The Project Gutenberg EBook of Les Cinq Cents Millions de la Begum, by Jules Verne (#23 in our series by Jules Verne) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Les Cinq Cents Millions de la Begum Author: Jules Verne Release Date: January, 2004 [EBook #4968] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on April 6, 2002] [Date last updated: January 16, 2005] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BEGUM *** This eBook was prepared by Norm Wolcott. Les cinq cents millions de la Begum de Jules Verne TABLE DES MATIERES I - OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE II - DEUX COPAINS III - UN FAIT DIVERS IV - PART A DEUX V - LA CITE DE L'ACIER VI - LE PUITS ALBRECHT VII - LE BLOC CENTRAL VIII - LA CAVERNE DU DRAGON IX - << P. P. C. >> X - UN ARTICLE DE L' << UNSERE CENTURIE >>, REVUE ALLEMANDE XI - UN DINER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN XII - LE CONSEIL XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT XIV - BRANLE-BAS DE COMBAT XV - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO XVI - DEUX FRANCAIS CONTRE UNE VILLE XVII - EXPLICATIONS A COUPS DE FUSIL XVIII- L'AMANDE DU NOYAU XIX - UNE AFFAIRE DE FAMILLE XX - CONCLUSION I OU MR. SHARP FAIT SON ENTREE << Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! >> se dit a lui-meme le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir. Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratique le monologue, qui est une des formes de la distraction. C'etait un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et purs sous leurs lunettes d'acier, de physionomie a la fois grave et aimable, un de ces individus dont on se dit a premiere vue : voila un brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahit aucune recherche, le docteur etait deja rase de frais et cravate de blanc. Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d'hotel, a Brighton, s'etalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix heures sonnaient a peine, et le docteur avait eu le temps de faire le tour de la ville, de visiter un hopital, de rentrer a son hotel et de lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in extenso_ d'un memoire qu'il avait presente l'avant-veille au grand Congres international d'Hygiene, sur un << compte-globules du sang >> dont il etait l'inventeur. Devant lui, un plateau, recouvert d'une nappe blanche, contenait une cotelette cuite a point, une tasse de the fumant et quelques-unes de ces roties au beurre que les cuisinieres anglaises font a merveille, grace aux petits pains speciaux que les boulangers leur fournissent. << Oui, repetait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment tres bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice- president, la reponse du docteur Cicogna, de Naples, les developpements de mon memoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait, photographie. >> << La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L'honorable associe s'exprime en francais. "Mes auditeurs m'excuseront, dit-il en debutant, si je prends cette liberte ; mais ils comprennent assurement mieux ma langue que je ne saurais parler la leur..." >> << Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n'est pas plus exact et plus precis ! >> Le docteur Sarrasin en etait la de ses reflexions, lorsque le maitre des ceremonies lui-meme -- on n'oserait donner un moindre titre a un personnage si correctement vetu de noir -- frappa a la porte et demanda si << monsiou >> etait visible... << Monsiou >> est une appellation generale que les Anglais se croient obliges d'appliquer a tous les Francais indistinctement, de meme qu'ils s'imagineraient manquer a toutes les regles de la civilite en ne designant pas un Italien sous le titre de << Signor >> et un Allemand sous celui de << Herr >>. Peut-etre, au surplus, ont-ils raison. Cette habitude routiniere a incontestablement l'avantage d'indiquer d'emblee la nationalite des gens. Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui etait presentee. Assez etonne de recevoir une visite en un pays ou il ne connaissait personne, il le fut plus encore lorsqu'il lut sur le carre de papier minuscule : << MR. SHARP, _solicitor_, << 93, _Southampton row_ << LONDON. >> Il savait qu'un << solicitor >> est le congenere anglais d'un avoue, ou plutot homme de loi hybride, intermediaire entre le notaire, l'avoue et l'avocat, -- le procureur d'autrefois. << Que diable puis-je avoir a demeler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il. Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... >> << Vous etes bien sur que c'est pour moi ? reprit-il. -- Oh ! yes, monsiou. -- Eh bien ! faites entrer. >> Le maitre des ceremonies introduisit un homme jeune encore, que le docteur, a premiere vue, classa dans la grande famille des << tetes de mort >>. Ses levres minces ou plutot dessechees, ses longues dents blanches, ses cavites temporales presque a nu sous une peau parcheminee, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de vrille lui donnaient des titres incontestables a cette qualification. Son squelette disparaissait des talons a l'occiput sous un << ulster-coat >> a grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignee d'un sac de voyage en cuir verni. Ce personnage entra, salua rapidement, posa a terre son sac et son chapeau, s'assit sans en demander la permission et dit : << William Henry Sharp junior, associe de la maison Billows, Green, Sharp & Co. C'est bien au docteur Sarrasin que j'ai l'honneur ?... -- Oui, monsieur. -- Francois Sarrasin ? -- C'est en effet mon nom. -- De Douai ? -- Douai est ma residence. -- Votre pere s'appelait Isidore Sarrasin ? -- C'est exact. -- Nous disons donc qu'il s'appelait Isidore Sarrasin. >> Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit : << Isidore Sarrasin est mort a Paris en 1857, VIeme arrondissement, rue Taranne, numero 54, hotel des Ecoles, actuellement demoli. -- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais voudriez-vous m'expliquer ?... -- Le nom de sa mere etait Julie Langevol, poursuivit Mr. Sharp, imperturbable. Elle etait originaire de Bar-le-Duc, fille de Benedict Langevol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu'il appert des registres de la municipalite de ladite ville... Ces registres sont une institution bien precieuse, monsieur, bien precieuse !... Hem !... hem !... et soeur de Jean-Jacques Langevol, tambour-major au 36eme leger... -- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, emerveille par cette connaissance approfondie de sa genealogie, que vous paraissez sur ces divers points mieux informe que moi. Il est vrai que le nom de famille de ma grand-mere etait Langevol, mais c'est tout ce que je sais d'elle. -- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-pere, Jean Sarrasin, qu'elle avait epouse en 1799. Tous deux allerent s'etablir a Melun comme ferblantiers et y resterent jusqu'en 1811, date de la mort de Julie Langevol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n'y avait qu'un enfant, Isidore Sarrasin, votre pere. A dater de ce moment, le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d'icelui, retrouvee a Paris... -- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraine malgre lui par cette precision toute mathematique. Mon grand-pere vint s'etablir a Paris pour l'education de son fils, qui se destinait a la carriere medicale. Il mourut, en 1832, a Palaiseau, pres Versailles, ou mon pere exercait sa profession et ou je suis ne moi-meme en 1822. -- Vous etes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de freres ni de soeurs ?... -- Non ! j'etais fils unique, et ma mere est morte deux ans apres ma naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... >> Mr. Sharp se leva. << Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononcant ces noms avec le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je suis heureux de vous avoir decouvert et d'etre le premier a vous presenter mes hommages ! >> << Cet homme est aliene, pensa le docteur. C'est assez frequent chez les "tetes de mort". >> Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux. << Je ne suis pas fou le moins du monde, repondit-il avec calme. Vous etes, a l'heure actuelle, le seul heritier connu du titre de baronnet, concede, sur la presentation du gouverneur general de la province de Bengale, a Jean-Jacques Langevol, naturalise sujet anglais en 1819, veuf de la Begum Gokool, usufruitier de ses biens, et decede en 1841, ne laissant qu'un fils, lequel est mort idiot et sans posterite, incapable et intestat, en 1869. La succession s'elevait, il y a trente ans, a environ cinq millions de livres sterling. Elle est restee sous sequestre et tutelle, et les interets en ont ete capitalises presque integralement pendant la vie du fils imbecile de Jean-Jacques Langevol. Cette succession a ete evaluee en 1870 au chiffre rond de vingt et un millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de francs. En execution d'un jugement du tribunal d'Agra, confirme par la cour de Delhi, homologue par le Conseil prive, les biens immeubles et mobiliers ont ete vendus, les valeurs realisees, et le total a ete place en depot a la Banque d'Angleterre. Il est actuellement de cinq cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un simple cheque, aussitot apres avoir fait vos preuves genealogiques en cour de chancellerie, et sur lesquels je m'offre des aujourd'hui a vous faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n'importe quel acompte a valoir... >> Le docteur Sarrasin etait petrifie. Il resta un instant sans trouver un mot a dire. Puis, mordu par un remords d'esprit critique et ne pouvant accepter comme fait experimental ce reve des _Mille et une nuits_, il s'ecria : << Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous de cette histoire, et comment avez-vous ete conduit a me decouvrir ? -- Les preuves sont ici, repondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de cuir verni. Quant a la maniere dont je vous ai trouve, elle est fort naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L'invention des proches, ou << next of kin >>, comme nous disons en droit anglais, pour les nombreuses successions en desherence qui sont enregistrees tous les ans dans les possessions britanniques, est une specialite de notre maison. Or, precisement, l'heritage de la Begum Gokool exerce notre activite depuis un lustre entier. Nous avons porte nos investigations de tous cotes, passe en revue des centaines de familles Sarrasin, sans trouver celle qui etait issue d'Isidore. J'etais meme arrive a la conviction qu'il n'y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j'ai ete frappe hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu du Congres d'Hygiene, d'y voir un docteur de ce nom qui ne m'etait pas connu. Recourant aussitot a mes notes et aux milliers de fiches manuscrites que nous avons rassemblees au sujet de cette succession, j'ai constate avec etonnement que la ville de Douai avait echappe a notre attention. Presque sur desormais d'etre sur la piste, j'ai pris le train de Brighton, je vous ai vu a la sortie du Congres, et ma conviction a ete faite. Vous etes le portrait vivant de votre grand-oncle Langevol, tel qu'il est represente dans une photographie de lui que nous possedons, d'apres une toile du peintre indien Saranoni. >> Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur Sarrasin. Cette photographie representait un homme de haute taille avec une barbe splendide, un turban a aigrette et une robe de brocart chamarree de vert, dans cette attitude particuliere aux portraits historiques d'un general en chef qui ecrit un ordre d'attaque en regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait vaguement la fumee d'une bataille et une charge de cavalerie. << Ces pieces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez bien me le permettre, prendre vos ordres. >> Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept a huit volumes de dossiers, les uns imprimes, les autres manuscrits, les deposa sur la table et sortit a reculons, en murmurant : << Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j'ai l'honneur de vous saluer. >> Moitie croyant, moitie sceptique, le docteur prit les dossiers et commenca a les feuilleter. Un examen rapide suffit pour lui demontrer que l'histoire etait parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hesiter, par exemple, en presence d'un document imprime sous ce titre : << _Rapport aux Tres Honorables Lords du Conseil prive de la Reine, depose le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Begum Gokool de Ragginahra, province de Bengale._ Points de fait. -- Il s'agit en la cause des droits de propriete de certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable, ensemble de divers edifices, palais, batiments d'exploitation, villages, objets mobiliers, tresors, armes, etc., provenant de la succession de la Begum Gokool de Ragginahra. Des exposes soumis successivement au tribunal civil d'Agra et a la Cour superieure de Delhi, il resulte qu'en 1819, la Begum Gokool, veuve du rajah Luckmissur et heritiere de son propre chef de biens considerables, epousa un etranger, francais d'origine, du nom de Jean-Jacques Langevol. Cet etranger, apres avoir servi jusqu'en 1815 dans l'armee francaise, ou il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au 36eme leger, s'embarqua a Nantes, lors du licenciement de l'armee de la Loire, comme subrecargue d'un navire de commerce. Il arriva a Calcutta, passa dans l'interieur et obtint bientot les fonctions de capitaine instructeur dans la petite armee indigene que le rajah Luckmissur etait autorise a entretenir. De ce grade, il ne tarda pas a s'elever a celui de commandant en chef, et, peu de temps apres la mort du rajah, il obtint la main de sa veuve. Diverses considerations de politique coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance perilleuse aux Europeens d'Agra par Jean-Jacques Langevol, qui s'etait fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur general de la province de Bengale a demander et obtenir pour l'epoux de la Begum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut alors erigee en fief. La Begum mourut en 1839, laissant l'usufruit de ses biens a Langevol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe. De leur mariage il n'y avait qu'un fils en etat d'imbecillite depuis son bas age, et qu'il fallut immediatement placer sous tutelle. Ses biens ont ete fidelement administres jusqu'a sa mort, survenue en 1869. Il n'y a point d'heritiers connus de cette immense succession. Le tribunal d'Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonne la licitation, a la requete du gouvernement local agissant au nom de l'Etat, nous avons l'honneur de demander aux Lords du Conseil prive l'homologation de ces jugements, etc. >> Suivaient les signatures. Des copies certifiees des jugements d'Agra et de Delhi, des actes de vente, des ordres donnes pour le depot du capital a la Banque d'Angleterre, un historique des recherches faites en France pour retrouver des heritiers Langevol, et toute une masse imposante de documents du meme ordre, ne permirent bientot plus la moindre hesitation au docteur Sarrasin. Il etait bien et dument le << next of kin >> et successeur de la Begum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept millions deposes dans les caves de la Banque, il n'y avait plus que l'epaisseur d'un jugement de forme, sur simple production des actes authentiques de naissance et de deces ! Un pareil coup de fortune avait de quoi eblouir l'esprit le plus calme, et le bon docteur ne put entierement echapper a l'emotion