The Project Gutenberg EBook of Tartarin sur les Alpes, by Alphonse Daudet #9 in our series by Alphonse Daudet Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Tartarin sur les Alpes Nouveaux exploits du hros tarasconnais Author: Alphonse Daudet Release Date: February, 2004 [EBook #5105] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on April 29, 2002] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TARTARIN SUR LES ALPES *** Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation of the etext through OCR. Nous remercions la Bibliotheque Nationale de France qui a mis disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donn l'autorisation de les utiliser pour preparer ce texte. ALPHONSE DAUDET Tartarin sur les Alpes Nouveaux exploits du heros tarasconnais TABLE DE MATIERES I. Apparition au Rigi-Kulm.--Qui?--Ce qu'on dit autour d'une table de six cents couverts.--Riz et pruneaux.--Un bal improvise.--L'inconnu signe son nom sur le registre de l'hotel.--P. C. A. II. Tarascon, cinq minutes d'arret.--Le Club des Alpines.--Explication du P. C. A.--Lapins de garenne et lapins de choux.--Ceci est mon testament,--Le sirop de cadavre.--Premiere ascension.--Tartarin tire ses lunettes. III. Une alerte sur le Rigi.--Du sang-froid! du sang-froid!--Le cor des Alpes.--Ce que Tartarin trouve a sa glace en se reveillant. --Perplexite.--On demande un guide par le telephone. IV. Sur le bateau.--Il pleut.--Le heros tarasconnais salue des manes.--La verite sur Guillaume Tell.--Desillusion.--Tartarin de Tarascon n'a jamais existe.--<>. V. Confidences sous un tunnel. VI. Le col du Brunig.--Tartarin tombe aux mains des nihilistes.--Disparition d'un tenor italien et d'une corde fabriquee en Avignon.--Nouveaux exploits du chasseur de casquettes.--Pan! pan! VII. Les nuits de Tarascon.--Ou est-il?--Anxiete.--Les cigales du Cours redemandent Tartarin.--Martyre d'un grand saint tarasconnais.--Le Club des Alpines.--Ce qui se passait a la pharmacie de la placette.--A moi, Bezuquet!. VIII. Dialogue memorable entre la Jungfrau et Tartarin.--Un salon nihiliste.--Le duel au couteau de chasse.--Affreux cauchemar. --<>--Etrange accueil fait par l'hotelier Meyer a la delegation tarasconnaise. IX. Au Chamois fidele X. L'ascension de la Jungfrau.--Ve, les boeufs!--Les crampons Kennedy ne marchent pas, la lampe a chalumeau non plus.--Apparition d'hommes masques au chalet du Club Alpin.--Le president dans la crevasse.--Il y laisse ses lunettes.--Sur les cimes!--Tartarin devenu dieu. XI. En route pour Tarascon!--Le lac de Geneve.---Tartarin propose une visite au cachot de Bonnivard.--Court dialogue au milieu des roses.--Toute la bande sous les verrous.--L'infortune Bonnivard.--O se trouve une certaine corde fabriquee en Avignon. XII. L'hotel Baltet a Chamonix.--Ca sent l'ail!--De l'emploi de la corde dans les courses alpestres.--Shake hands!--Un eleve de Schopenhauer.--A la halte des Grands-Mulets.--<>. XIII. La catastrophe. XIV. Epilogue. I APPARITION AU RIGI-KULM.--OUI?--CE QU'ON DIT AUTOUR D'UNE TABLE DE SIX CENTS COUVERTS.--RIZ ET PRUNEAUX. UN BAL IMPROVISE.--L'INCONNU SIGNE SON NOM SUR LE REGISTRE DE L'HOTEL.--P. C. A. Le 10 aout 1880, a l'heure fabuleuse de ce coucher de soleil sur les Alpes, si fort vante par les guides Joanne et Baedeker, un brouillard jaune hermetique, complique d'une tourmente de neige en blanches spirales, enveloppait la cime du Rigi (_Regina montium_) et cet hotel gigantesque, extraordinaire a voir dans l'aride paysage des hauteurs, ce Rigi-Kulm vitre comme un observatoire, massif comme une citadelle, ou pose pour un jour et une nuit la foule des touristes adorateurs du soleil. En attendant le second coup du diner, les passagers de l'immense et fastueux caravanserail, morfondus en haut dans les chambres ou pames sur les divans des salons de lecture dans la tiedeur moite des caloriferes allumes, regardaient, a defaut des splendeurs promises, tournoyer les petites mouchetures blanches et s'allumer devant le perron les grands lampadaires dont les doubles verres de phares grincaient au vent. Monter si haut, venir des quatre coins du monde pour voir cela... O Baedeker!... Soudain quelque chose emergea du brouillard, s'avancant vers l'hotel avec un tintement de ferrailles, une exageration de mouvements causee par d'etranges accessoires. A vingt pas, a travers la neige, les touristes desoeuvres, le nez contre les vitres, les _misses_ aux curieuses petites tetes coiffees en garcons, prirent cette apparition pour une vache egaree, puis pour un retameur charge de ses ustensiles. A dix pas, l'apparition changea encore et montra l'arbalete l'epaule, le casque a visiere baissee d'un archer du moyen age, encore plus invraisemblable a rencontrer sur ces hauteurs qu'une vache ou qu'un ambulant. Au perron, l'arbaletrier ne fut plus qu'un gros homme, trapu, rable, qui s'arretait pour souffler, secouer la neige de ses jambieres en drap jaune comme sa casquette, de son passe-montagne tricote ne laissant guere voir du visage que quelques touffes de barbe grisonnante et d'enormes lunettes vertes, bombees en verres de stereoscope. Le _piolet_, l'alpenstock, un sac sur le dos, un paquet de cordes en sautoir, des crampons et crochets de fer a la ceinture d'une blouse anglaise a larges pattes completaient le harnachement de ce parfait alpiniste. Sur les cimes desolees du Mont-Blanc ou du Finsteraarhorn, cette tenue d'escalade aurait semble naturelle; mais au Rigi-Kulm, a deux pas du chemin de fer! L'Alpiniste, il est vrai, venait du cote oppose a la station, et l'etat de ses jambieres temoignait d'une longue marche dans la neige et la boue. Un moment il regarda l'hotel et ses dependances, stupefait de trouver a deux mille metres au-dessus de la mer une batisse de cette importance, des galeries vitrees, des colonnades, sept etages de fenetres et le large perron s'etalant entre deux rangees de pots a feu qui donnaient a ce sommet de montagne l'aspect de la place de l'Opera par un crepuscule d'hiver. Mais si surpris qu'il put etre, les gens de l'hotel le paraissaient bien davantage, et lorsqu'il penetra dans l'immense antichambre, une poussee curieuse se fit a l'entree de toutes les salles: des messieurs armes de queues de billard, d'autres avec des journaux deployes, des dames tenant leur livre ou leur ouvrage, tandis que tout au fond, dans le developpement de l'escalier, des tetes se penchaient par-dessus la rampe, entre les chaines de l'ascenseur. L'homme dit haut, tres fort, d'une voix de basse profonde, un <> sonnant comme une paire de cymbales: <> en lettres d'or sur leurs casquettes d'amiraux, les cravates blanches des maitres d'hotel et le bataillon des Suissesses en costumes nationaux accouru sur un coup de timbre, tout cela l'etourdit une seconde, pas plus d'une. Il se sentit regarde et, sur-le-champ, retrouva son aplomb, comme un comedien devant les loges pleines. <>, a l'aise avec ce majestueux gerant comme avec un vieux camarade de college. Il fut par exemple bien pres de se facher quand la servante bernoise, qui s'avancait un bougeoir a la main, toute raide dans son plastron d'or et les bouffants de tulle de ses manches, s'informa si monsieur desirait prendre l'ascenseur. La proposition d'un crime a commettre ne l'eut pas indigne davantage. --Un ascenseur, a lui!... a lui!... Et son cri, son geste, secouerent toute sa ferraille. Subitement radouci, il dit a la Suissesse d'un ton aimable: <<_Pedibus_se_ cum jambis_se, ma belle chatte...