idee poignante, une idee a me rendre fou, c'est que j'aurais peut-etre pu m'evader si l'on m'y avait laisse. Ces medecins, ces soeurs de charite, semblaient prendre interet a moi. Mourir si jeune et d'une telle mort ! On eut dit qu'ils me plaignaient, tant ils etaient empresses autour de mon chevet. Bah ! curiosite ! Et puis, ces gens qui guerissent vous guerissent bien d'une fievre, mais non d'une sentence de mort. Et pourtant cela leur serait si facile ! une porte ouverte ! Qu'est-ce que cela leur ferait ? Plus de chance maintenant ! Mon pourvoi sera rejete, parce que tout est en regle ; les temoins ont bien temoigne, les plaideurs ont bien plaide, les juges ont bien juge. Je n'y compte pas, a moins que... Non, folie ! plus d'esperance ! Le pourvoi, c'est une corde qui vous tient suspendu au-dessus de l'abime, et qu'on entend craquer a chaque instant, jusqu'a ce qu'elle se casse. C'est comme si le couteau de la guillotine mettait six semaines a tomber. Si j'avais ma grace ? -- Avoir ma grace ! Et par qui ? et pourquoi ? et comment ? Il est impossible qu'on me fasse grace. L'exemple ! comme ils disent. Je n'ai plus que trois pas a faire : Bicetre, la Conciergerie, la Greve. XVI Pendant le peu d'heures que j'ai passees a l'infirmerie, je m'etais assis pres d'une fenetre, au soleil -- il avait reparu -- ou du moins recevant du soleil tout ce que les grilles de la croisee m'en laissaient. J'etais la, ma tete pesante et embrassee dans mes deux mains, qui en avaient plus qu'elles n'en pouvaient porter, mes coudes sur mes genoux, les pieds sur les barreaux de ma chaise ; car l'abattement fait que je me courbe et me replie sur moi-meme comme si je n'avais plus ni os dans les membres ni muscles dans la chair. L'odeur etouffee de la prison me suffoquait plus que jamais, j'avais encore dans l'oreille tout ce bruit de chaines des galeriens, j'eprouvais une grande lassitude de Bicetre. Il me semblait que le bon Dieu devrait bien avoir pitie de moi et m'envoyer au moins un petit oiseau pour chanter la, en face, au bord du toit. Je ne sais si ce fut le bon Dieu ou le demon qui m'exauca ; mais presque au meme moment j'entendis s'elever sous ma fenetre une voix, non celle d'un oiseau, mais bien mieux : la voix pure, fraiche, veloutee d'une jeune fille de quinze ans. Je levai la tete comme en sursaut, j'ecoutai avidement la chanson qu'elle chantait. C'etait un air lent et langoureux, une espece de roucoulement triste et lamentable ; voici les paroles : C'est dans la rue du Mail Ou j'ai ete coltige, Malure, Par trois coquins de railles, Lirlonfa malurette, Sur mes -sique 'ont fonce, Lirlonfa malure. Je ne saurais dire combien fut amer mon desappointement. La voix continua : Sur mes sique' ont fonce, Malure. Ils m'ont mis la tartouve, Lirlonfa malurette, Grand Meudon est aboule, Lirlonfa malure. Dans mon trimin rencontre, Lirlonfa malurette, Un peigre du quartier Lirlonfa malure. Un peigre du quartier Malure. -- Va-t'en dire a ma largue, Lirlonfa malurette, Que je suis enfourraille, Lirlonfa malure. Ma largue tout en colere, Lirlonfa malurette, M'dit : Qu'as-tu donc morfille ? Lirlonfa malure. M'dit : Qu'as-tu donc morfille ? Malure. -- J'ai fait suer un chene, Lirlonfa malurette, Son auberg j'ai engante, Lirlonfa malure, Son auberg et sa toquante, Lirlonfa malurette, Et ses attach's de ces, Lirlonfa malure. Et ses attach's de ces, Malure. Ma largu' part pour Versailles, Lirlonfa malurette, Aux pieds d' sa majeste, Lirlonfa malure. Elle lui