qu'une certitude aussi inattendue etait faite pour causer. Toutefois, son emotion fut de courte duree et ne se traduisit que par une rapide promenade de quelques minutes a travers la chambre. Il reprit ensuite possession de lui-meme, se reprocha comme une faiblesse cette fievre passagere, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps absorbe en de profondes reflexions. Puis, tout a coup, il se remit a marcher de long en large. Mais, cette fois, ses yeux brillaient d'une flamme pure, et l'on voyait qu'une pensee genereuse et noble se developpait en lui. Il l'accueillit, la caressa, la choya, et, finalement, l'adopta. A ce moment, on frappa a la porte. Mr. Sharp revenait. << Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le docteur. Me voici convaincu et mille fois votre oblige pour les peines que vous vous etes donnees. -- Pas oblige du tout... simple affaire... mon metier.... repondit Mr. Sharp. Puis-je esperer que Sir Bryah me conservera sa clientele ? -- Cela va sans dire. Je remets toute l'affaire entre vos mains... Je vous demanderai seulement de renoncer a me donner ce titre absurde... >> Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la physionomie de Mr. Sharp ; mais il etait trop bon courtisan pour ne pas ceder. << Comme il vous plaira, vous etes le maitre, repondit-il. Je vais reprendre le train de Londres et attendre vos ordres. -- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur. -- Parfaitement, nous en avons copie. >> Le docteur Sarrasin, reste seul, s'assit a son bureau, prit une feuille de papier a lettres et ecrivit ce qui suit : << Brighton,28 octobre 1871. << Mon cher enfant, il nous arrive une fortune enorme, colossale, insensee ! Ne me crois pas atteint d'alienation mentale et lis les deux ou trois pieces imprimees que je joins a ma lettre. Tu y verras clairement que je me trouve l'heritier d'un titre de baronnet anglais ou plutot indien, et d'un capital qui depasse un demi-milliard de francs, actuellement depose a la Banque d'Angleterre. Je ne doute pas, mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu'une telle fortune nous impose, et les dangers qu'elle peut faire courir a notre sagesse. Il y a une heure a peine que j'ai connaissance du fait, et deja le souci d'une pareille responsabilite etouffe a demi la joie qu'en pensant a toi la certitude acquise m'avait d'abord causee. Peut-etre ce changement sera-t-il fatal dans nos destinees... Modestes pionniers de la science, nous etions heureux dans notre obscurite. Le serons-nous encore ? Non, peut-etre, a moins... Mais je n'ose te parler d'une idee arretee dans ma pensee... a moins que cette fortune meme ne devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi, dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et charge-toi de l'apprendre a ta mere. Je suis assure qu'en femme sensee, elle l'accueillera avec calme et tranquillite. Quant a ta soeur, elle est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tete. D'ailleurs, elle est deja solide, sa petite tete, et dut-elle comprendre toutes les consequences possibles de la nouvelle que je t'annonce, je suis sur qu'elle sera de nous tous celle que ce changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne poignee de main a Marcel. Il n'est absent d'aucun de mes projets d'avenir. << Ton pere affectionne, << Fr. Sarrasin << D.M.P. >> Cette lettre placee sous enveloppe, avec les papiers les plus importants, a l'adresse de << Monsieur Octave Sarrasin, eleve a l'Ecole centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris >>, le docteur prit son chapeau, revetit son pardessus et s'en alla au Congres. Un quart d'heure plus tard, l'excellent homme ne songeait meme plus a ses millions. II DEUX COPAINS Octave Sarrasin, fils du docteur, n'etait pas ce qu'on peut appeler proprement un paresseux. Il n'etait ni sot ni d'une intelligence superieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il etait chatain, et, en tout, membre-ne de la classe moyenne. Au college il obtenait generalement un second prix et deux ou trois accessits. Au baccalaureat, il avait eu la note << passable >>. Repousse une premiere fois au concours de l'Ecole centrale, il avait ete admis a la seconde epreuve avec le numero 127. C'etait un caractere indecis, un de ces esprits qui se contentent d'une certitude incomplete, qui vivent toujours dans l'a-peu-pres et passent a travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinee ce qu'un bouchon de liege est sur la crete d'une vague. Selon que le vent souffle du nord ou du midi, ils sont emportes vers l'equateur ou vers le pole. C'est le hasard qui decide de leur carriere. Si le docteur Sarrasin ne se fut pas fait quelques illusions sur le caractere de son fils, peut-etre aurait-il hesite avant de lui ecrire la lettre qu'on a lue ; mais un peu d'aveuglement paternel est permis aux meilleurs esprits. Le bonheur avait voulu qu'au debut de son education, Octave tombat sous la domination d'une nature energique dont l'influence un peu tyrannique mais bienfaisante s'etait de vive force imposee a lui. Au lycee Charlemagne, ou son pere l'avait envoye terminer ses etudes, Octave s'etait lie d'une amitie etroite avec un de ses camarades, un Alsacien, Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d'un an, mais qui l'avait bientot ecrase de sa vigueur physique, intellectuelle et morale. Marcel Bruckmann, reste orphelin a douze ans, avait herite d'une petite rente qui suffisait tout juste a payer son college. Sans Octave, qui l'emmenait en vacances chez ses parents, il n'eut jamais mis le pied hors des murs du lycee. Il suivit de la que la famille du docteur Sarrasin fut bientot celle du jeune Alsacien. D'une nature sensible, sous son apparente froideur, il comprit que toute sa vie devait appartenir a ces braves gens qui lui tenaient lieu de pere et de mere. Il en arriva donc tout naturellement a adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et deja serieuse fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits, non par des paroles, qu'il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il s'etait donne la tache agreable de faire de Jeanne, qui aimait l'etude, une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en meme temps, d'Octave un fils digne de son pere. Cette derniere tache, il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa soeur, deja superieure pour son age a son frere. Mais Marcel s'etait promis d'atteindre son double but. C'est que Marcel Bruckmann etait un de ces champions vaillants et avises que l'Alsace a coutume d'envoyer, tous les ans, combattre dans la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait deja par la durete et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacite de son intelligence. Il etait tout volonte et tout courage au-dedans, comme il etait au-dehors taille a angles droits. Des le college, un besoin imperieux le tourmentait d'exceller en tout, aux barres comme a la balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu'il manquat un prix a sa moisson annuelle, il pensait l'annee perdue. C'etait a vingt ans un grand corps dehanche et robuste, plein de vie et d'action, une machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tete intelligente etait deja de celles qui arretent le regard des esprits attentifs. Entre le second a l'Ecole centrale, la meme annee qu'Octave, il etait resolu a en sortir le premier. C'est d'ailleurs a son energie persistante et surabondante pour deux hommes qu'Octave avait du son admission. Un an durant, Marcel l'avait << pistonne >>, pousse au travail, de haute lutte oblige au succes. Il eprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitie amicale, pareil a celui qu'un lion pourrait accorder a un jeune chien. Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa seve, cette plante anemique et de la faire fructifier aupres de lui. La guerre de 1870 etait venue surprendre les deux amis au moment ou ils passaient leurs examens. Des le lendemain de la cloture du concours, Marcel, plein d'une douleur patriotique que ce qui menacait Strasbourg et l'Alsace avait exasperee, etait alle s'engager au 31eme bataillon de chasseurs a pied. Aussitot Octave avait suivi cet exemple. Cote a cote, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure campagne du siege. Marcel avait recu a Champigny une balle au bras droit ; a Buzenval, une epaulette au bras gauche, Octave n'avait eu ni galon ni blessure. A vrai dire, ce n'etait pas sa faute, car il avait toujours suivi son ami sous le feu. A peine etait-il en arriere de six metres. Mais ces six metres-la etaient tout. Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux etudiants habitaient ensemble deux chambres contigues d'un modeste hotel voisin de l'ecole. Les malheurs de la France, la separation de l'Alsace et de la Lorraine, avaient imprime au caractere de Marcel une maturite toute virile. << C'est affaire a la jeunesse francaise, disait-il, de reparer les fautes de ses peres, et c'est par le travail seul qu'elle peut y arriver. >> Debout a cinq heures, il obligeait Octave a l'imiter. Il l'entrainait aux cours, et, a la sortie, ne le quittait pas d'une semelle. On rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps a autre d'une pipe et d'une tasse de cafe. On se couchait a dix heures, le coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du Conservatoire de loin en loin, une course a cheval jusqu'au bois de Verrieres, une promenade en foret, deux fois par semaine un assaut de boxe ou d'escrime, tels etaient leurs delassements. Octave manifestait bien par instants des velleites de revolte, et jetait un coup d'oeil d'envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d'aller voir Aristide Leroux qui << faisait son droit >>, a la brasserie Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies, qu'elles reculaient le plus souvent. Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis etaient, selon leur coutume, assis cote a cote a la meme table, sous l'abat-jour d'une lampe commune. Marcel etait plonge corps et ame dans un probleme, palpitant d'interet, de geometrie descriptive appliquee a la coupe des pierres. Octave procedait avec un soin religieux a la fabrication, malheureusement plus importante a son sens, d'un litre de cafe. C'etait un des rares articles sur lesquels il se flattait d'exceller, -- peut-etre parce qu'il y trouvait l'occasion quotidienne d'echapper pour quelques minutes a la terrible necessite d'aligner des equations, dont il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer goutte a goutte son eau bouillante a travers une couche epaisse de moka en poudre, et ce bonheur tranquille aurait du lui suffire. Mais l'assiduite de Marcel lui pesait comme un remords, et il eprouvait l'invincible besoin de la troubler de son bavardage. << Nous ferions bien d'acheter un percolateur, dit-il tout a coup. Ce filtre antique et solennel n'est plus a la hauteur de la civilisation. -- Achete un percolateur ! Cela t'empechera peut-etre de perdre une heure tous les soirs a cette cuisine >>, repondit Marcel. Et il se remit a son probleme. << Une voute a pour intrados un ellipsoide a trois axes inegaux. Soit A B D E l'ellipse de naissance qui renferme l'axe maximum oA = a, et l'axe moyen oB = b, tandis que l'axe minimum (o,o'c') est vertical et egal a c, ce qui rend la voute surbaissee... >> A ce moment, on frappa a la porte. << Une lettre pour M. Octave Sarrasin >>, dit le garcon de l'hotel. On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune etudiant. << C'est de mon pere, fit Octave. Je reconnais l'ecriture... Voila ce qui s'appelle une missive, au moins >>, ajouta-t-il en soupesant a petits coups le paquet de papiers. Marcel savait comme lui que le docteur etait en Angleterre. Son passage a Paris, huit jours auparavant, avait meme ete signale par un diner de Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du Palais-Royal, jadis fameux, aujourd'hui demode, mais que le docteur Sarrasin continuait de considerer comme le dernier mot du raffinement parisien. << Tu me diras si ton pere te parle de son Congres d'Hygiene, dit Marcel. C'est une bonne idee qu'il a eue d'aller la. Les savants francais sont trop portes a s'isoler. >> Et Marcel reprit son probleme : << ... L'extrados sera forme par un ellipsoide semblable au premier ayant son centre au-dessous de o' sur la verticale o. Apres avoir marque les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous tracons l'ellipse et l'hyperbole auxiliaires, dont les axes communs... >> Un cri d'Octave lui fit relever la tete. << Qu'y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami tout pale. -- Lis ! >> dit l'autre, abasourdi par la nouvelle qu'il venait de recevoir. Marcel prit la lettre, la lut jusqu'au bout, la relut une seconde fois, jeta un coup d'oeil sur les documents imprimes qui l'accompagnaient, et dit : << C'est curieux ! >> Puis, il bourra sa pipe, et l'alluma methodiquement. Octave etait suspendu a ses levres. << Tu crois que c'est vrai ? lui cria-t-il d'une voix etranglee. -Vrai ?... Evidemment. Ton pere a trop de bon sens et d'esprit scientifique pour accepter a l'etourdie une conviction pareille. D'ailleurs, les preuves sont la, et c'est au fond tres simple. >> La pipe etant bien et dument allumee, Marcel se remit au travail. Octave restait les bras ballants, incapable meme d'achever son cafe, a plus forte raison d'assembler deux idees logiques. Pourtant, il avait besoin de parler pour s'assurer qu'il ne revait pas. << Mais... si c'est vrai, c'est absolument renversant !... Sais-tu qu'un demi-milliard, c'est une fortune enorme ? >> Marcel releva la tete et approuva : << Enorme est le mot. Il n'y en a peut-etre pas une pareille en France, et l'on n'en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, a peine cinq ou six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde. - Et un titre par-dessus le marche ! reprit Octave, un titre de baronnet ! Ce n'est pas que j'aie jamais ambitionne d'en avoir un, mais puisque celui-ci arrive, on peut dire que c'est tout de meme plus elegant que de s'appeler Sarrasin tout court. >> Marcel lanca une bouffee de fumee et n'articula pas un mot. Cette bouffee de fumee disait clairement : << Peuh !... Peuh ! >> << Certainement, reprit Octave, je n'aurais jamais voulu faire comme tant de gens qui collent une particule a leur nom, ou s'inventent un marquisat de carton ! Mais posseder un vrai titre, un titre authentique, bien et dument inscrit au "Peerage" de Grande-Bretagne et d'Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop souvent... >> La pipe faisait toujours : << Peuh !... Peuh ! >> << Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec conviction, "le sang est quelque chose", comme disent les Anglais ! >> Il s'arreta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit sur les millions. << Te rappelles-tu, reprit-il, que Binome, notre professeur de mathematiques, rabachait tous les ans, dans sa premiere lecon sur la numeration, qu'un demi-milliard est un nombre trop considerable pour que les forces de l'intelligence humaine pussent seulement en avoir une idee juste, si elles n'avaient a leur disposition les ressources d'une representation graphique ?... Te dis-tu bien qu'a un homme qui verserait un franc a chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour payer cette somme ! Ah ! c'est vraiment... singulier de se dire qu'on est l'heritier d'un demi-milliard de francs ! -- Un demi-milliard de francs ! s'ecria Marcel, secoue par le mot plus qu'il ne l'avait ete par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en faire de mieux ? Ce serait de le donner a la France pour payer sa rancon ! Il