The Project Gutenberg EBook of Robur-le-Conquerant, by Jules Verne (#27 in our series by Jules Verne) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Robur-le-Conquerant Author: Jules Verne Release Date: February, 2004 [EBook #5126] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on May 5, 2002] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, ROBUR-LE-CONQUERANT *** This eBook was produced by Norm Wolcott. Robur-le-Conquerant: Jules Verne LES VOYAGES EXTRAORDDINAIRES COURONNES PAR L'ACADEMIE FRANCAISE ROBUR-LE-CONQUERANT PAR JULES VERNE 45 DESSINS PAR BENETT BIBLIOTHEQUE D'EDUCATION ET DE RECREATION J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB PARIS 1886 ---------------------------------------------------------------------- TABLE DE MATIERES I. OU LE MONDE SAVANT ET LE MONDE IGNORANT SONT AUSSI EMBARRASSES L'UN OU L'AUTRE. II. DANS LEQUEL LES MEMBRES DU WELDON-INSTITUTE SE DISPUTENT SANS PARVENIR A SE METTRE D'ACCORD. III. DANS LEQUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N'A PAS BESOIN D'ETRE PRESENTE, CAR IL SE PRESENTE LUI-MEME. IV. DANS LEQUEL, A PROPOS DU VALET FRYCOLLIN, L'AUTEUR ESSAIE DE REHABILITER LA LUNE. V. DANS LEQUEL UNE SUSPENSION D'HOSTILITES EST CONSENTIE ENTRE LE PRESIDENT ET LE SECRETAIRE DU WELDON-INSTITUTE. VI. LES INGENIEURS, LES MECANICIENS ET AUTRES SAVANTS FERAIENT PEUT-ETRE BIEN DE PASSER. VII. DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS REFUSENT ENCORE DE SE LAISSER CONVAINCRE. VIII. OU L'ON VERRA QUE ROBUR SE DECIDE A REPONDRE A L'IMPORTANTE QUESTION QUI LUI EST POSEE. IX. DANS LEQUEL L'<< ALBATROS >> FRANCHIT PRES DE DIX MILLE KILOMETRES, QUI SE TERMINENT PAR UN BOND PRODIGIEUX. X. DANS LEQUEL ON VERRA COMMENT ET POURQUOI LE VALET FRYCOLLIN FUT MIS A LA REMORQUE. XI. DANS LEQUEL LA COLERE DE UNCLE PRUDENT CROIT COMME LE CARRE DE LA VITESSE. XII. DANS LEQUEL L'INGENIEUR ROBUR AGIT COMME S'IL VOULAIT CONCOURIR POUR UN DES PRIX MONTHYON. XIII. DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS TRAVERSENT TOUT UN OCEAN, SANS AVOIR LE MAL DE MER. XIV. DANS LEQUEL L'<< ALBATROS >> FAIT CE QU'ON NE POURRA PEUT-ETRE JAMAIS FAIRE. XV. DANS LEQUEL IL SE PASSE DES CHOSES QUI MERITENT VRAIMENT LA PEINE D'ETRE RACONTEES. XVI. QUI LAISSERA LE LECTEUR DANS UNE INDECISION PEUT-ETRE REGRETTABLE. XVII. DANS LEQUEL ON REVIENT A DEUX MOIS EN ARRIERE ET OU L'ON SAUTE A NEUF MOIS EN AVANT. XVIII. QUI TERMINE CETTE VERIDIQUE HISTOIRE DE L'<< ALBATROS >> SANS LA TERMINER. ---------------------------------------------------------------------- ROBUR-LE-CONQUERANT I Ou le monde savant et le monde ignorant sont aussi embarrasses l'un ou l'autre. << Pan !... Pan !... >> Les deux coups de pistolet partirent presque en meme temps. Une vache, qui paissait a cinquante pas de la, recut une des balles dans l'echine. Elle n'etait pour rien dans l'affaire, cependant. Ni l'un ni l'autre des deux adversaires n'avait ete touche. Quels etaient ces deux gentlemen? On ne sait, et, cependant, c'eut ete la, sans doute, l'occasion de faire parvenir leurs noms a la posterite. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plus age etait Anglais, le plus jeune Americain. Quant a indiquer en quel endroit l'inoffensif ruminant venait de paitre sa derniere touffe d'herbe, rien de plus facile. C'etait sur la rive droite du Niagara, non loin de ce pont suspendu qui reunit la rive americaine a la rive canadienne, trois milles au-dessous des chutes. L'Anglais s'avanca alors vers l'Americain : << Je n en soutiens pas moins que c'etait le Rule Britannia! dit-il. - Non! le Yankee Doodle! >> repliqua l'autre. La querelle allait recommencer, lorsque l'un des temoins - sans doute dans l'interet du betail - s'interposa, disant : << Mettons que c'etait le Rule Doodle et le Yankee Britannia, et allons dejeuner! >> Ce compromis entre les deux chants nationaux de l'Amerique et de la Grande-Bretagne fut adopte a la satisfaction generale. Americains et Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s'attabler dans l'hotel de Goat-Island - un terrain neutre entre les deux chutes. Comme ils sont en presence des œufs bouillis et du jambon traditionnels, du roastbeef froid, releve de pickles incendiaires, et de flots de the a rendre jalouses les celebres cataractes, on ne les derangera plus. Il est peu probable, d'ailleurs, qu'il soit encore question d'eux dans cette histoire. Qui avait raison de l'Anglais ou de l'Americain? Il eut ete difficile de se prononcer. En tout cas, ce duel montre combien les esprits s'etaient passionnes, non seulement dans le nouveau, mais aussi dans l'ancien continent, a propos d'un phenomene inexplicable, qui, depuis un mois environ, mettait toutes les cervelles a l'envers. _Os sublime dedit cœlumque tueri,_ a dit Ovide pour le plus grand honneur de la creature humaine. En verite, jamais on n'avait tant regarde le ciel depuis l'apparition de l'homme sur le globe terrestre. Or, precisement, pendant la nuit precedente, une trompette aerienne avait lance ses notes cuivrees a travers l'espace, au-dessus de cette portion du Canada situee entre le lac Ontario et le lac Erie. Les uns avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia. De la cette querelle d'Anglo-saxons qui se terminait par un dejeuner a Goat-Island. Peut-etre, en somme, n'etait-ce ni l'un ni l'autre de ces chants patriotiques. Mais ce qui n'etait douteux pour personne c'est que ce son etrange avait ceci de particulier qu'il semblait descendre du ciel sur la terre. Fallait-il croire a quelque trompette celeste, embouchee par un ange ou un archange?... N'etait-ce pas plutot de joyeux aeronautes qui jouaient de ce sonore instrument, dont la Renommee fait un si bruyant usage? Non! Il n'y avait la ni ballon, ni aeronautes. Un phenomene extraordinaire se produisait dans les hautes zones du ciel - phenomene dont on ne pouvait reconnaitre la nature ni l'origine. Aujourd'hui, il apparaissait au-dessus de l'Amerique, quarante-huit heures apres au-dessus de l'Europe, huit jours plus tard, en Asie, au-dessus du Celeste Empire. Decidement, si la trompette qui signalait son passage n'etait pas celle du Jugement dernier, qu'etait donc cette trompette? De la, en tous pays de la terre, royaumes ou republiques, une certaine inquietude qu'il importait de calmer. Si vous entendiez dans votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne chercheriez-vous pas au plus vite a reconnaitre la cause de ces bruits, et, 51 l'enquete n'aboutissait a rien, n'abandonneriez-vous pas votre maison pour en habiter une autre? Oui, sans doute! Mais ici, la maison, c'etait le globe terrestre. Nul moyen de le quitter pour la Lune, Mars, Venus, Jupiter, ou toute autre planete du systeme solaire. Il fallait donc decouvrir ce qui se passait, non dans le vide infini, mais dans les zones atmospheriques. En effet, pas d'air, pas de bruit, et, comme il y avait bruit - toujours la fameuse trompette! - c'est que le phenomene s'accomplissait au milieu de la couche d'air, dont la densite va toujours en diminuant et qui ne s'etend pas a plus de deux lieues autour de notre spheroide. Naturellement, des milliers de feuilles publiques s'emparerent de la question, la traiterent sous toutes ses formes, l'eclaircirent ou l'obscurcirent, rapporterent des faits vrais ou faux, alarmerent ou rassurerent leurs lecteurs, dans l'interet du tirage, - passionnerent enfin les masses quelque peu affolees. Du coup, la politique fut par terre, et les affaires n'en allerent pas plus mal. Mais qu'y avait-il? On consulta les observatoires du monde entier. S'ils ne repondaient pas, a quoi bon des observatoires? Si les astronomes, qui dedoublent ou detriplent des etoiles a cent mille milliards de lieues, n'etaient pas capables de reconnaitre l'origine d'un phenomene cosmique, dans le rayon de quelques kilometres seulement, a quoi bon des astronomes? Aussi, ce qu'il y eut de telescopes, de lunettes, de longues-vues, de lorgnettes, de binocles, de monocles, braques vers le ciel, pendant ces belles nuits de l'ete, ce qu'il y eut d'yeux a l'oculaire des instruments de toutes portees et de toutes grosseurs, on ne saurait l'evaluer. Peut-etre des centaines de mille, a tout le moins. Dix fois, vingt fois plus qu'on ne compte d'etoiles a l'œil nu sur la sphere celeste. Non! Jamais eclipse, observee simultanement sur tous les points du globe, n'avait ete a pareille fete. Les observatoires repondirent, mais insuffisamment. Chacun donna une opinion, mais differente. De la, guerre intestine dans le monde savant pendant les dernieres semaines d'avril et les premieres de mai. L'observatoire de Paris se montra tres reserve. Aucune des sections ne se prononca. Dans le service d'astronomie mathematique, on avait dedaigne de regarder; dans celui des operations meridiennes, on n'avait rien decouvert; dans celui des observations physiques, on n'avait rien apercu; dans celui de la geodesie, on n'avait rien remarque; dans celui de la meteorologie, on n'avait rien entrevu; enfin, dans celui des calculateurs, on n'avait rien vu. Du moins l'aveu etait franc. Meme franchise a l'observatoire de Montsouris, a la station magnetique du parc Saint-Maur. Meme respect de la verite au Bureau des Longitudes. Decidement, Francais veut dire franc La province fut un peu plus affirmative. Peut-etre dans la nuit du 6 au 7 mai avait-il paru une lueur d'origine electrique, dont la duree n'avait pas depasse vingt secondes. Au pic du Midi, cette lueur s'etait montree entre neuf et dix heures du soir. A l'observatoire meteorologique du Puy-de-Dome, on l'avait saisie entre une heure et deux heures du matin; au mont Ventoux, en Provence, entre deux et trois heures; a Nice, entre trois et quatre heures; enfin, au Semnoz-Alpes, entre Annecy, le Bourget et le Leman, au moment ou l'aube blanchissait le zenith. Evidemment, il n'y avait pas a rejeter ces observations en bloc. Nul doute que la lueur eut ete observee en divers postes - successivement - dans le laps de quelques heures. Donc, ou elle etait produite par plusieurs foyers, courant a travers l'atmosphere terrestre, ou, si elle n'etait due qu'a un foyer unique, c'est que ce foyer pouvait se mouvoir avec une vitesse qui devait atteindre bien pres de deux cents kilometres a l'heure. Mais, pendant le jour, avait-on jamais vu quelque chose d'anormal dans l'air? Jamais. La trompette, du moins, s'etait-elle fait entendre a travers les couches aeriennes? Pas le moindre appel de trompette n'avait retenti entre le lever et le coucher du soleil. Dans le Royaume-Uni, on fut tres perplexe. Les observatoires ne purent se mettre d'accord. Greenwich ne parvint pas a s'entendre avec Oxford, bien que tous deux soutinssent qu'il n'y avait rien. << Illusion d'optique! disait l'un. - Illusion d'acoustique! >> repondait l'autre. Et la-dessus, ils disputerent. En tout cas, illusion. A l'observatoire de Berlin, a celui de Vienne, la discussion menaca d'amener des complications internationales. Mais la Russie, en la personne du directeur de son observatoire de Poulkowa, leur prouva qu'ils avaient raison tous deux; cela dependait du point de vue auquel ils se mettaient pour determiner la nature du phenomene, en theorie impossible, possible en pratique. En Suisse, a l'observatoire de Sautis, dans le canton d'Appenzel, au Righi, au Gabris, dans les postes du Saint-Gothard, du Saint-Bernard, du Julier, du Simplon, de Zurich, du Somblick dans les Alpes tyroliennes, on fit preuve d'une extreme reserve a propos d'un fait que personne n'avait jamais pu constater - ce qui est fort raisonnable. Mais, en Italie, aux stations meteorologiques du Vesuve, au poste de l'Etna, installe dans l'ancienne Casa Inglese, au Monte Cavo, les observateurs n'hesiterent pas a admettre la materialite du phenomene, attendu qu'ils l'avaient pu voir, un jour, sous l'aspect d'une petite volute de vapeur, une nuit, sous l'apparence d'une etoile filante. Ce que c'etait, d'ailleurs, ils n'en savaient absolument rien. En verite, ce mystere commencait a fatiguer les gens de science, tandis qu'il continuait a passionner, a effrayer meme les humbles et les ignorants, qui ont forme, forment et formeront l'immense majorite en ce monde, grace a l'une des plus sages lois de la nature. Les astronomes et les meteorologistes auraient donc renonce a s'en occuper, si, dans la nuit du 26 au 27, a l'observatoire de Kantokeino, au Finmark, en Norvege, et dans la nuit du 28 au 29, a celui de l'Isfjord, au Spitzberg, les Norvegiens d'une part, les Suedois de l'autre, ne se fussent trouves d'accord sur ceci : au milieu d'une aurore boreale avait apparu une sorte de gros oiseau, de monstre aerien. S'il n'avait pas ete possible d'en determiner la Structure, du moins n'etait-il pas douteux qu'il eut projete hors de lui des corpuscules qui detonaient comme des bombes. En Europe, on voulut bien ne pas mettre en doute cette observation des stations du Finmark et du Spitzberg. Mais, ce qui parut le plus phenomenal en tout cela, c'etait que des Suedois et des Norvegiens eussent pu se mettre d'accord sur un point quelconque. On rit de la pretendue decouverte dans tous les observatoires de l'Amerique du Sud, au Bresil, au Perou comme a La Plata, dans ceux de l'Australie, a Sidney, a Adelaide comme a Melbourne. Et le rire australien est des plus communicatifs. Bref, un seul chef de station meteorologique se montra affirmatif sur cette question, malgre tous les sarcasmes que sa solution pouvait faire naitre. Ce fut un Chinois, le directeur de l'observatoire de Zi-Ka-Wey, eleve au milieu d'une vaste plaine, a moins de dix lieues de la mer, avec un horizon immense, baigne d'air pur. << Il se pourrait, dit-il, que l'objet dont il s'agit fut tout simplement un appareil aviateur, une machine volante! >> Quelle plaisanterie! Cependant, si les controverses furent vives dans l'Ancien Monde, on imagine ce qu'elles durent etre en cette portion du Nouveau, dont les Etats-Unis Occupent le plus vaste territoire. Un Yankee, on le sait, n'y va pas par quatre chemins. Il n'en prend qu'un, et generalement celui qui conduit droit au but. Aussi les observatoires de la Federation americaine n'hesiterent-ils pas a se dire leur fait. S'ils ne se jeterent pas leurs objectifs a la tete, c'est qu'il aurait fallu les remplacer au moment ou l'on avait le plus besoin de s'en servir. En cette question si controversee, les observatoires de Washington dans le district de Colombia, et celui de Cambridge dans l'Etat de Duna, tinrent tete a celui de Darmouth-College dans le Connecticut, et a celui d'Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujet de leur dispute ne porta pas sur la nature du corps observe, mais sur l'instant precis de l'observation; car tous pretendirent l'avoir apercu dans la meme nuit, a la meme heure, a la meme minute, a la meme seconde, bien que la trajectoire du mysterieux mobile n'occupat qu'une mediocre hauteur au-dessus de l'horizon. Or, du Connecticut au Michigan, du Duna au Colombia, la distance est assez grande pour que cette double observation, faite au meme moment, put etre consideree comme impossible. Dudley, a Albany, dans l'Etat de New York, et West-Point, de l'Academie militaire, donnerent tort a leurs collegues par une note qui chiffrait l'ascension droite et la declinaison dudit corps. Mais il fut reconnu plus tard que ces observateurs S'etaient trompes de corps, que celui-ci etait un bolide qui n'avait fait que traverser la moyenne couche de l'atmosphere. Donc, ce bolide ne pouvait etre l'objet en question. D'ailleurs, comment le susdit bolide aurait-il joue de la trompette? Quant a cette trompette, on essaya vainement de mettre son eclatante fanfare au rang des illusions d'acoustique. Les oreilles, en cette