>> et il monta derriere elle, son large dos tenant l'escalier, ecartant les gens sur son passage, pendant que par tout l'hotel courait une clameur, un long <> chuchote dans les langues diverses des quatre parties du monde. Puis le second coup du diner sonna, et nul ne s'occupa plus de l'extraordinaire personnage. Un spectacle, cette salle a manger du Rigi-Kulm. Six cents couverts autour d'une immense table en fer a cheval ou des compotiers de riz et de pruneaux alternaient en longues files avec des plantes vertes, refletant dans leur sauce claire ou brune les petites flammes droites des lustres et les dorures du plafond caissonne. Comme dans toutes les tables d'hote suisses, ce riz et ces pruneaux divisaient le diner en deux factions rivales, et rien qu'aux regards de haine ou de convoitise jetes d'avance sur les compotiers du dessert, on devinait aisement a quel parti les convives appartenaient. Les Riz se reconnaissaient a leur paleur defaite, les Pruneaux a leurs faces congestionnees. Ce soir-la, les derniers etaient en plus grand nombre, comptaient surtout des personnalites plus importantes, des celebrites europeennes, telles que le grand historien Astier-Rehu, de l'Academie francaise, le baron de Stoltz, vieux diplomate austro-hongrois, lord Chipendale (?), un membre du Jockey-Club avec sa niece (hum! hum!), l'illustre docteur-professeur Schwanthaler, de l'Universite de Bonn, un general peruvien et ses huit demoiselles. A quoi les Riz ne pouvaient guere opposer comme grandes vedettes qu'un senateur belge et sa famille, Mme Schwanthaler, la femme du professeur, et un tenor italien retour de Russie, etalant sur la nappe des boutons de manchettes larges comme des soucoupes. C'est ce double courant oppose qui faisait sans doute la gene et la raideur de la table. Comment expliquer autrement le silence de ces six cents personnes, gourmees, renfrognees, mefiantes, et le souverain mepris qu'elles semblaient affecter les unes pour les autres? Un observateur superficiel aurait pu l'attribuer a la stupide morgue anglo-saxonne qui, maintenant, par tous pays donne le ton du monde voyageur. Mais non! Des etres a face humaine n'arrivent pas a se hair ainsi premiere vue, a se dedaigner du nez, de la bouche et des yeux faute de presentation prealable. Il doit y avoir autre chose. Riz et Pruneaux, je vous dis. Et vous avez l'explication du morne silence pesant sur ce diner du Rigi-Kulm qui, vu le nombre et la variete internationale des convives, aurait du etre anime, tumultueux, comme on se figure les repas au pied de la tour de Babel. L'Alpiniste entra, un peu trouble devant ce refectoire de chartreux en penitence sous le flamboiement des lustres, toussa bruyamment sans que personne prit garde a lui, s'assit a son rang de dernier venu, au bout de la salle. Defuble maintenant, c'etait un touriste comme un autre, mais d'aspect plus aimable, chauve, bedonnant, la barbe en pointe et touffue, le nez majestueux, d'epais sourcils feroces sur un regard bon enfant. Riz ou Pruneau? on ne savait encore. A peine installe, il s'agita avec inquietude, puis quittant sa place d'un bond effraye: <<_Outre!_...un courant d'air!...>> dit-il tout haut, et il s'elanca vers une chaise libre, rabattue au milieu de la table. Il fut arrete par une Suissesse de service, du canton d'Uri, celle-la, chainettes d'argent et guimpe blanche: <>, et le mot revenait dans toutes ses phrases avec quelques autres vocables parasites <>, qui soulignaient encore son accent meridional, deplaisant sans doute pour la jeune blonde, car elle ne repondit que par un regard glace, d'un bleu noir, d'un bleu d'abime. Le voisin de droite n'avait rien d'encourageant non plus; c'etait le tenor italien, fort gaillard au front bas, aux prunelles huileuses, avec des moustaches de matamore qu'il frisait d'un doigt furibond, depuis qu'on l'avait separe de sa jolie voisine. Mais le bon Alpiniste avait l'habitude de parler en mangeant, il lui fallait cela pour sa sante. <<_Ve_! Les jolis boutons... se dit-il tout haut a lui-meme en guignant les manchettes de l'Italien... Ces notes de musique, incrustees dans le jaspe, c'est d'un effet _charmain_... Sa voix cuivree sonnait dans le silence sans y trouver le moindre echo. <> grogna l'Italien dans ses moustaches. Pendant un moment l'homme se resigna a devorer sans rien dire, mais les morceaux l'etouffaient. Enfin, comme son vis-a-vis le diplomate austro-hongrois essayait d'atteindre le moutardier du bout de ses vieilles petites mains grelottantes, enveloppees de mitaines, il le lui passa obligeamment: <> car il venait de l'entendre appeler ainsi. Malheureusement le pauvre M. de Stoltz, malgre l'air finaud et spirituel contracte dans les chinoiseries diplomatiques, avait perdu depuis longtemps ses mots et ses idees, et voyageait dans la montagne specialement pour les rattraper. Il ouvrit ses yeux vides sur ce visage inconnu, les referma sans rien dire. Il en eut fallu dix, anciens diplomates de sa force intellectuelle, pour trouver en commun la formule d'un remerciement. A ce nouvel insucces, l'Alpiniste fit une moue terrible, et la brusque facon dont il s'empara de la bouteille aurait pu faire croire qu'il allait achever de fendre, avec, la tete felee du vieux diplomate. Pas plus! C'etait pour offrir a boire a sa voisine, qui ne l'entendit pas, perdue dans une causerie a mi-voix, d'un gazouillis etranger doux et vif, avec deux jeunes gens assis tout pres d'elle. Elle se penchait, s'animait. On voyait des petits frisons briller dans la lumiere contre une oreille menue, transparente et toute rose... Polonaise, Russe, Norvegienne?... mais du Nord bien certainement; et une jolie chanson do son pays lui revenant aux levres, l'homme du Midi se mit a fredonner tranquillement: _O coumtesso gento, Estelo dou Nord Que la neu argento, Qu'Amour friso en or._[*] [*] <> (Frederic MISTRAL.) Toute la table se retourna; on crut qu'il devenait fou. Il rougit, se tint coi dans son assiette, n'en sortit plus que pour repousser violemment un des compotiers sacres qu'on lui passait: <> presque aussitot suivirent, en le voyant repousser le second compotier aussi vivement que l'autre. Ni Riz ni Pruneau!... Quoi alors?... Tous se retirerent; et c'etait glacial ce defile silencieux de nez tombants, de coins de bouche abaisses et dedaigneux, devant le malheureux qui resta seul dans l'immense salle a manger flamboyante, en train de faire une trempette a la mode de son pays, courbe sous le dedain universel. Mes amis, ne meprisons personne. Le mepris est la ressource des parvenus, des poseurs, des laiderons et des sots, le masque o s'abrite la nullite, quelquefois la gredinerie, et qui dispense d'esprit, de jugement, de bonte. Tous les bossus sont meprisants; tous les nez tors se froncent et dedaignent quand ils rencontrent un nez droit. Il savait cela, le bon Alpiniste. Ayant de quelques annees depasse la quarantaine, ce <> ou l'homme trouve et ramasse la clef magique qui ouvre la vie jusqu'au fond, en montre la monotone et decevante enfilade, connaissant en outre sa valeur, l'importance de sa mission et du grand nom qu'il portait, l'opinion de ces gens-la ne l'occupait guere. Il n'aurait eu d'ailleurs qu'a se nommer, a crier: <> pour changer en respects aplatis toutes ces lippes hautaines; mais l'incognito l'amusait. Il souffrait seulement de ne pouvoir parler, faire du bruit, s'ouvrir, se repandre, serrer des mains, s'appuyer familierement a une epaule, appeler les gens par leurs prenoms. Voila ce qui l'oppressait au Rigi-Kulm. Oh! surtout, ne pas parler. <> se disait le pauvre diable, errant dans l'hotel, ne sachant que devenir. Il entra au cafe, vaste et desert comme un temple en semaine, appela le garcon <>, commanda <> Et le garcon ne demandant pas: <> l'Alpiniste ajouta vivement: <> Le bouchon fit son bruit bete de noce de commande, puis on n'entendit plus rien que les rafales du vent dans la monumentale cheminee et le cliquetis frissonnant de la neige sur les vitres. Bien sinistre aussi, le salon de lecture, tous les journaux en main, ces centaines de tetes penchees autour des longues tables vertes, sous les reflecteurs. De temps en temps une baillee, une toux, le froissement d'une feuille deployee, et, planant sur ce calme de salle d'etude, debout et immobiles, le dos au poele, solennels tous les deux et sentant pareillement le moisi, les deux pontifes de l'histoire officielle, Schwanthaler et Astier-Rehu, qu'une fatalite singuliere avait mis en presence au sommet du Rigi, depuis trente ans qu'ils s'injuriaient, se dechiraient dans des notes explicatives, s'appelaient <>. Vous pensez l'accueil que recut le bienveillant Alpiniste approchant une chaise pour faire un brin de causette instructive au coin du feu. Du haut de ces doux cariatides tomba subitement sur lui un de ces courants froids, dont il avait si grand'peur; il se leva, arpenta la salle autant par contenance que pour se rechauffer, ouvrit la bibliotheque. Quelques romans anglais y trainaient, meles a de lourdes bibles et a des volumes depareilles du Club Alpin Suisse; il en prit un, l'emportait pour le lire au lit, mais dut le laisser a la porte, le reglement ne permettant pas qu'on promenat la bibliotheque dans les chambres. Alors, continuant a errer, il entr'ouvrit la porte du billard, ou le tenor italien jouait tout seul, faisait des