n'en faudrait que dix fois autant !... -- Ne va pas t'aviser au moins de suggerer une pareille idee a mon pere !... s'ecria Octave du ton d'un homme effraye. Il serait capable de l'adopter ! Je vois deja qu'il rumine quelque projet de sa facon !... Passe encore pour un placement sur l'Etat, mais gardons au moins la rente ! -- Allons, tu etais fait, sans t'en douter jusqu'ici, pour etre capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave, qu'il eut mieux valu pour toi, sinon pour ton pere, qui est un esprit droit et sense, que ce gros heritage fut reduit a des proportions plus modestes. J'aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente a partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d'or ! >> Et il se remit au travail. Quant a Octave, il lui etait impossible de rien faire, et il s'agita si fort dans la chambre, que son ami, un peu impatiente, finit par lui dire : << Tu ferais mieux d'aller prendre l'air ! Il est evident que tu n'es bon a rien ce soir ! -- Tu as raison >>, repondit Octave, saisissant avec joie cette quasi- permission d'abandonner toute espece de travail. Et, sautant sur son chapeau, il degringola l'escalier et se trouva dans la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu'il s'arreta sous un bec de gaz pour relire la lettre de son pere. Il avait besoin de s'assurer de nouveau qu'il etait bien eveille. << Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... repetait-il. Cela fait au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon pere ne m'en donnerait qu'un par an, comme pension, que la moitie d'un, que le quart d'un, je serais encore tres heureux ! On fait beaucoup de choses avec de l'argent ! Je suis sur que je saurais bien l'employer ! Je ne suis pas un imbecile, n'est-ce pas ? On a ete recu a l'Ecole centrale !... Et j'ai un titre encore !... Je saurai le porter ! >> Il se regardait, en passant, dans les glaces d'un magasin. << J'aurai un hotel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du moment ou je serai riche, il est clair que ce sera comme s'il l'etait. Comme cela vient a point tout de meme !... Un demi-milliard !... Baronnet !... C'est drole, maintenant que c'est venu, il me semble que je m'y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas toujours occupe a trimer sur des livres et des planches a dessin !... Tout de meme, c'est un fameux reve ! >> Octave suivait, en ruminant ces idees, les arcades de la rue de Rivoli. Il arriva aux Champs-Elysees, tourna le coin de la rue Royale, deboucha sur le boulevard. Jadis, il n'en regardait les splendides etalages qu'avec indifference, comme choses futiles et sans place dans sa vie. Maintenant, il s'y arreta et songea avec un vif mouvement de joie que tous ces tresors lui appartiendraient quand il le voudrait. << C'est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent leurs fuseaux, que les manufactures d'Elbeuf tissent leurs draps les plus souples, que les horlogers construisent leurs chronometres, que le lustre de l'Opera verse ses cascades de lumiere, que les violons grincent, que les chanteuses s'egosillent ! C'est pour moi qu'on dresse des pur-sang au fond des maneges, et que s'allume le Cafe Anglais !... Paris est a moi !... Tout est a moi !... Ne voyagerai-je pas ? N'irai-je point visiter ma baronnie de l'Inde ?... Je pourrai bien quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles d'ivoire par-dessus le marche !... J'aurai des elephants !... Je chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. . Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht a vapeur pour me conduire ou je voudrai, m'arreter et repartir a ma fantaisie !... A propos de vapeur, je suis charge de donner la nouvelle a ma mere. Si je partais pour Douai !... Il y a l'ecole... Oh ! oh ! l'ecole ! on peut s'en passer !... Mais Marcel ! il faut le prevenir. Je vais lui envoyer une depeche. Il comprendra bien que je suis presse de voir ma mere et ma soeur dans une pareille circonstance ! >> Octave entra dans un bureau telegraphique, prevint son ami qu'il partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il hela un fiacre et se fit transporter a la gare du Nord. Des qu'il fut en wagon, il se reprit a developper son reve. A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment a la porte de la maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en emoi le paisible quartier des Aubettes. << Qui donc est malade ? se demandaient les commeres d'une fenetre a l'autre. -- Le docteur n'est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa lucarne au dernier etage. -- C'est moi, Octave !... Descendez m'ouvrir, Francine ! >> Apres dix minutes d'attente, Octave reussit a penetrer dans la maison. Sa mere et sa soeur Jeanne, precipitamment descendues en robe de chambre, attendaient l'explication de cette visite. La lettre du docteur, lue a haute voix, eut bientot donne la clef du mystere. Mme Sarrasin fut un moment eblouie. Elle embrassa son fils et sa fille en pleurant de joie. Il lui semblait que l'univers allait etre a eux maintenant, et que le malheur n'oserait jamais s'attaquer a des jeunes gens qui possedaient quelques centaines de millions. Cependant, les femmes ont plus tot fait que les hommes de s'habituer a ces grands coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que c'etait a lui, en somme, qu'il appartenait de decider de sa destinee et de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant a Jeanne, elle etait heureuse a la joie de sa mere et de son frere ; mais son imagination de treize ans ne revait pas de bonheur plus grand que celui de cette petite maison modeste ou sa vie s'ecoulait doucement entre les lecons de ses maitres et les caresses de ses parents. Elle ne voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient changer grand-chose a son existence, et cette perspective ne la troubla pas un instant. Mme Sarrasin, mariee tres jeune a un homme absorbe tout entier par les occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de son mari, qu'elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre. Ne pouvant partager les bonheurs que l'etude donnait au docteur Sarrasin, elle s'etait quelquefois sentie un peu seule a cote de ce travailleur acharne, et avait par suite concentre sur ses deux enfants toutes ses esperances. Elle avait toujours reve pour eux un avenir brillant, s'imaginant qu'il en serait plus heureux. Octave, elle n'en doutait pas, etait appele aux plus hautes destinees. Depuis qu'il avait pris rang a l'Ecole centrale, cette modeste et utile academie de jeunes ingenieurs s'etait transformee dans son esprit en une pepiniere d'hommes illustres. Sa seule inquietude etait que la modestie de leur fortune ne fut un obstacle, une difficulte tout au moins a la carriere glorieuse de son fils, et ne nuisit plus tard a l'etablissement de sa fille. Maintenant, ce qu'elle avait compris de la lettre de son mari, c'est que ses craintes n'avaient plus de raison d'etre. Aussi sa satisfaction fut- elle complete. La mere et le fils passerent une grande partie de la nuit a causer et a faire des projets, tandis que Jeanne, tres contente du present, sans aucun souci de l'avenir, s'etait endormie dans un fauteuil. Cependant, au moment d'aller prendre un peu de repos : << Tu ne m'as pas parle de Marcel, dit Mme Sarrasin a son fils. Ne lui as-tu pas donne connaissance de la lettre de ton pere ? Qu'en a-t-il dit ? -- Oh ! repondit Octave, tu connais Marcel ! C'est plus qu'un sage, c'est un stoique ! Je crois qu'il a ete effraye pour nous de l'enormite de l'heritage ! Je dis pour nous ; mais son inquietude ne remontait pas jusqu'a mon pere, dont le bon sens, disait-il, et la raison scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mere, et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m'a pas cache qu'il eut prefere un heritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente... -- Marcel n'avait peut-etre pas tort, repondit Mme Sarrasin en regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite fortune, pour certaines natures ! >> Jeanne venait de se reveiller. Elle avait entendu les dernieres paroles de sa mere : << Tu sais, mere, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m'as dit un jour, que Marcel avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel ! >> Et, ayant embrasse sa mere, Jeanne se retira. III UN FAIT DIVERS En arrivant a la quatrieme seance du Congres d'Hygiene, le docteur Sarrasin put constater que tous ses collegues I'accueillaient avec les marques d'un respect extraordinaire. Jusque-la, c'etait a peine si le tres noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretiere, qui avait la presidence nominale de l'assemblee, avait daigne s'apercevoir de l'existence individuelle du medecin francais. Ce lord etait un personnage auguste, dont le role se bornait a declarer la seance ouverte ou levee et a donner mecaniquement la parole aux orateurs inscrits sur une liste qu'on placait devant lui. Il gardait habituellement sa main droite dans l'ouverture de sa redingote boutonnee -- non pas qu'il eut fait une chute de cheval --, mais uniquement parce que cette attitude incommode a ete donnee par les sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d'Etat. Une face blafarde et glabre, plaquee de taches rouges, une perruque de chiendent pretentieusement relevee en toupet sur un front qui sonnait le creux, completaient la figure la plus comiquement gourmee et la plus follement raide qu'on put voir. Lord Glandover se mouvait tout d'une piece, comme s'il avait ete de bois ou de carton-pate. Ses yeux memes semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades intermittentes, a la facon des yeux de poupee ou de mannequin. Lors des premieres presentations, le president du Congres d'Hygiene avait adresse au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant qui aurait pu se traduire ainsi : << Bonjour, monsieur l'homme de peu !... C'est vous qui, pour gagner votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes ?... Il faut que j'aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une creature aussi eloignee de moi dans l'echelle des etres !... Mettez-vous a l'ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. >> Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et poussa la courtoisie jusqu'a lui montrer un siege vide a sa droite. D'autre part, tous les membres du Congres s'etaient leves. Assez surpris de ces marques d'une attention exceptionnellement flatteuse, et se disant qu'apres reflexion le compte-globules avait sans doute paru a ses confreres une decouverte plus considerable qu'a premiere vue, le docteur Sarrasin s'assit a la place qui lui etait offerte. Mais toutes ses illusions d'inventeur s'envolerent, lorsque Lord Glandover se pencha a son oreille avec une contorsion des vertebres cervicales telle qu'il pouvait en resulter un torticolis violent pour Sa Seigneurie : << J'apprends, dit-il, que vous etes un homme de propriete considerable ? On me dit que vous " valez " vingt et un millions sterling ? >> Lord Glandover paraissait desole d'avoir pu traiter avec legerete l'equivalent en chair et en os d'une valeur monnayee aussi ronde. Toute son attitude disait : << Pourquoi ne nous avoir pas prevenus ?... Franchement ce n'est pas bien ! Exposer les gens a des meprises semblables ! >> Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, << valoir >> un sou de plus qu'aux seances precedentes, se demandait comment la nouvelle avait deja pu se repandre lorsque le docteur Ovidius, de Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat : << Vous voila aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_ donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! >> Et il lui passa un numero du journal, date du matin meme. On y lisait le << fait divers >> suivant, dont la redaction revelait suffisamment l'auteur : << UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Begum Gokool vient enfin de trouver son legitime heritier par les soins habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton row, London. L'heureux proprietaire des vingt et un millions sterling, actuellement deposes a la Banque d'Angleterre, est un medecin francais, le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analyse ici meme le beau memoire au Congres de Brighton. A force de peines et a travers des peripeties qui formeraient a elles seules un veritable roman, Mr. Sharp est arrive a etablir, sans contestation possible, que le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques Langevol, baronnet, epoux en secondes noces de la Begum Gokool. Ce soldat de fortune etait, parait-il, originaire de la petite ville francaise de Bar-le-Duc. Il ne reste plus a accomplir, pour l'envoi en possession, que de simples formalites. La requete est deja logee en Cour de Chancellerie. C'est un curieux enchainement de circonstances qui a accumule sur la tete d'un savant francais, avec un titre britannique, les tresors entasses par une longue suite de rajahs indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut se feliciter qu'un capital aussi considerable tombe en des mains qui sauront en faire bon usage. >> Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarie de voir la nouvelle rendue publique. Ce n'etait pas seulement a cause des importunite que son experience des choses humaines lui faisait deja prevoir, mais il etait humilie de l'importance qu'on paraissait attribuer a cet evenement. Il lui semblait etre rapetisse personnellement de tout l'enorme chiffre de son capital. Ses travaux, son merite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se trouvaient deja noyes dans cet ocean d'or et d'argent, meme aux yeux de ses confreres. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable, l'intelligence superieure et deliee, l'inventeur ingenieux, ils voyaient le demi-milliard. Eut-il ete un goitreux des Alpes, un Hottentot abruti, un des specimens les plus degrades de l'humanite au lieu d'en etre un des representants superieurs, son poids eut ete le meme. Lord Glandover avait dit le mot, il << valait >> desormais vingt et un millions sterling, ni plus, ni moins. Cette idee l'ecoeura, et le Congres, qui regardait, avec une curiosite toute scientifique, comment etait fait un << demi milliardaire >>, constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d'une sorte de tristesse. Ce ne fut pourtant qu'une faiblesse passagere. La grandeur du but auquel il avait resolu de consacrer cette fortune inesperee se representa tout a coup a la pensee du docteur et le rasserena. Il attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de Glasgow sur l'_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour une communication. Lord Glandover la lui accorda a l'instant et par preference meme au docteur Ovidius. Il la lui aurait accordee, quand tout le Congres s'y serait oppose, quand tous les savants de l'Europe auraient proteste a la fois contre ce tour de faveur ! Voila ce que disait eloquemment l'intonation toute speciale de la voix du president. << Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques jours encore avant de vous faire part de la fortune singuliere qui m'arrive et des consequences heureuses que ce hasard peut avoir pour la science. Mais, le fait etant devenu public, il y aurait peut-etre de l'affectation a ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain... Oui, messieurs, il est vrai qu'une somme considerable, une somme de plusieurs centaines de millions, actuellement deposee a la Banque d'Angleterre, se trouve me revenir legitimement. Ai-je besoin de vous dire que je ne me considere, en ces conjonctures, que comme le fideicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n'est pas a moi que ce capital appartient de droit, c'est a l'Humanite, c'est au Progres !