occurrence, ne se trompaient pas plus que les yeux. On avait certainement vu, on avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au 13 mai - nuit tres sombre - les observateurs de Yale-College, a l'Ecole scientifique de Sheffield, avaient pu transcrire quelques mesures d'une phrase musicale, en re majeur, a quatre temps, qui donnait note pour note, rythme pour rythme, le refrain du Chant du Depart. << Bon ! repondirent les loustics, c'est un orchestre francais qui joue au milieu des couches aeriennes! >> Mais plaisanter n'est pas repondre. C'est ce que fit remarquer l'observatoire de Boston, fonde par l'Atlantic Iron Works Society, dont les opinions sur les questions d'astronomie et de meteorologie commencaient a faire loi dans le monde savant. Intervint alors l'observatoire de Cincinnati, cree en 1870 sur le mont Lookout, grace a la generosite de M. Kilgoor, et si connu pour ses mesures micrometriques des etoiles doubles. Son directeur declara, avec la plus entiere bonne foi, qu'il y avait certainement quelque chose, qu'un mobile quelconque se montrait, dans des temps assez rapproches, en divers points de l'atmosphere, mais que sur la nature de ce mobile, ses dimensions, sa vitesse, sa trajectoire, il etait impossible de se prononcer. Ce fut alors qu'un journal dont la publicite est immense, le New York Herald, recut d'un abonne la communication anonyme qui suit : << On n'a pas oublie la rivalite qui mit aux prises, il y a quelques annees, les deux heritiers de la Begum de Ragginahra, ce docteur francais Sarrasin dans sa cite de Franceville, l'ingenieur allemand Herr Schultze, dans sa cite de Stahlstadt, cites situees toutes deux en la partie sud de l'Oregon, aux Etats-Unis. << On ne peut avoir oublie davantage que, dans le but de detruire Franceville, Herr Schultze lanca un formidable engin qui devait s'abattre sur la ville francaise et l'aneantir d'un seul coup. << Encore moins ne peut-on avoir oublie que cet engin, dont la vitesse initiale au sortir de la bouche du canon-monstre avait ete mal calculee, fut emporte avec une rapidite superieure a seize fois celle des projectiles ordinaires - Soit cent cinquante lieues a l'heure -' qu'il n'est plus retombe sur la terre, et que, passe a l'etat de bolide, il circule et doit eternellement circuler autour de notre globe. << Pourquoi ne serait-ce pas le corps en question dont l'existence ne peut etre niee? >> Fort ingenieux, l'abonne du New York Herald. Et la trompette?... Il n'y avait pas de trompette dans le projectile de Herr Schultze! Donc, toutes ces explications n'expliquaient rien, tous ces observateurs observaient mal. Restait toujours l'hypothese proposee par le directeur de Zi-Ka-Wey. Mais l'opinion d'un Chinois!... Il ne faudrait pas croire que la satiete finit par s'emparer du public de l'Ancien et du Nouveau Monde. Non! les discussions continuerent de plus belle, sans qu'on parvint a se mettre d'accord. Et, cependant, il y eut un temps d'arret. Quelques jours s'ecoulerent sans que l'objet, bolide ou autre, fut signale, sans que nul bruit de trompette se fit entendre dans les airs. Le corps etait-il donc tombe sur un point du globe ou il eut ete difficile de retrouver sa trace - en mer, par exemple? Gisait-il dans les profondeurs de l'Atlantique, du Pacifique, de l'ocean Indien? Comment se prononcer a cet egard? Mais alors, entre le 2 et le 9 juin, une serie de faits nouveaux se produisirent, dont l'explication eut ete impossible par la seule existence d'un phenomene cosmique. En huit jours, les Hambourgeois, a la pointe de la tour Saint-Michel, les Turcs, au plus haut minaret de Sainte-Sophie, les Rouennais, au bout de la fleche metallique de leur cathedrale, les Strasbourgeois, a l'extremite du Munster, les Americains, sur la tete de leur statue de la Liberte, a l'entree de l'Hudson, et, au faite du monument de Washington, a Boston, les Chinois, au Sommet du temple des Cinq-Cents-Genies, a Canton, les Indous, au seizieme etage de la pyramide du temple de Tanjour, les San-Pietrini, a la croix de Saint-Pierre de Rome, les Anglais, a la croix de Saint-Paul de Londres, les Egyptiens, a l'angle aigu de la Grande Pyramide de Gizeh, les Parisiens, au paratonnerre de la Tour en fer de l'Exposition de 1889, haute de trois cents metres, purent apercevoir un pavillon qui flottait sur chacun de ces points difficilement accessibles. Et ce pavillon, c'etait une etamine noire, semee d'etoiles, avec un soleil d'or a son centre. II Dans lequel les membres du Weldon-Institute se disputent sans parvenir a se mettre d'accord. << Et le premier qui dira le contraire... - Vraiment!... Mais on le dira, s'il y a lieu de le dire! - Et en depit de vos menaces!... - Prenez garde a vos paroles, Bat Fyn! - Et aux votres, Uncle Prudent! Je soutiens que l'helice ne doit pas etre a l'arriere! - Nous aussi!... Nous aussi!... repondirent cinquante voix, confondues dans un commun accord. - Non!... Elle doit etre a l'avant! s'ecria PhilEvans. - A l'avant! repondirent cinquante autres voix avec une vigueur non moins remarquable. - Jamais nous ne serons du meme avis! - Jamais!... Jamais! - Alors a quoi bon disputer? - Ce n'est pas de la dispute !... C'est de la discussion! On ne l'aurait pas cru, a entendre les reparties, les objurgations, les vociferations, qui emplissaient la salle des seances depuis un bon quart d'heure. Cette salle, il est vrai, etait la plus grande du Weldon-Institut - club celebre entre tous, etabli Walnut-Street, a Philadelphie, Etat de Pennsylvanie, Etats-Unis d'Amerique. Or, la veille, dans la cite, a propos de l'election d'un allumeur de gaz, il y avait eu manifestations publiques, meetings bruyants, coups echanges de part et d'autre. De la, une effervescence qui n'etait pas encore calmee, et d'ou provenait peut-etre cette surexcitation dont les membres du Weldon-Institut venaient de faire preuve. Et, cependant, ce n'etait la qu'une simple reunion de << ballonistes >>, discutant la question encore palpitante meme a cette epoque - de la direction des ballons. Cela se passait dans une ville des Etats-Unis, dont le developpement rapide fut Superieur meme a celui de New York, de Chicago, de Cincinnati, de San Francisco, - une ville, qui n'est pourtant ni un port, ni un centre minier de houille ou de petrole, ni une agglomeration manufacturiere, ni le terminus d'un rayonnement de voies ferrees, - une ville plus grande que Berlin, Manchester, Edimbourg, Liverpool, Vienne, Petersbourg, Dublin -, une ville qui possede un parc dans lequel tiendraient ensemble les sept parcs de la capitale de l'Angleterre, - une ville, enfin, qui compte actuellement pres de douze cent mille ames et se dit la quatrieme ville du monde, apres Londres, Paris et New York. Philadelphie est presque une cite de marbre avec ses maisons de grand caractere et ses etablissements publics qui ne connaissent point de rivaux. Le plus important de tous les colleges du Nouveau Monde est le college Girard, et il est a Philadelphie. Le plus large pont de fer du globe est le pont jete sur la riviere Schuylkill, et il est a Philadelphie. Le plus beau temple de la Franc-Maconnerie est le Temple Maconnique, et il est a Philadelphie. Enfin, le plus grand club des adeptes de la navigation aerienne est a Philadelphie. Et si l'on veut bien le visiter dans cette soiree du 12 juin, peut-etre y trouvera-t-on quelque plaisir. En cette grande salle s'agitaient, se demenaient, gesticulaient, parlaient, discutaient, disputaient - tous le chapeau sur la tete - une centaine de ballonistes, sous la haute autorite d'un president assiste d'un secretaire et d'un tresorier. Ce n'etaient point des ingenieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se rapportait a l'aerostatique, mais amateurs enrages et particulierement ennemis de ceux qui veulent opposer aux aerostats les appareils << plus lourds que l'air >>, machines volantes, navires aeriens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver la direction des ballons, c'est possible. En tout cas, leur president avait quelque peine a les diriger eux-memes. Ce president, bien connu a Philadelphie, etait le fameux Uncle Prudent, - Prudent, de son nom de famille. quant au qualificatif Uncle, cela ne saurait surprendre en Amerique, ou l'on peut etre oncle sans avoir ni neveu ni niece. On dit Uncle, la-bas, comme, ailleurs, on dit pere, de gens qui n'ont jamais fait œuvre de paternite. Uncle Prudent etait un personnage considerable, et, en depit de son nom, cite pour son audace. Tres riche, ce qui ne gate rien, meme aux Etats-Unis. Et comment ne l'eut-il pas ete, puisqu'il possedait une grande partie des actions du Niagara Falls? A cette epoque, une societe d'ingenieurs s'etait fondee a Buffalo pour l'exploitation des chutes. Affaire excellente. Les sept mille cinq cents metres cubes que le Niagara debite par seconde, produisent sept millions de chevaux-vapeur. Cette force enorme, distribuee a toutes les usines etablies dans un rayon de cinq cents kilometres, donnait annuellement une economie de quinze cents millions de francs, dont une part rentrait dans les caisses de la Societe et en particulier dans les poches de Uncle Prudent. D'ailleurs, il etait garcon, il vivait simplement, n'ayant pour tout personnel domestique que son valet Frycollin, qui ne meritait guere d'etre au service d'un maitre si audacieux. Il y a de ces anomalies. Que Uncle Prudent eut des amis, puisqu'il etait riche, cela va de soi; mais il avait aussi des ennemis, puisqu'il etait president du club, - entre autres, tous ceux qui enviaient cette situation. Parmi les plus acharnes, il convient de citer le secretaire du Weldon-Institute. C'etait Phil Evans, tres riche aussi, puisqu'il dirigeait la Walton Watch Company, importante usine a montres, qui fabrique par jour cinq cents mouvements a la mecanique et livre des produits comparables aux meilleurs de la Suisse. Phil Evans aurait donc pu passer pour un des hommes les plus heureux du monde et meme des Etats-Unis, n'eut ete la situation de Uncle Prudent. Comme lui, il etait age de quarante-cinq ans, comme lui d'une sante a toute epreuve, comme lui d'une audace indiscutable, comme lui peu soucieux de troquer les avantages certains du celibat contre les avantages douteux du mariage. C'etaient deux hommes bien faits pour se comprendre, mais qui ne se comprenaient pas, et tous deux, il faut bien le dire, d'une extreme violence de caractere, l'un a chaud, Uncle Prudent, l'autre a froid, Phil Evans. Et a quoi tenait que Phil Evans n'eut ete nomme president du club? Les voix s'etaient exactement partagees entre Uncle Prudent et lui. Vingt fois on avait ete au scrutin, et vingt fois la majorite n'avait pu se faire ni pour l'un ni pour l'autre. Situation embarrassante, qui aurait pu durer plus que la vie des deux candidats. Un des membres du club proposa alors un moyen de departager les voix. Ce fut Jem Cip, le tresorier du Weldon-Institute. Jem Cip etait un vegetarien convaincu, autrement dit, un de ces legumistes, de ces proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs fermentees, moitie brahmanes, moitie musulmans, un rival des Niewman, des Pitman, des Ward, des Davie, qui ont illustre la secte de ces toques inoffensifs. En cette occurrence, Jem Cip fut soutenu par un autre membre du club, William T. Forbes, directeur d'une grande usine, ou l'on fabrique de la glucose en traitant les chiffons par l'acide sulfurique - ce qui permet de faire du sucre avec de vieux linges. C'etait un homme bien pose, ce William T. Forbes, pere de deux charmantes vieilles filles, Miss Dorothee, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le ton a la meilleure societe de Philadelphie. Il resulta donc de la proposition de Jem Cip, appuyee par William T. Forbes et quelques autres, que l'on decida de nommer le president du club au << point milieu >>. En verite, ce mode d'election pourrait etre applique en tous les cas ou il s'agit d'elire le plus digne, et nombre d'Americains de grand sens songeaient deja a l'employer pour la nomination du president de la Republique des Etats-Unis. Sur deux tableaux d'une entiere blancheur, une ligne noire avait ete tracee. La longueur de chacune de ces ligues etait mathematiquement la meme, car on l'avait determinee avec autant d'exactitude que s'il se fut agi de la base du premier triangle dans un travail de triangulation. Cela fait, les deux tableaux etant exposes dans le meme jour au milieu de la salle des seances, les deux concurrents s'armerent chacun d'une fine aiguille et marcherent simultanement vers le tableau qui lui etait devolu. Celui des deux rivaux qui planterait son aiguille le plus pres du milieu de la ligue, serait proclame president du Weldon-Institute. Cela va sans dire, l'operation devait se faire d'un coup, sans reperes, sans tatonnements, rien que par la surete du regard. Avoir le compas dans l'œil, suivant l'expression populaire, tout etait la. Uncle Prudent planta son aiguille, en meme temps que Phil Evans plantait la sienne. Puis, on mesura afin de decider lequel des deux concurrents s'etait le plus approche du point milieu. O prodige! Telle avait ete la precision des operateurs que les mesures ne donnerent pas de difference appreciable. Si ce n'etait pas exactement le milieu mathematique de la ligne, il n'y avait qu'un ecart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait etre le meme pour toutes deux. De la, grand embarras de l'assemblee. Heureusement, un des membres, Truk Milnor, insista pour que les mesures fussent refaites au moyen d'une regle graduee par les procedes de la machine micrometrique de M. Perreaux, qui permet de diviser le millimetre en quinze cents parties. Cette regle, donnant des quinze-centiemes de millimetre traces avec un eclat de diamant, servit a reprendre les mesures, et, apres avoir lu les divisions au moyen d'un microscope, on obtint les resultats suivants : Uncle Prudent s'etait approche du point milieu a moins de six quinze-centiemes de millimetre, Phil Evans, a moins de neuf quinze-centiemes. Et voila comment Phil Evans ne fut que le secretaire du Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent etait proclame president du club. Un ecart de trois quinze-centiemes de millimetre, il n'en fallut pas davantage pour que Phil Evans vouat a Uncle Prudent une de ces haines qui, pour etre latentes, n'en sont pas moins feroces. A cette epoque, depuis les experiences entreprises dans le dernier quart de ce xixe siecle, la question des ballons dirigeables n'etait pas sans avoir fait quelques progres. Les nacelles munies d'helices propulsives, accrochees en 1852 aux aerostats de forme allongee d'Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lome, en 1883, de MM. Tissandier freres, en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient donne certains resultats dont il convient de tenir compte. Mais si ces machines, plongees dans un milieu plus lourd qu'elles, manœuvrant sous la poussee d'une helice, biaisant avec la ligue du vent, remontant meme une brise contraire pour revenir a leur point de depart, s'etaient ainsi reellement << dirigees >> elles n'avaient pu y reussir que grace a des circonstances extremement favorables. En de vastes halls clos et couverts, parfait! Dans une atmosphere calme, tres bien! Par un leger vent de cinq a six metres a la seconde, passe encore! Mais, en somme, rien de pratique. n'avait ete obtenu. Contre un vent de moulin - huit metres a la seconde -, ces machines seraient restees a peu pres stationnaires; contre une brise fraiche - dix metres a la seconde -, elles auraient marche en arriere; contre une tempete - vingt-cinq a trente metres a la seconde -, elles auraient ete emportees comme une plume; au milieu d'un