valeriodistefano.com - The Mirrored Project Gutenberg eBook of A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 1, by Marcel Proust #1 in our series by Marcel Proust Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 1 Author: Marcel Proust Release Date: December, 2001 [EBook #2998] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on June 19, 2003] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ISO-Latin-1 *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNES FILLES *** This HTML file was produced by Walter Debeuf
This etext was prepared by Sue Asscher asschers@dingoblue.net.au
MARCEL PROUST
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
Ma mère, quand il fut question d'avoir pour la première fois M. de Norpois à dîner, ayant exprimé le regret que le Professeur Cottard fût en voyage et qu'elle-même eût entièrement cessé de fréquenter Swann, car l'un et l'autre eussent sans doute intéressé l'ancien Ambassadeur, mon père répondit qu'un convive éminent, un savant illustre, comme Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dîner, mais que Swann, avec son ostentation, avec sa manière de crier sur les toits ses moindres relations, était un vulgaire esbrouffeur que le Marquis de Norpois eût sans doute trouvé selon son expression, «puant». Or cette réponse de mon père demande quelques mots d'explication, certaines personnes se souvenant peut-être d'un Cottard bien médiocre et d'un Swann poussant jusqu'à la plus extrême délicatesse, en matière mondaine, la modestie et la discrétion. Mais pour ce qui regarde celui-ci, il était arrivé qu'au «fils Swann» et aussi au Swann du Jockey, l'ancien ami de mes parents avait ajouté une personnalité nouvelle (et qui ne devait pas être la dernière), celle de mari d'Odette. Adaptant aux humbles ambitions de cette femme, l'instinct, le désir, l'industrie, qu'il avait toujours eus, il s'était ingénié à se bâtir, fort au-dessous de l'ancienne, une position nouvelle et appropriée à la compagne qui l'occuperait avec lui. Or il s'y montrait un autre homme. Puisque (tout en continuant à fréquenter seul ses amis personnels, à qui il ne voulait pas imposer Odette quand ils ne lui demandaient pas spontanément à la connaître) c'était une seconde vie qu'il commençait, en commun avec sa femme, au milieu d'êtres nouveaux, on eût encore compris que pour mesurer le rang de ceux-ci, et par conséquent le plaisir d'amour-propre qu'il pouvait éprouver à les recevoir, il se fût servi, comme un point de comparaison, non pas des gens les plus brillants qui formaient sa société avant son mariage, mais des relations antérieures d'Odette. Mais, même quand on savait que c'était avec d'inélégants fonctionnaires, avec des femmes tarées, parure des bals de ministères, qu'il désirait de se lier, on était étonné de l'entendre, lui qui autrefois et même encore aujourd'hui dissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou de Buckingham Palace, faire sonner bien haut que la femme d'un sous-chef de cabinet était venue rendre sa visite à Madame Swann. On dira peut-être que cela tenait à ce que la simplicité du Swann élégant, n'avait été chez lui qu'une forme plus raffinée de la vanité et que, comme certains israélites, l'ancien ami de mes parents avait pu présenter tour à tour les états successifs par où avaient passé ceux de sa race, depuis le snobisme le plus naïf et la plus grossière goujaterie, jusqu'à la plus fine politesse. Mais la principale raison, et celle-là applicable à l'humanité en général, était que nos vertus elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi nous gardions la disponibilité permanente; elles finissent par s'associer si étroitement dans notre esprit avec les actions à l'occasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer, que si surgit pour nous une activité d'un autre ordre, elle nous prend au dépourvu et sans que nous ayons seulement l'idée qu'elle pourrait comporter la mise en uvre de ces mêmes vertus. Swann empressé avec ces nouvelles relations et les citant avec fierté, était comme ces grands artistes modestes ou généreux qui, s'ils se mettent à la fin de leur vie à se mêler de cuisine ou de jardinage, étalent une satisfaction naïve des louanges qu'on donne à leurs plats ou à leurs plates-bandes pour lesquels ils n'admettent pas la critique qu'ils acceptent aisément s'il s'agit de leurs chefs-d'uvre; ou bien qui, donnant une de leurs toiles pour rien, ne peuvent en revanche sans mauvaise humeur perdre quarante sous aux dominos.
Quant au Professeur Cottard, on le reverra, longuement,
beaucoup plus loin, chez la Patronne, au château de la
Raspelière. Qu'il suffise actuellement, à son
égard, de faire observer ceci: pour Swann, à la
rigueur le changement peut surprendre puisqu'il était
accompli et non soupçonné de moi quand je voyais le
père de Gilberte aux Champs-Elysées, où
d'ailleurs ne m'adressant pas la parole il ne pouvait faire
étalage devant moi de ses relations politiques (il est
vrai que s'il l'eût fait, je ne me fusse peut-être
pas aperçu tout de suite de sa vanité car
l'idée qu'on s'est faite longtemps d'une personne, bouche
les yeux et les oreilles; ma mère pendant trois ans ne
distingua pas plus le fard qu'une de ses nièces se mettait
aux lèvres que s'il eût été
invisiblement entièrement dissous dans un liquide;
jusqu'au jour où une parcelle supplémentaire, ou
bien quelque autre cause amena le phénomène
appelé sursaturation; tout le fard non aperçu,
cristallisa et ma mère devant cette débauche
soudaine de couleurs déclara, comme on eût fait
à Combray que c'était une honte et cessa presque
toute relation avec sa nièce). Mais pour Cottard au
contraire, l'époque où on l'a vu assister aux
débuts de Swann chez les Verdurin était
déjà assez lointaine; or les honneurs, les titres
officiels viennent avec les années; deuxièmement,
on peut être illettré, faire des calembours
stupides, et posséder un don particulier, qu'aucune
culture générale ne remplace, comme le don du grand
stratège ou du grand clinicien. Ce n'est pas seulement en
effet comme un praticien obscur, devenu à la longue,
notoriété européenne, que ses
confrères considéraient Cottard. Les plus
intelligents d'entre les jeunes médecins
déclarèrent, -- au moins pendant quelques
années, car les modes changent étant nées
elles-mêmes du besoin de changement, -- que si jamais ils
tombaient malades, Cottard était le seul maître
auquel ils confieraient leur peau. Sans doute ils
préféraient le commerce de certains chefs plus
lettrés, plus artistes, avec lesquels ils pouvaient parler
de Nietsche, de Wagner. Quand on faisait de la musique chez
Madame Cottard, aux soirées où elle recevait, avec
l'espoir qu'il devint un jour doyen de la Faculté, les
collègues et les élèves de son mari,
celui-ci au lieu d'écouter, préférait jouer
aux cartes dans un salon voisin. Mais on vantait la promptitude,
la profondeur, la sûreté de son coup d'il, de son
diagnostic. En troisième lieu, en ce qui concerne
l'ensemble de façons que le Professeur Cottard montrait
à un homme comme mon père, remarquons que la nature
que nous faisons paraître dans la seconde partie de notre
vie, n'est pas toujours, si elle l'est souvent, notre nature
première développée ou flétrie,
grossie ou atténuée; elle est quelquefois une
nature inverse, un véritable vêtement
retourné. Sauf chez les Verdurin qui s'étaient
engoués de lui, l'air hésitant de Cottard, sa
timidité, son amabilité excessives, lui avaient,
dans sa jeunesse, valu de perpétuels brocards. Quel ami
charitable lui conseilla l'air glacial?
L'importance de sa situation lui rendit plus aisé de le
prendre.
Partout, sinon chez les Verdurin où il redevenait
instinctivement lui-même, il se rendit froid, volontiers
silencieux, péremptoire, quand il fallait parler,
n'oubliant pas de dire des choses désagréables. Il
put faire l'essai de cette nouvelle attitude devant des clients
qui ne l'ayant pas encore vu, n'étaient pas à
même de faire des comparaisons, et eussent
été bien étonnés d'apprendre qu'il
n'était pas un homme d'une rudesse naturelle. C'est
surtout à l'impassibilité qu'il s'efforçait
et même dans son service d'hôpital, quand il
débitait quelques-uns de ces calembours qui faisaient rire
tout le monde, du chef de clinique au plus récent externe,
il le faisait toujours sans qu'un muscle bougeât dans sa
figure d'ailleurs méconnaissable depuis qu'il avait
rasé barbe et moustaches.
Disons pour finir qui était le marquis de Norpois. Il
avait été ministre plénipotentiaire avant la
guerre et ambassadeur au Seize Mai, et, malgré cela, au
grand étonnement de beaucoup, chargé plusieurs fois
depuis, de représenter la France dans des missions
extraordinaires -- et même comme contrôleur de la
Dette, en Égypte, où grâce à ses
grandes capacités financières il avait rendu
d'importants services -- par des cabinets radicaux qu'un simple
bourgeois réactionnaire se fût refusé
à servir, et auxquels le passé de M. de Norpois,
ses attaches, ses opinions eussent dû le rendre suspect.
Mais ces ministres avancés semblaient se rendre compte
qu'ils montraient par une telle désignation quelle largeur
d'esprit était la leur dès qu'il s'agissait des
intérêts supérieurs de la France, se
mettaient hors de pair des hommes politiques en méritant
que le Journal des Débats lui-même, les
qualifiât d'hommes d'État, et
bénéficiaient enfin du prestige qui s'attache
à un nom aristocratique et de l'intérêt
qu'éveille comme un coup de théâtre un choix
inattendu. Et ils savaient aussi que ces avantages ils pouvaient,
en faisant appel à M.
de Norpois, les recueillir sans avoir à craindre de
celui-ci un manque de loyalisme politique contre lequel la
naissance du marquis devait non pas les mettre en garde, mais les
garantir. Et en cela le gouvernement de la République ne
se trompait pas. C'est d'abord parce qu'une certaine
aristocratie, élevée dès l'enfance à
considérer son nom comme un avantage intérieur que
rien ne peut lui enlever (et dont ses pairs, ou ceux qui sont de
naissance plus haute encore, connaissent assez exactement la
valeur), sait qu'elle peut s'éviter, car ils ne lui
ajouteraient rien, les efforts que sans résultat
ultérieur appréciable, font tant de bourgeois, pour
ne professer que des opinions bien portées et de ne
fréquenter que des gens bien pensants. En revanche,
soucieuse de se grandir aux yeux des familles princières
ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement
située, cette aristocratie sait qu'elle ne le peut qu'en
augmentant son nom de ce qu'il ne contenait pas, de ce qui fait
qu'à nom égal, elle prévaudra: une influence
politique, une réputation littéraire ou artistique,
une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à
l'égard de l'inutile hobereau recherché des
bourgeois et de la stérile amitié duquel un prince
ne lui saurait aucun gré, elle les prodiguera aux hommes
politiques, fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire
arriver dans les ambassades ou patronner dans les
élections, aux artistes ou aux savants dont l'appui aide
à «percer» dans la branche où ils
priment, à tous ceux enfin qui sont en mesure de
conférer une illustration nouvelle ou de faire
réussir un riche mariage.
Mais en ce qui concernait M. de Norpois, il y avait surtout
que, dans une longue pratique de la diplomatie, il s'était
imbu de cet esprit négatif, routinier, conservateur, dit
«esprit de gouvernement» et qui est, en effet, celui
de tous les gouvernements et, en particulier, sous tous les
gouvernements, l'esprit des chancelleries. Il avait puisé
dans la carrière, l'aversion, la crainte et le
mépris de ces procédés plus ou moins
révolutionnaires, et à tout le moins incorrects,
que sont les procédés des oppositions. Sauf chez
quelques illettrés du peuple et du monde, pour qui la
différence des genres est lettre morte, ce qui rapproche,
ce n'est pas la communauté des opinions, c'est la
consanguinité des esprits. Un académicien du genre
de Legouvé et qui serait partisan des classiques,
eût applaudi plus volontiers à l'éloge de
Victor Hugo par Maxime Ducamp ou Mézières,
qu'à celui de Boileau par Claudel. Un même
nationalisme suffit à rapprocher Barrès de ses
électeurs qui ne doivent pas faire grande
différence entre lui et M. Georges Berry, mais non de ceux
de ses collègues de l'Académie qui ayant ses
opinions politiques mais un autre genre d'esprit, lui
préfèreront même des adversaires comme
MM.
