The Project Gutenberg EBook of Thais, by Anatole France Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Sur les deux rives du Nil, d'innombrables cabanes, baties de branchages et d'argile par la main des solitaires, etaient semees a quelque distance les unes des autres, de facon que ceux qui les habitaient pouvaient vivre isoles et pourtant s'entr'aider au besoin. Des eglises, surmontees du signe de la croix, s'elevaient de loin en loin au-dessus des cabanes et les moines s'y rendaient dans les jours de fete, pour assister a la celebration des mysteres et participer aux sacrements. Il y avait aussi, tout au bord du fleuve, des maisons ou les cenobites, renfermes chacun dans une etroite cellule, ne se reunissaient qu'afin de mieux gouter la solitude. Anachoretes et cenobites vivaient dans l'abstinence, ne prenant de nourriture qu'apres le coucher du soleil, mangeant pour tout repas leur pain avec un peu de sel et d'hysope. Quelques-uns, s'enfoncant dans les sables, faisaient leur asile d'une caverne ou d'un tombeau et menaient une vie encore plus singuliere. Tous gardaient la continence, portaient le cilice et la cucule, dormaient sur la terre nue apres de longues veilles, priaient, chantaient des psaumes, et pour tout dire, accomplissaient chaque jour les chefs-d'oeuvre de la penitence. En consideration du peche originel, ils refusaient a leur corps, non seulement les plaisirs et les contentements, mais les soins memes qui passent pour indispensables selon les idees du siecle. Ils estimaient que les maladies de nos membres assainissent nos ames et que la chair ne saurait recevoir de plus glorieuses parures que les ulceres et les plaies. Ainsi s'accomplissait la parole des prophetes qui avaient dit: "Le desert se couvrira de fleurs." Parmi les hotes de cette sainte Thebaide, les uns consumaient leurs jours dans l'ascetisme et la contemplation, les autres gagnaient leur subsistance en tressant les fibres des palmes, ou se louaient aux cultivateurs voisins pour le temps de la moisson. Les gentils en soupconnaient faussement quelques-uns de vivre de brigandage et de se joindre aux Arabes nomades qui pillaient les caravanes. Mais a la verite ces moines meprisaient les richesses et l'odeur de leurs vertus montait jusqu'au ciel. Des anges semblables a de jeunes hommes venaient, un baton a la main, comme des voyageurs, visiter les ermitages, tandis que des demons, ayant pris des figures d'Ethiopiens ou d'animaux, erraient autour des solitaires, afin de les induire en tentation. Quand les moines allaient, le matin, remplir leur cruche a la fontaine, ils voyaient des pas de Satyres et de Centaures imprimes dans le sable. Consideree sous son aspect veritable et spirituel, la Thebaide etait un champ de bataille ou se livraient a toute heure, et specialement la nuit, les merveilleux combats du ciel et de l'enfer. Les ascetes, furieusement assaillis par des legions de damnes, se defendaient avec l'aide de Dieu et des anges, au moyen du jeune, de la penitence et des macerations. Parfois, l'aiguillon des desirs charnels les dechirait si cruellement qu'ils en hurlaient de douleur et que leurs lamentations repondaient, sous le ciel plein d'etoiles, aux miaulements des hyenes affamees. C'est alors que les demons se presentaient a eux sous des formes ravissantes. Car si les demons sont laids en realite, ils se revetent parfois d'une beaute apparente qui empeche de discerner leur nature intime. Les ascetes de la Thebaide virent avec epouvante, dans leur cellule, des images du plaisir inconnues meme aux voluptueux du siecle. Mais, comme le signe de la croix etait sur eux, ils ne succombaient pas a la tentation, et les esprits immondes, reprenant leur veritable figure, s'eloignaient des l'aurore, pleins de honte et de rage. Il n'etait pas rare, a l'aube, de rencontrer un de ceux-la s'enfuyant tout en larmes, et repondant a ceux qui l'interrogeaient: "Je pleure et je gemis, parce qu'un des chretiens qui habitent ici m'a battu avec des verges et chasse ignominieusement." Les anciens du desert etendaient leur puissance sur les pecheurs et sur les impies. Leur bonte etait parfois terrible. Ils tenaient des apotres le pouvoir de punir les offenses faites au vrai Dieu, et rien ne pouvait sauver ceux qu'ils avaient condamnes. L'on contait avec epouvante dans les villes et jusque dans le peuple d'Alexandrie que la terre s'entr'ouvrait pour engloutir les mechants qu'ils frappaient de leur baton. Aussi etaient-ils tres redoutes des gens de mauvaise vie et particulierement des mimes, des baladins, des pretres maries et des courtisanes. Telle etait la vertu de ces religieux, qu'elle soumettait a son pouvoir jusqu'aux betes feroces. Lorsqu'un solitaire etait pres de mourir, un lion lui venait creuser une fosse avec ses ongles. Le saint homme, connaissant par la que Dieu l'appelait a lui, s'en allait baiser la joue a tous ses freres. Puis il se couchait avec allegresse, pour s'endormir dans le Seigneur. Or, depuis qu'Antoine, age de plus de cent ans, s'etait retire sur le mont Colzin avec ses disciples bien-aimes, Macaire et Amathas, il n'y avait pas dans toute la Thebaide de moine plus abondant en oeuvres que Paphnuce, abbe d'Antinoe. A vrai dire, Ephrem et Serapion commandaient a un plus grand nombre de moines et excellaient dans la conduite spirituelle et temporelle de leurs monasteres. Mais Paphnuce observait les jeunes les plus rigoureux et demeurait parfois trois jours entiers sans prendre de nourriture. Il portait un cilice d'un poil tres rude, se flagellait matin et soir et se tenait souvent prosterne le front contre terre. Ses vingt-quatre disciples, ayant construit leurs cabanes proche la sienne, imitaient ses austerites. Il les aimait cherement en Jesus-Christ et les exhortait sans cesse a la penitence. Au nombre de ses fils spirituels se trouvaient des hommes qui, apres s'etre livres au brigandage pendant de longues annees, avaient ete touches par les exhortations du saint abbe au point d'embrasser l'etat monastique. La purete de leur vie edifiait leurs compagnons. On distinguait parmi eux l'ancien cuisinier d'une reine d'Abyssinie qui, converti semblablement par l'abbe d'Antinoe, ne cessait de repandre des larmes, et le diacre Flavien, qui avait la connaissance des ecritures et parlait avec adresse. Mais le plus admirable des disciples de Paphnuce etait un jeune paysan nomme Paul et surnomme le Simple, a cause de son extreme naivete. Les hommes raillaient sa candeur, mais Dieu le favorisait en lui envoyant des visions et en lui accordant le don de prophetie. Paphnuce sanctifiait ses heures par l'enseignement de ses disciples et les pratiques de l'ascetisme. Souvent aussi, il meditait sur les livres sacres pour y trouver des allegories. C'est pourquoi, jeune encore d'age, il abondait en merites. Les diables qui livrent de si rudes assauts aux bons anachoretes n'osaient s'approcher de lui. La nuit, au clair de lune, sept petits chacals se tenaient devant sa cellule, assis sur leur derriere, immobiles, silencieux, dressant l'oreille. Et l'on croit que c'etait sept demons qu'il retenait sur son seuil par la vertu de sa saintete. Paphnuce etait ne a Alexandrie de parents nobles, qui l'avaient fait instruire dans les lettres profanes. Il avait meme ete seduit par les mensonges des poetes, et tels etaient, en sa premiere jeunesse, l'erreur de son esprit et le dereglement de sa pensee, qu'il croyait que la race humaine avait ete noyee par les eaux du deluge au temps de Deucalion, et qu'il disputait avec ses condisciples sur la nature, les attributs et l'existence meme de Dieu. Il vivait alors dans la dissipation, a la maniere des gentils. Et c'est un temps qu'il ne se rappelait qu'avec honte et pour sa confusion. --Durant ces jours, disait-il a ses freres, je bouillais dans la chaudiere des fausses delices. Il entendait par la qu'il mangeait des viandes habilement appretees et qu'il frequentait les bains publics. En effet, il avait mene jusqu'a sa vingtieme annee cette vie du siecle, qu'il conviendrait mieux d'appeler mort que vie. Mais, ayant recu les lecons du pretre Macrin, il devint un homme nouveau. La verite le penetra tout entier, et il avait coutume de dire qu'elle etait entree en lui comme une epee. Il embrassa la foi du Calvaire et il adora Jesus crucifie. Apres son bapteme, il resta un an encore parmi les gentils, dans le siecle ou le retenaient les liens de l'habitude. Mais un jour, etant entre dans une eglise, il entendit le diacre qui lisait ce verset de l'Ecriture: "Si tu veux etre parfait, va et vends tout ce que tu as et donnes-en l'argent aux pauvres." Aussitot il vendit ses biens, en distribua le prix en aumones et embrassa la vie monastique. Depuis dix ans qu'il s'etait retire loin des hommes, il ne bouillait plus dans la chaudiere des delices charnelles, mais il macerait profitablement dans les baumes de la penitence. Or, un jour que, rappelant, selon sa pieuse habitude, les heures qu'il avait vecues loin de Dieu, il examinait ses fautes une a une, pour en concevoir exactement la difformite, il lui souvint d'avoir vu jadis au theatre d'Alexandrie une comedienne d'une grande beaute, nommee Thais. Cette femme se montrait dans les jeux et ne craignait pas de se livrer a des danses dont les mouvements, regles avec trop d'habilete, rappelaient ceux des passions les plus horribles. Ou bien elle simulait quelqu'une de ces actions honteuses que les fables des paiens pretent a Venus, a Leda ou a Pasiphae. Elle embrasait ainsi tous les spectateurs du feu de la luxure; et, quand de beaux jeunes hommes ou de riches vieillards venaient, pleins d'amour, suspendre des fleurs au seuil de sa maison, elle leur faisait accueil et se livrait a eux. En sorte qu'en perdant son ame, elle perdait un tres grand nombre d'autres ames. Peu s'en etait fallu qu'elle eut induit Paphnuce lui-meme au peche de la chair. Elle avait allume le desir dans ses veines et il s'etait une fois approche de la maison de Thais. Mais il avait ete arrete au seuil de la courtisane par la timidite naturelle a l'extreme jeunesse (il avait alors quinze ans), et par la peur de se voir repousse, faute d'argent, car ses parents veillaient a ce qu'il ne put faire de grandes depenses. Dieu, dans sa misericorde, avait pris ces deux moyens pour le sauver d'un grand crime. Mais Paphnuce ne lui en avait eu d'abord aucune reconnaissance, parce qu'en ce temps-la il savait mal discerner ses propres interets et qu'il convoitait les faux biens. Donc, agenouille dans sa cellule devant le simulacre de ce bois salutaire ou fut suspendue, comme dans une balance, la rancon du monde, Paphnuce se prit a songer a Thais, parce que Thais etait son peche, et il medita longtemps, selon les regles de l'ascetisme, sur la laideur epouvantable des delices charnelles, dont cette femme lui avait inspire le gout, aux jours de trouble et d'ignorance. Apres quelques heures de meditation, l'image de Thais lui apparut avec une extreme nettete. Il la revit telle qu'il l'avait vue lors de la tentation, belle selon la chair. Elle se montra d'abord comme une Leda, mollement couchee sur un lit d'hyacinthe, la tete renversee, les yeux humides et pleins d'eclairs, les narines fremissantes, la bouche entr'ouverte, la poitrine en fleur et les bras frais comme deux ruisseaux. A cette vue, Paphnuce se frappait la poitrine et disait: --Je te prends a temoin, mon Dieu, que je considere la laideur de mon peche! Cependant l'image changeait insensiblement d'expression. Les levres de Thais revelaient peu a peu, en s'abaissant aux deux coins de la bouche, une mysterieuse souffrance. Ses yeux agrandis etaient pleins de larmes et de lueurs; de sa poitrine glonflee de soupirs, montait une haleine semblable aux premiers souffles de l'orage. A cette vue, Paphnuce se sentit trouble jusqu'au fond de l'ame. S'etant prosterne, il fit cette priere: --Toi qui as mis la pitie dans nos coeurs comme la rosee du matin sur les prairies, Dieu juste et misericordieux, sois beni! Louange, louange a toi! Ecarte de ton serviteur cette fausse tendresse qui mene a la concupiscence et fais-moi la grace de ne jamais aimer qu'en toi les creatures, car elles passent et tu demeures. Si je m'interesse a cette femme, c'est parce qu'elle est ton ouvrage. Les anges eux-memes se penchent vers elle avec sollicitude. N'est-elle pas, o Seigneur, le souffle de ta bouche? Il ne faut pas qu'elle continue a pecher avec tant de citoyens et d'etrangers. Une grande pitie s'est elevee pour elle dans mon coeur. Ses crimes sont abominables et la seule pensee m'en donne un tel frisson que je sens se herisser d'effroi tous les poils de ma chair. Mais plus elle est coupable et plus je dois la plaindre. Je pleure en songeant que les diables la tourmenteront durant l'eternite. Comme il meditait de la sorte, il vit un petit chacal assis a ses pieds. Il en eprouva une grande surprise, car la porte de sa cellule etait fermee depuis le matin. L'animal semblait lire dans la pensee de l'abbe et il remuait la queue comme un chien. Paphnuce se signa: la bete s'evanouit. Connaissant alors que pour la premiere fois le diable s'etait glisse dans sa chambre, il fit une courte priere; puis il songea de nouveau a Thais. --Avec l'aide de Dieu, se dit-il, il faut que je la sauve! Et il s'endormit. Le lendemain matin, ayant fait sa priere, il se rendit aupres du saint homme Palemon, qui menait, a quelque distance, la vie anachoretique. Il le trouva qui, paisible et riant, bechait la terre selon sa coutume. Palemon etait un vieillard; il cultivait un petit jardin: les betes sauvages venaient lui lecher les mains, et les diables ne le tourmentaient pas. --Dieu soit loue! mon frere Paphnuce, dit-il, appuye sur sa beche. --Dieu soit loue! repondit Paphnuce. Et que la paix soit avec mon frere! --La paix soit semblablement avec toi! frere Paphnuce, reprit le moine Palemon; et il essuya avec sa manche la sueur de son front. --Frere Palemon, nos discours doivent avoir pour unique objet la louange de Celui qui a promis de se trouver au milieu de ceux qui s'assemblent en son nom. C'est pourquoi je viens t'entretenir d'un dessein que j'ai forme en vue de glorifier le Seigneur. --Puisse donc le Seigneur benir ton dessein, Paphnuce, comme il a beni mes laitues! Il repand tous les matins sa grace avec sa rosee sur mon jardin et sa bonte m'incite a le glorifier dans les concombres et les citrouilles qu'il me donne. Prions-le qu'il nous garde en sa paix! Car rien n'est plus a craindre que les mouvements desordonnes qui troublent les coeurs. Quand ces mouvements nous agitent, nous sommes semblables a des hommes ivres et nous marchons, tires de droite et de gauche, sans cesse pres de tomber ignominieusement. Parfois ces transports nous plongent dans une joie dereglee, et celui qui s'y abandonne fait retentir dans l'air souille le rire epais des brutes. Cette joie lamentable entraine le pecheur dans toutes sortes de desordres. Mais parfois aussi ces troubles de l'ame et des sens nous jettent dans une tristesse impie, plus funeste mille fois que la joie. Frere Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pecheur; mais j'ai eprouve dans ma longue vie que le cenobite n'a pas de pire ennemi que la tristesse. J'entends par la cette melancolie tenace qui enveloppe l'ame comme une brume et lui cache la lumiere de Dieu. Rien n'est plus contraire au salut, et le plus grand triomphe du diable est de repandre une acre et noire humeur dans le coeur d'un religieux. S'il ne nous envoyait que des tentations joyeuses, il ne serait pas de moitie si redoutable. Helas! il excelle a nous desoler. N'a-t-il pas montre a notre pere Antoine un enfant noir d'une telle beaute que sa vue tirait des larmes? Avec l'aide de Dieu, notre pere Antoine evita les pieges du demon. Je l'ai connu du temps qu'il vivait parmi nous; il