effets de torse et de manchettes pour leur jolie voisine, assise sur un divan, entre deux jeunes gens auxquels elle lisait une lettre. A l'entree de l'Alpiniste elle s'interrompit, et l'un des jeunes gens se leva, le plus grand, une sorte de moujik, d'homme-chien, aux pattes velues, aux longs cheveux noirs, luisants et plats, rejoignant la barbe inculte. Il fit deux pas vers le nouveau venu, le regarda comme on provoque, et si ferocement que le bon Alpiniste sans demander d'explication, executa un demi-tour a droite, prudent et digne. <> dit-il tout haut, et il referma la porte bruyamment pour bien prouver a ce sauvage qu'on n'avait pas peur de lui. Le salon restait comme dernier refuge; il y entra... Coquin de sort!... La morgue, bonnes gens! la morgue du mont Saint-Bernard, o les moines exposent les malheureux ramasses sous la neige dans les attitudes diverses que la mort congelante leur a laissees, c'etait cela le salon de Rigi-Kulm. Toutes les dames figees, muettes, par groupes sur des divans circulaires, ou bien isolees, tombees ca et la. Toutes les misses immobiles sous les lampes des gueridons, ayant encore aux mains l'album, le magazine, la broderie qu'elles tenaient quand le froid les avait saisies; et parmi elles les filles du general, les huit petites Peruviennes avec leur teint de safran, leurs traits en desordre, les rubans vifs de leurs toilettes tranchant sur les tons de lezard des modes anglaises, pauvres petits _pays-chauds_ qu'on se figurait si bien grimacant, gambadant a la cime des cocotiers et qui, plus encore que les autres victimes, faisaient peine a regarder en cet etat de mutisme et de congelation. Puis au fond, devant le piano, la silhouette macabre du vieux diplomate, ses petites mains a mitaines posees et mortes sur le clavier, dont sa figure avait les reflets jaunis... Trahi par ses forces et sa memoire, perdu dans une polka de sa composition qu'il recommencait toujours au meme motif, faute de retrouver la coda, le malheureux de Stoltz s'etait endormi en jouant, et avec lui toutes les dames du Rigi, bercant dans leur sommeil des frisures romantiques ou ce bonnet de dentelle en forme de croute de vol-au-vent qu'affectionnent les dames anglaises et qui fait partie du cant voyageur. L'arrivee de l'Alpiniste ne les reveilla pas, et lui-meme s'ecroulait sur un divan, envahi par ce decouragement de glace, quand des accords vigoureux et joyeux eclaterent dans le vestibule, ou trois <>, harpe, flute, violon, de ces ambulants aux mines piteuses, aux longues redingotes battant les jambes, qui courent les hotelleries suisses, venaient d'installer leurs instruments. Des les premieres notes, notre homme se dressa, galvanise. <<_Zou!_ bravo!... En avant musique! Et le voila courant, ouvrant les portes grandes, faisant fete aux musiciens, qu'il abreuve de champagne, se grisant lui aussi, sans boire, avec cette musique qui lui rend la vie. Il imite le piston, il imite la harpe, claque des doigts au-dessus de sa tete, roule les yeux, esquisse des pas, a la grande stupefaction des touristes accourus de tous cotes au tapage. Puis brusquement, sur l'attaque d'une valse de Strauss que les musicos allumes enlevent avec la furie de vrais tziganes, l'Alpiniste, apercevant a l'entree du salon la femme du professeur Schwanthaler, petite Viennoise boulotte aux regards espiegles, restes jeunes sous ses cheveux gris tout poudres, s'elance, lui prend la taille, l'entraine en criant aux autres: <> se dit en lui-meme le bon Alpiniste, homme de precaution, et d'un pays ou tout le monde s'emballe et se deballe encore plus vite. Riant dans sa barbe grise, il se glisse, se dissimule pour echapper a la maman Schwanthaler qui, depuis leur tour de valse, le cherche, s'accroche a lui, voudrait toujours <> quand ils apprendront... Car cette fille ne pourra pas s'en taire... Quelle surprise par tout l'hotel, quel eblouissement!... <>. Sauvage, _rai_! II TARASCON, CINQ MINUTES D'ARRET.--LE CLUB DES ALPINES.--EXPLICATION DU P.C.A.--LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX.--CECI EST MON TESTAMENT.--LE SIROP DE CADAVRE.--PREMIERE ASCENSION.--TARTARIN TIRE SES LUNETTES. Quand ce nom de <> sonne en fanfare sur la voie du Paris-Lyon-Mediterranee, dans le bleu vibrant et limpide du ciel provencal, des tetes curieuses se montrent a toutes les portieres de l'express, et de wagon en wagon les voyageurs se disent: <> de Londres qui a porte jusqu'aux Indes la renommee de ses grimpeurs. Avec cette difference que les Tarasconnais, au lieu de s'expatrier vers des cimes etrangeres a conquerir, se sont contentes de ce qu'ils avaient sous la main, ou plutot sous le pied, aux portes de la ville. Les Alpes a Tarascon?... Non, mais les Alpines, cette chaine de montagnettes parfumees de thym et de lavande, pas bien mechantes ni tres hautes (150 a 200 metres au-dessus du niveau de la mer), qui font un horizon de vagues bleues aux routes provencales, et que l'imagination locale a decorees de noms fabuleux et caracteristiques: _le Mont-Terrible, le Bout-du-Monde, le Pic-des-Geants,_ etc. C'est plaisir, les dimanches matin, de voir les Tarasconnais guetres, le pic en main, le sac et la tente sur le dos, partir, clairons en tete, pour des ascensions dont le Forum, le journal de la localite, donne le compte rendu avec un luxe descriptif, une exageration d'epithetes, <> comme s'il s'agissait de courses sur l'Himalaya. Pensez qu'a ce jeu les indigenes ont acquis des forces nouvelles, ces <>, comme on l'appelait, grimpait toujours en tete; il avait fait les Alpines une par une, plante sur les cimes inaccessibles le drapeau du club, la _Tarasque_ etoilee d'argent. Pourtant, il n'etait que vice-president, V. P. C. A.; mais il travaillait si bien la place qu'aux elections prochaines, evidemment, Tartarin sauterait. Averti par ses fideles, Bezuquet le pharmacien, Excourbanies, le brave commandant Bravida, le heros fut pris d'abord d'un noir degout, cette rancoeur revoltee dont l'ingratitude et l'injustice soulevent les belles ames. Il eut l'envie de tout planter la, de s'expatrier, de passer le pont pour aller vivre a Beaucaire, chez les Volsques; puis se calma. Quitter sa petite maison, son jardin, ses cheres habitudes, renoncer son fauteuil de president du Club des Alpines fonde par lui, a ce majestueux P. C. A. qui ornait et distinguait ses cartes, son papier a lettres, jusqu'a la coiffe de son chapeau! Ce n'etait pas possible, _ve!_ Et tout a coup lui vint une idee mirobolante. En definitive, les exploits de Costecalde se bornaient a des courses dans les Alpines. Pourquoi Tartarin, pendant les trois mois qui le separaient des elections, ne tenterait-il pas quelque aventure grandiose; arborer, par _ezemple_, l'etendard du Club sur une des plus hautes cimes de l'Europe, la Jungfrau ou le Mont-Blanc? Quel triomphe au retour, quelle gifle pour Costecalde lorsque le Forum publierait le recit de l'ascension! Comment, apres cela, oser lui disputer le fauteuil? Tout de suite il se mit a l'oeuvre, fit venir secretement de Paris une foule d'ouvrages speciaux: les _Escalades_ de Whymper, les _Glaciers_ de Tyndall, le _Mont-Blanc_ de Stephen d'Arve, des relations du Club Alpin, anglais et suisse, se farcit la tete d'une foule d'expressions alpestres, <>, sans savoir bien precisement ce qu'elles signifiaient. La nuit, ses reves s'effrayerent de glissades interminables, de brusques chutes dans des crevasses sans fond. Les avalanches le roulaient, des aretes de glace embrochaient son corps au passage; et longtemps apres le reveil et le chocolat du matin qu'il avait l'habitude de prendre au lit, il gardait l'angoisse et l'oppression de son cauchemar; mais cela ne l'empechait pas, une fois debout, de consacrer sa matinee a de laborieux exercices d'entrainement. Il y a tout autour de Tarascon un cours plante d'arbres qui, dans le dictionnaire local, s'appelle <>. Chaque dimanche, l'apres-midi, les Tarasconnais, gens de routine malgre leur imagination, font leur tour de ville, et toujours dans le meme sens. Tartarin s'exerca a le faire huit fois, dix fois dans la matinee, et souvent meme a rebours. Il allait, les mains derriere le dos, petits pas de montagne, lents et surs, et les boutiquiers, effares de cette infraction aux habitudes locales, se perdaient en suppositions de toutes sortes. Chez lui, dans son jardinet exotique, il s'accoutumait a franchir les crevasses en sautant par-dessus