The Project Gutenberg EBook of Germinal, by Emile Zola (#8 in our series by Emile Zola) Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Nous remercions la Bibliotheque Nationale de France qui a mis a disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donne l'autorisation de les utiliser pour preparer ce texte. Emile Zola Germinal Premiere Partie I Dans la plaine rase, sous la nuit sans etoiles, d'une obscurite et d'une epaisseur d'encre, un homme suivait seul la grande route de Marchiennes a Montsou, dix kilometres de pave coupant tout droit, a travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait meme pas le sol noir, et il n'avait la sensation de l'immense horizon plat que par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une mer, glacees d'avoir balaye des lieues de marais et de terres nues. Aucune ombre d'arbre ne tachait le ciel, le pave se deroulait avec la rectitude d'une jetee, au milieu de l'embrun aveuglant des tenebres. L'homme etait parti de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d'un pas allonge, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son pantalon de velours. Un petit paquet, noue dans un mouchoir a carreaux, le genait beaucoup; et il le serrait contre ses flancs, tantot d'un coude, tantot de l'autre, pour glisser au fond de ses poches les deux mains a la fois, des mains gourdes que les lanieres du vent d'est faisaient saigner. Une seule idee occupait sa tete vide d'ouvrier sans travail et sans gite, l'espoir que le froid serait moins vif apres le lever du jour. Depuis une heure, il avancait ainsi, lorsque sur la gauche, a deux kilometres de Montsou, il apercut des feux rouges, trois brasiers brulant au plein air, et comme suspendus. D'abord, il hesita, pris de crainte; puis, il ne put resister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains. Un chemin creux s'enfoncait. Tout disparut. L'homme avait a droite une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie ferree; tandis qu'un talus d'herbe s'elevait a gauche, surmonte de pignons confus, d'une vision de village aux toitures basses et uniformes. Il fit environ deux cents pas. Brusquement, a un coude du chemin, les feux reparurent pres de lui, sans qu'il comprit davantage comment ils brulaient si haut dans le ciel mort, pareils a des lunes fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de l'arreter. C'etait une masse lourde, un tas ecrase de constructions, d'ou se dressait la silhouette d'une cheminee d'usine; de rares lueurs sortaient des fenetres encrassees, cinq ou six lanternes tristes etaient pendues dehors, a des charpentes dont les bois noircis alignaient vaguement des profils de treteaux gigantesques; et, de cette apparition fantastique, noyee de nuit et de fumee, une seule voix montait, la respiration grosse et longue d'un echappement de vapeur, qu'on ne voyait point. Alors, l'homme reconnut une fosse. Il fut repris de honte: a quoi bon? il n'y aurait pas de travail. Au lieu de se diriger vers les batiments, il se risqua enfin a gravir le terri sur lequel brulaient les trois feux de houille, dans des corbeilles de fonte, pour eclairer et rechauffer la besogne. Les ouvriers de la coupe a terre avaient du travailler tard, on sortait encore les debris inutiles. Maintenant, il entendait les moulineurs pousser les trains sur les treteaux, il distinguait des ombres vivantes culbutant les berlines, pres de chaque feu. --Bonjour, dit-il en s'approchant d'une des corbeilles. Tournant le dos au brasier, le charretier etait debout, un vieillard vetu d'un tricot de laine violette, coiffe d'une casquette en poil de lapin; pendant que son cheval, un gros cheval jaune, attendait, dans une immobilite de pierre, qu'on eut vide les six berlines montees par lui. Le manoeuvre employe au culbuteur, un gaillard roux et efflanque, ne se pressait guere, pesait sur le levier d'une main endormie. Et, la-haut, le vent redoublait, une bise glaciale, dont les grandes haleines regulieres passaient comme des coups de faux. --Bonjour, repondit le vieux. Un silence se fit. L'homme, qui se sentait regarde d'un oeil mefiant, dit son nom tout de suite. --Je me nomme Etienne Lantier, je suis machineur... Il n'y a pas de travail ici? Les flammes l'eclairaient, il devait avoir vingt et un ans, tres brun, joli homme, l'air fort malgre ses membres menus. Rassure, le charretier hochait la tete. --Du travail pour un machineur, non, non... Il s'en est encore presente deux hier. Il n'y a rien. Une rafale leur coupa la parole. Puis, Etienne demanda, en montrant le tas sombre des constructions, au pied du terri: --C'est une fosse, n'est-ce pas? Le vieux, cette fois, ne put repondre. Un violent acces de toux l'etranglait. Enfin, il cracha, et son crachat, sur le sol empourpre, laissa une tache noire. --Oui, une fosse, le Voreux... Tenez! le coron est tout pres. A son tour, de son bras tendu, il designait dans la nuit le village dont le jeune homme avait devine les toitures. Mais les six berlines etaient vides, il les suivit sans un claquement de fouet, les jambes raidies par des rhumatismes; tandis que le gros cheval jaune repartait tout seul, tirait pesamment entre les rails, sous une nouvelle bourrasque, qui lui herissait le poil. Le Voreux, a present, sortait du reve. Etienne, qui s'oubliait devant le brasier a chauffer ses pauvres mains saignantes, regardait, retrouvait chaque partie de la fosse, le hangar goudronne du criblage, le beffroi du puits, la vaste chambre de la machine d'extraction, la tourelle carree de la pompe d'epuisement. Cette fosse, tassee au fond d'un creux, avec ses constructions trapues de briques, dressant sa cheminee comme une corne menacante, lui semblait avoir un air mauvais de bete goulue, accroupie la pour manger le monde. Tout en l'examinant, il songeait a lui, a son existence de vagabond, depuis huit jours qu'il cherchait une place; il se revoyait dans son atelier du chemin de fer, giflant son chef, chasse de Lille, chasse de partout; le samedi, il etait arrive a Marchiennes, ou l'on disait qu'il y avait du travail, aux Forges; et rien, ni aux Forges, ni chez Sonneville, il avait du passer le dimanche cache sous les bois d'un chantier de charronnage, dont le surveillant venait de l'expulser, a deux heures de la nuit. Rien, plus un sou, pas meme une croute: qu'allait-il faire ainsi par les chemins, sans but, ne sachant seulement ou s'abriter contre la bise? Oui, c'etait bien une fosse, les rares lanternes eclairaient le carreau, une porte brusquement ouverte lui avait permis d'entrevoir les foyers des generateurs, dans une clarte vive. Il s'expliquait jusqu'a l'echappement de la pompe, cette respiration grosse et longue, soufflant sans relache, qui etait comme l'haleine engorgee du monstre. Le manoeuvre du culbuteur, gonflant le dos, n'avait pas meme leve les yeux sur Etienne, et celui-ci allait ramasser son petit paquet tombe a terre, lorsqu'un acces de toux annonca le retour du charretier. Lentement, on le vit sortir de l'ombre, suivi du cheval jaune, qui montait six nouvelles berlines pleines. --Il y a des fabriques a Montsou? demanda le jeune homme. Le vieux cracha noir, puis repondit dans le vent: --Oh! ce ne sont pas les fabriques qui manquent. Fallait voir ca, il y a trois ou quatre ans! Tout ronflait, on ne pouvait trouver des hommes, jamais on n'avait tant gagne... Et voila qu'on se remet a se serrer le ventre. Une vraie pitie dans le pays, on renvoie le monde, les ateliers ferment les uns apres les autres... Ce n'est peut-etre pas la faute de l'empereur; mais pourquoi va-t-il se battre en Amerique? Sans compter que les betes meurent du cholera, comme les gens. Alors, en courtes phrases, l'haleine coupee, tous deux continuerent a se plaindre. Etienne racontait ses courses inutiles depuis une semaine: il fallait donc crever de faim? bientot les routes seraient pleines de mendiants. Oui, disait le vieillard, ca finirait par mal tourner, car il n'etait pas Dieu permis de jeter tant de chretiens a la rue. --On n'a pas de la viande tous les jours. --Encore si l'on avait du pain! --C'est vrai, si l'on avait du pain seulement! Leurs voix se perdaient, des bourrasques emportaient les mots dans un hurlement melancolique. --Tenez! reprit tres haut le charretier en se tournant vers le midi, Montsou est la... Et, de sa main tendue de nouveau, il designa dans les tenebres des points invisibles, a mesure qu'il les nommait. La-bas, a Montsou, la sucrerie Fauvelle marchait encore, mais la sucrerie Hoton venait de reduire son personnel, il n'y avait guere que la minoterie Dutilleul et la corderie Bleuze pour les cables de mine, qui tinssent le coup. Puis, d'un geste large, il indiqua, au nord, toute une moitie de l'horizon: les ateliers de construction Sonneville n'avaient pas recu les deux tiers de leurs commandes habituelles; sur les trois hauts fourneaux des Forges de Marchiennes, deux seulement etaient allumes; enfin, a la verrerie Gagebois, une greve menacait, car on parlait d'une reduction de salaire. --Je sais, je sais, repetait le jeune homme a chaque indication. J'en viens. --Nous autres, ca va jusqu'a present, ajouta le charretier. Les fosses ont pourtant diminue leur extraction. Et regardez, en face, a la Victoire, il n'y a aussi que deux batteries de fours a coke qui flambent. Il cracha, il repartit derriere son cheval somnolent, apres l'avoir attele aux berlines vides. Maintenant, Etienne dominait le pays entier. Les tenebres demeuraient profondes, mais la main du vieillard les avait comme emplies de grandes miseres, que le jeune homme, inconsciemment, sentait a cette heure autour de lui, partout, dans l'etendue sans bornes. N'etait-ce pas un cri de famine que roulait le vent de mars, au travers de cette campagne nue? Les rafales s'etaient enragees, elles semblaient apporter la mort du travail, une disette qui tuerait beaucoup d'hommes. Et, les yeux errants, il s'efforcait de percer les ombres, tourmente du desir et de la peur de voir. Tout s'aneantissait au fond de l'inconnu des nuits obscures, il n'apercevait, tres loin, que les hauts fourneaux et les fours a coke. Ceux-ci, des batteries de cent cheminees, plantees obliquement, alignaient des rampes de flammes rouges; tandis que les deux tours, plus a gauche, brulaient toutes bleues en plein ciel, comme des torches geantes. C'etait d'une tristesse d'incendie, il n'y avait d'autres levers d'astres, a l'horizon menacant, que ces feux nocturnes des pays de la houille et du fer. --Vous etes peut-etre de la Belgique? reprit derriere Etienne le charretier, qui etait revenu. Cette fois, il n'amenait que trois berlines. On pouvait toujours culbuter celles-la: un accident arrive a la cage d'extraction, un ecrou casse, allait arreter le travail pendant un grand quart d'heure. En bas du terri, un silence s'etait fait, les moulineurs n'ebranlaient plus les treteaux d'un roulement prolonge. On entendait seulement sortir de la fosse le bruit lointain d'un marteau, tapant sur de la tole. --Non, je suis du Midi, repondit le jeune homme. Le manoeuvre, apres avoir vide les berlines, s'etait assis a terre, heureux de l'accident; et il gardait sa sauvagerie muette, il avait simplement leve de gros yeux eteints sur le charretier, comme gene par tant de paroles. Ce dernier, en effet, n'en disait pas si long d'habitude. Il fallait que le visage de l'inconnu lui convint et qu'il fut pris d'une de ces demangeaisons de confidences, qui font parfois causer les vieilles gens tout seuls, a haute voix. --Moi, dit-il, je suis de Montsou, je m'appelle Bonnemort. --C'est un surnom? demanda Etienne etonne. Le vieux eut un ricanement d'aise, et montrant le Voreux: --Oui, oui... On m'a retire trois fois de la-dedans en morceaux, une fois avec tout le poil roussi, une autre avec de la terre jusque dans le gesier, la troisieme avec le ventre gonfle d'eau comme une grenouille... Alors, quand ils ont vu que je ne voulais pas crever, ils m'ont appele Bonnemort, pour rire. Sa gaiete redoubla, un grincement de poulie mal graissee, qui finit par degenerer en un acces terrible de toux. La corbeille de feu, maintenant, eclairait en plein sa grosse tete, aux cheveux blancs et rares, a la face plate, d'une paleur livide, maculee de taches bleuatres. Il etait petit, le cou enorme, les mollets et les talons en dehors, avec de longs bras dont les mains carrees tombaient a ses genoux. Du reste, comme son cheval qui demeurait immobile sur les pieds, sans paraitre souffrir du vent, il semblait en pierre, il n'avait l'air de se douter ni du froid ni des bourrasques sifflant a ses oreilles. Quand il eut tousse, la gorge arrachee par un raclement profond, il cracha au pied de la corbeille, et la terre noircit. Etienne le regardait, regardait le sol qu'il tachait de la sorte. --Il y a longtemps, reprit-il, que vous travaillez a la mine? Bonnemort ouvrit tout grands les deux bras. --Longtemps, ah! oui!... Je n'avais pas huit ans, lorsque je suis descendu, tenez! juste dans le Voreux, et j'en ai cinquante-huit, a cette heure. Calculez un peu... J'ai tout fait la-dedans, galibot d'abord, puis herscheur, quand j'ai eu la force de rouler, puis haveur pendant dix-huit ans. Ensuite, a cause de mes sacrees jambes, ils m'ont mis de la coupe a terre, remblayeur, raccommodeur, jusqu'au moment ou il leur a fallu me sortir du fond, parce que le medecin disait que j'allais y rester. Alors, il y a cinq annees de cela, ils m'ont fait charretier... Hein? c'est joli, cinquante ans de mine, dont quarante-cinq au fond! Tandis qu'il parlait, des morceaux de houille enflammes, qui, par moments, tombaient de la corbeille, allumaient sa face bleme d'un reflet sanglant. --Ils me disent de me reposer, continua-t-il. Moi, je ne veux pas, ils me croient trop bete!... J'irai bien deux annees, jusqu'a ma soixantaine, pour avoir la pension de cent quatre-vingts francs. Si je leur souhaitais le bonsoir aujourd'hui, ils m'accorderaient tout de suite celle de cent cinquante. Ils sont malins, les bougres!... D'ailleurs, je suis solide, a part les jambes. C'est, voyez-vous, l'eau qui m'est entree sous la peau, a force d'etre arrose