Ribot et Deschanel, dont à leur tour de fidèles
monarchistes se sentent beaucoup plus près que de Maurras
et de Léon Daudet qui souhaitent cependant aussi le retour
du Roi. Avare de ses mots non seulement par pli professionnel de
prudence et de réserve, mais aussi parce qu'ils ont plus
de prix, offrent plus de nuances aux yeux d'hommes dont les
efforts de dix années pour rapprocher deux pays se
résument, se traduisent, -- dans un discours, dans un
protocole -- par un simple adjectif, banal en apparence, mais
où ils voient tout un monde. M. de Norpois passait pour
très froid, à la Commission, où il
siégeait à côté de mon père, et
où chacun félicitait celui-ci de l'amitié
que lui témoignait l'ancien ambassadeur. Elle
étonnait mon père tout le premier. Car étant
généralement peu aimable, il avait l'habitude de
n'être pas recherché en dehors du cercle de ses
intimes et l'avouait avec simplicité. Il avait conscience
qu'il y avait dans les avances du diplomate, un effet de ce point
de vue tout individuel où chacun se place pour
décider de ses sympathies, et d'où toutes les
qualités intellectuelles ou la sensibilité d'une
personne ne seront pas auprès de l'un de nous qu'elle
ennuie ou agace une aussi bonne recommandation que la rondeur et
la gaieté d'une autre qui passerait, aux yeux de beaucoup
pour vide, frivole et nulle. «De Norpois m'a invité
de nouveau à dîner; c'est extraordinaire; tout le
monde en est stupéfait à la Commission où il
n'a de relations privées avec personne. Je suis sûr
qu'il va encore me raconter des choses palpitantes sur la guerre
de 70.» Mon père savait que seul peut-être, M.
de Norpois avait averti l'Empereur de la puissance grandissante
et des intentions belliqueuses de la Prusse, et que Bismarck
avait pour son intelligence une estime particulière.
Dernièrement encore, à l'Opéra, pendant le
gala offert au roi Théodose, les journaux avaient
remarqué l'entretien prolongé que le souverain
avait accordé à M. de Norpois. «Il faudra que
je sache si cette visite du Roi a vraiment de l'importance, nous
dit mon père qui s'intéressait beaucoup à la
politique étrangère. Je sais bien que le
père Norpois est très boutonné, mais avec
moi, il s'ouvre si gentiment.»
Quant à ma mère, peut-être l'Ambassadeur
n'avait-il pas par lui-même le genre d'intelligence vers
lequel elle se sentait le plus attirée.
Et je dois dire que la conversation de M. de Norpois
était un répertoire si complet des formes
surannées du langage particulières à une
carrière, à une classe, et à un temps -- un
temps qui, pour cette carrière et cette classe-là,
pourrait bien ne pas être tout à fait aboli -- que
je regrette parfois de n'avoir pas retenu purement et simplement
les propos que je lui ai entendu tenir. J'aurais ainsi obtenu un
effet de démodé, à aussi bon compte et de la
même façon que cet acteur du Palais-Royal à
qui on demandait où il pouvait trouver ses surprenants
chapeaux et qui répondait: «Je ne trouve pas mes
chapeaux. Je les garde.» En un mot, je crois que ma
mère jugeait M. de Norpois un peu «vieux jeu»,
ce qui était loin de lui sembler déplaisant au
point de vue des manières, mais la charmait moins dans le
domaine, sinon des idées -- car celles de M. de Norpois
étaient fort modernes -- mais des expressions. Seulement,
elle sentait que c'était flatter délicatement son
mari que de lui parler avec admiration du diplomate qui lui
marquait une prédilection si rare. En fortifiant dans
l'esprit de mon père la bonne opinion qu'il avait de M. de
Norpois, et par là en le conduisant à en prendre
une bonne aussi de lui-même, elle avait conscience de
remplir celui de ses devoirs qui consistait à rendre la
vie agréable à son époux, comme elle faisait
quand elle veillait à ce que la cuisine fut soignée
et le service silencieux. Et comme elle était incapable de
mentir à mon père, elle s'entraînait
elle-même à admirer l'Ambassadeur pour pouvoir le
louer avec sincérité. D'ailleurs, elle
goûtait naturellement son air de bonté, sa politesse
un peu désuète (et si cérémonieuse
que quand, marchant en redressant sa haute taille, il apercevait
ma mère qui passait en voiture, avant de lui envoyer un
coup de chapeau, il jetait au loin un cigare à peine
commencé); sa conversation si mesurée, où il
parlait de lui-même le moins possible et tenait toujours
compte de ce qui pouvait être agréable à
l'interlocuteur, sa ponctualité tellement surprenante
à répondre à une lettre que quand venant de
lui en envoyer une, mon père reconnaissait
l'écriture de M. de Norpois sur une enveloppe, son premier
mouvement était de croire que par mauvaise chance leur
correspondance s'était croisée: on eût dit
qu'il existait, pour lui, à la poste, des levées
supplémentaires et de luxe. Ma mère
s'émerveillait qu'il fut si exact quoique si
occupé, si aimable quoique si répandu, sans songer
que les «quoique» sont toujours des «parce
que» méconnus, et que (de même que les
vieillards sont étonnants pour leur âge, les rois
pleins de simplicité, et les provinciaux au courant de
tout) c'était les mêmes habitudes qui permettaient
à M. de Norpois de satisfaire à tant d'occupations
et d'être si ordonné dans ses réponses, de
plaire dans le monde et d'être aimable avec nous. De plus,
l'erreur de ma mère comme celle de toutes les personnes
qui ont trop de modestie, venait de ce qu'elle mettait les choses
qui la concernaient au-dessous, et par conséquent en
dehors des autres. La réponse qu'elle trouvait que l'ami
de mon père avait eu tant de mérite à nous
adresser rapidement parce qu'il écrivait par jour beaucoup
de lettres, elle l'exceptait de ce grand nombre de lettres dont
ce n'était que l'une; de même elle ne
considérait pas qu'un dîner chez nous fût pour
M. de Norpois un des actes innombrables de sa vie sociale: elle
ne songeait pas que l'Ambassadeur avait été
habitué autrefois dans la diplomatie à
considérer les dîners en ville comme faisant partie
de ses fonctions et à y déployer une grâce
invétérée dont c'eût été
trop lui demander de se départir par extraordinaire quand
il venait chez nous.
Le premier dîner que M. de Norpois fit à la maison, une année où je jouais encore aux Champs-Élysées, est resté dans ma mémoire, parce que l'après-midi de ce même jour fut celui où j'allai enfin entendre la Berma, en «matinée», dans Phèdre, et aussi parce qu'en causant avec M. de Norpois je me rendis compte tout d'un coup, et d'une façon nouvelle, combien les sentiments éveillés en moi par tout ce qui concernait Gilberte Swann et ses parents différaient de ceux que cette même famille faisait éprouver à n'importe quelle autre personne.
Ce fut sans doute en remarquant l'abattement où me
plongeait l'approche des vacances du jour de l'an pendant
lesquelles, comme elle me l'avait annoncé elle-même,
je ne devais pas voir Gilberte, qu'un jour, pour me distraire, ma
mère me dit: «Si tu as encore le même grand
désir d'entendre la Berma, je crois que ton père
permettrait peut-être que tu y ailles: ta grand'mère
pourrait t'y emmener.» Mais c'était parce que M. de
Norpois lui avait dit qu'il devrait me laisser entendre la Berma,
que c'était, pour un jeune homme, un souvenir à
garder, que mon père, jusque-là si hostile à
ce que j'allasse perdre mon temps à risquer de prendre du
mal pour ce qu'il appelait, au grand scandale de ma
grand'mère, des inutilités, n'était plus
loin de considérer cette soirée
préconisée par l'ambassadeur comme faisant
vaguement partie d'un ensemble de recettes précieuses pour
la réussite d'une brillante carrière. Ma
grand'mère qui, en renonçant pour moi au profit
que, selon elle, j'aurais trouvé à entendre la
Berma, avait fait un gros sacrifice à
l'intérêt de ma santé, s'étonnait que
celui-ci devînt négligeable sur une seule parole de
M. de Norpois.
Mettant ses espérances invincibles de rationaliste dans
le régime de grand air et de coucher de bonne heure qui
m'avait été prescrit, elle déplorait comme
un désastre cette infraction que j'allais y faire et, sur
un ton navré, disait: «Comme vous êtes
léger» à mon père qui, furieux,
répondait: « -- Comment, c'est vous maintenant qui
ne voulez pas qu'il y aille! c'est un peu fort, vous qui nous
répétiez tout le temps que cela pouvait lui
être utile.»
Mais M. de Norpois avait changé sur un point bien plus important pour moi, les intentions de mon père. Celui-ci avait toujours désiré que je fusse diplomate, et je ne pouvais supporter l'idée que même si je devais rester quelque temps attaché au ministère, je risquasse d'être envoyé un jour comme ambassadeur dans des capitales que Gilberte n'habiterait pas. J'aurais préféré revenir aux projets littéraires que j'avais autrefois formés et abandonnés au cours de mes promenades du côté de Guermantes. Mais mon père avait fait une constante opposition à ce que je me destinasse à la carrière des lettres qu'il estimait fort inférieure à la diplomatie, lui refusant même le nom de carrière, jusqu'au jour où M. de Norpois, qui n'aimait pas beaucoup les agents diplomatiques de nouvelles couches lui avait assuré qu'on pouvait, comme écrivain, s'attirer autant de considération, exercer autant d'action et garder plus d'indépendance que dans les ambassades.
-- Hé bien! je ne l'aurais pas cru, le père
Norpois n'est pas du tout opposé à l'idée
que tu fasses de la littérature, m'avait dit mon
père.
Et comme assez influent lui-même, il croyait qu'il n'y
avait rien qui ne s'arrangeât, ne trouvât sa solution
favorable dans la conversation des gens importants: «Je le
ramènerai dîner un de ces soirs en sortant de la
Commission. Tu causeras un peu avec lui pour qu'il puisse
t'apprécier. Écris quelque chose de bien que tu
puisses lui montrer; il est très lié avec le
directeur de la Revue des Deux-Mondes, il t'y fera entrer, il
réglera cela, c'est un vieux malin; et, ma foi, il a l'air
de trouver que la diplomatie, aujourd'hui!...»
Le bonheur que j'aurais à ne pas être séparé de Gilberte me rendait désireux mais non capable d'écrire une belle chose qui pût être montrée à M. de Norpois. Après quelques pages préliminaires, l'ennui me faisant tomber la plume des mains, je pleurais de rage en pensant que je n'aurais jamais de talent, que je n'étais pas doué et ne pourrais même pas profiter de la chance que la prochaine venue de M. de Norpois m'offrait de rester toujours à Paris. Seule, l'idée qu'on allait me laisser entendre la Berma me distrayait de mon chagrin. Mais de même que je ne souhaitais voir des tempêtes que sur les côtes où elles étaient les plus violentes, de même je n'aurais voulu entendre la grande actrice que dans un de ces rôles classiques où Swann m'avait dit qu'elle touchait au sublime. Car quand c'est dans l'espoir d'une découverte précieuse que nous désirons recevoir certaines impressions de nature ou d'art, nous avons quelque scrupule à laisser notre âme accueillir à leur place des impressions moindres qui pourraient nous tromper sur la valeur exacte du Beau. La Berma dans Andromaque, dans Les Caprices de Marianne, dans Phèdre, c'était de ces choses fameuses que mon imagination avait tant désirées. J'aurais le même ravissement que le jour où une gondole m'emmènerait au pied du Titien des Frari ou des Carpaccio de San Giorgio dei Schiavoni, si jamais j'entendais réciter par la Berma les vers: «On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous, Seigneur, etc.» Je les connaissais par la simple reproduction en noir et blanc qu'en donnent les éditions imprimées; mais mon cur battait quand je pensais, comme à la réalisation d'un voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans l'atmosphère et l'ensoleillement de la voix dorée. Un Carpaccio à Venise, la Berma dans Phèdre, chefs-d'uvre d'art pictural ou dramatique que le prestige qui s'attachait à eux rendait en moi si vivants, c'est-à-dire si indivisibles, que si j'avais été voir des Carpaccio dans une salle du Louvre ou la Berma dans quelque pièce dont je n'aurais jamais entendu parler, je n'aurais plus éprouvé le même étonnement délicieux d'avoir enfin les yeux ouverts devant l'objet inconcevable et unique de tant de milliers de mes rêves. Puis, attendant du jeu de la Berma, des révélations sur certains aspects de la noblesse, de la douleur, il me semblait que ce qu'il y avait de grand, de réel dans ce jeu, devait l'être davantage si l'actrice le superposait à une uvre d'une valeur véritable au lieu de broder en somme du vrai et du beau sur une trame médiocre et vulgaire.
