The Project Gutenberg EBook of L'Escalier d'Or, by Edmond Jaloux Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Edmond Jaloux _A Camille Mauclair_ _Acceptez la dedicace de ce petit ouvrage, non seulement comme un gage de mon admiration pour l'artiste et le critique a qui nous devons tant de belles pages, mais aussi de mon affection pour l'ami qui m'accueillait, avec tant de cordiale sympathie, il y a plus de vingt ans, a Marseille, quand je n'etais encore qu'un tout jeune homme inconnu passionnement epris de litterature. Vous souvenez-vous de ce petit salon du boulevard des Dames, tout tendu d'etoffes rouges et par la fenetre duquel, en se penchant, on voyait defiler vers la gare tant d'Orientaux fantastiques qui montaient du port? Que d'ardentes conversations n'avons-nous pas tenues dans cette piece intime et fleurie a laquelle je ne peux songer sans un plaisir emu! Vous souvenez-vous aussi de ce petit jardin de Saint-Loup, tout en terrasses, ou nous allions admirer les ors et les brumes d'un incomparable automne? Vous me parliez des grands poetes dont vous etiez l'ami, de Stephane Mallarme et d'Elemir Bourges, dont je revais d'approcher un jour. Aussi ai-je voulu, en souvenir de ces temps lointains, vous offrir ce portrait d'un de leurs freres obscurs, d'un de ceux qui n'ont pas eu le bonheur, comme eux, de donner une forme au monde qu'ils portaient dans leur coeur et dans leur esprit. Puissiez-vous accorder a mon heros un peu de la genereuse amitie que vous m'avez accordee alors et dont je vous serai toujours reconnaissant!_ _E.J._ CHAPITRE PREMIER Dans lequel le lecteur sera admis a faire la connaissance des deux personnages les plus episodiques de ce roman. "La difference de peuple a peuple n'est pas moins forte d'homme a homme." Rivarol. J'ai toujours ete curieux. La curiosite est, depuis mon plus jeune age, la passion dominante de ma vie. Je l'avoue ici, parce qu'il me faut bien expliquer comment j'ai ete mele aux evenements dont j'ai resolu de faire le recit; mais je l'avoue sans honte, ni complaisance. Je ne peux voir dans ce trait essentiel de mon caractere ni un travers, ni une qualite, et les moralistes perdraient leur temps avec moi, soit qu'ils eussent l'intention de me blamer, soit de me donner en exemple a autrui. Je dois ajouter cependant, par egard pour certains esprits scrupuleux, que cette curiosite est absolument desinteressee. Mes amis goutent mon silence, et ce que je sais ne court pas les routes. Elle n'a pas non plus ce caractere douteux ou equivoque qu'elle prend volontiers chez eux qui la pratiquent exclusivement. Aucune malveillance, aucune bassesse d'esprit ne se melent a elle. Je crois qu'elle provient uniquement du gout que j'ai pour la vie humaine. Une sorte de sympathie irresistible n'a toujours entraine vers tous ceux que le hasard des circonstances me faisait rencontrer. Chez la plupart des etres, cette sympathie repose sur des affinites intellectuelles ou morales, des parentes de gout ou de nature. Pour moi, rien de tout cela ne compte. Je me plais avec les gens que je rencontre parce qu'ils sont la, en face de moi, eux-memes et personne d'autre, et que ce qui me parait alors le plus passionnant, c'est justement ce qu'ils possedent d'essentiel, d'unique, a forme speciale de leur esprit, de leur caractere et de leur destinee. Au fond, c'est pour moi un veritable plaisir que de m'introduire dans la vie d'autrui. Je le fais spontanement et sans le vouloir. Il me serait agreable d'aider de mon experience ou de mon appui ces inconnus qui deviennent si vite mes amis, de travailler a leur bonheur. J'oublie mes soucis, mes chagrins, je partage leurs joies, leurs peines, je les aime en un mot, et je vis ainsi mille vies, toutes plus belles, plus variees, plus emouvantes les unes que les autres! Cette etrange passion m'a donne de curieuses relations, des amities precieuses et bizarres, et j'aurais un fort gros volume a ecrire si je voulais en faire un recit complet; mais mon ambition ne s'eleve pas si haut: il me suffira de relater ici aussi rapidement que possible ce que j'ai appris des moeurs et du caractere de M. Valere Bouldouyr, afin d'aider les chroniqueurs, si jamais il s'en trouve un qui, a l'exemple de Paul de Musset ou de Charles Monselet, veuille tracer une galerie de portraits d'apres les excentriques de notre temps. A l'epoque ou je fis sa connaissance, je venais de quitter l'appartement que j'habitais dans l'ile Saint-Louis pour me fixer au Palais-Royal. Ce quartier me plaisait parce qu'il a a la fois d'isole et de populaire. Les maisons qui encadrent le jardin ont belle apparence, avec leurs facades regulieres, leurs pilastres, et ce balcon qui court sur trois cotes, exhaussant, a intervalles egaux, un vase noirci par le temps; mais tout autour, ce ne sont encore que rues etroites et tournantes, places provinciales, passages vitres aux boutiques vieillottes, recoins bizarres, boutiques inattendues. Les gens du quartier semblent y vivre, comme ils le feraient a Castres ou a Langres, sans rien savoir de l'enorme vie qui grouille a deux pas d'eux, et a laquelle ils ne s'interessent guere. Ils ont tous, plus ou moins, des choses de ce monde la meme opinion que mon coiffeur, M. Delavigne, qui, un matin ou un ministre de la Guerre, alors fameux, fut tue en assistant a un depart d'aeroplanes, se pencha vers moi et me dit, tout emu, tandis qu'il me barbouillait le menton de mousse: --Quand on pense, monsieur, que cela aurait pu arriver a quelqu'un du quartier! Delavigne fut le premier d'ailleurs a me faire apprecier les charmes du mien. Il tenait boutique dans un de ces passages que j'ai cites tantot et que beaucoup de Parisiens ne connaissent meme pas. Sa devanture attirait les regards par une grande assemblee de ces tetes de cire au visage si inexpressif qu'on peut les coiffer de n'importe quelle perruque sans modifier en rien leur physionomie. Quand on entrait dans le magasin, il etait generalement vide; M. Delavigne se souciait peu d'attendre des heures entieres des chalands incertains. Lorsqu'il sortait, il ne fermait meme pas sa porte, tant il avait confiance dans l'honnetete de ses voisins. D'ailleurs, qu'eut-on vole a M. Delavigne? Trois pieces, qui se suivaient et qui etaient fort exigues, composaient tout son domaine. La premiere contenait les lavabos; la seconde, des armoires ou j'appris plus tard qu'il enfermait ses postiches; pour la troisieme, je n'ai jamais su a quoi elle pouvait servir. Trouvait-on M. Delavigne? Il vous recevait avec un sourire suave et vous priait de l'attendre, car il etait en general fort occupe a de copieux bavardages. De curieuses personnes causaient avec lui dans l'arriere-boutique, quelquefois, de bonnes gens qui venaient chercher perruque, mais aussi des marchandes a la toilette, des courtieres du Mont-de-Piete, de vieux beaux encore solennels. J'ai souvent soupconne M. Delavigne de faire un peu tous les metiers; mais je dois avouer que je n'ai rien surpris de suspect dans ses actes, et je crois qu'il avait seulement l'amour immodere des dominos, passion a laquelle il se livrait dans un cafe voisin, qui s'appelait et s'appelle encore: _A la Promenade de Venus._ Je n'ais jamais pu passer devant cet endroit sans imaginer que j'allais debarquer a Paphos ou a Amathonte. --Monsieur, me disait souvent M. Delavigne avec melancolie, il n'y a vraiment qu'un emploi pour lequel je ne me sente aucune disposition: c'est celui que j'exerce! Rien ne m'ennuie plus que de faire un "complet", ou meme une barbe, et a la seule idee d'un shampoing, sauf votre respect, le coeur me leve de degout! --Aviez-vous une autre vocation, monsieur Delavigne? --Aucune, monsieur Salerne, mais j'aimerais assez etre souffleur a la Comedie-Francaise, ou, sauf votre respect, greffier du tribunal. Je crois que, dans ce metier-la, on a un costume etonnant, avec de l'hermine qui pend quelque part. Il me plairait aussi beaucoup d'etre poete comme cet ecrivain dont je porte le nom, parait-il, et qui etait peut-etre un de mes ancetres... --Poete, monsieur Delavigne? Peste! Vous voici bien ambitieux! --Monsieur Salerne croit-il que je suis insensible? Non, non, on peut etre coiffeur et avoir ses deceptions, ses desillusions, tout comme un autre. Nous habitons un monde, monsieur, ou le coeur n'a pas sa recompense! On le voit, je prenais plaisir aux propos de M. Delavigne. Sous cette fleur de bonne compagnie, qui leur donnait tant de charme, je retrouvais un type en quelque sorte national, sentencieux, aimant a moraliser, vaniteux, au moment meme qu'il meprisait le plus son caractere et son etat; avec cela, sentimental et toujours decu par quelque chose. Deux ou trois journaux trainaient dans sa boutique, dont j'ai su depuis qu'il ne lisait que les renseignements mondains. --Monsieur Salerne, me disait-il, voyez-vous, ce que j'aurais aime dans la vie, moi, c'est la societe des gens du monde. Je n'etais pas ne pour remplir un role social aussi infime. Et il repetait comme un morceau poetique, comme le refrain d'une romance, un echo recueilli dans _le Gaulois_ ou dans _Excelsior:_ "Grand bal hier donne chez la princesse Lannes..." Ses distractions etaient honnetes il se plaisait a passer la soiree au cinema ou au cafe-concert. Et souvent, en me faisant la barbe, me chantait-il quelque couplet tendre ou galant, d'une voix juste, mais un peu chevrotante. Le printemps venu, chaque dimanche, il courait la banlieue, sans doute avec d'aimables personnes, dont il n'osait pas me parler autrement que par des allusions mysterieuses; et le lundi, je voyais sa boutique toute fleurie de ces grandes branches de lilas, que la poussiere et les cahots du chemin de fer ont fripees et qui pendent. --J'ai la superstition du lilas, me confiait-il alors, celle du muguet aussi. Quand j'en cueille, - et je sais ce que les desillusions ont de plus amer, monsieur, - eh bien! je ne peux pas croire que l'amour ne finira pas par me rendre heureux! J'ai un ami a _La Promenade de Venus,_ qui me raille quand je parle ainsi, mais est-ce un mal que de garder sa pointe d'illusion? Je peux vous avouer cela, n'est-ce pas? Monsieur, car je vous connais bien, malgre votre reserve, vous etes un delicat comme moi! Avouez-le, comment n'eusse-je pas ete flatte par une telle appreciation? Le jour meme ou elle me fut faite, je rencontrai pour la premiere fois M. Valere Bouldouyr. CHAPITRE II Portrait d'un homme inactuel. "La meditation a perdu toute sa dignite de forme; on a tourne en ridicule le ceremonial et l'attitude solennelle de celui qui reflechit, et l'on ne tolererait plus un homme sage du vieux style. Nietzsche. J'etais, en effet, assis dans la boutique de M. Delavigne, ligote comme un prisonnier par les noeuds d'une serviette si humide qu'elle risquait fort de me donner des rhumatismes, et mon geolier jouait a faire pousser sur mes joues une mousse de plus en plus legere, quand la sonnette de l'etablissement, qui avait, je ne sais pourquoi, un timbre rustique, tinta doucement. Mon regard plongeait dans la glace qui faisait face a la porte. Je vis entrer un personnage qui me parut curieux, au premier abord, sans que je comprisse exactement pourquoi. Il etait corpulent, de taille moyenne, d'aspect un peu lourd. Son front bombe, ses petits yeux vifs, se joues rondes et creusees d'une fossette, son nez pointu aux narines vibrantes, une levre rasee, un collier de barbe qui grisonnait, me rappelerent tres vite un visage bien connu; mais il y avait dans ses traits quelque chose d'amollli, de lache, de detendu. L'inconnu ressemblait certainement a Stendhal, mais a un Stendhal en decalcomanie. Il portait un vieux feutre sans fraicheur et un gros pardessus bourru, de couleur marron, qui laissait voir un col mou et une cravate usee, mais dont les couleurs autrefois vives revelaient d'anciennes pretentions. Il s'assit dans un coin, apres avoir echange avec M. Delavigne un salut cordial. Au bout d'un moment, le voyant desoeuvre, le coiffeur lui offrit un journal. Mais le client refusa majestueusement cette proposition: --Vous savez bien, dit-il, que je ne lis jamais de journaux, jamais! Pourquoi faire? Je n'ignore pas grand'chose des turpitudes qui peuvent se passer dans ce bas-monde. En quoi pourraient-elles m'interesser?... Vous, monsieur Delavigne, voulez-vous me dire ce qui vous interesse dans un journal? --Mais les crimes, par exemple, dit M. Delavigne, decontenance. --Les crimes? Ils sont deja tous dans la Bible! Ils ne varient que par le nom de la localite ou ils ont ete commis. --La politique... --La politique? Parlez-vous serieusement, monsieur Delavigne? La politique? Vous tenez sincerement a savoir par quel procede vous serez tracasse, vole, martyrise et reduit en esclavage? Moi, ca m'est egal! Les moutons ne seront jamais tondus que par les bergers. Maintenant, si vous preferez un berger qui porte un nom de famille a un berger qui porte un numero, c'est votre affaire. Une affaire purement personnelle, monsieur Delavigne, ne l'oublions pas! --Enfin, j'aime a savoir ce qui se passe! --Moi aussi! Ou plutot, j'aimerais a savoir ce qui se passe, s'il se passait quelque chose. Mais il ne se passe rien, vous entendez bien, rien! Il s'enfonca de nouveau dans sa meditation, et M. Delavigne me fit plusieurs petits signes du coin de l'oeil, pour me signaler qu'il avait affaire a un original, un fameux original! Je m'en apercevais, parbleu! Bien. Je clignai de la paupiere a mon tour, afin d'engager M. Delavigne a reprendre sa conversation avec le faux Stendhal. Apres quelques instants de silence, le coiffeur debuta ainsi: --Si vous ne vous interessez pas aux journaux, ni aux crimes, ni a la politique, monsieur Bouldouyr, a quoi donc vous interessez-vous? Bouldouyr ne repondit pas tout de suite. Il nous regardait alternativement, le coiffeur et moi. Puis un sourire de mepris doucement apitoye erra sur ses levres gourmandes. --Vous, monsieur Delavigne, vous aimez a jouer aux dominos a _La Promenade de Venus,_ vous ne dedaignez pas le cinema et vous nourrissez, chaque printemps, une passion nouvelle pour quelque aimable nymphe du quartier. Si j'avais n'importe lequel de ces gouts charmants, vous pourriez apprecier ce qui m'interesse, mais la verite me force a confesser que tout cela m'est souverainement indifferent. Presque tout d'ailleurs m'est indifferent, et ce qui me passionne, moi, n'a de signification pour personne. --J'ai connu un philateliste qui raisonnait a peu pres comme vous. --Un philateliste! S'ecria M. Bouldouyr, qui devint soudain rouge de colere, je vous prie, n'est-ce pas, de ne pas me confondre avec un imbecile de cette sorte! Un philateliste! Pourquoi pas un conchyliologue, puisque vous y etes? --Je vous demande pardon, monsieur, je ne croyais pas vous facher... --C'est bon, c'est bon, dit M. Bouldouyr, en se levant. Je vais prendre l'air, je reviendrai tantot. Et il sortit en faisant claquer la porte. --Il est un petit peu pique, dit M. Delavigne, en souriant. Mais ce n'est pas un mechant homme. Il s'appelle Valere Bouldouyr. Un drole de nom, n'est ce pas? Et puis, vous savez quand il dit que rien ne l'interesse, il se moque de nous. Il se promene souvent au Palais-Royal avec une jeunesse, qui a l'air joliment agreable. Et vous savez, ajouta indiscretement M. Delavigne, en se penchant vers mon oreille, il est plus vieux qu'il n'en a l'air. C'est moi qui lui ai fourni son postiche et la lotion avec laquelle il noircit a demi sa barbe, qui est toute blanche... Ces details me generent un peu. Je demandai a m. Delavigne a quoi M. Bouldouyr etait occupe. --A rien, c'est un ancien employe du ministere de la Marine. Maintenant il est a la retraite. Je quittai la boutique de M. Delavigne. Je croisai M. Bouldouyr, qui s'acheminait de nouveau vers elle. Il marchait lourdement, et il me parut voute, mais peut-etre etait-ce l'influence du coiffeur qui me le faisait voir ainsi. Je gagnai le Palais-Royal et je traversai le jardin. C'etait un jour de printemps. Le paulownia noir et tordu portait comme un madrepore ses fleurs vivantes et qui durent si peu. Un gros pigeon gris reposait sur la tete de l'ephebe qui joue de la flute. Camille Desmoulins, vetu de sa redingote de bronze, commencait la Revolution en s'attaquant d'abord aux chaises. En regardant machinalement ces choses habituelles, je songeais a Valere Bouldouyr. Son nom ne m'etait pas inconnu, mais ou l'avais-je entendu deja? J'eus soudain un souvenir precis, et, montant chez moi je fouillai dans une vieille armoire, pleine de livres oublies; j'en tirai bientot deux minces plaquettes: l'une s'appelait _l'Embarquement pour Thule,_ l'autre, _le Jardin des Cent Iris._ Toutes deux, signees Valere Bouldouyr. La premiere avait paru en 1887, la seconde en 1890. Il etait evident qu'apres cette double promesse M. Bouldouyr avait renonce aux Muses. J'ouvris un de ces livrets poussiereux. Je lus au hasard, ces quelques vers: _Sous un ciel qui se meurt comme l'oiseau Phenix La barque d'or eveille un chagrin de vitrail, Sur l'eau noire qui glisse et qui coule a son Styx, Et Watteau, tout argent, se tient au gouvernail!