dans les tailles. Il y a des jours ou je ne peux pas remuer une patte sans crier. Une crise de toux l'interrompit encore. --Et ca vous fait tousser aussi? dit Etienne. Mais il repondit non de la tete, violemment. Puis, quand il put parler: --Non, non, je me suis enrhume, l'autre mois. Jamais je ne toussais, a present je ne peux plus me debarrasser... Et le drole, c'est que je crache, c'est que je crache... Un raclement monta de sa gorge, il cracha noir. --Est-ce que c'est du sang? demanda Etienne, osant enfin le questionner. Lentement, Bonnemort s'essuyait la bouche d'un revers de main. --C'est du charbon... J'en ai dans la carcasse de quoi me chauffer jusqu'a la fin de mes jours. Et voila cinq ans que je ne remets pas les pieds au fond. J'avais ca en magasin, parait-il, sans meme m'en douter. Bah! ca conserve! Il y eut un silence, le marteau lointain battait a coups reguliers dans la fosse, le vent passait avec sa plainte, comme un cri de faim et de lassitude venu des profondeurs de la nuit. Devant les flammes qui s'effaraient, le vieux continuait plus bas, remachant des souvenirs. Ah! bien sur, ce n'etait pas d'hier que lui et les siens tapaient a la veine! La famille travaillait pour la Compagnie des mines de Montsou, depuis la creation; et cela datait de loin, il y avait deja cent six ans. Son aieul, Guillaume Maheu, un gamin de quinze ans alors, avait trouve le charbon gras a Requillart, la premiere fosse de la Compagnie, une vieille fosse aujourd'hui abandonnee, la-bas, pres de la sucrerie Fauvelle. Tout le pays le savait, a preuve que la veine decouverte s'appelait la veine Guillaume, du prenom de son grand-pere. Il ne l'avait pas connu, un gros a ce qu'on racontait, tres fort, mort de vieillesse a soixante ans. Puis, son pere, Nicolas Maheu dit le Rouge, age de quarante ans a peine, etait reste dans le Voreux, que l'on foncait en ce temps-la: un eboulement, un aplatissement complet, le sang bu et les os avales par les roches. Deux de ses oncles et ses trois freres, plus tard, y avaient aussi laisse leur peau. Lui, Vincent Maheu, qui en etait sorti a peu pres entier, les jambes mal d'aplomb seulement, passait pour un malin. Quoi faire, d'ailleurs? Il fallait travailler. On faisait ca de pere en fils, comme on aurait fait autre chose. Son fils, Toussaint Maheu, y crevait maintenant, et ses petits-fils, et tout son monde, qui logeait en face, dans le coron. Cent six ans d'abattage, les mioches apres les vieux, pour le meme patron: hein? beaucoup de bourgeois n'auraient pas su dire si bien leur histoire! --Encore, lorsqu'on mange! murmura de nouveau Etienne. --C'est ce que je dis, tant qu'on a du pain a manger, on peut vivre. Bonnemort se tut, les yeux tournes vers le coron, ou des lueurs s'allumaient une a une. Quatre heures sonnaient au clocher de Montsou, le froid devenait plus vif. --Et elle est riche, votre Compagnie? reprit Etienne. Le vieux haussa les epaules, puis les laissa retomber, comme accable sous un ecroulement d'ecus. --Ah! oui, ah! oui... Pas aussi riche peut-etre que sa voisine, la Compagnie d'Anzin. Mais des millions et des millions tout de meme. On ne compte plus... Dix-neuf fosses, dont treize pour l'exploitation, le Voreux, la Victoire, Crevecoeur, Mirou, Saint-Thomas, Madeleine, Feutry-Cantel, d'autres encore, et six pour l'epuisement ou l'aerage, comme Requillart... Dix mille ouvriers, des concessions qui s'etendent sur soixante-sept communes, une extraction de cinq mille tonnes par jour, un chemin de fer reliant toutes les fosses, et des ateliers, et des fabriques!... Ah! oui, ah! oui, il y en a, de l'argent! Un roulement de berlines, sur les treteaux, fit dresser les oreilles du gros cheval jaune. En bas, la cage devait etre reparee, les moulineurs avaient repris leur besogne. Pendant qu'il attelait sa bete, pour redescendre, le charretier ajouta doucement, en s'adressant a elle: --Faut pas t'habituer a bavarder, fichu paresseux!... Si monsieur Hennebeau savait a quoi tu perds le temps! Etienne, songeur, regardait la nuit. Il demanda: --Alors, c'est a monsieur Hennebeau, la mine? --Non, expliqua le vieux, monsieur Hennebeau n'est que le directeur general. Il est paye comme nous. D'un geste, le jeune homme montra l'immensite des tenebres. --A qui est-ce donc, tout ca? Mais Bonnemort resta un instant suffoque par une nouvelle crise, d'une telle violence, qu'il ne pouvait reprendre haleine. Enfin, quand il eut crache et essuye l'ecume noire de ses levres, il dit, dans le vent qui redoublait: --Hein? a qui tout ca?... On n'en sait rien. A des gens. Et, de la main, il designait dans l'ombre un point vague, un lieu ignore et recule, peuple de ces gens, pour qui les Maheu tapaient a la veine depuis plus d'un siecle. Sa voix avait pris une sorte de peur religieuse, c'etait comme s'il eut parle d'un tabernacle inaccessible, ou se cachait le dieu repu et accroupi, auquel ils donnaient tous leur chair, et qu'ils n'avaient jamais vu. --Au moins si l'on mangeait du pain a sa suffisance! repeta pour la troisieme fois Etienne, sans transition apparente. --Dame, oui! si l'on mangeait toujours du pain, ce serait trop beau! Le cheval etait parti, le charretier disparut a son tour, d'un pas trainard d'invalide. Pres du culbuteur, le manoeuvre n'avait point bouge, ramasse en boule, enfoncant le menton entre ses genoux, fixant sur le vide ses gros yeux eteints. Quand il eut repris son paquet, Etienne ne s'eloigna pas encore. Il sentait les rafales lui glacer le dos, pendant que sa poitrine brulait, devant le grand feu. Peut-etre, tout de meme, ferait-il bien de s'adresser a la fosse: le vieux pouvait ne pas savoir; puis, il se resignait, il accepterait n'importe quelle besogne. Ou aller et que devenir, a travers ce pays affame par le chomage? laisser derriere un mur sa carcasse de chien perdu? Cependant, une hesitation le troublait, une peur du Voreux, au milieu de cette plaine rase, noyee sous une nuit si epaisse. A chaque bourrasque, le vent paraissait grandir, comme s'il eut souffle d'un horizon sans cesse elargi. Aucune aube ne blanchissait dans le ciel mort, les hauts fourneaux seuls flambaient, ainsi que les fours a coke, ensanglantant les tenebres, sans en eclairer l'inconnu. Et le Voreux, au fond de son trou, avec son tassement de bete mechante, s'ecrasait davantage, respirait d'une haleine plus grosse et plus longue, l'air gene par sa digestion penible de chair humaine. II Au milieu des champs de ble et de betteraves, le coron des Deux-Cent-Quarante dormait sous la nuit noire. On distinguait vaguement les quatre immenses corps de petites maisons adossees, des corps de caserne ou d'hopital, geometriques, paralleles, que separaient les trois larges avenues, divisees en jardins egaux. Et, sur le plateau desert, on entendait la seule plainte des rafales, dans les treillages arraches des clotures. Chez les Maheu, au numero 16 du deuxieme corps, rien ne bougeait. Des tenebres epaisses noyaient l'unique chambre du premier etage, comme ecrasant de leur poids le sommeil des etres que l'on sentait la, en tas, la bouche ouverte, assommes de fatigue. Malgre le froid vif du dehors, l'air alourdi avait une chaleur vivante, cet etouffement chaud des chambrees les mieux tenues, qui sentent le betail humain. Quatre heures sonnerent au coucou de la salle du rez-de-chaussee, rien encore ne remua, des haleines greles sifflaient, accompagnees de deux ronflements sonores. Et, brusquement, ce fut Catherine qui se leva. Dans sa fatigue, elle avait, par habitude, compte les quatre coups du timbre, a travers le plancher, sans trouver la force de s'eveiller completement. Puis, les jambes jetees hors des couvertures, elle tatonna, frotta enfin une allumette et alluma la chandelle. Mais elle restait assise, la tete si pesante, qu'elle se renversait entre les deux epaules, cedant au besoin invincible de retomber sur le traversin. Maintenant, la chandelle eclairait la chambre, carree, a deux fenetres, que trois lits emplissaient. Il y avait une armoire, une table, deux chaises de vieux noyer, dont le ton fumeux tachait durement les murs, peints en jaune clair. Et rien autre, des hardes pendues a des clous, une cruche posee sur le carreau, pres d'une terrine rouge servant de cuvette. Dans le lit de gauche, Zacharie, l'aine, un garcon de vingt et un ans, etait couche avec son frere Jeanlin, qui achevait sa onzieme annee; dans celui de droite, deux mioches, Lenore et Henri, la premiere de six ans, le second de quatre, dormaient aux bras l'un de l'autre; tandis que Catherine partageait le troisieme lit avec sa soeur Alzire, si chetive pour ses neuf ans, qu'elle ne l'aurait meme pas sentie pres d'elle, sans la bosse de la petite infirme qui lui enfoncait les cotes. La porte vitree etait ouverte, on apercevait le couloir du palier, l'espece de boyau ou le pere et la mere occupaient un quatrieme lit, contre lequel ils avaient du installer le berceau de la derniere venue, Estelle, agee de trois mois a peine. Cependant, Catherine fit un effort desespere. Elle s'etirait, elle crispait ses deux mains dans ses cheveux roux, qui lui embroussaillaient le front et la nuque. Fluette pour ses quinze ans, elle ne montrait de ses membres, hors du fourreau etroit de sa chemise, que des pieds bleuis, comme tatoues de charbon, et des bras delicats, dont la blancheur de lait tranchait sur le teint bleme du visage, deja gate par les continuels lavages au savon noir. Un dernier baillement ouvrit sa bouche un peu grande, aux dents superbes dans la paleur chlorotique des gencives; pendant que ses yeux gris pleuraient de sommeil combattu, avec une expression douloureuse et brisee, qui semblait enfler de fatigue sa nudite entiere. Mais un grognement arriva du palier, la voix de Maheu begayait, empatee: --Sacre nom! il est l'heure... C'est toi qui allumes, Catherine? --Oui, pere... Ca vient de sonner, en bas. --Depeche-toi donc, faineante! Si tu avais moins danse hier dimanche, tu nous aurais reveilles plus tot... En voila une vie de paresse! Et il continua de gronder, mais le sommeil le reprit a son tour, ses reproches s'embarrasserent, s'eteignirent dans un nouveau ronflement. La jeune fille, en chemise, pieds nus sur le carreau, allait et venait par la chambre. Comme elle passait devant le lit d'Henri et de Lenore, elle rejeta sur eux la couverture, qui avait glisse; et ils ne s'eveillaient pas, aneantis dans le gros sommeil de l'enfance. Alzire, les yeux ouverts, s'etait retournee pour prendre la place chaude de sa grande soeur, sans prononcer un mot. --Dis donc, Zacharie! et toi, Jeanlin, dis donc! repetait Catherine, debout devant les deux freres, qui restaient vautres, le nez dans le traversin. Elle dut saisir le grand par l'epaule et le secouer; puis, tandis qu'il machait des injures, elle prit le parti de les decouvrir, en arrachant le drap. Cela lui parut drole, elle se mit a rire, lorsqu'elle vit les deux garcons se debattre, les jambes nues. --C'est bete, lache-moi! grogna Zacharie de mechante humeur, quand il se fut assis. Je n'aime pas les farces... Dire, nom de Dieu! qu'il faut se lever! Il etait maigre, degingande, la figure longue, salie de quelques rares poils de barbe, avec les cheveux jaunes et la paleur anemique de toute la famille. Sa chemise lui remontait au ventre, et il la baissa, non par pudeur, mais parce qu'il n'avait pas chaud. --C'est sonne en bas, repetait Catherine. Allons, houp! le pere se fache. Jeanlin, qui s'etait pelotonne, referma les yeux, en disant: --Va te faire fiche, je dors! Elle eut un nouveau rire de bonne fille. Il etait si petit, les membres greles, avec des articulations enormes, grossies par des scrofules, qu'elle le prit, a pleins bras. Mais il gigotait, son masque de singe blafard et crepu, troue de ses yeux verts, elargi par ses grandes oreilles, palissait de la rage d'etre faible. Il ne dit rien, il la mordit au sein droit. --Mechant bougre! murmura-t-elle en retenant un cri et en le posant par terre. Alzire, silencieuse, le drap au menton, ne s'etait pas rendormie. Elle suivait de ses yeux intelligents d'infirme sa soeur et ses deux freres, qui maintenant s'habillaient. Une autre querelle eclata autour de la terrine, les garcons bousculerent la jeune fille, parce qu'elle se lavait trop longtemps. Les chemises volaient, pendant que, gonfles encore de sommeil, ils se soulageaient sans honte, avec l'aisance tranquille d'une portee de jeunes chiens, grandis ensemble. Du reste, Catherine fut prete la premiere. Elle enfila sa culotte de mineur, passa la veste de toile, noua le beguin bleu autour de son chignon; et, dans ces vetements propres du lundi, elle avait l'air d'un petit homme, rien ne lui restait de son sexe, que le dandinement leger des hanches. --Quand le vieux rentrera, dit mechamment Zacharie, il sera content de trouver le lit defait... Tu sais, je lui raconterai que c'est toi. Le vieux, c'etait le grand-pere, Bonnemort, qui, travaillant la nuit, se couchait au jour; de sorte que le lit ne refroidissait pas, il y avait toujours dedans quelqu'un a ronfler. Sans repondre, Catherine s'etait mise a tirer la couverture et a la border. Mais, depuis un instant, des bruits s'entendaient derriere le mur, dans la maison voisine. Ces constructions de briques, installees economiquement par la Compagnie, etaient si minces, que les moindres souffles les traversaient. On vivait coude a coude, d'un bout a l'autre; et rien de la vie intime n'y restait cache, meme aux gamins. Un pas lourd avait ebranle un escalier, puis il y eut comme une chute molle, suivie d'un soupir d'aise. --Bon! dit Catherine, Levaque descend, et voila Bouteloup qui va retrouver la Levaque. Jeanlin ricana, les yeux d'Alzire eux-memes brillerent. Chaque matin, ils s'egayaient ainsi du menage a trois des voisins, un haveur qui logeait un ouvrier de la coupe a terre, ce qui donnait a la femme deux hommes, l'un de nuit, l'autre de jour. --Philomene tousse, reprit Catherine, apres avoir tendu l'oreille. Elle parlait de l'ainee des Levaque, une grande fille de dix-neuf ans, la maitresse de Zacharie, dont elle avait deux enfants deja, si delicate de