Enfin, si j'allais entendre la Berma dans une pièce nouvelle, il ne me serait pas facile de juger de son art, de sa diction, puisque je ne pourrais pas faire le départ entre un texte que je ne connaîtrais pas d'avance et ce que lui ajouteraient des intonations et des gestes qui me sembleraient faire corps avec lui; tandis que les uvres anciennes que je savais par cur, m'apparaissaient comme de vastes espaces réservés et tout prêts où je pourrais apprécier en pleine liberté les inventions dont la Berma les couvrirait, comme à fresque, des perpétuelles trouvailles de son inspiration. Malheureusement, depuis des années qu'elle avait quitté les grandes scènes et faisait la fortune d'un théâtre de boulevard dont elle était l'étoile, elle ne jouait plus de classique, et j'avais beau consulter les affiches, elles n'annonçaient jamais que des pièces toutes récentes, fabriquées exprès pour elle par des auteurs en vogue; quand un matin, cherchant sur la colonne des théâtres les matinées de la semaine du jour de l'an, j'y vis pour la première fois -- en fin de spectacle, après un lever de rideau probablement insignifiant dont le titre me sembla opaque parce qu'il contenait tout le particulier d'une action que j'ignorais -- deux actes de Phèdre avec Mme Berma, et aux matinées suivantes Le Demi-Monde, les Caprices de Marianne, noms qui, comme celui de Phèdre, étaient pour moi transparents, remplis seulement de clarté, tant l'uvre m'était connue, illuminés jusqu'au fond d'un sourire d'art. Ils me parurent ajouter de la noblesse à Mme Berma elle-même quand je lus dans les journaux après le programme de ces spectacles que c'était elle qui avait résolu de se montrer de nouveau au public dans quelques-unes de ses anciennes créations. Donc, l'artiste savait que certains rôles ont un intérêt qui survit à la nouveauté de leur apparition ou au succès de leur reprise, elle les considérait, interprétés par elle, comme des chefs-d'uvre de musée qu'il pouvait être instructif de remettre sous les yeux de la génération qui l'y avait admirée, ou de celle qui ne l'y avait pas vue. En faisant afficher ainsi, au milieu de pièces qui n'étaient destinées qu'à faire passer le temps d'une soirée, Phèdre, dont le titre n'était pas plus long que les leurs et n'était pas imprimé en caractères différents, elle y ajoutait comme le sous-entendu d'une maîtresse de maison qui, en vous présentant à ses convives au moment d'aller à table, vous dit au milieu des noms d'invités qui ne sont que des invités, et sur le même ton qu'elle a cité les autres: M. Anatole France.
Le médecin qui me soignait -- celui qui m'avait défendu tout voyage -- déconseilla à mes parents de me laisser aller au théâtre; j'en reviendrais malade, pour longtemps peut-être, et j'aurais en fin de compte plus de souffrance que de plaisir. Cette crainte eût pu m'arrêter, si ce que j'avais attendu d'une telle représentation eût été seulement un plaisir qu'en somme une souffrance ultérieure peut annuler, par compensation. Mais -- de même qu'au voyage à Balbec, au voyage à Venise que j'avais tant désirés -- ce que je demandais à cette matinée, c'était tout autre chose qu'un plaisir: des vérités appartenant à un monde plus réel que celui où je vivais, et desquelles l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'être enlevée par des incidents insignifiants, fussent-ils douloureux à mon corps, de mon oiseuse existence. Tout au plus, le plaisir que j'aurais pendant le spectacle, m'apparaissait-il comme la forme peut-être nécessaire de la perception de ces vérités; et c'était assez pour que je souhaitasse que les malaises prédits ne commençassent qu'une fois la représentation finie, afin qu'il ne fût pas par eux compromis et faussé. J'implorais mes parents, qui, depuis la visite du médecin, ne voulaient plus me permettre d'aller à Phèdre. Je me récitais sans cesse la tirade: «On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous», cherchant toutes les intonations qu'on pouvait y mettre, afin de mieux mesurer l'inattendu de celle que la Berma trouverait. Cachée comme le Saint des Saints sous le rideau qui me la dérobait et derrière lequel je lui prêtais à chaque instant un aspect nouveau, selon ceux des mots de Bergotte -- dans la plaquette retrouvée par Gilberte -- qui me revenaient à l'esprit: «Noblesse plastique, cilice chrétien, pâleur janséniste, princesse de Trézène et de Clèves, drame Mycénien, symbole delphique, mythe solaire», la divine Beauté que devait me révéler le jeu de la Berma, nuit et jour, sur un autel perpétuellement allumé, trônait au fond de mon esprit, de mon esprit dont mes parents sévères et légers allaient décider s'il enfermerait ou non, et pour jamais, les perfections de la Déesse dévoilée à cette même place où se dressait sa forme invisible. Et les yeux fixés sur l'image inconcevable, je luttais du matin au soir contre les obstacles que ma famille m'opposait. Mais quand ils furent tombés, quand ma mère -- bien que cette matinée eût lieu précisément le jour de la séance de la Commission après laquelle mon père devait ramener dîner M. de Norpois -- m'eût dit: «Hé bien, nous ne voulons pas te chagriner, si tu crois que tu auras tant de plaisir, il faut y aller», quand cette journée de théâtre, jusque-là défendue, ne dépendit plus que de moi, alors, pour la première fois, n'ayant plus à m'occuper qu'elle cessât d'être impossible, je me demandai si elle était souhaitable, si d'autres raisons que la défense de mes parents n'auraient pas dû m'y faire renoncer. D'abord, après avoir détesté leur cruauté, leur consentement me les rendait si chers que l'idée de leur faire de la peine m'en causait à moi-même une, à travers laquelle la vie ne m'apparaissait plus comme ayant pour but la vérité, mais la tendresse, et ne me semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents seraient heureux ou malheureux. «J'aimerais mieux ne pas y aller, si cela doit vous affliger», dis-je à ma mère qui, au contraire, s'efforçait de m'ôter cette arrière-pensée qu'elle pût en être triste, laquelle, disait-elle, gâterait ce plaisir que j'aurais à Phèdre et en considération duquel elle et mon père étaient revenus sur leur défense. Mais alors cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir me semblait bien lourde. Puis si je rentrais malade, serais-je guéri assez vite pour pouvoir aller aux Champs-Élysées, les vacances finies, aussitôt qu'y retournerait Gilberte. A toutes ces raisons, je confrontais, pour décider ce qui devait l'emporter, l'idée, invisible derrière son voile, de la perfection de la Berma. Je mettais dans un des balances du plateau, «sentir maman triste, risquer de ne pas pouvoir aller aux Champs-Élysées», dans l'autre, «pâleur janséniste, mythe solaire»; mais ces mots eux-mêmes finissaient par s'obscurcir devant mon esprit, ne me disaient plus rien, perdaient tout poids; peu à peu mes hésitations devenaient si douloureuses que si j'avais maintenant opté pour le théâtre, ce n'eût plus été que pour les faire cesser et en être délivré une fois pour toutes. C'eût été pour abréger ma souffrance et non plus dans l'espoir d'un bénéfice intellectuel et en cédant à l'attrait de la perfection, que je me serais laissé conduire non vers la Sage Déesse, mais vers l'implacable Divinité sans visage et sans nom qui lui avait été subrepticement substituée sous son voile. Mais brusquement tout fut changé, mon désir d'aller entendre la Berma reçut un coup de fouet nouveau qui me permit d'attendre dans l'impatience et dans la joie cette «matinée»: étant allé faire devant la colonne des théâtres ma station quotidienne, depuis peu si cruelle, de stylite, j'avais vu, tout humide encore, l'affiche détaillée de Phèdre qu'on venait de coller pour la première fois (et où à vrai dire le reste de la distribution ne m'apportait aucun attrait nouveau qui pût me décider). Mais elle donnait à l'un des buts entre lesquels oscillait mon indécision, une forme plus concrète et -- comme l'affiche était datée non du jour où je la lisais mais de celui où la représentation aurait lieu, et de l'heure même du lever du rideau -- presque imminente, déjà en voie de réalisation, si bien que je sautai de joie devant la colonne en pensant que ce jour-là, exactement à cette heure, je serais prêt à entendre la Berma, assis à ma place; et de peur que mes parents n'eussent plus le temps d'en trouver deux bonnes pour ma grand'mère et pour moi, je ne fis qu'un bond jusqu'à la maison, cinglé que j'étais par ces mots magiques qui avaient remplacé dans ma pensée «pâleur janséniste» et «mythe solaire»: «les dames ne seront pas reçues à l'orchestre en chapeau, les portes seront fermées à deux heures.»
Hélas! cette première matinée fut une
grande déception. Mon père nous proposa de nous
déposer ma grand'mère et moi au
théâtre, en se rendant à sa Commission. Avant
de quitter la maison, il dit à ma mère:
«Tâche d'avoir un bon dîner; tu te rappelles
que je dois ramener de Norpois?» Ma mère ne l'avait
pas oublié. Et depuis la veille, Françoise,
heureuse de s'adonner à cet art de la cuisine pour lequel
elle avait certainement un don, stimulée, d'ailleurs, par
l'annonce d'un convive nouveau, et sachant qu'elle aurait
à composer, selon des méthodes sues d'elle seule,
du buf à la gelée, vivait dans l'effervescence de
la création; comme elle attachait une importance
extrême à la qualité intrinsèque des
matériaux qui devaient entrer dans la fabrication de son
uvre, elle allait elle-même aux Halles se faire donner les
plus beaux carrés de romsteck, de jarret de buf, de pied
de veau, comme Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes
de Carrare à choisir les blocs de marbre les plus parfaits
pour le monument de Jules II.
Françoise dépensait dans ces allées et
venues une telle ardeur que maman voyant sa figure
enflammée craignait que notre vieille servante ne
tombât malade de surmenage comme l'auteur du Tombeau des
Médicis dans les carrières de Peitraganta. Et
dès la veille Françoise avait envoyé cuire
dans le four du boulanger, protégé de mie de pain
comme du marbre rose ce qu'elle appelait du jambon de Nev'-York.
Croyant la langue moins riche qu'elle n'est et ses propres
oreilles peu sûres, sans doute la première fois
qu'elle avait entendu parler de jambon d'York avait-elle cru --
trouvant d'une prodigalité invraisemblable dans le
vocabulaire qu'il pût exister à la fois York et
New-York -- qu'elle avait mal entendu et qu'on aurait voulu dire
le nom qu'elle connaissait déjà. Aussi, depuis, le
mot d'York se faisait précéder dans ses oreilles ou
devant ses yeux si elle lisait une annonce de: New qu'elle
prononçait Nev'. Et c'est de la meilleure foi du monde
qu'elle disait à sa fille de cuisine: «Allez me
chercher du jambon chez Olida. Madame m'a bien recommandé
que ce soit du Nev'-York.» Ce jour-là, si
Françoise avait la brûlante certitude des grands
créateurs, mon lot était la cruelle
inquiétude du chercheur. Sans doute, tant que je n'eus pas
entendu la Berma, j'éprouvai du plaisir.