le bassin ou quelques cyprins nageaient parmi des lentilles d'eau; a deux reprises il tomba et fut oblige de se changer. Ces deconvenues l'excitaient et, sujet au vertige, il longeait l'etroite maconnerie du bord, au grand effroi de la vieille servante qui ne comprenait rien a toutes ces manigances. En meme temps, il commandait _en_ Avignon, chez un bon serrurier, des crampons systeme Whymper pour sa chaussure, un piolet systeme Kennedy; il se procurait aussi une lampe a chalumeau, deux couvertures impermeables et deux cents pieds d'une corde de son invention, tressee avec du fil de fer. L'arrivage de ces differents objets, les allees et venus mysterieuses que leur fabrication necessita, intriguerent beaucoup les Tarasconnais; on disait en ville: <> Et, perdu dans la foule de ses amis, il se pleurait lui-meme. Mais, presque aussitot, la vue de son cabinet plein de soleil, tout reluisant d'armes et de pipes alignees, la chanson du petit filet d'eau au milieu du jardin, le remit dans le vrai des choses. Differemment, pourquoi mourir? pourquoi partir meme? Qui l'y obligeait, quel sot amour-propre? risquer la vie pour un fauteuil presidentiel et pour trois lettres!... Ce ne fut qu'une faiblesse, et qui ne dura pas plus que l'autre. Au bout de cinq minutes, le testament etait fini, paraphe, scelle d'un enorme cachet noir, et le grand homme faisait ses derniers preparatifs de depart. Une fois encore le Tartarin de garenne avait triomphe du Tartarin de choux. Et l'on pouvait dire du heros tarasconnais ce qu'il a ete dit de Turenne: <> avec une brusque retombee de porte, un passant se glissait dans la ville eteinte ou rien n'eclairait plus la facade des maisons que les reverberes et les bocaux teintes de rose et de vert de la pharmacie Bezuquet se projetant sur la placette avec la silhouette du pharmacien accoude a son bureau et dormant sur le Codex. Un petit acompte qu'il prenait ainsi chaque soir, de neuf a dix, afin, disait-il, d'etre plus frais la nuit si l'on avait besoin de ses services. Entre nous, c'etait la une simple tarasconnade, car on ne le reveillait jamais et, pour dormir plus tranquille, il avait coup lui-meme le cordon de la sonnette de secours. Subitement, Tartarin entra, charge de couvertures, un sac de voyage la main, et si pale, si decompose, que le pharmacien, avec cette fougueuse imagination locale dont l'apothicairerie ne le gardait pas, crut a quelque aventure effroyable et s'epouvanta: <> et dans sa voix grincait le depit de l'acteur a qui l'on a fait manquer son entree. Le pharmacien une fois immobilise au comptoir par un poignet de fer, Tartarin lui dit tout bas: <> dit Tartarin, qui appelait volontiers les gens par leur prenom; et il se deborda, vida son coeur gros de rancunes contre l'ingratitude de ses compatriotes, raconta les basses manoeuvres de la <>, le tour qu'on voulait lui jouer aux prochaines elections, et la facon dont il comptait parer la botte. Avant tout, il fallait tenir la chose tres secrete, ne la reveler qu'au moment precis ou elle deciderait peut-etre du succes, moins qu'un accident toujours a prevoir, une de ces affreuses catastrophes... <> sifflotait le pharmacien emporte par sa manie, mais, au fond, tres emu et comprenant la grandeur de son role. Puis, l'heure du depart etant proche, il voulut boire a l'entreprise <>. <<_Sirop de cadavre, vers compris_>>, disait l'infernal Costecalde qui bavait sur tous les succes; du reste, cet affreux jeu de mots n'a fait que servir a la vente et les Tarasconnais en raffolent, de ce sirop de cadavre. Les libations faites, quelques derniers mots echanges, ils s'etreignirent, Bezuquet sifflotant dans sa moustache ou roulaient de grosses larmes. <> dit Tartarin d'un ton brusque, sentant qu'il allait pleurer aussi; et comme l'auvent de la porte etait mis, le heros dut sortir de la pharmacie a quatre pattes. C'etaient les epreuves du voyage qui commencaient. Trois jours apres, il debarquait a Vilznau, au pied du Rigi. Comme montagne de debut, exercice d'entrainement, le Rigi l'avait tent cause de sa petite altitude (1.800 metres environ dix fois le Mont-Terrible, la plus haute des Alpines!) et aussi a cause du splendide panorama qu'on decouvre du sommet, toutes les Alpes bernoises alignees, blanches et roses, autour des lacs, attendant que l'ascensionniste fasse son choix, jette son piolet sur l'une d'elles. Certain d'etre reconnu en route, et peut-etre suivi, car c'etait sa faiblesse de croire que par toute la France il etait aussi celebre et populaire qu'a Tarascon, il avait fait un grand detour pour entrer en Suisse et ne se harnacha qu'apres la frontiere. Bien lui en prit: jamais tout son armement n'aurait pu tenir dans un wagon francais. Mais si commodes que soient les compartiments suisses, l'Alpiniste, empetre d'ustensiles dont il n'avait pas encore l'habitude, ecrasait des orteils avec la pointe de son alpenstock, harponnait les gens au passage de ses crampons de fer, et partout ou il entrait, dans les gares, les salons d'hotel et de paquebot, excitait autant d'etonnements que de maledictions, de reculs, de regards de colere qu'il ne s'expliquait pas et dont souffrait sa nature affectueuse et communicative. Pour l'achever, un ciel toujours gris, moutonneux, et une pluie battante. Il pleuvait a Bale sur les petites maisons blanches lavees et relavees par la main des servantes et l'eau du ciel; il pleuvait a Lucerne sur le quai d'embarquement ou les malles, les colis semblaient sauves d'un naufrage, et quand il arriva a la station de Vitznau, au bord du lac des Quatre-Cantons, c'etait le meme deluge sur les pentes vertes du Rigi, chevauchees de nuees noires, avec des torrents qui degoulinaient le long des roches, des cascades en humide poussiere, des egouttements de toutes les pierres, de toutes les aiguilles des sapins. Jamais le Tarasconnais n'avait vu tant d'eau. Il entra dans une auberge, se fit servir un cafe au lait, miel et beurre, la seule chose vraiment bonne qu'il eut encore savouree dans le voyage; puis une fois restaure, sa barbe empoissee de miel nettoyee d'un coin de serviette, il se disposa a tenter sa premiere ascension. <> soupirait l'homme du Midi. Mais ce fut bien pis quand, le cailloutis du chemin ayant brusquement cesse, il dut barboter a meme le torrent, sauter d'une pierre a l'autre pour ne pas tremper ses guetres. Puis l'ondee s'en mela, penetrante, continue, semblant froidir a mesure qu'il montait. Quand il s'arretait pour reprendre haleine, il n'entendait plus qu'un vaste bruit d'eau ou il etait comme noye, et il voyait en se retournant les nuages rejoindre le lac en fines et longues baguettes de verre au travers desquelles les chalets de Vitznau luisaient comme des joujoux frais vernisses. Des hommes, des enfants passaient pres de lui la tete basse, le dos courbe sous la meme hotte en bois blanc contenant des provisions pour quelque villa ou pension dont les balcons decoupes s'apercevaient mi-cote. <> demandait Tartarin pour s'assurer qu'il etait bien dans la direction; mais son equipement extraordinaire, surtout le passe-montagne en tricot qui lui masquait la figure, jetaient l'effroi sur sa route, et tous, ouvrant des yeux ronds, pressaient le pas sans lui repondre. Bientot ces rencontres devinrent rares; le dernier etre humain qu'il apercut etait une vieille qui lavait son linge dans un tronc d'arbre, a l'abri d'un enorme parapluie rouge plante en terre. <> demanda l'Alpiniste. La vieille leva vers lui une face idiote et terreuse, avec un goitre qui lui ballait dans le cou, aussi gros que la sonnaille rustique d'une vache suisse: puis, apres l'avoir longuement regarde, elle fut prise d'un rire inextinguible qui lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles, bridait de rides ses petits yeux, et chaque fois qu'elle les rouvrait, la vue de Tartarin plante, devant elle, le piolet sur l'epaule, semblait redoubler sa joie. <<_Tron de l'air!_ gronda le Tarasconnais, elle a de la chance d'etre femme...