poitrine d'ailleurs, qu'elle etait cribleuse a la fosse, n'ayant jamais pu travailler au fond. --Ah, ouiche! Philomene! repondit Zacharie, elle s'en moque, elle dort!... C'est cochon de dormir jusqu'a six heures! Il passait sa culotte, lorsqu'il ouvrit une fenetre, preoccupe d'une idee brusque. Au-dehors, dans les tenebres, le coron s'eveillait, des lumieres pointaient une a une, entre les lames des persiennes. Et ce fut encore une dispute: il se penchait pour guetter s'il ne verrait pas sortir de chez les Pierron, en face, le maitre-porion du Voreux, qu'on accusait de coucher avec la Pierronne; tandis que sa soeur lui criait que le mari avait, depuis la veille, pris son service de jour a l'accrochage, et que bien sur Dansaert n'avait pu coucher, cette nuit-la. L'air entrait par bouffees glaciales, tous deux s'emportaient, en soutenant chacun l'exactitude de ses renseignements, lorsque des cris et des larmes eclaterent. C'etait, dans son berceau, Estelle que le froid contrariait. Du coup, Maheu se reveilla. Qu'avait-il donc dans les os? voila qu'il se rendormait comme un propre a rien! Et il jurait si fort, que les enfants, a cote, ne soufflaient plus. Zacharie et Jeanlin acheverent de se laver, avec une lenteur deja lasse. Alzire, les yeux grands ouverts, regardait toujours. Les deux mioches, Lenore et Henri, aux bras l'un de l'autre, n'avaient pas remue, respirant du meme petit souffle, malgre le vacarme. --Catherine, donne-moi la chandelle! cria Maheu. Elle finissait de boutonner sa veste, elle porta la chandelle dans le cabinet, laissant ses freres chercher leurs vetements, au peu de clarte qui venait de la porte. Son pere sautait du lit. Mais elle ne s'arreta point, elle descendit en gros bas de laine, a tatons, et alluma dans la salle une autre chandelle, pour preparer le cafe. Tous les sabots de la famille etaient sous le buffet. --Te tairas-tu, vermine! reprit Maheu, exaspere des cris d'Estelle, qui continuaient. Il etait petit comme le vieux Bonnemort, et il lui ressemblait en gras, la tete forte, la face plate et livide, sous les cheveux jaunes, coupes tres courts. L'enfant hurlait davantage, effrayee par ces grands bras noueux qui se balancaient au-dessus d'elle. --Laisse-la, tu sais bien qu'elle ne veut pas se taire, dit la Maheude, en s'allongeant au milieu du lit. Elle aussi venait de s'eveiller, et elle se plaignait, c'etait bete de ne jamais faire sa nuit complete. Ils ne pouvaient donc partir doucement? Enfouie dans la couverture, elle ne montrait que sa figure longue, aux grands traits, d'une beaute lourde, deja deformee a trente-neuf ans par sa vie de misere et les sept enfants qu'elle avait eus. Les yeux au plafond, elle parla avec lenteur, pendant que son homme s'habillait. Ni l'un ni l'autre n'entendait plus la petite qui s'etranglait a crier. --Hein? tu sais, je suis sans le sou, et nous voici a lundi seulement: encore six jours a attendre la quinzaine... Il n'y a pas moyen que ca dure. A vous tous, vous apportez neuf francs. Comment veux-tu que j'arrive? nous sommes dix a la maison. --Oh! neuf francs! se recria Maheu. Moi et Zacharie, trois: ca fait six... Catherine et le pere, deux: ca fait quatre; quatre et six, dix... Et Jeanlin, un, ca fait onze. --Oui, onze, mais il y a les dimanches et les jours de chomage... Jamais plus de neuf, entends-tu? Il ne repondit pas, occupe a chercher par terre sa ceinture de cuir. Puis, il dit en se relevant: --Faut pas se plaindre, je suis tout de meme solide. Il y en a plus d'un, a quarante-deux ans, qui passe au raccommodage. --Possible, mon vieux, mais ca ne nous donne pas du pain... Qu'est-ce que je vais fiche, dis? Tu n'as rien, toi? --J'ai deux sous. --Garde-les pour boire une chope... Mon Dieu! qu'est-ce que je vais fiche? Six jours, ca n'en finit plus. Nous devons soixante francs a Maigrat, qui m'a mise a la porte avant-hier. Ca ne m'empechera pas de retourner le voir. Mais, s'il s'entete a refuser... Et la Maheude continua d'une voix morne, la tete immobile, fermant par instants les yeux sous la clarte triste de la chandelle. Elle disait le buffet vide, les petits demandant des tartines, le cafe meme manquant, et l'eau qui donnait des coliques, et les longues journees passees a tromper la faim avec des feuilles de choux bouillies. Peu a peu, elle avait du hausser le ton, car le hurlement d'Estelle couvrait ses paroles. Ces cris devenaient insoutenables. Maheu parut tout d'un coup les entendre, hors de lui, et il saisit la petite dans le berceau, il la jeta sur le lit de la mere, en balbutiant de fureur: --Tiens! prends-la, je l'ecraserais... Nom de Dieu d'enfant! ca ne manque de rien, ca tete, et ca se plaint plus haut que les autres! Estelle s'etait mise a teter, en effet. Disparue sous la couverture, calmee par la tiedeur du lit, elle n'avait plus qu'un petit bruit goulu des levres. --Est-ce que les bourgeois de la Piolaine ne t'ont pas dit d'aller les voir? reprit le pere au bout d'un silence. La mere pinca la bouche, d'un air de doute decourage. --Oui, ils m'ont rencontree, ils portent des vetements aux enfants pauvres... Enfin, je menerai ce matin chez eux Lenore et Henri. S'ils me donnaient cent sous seulement. Le silence recommenca. Maheu etait pret. Il demeura un moment immobile, puis il conclut de sa voix sourde: --Qu'est-ce que tu veux? c'est comme ca, arrange-toi pour la soupe... Ca n'avance a rien d'en causer, vaut mieux etre la-bas au travail. --Bien sur, repondit la Maheude. Souffle la chandelle, je n'ai pas besoin de voir la couleur de mes idees. Il souffla la chandelle. Deja, Zacharie et Jeanlin descendaient; il les suivit; et l'escalier de bois craquait sous leurs pieds lourds, chausses de laine. Derriere eux, le cabinet et la chambre etaient retombes aux tenebres. Les enfants dormaient, les paupieres d'Alzire elle-meme s'etaient closes. Mais la mere restait maintenant les yeux ouverts dans l'obscurite, tandis que, tirant sur sa mamelle pendante de femme epuisee, Estelle ronronnait comme un petit chat. En bas, Catherine s'etait d'abord occupee du feu, la cheminee de fonte, a grille centrale, flanquee de deux fours, et ou brulait constamment un feu de houille. La Compagnie distribuait par mois, a chaque famille, huit hectolitres d'escaillage, charbon dur ramasse dans les voies. Il s'allumait difficilement, et la jeune fille qui couvrait le feu chaque soir, n'avait qu'a le secouer le matin, en ajoutant des petits morceaux de charbon tendre, tries avec soin. Puis, apres avoir pose une bouillotte sur la grille, elle s'accroupit devant le buffet. C'etait une salle assez vaste, tenant tout le rez-de-chaussee, peinte en vert pomme, d'une proprete flamande, avec ses dalles lavees a grande eau et semees de sable blanc. Outre le buffet de sapin verni, l'ameublement consistait en une table et des chaises du meme bois. Collees sur les murs, des enluminures violentes, les portraits de l'Empereur et de l'Imperatrice donnes par la Compagnie, des soldats et des saints, barioles d'or, tranchaient crument dans la nudite claire de la piece; et il n'y avait d'autres ornements qu'une boite de carton rose sur le buffet, et que le coucou a cadran peinturlure, dont le gros tic-tac semblait emplir le vide du plafond. Pres de la porte de l'escalier, une autre porte conduisait a la cave. Malgre la proprete, une odeur d'oignon cuit, enfermee depuis la veille, empoisonnait l'air chaud, cet air alourdi, toujours charge d'une acrete de houille. Devant le buffet ouvert, Catherine reflechissait. Il ne restait qu'un bout de pain, du fromage blanc en suffisance, mais a peine une lichette de beurre; et il s'agissait de faire les tartines pour eux quatre. Enfin, elle se decida, coupa les tranches, en prit une qu'elle couvrit de fromage, en frotta une autre de beurre, puis les colla ensemble: c'etait <>, la double tartine emportee chaque matin a la fosse. Bientot, les quatre briquets furent en rang sur la table, repartis avec une severe justice, depuis le gros du pere jusqu'au petit de Jeanlin. Catherine, qui paraissait toute a son menage, devait pourtant revasser aux histoires que Zacharie racontait sur le maitre-porion et la Pierronne, car elle entrebailla la porte d'entree et jeta un coup d'oeil dehors. Le vent soufflait toujours, des clartes plus nombreuses couraient sur les facades basses du coron, d'ou montait une vague trepidation de reveil. Deja des portes se refermaient, des files noires d'ouvriers s'eloignaient dans la nuit. Etait-elle bete, de se refroidir, puisque le chargeur a l'accrochage dormait bien sur, en attendant d'aller prendre son service, a six heures! Et elle restait, elle regardait la maison, de l'autre cote des jardins. La porte s'ouvrit, sa curiosite s'alluma. Mais ce ne pouvait etre que la petite des Pierron, Lydie, qui partait pour la fosse. Un bruit sifflant de vapeur la fit se tourner. Elle ferma, se hata de courir: l'eau bouillait et se repandait, eteignant le feu. Il ne restait plus de cafe, elle dut se contenter de passer l'eau sur le marc de la veille; puis, elle sucra dans la cafetiere, avec de la cassonade. Justement, son pere et ses deux freres descendaient. --Fichtre! declara Zacharie, quand il eut mis le nez dans son bol, en voila un qui ne nous cassera pas la tete! Maheu haussa les epaules d'un air resigne. --Bah! c'est chaud, c'est bon tout de meme. Jeanlin avait ramasse les miettes des tartines et trempait une soupe. Apres avoir bu, Catherine acheva de vider la cafetiere dans les gourdes de fer-blanc. Tous quatre, debout, mal eclaires par la chandelle fumeuse, avalaient en hate. --Y sommes-nous a la fin! dit le pere. On croirait qu'on a des rentes! Mais une voix vint de l'escalier, dont ils avaient laisse la porte ouverte. C'etait la Maheude qui criait: --Prenez tout le pain, j'ai un peu de vermicelle pour les enfants! --Oui, oui! repondit Catherine. Elle avait recouvert le feu, en calant, sur un coin de la grille, un restant de soupe, que le grand-pere trouverait chaude, lorsqu'il rentrerait a six heures. Chacun prit sa paire de sabots sous le buffet, se passa la ficelle de sa gourde a l'epaule, et fourra son briquet dans son dos, entre la chemise et la veste. Et ils sortirent, les hommes devant, la fille derriere, soufflant la chandelle, donnant un tour de clef. La maison redevint noire. --Tiens! nous filons ensemble, dit un homme qui refermait la porte de la maison voisine. C'etait Levaque, avec son fils Bebert, un gamin de douze ans, grand ami de Jeanlin. Catherine, etonnee, etouffa un rire, a l'oreille de Zacharie: quoi donc? Bouteloup n'attendait meme plus que le mari fut parti! Maintenant, dans le coron, les lumieres s'eteignaient. Une derniere porte claqua, tout dormait de nouveau, les femmes et les petits reprenaient leur somme, au fond des lits plus larges. Et, du village eteint au Voreux qui soufflait, c'etait sous les rafales un lent defile d'ombres, le depart des charbonniers pour le travail, roulant des epaules, embarrasses de leurs bras, qu'ils croisaient sur la poitrine; tandis que, derriere, le briquet faisait a chacun une bosse. Vetus de toile mince, ils grelottaient de froid, sans se hater davantage, debandes le long de la route, avec un pietinement de troupeau. III Etienne, descendu enfin du terri, venait d'entrer au Voreux; et les hommes auxquels il s'adressait, demandant s'il y avait du travail, hochaient la tete, lui disaient tous d'attendre le maitre-porion. On le laissait libre, au milieu des batiments mal eclaires, pleins de trous noirs, inquietants avec la complication de leurs salles et de leurs etages. Apres avoir monte un escalier obscur a moitie detruit, il s'etait trouve sur une passerelle branlante, puis avait traverse le hangar du criblage, plonge dans une nuit si profonde, qu'il marchait les mains en avant, pour ne pas se heurter. Devant lui, brusquement, deux yeux jaunes, enormes, trouerent les tenebres. Il etait sous le beffroi, dans la salle de recette, a la bouche meme du puits. Un porion, le pere Richomme, un gros a figure de bon gendarme, barree de moustaches grises, se dirigeait justement vers le bureau du receveur. --On n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour n'importe quel travail? demanda de nouveau Etienne. Richomme allait dire non; mais il se reprit et repondit comme les autres, en s'eloignant: --Attendez monsieur Dansaert, le maitre-porion. Quatre lanternes etaient plantees la, et les reflecteurs, qui jetaient toute la lumiere sur le puits, eclairaient vivement les rampes de fer, les leviers des signaux et des verrous, les madriers des guides, ou glissaient les deux cages. Le reste, la vaste salle, pareille a une nef d'eglise, se noyait, peuplee de grandes ombres flottantes. Seule, la lampisterie flambait au fond, tandis que, dans le bureau du receveur, une maigre lampe mettait comme une etoile pres de s'eteindre. L'extraction venait d'etre reprise; et, sur les dalles de fonte, c'etait un tonnerre continu, les berlines de charbon roulees sans cesse, les courses des moulineurs, dont on distinguait les longues echines penchees, dans le remuement de toutes ces choses noires et bruyantes qui s'agitaient. Un instant, Etienne resta immobile, assourdi, aveugle. Il etait glace, des courants d'air entraient de partout. Alors, il fit quelques pas, attire par la machine, dont il voyait maintenant luire les aciers et les cuivres. Elle se trouvait en arriere du puits, a vingt-cinq metres, dans une salle plus haute, et assise si carrement sur son massif de briques, qu'elle marchait a toute vapeur, de toute sa force de quatre cents chevaux, sans que le mouvement de sa bielle enorme, emergeant et plongeant avec une douceur huilee, donnat un frisson aux murs. Le machineur, debout a la barre de mise en train, ecoutait les sonneries des signaux, ne quittait pas des yeux le tableau indicateur, ou le puits etait figure, avec ses etages differents, par une rainure verticale, que parcouraient des plombs pendus a des ficelles, representant les cages. Et, a chaque depart, quand la machine se remettait en branle, les bobines, les deux immenses roues de cinq metres de rayon, aux moyeux desquels