ouragan - quarante-cinq metres a la seconde -, elles eussent peut-etre couru le risque d'etre mises en pieces; enfin, avec un de ces cyclones qui depassent cent metres a la seconde, on n'en aurait pas retrouve un morceau. Il etait donc constant que, meme apres les experiences retentissantes des capitaines Krebs et Renard, si les aerostats dirigeables avaient gagne un peu de vitesse, c'etait juste ce qu'il fallait pour se maintenir contre une simple brise. D'ou l'impossibilite d'user pratiquement jusqu'alors de ce mode de locomotion aerienne. Quoi qu'il en soit, a cote de ce probleme de la direction des aerostats, c'est-a-dire, des moyens employes pour leur donner une vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progres incomparablement plus rapides. Aux machines a vapeur d'Henri Giffard, a l'emploi de la force musculaire de Dupuy de Lome, s'etaient peu a peu substitues les moteurs electriques. Les batteries au bichromate de potasse, formant des elements montes en tension, de MM. Tissandier freres, donnerent une vitesse de quatre metres a la seconde. Les machines dynamo-electriques des capitaines Krebs et Renard, developpant une force de douze chevaux, imprimerent une vitesse de six metres cinquante, en moyenne. Et alors, dans cette voie du moteur, ingenieurs et electriciens avaient cherche a s'approcher de plus en plus de ce desideratum qu'on a pu appeler << un cheval-vapeur dans un boitier de montre >>. Aussi, peu a peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard avaient garde le secret, etaient-ils depasses, et, apres eux, les aeronautes avaient pu utiliser des moteurs, dont la legerete s'accroissait en meme temps que la puissance. Il y avait donc la de quoi encourager les adeptes qui croyaient a l'utilisation des ballons dirigeables. Et cependant, combien de bons esprits se refusaient a admettre cette utilisation! En effet, si l'aerostat rencontre un point d'appui sur l'air, il appartient a ce milieu dans lequel il plonge tout entier. En de telles conditions, comment sa masse, qui donne tant de prise aux courants de l'atmosphere, pourrait-elle tenir tete a des vents moyens, si puissant que fut son propulseur? C'etait toujours la question; mais on esperait la resoudre en employant des appareils de grande dimension. Or, il se trouvait que, dans cette lutte des inventeurs a la recherche d'un moteur puissant et leger, les Americains s'etaient le plus rapproches du fameux desideratum. Un appareil dynamo-electrique, base sur l'emploi d'une pile nouvelle, dont la composition etait encore un mystere, avait ete achete a son inventeur, un chimiste de Boston jusqu'alors inconnu. Des calculs faits avec le plus grand soin, des diagrammes releves avec la derniere exactitude, demontraient qu'avec cet appareil, actionnant une helice de dimension convenable, on pourrait obtenir des deplacements de dix-huit a vingt metres a la seconde. En verite, c'eut ete magnifique! << Et ce n'est pas cher! >> avait ajoute Uncle Prudent, en remettant a l'inventeur, contre son recu en bonne et due forme, le dernier paquet des cent mille dollars-papier, dont on lui payait son invention. Immediatement, le Weldon-Institute s'etait mis a l'œuvre. quand il s'agit d'une experience qui peut avoir quelque utilite pratique, l'argent sort volontiers des poches americaines. Les fonds affluerent, sans qu'il fut meme necessaire de constituer une societe par actions. Trois cent mille dollars - ce qui fait la somme de quinze cent mille francs - vinrent au premier appel s'entasser dans les caisses du club. Les travaux commencerent sous la direction du plus celebre aeronaute des Etats-Unis, Harry W. Tinder, immortalise par trois de ses ascensions entre mille : l'une, pendant laquelle il s'etait eleve a douze mille metres, plus haut que Gay-Lussac, Coxwell, sivel, Croce-Spinelli, Tissandier, Glaisher; l'autre, pendant laquelle il avait traverse toute l'Amerique de New York a San Francisco, depassant de plusieurs centaines de lieues les itineraires des Nadar, des Godard et de tant d'autres, sans compter ce John Wise qui avait fait onze cent cinquante milles de Saint-Louis au comte de Jefferson; la troisieme, enfin, qui s'etait terminee par une chute effroyable de quinze cents pieds, au prix d'une simple foulure du poignet droit, tandis que Pilatre de Rozier, moins heureux, pour n'etre tombe que de sept cents pieds, s'etait tue sur le coup. Au moment ou commence cette histoire, on pouvait deja juger que le Weldon-lnstitute avait mene rondement les choses. Dans les chantiers Turner, a Philadelphie, s'allongeait un enorme aerostat, dont la solidite allait etre eprouvee en y comprimant de l'air sous une forte pression. Celui-la entre tous meritait bien le nom de ballon-monstre. En effet, que jaugeait le Geant de Nadar? Six mille metres cubes. que jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille metres cubes. que jaugeait le ballon Giffard, de l'Exposition de 1878? Vingt-cinq mille metres cubes, avec dix-huit metres de rayon. Comparez ces trois aerostats a la machine aerienne du Weldon-Institute, dont le volume se chiffrait par quarante mille metres cubes, et vous comprendrez que Uncle Prudent et ses collegues eussent quelque droit a se gonfler d'orgueil. Ce ballon, n'etant pas destine a explorer les plus hautes couches de l'atmosphere, ne se nommait pas Excelsior, qualificatif qui est un peu trop en honneur chez les citoyens d'Amerique. Non! Il se nommait simplement le _Go a head_ - qui veut dire - << En avant >> -, et il ne lui restait plus qu'a justifier son nom en obeissant a toutes les manœuvres de son capitaine. A cette epoque, la machine dynamo-electrique etait presque entierement terminee d'apres le systeme du brevet acquis par le Weldon-Institute. On pouvait compter qu'avant six semaines, le _Go a head_ aurait pris son vol a travers l'espace. On l'a vu, cependant, toutes les difficultes de mecanique n'etaient pas encore tranchees. Bien des seances avaient ete consacrees a discuter, non la forme de l'helice ni ses dimensions, mais la question de savoir si elle serait placee a l'arriere de l'appareil, comme l'avaient fait les freres Tissandier, ou a l'avant, comme l'avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d'ajouter que, dans cette discussion, les partisans des deux systemes en etaient meme venus aux mains. Le groupe des << Avantistes >> egala en nombre le groupe des << Arrieristes >>. Uncle Prudent, dont la voix aurait du etre preponderante en cas de partage, Uncle Prudent, eleve sans doute a l'ecole du professeur Buridan, n'etait pas parvenu a se prononcer. Donc, impossibilite de s'entendre, impossibilite de mettre l'helice en place. Cela pouvait durer longtemps, a moins que le gouvernement n'intervint. Mais, aux Etats-Unis, on le sait, le gouvernement n'aime point a s'immiscer dans les affaires privees, ni a se meler de ce qui ne le regarde pas. En quoi il a raison. Les choses en etaient la, et cette seance du 13 juin menacait de ne pas finir ou plutot de finir au milieu du plus epouvantable tumulte - injures echangees, coups de poing succedant aux injures, coups de canne succedant aux coups de poing, coups de revolver succedant aux coups de canne -, quand, a huit heures trente-sept, il se fit une diversion. L'huissier du Weldon-Institute, froidement et tranquillement, comme un policeman au milieu des orages d'un meeting, s'etait approche du bureau du president. Il lui avait remis une carte. Il attendait les ordres qu'il conviendrait a Uncle Prudent de lui donner. Uncle Prudent fit resonner la trompe a vapeur qui lui servait de sonnette presidentielle, car meme la cloche du Kremlin ne lui aurait pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa de s'accroitre. Alors le president << se decouvrit >>, et un demi-silence fut obtenu, grace a ce moyen extreme. << Une communication! dit Uncle Prudent, apres avoir puise une enorme prise dans la tabatiere qui ne le quittait jamais. - Parlez! parlez! repondirent quatre-vingt-dix-neuf voix, - par hasard, d'accord sur ce point. - Un etranger, mes chers collegues, demande a etre introduit dans la salle de nos seances. - Jamais! repliquerent toutes les voix. - Il desire nous prouver, parait-il, reprit Uncle Prudent, que de croire a la direction des ballons, c'est croire a la plus absurde des utopies. >> Un grognement accueillit cette declaration. << Qu'il entre qu'il entre! - Comment se nomme ce singulier personnage? demanda le secretaire Phil Evans. - Robur, repondit Uncle Prudent. - Robur!... Robur!... Robur! hurla toute l'assemblee. Et, si l'accord s'etait si rapidement fait sur ce nom singulier, c'est que le Weldon-Institute esperait bien decharger sur celui qui le portait le trop-plein de son exasperation. La tempete s'etait donc un instant apaisee, - en apparence du moins. D'ailleurs comment une tempete pourrait-elle se calmer chez un peuple qui en expedie deux ou trois par mois a destination de l'Europe, sous forme de bourrasques? III Dans lequel un nouveau personnage n'a pas besoin d'etre presente, car il se presente lui-meme. Citoyens des Etats-Unis d'Amerique, je me nomme Robur. Je suis digne de ce nom. J'ai quarante ans, bien que je paraisse n'en pas avoir trente, une constitution de fer, une sante a toute epreuve, une remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour excellent meme dans le monde des autruches. Voila pour le physique. >> On l'ecoutait. Oui! Les bruyants furent tout d'abord interloques par l'inattendu de ce discours pro facie sua. Etait-ce un fou ou un mystificateur, ce personnage? Quoi qu'il en soit, il imposait et s'imposait. Plus un souffle au milieu de cette assemblee, dans laquelle se dechainait naguere l'ouragan. Le calme apres la houle. Au surplus, Robur paraissait bien etre l'homme qu'il disait etre. Une taille moyenne, avec une carrure geometrique, - ce que serait un trapeze regulier, dont le plus grand des cotes paralleles etait forme par la ligue des epaules. Sur cette ligne, rattachee par un cou robuste, une enorme tete spheroidale. A quelle tete d'animal eut-elle ressemble pour donner raison aux theories de l'Analogie passionnelle? A celle d'un taureau, mais un taureau a face intelligente. Des yeux que la moindre contrariete devait porter a l'incandescence, et, au-dessus, une contraction permanente du muscle sourcilier, signe d'extreme energie. Des cheveux courts, un peu crepus, a reflet metallique, comme eut ete un toupet en paille de fer. Large poitrine qui s'elevait ou s'abaissait avec des mouvements de soufflet de forge. Des bras, des mains, des jambes, des pieds dignes du tronc. Pas de moustaches, pas de favoris, une large barbiche de marin, a l'americaine, - ce qui laissait voir les attaches de la machoire, dont les muscles masseters devaient posseder une puissance formidable. On a calcule - que ne calcule-t-on pas? - que la pression d'une machoire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents atmospheres, quand celle du chien de chasse de grande taille n'en developpe que cent. On a meme deduit cette curieuse formule : si un kilogramme de chien produit huit kilogrammes de force masseterienne, un kilogramme de crocodile en produit douze. Eh bien, un kilogramme dudit Robur devait en produire au moins dix. Il etait donc entre le chien et le crocodile. De quel pays venait ce remarquable type? C'eut ete difficile a dire. En tout cas, il s'exprimait couramment en anglais, sans cet accent un peu trainard qui distingue les Yankees de la Nouvelle-Angleterre. Il continua de la sorte : << Voici presentement pour le moral, honorables citoyens. Vous voyez devant vous un ingenieur, dont le moral n'est point inferieur au physique. Je n'ai peur de rien ni de personne. J'ai une force de volonte qui n'a jamais cede devant une autre. quand je me suis fixe un but, l'Amerique tout entiere, le monde tout entier, se coaliseraient en vain pour m'empecher de l'atteindre. quand j'ai une idee, j'entends qu'on la partage et ne supporte pas la contradiction. J'insiste sur ces details, honorables citoyens, parce qu'il faut que vous me connaissiez a fond. Peut-etre trouverez-vous que je parle trop de moi? Peu importe! Et maintenant, reflechissez avant de m'interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui n'auront peut-etre pas le don de vous plaire. >> Un bruit de ressac commenca a se propager le long des premiers bancs du hall, - signe que la mer ne tarderait pas a devenir houleuse. << Parlez, honorable etranger >>, se contenta de repondre Uncle Prudent, qui ne se contenait pas sans peine. Et Robur parla comme devant, sans plus de souci de ses auditeurs. << Oui! Je sais! Apres un siecle d'experiences qui n'ont point abouti, de tentatives qui n'ont donne aucun resultat, il y a encore des esprits mal equilibres qui s'entetent a croire a la direction des ballons. Ils s'imaginent qu'un moteur quelconque, electrique ou autre, peut etre applique a leurs pretentieuses baudruches, qui offrent tant de prise aux courants atmospheriques. Ils se figurent qu'ils seront maitres d'un aerostat comme on est maitre d'un navire a la surface des mers. Parce que quelques inventeurs, par des temps calmes, ou a peu pres, ont reussi, soit a biaiser avec le vent, Soit a remonter une legere brise, la direction des appareils aeriens plus legers que l'air deviendrait pratique? Allons donc! Vous etes ici une centaine qui croyez a la realisation de vos reves, qui jetez, non dans l'eau, mais dans l'espace, des milliers de dollars. Eh bien, c'est vouloir lutter contre l'impossible! >> Chose assez singuliere, devant cette affirmation, les membres du Weldon-Institute ne bougerent pas. Etaient-ils devenus aussi sourds que patients? Se reservaient-ils, desireux de voir jusqu'ou cet audacieux contradicteur oserait aller? Robur continua : << Quoi, un ballon!... quand pour obtenir un allegement d'un kilogramme, il faut un metre cube de gaz! Un ballon, qui a cette pretention de resister au vent a l'aide de son mecanisme, quand la poussee d'une grande brise sur la voile d'un vaisseau n'est pas inferieure a la force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans l'accident du pont de la Tay l'ouragan exercer une pression de quatre cent quarante kilogrammes par metre carre! Un ballon, quand jamais la nature n'a construit sur ce systeme aucun etre volant, qu'il soit muni d'ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme certains poissons et certains mammiferes... - Des mammiferes?... s'ecria un des membres du club. Oui! la chauve-souris, qui vole, si je ne me trompe! Est-ce que l'interrupteur ignore que ce volatile est un mammifere, et a-t-il jamais vu faire une omelette avec des œufs de chauve-souris? >> La-dessus, l'interrupteur rengaina ses interruptions futures, et Robur continua avec le meme entrain : << Mais est-ce a dire que l'homme doive renoncer a la conquete de l'air, a transformer les mœurs civiles et politiques du vieux monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas! Et, de meme qu'il est devenu maitre des mers, avec le batiment, par l'aviron, par la voile, par la roue ou par l'helice, de meme il deviendra maitre de l'espace atmospherique par les appareils plus lourds que l'air, car il faut etre plus lourd que lui pour etre plus fort que lui. >> Cette fois, l'assemblee partit. quelle bordee de cris s'echappa de toutes ces bouches, braquees sur Robur, comme autant de bouts de fusils ou de gueules de canons! N'etait-ce pas repondre a une veritable declaration de guerre jetee au camp des ballonistes? N'etait-ce pas la lutte qui allait reprendre entre le << Plus leger >> et le << Plus lourd que l'air >> ? Robur ne sourcilla pas. Les bras croises sur la poitrine, il attendait bravement que le silence se