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements unanimes. Tout le Congres se leve, electrise par cette declaration._) Ne m'applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fit a ma place ce que je veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans beaucoup d'actions humaines, il n'y a pas en celle-ci plus d'amour- propre que de devouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus ! Ne voyons que les resultats. Je le declare donc, definitivement et sans reserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n'est pas a moi, il est a la science ! Voulez-vous etre le parlement qui repartira ce budget ?... Je n'ai pas en mes propres lumieres une confiance suffisante pour pretendre en disposer en maitre absolu. Je vous fais juges, et vous-memes vous deciderez du meilleur emploi a donner a ce tresor !... >> (_Hurrahs. Agitation profonde. Delire general._) Le Congres est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont montes sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, parait menace d'apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration. Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient a son rang. Il est parfaitement convaincu, d'ailleurs, que le docteur Sarrasin plaisante agreablement, et n'a pas la moindre intention de realiser un programme si extravagant. << S'il m'est permis, toutefois, reprit l'orateur, quand il eut obtenu un peu de silence, s'il m'est permis de suggerer un plan qu'il serait aise de developper et de perfectionner, je propose le suivant. >> Ici le Congres, revenu enfin au sang-froid, ecoute avec une attention religieuse. << Messieurs, parmi les causes de maladie, de misere et de mort qui nous entourent, il faut en compter une a laquelle je crois rationnel d'attacher une grande importance : ce sont les conditions hygieniques deplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont places. Ils s'entassent dans des villes, dans des demeures souvent privees d'air et de lumiere, ces deux agents indispensables de la vie. Ces agglomerations humaines deviennent parfois de veritables foyers d'infection. Ceux qui n'y trouvent pas la mort sont au moins atteints dans leur sante ; leur force productive diminue, et la societe perd ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient etre appliquees aux plus precieux usages. Pourquoi, messieurs, n'essaierions-nous pas du plus puissant des moyens de persuasion... de l'exemple ? Pourquoi ne reunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer le plan d'une cite modele sur des donnees rigoureusement scientifiques ?... (_Oui ! oui ! c'est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas ensuite le capital dont nous disposons a edifier cette ville et a la presenter au monde comme un enseignement pratique... >> (_Oui ! oui ! -- Tonnerre d'applaudissements._) Les membres du Congres, pris d'un transport de folie contagieuse, se serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin, l'enlevent, le portent en triomphe autour de la salle. << Messieurs, reprit le docteur, lorsqu'il eut pu reintegrer sa place, cette cite que chacun de nous voit deja par les yeux de l'imagination, qui peut etre dans quelques mois une realite, cette ville de la sante et du bien-etre, nous inviterions tous les peuples a venir la visiter, nous en repandrions dans toutes les langues le plan et la description, nous y appellerions les familles honnetes que la pauvrete et le manque de travail auraient chassees des pays encombres. Celles aussi -- vous ne vous etonnerez pas que j'y songe --, a qui la conquete etrangere a fait une cruelle necessite de l'exil, trouveraient chez nous l'emploi de leur activite, l'application de leur intelligence, et nous apporteraient ces richesses morales, plus precieuses mille fois que les mines d'or et de diamant. Nous aurions la de vastes colleges ou la jeunesse elevee d'apres des principes sages, propres a developper et a equilibrer toutes les facultes morales, physiques et intellectuelles, nous preparerait des generations fortes pour l'avenir ! >> Il faut renoncer a decrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette communication. Les applaudissements, les hurrahs, les << hip ! hip ! >> se succederent pendant plus d'un quart d'heure. Le docteur Sarrasin etait a peine parvenu a se rasseoir que Lord Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura a son oreille en clignant de l'oeil : << Bonne speculation !... Vous comptez sur le revenu de l'octroi, hein ?... Affaire sure, pourvu qu'elle soit bien lancee et patronnee de noms choisis !... Tous les convalescents et les valetudinaires voudront habiter la !... J'espere que vous me retiendrez un bon lot de terrain, n'est-ce pas ? >> Le pauvre docteur, blesse de cette obstination a donner a ses actions un mobile cupide, allait cette fois repondre a Sa Seigneurie, lorsqu'il entendit le vice-president reclamer un vote de remerciement par acclamation pour l'auteur de la philanthropique proposition qui venait d'etre soumise a l'assemblee. << Ce serait, dit-il, l'eternel honneur du Congres de Brighton qu'une idee si sublime y eut pris naissance, il ne fallait pas moins pour la concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et a la generosite la plus inouie... Et pourtant, maintenant que l'idee etait suggeree, on s'etonnait presque qu'elle n'eut pas deja ete mise en pratique ! Combien de milliards depenses en folles guerres, combien de capitaux dissipes en speculations ridicules auraient pu etre consacres a un tel essai ! >> L'orateur, en terminant, demandait, pour la cite nouvelle, comme un juste hommage a son fondateur, le nom de << Sarrasina >>. Sa motion etait deja acclamee, lorsqu'il fallut revenir sur le vote, a la requete du docteur Sarrasin lui-meme. << Non, dit-il, mon nom n'a rien a faire en ceci. Gardons nous aussi d'affubler la future ville d'aucune de ces appellations qui, sous pretexte de deriver du grec ou du latin, donnent a la chose ou a l'etre qui les porte une allure pedante. Ce sera la Cite du bien-etre, mais je demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l'appelions France-Ville ! >> On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui etait bien due. France-Ville etait d'ores et deja fondee en paroles ; elle allait, grace au proces-verbal qui devait clore la seance, exister aussi sur le papier. On passa immediatement a la discussion des articles generaux du projet. Mais il convient de laisser le Congres a cette occupation pratique, si differente des soins ordinairement reserves a ces assemblees, pour suivre pas a pas, dans un de ses innombrables itineraires, la fortune du fait divers publie par le _Daily Telegraph_. Des le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par les journaux anglais, commencait a rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et figurait en haut de la seconde page dans un numero de cette feuille modeste que le Mary Queen, trois-mats-barque charge de charbon, apporta le 1er novembre a Rotterdam. Immediatement coupe par les ciseaux diligents du redacteur en chef et secretaire unique de l'_Echo neerlandais_ et traduit dans la langue de Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes de la vapeur, au _Memorial de Breme_. La, il revetit, sans changer de corps, un vetement neuf, et ne tarda pas a se voir imprimer en allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton, apres avoir ecrit en tete de la traduction : _Eine ubergrosse Erbschaft_, ne craignit pas de recourir a un subterfuge mesquin et d'abuser de la credulite de ses lecteurs en ajoutant entre parentheses : _Correspondance speciale de Brighton_ ? Quoi qu'il en soit, devenue ainsi allemande par droit d'annexion, l'anecdote arriva a la redaction de l'imposante _Gazette du Nord_, qui lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisieme page, en se contentant d'en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si grave personne. C'est apres avoir passe par ces avatars successifs qu'elle fit enfin son entree, le 3 novembre au soir, entre les mains epaisses d'un gros valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle a manger de M. le professeur Schultze, de l'Universite d'Iena. Si haut place que fut un tel personnage dans l'echelle des etres, il ne presentait a premiere vue rien d'extraordinaire. C'etait un homme de quarante-cinq ou six ans, d'assez forte taille ; ses epaules carrees indiquaient une constitution robuste ; son front etait chauve, et le peu de cheveux qu'il avait gardes a l'occiput et aux tempes rappelaient le blond filasse. Ses yeux etaient bleus, de ce bleu vague qui ne trahit jamais la pensee. Aucune lueur ne s'en echappe, et cependant on se sent comme gene sitot qu'ils vous regardent. La bouche du professeur Schultze etait grande, garnie d'une de ces doubles rangees de dents formidables qui ne lachent jamais leur proie, mais enfermees dans des levres minces, dont le principal emploi devait etre de numeroter les paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble inquietant et desobligeant pour les autres, dont le professeur etait visiblement tres satisfait pour lui-meme. Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la cheminee, regarda l'heure a une tres jolie pendule de Barbedienne, singulierement depaysee au milieu des meubles vulgaires qui l'entouraient, et dit d'une voix raide encore plus que rude : << Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive a six trente, derniere heure. Vous le montez aujourd'hui avec vingt-cinq minutes de retard. La premiere fois qu'il ne sera pas sur ma table a six heures trente, vous quitterez mon service a huit. -- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il diner maintenant ? -- Il est six heures cinquante-cinq et je dine a sept ! Vous le savez depuis trois semaines que vous etes chez moi ! Retenez aussi que je ne change jamais une heure et que je ne repete jamais un ordre. >> Le professeur deposa son journal sur le bord de sa table et se remit a ecrire un memoire qui devait paraitre le surlendemain dans les _Annalen fur Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscretion a constater que ce memoire avait pour titre : _Pourquoi tous les Francais sont-ils atteints a des degres differents de degenerescence hereditaire ?_ Tandis que le professeur poursuivait sa tache, le diner, compose d'un grand plat de saucisses aux choux, flanque d'un gigantesque mooss de biere, avait ete discretement servi sur un gueridon au coin du feu. Le professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu'il savoura avec plus de complaisance qu'on n'en eut attendu d'un homme aussi serieux. Puis il sonna pour avoir son cafe, alluma une grande pipe de porcelaine et se remit au travail. Il etait pres de minuit, lorsque le professeur signa le dernier feuillet, et il passa aussitot dans sa chambre a coucher pour y prendre un repos bien gagne. Ce fut dans son lit seulement qu'il rompit la bande de son journal et en commenca la lecture, avant de s'endormir. Au moment ou le sommeil semblait venir, l'attention du professeur fut attiree par un nom etranger, celui de << Langevol >>, dans le fait divers relatif a l'heritage monstre. Mais il eut beau vouloir se rappeler quel souvenir pouvait bien evoquer en lui ce nom, il n'y parvint pas. Apres quelques minutes donnees a cette recherche vaine, il jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientot entendre un ronflement sonore. Cependant, par un phenomene physiologique que lui-meme avait etudie et explique avec de grands developpements, ce nom de Langevol poursuivit le professeur Schultze jusque dans ses reves. Si bien que, machinalement, en se reveillant le lendemain matin, il se surprit a le repeter. Tout a coup, et au moment ou il allait demander a sa montre quelle heure il etait, il fut illumine d'un eclair subit. Se jetant alors sur le journal qu'il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y concentrer ses idees, l'alinea qu'il avait failli la veille laisser passer inapercu. La lumiere, evidemment, se faisait dans son cerveau, car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre a ramages, il courut a la cheminee, detacha un petit portrait en miniature pendu pres de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton poussiereux qui en formait l'envers. Le professeur ne s'etait pas trompe. Derriere le portrait, on lisait ce nom trace d'une encre jaunatre, presque efface par un demi-siecle : << _Therese Schultze eingeborene Langevol_ >> (Therese Schultze nee Langevol). Le soir meme, le professeur avait pris le train direct pour Londres. IV PART A DEUX Le 6 novembre, a sept heures du matin, Herr Schultze arrivait a la gare de Charing-Cross. A midi, il se presentait au numero 93, Southampton row, dans une grande salle divisee en deux parties par une barriere de bois -- cote de MM. les clercs, cote du public --, meublee de six chaises, d'une table noire, d'innombrables cartons verts et d'un dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table, etaient en train de manger paisiblement le dejeuner de pain et de fromage traditionnel en tous les pays de basoche. << Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la meme voix dont il demandait son diner. -- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ? - Le professeur Schultze, d'Iena, affaire Langevol. >> Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d'un tuyau acoustique et recut en reponse dans le pavillon de sa propre oreille une communication qu'il n'eut garde de rendre publique. Elle pouvait se traduire ainsi : << Au diable l'affaire Langevol ! Encore un fou qui croit avoir des titres ! >> Reponse du jeune clerc : << C'est un homme d'apparence "respectable". Il n'a pas l'air agreable, mais ce n'est pas la tete du premier venu. >> Nouvelle exclamation mysterieuse : << Et il vient d'Allemagne ?... -- Il le dit, du moins. >> Un soupir passa a travers le tuyau : << Faites monter. - Deux etages, la porte en face >>, dit tout haut le clerc en indiquant un passage interieur. Le professeur s'enfonca dans le couloir, monta les deux etages et se trouva devant une porte matelassee, ou le nom de Mr. Sharp se detachait en lettres noires sur un fond de cuivre. Ce personnage etait assis devant un grand bureau d'acajou, dans un cabinet vulgaire a tapis de feutre, chaises de cuir et larges cartonniers beants. Il se souleva a peine sur son fauteuil, et, selon l'habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit a feuilleter des dossiers pendant cinq minutes, afin d'avoir l'air tres occupe. Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s'etait place aupres de lui : << Monsieur, dit-il, veuillez m'apprendre rapidement ce qui vous amene. Mon temps est extraordinairement limite, et je ne puis vous donner qu'un tres petit nombre de minutes. >> Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu'il s'inquietait assez peu de la nature de cet accueil. << Peut-etre trouverez-vous bon de m'accorder quelques minutes supplementaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m'amene. -- Parlez donc, monsieur. -- Il s'agit de la succession de Jean-Jacques Langevol, de Bar-le-Duc, et je suis le petit-fils de sa soeur ainee, Therese Langevol, mariee en 1792 a mon grand-pere Martin Schultze, chirurgien a l'armee de Brunswick et mort en 1814. J'ai en ma possession trois lettres de mon grand-oncle ecrites a sa soeur, et de nombreuses traditions de son passage a la maison, apres la bataille d'Iena, sans compter les pieces dument legalisees qui etablissent ma filiation. >> Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu'il donna a Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il est vrai que c'etait le seul point ou il etait inepuisable. En effet, il s'agissait pour lui de demontrer a Mr. Sharp, Anglais, la necessite de faire predominer la race germanique sur toutes les autres. S'il poursuivait l'idee de reclamer cette succession, c'etait surtout pour l'arracher des mains francaises, qui ne pourraient en faire que quelque inepte usage !... Ce qu'il detestait dans son adversaire, c'etait surtout sa nationalite !... Devant un Allemand, il n'insisterait pas assurement, etc. Mais l'idee qu'un pretendu savant, qu'un Francais pourrait employer cet enorme capital au service des idees francaises, le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses droits a outrance. A premiere vue, la liaison des idees pouvait ne pas etre evidente entre cette digression politique et l'opulente succession. Mais Mr. Sharp avait assez l'habitude des affaires pour apercevoir le rapport superieur qu'il y avait entre les aspirations nationales de la race germanique en general et les aspirations particulieres de l'individu Schultze vers l'heritage de la Begum. Elles etaient, au fond, du meme ordre. D'ailleurs, il n'y avait pas de doute possible. Si humiliant qu'il put etre pour un professeur a l'Universite d'Iena d'avoir des rapports de parente avec des gens de race inferieure, il etait evident qu'une aieule francaise avait sa part de responsabilite dans la fabrication de ce produit humain sans egal. Seulement, cette parente d'un degre secondaire a celle du docteur Sarrasin ne lui creait aussi que des droits secondaires a ladite succession. Le solicitor vit cependant la possibilite de les soutenir avec quelques apparences de legalite et, dans cette possibilite, il en entrevit une autre tout a l'avantage de Billows, Green et Sharp : celle de transformer l'affaire Langevol, deja belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle representation du _Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbre, d'actes, de pieces de toute nature s'etendit devant les yeux de l'homme de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea a un compromis menage par lui, Sharp, dans l'interet de ses deux clients, et qui lui rapporterait, a lui Sharp, presque autant d'honneur que de profit. Cependant, il fit connaitre a Herr Schultze les titres du docteur Sarrasin, lui donna les preuves a l'appui et lui insinua que, si Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti avantageux pour le professeur de l'apparence de droits -- << apparences seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne resisteraient pas a un bon proces >> --, que lui donnait sa parente avec le docteur, il comptait que le sens si remarquable de la justice que possedaient tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acqueraient aussi, en cette occasion, des droits d'ordre different, mais bien plus imperieux, a la reconnaissance du professeur. Celui-ci etait trop bien doue pour ne pas comprendre la logique du raisonnement de l'homme d'affaires. Il lui mit sur ce point l'esprit en repos, sans toutefois rien preciser. Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d'examiner son affaire a loisir et le reconduisit avec des egards marques. Il n'etait plus question a cette heure de ces minutes strictement limitees, dont il se disait si avare ! Herr Schultze se retira, convaincu qu'il n'avait aucun titre suffisant a faire valoir sur l'heritage de la Begum, mais persuade cependant qu'une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu'elle etait toujours meritoire, ne pouvait, s'il savait bien s'y prendre, que tourner a l'avantage de la premiere. L'important etait de tater l'opinion du docteur Sarrasin. Une depeche telegraphique, immediatement expediee a Brighton, amenait vers cinq heures le savant francais dans le cabinet du solicitor. Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s'etonna Mr. Sharp l'incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui declara en toute loyaute qu'en effet il se rappelait avoir entendu parler traditionnellement, dans sa famille, d'une grand-tante elevee par une femme riche et titree, emigree avec elle, et qui se serait mariee en Allemagne. Il ne savait d'ailleurs ni le nom ni le degre precis de parente de cette grand-tante. Mr. Sharp avait deja recours a ses fiches, soigneusement cataloguees dans des cartons qu'il montra avec complaisance au docteur. Il y avait la -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matiere a proces, et les proces de ce genre peuvent aisement trainer en longueur. A la verite, on n'etait pas oblige de faire a la partie adverse l'aveu de cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier, dans sa sincerite, a son solicitor... Mais il y avait ces lettres de Jean-Jacques Langevol a sa soeur, dont Herr Schultze avait parle, et qui etaient une presomption en sa faveur. Presomption faible a la verite, denuee de tout caractere legal, mais enfin presomption... D'autres preuves seraient sans doute exhumees de la poussiere des archives municipales. Peut-etre meme la partie adverse, a defaut de pieces authentiques, ne craindrait pas d'en inventer d'imaginaires. Il fallait tout prevoir ! Qui sait si de nouvelles investigations n'assigneraient meme pas a cette Therese Langevol, subitement sortie de terre, et a ses representants actuels, des droits superieurs a ceux du docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues verifications, solution lointaine !... Les probabilites de gain etant considerables des deux parts, on formerait aisement de chaque cote une compagnie en commandite pour avancer les frais de la procedure et epuiser tous les moyens de juridiction. Un proces celebre du meme genre avait ete pendant quatre-vingt-trois annees consecutives en Cour de Chancellerie et ne s'etait termine que faute de fonds : interets et capital, tout y avait passe !... Enquetes, commissions, transports, procedures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question pourrait etre encore indecise, et le demi milliard toujours endormi a la Banque... Le docteur Sarrasin ecoutait ce verbiage et se demandait quand il s'arreterait. Sans accepter pour parole d'evangile tout ce qu'il entendait, une sorte de decouragement se glissait dans son ame. Comme un voyageur penche a l'avant d'un navire voit le port ou il croyait entrer s'eloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaitre, il se disait qu'il n'etait pas impossible que cette fortune, tout a l'heure si proche et d'un emploi deja tout trouve, ne finit par passer a l'etat gazeux et s'evanouir ! << Enfin que faire ? >> demanda-t-il au solicitor. Que faire ?... Hem !... C'etait difficile a determiner. Plus difficile encore a realiser. Mais enfin tout pouvait encore s'arranger. Lui, Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise etait une excellente justice -- un peu lente, peut-etre, il en convenait --, oui, decidement un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d'autant plus sure !... Assurement le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans quelques annees d'etre en possession de cet heritage, si toutefois... hem !... hem !... ses titres etaient suffisants !... Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ebranle dans sa confiance et convaincu qu'il allait, ou falloir entamer une serie d'interminables proces, ou renoncer a son reve. Alors, pensant a son beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d'en eprouver quelque regret. Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laisse son adresse. Il lui annonca que le docteur Sarrasin n'avait jamais entendu parler d'une Therese Langevol, contestait formellement l'existence d'une branche allemande de la famille et se refusait a toute transaction. Il en restait donc au professeur, s'il croyait ses droits bien etablis, qu'a << plaider >>. Mr. Sharp, qui n'apportait en cette affaire qu'un desinteressement absolu, une veritable curiosite d'amateur, n'avait certes pas l'intention de l'en dissuader. Que pouvait demander un solicitor, sinon un proces, dix proces, trente ans de proces, comme la cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement, en etait ravi. S'il n'avait pas craint de faire au professeur Schultze une offre suspecte de sa part, il aurait pousse le desinteressement jusqu'a lui indiquer un de ses confreres, qu'il put charger de ses interets... Et certes le choix avait de l'importance ! La carriere legale etait devenue un veritable grand chemin !... Les aventuriers et les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front !... << Si le docteur francais voulait s'arranger, combien cela couterait-il ? >> demanda le professeur. Homme sage, les paroles ne pouvaient l'etourdir ! Homme pratique, il allait droit au but sans perdre un temps precieux en chemin ! Mr. Sharp fut un peu deconcerte par cette facon d'agir. Il representa a Herr Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu'on n'en pouvait prevoir la fin quand on en etait au commencement ; que, pour amener M. Sarrasin a composition, il fallait un peu trainer les choses afin de ne pas lui laisser connaitre que lui, Schultze, etait deja pret a une transaction. << Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire, remettez-vous- en a moi et je reponds de tout. -- Moi aussi, repliqua Schultze, mais j'aimerais savoir a quoi m'en tenir. >> Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp a quel chiffre le solicitor evaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser la- dessus carte blanche. Lorsque le docteur Sarrasin, rappele des le lendemain par Mr. Sharp, lui demanda avec tranquillite s'il avait quelques nouvelles serieuses a lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillite meme, l'informa qu'un examen serieux l'avait convaincu que le mieux serait peut-etre de couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction a ce pretendant nouveau. C'etait la, le docteur Sarrasin en conviendrait, un conseil essentiellement desinteresse et que bien peu de solicitors eussent donne a la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour- propre a regler rapidement cette affaire, qu'il considerait avec des yeux presque paternels. Le docteur Sarrasin ecoutait ces conseils et les trouvait relativement assez sages. Il s'etait si bien habitue depuis quelques jours a l'idee de realiser immediatement son reve scientifique, qu'il subordonnait tout a ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir l'executer aurait ete maintenant pour lui une cruelle deception. Peu familier d'ailleurs avec les questions legales et financieres, et sans etre dupe des belles paroles de maitre Sharp, il aurait fait bon marche de ses droits pour une bonne somme payee comptant qui lui permit de passer de la theorie a la pratique. Il donna donc egalement carte blanche a Mr. Sharp et repartit. Le solicitor avait obtenu ce qu'il voulait. Il etait bien vrai qu'un autre aurait peut-etre cede, a sa place, a la tentation d'entamer et de prolonger des procedures destinees a devenir, pour son etude, une grosse rente viagere. Mais Mr. Sharp n'etait pas de ces gens qui font des speculations a long terme. Il voyait a sa portee le moyen facile d'operer d'un coup une abondante moisson, et il avait resolu de le saisir. Le lendemain, il ecrivit au docteur en lui laissant entrevoir que Herr Schultze ne serait peut-etre pas oppose a toute idee d'arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au docteur Sarrasin, soit a Herr Schultze, il disait alternativement a l'un et a l'autre que la partie adverse ne voulait decidement rien entendre, et que, par surcroit, il etait question d'un troisieme candidat alleche par l'odeur... Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il s'elevait subitement une objection imprevue qui derangeait tout. Ce n'etait plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hesitations, fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se decider a tirer l'hamecon, tant il craignait qu'au dernier moment le poisson ne se debattit et ne fit casser la corde. Mais tant de precaution etait, en ce cas, superflu. Des le premier jour, comme il l'avait dit, le docteur Sarrasin, qui voulait avant tout s'epargner les ennuis d'un proces, avait ete pret pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment psychologique, selon l'expression celebre, etait arrive, ou que, dans son langage moins noble, son client etait << cuit a point >>, il demasqua tout a coup ses batteries et proposa une transaction immediate. Un homme bienfaisant se presentait, le banquier Stilbing, qui offrait de partager le differend entre les parties, de leur compter a chacun deux cent cinquante millions et de ne prendre a titre de commission que l'excedent du demi-milliard, soit vingt-sept millions. Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrasse Mr. Sharp, lorsqu'il vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore superbe. Il etait tout pret a signer, il ne demandait qu'a signer, il aurait vote par-dessus le marche des statues d'or au banquier Stilbing, au solicitor Sharp, a toute la haute banque et a toute la chicane du Royaume-Uni. Les actes etaient rediges, les temoins racoles, les machines a timbrer de Somerset House pretes a fonctionner. Herr Schultze s'etait rendu. Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s'assurer en fremissant qu'avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur Sarrasin, il en eut ete certainement pour ses frais. Ce fut bientot termine. Contre leur mandat formel et leur acceptation d'un partage egal, les deux heritiers recurent chacun un cheque a valoir de cent mille livres sterling, payable a vue, et des promesses de reglement definitif, aussitot apres l'accomplissement des formalites legales. Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la superiorite anglo- saxonne, cette etonnante affaire. On assure que le soir meme, en dinant a Cobden-Club avec son ami Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne a la sante du docteur Sarrasin, un autre a la sante du professeur Schultze, et se laissa aller, en achevant la bouteille, a cette exclamation indiscrete : << _Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n'y a encore que nous !... >> La verite est que le banquier Stilbing considerait son hote comme un pauvre homme, qui avait lache pour vingt-sept millions une affaire de cinquante, et, au fond, le professeur pensait de meme, du moment, en effet, ou lui, Herr Schultze, se sentait force d'accepter tout arrangement quelconque ! Et que n'aurait-on pu faire avec un homme comme le docteur Sarrasin, un Celte, leger, mobile, et, bien certainement, visionnaire ! Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une ville francaise dans des conditions d'hygiene morale et physique propres a developper toutes les qualites de la race et a former de jeunes generations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui paraissait absurde, et, a son sens, devait echouer, comme opposee a la loi de progres qui decretait l'effondrement de la race latine, son asservissement a la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition totale de la surface du globe. Cependant, ces resultats pouvaient etre tenus en echec si le programme du docteur avait un commencement de realisation, a plus forte raison si l'on pouvait croire a son succes. Il appartenait donc a tout Saxon, dans l'interet de l'ordre general et pour obeir a une loi ineluctable, de mettre a neant, s'il le pouvait, une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se presentaient, il etait clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_ de chimie a l'Universite d'Iena, connu par ses nombreux travaux comparatifs sur les differentes races humaines -- travaux ou il etait prouve que la race germanique devait les absorber toutes --, il etait clair enfin qu'il etait particulierement designe par la grande force constamment creative et destructive de la nature, pour aneantir ces pygmees qui se rebellaient contre elle. De toute eternite, il avait ete arrete que Therese Langevol epouserait Martin Schultze, et qu'un jour les deux nationalites, se trouvant en presence dans la personne du docteur francais et du professeur allemand, celui-ci ecraserait celui-la. Deja il avait en main la moitie de la fortune du docteur. C'etait l'instrument qu'il lui fallait. D'ailleurs, ce projet n'etait pour Herr Schultze que tres secondaire ; il ne faisait que s'ajouter a ceux, beaucoup plus vastes, qu'il formait pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se fusionner avec le peuple germain et de se reunir au Vaterland. Cependant, voulant connaitre a fond -- si tant est qu'ils pussent avoir un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait deja l'implacable ennemi, il se fit admettre au Congres international d'Hygiene et en suivit assidument les seances. C'est au sortir de cette assemblee que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur Sarrasin lui- meme, l'entendirent un jour faire cette declaration : qu'il s'eleverait en meme temps que France-Ville une cite forte qui ne laisserait pas subsister cette fourmiliere absurde et anormale. << J'espere, ajouta-t-il, que l'experience que nous ferons sur elle servira d'exemple au monde ! >> Le bon docteur Sarrasin, si plein d'amour qu'il fut pour l'humanite, n'en etait pas a avoir besoin d'apprendre que tous ses semblables ne meritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces paroles de son adversaire, pensant, en homme sense, qu'aucune menace ne devait etre negligee. Quelque temps apres, ecrivant a Marcel pour l'inviter a l'aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident, et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna a penser au jeune Alsacien que le bon docteur aurait la un rude adversaire. Et comme le docteur ajoutait : << Nous aurons besoin d'hommes forts et energiques, de savants actifs, non seulement pour edifier, mais pour nous defendre >>, Marcel lui repondit : << Si je ne puis immediatement vous apporter mon concours pour la fondation de votre cite, comptez cependant que vous me trouverez en temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze, que vous me depeignez si bien. Ma qualite d'Alsacien me donne le droit de m'occuper de ses affaires. De pres ou de loin, je vous suis tout devoue. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou meme quelques annees sans entendre parler de moi, ne vous en inquietez pas. De loin comme de pres, je n'aurai qu'une pensee : travailler pour vous, et, par consequent, servir la France. >> V LA CITE DE L'ACIER Les lieux et les temps sont changes. Il y a cinq annees que l'heritage de la Begum est aux mains de ses deux heritiers et la scene est transportee maintenant aux Etats-Unis, au sud de l'Oregon, a dix lieues du littoral du Pacifique. La s'etend un district vague encore, mal delimite entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une sorte de Suisse americaine. Suisse, en effet, si l'on ne regarde que la superficie des choses, les pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallees profondes qui separent de longues chaines de hauteurs, l'aspect grandiose et sauvage de tous les sites pris a vol d'oiseau. Mais cette fausse Suisse n'est pas, comme la Suisse europeenne, livree aux industries pacifiques du berger, du guide et du maitre d'hotel. Ce n'est qu'un decor alpestre, une croute de rocs, de terre et de pins seculaires, posee sur un bloc de fer et de houille. Si le touriste, arrete dans ces solitudes, prete l'oreille aux bruits de la nature, il n'entend pas, comme dans les sentiers de l'Oberland, le murmure harmonieux de la vie mele au grand silence de la montagne. Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses pieds, les detonations etouffees de la poudre. Il semble que le sol soit machine comme les dessous d'un theatre, que ces roches gigantesques sonnent creux et qu'elles peuvent d'un moment a l'autre s'abimer dans de mysterieuses profondeurs. Les chemins, macadamises de cendres et de coke, s'enroulent aux flancs des montagnes. Sous les touffes d'herbes jaunatres, de petits tas de scories, diaprees de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des yeux de basilic. Ca et la, un vieux puits de mine abandonne, dechiquete par les pluies, deshonore par les ronces, ouvre sa gueule beante, gouffre sans fond, pareil au cratere d'un volcan eteint. L'air est charge de fumee et pese comme un manteau sombre sur la terre. Pas un oiseau ne le traverse, les insectes memes semblent le fuir, et de memoire d'homme on n'y a vu un papillon. Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point ou les contreforts viennent se fondre dans la plaine, s'ouvre, entre deux chaines de collines maigres, ce qu'on appelait jusqu'en 1871 le << desert rouge >>, a cause de la couleur du sol, tout impregne d'oxydes de fer, et ce qu'on appelle maintenant Stahlfield, << le champ d'acier >>. Qu'on imagine un plateau de cinq a six lieues carrees, au sol sablonneux, parseme de galets, aride et desole comme le lit de quelque ancienne mer interieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et le mouvement, la nature n'avait rien fait ; mais l'homme a deploye tout a coup une energie et une vigueur sans egales. Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages d'ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi, apportes tout batis de Chicago, et renferment une nombreuse population de rudes travailleurs. C'est au centre de ces villages, au pied meme des CoalsButts, inepuisables montagnes de charbon de terre, que s'eleve une masse sombre, colossale, etrange, une agglomeration de batiments reguliers perces de fenetres symetriques, couverts de toits rouges, surmontes d'une foret de cheminees cylindriques, et qui vomissent par ces mille bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est voile d'un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides eclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil a celui d'un tonnerre ou d'une grosse houle, mais plus regulier et plus grave. Cette masse est Stahlstadt, la Cite de l'Acier, la ville allemande, la propriete personnelle de Herr Schultze, l'ex-professeur de chimie d'Iena, devenu, de par les millions de la Begum, le plus grand travailleur du fer et, specialement, le plus grand fondeur de canons des deux mondes. Il en fond, en verite, de toutes formes et de tout calibre, a ame lisse et a raies, a culasse mobile et a culasse fixe, pour la Russie et pour la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l'Italie et pour la Chine, mais surtout pour l'Allemagne. Grace a la puissance d'un capital enorme, un etablissement monstre, une ville veritable, qui est en meme temps une usine modele, est sortie de terre comme a un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la plupart allemands d'origine, sont venus se grouper autour d'elle et en former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont du a leur ecrasante superiorite une celebrite universelle. Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place, il en fait des canons. Ce qu'aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, a le realiser. En France, on obtient des lingots d'acier de quarante mille kilogrammes. En Angleterre, on a fabrique un canon en fer forge de cent tonnes. A Essen, M. Krupp est arrive a fondre des blocs d'acier de cinq cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connait pas de limites : demandez-lui un canon d'un poids quelconque et d'une puissance quelle qu'elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf, dans les delais convenus. Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent cinquante millions de 1871 n'aient fait que le mettre en appetit. En industrie canonniere comme en toutes choses, on est bien fort lorsqu'on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n'y a pas a dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des dimensions sans precedent, mais, s'ils sont susceptibles de se deteriorer par l'usage, ils n'eclatent jamais. L'acier de Stahlstadt semble avoir des proprietes speciales. Il court a cet egard des legendes d'alliages mysterieux, de secrets chimiques. Ce qu'il y a de sur, c'est que personne n'en sait le fin mot. Ce qu'il y a de sur aussi, c'est qu'a Stahlstadt, le secret est garde avec un soin jaloux. Dans ce coin ecarte de l'Amerique septentrionale, entoure de deserts, isole du monde par un rempart de montagnes, situe a cinq cents milles des petites agglomerations humaines les plus voisines, on chercherait vainement aucun vestige de cette liberte qui a fonde la puissance de la republique des Etats-Unis. En arrivant sous les murailles memes de Stahlstadt, n'essayez pas de franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la ligne des fosses et des fortifications. La consigne la plus impitoyable vous repousserait. Il faut descendre dans l'un des faubourgs. Vous n'entrerez dans la Cite de l'Acier que si vous avez la formule magique, le mot d'ordre, ou tout au moins une autorisation dument timbree, signee et paraphee. Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait a Stahlstadt, un matin de novembre, la possedait sans doute, car, apres avoir laisse a l'auberge une petite valise de cuir tout usee, il se dirigea a pied vers la porte la plus voisine du village. C'etait un grand gaillard, fortement charpente, negligemment vetu, a la mode des pionniers americains, d'une vareuse lache, d'une chemise de laine sans col et d'un pantalon de velours a cotes, engouffre dans de grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre, comme pour mieux dissimuler la poussiere de charbon dont sa peau etait impregnee, et marchait d'un pas elastique en sifflotant dans sa barbe brune. Arrive au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une feuille imprimee et fut aussitot admis. << Votre ordre porte l'adresse du contremaitre Seligmann, section K, rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n'avez qu'a suivre le chemin de ronde, sur votre droite, jusqu'a la borne K, et a vous presenter au concierge... Vous savez le reglement ? Expulse, si vous entrez dans un autre secteur que le votre >>, ajouta-t-il au moment ou le nouveau venu s'eloignait. Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui etait indiquee et s'engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fosse, sur la crete duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre la large route circulaire et la masse des batiments, se dessinait d'abord la double ligne d'un chemin de fer de ceinture ; puis une seconde muraille s'elevait, pareille a la muraille exterieure, ce qui indiquait la configuration de la Cite de l'Acier. C'etait celle d'une circonference dont les secteurs, limites en guise de rayons par une ligne fortifiee, etaient parfaitement independants les uns des autres, quoique enveloppes d'un mur et d'un fosse communs. Le jeune ouvrier arriva bientot a la borne K, placee a la lisiere du chemin, en face d'une porte monumentale que surmontait la meme lettre sculptee dans la pierre, et il se presenta au concierge. Cette fois, au lieu d'avoir affaire a un soldat, il se trouvait en presence d'un invalide, a jambe de bois et poitrine medaillee. L'invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit : << Tout droit. Neuvieme rue a gauche. >> Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchee et se trouva enfin dans le secteur K. La route qui debouchait de la porte en etait l'axe. De chaque cote s'allongeaient a angle droit des files de constructions uniformes. Le tintamarre des machines etait alors assourdissant. Ces batiments gris, perces a jour de milliers de fenetres, semblaient plutot des monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu etait sans doute blase sur le spectacle, car il n'y preta pas la moindre attention. En cinq minutes, il eut trouve la rue IX l'atelier 743, et il arriva dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en presence du contremaitre Seligmann. Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la verifia, et, reportant ses yeux sur le jeune ouvrier : << Embauche comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune ? -- L'age ne fait rien, repondit l'autre. J'ai bientot vingt-six ans, et j'ai deja puddle pendant sept mois... Si cela vous interesse, je puis vous montrer les certificats sur la presentation desquels j'ai ete engage a New York par le chef du personnel. >> Le jeune homme parlait l'allemand non sans facilite, mais avec un leger accent qui sembla eveiller les defiances du contremaitre. << Est-ce que vous etes alsacien ? lui demanda celui-ci. -Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers qui sont en regle. >> Il tira d'un portefeuille de cuir et montra au contremaitre un passeport, un livret, des certificats. << C'est bon. Apres tout, vous etes embauche et je n'ai plus qu'a vous designer votre place >>, reprit Seligmann, rassure par ce deploiement de documents officiels. Il ecrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu'il copia sur la feuille d'engagement, remit au jeune homme une carte bleue a son nom portant le numero 57938, et ajouta : << Vous devez etre a la porte K tous les matins a sept heures, presenter cette carte qui vous aura permis de franchir l'enceinte exterieure, prendre au ratelier de la loge un jeton de presence a votre numero matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir, en sortant, vous le jetez dans un tronc place a la porte de l'atelier et qui n'est ouvert qu'a cet instant. -- Je connais le systeme... Peut-on loger dans l'enceinte ? demanda Schwartz. -- Non. Vous devez vous procurer une demeure a l'exterieur, mais vous pourrez prendre vos repas a la cantine de l'atelier pour un prix tres modere. Votre salaire est d'un dollar par jour en debutant. Il s'accroit d'un vingtieme par trimestre... L'expulsion est la seule peine. Elle est prononcee par moi en premiere instance, et par l'ingenieur en appel, sur toute infraction au reglement... Commencez-vous aujourd'hui ? -- Pourquoi pas ? -- Ce ne sera qu'une demi-journee >>, fit observer le contremaitre en guidant Schwartz vers une galerie interieure. Tous deux suivirent un large couloir, traverserent une cour et penetrerent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme par la disposition de sa legere charpente, au debarcadere d'une gare de premier ordre. Schwartz, en la mesurant d'un coup d'oeil, ne put retenir un mouvement d'admiration professionnelle. De chaque cote de cette longue halle, deux rangees d'enormes colonnes cylindriques, aussi grandes, en diametre comme en hauteur, que celles de Saint-Pierre de Rome, s'elevaient du sol jusqu'a la voute de verre qu'elles transpercaient de part en part. C'etaient les cheminees d'autant de fours a puddler, maconnes a leur base. Il y en avait cinquante sur chaque rangee. A l'une des extremites, des locomotives amenaient a tout instant des trains de wagons charges de lingots de fonte qui venaient alimenter les fours. A l'autre extremite, des trains de wagons vides recevaient et emportaient cette fonte transformee en acier. L'operation du << puddlage >> a pour but d'effectuer cette metamorphose. Des equipes de cyclopes demi-nus, armes d'un long crochet de fer, s'y livraient avec activite. Les lingots de fonte, jetes dans un four double d'un revetement de scories, y etaient d'abord portes a une temperature elevee. Pour obtenir du fer, on aurait commence a brasser cette fonte aussitot qu'elle serait devenue pateuse. Pour obtenir de l'acier, ce carbure de fer, si voisin et pourtant si distinct par ses proprietes de son congenere, on attendait que la fonte fut fluide et l'on avait soin de maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du bout de son crochet, petrissait et roulait en tous sens la masse metallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ; puis, au moment precis ou elle atteignait, par son melange avec les scories, un certain degre de resistance, il la divisait en quatre boules ou << loupes >> spongieuses, qu'il livrait, une a une, aux aides-marteleurs. C'est dans l'axe meme de la halle que se poursuivait l'operation. En face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en mouvement par la vapeur d'une chaudiere verticale logee dans la cheminee meme, occupait un ouvrier << cingleur >>. Arme de pied en cap de bottes et de brassards de tole, protege par un epais tablier de cuir, masque de toile metallique, ce cuirassier de l'industrie prenait au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette enorme masse, elle exprimait comme une eponge toutes les matieres impures dont elle s'etait chargee, au milieu d'une pluie d'etincelles et d'eclaboussures. Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une fois rechauffee, la rebattre de nouveau. Dans l'immensite de cette forge monstre, c'etait un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la basse d'un ronflement continu, des feux d'artifice de paillettes rouges, des eblouissements de fours chauffes a blanc. Au milieu de ces grondements et de ces rages de la matiere asservie, l'homme semblait presque un enfant. De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Petrir a bout de bras, dans une temperature torride, une pate metallique de deux cent kilogrammes, rester plusieurs heures l'oeil fixe sur ce fer incandescent qui aveugle, c'est un regime terrible et qui use son homme en dix ans. Schwartz, comme pour montrer au contremaitre qu'il etait capable de le supporter, se depouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et, exhibant un torse d'athlete, sur lequel ses muscles dessinaient toutes leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et commenca a manoeuvrer. Voyant qu'il s'acquittait fort bien de sa besogne, le contremaitre ne tarda pas a le laisser pour rentrer a son bureau. Le jeune ouvrier continua, jusqu'a l'heure du diner, de puddler des blocs de fonte. Mais, soit qu'il apportat trop d'ardeur a l'ouvrage, soit qu'il eut neglige de prendre ce matin-la le repas substantiel qu'exige un pareil deploiement de force physique, il parut bientot las et defaillant. Defaillant au point que le chef d'equipe s'en apercut. << Vous n'etes pas fait pour puddler, mon garcon, lui dit celui-ci, et vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur, qu'on ne vous accordera pas plus tard. >> Schwartz protesta. Ce n'etait qu'une fatigue passagere ! Il pourrait puddler tout comme un autre !... Le chef d'equipe n'en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut immediatement appele chez l'ingenieur en chef. Ce personnage examina ses papiers, hocha la tete, et lui demanda d'un ton inquisitorial : << Est-ce que vous etiez puddleur a Brooklyn ? >> Schwartz baissait les yeux tout confus. << Je vois bien qu'il faut l'avouer, dit-il. J'etais employe a la coulee, et c'est dans l'espoir d'augmenter mon salaire que j'avais voulu essayer du puddlage ! -- Vous etes tous les memes ! repondit l'ingenieur en haussant les epaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu'un homme de trente-cinq ne fait qu'exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur, au moins ? -- J'etais depuis deux mois a la premiere classe. -- Vous auriez mieux fait d'y rester, en ce cas ! Ici, vous allez commencer par entrer dans la troisieme. Encore pouvez-vous vous estimer heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! >> L'ingenieur ecrivit quelques mots sur un laissez-passer, expedia une depeche et dit : << Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au secteur O, bureau de l'ingenieur en chef. Il est prevenu. >> Les memes formalites qui avaient arrete Schwartz a la porte du secteur K l'accueillirent au secteur O. La, comme le matin, il fut interroge, accepte, adresse a un chef d'atelier, qui l'introduisit dans une salle de coulee. Mais ici le travail etait plus silencieux et plus methodique. << Ce n'est qu'une petite galerie pour la fonte des pieces de 42, lui dit le contremaitre. Les ouvriers de premiere classe seuls sont admis aux halles de coulee de gros canons. >> La << petite >> galerie n'en avait pas moins cent cinquante metres de long sur soixante-cinq de large. Elle devait, a l'estime de Schwartz, chauffer au moins six cents creusets, places par quatre, par huit ou par douze, selon leurs dimensions, dans les fours lateraux. Les moules destines a recevoir l'acier en fusion etaient allonges dans l'axe de la galerie, au fond d'une tranchee mediane. De chaque cote de la tranchee, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant a volonte, venait operer ou il etait necessaire le deplacement de ces enormes poids. Comme dans les halles de puddlage, a un bout debouchait le chemin de fer qui apportait les blocs d'acier fondu, a l'autre celui qui emportait les canons sortant du moule. Pres de chaque moule, un homme arme d'une tige en fer surveillait la temperature a l'etat de la fusion dans les creusets. Les procedes que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs etaient portes la a un degre singulier de perfection. Le moment venu d'operer une coulee, un timbre avertisseur donnait le signal a tous les surveillants de fusion. Aussitot, d'un pas egal et rigoureusement mesure, des ouvriers de meme taille, soutenant sur les epaules une barre de fer horizontale, venaient deux a deux se placer devant chaque four. Un officier arme d'un sifflet, son chronometre a fractions de seconde en main, se portait pres du moule, convenablement loge a proximite de tous les fours en action. De chaque cote, des conduits en terre refractaire, recouverte de tole, convergeaient, en descendant sur des pentes douces, jusqu'a une cuvette en entonnoir, placee directement au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitot, un creuset, tire du feu a l'aide d'une pince, etait suspendu a la barre de fer des deux ouvriers arretes devant le premier four. Le sifflet commencait alors une serie de modulations, et les deux hommes venaient en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le recipient vide et brulant. Sans interruption, a intervalles exactement comptes, afin que la coulee fut absolument reguliere et constante, les equipes des autres fours agissaient successivement de meme. La precision etait si extraordinaire, qu'au dixieme de seconde fixe par le dernier mouvement, le dernier creuset etait vide et precipite dans la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutot le resultat d'un mecanisme aveugle que celui du concours de cent volontes humaines. Une discipline inflexible, la force de l'habitude et la puissance d'une mesure musicale faisaient pourtant ce miracle. Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientot accouple a un ouvrier de sa taille, eprouve dans une coulee peu importante et reconnu excellent praticien. Son chef d'equipe, a la fin de la journee, lui promit meme un avancement rapide. Lui, cependant, a peine sorti, a sept heures du soir, du secteur O et de l'enceinte exterieure, il etait alle reprendre sa valise a l'auberge. Il suivit alors un des chemins exterieurs, et, arrivant bientot a un groupe d'habitations qu'il avait remarquees dans la matinee, il trouva aisement un logis de garcon chez une brave femme qui << recevait des pensionnaires >>. Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller apres souper a la recherche d'une brasserie. Il s'enferma dans sa chambre, tira de sa poche un fragment d'acier ramasse sans doute dans la salle de puddlage, et un fragment de terre a creuset recueilli dans le secteur O ; puis, il les examina avec un soin singulier, a la lueur d'une lampe fumeuse. Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonne, en feuilleta les pages chargees de notes, de formules et de calculs, et ecrivit ce qui suit en bon francais, mais, pour plus de precautions, dans une langue chiffree dont lui seul connaissait le chiffre : << 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n'y a rien de particulier dans le mode de puddlage, si ce n'est, bien entendu, le choix de deux temperatures differentes et relativement basses pour la premiere chauffe et le rechauffage, selon les regles determinees par Chernoff. Quant a la coulee, elle s'opere suivant le procede Krupp, mais avec une egalite de mouvements veritablement admirable. Cette precision dans les manoeuvres est la grande force allemande. Elle procede du sentiment musical inne dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront atteindre a cette perfection : l'oreille leur manque, sinon la discipline. Des Francais peuvent y arriver aisement, eux qui sont les premiers danseurs du monde. Jusqu'ici donc, rien de mysterieux dans les succes si remarquables de cette fabrication. Les echantillons de minerai que j'ai recueillis dans la montagne sont sensiblement analogues a nos bons fers. Les specimens de houille sont assurement tres beaux et de qualite eminemment metallurgique, mais sans rien non plus d'anormal. Il n'est pas douteux que la fabrication Schultze ne prenne un soin special de degager ces matieres premieres de tout melange etranger et ne les emploie qu'a l'etat de purete parfaite. Mais c'est encore la un resultat facile a realiser. Il ne reste donc, pour etre en possession de tous les elements du probleme, qu'a determiner la composition de cette terre refractaire, dont sont faits les creusets et les tuyaux de coulee. Cet objet atteint et nos equipes de fondeurs convenablement disciplinees, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n'ai encore vu que deux secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l'organisme central, le departement des plans et des modeles, le cabinet secret ! Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas craindre nos amis apres les menaces formulees par Herr Schultze, lorsqu'il est entre en possession de son heritage ? >> Sur ces points d'interrogation, Schwartz, assez fatigue de sa journee, se deshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut l'etre un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe et se mit a fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensee semblait etre ailleurs. Sur ses levres, les petits jets de vapeur odorante se succedaient en cadence et faisaient : << Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... >> Il finit par deposer son livre et resta songeur pendant longtemps, comme absorbe dans la solution d'un probleme difficile. << Ah ! s'ecria-t-il enfin, quand le diable lui-meme s'en melerait, je decouvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu'il peut mediter contre France-Ville ! >> Schwartz s'endormit en prononcant le nom du docteur Sarrasin ; mais, dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur ses levres. Le souvenir de la fillette etait reste entier, encore bien que Jeanne, depuis qu'il l'avait quittee, fut devenue une jeune demoiselle. Ce phenomene s'explique aisement par les lois ordinaires de l'association des idees : l'idee du docteur renfermait celle de sa fille, association par contiguite. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutot Marcel Bruckmann, s'eveilla, ayant encore le nom de Jeanne a la pensee, il ne s'en etonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de l'excellence des principes psychologiques de Stuart Mill. VI LE PUITS ALBRECHT Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l'hospitalite a Marcel Bruckmann, suissesse de naissance, etait la veuve d'un mineur tue quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du houilleur une bataille de tous les instants. L'usine lui servait une petite pension annuelle de trente dollars, a laquelle elle ajoutait le mince produit d'une chambre meublee et le salaire que lui apportait tous les dimanches son petit garcon Carl. Quoique a peine age de treize ans, Carl etait employe dans la houillere pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces portes d'air qui sont indispensables a la ventilation des galeries, en forcant le courant a suivre une direction determinee. La maison tenue a bail par sa mere, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu'il put rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donne par surcroit une petite fonction nocturne au fond de la mine meme. Il etait charge de garder et de panser six chevaux dans leur ecurie souterraine, pendant que le palefrenier remontait au-dehors. La vie de Carl se passait donc presque tout entiere a cinq cents metres au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle aupres de sa porte d'air ; la nuit, il dormait sur la paille aupres de ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait a la lumiere et pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel. Comme on peut bien penser, apres une pareille semaine, lorsqu'il sortait du puits, son aspect n'etait pas precisement celui d'un jeune << gommeux >>. Il ressemblait plutot a un gnome de feerie, a un ramoneur ou a un Negre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle generalement une grande heure a le debarbouiller a grand renfort d'eau chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revetir un bon costume de gros drap vert, taille dans une defroque paternelle qu'elle tirait des profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu'au soir, elle ne se lassait pas d'admirer son garcon, le trouvant le plus beau du monde. Depouille de son sediment de charbon, Carl, vraiment, n'etait pas plus laid qu'un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux, allaient bien a son teint d'une blancheur excessive ; mais sa taille etait trop exigue pour son age. Cette vie sans soleil le rendait aussi anemique qu'une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules du docteur Sarrasin, applique au sang du petit mineur, y aurait revele une quantite tout a fait insuffisante de monnaie hematique. Au moral, c'etait un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec une pointe de cette fierte que le sentiment du peril continuel, l'habitude du travail regulier et la satisfaction de la difficulte vaincue donnent a tous les mineurs sans exception. Son grand bonheur etait de s'asseoir aupres de sa mere, a la table carree qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un carton une multitude d'insectes affreux qu'il rapportait des entrailles de la terre. L'atmosphere tiede et egale des mines a sa faune speciale, peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont leur flore etrange de mousses verdatres, de champignons non decrits et de flocons amorphes. C'est ce que l'ingenieur Maulesmulhe, amoureux d'entomologie, avait remarque, et il avait promis un petit ecu pour chaque espece nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un specimen. Perspective doree, qui avait d'abord amene le garconnet a explorer avec soin tous les recoins de la houillere, et qui, petit a petit, avait fait de lui un collectionneur. Aussi, c'etait pour son propre compte qu'il recherchait maintenant les insectes. Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignees et aux cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Meme, s'il fallait l'en croire, ces trois animaux etaient les betes les plus intelligentes et les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux aux longs poils soyeux et a la croupe luisante, dont Carl ne parlait pourtant qu'avec admiration. Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l'ecurie, un vieux philosophe, descendu depuis six ans a cinq cents metres au-dessous du niveau de la mer, et qui n'avait jamais revu la lumiere du jour. Il etait maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner a droite ou a gauche, en trainant son wagon, sans jamais se tromper d'un pas ! Comme il s'arretait a point devant les portes d'air, afin de laisser l'espace necessaire a les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et soir, a la minute exacte ou sa provende lui etait due ! Et si bon, si caressant, si tendre ! << Je vous assure, mere, qu'il me donne reellement un baiser en frottant sa joue contre la mienne, quand j'avance ma tete aupres de lui, disait Carl. Et c'est tres commode, savez vous, que Blair-Athol ait ainsi une horloge dans la tete ! Sans lui, nous ne saurions pas, de toute la semaine, s'il est nuit ou jour, soir ou matin ! >> Ainsi bavardait l'enfant, et dame Bauer l'ecoutait avec ravissement. Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l'affection que lui portait son garcon, et ne manquait guere, a l'occasion, de lui envoyer un morceau de sucre. Que n'aurait-elle pas donne pour aller voir ce vieux serviteur, que son homme avait connu, et en meme temps visiter l'emplacement sinistre ou le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de l'encre, carbonise par le feu grisou, avait ete retrouve apres l'explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait son fils. Ah ! elle la connaissait bien, cette houillere, ce grand trou noir d'ou son mari n'etait pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, aupres de cette gueule beante, de dix-huit pieds de diametre, suivi du regard, le long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chene dans laquelle glissaient les bennes accrochees a leur cable et suspendues aux poulies d'acier, visite la haute charpente exterieure, le batiment de la machine a vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de fois elle s'etait rechauffee au brasier toujours ardent de cette enorme corbeille de fer ou les mineurs sechent leurs habits en emergeant du gouffre, ou les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle etait familiere avec le bruit et l'activite de cette porte infernale ! Les receveurs qui detachent les wagons charges de houille, les accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mecaniciens, les chauffeurs, elle les avait tous vus et revus a la tache ! Ce qu'elle n'avait pu voir et ce qu'elle voyait bien, pourtant, par les yeux du coeur, c'est ce qui se passait, lorsque la benne s'etait engloutie, emportant la grappe humaine d'ouvriers, parmi eux son mari jadis, et maintenant son unique enfant ! Elle entendait leurs voix et leurs rires s'eloigner dans la profondeur, s'affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensee cette cage, qui s'enfoncait dans le boyau etroit et vertical, a cinq, six cents metres, -- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s'empresser de mettre pied a terre ! Les voila se dispersant dans la ville souterraine, prenant l'un a droite, l'autre a gauche ; les rouleurs allant a leur wagon ; les piqueurs, armes du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers le bloc de houille qu'il s'agit d'attaquer ; les remblayeurs s'occupant a remplacer par des materiaux solides les tresors de charbon qui ont ete extraits, les boiseurs etablissant les charpentes qui soutiennent les galeries non muraillees ; les cantonniers reparant les voies, posant les rails ; les macons assemblant les voutes... Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard a un autre puits eloigne de trois ou quatre kilometres. De la rayonnent a angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes paralleles, les galeries de troisieme ordre. Entre ces voies se dressent des murailles, des piliers formes par la houille meme ou par la roche. Tout cela regulier, carre, solide, noir !... Et dans ce dedale de rues, egales de largeur et de longueur, toute une armee de mineurs demi-nus s'agitant, causant, travaillant a la lueur de leurs lampes de surete !... Voila ce que dame Bauer se representait souvent, quand elle etait seule, songeuse, au coin de son feu. Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une qu'elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait et refermait la porte. Le soir venu, la bordee de jour remontait pour etre remplacee par la bordee de nuit. Mais son garcon, a elle, ne reprenait pas place dans la benne. Il se rendait a l'ecurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il lui servait son souper d'avoine et sa provision de foin ; puis il mangeait a son tour le petit diner froid qu'on lui descendait de la-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile a ses pieds, avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et s'endormait sur la litiere de paille. Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait a demi-mot tous les details que lui donnait Carl ! << Savez-vous, mere, ce que m'a dit hier M. l'ingenieur Maulesmulhe ? Il a dit que, si je repondais bien sur les questions d'arithmetique qu'il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaine d'arpentage, quand il leve des plans dans la mine avec sa boussole. Il parait qu'on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber, et il aura fort a faire pour tomber juste ! -- Vraiment ! s'ecriait dame Bauer enchantee, M. l'ingenieur Maulesmulhe a dit cela ! >> Et elle se representait deja son garcon tenant la chaine, le long des galeries, tandis que l'ingenieur, carnet en main, relevait les chiffres, et, l'oeil fixe sur la boussole, determinait la direction de la percee. << Malheureusement, reprit Carl, je n'ai personne pour m'expliquer ce que je ne comprends pas dans mon arithmetique, et j'ai bien peur de mal repondre ! >> Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa qualite de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mela de la conversation pour dire a l'enfant : << Si tu veux m'indiquer ce qui t'embarrasse, je pourrai peut-etre te l'expliquer. -- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incredulite. -- Sans doute, repondit Marcel. Croyez-vous que je n'apprenne rien aux cours du soir, ou je vais regulierement apres souper ? Le maitre est tres content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! >> Ces principes poses, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de papier blanc, s'installa aupres du petit garcon, lui demanda ce qui l'arretait dans son probleme et le lui expliqua avec tant de clarte, que Carl, emerveille, n'y trouva plus la moindre difficulte. A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de consideration pour son pensionnaire, et Marcel se prit d'affection pour son petit camarade. Du reste il se montrait lui-meme un ouvrier exemplaire et n'avait pas tarde a etre promu d'abord a la seconde, puis a la premiere classe. Tous les matins, a sept heures, il etait a la porte 0. Tous les soirs, apres son souper, il se rendait au cours professe par l'ingenieur Trubner. Geometrie, algebre, dessin de figures et de machines, il abordait tout avec une egale ardeur, et ses progres etaient si rapides, que le maitre en fut vivement frappe. Deux mois apres etre entre a l'usine Schultze, le jeune ouvrier etait deja note comme une des intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de toute la Cite de l'Acier. Un rapport de son chef immediat, expedie a la fin du trimestre, portait cette mention formelle : << Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de premiere classe. Je dois signaler ce sujet a l'administration centrale, comme tout a fait "hors ligne" sous le triple rapport des connaissances theoriques, de l'habilete pratique et de l'esprit d'invention le plus caracterise. >> Il fallut neanmoins une circonstance extraordinaire pour achever d'appeler sur Marcel l'attention de ses chefs. Cette circonstance ne manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tot ou tard : malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques. Un dimanche matin, Marcel, assez etonne d'entendre sonner dix heures sans que son petit ami Carl eut paru, descendit demander a dame Bauer si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva tres inquiete. Carl aurait du etre au logis depuis deux heures au moins. Voyant son anxiete, Marcel s'offrit d'aller aux nouvelles, et partit dans la direction du puits Albrecht. En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur demander s'ils avaient vu le petit garcon ; puis, apres avoir recu une reponse negative et avoir echange avec eux ce _Gluck auf !_ (<< Bonne sortie ! >>) qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel poursuivit sa promenade. Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L'aspect n'en etait pas tumultueux et anime comme il l'est dans la semaine. C'est a peine si une jeune << modiste >> -- c'est le nom que les mineurs donnent gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, etait en train de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, meme en ce jour ferie, a la gueule du puits. << Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numero 41902 ? >> demanda Marcel a ce fonctionnaire. L'homme consulta sa liste et secoua la tete. << Est-ce qu'il y a une autre sortie de la mine ? -- Non, c'est la seule, repondit le marqueur. La "fendue", qui doit affleurer au nord, n'est pas encore achevee. -- Alors, le garcon est en bas ? -- Necessairement, et c'est en effet extraordinaire, puisque, le dimanche, les cinq gardiens speciaux doivent seuls y rester. -- Puis-je descendre pour m'informer ?... -- Pas sans permission. -- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste. -- Pas d'accident possible le dimanche ! -- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu'est devenu cet enfant ! -- Adressez-vous au contremaitre de la machine, dans ce bureau... si toutefois il s'y trouve... >> Le contremaitre, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise aussi raide que du fer-blanc, s'etait heureusement attarde a ses comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite l'inquietude de Marcel. << Nous allons voir ce qu'il en est >>, dit-il. Et, donnant l'ordre au mecanicien de service de se tenir pret a filer du cable, il se disposa a descendre dans la mine avec le jeune ouvrier. << N'avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils pourraient devenir utiles... -- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou. >> Le contremaitre prit dans une armoire deux reservoirs en zinc, pareils aux fontaines que les marchands de << coco >> portent a Paris sur le dos. Ce sont des caisses a air comprime, mises en communication avec les levres par deux tubes de caoutchouc dont l'embouchure de corne se place entre les dents. On les remplit a l'aide de soufflets speciaux, construits de maniere a se vider completement. Le nez serre dans une pince de bois, on peut ainsi, muni d'une provision d'air, penetrer impunement dans l'atmosphere la plus irrespirable. Les preparatifs acheves, le contremaitre et Marcel s'accrocherent a la benne, le cable fila sur les poulies et la descente commenca. Eclaires par deux petites lampes electriques, tous deux causaient en s'enfoncant dans les profondeurs de la terre. << Pour un homme qui n'est pas de la partie vous n'avez pas froid aux yeux, disait le contremaitre. J'ai vu des gens ne pas pouvoir se decider a descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la benne ! -- Vraiment ? repondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houilleres. >> On fut bientot au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond- point d'arrivee, n'avait point vu le petit Carl. On se dirigea vers l'ecurie. Les chevaux y etaient seuls et paraissaient meme s'ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la conclusion qu'il etait permis de tirer du hennissement de bienvenue par lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou etait pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, a cote d'une etrille, son livre d'arithmetique. Marcel fit aussitot remarquer que sa lanterne n'etait plus la, nouvelle preuve que l'enfant devait etre dans la mine. << Il peut avoir ete pris dans un eboulement, dit le contremaitre, mais c'est peu probable ! Qu'aurait-il ete faire dans les galeries d'exploitation, un dimanche ? -- Oh ! peut-etre a-t-il ete chercher des insectes avant de sortir ! repondit le gardien. C'est une vraie passion chez lui ! >> Le garcon de l'ecurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne. Il ne restait donc plus qu'a commencer des recherches regulieres. On appela a coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe, commenca l'exploration des galeries de second et de troisieme ordre qui lui avaient ete devolues. En deux heures, toutes les regions de la houillere avaient ete passees en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part, il n'y avait la moindre trace d'eboulement, mais nulle part non plus la moindre trace de Carl. Le contremaitre, peut-etre influence par un appetit grandissant, inclinait vers l'opinion que l'enfant pouvait avoir passe inapercu et se trouver tout simplement a la maison ; mais Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles recherches. << Qu'est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une region pointillee, qui ressemblait, au milieu de la precision des details avoisinants, a ces _terrae ignotae_ que les geographes marquent aux confins des continents arctiques. -- C'est la zone provisoirement abandonnee, a cause de l'amincissement de la couche exploitable, repondit le contremaitre. -- Il y a une zone abandonnee ?... Alors c'est la qu'il faut chercher ! >> reprit Marcel avec une autorite que les autres hommes subirent. Ils ne tarderent pas a atteindre l'orifice de galeries qui devaient, en effet, a en juger par l'aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir ete delaissees depuis plusieurs annees. Ils les suivaient deja depuis quelque temps sans rien decouvrir de suspect, lorsque Marcel, les arretant, leur dit : << Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tete ? -- Tiens ! c'est vrai ! repondirent ses compagnons. -- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens a demi etourdi. Il y a surement ici de l'acide carbonique !... Voulez-vous me permettre d'enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaitre. -- Allumez, mon garcon, ne vous genez pas. >> Marcel tira de sa poche une petite boite de fumeur, frotta une allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle s'eteignit aussitot. << J'en etais sur... dit-il. Le gaz, etant plus lourd que l'air, se maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de ceux qui n'ont pas d'appareils Galibert. Si vous voulez, maitre, nous poursuivrons seuls la recherche. >> Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaitre prirent chacun entre leurs dents l'embouchure de leur caisse a air, placerent la pince sur leurs narines et s'enfoncerent dans une succession de vieilles galeries. Un quart d'heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l'air des reservoirs ; puis, cette operation accomplie, ils repartaient. A la troisieme reprise, leurs efforts furent enfin couronnes de succes. Une petite lueur bleuatre, celle d'une lampe electrique, se montra au loin dans l'ombre. Ils y c