les deux cables d'acier s'enroulaient et se deroulaient en sens contraire, tournaient d'une telle vitesse, qu'elles n'etaient plus qu'une poussiere grise. --Attention donc! crierent trois moulineurs, qui trainaient une echelle gigantesque. Etienne avait manque d'etre ecrase. Ses yeux s'habituaient, il regardait en l'air filer les cables, plus de trente metres de ruban d'acier, qui montaient d'une volee dans le beffroi, ou ils passaient sur les molettes, pour descendre a pic dans le puits s'attacher aux cages d'extraction. Une charpente de fer, pareille a la haute charpente d'un clocher, portait les molettes. C'etait un glissement d'oiseau, sans un bruit, sans un heurt, la fuite rapide, le continuel va-et-vient d'un fil de poids enorme, qui pouvait enlever jusqu'a douze mille kilogrammes, avec une vitesse de dix metres a la seconde. --Attention donc, nom de Dieu! crierent de nouveau les moulineurs, qui poussaient l'echelle de l'autre cote, pour visiter la molette de gauche. Lentement, Etienne revint a la recette. Ce vol geant sur sa tete l'ahurissait. Et, grelottant dans les courants d'air, il regarda la manoeuvre des cages, les oreilles cassees par le roulement des berlines. Pres du puits, le signal fonctionnait, un lourd marteau a levier, qu'une corde tiree du fond laissait tomber sur un billot. Un coup pour arreter, deux pour descendre, trois pour monter: c'etait sans relache comme des coups de massue dominant le tumulte, accompagnes d'une claire sonnerie de timbre; pendant que le moulineur, dirigeant la manoeuvre, augmentait encore le tapage, en criant des ordres au machineur, dans un porte-voix. Les cages, au milieu de ce branle-bas, apparaissaient et s'enfoncaient, se vidaient et se remplissaient, sans qu'Etienne comprit rien a ces besognes compliquees. Il ne comprenait bien qu'une chose: le puits avalait des hommes par bouchees de vingt et de trente, et d'un coup de gosier si facile, qu'il semblait ne pas les sentir passer. Des quatre heures, la descente des ouvriers commencait. Ils arrivaient de la baraque, pieds nus, la lampe a la main, attendant par petits groupes d'etre en nombre suffisant. Sans un bruit, d'un jaillissement doux de bete nocturne, la cage de fer montait du noir, se calait sur les verrous, avec ses quatre etages contenant chacun deux berlines pleines de charbon. Des moulineurs, aux differents paliers, sortaient les berlines, les remplacaient par d'autres, vides ou chargees a l'avance des bois de taille. Et c'etait dans les berlines vides que s'empilaient les ouvriers, cinq par cinq, jusqu'a quarante d'un coup, lorsqu'ils tenaient toutes les cases. Un ordre partait du porte-voix, un beuglement sourd et indistinct, pendant qu'on tirait quatre fois la corde du signal d'en bas, <>, pour prevenir de ce chargement de chair humaine. Puis, apres un leger sursaut, la cage plongeait silencieuse, tombait comme une pierre, ne laissait derriere elle que la fuite vibrante du cable. --C'est profond? demanda Etienne a un mineur, qui attendait pres de lui, l'air somnolent. --Cinq cent cinquante-quatre metres, repondit l'homme. Mais il y a quatre accrochages au-dessus, le premier a trois cent vingt. Tous deux se turent, les yeux sur le cable qui remontait. Etienne reprit: --Et quand ca casse? --Ah! quand ca casse... Le mineur acheva d'un geste. Son tour etait arrive, la cage avait reparu, de son mouvement aise et sans fatigue. Il s'y accroupit avec des camarades, elle replongea, puis jaillit de nouveau au bout de quatre minutes a peine, pour engloutir une autre charge d'hommes. Pendant une demi-heure, le puits en devora de la sorte, d'une gueule plus ou moins gloutonne, selon la profondeur de l'accrochage ou ils descendaient, mais sans un arret, toujours affame, de boyaux geants capables de digerer un peuple. Cela s'emplissait, s'emplissait encore, et les tenebres restaient mortes, la cage montait du vide dans le meme silence vorace. Etienne, a la longue, fut repris du malaise qu'il avait eprouve deja sur le terri. Pourquoi s'enteter? ce maitre porion le congedierait comme les autres. Une peur vague le decida brusquement: il s'en alla, il ne s'arreta dehors que devant le batiment des generateurs. La porte, grande ouverte, laissait voir sept chaudieres a deux foyers. Au milieu de la buee blanche, dans le sifflement des fuites, un chauffeur etait occupe a charger un des foyers, dont l'ardente fournaise se faisait sentir jusque sur le seuil; et le jeune homme, heureux d'avoir chaud, s'approchait, lorsqu'il rencontra une nouvelle bande de charbonniers, qui arrivait a la fosse. C'etaient les Maheu et les Levaque. Quand il apercut, en tete, Catherine avec son air doux de garcon, l'idee superstitieuse lui vint de risquer une derniere demande. --Dites donc, camarade, on n'a pas besoin d'un ouvrier ici, pour n'importe quel travail? Elle le regarda, surprise, un peu effrayee de cette voix brusque qui sortait de l'ombre. Mais, derriere elle, Maheu avait entendu, et il repondit, il causa un instant. Non, on n'avait besoin de personne. Ce pauvre diable d'ouvrier, perdu sur les routes, l'interessait. Lorsqu'il le quitta, il dit aux autres: --Hein! on pourrait etre comme ca... Faut pas se plaindre, tous n'ont pas du travail a crever. La bande entra et alla droit a la baraque, vaste salle grossierement crepie, entouree d'armoires que fermaient des cadenas. Au centre, une cheminee de fer, une sorte de poele sans porte, etait rouge, si bourree de houille incandescente, que des morceaux craquaient et deboulaient sur la terre battue du sol. La salle ne se trouvait eclairee que par ce brasier, dont les reflets sanglants dansaient le long des boiseries crasseuses, jusqu'au plafond sali d'une poussiere noire. Comme les Maheu arrivaient, des rires eclataient dans la grosse chaleur. Une trentaine d'ouvriers etaient debout, le dos tourne a la flamme, se rotissant d'un air de jouissance. Avant la descente, tous venaient ainsi prendre et emporter dans la peau un bon coup de feu, pour braver l'humidite du puits. Mais, ce matin-la, on s'egayait davantage, on plaisantait la Mouquette, une herscheuse de dix-huit ans, bonne fille dont la gorge et le derriere enormes crevaient la veste et la culotte. Elle habitait Requillart avec son pere, le vieux Mouque, palefrenier, et Mouquet son frere, moulineur; seulement, les heures de travail n'etant pas les memes, elle se rendait seule a la fosse; et, au milieu des bles en ete, contre un mur en hiver, elle se donnait du plaisir, en compagnie de son amoureux de la semaine. Toute la mine y passait, une vraie tournee de camarades, sans autre consequence. Un jour qu'on lui reprochait un cloutier de Marchiennes, elle avait failli crever de colere, criant qu'elle se respectait trop, qu'elle se couperait un bras, si quelqu'un pouvait se flatter de l'avoir vue avec un autre qu'un charbonnier. --Ce n'est donc plus le grand Chaval? disait un mineur en ricanant. T'as pris ce petiot-la? Mais lui faudrait une echelle!... Je vous ai apercus derriere Requillart. A preuve qu'il est monte sur une borne. --Apres? repondait la Mouquette en belle humeur. Qu'est-ce que ca te fiche? On ne t'a pas appele pour que tu pousses. Et cette grossierete bonne enfant redoublait les eclats des hommes, qui enflaient leurs epaules, a demi cuites par le poele; tandis que, secouee elle-meme de rires, elle promenait au milieu d'eux l'indecence de son costume, d'un comique troublant, avec ses bosses de chair, exagerees jusqu'a l'infirmite. Mais la gaiete tomba, Mouquette racontait a Maheu que Fleurance, la grande Fleurance, ne viendrait plus: on l'avait trouvee, la veille, raide sur son lit, les uns disaient d'un decrochement du coeur, les autres d'un litre de genievre bu trop vite. Et Maheu se desesperait: encore de la malchance, voila qu'il perdait une de ses herscheuses, sans pouvoir la remplacer immediatement! Il travaillait au marchandage, ils etaient quatre haveurs associes dans sa taille, lui, Zacharie, Levaque et Chaval. S'ils n'avaient plus que Catherine pour rouler, la besogne allait souffrir. Tout d'un coup, il cria: --Tiens! et cet homme qui cherchait de l'ouvrage! Justement, Dansaert passait devant la baraque. Maheu lui conta l'histoire, demanda l'autorisation d'embaucher l'homme; et il insistait sur le desir que temoignait la Compagnie de substituer aux herscheuses des garcons, comme a Anzin. Le maitre-porion eut d'abord un sourire, car le projet d'exclure les femmes du fond repugnait d'ordinaire aux mineurs, qui s'inquietaient du placement de leurs filles, peu touches de la question de moralite et d'hygiene. Enfin, apres avoir hesite, il permit, mais en se reservant de faire ratifier sa decision par M. Negrel, l'ingenieur. --Ah bien! declara Zacharie, il est loin, l'homme, s'il court toujours! --Non, dit Catherine, je l'ai vu s'arreter aux chaudieres. --Va donc, faineante! cria Maheu. La jeune fille s'elanca, pendant qu'un flot de mineurs montaient au puits, cedant le feu a d'autres. Jeanlin, sans attendre son pere, alla lui aussi prendre sa lampe, avec Bebert, gros garcon naif, et Lydie, chetive fillette de dix ans. Partie devant eux, la Mouquette s'exclamait dans l'escalier noir, en les traitant de sales mioches et en menacant de les gifler, s'ils la pincaient. Etienne, dans le batiment aux chaudieres, causait en effet avec le chauffeur, qui chargeait les foyers de charbon. Il eprouvait un grand froid, a l'idee de la nuit ou il lui fallait rentrer. Pourtant, il se decidait a partir, lorsqu'il sentit une main se poser sur son epaule. --Venez, dit Catherine, il y a quelque chose pour vous. D'abord, il ne comprit pas. Puis, il eut un elan de joie, il serra energiquement les mains de la jeune fille. --Merci, camarade... Ah! vous etes un bon bougre, par exemple! Elle se mit a rire, en le regardant dans la rouge lueur des foyers, qui les eclairaient. Cela l'amusait, qu'il la prit pour un garcon, fluette encore, son chignon cache sous le beguin. Lui, riait aussi de contentement; et ils resterent un instant tous deux a se rire a la face, les joues allumees. Maheu, dans la baraque, accroupi devant sa caisse, retirait ses sabots et ses gros bas de laine. Lorsque Etienne fut la, on regla tout en quatre paroles: trente sous par jour, un travail fatigant, mais qu'il apprendrait vite. Le haveur lui conseilla de garder ses souliers, et il lui preta une vieille barrette, un chapeau de cuir destine a garantir le crane, precaution que le pere et les enfants dedaignaient. Les outils furent sortis de la caisse, ou se trouvait justement la pelle de Fleurance. Puis, quand Maheu y eut enferme leurs sabots, leurs bas, ainsi que le paquet d'Etienne, il s'impatienta brusquement. --Que fait-il donc, cette rosse de Chaval? Encore quelque fille culbutee sur un tas de pierres!... Nous sommes en retard d'une demi-heure, aujourd'hui. Zacharie et Levaque se rotissaient tranquillement les epaules. Le premier finit par dire: --C'est Chaval que tu attends?... Il est arrive avant nous, il est descendu tout de suite. --Comment! tu sais ca et tu ne m'en dis rien!... Allons! allons! depechons. Catherine, qui chauffait ses mains, dut suivre la bande. Etienne la laissa passer, monta derriere elle. De nouveau, il voyageait dans un dedale d'escaliers et de couloirs obscurs, ou les pieds nus faisaient un bruit mou de vieux chaussons. Mais la lampisterie flamboya, une piece vitree, emplie de rateliers qui alignaient par etages des centaines de lampes Davy, visitees, lavees de la veille, allumees comme des cierges au fond d'une chapelle ardente. Au guichet, chaque ouvrier prenait la sienne, poinconnee a son chiffre; puis, il l'examinait, la fermait lui-meme; pendant que le marqueur, assis a une table, inscrivait sur le registre l'heure de la descente. Il fallut que Maheu intervint pour la lampe de son nouveau herscheur. Et il y avait encore une precaution, les ouvriers defilaient devant un verificateur, qui s'assurait si toutes les lampes etaient bien fermees. --Fichtre! il ne fait pas chaud ici, murmura Catherine grelottante. Etienne se contenta de hocher la tete. Il se retrouvait devant le puits, au milieu de la vaste salle, balayee de courants d'air. Certes, il se croyait brave, et pourtant une emotion desagreable le serrait a la gorge, dans le tonnerre des berlines, les coups sourds des signaux, le beuglement etouffe du porte-voix, en face du vol continu de ces cables, deroules et enroules a toute vapeur par les bobines de la machine. Les cages montaient, descendaient avec leur glissement de bete de nuit, engouffraient toujours des hommes, que la gueule du trou semblait boire. C'etait son tour maintenant, il avait tres froid, il gardait un silence nerveux, qui faisait ricaner Zacharie et Levaque; car tous deux desapprouvaient l'embauchage de cet inconnu, Levaque surtout, blesse de n'avoir pas ete consulte. Aussi Catherine fut-elle heureuse d'entendre son pere expliquer les choses au jeune homme. --Regardez, au-dessus de la cage, il y a un parachute, des crampons de fer qui s'enfoncent dans les guides, en cas de rupture. Ca fonctionne, oh! pas toujours... Oui, le puits est divise en trois compartiments, fermes par des planches, du haut en bas: au milieu les cages, a gauche le goyot des echelles... Mais il s'interrompit pour gronder, sans se permettre de trop hausser la voix: --Qu'est-ce que nous fichons la, nom de Dieu! Est-il permis de nous faire geler de la sorte! Le porion Richomme, qui allait descendre lui aussi, sa lampe a feu libre fixee par un clou dans le cuir de sa barrette, l'entendit se plaindre. --Mefie-toi, gare aux oreilles! murmura-t-il paternellement, en vieux mineur reste bon pour les camarades. Faut bien que les manoeuvres se fassent... Tiens! nous y sommes, embarque avec ton monde. La cage, en effet, garnie de bandes de tole et d'un grillage a petites mailles, les attendait, d'aplomb sur les verrous. Maheu, Zacharie, Levaque, Catherine se glisserent dans une berline du fond; et, comme ils devaient y tenir cinq, Etienne y entra a son tour; mais les bonnes places etaient prises, il lui fallut se tasser pres de la jeune fille, dont un coude lui labourait