fit. Uncle Prudent, d'un geste, ordonna de cesser le feu. << Oui, reprit Robur. L'avenir est aux machines volantes. L'air est un point d'appui solide. qu'on imprime a une colonne de ce fluide un mouvement ascensionnel de quarante-cinq metres a la seconde, et un homme pourra se maintenir a sa partie superieure, si les semelles de ses souliers mesurent en superficie un huitieme de metre carre seulement. Et, si la vitesse de la colonne est portee a quatre-vingt-dix metres, il pourra y marcher a pieds nus. Or, en faisant fuir, sous les branches d'une helice, une masse d'air avec cette rapidite, on obtient le meme resultat. >> Ce que Robur disait la, c'etait ce qu'avaient dit avant lui tous les partisans de l'aviation, dont les travaux devaient, lentement mais Surement, conduire a la solution du probleme. A MM. de Ponton d'Amecourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvrie, Liais, Beleguic, Moreau, aux freres Richard, a Babinet, Jobert, du Temple, Salives, Penaud, de Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup, Edison, Planavergne, a tant d'autres enfin, l'honneur d'avoir repandu ces idees si simples! Abandonnees et reprises plusieurs fois, elles ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de l'aviation, qui pretendaient que l'oiseau ne se soutient que parce qu'il echauffe l'air dont il se gonfle, leur reponse s'etait-elle donc fait attendre? N'avaient-ils pas prouve qu'un aigle, pesant cinq kilogrammes, aurait du s'emplir de cinquante metres cubes de ce fluide chaud, rien que pour se soutenir dans l'espace? C'est ce que Robur demontra avec une indeniable logique, au milieu du brouhaha qui s'elevait de toutes parts. Et, comme conclusion, voici les phrases qu'il jeta a la face de ces ballonistes : << Avec vos aerostats, vous ne pouvez rien, vous n'arriverez a rien, vous n'oserez rien! Le plus intrepide de vos aeronautes, John Wise, bien qu'il ait deja fait une traversee aerienne de douze cents milles au-dessus du continent americain, a du renoncer a son projet de traverser l'Atlantique! Et, depuis, vous n'avez pas avance d'un pas, d'un seul, dans cette voie! Monsieur, dit alors le president, qui s'efforcait vainement d'etre calme, vous oubliez ce qu'a dit notre immortel Franklin, lors de l'apparition de la premiere montgolfiere, au moment ou le ballon allait naitre : << Ce n'est qu'un enfant, mais il grandira! >> Et il a grandi... - Non, president, non! Il n'a pas grandi!... Il a grossi seulement... ce qui n'est pas la meme chose! >> C'etait une attaque directe aux projets du Weldon-Institute, qui avait decrete, soutenu, subventionne, la confection d'un aerostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu rassurantes, se croiserent-elles bientot dans la salle : << A bas l'intrus! - Jetez-le hors de la tribune!... - Pour lui prouver qu'il est plus lourd que l'air! >> Et bien d'autres. Mais on n'en etait qu'aux paroles, non aux voies de fait. Robur, impassible, put donc encore s'ecrier : << Le progres n'est point aux aerostats, citoyens ballonistes, il est aux appareils volants. L'oiseau vole, et ce n'est point un ballon, c'est une mecanique!... - Oui! il vole, s'ecria le bouillant Bat T. Fyn, mais il vole contre toutes les regles de la mecanique! - Vraiment! >> repondit Robur en haussant les epaules. Puis il reprit : << Depuis qu'on a etudie le vol des grands et des petits volateurs, cette idee si simple a prevalu : c'est qu'il n'y a qu'a imiter la nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l'albatros qui donne a peine dix coups d'aile par minute, entre le pelican qui en donne soixante-dix... - Soixante et onze! dit une voix narquoise. - Et l'abeille qui en donne cent quatre-vingt-douze par seconde... - Cent quatre-vingt-treize!... s'ecria-t-on par moquerie. - Et la mouche commune qui en donne trois cent trente... - Trois cent trente et demi! - Et le moustique qui en donne des millions... - Non!... des milliards! >> Mais Robur, l'interrompu, n'interrompit pas sa demonstration. << Entre ces divers ecarts..., reprit-il. - Il y a le grand! repliqua une voix. - ... il y a la possibilite de trouver une solution pratique. Le jour ou M. de Lucy a pu constater que le cerf-volant, cet insecte qui ne pese que deux grammes, pouvait enlever un poids de quatre cents grammes, soit deux cents fois ce qu'il pese, le probleme de l'aviation etait resolu. En outre, il etait demontre que la surface de l'aile decroit relativement a mesure qu'augmentent la dimension et le poids de l'animal. Des lors, on est arrive a imaginer ou construire plus de Soixante appareils... - Qui n'ont jamais pu voler! s'ecria le secretaire Phil Evans. - Qui ont vole ou qui voleront, repondit Rohur, sans se deconcerter. Et, soit qu'on les appelle des streophores, des helicopteres, des orthoptheres, ou, a l'imitation du mot nef qui vient de navis, qu'on les fasse venir de avis pour les nommer des << efs... >> on arrive a l'appareil dont la creation doit rendre l'homme maitre de l'espace. - Ah! l'helice! repartit Phil Evans. Mais l'oiseau n'a pas d'helice... que nous sachions! - Si, repondit Robur. Comme l'a demontre M. Penaud, en realite l'oiseau se fait helice, et son vol est helicoptere. Aussi, le moteur de l'avenir est-il l'helice... - << D'un pareil malefice, _Sainte-Helice,_ preservez-nous!... >> chantonna un des assistants qui, par hasard, avait retenu ce motif du Zampa d'Herold. Et tous de reprendre ce refrain en chœur, avec des intonations a faire fremir le compositeur francais dans sa tombe. Puis, lorsque les dernieres notes se furent noyees dans un epouvantable charivari, Uncle Prudent, profitant d'une accalmie momentanee, crut devoir dire : << Citoyen etranger, jusqu'ici on vous a laisse parler sans vous interrompre... >> Il parait que, pour le president du Welton-Institute, ces reparties, ces cris, ces coq-a-l'ane, n'etaient meme pas des interruptions, mais un simple echange d'arguments. Toutefois, continua-t-il, je vous rappellerai que la theorie de l'aviation est condamnee d'avance et repoussee par la plupart des ingenieurs americains ou etrangers. Un systeme qui a dans son passif la mort du Sarrasin Volant, a Constantinople, celle du moine Voador, a Lisbonne, celle de Letur en 1852, celle de Groof en 1864, sans compter les victimes que j'oublie, ne fut-ce que le mythologique Icare... - Ce systeme, riposta Robur, n'est pas plus condamnable que celui dont le martyrologe contient les noms de Pilatre de Rozier, a Calais, de Mme Blanchard, a Paris, de Donaldson et Grimwood, tombes dans le lac Michigan, de Sivel et de Croce-Spinelli, d'Eloy et de tant d'autres que l'on se gardera bien d'oublier! >> C'etait une riposte << du tac au tac >>, comme on dit en escrime. << D'ailleurs, reprit Robur, avec vos ballons, si perfectionnes qu'ils soient, vous ne pourriez jamais obtenir une vitesse veritablement pratique. Vous mettriez dix ans a faire le tour du monde - ce qu'une machine volante pourra faire en huit jours! >> Nouveaux cris de protestation et de denegation qui durerent trois grandes minutes, jusqu'au moment ou Phil Evans put prendre la parole. << Monsieur l'aviateur, dit-il, vous qui venez nous vanter les bienfaits de l'aviation, avez-vous jamais << avie >> ? - Parfaitement! - Et fait la conquete de l'air? - Peut-etre, monsieur! - Hurrah pour Robur-le-Conquerant! s'ecria une voix ironique. - Eh bien, oui! Robur-le-Conquerant, et ce nom, je l'accepte, et je le porterai, car j'y ai droit! - Nous nous permettons d'en douter! s'ecria Jem Cip. - Messieurs, reprit Robur, dont les sourcils se froncerent, quand je viens serieusement discuter une chose serieuse, je n'admets pas qu'on me reponde par des dementis, et je serais heureux de connaitre le nom de l'interlocuteur... - Je me nomme Jem Cip... et suis legumiste... - Citoyen Jem Cip, repondit Robur, je savais que les legumistes ont generalement les intestins plus longs que ceux des autres hommes - d'un bon pied au moins. C'est deja beaucoup... et ne m'obligez pas a vous les allonger encore en commencant par vos oreilles... - A la porte! - A la rue! - Qu'on le demembre! - La loi de Lynch! - Qu'on le torde en helice!... La fureur des ballonistes etait arrivee a son comble. Ils venaient de se lever. Ils entouraient la tribune. Robur disparaissait au milieu d'une gerbe de bras qui s'agitaient comme au souffle de la tempete. En vain la trompe a vapeur lancait-elle des volees de fanfares sur l'assemblee! Ce soir-la, Philadelphie dut croire que le feu devorait un de ses quartiers et que toute l'eau de la Schuylkill-river ne suffirait pas a l'eteindre. Soudain, un mouvement de recul se produisit dans le tumulte, Robur, apres avoir retire ses mains de ses poches, les tendait vers les premiers rangs de ces acharnes. A ces deux mains etaient passes deux de ces coups-de-poing a l'americaine, qui forment en meme temps revolvers, et que la pression des doigts suffit a faire partir. - de petites mitrailleuses de poche. Et alors, profitant non seulement du recul des assaillants, mais aussi du silence qui avait accompagne ce recul : Decidement, dit-il, ce n'est pas Americ Vespuce qui a decouvert le Nouveau Monde, c'est Sebastien Cabot! Vous n'etes pas des Americains, citoyens ballonistes! Vous n'etes que des cabo... >> A ce moment, quatre ou cinq coups de feu eclaterent, tires dans le vide. Ils ne blesserent personne. Au milieu de la fumee, l'ingenieur disparut, et, quand elle se fut dissipee, on ne trouva plus sa trace. Robur-le-Conquerant s'etait envole, comme si quelque appareil d'aviation l'eut emporte dans les airs. IV Dans lequel, a propos du valet Frycollin, l'auteur essaie de rehabiliter la lune. Certes, et plus d'une fois deja, a la suite de discussions orageuses, au sortir de leurs seances, les membres du Weldon-Institute avaient rempli de clameurs Walnut-Street et les rues adjacentes. Plus d'une fois, les habitants de ce quartier s'etaient justement plaints de ces bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans leurs domiciles. Plus d'une fois, enfin, les policemen avaient du intervenir pour assurer la circulation des passants, la plupart tres indifferents a cette question de la navigation aerienne. Mais, avant cette soiree, jamais ce tumulte n'avait pris de telles proportions, jamais les plaintes n'eussent ete plus fondees, jamais l'intervention des policemen plus necessaire. Toutefois les membres du Weldon-Institute etaient quelque peu excusables. On n'avait pas craint de venir les attaquer jusque chez eux. A ces enrages du << Plus leger que l'air >> un non moins enrage du << Plus lourd >> avait dit des choses absolument desagreables. Puis, au moment ou on allait le traiter comme il le meritait, il s'etait eclipse. Or, cela criait vengeance. Pour laisser de telles injures impunies, il ne faudrait pas avoir du sang americain dans les veines! Des fils d'Americ traites de fils de Cabot! N'etait-ce pas une insulte, d'autant plus impardonnable qu'elle tombait juste, - historiquement? Les membres du club se jeterent donc par groupes divers dans Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis a travers tout le quartier. Ils reveillerent les habitants. Ils les obligerent a laisser fouiller leurs maisons, quitte a les indemniser, plus tard, du tort fait a la vie privee de chacun, laquelle est particulierement respectee chez les peuples d'origine anglo-saxonne. Vain deploiement de tracasseries et de recherches. Robur ne fut apercu nulle part. Aucune trace de lui. Il serait parti dans le _Go a head_, le ballon du Weldon-Institute, qu'il n'aurait pas ete plus introuvable. Apres une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les collegues se separerent, non sans s'etre jure d'etendre leurs recherches a tout le territoire de cette double Amerique qui forme le Nouveau Continent. Vers onze heures, le calme etait a peu pres retabli dans le quartier. Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce bon sommeil, dont les cites, qui ont le bonheur de n'etre point industrielles, ont l'enviable privilege. Les divers membres du club ne songerent plus qu'a regagner chacun son chez-soi. Pour n'en nommer que quelques-uns des plus marquants, William T. Forbes se dirigea du cote de sa grande chiffonniere a sucre, ou Miss Doll et Miss Mat lui avaient prepare le the du soir, sucre avec sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin de sa fabrique, dont la pompe a feu haletait jour et nuit dans le plus recule des faubourgs. Le tresorier Jem Cip, publiquement accuse d'avoir un pied de plus d'intestins que n'en comporte la machine humaine, regagna la salle a manger ou l'attendait son souper vegetal. Deux des plus importants ballonistes - deux seulement - ne paraissaient pas songer a reintegrer de sitot leur domicile. Ils avaient profite de l'occasion pour causer avec plus d'acrimonie encore. C'etaient les irreconciliables Uncle Prudent et Phil Evans, le president et le secretaire du Weldon-Institut. A la porte du club, le valet Frycollin attendait Uncle Prudent, son maitre. Il se mit a le suivre, sans s'inquieter du sujet qui mettait aux prises les deux collegues. C'est par euphemisme que le verbe causer a ete employe pour exprimer l'acte auquel se livraient de concert le president et le secretaire du club. En realite, ils se disputaient avec une energie qui prenait son origine dans leur ancienne rivalite. << Non, monsieur, non! repetait Phil Evans. Si j'avais eu l'honneur de presider le Weldon-Institute, jamais, non, jamais il ne se serait produit un tel scandale! - Et qu'auriez-vous fait, si vous aviez eu cet honneur? demanda Uncle Prudent. - J'aurais coupe la parole a cet insulteur public, avant meme qu'il eut ouvert la bouche! - Il me semble que pour couper la parole, il faut au moins avoir laisse parler! - Pas en Amerique, monsieur, pas en Amerique! >> Et, tout en se renvoyant des reparties plus aigres que douces, ces deux personnages enfilaient des rues qui les eloignaient de plus en plus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont la situation les obligerait a faire un long detour. Frycollin suivait toujours; mais il ne se sentait pas rassure a voir son maitre s'engager au milieu d'endroits deja deserts. Il n'aimait pas ces endroits-la, le valet Frycollin, surtout un peu avant minuit. En effet, l'obscurite etait profonde, et la lune, dans son croissant, commencait a peine << a faire ses vingt-huit jours >> Frycollin regardait donc a droite, a gauche, si des ombres suspectes ne les epiaient point. Et precisement, il crut voir cinq ou six grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue. Instinctivement, Frycollin se rapprocha de son maitre; mais, pour rien au monde, il n'eut ose l'interrompre au milieu d'une conversation dont il aurait recu quelques eclaboussures. En somme, le hasard fit que le president et le secretaire du Weldon-Institute, sans s'en douter, se dirigeaient vers Fairmont-Park. La, au plus fort de leur dispute, ils traverserent la Schuylkill-river sur le fameux pont metallique; ils ne rencontrerent que quelques passants attardes, et se trouverent enfin au milieu de vastes terrains, les uns se developpant en immenses prairies, les autres ombrages de beaux arbres, qui font de ce parc un domaine unique au monde. La, les terreurs du valet Frycollin l'assaillirent de plus belle, et, avec d'autant plus de raison que les cinq ou six ombres s'etaient glissees a sa suite par le pont de la Schuylkill-river. Aussi avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatee qu'elle s'agrandissait jusqu'a la circonference de l'iris. Et, en meme temps, tout son corps s amoindrissait, se retirait, comme s'il eut ete doue de cette contractilite speciale aux mollusques et a certains animaux articules. C'est que