J'en éprouvai dans le petit square qui
précédait le théâtre et dont, deux
heures plus tard, les marronniers dénudés allaient
luire avec des reflets métalliques dès que les becs
de gaz allumés éclaireraient le détail de
leurs ramures; devant les employés du contrôle,
desquels le choix, l'avancement, le sort, dépendaient de
la grande artiste -- qui seule détenait le pouvoir dans
cette administration à la tête de laquelle des
directeurs éphémères et purement nominaux se
succédaient obscurément -- et qui prirent nos
billets sans nous regarder, agités qu'ils étaient
de savoir si toutes les prescriptions de Mme Berma avaient bien
été transmises au personnel nouveau, s'il
était bien entendu que la claque ne devait jamais
applaudir pour elle, que les fenêtres devaient être
ouvertes tant qu'elle ne serait pas en scène et la moindre
porte fermée après, un pot d'eau chaude
dissimulé près d'elle pour faire tomber la
poussière du plateau: et, en effet, dans un moment sa
voiture attelée de deux chevaux à longue
crinière allait s'arrêter devant le
théâtre, elle en descendrait enveloppée dans
des fourrures, et, répondant d'un geste maussade aux
saluts, elle enverrait une de ses suivantes s'informer de
l'avant-scène qu'on avait réservée pour ses
amis, de la température de la salle, de la composition des
loges, de la tenue des ouvreuses, théâtre et public
n'étant pour elle qu'un second vêtement plus
extérieur dans lequel elle entrerait et le milieu plus ou
moins bon conducteur que son talent aurait à traverser. Je
fus heureux aussi dans la salle même; depuis que je savais
que -- contrairement à ce que m'avaient si longtemps
représenté mes imaginations enfantines, -- il n'y
avait qu'une scène pour tout le monde, je pensais qu'on
devait être empêché de bien voir par les
autres spectateurs comme on l'est au milieu d'une foule; or je me
rendis compte qu'au contraire, grâce à une
disposition qui est comme le symbole de toute perception, chacun
se sent le centre du théâtre; ce qui m'explique
qu'une fois qu'on avait envoyé Françoise voir un
mélodrame aux troisièmes galeries, elle avait
assuré en rentrant que sa place était la meilleure
qu'on pût avoir et au lieu de se trouver trop loin,
s'était sentie intimidée par la proximité
mystérieuse et vivante du rideau. Mon plaisir s'accrut
encore quand je commençai à distinguer
derrière ce rideau baissé des bruits confus comme
on en entend sous la coquille d'un uf quand le poussin va sortir,
qui bientôt grandirent, et tout à coup, de ce monde
impénétrable à notre regard, mais qui nous
voyait du sien, s'adressèrent indubitablement à
nous sous la forme impérieuse de trois coups aussi
émouvants que des signaux venus de la planète Mars.
Et, -- ce rideau une fois levé, -- quand sur la
scène une table à écrire et une
cheminée assez ordinaires, d'ailleurs, signifièrent
que les personnages qui allaient entrer seraient, non pas des
acteurs venus pour réciter comme j'en avais vus une fois
en soirée, mais des hommes en train de vivre chez eux un
jour de leur vie dans laquelle je pénétrais par
effraction sans qu'ils pussent me voir -- mon plaisir continua de
durer; il fut interrompu par une courte inquiétude: juste
comme je dressais l'oreille avant que commençât la
pièce, deux hommes entrèrent sur la scène,
bien en colère, puisqu'ils parlaient assez fort pour que
dans cette salle où il y avait plus de mille personnes on
distinguât toutes leurs paroles, tandis que dans un petit
café on est obligé de demander au garçon ce
que disent deux individus qui se collettent; mais dans le
même instant étonné de voir que le public les
entendait sans protester, submergé qu'il était par
un unanime silence sur lequel vint bientôt clapoter un rire
ici, un autre là, je compris que ces insolents
étaient les acteurs et que la petite pièce, dite
lever de rideau, venait de commencer. Elle fut suivie d'un
entr'acte si long que les spectateurs revenus à leurs
places s'impatientaient, tapaient des pieds. J'en étais
effrayé; car de même que dans le compte rendu d'un
procès; quand je lisais qu'un homme d'un noble cur allait
venir au mépris de ses intérêts,
témoigner en faveur d'un innocent, je craignais toujours
qu'on ne fût pas assez gentil pour lui, qu'on ne lui
marquât pas assez de reconnaissance, qu'on ne le
récompensât pas richement, et,
qu'écuré, il se mît du côté de
l'injustice; de même, assimilant en cela le génie
à la vertu, j'avais peur que la Berma
dépitée par les mauvaises façons d'un public
aussi mal élevé, -- dans lequel j'aurais voulu au
contraire qu'elle pût reconnaître avec satisfaction
quelques célébrités au jugement de qui elle
eût attaché de l'importance -- ne lui exprimât
son mécontentement et son dédain en jouant mal. Et
je regardais d'un air suppliant ces brutes trépignantes
qui allaient briser dans leur fureur l'impression fragile et
précieuse que j'étais venu chercher. Enfin, les
derniers moments de mon plaisir furent pendant les
premières scènes de Phèdre. Le personnage de
Phèdre ne paraît pas dans ce commencement du second
acte; et, pourtant, dès que le rideau fut levé et
qu'un second rideau, en velours rouge celui-là, se fut
écarté, qui dédoublait la profondeur de la
scène dans toutes les pièces où jouait
l'étoile, une actrice entra par le fond, qui avait la
figure et la voix qu'on m'avait dit être celles de la
Berma. On avait dû changer la distribution, tout le soin
que j'avais mis à étudier le rôle de la femme
de Thésée devenait inutile. Mais une autre actrice
donna la réplique à la première. J'avais
dû me tromper en prenant celle-là pour la Berma, car
la seconde lui ressemblait davantage encore et, plus que l'autre,
avait sa diction. Toutes deux d'ailleurs ajoutaient à leur
rôle de nobles gestes -- que je distinguais clairement et
dont je comprenais la relation avec le texte, tandis qu'elles
soulevaient leurs beaux péplums -- et aussi des
intonations ingénieuses, tantôt passionnées,
tantôt ironiques, qui me faisaient comprendre la
signification d'un vers que j'avais lu chez moi sans apporter
assez d'attention à ce qu'il voulait dire. Mais tout d'un
coup, dans l'écartement du rideau rouge du sanctuaire,
comme dans un cadre, une femme parut et, aussitôt à
la peur que j'eus, bien plus anxieuse que pouvait être
celle de la Berma, qu'on la gênât en ouvrant une
fenêtre, qu'on altérât le son d'une de ses
paroles en froissant un programme, qu'on l'indisposât en
applaudissant ses camarades, en ne l'applaudissant pas elle,
assez; -- à ma façon, plus absolue encore que celle
de la Berma, de ne considérer dès cet instant,
salle, public, acteurs, pièce, et mon propre corps que
comme un milieu acoustique n'ayant d'importance que dans la
mesure où il était favorable aux inflexions de
cette voix, je compris que les deux actrices que j'admirais
depuis quelques minutes n'avaient aucune ressemblance avec celle
que j'étais venu entendre. Mais en même temps tout
mon plaisir avait cessé; j'avais beau tendre vers la Berma
mes yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser
échapper une miette des raisons qu'elle me donnerait de
l'admirer, je ne parvenais pas à en recueillir une seule.
Je ne pouvais même pas, comme pour ses camarades,
distinguer dans sa diction et dans son jeu des intonations
intelligentes, de beaux gestes. Je l'écoutais comme
j'aurais lu Phèdre, ou comme si Phèdre,
elle-même avait dit en ce moment les choses que
j'entendais, sans que le talent de la Berma semblât leur
avoir rien ajouté. J'aurais voulu -- pour pouvoir
l'approfondir, pour tâcher d'y découvrir ce qu'elle
avait de beau, -- arrêter, immobiliser longtemps devant moi
chaque intonation de l'artiste, chaque expression de sa
physionomie; du moins, je tâchais, à force
d'agilité morale, en ayant avant un vers mon attention
tout installée et mise au point, de ne pas distraire en
préparatifs une parcelle de la durée de chaque mot,
de chaque geste, et, grâce à l'intensité de
mon attention, d'arriver à descendre en eux aussi
profondément que j'aurais fait si j'avais eu de longues
heures à moi. Mais que cette durée était
brève!
A peine un son était-il reçu dans mon oreille
qu'il était remplacé par un autre. Dans une
scène où la Berma reste immobile un instant, le
bras levé à la hauteur du visage baignée
grâce à un artifice d'éclairage, dans une
lumière verdâtre, devant le décor qui
représente la mer, la salle éclata en
applaudissements, mais déjà l'actrice avait
changé de place et le tableau que j'aurais voulu
étudier n'existait plus. Je dis à ma
grand'mère que je ne voyais pas bien, elle me passa sa
lorgnette. Seulement, quand on croit à la
réalité des choses, user d'un moyen artificiel pour
se les faire montrer n'équivaut pas tout à fait
à se sentir près d'elles. Je pensais que ce
n'était plus la Berma que je voyais, mais son image, dans
le verre grossissant. Je reposai la lorgnette; mais
peut-être l'image que recevait mon il, diminuée par
l'éloignement, n'était pas plus exacte; laquelle
des deux Berma était la vraie? Quant à la
déclaration à Hippolyte, j'avais beaucoup
compté sur ce morceau où, à en juger par la
signification ingénieuse que ses camarades me
découvraient à tout moment dans des parties moins
belles, elle aurait certainement des intonations plus
surprenantes que celles que chez moi, en lisant, j'avais
tâché d'imaginer; mais elle n'atteignit même
pas jusqu'à celles qu'none ou Aricie eussent
trouvées, elle passa au rabot d'une mélopée
uniforme, toute la tirade où se trouvèrent
confondues ensemble des oppositions, pourtant si
tranchées, qu'une tragédienne à peine
intelligente, même des élèves de
lycée, n'en eussent pas négligé l'effet;
d'ailleurs, elle la débita tellement vite que ce fut
seulement quand elle fut arrivée au dernier vers que mon
esprit prit conscience de la monotonie voulue qu'elle avait
imposée aux premiers.
Il ne m'offrit absolument rien pour la Revue des Deux-Mondes,
mais me posa un certain nombre de questions sur ce qu'avaient
été ma vie et mes études, sur mes
goûts dont j'entendis parler pour la première fois
comme s'il pouvait être raisonnable de les suivre, tandis
que j'avais cru jusqu'ici que c'était un devoir de les
contrarier. Puisqu'ils me portaient du côté de la
littérature, il ne me détourna pas d'elle; il m'en
parla au contraire avec déférence comme d'une
personne vénérable et charmante du cercle choisi de
laquelle, à Rome ou à Dresde, on a gardé le
meilleur souvenir et qu'on regrette par suite des
nécessités de la vie de retrouver si rarement. Il
semblait m'envier en souriant d'un air presque grivois les bons
moments que, plus heureux que lui et plus libre, elle me ferait
passer. Mais les termes mêmes dont il se servait me
montraient la Littérature comme trop différente de
l'image que je m'en étais faite à Combray et je
compris que j'avais eu doublement raison de renoncer à
elle. Jusqu'ici je m'étais seulement rendu compte que je
n'avais pas le don d'écrire; maintenant M. de Norpois m'en
ôtait même le désir. Je voulus lui exprimer ce
que j'avais rêvé; tremblant d'émotion, je me
serais fait un scrupule que toutes mes paroles ne fussent pas
l'équivalent le plus sincère possible de ce que
j'avais senti et que je n'avais jamais essayé de me
formuler; c'est dire que mes paroles n'eurent aucune
netteté.
Peut-être par habitude professionnelle, peut-être en
vertu du calme qu'acquiert tout homme important dont on sollicite
le conseil et qui sachant qu'il gardera en mains la
maîtrise de la conversation, laisse l'interlocuteur
s'agiter, s'efforcer, peiner à son aise, peut-être
aussi pour faire valoir le caractère de sa tête
(selon lui grecque, malgré les grands favoris), M. de
Norpois, pendant qu'on lui exposait quelque chose, gardait une
immobilité de visage aussi absolue, que si vous aviez
parlé devant quelque buste antique -- et sourd -- dans une
glyptothèque. Tout à coup, tombant comme le marteau
du commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de
l'ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait
d'autant plus, que rien dans sa face ne vous avait laissé
soupçonner le genre d'impression que vous aviez produit
sur lui, ni l'avis qu'il allait émettre.
«Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et après m'avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me quittaient pas un instant, j'ai le fils d'un de mes amis qui, mutatis mutandis, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions communes le même ton rassurant que si elles avaient été des dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et s'il avait voulu me montrer qu'on n'en mourait pas). Aussi a-t-il préféré quitter le quai d'Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par son père et sans se soucier du qu'en dira-t-on, il s'est mis à produire. Il n'a certes pas lieu de s'en repentir. Il a publié il y a deux ans, -- il est d'ailleurs beaucoup plus âgé que vous, naturellement, -- un ouvrage relatif au sentiment de l'Infini sur la rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule moins important, mais conduit d'une plume alerte parfois même acérée, sur le fusil à répétition dans l'armée bulgare, qui l'ont mis tout à fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n'est pas homme à s'arrêter en route, et je sais que, sans que l'idée d'une candidature ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois dans la conversation et d'une façon qui n'avait rien de défavorable, à l'Académie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore qu'il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie position et le succès qui ne va pas toujours qu'aux agités et aux brouillons, aux faiseurs d'embarras qui sont presque toujours des faiseurs, le succès a récompensé son effort.»