_ Plus loin, je lis ceci: _Rien, Madame, si ce n'est l'ombre D'un masque de roses tombe, Ne saurait rendre un coeur plus sombre Que ce ciel par vous derobe!_ Je souris avec melancolie. Quelque chose de charmant, la jeunesse d'un poete, s'etait donc jouee jadis autour de ce vieil homme a perruque! Qu'en restait-il aujourd'hui chez ce roquentin colereux, qui s'offusquait des railleries de son coiffeur? Helas! Je le voyais bien, M. Bouldouyr n'avait pas eu cette force dans l'expression qui permet seule aux poetes de durer, ni ce pouvoir de murir sa pensee, qui transforme un jour en ecrivain le delicieux joueur de flute, qui accordait son instrument aux oiseaux du matin. Midi etait venu, puis le soir. Et j'etais sans doute aujourd'hui le seul lecteur qui cherchat a deviner une pensee confuse dans les rythmes incertains de _l'Embarquement pour Thule!_ Pauvre Valere Bouldouyr! J'avais bien voulu savoir ce qu'il pensait lui-meme aujourd'hui de sa grandeur passee et de sa decadence actuelle. Mais il etait peu probable que je dusse le rencontrer jamais, sinon peut-etre de loin en loin dans l'antre bizarre de M. Delavigne, et cela n'etait pas suffisant pour creer une intimite entre nous. CHAPITRE III Ou l'on passe rapidement de ce qui est a ce qui n'est pas. "La vie et les reves sont les feuillets d'un livre unique." Schopenhauer. L'image de Valere Bouldouyr avait frappe mon esprit plus profondement sans doute que je ne l'avais suppose tout d'abord, car, pendant la nuit, elle revint a diverses reprises traverser mes songes. Tantot, couche sur une berge, je regardais une barque descendre la riviere; elle contenait une grande quantite de perruques et de tetes de cire. L'homme qui se tenait au gouvernail s'enroulait gracieusement dans une cape bleu de ciel et portait coquettement un tricorne noir. En passant devant moi, il s'inclinait profondement, et je reconnaissais alors Valere Bouldouyr, mais un Bouldouyr centenaire et dont une barbe d'argent tombait sur la poitrine. Tantot, au contraire, il me paraissait toute jeune, et il me faisait signe de monter avec lui, dans une voiture qui traversait la rue de Rivoli. Mais, a peine etais-je assis a son cote que le miserable cheval qui trainait le fiacre grandissait soudain, il se mettait a galoper furieusement en frappant le pave de ses larges sabots, qui me paraissaient larges, mous et palmes comme les pattes d'un canard. Puis deux ailes de chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuee, et s'elevant au-dessus du sol, la bete apocalyptique commenca de nous entrainer a travers les branches extremes d'une foret. --Ou me menez-vous? Criai-je, epouvante, a Bouldouyr. Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et repetait tout bas: _Rien, Madame, si ce n'est l'ombre D'un masque de roses tombe..._ Je recus aussitot apres un choc terrible, la voiture, heurtant un tronc d'arbre, vola en eclats, et je me retrouvai dans mon lit, inonde de sueur. --Diable de Bouldouyr! Pensai-je. Qui m'aurait dit que son innocente presence put contenir tant de cauchemars? Le jour suivant, j'aurais peut-etre songe a m'etonner de la survivance anormale de ce souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que j'avais donne a Victor Agniel. A midi precis, il m'attendait dans un restaurant que je lui avais indique. C'etait un de ces gargotes, situees en contrebas de la rue de Montpensier, dans lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui sont grandes comme un billard. Celle-ci n'avait guere que deux ou trois clients, que l'on retrouvait a toute heure et qui semblaient etrangement inoccupes. Nous echangions, quand j'entrais, des salutations amicales, mais nous ne savions guere que nos noms: --Bonjour, monsieur Cassignol; bonjour, monsieur Fendre... --Bonjour, bonjour, monsieur Salerne! La patronne de l'etablissement venait me serrer la main; pour moi, elle soignait specialement sa cuisine de vieille Bourguignonne, habituee aux repas lentement mijotes et aux savantes sauces. Bref, cette maniere de cave etait un des rares endroits du monde ou l'on prit en consideration ma chetive personnalite. --Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en depliant sa serviette, je suis content de moi. Aujourd'hui, j'ai eu le sentiment que j'etais vraiment plus raisonnable que jamais! Victor Agniel n'est pas mon filleul, car je n'ai pas beaucoup plus d'annees que lui, - une quinzaine, a peine, - mais nos deux familles etant liees depuis bien longtemps et son vrai parrain, en voyage au moment de sa naissance, ce fut moi qui le remplacai et qui tins sur les fonts baptismaux ce grand garcon robuste, qui mange en ce moment de si bel appetit. --Eh bien, lui dis-je, qu'as-tu fait de si raisonnable? --Vous vous rappelez, me confia-t-il, que je vous ai entretenu de mes perplexites au sujet de Mlle Dufraise; elle est jolie, elle me plait, je lui plais, ses parents me voient d'un bon oeil, et ils ne sont pas sans posseder un petit avoir. Tout etait donc pour le mieux. Mais, l'autre soir, nous etions ensemble a Saint-Cloud, dans une villa qui appartient a un de ses oncles. Je ne sais ce qui lui a pris, peut-etre le clair de lune lui a-t-il tourne la tete. Quoi qu'il en soit, elle m'a tenu sur le mariage, sur l'amour, les propos les plus absurdes. Elle m'a dit qu'elle avait un grand besoin de tendresse, qu'elle se sentait seule dans la vie et que personne ne lui etait aussi sympathique que moi, mais qu'elle me priait de lui parler comme un veritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps des affaires de l'etude et de mes projets d'avenir. --Trouves-tu a redire a cela? --Mon cher parrain, s'ecria Victor Agniel, tres excite, regardez-moi! Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un officier de gendarmerie ou d'un cabotin? Je suis un modeste clerc de notaire, employe dans l'etude de maitre Racuir, jusqu'au moment ou la mort de mon oncle Planavergne me permettra d'en acheter une a mon tour et de m'installer en province, avec ma femme et mes enfants. Je n'ai nullement l'intention, en me mariant, d'accomplir un acte romanesque, de rouler des yeux blancs et de parler comme une devise de marron glace. Je suis un homme sense, moi. Je deteste les grands mots, les grands gestes, les billevesees, je n'ai pas de vague a l'ame, je ne sais meme pas si j'ai une ame et je n'en ai cure. Mon but, ma vocation dans la vie, sont de passer un bel acte de vente, de faire un testament bien regulier; je n'entends pas avoir a l'oreille la serinette d'une femme qui reve, qui a des vapeurs ou qui veut qu'on lui parle d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai ecrit une longue lettre a Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y avait pas lieu de donner suite a notre affaire. C'est pourquoi je suis si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a plu autant qu'elle. --Eh! lui dis-je, voila, ma foi, qui est joliment raisonne! --Le seul inconvenient de la chose, c'est qu'il me faudra me pourvoir ailleurs, car je suis de plus en plus decide a me marier vite. La sotte vie que celle d'un celibataire! Mais connaissez-vous rien de plus ridicule que de chercher une jeune fille, de lui dire des fadeurs et de lui faire sa cour, tout cela pour finir bonnement par l'epouser? Que j'ai de hate que ces simagrees soient finies, que mon oncle Planavergne soit mort et que je sois installe, en province, avec ma femme et mes trois enfants! --J'aime ta precision, lui dis-je. --Oui, j'aurai trois enfants. Moins ou davantage, ce n'est pas raisonnable. Par exemple, je ne sais pas comment les appeler. Tous les noms ont quelque chose ridiculement romanesque, de poetique, qui m'exaspere. Voyez-vous une fille qui s'appellerait Virginie, ou Juliette, ou Marguerite? --Tu choisiras des prenoms simples: Marie, par exemple. --C'est bien clerical! --Allons, lui dis-je, tu as le temps de faire ton choix! Nous nous attardions dans le restaurant minuscule, chauffant dans notre main un verre de fine-champagne. M. Cassignol etait deja parti et deja revenu. Un geai apprivoise, moqueur et malin, sautait de table en table, en appelant la patronne: "Sophie! Sophie!" --Sophie! Murmura Victor. Voila qui n'est pas si mal! Mon ainee se nommera Sophie. Ce n'est pas pretentieux et ca sonne sagement... Remontant les marches du seuil, nous suivimes la rue de Montpensier. Le soleil y glissait un oeil soupconneux entre les hautes maisons noires qui la bordent. Un promeneur solitaire qui portait un grand chapeau de feutre et un costume tres clair s'en allait d'un air a la fois reveur et decide. Un chat effraye fila devant lui. Nous entendimes sonner la trompe d'une auto. --Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en me quittant, je suis tres satisfait d'avoir votre approbation. Helas! Sans cette satanee soiree au clair de lune, j'aurais peut-etre epouse Mlle Dufraise, et voyez ce qu'aurait ete ma vie a Saint-Brieuc ou a Rethel avec une folle qui aurait lu des romans au lieu de repriser mes chaussettes! J'osai mesurer d'un coup d'oeil cet abime de desolation. Victor en frissonnait encore. Et je ne sais pourquoi je songeai tout a coup avec un elan de sympathie irrepressible a l'honnete physionomie de M. Valere Bouldouyr. Victor Agniel s'eloignait de moi en repetant entre ses dents: "Sophie! Sophie!" CHAPITRE IV Dans lequel apparait l'insaisissable figure qui donnera de l'unite a ce recit. "...brillant dans l'ombre de la seule beaute, comme les heures divines qui se decoupent, avec une etoile au front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum! Gerard De Nerval. Pendant un mois, je cessai de rencontrer Valere Bouldouyr, et M. Delavigne ne me donna aucune nouvelle de lui. Je ne vis pas davantage Victor Agniel, mais notre derniere rencontre ne m'avait pas laisse un souvenir bien agreable: je ne le relancai pas. Il trouverait bien sans moi, me disais-je, la jeune fille assez raisonnable a ses yeux, - et aux miens, - pour accepter de l'entendre tous les jours! Le printemps etant lent et doux et se prolongeant en de douces soirees tiedes, il m'arrivait souvent de m'attarder dans l'enclos du Palais-Royal, jusqu'a l'heure ou les vieilles dames, autrefois galantes, qui reglent la cote des berlingots et des cordes a sauter, dans des kiosques pointus, ferment boutique et regagnent leurs demeures, ou les enfants, las de courir, s'asseyent sur les bancs et soufflent, ou les gardiens rebarbatifs, enfin, sifflent, crient et ferment les grilles a lances dorees afin d'isoler dans un carre impenetrable tout l'air pur et respirable du quartier. Ce fut pendant un de ces apres-midis que j'apercus de nouveau l'auteur de _l'Embarquement pour Thule_ et du _Jardin des Cent Iris._ La musique militaire repandait aux alentours, selon les hasards de ses cuivres, des lambeaux de pot pourri, arraches aux entrailles vives de _Carmen_ ou de _Manon._ Une foule mysterieuse, venue des quatre points de l'horizon sur les promesses des quotidiens, se pressait autour des gaillards en uniformes,qui broyaient dans leurs instruments le genie de Bizet ou de Massenet et l'aspergeaient sur nous en poussiere de sons. Je me melais a cette societe melomane quand, en face de moi, j'apercus mon poete. Il avait au bras l'aimable personne a laquelle M. Delavigne avait fait allusion. J'eus tout le loisir de la considerer, et je fus touche de sa grace. Tout d'abord, les suppositions de M. Delavigne me firent rougir de honte et de colere; on ne pouvait imaginer un visage plus naif, plus ouvert et plus pur que celui de la compagne de M. Bouldouyr. Elle etait grande, - plus grande que lui, - fine, avec une certaine gaucherie de jeunesse. Un observateur impartial ne l'eut pas jugee sans defaut; elle avait des epaules un peu hautes et des dents inegales. Mais on ne pouvait rien imaginer de plus spontane que le regard gai et confiant de ses beaux yeux verts, de plus frais que son visage ovale, aux lignes douces et fondues, de plus gamin que sa chevelure blonde, dont quelques meches echappaient au peigne et faisaient les folles, tant qu'elles pouvaient, en degringolant le long de ses tempes, - ou le soleil s'amusait a les mettre en feu, - ou en caracolant sur son front. En la regardant, M. Bouldouyr ne montrait plus rien de cette vivacite hargneuse, ni de cette bouderie, qu'il avait manifestees chez le coiffeur; mais, bien au contraire, je ne sais quel rayonnement paternel, une douceur suave se repandaient sur ses traits uses et amollis; cette jeune fille etait visiblement sous sa protection. Je les suivis un moment; ils ecouterent les accords de _Zampa,_ avec un grand serieux, puis se perdirent dans la foule. Je fus tente de m'y glisser derriere eux, mais je craignis d'attirer l'attention de M. Bouldouyr et renoncai, a mon tour, aux enivrantes melodies, dont la garde municipale bercait les badauds, les chiens et les pigeons reunis autour d'elle. Les jours suivants, je ne revis plus M. Bouldouyr avec sa jeune amie; par contre, je le rencontrai souvent dans la societe de deux autres personnes avec lesquelles il se promenait, alternativement. Elles etaient fort differentes l'une de l'autre. La premiere etait un jeune homme blond, d'un blond extreme, et dont les cheveux et les favoris coupes a mi-joue avaient quelque chose d'extremement vaporeux et de leger; c'etait moins un systeme pileux qu'une sorte de fumee d'or, qui flottait doucement autour de son front sans rides et de son visage riant. Il avait l'oeil clair, le nez au vent et la levre gourmande, - et des vetements trop larges qu'il ne remplissait pas. Pour le second ami de M. Bouldouyr, il etait si etrange que je ne pus douter que ce fut un idiot. Il ne marchait jamais au pas tranquille et un peu ceremonieux de son compagnon; tantot il le precedait en toute hate et tantot s'attardait derriere lui. Maigre, degingande, avec une pomme d'Adam trop visible, qui gonflait son cou demesure, ce qu'on remarquait surtout en lui, c'etait le vide extraordinaire de ses yeux et le tic qui, a chaque seconde, lui deformait la bouche et la tiraillait de cote. Toute son attitude temoignait d'un extreme empressement a vous complaire, combine avec l'impossibilite totale de savoir ce qu'il fallait faire pour cela et d'un melange de servilite, de crainte et de distraction fatale et melancolique. Souvent, il riait aux eclats, sans raison