le ventre. Sa lampe l'embarrassait, on lui conseilla de l'accrocher a une boutonniere de sa veste. Il n'entendit pas, la garda maladroitement a la main. L'embarquement continuait, dessus et dessous, un enfournement confus de betail. On ne pouvait donc partir, que se passait-il? Il lui semblait s'impatienter depuis de longues minutes. Enfin, une secousse l'ebranla, et tout sombra; les objets autour de lui s'envolerent, tandis qu'il eprouvait un vertige anxieux de chute, qui lui tirait les entrailles. Cela dura tant qu'il fut au jour, franchissant les deux etages des recettes, au milieu de la fuite tournoyante des charpentes. Puis, tombe dans le noir de la fosse, il resta etourdi, n'ayant plus la perception nette de ses sensations. --Nous voila partis, dit paisiblement Maheu. Tous etaient a l'aise. Lui, par moments, se demandait s'il descendait ou s'il montait. Il y avait comme des immobilites, quand la cage filait droit, sans toucher aux guides; et de brusques trepidations se produisaient ensuite, une sorte de dansement dans les madriers, qui lui donnait la peur d'une catastrophe. Du reste, il ne pouvait distinguer les parois du puits, derriere le grillage ou il collait sa face. Les lampes eclairaient mal le tassement des corps, a ses pieds. Seule, la lampe a feu libre du porion, dans la berline voisine, brillait comme un phare. --Celui-ci a quatre metres de diametre, continuait Maheu, pour l'instruire. Le cuvelage aurait bon besoin d'etre refait, car l'eau filtre de tous cotes... Tenez! nous arrivons au niveau, entendez-vous? Etienne se demandait justement quel etait ce bruit d'averse. Quelques grosses gouttes avaient d'abord sonne sur le toit de la cage, comme au debut d'une ondee; et, maintenant, la pluie augmentait, ruisselait, se changeait en un veritable deluge. Sans doute, la toiture etait trouee, car un filet d'eau, coulant sur son epaule, le trempait jusqu'a la chair. Le froid devenait glacial, on enfoncait dans une humidite noire, lorsqu'on traversa un rapide eblouissement, la vision d'une caverne ou des hommes s'agitaient, a la lueur d'un eclair. Deja, on retombait au neant. Maheu disait: --C'est le premier accrochage. Nous sommes a trois cent vingt metres... Regardez la vitesse. Levant sa lampe, il eclaira un madrier des guides, qui filait ainsi qu'un rail sous un train lance a toute vapeur; et, au-dela, on ne voyait toujours rien. Trois autres accrochages passerent, dans un envolement de clartes. La pluie assourdissante battait les tenebres. --Comme c'est profond! murmura Etienne. Cette chute devait durer depuis des heures. Il souffrait de la fausse position qu'il avait prise, n'osant bouger, torture surtout par le coude de Catherine. Elle ne prononcait pas un mot, il la sentait seulement contre lui, qui le rechauffait. Lorsque la cage, enfin, s'arreta au fond, a cinq cent cinquante-quatre metres, il s'etonna d'apprendre que la descente avait dure juste une minute. Mais le bruit des verrous qui se fixaient, la sensation sous lui de cette solidite, l'egaya brusquement; et ce fut en plaisantant qu'il tutoya Catherine. --Qu'as-tu sous la peau, a etre chaud comme ca?... J'ai ton coude dans le ventre, bien sur. Alors, elle eclata aussi. Etait-il bete, de la prendre encore pour un garcon! Il avait donc les yeux bouches? --C'est dans l'oeil que tu l'as, mon coude, repondit-elle, au milieu d'une tempete de rires, que le jeune homme, surpris, ne s'expliqua point. La cage se vidait, les ouvriers traverserent la salle de l'accrochage, une salle taillee dans le roc, voutee en maconnerie, et que trois grosses lampes a feu libre eclairaient. Sur les dalles de fonte, les chargeurs roulaient violemment des berlines pleines. Une odeur de cave suintait des murs, une fraicheur salpetree ou passaient des souffles chauds, venus de l'ecurie voisine. Quatre galeries s'ouvraient la, beantes. --Par ici, dit Maheu a Etienne. Vous n'y etes pas, nous avons a faire deux bons kilometres. Les ouvriers se separaient, se perdaient par groupes, au fond de ces trous noirs. Une quinzaine venaient de s'engager dans celui de gauche; et Etienne marchait le dernier, derriere Maheu, que precedaient Catherine, Zacharie et Levaque. C'etait une belle galerie de roulage, a travers banc, et d'un roc si solide, qu'elle avait eu besoin seulement d'etre muraillee en partie. Un par un, ils allaient, ils allaient toujours, sans une parole, avec les petites flammes des lampes. Le jeune homme butait a chaque pas, s'embarrassait les pieds dans les rails. Depuis un instant, un bruit sourd l'inquietait, le bruit lointain d'un orage dont la violence semblait croitre et venir des entrailles de la terre. Etait-ce le tonnerre d'un eboulement, ecrasant sur leurs tetes la masse enorme qui les separait du jour? Une clarte perca la nuit, il sentit trembler le roc; et, lorsqu'il se fut range le long du mur, comme les camarades, il vit passer contre sa face un gros cheval blanc, attele a un train de berlines. Sur la premiere, tenant les guides, Bebert etait assis; tandis que Jeanlin, les poings appuyes au bord de la derniere, courait pieds nus. On se remit en marche. Plus loin, un carrefour se presenta, deux nouvelles galeries s'ouvraient, et la bande s'y divisa encore, les ouvriers se repartissaient peu a peu dans tous les chantiers de la mine. Maintenant, la galerie de roulage etait boisee, des etais de chene soutenaient le toit, faisaient a la roche ebouleuse une chemise de charpente, derriere laquelle on apercevait les lames des schistes, etincelants de mica, et la masse grossiere des gres, ternes et rugueux. Des trains de berlines pleines ou vides passaient continuellement, se croisaient, avec leur tonnerre emporte dans l'ombre par des betes vagues, au trot de fantome. Sur la double voie d'un garage, un long serpent noir dormait, un train arrete, dont le cheval s'ebroua, si noye de nuit, que sa croupe confuse etait comme un bloc tombe de la voute. Des portes d'aerage battaient, se refermaient lentement. Et, a mesure qu'on avancait, la galerie devenait plus etroite, plus basse, inegale de toit, forcant les echines a se plier sans cesse. Etienne, rudement, se heurta la tete. Sans la barrette de cuir, il avait le crane fendu. Pourtant, il suivait avec attention, devant lui, les moindres gestes de Maheu, dont la silhouette sombre se detachait sur la lueur des lampes. Pas un des ouvriers ne se cognait, ils devaient connaitre chaque bosse, noeud des bois ou renflement de la roche. Le jeune homme souffrait aussi du sol glissant, qui se trempait de plus en plus. Par moments, il traversait de veritables mares, que le gachis boueux des pieds revelait seul. Mais ce qui l'etonnait surtout, c'etaient les brusques changements de temperature. En bas du puits, il faisait tres frais, et dans la galerie de roulage, par ou passait tout l'air de la mine, soufflait un vent glace, dont la violence tournait a la tempete, entre les muraillements etroits. Ensuite, a mesure qu'on s'enfoncait dans les autres voies, qui recevaient seulement leur part disputee d'aerage, le vent tombait, la chaleur croissait, une chaleur suffocante, d'une pesanteur de plomb. Maheu n'avait plus ouvert la bouche. Il prit a droite une nouvelle galerie, en disant simplement a Etienne, sans se tourner: --La veine Guillaume. C'etait la veine ou se trouvait leur taille. Des les premieres enjambees, Etienne se meurtrit de la tete et des coudes. Le toit en pente descendait si bas, que, sur des longueurs de vingt et trente metres, il devait marcher casse en deux. L'eau arrivait aux chevilles. On fit ainsi deux cents metres; et, tout d'un coup, il vit disparaitre Levaque, Zacharie et Catherine, qui semblaient s'etre envoles par une fissure mince, ouverte devant lui. --Il faut monter, reprit Maheu. Pendez votre lampe a une boutonniere, et accrochez-vous aux bois. Lui-meme disparut. Etienne dut le suivre. Cette cheminee, laissee dans la veine, etait reservee aux mineurs et desservait toutes les voies secondaires. Elle avait l'epaisseur de la couche de charbon, a peine soixante centimetres. Heureusement, le jeune homme etait mince, car, maladroit encore, il s'y hissait avec une depense inutile de muscles, aplatissant les epaules et les hanches, avancant a la force des poignets, cramponne aux bois. Quinze metres plus haut, on rencontra la premiere voie secondaire; mais il fallut continuer, la taille de Maheu et consorts etait a la sixieme voie, dans l'enfer, ainsi qu'ils disaient; et, de quinze metres en quinze metres, les voies se superposaient, la montee n'en finissait plus, a travers cette fente qui raclait le dos et la poitrine. Etienne ralait, comme si le poids des roches lui eut broye les membres, les mains arrachees, les jambes meurtries, manquant d'air surtout, au point de sentir le sang lui crever la peau. Vaguement, dans une voie, il apercut deux betes accroupies, une petite, une grosse, qui poussaient des berlines: c'etaient Lydie et la Mouquette, deja au travail. Et il lui restait a grimper la hauteur de deux tailles! La sueur l'aveuglait, il desesperait de rattraper les autres, dont il entendait les membres agiles froler le roc d'un long glissement. --Courage, ca y est! dit la voix de Catherine. Mais, comme il arrivait en effet, une autre voix cria du fond de la taille: --Eh bien! quoi donc? est-ce qu'on se fout du monde...? J'ai deux kilometres a faire de Montsou, et je suis la le premier! C'etait Chaval, un grand maigre de vingt-cinq ans, osseux, les traits forts, qui se fachait d'avoir attendu. Lorsqu'il apercut Etienne, il demanda, avec une surprise de mepris: --Qu'est-ce que c'est que ca? Et, Maheu lui ayant conte l'histoire, il ajouta entre les dents: --Alors, les garcons mangent le pain des filles! Les deux hommes echangerent un regard, allume d'une de ces haines d'instinct qui flambent subitement. Etienne avait senti l'injure, sans comprendre encore. Un silence regna, tous se mettaient au travail. C'etaient enfin les veines peu a peu emplies, les tailles en activite, a chaque etage, au bout de chaque voie. Le puits devorateur avait avale sa ration quotidienne d'hommes, pres de sept cents ouvriers, qui besognaient a cette heure dans cette fourmiliere geante, trouant la terre de toutes parts, la criblant ainsi qu'un vieux bois pique des vers. Et, au milieu du silence lourd, de l'ecrasement des couches profondes, on aurait pu, l'oreille collee a la roche, entendre le branle de ces insectes humains en marche, depuis le vol du cable qui montait et descendait la cage d'extraction, jusqu'a la morsure des outils entamant la houille, au fond des chantiers d'abattage. Etienne, en se tournant, se trouva de nouveau serre contre Catherine. Mais, cette fois, il devina les rondeurs naissantes de la gorge, il comprit tout d'un coup cette tiedeur qui l'avait penetre. --Tu es donc une fille? murmura-t-il, stupefait. Elle repondit de son air gai, sans rougeur: --Mais oui... Vrai! tu y as mis le temps! IV Les quatre haveurs venaient de s'allonger les uns au-dessus des autres, sur toute la montee du front de taille. Separes par les planches a crochets qui retenaient le charbon abattu, ils occupaient chacun quatre metres environ de la veine; et cette veine etait si mince, epaisse a peine en cet endroit de cinquante centimetres, qu'ils se trouvaient la comme aplatis entre le toit et le mur, se trainant des genoux et des coudes, ne pouvant se retourner sans se meurtrir les epaules. Ils devaient, pour attaquer la houille, rester couches sur le flanc, le cou tordu, les bras leves et brandissant de biais la rivelaine, le pic a manche court. En bas, il y avait d'abord Zacharie; Levaque et Chaval s'etageaient au-dessus; et, tout en haut enfin, etait Maheu. Chacun havait le lit de schiste, qu'il creusait a coups de rivelaine; puis, il pratiquait deux entailles verticales dans la couche, et il detachait le bloc, en enfoncant un coin de fer, a la partie superieure. La houille etait grasse, le bloc se brisait, roulait en morceaux le long du ventre et des cuisses. Quand ces morceaux, retenus par la planche, s'etaient amasses sous eux, les haveurs disparaissaient, mures dans l'etroite fente. C'etait Maheu qui souffrait le plus. En haut, la temperature montait jusqu'a trente-cinq degres, l'air ne circulait pas, l'etouffement a la longue devenait mortel. Il avait du, pour voir clair, fixer sa lampe a un clou, pres de sa tete; et cette lampe, qui chauffait son crane, achevait de lui bruler le sang. Mais son supplice s'aggravait surtout de l'humidite. La roche, au-dessus de lui, a quelques centimetres de son visage, ruisselait d'eau, de grosses gouttes continues et rapides, tombant sur une sorte de rythme entete, toujours a la meme place. Il avait beau tordre le cou, renverser la nuque: elles battaient sa face, s'ecrasaient, claquaient sans relache. Au bout d'un quart d'heure, il etait trempe, couvert de sueur lui-meme, fumant d'une chaude buee de lessive. Ce matin-la, une goutte, s'acharnant dans son oeil, le faisait jurer. Il ne voulait pas lacher son havage, il donnait de grands coups, qui le secouaient violemment entre les deux roches, ainsi qu'un puceron pris entre deux feuillets d'un livre, sous la menace d'un aplatissement complet. Pas une parole n'etait echangee. Ils tapaient tous, on n'entendait que ces coups irreguliers, voiles et comme lointains. Les bruits prenaient une sonorite rauque, sans un echo dans l'air mort. Et il semblait que les tenebres fussent d'un noir inconnu, epaissi par les poussieres volantes du charbon, alourdi par des gaz qui pesaient sur les yeux. Les meches des lampes, sous leurs chapeaux de toile metallique, n'y mettaient que des points rougeatres. On ne distinguait rien, la taille s'ouvrait, montait ainsi qu'une large cheminee, plate et oblique, ou la suie de dix hivers aurait amasse une nuit profonde. Des formes spectrales s'y agitaient, les lueurs perdues laissaient entrevoir une rondeur de hanche, un bras noueux, une tete violente, barbouillee comme pour un crime. Parfois, en se detachant, luisaient des blocs de houille, des pans et des aretes, brusquement allumes d'un reflet de cristal. Puis, tout retombait