Mon père, me voyant déjà académicien dans quelques années, respirait une satisfaction que M. de Norpois porta à son comble quand, après un instant d'hésitation pendant lequel il sembla calculer les conséquences de son acte, il me dit, en me tendant sa carte: «Allez donc le voir de ma part, il pourra vous donner d'utiles conseils», me causant par ces mots une agitation aussi pénible que s'il m'avait annoncé qu'on m'embarquait le lendemain comme mousse à bord d'un voilier.
Ma tante Léonie m'avait fait héritier en
même temps que de beaucoup d'objets et de meubles fort
embarrassants, de presque toute sa fortune liquide --
révélant ainsi après sa mort une affection
pour moi que je n'avais guère soupçonnée
pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer cette
fortune jusqu'à ma majorité, consulta M. de Norpois
sur un certain nombre de placements. Il conseilla des titres
à faible rendement qu'il jugeait particulièrement
solides, notamment les Consolidés Anglais et le 4% Russe.
«Avec ces valeurs de tout premier ordre, dit M. de Norpois,
si le revenu n'est pas très élevé, vous
êtes du moins assuré de ne jamais voir
fléchir le capital.» Pour le reste, mon père
lui dit en gros ce qu'il avait acheté. M. de Norpois eut
un imperceptible sourire de félicitations: comme tous les
capitalistes, il estimait la fortune une chose enviable, mais
trouvait plus délicat de ne complimenter que par un signe
d'intelligence à peine avoué, au sujet de celle
qu'on possédait; d'autre part, comme il était
lui-même colossalement riche, il trouvait de bon goût
d'avoir l'air de juger considérables les revenus moindres
d'autrui, avec pourtant un retour joyeux et confortable sur la
supériorité des siens. En revanche il
n'hésita pas à féliciter mon père de
la «composition» de son portefeuille «d'un
goût très sûr, très délicat,
très fin». On aurait dit qu'il attribuait aux
relations des valeurs de bourse entre elles, et même aux
valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un
mérite esthétique. D'une, assez nouvelle et
ignorée, dont mon père lui parla, M. de Norpois,
pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous vous
croyez seul à connaître, lui dit: «Mais si, je
me suis amusé pendant quelque temps à la suivre
dans la Cote, elle était intéressante», avec
le sourire rétrospectivement captivé d'un
abonné qui a lu le dernier roman d'une revue, par
tranches, en feuilleton.
«Je ne vous déconseillerais pas de souscrire
à l'émission qui va être lancée
prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les titres
à des prix tentants.» Pour certaines valeurs
anciennes au contraire, mon père ne se rappelant plus
exactement les noms, faciles à confondre avec ceux
d'actions similaires, ouvrit un tiroir et montra les titres
eux-mêmes, à l'Ambassadeur. Leur vue me charma; ils
étaient enjolivés de flèches de
cathédrales et de figures allégoriques comme
certaines vieilles publications romantiques que j'avais
feuilletées autrefois. Tout ce qui est d'un même
temps se ressemble; les artistes qui illustrent les poèmes
d'une époque sont les mêmes que font travailler pour
elles les Sociétés financières. Et rien ne
fait mieux penser à certaines livraisons de Notre-Dame de
Paris et d'uvres de Gérard de Nerval, telles qu'elles
étaient accrochées à la devanture de
l'épicerie de Combray, que, dans son encadrement
rectangulaire et fleuri que supportaient des divinités
fluviales, une action nominative de la Compagnie des Eaux.
Mon père avait pour mon genre d'intelligence un mépris suffisamment corrigé par la tendresse pour qu'au total, son sentiment sur tout ce que je faisais fut une indulgence aveugle. Aussi n'hésita-t-il pas à m'envoyer chercher un petit poème en prose que j'avais fait autrefois à Combray en revenant d'une promenade. Je l'avais écrit avec une exaltation qu'il me semblait devoir communiquer à ceux qui le liraient. Mais elle ne dut pas gagner M. de Norpois, car ce fut sans me dire une parole qu'il me le rendit.
Ma mère, pleine de respect pour les occupations de mon père, vint demander, timidement, si elle pouvait faire servir. Elle avait peur d'interrompre une conversation où elle n'aurait pas eu à être mêlée. Et, en effet, à tout moment mon père rappelait au marquis quelque mesure utile qu'ils avaient décidé de soutenir à la prochaine séance de Commission, et il le faisait sur le ton particulier qu'ont ensemble dans un milieu différent -- pareils en cela à deux collégiens -- deux collègues à qui leurs habitudes professionnelles créent des souvenirs communs où n'ont pas accès les autres et auxquels ils s'excusent de se reporter devant eux.
Mais la parfaite indépendance des muscles du visage à laquelle M. de Norpois était arrivé, lui permettait d'écouter sans avoir l'air d'entendre. Mon père finissait par se troubler: «J'avais pensé à demander l'avis de la Commission...» disait-il à M. de Norpois après de longs préambules. Alors du visage de l'aristocratique virtuose qui avait gardé l'inertie d'un instrumentiste dont le moment n'est pas venu d'exécuter sa partie, sortait avec un débit égal, sur un ton aigu et comme ne faisant que finir, mais confiée cette fois à un autre timbre, la phrase commencée: «Que bien entendu vous n'hésiterez pas à réunir, d'autant plus que les membres vous sont individuellement connus et peuvent facilement se déplacer.» Ce n'était pas évidemment en elle-même une terminaison bien extraordinaire. Mais l'immobilité qui l'avait précédée la faisait se détacher avec la netteté cristalline, l'imprévu quasi malicieux de ces phrases par lesquelles le piano, silencieux jusque-là, réplique, au moment voulu, au violoncelle qu'on vient d'entendre, dans un concerto de Mozart.
«Hé bien, as-tu été content de ta matinée? me dit mon père, tandis qu'on passait à table, pour me faire briller et pensant que mon enthousiasme me ferait juger par M. de Norpois. Il est allé entendre la Berma tantôt, vous vous rappelez que nous en avions parlé ensemble, dit-il en se tournant vers le diplomate du même ton d'allusion rétrospective, technique et mystérieuse que s'il se fût agi d'une séance de la Commission.
«Vous avez dû être enchanté, surtout si c'était la première fois que vous l'entendiez. M. votre père s'alarmait du contre-coup que cette petite escapade pouvait avoir sur votre état de santé, car vous êtes un peu délicat, un peu frêle, je crois. Mais je l'ai rassuré. Les théâtres ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a seulement vingt ans. Vous avez des sièges à peu près confortables, une atmosphère renouvelée, quoique nous ayons fort à faire encore pour rejoindre l'Allemagne et l'Angleterre, qui à cet égard comme à bien d'autres ont une formidable avance sur nous. Je n'ai pas vu Mme Berma dans Phèdre, mais j'ai entendu dire qu'elle y était admirable. Et vous avez été ravi, naturellement?»
M. de Norpois, mille fois plus intelligent que moi, devait détenir cette vérité que je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il allait me la découvrir; en répondant à sa question, j'allais le prier de me dire en quoi cette vérité consistait; et il justifierait ainsi ce désir que j'avais eu de voir l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points essentiels. Mais quels étaient-ils? Fixant mon attention tout entière sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée, je ne cherchais pas à remplacer les mots qui me manquaient par des expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher de le provoquer à déclarer ce que la Berma avait d'admirable, je lui avouai que j'avais été déçu.
-- «Mais comment, s'écria mon père, ennuyé de l'impression fâcheuse que l'aveu de mon incompréhension pouvait produire sur M. de Norpois, comment peux-tu dire que tu n'as pas eu de plaisir, ta grand'mère nous a raconté que tu ne perdais pas un mot de ce que la Berma disait, que tu avais les yeux hors de la tête, qu'il n'y avait que toi dans la salle comme cela.»
-- «Mais oui, j'écoutais de mon mieux pour savoir ce qu'elle avait de si remarquable. Sans doute, elle est très bien...»
-- «Si elle est très bien, qu'est-ce qu'il te faut de plus?»
-- «Une des choses qui contribuent certainement au succès de Mme Berma, dit M. de Norpois en se tournant avec application vers ma mère pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir consciencieusement son devoir de politesse envers une maîtresse de maison, c'est le goût parfait qu'elle apporte dans le choix de ses rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi. Elle joue rarement des médiocrités. Voyez, elle s'est attaquée au rôle de Phèdre. D'ailleurs, ce goût elle l'apporte dans ses toilettes, dans son jeu. Bien qu'elle ait fait de fréquentes et fructueuses tournées en Angleterre et en Amérique, la vulgarité je ne dirai pas de John Bull ce qui serait injuste, au moins pour l'Angleterre de l'ère Victorienne, mais de l'oncle Sam n'a pas déteint sur elle. Jamais de couleurs trop voyantes, de cris exagérés. Et puis cette voix admirable qui la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque tenté de dire en musicienne!»
Mon intérêt pour le jeu de la Berma n'avait cessé de grandir depuis que la représentation était finie parce qu'il ne subissait plus la compression et les limites de la réalité; mais j'éprouvais le besoin de lui trouver des explications; de plus, il s'était porté avec une intensité égale, pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu'elle offrait, dans l'indivisibilité de la vie, à mes yeux, à mes oreilles; il n'avait rien séparé et distingué; aussi fut-il heureux de se découvrir une cause raisonnable dans ces éloges donnés à la simplicité, au bon goût de l'artiste, il les attirait à lui par son pouvoir d'absorption, s'emparait d'eux comme l'optimisme d'un homme ivre des actions de son voisin dans lesquelles il trouve une raison d'attendrissement. «C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix, quelle absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence d'avoir été choisir Phèdre! Non, je n'ai pas été déçu!»
Le buf froid aux carottes fit son apparition, couché par le Michel-Ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux de gelée pareils à des blocs de quartz transparent.
« -- Vous avez un chef de tout premier ordre, madame, dit M. de Norpois. Et ce n'est pas peu de chose. Moi qui ai eu à l'étranger à tenir un certain train de maison, je sais combien il est souvent difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables agapes auxquelles vous nous avez conviés là.»
Et, en effet, Françoise, surexcitée par l'ambition de réussir pour un invité de marque un dîner enfin semé de difficultés dignes d'elle, s'était donné une peine qu'elle ne prenait plus quand nous étions seuls et avait retrouvé sa manière incomparable de Combray.
-- Voilà ce qu'on ne peut obtenir au cabaret, je dis dans les meilleurs: une daube de buf où la gelée ne sente pas la colle, et où le buf ait pris parfum des carottes, c'est admirable! Permettez-moi d'y revenir, ajouta-t-il en faisant signe qu'il voulait encore de la gelée. Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant sur un mets tout différent, je voudrais, par exemple, le trouver aux prises avec le buf Stroganof.
M. de Norpois pour contribuer lui aussi à l'agrément du repas nous servit diverses histoires dont il régalait fréquemment ses collègues de carrière, tantôt en citant une période ridicule dite par un homme politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines d'images incohérentes, tantôt telle formule lapidaire d'un diplomate plein d'atticisme. Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui que j'appliquais à la littérature. Bien des nuances m'échappaient; les mots qu'il récitait en s'esclaffant ne me paraissaient pas très différents de ceux qu'il trouvait remarquables. Il appartenait au genre d'hommes qui pour les uvres que j'aimais eût dit: «Alors, vous comprenez? moi j'avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas initié», mais j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas l'esprit ou la sottise, l'éloquence ou l'enflure qu'il trouvait dans une réplique, ou dans un discours et l'absence de toute raison perceptible pourquoi ceci était mal et ceci bien, faisait que cette sorte de littérature m'était plus mystérieuse, me semblait plus obscure qu'aucune. Je démêlai seulement que répéter ce que tout le monde pensait n'était pas en politique une marque d'infériorité mais de supériorité. Quand M. de Norpois se servait de certaines expressions qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec force, on sentait qu'elles devenaient un acte par le seul fait qu'il les avait employées et un acte qui susciterait des commentaires.
Ma mère comptait beaucoup sur la salade d'ananas et de truffes. Mais l'Ambassadeur après avoir exercé un instant sur le mets la pénétration de son regard d'observateur la mangea en restant entouré de discrétion diplomatique et ne nous livra pas sa pensée. Ma mère insista pour qu'il en reprit, ce que fit M. de Norpois, mais en disant seulement au lieu du compliment qu'on espérait: «J'obéis, madame, puisque je vois que c'est là de votre part un véritable oukase.»