apparente, et soit qu'il parlat, soit qu'il ecoutat, il se frottait les mains l'une contre l'autre comme s'il voulait les user, sans negliger d'ailleurs de sortir enfantinement un bout de langue entre ses levres secouees de soubresauts. Il pouvait avoir vingt-huit ou quarante-cinq ans, le jeunesse et la fletrissure du temps etant melees sans ordre sur ses traits. Valere Bouldouyr l'ecoutait avec bonte et un peu de tristesse, mais il lui parlait lui-meme avec animation, et je n'aurais pas compris de quoi il pouvait l'entretenir, si je n'avais entendu, un soir, assis sur une chaise, un bout de leur conversation. J'etais installe, en effet, non loin du bassin central, qui anime d'echarpes et d'arcs-en-ciel la fusee pure de son jet d'eau, quand le poete et son pauvre ami s'emparerent du banc le plus proche de moi. Bientot ce singulier colloque vint jusqu'a moi, coupe de loin en loin par les elans plus bruyants de la tige d'ecume. --Mon pauvre Florentin, disait doucement M. Bouldouyr, as-tu envie de m'ecouter ce soir? Sens-tu que tu pourras me comprendre? L'idiot frappa longuement ses mains l'une contre l'autre, eut un rire etouffe et finit par repondre: --Monsieur Valere, il me semble, aujourd'hui, que tout ce que vous dites me fait des signes. --Eh bien! mon bon Florentin, je vais t'avouer qu'hier j'ai passe une soiree bien triste: Francoise n'est pas venue. --Pas venue! Repeta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de son ami. Puis, il ajouta triomphalement: --Peut-etre que les crapauds l'ont empechee de passer! A quel souvenir mysterieux, a quelle pensee bizarre se rattachait cette phrase de Florentin, je ne l'ai jamais compris; et, de meme, par la suite, dans mes relations avec ce pauvre diable, j'ai bien rarement demele comment il accordait a la realite les singulieres idees qui traversaient sa cervelle en desordre. Mais que de fois ai-je senti a quel point etait insensible la distance qui separait cet esprit obscur de nos intelligences satisfaites et que nous imaginons lumineuses! M. Bouldouyr regarda melancoliquement son compagnon et continua en ces termes: --Oui: une bien triste soiree. Quand j'attends Francoise je ne peux faire autre chose, et, quand elle ne vient pas, j'ai l'oreille au guet, pendant des heures, je tourne en rond dans ma chambre, sans but, sans desir, sans interet. Que veux-tu, Florentin, que je fasse de ma pauvre vie? Qu'ai-je a attendre d'elle? Je n'ecris plus de vers; personne au monde ne se souvient de mon existence. Je suis comme les vieux chiens qui ne chassent plus et qui se couchent devant le feu, l'hiver. --Les vieux chiens, repeta l'idiot, a qui ces mots apporterent une image enfin precise. Je crois que j'en ai vu un autrefois. Un vieux chien... Je ne sais plus s'il etait vivant ou mort... --Au contraire, quand Francoise apparait, il me semble que le soleil s'installe dans ma chambre, et je suis content pour une semaine. Elle me regarde de ses grands yeux clairs, et j'ai envie de rire, de chanter, d'accomplir des choses absurdes; il me semble que j'ai vingt ans! Et, cependant, je n'ai jamais rencontre dans ma jeunesse un etre comme elle... --On n'en faisait peut-etre pas, dit l'idiot. --Tu as raison, mon sage Florentin, on fait bien rarement une Francoise. Est-ce que tu l'aimes, toi? Florentin sembla reflechir, il baissa la tete, et je vis sur son visage une angoisse comme celle qui passe a travers la nature, quand commence a souffler un grand vent d'orage. --Francoise, repeta-t-il, je crois... je crois que je la connais. Et, soudain, tout son visage se detendit, une expression heureuse anima une seconde ses traits inertes, et il cria: --Oh! la fenetre qui s'ouvre! --Viens, dit M. Bouldouyr, en se levant. Il faut rentrer. Tu y vois mieux que nous autres, au fond, pauvre enfant! Le vieux poete et son etrange compagnon s'en allerent lentement. Je ne pouvais douter que cette Francoise fut la jeune fille aux yeux verts que j'avais rencontree deja. Mais que faisait-elle dans cette etrange societe et quel lien pouvait-il y avoir entre elle et M. Valere Bouldouyr, fonctionnaire en retraite, poete et auteur oublie de deux plaquettes de vers symbolistes? CHAPITRE V Petit essai sur les moeurs du Palais-Royal. "Matthew. - Savez-vous que vous avez la un joli logement, tres confortable et tres tranquille? Bobadil. - Oui, monsieur (asseyez-vous, je vous prie). Mais je vous demanderais, monsieur Matthew, en aucun cas de ne communiquer a qui que ce soit de notre connaissance le secret de ma demeure. Matthew. - Qui? Moi, monsieur? Jamais! Bobadil. - Peu m'importe, bien entendu, qu'on la connaisse, car la baraque est fort convenable; mais c'est par crainte d'etre trop repandu et que tout le monde ne me vienne voir comme il arrive a certains. Matthew. - Vous avez raison, capitaine, et je vous comprends! Bobadil. - C'est que, voyez-vous, par la valeur du coeur qui bat ici, je ne veux pas etendre mes relations! Je me borne a quelques esprits, distingues et choisis, comme vous, a qui je suis particulierement attache. Ben Jonson. J'ai dit que j'habitais au Palais-Royal, mais non pas ce que je considerais par mes fenetres. Ou, plutot, je n'insisterai pas sur ce jardin celebre qui, chaque nuit, se laisse envahir, par une foule d'ombres illustres. Je prefere vous montrer la maison qui ferme mon horizon, de l'autre cote de la rue, et qui doit jouer un role considerable dans cette histoire. C'est une maison de quatre etages, dont je ne vois que l'envers, car elle a sa porte d'entree sur la rue des Bons-Enfants. Elle a l'air d'une personne qui, pendant un defile, tournerait, seule, le dos a ce qui passe pour se consacrer a un autre spectacle. Elle se compose de deux ailes en saillie et d'une facade en retrait, le tout surmonte d'un etage a mansardes. Entre les ailes et la facade, s'etend, au-dessus du rez-de-chaussee une large terrasse qui contient, d'un cote, une haute cage de verre et, de l'autre, un ciel ouvert. Dans la cage, s'agitent des etres falots qui font et qui defont sans arret des piles d'etoffes sombres: peut-etre sont-ce des condamnes de droit commun. Le ciel ouvert doit donner un peu de jour a un grand atelier qui occupe toute la partie inferieure de l'immeuble, lequel, d'apres ce que m'a appris son enseigne, est voue a l'impermeabilisation. Impermeabilisation de quoi? Je ne saurais vous le dire. Mais j'ai toujours suppose que, dans les fondements tenebreux de cette demeure, des demons s'agitaient pour repandre sans cesse dans le monde cette loi morale qui rend les etres humains impermeables les uns aux autres, et je ne passais jamais devant cet atelier mysterieux sans un serrement de coeur. Divers bureau occupaient le premier et le second etage de ma voisine de pierre. J'y distinguais un grand nombre d'employes, qui allaient et venaient sans but visible, comme des fourmis dans une fourmiliere et deplacaient d'enormes registres, sur lesquels ils se penchaient parfois, sans doute pour faire le compte quotidien des ames humaines qu'ils avaient rendues impermeables. Le reste de la maison se divisait en appartement bourgeois. Parfois, je voyais se pencher a une fenetre l'un ou l'autre de ses habitants. Au troisieme, c'etait, d'une part, un vieux couple si uni que, lorsque se montrait la femme, le mari aussitot accourait et, d'autre part, une famille si nombreuse que je n'avais jamais l'impression que le meme enfant se penchat sur l'allege. Au quatrieme, deux ouvrieres, jeunes et fraiches, deux soeurs, paraissaient souvent dans l'encadrement de la croisee; je les regardais et elles me souriaient. Souvent, l'une d'elles, en train de se coiffer, venait jusqu'a la fenetre, mais, si elle m'apercevait, elle s'enfuyait aussitot, toute rougissante de ses epaules nues. Cependant, sur le meme etage, le second appartement ne semblait habite que la nuit. Une lampe allumee y veillait toujours jusqu'a l'aube. Cette petite goutte d'or qui s'eteignait si tard excitait mon imagination. J'essayais de me representer l'homme ou la femme qui la prenait pour temoin de sa vie, de son travail, de ses reves ou de ses amours. Il m'arrivait meme de ne pas me coucher pour surprendre le secret de cette veille. Mais rien ne remuait derriere les parois de verre qui me cachaient les occupations de l'inconnu. Avant de me mettre au lit, je jetais un coup d'oeil sur la maison endormie; sa facade blanche luisait a peine dans l'ombre, tout reposait; mais, en face de moi, la petite etoile scintillait toujours. Or, un soir, dans ces chambres si singulierement desertes, malgre leur lampe vigilante, j'apercus un va-et-vient surprenant. Non pas une personne, mais plusieurs passaient et repassaient derriere les vitres; elles le faisaient avec une rapidite extraordinaire, et je finis par comprendre qu'elles dansaient. Ma stupeur fut sans bornes. On dansait dans ces pieces, que, sans leur lumiere, j'eusse pu croire inhabitees! Je fis vingt suppositions; je me demandai si un nouveau locataire avait remplace l'homme ou la femme a la lampe, ou bien s'il ne louait pas son appartement a une de ces societes qui organisent des bals ou des banquets dans les maisons tranquilles du quartier. Mais la platitude de mes inventions augmentait ma deconvenue et ma curiosite. Vers onze heures, les couples cesserent de passer devant l'ecran. A minuit, tout s'eteignit, et, une demi-heure apres, la petite lampe mysterieuse se ralluma. Le lendemain, a peine leve, je courus a ma fenetre dans l'espoir que mon voisin paraitrait a la sienne. Personne. Plus tard, une musique bizarre mit toute la rue en emoi. C'etait un vieil orgue de Barbarie poussif et criard, auquel manquaient des notes et qui, avec des grincements de poulie, des soupirs de bete malade et des sursauts, desossa, pour ainsi dire, un air du _Trovatore._ Je decouvris une singuliere machine, montee sur une voiture trainee par un ane; un cul-de-jatte, attache a un banc parallele aux brancards, tournait d'une main la manivelle de l'instrument et, de l'autre, conduisait la pauvre bete. Un singe, habille comme un doge, d'une longue robe rouge, et coiffe d'un bonnet de fourrure, trepignait a l'arriere de l'equipage et agitait un tambour de basque. Quelquefois, un sou tombait d'une croisee, et le petit infirme attendait avec majeste qu'un passant voulut bien le ramasser et le lui porter, ce qui ne manquait jamais. Un spectacle aussi curieux fit apparaitre tous les visages. Les Comptables d'en face surgirent avec leurs registres sous le bras et leurs plumes sur l'oreille; le vieux couple amoureux s'enlaca; autour de la mere de famille, vingt tetes rouges se montrerent, ouvertes du meme rire beat qui les transformait en ces tirelires qui ont la forme de pommes. Les deux ouvrieres accoururent, l'une, qui etait en corset, se cachant a demi derriere sa soeur. Mais, meme en cette circonstance memorable, mon travailleur nocturne ne daigna pas jeter un coup d'oeil sur la rue, et l'infirme s'eloigna avec son _Trovatore_ desequilibre, son ane docile et son singe de pourpre, sans avoir reussi a le troubler dans son detachement supreme des choses de la chaussee. CHAPITRE VI Qui traite de la prevision, de la prudence et de la moderation. "Reflechis a ce que le corps a dit un jour a la tete: 'O tete, puisse la raison etre toujours la compagnie de ta cervelle!' " Abou'lkasim Firdousi. Au moment ou je sortais, quelqu'un me frappa le bras: Victor Agniel me cherchait. Jamais encore je n'avais vu sur son visage une telle solennite, ni dans son attitude, plus grave apparat. --J'ai a vous parler, me dit-il. --C'est presse? --J'ai besoin de vos conseils. J'avais, le matin meme, guigne un livre chez un bouquiniste voisin; le desir de le posseder ne s'etant pas eveille tout de suite en moi, j'avais passe sans m'arreter. Mais il m'obsedait depuis le dejeuner; je craignais que quelqu'un ne s'en emparat, et je trainai mon filleul jusqu'au passage Verot-Dodat. Je l'ai deja avoue, j'aime ces vieux passages de Paris a qui une voute vitree donne un air a la fois d'aquarium et d'etablissement de bains. Le jour y est egal et comme mort: il semble que rien n'y puisse jamais changer, boutiques, ni passants. C'est de l'eternite dans un bocal. Il est difficile de croire que les etres qui y vivent soient reels, ardents, pareils a ceux qui gravitent dans les rues brulantes ou glacees; on les prendrait plutot pour des ombres, des larves, des emissaires de l'Informule. Pourtant, quand on leur parle, ils laissent tomber de leurs levres blemes les memes paroles que les notres. Sans doute, leur Laponie sous verre n'ignore-t-elle pas nos passions. Ici, on voit une confiserie, la, un libraire, un empailleur ou un chemisier, un orthopediste, plus loin, un cafe. Tout semble ancien, falot, conserve dans du sucre, comme ces antiques bonbons que l'on mangeait chez nos vieilles tantes et qui representaient un mouton ou un chien, - et le moindre etalage de fleurs naturelles, avec de minces violettes et des roses fantomes, posees sur des fougeres, prend la-dedans une luxuriante de foret vierge. Mon livre acquis, je ramenai chez moi Victor Agniel. Il prit d'instinct un des fauteuils de mon minuscule salon, car il sentait bien que, pour la revelation qu'il avait a me faire, il ne serait jamais assez imposant. --Mon cher parrain, me dit-il, je vous annonce mon prochain mariage. Je le felicitai et je lui dis que, cette fois-ci, j'esperais bien qu'il etait entierement satisfait de cette union, au point de vue du raisonnable. --Je crois que je n'ai pas a me plaindre, dit-il. L'enfant que j'epouse est douce, soumise, pratique, faite aux soins du menage. --Jolie? --Suffisamment pour me plaire: pas assez pour attirer l'attention. On ne se retourne pas pour la regarder. --Voila qui va des mieux! --Son pere et sa mere sont d'honnetes commercants de la rue du Sentier. Ce sont eux, surtout, qui m'enthousiasment. Quelle sagesse! Quelle experience! Jamais un mot vague, une de ces expressions troubles qui vous portent sur les nerfs! --Le mot amour, par exemple? --Oui, oui, et tous les autres qui lui ressemblent, vous savez, ces expressions ridicules de chansonnettes! Avec eux, pas de surprise! Ils ne connaissent rien au-dessus de la comptabilite. --Riches, par consequent? --Oh! non, le pere a fait a differentes reprises de mauvaises affaires. Mais c'est un hasard, n'est-ce pas, une deveine. J'aime mieux un esprit positif qui se ruine qu'un exalte qui fait fortune. La raison, la prudence, la methode, mon cher, sont tout ce que j'estime ici-bas! --Je suis ravi de t'entendre parler ainsi. Et cette enfant t'aime-t-elle? --Vous plaisantez, parrain! Toujours vos badinages. Non, je ne lui ai encore rien dit de notre mariage, mais je suis persuade que cette union ne lui deplaira pas. D'ailleurs, ses parents m'admirent beaucoup; ils savent qu'ils n'auront jamais un gendre plus sense! --Les as-tu pressentis, du moins? --Pas encore. Je ne suis pas tres presse de ma marier. Mon oncle Planavergne n'est pas encore mort. J'etudie l'enfant, je la surveille, je la forme peu a peu, je fais bonne garde autour d'elle. Quand la poire sera mure, je me presenterai, et tout sera dit. Je connais ces gens, d'ailleurs, de la maniere la plus pratique du monde; ils sont venus dans l'etude de maitre Racuir pour passer un acte, j'ai eu affaire a eux, nous nous sommes plu tout de suite. Ils m'ont invite a leur rendre visite, dans l'espoir, bien entendu, que leur fille me conviendrait. Vous savez, je n'ai pas fait le discret. J'ai montre un bout de l'oreille de l'oncle Planavergne. Alors, une ou deux fois par semaine, je passe la soiree chez mes amis; ils me servent un bon potage, un excellent fricot, et nous jouons au loto avec une cousine de la fillette ou un camarade de