s'egayait avec ses disciples, et jamais il ne tomba dans la melancolie. Mais n'es-tu pas venu, mon frere, m'entretenir d'un dessein forme dans ton esprit? Tu me favoriseras en m'en faisant part, si toutefois ce dessein a pour objet la gloire de Dieu. --Frere Palemon, je me propose en effet de glorifier le Seigneur. Fortifie-moi de ton conseil, car tu as beaucoup de lumieres et le peche n'a jamais obscurci la clarte de ton intelligence. --Frere Paphnuce, je ne suis pas digne de delier la courroie de tes sandales et mes iniquites sont innombrables comme les sables du desert. Mais je suis vieux et je ne te refuserai pas l'aide de mon experience. --Je te confierai donc, frere Palemon, que je suis penetre de douleur a la pensee qu'il y a dans Alexandrie une courtisane nommee Thais, qui vit dans le peche et demeure pour le peuple un objet de scandale. --Frere Paphnuce, c'est la, en effet, une abomination dont il convient de s'affliger. Beaucoup de femmes vivent comme celle-la parmi les gentils. As-tu imagine un remede applicable a ce grand mal? --Frere Palemon, j'irai trouver cette femme dans Alexandrie, et, avec le secours de Dieu, je la convertirai. Tel est mon dessein; ne l'approuves-tu pas, mon frere? --Frere Paphnuce, je ne suis qu'un malheureux pecheur, mais notre pere Antoine avait coutume de dire: "En quelque lieu que tu sois, ne te hate pas d'en sortir pour aller ailleurs." --Frere Palemon, decouvres-tu quelque chose de mauvais dans l'entreprise que j'ai concue? --Doux Paphnuce, Dieu me garde de soupconner les intentions de mon frere! Mais notre pere Antoine disait encore: "Les poissons qui sont tires en un lieu sec y trouvent la mort: pareillement il advient que les moines qui s'en vont hors de leurs cellules et se melent aux gens du siecle s'ecartent des bons propos." Ayant ainsi parle, le vieillard Palemon enfonca du pied dans la terre le tranchant de sa beche et se mit a creuser le sol avec ardeur autour d'un jeune pommier. Tandis qu'il bechait, une antilope ayant franchi d'un saut rapide, sans courber le feuillage, la haie qui fermait le jardin, s'arreta, surprise, inquiete, le jarret fremissant, puis s'approcha en deux bonds du vieillard et coula sa fine tete dans le sein de son ami. --Dieu soit loue dans la gazelle du desert! dit Palemon. Et il alla prendre dans sa cabane un morceau de pain noir qu'il fit manger dans le creux de sa main a la bete legere. Paphnuce demeura quelque temps pensif, le regard fixe sur les pierres du chemin. Puis il regagna lentement sa cellule, songeant a ce qu'il venait d'entendre. Un grand travail se faisait dans son esprit. --Ce solitaire, se disait-il, est de bon conseil; l'esprit de prudence est en lui. Et il doute de la sagesse de mon dessein. Pourtant il me serait cruel d'abandonner plus longtemps cette Thais au demon qui la possede. Que Dieu m'eclaire et me conduise! Comme il poursuivait son chemin, il vit un pluvier pris dans les filets qu'un chasseur avait tendus sur le sable et il connut que c'etait une femelle, car le male vint a voler jusqu'aux filets et il en rompait les mailles une a une avec son bec, jusqu'a ce qu'il fit dans les rets une ouverture par laquelle sa compagne put s'echapper. L'homme de Dieu contemplait ce spectacle et, comme, par la vertu de sa saintete, il comprenait aisement le sens mystique des choses, il connut que l'oiseau captif n'etait autre que Thais, prise dans les lacs des abominations, et que, a l'exemple du pluvier, qui coupait les fils du chanvre avec son bec, il devait rompre, en prononcant des paroles puissantes, les invisibles liens par lesquels Thais etait retenue dans le peche. C'est pourquoi il loua Dieu et fut raffermi dans sa resolution premiere. Mais, ayant vu ensuite le pluvier pris par les pattes et embarrasse lui-meme au piege qu'il avait rompu, il retomba dans son incertitude. Il ne dormit pas de toute la nuit et il eut avant l'aube une vision. Thais lui apparut encore. Son visage n'exprimait pas les voluptes coupables et elle n'etait point vetue, selon son habitude, de tissus diaphanes. Un suaire l'enveloppait tout entiere et lui cachait meme une partie du visage, en sorte que l'abbe ne voyait que deux yeux qui repandaient des larmes blanches et lourdes. A cette vue, il se mit lui-meme a pleurer et, pensant que cette vision lui venait de Dieu, il n'hesita plus. Il se leva, saisit un baton noueux, image de la foi chretienne, sortit de sa cellule, dont il ferma soigneusement la porte afin que les animaux qui vivent sur le sable et les oiseaux de l'air ne pussent venir souiller le livre des Ecritures qu'il conservait au chevet de son lit, appela le diacre Flavien pour lui confier le gouvernement des vingt-trois disciples; puis, vetu seulement d'un long cilice, prit sa route vers le Nil, avec le dessein de suivre a pied la rive Lybique jusqu'a la ville fondee par le Macedonien. Il marchait depuis l'aube sur le sable, meprisant la fatigue, la faim, la soif; le soleil etait deja bas a l'horizon quand il vit le fleuve effrayant qui roulait ses eaux sanglantes entre des rochers d'or et de feu. Il longea la berge, demandant son pain aux portes des cabanes isolees, pour l'amour de Dieu, et recevant l'injure, les refus, les menaces avec allegresse. Il ne redoutait ni les brigands, ni les betes fauves, mais il prenait grand soin de se detourner des villes et des villages qui se trouvaient sur sa route. Il craignait de rencontrer des enfants jouant aux osselets devant la maison de leur pere, ou de voir, au bord des citernes, des femmes en chemise bleue poser leur cruche et sourire. Tout est peril au solitaire: c'est parfois un danger pour lui de lire dans l'Ecriture que le divin maitre allait de ville en ville et soupait avec ses disciples. Les vertus que les anachoretes brodent soigneusement sur le tissu de la foi sont aussi fragiles que magnifiques: un souffle du siecle peut en ternir les agreables couleurs. C'est pourquoi Paphnuce evitait d'entrer dans les villes, craignant que son coeur ne s'amollit a la vue des hommes. Il s'en allait donc par les chemins solitaires. Quand venait le soir, le murmure des tamaris, caresses par la brise, lui donnait le frisson, et il rabattait son capuchon sur ses yeux pour ne plus voir la beaute des choses. Apres six jours de marche, il parvint en un lieu nomme Silsile. Le fleuve y coule dans une etroite vallee que borde une double chaine de montagnes de granit. C'est la que les Egyptiens, au temps ou ils adoraient les demons, taillaient leurs idoles. Paphnuce y vit une enorme tete de Sphinx, encore engagee dans la roche. Craignant qu'elle ne fut animee de quelque vertu diabolique, il fit le signe de la croix et prononca le nom de Jesus; aussitot une chauve-souris s'echappa d'une des oreilles de la bete et Paphnuce connut qu'il avait chasse le mauvais esprit qui etait en cette figure depuis plusieurs siecles. Son zele s'en accrut et, ayant ramasse une grosse pierre, il la jeta a la face de l'idole. Alors le visage mysterieux du Sphinx exprima une si profonde tristesse, que Paphnuce en fut emu. En verite, l'expression de douleur surhumaine dont cette face de pierre etait empreinte aurait touche l'homme le plus insensible. C'est pourquoi Paphnuce dit au Sphinx: --O bete, a l'exemple des satyres et des centaures que vit dans le desert notre pere Antoine, confesse la divinite du Christ Jesus! et je te benirai au nom du Pere, du Fils et de l'Esprit. Il dit: une lueur rose sortit des yeux du Sphinx; les lourdes paupieres de la bete tressaillirent et les levres de granit articulerent peniblement, comme un echo de la voix de l'homme, le saint nom de Jesus-Christ; c'est pourquoi Paphnuce, etendant la main droite, benit le Sphinx de Silsile. Cela fait, il poursuivit son chemin et, la vallee s'etant elargie, il vit les ruines d'une ville immense. Les temples, restes debout, etaient portes par des idoles qui servaient de colonnes et, avec la permission de Dieu, des tetes de femmes aux cornes de vache attachaient sur Paphnuce un long regard qui le faisait palir. Il marcha ainsi dix-sept jours, machant pour toute nourriture quelques herbes crues et dormant la nuit dans les palais ecroules, parmi les chats sauvages et les rats de Pharaon, auxquels venaient se meler des femmes dont le buste se terminait en poisson squameux. Mais Paphnuce savait que ces femmes venaient de l'enfer et il les chassait en faisant le signe de la croix. Le dix-huitieme jour, ayant decouvert, loin de tout village, une miserable hutte de feuilles de palmier, a demi ensevelie sous le sable qu'apporte le vent du desert, il s'en approcha, avec l'espoir que cette cabane etait habitee par quelque pieux anachorete. Comme il n'y avait point de porte, il apercut a l'interieur une cruche, un tas d'oignons et un lit de feuilles seches. --Voila, se dit-il, le mobilier d'un ascete. Communement les ermites s'eloignent peu de leur cabane. Je ne manquerai pas de rencontrer bientot celui-ci. Je veux lui donner le baiser de paix, a l'exemple du saint solitaire Antoine qui, s'etant rendu aupres de l'ermite Paul, l'embrassa par trois fois. Nous nous entretiendrons des choses eternelles et peut-etre notre Seigneur nous enverra-t-il par un corbeau un pain que mon hote m'invitera honnetement a rompre. Tandis qu'il se parlait ainsi a lui-meme, il tournait autour de la hutte, cherchant s'il ne decouvrirait personne. Il n'avait pas fait cent pas, qu'il apercut un homme assis, les jambes croisees sur la berge du Nil. Cet homme etait nu; sa chevelure comme sa barbe entierement blanche, et son corps plus rouge que la brique. Paphnuce ne douta point que ce ne fut l'ermite. Il le salua par les paroles que les moines ont coutume d'echanger quand ils se rencontrent. --Que la paix soit avec toi, mon frere! Puisses-tu gouter un jour le doux rafraichissement du Paradis. L'homme ne repondit point. Il demeurait immobile et semblait ne pas entendre. Paphnuce s'imagina que ce silence etait cause par un de ces ravissements dont les saints sont coutumiers. Il se mit a genoux, les mains jointes, a cote de l'inconnu et resta ainsi en prieres jusqu'au coucher du soleil. A ce moment, voyant que son compagnon n'avait pas bouge, il lui dit: --Mon pere, si tu es sorti de l'extase ou je t'ai vu plonge, donne-moi ta benediction en notre Seigneur Jesus-Christ. L'autre lui repondit sans tourner la tete: --Etranger, je ne sais ce que tu veux dire et ne connais point ce Seigneur Jesus-Christ. --Quoi! s'ecria Paphnuce. Les prophetes l'ont annonce; des legions de martyrs ont confesse son nom; Cesar lui-meme l'a adore et tantot encore j'ai fait proclamer sa gloire par le Sphinx de Silsile. Est-il possible que tu ne le connaisses pas? --Mon ami, repondit l'autre, cela est possible. Ce serait meme certain, s'il y avait quelque certitude au monde. Paphnuce etait surpris et contriste de l'incroyable ignorance de cet homme. --Si tu ne connais Jesus-Christ, lui dit-il, tes oeuvres ne te serviront de rien et tu ne gagneras pas la vie eternelle. Le vieillard repliqua: --Il est vain d'agir ou de s'abstenir; il est indifferent de vivre ou de mourir. --Eh quoi! demanda Paphnuce, tu ne desires pas vivre dans l'eternite? Mais, dis-moi, n'habites-tu pas une cabane dans ce desert a la facon des anachoretes? --Il parait. --Ne vis-tu pas nu et denue de tout? --Il parait. --Ne te nourris-tu pas de racines et ne pratiques-tu pas la chastete? --Il parait. --N'as-tu pas renonce a toutes les vanites de ce monde? --J'ai renonce en effet aux choses vaines qui font communement le souci des hommes. --Ainsi tu es comme moi pauvre, chaste et solitaire. Et tu ne l'es pas comme moi pour l'amour de Dieu, et en vue de la felicite celeste! C'est ce que je ne puis comprendre. Pourquoi es-tu vertueux si tu ne crois pas en Jesus-Christ? Pourquoi te prives-tu des biens de ce monde, si tu n'esperes pas gagner les biens eternels? --Etranger, je ne me prive d'aucun bien, et je me flatte d'avoir trouve une maniere de vivre assez satisfaisante, bien qu'a parler exactement, il n'y ait ni bonne ni mauvaise vie. Rien n'est en soi honnete ni honteux, juste ni injuste, agreable ni penible, bon ni mauvais. C'est l'opinion qui donne les qualites aux choses comme le sel donne la saveur aux mets. --Ainsi donc, selon toi, il n'y a pas de certitude. Tu nies la verite que les idolatres eux-memes ont cherchee. Tu te couches dans ton ignorance, comme un chien fatigue qui dort dans la boue. --Etranger, il est egalement vain d'injurier les chiens et les philosophes. Nous ignorons ce que sont les chiens et ce que nous sommes. Nous ne savons rien. --O vieillard, appartiens-tu donc a la secte ridicule des sceptiques? Es-tu donc de ces miserables fous qui nient egalement le mouvement et le repos et qui ne savent point distinguer la lumiere du soleil d'avec les ombres de la nuit? --Mon ami, je suis sceptique en effet, et d'une secte qui me parait louable, tandis que tu la juges ridicule. Car les memes choses ont diverses apparences. Les pyramides de Memphis semblent, au lever de l'aurore, des cones de lumiere rose. Elles apparaissent, au coucher du soleil, sur le ciel embrase comme de noirs triangles. Mais qui penetrera leur intime substance? Tu me reproches de nier les apparences, quand au contraire les apparences sont les seules realites que je reconnaisse. Le soleil me semble lumineux, mais sa nature m'est inconnue. Je sens que le feu brule, mais je ne sais ni comment ni pourquoi. Mon ami, tu m'entends bien mal. Au reste, il est indifferent d'etre entendu d'une maniere ou d'une autre. --Encore une fois, pourquoi vis-tu de dattes et d'oignons dans le desert? Pourquoi endures-tu de grands maux? J'en supporte d'aussi grands et je pratique comme toi l'abstinence dans la solitude. Mais c'est afin de plaire a Dieu et de meriter la beatitude sempiternelle. Et c'est la une fin raisonnable, car il est sage de souffrir, en vue d'un grand bien. Il est insense au contraire de s'exposer volontairement a d'inutiles fatigues et a de vaines souffrances. Si je ne croyais pas,--pardonne ce blaspheme, o Lumiere increee!