fonce un babillard, Lirlonfa malurette, Pour m' faire defourrailler Lirlonfa malure. Pour m'faire defourrailler Malure. -- Ah ! si j'en defourraille, Lirlonfa malurette, Ma largue j'entiferai, Lirlonfa malure. J' li ferai porter fontange, Lirlonfa malurette, Et souliers galuches, Lirlonfa malure. Et souliers galuches, Malure. Mais grand dabe qui s'fache, Lirlonfa malurette, Dit : -- Par mon caloquet, Lirlonfa malure, J' li ferai danser une danse, Lirlonfa malurette, Ou il n'y a pas de plancher Lirlonfa malure. Je n'en ai pas entendu et n'aurais pu en entendre davantage. Le sens a demi compris et a demi cache de cette horrible complainte ; cette lutte du brigand avec le guet, ce voleur qu'il rencontre et qu'il depeche a sa femme, cet epouvantable message : J'ai assassine un homme et je suis arrete, j'ai fait suer un chene et je suis enfourraille ; cette femme qui court a Versailles avec un placet, et cette Majeste qui s'indigne et menace le coupable de lui faire danser la danse ou il n'y a pas de plancher ; et tout cela chante sur l'air le plus doux et par la plus douce voix qui ait jamais endormi l'oreille humaine !... J'en suis reste navre, glace, aneanti. C'etait une chose repoussante que toutes ces monstrueuses paroles sortant de cette bouche vermeille et fraiche. On eut dit la bave d'une limace sur une rose. Je ne saurais rendre ce que j'eprouvais ; j'etais a la fois blesse et caresse. Le patois de la caverne et du bagne, cette langue ensanglantee et grotesque, ce hideux argot, marie a une voix de jeune fille, gracieuse transition de la voix d'enfant a la voix de femme ! tous ces mots difformes et mal faits, chantes, cadences, perles ! Ah ! qu'une prison est quelque chose d'infame ! Il y a un venin qui y salit tout. Tout s'y fletrit, meme la chanson d'une fille de quinze ans ! Vous y trouvez un oiseau, il a de la boue sur son aile ; vous y cueillez une jolie fleur, vous la respirez ; elle pue. XVII Oh ! si je m'evadais, comme je courrais a travers champs ! Non, il ne faudrait pas courir. Cela fait regarder et soupconner. Au contraire, marcher lentement, tete levee, en chantant. Tacher d'avoir quelque vieux sarrau bleu a dessins rouges. Cela deguise bien. Tous les maraichers des environs en portent. Je sais aupres d'Arcueil un fourre d'arbres a cote d'un marais, ou, etant au college, je venais avec mes camarades pecher des grenouilles tous les jeudis. C'est la que je me cacherais jusqu'au soir. La nuit tombee, je reprendrais ma course. J'irais a Vincennes. Non, la riviere m'empecherait. J'irais a Arpajon. -- Il aurait mieux valu prendre du cote de Saint-Germain, et aller au Havre, et m'embarquer pour l'Angleterre. -- N'importe ! j'arrive a Longjumeau. Un gendarme passe ; il me demande mon passeport... Je suis perdu ! Ah ! malheureux reveur, brise donc d'abord le mur epais de trois pieds qui t'emprisonne ! La mort ! la mort ! Quand je pense que je suis venu tout enfant, ici, a Bicetre, voir le grand puits et les fous ! XVIII Pendant que j'ecrivais tout ceci, ma lampe a pali, le jour est venu, l'horloge de la chapelle a sonne six heures. -- Qu'est-ce que cela veut dire ? Le guichetier de garde vient d'entrer dans mon cachot, il a ote sa casquette, m'a salue, s'est excuse de me deranger et m'a demande, en adoucissant de son mieux sa rude voix, ce que je desirais a dejeuner... Il m'a pris un frisson. -- Est-ce que ce serait pour aujourd'hui ? XIX C'est pour aujourd'hui ! Le directeur de la prison lui-meme vient de me rendre