l'etude que j'amene quelquefois... Je voulus le taquiner. --Tu n'as pas peur que ta fiancee devienne amoureuse de lui? Il partit d'un bon eclat de rire: --Pas de danger. Tu le connais: c'est Calbot, un veritable monstre! Je me souvins, en effet, d'un pauvre diable, tres laid, vrai souffre-douleur de l'etude, avec un nez casse, a peu pres prive de toute arrete mediane et une bouche fendue jusqu'aux oreilles, un de ces etres que la nature enfante quelquefois sans autre but visible que de rejouir les hommes normaux, - Agniel, en particulier - et, par comparaison, de leur faire croire en leur beaute. --D'ailleurs, le plus drole, ajouta-t-il, c'est que l'enfant se plait avec ce gnome. Elle a pitie de lui, dit-elle. Au fond, je crois qu'elle est tres bonne et devouee, ce qui a bien son prix chez une femme. --Est-ce que, dans certains cas, les expressions de chansonnettes que tu stigmatisais tout a l'heure retrouveraient grace a tes yeux? --Parrain, cher parrain, je vous aime bien, mais vous etes un etourdi! Ces expressions-la sont ridicules quand il ne s'agit que d'amour, mais, dans un menage, elles retrouvent leur sens; la femme doit avoir de ces vertus qui font la vie de l'homme plus agreable. Il parla encore longtemps de la sorte, avec cette certitude tranquille que j'appreciais tant en lui. Il me confia que chaque soir, avant de se coucher, pour ne pas avoir d'aleas, plus tard, il etablissait la comptabilite d'une de ses journees futures. Il savait le prix de toute chose, et il prenait plaisir a additionner les depenses de son menage, celles de sa femme et les siennes propres, afin de voir ce qu'il aurait a gagner et ce qu'il pourrait economiser la-dessus. --Cela n'a l'air de rien, mais mes petits calculs sont des plus utiles. On sait ou on va. On supprime l'imprevu. Il n'y a pas de methode plus raisonnable. Je convins de son excellence. Agniel me quitta pour aller grossoyer chez maitre Racuir. Mais, quand il m'eut quitte, je m'apercus tout a coup qu'il avait omis de m'apprendre le nom de sa fiancee future. CHAPITRE VII Dans lequel l'invraisemblable devient quotidien. "Avoir perdu la tete lui paraissait une chose fort plaisante. C'est assez souvent sous ce point de vue que l'esprit sans jugement envisage le malheur d'autrui." Duclos. Cependant les reveries de mon jeune ami ne me faisaient pas oublier les mysterieuse occupations de mon voisin d'en face. Pendant plusieurs mois, j'observai sa fenetre sans y voir autre chose que la lumiere de sa petite lampe, mais, un soir, un eclat inaccoutume me revela que cet inconnu donnait a danser de nouveau dans son etroit appartement. Je remarquai d'abord une profusion de clartes. Au bout d'un moment, on ouvrit une des fenetres, et j'entendis alors distinctement les accents d'un violon. Il jouait avec un sentiment delicat et triste des pieces du XVIIIe siecle, des airs de Mozart, de Rameau et de Scarlatti. Puis, apres un assez long silence, j'ouis de vulgaires valses et des polkas surannees. Et je vis passer des couples. Je les distinguais d'abord mal a cause des rideaux de mousseline blanche, derriere lesquels ils evoluaient. Mais je me souvins tout a coup d'une lorgnette de theatre oubliee au fond d'un tiroir, et, des que je l'eus appliquee a mes yeux, je faillis la laisser tomber de surprise! Mon extraordinaire voisin donnait, en effet, un bal costume! Au premier moment, je discernai difficilement les costumes. Ce ne fut qu'apres un long examen que je reussis a isoler les danseurs, a les reconnaitre et, non point a juger avec precision, mais a entrevoir, peut-etre meme a imaginer, la defroque dont ils etaient affubles. Il faut dire qu'ils approchaient rarement des croisees et que, meme avec ma lorgnette, je voyais passer et repasser des silhouettes, plutot que des etres vivants! Pourtant, je finis par apercevoir un Pierrot, sans doute a cause de la simplicite de son costume. Il ne semblait pas danser, mais il allait et venait d'un air hesitant, surtout dans les instants ou les autres couples se reposaient. Parmi ceux-ci, je demelai a la longue une jeune femme a perruque blanche, puis une autre, dont une mantille devait couvrir le front. Pour les autres hommes, ils devaient figurer un Incroyable, un Mousquetaire et un Pecheur napolitain, car j'apercus un chapeau de feutre a longues plumes, un vaste tricorne et un bonnet rouge a gland. Quant aux visages, bien entendu, il ne fallait pas penser a les distinguer. Je passai deux heures derriere la fenetre, sans voir autre chose que les allees et venues de ces six personnes, qui constituaient evidemment tous les invites de cette fete etrange. Mais j'etais si surexcite que je resolus de les examiner de plus pres. Quand la musique s'arreta, quand les lumieres s'eteignirent, je degringolai en hate mon escalier et courus me poster au coin de la porte par laquelle je supposai qu'ils devaient sortir. Mais sans doute arrivai-je trop tard; la rue etait deserte, personne ne parut. Je revins a pas lents, songeant a ces circonstances. La petite place du Palais-Royal dormait dans le silence de la nuit, solitaire et theatrale, avec les becs de gaz qui n'eclairaient qu'a mi-hauteur de grandes maisons tranquilles; le passage Verite ouvrait son porche beant et vaste ou pendait une pale lanterne; la rue Montesquieu s'enfoncait au dela dans de molles tenebres. Comme je tournais le coin de la rue, j'apercus M. Valere Bouldouyr. Il marchait plus lourdement que d'habitude en pesant sur sa grosse canne. Il ne me remarqua pas, et son pas trainant et inegal fit peur a un long chat noir, qui jaillit presque d'entre ses pieds et alla se cacher dans un angle du mur. Il disparut au tournant du passage Verite. Le lendemain, je le rencontrai de nouveau. Il faisait avec sa jeune amie le tour des charmilles du jardin. L'idiot les accompagnait. Je les suivis, tout fremissant du desir d'entendre leur conversation, mais ce fut a peine si, de loin en loin, une phrase venait jusqu'a moi. Cependant, M. Bouldouyr et sa compagne causaient avec tant d'animation qu'ils en oublierent l'idiot, qui resta en arriere a considerer le jet d'eau. Or, juste a ce moment, une bande de jeunes galopins, echappee de quelque college, traversait en criant le Palais-Royal. Ils aviserent l'egare et, selon la coutume de leur race, resolurent de le cruellement brimer. Ils firent aussitot une ronde qui se noua autour de lui et l'entoura de son mouvement vertigineux et de ses hurlements repetes. Le pauvre ahuri s'efforcait de leur echapper, et, a chaque elan qu'il prenait pour rompre la chaine, il recevait une bourrade qui le rejetait en arriere. Il appela au secours, mais ses amis etaient maintenant trop loin pour distinguer ses cris au milieu du tumulte general. Le dessein des garnements etait visiblement d'amener leur victime jusqu'au bord du bassin et, en ouvrant brusquement leur cercle, de produire une bousculade au cours de laquelle il tomberait a l'eau. Ce fut a ce moment que j'intervins. Comme il passait devant moi, je saisis par l'epaule le plus dechaine de ces energumenes. Il etait temps. L'innocent venait de rouler a terre et son front, frappant rudement la margelle du bassin, laissait deja couler un filet rouge. Je giflai violemment le bonhomme que j'avais happe et j'en jetai un autre sur le sol. Tous reculerent et commencerent a me huer. Mais l'arrivee des gardiens du square, qui firent mine de mener deux ou trois de ces forcenes au commissariat de police et le retour de M. Bouldouyr et de sa compagne, protecteurs visibles de la victime, firent evanouir toute la bande. Il ne nous resta plus qu'a conduire le blesse chez le pharmacien, qui lui fit un pansement rapide, la blessure n'ayant aucune gravite. Comme nous sortions de la boutique, M. Bouldouyr, au nom de son jeune ami, m'offrit ses remerciments, auxquels l'infortune joignit les siens. Apres quoi, M. Bouldouyr temoigna du desir de me mieux connaitre. Je lui dis qui j'etais et ce que je faisais dans la vie, ce qui ne fut pas long. Il voulut aussitot se faire connaitre, mais je le previns en l'appelant par son nom et en lui recitant une de ses strophes: _Rien, Madame, si ce n'est l'ombre D'un masque de roses tombe, Ne saurait rendre un coeur plus sombre Que ce ciel par vous derobe._ Jamais je n'ai vu homme a ce point stupefait. Il balbutia quelques mots qui exprimaient son impossibilite de croire a une telle felicite. --J'ai vos livres dans ma bibliotheque, monsieur Bouldouyr, dis-je avec assurance, et je les admire beaucoup. Il me serra alors les mains avec une grande effusion; il etait bouleverse. Enfin il reprit ses esprits et me presenta a la jeune fille qui l'accompagnait et qui etait, me dit-il, sa niece, Francoise Chedigny. Il m'apprit ensuite que l'idiot s'appelait Florentin Muzat et qu'il l'aimait beaucoup. Ledit Florentin executa en mon honneur un extraordinaire plongeon et se mit a rire angeliquement. --Monsieur, me dit Valere Bouldouyr en me quittant, serait-il indiscret a moi de vous exprimer le desir de vous revoir? Je ne suis qu'un vieux poete oublie de tous, mais vous m'avez montre tant de sympathie que vous excuserez, j'en suis sur, mon indiscretion. --J'ai le meme souhait a formuler, monsieur! Il me serra de nouveau la main et nous primes rendez-vous. Mlle Chedigny m'adressa un sourire qui me fit fremir de tendresse emue, tant il etait amical et presque intime, et Florentin Muzat plongea de nouveau jusqu'a terre, n'ayant pas encore compris, d'ailleurs, de quel facheux bain l'avait sauve ma providentielle intervention. CHAPITRE VIII Ou le lecteur commencera de savoir ou mene l'escalier d'or. "Le besoin de la correspondance parfaite entre le dedans et le dehors des choses, entre le fond et la forme, n'est pas dans sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur; a peine si elle s'en apercoit. Pour moi, je ne puis qu'oublier ce qui me choque, je ne puis pas n'etre pas choque. Henri-Frederic Amiel. Quelques jours apres, je me rendis a l'invitation de M. Valere Bouldouyr. Quelle ne fut pas ma surprise, devant sa porte, de reconnaitre qu'il habitait la maison ou mon mysterieux voisin donnait d'invraisemblables fetes! La pensee, un moment, m'effleura que c'etait lui; mais je ris de cette tournure d'esprit qui pousse toujours au roman mon imagination trop logique. L'escalier de vieille pierre usee, large, doux au pas, se developpait entre une muraille peinte en faux marbre et une rampe basse, dont la ferronnerie alerte etirait des entrelacs elegants comme une signature de poete. Mais, au troisieme etage, il cessa pour faire place a un palier, sur lequel deux autres escaliers se greffaient, l'un a droite, l'autre a gauche, ceux-ci etroits, incommodes et tournants. Je ne savais dans quel sens m'orienter, lorsque je m'avisai que l'un d'entre eux grimpait le long d'un mur tendu d'etoffe, ce qui me decida. Je reconnus au passage des les de damas ancien, d'une belle couleur d'or, autrefois eclatants, maintenant ternis et taches par places, mais encore magnifiques. On montait, je dus me l'avouer, dans une sorte de rayonnement, qui vous caressait et vous faisait oublier les marches hautes et non cirees et l'humilite melancolique de l'endroit. --Ce Bouldouyr, me disais-je, est encore plus fou que je ne croyais. Pourquoi diable accroche-t-il au dehors ces vieux lampas? Je m'arretai devant une petite porte a laquelle pendait une tresse de soie, terminee par un masque japonais. Ce fut M. Bouldouyr lui-meme qui m'introduisit chez lui. Un etroit corridor franchi, nous entrames dans une piece qui faisait face a la mienne. C'etait donc bien ici qu'avaient lieu ces reunions nocturnes qui m'avaient tant intrigue! Mon bonheur, a cette decouverte, devint une sorte de frenesie, dont j'eus toutes les peines a cacher a mon hote l'anormal exces. Lui-meme, ignorant mon caractere, put prendre pour les marques d'une nature exceptionnellement expansive les effusions que je lui prodiguai, - ou peut-etre aussi pour delire d'une admiration longtemps comprimee. Notre conversation se ressentit, bien entendu, de cette equivoque. --Je suis emu, monsieur Bouldouyr, plus emu que je ne saurais vous le dire, d'entrer chez vous. --Vous me comblez. --Non, non, vous ne pouvez pas me comprendre! Il y a des mois que j'attends ce moment, cette heure unique pour moi... --Ah! mon ami, vous feriez rougir le vieil homme que je suis! --Quel merveilleux endroit vous habitez! --Vous voulez plaisanter... Le gite bien humble d'un pauvre diable... --Et cet escalier extraordinaire qui vous mene on ne sait ou! Ici, mon voisin sourit tristement: --Je l'appelle l'escalier d'or. Je voudrais qu'en s'y engageant, on comprit qu'il vous conduit ailleurs, en un lieu ou les autres ne vous conduisent guere, dans l'Illusion, peut-etre! Il n'y a ici qu'une miserable mansarde, monsieur, mais quelqu'un habite cette mansarde, qui a failli etre un poete et qui n'a jamais cesse, quelque triste et recluse que fut sa vie, d'aimer la poesie plus que tout! De mon temps, on etait ainsi; je crois que les nouvelles generations sont differentes. "Un homme au reve habitue", voila ce que je suis, monsieur, si l'ose employer, pour mon humble usage, l'expression dont mon maitre s'est servi pour qualifier un des plus purs d'entre nous. Peut-etre me prendrez-vous pour un vieil imbecile, mais je vous jure que ma foi dans cette deesse n'a jamais faibli! Bouldouyr tint a me faire visiter sa maison et admirer ses tresors, tresors bien modestes pour tout autre que lui, - ou que moi! La piece ou je venais d'entrer lui servait a la fois de salon et de bureau; de bons gros meubles commodes et sans grace y prenaient ces airs tranquilles, accueillants, qu'ont les domestiques qui ont vieilli dans une meme maison. Mais, dans un coin, j'avisai un secretaire venitien, en marqueterie, avec des tiroirs bombes et une double glace verdie, sous une corniche ornee de fruits et de fleurs. --C'est mon ami Justin Nerac qui me l'a laisse, me dit modestement Bouldouyr. La salle a manger etait a peu pres vide, mais, dans la chambre, a cote d'un divan bas, qui servait de lit, une belle commode Louis XVI etalait ses formes elegantes et solides a la fois et les riches rosaces de ses bronzes dores. --Matin! Dis-je avec admiration. -C'est mon ami, Justin Nerac qui me l'a laissee, repeta Bouldouyr, avec la meme modestie. Tout ce qu'il a de bien dans cette maison me vient de lui. Je distinguai au-dessus du divan de petits cadres; je m'approchai: c'etaient deux billets, ornes des caracteres admirables d'une ecriture unique au monde. --Stephane Mallarme m'a fait l'honneur de m'ecrire plusieurs fois, monsieur. Ce sont la mes titres de gloire! --L'avez-vous connu? Il ne repondit pas tout de suite. --Oui, dit-il enfin; il a daigne me recevoir. J'ai entendu plusieurs fois le plus grand artiste de tous les temps creer avec de simples paroles, les memes qui servent a tous, ces images divines et ces histoires enchanteresses qui donnaient a l'univers sa verite eternelle. Ma vie n'a pas ete veine. Je n'ai rien obtenu de ce qu'ont possede les autres hommes, non, rien; mais cette dignite supreme, du moins, m'aura ete conferee... Et, ouvrant les tiroirs de son bureau venitien, il me designa des monceaux de lettres. --Et voici toute la correspondance de mon ami Justin Nerac, que personne ne connait plus et qui avait l'intelligence, la grace et l'esprit d'un homme qui, en songe, aurait ete chaque nuit l'hote de Titania... Il est mort dans un asile de fous, monsieur! Je vis bien autre chose dans le logis de mon nouvel ami, je vis des plaquettes rarissimes et les premieres editions d'ecrivains aujourd'hui illustres et naguere encore inconnus, - ai-je laisse comprendre que ma seule passion en ce monde etait la bibliophilie? - je