-- «Nous avons lu dans les «feuilles» que vous vous étiez entretenu longuement avec le roi Théodose, lui dit mon père.»
-- «En effet, le roi qui a une rare mémoire des physionomies a eu la bonté de se souvenir en m'apercevant à l'orchestre que j'avais eu l'honneur de le voir pendant plusieurs jours à la cour de Bavière, quand il ne songeait pas à son trône oriental (vous savez qu'il y a été appelé par un congrès européen, et il a même fort hésité à l'accepter, jugeant cette souveraineté un peu inégale à sa race, la plus noble, héraldiquement parlant, de toute l'Europe). Un aide-de-camp est venu me dire d'aller saluer Sa Majesté, à l'ordre de qui je me suis naturellement empressé de déférer.»
-- «Avez-vous été content des résultats de son séjour?»
-- «Enchanté! Il était permis de concevoir
quelque appréhension sur la façon dont un monarque
encore si jeune, se tirerait de ce pas difficile, surtout dans
des conjonctures aussi délicates. Pour ma part je faisais
pleine confiance au sens politique du souverain. Mais j'avoue que
mes espérances ont été
dépassées. Le toast qu'il a prononcé
à l'Èlysée, et qui, d'après des
renseignements qui me viennent de source tout à fait
autorisée, avait été composé par lui
du premier mot jusqu'au dernier, était entièrement
digne de l'intérêt qu'il a excité partout.
C'est tout simplement un coup de maître; un peu hardi je le
veux bien, mais d'une audace qu'en somme
l'événement a pleinement justifiée. Les
traditions diplomatiques ont certainement du bon, mais dans
l'espèce elles avaient fini par faire vivre son pays et le
nôtre dans une atmosphère de renfermé qui
n'était plus respirable.
Eh bien! une des manières de renouveler l'air,
évidemment une de celles qu'on ne peut pas recommander
mais que le roi Théodose pouvait se permettre, c'est de
casser les vitres. Et il l'a fait avec une belle humeur qui a
ravi tout le monde et aussi une justesse dans les termes,
où on a reconnu tout de suite la race de princes
lettrés à laquelle il appartient par sa
mère. Il est certain que quand il a parlé des
«affinités» qui unissent son pays à la
France, l'expression pour peu usitée qu'elle puisse
être dans le vocabulaire des chancelleries, était
singulièrement heureuse. Vous voyez que la
littérature ne nuit pas, même dans la diplomatie,
même sur un trône, ajouta-t-il en s'adressant
à moi. La chose, était constatée depuis
longtemps, je le veux bien, et les rapports entre les deux
puissances étaient devenus excellents. Encore fallait-il
qu'elle fut dite. Le mot était attendu, il a
été choisi à merveille, vous avez vu comme
il a porté. Pour ma part j'y applaudis des deux
mains.»
-- «Votre ami, M. De Vaugoubert, qui préparait le rapprochement depuis des années, a dû être content.»
-- «D'autant plus que Sa Majesté qui est assez
coutumière du fait avait tenu à lui en faire la
surprise. Cette surprise a été complète du
reste pour tout le monde, à commencer par le Ministre des
Affaires étrangères, qui, à ce qu'on m'a
dit, ne l'a pas trouvée à son goût. A
quelqu'un qui lui en parlait, il aurait répondu
très nettement, assez haut pour être entendu des
personnes voisines: «Je n'ai été ni
consulté, ni prévenu», indiquant clairement
par là qu'il déclinait toute responsabilité
dans l'événement. Il faut avouer que celui-ci a
fait un beau tapage et je n'oserais pas affirmer ajouta-t-il avec
un sourire malicieux, que tels de mes collègues pour qui
la loi suprême semble être celle du moindre effort,
n'en ont pas été troublés dans leur
quiétude. Quant à Vaugoubert, vous savez qu'il
avait été fort attaqué pour sa politique de
rapprochement avec la France, et il avait dû d'autant plus
en souffrir, que c'est un sensible, un cur exquis.
J'en puis d'autant mieux témoigner que bien qu'il soit
mon cadet et de beaucoup, je l'ai fort pratiqué, nous
sommes amis de longue date, et je le connais bien. D'ailleurs qui
ne le connaîtrait? C'est une âme de cristal. C'est
même le seul défaut qu'on pourrait lui reprocher, il
n'est pas nécessaire que le cur d'un diplomate soit aussi
transparent que le sien. Cela n'empêche pas qu'on parle de
l'envoyer à Rome, ce qui est un bel avancement, mais un
bien gros morceau. Entre nous, je crois que Vaugoubert, si
dénué qu'il soit d'ambition en serait fort content
et ne demande nullement qu'on éloigne de lui ce calice. Il
fera peut-être merveille là-bas; il est le candidat
de la Consulta, et pour ma part, je le vois très bien, lui
artiste, dans le cadre du palais Farnèse et la galerie des
Carraches. Il semble qu'au moins personne ne devrait pouvoir le
haïr; mais il y a autour du Roi Théodose, toute une
camarilla plus ou moins inféodée à la
Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui
a cherché de toutes façons à lui tailler des
croupières. Vaugoubert n'a pas eu à faire face
seulement aux intrigues de couloirs mais aux injures de
folliculaires à gages qui plus tard, lâches comme
l'est tout journaliste stipendié, ont été
des premiers à demander l'aman, mais qui en attendant
n'ont pas reculé à faire état, contre notre
représentant, des ineptes accusations de gens sans aveu.
Pendant plus d'un mois les ennemis de Vaugoubert ont dansé
autour de lui la danse du scalp, dit M. de Norpois, en
détachant avec force ce dernier mot.
Mais un bon averti en vaut deux; ces injures il les a
repoussées du pied, ajouta-t-il plus énergiquement
encore, et avec un regard si farouche que nous cessâmes un
instant de manger. Comme dit un beau proverbe arabe: «Les
chiens aboient, la caravane passe.» Après avoir
jeté cette citation, M. de Norpois s'arrêta pour
nous regarder et juger de l'effet qu'elle avait produit sur nous.
Il fut grand, le proverbe nous était connu. Il avait
remplacé cette année-là chez les hommes de
haute valeur cet autre: «Qui sème le vent
récolte la tempête», lequel avait besoin de
repos, n'étant pas infatigable et vivace comme:
«Travailler pour le Roi de Prusse.» Car la culture de
ces gens éminents était une culture
alternée, et généralement triennale. Certes
les citations de ce genre, et desquelles M. de Norpois excellait
à émailler ses articles de la Revue,
n'étaient point nécessaires pour que ceux-ci
parussent solides et bien informés. Même
dépourvus de l'ornement qu'elles apportaient, il suffisait
que M. de Norpois écrivit à point nommé --
ce qu'il ne manquait pas de faire -- : «Le Cabinet de
Saint-James ne fut pas le dernier à sentir le
péril» ou bien: «l'émotion fut grande
au Pont-aux-Chantres où l'on suivait d'un il inquiet la
politique égoïste mais habile de la monarchie
bicéphale», ou: «Un cri d'alarme partit de
Montecitorio», ou encore «cet éternel double
jeu qui est bien dans la manière du Ballplatz». A
ces expressions le lecteur profane avait aussitôt reconnu
et salué le diplomate de carrière. Mais ce qui
avait fait dire qu'il était plus que cela, qu'il
possédait une culture supérieure, cela avait
été l'emploi raisonné de citations dont le
modèle achevé restait alors: «Faites-moi de
bonne politique et je vous ferai de bonnes finances, comme avait
coutume de dire le Baron Louis.» (On n'avait pas encore
importé d'Orient: «La victoire est à celui
des deux adversaires qui sait souffrir un quart d'heure de plus
que l'autre comme disent les Japonais»). Cette
réputation de grand lettré, jointe à un
véritable génie d'intrigue caché sous le
masque de l'indifférence avait fait entrer M. de Norpois
à l'Académie des Sciences Morales. Et quelques
personnes pensèrent même qu'il ne serait pas
déplacé à l'Académie
Française, le jour où voulant indiquer que c'est en
resserrant l'alliance russe que nous pourrions arriver à
une entente avec l'Angleterre, il n'hésita pas à
écrire: «Qu'on le sache bien au quai d'Orsay, qu'on
l'enseigne désormais dans tous les manuels de
géographie qui se montrent incomplets à cet
égard, qu'on refuse impitoyablement au baccalauréat
tout candidat qui ne saura pas le dire: «Si tous les
chemins mènent à Rome, en revanche la route qui va
de Paris à Londres passe nécessairement par
Pétersbourg.»
«Somme toute, continua M. de Norpois en s'adressant à mon père, Vaugoubert s'est taillé là un beau succès et qui dépasse même celui qu'il avait escompté. Il s'attendait en effet à un toast correct (ce qui après les nuages des dernières années était déjà fort beau) mais à rien de plus. Plusieurs personnes qui étaient au nombre des assistants m'ont assuré qu'on ne peut pas en lisant ce toast se rendre compte de l'effet qu'il a produit, prononcé et détaillé à merveille par le roi qui est maître en l'art de dire et qui soulignait au passage toutes les intentions, toutes les finesses. Je me suis laissé raconter à ce propos un fait assez piquant et qui met en relief une fois de plus chez le roi Théodose cette bonne grâce juvénile qui lui gagne si bien les curs. On m'a affirmé que précisément à ce mot d'«affinités» qui était en somme la grosse innovation du discours, et qui défraiera, encore longtemps vous verrez, les commentaires des chancelleries, Sa Majesté, prévoyant la joie de notre ambassadeur, qui allait trouver là le juste couronnement de ses efforts, de son rêve pourrait-on dire et, somme toute, son bâton de maréchal, se tourna à demi vers Vaugoubert et fixant sur lui ce regard si prenant des Oettingen, détacha ce mot si bien choisi d'«affinités», ce mot qui était une véritable trouvaille sur un ton qui faisait savoir à tous qu'il était employé à bon escient et en pleine connaissance de cause. Il paraît que Vaugoubert avait peine à maîtriser son émotion et dans une certaine mesure, j'avoue que je le comprends. Une personne digne de toute créance m'a même confié que le roi se serait approché de Vaugoubert après le dîner, quand Sa Majesté a tenu cercle et lui aurait dit à mi-voix: «Etes-vous content de votre élève, mon cher marquis?»
«Il est certain, conclut M. de Norpois, qu'un pareil toast
a plus fait que vingt ans de négociations pour resserrer
les deux pays, leurs «affinités», selon la
pittoresque expression de Théodose II. Ce n'est qu'un mot,
si vous voulez, mais voyez, quelle fortune il a fait, comme toute
la presse européenne le répète, quel
intérêt il éveille, quel son nouveau il a
rendu. Il est d'ailleurs bien dans la manière du
souverain. Je n'irai pas jusqu'à vous dire qu'il trouve
tous les jours de purs diamants comme celui-là. Mais il
est bien rare que dans ses discours étudiés, mieux
encore, dans le prime-saut de la conversation il ne donne pas son
signalement -- j'allais dire il n'appose pas sa signature -- par
quelque mot à l'emporte-pièce. Je suis d'autant
moins suspect de partialité en la matière que je
suis ennemi de toute innovation en ce genre. Dix-neuf fois sur
vingt elles sont dangereuses.
-- Oui, j'ai pensé que le récent télégramme de l'empereur d'Allemagne n'a pas dû être de votre goût, dit mon père.
M. de Norpois leva les yeux au ciel d'un air de dire:
«Ah! celui-là!
D'abord, c'est un acte d'ingratitude. C'est plus qu'un crime,
c'est une faute et d'une sottise que je qualifierai de
pyramidale! Au reste si personne n'y met le hola, l'homme qui a
chassé Bismarck est bien capable de répudier peu
à peu toute la politique bismarckienne, alors c'est le
saut dans l'inconnu.»
-- Et mon mari m'a dit, monsieur, que vous l'entraîneriez peut-être un de ces étés en Espagne, j'en suis ravie pour lui.
-- Mais oui, c'est un projet tout à fait attrayant et dont je me réjouis. J'aimerais beaucoup faire avec vous ce voyage, mon cher. Et vous, madame, avez-vous déjà songé à l'emploi des vacances?
-- J'irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne sais.
-- Ah! Balbec est agréable, j'ai passé par
là il y a quelques années.