le valet Frycollin etait un parfait poltron. Un vrai Negre de la Caroline du Sud, avec une tete betasse sur un corps de gringalet. Tout juste age de vingt et un ans, c'est dire qu'il n'avait jamais ete esclave, pas meme de naissance, mais il n'en valait guere mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d'une poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il etait au service de Uncle Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre a la porte; on l'avait garde, de crainte d'un pire. Et, pourtant, mele a la vie d'un maitre toujours pret a se lancer dans les plus audacieuses entreprises, Frycollin devait s'attendre a maintes occasions dans lesquelles sa couardise aurait ete mise a de rudes epreuves. Mais il y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandise, encore moins sur sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu avais pu lire dans l'avenir! Aussi pourquoi Frycollin n'etait-il pas reste a Boston, au service d'une certaine famille Sneffel qui, sur le point de faire un voyage en Suisse, y avait renonce a cause des eboulements? N'etait-ce pas la maison qui convenait a Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, ou la temerite etait en permanence? Enfin, il y etait, et son maitre avait meme fini par s'habituer a ses defauts. Il avait une qualite, d'ailleurs. Bien qu'il fut negre d'origine, il ne parlait pas negre, - ce qui est a considerer, car rien de desagreable comme cet odieux jargon dans lequel l'emploi du pronom possessif et des infinitifs est pousse jusqu'a l'abus. Donc, il est bien etabli que le valet Frycollin etait poltron, et, ainsi qu'on le dit, << poltron comme la lune >>. Or, a ce propos, il n'est que juste de protester contre cette comparaison insultante pour la blonde Phebe, la douce Helene, la chaste sœur du radieux Apollon. De quel droit accuser de poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours regarde la terre en face, sans jamais lui tourner le dos? Quoi qu'il en soit, a cette heure - il etait bien pres de minuit - le croissant de la << pale calomniee >> commencait a disparaitre a l'ouest derriere les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant a travers les branches, semaient quelques decoupures sur le sol. Les dessous du bois en paraissaient moins sombres. Cela permit a Frycollin de porter un regard plus inquisiteur. << Brr! fit-il. Ils sont toujours la, ces coquins! Positivement, ils se rapprochent! >> Il n'y tint plus, et, allant vers son maitre : << Master Uncle >>, dit-il. C'est ainsi qu'il le nommait et que le president du Weldon-Institute voulait etre nomme. En ce moment, la dispute des deux rivaux etait arrivee au plus haut degre. Et, comme ils s'envoyaient promener l'un l'autre, Frycollin fut brutalement prie de prendre sa part de cette promenade. Puis, tandis qu'ils se parlaient les yeux dans les yeux, Uncle Prudent s'enfoncait plus avant a travers les prairies desertes de Fairmont-Park, s'eloignant toujours de la Schuylkill-river et du pont qu'il fallait reprendre pour rentrer dans la ville. Tous trois se trouverent alors au centre d'une haute futaie d'arbres, dont la cime s'impregnait des dernieres lueurs lunaires. A la limite de cette futaie s'ouvrait une large clairiere, vaste champ ovale, merveilleusement dispose pour les luttes d'un ring. Pas un accident de terrain n'y eut gene le galop des chevaux, pas un bouquet d'arbres n'aurait arrete le regard des spectateurs le long d'une piste circulaire de plusieurs milles. Et cependant, si Uncle Prudent et Phil Evans n'eussent pas ete occupes de leurs disputes, s'ils avaient regarde avec quelque attention, ils n'auraient plus retrouve a la clairiere son aspect habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s'y etait fondee depuis la veille? En verite, on eut dit une minoterie, avec l'ensemble de ses moulins a vent, dont les ailes, immobiles alors, grimacaient dans la demi-ombre? Mais ni le president ni le secretaire du Weldon-Institute ne remarquerent cette etrange modification apportee au paysage de Fairmont-Park. Frycollin n'en vit rien non plus. Il lui semblait que les rodeurs s'approchaient, se resserraient comme au moment d'un mauvais coup. Il en etait a la peur convulsive, paralyse dans ses membres, herisse dans son systeme pileux, - enfin au dernier degre de l'epouvante. Toutefois, pendant que ses genoux flechissaient, il eut encore la force de crier une derniere fois : << Master Uncle!... Master Uncle! - Eh! qu'y a-t-il donc a la fin! repondit Uncle Prudent. >> Peut-etre Phil Evans et lui n'auraient-ils pas ete faches de soulager leur colere en rossant d'importance le malheureux valet. Mais il n'en eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n'eut le temps de leur repondre. Un coup de sifflet venait d'etre lance sous bois. A l'instant, une sorte d'etoile electrique s'alluma au milieu de la clairiere. Un signal, sans doute, et, dans ce cas, c'est que le moment etait venu d'executer quelque œuvre de violence. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'imaginer, six hommes bondirent a travers la futaie, deux sur Uncle Prudent, deux sur Phil Evans, deux sur le valet Frycollin, - ces deux derniers de trop, evidemment, car le Negre etait incapable de se defendre. Le president et le secretaire du Weldon-Institute, quoique surpris par cette attaque, voulurent resister. Ils n'en eurent ni le temps ni la force. En quelques secondes, rendus aphones par un baillon, aveugles par un bandeau, maitrises, ligotes, ils furent emportes rapidement a travers la clairiere. Que devaient-ils penser, sinon qu'ils avaient affaire a cette race de gens peu scrupuleux, qui n'hesitent point a depouiller les gens attardes au fond des bois? Il n'en fut rien, cependant. On ne les fouilla meme pas, bien que Uncle Prudent eut toujours sur lui, suivant son habitude, quelques milliers de dollars-papier. Bref, une minute apres cette agression, sans qu'aucun mot eut ete echange entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin sentaient qu'on les deposait doucement, non sur l'herbe de la clairiere, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gemir. La, ils furent accotes l'un pres de l'autre. Une porte se referma sur eux. Puis, le grincement d'un pene dans une gache leur apprit qu'ils etaient prisonniers. Il se fit alors un bruissement continu, comme un fremissement, un frrrr, dont les rrr se prolongeaient a l'infini, sans qu'aucun autre bruit fut perceptible au milieu de cette nuit si calme. ................................. Quel emoi, le lendemain, dans Philadelphie! Des les premieres heures, on savait ce qui s'etait passe la veille a la seance du Weldon-Institute : l'apparition d'un mysterieux personnage, un certain ingenieur nomme Robur - Robur-le-Conquerant! - la lutte qu'il semblait vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition inexplicable. Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que le president et le secretaire du club, eux aussi, avaient disparu pendant la nuit du 12 au 13 juin. Ce que l'on fit de recherches dans toute la cite et aux environs! Inutilement, d'ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l'Amerique, s'emparerent du fait et l'expliquerent de cent facons, dont aucune ne devait etre la vraie. Des sommes considerables furent promises par annonces et affiches - non seulement a qui retrouverait les honorables disparus, mais a quiconque pourrait produire quelque indice de nature a mettre sur leurs traces. Rien n'aboutit. La terre se serait entrouverte pour les engloutir, que le president et le secretaire du Weldon-Institute n'auraient pas ete plus supprimes de la surface du globe. A ce propos, les journaux du gouvernement demanderent que le personnel de la police fut augmente dans une forte proportion, puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les meilleurs citoyens des Etats-Unis - et ils avaient raison... Il est vrai, les journaux de l'opposition demanderent que ce personnel fut licencie comme inutile, puisque de pareils attentats pouvaient se produire, sans qu'il fut possible d'en retrouver les auteurs - et peut-etre n'avaient-ils pas tort. En somme, la police resta ce qu'elle etait, ce qu'elle sera toujours dans le meilleur des mondes qui n'est pas parfait et ne saurait l'etre. V Dans lequel une suspension d'hostilites est consentie entre le president et le secretaire du Weldon-Institute. Un bandeau sur les yeux, un baillon dans la bouche, une corde aux poignets, une corde aux pieds, donc impossible de voir, de parler, de se deplacer. Cela n'etait pas fait pour rendre plus acceptable la situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin. En outre, ne point savoir quels sont les auteurs d'un pareil rapt, en quel endroit on a ete jete comme de simples colis dans un wagon de bagages, ignorer ou l'on est, a quel sort on est reserve, il y avait la de quoi exasperer les plus patients de l'espece ovine, et l'on sait que les membres du Weldon-Institute ne sont pas precisement des moutons pour la patience. Etant donne sa violence de caractere, on imagine aisement dans quel etat Uncle Prudent devait etre. En tout cas, Phil Evans et lui devaient penser qu'il leur serait difficile de prendre place, le lendemain soir, au bureau du club. Quant a Frycollin, yeux fermes, bouche close, il lui etait impossible de songer a quoi que ce fut. Il etait plus mort que vif. Pendant une heure, la situation des prisonniers ne se modifia pas. Personne ne vint les visiter ni leur rendre la liberte de mouvement et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils etaient reduits a des soupirs etouffes, a des << heins! >> pousses a travers leurs baillons, a des soubresauts de carpes qui se pament hors de leur bassin natal. Ce que cela indiquait de colere muette, de fureur rentree ou plutot ficelee, on le comprend de reste. Puis, apres ces infructueux efforts, ils demeurerent quelque temps inertes. Et alors, puisque le sens de la vue leur manquait, ils s'essayerent a tirer, par le sens de l'ouie, quelque indice de ce qu'etait cet inquietant etat de choses. Mais en vain cherchaient-ils a surprendre d'autre bruit que l'interminable et inexplicable frrrr qui semblait les envelopper d'une atmosphere frissonnante. Cependant, il arriva ceci : c'est que Phil Evans, procedant avec calme, parvint a relacher la corde qui lui liait les poignets. Puis, peu a peu, le nœud se desserra, ses doigts glisserent les uns sur les autres, ses mains reprirent leur aisance habituelle. Un vigoureux frottement retablit la circulation, genee par le ligotement. Un instant apres, Phil Evans avait enleve le bandeau qui lui couvrait les yeux, arrache le baillon de sa bouche, coupe les cordes avec la fine lame de son << bowie-knife >>. Un Americain qui n'aurait pas toujours son bowie-knife en poche ne serait plus un Americain. Du reste, si Phil Evans y gagna de pouvoir remuer et parler, ce fut tout. Ses yeux ne trouverent pas a s'exercer utilement, - en ce moment, du moins. Obscurite complete dans cette cellule. Toutefois, un peu de clarte filtrait a travers une sorte de meurtriere, percee dans la paroi a six ou sept pieds de hauteur. On le pense bien, quoi qu'il en eut, Phil Evans n'hesita pas un instant a delivrer son rival. Quelques coups de bowie-knife suffirent a trancher les nœuds qui le serraient aux pieds et aux mains. Aussitot Uncle Prudent, a demi enrage, de se redresser sur les genoux, d'arracher bandeau et baillon; puis, d'une voix etranglee : << Merci! dit-il. - Non!... Pas de remerciements, repondit l'autre. - Phil Evans? - Uncle Prudent?... - Ici, plus de president ni de secretaire du WeldonInstitute, plus d'adversaires! - Vous avez raison, repondit Phil Evans. Il n'y a plus que deux hommes qui ont a se venger d'un troisieme, dont l'attentat exige de severes represailles. Et ce troisieme... - C'est Robur !... - C'est Robur! >> Voila donc un point sur lequel les deux ex-concurrents furent absolument d'accord. A ce sujet, aucune dispute a craindre. << Et votre valet? fit observer Phil Evans, montrant Frycollin qui soufflait comme un phoque, il faut le deficeler. - Pas encore, repondit Uncle Prudent. Il nous assommerait de ses jeremiades, et nous avons autre chose a faire qu'a recriminer. - Quoi donc, Uncle Prudent? - A nous sauver, si c'est possible. - Et meme si c'est impossible. - Vous avez raison, Phil Evans, meme si c'est impossible! >> Quant a douter un instant que cet enlevement dut etre attribue a cet etrange Robur, cela ne pouvait venir a la pensee du president et de son collegue. En effet, de simples et honnetes voleurs, apres leur avoir derobe montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie, les auraient jetes au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de couteau dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi? - Grave question, en verite, qu'il convenait d'elucider, avant de commencer les preparatifs d'une evasion avec quelques chances de succes. << Phil Evans, reprit Uncle Prudent, apres notre sortie de cette seance, au lieu d'echanger des amenites sur lesquelles il n'y a pas lieu de revenir, nous aurions mieux fait d'etre moins distraits. Si nous etions restes dans les rues de Philadelphie, rien de tout cela ne serait arrive. Evidemment, ce Robur s'etait doute de ce qui allait se passer au club; il prevoyait les coleres que son attitude provocante devait soulever, il avait place a la porte quelques-uns de ses bandits pour lui preter main-forte. quand nous avons quitte la rue Walnut, ces sbires nous ont epies, suivis, et, lorsqu'ils nous ont vus imprudemment engages dans les avenues de Fairmont-Park, ils ont eu la partie belle. - D'accord, repondit Phil Evans. Oui! nous avons eu grand tort de ne pas regagner directement notre domicile. - On a toujours tort de ne pas avoir raison >>, repondit Uncle Prudent. En ce moment, un long soupir s'echappa du coin le plus obscur de la cellule. Qu'est-ce cela? demanda Phil Evans. - Rien!... Frycollin qui reve. Et Uncle Prudent reprit : Entre le moment ou nous avons ete saisis, a quelques pas de la clairiere, et le moment ou on nous a jetes dans ce reduit, il ne s'est pas ecoule plus de deux minutes. Il est donc evident que ces gens ne nous ont pas entraines au-dela de Fairmont-Park. - Et s'ils l'avaient fait, nous aurions bien senti un mouvement de translation. - D'accord, repondit Uncle Prudent. Donc il n'est pas douteux que nous soyons enfermes dans le compartiment d'un vehicule, - peut-etre un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture de saltimbanques... - Evidemment! Si c'etait un bateau amarre aux rives de la Schuylkill-river, cela se reconnaitrait a certains balancements que le courant lui imprimerait d'un bord a l'autre. - D'accord, toujours d'accord, repeta Uncle Prudent, et je pense que, puisque nous sommes encore dans la clairiere, c'est le moment ou jamais de fuir, quitte a retrouver plus tard ce Robur... - Et a lui faire payer cher cette atteinte a la liberte de deux citoyens des Etats-Unis d'Amerique! - Cher... tres cher! - Mais quel est cet homme?... D'ou vient-il?... Est-ce un Anglais, un Allemand, un Francais...? - C'est un miserable, cela suffit, repondit Uncle Prudent. - Maintenant, a l'œuvre! >> Tous deux, les mains tendues, les doigts Ouverts, palperent alors les parois du compartiment pour y trouver un joint ou une fissure. Rien. Rien, non plus, a la porte. Elle etait hermetiquement fermee, et il eut ete impossible de faire sauter la serrure. Il fallait donc pratiquer un trou et s'echapper par ce trou. Restait la question de savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs lames ne s'emousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail. << Mais d'ou vient