au noir, les rivelaines tapaient a grands coups sourds, il n'y avait plus que le haletement des poitrines, le grognement de gene et de fatigue, sous la pesanteur de l'air et la pluie des sources. Zacharie, les bras mous d'une noce de la veille, lacha vite la besogne en pretextant la necessite de boiser, ce qui lui permettait de s'oublier a siffler doucement, les yeux vagues dans l'ombre. Derriere les haveurs, pres de trois metres de la veine restaient vides, sans qu'ils eussent encore pris la precaution de soutenir la roche, insoucieux du danger et avares de leur temps. --Eh! l'aristo! cria le jeune homme a Etienne, passe-moi des bois. Etienne, qui apprenait de Catherine a manoeuvrer sa pelle, dut monter des bois dans la taille. Il y en avait de la veille une petite provision. Chaque matin, d'habitude, on les descendait tout coupes sur la mesure de la couche. --Depeche-toi donc, sacree flemme! reprit Zacharie, en voyant le nouveau herscheur se hisser gauchement au milieu du charbon, les bras embarrasses de quatre morceaux de chene. Il faisait, avec son pic, une entaille dans le toit, puis une autre dans le mur; et il y calait les deux bouts du bois, qui etayait ainsi la roche. L'apres-midi, les ouvriers de la coupe a terre prenaient les deblais laisses au fond de la galerie par les haveurs, et remblayaient les tranchees exploitees de la veine, ou ils noyaient les bois, en ne menageant que la voie inferieure et la voie superieure, pour le roulage. Maheu cessa de geindre. Enfin, il avait detache son bloc. Il essuya sur sa manche son visage ruisselant, il s'inquieta de ce que Zacharie etait monte faire derriere lui. --Laisse donc ca, dit-il. Nous verrons apres dejeuner... Vaut mieux abattre, si nous voulons avoir notre compte de berlines. --C'est que, repondit le jeune homme, ca baisse. Regarde, il y a une gercure. J'ai peur que ca n'eboule. Mais le pere haussa les epaules. Ah! ouiche! ebouler! Et puis, ce ne serait pas la premiere fois, on s'en tirerait tout de meme. Il finit par se facher, il renvoya son fils au front de taille. Tous, du reste, se detiraient. Levaque, reste sur le dos, jurait en examinant son pouce gauche, que la chute d'un gres venait d'ecorcher au sang. Chaval, furieusement, enlevait sa chemise, se mettait le torse nu, pour avoir moins chaud. Ils etaient deja noirs de charbon, enduits d'une poussiere fine que la sueur delayait, faisait couler en ruisseaux et en mares. Et Maheu recommenca le premier a taper, plus bas, la tete au ras de la roche. Maintenant, la goutte lui tombait sur le front, si obstinee, qu'il croyait la sentir lui percer d'un trou les os du crane. --Il ne faut pas faire attention, expliquait Catherine a Etienne. Ils gueulent toujours. Et elle reprit sa lecon, en fille obligeante. Chaque berline chargee arrivait au jour telle qu'elle partait de la taille, marquee d'un jeton special pour que le receveur put la mettre au compte du chantier. Aussi devait-on avoir grand soin de l'emplir et de ne prendre que le charbon propre: autrement, elle etait refusee a la recette. Le jeune homme, dont les yeux s'habituaient a l'obscurite, la regardait, blanche encore, avec son teint de chlorose; et il n'aurait pu dire son age, il lui donnait douze ans, tellement elle lui semblait frele. Pourtant, il la sentait plus vieille, d'une liberte de garcon, d'une effronterie naive, qui le genait un peu: elle ne lui plaisait pas, il trouvait trop gamine sa tete blafarde de Pierrot, serree aux tempes par le beguin. Mais ce qui l'etonnait, c'etait la force de cette enfant, une force nerveuse ou il entrait beaucoup d'adresse. Elle emplissait sa berline plus vite que lui, a petits coups de pelle reguliers et rapides; elle la poussait ensuite jusqu'au plan incline, d'une seule poussee lente, sans accrocs, passant a l'aise sous les roches basses. Lui, se massacrait, deraillait, restait en detresse. A la verite, ce n'etait point un chemin commode. Il y avait une soixantaine de metres, de la taille au plan incline; et la voie, que les mineurs de la coupe a terre n'avaient pas encore elargie, etait un veritable boyau, de toit tres inegal, renfle de continuelles bosses: a certaines places, la berline chargee passait tout juste, le herscheur devait s'aplatir, pousser sur les genoux, pour ne pas se fendre la tete. D'ailleurs, les bois pliaient et cassaient deja. On les voyait, rompus au milieu, en longues dechirures pales, ainsi que des bequilles trop faibles. Il fallait prendre garde de s'ecorcher a ces cassures; et, sous le lent ecrasement qui faisait eclater des rondins de chene gros comme la cuisse, on se coulait a plat ventre, avec la sourde inquietude d'entendre brusquement craquer son dos. --Encore! dit Catherine en riant. La berline d'Etienne venait de derailler, au passage le plus difficile. Il n'arrivait point a rouler droit, sur ces rails qui se faussaient dans la terre humide; et il jurait, il s'emportait, se battait rageusement avec les roues, qu'il ne pouvait, malgre des efforts exageres, remettre en place. --Attends donc, reprit la jeune fille. Si tu te faches, jamais ca ne marchera. Adroitement, elle s'etait glissee, avait enfonce a reculons le derriere sous la berline; et, d'une pesee des reins, elle la soulevait et la replacait. Le poids etait de sept cents kilogrammes. Lui, surpris, honteux, begayait des excuses. Il fallut qu'elle lui montrat a ecarter les jambes, a s'arc-bouter les pieds contre les bois, des deux cotes de la galerie, pour se donner des points d'appui solides. Le corps devait etre penche, les bras raidis, de facon a pousser de tous les muscles, des epaules et des hanches. Pendant un voyage, il la suivit, la regarda filer, la croupe tendue, les poings si bas, qu'elle semblait trotter a quatre pattes, ainsi qu'une de ces betes naines qui travaillent dans les cirques. Elle suait, haletait, craquait des jointures, mais sans une plainte, avec l'indifference de l'habitude, comme si la commune misere etait pour tous de vivre ainsi ploye. Et il ne parvenait pas a en faire autant, ses souliers le genaient, son corps se brisait, a marcher de la sorte, la tete basse. Au bout de quelques minutes, cette position devenait un supplice, une angoisse intolerable, si penible, qu'il se mettait un instant a genoux, pour se redresser et respirer. Puis, au plan incline, c'etait une corvee nouvelle. Elle lui apprit a emballer vivement sa berline. En haut et en bas de ce plan, qui desservait toutes les tailles, d'un accrochage a un autre, se trouvait un galibot, le freineur en haut, le receveur en bas. Ces vauriens de douze a quinze ans se criaient des mots abominables; et, pour les avertir, il fallait en hurler de plus violents. Alors, des qu'il y avait une berline vide a remonter, le receveur donnait le signal, la herscheuse emballait sa berline pleine, dont le poids faisait monter l'autre, quand le freineur desserrait son frein. En bas, dans la galerie du fond, se formaient les trains que les chevaux roulaient jusqu'au puits. --Ohe! sacrees rosses! criait Catherine dans le plan, entierement boise, long d'une centaine de metres, qui resonnait comme un porte-voix gigantesque. Les galibots devaient se reposer, car ils ne repondaient ni l'un ni l'autre. A tous les etages, le roulage s'arreta. Une voix grele de fillette finit par dire: --Y en a un sur la Mouquette, bien sur! Des rires enormes gronderent, les herscheuses de toute la veine se tenaient le ventre. --Qui est-ce? demanda Etienne a Catherine. Cette derniere lui nomma la petite Lydie, une galopine qui en savait plus long et qui poussait sa berline aussi raide qu'une femme, malgre ses bras de poupee. Quant a la Mouquette, elle etait bien capable d'etre avec les deux galibots a la fois. Mais la voix du receveur monta, criant d'emballer. Sans doute, un porion passait en bas. Le roulage reprit aux neuf etages, on n'entendit plus que les appels reguliers des galibots et que l'ebrouement des herscheuses arrivant au plan, fumantes comme des juments trop chargees. C'etait le coup de bestialite qui soufflait dans la fosse, le desir subit du male, lorsqu'un mineur rencontrait une de ces filles a quatre pattes, les reins en l'air, crevant de ses hanches sa culotte de garcon. Et, a chaque voyage, Etienne retrouvait au fond l'etouffement de la taille, la cadence sourde et brisee des rivelaines, les grands soupirs douloureux des haveurs s'obstinant a leur besogne. Tous les quatre s'etaient mis nus, confondus dans la houille, trempes d'une boue noire jusqu'au beguin. Un moment, il avait fallu degager Maheu qui ralait, oter les planches pour faire glisser le charbon sur la voie. Zacharie et Levaque s'emportaient contre la veine, qui devenait dure, disaient-ils, ce qui allait rendre les conditions de leur marchandage desastreuses. Chaval se tournait, restait un instant sur le dos, a injurier Etienne, dont la presence, decidement, l'exasperait. --Espece de couleuvre! ca n'a pas la force d'une fille!... Et veux-tu remplir ta berline! Hein? c'est pour menager tes bras... Nom de Dieu! je te retiens les dix sous, si tu nous en fais refuser une! Le jeune homme evitait de repondre, trop heureux jusque-la d'avoir trouve ce travail de bagne, acceptant la brutale hierarchie du manoeuvre et du maitre ouvrier. Mais il n'allait plus, les pieds en sang, les membres tordus de crampes atroces, le tronc serre dans une ceinture de fer. Heureusement, il etait dix heures, le chantier se decida a dejeuner. Maheu avait une montre qu'il ne regarda meme pas. Au fond de cette nuit sans astres, jamais il ne se trompait de cinq minutes. Tous remirent leur chemise et leur veste. Puis, descendus de la taille, ils s'accroupirent, les coudes aux flancs, les fesses sur leurs talons, dans cette posture si habituelle aux mineurs, qu'ils la gardent meme hors de la mine, sans eprouver le besoin d'un pave ou d'une poutre pour s'asseoir. Et chacun, ayant sorti son briquet, mordait gravement a l'epaisse tranche, en lachant de rares paroles sur le travail de la matinee. Catherine, demeuree debout, finit par rejoindre Etienne, qui s'etait allonge plus loin, en travers des rails, le dos contre les bois. Il y avait la une place a peu pres seche. --Tu ne manges pas? demanda-t-elle, la bouche pleine, son briquet a la main. Puis, elle se rappela ce garcon errant dans la nuit, sans un sou, sans un morceau de pain peut-etre. --Veux-tu partager avec moi? Et, comme il refusait, en jurant qu'il n'avait pas faim, la voix tremblante du dechirement de son estomac, elle continua gaiement: --Ah! si tu es degoute!... Mais, tiens! je n'ai mordu que de ce cote-ci, je vais te donner celui-la. Deja, elle avait rompu les tartines en deux. Le jeune homme, prenant sa moitie, se retint pour ne pas la devorer d'un coup; et il posait les bras sur ses cuisses, afin qu'elle n'en vit point le fremissement. De son air tranquille de bon camarade, elle venait de se coucher pres de lui, a plat ventre, le menton dans une main, mangeant de l'autre avec lenteur. Leurs lampes, entre eux, les eclairaient. Catherine le regarda un moment en silence. Elle devait le trouver joli, avec son visage fin et ses moustaches noires. Vaguement, elle souriait de plaisir. --Alors, tu es machineur, et on t'a renvoye de ton chemin de fer... Pourquoi? --Parce que j'avais gifle mon chef. Elle demeura stupefaite, bouleversee dans ses idees hereditaires de subordination, d'obeissance passive. --Je dois dire que j'avais bu, continua-t-il, et quand je bois, cela me rend fou, je me mangerais et je mangerais les autres... Oui, je ne peux pas avaler deux petits verres, sans avoir le besoin de manger un homme... Ensuite, je suis malade pendant deux jours. --Il ne faut pas boire, dit-elle serieusement. --Ah! n'aie pas peur, je me connais! Et il hochait la tete, il avait une haine de l'eau-de-vie, la haine du dernier enfant d'une race d'ivrognes, qui souffrait dans sa chair de toute cette ascendance trempee et detraquee d'alcool, au point que la moindre goutte en etait devenue pour lui un poison. --C'est a cause de maman que ca m'ennuie d'avoir ete mis a la rue, dit-il apres avoir avale une bouchee. Maman n'est pas heureuse, et je lui envoyais de temps a autre une piece de cent sous. --Ou est-elle donc, ta mere? --A Paris... Blanchisseuse, rue de la Goutte-d'Or. Il y eut un silence. Quand il pensait a ces choses, un vacillement palissait ses yeux noirs, la courte angoisse de la lesion dont il couvait l'inconnu, dans sa belle sante de jeunesse. Un instant, il resta les regards noyes au fond des tenebres de la mine; et, a cette profondeur, sous le poids et l'etouffement de la terre, il revoyait son enfance, sa mere jolie encore et vaillante, lachee par son pere, puis reprise apres s'etre mariee a un autre, vivant entre les deux hommes qui la mangeaient, roulant avec eux au ruisseau, dans le vin, dans l'ordure. C'etait la-bas, il se rappelait la rue, des details lui revenaient: le linge sale au milieu de la boutique, et des ivresses qui empuantissaient la maison, et des gifles a casser les machoires. --Maintenant, reprit-il d'une voix lente, ce n'est pas avec trente sous que je pourrai lui faire des cadeaux... Elle va crever de misere, c'est sur. Il eut un haussement d'epaules desespere, il mordit de nouveau dans sa tartine. --Veux-tu boire? demanda Catherine qui debouchait sa gourde. Oh! c'est du cafe, ca ne te fera pas de mal... On etouffe, quand on avale comme ca. Mais il refusa: c'etait bien assez de lui avoir pris la moitie de son pain. Pourtant, elle insistait d'un air de bon coeur, elle finit par dire: --Eh bien! je bois avant toi, puisque tu es si poli... Seulement, tu ne peux plus refuser a present, ce serait vilain. Et elle lui tendit sa gourde. Elle s'etait relevee sur les genoux, il la voyait tout pres de lui, eclairee par les deux lampes. Pourquoi donc l'avait-il trouvee laide? Maintenant qu'elle etait noire, la face poudree de charbon fin, elle lui semblait d'un charme singulier. Dans ce visage envahi d'ombre, les dents de la bouche trop grande eclataient de blancheur, les yeux s'elargissaient, luisaient avec un reflet verdatre, pareils a des yeux de chatte. Une meche