>> et, tout bouffant de colere, il continua sa route, s'egara dans une sapiniere, ou ses bottes glissaient sur la mousse ruisselante. Au dela, le paysage avait change. Plus de sentiers, d'arbres ni de paturages. Des pentes mornes denudees, de grands eboulis de roche qu'il escaladait sur les genoux de peur de tomber; des fondrieres pleines d'une boue jaune qu'il traversait lentement, tatant devant lui avec l'alpenstock, levant le pied comme un remouleur. A chaque instant, il regardait la boussole en breloque a son large cordon de montre; mais, soit l'altitude ou les variations de la temperature, l'aiguille semblait affolee. Et nul moyen de s'orienter avec l'epais brouillard jaune empechant de voir a dix pas, traverse depuis un moment d'un verglas fourmillant et glacial qui rendait la montee de plus en plus difficile. Tout a coup il s'arreta, le sol blanchissait vaguement devant lui... Gare les yeux!... Il arrivait dans la region des neiges... Tout de suite il tira ses lunettes de leur etui, les assujettit solidement. La minute etait solennelle. Un peu emu, fier tout de meme, il sembla a Tartarin que, d'un bond, il s'etait eleve de 1.000 metres vers les cimes et les grands dangers. Il n'avanca plus qu'avec precaution, revant des crevasses et des rotures dont lui parlaient ses livres et, dans le fond de son coeur, maudissant les gens de l'auberge qui lui avaient conseille de monter tout droit et sans guides. Au fait, peut-etre s'etait-il trompe de montagne! Plus de six heures qu'il marchait, quand le Rigi ne demandait que trois heures. Le vent soufflait, un vent froid qui faisait tourbillonner la neige dans la brume crepusculaire. La nuit allait le surprendre. Ou trouver une hutte, seulement l'avancee d'une roche pour s'abriter? Et tout a coup il apercut devant lui, sur le terre-plein sauvage et nu, une espece de chalet en bois, bande d'une pancarte aux lettres enormes qu'il dechiffra peniblement: <>. En meme temps, l'immense hotel aux trois cents fenetres lui apparaissait un peu plus loin entre les lampadaires de fete qui s'allumaient dans le brouillard. III UNE ALERTE SUR LE RIGI.---DU SANG-FROID! DU SANG-FROID!--LE COR DES ALPES.---CE QUE TARTARIN TROUVE A SA GLACE EN SE REVEILLANT.---PERPLEXITE.---ON DEMANDE UN GUIDE PAR LE TELEPHONE. <<_Ques aco_?... Qui vive?...>> fit le Tarasconnais l'oreille tendue, les yeux ecarquilles dans les tenebres. Des pas couraient par tout l'hotel, avec des claquements de portes, des souffles haletants, des cris: <> tandis qu'au dehors sonnaient comme des appels de trompe et que de brusques montees de flammes illuminaient vitres et rideaux. Le feu!... D'un bond il fut hors du lit, chausse, vetu, degringolant l'escalier ou le gaz brulait encore et que descendait tout un essaim bruissant de _misses_ coiffees a la hate, serrees dans des chales verts, des fichus de laine rouge, tout ce qui leur etait tombe sous la main en se levant. Tartarin, pour se reconforter lui-meme et rassurer ces demoiselles, criait en se precipitant et bousculant tout le monde: <> avec une voix de goeland, blanche, eperdue, une de ces voix comme on en a dans les reves, a donner la chair de poule aux plus braves. Et comprenez-vous ces petites _misses_ qui riaient en le regardant, semblaient le trouver tres drole. On n'a aucune notion du danger, a cet age! Heureusement, le vieux diplomate venait derriere elles, tres sommairement vetu d'un pardessus que depassaient des calecons blancs et des bouts de cordonnets. Enfin, voila un homme!... Tartarin courut a lui en agitant les bras: <> begayait le baron ahuri, sans comprendre. <> repetait le baronet, apres lui, cinq ou six garcons de salle qui dormaient debout dans l'antichambre et s'entre-regarderent, absolument egares... <> s'ecria-t-il joyeusement. Il secoua la fine chaussure que la neige poudrait a frimas, mit un genou a terre, dans le froid et l'humide, de la facon la plus galante, et demanda pour recompense l'honneur de chausser Cendrillon. Celle-ci, plus farouche que dans le conte, repondit par un <> tres sec, et sautillait, essayant de reintegrer son bas de soie dans le soulier mordore; mais elle n'y serait jamais parvenue sans l'aide du heros, tout emu de sentir une minute cette main mignonne effleurer son epaule. <> dit-elle; et se tournant vers Tartarin dont les yeux, faits a l'obscurite, distinguaient sa pale et jolie figure sous une mantille en manola, elle ajouta, serieuse cette fois: <> jete a son embonpoint grisonnant et du brusque depart de la jeune fille juste au moment ou il allait se nommer, jouir de sa stupefaction. Il fit quelques pas dans la direction ou le groupe s'eloignait, entendit une rumeur confuse, les toux, les eternuements des touristes attroupes qui attendaient avec impatience le lever du soleil, quelques-uns des plus braves grimpes sur un petit belvedere dont les montants, ouates de neige, se distinguaient en blanc dans la nuit finissante. Une lueur commencait a eclaircir l'Orient, saluee d'un nouvel appel de cor des Alpes et de ce <> soulage que provoque au theatre le troisieme coup pour lever le rideau. Mince comme la fente d'un couvercle, elle s'etendait, cette lueur, elargissait l'horizon; mais en meme temps montait de la vallee un brouillard opaque et jaune, une buee plus penetrante et plus epaisse a mesure que le jour venait. C'etait comme un voile entre la scene et les spectateurs. Il fallait renoncer aux gigantesques effets annonces sur les Guides. En revanche, les tournures heteroclites des danseurs de la veille arraches au sommeil se decoupaient en ombres chinoises, falotes et cocasses; des chales, des couvertures, jusqu'a des courtines de lit les recouvraient. Sous des coiffures variees, bonnets de soie ou de coton, capelines, toques, casquettes a oreilles, c'etaient des faces effarees, bouffies, des tetes de naufrages perdus sur un ilot en pleine mer et guettant une voile au large de tous leurs yeux ecarquilles. Et rien, toujours rien! Pourtant certains s'evertuaient a distinguer des cimes dans un elan de bonne volonte et, tout en haut du belvedere, on entendait les gloussements de la famille peruvienne serree autour d'un grand diable, vetu jusqu'aux pieds de son ulster a carreaux, qui detaillait imperturbablement l'invisible panorama des Alpes bernoises, nommant et designant a voix haute les sommets perdus dans la brume: <> se dit le Tarasconnais, puis a la reflexion: <> dit-il; et, lui tapant sur l'epaule avec sa familiarite tarasconnaise: <> et n'entrait jamais dans les chambres pendant que les messieurs ils y etaient. <> disait Tartarin tournant et retournant sa lettre, tres impressionne. Un moment le nom de Costecalde lui traversa l'esprit: Costecalde instruit de ses projets d'ascension et essayant de l'en detourner par des manoeuvres, des menaces. A la reflexion, cela lui parut invraisemblable, il finit par se persuader que cette lettre etait une farce... peut-etre les petites misses qui lui riaient au nez de si bon coeur... elles sont si libres, ces jeunes filles anglaises et americaines! Le second coup sonnait. Il cacha la lettre anonyme dans sa poche: <> Et la moue formidable dont il accompagnait cette reflexion indiquait l'heroisme de son ame. Nouvelle surprise en se mettant a table. Au lieu de sa jolie voisine <>, il apercut le cou de vautour d'une vieille dame anglaise dont les grands repentirs epoussetaient la nape. On disait tout pres de lui que la jeune demoiselle et sa societe etaient parties par un des premiers trains du matin. <> fit, tout haut, le tenor italien qui, la veille, signifiait si brusquement a Tartarin qu'il ne comprenait pas le francais. Il l'avait donc appris pendant la nuit! Le tenor se leva, jeta sa serviette et s'enfuit, laissant le meridional completement aneanti. Des convives de la veille, il ne restait plus que lui. C'est toujours ainsi, au Rigi-Kulm, ou l'on ne sejourne guere que vingt-quatre heures. D'ailleurs le decor etait invariable, les compotiers en files separant les factions. Mais ce matin, les Riz triomphaient en grand nombre, renforces d'illustres personnages, et les Pruneaux, comme on dit, n'en menaient pas large. Tartarin, sans prendre parti pour les uns ni pour les autres, monta dans sa chambre avant les manifestations du dessert, boucla son sac et demanda sa note; il en avait assez du Regina montium et de sa table d'hote de sourds-muets. Brusquement repris de sa folie alpestre au contact du piolet, des crampons et des cordes dont il s'etait reaffuble, il brulait d'attaquer une vraie montagne, au sommet depourvu d'ascenseur et de photographie en plein vent. Il hesitait encore entre le Finsteraarhorn plus eleve et la Jungfrau plus celebre, dont le joli nom de virginale blancheur le ferait penser plus d'une fois a la petite Russe. En ruminant ces alternatives, pendant qu'on preparait sa note, il s'amusait a