--si je ne croyais pas a la, verite de ce que Dieu nous a enseigne par la voix des prophetes, par l'exemple de son fils, par les actes des apotres, par l'autorite des conciles et par le temoignage des martyrs, si je ne savais pas que les souffrances du corps sont necessaires a la sante de l'ame, si j'etais, comme toi, plonge dans l'ignorance des sacres mysteres, je retournerais tout de suite dans le siecle, je m'efforcerais d'acquerir des richesses pour vivre dans la mollesse comme les heureux de ce monde, et je dirais aux voluptes: "Venez, mes filles, venez, mes servantes, venez toutes me verser vos vins, vos philtres et vos parfums." Mais toi, vieillard insense, tu te prives de tous les avantages; tu perds sans attendre aucun gain: tu donnes sans espoir de retour et tu imites ridiculement les travaux admirables de nos anachoretes, comme un singe effronte pense, en barbouillant un mur, copier le tableau d'un peintre ingenieux. O le plus stupide des hommes, quelles sont donc tes raisons? Paphnuce parlait ainsi avec une grande violence. Mais le vieillard demeurait paisible. --Mon ami, repondit-il doucement, que t'importent les raisons d'un chien endormi dans la fange et d'un singe malfaisant? Paphnuce n'avait jamais en vue que la gloire de Dieu. Sa colere etant tombee, il s'excusa avec une noble humilite. --Pardonne-moi, dit-il, o vieillard, o mon frere, si le zele de la verite m'a emporte au dela des justes bornes. Dieu m'est temoin que c'est ton erreur et non ta personne que je haissais. Je souffre de te voir dans les tenebres, car je t'aime en Jesus-Christ et le soin de ton salut occupe mon coeur. Parle, donne-moi tes raisons: je brule de les connaitre afin de les refuter. Le vieillard repondit avec quietude: --Je suis egalement dispose a parler et a me taire. Je te donnerai donc mes raisons, sans te demander les tiennes en echange, car tu ne m'interesses en aucune maniere. Je n'ai souci ni de ton bonheur ni de ton infortune et il m'est indifferent que tu penses d'une facon ou d'une autre. Et comment t'aimerais-je ou te hairais-je? L'aversion et la sympathie sont egalement indignes du sage. Mais, puisque tu m'interroges, sache donc que je me nomme Timocles et que je suis ne a Cos de parents enrichis dans le negoce. Mon pere armait des navires. Son intelligence ressemblait beaucoup a celle d'Alexandre, qu'on a surnomme le Grand. Pourtant elle etait moins epaisse. Bref, c'etait une pauvre nature d'homme. J'avais deux freres qui suivaient comme lui la profession d'armateurs. Moi, je professais la sagesse. Or, mon frere aine fut contraint par notre pere d'epouser une femme carienne nommee Timaessa, qui lui deplaisait si fort qu'il ne put vivre a son cote sans tomber dans une noire melancolie. Cependant Timaessa inspirait a notre frere cadet un amour criminel et cette passion se changea bientot en manie furieuse. La Carienne les tenait tous deux en egale aversion. Mais elle aimait un joueur de flute et le recevait la nuit dans sa chambre. Un matin, il y laissa la couronne qu'il portait d'ordinaire dans les festins. Mes deux freres ayant trouve cette couronne, jurerent de tuer le joueur de flute et, des le lendemain, ils le firent perir sous le fouet, malgre ses larmes et ses prieres. Ma belle-soeur en eprouva un desespoir qui lui fit perdre la raison, et ces trois miserables, devenus semblables a des betes, promenaient leur demence sur les rivages de Cos, hurlant comme des loups, l'ecume aux levres, le regard attache a la terre, parmi les huees des enfants qui leur jetaient des coquilles. Ils moururent et mon pere les ensevelit de ses mains. Peu de temps apres, son estomac refusa toute nourriture et il expira de faim, assez riche pour acheter toutes les viandes et tous les fruits des marches de l'Asie. Il etait desespere de me laisser sa fortune. Je l'employai a voyager. Je visitai l'Italie, la Grece et l'Afrique sans rencontrer personne de sage ni d'heureux. J'etudiai la philosophie a Athenes et a Alexandrie et je fus etourdi du bruit des disputes. Enfin m'etant promene jusque dans l'Inde, je vis au bord du Gange un homme nu, qui demeurait la immobile, les jambes croisees depuis trente ans. Des lianes couraient autour de son corps desseche et les oiseaux nichaient dans ses cheveux. Il vivait pourtant. Je me rappelai, a sa vue, Timaessa, le joueur de flute, mes deux freres et mon pere, et je compris que cet Indien etait sage. "Les hommes, me dis-je, souffrent parce qu'ils sont prives de ce qu'ils croient etre un bien, ou que, le possedant, ils craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient etre un mal. Supprimez toute croyance de ce genre et tous les maux disparaissent." C'est pourquoi je resolus de ne jamais tenir aucune chose pour avantageuse, de professer l'entier detachement des biens de ce monde et de vivre dans la solitude et dans l'immobilite, a l'exemple de l'Indien. Paphnuce avait ecoute attentivement le recit du vieillard. --Timocles de Cos, repondit-il, je confesse que tout, dans tes propos, n'est pas depourvu de sens. Il est sage, en effet, de mepriser les biens de ce monde. Mais il serait insense de mepriser pareillement les biens eternels et de s'exposer a la colere de Dieu. Je deplore ton ignorance, Timocles, et je vais t'instruire dans la verite, afin que connaissant qu'il existe un Dieu en trois hypostases, tu obeisses a ce Dieu comme un enfant a son pere. Mais Timocles l'interrompant: --Garde-toi, etranger, de m'exposer tes doctrines et ne pense pas me contraindre a partager ton sentiment. Toute dispute est sterile. Mon opinion est de n'avoir pas d'opinion. Je vis exempt de troubles a la condition de vivre sans preferences. Poursuis ton chemin, et ne tente pas de me tirer de la bienheureuse apathie ou je suis plonge, comme dans un bain delicieux, apres les rudes travaux de mes jours. Paphnuce etait profondement instruit dans les choses de la foi. Par la connaissance qu'il avait des coeurs, il comprit que la grace de Dieu n'etait pas sur le vieillard Timocles et que le jour du salut n'etait pas encore venu pour cette ame acharnee a sa perte. Il ne repondit rien, de peur que l'edification tournat en scandale. Car il arrive parfois qu'en disputant contre les infideles, on les induit de nouveau en peche, loin de les convertir. C'est pourquoi ceux qui possedent la verite doivent la repandre avec prudence. --Adieu donc! dit-il, malheureux Timocles. Et, poussant un grand soupir, il reprit dans la nuit son pieux voyage. Au matin, il vit des ibis immobiles sur une patte, au bord de l'eau, qui refletait leur cou pale et rose. Les saules etendaient au loin sur la berge leur doux feuillage gris; des grues volaient en triangle dans le ciel clair et l'on entendait parmi les roseaux le cri des herons invisibles. Le fleuve roulait a perte de vue ses larges eaux vertes ou des voiles glissaient comme des ailes d'oiseaux, ou, ca et la, au bord, se mirait une maison blanche, et sur lesquelles flottaient au loin des vapeurs legeres, tandis que des iles lourdes de palmes, de fleurs et de fruits, laissaient s'echapper de leurs ombres des nuees bruyantes de canards, d'oies, de flamants et de sarcelles. A gauche, la grasse vallee etendait jusqu'au desert ses champs et ses vergers qui frissonnaient dans la joie, le soleil dorait les epis, et la fecondite de la terre s'exhalait en poussieres odorantes. A cette vue, Paphnuce, tombant a genoux, s'ecria: --Beni soit le Seigneur, qui a favorise mon voyage! Toi qui repands ta rosee sur les figuiers de l'Arsinoitide, mon Dieu, fais descendre la grace dans l'ame de cette Thais que tu n'as pas formee avec moins d'amour que les fleurs des champs et les arbres des jardins. Puisse-t-elle fleurir par mes soins comme un rosier balsamique dans ta Jerusalem celeste! Et chaque fois qu'il voyait un arbre fleuri ou un brillant oiseau, il songeait a Thais. C'est ainsi que, longeant le bras gauche du fleuve a travers des contrees fertiles et populeuses, il atteignit en peu de journees cette Alexandrie que les Grecs ont surnommee la belle et la doree. Le jour etait leve depuis une heure quand il decouvrit du haut d'une colline la ville spacieuse dont les toits etincelaient dans la vapeur rose. Il s'arreta et, croisant les bras sur sa poitrine: --Voila donc, se dit-il, le sejour delicieux ou je suis ne dans le peche, l'air brillant ou j'ai respire des parfums empoisonnes, la mer voluptueuse ou j'ecoutais chanter les Sirenes! Voila mon berceau selon la chair, voila ma patrie selon le siecle! Berceau fleuri, patrie illustre au jugement des hommes! Il est naturel a tes enfants, Alexandrie, de te cherir comme une mere et je fus engendre dans ton sein magnifiquement pare. Mais l'ascete meprise la nature, le mystique dedaigne les apparences, le chretien regarde sa patrie humaine comme un lieu d'exil, le moine echappe a la terre. J'ai detourne mon coeur de ton amour, Alexandrie. Je te hais! Je te hais pour ta richesse, pour ta science, pour ta douceur et pour ta beaute. Soit maudit, temple des demons! Couche impudique des gentils, chaire empestee des ariens, sois maudite! Et toi, fils aile du Ciel qui conduisis le saint ermite Antoine, notre pere, quand, venu du fond du desert, il penetra dans cette citadelle de l'idolatrie pour affermir la foi des confesseurs et la constance des martyrs, bel ange du Seigneur, invisible enfant, premier souffle de Dieu, vole devant moi et parfume du battement de tes ailes l'air corrompu que je vais respirer parmi les princes tenebreux du siecle! Il dit et reprit sa route. Il entra dans la ville par la porte du Soleil. Cette porte etait de pierre et s'elevait avec orgueil. Mais des miserables, accroupis dans son ombre, offraient aux passants des citrons et des figues ou mendiaient une obole en se lamentant. Une vieille femme en haillons, qui etait agenouillee la, saisit le cilice du moine, le baisa et dit: --Homme du Seigneur, benis-moi afin que Dieu me benisse. J'ai beaucoup souffert en ce monde, je veux avoir toutes les joies dans l'autre. Tu viens de Dieu, o saint homme, c'est pourquoi la poussiere de tes pieds est plus precieuse que l'or. --Le Seigneur soit loue, dit Paphnuce. Et il forma de sa main entr'ouverte le signe de la redemption sur la tete de la vieille femme. Mais a peine avait-il fait vingt pas dans la rue qu'une troupe d'enfants se mit a le huer et a lui jeter des pierres en criant: --Oh! le mechant moine! Il est plus noir qu'un cynocephale et plus barbu qu'un bouc. C'est un faineant! Que ne le pend-on dans quelque verger, comme un Priape de bois, pour effrayer les oiseaux? Mais non, il attirerait la grele sur les amandiers en fleurs. Il porte malheur. Qu'on le crucifie, le moine! qu'on le crucifie! Et les pierres volaient avec les cris. --Mon Dieu! benissez ces pauvres enfants, murmura Paphnuce. Et il poursuivit son chemin songeant: --Je suis en veneration a cette vieille femme et en mepris a ces enfants. Ainsi un meme objet est apprecie differemment par les hommes qui sont incertains dans leurs jugements et sujets a l'erreur. Il faut en convenir, pour un gentil, le vieillard Timocles n'est pas denue de sens. Aveugle, il se sait prive de lumiere. Combien il l'emporte pour le raisonnement sur ces idolatres qui s'ecrient du fond de leurs epaisses tenebres: Je vois le jour! Tout dans ce monde est mirage et sable mouvant. En Dieu seul est la stabilite. Cependant il traversait la ville d'un pas rapide. Apres dix annees d'absence, il en reconnaissait chaque pierre, et chaque pierre etait une pierre de scandale qui lui rappelait un peche. C'est pourquoi il frappait rudement de ses pieds nus les dalles des larges chaussees, et il se rejouissait d'y marquer la trace sanglante de ses talons dechires. Laissant a sa gauche les magnifiques portiques du temple de Serapis, il s'engagea dans une voie bordee de riches demeures qui semblaient assoupies parmi les parfums. La les pins, les erables, les terebinthes elevaient leur tete au-dessus des corniches rouges et des acroteres d'or. On voyait, par les portes entr'ouvertes, des statues d'airain dans des vestibules de marbre et des jets d'eau au milieu du feuillage. Aucun bruit ne troublait la paix de ces belles retraites. On entendait seulement le son lointain d'une flute. Le moine s'arreta devant une maison assez petite, mais de nobles proportions et soutenue par des colonnes gracieuses comme des jeunes filles. Elle etait ornee des bustes en bronze des plus illustres philosophes de la Grece. Il y reconnut Platon, Socrate, Aristote, Epicure et Zenon, et ayant heurte le marteau contre la porte, il attendit en songeant: --C'est en vain que le metal glorifie ces faux sages, leurs mensonges sont confondus; leurs ames sont plongees dans l'enfer et le fameux Platon lui-meme, qui remplit la terre du bruit de son eloquence, ne dispute desor mais qu'avec les diables. Un esclave vint ouvrir la porte et, trouvant un homme pieds nus sur la mosaique du seuil, il lui dit durement: --Va mendier ailleurs, moine ridicule, et n'attends pas que je te chasse a coups de baton. --Mon frere, repondit l'abbe d'Antinoe, je ne te demande rien, sinon que tu me conduises a Nicias, ton maitre. L'esclave repondit avec plus de colere: --Mon maitre ne recoit pas des chiens comme toi. --Mon fils, reprit Paphnuce, fais, s'il te plait, ce que je te demande, et dis a ton maitre que je desire le voir. --Hors d'ici, vil mendiant! s'ecria le portier furieux. Et il leva son baton sur le saint homme, qui, mettant ses bras en croix contre sa poitrine, recut sans s'emouvoir le coup en plein visage, puis repeta doucement: --Fais ce que j'ai demande, mon fils, je te prie. Alors le portier, tout tremblant, murmura. --Quel est cet homme qui ne craint point la souffrance? Et il courut avertir son maitre. Nicias sortait du bain. De belles esclaves promenaient les strigiles sur son corps. C'etait un homme gracieux et souriant. Une expression de douce ironie etait repandue sur son visage. A la vue du moine, il se leva et s'avanca les bras ouverts: --C'est toi, s'ecria-t-il, Paphnuce mon condisciple, mon ami, mon frere! Oh! je te reconnais, bien qu'a vrai dire tu te sois rendu plus semblable a une bete qu'a un homme. Embrasse-moi. Te souvient-il du temps ou nous etudiions ensemble la grammaire, la rhetorique et la philosophie? On te trouvait deja l'humeur sombre et sauvage, mais je t'aimais pour ta parfaite sincerite. Nous disions que tu voyais l'univers avec les yeux farouches d'un cheval, et qu'il n'etait pas surprenant que tu fusses ombrageux. Tu manquais un peu d'atticisme, mais ta liberalite n'avait pas de bornes. Tu ne tenais ni a ton argent ni a ta vie. Et il y avait en toi un genie bizarre, un esprit etrange qui m'interessait infiniment. Sois le bienvenu, mon cher Paphnuce, apres dix ans d'absence. Tu as quitte le desert; tu renonces aux superstitions chretiennes, et tu renais a l'ancienne vie. Je marquerai ce jour d'un caillou blanc. --Crobyle et Myrtale, ajouta-t-il en se tournant vers les femmes, parfumez les pieds, les mains et la barbe de mon cher hote. Deja elles apportaient en souriant l'aiguiere, les fioles et le miroir de metal. Mais Paphnuce, d'un geste imperieux, les arreta et tint les yeux baisses pour ne les plus voir; car elles etaient nues. Cependant Nicias lui presentait des coussins, lui offrait des mets et des breuvages divers, que Paphnuce refusait avec mepris. --Nicias, dit-il, je n'ai pas renie ce que tu appelles faussement la superstition chretienne, et qui est la verite des verites. Au commencement etait le Verbe et le Verbe etait en Dieu et le Verbe etait Dieu. Tout a ete fait par lui, et rien de ce quia ete fait n'a ete fait sans lui. En lui etait la vie, et la vie etait la lumiere des hommes. --Cher Paphnuce, repondit Nicias, qui venait de revetir une tunique parfumee, penses-tu m'etonner en recitant des paroles assemblees sans art et qui ne sont qu'un vain murmure? As-tu oublie que je suis moi-meme quelque peu philosophe? Et penses-tu me contenter avec quelques lambeaux arraches par des hommes ignorants a la pourpre d'Amelius, quand Amelius, Porphyre et Platon, dans toute leur gloire, ne me contentent pas? Les systemes construits par les sages ne sont que des contes imagines pour amuser l'eternelle enfance des hommes. Il faut s'en divertir comme des contes de l'Ane, du Cuvier, de la Matrone d'Ephese ou de toute autre fable milesienne. Et, prenant son hote par le bras, il l'entraina dans une salle ou des milliers de papyrus etaient roules dans des corbeilles. --Voici ma bibliotheque, dit-il; elle contient une faible partie des systemes que les philosophes ont construits pour expliquer le monde. Le Serapeum lui-meme, dans sa richesse, ne les renferme pas tous. Helas! ce ne sont que des reves de malades. Il forca son hote a prendre place dans une chaise d'ivoire et s'assit lui-meme. Paphnuce promena sur les livres de la bibliotheque un regard sombre et dit: --Il faut les bruler tous. --O doux hote, ce serait dommage! repondit Nicias. Car les reves des malades sont parfois amusants. D'ailleurs, s'il fallait detruire tous les reves et toutes les visions des hommes, la terre perdrait ses formes et ses couleurs et nous nous endormirions tous dans une morne stupidite. Paphnuce poursuivait sa pensee: --Il est certain que les doctrines des paiens ne sont que de vains mensonges. Mais Dieu, qui est la verite, s'est revele aux hommes par des miracles. Et il s'est fait chair et il a habite parmi nous. Nicias repondit: --Tu parles excellemment, chere tete de Paphnuce, quand tu dis qu'il s'est fait chair. Un Dieu qui pense, qui agit, qui parle, qui se promene dans la nature comme