visite. Il m'a demande en quoi il pourrait m'etre agreable ou utile, a exprime le desir que je n'eusse pas a me plaindre de lui ou de ses subordonnes, s'est informe avec interet de ma sante et de la facon dont j'avais passe la nuit ; en me quittant, il m'a appele monsieur ! C'est pour aujourd'hui ! XX Il ne croit pas, ce geolier, que j'aie a me plaindre de lui et de ses sous-geoliers. Il a raison. Ce serait mal a moi de me plaindre ; ils ont fait leur metier, ils m'ont bien garde ; et puis ils ont ete polis a l'arrivee et au depart. Ne dois-je pas etre content ? Ce bon geolier, avec son sourire benin, ses paroles caressantes, son oeil qui flatte et qui espionne, ses grosses et larges mains, c'est la prison incarnee, c'est Bicetre qui s'est fait homme. Tout est prison autour de moi ; je retrouve la prison sous toutes les formes, sous la forme humaine comme sous la forme de grille ou de verrou. Ce mur, c'est de la prison en pierre ; cette porte, c'est de la prison en bois ; ces guichetiers, c'est de la prison en chair et en os. La prison est une espece d'etre horrible, complet, indivisible, moitie maison, moitie homme. Je suis sa proie ; elle me couve, elle m'enlace de tous ses replis. Elle m'enferme dans ses murailles de granit, me cadenasse sous ses serrures de fer, et me surveille avec ses yeux de geolier. Ah ! miserable ! que vais-je devenir ? qu'est-ce qu'ils vont faire de moi ? XXI Je suis calme maintenant. Tout est fini, bien fini. Je suis sorti de l'horrible anxiete ou m'avait jete la visite du directeur. Car, je l'avoue, j'esperais encore. -- Maintenant, Dieu merci, je n'espere plus. Voici ce qui vient de se passer : Au moment ou six heures et demie sonnaient, -- non, c'etait l'avant-quart -- la porte de mon cachot s'est rouverte. Un vieillard a tete blanche, vetu d'une redingote brune, est entre. Il a entr'ouvert sa redingote. J'ai vu une soutane, un rabat. C'etait un pretre. Ce pretre n'etait pas l'aumonier de la prison. Cela etait sinistre. Il s'est assis en face de moi avec un sourire bienveillant ; puis a secoue la tete et leve les yeux au ciel, c'est-a-dire a la voute du cachot. Je l'ai compris. -- Mon fils, m'a-t-il dit, etes-vous prepare ? Je lui ai repondu d'une voix faible : -- Je ne suis pas prepare, mais je suis pret. Cependant ma vue s'est troublee, une sueur glacee est sortie a la fois de tous mes membres, j'ai senti mes tempes se gonfler, et j'avais les oreilles pleines de bourdonnements. Pendant que je vacillais sur ma chaise comme endormi, le bon vieillard parlait. C'est du moins ce qu'il m'a semble, et je crois me souvenir que j'ai vu ses levres remuer, ses mains s'agiter, ses yeux reluire. La porte s'est rouverte une seconde fois. Le bruit des verrous nous a arraches, moi a ma stupeur, lui a son discours. Une espece de monsieur, en habit noir, accompagne du directeur de la prison, s'est presente, et m'a salue profondement. Cet homme avait sur le visage quelque chose de la tristesse officielle des employes des pompes funebres. Il tenait un rouleau de papier a la main. -- Monsieur, m'a-t-il dit avec un sourire de courtoisie, je suis huissier pres la cour royale de Paris. J'ai l'honneur de vous apporter un message de la part de monsieur le procureur general. La premiere secousse etait passee. Toute ma presence d'esprit m'etait revenue. -- C'est monsieur le procureur general, lui ai-je repondu, qui a demande si instamment ma tete ? Bien de l'honneur pour moi qu'il m'ecrive. J'espere que ma mort lui