regarder, dans l'immense hall lugubre et silencieux de l'hotel, les grandes photographies coloriees accrochees aux murailles, representant des glaciers, des pentes neigeuses, des passages fameux et dangereux de la montagne: ici, des ascensionnistes a la file, comme des fourmis en quete, sur une arete de glace tranchante et bleue; plus loin une enorme crevasse aux parois glauques en travers de laquelle on a jete une echelle que franchit une dame sur les genoux, puis un abb relevant sa soutane. L'alpiniste de Tarascon, les deux mains sur son piolet, n'avait jamais eu l'idee de difficultes pareilles; il faudrait passer la, pas moins!... Tout a coup, il palit affreusement. Dans un cadre noir, une gravure, d'apres le dessin fameux de Gustave Dore, reproduisait la catastrophe du mont Cervin: Quatre corps humains a plat ventre ou sur le dos, degringolant la pente presque a pic d'un neve, les bras jetes, les mains qui tatent, se cramponnent, cherchent la corde rompue qui tenait ce collier de vies et ne sert qu'a les entrainer mieux vers la mort, vers le gouffre ou le tas va tomber pele-mele avec les cordes, les piolets, les voiles verts, tout le joyeux attirail d'ascension devenu soudainement tragique. <> fit le Tarasconnais parlant tout haut dans son epouvante. Un maitre d'hotel fort poli entendit son exclamation et crut devoir le rassurer. Les accidents de ce genre devenaient de plus en plus rares; l'essentiel etait de ne pas faire d'imprudence et, surtout, de se procurer un bon guide. Tartarin demanda si on pourrait lui en indiquer un, la, de confiance... Ce n'est pas qu'il eut peur, mais cela vaut toujours mieux d'avoir quelqu'un de sur. Le garcon reflechit, l'air important, tortillant ses favoris: <> soufflait, faisait moutonner le lac ou les mouettes volant bas semblaient portees par la vague; on aurait pu se croire en pleine mer. Et Tartarin se rappelait sa sortie de Marseille, quinze ans auparavant, lorsqu'il partit pour la chasse au lion, ce ciel sans tache, ebloui de lumiere blonde, cette mer bleue, mais bleue comme une eau de teinture, rebroussee par le mistral avec de blancs etincellements de salines, et les clairons des forts, tous les clochers en branle, ivresse, joie, soleil, feerie du premier voyage! Quel contraste avec ce pont noir de mouillure, presque desert, sur lequel se distinguaient dans la brume, comme derriere un papier huile, quelques passagers vetus d'ulsters, de caoutchoucs informes, et l'homme de la barre immobile a l'arriere, tout encapuchonne dans son caban, l'air grave et sybillin au-dessus de cette pancarte en trois langues: <> disait la bonne dame. Etait-ce un souvenir qu'elle evoquait, ou la tentation de tourner encore en mesure? C'est qu'elle ne le lachait pas, et Tartarin, pour echapper a son insistance, remontait sur le pont, aimant mieux se tremper jusqu'aux os que d'etre ridicule. Et il en tombait, et le ciel etait sale! Pour achever de l'assombrir, toute une bande de <> qu'on venait de prendre Beckenried, une dizaine de grosses filles a l'air hebete, en robe bleu marine et chapeaux Greenaway, se groupait sous trois enormes parapluies rouges et chantait des versets, accompagnes sur l'accordeon par un homme, une espece de David-la-Gamme, long, decharne, les yeux fous. Ces voix aigues, molles, discordantes comme des cris de mouettes, roulaient, se trainaient a travers la pluie, la fumee noire de la machine que le vent rabattait. Jamais Tartarin n'avait entendu rien de si lamentable. A Brunnen, la troupe descendit, laissant les poches des voyageurs gonflees de petites brochures pieuses; et presque aussitot que l'accordeon et les chants de ces pauvres larves eurent cesse, le ciel se debrouilla, laissa voir quelques morceaux de bleu. Maintenant, on entrait dans le lac d'Uri assombri et resserre entre de hautes montagnes sauvages et, sur la droite, au pied du Seelisberg, les touristes se montraient le champ de Grutli, ou Melchtal, Furst et Stauffacher firent le serment de delivrer leur patrie. Tartarin, tres emu, se decouvrit religieusement sans prendre garde la stupeur environnante, agita meme sa casquette en l'air par trois fois, pour rendre hommage au manes des heros. Quelques passagers s'y tromperent, et, poliment, lui rendirent son salut. Enfin la machine poussa un mugissement enroue, repercute d'un echo l'autre de l'etroit espace. L'ecriteau qu'on accrochait sur le pont chaque station nouvelle, comme on fait dans les bals publics pour varier les contredanses, annonca Tellsplatte. On arrivait. La chapelle est situee a cinq minutes du debarcadere, tout au bord du lac, sur la roche meme ou Guillaume Tell sauta, pendant la tempete, de la barque de Gessler. Et c'etait pour Tartarin une emotion delicieuse, pendant qu'il suivait le long du lac les voyageurs du circulaire Cook, de fouler ce sol historique, de se rappeler, de revivre les principaux episodes du grand drame qu'il connaissait comme sa propre histoire. De tout temps, Guillaume Tell avait ete un type. Quand, a la pharmacie Bezuquet, on jouait aux preferences et que chacun ecrivait sous pli cachete le poete, l'arbre, l'odeur, le heros, la femme qu'il preferait un de ces papiers portait invariablement ceci: <> cria de l'interieur une voix forte doublee par la sonorite des voutes. <> dit le pontifiant Astier-Rehu, son sac de nuit a la main. Et Schwanthaler, un pliant sous le bras, ne voulant pas etre en reste, cita deux vers de Schiller, dont la moitie resta dans sa barbe de fleuve. Puis les dames s'exclamerent et, pendant un moment, on n'entendit que des: <> fit le Tarasconnais tout a fait vexe. Ce n'etait donc pas devant lui que la porte avait cede; et redressant sa taille: <> disait le peintre, accroupi sur un escabeau, poussant son croquis d'une main fievreuse: <> fit Tartarin flatte, sans deranger la pose. Oui, c'est bien ainsi que l'artiste se representait son heros. <> Le peintre s'ecartait, regardait son croquis: <> et <> sont des jurons tarasconnais d'etymologie mysterieuse. Les dames elles-memes s'en servent parfois, mais en y ajoutant une attenuation. <> | L'oeil fixe, le bras tendu, sans se regarder ni se comprendre ils parlaient a la fois, comme en chaire, de ce ton doctoral, despotique, du professeur sur de n'etre jamais conteste, ils s'echauffaient, criant des noms, des dates: Justinger de Berne! Jean de Winterthur!... Et peu a peu, la discussion devint generale, agitee, furieuse, parmi les visiteurs. On brandissait des pliants, des parapluies, des valises, et le malheureux artiste allait de l'un a l'autre prechant la concorde, tremblant pour la solidite de son echafaudage. Quand la tempete fut apaisee, il voulut reprendre son croquis et chercher le mysterieux alpiniste, celui dont les pantheres du Zaccar et les lions de l'Atlas seuls auraient pu dire le nom; l'Alpiniste avait disparu. Il grimpait maintenant a grands pas furieux un petit chemin a travers des bouleaux et des hetres vers l'hotel de la Tellsplatte ou le courrier des Peruviens devait passer la nuit, et, sous le coup de sa deception, parlait tout haut, enfoncait rageusement son alpenstock dans la sente detrempee. Jamais existe, Guillaume Tell! Guillaume Tell, une legende! Et c'est le peintre charge de decorer la Tellsplatte qui lui disait cela tranquillement. Il lui en voulait comme d'un sacrilege, il en voulait aux savants, a ce siecle nieur, demolisseur, impie, qui ne respecte rien, ni gloire ni grandeur, coquin de sort! Ainsi, dans deux cents, trois cents ans, lorsqu'on parlerait de Tartarin il se trouverait des Astier-Rehu, des Schwanthaler pour soutenir que Tartarin n'avait jamais existe, une legende provencale ou barbaresque! Il s'arreta suffoque par l'indignation et la raide montee, s'assit sur un banc rustique. On voyait de la le lac entre les branches, les murs blancs de la chapelle comme un mausolee neuf. Un mugissement de vapeur, avec le clapotis de l'abordage, annoncait encore l'arrivee de nouveaux visiteurs. Ils se groupaient au bord de l'eau le Guide en main, s'avancaient avec des gestes recueillis, des bras tendus qui racontaient la legende. Et tout a coup, par un brusque revirement d'idees, le comique de la chose lui apparut. Il se representait toute la Suisse historique vivant sur ce heros imaginaire, elevant des statues, des chapelles en son honneur sur les placettes des petites villes et dans les musees des grandes, organisant des fetes patriotiques ou l'on