l'antique Ulysse sur la mer glauque, est tout a fait un homme. Comment penses-tu croire a ce nouveau Jupiter, quand les marmots d'Athenes, au temps de Pericles, ne croyaient deja plus a l'ancien? Mais laissons cela. Tu n'es pas venu, je pense, pour disputer sur les trois hypostases. Que puis-je faire pour toi, cher condisciple? --Une chose tout a fait bonne, repondit l'abbe d'Antinoe. Me preter une tunique parfumee semblable a celle que tu viens de revetir. Ajoute a cette tunique, par grace, des sandales dorees et une fiole d'huile, pour oindre ma barbe et mes cheveux. Il convient aussi que tu me donnes une bourse de mille drachmes. Voila, o Nicias, ce que j'etais venu te demander, pour l'amour de Dieu et en souvenir de notre ancienne amitie. Nicias fit apporter par Crobyle et Myrtale sa plus riche tunique; elle etait brodee, dans le style asiatique, de fleurs et d'animaux. Les deux femmes la tenaient ouverte et elles en faisaient jouer habilement les vives couleurs, en attendant que Paphnuce retirat le cilice dont il etait couvert jusqu'aux pieds. Mais le moine ayant declare qu'on lui arracherait plutot la chair que ce vetement, elles passerent la tunique par-dessus. Comme ces deux femmes etaient belles, elles ne craignaient pas les hommes, bien qu'elles fussent esclaves. Elles se mirent a rire de la mine etrange qu'avait le moine ainsi pare. Crobyle l'appelait son cher satrape, en lui presentant le miroir, et Myrtale lui tirait la barbe. Mais Paphnuce priait le Seigneur et ne les voyait pas. Ayant chausse les sandales dorees et attache la bourse a sa ceinture il dit a Nicias, qui le regardait d'un oeil egaye: --O Nicias! il ne faut pas que les choses que tu vois soient un scandale pour tes yeux. Sache bien que je ferai un pieux emploi de cette tunique, de cette bourse et de ces sandales. --Tres cher, repondit Nicias, je ne soupconne point le mal, car je crois les hommes egalement incapables de mal faire et de bien faire. Le bien et le mal n'existent que dans l'opinion. Le sage n'a, pour raisons d'agir, que la coutume et l'usage. Je me conforme aux prejuges qui regnent a Alexandrie. C'est pourquoi je passe pour un honnete homme. Va, ami, et rejouis-toi. Mais Paphnuce songea qu'il convenait d'avertir son hote de son dessein. --Tu connais, lui dit-il, cette Thais qui joue dans les jeux du theatre? --Elle est belle, repondit Nicias, et il fut un temps ou elle m'etait chere. J'ai vendu pour elle un moulin et deux champs de ble et j'ai compose a sa louange trois livres d'elegies fidelement imitees de ces chants si doux dans lesquels Cornelius Gallus celebra Lycoris. Helas! Gallus chantait, en un siecle d'or, sous les regards des muses ausoniennes. Et moi, ne dans des temps barbares, j'ai trace avec un roseau du Nil mes hexametres et mes pentametres. Les ouvrages produits en cette epoque et dans cette contree sont voues a l'oubli. Certes, la beaute est ce qu'il y a de plus puissant au monde et, si nous etions faits pour la posseder toujours, nous nous soucierions aussi peu que possible du demiurge, du logos, des eons et de toutes les autres reveries des philosophes. Mais j'admire, bon Paphnuce, que tu viennes du fond de la Thebaide me parler de Thais. Ayant dit, il soupira doucement. Et Paphnuce le contemplait avec horreur, ne concevant pas qu'un homme put avouer si tranquillement un tel peche. Il s'attendait a voir la terre s'ouvrir et Nicias s'abimer dans les flammes. Mais le sol resta ferme et l'Alexandrin silencieux, le front dans la main, souriait tristement aux images de sa jeunesse envolee. Le moine, s'etant leve, reprit d'une voix grave: --Sache donc, o Nicias! qu'avec l'aide de Dieu j'arracherai cette Thais aux immondes amours de la terre et la donnerai pour epouse a Jesus-Christ. Si l'Esprit saint ne m'abandonne, Thais quittera aujourd'hui cette ville pour entrer dans un monastere. --Crains d'offenser Venus, repondit Nicias; c'est une puissante deesse. Elle sera irritee contre toi, si tu lui ravis sa plus illustre servante. --Dieu me protegera, dit Paphnuce. Puisse-t-il eclairer ton coeur, o Nicias, et te tirer de l'abime ou tu es plonge! Et il sortit. Mais Nicias l'accompagna sur le seuil, il lui posa la main sur l'epaule et lui repeta dans le creux de l'oreille: --Crains d'offenser Venus; sa vengeance est terrible. Paphnuce dedaigneux des paroles legeres sortit sans detourner la tete. Les propos de Nicias ne lui inspiraient que du mepris; mais ce qu'il ne pouvait souffrir, c'est l'idee que son ami d'autrefois avait recu les caresses de Thais. Il lui semblait que pecher avec cette femme, c'etait pecher plus detestablement qu'avec toute autre. Il y trouvait une malice singuliere, et Nicias lui etait desormais en execration. Il avait toujours hai l'impurete, mais certes les images de ce vice ne lui avaient jamais paru a ce point abominables; jamais il n'avait partage d'un tel coeur la colere de Jesus-Christ et la tristesse des anges. Il n'en eprouvait que plus d'ardeur a tirer Thais du milieu des gentils, et il lui tardait de voir la comedienne afin de la sauver. Toutefois il lui fallait attendre, pour penetrer chez cette femme, que la grande chaleur du jour fut tombee. Or, la matinee s'achevait a peine et Paphnuce allait par les voies populeuses. Il avait resolu de ne prendre aucune nourriture en cette journee afin d'etre moins indigne des graces qu'il demandait au Seigneur. A la grande tristesse de son ame, il n'osait entrer dans aucune des eglises de la ville, parce qu'il les savait profanees par les ariens, qui y avaient renverse la table du Seigneur. En effet, ces heretiques, soutenus par l'empereur d'Orient, avaient chasse le patriarche Athanase de son siege episcopal, et ils remplissaient de trouble et de confusion les chretiens d'Alexandrie. Il marchait donc a l'aventure, tantot tenant ses regards fixes a terre par humilite, tantot levant les yeux vers le ciel, comme en extase. Apres avoir erre quelque temps, il se trouva sur un des quais de la ville. Le port artificiel abritait devant lui d'innombrables navires aux sombres carenes, tandis que souriait au large, dans l'azur et l'argent, la mer perfide. Une galere, qui portait une Nereide a sa proue, venait de lever l'ancre. Les rameurs frappaient l'onde en chantant; deja la blanche fille des eaux, couverte de perles humides, ne laissait plus voir au moine qu'un fuyant profil: elle franchit, conduite par son pilote, l'etroit passage ouvert sur le bassin d'Eunostos et gagna la haute mer, laissant derriere elle un sillage fleuri. --Et moi aussi, songeait Paphnuce, j'ai desire jadis m'embarquer en chantant sur l'ocean du monde. Mais bientot j'ai connu ma folie et la Nereide ne m'a point emporte. En revant de la sorte, il s'assit sur un tas de cordages et s'endormit. Pendant son sommeil, il eut une vision. Il lui sembla entendre le son d'une trompette eclatante et, le ciel etant devenu couleur de sang, il comprit que les temps etaient venus. Comme il priait Dieu avec une grande ferveur, il vit une bete enorme qui venait a lui, portant au front une croix de lumiere, et il reconnut le Sphinx de Silsile. La bete le saisit entre les dents sans lui faire de mal et l'emporta pendu a sa bouche comme les chattes ont accoutume d'emporter leurs petits. Paphnuce parcourut ainsi plusieurs royaumes, traversant les fleuves et franchissant les montagnes, et il parvint en un lieu desole, couvert de roches affreuses et de cendres chaudes. Le sol, dechire en plusieurs endroits, laissait passer par ces bouches une haleine embrasee. La bete posa doucement Paphnuce a terre et lui dit: --Regarde! Et Paphnuce, se penchant sur le bord de l'abime, vit un fleuve de feu qui roulait dans l'interieur de la terre, entre un double escarpement de roches noires. La, dans une lumiere livide, des demons tourmentaient des ames. Les ames gardaient l'apparence des corps qui les avaient contenues, et meme des lambeaux de vetements y restaient attaches. Ces ames semblaient paisibles au milieu des tourments. L'une d'elles, grande, blanche, les yeux clos, une bandelette au front, un sceptre a la main, chantait; sa voix remplissait d'harmonie le sterile rivage; elle disait les dieux et les heros. De petits diables verts lui percaient les levres et la gorge avec des fers rouges. Et l'ombre d'Homere chantait encore. Non loin, le vieil Anaxagore, chauve et chenu, tracait au compas des figures sur la poussiere. Un demon lui versait de l'huile bouillante dans l'oreille sans pouvoir interrompre la meditation du sage. Et le moine decouvrit une foule de personnes qui, sur la sombre rive, le long du fleuve ardent, lisaient ou meditaient avec tranquillite, ou conversaient en se promenant, comme des maitres et des disciples, a l'ombre des platanes de l'Academie. Seul, le vieillard Timocles se tenait a l'ecart et secouait la tete comme un homme qui nie. Un ange de l'abime agitait une torche sous ses yeux et Timocles ne voulait voir ni l'ange ni la torche. Muet de surprise a ce spectacle, Paphnuce se tourna vers la bete. Elle avait disparu, et le moine vit a la place du Sphinx une femme voilee, qui lui dit: --Regarde et comprends: Tel est l'entetement de ces infideles, qu'ils demeurent dans l'enfer victimes des illusions qui les seduisaient sur la terre. La mort ne les a pas desabuses, car il est bien clair qu'il ne suffit pas de mourir pour voir Dieu. Ceux-la qui ignoraient la verite parmi les hommes, l'ignoreront toujours. Les demons qui s'acharnent autour de ces ames, qui sont-ils, sinon les formes de la justice divine? C'est pourquoi ces ames ne la voient ni ne la sentent. Etrangeres a toute verite, elles ne connaissent point leur propre condamnation, et Dieu meme ne peut les contraindre a souffrir. --Dieu peut tout, dit l'abbe d'Antinoe. --Il ne peut l'absurde, repondit la femme voilee. Pour les punir, il faudrait les eclairer et s'ils possedaient la verite ils seraient semblables aux elus. Cependant Paphnuce, plein d'inquietude et d'horreur, se penchait de nouveau sur le gouffre. Il venait de voir l'ombre de Nicias qui souriait, le front ceint de fleurs, sous des myrtes en cendre. Pres de lui Aspasie de Milet, elegamment serree dans son manteau de laine, semblait parler tout ensemble d'amour et de philosophie, tant l'expression de son visage etait a la fois douce et noble. La pluie de feu qui tombait sur eux leur etait une rosee rafraichissante, et leurs pieds foulaient, comme une herbe fine, le sol embrase. A cette vue, Paphnuce fut saisi de fureur. --Frappe, mon Dieu, s'ecria-t-il, frappe! c'est Nicias! Qu'il pleure! qu'il gemisse! qu'il grince des dents!... Il a peche avec Thais!... Et Paphnuce se reveilla dans les bras d'un marin robuste comme Hercule qui le tirait sur le sable en criant: --Paix! paix! l'ami. Par Protee, vieux pasteur de phoques! tu dors avec agitation. Si je ne t'avais retenu, tu tombais dans l'Eunostos. Aussi vrai que ma mere vendait des poissons sales, je t'ai sauve la vie. --J'en remercie Dieu, repondit Paphnuce. Et, s'etant mis debout, il marcha droit devant lui, meditant sur la vision qui avait traverse son sommeil. --Cette vision, se dit-il, est manifestement mauvaise; elle offense la bonte divine, en representant l'enfer comme denue de realite. Sans doute elle vient du diable. Il raisonnait ainsi parce qu'il savait discerner les songes que Dieu envoie de ceux qui sont produits par les mauvais anges. Un tel discernement est utile au solitaire qui vit sans cesse entoure d'apparitions; car en fuyant les hommes, on est sur de rencontrer les esprits. Les deserts sont peuples de fantomes. Quand les pelerins approchaient du chateau en ruines ou s'etait retire le saint ermite Antoine, ils entendaient des clameurs comme il s'en eleve aux carrefours des villes, dans les nuits de fete. Et ces clameurs etaient poussees par les diables qui tentaient ce saint homme. Paphnuce se rappela ce memorable exemple. Il se rappela saint Jean d'Egypte que, pendant soixante ans, le diable voulut seduire par des prestiges. Mais Jean dejouait les ruses de l'enfer. Un jour pourtant le demon, ayant pris le visage d'un homme, entra dans la grotte du venerable Jean et lui dit: "Jean, tu prolongeras ton jeune jusqu'a demain soir." Et Jean, croyant entendre un ange, obeit a la voix du demon, et jeuna le lendemain, jusqu'a l'heure de vepres. C'est la seule victoire que le prince des Tenebres ait jamais remportee sur saint Jean l'Egyptien, et cette victoire est petite. C'est pourquoi il ne faut pas s'etonner si Paphnuce reconnut tout de suite la faussete de la vision qu'il avait eue pendant son sommeil. Tandis qu'il reprochait doucement a Dieu de l'avoir abandonne au pouvoir des demons, il se sentit pousse et entraine par une foule d'hommes qui couraient tous dans le meme sens. Comme il avait perdu l'habitude de marcher par les villes, il etait ballotte d'un passant a un autre, ainsi qu'une masse inerte; et, s'etant embarrasse dans les plis de sa tunique, il pensa tomber plusieurs fois. Desireux de savoir ou allaient tous ces hommes, il demanda a l'un d'eux la cause de cet empressement. --Etranger, ne sais-tu pas, lui repondit celui-ci, que les jeux vont commencer et que Thais paraitra sur la scene? Tous ces citoyens vont au theatre, et j'y vais comme eux. Te plairait-il de m'y accompagner? Decouvrant tout a coup qu'il etait convenable a son dessein de voir Thais dans les jeux, Paphnuce suivit l'etranger. Deja le theatre dressait devant eux son portique orne de masques eclatants, et sa vaste muraille ronde, peuplee d'innombrables statues. En suivant la foule, ils s'engagerent dans un etroit corridor au bout duquel s'etendait l'amphitheatre eblouissant de lumiere. Ils prirent leur place sur un des rangs de gradins qui descendaient en escalier vers la scene, vide encore d'acteurs, mais decoree magnifiquement. La vue n'en etait point cachee par un rideau, et l'on y remarquait un tertre semblable a ceux que les anciens peuples dediaient aux ombres des heros. Ce tertre s'elevait au milieu d'un camp. Des faisceaux de lances etaient formes devant les tentes et des boucliers d'or pendaient a des mats, parmi des rameaux de laurier et des couronnes de chene. La, tout etait silence et sommeil. Mais un bourdonnement, semblable au bruit que font les abeilles dans la ruche, emplissait l'hemicycle charge de spectateurs. Tous les visages, rougis par le reflet du voile de pourpre qui les couvrait de ses long frissons, se tournaient, avec une expression d'attente curieuse, vers ce grand espace silencieux, rempli par un tombeau et des tentes. Les femmes riaient en mangeant des citrons, et les familiers des jeux s'interpellaient gaiement, d'un gradin a l'autre. Paphnuce priait au dedans de lui-meme et se gardait des paroles vaines, mais son voisin commenca a se plaindre du declin du theatre. --Autrefois, dit-il, d'habiles acteurs declamaient sous le masque les vers d'Euripide et de Menandre. Maintenant on ne recite plus les drames, on les mime, et des divins spectacles dont Bacchus s'honora dans Athenes nous n'avons garde que ce qu'un barbare, un Scythe meme peut comprendre: l'attitude et le geste. Le masque tragique, dont l'embouchure, armee de lames de metal, enflait le son des voix, le cothurne qui elevait les personnages a la taille des dieux, la majeste tragique et le chant des beaux vers, tout cela s'en est alle. Des mimes, des ballerines, le visage nu, remplacent Paulus et Roscius. Qu'eussent dit les Atheniens de Pericles, s'ils avaient vu une femme se montrer sur la scene? Il est indecent qu'une femme paraisse en public. Nous sommes bien degeneres pour le souffrir. " Aussi vrai que je me nomme Dorion, la femme est l'ennemie de l'homme et la honte de la terre. --Tu parles sagement, repondit Paphnuce, la femme est notre pire ennemie. Elle donne le plaisir et c'est en cela qu'elle est redoutable. --Par les Dieux