ce fremissement qui ne cesse pas? demanda Phil Evans, tres surpris de ce frrrr continu. - Le vent, sans doute, repondit Uncle Prudent. - Le vent ?... Jusqu'a minuit, il me semble que la soiree a ete absolument calme... - Evidemment, Phil Evans. Si ce n'etait pas le vent, que voudriez-vous que ce fut? >> Phil Evans, apres avoir degage la meilleure lame de son couteau, essaya d'entamer les parois pres de la porte. Peut-etre suffirait-il de faire un trou pour l'ouvrir par l'exterieur, si elle n'etait maintenue que par un verrou, ou si la clef avait ete laissee dans la serrure. Quelques minutes de travail n'eurent d'autre resultat que d'ebrecher les lames du bowie-knife, de les epointer, de les transformer en scies a mille dents. << Ca ne mord pas, Phil Evans? - Non. - Est-ce que nous serions dans une cellule en tole? - Point, Uncle Prudent: Ces parois, quand on les frappe, ne rendent aucun son metallique. - Du bois de fer, alors? - Non! ni fer ni bois. - Qu'est-ce alors? - Impossible de le dire, mais, en tout cas, une substance sur laquelle l'acier ne peut mordre. >> Uncle Prudent, pris d'un violent acces de colere, jura, frappa du pied le plancher sonore, tandis que ses mains cherchaient a etrangler un Robur imaginaire. << Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil Evans, du calme! Essayez a votre tour. >> Uncle Prudent essaya, mais le bowie-knife ne put entamer une paroi qu'il ne parvenait meme pas a rayer de ses meilleures lames, comme si elle eut ete de cristal. Donc, toute fuite devenait impraticable, en admettant qu'elle eut pu etre tentee, la porte une fois ouverte. Il fallut se resigner, momentanement, ce qui n'est guere dans le temperament yankee, et tout attendre du hasard, ce qui doit repugner a des esprits eminemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans objurgations, gros mots, violentes invectives a l'adresse de ce Robur - lequel ne devait point etre homme a s'en emouvoir. pour peu qu'il se montrat dans la vie privee le personnage qu'il avait ete au milieu du Weldon-Institute. Cependant Frycollin commencait a donner quelques signes non equivoques de malaise. Soit qu'il eprouvat des crampes a l'estomac ou des crampes dans les membres, il se demenait d'une lamentable facon. Uncle Prudent crut devoir mettre un terme a cette gymnastique, en coupant les cordes qui serraient le Negre. Peut-etre eut-il lieu de s'en repentir. Ce fut aussitot une interminable litanie, dans laquelle les affres de l'epouvante se melaient aux souffrances de la faim. Frycollin n'etait pas moins pris par le cerveau que par l'estomac. Il eut ete difficile de dire auquel de ces deux visceres le Negre etait plus particulierement redevable de ce qu'il eprouvait. << Frycollin! s'ecria Uncle Prudent. - Master Uncle!... Master Uncle!... repondit le Negre entre deux vagissements lugubres. Il est possible que nous soyons condamnes a mourir de faim dans cette prison. Mais nous sommes decides a ne succomber que lorsque nous aurons epuise tous les moyens d'alimentation susceptibles de prolonger notre vie... - Me manger? s'ecria Frycollin. - Comme on fait toujours d'un Negre en pareille occurrence!... Ainsi, Frycollin, tache de te faire oublier... - Ou l'on te Fry-cas-se-ra! ajouta Phil Evans. >> Et, tres serieusement, Frycollin eut peur d'etre employe a la prolongation de deux existences evidemment plus precieuses que la sienne. Il se borna donc a gemir in petto. Cependant le temps s'ecoulait, et toute tentative pour forcer la porte ou la paroi etait demeuree infructueuse. En quoi etait cette paroi, impossible de le reconnaitre. Ce n'etait pas du metal, ce n'etait pas du bois, ce n'etait pas de la pierre. En outre, le plancher de la cellule semblait fait de la meme matiere. Lorsqu'on le frappait du pied, il rendait un son particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine a classer dans la categorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce plancher paraissait sonner le vide, comme s'il n'eut pas directement repose sur le sol de la clairiere. Oui! l'inexplicable frrr semblait en caresser la face inferieure. Tout cela n'etait pas rassurant. << Uncle Prudent? dit Phil Evans. - Phil Evans? repondit Uncle Prudent. - Pensez-vous que notre cellule se soit deplacee? En aucune facon. - Pourtant, au premier moment de notre incarceration, j'ai pu distinctement percevoir la fraiche odeur de l'herbe et la senteur resineuse des arbres du parc. Maintenant, j'ai beau humer l'air, il me semble que toutes ces senteurs ont disparu... - En effet. - Comment expliquer cela? Expliquons-le de n'importe quelle facon, Phil Evans, excepte par l'hypothese que notre prison ait change de place. Je le repete, si nous etions sur un chariot en marche ou sur un bateau en derive, nous le sentirions. >> Frycollin poussa alors un long gemissement qui eut pu passer pour son dernier soupir, s'il n'eut ete suivi de plusieurs autres. << J'aime a croire que ce Robur nous fera bientot comparaitre devant lui, reprit Phil Evans. - Je l'espere bien, s'ecria Uncle Prudent, et je lui dirai... - Quoi? - Qu'apres avoir debute comme un insolent, il a fini comme un coquin! >> En ce moment, Phil Evans observa que le jour commencait a se faire. Une lueur, vague encore, filtrait a travers l'etroite meurtriere, evidee dans la partie superieure de la paroi, a l'oppose de la porte. Il devait donc etre quatre heures du matin, environ, puisque c'est a cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude, l'horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin. Cependant, quand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre a repetition - chef-d'œuvre qui provenait de l'usine meme de son collegue -, le petit timbre n'indiqua que trois heures moins le quart, bien que la montre ne se fut point arretee. << Bizarre! dit Phil Evans. A trois heures moins le quart, il devrait encore faire nuit. - Il faudrait donc que ma montre eut eprouve un retard..., repondit Uncle Prudent. - Une montre de la Walton Watch Company! >> s'ecria Phil Evans Quoi qu'il en fut, c'etait bien le jour qui se levait. Peu a peu, la meurtriere se dessinait en blanc dans la profonde obscurite de la cellule. Cependant, si l'aube apparaissait plus, hativement que ne le permettait le quarantieme parallele, qui est celui de Philadelphie, elle ne se faisait pas avec cette rapidite speciale aux basses latitudes. Nouvelle observation de Uncle Prudent a ce sujet, nouveau phenomene inexplicable. << On pourrait peut-etre se hisser jusqu'a la meurtriere, fit observer Phil Evans, et tacher de voir ou on est? - On le peut >>, repondit Uncle Prudent. Et, s'adressant a Frycollin : << Allons, Fry, haut sur pied! >> Le Negre se redressa. Appuie ton dos contre cette paroi, reprit Uncle Prudent, et vous, Phil Evans, veuillez monter sur l'epaule de ce garcon, pendant que je contre-buterai afin qu'il ne vous manque pas. - Volontiers >>, repondit Phil Evans. Un instant apres, les deux genoux sur les epaules de Frycollin, il avait ses yeux a la hauteur de la meurtriere. Cette meurtriere etait fermee, non par un verre lenticulaire comme celui d'un hublot de navire, mais par une simple vitre. Bien qu'elle ne fut pas tres epaisse, elle genait le regard de Phil Evans, dont le rayon de vue etait excessivement borne. << Eh bien, cassez cette vitre, dit Uncle Prudent, et peut-etre pourrez-vous mieux voir? >> Phil Evans donna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa pas. Second coup plus violent. Meme resultat. << Bon! s'ecria Phil Evans, du verre incassable! >> En effet, il fallait que cette vitre fut faite d'un verre trempe d'apres les procedes de l'inventeur Siemens, puisque, malgre des coups repetes, elle demeura intacte. Toutefois, l'espace etait assez eclaire maintenant pour que le regard put s'etendre au-dehors - du moins dans la limite du champ de vision coupe par l'encadrement de la meurtriere. << Que voyez-vous? demanda Uncle Prudent. - Rien. - Comment? Pas un massif d'arbres? - Non. - Pas meme le haut des branches? - Pas meme. - Nous ne sommes donc plus au centre de la clairiere? - Ni dans la clairiere ni dans le parc. - Apercevez-vous au moins des toits de maisons, des faites de monuments? dit Uncle Prudent, dont le desappointement, mele de fureur, ne cessait de s'accroitre. - Ni toits ni faites. - Quoi! pas meme un mat de pavillon, pas meme un clocher d'eglise, pas meme une cheminee d'usine? - Rien que l'espace. Juste a ce moment, la porte de la cellule s'ouvrit. Un homme apparut sur le seuil. C'etait Robur. << Honorables ballonistes, dit-il d'une voix grave, vous etes maintenant libres d'aller et de venir... - Libres! s'ecria Uncle Prudent. - Oui... dans les limites de l'Albatros! >> Uncle Prudent et Phil Evans se precipiterent hors de la cellule. Et que virent-ils? A douze ou treize cents metres au-dessous d'eux, la surface d'un pays qu'ils cherchaient en vain a reconnaitre. VI Les ingenieurs, les mecaniciens et autres savants feraient peut-etre bien de passer. << A quelle epoque l'homme cessera-t-il de ramper dans les bas-fonds pour vivre dans l'azur et la paix du ciel? >> A cette demande de Camille Flammarion, la reponse est facile : ce sera a l'epoque ou les progres de la mecanique auront permis de resoudre le probleme de l'aviation. Et, depuis quelques annees - on le prevoyait - une utilisation plus pratique de l'electricite devait conduire a la solution du probleme. En 1783, bien avant que les freres Montgolfier eussent construit la premiere montgolfiere, et le physicien Charles son premier ballon, quelques esprits aventureux avalent reve la conquete de l'espace au moyen d'appareils mecaniques. Les premiers inventeurs n'avaient donc pas songe aux appareils plus legers que l'air - ce que la physique de leur temps n'eut point permis d'imaginer. C'etait aux appareils plus lourds que lui, aux machines volantes, faites a l'imitation de l'oiseau, qu'ils demandaient de realiser la locomotion aerienne. C'est precisement ce qu'avait fait ce fou d'Icare, fils de Dedale, dont les ailes, attachees avec de la cire, tomberent aux approches du soleil. Mais, sans remonter jusqu'aux temps mythologiques, parler d'Archytas de Tarente, on trouve deja dans les travaux de Dante de Perouse, de Leonard de Vinci, de Guidotti, l'idee de machines destinees a se mouvoir au milieu de l'atmosphere. Deux siecles et demi apres, les inventeurs commencent a se multiplier. En 1742, le marquis de Bacqueville fabrique un systeme d'ailes, l'essaie au-dessus de la Seine et se casse le bras en tombant. En 1768, Paucton concoit la disposition d'un appareil a deux helices suspensive et propulsive. En 1781, Meerwein, architecte du prince de Bade, construit une machine a mouvement orthopterique, et proteste contre la direction des aerostats qui venaient d'etre inventes. En 1784, Launoy et Bienvenu font manœuvrer un helicoptere, mu par des ressorts. En 1808, essais de vol par l'Autrichien Jacques Degen. En 1810, brochure de Deniau, de Nantes, ou les principes du << Plus lourd que l'air >> sont poses. Puis, de 1811 a 1840, etudes et inventions de Berblinger, de Vignal, de Sarti, de Dubochet, de Cagniard de Latour. En 1842, on trouve l'Anglais Henson avec son systeme de plans inclines et d'helices actionnees par la vapeur; en 1845, Cossus et son appareil a helices ascensionnelles; en 1847, Camille Vert et son helicoptere a ailes de plumes; en 1852, Letur avec son systeme de parachute dirigeable, dont l'experience lui couta la vie; en la meme annee, Michel Loup avec son plan de glissement muni de quatre ailes tournantes; en 1853, Beleguic et son aeroplane mu par des helices de traction, Vaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeable, Georges Cauley avec ses plans de machines volantes, pourvues d'un moteur a gaz. De 1854 a 1863, apparaissent Joseph Pline, brevete pour plusieurs systemes aeriens, Breant, Carlingford, Le Bris, Du Temple, Bright, dont les helices ascensionnelles tournent en sens inverse, Smythies, Panafieu, Crosnier, etc. Enfin, en 1863, grace aux efforts de Nadar, une Societe du Plus lourd que l'air est fondee a Paris. La les inventeurs font experimenter des machines dont quelques-unes sont deja brevetees : de Ponton d'Amecourt et son helicoptere a vapeur, de la Landelle et son systeme a combinaisons d'helices avec plans inclines et parachutes, de Louvrie et son aeroscaphe, d'Esterno et son oiseau mecanique, de Groof et son appareil a ailes mues par des leviers. L'elan etait donne, les inventeurs inventent, les calculateurs calculent tout ce qui doit rendre pratique la locomotion aerienne. Bourcart, Le Bris, Kaufmann, Smyth, Stringfellow, Prigent, Danjard, Pomes et de la Pauze, Moy, Penaud, Jobert, Hureau de Villeneuve, Achenbach, Garapon, Duchesne, Danduran, Parisel, Dieuaide, Melkisff, Forlanini, Brearey, Tatin, Dandrieux, Edison, les uns avec des ailes ou des helices, les autres avec des plans inclines, imaginent, creent, fabriquent, perfectionnent leurs machines volantes qui seront pretes a fonctionner le jour ou un moteur d'une puissance considerable et d'une legerete excessive leur sera applique par quelque inventeur. Que l'on pardonne cette nomenclature un peu longue. Ne fallait-il pas montrer tous ces degres de l'echelle de la locomotion aerienne au sommet de laquelle apparait Robur-le-Conquerant? Sans les tatonnements, les experiences de ses devanciers, l'ingenieur eut-il pu concevoir un appareil si parfait? Non, certes! Et, s'il n'avait que dedains pour ceux qui s'obstinent encore a chercher la direction des ballons, il tenait en haute estime tous les partisans du << Plus lourd que l'air >>, Anglais, Americains, Italiens, Autrichiens, Francais, - Francais surtout, dont les travaux, perfectionnes par lui, l'avaient amene a creer, puis a construire cet engin volateur, l'Albatros, lance a travers les courants de l'atmosphere. << Pigeon vole! s'etait ecrie l'un des plus persistants adeptes de l'aviation. << On foulera l'air comme on foule la terre! avait repondu un de ses plus acharnes partisans. - A locomotive, aeromotive! >> avait jete le plus bruyant de tous, qui embouchait les trompettes de la publicite pour reveiller l'Ancien et le Nouveau Monde. Rien de mieux etabli, en effet, par experience et par calcul, que l'air est un point d'appui tres resistant. Une circonference d'un metre de diametre, formant parachute, peut non seulement moderer une descente dans l'air, mais aussi la rendre isochrone. Voila ce qu'on savait. On savait egalement que, quand la vitesse de translation est grande, le travail de pesanteur varie a peu pres en raison inverse du carre de cette vitesse et devient presque insignifiant. On savait encore que plus le poids d'un animal volant augmente, moins augmente proportionnellement la surface ailee necessaire pour le soutenir, bien que les mouvements qu'il doit faire soient plus lents. Un appareil d'aviation doit donc etre construit de maniere a utiliser ces lois naturelles, a imiter l'oiseau, ce type admirable de la locomotion aerienne >>, a dit le docteur Marey, de l'Institut de France. En somme, les appareils qui peuvent resoudre ce probleme se resument en trois sortes : 10 Les helicopteres ou spiraliferes, qui ne sont que des helices a axes verticaux; 20 Les orthopteres, engins qui tendent a reproduire le vol naturel des oiseaux; 30 Les aeroplanes, qui ne sont, a vrai dire, que des plans inclines, comme le cerf-volant, mais remorques ou pousses par des helices horizontales. Chacun de ces systemes avait eu et a meme encore des partisans decides a ne rien ceder sur ce point. Cependant, Robur, par bien des considerations, avait rejete les deux premiers. Que l'orthoptere, l'oiseau mecanique, presente certains avantages, nul doute. Les travaux, les