accourait, bannieres en tete, de tous les cantons; et des banquets, des toasts, des discours, des hurrahs, des chants, les larmes gonflant les poitrines, tout cela pour le grand patriote que tous savaient n'avoir jamais existe. Vous parlez de Tarascon, en voila une tarasconnade, et comme jamais, la-bas, il ne s'en est invente de pareille! Remis en belle humeur, Tartarin gagna en quelques solides enjambees la grand'route de Fluelen aubord de laquelle l'hotel de la Tellsplatte etale sa longue facade a volets verts. En attendant la cloche du diner, les pensionnaires marchaient de long en large devant une cascade en rocaille, sur la route ravinee ou s'alignaient des berlines, brancards a terre, parmi les flaques d'eau mirees d'un couchant couleur de cuivre. Tartarin s'informa de son homme. On lui apprit qu'il etait a table: <> et ce fut dit d'une telle autorite que, malgre la respectueuse repugnance qu'on temoignait pour deranger un si important personnage, une servante mena l'Alpiniste par tout l'hotel, ou son passage souleva quelque stupeur, vers le precieux courrier, mangeant a part, dans une petite salle sur la cour. <> fit Tartarin un peu decu mais joyeux quand meme de retrouver une figure du pays et le cher, le delicieux accent du Cours. <> fit Tartarin, d'abord sans conviction, pour ne pas le contrarier, mais emballe au bout d'une minute; et c'etait etourdissant d'entendre les deux Tarasconnais celebrer avec enthousiasme les splendeurs qu'on decouvre du Rigi. On aurait dit Joanne alternant avec Baedeker. Puis, a mesure que le repas avancait, la conversation devenait plus intime, pleine de confidences, d'effusions, de protestations qui mettaient de bonnes larmes dans leurs yeux de Provence, brillants et vifs, gardant toujours en leur facile emotion une pointe de farce et de raillerie. C'est par la seulement que les deux amis se ressemblaient; l'un aussi sec, marine, tanne, couture de ces fronces speciales aux grimes de profession, que l'autre etait petit, rable, de teint lisse et de sang repose. Il en avait tant vu ce pauvre Bompard, depuis son depart du Cercle: cette imagination insatiable qui l'empechait de tenir en place l'avait roule sous tant de soleils, de fortunes diverses! Et il racontait ses aventures, denombrait toutes les belles occasions de s'enrichir qui lui avaient craque, la, dans la main, comme sa derniere invention d'economiser au budget de la guerre la depense des godillots... <> dit Tartarin epouvante. Bompard continuait, toujours tres calme, avec cet air fou a froid qu'il avait: <> Puis reprenant son intonation naturelle: <> Et rien ne saurait rendre ce qu'il mettait d'effusion, de caresse rapprochante, dans ce prenom troubadouresque de Bompard. C'etait comme une facon de serrer ses mains, de se le mettre plus pres du coeur... <> approuva Tartarin. Et l'autre entre ses dents: <> entonna la voix creuse de Bompard, qui resonna sous la voute comme un coup de canon. Et assis sur le parapet, ils contemplerent l'admirable vue du lac, des degringolades de sapins et de hetres, noirs, serres, en premier plan, derriere, des montagnes plus hautes, aux sommets en vagues, puis d'autres encore d'une confusion bleuatre comme des nuees; au milieu la trainee blanche, peine visible, d'un glacier fige dans les creux, qui tout a coup s'illuminait de feux irises, jaunes, rouges, verts. On eclairait la montagne de flammes de bengale. De Fluelen, des fusees montaient, s'egrenaient en etoiles multicolores, et des lanternes venitiennes allaient, venaient sur le lac dont les bateaux restaient invisibles, promenant de la musique et des gens de fete. Un vrai decor de feerie dans l'encadrement des murs de granit, reguliers et froids, du tunnel. <> s'ecria Tartarin. Bompard se mit a rire. <> demande Tartarin surpris. Et l'autre de son air tranquille: <> et il raconte la lettre piquee a sa glace, la recite avec emphase: <<_Francais du diable..._ C'est une mystification, que?... [*] Galejade, plaisanterie, farce. --On ne sait pas... Peut-etre...>> dit Bompard qui semble prendre la chose plus serieusement que lui. Il s'informe si Tartarin, pendant son sejour au Rigi, n'a eu d'histoire avec personne, n'a pas dit un mot de trop. <> Dans tous les centres nihilistes, a Zurich, a Lausanne, Geneve, la Russie entretient a grands frais une nombreuse surveillance; depuis quelque temps meme, elle a engage l'ancien chef de la police imperiale francaise avec une dizaine de Corses qui suivent et observent tous les exiles russes, se servent de mille deguisements pour les surprendre. La tenue de l'Alpiniste, ses lunettes, son accent, il n'en fallait pas plus pour le confondre avec un de ces agents. <> gronde Tartarin; puis saisissant la main de son compagnon: <> fait le heros d'une voix male avec un regard d'effroi au mysterieux horizon que recouvre la pleine nuit, au lac qui semble receler pour lui toutes les trahisons dans son calme glace de pales reflets... VI LE COL DU BRUNIG.--TARTARIN TOMBE AUX MAINS DES NIHILISTES.--DISPARITION D'UN TENOR ITALIEN ET D'UNE CORDE FABRIQUEE EN AVIGNON.--NOUVEAUX EXPLOITS DU CHASSEUR DE CASQUETTES.--PAN! PAN! <> rebarbatif grogne dans tous les dialectes, le meme herissement en boule pour tenir le plus de place possible et empecher de monter un si dangereux et retentissant compagnon. Le malheureux suait, haletait, repondait par des <> Les chevaux piaffaient, les cochers juraient. A la fin le conducteur de la poste, un grand rouge en tunique et casquette plate, s'en mela lui-meme, et, ouvrant de force la portiere d'un landau a demi couvert, poussa Tartarin, le hissa comme un paquet, puis resta debout et majestueux devant le garde-crotte, la main tendue pour son _trinkgeld_. Humilie, furieux contre les gens de la voiture qui l'acceptaient _manu militari_, Tartarin affectait de ne pas les regarder, enfoncait son porte-monnaie dans sa poche calait son piolet a cote de lui avec des mouvements de mauvaise humeur, un parti pris grossier, a croire qu'il descendait du packet de Douvres a Calais. <> dit une voix douce deja entendue. Il leva les yeux, resta saisi, terrifie devant la jolie figure ronde et rose de Sonia, assise en face de lui, sous l'auvent du landau o s'abritait aussi un grand garcon enveloppe de chales, de couvertures, et dont on ne voyait que le front d'une paleur livide parmi quelques boucles de cheveux menus et dores comme les tiges de ses lunettes de myope; le frere, sans doute. Un troisieme personnage que Tartarin connaissait trop celui-la, les accompagnait, Manilof, l'incendiaire du palais imperial. Sonia, Manilof, quelle souriciere! C'est maintenant qu'ils allaient accomplir leur menace, dans ce col du Brunig si escarpe, entoure d'abimes. Et le heros, par une de ces epouvantes en eclair qui montrent le danger a fond, se vit etendu sur la pierraille d'un ravin, balance au plus haut d'un chene. Fuir? ou, comment? Voici que les voitures s'ebranlaient, detalaient a la file au son de la trompe, une nuee de gamins presentant aux portieres des petits bouquets d'edelweiss. Tartarin affole eut envie de ne pas attendre, de commencer l'attaque en crevant d'un coup d'alpenstock le cosaque assis a son cote; puis, a la reflexion, il trouva plus prudent de s'abstenir. Evidemment ces gens ne tenteraient leur coup que plus loin, en des parages inhabites; et peut-etre aurait-il le temps de descendre. D'ailleurs, leurs intentions ne lui semblaient plus aussi malveillantes. Sonia lui souriait doucement de ses jolis yeux de turquoise, le grand jeune homme pale le regardait, interesse, et Manilof, sensiblement radouci, s'ecartait obligeamment, lui faisait poser son sac entre eux deux. Avaient-ils reconnu leur meprise en lisant sur le registre du Rigi-Kulm l'illustre nom de Tartarin? Il voulut s'en assurer et, familier, bonhomme, commenca: <> fit du bout de son gant de Suede, la petite Sonia toujours souriante, et elle lui montrait sur le siege de la voiture, a cote du conducteur, le tenor aux manchettes et l'autre jeune Russe, abrites sous le meme parapluie, riant, causant tous deux en italien. Entre le policier et les nihilistes, Tartarin n'hesitait pas: <> dit-il tout bas, rapprochant sa tete du frais visage de Sonia et se mirant dans ses yeux clairs, tout a coup farouches et durs tandis qu'elle repondait <> d'un battement de cils. Le heros frissonna, mais comme au theatre; cette delicieuse inquietude d'epiderme qui vous saisit quand l'action