On commence à y construire des villas fort coquettes: je
crois que l'endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce
qui vous a fait choisir Balbec?
-- Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays, surtout celle de Balbec. Je craignais un peu pour sa santé les fatigues du voyage et surtout du séjour. Mais j'ai appris qu'on vient de construire un excellent hôtel qui lui permettra de vivre dans les conditions de confort requises par son état.
-- Ah! il faudra que je donne ce renseignement à certaine personne qui n'est pas femme à en faire fi.
-- L'église de Balbec est admirable, n'est-ce pas, monsieur, demandai-je, surmontant la tristesse d'avoir appris qu'un des attraits de Balbec résidait dans ses coquettes villas.
-- Non, elle n'est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes, la Sainte-Chapelle de Paris.
-- Mais l'église de Balbec est en partie romane?
-- En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même extrêmement froid et ne laisse en rien présager l'élégance, la fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de la dentelle. L'église de Balbec mérite une visite si on est dans le pays, elle est assez curieuse; si un jour de pluie vous ne savez que faire, vous pourrez entrer là, vous verrez le tombeau de Tourville.
-- Est-ce que vous étiez hier au banquet des Affaires étrangères, je n'ai pas pu y aller, dit mon père.
-- Non, répondit M. de Norpois avec un sourire, j'avoue que je l'ai délaissé pour une soirée assez différente. J'ai dîné chez une femme dont vous avez peut-être entendu parler, la belle madame Swann.» Ma mère réprima un frémissement, car d'une sensibilité plus prompte que mon père, elle s'alarmait pour lui de ce qui ne devait le contrarier qu'un instant après. Les désagréments qui lui arrivaient étaient perçus d'abord par elle comme ces mauvaises nouvelles de France qui sont connues plus tôt à l'étranger que chez nous. Mais curieuse de savoir quel genre de personnes les Swann pouvaient recevoir, elle s'enquit auprès de M. de Norpois de celles qu'il y avait rencontrées.
-- Mon Dieu... c'est une maison où il me semble que
vont surtout...
des messieurs. Il y avait quelques hommes mariés, mais
leurs femmes étaient souffrantes ce soir-là et
n'étaient pas venues, répondit l'ambassadeur avec
une finesse voilée de bonhomie et en jetant autour de lui
des regards dont la douceur et la discrétion faisaient
mine de tempérer et exagéraient habilement la
malice.
-- Je dois dire, ajouta-t-il, pour être tout à
fait juste, qu'il y va cependant des femmes, mais... appartenant
plutôt..., comment dirais-je, au monde républicain
qu'à la société de Swann (il
prononçait Svann). Qui sait? Ce sera peut-être un
jour un salon politique ou littéraire. Du reste, il semble
qu'ils soient contents comme cela. Je trouve que Swann le montre
même un peu trop. Il nommait les gens chez qui lui et sa
femme étaient invités pour la semaine suivante et
de l'intimité desquels il n'y a pourtant pas lieu de
s'enorgueillir, avec un manque de réserve et de
goût, presque de tact, qui m'a étonné chez un
homme aussi fin. Il répétait: «Nous n'avons
pas un soir de libre», comme si ç'avait
été une gloire, et en véritable parvenu,
qu'il n'est pas cependant. Car Swann avait beaucoup d'amis et
même d'amies, et sans trop m'avancer, ni vouloir commettre
d'indiscrétion, je crois pouvoir dire que non pas toutes,
ni même le plus grand nombre, mais l'une au moins, et qui
est une fort grande dame, ne se serait peut-être pas
montrée entièrement réfractaire à
l'idée d'entrer en relations avec Madame Swann, auquel
cas, vraisemblablement, plus d'un mouton de Panurge aurait suivi.
Mais il semble qu'il n'y ait eu de la part de Swann aucune
démarche esquissée en ce sens. Comment encore un
pudding à la Nasselrode! Ce ne sera pas de trop de la cure
de Carlsbad pour me remettre d'un pareil festin de Lucullus.
Peut-être Swann a-t-il senti qu'il y aurait trop de
résistances à vaincre. Le mariage cela est certain
n'a pas plu. On a parlé de la fortune de la femme, ce qui
est une grosse bourde. Mais, enfin, tout cela n'a pas paru
agréable. Et puis Swann a une tante excessivement riche et
admirablement posée, femme d'un homme qui,
financièrement parlant, est une puissance. Et non
seulement elle a refusé de recevoir Mme Swann, mais elle a
mené une campagne en règle pour que ses amies et
connaissances en fissent autant. Je n'entends pas par là
qu'aucun parisien de bonne compagnie ait manqué de respect
à Madame Swann... Non! cent fois non! Le mari était
d'ailleurs homme à relever le gant. En tous cas, il y a
une chose curieuse, c'est de voir combien Swann, qui
connaît tant de monde et du plus choisi, montre
d'empressement auprès d'une société dont le
moins qu'on puisse dire est qu'elle est fort mêlée.
Moi qui l'ai connu jadis, j'avoue que j'éprouvais autant
de surprise que d'amusement à voir un homme aussi bien
élevé, aussi à la mode dans les coteries les
plus triées, remercier avec effusion le Directeur du
Cabinet du Ministre des Postes, d'être venu chez eux et lui
demander si Mme Swann pourrait se permettre d'aller voir sa
femme. Il doit pourtant se trouver dépaysé;
évidemment ce n'est plus le même monde. Mais je ne
crois pas cependant que Swann soit malheureux. Il y a eu, il est
vrai, dans les années qui précédèrent
le mariage d'assez vilaines manuvres de chantage de la part de la
femme; elle privait Swann de sa fille chaque fois qu'il lui
refusait quelque chose. Le pauvre Swann, aussi naïf qu'il
est pourtant raffiné, croyait chaque fois que
l'enlèvement de sa fille était une coïncidence
et ne voulait pas voir la réalité. Elle lui faisait
d'ailleurs des scènes si continuelles qu'on pensait que le
jour où elle serait arrivée à ses fins et se
serait fait épouser, rien ne la retiendrait plus et que
leur vie serait un enfer. Hé bien! c'est le contraire qui
est arrivé. On plaisante beaucoup la manière dont
Swann parle de sa femme, on en fait même des gorges
chaudes. On ne demandait certes pas que plus ou moins conscient
d'être... (vous savez le mot de Molière), il
allât le proclamer urbi et orbi; n'empêche qu'on le
trouve exagéré quand il dit que sa femme est une
excellente épouse.
Or, ce n'est pas aussi faux qu'on le croit. A sa manière
qui n'est pas celle que tous les maris
préféreraient, -- mais enfin, entre nous, il me
semble difficile que Swann qui la connaissait depuis longtemps et
est loin d'être un maître-sot, ne sût pas
à quoi s'en tenir, il est indéniable qu'elle semble
avoir de l'affection pour lui. Je ne dis pas qu'elle ne soit pas
volage et Swann lui-même ne se fait pas faute de
l'être, à en croire les bonnes langues qui, vous
pouvez le penser, vont leur train. Mais elle lui est
reconnaissante de ce qu'il a fait pour elle, et, contrairement
aux craintes éprouvées par tout le monde, elle
paraît devenue d'une douceur d'ange». Ce changement
n'était peut-être pas aussi extraordinaire que le
trouvait M. de Norpois.
Odette n'avait pas cru que Swann finirait par l'épouser;
chaque fois qu'elle lui annonçait tendancieusement qu'un
homme comme il faut venait de se marier avec sa maîtresse,
elle lui avait vu garder un silence glacial et tout au plus, si
elle l'interpellait directement en lui demandant: «Alors,
tu ne trouves pas que c'est très bien, que c'est bien beau
ce qu'il a fait là, pour une femme qui lui a
consacré sa jeunesse?», répondre
sèchement: «Mais je ne te dis pas que ce soit mal,
chacun agit à sa guise.» Elle n'était
même pas loin de croire que, comme il le lui disait dans
des moments de colère, il l'abandonnerait tout à
fait, car elle avait depuis peu entendu dire par une femme
sculpteur: «On peut s'attendre à tout de la part des
hommes, ils sont si mufles», et frappée par la
profondeur de cette maxime pessimiste, elle se l'était
appropriée, elle la répétait à tout
bout de champ d'un air découragé qui semblait dire:
«Après tout, il n'y aurait rien d'impossible, c'est
bien ma chance.» Et, par suite, toute vertu avait
été enlevée à la maxime optimiste qui
avait jusque-là guidé Odette dans la vie: «On
peut tout faire aux hommes qui vous aiment, ils sont
idiots», et qui s'exprimait dans son visage par le
même clignement d'yeux qui eût pu accompagner des
mots tels que: «Ayez pas peur, il ne cassera rien.»
En attendant, Odette souffrait de ce que telle de ses amies,
épousée par un homme qui était resté
moin longtemps avec elle, qu'elle-même avec Swann, et
n'avait pas elle d'enfant, relativement considérée
maintenant, invitée aux bals de l'Élysée,
devait penser de la conduite de Swann. Un consultant plus profond
que ne l'était M. de Norpois eût sans doute pu
diagnostiquer que c'était ce sentiment d'humiliation et de
honte qui avait aigri Odette, que le caractère infernal
qu'elle montrait ne lui était pas essentiel,
n'était pas un mal sans remède, et eût
aisément prédit ce qui était arrivé,
à savoir qu'un régime nouveau, le régime
matrimonial, ferait cesser avec une rapidité presque
magique ces accidents pénibles, quotidiens, mais nullement
organiques. Presque tout le monde s'étonna de ce mariage,
et cela même est étonnant. Sans doute peu de
personnes comprennent le caractère purement subjectif du
phénomène qu'est l'amour, et la sorte de
création que c'est d'une personne supplémentaire,
distincte de celle qui porte le même nom dans le monde, et
dont la plupart des éléments sont tirés de
nous-mêmes.
Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les
proportions énormes que finit par prendre pour nous un
être qui n'est pas le même que celui qu'ils voient.
Pourtant il semble qu'en ce qui concerne Odette on aurait pu se
rendre compte que si, certes elle n'avait jamais
entièrement compris l'intelligence de Swann, du moins
savait-elle les titres, tout le détail de ses travaux, au
point que le nom de Ver Meer lui était aussi familier que
celui de son couturier; de Swann, elle connaissait à fond
ces traits du caractère, que le reste du monde ignore ou
ridiculise et dont seule une maîtresse, une sur,
possèdent l'image ressemblante et aimée; et nous
tenons tellement à eux, même à ceux que nous
voudrions le plus corriger, que c'est parce qu'une femme finit
par en prendre une habitude indulgente et amicalement railleuse,
pareille à l'habitude que nous en avons nous-mêmes,
et qu'en ont nos parents, que les vieilles liaisons ont quelque
chose de la douceur et de la force des affections de famille.
Les liens qui nous unissent à un être se trouvent
sanctifiés quand il se place au même point de vue
que nous pour juger une de nos tares. Et parmi ces traits
particuliers, il y en avait aussi qui appartenaient autant
à l'intelligence de Swann qu'à son
caractère, et que pourtant en raison de la racine qu'ils
avaient malgré tout en celui-ci, Odette avait plus
facilement discernés. Elle se plaignait que quand Swann
faisait métier d'écrivain, quand il publiait des
études, on ne reconnut pas ces traits-là autant que
dans les lettres ou dans sa conversation où ils
abondaient. Elle lui conseillait de leur faire la part la plus
grande. Elle l'aurait voulu parce que c'était ceux qu'elle
préférait en lui, mais comme elle les
préférait parce qu'ils étaient plus à
lui, elle n'avait peut-être pas tort de souhaiter qu'on les
retrouvât dans ce qu'il écrivait. Peut-être
aussi pensait-elle que des ouvrages plus vivants, en lui
procurant enfin à lui le succès, lui eussent permis
à elle de se faire, ce que chez les Verdurin elle avait
appris à mettre au-dessus de tout: un salon.
Parmi les gens qui trouvaient ce genre de mariage ridicule,
gens qui pour eux-mêmes se demandaient: «Que pensera
M. de Guermantes, que dira Bréauté, quand
j'épouserai Mlle de Montmorency?», parmi les gens
ayant cette sorte d'idéal social, aurait figuré,
vingt ans plus tôt, Swann lui-même. Swann qui
s'était donné du mal pour être reçu au
Jockey et avait compté dans ce temps-là faire un
éclatant mariage qui eût achevé, en
consolidant sa situation de faire de lui un des hommes les plus
en vue de Paris. Seulement, les images que représentent un
tel mariage à l'intéressé ont, comme toutes
les images, pour ne pas dépérir et s'effacer
complètement, besoin d'être alimentées du
dehors.