immobiles, s'ecria Dorion, la femme apporte aux hommes non le plaisir, mais la tristesse, le trouble et les noirs soucis! L'amour est la cause de nos maux les plus cuisants. Ecoute, etranger: Je suis alle dans ma jeunesse, a Trezene, en Argolide, et j'y ai vu un myrte d'une grosseur prodigieuse, dont les feuilles etaient couvertes d'innombrables piqures. Or, voici ce que rapportent les Trezeniens au sujet de ce myrte: La reine Phedre, du temps qu'elle aimait Hippolyte, demeurait tout le jour languissamment couchee sous ce meme arbre qu'on voit encore aujourd'hui. Dans son ennui mortel, ayant tire l'epingle d'or qui retenait ses blonds cheveux, elle en percait les feuilles de l'arbuste aux baies odorantes. Toutes les feuilles furent ainsi criblees de piqures. Apres avoir perdu l'innocent qu'elle poursuivait d'un amour incestueux, Phedre, tu le sais, mourut miserablement. Elle s'enferma dans sa chambre nuptiale et se pendit par sa ceinture d'or a une cheville d'ivoire. Les dieux voulurent que le myrte, temoin d'une si cruelle misere, continuat a porter sur ses feuilles nouvelles des piqures d'aiguilles. J'ai cueilli une de ces feuilles; je l'ai placee au chevet de mon lit, afin d'etre sans cesse averti par sa vue de ne point m'abandonner aux fureurs de l'amour et pour me confirmer dans la doctrine du divin Epicure, mon maitre, qui enseigne que le desir est redoutable. Mais a proprement parler, l'amour est une maladie de foie et l'on n'est jamais sur de ne pas tomber malade. Paphnuce demanda: --Dorion, quels sont tes plaisirs? Dorion repondit tristement: --Je n'ai qu'un seul plaisir et je conviens qu'il n'est pas vif; c'est la meditation. Avec un mauvais estomac il n'en faut pas chercher d'autres. Prenant avantage de ces dernieres paroles, Paphnuce entreprit d'initier l'epicurien aux joies spirituelles que procure la contemplation de Dieu. Il commenca: --Entends la verite, Dorion, et recois la lumiere. Comme il s'ecriait de la sorte, il vit de toutes parts des tetes et des bras tournes vers lui, qui lui ordonnaient de se taire. Un grand silence s'etait fait dans le theatre et bientot eclaterent les sons d'une musique heroique. Les jeux commencaient. On voyait des soldats sortir des tentes et se preparer au depart quand, par un prodige effrayant, une nuee couvrit le sommet du tertre funeraire. Puis, cette nuee s'etant dissipee, l'ombre d'Achille apparut, couverte d'une armure d'or. Etendant le bras vers les guerriers, elle semblait leur dire: "Quoi! vous partez, enfants de Danaos; vous retournez dans la patrie que je ne verrai plus et vous laissez mon tombeau sans offrandes?" Deja les principaux chefs des Grecs se pressaient au pied du tertre. Acanas, fils de Thesee, le vieux Nestor, Agamemnon, portant le sceptre et les bandelettes, contemplaient le prodige. Le jeune fils d'Achille, Pyrrhus, etait prosterne dans la poussiere. Ulysse, reconnaissable au bonnet d'ou s'echappait sa chevelure bouclee, montrait par ses gestes qu'il approuvait l'ombre du heros. Il disputait avec Agamemnon et l'on devinait leurs paroles: --Achille, disait le roi d'Ithaque, est digne d'etre honore parmi nous, lui qui mourut glorieusement pour l'Hellas. Il demande que la fille de Priam, la vierge Polyxene soit immolee sur sa tombe. Danaens, contentez les manes du heros, et que le fils de Pelee se rejouisse dans le Hades. Mais le roi des rois repondait: --Epargnons les vierges troiennes que nous avons arrachees aux autels. Assez de maux ont fondu sur la race illustre de Priam. Il parlait ainsi parce qu'il partageait la couche de la soeur de Polyxene, et le sage Ulysse lui reprochait de preferer le lit de Cassandre a la lance d'Achille. Tous les Grecs l'approuverent avec un grand bruit d'armes entre-choquees. La mort de Polyxene fut resolue et l'ombre apaisee d'Achille s'evanouit. La musique, tantot furieuse et tantot plaintive, suivait la pensee des personnages. L'assistance eclata en applaudissements. Paphnuce, qui rapportait tout a la verite divine, murmura: --O lumieres et tenebres repandues sur les gentils! De tels sacrifices, parmi les nations, annoncaient et figuraient grossierement le sacrifice salutaire du fils de Dieu. --Toutes les religions enfantent des crimes, repliqua l'Epicurien. Par bonheur un Grec divinement sage vint affranchir les hommes des vaines terreurs de l'inconnu... Cependant Hecube, ses blancs cheveux epars, sa robe en lambeaux, sortait de la tente ou elle etait captive. Ce fut un long soupir quand on vit paraitre cette parfaite image du malheur. Hecube, avertie par un songe prophetique, gemissait sur sa fille et sur elle-meme. Ulysse etait deja pres d'elle et lui demandait Polyxene. La vieille mere s'arrachait les cheveux, se dechirait les joues avec les ongles et baisait les mains de cet homme cruel qui, gardant son impitoyable douceur, semblait dire: --Sois sage, Hecube, et cede a la necessite. Il y a aussi dans nos maisons de vieilles meres qui pleurent leurs enfants endormis a jamais sous les pins de l'Ida. Et Cassandre, reine autrefois de la florissante Asie, maintenant esclave, souillait de poussiere sa tete infortunee. Mais voici que, soulevant la toile de la tente, se montre la vierge Polyxene. Un fremissement unanime agita les spectateurs. Ils avaient reconnu Thais. Paphnuce la revit, celle-la qu'il venait chercher. De son bras blanc, elle retenait au-dessus de sa tete la lourde toile. Immobile, semblable a une belle statue, mais promenant autour d'elle le paisible regard de ses yeux de violette, douce et fiere, elle donnait a tous le frisson tragique de la beaute. Un murmure de louange s'eleva et Paphnuce l'ame agitee, contenant son coeur avec ses mains, soupira: --Pourquoi donc, o mon Dieu, donnes-tu ce pouvoir a une de tes creatures? Dorion, plus paisible, disait: --Certes, les atomes qui s'associent pour composer cette femme presentent une combinaison agreable a l'oeil. Ce n'est qu'un jeu de la nature et ces atomes ne savent ce qu'ils font. Ils se separeront un jour avec la meme indifference qu'ils se sont unis. Ou sont maintenant les atomes qui formerent Lais ou Cleopatre? Je n'en disconviens pas: les femmes sont quelquefois belles, mais elles sont soumises a de facheuses disgraces et a des incommodites degoutantes. C'est a quoi songent les esprits meditatifs, tandis que le vulgaire des hommes n'y fait point attention. Et les femmes inspirent l'amour, bien qu'il soit deraisonnable de les aimer. Ainsi le philosophe et l'ascete contemplaient Thais et suivaient leur pensee. Ils n'avaient vu ni l'un ni l'autre Hecube, tournee vers sa fille, lui dire par ses gestes: --Essaie de flechir le cruel Ulysse. Fais parler tes larmes, ta beaute, ta jeunesse! Thais, ou plutot Polyxene elle-meme, laissa retomber la toile de la tente. Elle fit un pas, et tous les coeurs furent domptes. Et quand, d'une demarche noble et legere, elle s'avanca vers Ulysse, le rythme de ses mouvements, qu'accompagnait le son des flutes, faisait songer a tout un ordre de choses heureuses, et il semblait qu'elle fut le centre divin des harmonies du monde. On ne voyait plus qu'elle, et tout le reste etait perdu dans son rayonnement. Pourtant l'action continuait. Le prudent fils de Laerte detournait la tete et cachait sa main sous son manteau, afin d'eviter les regards, les baisers de la suppliante. La vierge lui fit signe de ne plus craindre. Ses regards tranquilles disaient: --Ulysse, je te suivrai pour obeir a la necessite et parce que je veux mourir. Fille de Priam et soeur d'Hector, ma couche, autrefois jugee digne des rois, ne recevra pas un maitre etranger. Je renonce librement a la lumiere du jour. Hecube, inerte dans la poussiere, se releva soudain et s'attacha a sa fille d'une etreinte desesperee. Polyxene denoua avec une douceur resolue les vieux bras qui la liaient. On croyait l'entendre: --Mere, ne t'expose pas aux outrages du maitre. N'attends pas que, t'arrachant a moi, il ne te traine indignement. Plutot, mere bien aimee, tends-moi cette main ridee et approche tes joues creuses de mes levres. La douleur etait belle sur le visage de Thais; la foule se montrait reconnaissante a cette femme de revetir ainsi d'une grace surhumaine les formes et les travaux de la vie, et Paphnuce, lui pardonnant sa splendeur presente en vue de son humilite prochaine, se glorifiait par avance de la sainte qu'il allait donner au ciel. Le spectacle touchait au denouement. Hecube tomba comme morte et Polyxene, conduite par Ulysse, s'avanca vers le tombeau qu'entourait l'elite des guerriers. Elle gravit, au bruit des chants de deuil, le tertre funeraire au sommet duquel le fils d'Achille faisait, dans une coupe d'or, des libations aux manes du heros. Quand les sacrificateurs leverent les bras pour la saisir, elle fit signe qu'elle voulait mourir libre, comme il convenait a la fille de tant de rois. Puis, dechirant sa tunique, elle montra la place de son coeur. Pyrrhus y plongea son glaive en detournant la tete, et, par un habile artifice, le sang jaillit a flots de la poitrine eblouissante de la vierge qui, la tete renversee et les yeux nageant dans l'horreur de la mort, tomba avec decence. Cependant que les guerriers voilaient la victime et la couvraient de lis et d'anemones, des cris d'effroi et des sanglots dechiraient l'air, et Paphnuce, souleve sur son banc, prophetisait d'une voix retentissante: --Gentils, vils adorateurs des demons! Et vous ariens plus infames que les idolatres, instruisez-vous! Ce que vous venez de voir est une image et un symbole. Cette fable renferme un sens mystique et bientot la femme que vous voyez la sera immolee, hostie bien heureuse, au Dieu ressuscite! Deja la foule s'ecoulait en flots sombres dans les vomitoires. L'abbe d'Antinoe, echappant a Dorion surpris, gagna la sortie en prophetisant encore. Une heure apres, il frappait a la porte de Thais. La comedienne alors, dans le riche quartier de Racotis, pres du tombeau d'Alexandre, habitait une maison entouree de jardins ombreux, dans lesquels s'elevaient des rochers artificiels et coulait un ruisseau borde de peupliers. Une vieille esclave noire, chargee d'anneaux, vint lui ouvrir la porte et lui demanda ce qu'il voulait. --Je veux voir Thais, repondit-il. Dieu m'est temoin que je ne suis venu ici que pour la voir. Comme il portait une riche tunique et qu'il parlait imperieusement, l'esclave le fit entrer. --Tu trouveras Thais, dit-elle, dans la grotte des Nymphes. II LE PAPYRUS Thais etait nee de parents libres et pauvres, adonnes a l'idolatrie. Du temps qu'elle etait petite, son pere gouvernait, a Alexandrie, proche la porte de la Lune, un cabaret que frequentaient les matelots. Certains souvenirs vifs et detaches lui restaient de sa premiere enfance. Elle revoyait son pere assis a l'angle du foyer, les jambes croisees, grand, redoutable et tranquille, tel qu'un de ces vieux Pharaons que celebrent les complaintes chantees par les aveugles dans les carrefours. Elle revoyait aussi sa maigre et triste mere, errant comme un chat affame dans la maison, qu'elle emplissait des eclats de sa voix aigre et des lueurs de ses yeux de phosphore. On contait dans le faubourg qu'elle etait magicienne et qu'elle se changeait en chouette, la nuit, pour rejoindre ses amants. On mentait: Thais savait bien, pour l'avoir souvent epiee, que sa mere ne se livrait point aux arts magiques, mais que, devoree d'avarice, elle comptait toute la nuit le gain de la journee. Ce pere inerte et cette mere avide la laissaient chercher sa vie comme les betes de la basse-cour. Aussi etait-elle devenue tres habile a tirer une a une les oboles de la ceinture des matelots ivres, en les amusant par des chansons naives et par des paroles infames dont elle ignorait le sens. Elle passait de genoux en genoux dans la salle impregnee de l'odeur des boissons fermentees et des outres resineuses; puis, les joues poissees de biere et piquees par les barbes rudes, elle s'echappait, serrant les oboles dans sa petite main, et courait acheter des gateaux de miel a une vieille femme accroupie derriere ses paniers sous la porte de la Lune. C'etait tous les jours les memes scenes: les matelots, contant leurs perils, quand l'Euros ebranlait les algues sous-marines, puis jouant aux des ou aux osselets, et demandant, en blasphemant les dieux, la meilleure biere de Cilicie. Chaque nuit, l'enfant etait reveillee par les rixes des buveurs. Les ecailles d'huitres, volant par-dessus les tables, fendaient les fronts, au milieu des hurlements furieux. Parfois, a la lueur des lampes fumeuses, elle voyait les couteaux briller et le sang jaillir. Ses jeunes ans ne connaissaient la bonte humaine que par le doux Ahmes, en qui elle etait humiliee. Ahmes, l'esclave de la maison, Nubien plus noir que la marmite qu'il ecumait gravement, etait bon comme une nuit de sommeil. Souvent, il prenait Thais sur ses genoux et il lui contait d'antiques recits ou il y avait des souterrains pleins de tresors, construits pour des rois avares, qui mettaient a mort les macons et les architectes. Il y avait aussi, dans ces contes, d'habiles voleurs qui epousaient des filles de rois et des courtisanes qui elevaient des pyramides. La petite Thais aimait Ahmes comme un pere, comme une mere, comme une nourrice et comme un chien. Elle s'attachait au pagne de l'esclave et le suivait dans le cellier aux amphores et dans la basse-cour, parmi les poulets maigres et herisses, tout en bec, en ongles et en plumes, qui voletaient mieux que des aiglons devant le couteau du cuisinier noir. Souvent, la nuit, sur la paille, au lieu de dormir, il construisait pour Thais des petits moulins a eau et des navires grands comme la main avec tous leurs agres. Accable de mauvais traitements par ses maitres, il avait une oreille dechiree et le corps laboure de cicatrices. Pourtant son visage gardait un air joyeux et paisible. Et personne aupres de lui ne songeait a se demander d'ou il tirait la consolation de son ame et l'apaisement de son coeur. Il etait aussi simple qu'un enfant. En accomplissant sa tache grossiere, il chantait d'une voix grele des cantiques qui faisaient passer dans l'ame de l'enfant des frissons et des reves. Il murmurait sur un ton grave et joyeux: --Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu la d'ou tu viens? --J'ai vu le suaire et les linges, et les anges assis sur le tombeau. Et j'ai vu la gloire du Ressuscite. Elle lui demandait: --Pere, pourquoi chantes-tu les anges assis sur le tombeau? Et il lui repondait: --Petite lumiere de mes yeux, je chante les anges, parce que Jesus Notre Seigneur est monte au ciel. Ahmes etait chretien. Il avait recu le bapteme, et on le nommait Theodore dans les banquets des fideles, ou il se rendait secretement pendant le temps qui lui etait laisse pour son sommeil. En ces jours-la l'Eglise subissait l'epreuve supreme. Par l'ordre de l'Empereur, les basiliques etaient renversees, les livres saints brules, les vases sacres et les chandeliers fondus. Depouilles de leurs honneurs, les chretiens n'attendaient que la mort. La terreur regnait sur la communaute d'Alexandrie; les prisons regorgeaient de victimes. On contait avec effroi, parmi les fideles, qu'en Syrie, en Arabie, en Mesopotamie, en Cappadoce, par tout l'empire, les fouets, les chevalets, les ongles de fer, la croix, les betes feroces dechiraient les pontifes et les vierges. Alors Antoine, deja celebre par ses visions et ses solitudes, chef et prophete des croyants d'Egypte, fondit comme l'aigle, du haut de son rocher sauvage, sur la ville d'Alexandrie, et, volant d'eglise en eglise, embrasa de son feu la communaute tout entiere. Invisible aux paiens, il etait present a la fois dans toutes les assemblees des chretiens, soufflant a chacun l'esprit de force et de prudence dont il etait anime. La persecution s'exercait avec une particuliere rigueur sur les esclaves. Plusieurs