va faire grand plaisir ; car il me serait dur de penser qu'il l'a sollicitee avec tant d'ardeur et qu'elle lui etait indifferente. J'ai dit tout cela, et j'ai repris d'une voix ferme : -- Lisez, monsieur ! Il s'est mis a me lire un long texte, en chantant a la fin de chaque ligne et en hesitant au milieu de chaque mot. C'etait le rejet de mon pourvoi. -- L'arret sera execute aujourd'hui en place de Greve, a-t-il ajoute quand il a eu termine, sans lever les yeux de dessus son papier timbre. Nous partons a sept heures et demie precises pour la Conciergerie. Mon cher monsieur aurez-vous l'extreme bonte de me suivre ? Depuis quelques instants je ne l'ecoutais plus. Le directeur causait avec le pretre ; lui avait l'oeil fixe sur son papier ; je regardais la porte, qui etait restee entrouverte... -- Ah ! miserable ! quatre fusiliers dans le corridor ! L'huissier a repete sa question, en me regardant cette fois. -- Quand vous voudrez, lui ai-je repondu. A votre aise ! Il m'a salue en disant : -- J'aurai l'honneur de venir vous chercher dans une demi-heure. Alors ils m'ont laisse seul. Un moyen de fuir, mon Dieu ! un moyen quelconque ! Il faut que je m'evade ! il le faut ! sur-le-champ ! par les portes, par les fenetres, par la charpente du toit ! quand meme je devrais laisser de ma chair apres les poutres ! O rage ! demons ! malediction ! Il faudrait des mois pour percer ce mur avec de bons outils, et je n'ai ni un clou, ni une heure ! XXII De la Conciergerie. Me voici transfere, comme dit le proces-verbal. Mais le voyage vaut la peine d'etre conte. Sept heures et demie sonnaient lorsque l'huissier s'est presente de nouveau au seuil de mon cachot. -- Monsieur, m'a-t-il dit, je vous attends. -- Helas ! lui et d'autres ! Je me suis leve, j'ai fait un pas ; il m'a semble que je n'en pourrais faire un second, tant ma tete etait lourde et mes jambes faibles. Cependant je me suis remis et j'ai continue d'une allure assez ferme. Avant de sortir du cabanon, j'y ai promene un dernier coup d'oeil. -- Je l'aimais, mon cachot. -- Puis, je l'ai laisse vide et ouvert ; ce qui donne a un cachot un air singulier. Au reste, il ne le sera pas longtemps. Ce soir on y attend quelqu'un, disaient les porte-clefs, un condamne que la cour d'assises est en train de faire a l'heure qu'il est. Au detour du corridor l'aumonier nous a rejoints. Il venait de dejeuner. Au sortir de la geole, le directeur m'a pris affectueusement la main, et a renforce mon escorte de quatre veterans. Devant la porte de l'infirmerie, un vieillard moribond m'a crie : Au revoir ! Nous sommes arrives dans la cour. J'ai respire ; cela m'a fait du bien. Nous n'avons pas marche longtemps a l'air. Une voiture attelee de chevaux de poste stationnait dans la premiere cour ; c'est la meme voiture qui m'avait amene ; une espece de cabriolet oblong, divise en deux sections par une grille transversale de fil de fer si epaisse qu'on la dirait tricotee. Les deux sections ont chacune une porte, l'une devant, l'autre derriere la carriole. Le tout si sale, si noir si poudreux, que le corbillard des pauvres est un carrosse du sacre en comparaison. Avant de m'ensevelir dans cette tombe a deux roues, j'ai jete un regard dans la cour, un de ces regards desesperes devant lesquels il semble que les murs devraient crouler. La cour, espece de petite place plantee d'arbres, etait plus encombree encore de spectateurs que pour les galeriens. Deja la foule ! Comme le jour du depart de la chaine, il tombait