vis une curieuse vue d'optique, ou un palais qui semblait bati par un architecte negre pour jouer Racine aux iles Haiti laissait voir la perspective d'une mer demontee, - et peut-etre demontable, - je vis une fregate, avec toute sa voilure, captive dans les poles verdatres d'une bouteille, ou un marin l'avait carenee et matee, je vis ces boules de verre a coeur multicolore, ou il semble toujours neiger des confettis, je vis des coffrets de coquillages, une statuette negre, des affiches representant Anna Held, la Goulue ou Mephisto, - touchants temoignages d'une epoque perdue! - je vis un baton qui avait appartenu a Verlaine et un vieux chapeau de Petrus Borel, enfin mille objets excentriques, charmants ou saugrenus, qui composaient a mon vieil ami le plus bizarre musee. J'avisai une mauvaise photographie d'amateur dans un joli cadre rococo. Je la regardai mieux: ce pale visage aux yeux clairs... --Vous la reconnaissez, me dit Bouldouyr, c'est Francoise... Et ici encore, je ne me plaindrai pas de la vie, j'ai connu, monsieur, la royaute de l'esprit, j'ai connu la beaute d'une amitie inalterable, et je connais maintenant le miracle de ce monde: la tendresse unie a la purete! ... Je ne sais pas s'il y a, de-ci, de-la, monsieur Bouldouyr, un seul vers, dans votre oeuvre, qui soit digne d'aller a la posterite, je ne sais meme pas si quelque chose de vivant les a animes au jour de leur naissance, mais la poesie qui regne dans votre coeur, ah! celle-la, je la sens profondement, et elle me touche jusqu'aux larmes; celle-la, aucune deconvenue, aucune deception, ni l'age lui-meme, ne l'ont detruite, et jamais je n'ai mieux compris a quel point vous etes un poete veritable qu'en vous entendant parler d'un grand ecrivain, d'un ami mort ou d'une petite fille vivante et que vous aimez! CHAPITRE IX Origines de M. Valere Bouldouyr. "Chez la fee Verite, tout etait, au contraire, d'une extreme simplicite: des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans bordures, des porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble nouveau. Diderot." Valere Bouldouyr tenait a me rendre ma visite. Quelques jours apres, il sonnait chez moi. Je le trouvai pale et de souffle court. Je lui demandai s'il ne se sentait pas souffrant, mais il jura qu'il ne s'etait jamais mieux porte. Assis dans un fauteuil, il regardait d'un oeil distrait les gros piliers du balcon, sa large rampe, et au dela, les maisons d'en face, avec leurs pilastres, a mi-hauteur, leur rangee de vases noirs, les pentes des toits gorge de pigeon, et plus haut encore, le herissement de cheminees, de bouts de toitures, de briques et d'ardoises qui les surplombent. --Comme j'aime Paris! me dit-il. Ce Paris-ci, le vrai, pas celui qui s'etend autour de l'Etoile! Mon Paris, a moi, est si varie, si curieux, si amusant, si beau! Que de romans n'y ai-je pas reves, mais aussi que d'extraordinaires personnages n'y ai-je pas connus! Oui, je lui ai sacrifie ma vie. Autrefois, j'avais un ami tout-puissant aux Colonies. Il voulait m'entrainer avec lui, tres loin, en Afrique, je crois. J'y serais devenu quelque chose d'important, Manitou, ou bon dieu, ou chef des gendarmes, je ne sais plus au juste. Mais il me fallait quitter Paris. Peut-on vivre ailleurs? Je suis reste ici, je ne le regrette pas... Il soupira un moment, regarda une bande de grands nuages noirs, liseres d'or, qui jouaient a l'horizon, puis repris a voix plus basse: --Je ne le regrette pas, car il m'est arrive, un jour, tout recemment, une aventure bien extraordinaire. Je ne vous ai pas dit, monsieur, que mes parents etaient d'honnetes marchands de drap, les meilleures gens du monde, mais qui n'imaginaient rien au dela du commerce et du doit et avoir. Comment si humble soit-elle, une goutte de la divine ambroisie a-t-elle pu tomber sur ma caboche? Je ne le saurai jamais. Quoi qu'il en soit, quand mon pere apprit que j'entendais me consacrer aux Muses, ce fut une belle scene. Nous nous disputames six mois; apres quoi, sur mon refus de devenir marchand drapier, il me mit a la porte. J'etais jeune, monsieur Salerne et, bien entendu, obstine. Je menai deux ou trois ans une existence absurde de boheme, vivant, je ne sais comment, de gains inattendus, rarissimes et bizarres, quatrains pour le savon du Senegal, distiques pour les papillotes du Jour de l'An, reportages occasionnels, etc... Puis un jour, je me fatiguai de courir de garni en garni, de manger des charcuteries pas toujours fraiches et de me soutenir avec de l'alcool dans les cafes, ou nous revions une bataille _d'Hernani,_ plus tragique encore que la premiere, et ou Sarcey aurait ete immole. Un ami, poete comme moi, me fit entrer au ministere de la Marine. Peut-etre le connaissez-vous, il s'appelait Justin Nerac, et il a laisse, lui aussi, deux ou trois petites plaquettes, _les Essors vaincus, le Breviaire de Jessica,_ etc. Il vivait sans souci, ayant quelque part, en province, des parents qui lui envoyaient un peu d'argent, quand il en manquait. Ce fut ainsi que je devins fonctionnaire. Mon pere, meme apres cette concession au gout du jour, ne voulut jamais me revoir. A la fin de sa vie, il fit entrer dans son affaire mon frere cadet, qu'il aimait beaucoup et qui avait, parait-il, l'esprit commercial; a eux deux, ils reussirent si brillamment que, lorsque mon pere mourut, il ne laissait que des dettes. Quant a mon frere, il a herite de la haine familiale, il me meprise et ne veut pas me connaitre. Moi non plus, d'ailleurs, car c'est un terrible imbecile. Ici, mon interlocuteur sourit malicieusement. --D'ailleurs, peut-etre me recevrait-il plus volontiers aujourd'hui, s'il savait la verite, car je ne suis pas tout a fait denue de ressources. Mon pauvre ami Nerac,en mourant, a tenu a me laisser une petite partie de son avoir, ainsi que ses meubles et quelques souvenirs; cela me permet de vivre honorablement, quoique poete, ajouta-t-il, en songeant aux prejuges de sa famille... --Vous ne pouvez vous imaginer, me dit-il ensuite, quel esprit charmant etait Justin Nerac. Mais il ne savait pas s'imposer, il etait doux, craintif, silencieux, n'aimait que les entretiens tranquilles et les fleurs, dont il avait toujours chez lui de belles gerbes. C'etait a peu pres son seul luxe. Il ne s'est pas marie par timidite, car jamais il n'a ose avouer son amour a une jeune fille. Celle qu'il aimait a epouse depuis un huissier; je la rencontre quelquefois. Elle est grosse, rouge, satisfaite, et elle a trois enfants qui lui ressemblent en laid. Et hormis de moi, Nerac est maintenant oublie, - comme je le serai d'ici peu de temps, monsieur Salerne, - comme je le suis deja, aurai-je dit meme, il y a un mois, avant de vous rencontrer... Le vieil homme s'attendrit, une larme trembla au bout de ses cils, il se leva et vint longuement me serrer la main. Puis il se rassit, et son regard se perdit de nouveau sur les maisons du Palais-Royal et sur les verdures neuves des charmilles, dont la couleur paraissait acide et trop claire entre les pierres presque noires. --Mais je ne vous ai pas confie encore l'extraordinaire aventure a laquelle je faisais allusion tout a l'heure, continua-t-il. J'ai rencontre, un jour, rue de Rivoli, sous les arcades, une jeune fille, dont la vue me fit sursauter, car c'etait tout vivant, tout frais, tout jeune, le portrait de ma mere. Je fus si frappe, monsieur, si emu, que je courus derriere elle et que je l'abordai. Je suis vieux, helas! Aujourd'hui, je peux me permettre de le faire sans epouvanter personne. La jeune fille me considera d'abord avec stupeur et refusa de repondre a mes questions: mais quand elle connut le motif de ma curiosite: "Je m'appelle Francoise Chedigny," me dit-elle. Je ne savais meme pas que mon frere se fut marie. - "Alors, repondis-je, vous etes ma niece!" Je croyais jusque-la que ces reconnaissances ne se passaient que dans les melodrames; je fus bien force de croire a leur realite. J'interrompis ici le narrateur: --Mais vous vous appelez Bouldouyr? --Pour ne pas trop deshonorer mes parents, j'ai pris le nom d'une grand-mere. En realite, je suis Valere Chedigny; et, encore, ajouta-t-il, Valere n'est peut-etre ici qu'une concession a l'esprit de roman! Eh bien, monsieur, conclut-il, qu'en pensez-vous? N'ai-je pas bien fait de rester a Paris? Ou aurais-je pu rencontrer ailleurs une autre niece, la plus tendre, la plus primesautiere, la plus charmante? Car la meme seve mysterieuse qui a fait pousser de si bizarres fleurs dans mon cerveau a filtre dans son esprit. La propre fille de mon ane de frere, de ce butor, de ce pilier de la comptabilite integrale, ne goute dans la vie que ce qui est rare, mysterieux, elegant, romanesque. Une musique joue en ce coeur, dont, avant de me connaitre, elle n'entendait pas les echos. Moi seul ai su epanouir cette ame mefiante et retive. Elle va, vient, accomplit de sottes besognes; ses parents sont fiers d'elle et, parce qu'elle se tait, croient qu'elle est de leur race. Elle est de la mienne, monsieur! Pour elle, comme pour moi, l'escalier d'or a un sens! Elle sait ou il nous mene! Il se tut, et j'allais me hasarder a lui parler de ses reunions dansantes, quand il me prevint et me dit: --Voulez-vous la connaitre mieux? Je suis sur qu'elle vous plaira. Venez souper avec quelques amis et moi, jeudi prochain... Tenez, je vais tout vous avouer, au risque de vous sembler ridicule. Pour amuser cette fillette, pour lui donner une vague image d'une vie qu'elle ne connaitra jamais, j'ai organise chez moi de petits bals masques. Un vieux costumier de mes amis a taille quelques amusantes defroques, et, pour de pauvres enfants, recueillis, de-ci, de-la, et qui vivent une existence lamentable et decoloree, il n'y a rien de plus feerique, de plus etourdissant que ces fetes nocturnes, chez l'oncle Valere... Que voulez-vous? J'admire les philanthropes qui donnent aux necessiteux des gilets de flanelle et des os de cotelettes, mais moi, je voudrais n'offrir a tous que du plaisir, - et de l'illusion, quelque chose comme la demi-realisation d'un reve... Oui, je sais, je sais, un papillon attrape n'est plus un papillon! Mais cette poussiere multicolore que l'on a au bout des doigts, qui est reelle, que l'on peut toucher, qui semble faite avec de la poudre d'or, de la cendre d'orchidee et de la fumee de feu de Bengale, cette poussiere, ou il y a tous les tapis de Cachemire et toutes les nacres de la mer, ah! monsieur Salerne, n'est-ce donc rien? Il s'etait dresse, et, a travers le bourgeois un peu lourd, au pardessus bourru, j'entrevoyais le poete de la vingtieme annee, qui avait jongle avec les metaphores et voulu clouer au ciel de la poesie une constellation nouvelle. Helas! l'instant d'apres, cette vision avait disparu, et M. Bouldouyr a peine moins pale pesamment, descendait mon escalier de bois. CHAPITRE X Nouvel essai sur les moeurs du Palais-Royal. "On me dit: 'Pourquoi es-tu triste?' Pourquoi serais-je gaie? Comme tout repond peu a ma vie interieure! Chaque effet a sa cause: l'eau n'ira pas courir gaiment, en chantant et en dansant, si son lit n'est pas fait pour cela; ainsi, je n'irai pas rire si une joie intime ne m'y porte." Bettina D'Arnim. Quand j'etais jeune et que j'allais au bal, - si tant est, ce qu'a Dieu ne plaise, que j'aie jamais mene une vie mondaine! - j'eprouvais, certes, moins de fievre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez mon voisin, qui faisait danser quatre chats dans une soupente, - ou presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'etait justement la que phenomene que Blaise Pascal appelle "divertissement" prenait son caractere et pour ainsi dire essentiel. L'age des deguisements etant passe pour moi, je ne revetis point le pourpoint a dentelles de Don Juan, ni la souquenille de son valet, ni tout autre attirail, destine a donner le change sur ma mince personnalite. Cependant, je n'en sentais pas moins se former en moi un personnage desinvolte, hardi, curieux et sentimental, qui representait assez bien a mon imagination l'habitue des bals masques. Aussi arrivai-je chez Valere Bouldouyr de fort bonne heure. Pare d'une vieille robe de chambre a fleurs, il errait d'un air assez content dans ses trois petites pieces. Elles etaient ornees de fleurs en assez grand nombre, et l'une d'elles, transformee en buffet, montrait sur une table blanche des patisseries, des boites de conserves, un saladier d'ananas et quelques bouteilles a tete d'or. A cote, j'entendis de grands eclats de rire. --Les enfants s'habillent, me confia-t-il. Au bout d'un moment, je vis apparaitre Francoise Chedigny, toute poudree, vetue de la robe a paniers, semee de fleurettes roses, et du corsage lace en echelle, que j'avais apercus de ma fenetre. Decolletee assez bas, elle montrait des epaules de perle, grasses et finement tombantes, et une poitrine, dont le charmant volume s'accordait bien avec son deguisement. Sous ses cheveux couleur de neige, ses grands yeux verts s'ouvraient avec une candeur et une gaite, qui vous inspiraient pour elle mille sentiments emus, tendres et contradictoires. Elle fut suivie peu apres par deux jeunes personnes, ses amies, a ce que j'appris, qui s'appelaient Marie et Blanche Soudaine, l'une en Espagnole, l'autre, toute jeune, et qui portait le plus galamment du monde un travesti napolitain. Mon insolite presence n'arriva point a tarir l'entrain, la joie, l'abandon de ces trois fillettes. A les entendre, je comprenais la secrete joie de Valere. Y en a-t-il une plus grande, quand on a son age, que d'offrir a des etres jeunes une source de plaisirs, que les circonstances memes de leur vie leur defendront toujours? Tandis qu'elles parlaient, dans un pepiement ininterrompu de voliere, je vis surgir le compagnon habituel de Bouldouyr. Sous le bicorne d'un Incroyable, vetu de jaune et de noir, un lorgnon carre dans l'oeil, le col entoure de plusieurs etages de mousseline, je retrouvai son visage agreable et distrait, ses boucles blondes qui flottaient au vent. Son nom, - Lucien Bechard, - ne me renseigna guere sur ses singularites. Florentin Muzat, en Pierrot, survint tout aussitot en compagnie d'un mousquetaire efflanque et myope qui me fut presente comme M. Jasmin-Brutelier. Ces trois personnages sortaient d'un cabinet etroit, ou ils s'habillaient a tour de role. Il ne manquait plus que le violoniste, et, des qu'il fut arrive, la fete commenca. Singuliere fete, en verite! Ces gens valsaient dans un bien etroit espace, aux sons nostalgiques que le violoniste tirait de son instrument. Mais leurs yeux brillaient, mais une animation extraordinaire les entrainait, mais il me semblait qu'un petillement d'esprit faisait jaillir de leurs levres des paroles vives et joyeuses, - sauf en ce qui concernait le pauvre Florentin Muzat, qui, tantot avec l'une, tantot avec l'autre, s'efforcait de reconstituer, pas a pas, les elements d'un rythme dont la cadence lui manquait. Une telle bienveillance dirigeait cependant les trois jeunes filles que chacune, a tour de role s'efforcait de faire partager a l'innocent un peu du bonheur qu'elle eprouvait. Quand chacun se fut bien tremousse, la musique un instant s'arreta, et l'on vaqua aux soins du souper. Francoise, essoufflee, venait de s'asseoir et s'efforcait de rafraichir ses joues enflammees a l'aide d'un grand eventail de plumes noires. Je m'installai a cote d'elle. --Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, etes-vous contente? --J'aime tellement le monde! Repondit-elle, avec feu. Je ne pus m'empecher de sourire. Ainsi, c'etait la ce qu'elle appelait le monde, et ces petites pieces bizarres ou il y avait exactement place pour trois couples, lui tenaient lieu des plus belles soirees! Mais quoi, les