Votre rêve le plus ardent est d'humilier l'homme qui vous
a offensé.
Mais si vous n'entendez plus jamais parler de lui, ayant
changé de pays, votre ennemi finira par ne plus avoir pour
vous aucune importance. Si on a perdu de vue pendant vingt ans
toutes les personnes à cause desquelles on aurait
aimé entrer au Jockey ou à l'Institut, la
perspective d'être membre de l'un ou de l'autre de ces
groupements, ne tentera nullement. Or, tout autant qu'une
retraite, qu'une maladie, qu'une conversion religieuse, une
liaison prolongée substitue d'autres images aux anciennes.
Il n'y eut pas de la part de Swann, quand il épousa
Odette, renoncement aux ambitions mondaines car de ces
ambitions-là, depuis longtemps Odette l'avait, au sens
spirituel du mot, détaché. D'ailleurs, ne
l'eût-il pas été qu'il n'en aurait eu que
plus de mérite. C'est parce qu'ils impliquent le sacrifice
d'une situation plus ou moins flatteuse à une douceur
purement intime, que généralement les mariages
infamants sont les plus estimables de tous (on ne peut en effet
entendre par mariage infamant un mariage d'argent, n'y ayant
point d'exemple d'un ménage où la femme, ou bien le
mari se soient vendus et qu'on n'ait fini par recevoir, ne
fût-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples
et pour ne pas avoir deux poids et deux mesures).
Peut-être, d'autre part, en artiste, sinon en corrompu,
Swann eût-il en tous cas éprouvé une certaine
volupté à accoupler à lui, dans un de ces
croisements d'espèces comme en pratiquent les mendelistes
ou comme en raconte la mythologie, un être de race
différente, archiduchesse ou cocotte, à contracter
une alliance royale ou à faire une mésalliance. Il
n'y avait eu dans le monde qu'une seule personne dont il se
fût préoccupé, chaque fois qu'il avait
pensé à son mariage possible avec Odette,
c'était, et non par snobisme, la duchesse de Guermantes.
De celle-là, au contraire, Odette se souciait peu, pensant
seulement aux personnes situées immédiatement
au-dessus d'elle-même plutôt que dans un aussi vague
empyrée. Mais quand Swann dans ses heures de rêverie
voyait Odette devenue sa femme, il se représentait
invariablement le moment où il l'amènerait, elle et
surtout sa fille, chez la princesse des Laumes, devenue
bientôt la duchesse de Guermantes par la mort de son
beau-père. Il ne désirait pas les présenter
ailleurs, mais il s'attendrissait quand il inventait, en
énonçant les mots eux-mêmes, tout ce que la
duchesse dirait de lui à Odette, et Odette à Madame
de Guermantes, la tendresse que celle-ci témoignerait
à Gilberte, la gâtant, le rendant fier de sa fille.
Il se jouait à lui-même la scène de la
présentation avec la même précision dans le
détail imaginaire qu'ont les gens qui examinent comment
ils emploieraient, s'ils le gagnaient, un lot dont ils fixent
arbitrairement le chiffre. Dans la mesure où une image qui
accompagne une de nos résolutions la motive, on peut dire
que si Swann épousa Odette, ce fut pour la
présenter elle et Gilberte, sans qu'il y eût
personne là, au besoin sans que personne le sût
jamais, à la duchesse de Guermantes. On verra comment
cette seule ambition mondaine qu'il avait souhaitée pour
sa femme et sa fille, fut justement celle dont la
réalisation se trouva lui être interdite et par un
veto si absolu que Swann mourut sans supposer que la duchesse
pourrait jamais les connaître. On verra aussi qu'au
contraire la duchesse de Guermantes se lia avec Odette et
Gilberte après la mort de Swann. Et peut-être
eût-il été sage -- pour autant qu'il pouvait
attacher de l'importance à si peu de chose -- en ne se
faisant pas une idée trop sombre de l'avenir, à cet
égard, et en réservant que la réunion
souhaitée pourrait bien avoir lieu quand il ne serait plus
là pour en jouir. Le travail de causalité qui finit
par produire à peu près tous les effets possibles,
et par conséquent aussi ceux qu'on avait cru l'être
le moins, ce travail est parfois lent, rendu un peu plus lent
encore par notre désir -- qui, en cherchant à
l'accélérer, l'entrave -- par notre existence
même et n'aboutit que quand nous avons cessé de
désirer, et quelquefois de vivre. Swann ne le savait-il
pas par sa propre expérience, et n'était-ce pas
déjà, dans sa vie, -- comme une
préfiguration de ce qui devait arriver après sa
mort, -- un bonheur après décès que ce
mariage avec cette Odette qu'il avait passionnément
aimée -- si elle ne lui avait pas plu au premier abord --
et qu'il avait épousée quand il ne l'aimait plus,
quand l'être qui, en Swann, avait tant souhaité et
tant désespéré de vivre toute sa vie avec
Odette, quand cet être là était mort?
Je me mis à parler du comte de Paris, à demander
s'il n'était pas ami de Swann, car je craignais que la
conversation se détournât de celui-ci. «Oui,
en effet, répondit M. de Norpois en se tournant vers moi
et en fixant sur ma modeste personne le regard bleu où
flottaient, comme dans leur élément vital, ses
grandes facultés de travail et son esprit d'assimilation.
Et, mon Dieu, ajouta-t-il en s'adressant de nouveau à mon
père, je ne crois pas franchir les bornes du respect dont
je fais profession pour le Prince (sans cependant entretenir avec
lui des relations personnelles que rendrait difficiles ma
situation, si peu officielle qu'elle soit), en vous citant ce
fait assez piquant que, pas plus tard qu'il y a quatre ans, dans
une petite gare de chemins de fer d'un des pays de l'Europe
Centrale, le prince eut l'occasion d'apercevoir Mme Swann.
Certes, aucun de ses familiers ne s'est permis de demander
à Monseigneur comment il l'avait trouvée.
Cela n'eût pas été séant. Mais quand
par hasard la conversation amenait son nom, à de certains
signes imperceptibles si l'on veut, mais qui ne trompent pas, le
prince semblait donner assez volontiers à entendre que son
impression était en somme loin d'avoir été
défavorable.»
-- «Mais il n'y aurait pas eu possibilité de la présenter au comte de Paris? demanda mon père.
-- Eh bien! on ne sait pas; avec les princes on ne sait jamais, répondit M. de Norpois; les plus glorieux, ceux qui savent le plus se faire rendre ce qu'on leur doit, sont aussi quelquefois ceux qui s'embarrassent le moins des décrets de l'opinion publique, même les plus justifiés, pour peu qu'il s'agisse de récompenser certains attachements. Or, il est certain que le comte de Paris a toujours agréé avec beaucoup de bienveillance le dévouement de Swann qui est, d'ailleurs, un garçon d'esprit s'il en fut.
-- Et votre impression à vous, quelle a-t-elle été, monsieur l'ambassadeur? demanda ma mère par politesse et par curiosité.
Avec une énergie de vieux connaisseur qui tranchait sur la modération habituelle de ses propos:
-- «Tout à fait excellente!» répondit M. de Norpois.
Et sachant que l'aveu d'une forte sensation produite par une femme, rentre à condition qu'on le fasse avec enjouement, dans une certaine forme particulièrement appréciée de l'esprit de conversation, il éclata d'un petit rire qui se prolongea pendant quelques instants, humectant les yeux bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les ailes de son nez nervurées de fibrilles rouges.
«Elle est tout à fait charmante!»
-- «Est-ce qu'un écrivain du nom de Bergotte était à ce dîner, monsieur?» demandai-je timidement pour tâcher de retenir la conversation sur le sujet des Swann.
-- Oui, Bergotte était là, répondit M. de Norpois, inclinant la tête de mon côté avec courtoisie, comme si dans son désir d'être aimable avec mon père, il attachait tout ce qui tenait à lui une véritable importance et même aux questions d'un garçon de mon âge qui n'était pas habitué à se voir montrer tant de politesse par des personnes du sien. Est-ce que vous le connaissez? ajouta-t-il en fixant sur moi ce regard clair dont Bismarck admirait la pénétration.
-- Mon fils ne le connaît pas mais l'admire beaucoup, dit ma mère.
-- Mon Dieu, dit M. de Norpois (qui m'inspira sur ma propre
intelligence des doutes plus graves que ceux qui me
déchiraient d'habitude, quand je vis que ce que je mettais
mille et mille fois au-dessus de moi-même, ce que je
trouvais de plus élevé au monde, était pour
lui tout en bas de l'échelle de ses admirations), je ne
partage pas cette manière de voir. Bergotte est ce que
j'appelle un joueur de flûte; il faut reconnaître du
reste qu'il en joue agréablement quoique avec bien du
maniérisme, de l'afféterie. Mais enfin ce n'est que
cela, et cela n'est pas grand'chose. Jamais on ne trouve dans ses
ouvrages sans muscles ce qu'on pourrait nommer la charpente. Pas
d'action -- ou si peu -- mais surtout pas de portée.
Ses livres pèchent par la base ou plutôt il n'y a
pas de base du tout.
Dans un temps comme le nôtre où la
complexité croissante de la vie laisse à peine le
temps de lire, où la carte de l'Europe a subi des
remaniements profonds et est à la veille d'en subir de
plus grands encore peut-être, où tant de
problèmes menaçants et nouveaux se posent partout,
vous m'accorderez qu'on a le droit de demander à un
écrivain d'être autre chose qu'un bel esprit qui
nous fait oublier dans des discussions oiseuses et byzantines sur
des mérites de pure forme, que nous pouvons être
envahis d'un instant à l'autre par un double flot de
Barbares, ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c'est
blasphémer contre la Sacro-Sainte École de ce que
ces Messieurs appellent l'Art pour l'Art, mais à notre
époque, il y a des tâches plus urgentes que
d'agencer des mots d'une façon harmonieuse. Celle de
Bergotte est parfois assez séduisante, je n'en disconviens
pas, mais au total tout cela est bien mièvre, bien mince,
et bien peu viril. Je comprends mieux maintenant, en me reportant
à votre admiration tout à fait
exagérée pour Bergotte, les quelques lignes que
vous m'avez montrées tout à l'heure et sur
lesquelles j'aurais mauvaise grâce à ne pas passer
l'éponge, puisque vous avez dit vous-même en toute
simplicité, que ce n'était qu'un griffonnage
d'enfant (je l'avais dit, en effet, mais je n'en pensais pas un
mot). A tout péché miséricorde et surtout
aux péchés de jeunesse. Après tout, d'autres
que vous en ont de pareils sur la conscience, et vous
n'êtes pas le seul qui se soit cru poète à
son heure. Mais on voit dans ce que vous m'avez montré, la
mauvaise influence de Bergotte. Évidemment, je ne vous
étonnerai pas en vous disant qu'il n'y avait là
aucune de ses qualités, puisqu'il est passé
maître dans l'art tout superficiel du reste, d'un certain
style dont à votre âge vous ne pouvez
posséder même le rudiment. Mais c'est
déjà le même défaut, ce contre-sens
d'aligner des mots bien sonores en ne se souciant qu'ensuite du
fond.
C'est mettre la charrue avant les bufs, même dans les
livres de Bergotte. Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces
subtilités de mandarin déliquescent me semblent
bien vaines. Pour quelques feux d'artifice agréablement
tirés par un écrivain, on crie de suite au
chef-d'uvre. Les chefs-d'uvre ne sont pas si fréquents que
cela!
Bergotte n'a pas à son actif, dans son bagage si je puis
dire, un roman d'une envolée un peu haute, un de ces
livres qu'on place dans le bon coin de sa bibliothèque. Je
n'en vois pas un seul dans son uvre.
Il n'empêche que chez lui, l'uvre est infiniment
supérieure à l'auteur. Ah! voilà quelqu'un
qui donne raison à l'homme d'esprit qui prétendait
qu'on ne doit connaître les écrivains que par leurs
livres.
Impossible de voir un individu qui réponde moins aux
siens, plus prétentieux, plus solennel, moins homme de
bonne compagnie. Vulgaire par moments, parlant à d'autres
comme un livre, et même pas comme un livre de lui, mais
comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas les sien