experiences de M. Renaud, en 1884, l'ont prouve. Mais, ainsi qu'on le lui avait dit, il ne faut pas servilement imiter la nature. Les locomotives n'ont pas ete copiees sur les lievres, ni les navires a vapeur sur les poissons. Aux premieres on a mis des roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds des helices qui ne sont point des nageoires. Et ils n'en marchent pas plus mal. Au contraire. D'ailleurs, sait-on ce qui se fait mecaniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont tres complexes? Le docteur Marey n'a-t-il pas soupconne que les pennes s'entrouvrent pendant le relevement de l'aile pour laisser passer l'air, mouvement au moins bien difficile a produire avec une machine artificielle? D'autre part, que les aeroplanes eussent donne quelques bons resultats, ce n'etait pas douteux. Les helices opposant un plan oblique a la couche d air, c'etait le moyen de produire un travail d'ascension, et les petits appareils experimentes prouvaient que le poids disponible, c'est-a-dire, celui dont on peut disposer en dehors de celui de l'appareil, augmente avec le carre de la vitesse. Il y avait la de grands avantages - superieurs meme a ceux des aerostats soumis a un mouvement de translation. Neanmoins, Robur avait pense que ce qu'il y avait de meilleur, c'etait encore ce qu'il y aurait de plus simple. Aussi, les helices - ces << saintes helices >> - qu'on lui avait jetees a la tete au Weldon-lnstitute - avaient-elles suffi a tous les besoins de sa machine volante. Les unes tenaient l'appareil suspendu dans l'air, les autres le remorquaient dans des conditions merveilleuses de vitesse et de securite. En effet, theoriquement, au moyen d'une helice d'un pas suffisamment court mais d'une surface considerable, ainsi que l'avait dit M. Victor Tatin, on pourrait, << en poussant les choses a l'extreme, soulever un poids indefini avec la force la plus minime >>. Si l'orthoptere - battement d'ailes des oiseaux - s'eleve en s'appuyant normalement sur l'air, l'helicoptere s'eleve en le frappant obliquement avec les branches de son helice, comme s'il montait sur un plan incline. En realite, ce sont des ailes en helice au lieu d'etre des ailes en aube. L'helice marche necessairement dans la direction de son axe. Cet axe est-il vertical? elle se deplace verticalement. Est-il horizontal? elle se deplace horizontalement. Tout l'appareil volant de l'ingenieur Robur etait dans ces deux fonctionnements. En voici la description exacte, qui peut se scinder en trois parties essentielles : la plate-forme, les engins de suspension et de propulsion, la machinerie. Plate-forme. - C'est un bati, long de trente metres, large de quatre, veritable pont de navire avec proue en forme d'eperon. Au-dessous, s'arrondit une coque, solidement membree, qui renferme les appareils destines a produire la puissance mecanique, la soute aux munitions, les apparaux, les outils, le magasin general pour approvisionnements de toutes sortes, y compris les caisses a eau du bord. Autour du bati, quelques legers montants, relies par un treillis de fil de fer, supportent une rambarde qui sert de main-courante. A sa surface s'elevent trois roufles, dont les compartiments sont affectes, les uns au logement du personnel, les autres a la machinerie. Dans le roufle central fonctionne la machine qui actionne tous les engins de suspension; dans celui de l'avant la machine du propulseur de l'avant; dans celui de l'arriere, la machine du propulseur de l'arriere, - ces trois machines ayant chacune leur mise en train speciale. Du cote de la proue, dans le premier roufle, se trouvent l'office, la cuisine et le poste de l'equipage. Du cote de la poupe, dans le dernier roufle, sont disposees plusieurs cabines, entre autres, celle de l'ingenieur, une salle a manger, puis, au-dessus, une cage vitree dans laquelle se tient le timonier qui dirige l'appareil au moyen d'un puissant gouvernail. Tous ces roufles sont eclaires par des hublots, fermes de verres trempes qui ont dix fois la resistance du verre ordinaire. Au-dessous de la coque est etabli un systeme de ressorts flexibles, destines a adoucir les heurts, bien que l'atterrissage puisse se faire avec une douceur extreme, tant l'ingenieur est maitre des mouvements de l'appareil. Engins de suspension et de propulsion. - Au-dessus de la plate-forme, trente-sept axes se dressent verticalement, dont quinze en abord, de chaque cote, et sept plus eleves au milieu. On dirait un navire a trente-sept mats. Seulement ces mats, au lieu de voiles, portent chacun deux helices horizontales, d'un pas et d'un diametre assez courts, mais auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse. Chacun de ces axes a son mouvement independant du mouvement des autres, et, en outre, de deux en deux, chaque axe tourne en sens inverse - disposition necessaire pour que l'appareil ne soit pas pris d'un mouvement de giration. De la sorte, les helices, tout en continuant a s'elever sur la colonne d'air verticale, se font equilibre contre la resistance horizontale. Consequemment, l'appareil est muni de soixante-quatorze helices suspensives, dont les trois branches sont maintenues exterieurement par un cercle metallique, qui, faisant fonction de volant, economise la force motrice. A l'avant et a l'arriere, montees sur axes horizontaux, deux helices propulsives, a quatre branches, d'un pas inverse tres allonge tournent en sens different et communiquent le mouvement de propulsion. Ces helices, d'un diametre plus grand que celui des helices de suspension, peuvent egalement tourner avec une excessive vitesse. En somme, cet appareil tient a la fois des systemes qui ont ete preconises par MM. Cossus, de la Landelle et de Ponton d'Amecourt, systemes perfectionnes par l'ingenieur Robur. Mais c'est surtout dans le choix et l'application de la force motrice qu'il a le droit d'etre considere comme inventeur. Machinerie. - Ce n'est ni a la vapeur d'eau ou autres liquides, ni a l'air comprime ou autres gaz elastiques, ni aux melanges explosifs susceptibles de produire une action mecanique, que Robur a demande la puissance necessaire a soutenir et a mouvoir son appareil. C'est a l'electricite, a cet agent qui sera, un jour, l'ame du monde industriel. D'ailleurs, nulle machine electromotrice pour le produire. Rien que des piles et des accumulateurs. Seulement, quels sont les elements qui entrent dans la composition de ces piles, quels acides les mettent en activite? c'est le secret de Robur. De meme pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives et negatives? on ne sait. L'ingenieur s'etait bien garde - et pour cause - de prendre un brevet d'invention. En somme, resultat non contestable : des piles d'un rendement extraordinaire, des acides d'une resistance presque absolue a l'evaporation ou a la congelation, des accumulateurs qui laissent tres loin les Faure-Sellon-Volckmar, enfin des courants dont les amperes se chiffrent en nombres inconnus jusqu'alors. De la, une puissance en chevaux electriques pour ainsi dire infinie, actionnant les helices qui communiquent a l'appareil une force de suspension et de propulsion superieure a tous ses besoins, en n'importe quelle circonstance. Mais, il faut le repeter, cela appartient en propre a l'ingenieur Robur. La-dessus il a garde un secret absolu. Si le president et le secretaire du Weldon-Institute ne parviennent pas a le decouvrir, tres probablement ce secret sera perdu pour l'humanite. Il va sans dire que cet appareil possede une stabilite suffisante par suite de la position du centre de gravite. Nul danger qu'il prenne des angles inquietants avec l'horizontale, nul renversement a craindre. Reste a savoir quelle matiere l'ingenieur Robur avait employee pour la construction de son aeronef, - nom qui peut tres exactement s'appliquer a l'Albatros. Qu'etait cette matiere si dure que le bowie-knife de Phil Evans n'avait pu l'entamer et dont Uncle Prudent n'avait pu s'expliquer la nature? Tout bonnement du papier. Depuis bien des annees, deja, cette fabrication avait pris un developpement considerable. Du papier sans colle, dont les feuilles sont impregnees de dextrine et d'amidon, puis serrees a la presse hydraulique, forme une matiere dure comme l'acier. On en fait des poulies, des rails, des roues de wagon, plus solides que les roues de metal et en meme temps plus legeres. Or, c'etait cette solidite, cette legerete, que Robur avait voulu utiliser pour la construction de sa locomotive aerienne. Tout, coque, bati, roufles, cabines, etait en papier de paille, devenu metal sous la pression, et meme, ce qui n'etait point a dedaigner pour un appareil courant a de grandes hauteurs, - incombustible. quant aux divers organes des engins de suspension et de propulsion, axes ou palettes des helices, la fibre gelatinee en avait fourni la substance resistante et flexible a la fois. Cette matiere, pouvant s'approprier a toutes formes, insoluble dans la plupart des gaz et des liquides, acides ou essences, - sans parler de ses proprietes isolantes, - avait ete d'un emploi tres precieux dans la machinerie electrique de l'Albatros. L'ingenieur Robur, son contremaitre Tom Turner, un mecanicien et ses deux aides, deux timoniers et un maitre coq - en tout huit hommes - tel etait le personnel de l'aeronef qui suffisait amplement aux manœuvres exigees par la locomotion aerienne. Des armes de chasse et de guerre, des engins de peche, des fanaux electriques, des instruments d'observation, boussoles et sextants pour relever la route, thermometre pour l'etude de la temperature, divers barometres, les uns pour evaluer la cote des hauteurs atteintes, les autres pour indiquer les variations de la pression atmospherique, un storm-glass pour la prevision des tempetes, une petite bibliotheque, une petite imprimerie portative, une piece d'artillerie montee sur pivot au centre de la plate-forme, se chargeant par la culasse et lancant un projectile de six centimetres, un approvisionnement de poudre, balles, cartouches de dynamite, une cuisine chauffee par les courants des accumulateurs, un stock de conserves, viandes et legumes, rangees dans une cambuse ad hoc avec quelques futs de brandy, de whisky et de gin, enfin de quoi aller bien des mois sans etre oblige d'atterrir, - tels etaient le materiel et les provisions de l'aeronef, sans compter la fameuse trompette. En outre, il y avait a bord une legere embarcation en caoutchouc, insubmersible, qui pouvait porter huit hommes a la surface d'un fleuve, d'un lac ou d'une mer calme. Mais Robur avait-il au moins installe des parachutes en cas d'accident? Non Il ne croyait pas aux accidents de ce genre. Les axes des helices etaient independants. L'arret des uns n'enrayait pas la marche des autres. Le fonctionnement de la moitie du jeu suffisait a maintenir l'Albatros dans son element naturel. << Et, avec lui, ainsi que Robur-le-Conquerant eut bientot l'occasion de le dire a ses nouveaux hotes -hotes malgre eux - avec lui, je suis maitre de cette septieme partie du monde, plus grande que l'Australie, l'Oceanie, l'Asie, l'Amerique et l'Europe, cette Icarie aerienne que des milliers d'Icariens peupleront un jour! >> VII Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans refusent encore de se laisser convaincre. Le president du Weldon-Institute etait stupefait, son compagnon abasourdi. Mais ni l'un ni l'autre ne voulurent rien laisser paraitre de cet ahurissement si naturel. Le valet Frycollin, lui, ne dissimulait pas son epouvante a se sentir emporte dans l'espace a bord d'une pareille machine, et il ne cherchait point a s'en cacher. Pendant ce temps, les helices suspensives tournaient rapidement au-dessus de leurs tetes. Si considerable que fut alors cette vitesse de rotation, elle eut pu etre triplee pour le cas ou l'Albatros aurait voulu atteindre de plus hautes zones. Quant aux deux propulseurs, lances a une allure assez moderee, ils n'imprimaient a l'appareil qu'un deplacement de vingt kilometres a l'heure. En se penchant en dehors de la plate-forme, les passagers de l'Albatros purent apercevoir un long et sinueux ruban liquide qui serpentait, comme un simple ruisseau, a travers un pays accidente, au milieu de l'etincellement de quelques lagons obliquement frappes des rayons du soleil. Ce ruisseau, c'etait un fleuve, et l'un des plus importants de ce territoire. Sur la rive gauche se dessinait une chaine montagneuse dont la prolongation allait a perte de vue. << Et nous direz-vous ou nous sommes? demanda Uncle Prudent d'une voix que la colere faisait trembler. - Je n'ai point a vous l'apprendre, repondit Robur. - Et nous direz-vous ou nous allons? ajouta Phil Evans. - A travers l'espace. - Et cela va durer?... - Le temps qu'il faudra. - S'agit-il donc de faire le tour du monde? demanda ironiquement Phil Evans. - Plus que cela, repondit Robur. - Et si ce voyage ne nous convient pas?... repliqua Uncle Prudent. Il faudra qu'il vous convienne! Voila un avant-gout de la nature des relations qui aillaient s'etablir entre le maitre de l'Albatros et ses hotes, pour ne pas dire ses prisonniers. Mais, manifestement, il voulut tout d'abord leur donner le - temps de se remettre, d'admirer le merveilleux appareil qui les emportait dans les airs, et, sans doute, d'en complimenter l'inventeur. Aussi affecta-t-il de se promener d'un bout a l'autre de la plate-forme. Libre a eux d'examiner le dispositif des machines et l'amenagement de l'aeronef, ou d'accorder toute attention au paysage dont le relief se deployait au-dessous d'eux. << Uncle Prudent, dit alors Phil Evans, si je ne me trompe, nous devons planer sur la partie centrale du territoire canadien. Ce fleuve qui coule dans le nord-ouest, c'est le Saint-Laurent. Cette ville que nous laissons en arriere, c'est Quebec. >> C'etait, en effet, la vieille cite de Champlain, dont les toits de fer-blanc eclataient au soleil comme des reflecteurs. L'Albatros s'etait donc eleve jusqu'au quarante-sixieme degre de latitude nord - ce qui expliquait l'avance prematuree du jour et la prolongation anormale de l'aube. Oui, reprit Phil Evans, voila bien la ville en amphitheatre., la colline qui porte sa citadelle, ce Gibraltar de l'Amerique du Nord! Voici les cathedrales an glaise et francaise! Voici la douane avec son dome surmonte du pavillon britannique! Phil Evans n'avait pas acheve que deja la capitale du Canada commencait a se reduire dans le lointain. L'aeronef entrait dans une zone de petits nuages, qui deroberent peu a peu la vue du sol. Robur, voyant alors que le president et le secretaire du Weldon-Institute reportaient leur attention sur l'amenagement exterieur de l'_Albatros_ s'approcha et dit: << Eh bien, messieurs, croyez-vous a la possibilite de la locomotion aerienne au moyen des appareils plus lourds que l'air? >> Il eut ete difficile de ne pas se rendre a l'evidence. Cependant Uncle Prudent et Phil Evans ne repondirent pas. << Vous vous taisez? reprit l'ingenieur. Sans doute, c'est la faim qui vous empeche de parler!... Mais, si je me suis charge de vous transporter dans l'air, croyez que je ne vous nourrirai pas de ce fluide peu nutritif. Votre premier dejeuner vous attend. >> Comme Uncle Prudent et Phil Evans sentaient la faim les aiguillonner vivement, ce n'etait pas le cas de faire des ceremonies. Un repas n'engage a rien, et lorsque Robur les aurait remis a terre, ils comptaient bien reprendre vis-a-vis de lui leur entiere liberte d'action. Tous deux furent alors conduits vers le roufle de l'arriere, dans un petit << dining-room >>. La se trouvait une table proprement servie, a laquelle ils devaient manger a part pendant le voyage. Pour plats, differentes conserves, et, entre autres, une sorte de pain, compose en parties