elements qui y etaient reunis n'etaient-ils pas les memes que partout ailleurs? Mlle Chedigny n'avait-elle pas raison de les trouver chez Bouldouyr, aussi bien que chez cette princesse Lannes, dont les receptions donnaient a mon coiffeur des bouffees de snobisme innocent? --Jamais, jusqu'ici, je n'avais assiste a un vrai bal, dit encore Francoise. J'ai ete si severement elevee par mes parents et je me suis tant ennuyee chez eux! Notre maison est une prison veritable, on ne sort pas, on ne parle jamais que de commerce, on ne voit que les marchands respectables et vaniteux du voisinage. Ceux qui sont gentils et de relations agreables, mes parents les meprisent. Ils croient que c'est distingue de s'ennuyer! Mon seul plaisir est de venir ici. Le jour ou j'ai declare a mon oncle que je serais heureuse d'assister a une petite sauterie, il a organise ces reunions ou je m'amuse tant! --Mais vos parents? --Je suis dactylographe,: je travaille tout le jour a la banque privee Cain freres. J'ai dit a ma famille que nos patrons nous demandaient quelquefois de fournir des heures supplementaires, le soir, et, comme je leur remets fidelement le produit de ce travail nocturne, ils me croient et me laissent sortir... Elle riait de son mensonge, avec cette espieglerie puerile qui avait tant d'attraits dans ce visage deja pensif. Ses grands yeux verts respiraient une telle confiance et une telle sincerite que l'on eut voulu, tout aussitot, aider au bonheur de Mlle Chedigny, lui donner a sourire, a se plaire, entrer en lutte avec ses ennemis pour la proteger et se devouer a sa cause. Pourquoi, par leur seule vue, certaines femmes nous rabaissent-elles? Et pourquoi d'autres, tout aussi spontanement, nous civilisent-elles? Francoise Chedigny, qui n'etait qu'une humble dactylographe, rien qu'en vous regardant de son beau regard couleur d'algue flottante et d'horizon marin, vous poussait tout doucement dans un roman de chevalerie! Je revais ainsi, en l'ecoutant me depeindre la tristesse de son enfance, l'interieur familial, morne et grondeur, toujours traverse par des orages financiers, un pere rancunier, bouffi de vanite, injuste, une mere acariatre, violente, jalouse, et la triste succession des jours dans un local sombre et puant la moisissure. Mais M. Jasmin-Brutelier nous interrompit: --Venez, dit-il, tout est pret! On soupe! --Patron, criait Lucien Bechard, ou sont les tenailles? Les bouteilles sont diablement bien bouchees! Nous nous approchames de la table; quatre candelabres surmontes de bougies l'eclairaient; la nappe etait semee de violettes. Les boites de conserves, ouvertes, exhalaient des parfums divers. Une salade de homard, preparee par les petites Soudaine, etait vouee, dans cette nature-morte a la figuration des blancs et des roses. --Crois-tu que c'est chic? Repetait Blanche Soudaine, en sautant sur ses pieds. Je suis sure que ce n'est pas mieux chez les princes! Nous nous assimes. Le repas commenca... Je ne crois pas avoir assiste de ma vie a un souper aussi gai. Je ne dirai pas combien de fois l'on fit les memes plaisanteries; je ne repeterai pas les phrases dont se servit M. Bouldouyr pour porter un toast dans lequel, en mon honneur, il usa tout particulierement, d'un vocabulaire symboliste, qui, je le crains, ne fut pas goute par son auditoire autant qu'il le meritait; je ne denombrerai pas les coups d'oeil langoureux complices, moqueurs ou passionnes, echanges d'une part entre mon amie Francoise et M. Lucien Bechard, et d'autre part, entre M. Jasmin-Brutelier et Mlle Marie Soudaine; je ne decrirai pas la gaite avec laquelle on decida de considerer les bouteilles vides comme des betes de battue et d'en faire un tableau que l'on denombra avec fierte. A la fin du souper, Blanche Soudaine, qui avait une petite voix aigue, accepta de chanter et, grimpee sur une chaise, nous berca d'une barcarolle langoureuse, a laquelle son costume ajoutait plus de conviction. Je ne sais pas d'ailleurs si la vue de ses jolis yeux noirs, brillants comme ceux d'une mesange, d'un cou blanc, qui se continuait par une charmante naissance d'epaules, et de deux jambes potelees et nerveuses, fut tout a fait etrangere aux compliments que nous lui fimes sur son sentiment musical. L'impression generale de confort et de bonheur que nous eprouvions, ce fut le pauvre Florentin Muzat qui se chargea de la resumer. --On se sent du velours partout! declara-t-il. Mais Marie Soudaine s'ecria: --Ciel! Deja onze heures et demie! Ce fut une bousculade. Les trois jeunes filles coururent a la chambre de Valere Bouldouyr, les hommes, au cabinet de debarras qui leur servait de vestiaire. Peu de temps apres, tout le monde reparut: helas! plus de robes a paniers, de perruques, de plumes, de grandes manches flottantes, de cravates de mousseline! Chacun avait revetu son habillement du jour, ici, de mornes vestons, la, de simples corsages gris ou noirs, un peu de paille d'ou pendait une rose de toile. Ce fut une belle deroute dans l'escalier! Je compris pourquoi, le jour ou j'avais voulu trouver la clef de l'enigme, je n'avais vu qu'une rue deserte et un coin de porte fermee. --Restez encore un moment, me dit M. Bouldouyr, vous n'avez pas de bureau, vous, ni de famille soupconneuse... Le souper, tantot si brillant, n'etait plus qu'un pauvre amas d'assiettes sales, des serviettes en tapons, de bouteilles couchees, de fleurs qui se fripaient. Cela avait quelque chose de piteux et de desolant. --Ma femme de menage debarrassera cette table demain, dit Bouldouyr. Vous etes gentil, monsieur Salerne, de ne pas vous ennuyer avec nous! Que voulez-vous? Amuser ma niece est le seul bonheur de ma vie... Vous avez lu mes vers, mon cher ami, vous savez combien de fois j'y evoque des fetes mysterieuses, dans des parcs de Watteau, avec des cygnes qui trainent sur les eaux, des statues qui blanchissent dans les sous-bois, et des femmes au beau nom sonore, des princesses de Decameron, des infantes, Cleopatre ou Titania... Je les ecrivais dans une pauvre chambre sale et sans meubles, dont le seul ornement etait une affiche de Cheret, qu'un ami m'avait laissee... Et maintenant, j'organise de petits soupers, afin de donner la meme illusion feerique a une niece qui n'a aucun plaisir de la vie, a deux de ses amies, dactylographes comme elle, a un voyageur de commerce sans grand avenir, a un commis de librairie qui a des lettres et a un idiot... Vous voyez que c'etait bien ma destinee: elle a toujours eu quelque chose de mediocre et de rate!... --Allons donc! votre reunion, je vous assure, n'avait rien de rate. Jamais je ne me suis senti dans une societe plus agreable, ni plus jeune! --Est-ce vrai? Est-ce bien vrai? Tant mieux alors! Vous reviendrez? Et comme je le lui promis, il ajouta: --Moi, je vais lire. Lire des vers. Les poetes de ma jeunesse. Je souffre d'une cruelle insomnie. Je ne m'endors jamais avant quatre ou cinq heures du matin. Mais qu'importe, n'est-ce pas? Avec de bons livres, ses souvenirs... Il n'acheva pas, je vis dans son regard emu passer l'ombre legere de Francoise Chedigny. Au fond, n'etait-il pas un peu amoureux d'elle? Mais moi-meme ne pensais-je pas, plus que de raison, a ses epaules rondes et grasses, a sa bouche rieuse et un peu grande et a ses yeux, si candidement ouverts, troubles comme de l'eau remuee, tandis que, butant un peu et un pauvre bougeoir de cuivre a la main, je descendais les marches de l'escalier d'or? CHAPITRE XI Coup d'oeil general sur le passe. "Qu'est-il arrive de cette societe? Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de vous preparer un deuil eternel! Chateaubriand. A dater de ce jour, commenca mon intimite avec M. Valere Bouldouyr et la petite societe qui s'etait reunie autour de lui. Toutes les occasions etaient bonnes pour nous rencontrer, tantot chez moi, tantot rue des Bons-Enfants. Le plaisir que j'eprouvais dans leur groupe venait, je crois, de la liberte qu'on y respirait. Personne n'y montrait le moindre contrainte, et sans morgue, comme sans vanite, s'abandonnait aux mouvements d'une nature demeuree spontanee et parfois meme puerile. J'ai recu du ciel le don d'inspirer la sympathie. Bientot, Lucien Bechard devint un de mes amis les meilleurs. Il voyageait pour le compte d'une grande maison d'edition, et, de temps en temps, il s'en allait en province inspecter les librairies et leur offrir les dernieres nouveautes de ses patrons. Il exercait ce metier avec plaisir, et il y deployait une gentillesse qui l'aidait a y reussir. Il partait tantot pour l'Auvergne, tantot pour le Bourgogne, et je remarquai que, lorsqu'il etait absent, Francoise Chedigny semblait moins heureuse. Une sorte de voile faisait ses yeux moins lumineux, - plus grave, son visage souriant. Il fallait le retour de Bechard pour qu'elle retrouve le secret de sa lumiere et de ses expansions. Le remarquait-on autour de moi? Je l'ignore. En tout cas, rien n'eut paru plus naturel, car tout le monde adorait Lucien Bechard, et comment en eut-il ete autrement? Avec son caractere imprevu, capricieux, sa gaite naive, ses sautes d'humeur, sa loyaute, il repandait autour de lui autant de confiance que d'agrement. Quand je le voyais actif, passionne, plein de desirs, de projets et d'inventions delicates et burlesques, je me disais avec melancolie qu'il etait beau d'avoir vingt-cinq ans et de les avoir a sa facon. Jasmin-Brutelier etait plus serieux et meme un peu dogmatique. Il aimait les conversations suivies et methodiques et parlait volontiers de politique et de philosophie avec une intolerance extreme. Mais nous excusions ses violences a cause de la generosite de ses theories. Il avait une de ces cultures, si frequentes de nos jours et qui donnent facilement a ceux qui en sont victimes l'illusion nefaste qu'ils savent tout. C'etait un camarade d'enfance de Bechard, lequel etait fils d'un petit editeur que Bouldouyr avait beaucoup connu et qui avait fait faillite en imprimant dans un moment d'enthousiasme, le _Jardin des Cent Iris,_ les _Essors vaincus_ et autres manifestations litteraires de ce genre. Pour Muzat, l'oncle Valere, comme nous l'appelions tous, l'avait rencontre par hasard, un jour ou il s'etait egare, et l'avait adopte, un peu par pitie, un peu aussi a cause de la curiosite qu'il apportait aux oracles bizarres de cet innocent. Tels etaient mes nouveaux amis; telle etait la petite societe ou j'accoutumai de passer bien des heures. Elle est dispersee aujourd'hui, aussi loin de moi, aussi perdue dans le vaste univers que les fleurs, reunies par le caprice d'une saison, quand l'automne est venu, mais je n'y pense jamais sans un serrement de coeur, ni parfois, sans une larme. Il faut bien dire que j'en ai peu connu de plus propre a nous reconcilier avec l'humaine nature: chez ces petites gens, rien m'empoisonnait le plaisir de vivre; ni ambition demesuree, ni vanite, ni amour trop exclusif de l'argent, mais ce plaisir de vivre, il faut le dire, etait rare et limite. Le travail constant, bien des soucis de famille ou d'etablissement leur laissaient peu d'issues pour se rejouir; aussi chaque occasion de divertissement leur donnait-elle une vraie portion de paradis et la goutaient-ils en connaisseurs. Et le meilleur a leurs yeux etait de se reunir et de mettre en commun leur humeur du jour, grise ou doree, - ou ces apparences de bal et de soupers que Bouldouyr leur offrait, afin que sa niece Francoise eut sa part d'illusion, ou comme il disait dans son langage naturellement affecte, "montat quelques marches de l'Escalier d'Or"! Je me souviens qu'un soir j'etais accoude au balcon avec Mlle Chedigny. Dans l'interieur de l'appartement, Bouldouyr recitait quelques vers des poetes de son temps a Bechard et a Jasmin-Brutelier, qui n'en comprenaient pas toujours le sens, mais qui n'eussent ose l'avouer pour un empire. La jeune fille regardait, au dela des toits d'en face, le soleil, avec ses rayons et ses ecumes d'or, former une sorte de gloire qui descendait lentement, s'enfoncait dans le ciel. --Que c'est beau! me dit-elle. Puis elle soupira. Et comme je lui en demandais la raison, elle ajouta: --Je n'aime pas me sentir heureuse. Quand je suis triste, je sens que cela passera, et cette pensee me donne du courage, mais quand j'ai du bonheur, je sais aussi qu'il va passer, et cela me desespere... --Bah! votre bonheur n'est pas si grand que vous puissiez avoir peur pour lui!... --Vous ne savez pas ce qu'il est pour moi, murmura-t-elle, et moi-meme, je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste. Mais je le sens et cela suffit bien. Je voudrais que rien ne changeat. Aupres de l'oncle Valere, de tous nos amis, j'eprouve une telle paix, une telle securite que je me dis que cela ne peut pas durer. Si vous soupconniez ce qu"est ma vie, vous me comprendriez! J'ai toujours ete etouffee, comprimee, maltraitee. Je suis comme un prisonnier qui, de temps en temps, sortirait de son cachot pour se promener dans un beau jardin des Tropiques et qu'aussitot apres on replongerait dans la nuit... Je ne peux pas croire que j'echapperai un jour a mon destin veritable: le jardin des Tropiques me sera interdit, et je ne saurai plus rien de ce qu'on y voit! Il suffirait que mon pere apprit un jour ou je passe mes soirees pour que le cachot refermat pour toujours sa porte sur moi... --Allons, ne vous effrayez pas, dis-je en riant, sans comprendre encore combien la pauvre enfant avait raison. Si on vous remet en prison, nous irons en choeur vous delivrer. A ce moment, Lucien Bechard passa sa tete dans l'entrebaillement de la porte-fenetre. Le soleil dora sa tete, ses favoris, ses cheveux, et il eut, un moment, l'air d'un personnage de flamme, qui venait nous emporter sur un char de feu, loin des geoles familiales et des pauvres tourbieres de ce monde. --Francoise, dit-il, vous nous abandonnez! Que deviendrions-nous, Seigneur, si notre Providence se retirait de nous? CHAPITRE XII Les promenades de Lucien Bechard. "Je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la meme chose. Fontenelle. Je me doutais bien que Francoise Chedigny etait en effet pour Lucien Bechard une Providence, mais il ne l'avouait pas, ou sinon, comme ce jour-la, en maniere de plaisanterie. Meme a moi, il ne confiait pas ses sentiments, et cependant il m'aimait beaucoup et, souvent, sa journee finie, il venait me chercher. Nous nous promenions le long des quais en remontant vers Notre-Dame. Au coin du Pont-Neuf, nous nous arretions toujours un moment pour contempler les lumieres croisees ou contrariees du couchant, - quand le crepuscule etait autre chose qu'une voile de cendres compactes. Nous aimions qu'un palmier, en cet endroit, erige au-dessus d'une baraque de bains, ouvrit sur le ciel sa paume raidie, qui avait l'air d'un panache en fils de fer. Sa vue donnait generalement a mon jeune ami de grands desirs de vagabondage. Il avait dans la bibliotheque de sa chambre de nombreux recits d'explorateurs, et il parlait en connaissance de cause des Nouvelles-Hebrides ou de Singapore, de Pernambouc ou de la Cordilliere des Andes. Les tournees qu'il faisait chez les libraires de province attisaient plutot qu'elles n'apaisaient sa fringale d'espace. Et pourtant, elles eveillaient en lui tout un monde de pensees romanesques ou poetiques, dont parfois il me confiait l'echo. Ses voyages le ramenaient periodiquement aux memes villes; il y voyait les memes personnes aller et venir dans un champ d'occupations identiques. Il ne les connaissait generalement pas, mais, a force de les perdre et de les retrouver, il finissait par les considerer comme des amis, dont le destin le tenait eloigne, mais auxquels il pensait souvent et avec une sorte de tendresse fantastique. Par ses conversations