se corse et qu'on se carre dans son fauteuil pour mieux entendre ou regarder. Personnellement hors d'affaire, delivre des horribles transes qui l'avaient hant toute la nuit, empeche de savourer son cafe suisse, miel et beurre, et, sur le bateau, tenu loin du bastingage, il respirait a larges poumons, trouvait la vie bonne et cette petite Russe irresistiblement plaisante avec sa toque de voyage, son jersey montant au cou, serrant les bras, moulant sa taille encore mince, mais d'une elegance parfaite. Et si enfant! Enfant par la candeur de son rire, le duvet de ses joues et la grace gentille dont elle etalait le chale sur les genoux de son frere: <> Comment croire que cette petite main, si fine sous le gant chamois, avait eu la force morale et le courage physique de tuer un homme! Les autres, non plus, ne semblaient plus feroces; tous, le meme rire ingenu, un peu contraint et douloureux sur les levres tirees du malade, plus bruyant chez Manilof qui, tout jeune sous sa barbe en broussaille, avait des explosions d'ecolier en vacances, des bouffees de gaiete exuberante. Le troisieme compagnon, celui qu'on appelait Bolibine et qui causait sur le siege avec l'Italien, s'amusait aussi beaucoup, se retournait souvent pour traduire a ses amis des recits que lui faisait le faux chanteur, ses succes a l'Opera de Petersbourg, ses bonnes fortunes, les boutons de manchettes que les dames abonnees lui avaient offertes a son depart, des boutons extraordinaires, graves de trois notes _la do re_, l'adore; et ce calembour redit dans le landau y causait une telle joie, le tenor lui-meme se rengorgeait, frisait si bien sa moustache d'un air bete et vainqueur en regardant Sonia, que Tartarin commencait a se demander s'il n'avait pas affaire a de simples touristes, a un vrai tenor. Mais les voitures, toujours a fond de train, roulaient sur des ponts, longaient de petits lacs, des champs fleuris, de beaux vergers ruisselants et deserts, car c'etait dimanche et les paysans rencontres avaient tous leurs costumes de fete, les femmes de longues nattes et des chaines d'argent. On commencait a gravir la route en lacet parmi des forets de chenes et de hetres; peu a peu le merveilleux horizon se deroulait sur la gauche, a chaque detour en etage, des rivieres des vallees d'ou montaient des clochers d'eglise, et tout au fond, la cime givree du Finsteraarhorn, blanchissant sous le soleil invisible. Bientot le chemin s'assombrit, d'aspect plus sauvage. D'un cote, des ombres profondes, chaos d'arbres plantes en pente, tourmentes et tordus, ou grondait l'ecume d'un torrent; a droite, une roche immense, surplombante, herissee de branches jaillies de ses fentes. On ne riait plus dans le landau; tous admiraient, la tete levee, essayaient d'apercevoir le sommet de ce tunnel de granit. <> dit gravement Tartarin; et, sa remarque passant inapercue, il ajouta: <> demanda Sonia. Entendu le lion, lui!... Puis, avec un doux sourire indulgent: <>, c'eut ete pour eux exactement la meme chose. Ils ignoraient le nom de Tartarin. Pourtant, il ne se vexa pas et repondit a la jeune fille qui voulait savoir si le cri du lion lui avait fait peur: <> formidable, qui s'enfla, s'etala, repercute par l'echo de la roche. Les chevaux se cabrerent: dans toutes les voitures les voyageurs dresses, pleins d'epouvante, cherchaient l'accident, la cause d'un pareil vacarme, et reconnaissant l'alpiniste, dont la capote a demi rabattue du landau montrait la tete a casque et le debordant harnachement, se demandaient une fois encore: <>. Du landau de Tartarin, qui venait le dernier, les hommes mettaient pied a terre; mais Sonia, trouvant les chemins trop boueux, s'installait au contraire, et, commue l'Alpiniste descendait apres les autres, un peu retarde par son attirail, elle lui dit a mi-voix: <> et d'une facon si caline! Le pauvre homme en resta bouleverse se forgeant un roman aussi delicieux qu'invraisemblable qui fit battre son vieux coeur a grands coups. Il fut vite detrompe en voyant la jeune fille se pencher anxieuse, guetter Bolibine et l'Italien causant vivement a l'entree de la schlitte, derriere Manilof et Boris deja en marche. Le faux tenor hesitait. Un instinct semblait l'avertir de ne pas s'aventurer seul en compagnie de ces trois hommes. Il se decida enfin, et Sonia le regardait monter, en caressant sa joue ronde avec un bouquet de cyclamens violatres, ces violettes de montagnes dont la feuille est doublee de la fraiche couleur des fleurs. Le landau allait au pas, le cocher descendu marchait en avant avec d'autres camarades, et le convoi echelonnait plus de quinze voitures rapprochees par la perpendiculaire, roulant a vide, silencieusement. Tartarin, tres emu, pressentant quelque chose de sinistre, n'osait regarder sa voisine, tant il craignait une parole, un regard qui aurait pu le faire acteur ou tout au moins complice dans le drame qu'il sentait tout proche. Mais Sonia ne faisait pas attention a lui, l'oeil un peu fixe et ne cessant la caresse machinale des fleurs sur le duvet de sa peau. <> murmura Tartarin n'osant dire toute sa pensee. Feroce, Manilof! Ah! comme on voyait bien qu'il ne le connaissait pas. Nul etre n'etait meilleur, plus doux, plus compatissant; et comme trait de cette nature exceptionnelle, Sonia, le regard clair et bleu, racontait que son ami venant d'executer un dangereux mandat du Comite revolutionnaire et sautant dans le traineau qui l'attendait pour la fuite, menacait le cocher de descendre, coute que coute, s'il continuait a frapper, a surmener sa bete dont la vitesse pourtant le sauvait. Tartarin trouvait le trait digne de l'antique; puis, ayant reflechi toutes les vies humaines sacrifiees par ce meme Manilof, aussi inconscient qu'un tremblement de terre ou qu'un volcan en fusion, mais qui ne voulait pas qu'on fit du mal a une bete devant lui, il interrogea la jeune fille d'un air ingenu: <> Elle lui disait cela de tout pres, dans la caresse de son haleine et de son regard; et le heros se sentait faiblir. <> dit Tartarin grise, la tete perdue, tout angoiss par le desir fou, irresistible, de prendre et de baiser cette petite main ardente, persuadante, qu'elle posait sur son bras comme la-haut, dans la nuit du Rigi-Kulm, quand il lui remettait son soulier. A la fin n'y tenant plus, et saisissant cette petite main gantee entre les siennes. <> dit-il d'une bonne grosse voix paternelle et familiere... <> dit Boris au cocher qui s'informait; et s'adressant a Tartarin dont l'inquietude etait visible: <> dit Sonia que ce remue-menage ennuie; et comme personne n'a le temps de s'occuper d'eux, les jeunes gens se chargent du service. Manilof revient brandissant un gigot froid, Bolibine un pain long et des saucisses; mais le meilleur fourrier c'est encore Tartarin. Certes, l'occasion s'offrait belle pour lui de se separer de ses compagnons dans le brouhaha du relais, de s'assurer tout au moins si l'Italien avait reparu, mais il n'y a pas songe, preoccupe uniquement du dejeuner de la <> et de montrer a Manilof et aux autres ce que peut un Tarasconnais debrouillard. Quand il descend le perron de l'hotel, grave et le regard fixe, soutenant de ses mains robustes un grand plateau charge d'assiettes, de serviettes, victuailles assorties, champagne suisse au casque dore, Sonia bat des mains, le complimente: <> au cliquetis des assiettes et des verres. Ils sont laids, betes, immobiles, tendant les cordes de leurs cous maigres. Tartarin les trouve delicieux, leur jette des poignees de sous, au grand ebahissement des villageois qui entourent le landau detele. <> chevrote une voix dans la foule d'ou surgit un grand vieux, vetu d'un extraordinaire habit bleu a boutons d'argent dont les basques balaient la terre, coiffe d'un shako gigantesque en forme de baquet a choucroute et si lourd avec son grand panache qu'il oblige le vieux a marcher en balancant les bras comme un equilibriste. <> mais il lui donne quand meme une piece blanche et lui verse une rasade que le vieux accepte en riant et faisant de l'oeil, lui aussi, sans savoir pourquoi. Puis devissant d'un coin de sa bouche une enorme pipe en porcelaine, il leve son verre et boit la compagnie!>> ce qui affermit Tartarin dans son opinion qu'ils ont affaire a un collegue de Bompard. N'importe! un toast en vaut un autre. Et, debout, dans la voiture, la voix forte, le verre haut, Tartarin se fait venir les larmes aux yeux en buvant d'abord: <