d'entre eux, saisis d'epouvante, reniaient leur foi. D'autres, en plus grand nombre, s'enfuyaient au desert, esperant y vivre, soit dans la contemplation, soit dans le brigandage. Cependant Ahmes frequentait comme de coutume les assemblees, visitait les prisonniers, ensevelissait les martyrs et professait avec joie la religion du Christ. Temoin de ce zele veritable, le grand Antoine, avant de retourner au desert, pressa l'esclave noir dans ses bras et lui donna le baiser de paix. Quand Thais eut sept ans, Ahmes commenca a lui parler de Dieu. --Le bon Seigneur Dieu, lui dit-il, vivait dans le ciel comme un Pharaon sous les tentes de son harem et sous les arbres de ses jardins. Il etait l'ancien des anciens et plus vieux que le monde, et n'avait qu'un fils, le prince Jesus, qu'il aimait de tout son coeur et qui passait en beaute les vierges et les anges. Et le bon Seigneur Dieu dit au prince Jesus: " --Quitte mon harem et mon palais, et mes dattiers et mes fontaines vives. Descends sur la terre pour le bien des hommes. La tu seras semblable a un petit enfant et tu vivras pauvre parmi les pauvres. La souffrance sera ton pain de chaque jour et tu pleureras avec tant d'abondance que tes larmes formeront des fleuves ou l'esclave fatigue se baignera delicieusement. Va, mon fils! " Le prince Jesus obeit au bon Seigneur et il vint sur la terre en un lieu nomme Bethleem de Juda. Et il se promenait dans les pres fleuris d'anemones, disant a ses compagnons: " --Heureux ceux qui ont faim, car je les menerai a la table de mon pere! Heureux ceux qui ont soif, car ils boiront aux fontaines du ciel! Heureux ceux qui pleurent, car j'essuierai leurs yeux avec des voiles plus fins que ceux des princesses syriennes. " C'est pourquoi les pauvres l'aimaient et croyaient en lui. Mais les riches le haissaient, redoutant qu'il n'elevat les pauvres au-dessus d'eux. En ce temps-la Cleopatre et Cesar etaient puissants sur la terre. Ils haissaient tous deux Jesus et ils ordonnerent aux juges et aux pretres de le faire mourir. Pour obeir a la reine d'Egypte, les princes de Syrie dresserent une croix sur une haute montagne et ils firent mourir Jesus sur cette croix. Mais des femmes laverent le corps et l'ensevelirent, et le prince Jesus, ayant brise le couvercle de son tombeau, remonta vers le bon Seigneur son pere. " Et depuis ce temps-la tous ceux qui meurent en lui vont au ciel. " Le Seigneur Dieu, ouvrant les bras, leur dit: " --Soyez les bienvenus, puisque vous aimez le prince, mon fils. Prenez un bain, puis mangez. " Ils prendront leur bain au son d'une belle musique et, tout le long de leur repas, ils verront des danses d'almees et ils entendront des conteurs dont les recits ne finiront point. Le bon Seigneur Dieu les tiendra plus chers que la lumiere de ses yeux, puisqu'ils seront ses hotes, et ils auront dans leur partage les tapis de son caravanserail et les grenades de ses jardins. Ahmes parla plusieurs fois de la sorte et c'est ainsi que Thais connut la verite. Elle admirait et disait: --Je voudrais bien manger les grenades du bon Seigneur. Ahmes lui repondait: --Ceux-la seuls qui sont baptises en Jesus, gouteront les fruits du ciel. Et Thais demandait a etre baptisee. Voyant par la qu'elle esperait en Jesus, l'esclave resolut de l'instruire plus profondement, afin qu'etant baptisee, elle entrat dans l'Eglise. Et il s'attacha etroitement a elle, comme a sa fille en esprit. L'enfant, sans cesse repoussee par ses parents injustes, n'avait point de lit sous le toit paternel. Elle couchait dans un coin de l'etable parmi les animaux domestiques. C'est la que, chaque nuit, Ahmes allait la rejoindre en secret. Il s'approchait doucement de la natte ou elle reposait, et puis s'asseyait sur ses talons, les jambes repliees, le buste droit, dans l'attitude hereditaire de toute sa race. Son corps et son visage, vetus de noir, restaient perdus dans les tenebres; seuls ses grands yeux blancs brillaient, et il en sortait une lueur semblable a un rayon de l'aube a travers les fentes d'une porte. Il parlait d'une voie grele et chantante, dont le nasillement leger avait la douceur triste des musiques qu'on entend le soir dans les rues. Parfois, le souffle d'un ane et le doux meuglement d'un boeuf accompagnaient, comme un choeur d'obscurs esprits, la voix de l'esclave qui disait l'Evangile. Ses paroles coulaient paisiblement dans l'ombre qui s'impregnait de zele, de grace et d'esperance; et la neophyte, la main dans la main d'Ahmes, bercee par les sons monotones et voyant de vagues images, s'endormait calme et souriante, parmi les harmonies de la nuit obscure et des saints mysteres, au regard d'une etoile qui clignait entre les solives de la creche. L'initiation dura toute une annee, jusqu'a l'epoque ou les chretiens celebrent avec allegresse les fetes pascales. Or, une nuit de la semaine glorieuse, Thais, qui sommeillait deja sur sa natte dans la grange, se sentit soulevee par l'esclave dont le regard brillait d'une clarte nouvelle. Il etait vetu, non point, comme de coutume, d'un pagne en lambeaux, mais d'un long manteau blanc sous lequel il serra l'enfant en disant tout bas: --Viens, mon ame! viens, mes yeux! viens mon petit coeur! viens revetir les aubes du bapteme. Et il emporta l'enfant pressee sur sa poitrine. Effrayee et curieuse, Thais, la tete hors du manteau, attachait ses bras au cou de son ami qui courait dans la nuit. Ils suivirent des ruelles noires; ils traverserent le quartier des juifs; ils longerent un cimetiere ou l'orfraie poussait son cri sinistre. Ils passerent, dans un carrefour, sous des croix auxquelles pendaient les corps des supplicies et dont les bras etaient charges de corbeaux qui claquaient du bec. Thais cacha sa tete dans la poitrine de l'esclave. Elle n'osa plus rien voir le reste du chemin. Tout a coup il lui sembla qu'on la descendait sous terre. Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouva dans un etroit caveau, eclaire par des torches de resine et dont les murs etaient peints de grandes figures droites qui semblaient s'animer sous la fumee des torches. On y voyait des hommes vetus de longues tuniques et portant des palmes, au milieu d'agneaux, de colombes et de pampres. Thais, parmi ces figures, reconnut Jesus de Nazareth a ce que des anemones fleurissaient a ses pieds. Au milieu de la salle, pres d'une grande cuve de pierre remplie d'eau jusqu'au bord, se tenait un vieillard coiffe d'une mitre basse et vetu d'une dalmatique ecarlate, brodee d'or. De son maigre visage pendait une longue barbe. Il avait l'air humble et doux sous son riche costume. C'etait l'eveque Vivantius qui, prince exile de l'eglise de Cyrene, exercait, pour vivre, le metier de tisserand et fabriquait de grossieres etoffes de poil de chevre. Deux pauvres enfants se tenaient debout a ses cotes. Tout proche, une vieille negresse presentait deployee une petite robe blanche. Ahmes, ayant pose l'enfant a terre, s'agenouilla devant l'eveque et dit: --Mon pere, voici la petite ame, la fille de mon ame. Je te l'amene afin que, selon ta promesse et s'il plait a ta Serenite, tu lui donnes le bapteme de vie. A ces mots, l'eveque, ayant ouvert les bras, laissa voir ses mains mutilees. Il avait eu les ongles arraches en confessant la foi aux jours de l'epreuve. Thais eut peur et se jeta dans les bras d'Ahmes. Mais le pretre la rassura par des paroles caressantes: --Ne crains rien, petite bien-aimee. Tu as ici un pere selon l'esprit, Ahmes, qu'on nomme Theodore parmi les vivants, et une douce mere dans la grace qui t'a prepare de ses mains une robe blanche. Et se tournant vers la negresse: --Elle se nomme Nitida, ajouta-t-il; elle est esclave sur cette terre. Mais Jesus l'elevera dans le ciel au rang de ses epouses. Puis il interrogea l'enfant neophyte: --Thais, crois-tu en Dieu, le pere tout-puissant, en son fils unique qui mourut pour notre salut et en tout ce qu'ont enseigne les apotres? --Oui, repondirent ensemble le negre et la negresse, qui se tenaient par la main. Sur l'ordre de l'eveque, Nitida, agenouillee, depouilla Thais de tous ses vetements. L'enfant etait nue, un amulette au cou. Le pontife la plongea trois fois dans la cuve baptismale. Les acolytes presenterent l'huile avec laquelle Vivantius fit les onctions et le sel dont il posa un grain sur les levres de la catechumene. Puis, ayant essuye ce corps destine, a travers tant d'epreuves, a la vie eternelle, l'esclave Nitida le revetit de la robe blanche qu'elle avait tissue de ses mains. L'eveque donna a tous le baiser de paix et, la ceremonie terminee, depouilla ses ornements sacerdotaux. Quand ils furent tous hors de la crypte, Ahmes dit: --Il faut nous rejouir en ce jour d'avoir donne une ame au bon Seigneur Dieu; allons dans la maison qu'habite ta Serenite, pasteur Vivantius, et livrons-nous a la joie tout le reste de la nuit. --Tu as bien parle, Theodore, repondit l'eveque. Et il conduisit la petite troupe dans sa maison qui etait toute proche. Elle se composait d'une seule chambre, meublee de deux metiers de tisserand, d'une table grossiere et d'un tapis tout use. Des qu'ils y furent entres: --Nitida, cria le Nubien, apporte la poele et la jarre d'huile, et faisons un bon repas. En parlant ainsi, il tira de dessous son manteau de petits poissons qu'il y tenait caches. Puis, ayant allume un grand feu, il les fit frire. Et tous, l'eveque, l'enfant, les deux jeunes garcons et les deux esclaves, s'etant assis en cercle sur le tapis, mangerent les poissons en benissant le Seigneur. Vivantius parlait du martyre qu'il avait souffert et annoncait le triomphe prochain de l'Eglise. Son langage etait rude, mais plein de jeux de mots et de figures. Il comparait la vie des justes a un tissu de pourpre et, pour expliquer le bapteme, il disait: --L'Esprit Saint flotta sur les eaux, c'est pourquoi les chretiens recoivent le bapteme de l'eau. Mais les demons habitent aussi les ruisseaux; les fontaines consacrees aux nymphes sont redoutables et l'on voit que certaines eaux apportent diverses maladies de l'ame et du corps. Parfois il s'exprimait par enigmes et il inspirait ainsi a l'enfant une profonde admiration. A la fin du repas, il offrit un peu de vin a ses hotes dont les langues se delierent et qui se mirent a chanter des complaintes et des cantiques. Ahmes et Nitida, s'etant leves, danserent une danse nubienne qu'ils avaient apprise enfants, et qui se dansait sans doute dans la tribu depuis les premiers ages du monde. C'etait une danse amoureuse; agitant les bras et tout le corps balance en cadence, ils feignaient tour a tour de se fuir et de se chercher. Ils roulaient de gros yeux et montraient dans un sourire des dents etincelantes. C'est ainsi que Thais recut le saint bapteme. Elle aimait les amusements et, a mesure qu'elle grandissait, de vagues desirs naissaient en elle. Elle dansait et chantait tout le jour des rondes avec les enfants errants dans les rues, et elle regagnait, a la nuit, la maison de son pere, en chantonnant encore: --Torti tortu, pourquoi gardes-tu la maison? --Je devide la laine et le fil de Milet. --Torti tortu, comment ton fils a-t-il peri? --Du haut des chevaux blancs il tomba dans la mer. Maintenant elle preferait a la compagnie du doux Ahmes celle des garcons et des filles. Elle ne s'apercevait point que son ami etait moins souvent aupres d'elle. La persecution s'etant ralentie, les assemblees des chretiens devenaient plus regulieres et le Nubien les frequentait assidument. Son zele s'echauffait; de mysterieuses menaces s'echappaient parfois de ses levres. Il disait que les riches ne garderaient point leurs biens. Il allait dans les places publiques ou les chretiens d'une humble condition avaient coutume de se reunir et la, rassemblant les miserables etendus a l'ombre des vieux murs, il leur annoncait l'affranchissement des esclaves et le jour prochain de la justice. --Dans le royaume de Dieu, disait-il, les esclaves boiront des vins frais et mangeront des fruits delicieux, tandis que les riches, couches a leurs pieds comme des chiens, devoreront les miettes de leur table. Ces propos ne resterent point secrets; ils furent publies dans le faubourg et les maitres craignirent qu'Ahmes n'excitat les esclaves a la revolte. Le cabaretier en ressentit une rancune profonde qu'il dissimula soigneusement. Un jour, une saliere d'argent, reservee a la nappe des dieux, disparut du cabaret. Ahmes fut accuse de l'avoir volee, en haine de son maitre et des dieux de l'empire. L'accusation etait sans preuves et l'esclave la repoussait de toutes ses forces. Il n'en fut pas moins traine devant le tribunal et, comme il passait pour un mauvais serviteur, le juge le condamna au dernier supplice. --Tes mains, lui dit-il, dont tu n'as pas su faire un bon usage, seront clouees au poteau. Ahmes ecouta paisiblement cet arret, salua le juge avec beaucoup de respect et fut conduit a la prison publique. Durant les trois jours qu'il y resta, il ne cessa de precher l'Evangile aux prisonniers et l'on a conte depuis que des criminels et le geolier lui-meme, touches par ses paroles, avaient cru en Jesus crucifie. On le conduisit a ce carrefour qu'une nuit, moins de deux ans auparavant, il avait traverse avec allegresse, portant dans son manteau blanc la petite Thais, la fille de son ame, sa fleur bien-aimee. Attache sur la croix, les mains clouees, il ne poussa pas une plainte; seulement il soupira a plusieurs reprises: "J'ai soif!" Son supplice dura trois jours et trois nuits. On n'aurait pas cru la chair humaine capable d'endurer une si longue torture. Plusieurs fois on pensa qu'il etait mort; les mouches devoraient la cire de ses paupieres; mais tout a coup il rouvrait ses yeux sanglants. Le matin du quatrieme jour, il chanta d'une voix plus pure que la voix des enfants: --Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu la d'ou tu viens? Puis il sourit, et dit: --Les voici, les anges du bon Seigneur! Ils m'apportent du vin et des fruits. Qu'il est frais le battement de leurs ailes. Et il expira. Son visage conservait dans la mort l'expression de l'extase bienheureuse. Les soldats qui gardaient le gibet furent saisis d'admiration. Vivantius, accompagne de quelques-uns de ses freres chretiens, vint reclamer le corps pour l'ensevelir, parmi les reliques des martyrs, dans la crypte de saint Jean le Baptiste. Et l'Eglise garda la memoire veneree de saint Theodore le Nubien. Trois ans plus tard, Constantin, vainqueur de Maxence, publia un edit par lequel il assurait la paix aux chretiens, et desormais les fideles ne furent plus persecutes que par les heretiques. Thais achevait sa onzieme annee, quand son ami mourut dans les tourments. Elle en ressentit une tristesse et une epouvante invincibles. Elle n'avait pas l'ame assez pure pour comprendre que l'esclave Ahmes, par sa vie et sa mort, etait un bienheureux. Cette idee germa dans sa petite ame, qu'il n'est possible d'etre bon en ce monde qu'au prix des plus affreuses souffrances. Et elle craignit d'etre bonne, car sa chair delicate redoutait la douleur. Elle se donna avant l'age a des jeunes garcons du port et elle suivit les vieillards qui errent le soir dans les faubourg; et avec ce qu'elle recevait d'eux elle achetait des gateaux et des parures. Comme elle ne rapportait a la maison rien de ce qu'elle avait gagne, sa mere l'accablait de mauvais traitements. Pour eviter les coups, elle courait pieds nus jusqu'aux remparts de la ville et se cachait avec les lezards dans les fentes des pierres. La, elle songeait, pleine d'envie, aux femmes qu'elle voyait passer, richement parees, dans leur litiere entouree d'esclaves. Un jour que, frappee plus rudement que de coutume, elle se tenait accroupie devant la porte, dans une immobilite farouche, une vieille femme s'arreta devant elle, la considera quelques instants en silence, puis s'ecria: --O la jolie fleur, la belle enfant! Heureux le pere qui t'engendra et la mere qui te mit au monde! Thais restait muette et tenait ses regards fixes vers la terre. Ses paupieres etaient rouges et l'on voyait qu'elle avait pleure. --Ma violette blanche, reprit la vieille, ta mere n'est-elle pas heureuse d'avoir nourri une petite deesse telle que toi, et ton pere, en te voyant, ne se rejouit-il pas dans le fond de son coeur? Alors l'enfant, comme se parlant a elle-meme: --Mon pere est une outre gonflee de vin et ma mere une sangsue avide. La vieille regarda a droite et a gauche si on ne la voyait pas. Puis d'une voix caressante: --Douce hyacinthe fleurie, belle buveuse de lumiere, viens avec moi et tu n'auras, pour vivre, qu'a danser et a sourire. Je te nourrirai de gateaux de miel, et mon fils, mon propre fils t'aimera comme ses yeux. Il est beau, mon fils, il est jeune; il n'a au menton qu'une barbe legere; sa peau est douce, et c'est, comme on dit, un petit cochon d'Acharne. Thais repondit: --Je veux bien aller avec toi. Et, s'etant levee, elle suivit la vieille hors de la ville. Cette femme, nommee Moeroe, conduisait de pays en pays des filles et des jeunes garcons qu'elle instruisait dans la danse et qu'elle louait ensuite aux riches pour paraitre dans les festins. Devinant que Thais deviendrait bientot la plus belle des femmes, elle lui apprit, a coups de fouet, la musique et la prosodie, et elle flagellait avec des lanieres de cuir ces jambes divines, quand elles ne se levaient pas en mesure au son de la cithare. Son fils, avorton decrepit, sans age et sans sexe, accablait de mauvais traitements cette enfant en qui il poursuivait de sa haine la race entiere des femmes. Rival des ballerines, dont il affectait la grace, il enseignait a Thais l'art de feindre, dans les pantomimes, par l'expression du visage, le geste et l'attitude, tous les sentiments humains et surtout les passions de l'amour. Il lui donnait avec degout les conseils d'un maitre habile; mais, jaloux de son eleve, il lui griffait les joues, lui pincait le bras ou la venait piquer par derriere avec un poincon, a la maniere des filles mechantes, des qu'il s'apercevait trop vivement qu'elle etait nee pour la volupte des hommes. Grace a ses lecons, elle devint en peu de temps musicienne, mime et danseuse excellente. La mechancete de ses maitres ne la surprenait point et il lui semblait naturel d'etre indignement traitee. Elle eprouvait meme quelque respect pour cette vieille femme qui savait la musique et buvait du vin grec. Moeroe, s'etant arretee a Antioche, loua son eleve comme danseuse et comme joueuse de flute aux riches negociants de la ville qui donnaient des festins. Thais dansa et plut. Les plus gros banquiers l'emmenaient, au sortir de table, dans les bosquets de l'Oronte. Elle se donnait a tous, ne sachant pas le prix de l'amour. Mais une nuit qu'elle avait danse devant les jeunes hommes les plus elegants de la ville, le fils du proconsul s'approcha d'elle, tout brillant de jeunesse et de volupte, et lui dit d'une voix qui semblait mouillee de baisers: --Que ne suis-je, Thais, la couronne qui ceint ta chevelure, la tunique qui presse ton corps charmant, la sandale de ton beau pied! Mais je veux que tu me foules a tes pieds comme une sandale; je veux que mes caresses soient ta tunique et ta couronne. Viens, belle enfant, viens dans ma maison et oublions l'univers. Elle le regarda tandis qu'il parlait et elle vit qu'il etait beau. Soudain elle sentit la sueur qui lui glacait le front; elle devint verte comme l'herbe; elle chancela; un nuage descendit sur ses paupieres. Il la priait encore. Mais elle refusa de le suivre. En vain, il lui jeta des regards ardents, des paroles enflammees, et quand il la prit dans ses bras en s'efforcant de l'entrainer, elle le repoussa avec rudesse. Alors il se fit suppliant et lui montra ses larmes. Sous l'empire d'une force nouvelle, inconnue, invincible, elle resista. --Quelle folie! disaient les convives. Lollius est noble; il est beau, il est riche, et voici qu'une joueuse de flute le dedaigne! Lollius rentra seul dans sa maison et la nuit l'embrasa tout entier d'amour. Il vint des le matin, pale et les yeux rouges, suspendre des fleurs a la porte de la joueuse de flute. Cependant Thais, saisie de trouble et d'effroi, fuyait Lollius et le voyait sans cesse au dedans d'elle-meme. Elle souffrait et ne connaissait pas son mal. Elle se demandait pourquoi elle etait ainsi changee et d'ou lui venait sa melancolie. Elle repoussait tous ses amants: ils lui faisaient horreur. Elle ne voulait plus voir la lumiere et restait tout le jour couchee sur son lit, sanglotant la tete dans les coussins. Lollius, ayant su forcer la porte de Thais, vint plusieurs fois supplier et maudire cette mechante enfant. Elle restait devant lui craintive comme une vierge et repetait: --Je ne veux pas! Je ne veux pas! Puis, au bout de quinze jours, s'etant donnee a lui, elle connut qu'elle l'aimait; elle le suivit dans sa maison et ne le quitta plus. Ce fut une vie delicieuse. Ils passaient tout le jour enfermes, les yeux dans les yeux, se disant l'un a l'autre des paroles qu'on ne dit qu'aux enfants. Le soir, ils se promenaient sur les bords solitaires de l'Oronte et se perdaient dans les bois de lauriers. Parfois ils se levaient des l'aube pour aller cueillir des jacinthes sur les pentes du Silpicus. Ils buvaient dans la meme coupe, et, quand elle portait un grain de raisin a sa bouche, il le lui prenait entre les levres avec ses dents. Moeroe vint chez Lollius reclamer Thais a grands cris: --C'est ma fille, disait-elle, ma fille qu'on m'arrache, ma fleur parfumee, mes petites entrailles!... Lollius la renvoya avec une grosse somme d'argent. Mais, comme elle revint demandant encore quelques staters d'or, le jeune homme la fit mettre en prison, et les magistrats, ayant decouvert plusieurs crimes dont elle s'etait rendue coupable, elle fut condamnee a mort et livree aux betes. Thais aimait Lollius avec toutes les fureurs de l'imagination et toutes les surprises de l'innocence. Elle lui disait dans toute la verite de son coeur: --Je n'ai jamais ete qu'a toi. Lollius lui repondait: --Tu ne ressembles a aucune autre femme. Le charme dura six mois et se rompit en un jour. Soudainement Thais se sentit vide et seule. Elle ne reconnaissait plus Lollius; elle songeait: --Qui me l'a ainsi change en un instant? Comment se fait-il qu'il ressemble desormais a tous les autres hommes et qu'il ne ressemble plus a lui-meme? Elle le quitta, non sans un secret desir de chercher Lollius en un autre, puisqu'elle ne le retrouvait plus en lui. Elle songeait aussi que vivre avec un homme qu'elle n'aurait jamais aime serait moins triste que de vivre avec un homme qu'elle n'aimait plus. Elle se montra, en compagnie des riches voluptueux, a ces fetes sacrees ou l'on voyait des choeurs de vierges nues dansant dans les temples et des troupes de courtisanes traversant l'Oronte a la nage. Elle prit sa part de tous les plaisirs qu'etalait la ville elegante et monstrueuse; surtout elle frequenta assidument les theatres, dans lesquels des mimes habiles, venus de tous les pays, paraissaient aux applaudissements d'une foule avide de spectacles. Elle observait avec soin les mimes, les danseurs, les comediens et particulierement les femmes qui, dans les tragedies, representaient les deesses amantes des jeunes hommes et les mortelles aimees des dieux. Ayant surpris les secrets par lesquels elles charmaient la foule, elle se dit que, plus belle, elle jouerait mieux encore. Elle alla trouver le chef des mimes et lui demanda d'etre admise dans sa troupe. Grace a sa beaute et aux lecons de la vieille Moeroe, elle fut accueillie et parut sur la scene dans le personnage de Dirce. Elle plut mediocrement, parce qu'elle manquait d'experience et aussi parce que les spectateurs n'etaient pas excites a l'admiration par un long bruit de louanges. Mais apres quelques mois d'obscurs debuts, la puissance de sa beaute eclata sur la scene avec une telle force, que la ville entiere s'en emut. Tout Antioche s'etouffait au theatre. Les magistrats imperiaux et les premiers citoyens s'y rendaient, pousses par la force de l'opinion. Les portefaix, les balayeurs et les ouvriers du port se privaient d'ail et de pain pour payer leur place. Les poetes composaient des epigrammes en son honneur. Les philosophes barbus declamaient contre elle dans les bains et dans les gymnases; sur le passage de sa litiere, les pretres des chretiens detournaient la tete. Le seuil de sa maison etait couronne de fleurs et arrose de sang. Elle recevait de ses amants de l'or, non plus compte, mais mesure au medimne, et tous les tresors amasses par les vieillards economes venaient, comme des fleuves, se perdre a ses pieds. C'est pourquoi son ame etait sereine. Elle se rejouissait dans un paisible orgueil de la faveur publique et de la bonte des dieux, et, tant aimee, elle s'aimait elle-meme. Apres avoir joui pendant plusieurs annees de l'admiration et de l'amour des Antiochiens, elle fut prise du desir de revoir Alexandrie et de montrer sa gloire a la ville dans laquelle, enfant, elle errait sous la misere et la honte, affamee et maigre comme une sauterelle au milieu d'un chemin poudreux. La ville d'or la recut avec joie et la combla de nouvelles richesses. Quand elle parut dans les jeux, ce fut un triomphe. Il lui vint des admirateurs et des amants innombrables. Elle les accueillait indifferemment, car elle desesperait enfin de retrouver Lollius. Elle recut parmi tant d'autres le philosophe Nicias qui la desirait, bien qu'il fit profession de vivre sans desirs. Malgre sa richesse, il etait intelligent et doux; mais il ne la charma ni par la finesse de son esprit, ni par la grace de ses sentiments. Elle ne l'aimait pas et meme elle s'irritait parfois de ses elegantes ironies. Il la blessait par son doute perpetuel. C'est qu'il ne croyait a rien et qu'elle croyait a tout. Elle croyait a la providence divine, a la toute-puissance des mauvais esprits, aux sorts, aux conjurations, a la justice eternelle. Elle croyait en Jesus-Christ et en la bonne deesse des Syriens; elle croyait encore que les chiennes aboient quand la sombre Hecate passe dans les carrefours et qu'une femme inspire l'amour en versant un philtre dans une coupe qu'enveloppe la toison sanglante d'une brebis. Elle avait soif d'inconnu; elle appelait des etres sans nom et vivait dans une attente perpetuelle. L'avenir lui faisait peur et elle voulait le connaitre. Elle s'entourait de pretres d'Isis, de mages chaldeens, de pharmacopoles et de sorciers, qui la trompaient toujours et ne la lassaient jamais. Elle craignait la mort et la voyait partout. Quand elle cedait a la volupte, il lui semblait tout a coup qu'un doigt glace touchait son epaule nue et, toute pale, elle criait d'epouvante dans les bras qui la pressaient. Nicias lui disait: --Que notre destinee soit de descendre en cheveux blancs et les joues creuses dans la nuit eternelle, ou que ce jour meme, qui rit maintenant dans le vaste ciel, soit notre dernier jour, qu'importe, o ma Thais! Goutons la vie. Nous aurons beaucoup vecu si nous avons beaucoup senti. Il n'est pas d'autre intelligence que celle des sens: aimer c'est comprendre. Ce que nous ignorons n'est pas. A quoi bon nous tourmenter pour un neant? Elle lui repondait avec colere: --Je meprise ceux qui comme toi n'esperent ni ne craignent rien. Je veux savoir! Je veux savoir! Pour connaitre le secret de la vie, elle se mit a lire les livres des philosophes, mais elle ne les comprit pas. A mesure que les annees de son enfance s'eloignaient d'elle, elle les rappelait dans son esprit plus volontiers. Elle aimait a parcourir, le soir, sous un deguisement, les ruelles, les chemins de ronde, les places publiques ou elle avait miserablement grandi. Elle regrettait d'avoir perdu ses parents et surtout de n'avoir pu les aimer. Quand elle rencontrait des pretres chretiens, elle songeait a son bapteme et se sentait troublee. Une nuit, qu'enveloppee d'un long manteau et ses blonds cheveux caches sous un capuchon sombre, elle errait dans les faubourgs de la ville, elle se trouva, sans savoir comment elle y etait venue, devant la pauvre eglise de Saint-Jean-le-Baptiste. Elle entendit qu'on chantait dans l'interieur et vit une lumiere eclatante qui glissait par les fentes de la porte. Il n'y avait la rien d'etrange, puisque depuis vingt ans les chretiens, proteges par le vainqueur de Maxence, solennisaient publiquement leurs fetes. Mais ces chants signifiaient un ardent appel aux ames. Comme conviee aux mysteres, la comedienne, poussant du bras la porte, entra dans la maison. Elle trouva la une nombreuse assemblee, des femmes, des enfants, des vieillards a genoux devant un tombeau adosse a la muraille. Ce tombeau n'etait qu'une cuve de pierre grossierement sculptee de pampres et de grappes de raisins; pourtant il avait recu de grands honneurs: il etait couvert de palmes vertes et de couronnes de roses rouges. Tout autour, d'innombrables lumieres etoilaient l'ombre dans laquelle la fumee des gommes d'Arabie semblait les plis des voiles des anges. Et l'on devinait sur les murs des figures pareilles a des visions du ciel. Des pretres vetus de blanc se tenaient prosternes au pied du sarcophage. Les hymnes qu'ils chantaient avec le peuple exprimaient les delices de la souffrance et melaient, dans un deuil triomphal, tant d'allegresse a tant de douleur que Thais, en les ecoutant, sentait les voluptes de la vie et les affres de la mort couler a la fois dans ses sens renouveles. Quand ils eurent fini de chanter, les fideles se leverent pour aller baiser a la file la paroi du tombeau. C'etait des hommes simples, accoutumes a travailler de leurs mains. Ils s'avancaient d'un pas lourd, l'oeil fixe, la bouche pendante, avec un air de candeur. Ils s'agenouillaient, chacun a son tour, devant le sarcophage et y appuyaient leurs levres. Les femmes elevaient dans leurs bras les petits enfants et leur posaient doucement la joue contre la pierre. Thais, surprise et troublee, demanda a un diacre pourquoi ils faisaient ainsi. --Ne sais-tu pas, femme, lui repondit le diacre, que nous celebrons aujourd'hui la memoire bienheureuse de saint Theodore le Nubien, qui souffrit pour la foi au temps de Diocletien empereur? Il vecut chaste et mourut martyr, c'est pourquoi, vetus de blanc, nous portons des roses rouges a son tombeau glorieux. En entendant ces paroles, Thais tomba a genoux et fondit en larmes. Le souvenir a demi eteint d'Ahmes se ranimait dans son ame. Sur cette memoire obscure, douce et douloureuse, l'eclat des cierges, le parfum des roses, les nuees de l'encens, l'harmonie des cantiques, la piete des ames jetaient les charmes de la gloire. Thais songeait dans l'eblouissement: Il etait humble et voici qu'il est grand et qu'il est beau! Comment s'est-il eleve au-dessus des hommes? Quelle est donc cette chose inconnue qui vaut mieux que la richesse et que la volupte? Elle se leva lentement, tourna vers la tombe du saint qui l'avait aimee ses yeux de violette ou brillaient des larmes a la clarte des cierges; puis, la tete baissee, humble, lente, la derniere, de ses levres ou tant de desirs s'etaient suspendus, elle baisa la pierre de l'esclave. Rentree dans sa maison, elle y trouva Nicias qui, la chevelure parfumee et la tunique deliee, l'attendait en lisant un traite de morale. Il s'avanca vers elle les bras ouverts. --Mechante Thais, lui dit-il d'une voix riante, tandis que tu tardais a venir, sais-tu ce que je voyais dans ce manuscrit dicte par le plus grave des stoiciens? Des preceptes vertueux et de fieres maximes? Non! Sur l'austere papyrus, je voyais danser mille et mille petites Thais. Elles avaient chacune la hauteur d'un doigt, et pourtant leur grace etait infinie