avec les libraires, il apprenait souvent leurs noms, ou bien il leur donnait lui-meme une appellation en rapport avec leur figure. D'autres fois, au contraire, leur situation lui offrait le loisir de les frequenter, comme cette grande jeune fille, par exemple, dont les parents tenaient a Langres une hotellerie, et qu'il comparait a Pomone, a cause de sa venuste riche et tranquille, de sa peau lactee, semee de rousseurs et de son epaisse chevelure, couleur de mais brule. Je me demandais alors si Lucien Bechard avait pour Francoise Chedigny un sentiment plus vif que pour ces passantes qu'il rencontrait dans sa course et qui etaient a ses yeux comme les etapes d'un etrange voyage sentimental. Mais, comme il ne me parlait jamais d'elle, je supposais que le gout qu'il en avait etait moins superficiel et moins cerebral. Je m'etonnais aussi qu'un simple voyageur de commerce put avoir a sa disposition un aussi rare clavier d'emotions delicates et raffinees, mais depuis que je frequentais le petit monde de l'oncle Valere, il me fallait bien reconnaitre que ces emotions ne constituaient pas l'apanage exclusif d'une classe riche et oisive, mais se retrouvaient a bien des echelons de l'edifice social, d'autant plus naturellement d'ailleurs que le gout de la lecture, en se repandant chez des lettres moins blases, alimentait plus facilement leurs reves. Aussi m'etonnais-je moins d'entendre Lucien Bechard me raconter, par quelque crepuscule, sous les grands arbres penchants du quai des Augustins ou dans l'ile du Vert-Galant, une anecdote dans le gout de celle-ci: --Je vous ai plusieurs fois parle, vous rappelez-vous? de cette belle jeune femme aux yeux violets que je voyais souvent a Dijon et qui habitait une petite maison, non loin de l'hotel de Vogue. Figurez-vous que je l'ai retrouvee, la semaine derniere, et a Bordeaux, au Jardin public. J'en ai ete si trouble que je l'ai suivie. Vous savez l'emotion inexplicable que l'on eprouve, a croiser en voyage quelqu'un que l'on ne connait pas et que l'on a apercu dans un autre coin du monde. Elle entrait dans un hotel. Le lendemain, je m'y installais a mon tour, et trois jours apres, sachant son nom, je lui demandais un rendez-vous, en lui rappelant toutes les circonstances de nos precedentes rencontres, et meme la couleur des robes qu'elle portait, ces jours-la, car j'ai une memoire infaillible des frivolites. L'heure suivante, Mme Chataigneres m'envoyait un bout de billet pour me dire qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai Louis XVIII . Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain pour Dijon, qu'elle etait veuve et qu'elle etait venue a Bordeaux regler une affaire d'interet. "-Votre lettre m'a bien amusee, me dit-elle, est-il possible que vous m'ayez remarquee a Dijon?" "Je lui avouai que, sans meme savoir son nom, je pensais souvent a elle, et que mon premier acte, en arrivant, etait de roder autour de l'hotel de Vogue et de Notre-Dame, dans l'espoir de la rencontrer. Nous nous promenames longtemps sur le quai, admirant les belles figures qui animent de petits hotels du XVIIIe siecle et les pointes effilees des mats qui se detachaient sur un azur dore. Je lui demandai d'aller lui rendre visite a Dijon, mais elle pretexta que cela ferait jaser, qu'elle habitait avec une mere malade et scrupuleuse et qu'au surplus le charme de ces rencontres etait justement qu'elles ne devaient pas avoir de lendemain." --Et c'est tout? dis-je, un peu interloque. --C'est tout. Avant de me quitter, elle ota ses gants, sur ma demande, et me les donna en souvenir d'elle. Quand je les regarderai et que je respirerai leur odeur rauque et douce, je reverrai la douce Mme Chataigneres, avec ses yeux violets, - et aussi, toutes ces vergues minces qui se detachaient sur le soir lumineux! Celui que nous regardions ne l'etait pas moins. Des glacis verts et dores moiraient et laquaient le Seine courante. Mille petites brisures ecaillaient sa surface. A l'avant de l'ile, un grand saule retombait, dont toutes les branches semblaient prises dans une matiere fluide et multicolore, qui les vitrifiait en un dessin d'email. Les bateaux-lavoirs, noirs et gris, derriere nous, avaient une couleur de tourterelle. Les premiers feux naissaient sur les rives et sur les ponts. Et je me demandais une fois de plus ce qu'etait Francoise Chedigny aux yeux de Lucien Bechard et si, apres des mois d'intimite, il lui suffirait, en s'eloignant d'elle, d'emporter un bout de fausse dentelle ou une boucle de vrais cheveux. Mais elle, ne l'aimait-elle pas? Ne souffrirait-elle pas, si jamais elle s'apercevait qu'elle n'etait pour lui rien de plus qu'une Pomone ou une Mme Chataigneres? Et moi-meme, ne me trompais-je pas? Que savais-je du vrai caractere de Lucien Bechard? Il ne lui manquait, sans doute, que de realiser avec force un sentiment profond pour faire evanouir eux quatre vents le souvenir de ces emotions fugitives, qui amusaient son imagination sans penetrer son coeur. Que de fois ne fus-je pas sur le point de lui dire: --Francoise vous aime. Je vous jure qu'elle vous aime! Mais la pudeur me fermait la bouche. Rien d'ailleurs n'aurait pu empecher la destinee de s'accomplir, et mon intervention n'aurait pas change le cours des choses. CHAPITRE XIII Qui pose un point d'interrogation redoutable. "Que cet audacieux dedain de toute raison, ce brillant eloge de la folie, cette fougue de paradoxe preparent de revers a la parfaite sagesse, qui fuit toute extremite!" Renan. Je devais aussi, a plusieurs reprises, recevoir les confidences de Francoise. Elle venait parfois me voir, en sortant du bureau ou elle travaillait. Elle aimait a me dire diverses choses qu'elle cachait a son oncle, sans doute parce que l'exaltation de celui-ci et la tendresse qu'il lui manifestait ne lui permettaient pas d'entendre certaines verites. Un jour que nous causions ainsi, accoudes au balcon, regardant entre les charmilles jouer et courir les enfants, autour des kiosques et des pelouses, elle s'abandonna jusqu'a faire ces aveux: --Il y a des jours ou je regrette presque d'avoir rencontre l'oncle Valere. Peut-etre aurais-je vecu, sans lui, tranquille et stupide, suivant ma vie. Mais ou me menera, comme il dit, son escalier d'or? Un de ces jours, mes parents vont me proposer quelque projet de mariage. Que repondrai-je? Autrefois, sans doute: "Oui!" sans chercher mieux, sans reflechir... Mais aujourd'hui?... Il m'a ouvert une route que je soupconnais a peine, il a donne a la vie, pour moi, un sens que je ne lui connaissais pas. Que de reves romanesques, fous, irrealisables ne m'a-t-il pas mis dans l'esprit! Ces livres, ces fetes, ces conversations, tant d'anecdotes etranges et charmantes qui lui reviennent a la pensee, tout cela, je le sens, me grise peu a peu. Il me semble qu'on peut ainsi s'entourer d'enchantements. Et puis, je rentre chez moi, je retrouve un interieur modeste et morne, les soucis les plus ennuyeux, des parents maussades, uniquement occupes a se disputer sur les incidents de menage, aucune liberte d'esprit, et je pense qu'il me faudra mener une existence pareille a la leur, et je maudis l'oncle Valere qui m'a permis d'entrevoir qu'il pouvait y avoir autre chose, - autre chose... --Mais, Francoise, il n'est pas sur que vous soyez contrainte d'epouser un parti propose par vos parents. --Qui alors, dit-elle en riant, un lord, un prince italien? --Non, mais un gentil garcon, moins esclave de cette vie bourgeoise que vos parents, un etre plus aimable, plus vivant plus aventureux! N'en connaissez-vous point? --Ma foi, non, je n'en connais point! Et ce fut moi qui n'osais pas insister. A quelques jours de la, me trouvant dans la boutique de M. Delavigne, qui raccourcissait mes cheveux, je vis entrer Valere Bouldouyr qui venait acquerir je ne sais quelle lotion. Il me serra la main, son flacon enveloppe, il s'en alla. --Tiens, me dit le coiffeur, vous connaissez M. Bouldouyr maintenant? --Mais oui, pourquoi pas? --Vous ignoriez meme son nom, il y a quelques mois. Pauvre M. Bouldouyr! Il n'a pas de chance avec son amie, vous savez, cette personne blonde, qui se promene a son bras dans le Palais-Royal. Elle a presque tous le soirs des rendez-vous avec un jeune homme a favoris dans les petites rues du quartier. Je les rencontre souvent en allant faire ma partie a _la Promenade de Venus,_ ou bien quand j'en reviens. Ils rodent autour des Halles, reviennent par la rue du Bouloi, la rue Baillif, la galerie Vivienne. Il y a la un tout petit cafe dans lequel ils entrent. Et pendant ce temps, l'honnete M. Bouldouyr garde a cette petite rouee sa confiance. Ma parole, il y a des moments ou j'ai envie de tout lui dire... Delavigne parlait ainsi, tandis que, plonge dans la cuvette, j'avais le chef oint et malaxe d'une main energique. Je ne pouvais guere protester. Le shampoing fini, je me levai comme un Jupiter tonnant, et je fis descendre la foudre sur l'obscur blasphemateur: --Monsieur Delavigne, si vous voulez conserver ma clientele et celle de M. Bouldouyr, je vous conseille de tenir votre langue tranquille et de ne plus repandre ces calomnies. La jeune fille dont vous parlez si legerement est la propre niece de M. Bouldouyr, et ce jeune homme blond qui l'accompagne, son fiance. Apprenez dorenavant a respecter les gens honnetes. --Je vous demande pardon, monsieur, je ne savais pas... --C'est bien, monsieur Delavigne. Mais maintenant que vous savez, ne recommencez pas, je vous prie! Majestueux et rase, je sortis de l'etroite boutique. Mais j'etais moins satisfait que je ne le paraissais. Ce jeune homme blond, c'etait sans doute Lucien Bechard; je n'en etais pas sur cependant. Si c'etait lui, pourquoi me cachait-il ses rendez-vous avec Francoise, et Francoise, elle-meme, pourquoi me faisait-elle ces demi-confidences, puisqu'elle me dissimulait l'essentiel? En un mot, comme en cent, j'etais vexe. Je faisais la mine du tuteur dupe, et je ne me sentais pas d'age a etre traite en oncle gateux. Ma mauvaise humeur fut telle que je demeurai plusieurs jours sans monter chez Bouldouyr, ni repondre a un petit mot par lequel Bechard demandait a me voir. Achille, sous sa tente, ne se montrait ni plus susceptible, ni moins ombrageux que moi, mais du moins, lui avait-on ravi son esclave, - a moi qu'avait-on derobe? Je dois avouer cependant que mon ressentiment ne resista pas a la premiere visite de Mlle Chedigny. Quand elle m'apparut avec son regard humide de Naiade, avec son sourire clair et pur, avec ses cheveux aux meches mal retenues, mes soupcons et ma mefiance s'evanouirent comme la poussiere au vent. --Hou! le mauvais ami! dit-elle. On ne vous rencontre plus! Que devenez-vous? J'objectai des courses importantes chez des librairies, un petit voyage en province, un rhume. Pour mieux mentir, pour m'innocenter a ses yeux, je me fusse pare du mariage d'un cousin, de la mort meme d'un oncle! --Et pourtant, me dit-elle encore, j'avais tant envie de vous voir! Vous m'avez donne un tel courage, il y a quinze jours! Oui, je crois maintenant que je peux rencontrer le mari qui me delivrera de l'oppression des miens, celui qui aimera ce que j'aime, ce que l'oncle Valere m'a revele, celui qui me conduira a la terre promise... Oh! monsieur Pierre, si cela pouvait etre vrai! --Lucien a parle, me dis-je. Je me representai le couple errant dans les demi-tenebres du soir; suivant la rue Baillif, la rue du Jour, la rue du Bouloi, s'arretant devant la _Promenade de Venus,_ entrant enfin dans un humble cafe de la galerie Vivienne. Ici, sont les tenebres, a peine touchees d'un peu de lumiere artificielle, qui glisse sur une porte, ourle un trottoir; une blanchisserie tiede, ou un bras nu, hors de tant de linges repandu, d'une joue rouge approche un fer; une epicerie, avec ses sacs accroupis comme des Turcs qui dorment, enturbannes; un modeste auvent ou sont les fleurs, fatiguees du jour, sur des lits de fougeres; et la, c'est l'intimite, la confiance, la vie abordee a deux, comme la cote que l'on gravit legerement, parce qu'on s'appuie l'un au bras de l'autre, c'est le royaume de la foi complete, sans fausse lumiere, ni froides ombres. --Il me semble parfois, reprit Francoise, naivement, que jamais aucune femme n'a eu, autant que moi, le desir d'etre heureuse.. Mais le serai-je? Je reve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une belle propriete, dans un grand parc. Tantot, je vois une succession d'etangs, de bassins immenses, dont on ne distique pas les rives et qui sont separes par des digues de pierre et traverses par des ponts de marbre, tantot des allees enormes, plantees d'arbres en fleurs des arbres des Tropiques, que je n'ai jamais vus. Il fait toujours a demi-obscur, humide et chaud. Des brouillards lourds montent du sol, qui, en s'ecartant, me montrent des objets jusqu'alors caches: une pagode, avec des sonnettes qui carillonnent, un pavillon ou j'entends de la musique, une orangerie avec des grenadiers et des cypres, couverts de fruits d'or. Enfin, j'approche du chateau, qui est toujours magnifique, precede d'un grand parterre de roses, j'etends la main pour en cueillir une, et, au moment ou je vais la saisir, je me reveille, si triste et si bouleversee que j'eclate en sanglots. Malgre moi, je me laissai impressionner par le recit de Francoise, mais je la grondai de se montrer aussi superstitieuse. Je lui prouvai que nos songes portent l'empreinte de nos craintes, mais non la forme de notre avenir. Et je redoublai d'eloquence a mesure que je voyais la gaite renaitre sur le visage de l'enfant. Elle avait jete son grand chapeau blanc sur un fauteuil, toute sa jeunesse riait a travers elle, comme le soleil dans le feuillage d'un arbre. Ses cheveux lourds, d'ou glissaient quelques boucles rebelles, avaient des reflets d'or rose. Elle se jeta dans mes bras en s'ecriant: --Meme si je vous decois, un jour, monsieur Pierre, promettez-moi de ne pas m'abandonner! Et comme elle posait sa tete sur mon epaule, j'appuyai mes levres sur son front; mais jamais je n'eus une aussi grande crainte de faire une erreur de direction. CHAPITRE XIV Dans lequel Valere Bouldouyr perd quelque peu de sa personnalite. "C'est que nous ne perissons meme pas en qualite d'originaux, mais seulement comme copies d'hommes disparus depuis longtemps qui nous ressemblaient en corps et en esprit, et qu'il naitra apres nous des hommes qui auront encore le meme air, les memes sentiments et les memes pensees que nous, et que la mort aneantira aussi. Henri Heine. Il m'arrivait souvent, l'apres-midi, de monter chez Valere Bouldouyr. J'aimais a lui faire evoquer les fantomes de sa jeunesse; il me parlait des poetes qu'il avait connus et dont il etait fier d'avoir serre la main. Il me repetait sans fin les propos que Stephane Mallarme avait tenus devant lui, dans cette petite salle a manger de la rue de Rome, celebre aujourd'hui. Il me depeignait aussi Verlaine, assis dans un coin de cafe, engonce dans son cache-nez rouge, avec son visage de Gengis-Khan, traverse d'eclairs mystiques. Il avait croise, un jour, au seuil d'une revue, Laforgue, frele, pale et delicat comme le spectre de son propre Pierrot. A maintes reprises, il avait rendu visite a Leon Dierx, affable, mais lointain et ceremonieux, a demi aveugle deja, et qui le recevait avec dignite dans un petit salon, aux murs duquel flambaient deux fetes galantes de Monticelli. Mais c'etait surtout de Justin Nerac que Valere Bouldouyr me parlait. A force de me le depeindre, il finissait par lui rendre une existence veritable; j'en arrivais a penser a lui comme a quelqu'un que je connaissais, que j'avais frequente et presque aime. Valere vivait a la lettre avec son souvenir. A l'entendre, Justin Nerac avait eu une