des cheveux roux, qui s'etait echappee du beguin, lui chatouillait l'oreille et la faisait rire. Elle ne paraissait plus si jeune, elle pouvait bien avoir quatorze ans tout de meme. --Pour te faire plaisir, dit-il, en buvant et en lui rendant la gourde. Elle avala une seconde gorgee, le forca a en prendre une aussi, voulant partager, disait-elle; et ce goulot mince, qui allait d'une bouche a l'autre, les amusait. Lui, brusquement, s'etait demande s'il ne devait pas la saisir dans ses bras, pour la baiser sur les levres. Elle avait de grosses levres d'un rose pale, avivees par le charbon, qui le tourmentaient d'une envie croissante. Mais il n'osait pas, intimide devant elle, n'ayant eu a Lille que des filles, et de l'espece la plus basse, ignorant comment on devait s'y prendre avec une ouvriere encore dans sa famille. --Tu dois avoir quatorze ans alors? demanda-t-il, apres s'etre remis a son pain. Elle s'etonna, se facha presque. --Comment! quatorze! mais j'en ai quinze!... C'est vrai, je ne suis pas grosse. Les filles, chez nous, ne poussent guere vite. Il continua a la questionner, elle disait tout, sans effronterie ni honte. Du reste, elle n'ignorait rien de l'homme ni de la femme, bien qu'il la sentit vierge de corps, et vierge enfant, retardee dans la maturite de son sexe par le milieu de mauvais air et de fatigue ou elle vivait. Quand il revint sur la Mouquette, pour l'embarrasser, elle conta des histoires epouvantables, la voix paisible, tres egayee. Ah! celle-la en faisait de belles! Et, comme il desirait savoir si elle-meme n'avait pas d'amoureux, elle repondit en plaisantant qu'elle ne voulait pas contrarier sa mere, mais que cela arriverait forcement un jour. Ses epaules s'etaient courbees, elle grelottait un peu dans le froid de ses vetements trempes de sueur, la mine resignee et douce, prete a subir les choses et les hommes. --C'est qu'on en trouve, des amoureux, quand on vit tous ensemble, n'est-ce pas? --Bien sur. --Et puis, ca ne fait du mal a personne... On ne dit rien au cure. --Oh! le cure, je m'en fiche!... Mais il y a l'Homme noir. --Comment, l'Homme noir? --Le vieux mineur qui revient dans la fosse et qui tord le cou aux vilaines filles. Il la regardait, craignant qu'elle ne se moquat de lui. --Tu crois a ces betises, tu ne sais donc rien? --Si fait, moi, je sais lire et ecrire... Ca rend service chez nous, car du temps de papa et de maman, on n'apprenait pas. Elle etait decidement tres gentille. Quand elle aurait fini sa tartine, il la prendrait et la baiserait sur ses grosses levres roses. C'etait une resolution de timide, une pensee de violence qui etranglait sa voix. Ces vetements de garcon, cette veste et cette culotte sur cette chair de fille, l'excitaient et le genaient. Lui, avait avale sa derniere bouchee. Il but a la gourde, la lui rendit pour qu'elle la vidat. Maintenant, le moment d'agir etait venu, et il jetait un coup d'oeil inquiet vers les mineurs, au fond, lorsqu'une ombre boucha la galerie. Depuis un instant, Chaval, debout, les regardait de loin. Il s'avanca, s'assura que Maheu ne pouvait le voir; et, comme Catherine etait restee a terre, sur son seant, il l'empoigna par les epaules, lui renversa la tete, lui ecrasa la bouche sous un baiser brutal, tranquillement, en affectant de ne pas se preoccuper d'Etienne. Il y avait, dans ce baiser, une prise de possession, une sorte de decision jalouse. Cependant, la jeune fille s'etait revoltee. --Laisse-moi, entends-tu! Il lui maintenait la tete, il la regardait au fond des yeux. Ses moustaches et sa barbiche rouges flambaient dans son visage noir, au grand nez en bec d'aigle. Et il la lacha enfin, et il s'en alla, sans dire un mot. Un frisson avait glace Etienne. C'etait stupide d'avoir attendu. Certes, non, a present, il ne l'embrasserait pas, car elle croirait peut-etre qu'il voulait faire comme l'autre. Dans sa vanite blessee, il eprouvait un veritable desespoir. --Pourquoi as-tu menti? dit-il a voix basse. C'est ton amoureux. --Mais non, je te jure! cria-t-elle. Il n'y a pas ca entre nous. Des fois, il veut rire... Meme qu'il n'est pas d'ici, voila six mois qu'il est arrive du Pas-de-Calais. Tous deux s'etaient leves, on allait se remettre au travail. Quand elle le vit si froid, elle parut chagrine. Sans doute, elle le trouvait plus joli que l'autre, elle l'aurait prefere peut-etre. L'idee d'une amabilite, d'une consolation la tracassait; et, comme le jeune homme, etonne, examinait sa lampe qui brulait bleue, avec une large collerette pale, elle tenta au moins de le distraire. --Viens, que je te montre quelque chose, murmura-t-elle d'un air de bonne amitie. Lorsqu'elle l'eut mene au fond de la taille, elle lui fit remarquer une crevasse, dans la houille. Un leger bouillonnement s'en echappait, un petit bruit, pareil a un sifflement d'oiseau. --Mets ta main, tu sens le vent... C'est du grisou. Il resta surpris. Ce n'etait que ca, cette terrible chose qui faisait tout sauter? Elle riait, elle disait qu'il y en avait beaucoup ce jour-la, pour que la flamme des lampes fut si bleue. --Quand vous aurez fini de bavarder, faineants! cria la rude voix de Maheu. Catherine et Etienne se haterent de remplir leurs berlines et les pousserent au plan incline, l'echine raidie, rampant sous le toit bossue de la voie. Des le second voyage, la sueur les inondait et leurs os craquaient de nouveau. Dans la taille, le travail des haveurs avait repris. Souvent, ils abregeaient le dejeuner, pour ne pas se refroidir; et leurs briquets, manges ainsi loin du soleil, avec une voracite muette, leur chargeaient de plomb l'estomac. Allonges sur le flanc, ils tapaient plus fort, ils n'avaient que l'idee fixe de completer un gros nombre de berlines. Tout disparaissait dans cette rage du gain dispute si rudement. Ils cessaient de sentir l'eau qui ruisselait et enflait leurs membres, les crampes des attitudes forcees, l'etouffement des tenebres, ou ils blemissaient ainsi que des plantes mises en cave. Pourtant, a mesure que la journee s'avancait, l'air s'empoisonnait davantage, se chauffait de la fumee des lampes, de la pestilence des haleines, de l'asphyxie du grisou, genant sur les yeux comme des toiles d'araignee, et que devait seul balayer l'aerage de la nuit. Eux, au fond de leur trou de taupe, sous le poids de la terre, n'ayant plus de souffle dans leurs poitrines embrasees, tapaient toujours. V Maheu, sans regarder a sa montre laissee dans sa veste, s'arreta et dit: --Bientot une heure... Zacharie, est-ce fait? Le jeune homme boisait depuis un instant. Au milieu de sa besogne, il etait reste sur le dos, les yeux vagues, revassant aux parties de crosse qu'il avait faites la veille. Il s'eveilla, il repondit: --Oui, ca suffira, on verra demain. Et il retourna prendre sa place a la taille. Levaque et Chaval, eux aussi, lachaient la rivelaine. Il y eut un repos. Tous s'essuyaient le visage sur leurs bras nus, en regardant la roche du toit, dont les masses schisteuses se fendillaient. Ils ne causaient guere que de leur travail. --Encore une chance, murmura Chaval, d'etre tombe sur des terres qui deboulent!... Ils n'ont pas tenu compte de ca, dans le marchandage. --Des filous! grogna Levaque. Ils ne cherchent qu'a nous foutre dedans. Zacharie se mit a rire. Il se fichait du travail et du reste, mais ca l'amusait d'entendre empoigner la Compagnie. De son air placide, Maheu expliqua que la nature des terrains changeait tous les vingt metres. Il fallait etre juste, on ne pouvait rien prevoir. Puis, les deux autres continuant a deblaterer contre les chefs, il devint inquiet, il regarda autour de lui. --Chut! en voila assez! --Tu as raison, dit Levaque, qui baissa egalement la voix. C'est malsain. Une obsession des mouchards les hantait, meme a cette profondeur, comme si la houille des actionnaires, encore dans la veine, avait eu des oreilles. --N'empeche, ajouta tres haut Chaval d'un air de defi, que si ce cochon de Dansaert me parle sur le ton de l'autre jour, je lui colle une brique dans le ventre... Je ne l'empeche pas, moi, de se payer les blondes qui ont la peau fine. Cette fois, Zacharie eclata. Les amours du maitre-porion et de la Pierronne etaient la continuelle plaisanterie de la fosse. Catherine elle-meme, appuyee sur sa pelle, en bas de la taille, se tint les cotes et mit d'une phrase Etienne au courant; tandis que Maheu se fachait, pris d'une peur qu'il ne cachait plus. --Hein? tu vas te taire!... Attends d'etre tout seul, si tu veux qu'il t'arrive du mal. Il parlait encore, lorsqu'un bruit de pas vint de la galerie superieure. Presque aussitot, l'ingenieur de la fosse, le petit Negrel, comme les ouvriers le nommaient entre eux, parut en haut de la taille, accompagne de Dansaert, le maitre-porion. --Quand je le disais! murmura Maheu. Il y en a toujours la, qui sortent de la terre. Paul Negrel, neveu de M. Hennebeau, etait un garcon de vingt-six ans, mince et joli, avec des cheveux frises et des moustaches brunes. Son nez pointu, ses yeux vifs, lui donnaient un air de furet aimable, d'une intelligence sceptique, qui se changeait en une autorite cassante, dans ses rapports avec les ouvriers. Il etait vetu comme eux, barbouille comme eux de charbon; et, pour les reduire au respect, il montrait un courage a se casser les os, passant par les endroits les plus difficiles, toujours le premier sous les eboulements et dans les coups de grisou. --Nous y sommes, n'est-ce pas? Dansaert, demanda-t-il. Le maitre-porion, un Belge a face epaisse, au gros nez sensuel, repondit avec une politesse exageree: --Oui, monsieur Negrel... Voici l'homme qu'on a embauche ce matin. Tous deux s'etaient laisses glisser au milieu de la taille. On fit monter Etienne. L'ingenieur leva sa lampe, le regarda, sans le questionner. --C'est bon, dit-il enfin. Je n'aime guere qu'on ramasse des inconnus sur les routes... Surtout, ne recommencez pas. Et il n'ecouta point les explications qu'on lui donnait, les necessites du travail, le desir de remplacer les femmes par des garcons, pour le roulage. Il s'etait mis a etudier le toit, pendant que les haveurs reprenaient leurs rivelaines. Tout d'un coup, il s'ecria: --Dites donc, Maheu, est-ce que vous vous fichez du monde!... Vous allez tous y rester, nom d'un chien! --Oh! c'est solide, repondit tranquillement l'ouvrier. --Comment! solide!... Mais la roche tasse deja, et vous plantez des bois a plus de deux metres, d'un air de regret! Ah! vous etes bien tous les memes, vous vous laisseriez aplatir le crane, plutot que de lacher la veine, pour mettre au boisage le temps voulu!... Je vous prie de m'etayer ca sur-le-champ. Doublez les bois, entendez-vous! Et, devant le mauvais vouloir des mineurs qui discutaient, en disant qu'ils etaient bons juges de leur securite, il s'emporta. --Allons donc! quand vous aurez la tete broyee, est-ce que c'est vous qui en supporterez les consequences? Pas du tout! ce sera la Compagnie, qui devra vous faire des pensions, a vous ou a vos femmes... Je vous repete qu'on vous connait: pour avoir deux berlines de plus le soir, vous donneriez vos peaux. Maheu, malgre la colere dont il etait peu a peu gagne, dit encore posement: --Si l'on nous payait assez, nous boiserions mieux. L'ingenieur haussa les epaules, sans repondre. Il avait acheve de descendre le long de la taille, il conclut seulement d'en bas: --Il vous reste une heure, mettez-vous tous a la besogne; et je vous avertis que le chantier a trois francs d'amende. Un sourd grognement des haveurs accueillit ces paroles. La force de la hierarchie les retenait seule, cette hierarchie militaire qui, du galibot au maitre-porion, les courbait les uns sous les autres. Chaval et Levaque pourtant eurent un geste furieux, tandis que Maheu les moderait du regard et que Zacharie haussait gouailleusement les epaules. Mais Etienne etait peut-etre le plus fremissant. Depuis qu'il se trouvait au fond de cet enfer, une revolte lente le soulevait. Il regarda Catherine resignee, l'echine basse. Etait-ce possible qu'on se tuat a une si dure besogne, dans ces tenebres mortelles, et qu'on n'y gagnat meme pas les quelques sous du pain quotidien? Cependant, Negrel s'en allait avec Dansaert, qui s'etait contente d'approuver d'un mouvement continu de la tete. Et leurs voix, de nouveau, s'eleverent: ils venaient de s'arreter encore, ils examinaient le boisage de la galerie, dont les haveurs avaient l'entretien sur une longueur de dix metres, en arriere de la taille. --Quand je vous dis qu'ils se fichent du monde! criait l'ingenieur. Et vous, nom d'un chien! vous ne surveillez donc pas? --Mais si, mais si, balbutiait le maitre-porion. On est las de leur repeter les choses. Negrel appela violemment: --Maheu! Maheu! Tous descendirent. Il continuait: --Voyez ca, est-ce que ca tient?... C'est bati comme quatre sous. Voila un chapeau que les moutons ne portent deja plus, tellement on l'a pose a la hate... Pardi! je comprends que le raccommodage nous coute si cher. N'est-ce pas? pourvu que ca dure tant que vous en avez la responsabilite! Et puis tout casse, et la Compagnie est forcee d'avoir une armee de raccommodeurs... Regardez un peu la-bas, c'est un vrai massacre. Chaval voulut parler, mais il le fit taire. --Non, je sais ce que vous allez dire encore. Qu'on vous paie davantage, hein? Eh bien! je vous previens que vous forcerez la Direction a faire une chose: oui, on vous paiera le boisage a part, et l'on reduira proportionnellement le prix de la berline. Nous verrons si vous y gagnerez... En attendant, reboisez-moi ca tout de suite. Je passerai demain. Et, dans le saisissement cause par sa menace, il s'eloigna. Dansaert, si humble devant lui, resta en arriere quelques secondes, pour dire brutalement aux ouvriers: --Vous me faites empoigner, vous autres... Ce n'est pas trois francs d'amende que je vous flanquerai, moi! Prenez garde! Alors, quand il fut parti, Maheu eclata a son tour. --Nom de Dieu! ce qui n'est pas juste n'est pas juste. Moi, j'aime qu'on soit calme, parce que c'est la seule facon de s'entendre; mais, a la fin, ils vous rendraient enrages... Avez-vous entendu? la berline baissee, et le