et toutes etaient l'unique Thais. Il y en avait qui trainaient des manteaux de pourpre et d'or; d'autres, semblables a une nuee blanche, flottaient dans l'air sous des voiles diaphanes. D'autres encore, immobiles et divinement nues, pour mieux inspirer la volupte, n'exprimaient aucune pensee. Enfin, il y en avait deux qui se tenaient par la main, deux si pareilles, qu'il etait impossible de les distinguer l'une de l'autre. Elles souriaient toutes deux. La premiere disait: "Je suis l'amour." L'autre: "Je suis la mort." En parlant ainsi, il pressait Thais dans ses bras, et, ne voyant pas le regard farouche qu'elle fixait a terre, il ajoutait les pensees aux pensees, sans souci qu'elles fussent perdues: --Oui, quand j'avais sous les yeux la ligne ou il est ecrit: "Rien ne doit te detourner de cultiver ton ame," je lisais: "Les baisers de Thais sont plus ardents que la flamme et plus doux que le miel." Voila comment, par ta faute, mechante enfant, un philosophe comprend aujourd'hui les livres des philosophes. Il est vrai que, tous tant que nous sommes, nous ne decouvrons que notre propre pensee dans la pensee d'autrui, et que tous nous lisons un peu les livres comme je viens de lire celui-ci... Elle ne l'ecoutait pas, et son ame etait encore devant le tombeau du Nubien. Comme il l'entendit soupirer, il lui mit un baiser sur la nuque et il lui dit: --Ne sois pas triste, mon enfant. On n'est heureux au monde que quand on oublie le monde. Nous avons des secrets pour cela. Viens; trompons la vie: elle nous le rendra bien. Viens; aimons-nous. Mais elle le repoussa: --Nous aimer! s'ecria-t-elle amerement. Mais tu n'as jamais aime personne, toi! Et je ne t'aime pas! Non! je ne t'aime pas! Je te hais. Va-t'en! Je te hais. J'execre et je meprise tous les heureux et tous les riches. Va-t'en! va-t'en!... Il n'y a de bonte que chez les malheureux. Quand j'etais enfant, j'ai connu un esclave noir qui est mort sur la croix. Il etait bon; il etait plein d'amour et il possedait le secret de la vie. Tu ne serais pas digne de lui laver les pieds. Va-t'en! Je ne veux plus te voir. Elle s'etendit a plat ventre sur le tapis et passa la nuit a sangloter, formant le dessein de vivre desormais, comme saint Theodore, dans la pauvrete et dans la simplicite. Des le lendemain, elle se rejeta dans les plaisirs auxquels elle etait vouee. Comme elle savait que sa beaute, encore intacte, ne durerait plus longtemps, elle se hatait d'en tirer toute joie et toute gloire. Au theatre, ou elle se montrait avec plus d'etude que jamais, elle rendait vivantes les imaginations des sculpteurs, des peintres et des poetes. Reconnaissant dans les formes, dans les mouvements, dans la demarche de la comedienne une idee de la divine harmonie qui regle les mondes, savants et philosophes mettaient une grace si parfaite au rang des vertus et disaient: "Elle aussi, Thais, est geometre!" Les ignorants, les pauvres, les humbles, les timides, devant lesquels elle consentait a paraitre, l'en benissaient comme d'une charite celeste. Pourtant, elle etait triste au milieu des louanges et, plus que jamais, elle craignait de mourir. Rien ne pouvait la distraire de son inquietude, pas meme sa maison et ses jardins qui etaient celebres et sur lesquels on faisait des proverbes, dans la ville. Elle avait fait planter des arbres apportes a grands frais de l'Inde et de la Perse. Une eau vive les arrosait en chantant et des colonnades en ruines, des rochers sauvages, imites par un habile architecte, etaient refletes dans un lac ou se miraient des statues. Au milieu du jardin, s'elevait la grotte des Nymphes, qui devait son nom a trois grandes figures de femmes, en marbre peint avec art, qu'on rencontrait des le seuil. Ces femmes se depouillaient de leurs vetements pour prendre un bain. Inquietes, elles tournaient la tete, craignant d'etre vues, et elles semblaient vivantes. La lumiere ne parvenait dans cette retraite qu'a travers de minces nappes d'eau qui l'adoucissaient et l'irisaient. Aux parois pendaient de toutes parts, comme dans les grottes sacrees, des couronnes, des guirlandes et des tableaux votifs, dans lesquels la beaute de Thais etait celebree. Il s'y trouvait aussi des masques tragiques et des masques comiques revetus de vives couleurs, des peintures representant ou des scenes de theatre, ou des figures grotesques, ou des animaux fabuleux. Au milieu, se dressait sur une stele un petit Eros d'ivoire, d'un antique et merveilleux travail. C'etait un don de Nicias. Une chevre de marbre noir se tenait dans une excavation, et l'on voyait briller ses yeux d'agate. Six chevreaux d'albatre se pressaient autour de ses mamelles; mais, soulevant ses pieds fourchus et sa tete camuse, elle semblait impatiente de grimper sur les rochers. Le sol etait couvert de tapis de Byzance, d'oreillers brodes par les hommes jaunes de Cathay et de peaux de lions lybiques. Des cassolettes d'or y fumaient imperceptiblement. Ca et la, au-dessus des grands vases d'onyx, s'elancaient des perseas fleuris. Et, tout au fond, dans l'ombre et dans la pourpre, luisaient des clous d'or sur l'ecaille d'une tortue geante de l'Inde, qui renversee servait de lit a la comedienne. C'est la que chaque jour, au murmure des eaux, parmi les parfums et les fleurs, Thais, mollement couchee, attendait l'heure de souper en conversant avec ses amis ou en songeant seule, soit aux artifices du theatre, soit a la fuite des annees. Or, ce jour-la, elle se reposait apres les jeux dans la grotte des Nymphes. Elle epiait dans son miroir les premiers declins de sa beaute et pensait avec epouvante que le temps viendrait enfin des cheveux blancs et des rides. En vain elle cherchait a se rassurer, en se disant qu'il suffit, pour recouvrer la fraicheur du teint, de bruler certaines herbes en prononcant des formules magiques. Une voix impitoyable lui criait: "Tu vieilliras, Thais, tu vieilliras!" Et la sueur de l'epouvante lui glacait le front. Puis, se regardant de nouveau dans le miroir avec une tendresse infinie, elle se trouvait belle encore et digne d'etre aimee. Se souriant a elle-meme, elle murmurait: "Il n'y a pas dans Alexandrie une seule femme qui puisse lutter avec moi pour la souplesse de la taille, la grace des mouvements et la magnificence des bras, et les bras, o mon miroir, ce sont les vraies chaines de l'amour!" Comme elle songeait ainsi, elle vit un inconnu debout devant elle, maigre, les yeux ardents, la barbe inculte et vetu d'une robe richement brodee. Laissant tomber son miroir, elle poussa un cri d'effroi. Paphnuce se tenait immobile et, voyant combien elle etait belle, il faisait du fond du coeur cette priere: --Fais, o mon Dieu, que le visage de cette femme, loin de me scandaliser, edifie ton serviteur. Puis, s'efforcant de parler, il dit: --Thais, j'habite une contree lointaine et le renom de ta beaute m'a conduit jusqu'a toi. On rapporte que tu es la plus habile des comediennes et la plus irresistible des femmes. Ce que l'on conte de tes richesses et de tes amours semble fabuleux et rappelle l'antique Rhodopis, dont; tous les bateliers du Nil savent par coeur l'histoire merveilleuse. C'est pourquoi j'ai ete pris du desir de te connaitre et je vois que la verite passe la renommee. Tu es mille fois plus savante et plus belle qu'on ne le publie. Et maintenant que je te vois, je me dis: "Il est impossible d'approcher d'elle sans chanceler comme un homme ivre." Ces paroles etaient feintes; mais le moine, anime d'un zele pieux, les repandait avec une ardeur veritable. Cependant, Thais regardait sans deplaisir cet etre etrange qui lui avait fait peur. Par son aspect rude et sauvage, par le feu sombre qui chargeait ses regards, Paphnuce l'etonnait. Elle etait curieuse de connaitre l'etat et la vie d'un homme si different de tous ceux qu'elle connaissait. Elle lui repondit avec une douce raillerie: --Tu sembles prompt a l'admiration, etranger. Prends garde que mes regards ne te consument jusqu'aux os! Prends garde de m'aimer! Il lui dit: --Je t'aime, o Thais! Je t'aime plus que ma vie et plus que moi-meme. Pour toi, j'ai quitte mon desert regrettable; pour toi, mes levres, vouees au silence, ont prononce des paroles profanes; pour toi, j'ai vu ce que je ne devais pas voir, j'ai entendu ce qu'il m'etait interdit d'entendre; pour toi, mon ame s'est troublee, mon coeur s'est ouvert et des pensees en ont jailli, semblables aux sources vives ou boivent les colombes; pour toi, j'ai marche jour et nuit a travers des sables peuples de larves et de vampires; pour toi, j'ai pose mon pied nu sur les viperes et les scorpions! Oui, je t'aime! Je t'aime, non point a l'exemple de ces hommes qui, tout enflammes du desir de la chair, viennent a toi comme des loups devorants ou des taureaux furieux. Tu es chere a ceux-la comme la gazelle au lion. Leurs amours carnassieres te devorent jusqu'a l'ame, o femme! Moi, je t'aime en esprit et en verite, je t'aime en Dieu et pour les siecles des siecles; ce que j'ai pour toi dans mon sein se nomme ardeur veritable et divine charite. Je te promets mieux qu'ivresse fleurie et que songes d'une nuit breve. Je te promets de saintes agapes et des noces celestes. La felicite que je t'apporte ne finira jamais; elle est inouie; elle est ineffable et telle que, si les heureux de ce monde en pouvaient seulement entrevoir une ombre, ils mourraient aussitot d'etonnement. Thais, riant d'un air mutin: --Ami, dit-elle, montre-moi donc un si merveilleux amour. Hate-toi! de trop longs discours offenseraient ma beaute, ne perdons pas un moment. Je suis impatiente de connaitre la felicite que tu m'annonces; mais, a vrai dire, je crains de l'ignorer toujours et que tout ce que tu me promets ne s'evanouisse en paroles. Il est plus facile de promettre un grand bonheur que de le donner. Chacun a son talent. Je crois que le tien est de discourir. Tu parles d'un amour inconnu. Depuis si longtemps qu'on se donne des baisers, il serait bien extraordinaire qu'il restat encore des secrets d'amour. Sur ce sujet, les amants en savent plus que les mages. --Thais, ne raille point. Je t'apporte l'amour inconnu. --Ami, tu viens tard. Je connais tous les amours. --L'amour que je t'apporte est plein de gloire, tandis que les amours que tu connais n'enfantent que la honte. Thais le regarda d'un oeil sombre; un pli dur traversait son petit front: --Tu es bien hardi, etranger, d'offenser ton hotesse. Regarde-moi et dis si je ressemble a une creature accablee d'opprobre. Non! je n'ai pas honte, et toutes celles qui vivent comme je fais n'ont pas de honte non plus, bien qu'elles soient moins belles et moins riches que moi. J'ai seme la volupte sur tous mes pas, et c'est par la que je suis celebre dans tout l'univers. J'ai plus de puissance que les maitres du monde. Je les ai vus a mes pieds. Regarde-moi, regarde ces petits pieds: des milliers d'hommes paieraient de leur sang le bonheur de les baiser. Je ne suis pas bien grande et ne tiens pas beaucoup de place sur la terre. Pour ceux qui me voient du haut du Serapeum, quand je passe dans la rue, je ressemble a un grain de riz; mais ce grain de riz causa parmi les hommes des deuils, des desespoirs et des haines et des crimes a remplir le Tartare. N'es-tu pas fou de me parler de honte, quand tout crie la gloire autour de moi? --Ce qui est gloire aux yeux des hommes est infamie devant Dieu. O femme, nous avons ete nourris dans des contrees si differentes qu'il n'est pas surprenant que nous n'ayons ni le meme langage ni la meme pensee. Pourtant, le ciel m'est temoin que je veux m'accorder avec toi et que mon dessein est de ne pas te quitter que nous n'ayons les memes sentiments. Qui m'inspirera des discours embrases pour que tu fondes comme la cire a mon souffle, o femme, et que les doigts de mes desirs puissent te modeler a leur gre? Quelle vertu te livrera a moi, o la plus chere des ames, afin que l'esprit qui m'anime, te creant une seconde fois, t'imprime une beaute nouvelle et que tu t'ecries en pleurant de joie: "C'est seulement d'aujourd'hui que je suis nee!" Qui fera jaillir de mon coeur une fontaine de Siloe, dans laquelle tu retrouves, en te baignant, ta purete premiere? Qui me changera en un Jourdain, dont les ondes, repandues sur toi, te donneront la vie eternelle? Thais n'etait plus irritee. --Cet homme, pensait-elle, parle de vie eternelle et tout ce qu'il dit semble ecrit sur un talisman. Nul doute que ce ne soit un mage et qu'il n'ait des secrets contre la vieillesse et la mort. Et elle resolut de s'offrir a lui. C'est pourquoi, feignant de le craindre, elle s'eloigna de quelques pas et, gagnant le fond de la grotte, elle s'assit au bord du lit, ramena avec art sa tunique sur sa poitrine, puis, immobile, muette, les paupieres baissees, elle attendit. Ses longs cils faisaient une ombre douce sur ses joues. Toute son attitude exprimait la pudeur; ses pieds nus se balancaient mollement et elle ressemblait a une enfant qui songe, assise au bord d'une riviere. Mais Paphnuce la regardait et ne bougeait pas. Ses genoux tremblants ne le portaient plus, sa langue s'etait subitement dessechee dans sa bouche; un tumulte effrayant s'elevait dans sa tete. Tout a coup son regard se voila et il ne vit plus devant lui qu'un nuage epais. Il pensa que la main de Jesus s'etait posee sur ses yeux pour lui cacher cette femme. Rassure par un tel secours, raffermi, fortifie, il dit avec une gravite digne d'un ancien du desert: --Si tu te livres a moi, crois-tu donc etre cachee a Dieu? Elle secoua la tete. --Dieu! Qui le force a toujours avoir l'oeil sur la grotte des Nymphes? Qu'il se retire si nous l'offensons! Mais pourquoi l'offenserions-nous? Puisqu'il nous a crees, il ne peut etre ni fache ni surpris de nous voir tels qu'il nous a faits et agissant selon la nature qu'il nous a donnee. On parle beaucoup trop pour lui et on lui prete bien souvent des idees qu'il n'a jamais eues. Toi-meme, etranger, connais-tu bien son veritable caractere? Qui es-tu pour me parler en son nom? A cette question, le moine, entr'ouvrant sa robe d'emprunt, montra son cilice et dit: --Je suis Paphnuce, abbe d'Antinoe, et je viens du saint desert. La main qui retira Abraham de Chaldee et Loth de Sodome m'a separe du siecle. Je n'existais deja plus pour les hommes. Mais ton image m'est apparue dans ma Jerusalem des sables et j'ai connu que tu etais pleine de corruption et qu'en toi etait la mort. Et me voici devant toi, femme, comme devant un sepulcre et je te crie: "Thais, leve-toi." Aux noms de Paphnuce, de moine et d'abbe elle avait pali d'epouvante. Et la voila qui, les cheveux epars, les mains jointes, pleurant et gemissant, se traine aux pieds du saint: --Ne me fais pas de mal! Pourquoi es-tu venu? que me veux-tu? Ne me fais pas de mal! Je sais que les saints du desert detestent les femmes qui, comme moi, sont faites pour plaire. J'ai peur que tu ne me haisses et que tu ne veuilles me nuire. Va! je ne doute pas de ta puissance. Mais sache, Paphnuce, qu'il ne faut ni me mepriser ni me hair. Je n'ai jamais, comme tant d'hommes que je frequente, raille ta pauvrete volontaire. A ton tour, ne me fais pas un crime de ma richesse. Je suis belle et habile aux jeux. Je n'ai pas plus choisi ma condition que ma nature. J'etais faite pour ce que je fais. Je suis nee pour charmer les hommes. Et, toi-meme, tout a l'heure, tu disais que tu m'aimais. N'use pas de ta science contre moi. Ne prononce pas des paroles magiques qui detruiraient ma beaute ou me changeraient en une statue de sel. Ne me fais pas peur! je ne suis deja que trop effrayee. Ne me fais pas mourir! je crains tant la mort. Il lui fit signe de se relever et dit: --Enfant, rassure-toi. Je ne te jetterai pas l'opprobre et le mepris. Je viens a toi de la part de Celui qui, s'etant assis au bord du puits, but a l'urne que lui tendait la Samaritaine et qui, lorsqu'il