sorte de genie, comme tant d'autres etres, helas! qui ne l'ont pas manifeste davantage et qui ont emporte dans leur mort prematuree des projets sans nombre et l'illusion de leur grandeur meconnue. Je vis un portrait de ce Justin Nerac: une longue figure chevaline, avec des joues rebondies et molles d'enfant, un regard de myope, un enorme front bombe, traverse par une meche de cheveux mal alignee. J'appris par Bouldouyr qu'il etait d'une taille demesuree, qu'il marchait en vacillant un peu, comme si une tete trop lourde, sur son long corps maigre, allait l'emporter a terre, et qu'il etait si bon et si timide que tout le monde abusait de sa douceur, de sa faiblesse et de sa bienveillance. --Je vous ai parle souvent de Nerac, me dit un jour Bouldouyr, mais, au fond, vous ne le connaissez guere. Je vais donc vous preter quelques-unes de ses lettres; vous les lirez et vous comprendrez alors mes regrets et mon desespoir. J'emportai chez moi une liasse de papiers a peine jaunis. Les lettres de Justin Nerac etaient curieuses, en effet; je compris que l'ami de Valere Bouldouyr etait un de ces hommes qui mettent dans leur conversation et dans leur correspondance ce qu'ils n'auraient jamais la force, ni la patience d'exprimer par une oeuvre durable et qui donnent a ceux qui les entourent l'illusion d'un grand esprit, parce que cette illusion est plus sensible dans une presence vivante qu'en un froid et volontaire volume, incorruptible temoin des pensees de son auteur. Je recopiai quelques-uns des fragments les plus significatifs de ces lettres, et je les cite ici; elles contribueront a eclairer, par reverberation, la physionomie de Valere Bouldouyr. _Paris, 27 octobre 1887._ _Mon cher Valere,_ _J'ai passe hier une journee melancolique a regarder tomber les dernieres feuilles des arbres dans mon petit jardin. Il faisait un temps un peu gris, comme je les aime; pas de pluie, mais un ciel tres bas et couleur de tourterelle, de rameau d'olivier, de perle, que sais-je encore? Tu sais que j'ai toujours eu beaucoup de gout pour ce genre d'occupations et quelques autres du meme style. Je serais bien capable, comme ce delicieux personnage du "Misanthrope", qui ressemble deja a un heros de Musset, de passer mon apres-midi a cracher dans un puits pour faire des ronds dans l'eau. Je sais aussi jouer au bilboquet, susciter d'interminables ricochets ou gonfler des bulles de savon, irisees et lourdes comme des vessies de reves. Et je regrette que les circonstances ne me permettent plus de lacher dans le ciel ces cerfs-volants que celebre un vers de Coppee. Or, j'ai cru longtemps que ces diverses manifestations de mon activite temoignaient d'un irresistible penchant a la poesie; mais c'est la, mon cher ami, une grossiere erreur. Les vrais poetes ne font rien de tout cela, mais ils travaillent et ils enferment dans une forme savante des emotions qu'ils n'ont pas toujours, tandis que nous, pauvre Valere, nous les ressentons, mais nous ignorons l'art de les exprimer. Nous allons, nous venons, nous fumons, nous flanons, nous causons, nous parlons du but de l'art, nous cueillons de boutons d'or et des millepertuis, nous sommes amoureux de simples filles a qui nous offrons des galanteries exquises et que nous traitons en reines de Saba, sans voir que leurs diamants sont du strass, nous nous comparons mentalement a Virgile, a Tibulle, a Theophile de Viau, a Aloysius Bertrand; en un mot, nous pechons, ou mieux, nous cherchons a pecher la lune! Mais nous ne sommes pas des poetes, mon cher Bouldouyr, nous sommes des reveurs, c'est-a-dire des paresseux. Voila ce que j'ai decouvert hier, en regardant tomber mes feuilles; elles etaient bien jolies, roses, violettes, dorees, sous ce ciel gris comme une fumee de cigarette. Mais, quand elles s'entassaient dans un coin du jardin, elles devenaient brunes, sales noiratres, pourries. Ca faisait un assez vilain spectacle... Pas des poetes, mon bon Valere, des abstracteurs de quintessence, des faineants! N'est-ce pas que c'est a se briser la tete contre un mur?..._ _Albi, 30 septembre 1889._ _Me voici depuis huit jours dans ma ville natale, mon cher ami, et deja je brule de m'enfuir; le paysage est beau, cependant, et quand je regarde les jardins croulant de l'archeveche, les eaux epaisses et compactes du Tarn, couleur d'angelique, et les petits moulins qui detachent sur elles leurs silhouettes vieillottes, je retrouve mes plus heureuses impressions d'enfance; elles se rabattent sur moi, chaudes et douillettes comme la pelerine a capuchon que je portais quand j'allais au Lycee! Mais, au milieu des miens, je me sens aussi etranger que si je venais de tomber en terre laponne. La misere de leurs pauvres existences me donne de veritables nausees. Leur vie s'ecoule sans douleur, ni joie dans un pele-mele d'interets puerils, de calculs derisoires, d'apres disputes. Rien n'existe pour eux hors de leurs mornes combinaisons et de leurs potins stupides. Mon beau-frere, Gaillardet-Pomponne, ne pense qu'a la chasse; mon beau-frere de Figerac-Lignac, qu'a accroitre ses terres, et mon frere Eudoxe se meurt d'envie, de mechancete et d'intrigues mal ourdies. Quand ils sont tous reunis et que je les ecoute, il me vient une veritable sueur d'angoisse. Je souffre de ce qu'ils disent, de ce qu'ils pensent, comme je souffrirais de leur arrestation, de leur condamnation par une cour d'assises; j'ai honte pour eux de leurs propos, de leurs desirs, comme si les anges nous jugeaient. Se peut-il que le meme sang coule dans mes veines et dans celles de mes soeurs? Oh! m'en aller d'ici, etre seul, ne plus rien ecouter ou me promener avec toi, tranquillement, sur les quais de Paris, m'attarder au Vachette ou au Procope, me cacher n'importe ou, mais ne pas rester dans ma famille a entendre parler d'argent, d'argent, toujours d'argent!_ _Paris, 2 mars 1895._ _Imagine-toi qu'il m'est venu, hier, mon cher Valere, le plus extraordinaire sujet de roman qui se puisse voir. Si j'avais quelques loisirs, comme je serais heureux de l'ecrire! Mais, helas! quand donc aurai-je quelques loisirs? Enfin essaie de te representer l'histoire d'un homme qui ferait toutes les nuits le meme reve, ou plutot qui aurait en songe une vie aussi logique, aussi continue, aussi evidente que la notre. Le jour, il serait comme toi et moi un petit employe de ministere, mais, les paupieres closes, il se retrouverait grand seigneur a la cour d'Angleterre, dans les dernieres annees du XVIe siecle ou les premieres du XVIIe. Il connaitrait le luxe et l'opulence, il aurait des aventures, des amours, des amities celebres; il vivrait dans l'intimite de la comtesse de Bedford, de la comtesse de Suffolk, de lady Susan Vere, de lady Dorothy Rich, de lady Walsingham, de la comtesse de Northumberland, il frequenterait sir Walter Raleigh, il irait a la _Mermaid_ boire avec Shakespeare et Ben Jonson, il assisterait a ces _masques_ qui faisaient alors la joie des courtisans et prendrait meme sa part de tant d'allegories mythologiques, qui melaient au monde des vivants celui des entites et des dieux. Au milieu des Heures, vetues de taffetas noir et constellees d'etoiles, entre la Fantaisie, qui a des ailes de chauve-souris et des plumes de toutes les couleurs, et l'Eternite qui porte une robe tricolore, longue comme les siecles, il representerait tour a tour le Temps, le Sommeil, Hesperus et Promethee. Puis le jour venu, il reprendrait sa triste place au ministere entre toi, Lardillon, Tubart, Cacaussade et moi. Peux-tu te representer a la fois l'orgueil, l'humiliation, l'apotheose et la decheance de ce malheureux? Il en arriverait, bien entendu, a croire que sa vie reelle est a Londres et que, chaque jour, le meme cauchemar le ramene a Paris, dans un bureau de ministere. D'ailleurs quelle preuve aurait-il qu'une de ses existences est plus authentique que l'autre, sinon parce qu'elle a commence plus tot? Je ne sais encore comment se terminera mon histoire: peut-etre par le suicide de mon heros. Un jour, brusquement, sans motif appreciable, il cessera de rever. Alors il ne pourra plus supporter cette miserable vie que nous menons, une fois prive des compensations que chaque nuit lui apportait. Mais quand aurai-je le temps d'ecrire? Les annees passent, passent, et tout s'en va en projets, en velleites, en brouillard..._ _Sanary, 16 aout 1897._ _Je vieillis, je vieillis, Valere, c'est affreux a dire. Je ne sais ce que je vais devenir, mais cela me fait peur. J'etais a la campagne, hier soir, chez un ami, par la plus belle nuit du monde, assis sur un vieux banc de pierre, encore tiede de la chaleur du jour, au pied d'un cypres enorme. La nue etait pale; le croissant de lune qui s'abaissait a l'horizon avait tant d'eclat et de relief qu'on aurait pu le toucher de la main. Un vent vague et doux se roulait dans les arbres; on entendait des cors qui jouaient faux, puis ce sifflement infatigable que font, je crois, les courtilieres. Et je me souvenais des emotions ou une pareille nuit m'eut jete dans ma jeunesse: une ivresse desesperee, le desir de se perdre en sanglotant dans l'amour d'une femme, de se rouler par terre, de s'aneantir et de se confondre avec la nature, une melancolie effrenee d'homme primitif, trouble par le voisinage de Dieu. Mais, hier, tout au contraire, je n'eprouvais rien qu'une paix legere et un peu ennuyee, je reconstruisais par le souvenir ces delires de ma jeunesse, et je les jugeais factices et puerils. J'en souriais meme, je ne desirais rien, je ne souffrais pas, je ne regrettais plus. Je me plaisais a mon indifference, je m'estimais d'avoir l'esprit assez lucide pour bien comprendre la cause de ces enthousiasmes et de ces ardeurs. Et puis, soudain, je me suis dit: "J'ai perdu le pouvoir divin! Que m'importe cette raison dont je suis sottement fier, cette maitrise de moi-meme, cette moderation, cette sagesse etriquee! Ce qui etait beau, ravissant, c'etait de sentir aussi furieusement, d'etre emu, de pleurer, de se tordre d'amour en appelant Semiramis, Ophelie, Diane de Poitiers, la fille du jardinier, ou meme la mort, parce que la mort, c'est encore une femme... Quand je possedais tout cela, j'etais un millionnaire; aujourd'hui, avec ma mesure, mon ordre, ma clairvoyance, je suis devenu un mendiant! Je n'ai pu dormir de toute la nuit; je me levais de temps en temps, je me regardais dans une glace; il me semblait que, sous mes yeux, je voyais mes tissus vieillir, s'user, mes cellules, mes cheveux grisonner. J'aurais tout donne, mon bon ami, pour retrouver cette frenesie, dont j'avais fait fi d'abord; mais que peut-on donner quand on n'a plus rien?_ _Pau, 2 avril 1899._ _Helas! non, mon cher Valere, je ne vais pas mieux. Mes crises augmentent et deviennent de plus en plus douloureuses. Je lis entre les paroles reservees des medecins qu'ils me considerent comme condamne. Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami, un stoicisme que je n'ai guere; Je mourrai, certes, sans plainte, mais non pas sans regret. Il est impossible d'imaginer, avant d'en etre reduit la, la figure que prend la mort, lorsqu"au lieu de nous apparaitre tres loin, au bout de la vie, comme une chose inconcevable, on s'apercoit tout a coup de sa presence a nos cotes. Je pense a elle nuit et jour. Chacune des emotions agreables que me donne encore la vie m'arrache ce cri: "Et cela aussi, il me faudra le quitter!" Et ces emotions deviennent aujourd'hui si nombreuses que cette vie elle-meme, que je jugeais mediocre, me semble un lieu de delices. Si j'avais rempli la mesure exacte de ma destinee, je mourrais avec moins de tristesse. Mais je n'ai rien ete, et je ne laisserai rien derriere moi: ni oeuvre, ni enfant, rien qui porte le temoignage que j'ai appartenu a ce monde. La paternite est une belle chose, moins belle cependant que la gloire. Ah! Bouldouyr, s'en aller ainsi tout entier, et encore jeune, quelle misere! Etre un de ces morts anonymes que l'on oublie le lendemain de leur trepas et n'avoir meme pas la satisfaction de se dire que l'on revivra dans l'herbe et dans les fleurs, puisque, dans notre absurde pays d'Occident, on isole les cadavres derriere des planches, comme des marchandises de luxe, au fond de caveaux ridicules qui les separent de la nature! Entre un homme qui voit la fin devant soi, toute proche, et celui pour qui elle est encore lointaine et irrealisee, entre toit et moi, il n'y a plus aujourd'hui de langage commun; je suis entre deja dans la solitude effroyable de la mort. Les paroles humaines commencent a perdre tout sens pour moi, et cependant je suis plus que jamais avide d'en entendre d'affectueuses et de consolantes. Ecris-moi encore, ecris-moi souvent, mon cher Valere; j'essaierai de te comprendre une derniere fois..._ Quand je rendis ce paquet de lettres a Valere Bouldouyr, il me dit que la lettre de Pau etait la derniere, en effet, et que son ami etait mort quinze jours apres. Il ajouta sentencieusement: --Avez-vous jamais rien lu d'aussi beau? --N..., non, murmurai-je, interloque par la naivete d'une telle question. Mais je compris aussitot que Valere Bouldouyr ne trouvait aussi belles ces quelques lettres que parce qu'elles refletaient sa vie intime, a lui, tout autant que celle de Justin Nerac. CHAPITRE XV Ici M. Valere Bouldouyr se peint au naturel. "C'est une antipathie naturelle que j'ai pour les croisades, et cela des mon enfance. Je hais Don Quichotte et les histoires de fous; je n'aime point les romans de chevalerie, ni ceux qui sont metaphysiques; j'aime les histoires et les romans qui me peignent les passions et les vertus dans leur naturel et leur verite. Mme Du Deffand." Quand un ecrivain realise son oeuvre, son imagination suit une pente naturelle; aussi lui est-il aise de vivre dans un bonheur relatif. Mais chez celui a qui le destin a refuse le pouvoir extraordinaire de l'expression, l'imagination fermente et stagne sur place, l'empoisonnant peu a peu, viciant les sources de son emotion. Jamais cela ne me parut plus evident que certain soir, ou Valere Bouldouyr me demanda de diner avec sa niece. Comme nous etions tous les trois seuls, il s'abandonna librement a sa verve, et j'eus alors l'occasion de constater a quel point mon pauvre ami avait une felure - ou qui sait? une etoile! - dans le cerveau. Il me parut tres surexcite quand j'arrivais chez lui. D'ailleurs, l'odeur qu'il degageait et la vue d'une bouteille sur un gueridon m'eussent revele, si je ne l'avais pas soupconne deja, que le vieux poete ne dedaignait pas de demander des secours a celle que Barbey d'Aurevilly appelait la _Maitresse rousse._ Aussi commenca-t-il immediatement a s'attendrir et a exalter. Il tournait en rond dans ses minuscules pieces et, de temps en temps, s'arretait pour jeter un coup d'oeil de satisfaction sur la table deja dressee et sur les quelques vases ou trempaient de greles glaieuls. L'arrivee de Francoise acheva de le griser. Elle etait d'ailleurs plus charmante que d'habitude. Ses yeux, d'un beau vert jaune, riaient, et les meches deroulees et luisantes de sa chevelure d'or brun lui donnaient, une fois de plus, l'air d'une fraiche naiade, qui sort matinalement de quelque lac, encore inconnu aux mortels. Des truites saumonees, montees toutes chaudes du restaurant d'en face, un pate onctueux, achete avenue de l'Opera, et une salade russe composee et preparee par Bouldouyr lui-meme, composaient notre festin. Je ne crois pas avoir jamais vu une physionomie plus heureuse que celle de Valere, ce soir-la. A tout instant, il me prenait la main et la serrait avec energie, ou bien, s'emparant, par-dessus la table, de celle de Mlle Chedigny, il la baisait passionnement. --Ah! disait-il, y a-t-il un plus grand bonheur au monde que d'etre enferme che