egales de farine et de viande reduite en poudre, relevee d'un peu de lard, lequel, bouilli dans l'eau, donne un potage excellent; puis, des tranches de jambon frit, et du the pour boisson. De son cote, Frycollin n'avait pas ete oublie. A l'avant, il avait trouve une forte soupe de ce pain. En verite, il fallait qu'il eut belle faim pour manger, car ses machoires tremblaient de peur et auraient pu lui refuser tout service. << Si ca cassait! Si ca cassait! >> repetait le malheureux Negre. De la, des transes continuelles. qu'on y songe! Une chute de quinze cents metres qui l'aurait reduit a l'etat de patee! Une heure apres, Uncle Prudent et Phil Evans reparurent sur la plate-forme. Robur n'y etait plus. A l'arriere, l'homme de barre, dans sa cage vitree, l'œil fixe sur la boussole, suivait imperturbablement, sans une hesitation, la route donnee par l'ingenieur. Quant au reste du personnel, le dejeuner le retenait probablement dans son poste. Seul, un aide-mecanicien, prepose a la surveillance des machines, se promenait d'un roufle a l'autre. Cependant, si la vitesse de l'appareil etait grande, les deux collegues n'en pouvaient juger qu'imparfaitement, bien que l'_Albatros_ fut alors sorti de la zone des nuages et que le sol se montrat a quinze cents metres au-dessous. C'est a n'y pas croire! dit Phil Evans. - N'y croyons pas! >> repondit Uncle Prudent. Ils allerent alors se placer a l'avant et porterent leurs regards vers l'horizon de l'ouest. Ah! une autre ville! dit Phil Evans. - Pouvez-vous la reconnaitre? - Oui! Il me semble bien que c'est Montreal. - Montreal ?... Mais nous n'avons quitte Quebec que depuis deux heures tout au plus! - Cela prouve que cette machine se deplace avec une rapidite d'au moins vingt-cinq lieues a l'heure. En effet, c'etait la vitesse de l'aeronef, et, si les passagers ne se sentaient pas incommodes, c'est qu'ils marchaient alors dans le sens du vent. Par un temps calme, cette vitesse les eut considerablement genes, puisque c'est a peu pres celle d'un express. Par vent contraire, il aurait ete impossible de la supporter. Phil Evans ne se trompait pas. Au-dessous de l'_Albatros_ apparaissait Montreal, tres reconnaissable au Victoria-Bridge, pont tubulaire jete sur le Saint-Laurent comme le viaduc du railway sur la lagune de Venise. Puis, on distinguait ses larges rues, ses immenses magasins, les palais de ses banques, sa cathedrale, basilique recemment construite sur le modele de Saint-Pierre de Rome, enfin le Mont-Royal, qui domine l'ensemble de la ville et dont on a fait un parc magnifique. Il etait heureux que Phil Evans eut deja visite les principales villes du Canada. Il put ainsi en reconnaitre quelques-unes sans questionner Robur. Apres Montreal, vers une heure et demie du soir, ils passerent sur Ottawa dont les chutes, vues de haut, ressemblaient a une vaste chaudiere en ebullition qui debordait en bouillonnements de l'effet le plus grandiose. << Voila le palais du Parlement >>, dit Phil Evans. Et il montrait une sorte de joujou de Nuremberg, plante sur une colline. Ce joujou, avec son architecture polychrome, ressemblait au Parliament-House de Londres, comme la cathedrale de Montreal ressemblait a Saint-Pierre de Rome. Mais peu importait, il n'etait pas contestable que ce fut Ottawa. Bientot cette cite ne tarda pas a se rapetisser a l'horizon et ne forma plus qu'une tache lumineuse sur le sol. Il etait deux heures a peu pres, lorsque Robur reparut. Son contremaitre, Tom Turner, l'accompagnait. Il ne lui dit que trois mots. Celui-ci les transmit aux deux aides, postes dans les ronfles de l'avant et de l'arriere. Sur un signe, le timonier modifia la direction de l'_Albatros,_ de maniere a porter de deux degres au sud-ouest. En meme temps, Uncle Prudent et Phil Evans purent constater qu'une vitesse plus grande venait d'etre imprimee aux propulseurs de l'aeronef. En realite, cette vitesse aurait pu etre doublee encore et depasser tout ce qu'on a obtenu jusqu'ici des plus rapides engins de locomotion terrestre. Qu'on en juge! Les torpilleurs peuvent faire vingt-deux nœuds ou quarante kilometres a l'heure; les trains sur les railways anglais et francais, cent; les bateaux a patins sur les rivieres glacees des Etats-Unis, cent quinze; une machine, construite dans les ateliers de Patterson, a roue d'engrenage, en a fait cent trente sur la ligne du lac Erie, et une autre locomotive, entre Trenton et Jersey, cent trente-sept. Or, l'_Albatros,_ avec le maximum de puissance de ses propulseurs, pouvait se lancer a raison de deux cents kilometres a l'heure, soit pres de cinquante metres par seconde. Eh bien, cette vitesse est celle de l'ouragan qui deracine les arbres, celle d'un certain coup de vent qui, pendant l'orage du 21 septembre 1881, a Cahors, se deplaca a raison de cent quatre-vingt-quatorze kilometres. C'est la vitesse moyenne du pigeon voyageur, laquelle n'est depassee que par le vol de l'hirondelle ordinaire (67 metres a la seconde), et par celui du martinet (89 metres). En un mot, ainsi que l'avait dit Robur, l'_Albatros,_ en developpant toute la force de ses helices, eut pu faire le tour du monde en deux cents heures, c'est-a-dire en moins de huit jours! Que le globe possedat a cette epoque quatre cent cinquante mille kilometres de voies ferrees - soit onze fois le tour de la terre a l'Equateur - peu lui importait, a cette machine volante. N'avait-elle pas pour point d'appui tout l'air de l'espace? Est-il besoin de l'ajouter, maintenant? Ce phenomene dont l'apparition avait tant intrigue le public des deux mondes, c'etait l'aeronef de l'ingenieur. Cette trompette qui jetait ses eclatantes fanfares au milieu des airs, c'etait celle du contremaitre Tom Turner. Ce pavillon, plante sur les principaux monuments de l'Europe, de l'Asie et de l'Amerique, c'etait le pavillon de Robur-le-Conquerant et de son _Albatros_ Et si, jusqu'alors, l'ingenieur avait pris quelques precautions pour qu'on ne le reconnut pas, si, de preference, il voyageait la nuit en s'eclairant parfois de ses fanaux electriques, si, pendant le jour, il disparaissait au-dessus de la couche des nuages, il semblait maintenant ne plus vouloir cacher le secret de sa conquete. Et, s'il etait venu a Philadelphie, s'il s'etait presente dans la salle des seances du Weldon-Institute, n'etait-ce pas pour faire part de sa prodigieuse decouverte, pour convaincre _ipso facto_ les plus incredules? On sait comment il avait ete recu, et l'on verra quelles represailles il pretendait exercer sur le president et le secretaire dudit club. Cependant Robur s'etait approche des deux collegues. Ceux-ci affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de ce qu'ils voyaient, de ce qu'ils experimentaient malgre eux. Evidemment, sous le crane de ces deux tetes anglo-saxonnes s'incrustait un entetement qui serait dur a deraciner. De son cote, Robur ne voulut pas meme avoir l'air de s'en apercevoir, et, comme s'il eut continue une conversation, qui pourtant etait interrompue depuis plus de deux heures : << Messieurs, dit-il, vous vous demandez, sans doute, si cet appareil, merveilleusement approprie pour la locomotion aerienne, est susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne serait pas digne de conquerir l'espace s'il etait incapable de le devorer. J'ai voulu que l'air fut pour moi un point d'appui solide, et il l'est. J'ai compris que, pour lutter contre le vent, il n'y avait tout simplement qu'a etre plus fort que lui, et je suis plus fort. Nul besoin de voiles pour m'entrainer, ni de rames ni de roues pour me pousser, ni de rails pour me faire un chemin plus rapide. De l'air, et c'est tout. De l'air qui m'entoure ainsi que l'eau entoure le bateau sous-marin, et dans lequel mes propulseurs se vissent comme les helices d'un steamer. Voila comment j'ai resolu le probleme de l'aviation. Voila ce que ne fera jamais le ballon ni tout autre appareil plus leger que l'air. Mutisme absolu des deux collegues - ce qui ne deconcerta pas un instant l'ingenieur. Il se contenta de sourire a demi et reprit sous forme interrogative Peut-etre vous demandez-vous encore si, a ce pouvoir qu'il a de se deplacer horizontalement, l'_Albatros_ joint une egale puissance de deplacement vertical, en un mot, si, meme quand il s'agit de visiter les hautes zones de l'atmosphere, il peut lutter avec un aerostat? eh bien, je ne vous engage pas a faire entrer le _Go a head_ en lutte avec lui. Les deux collegues avaient tout bonnement hausse les epaules. C'est la, peut-etre, qu'ils attendaient l'ingenieur. Robur fit un signe. Les helices propulsives s'arreterent aussitot. Puis, apres avoir couru sur son erre pendant un mille encore, l'_Albatros_ demeura immobile. Sur un second geste de Robur, les helices suspensives se murent alors avec une rapidite telle qu'on aurait pu la comparer a celle des sirenes dans les experiences d'acoustique. Leur frrr monta de pres d'une octave dans l'echelle des sons, en diminuant d'intensite toutefois acause de la rarefaction de l'air, et l'appareil s'enleva verticalement comme une alouette qui jette son cri aigu a travers l'espace. Mon maitre? Mon maitre!... repetait Frycollin. Pourvu que ca ne casse pas! Un sourire de dedain fut toute la reponse de Robur. En quelques minutes, l'_Albatros_ eut atteint deux mille - sept cents metres, ce qui etendait le rayon de vue a soixante-dix milles, - puis quatre mille metres, ce qu'indiqua le barometre en tombant a 480 millimetres. Alors, experience faite, l'_Albatros_ redescendit La diminution de la pression des hautes couches amene de l'oxygene dans l'air et, par suite, dans le sang. C'est la cause des graves accidents qui sont arrives a certains aeronautes. Robur jugeait inutile de s'y exposer. L'_Albatros_ revint donc a la hauteur qu'il semblait tenir de preference, et ses propulseurs, remis en marche, l'entrainerent avec une rapidite plus grande vers le sud-ouest << Maintenant, messieurs, si c'est cela que vous vous demandiez, dit l'ingenieur, vous pourrez vous repondre. Puis, se penchant au-dessus de la rambarde, il resta absorbe dans sa contemplation. Lorsqu'il releva la tete, le president et le secretaire du Weldon-Institute etaient devant lui. Ingenieur Robur, dit Uncle Prudent, qui essayait en vain de se maitriser, nous ne nous sommes rien demande de ce que vous paraissez croire. Mais nous vous ferons une question a laquelle nous comptons que vous voudrez bien repondre. - Parlez. - De quel droit nous avez-vous attaques a Philadelphie, dans le parc de Fairmont? De quel droit nous avez-vous enfermes dans cette cellule? De quel droit nous emportez-vous, contre notre gre, a bord de cette machine volante? - Et de quel droit, messieurs les ballonistes, repartit Robur, de quel droit m'avez-vous insulte, hue, menace, dans votre club, au point que je m'etonne d'en etre sorti vivant? - Interroger n'est pas repondre, reprit Phil Evans, et je vous repete : de quel droit?.. - Vous voulez le savoir?. - S'il vous plait. - Eh bien, du droit du plus fort! - C'est cynique! - Mais cela est! - Et pendant combien de temps, citoyen ingenieur, demanda Uncle Prudent, qui eclata a la fin, pendant combien de temps avez-vous la pretention d'exercer ce droit? - Comment, messieurs, repondit ironiquement Robur, comment pouvez-vous me faire une question pareille, quand vous n'avez qu'a baisser vos regards pour jouir d'un spectacle sans pareil au monde! L'_Albatros_ se mirait alors dans l'immense glace du lac Ontario. Il venait de traverser le pays si poetiquement chante par Cooper. Puis, il suivit la cote meridionale de ce vaste bassin et se dirigea vers la celebre riviere qui lui verse les eaux du lac Erie, en les brisant sur ses cataractes. Pendant un instant, un bruit majestueux, un grondement de tempete monta jusqu'a lui. Et, comme si quelque brume humide eut ete projetee dans les airs, l'atmosphere se rafraichit tres sensiblement. Au-dessous, en fer a cheval, se precipitaient des masses liquides. On eut dit une enorme coulee de cristal, au milieu des mille arcs-en-ciel que produisait la refraction, en decomposant les rayons solaires. C'etait d'un aspect sublime. Devant ces chutes, une passerelle, tendue comme un fil, reliait une rive a l'autre. Un peu au-dessous, a trois milles, etait jete un pont suspendu, sur lequel rampait alors un train qui allait de la rive canadienne a la rive americaine. << Les cataractes du Niagara! >> s'ecria Phil Evans. Et ce cri lui echappa, tandis que Uncle Prudent faisait tous ses efforts pour ne rien admirer de ces merveilles. Une minute apres, l'_Albatros_ avait franchi la riviere qui separe les Etats-Unis de la colonie canadienne, et il se lancait au-dessus des vastes territoires du Nord-Amerique. VIII Ou l'on verra que Robur se decide a repondre a l'importante question qui lui est posee. C'etait dans une des cabines du roufle de l'arriere que Uncle Prudent et Phil Evans avaient trouve deux excellentes couchettes, du linge et des habits de rechange en suffisante quantite, des manteaux et des couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur eut point offert plus de confort. S'ils ne dormirent pas tout d'un somme, c'est qu'ils le voulurent bien, ou du moins que de tres reelles inquietudes les en empecherent. En quelle aventure etaient-ils embarques? A quelle serie d'experiences avaient-ils ete invites _inviti,_ si l'on permet ce rapprochement de mots francais et latin? Comment l'affaire se terminerait-elle, et, au fond, que voulait l'ingenieur Robur? Il y avait la de quoi donner a reflechir. Quant au valet Frycollin, il etait loge, a l'avant, dans une cabine contigue a celle du maitre coq de l'_Albatros._ Ce voisinage ne pouvait lui deplaire. Il aimait a frayer avec les grands de ce inonde. Mais, s'il finit par s'endormir, ce fut pour rever de chutes successives, de projections a travers le vide, qui firent de son sommeil un abominable cauchemar. Et, cependant, rien ne fut plus calme que cette peregrination au milieu d'une atmosphere dont les courants s'etaient apaises avec le soir. En dehors du bruissement des ailes d'helices, pas un bruit dans cette zone. Parfois, un coup de sifflet que lancait quelque locomotive terrestre en courant les rails-roads, ou des hurlements d'animaux domestiques. Singulier instinct! ces etres terrestres sentaient la machine volante passer au-dessus d'eux et jetaient des cris d'epouvante a son passage. Le lendemain, 14 juin, a cinq heures, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient sur la plate-forme, on pourrait dire sur le pont de l'aeronef. Rien de change depuis la veille l'homme de garde a l'avant, le timonier a l'arriere. Pourquoi un homme de garde? Y avait-il donc quelque choc a redouter avec un appareil de meme sorte? Non, evidemment. Robur n'avait pas encore trouve d'imitateurs quant a rencontrer quelque aerostat planant dans les airs, cette chance etait tellement minime qu'il etait permis de n'en point tenir compte. En tout cas, c'eut ete tant pis pour l'aerostat - le pot de fer et le pot de terre. L'_Albatros_ n'aurait rien eu a craindre d'une semblable collision. Mais, enfin, pouvait-elle se produire? Oui! Il n'etait pas impossible que l'aeronef se mit a la cote comme un navire, si quelque montagne, qu'il n'eut pu tourner ou depasser, eut barre sa route. C'etaient la les ecueils de l'air, et il devait les eviter comme un batiment evite des ecueils de la mer. L'ingenieur, il est vrai, avait donne la direction ainsi que fait un capitaine, en tenant compte de l'altitude necessaire pour dominer les hauts sommets du territoire. Or, comme l'aeronef ne devait pas tarder a planer sur un pays de montagnes, il n'etait que prudent de veiller, pour le cas ou il aurait quelque peu devie de sa route.