boisage a part! encore une facon de nous payer moins!... Nom de Dieu de nom de Dieu! Il cherchait quelqu'un sur qui tomber, lorsqu'il apercut Catherine et Etienne, les bras ballants. --Voulez-vous bien me donner des bois! Est-ce que ca vous regarde?... Je vas vous allonger mon pied quelque part. Etienne alla se charger, sans rancune de cette rudesse, si furieux lui-meme contre les chefs, qu'il trouvait les mineurs trop bons enfants. Du reste, Levaque et Chaval s'etaient soulages en gros mots. Tous, meme Zacharie, boisaient rageusement. Pendant pres d'une demi-heure, on n'entendit que le craquement des bois, cales a coups de masse. Ils n'ouvraient plus la bouche, ils soufflaient, s'exasperaient contre la roche, qu'ils auraient bousculee et remontee d'un renfoncement d'epaules, s'ils l'avaient pu. --En voila assez! dit enfin Maheu, brise de colere et de fatigue. Une heure et demie... Ah! une propre journee, nous n'aurons pas cinquante sous!... Je m'en vais, ca me degoute. Bien qu'il y eut encore une demi-heure de travail, il se rhabilla. Les autres l'imiterent. La vue seule de la taille les jetait hors d'eux. Comme la herscheuse s'etait remise au roulage, ils l'appelerent en s'irritant de son zele: si le charbon avait des pieds, il sortirait tout seul. Et les six, leurs outils sous le bras, partirent, ayant a refaire les deux kilometres, retournant au puits par la route du matin. Dans la cheminee, Catherine et Etienne s'attarderent, tandis que les haveurs glissaient jusqu'en bas. C'etait une rencontre, la petite Lydie, arretee au milieu d'une voie pour les laisser passer, et qui leur racontait une disparition de la Mouquette, prise d'un tel saignement de nez, que depuis une heure elle etait allee se tremper la figure quelque part, on ne savait pas ou. Puis, quand ils la quitterent, l'enfant poussa de nouveau sa berline, ereintee, boueuse, raidissant ses bras et ses jambes d'insecte, pareille a une maigre fourmi noire en lutte contre un fardeau trop lourd. Eux, devalaient sur le dos, aplatissaient leurs epaules, de peur de s'arracher la peau du front; et ils filaient si raide, le long de la roche polie par tous les derrieres des chantiers, qu'ils devaient, de temps a autre, se retenir aux bois, pour que leurs fesses ne prissent pas feu, disaient-ils en plaisantant. En bas, ils se trouverent seuls. Des etoiles rouges disparaissaient au loin, a un coude de la galerie. Leur gaiete tomba, ils se mirent en marche d'un pas lourd de fatigue, elle devant, lui derriere. Les lampes charbonnaient, il la voyait a peine, noyee d'une sorte de brouillard fumeux; et l'idee qu'elle etait une fille lui causait un malaise, parce qu'il se sentait bete de ne pas l'embrasser, et que le souvenir de l'autre l'en empechait. Assurement, elle lui avait menti: l'autre etait son amant, ils couchaient ensemble sur tous les tas d'escaillage, car elle avait deja le dehanchement d'une gueuse. Sans raison, il la boudait, comme si elle l'eut trompe. Elle pourtant, a chaque minute, se tournait, l'avertissait d'un obstacle, semblait l'inviter a etre aimable. On etait si perdu, on aurait si bien pu rire en bons amis! Enfin, ils deboucherent dans la galerie de roulage, ce fut pour lui un soulagement a l'indecision dont il souffrait; tandis qu'elle, une derniere fois, eut un regard attriste, le regret d'un bonheur qu'ils ne retrouveraient plus. Maintenant, autour d'eux, la vie souterraine grondait, avec le continuel passage des porions, le va-et-vient des trains, emportes au trot des chevaux. Sans cesse, des lampes etoilaient la nuit. Ils devaient s'effacer contre la roche, laisser la voie a des ombres d'hommes et de betes, dont ils recevaient l'haleine au visage. Jeanlin, courant pieds nus derriere son train, leur cria une mechancete qu'ils n'entendirent pas, dans le tonnerre des roues. Ils allaient toujours, elle silencieuse a present, lui ne reconnaissant pas les carrefours ni les rues du matin, s'imaginant qu'elle le perdait de plus en plus sous la terre; et ce dont il souffrait surtout, c'etait du froid, un froid grandissant qui l'avait pris au sortir de la taille, et qui le faisait grelotter davantage, a mesure qu'il se rapprochait du puits. Entre les muraillements etroits, la colonne d'air soufflait de nouveau en tempete. Il desesperait d'arriver jamais, lorsque, brusquement, ils se trouverent dans la salle de l'accrochage. Chaval leur jeta un regard oblique, la bouche froncee de mefiance. Les autres etaient la, en sueur, dans le courant glace, muets comme lui, ravalant des grondements de colere. Ils arrivaient trop tot, on refusait de les remonter avant une demi-heure, d'autant plus qu'on faisait des manoeuvres compliquees, pour la descente d'un cheval. Les chargeurs emballaient encore des berlines, avec un bruit assourdissant de ferrailles remuees, et les cages s'envolaient, disparaissaient dans la pluie battante qui tombait du trou noir. En bas, le bougnou, un puisard de dix metres, empli de ce ruissellement, exhalait lui aussi son humidite vaseuse. Des hommes tournaient sans cesse autour du puits, tiraient les cordes des signaux, pesaient sur les bras des leviers, au milieu de cette poussiere d'eau dont leurs vetements se trempaient. La clarte rougeatre des trois lampes a feu libre, decoupant de grandes ombres mouvantes, donnait a cette salle souterraine un air de caverne scelerate, quelque forge de bandits, voisine d'un torrent. Maheu tenta un dernier effort. Il s'approcha de Pierron, qui avait pris son service a six heures. --Voyons, tu peux bien nous laisser monter. Mais le chargeur, un beau garcon, aux membres forts et au visage doux, refusa d'un geste effraye. --Impossible, demande au porion... On me mettrait a l'amende. De nouveaux grondements furent etouffes. Catherine se pencha, dit a l'oreille d'Etienne: --Viens donc voir l'ecurie. C'est la qu'il fait bon! Et ils durent s'echapper sans etre vus, car il etait defendu d'y aller. Elle se trouvait a gauche, au bout d'une courte galerie. Longue de vingt-cinq metres, haute de quatre, taillee dans le roc et voutee en briques, elle pouvait contenir vingt chevaux. Il y faisait bon en effet, une bonne chaleur de betes vivantes, une bonne odeur de litiere fraiche, tenue proprement. L'unique lampe avait une lueur calme de veilleuse. Des chevaux au repos tournaient la tete, avec leurs gros yeux d'enfants, puis se remettaient a leur avoine, sans hate, en travailleurs gras et bien portants, aimes de tout le monde. Mais, comme Catherine lisait a voix haute les noms, sur les plaques de zinc, au-dessus des mangeoires, elle eut un leger cri, en voyant un corps se dresser brusquement devant elle. C'etait la Mouquette, effaree, qui sortait d'un tas de paille, ou elle dormait. Le lundi, lorsqu'elle etait trop lasse des farces du dimanche, elle se donnait un violent coup de poing sur le nez, quittait sa taille sous le pretexte d'aller chercher de l'eau, et venait s'enfouir la, avec les betes, dans la litiere chaude. Son pere, d'une grande faiblesse pour elle, la tolerait, au risque d'avoir des ennuis. Justement, le pere Mouque entra, court, chauve, ravage, mais reste gros quand meme, ce qui etait rare chez un ancien mineur de cinquante ans. Depuis qu'on en avait fait un palefrenier, il chiquait a un tel point, que ses gencives saignaient dans sa bouche noire. En apercevant les deux autres avec sa fille, il se facha. --Qu'est-ce que vous fichez la, tous? Allons, houp! bougresses qui m'amenez un homme ici!... C'est propre de venir faire vos saletes dans ma paille. Mouquette trouvait ca drole, se tenait le ventre. Mais Etienne, gene, s'en alla, tandis que Catherine lui souriait. Comme tous trois retournaient a l'accrochage, Bebert et Jeanlin y arrivaient aussi, avec un train de berlines. Il y eut un arret pour la manoeuvre des cages, et la jeune fille s'approcha de leur cheval, le caressa de la main, en parlant de lui a son compagnon. C'etait Bataille, le doyen de la mine, un cheval blanc qui avait dix ans de fond. Depuis dix ans, il vivait dans ce trou, occupant le meme coin de l'ecurie, faisant la meme tache le long des galeries noires, sans avoir jamais revu le jour. Tres gras, le poil luisant, l'air bonhomme, il semblait y couler une existence de sage, a l'abri des malheurs de la-haut. Du reste, dans les tenebres, il etait devenu d'une grande malignite. La voie ou il travaillait avait fini par lui etre si familiere, qu'il poussait de la tete les portes d'aerage, et qu'il se baissait, afin de ne pas se cogner, aux endroits trop bas. Sans doute aussi il comptait ses tours, car lorsqu'il avait fait le nombre reglementaire de voyages, il refusait d'en recommencer un autre, on devait le reconduire a sa mangeoire. Maintenant, l'age venait, ses yeux de chat se voilaient parfois d'une melancolie. Peut-etre revoyait-il vaguement, au fond de ses revasseries obscures, le moulin ou il etait ne, pres de Marchiennes, un moulin plante sur le bord de la Scarpe, entoure de larges verdures, toujours evente par le vent. Quelque chose brulait en l'air, une lampe enorme, dont le souvenir exact echappait a sa memoire de bete. Et il restait la tete basse, tremblant sur ses vieux pieds, faisant d'inutiles efforts pour se rappeler le soleil. Cependant, les manoeuvres continuaient dans le puits, le marteau des signaux avait tape quatre coups, on descendait le cheval; et c'etait toujours une emotion, car il arrivait parfois que la bete, saisie d'une telle epouvante, debarquait morte. En haut, lie dans un filet, il se debattait eperdument; puis, des qu'il sentait le sol manquer sous lui, il restait comme petrifie, il disparaissait sans un fremissement de la peau, l'oeil agrandi et fixe. Celui-ci etant trop gros pour passer entre les guides, on avait du, en l'accrochant au-dessous de la cage, lui rabattre et lui attacher la tete sur le flanc. La descente dura pres de trois minutes, on ralentissait la machine par precaution. Aussi, en bas, l'emotion grandissait-elle. Quoi donc? Est-ce qu'on allait le laisser en route, pendu dans le noir? Enfin, il parut, avec son immobilite de pierre, son oeil fixe, dilate de terreur. C'etait un cheval bai, de trois ans a peine, nomme Trompette. --Attention! criait le pere Mouque, charge de le recevoir. Amenez-le, ne le detachez pas encore. Bientot, Trompette fut couche sur les dalles de fonte, comme une masse. Il ne bougeait toujours pas, il semblait dans le cauchemar de ce trou obscur, infini, de cette salle profonde, retentissante de vacarme. On commencait a le delier, lorsque Bataille, detele depuis un instant, s'approcha, allongea le cou pour flairer ce compagnon, qui tombait ainsi de la terre. Les ouvriers elargirent le cercle en plaisantant. Eh bien! quelle bonne odeur lui trouvait-il? Mais Bataille s'animait, sourd aux moqueries. Il lui trouvait sans doute la bonne odeur du grand air, l'odeur oubliee du soleil dans les herbes. Et il eclata tout a coup d'un hennissement sonore, d'une musique d'allegresse, ou il semblait y avoir l'attendrissement d'un sanglot. C'etait la bienvenue, la joie de ces choses anciennes dont une bouffee lui arrivait, la melancolie de ce prisonnier de plus qui ne remonterait que mort. --Ah! cet animal de Bataille! criaient les ouvriers, egayes par ces farces de leur favori. Le voila qui cause avec le camarade. Trompette, delie, ne bougeait toujours pas. Il demeurait sur le flanc, comme s'il eut continue a sentir le filet l'etreindre, garrotte par la peur. Enfin, on le mit debout d'un coup de fouet, etourdi, les membres secoues d'un grand frisson. Et le pere Mouque emmena les deux betes qui fraternisaient. --Voyons, y sommes-nous, a present? demanda Maheu. Il fallait debarrasser les cages, et du reste dix minutes manquaient encore pour l'heure de la remonte. Peu a peu, les chantiers se vidaient, des mineurs revenaient de toutes les galeries. Il y avait deja la une cinquantaine d'hommes, mouilles et grelottants, sous les fluxions de poitrine qui soufflaient de partout. Pierron, malgre son visage doucereux, gifla sa fille Lydie, parce qu'elle avait quitte la taille avant l'heure. Zacharie pincait sournoisement la Mouquette, histoire de se rechauffer. Mais le mecontentement grandissait, Chaval et Levaque racontaient la menace de l'ingenieur, la berline baissee de prix, le boisage paye a part; et des exclamations accueillaient ce projet, une rebellion germait dans ce coin etroit, a pres de six cents metres sous la terre. Bientot, les voix ne se continrent plus, ces hommes souilles de charbon, glaces par l'attente, accuserent la Compagnie de tuer au fond une moitie de ses ouvriers, et de faire crever l'autre moitie de faim. Etienne ecoutait, fremissant. --Depechons! depechons! repetait aux chargeurs le porion Richomme. Il hatait la manoeuvre pour la remonte, ne voulant point sevir, faisant semblant de ne pas entendre. Cependant, les murmures devenaient tels, qu'il fut force de s'en meler. Derriere lui, on criait que ca ne durerait pas toujours et qu'un beau matin la boutique sauterait. --Toi qui es raisonnable, dit-il a Maheu, fais-les donc taire. Quand on n'est pas les plus forts, on doit etre les plus sages. Mais Maheu, qui se calmait et finissait par s'inquieter, n'eut point a intervenir. Soudain, les voix tomberent: Negrel et Dansaert, revenant de leur inspection, debouchaient d'une galerie, en sueur aussi tous les deux. L'habitude de la discipline fit ranger les hommes, tandis que l'ingenieur traversait le groupe, sans une parole. Il se mit dans une berline, le maitre-porion dans une autre; on tira cinq fois le signal, sonnant a la grosse viande, comme on disait pour les chefs; et la cage fila en l'air, au milieu d'un silence morne. VI Dans la cage qui le remontait, tasse avec quatre autres, Etienne resolut de reprendre sa course affamee, le long des routes. Autant valait-il crever tout de suite que de redescendre au fond de cet enfer, pour n'y pas meme gagner son pain. Catherine, enfournee au-dessus de lui, n'etait plus la, contre son flanc, d'une bonne chaleur engourdissante. Et il aimait mieux ne pas songer a des betises, et s'eloigner; car, avec son instruction plus large, il ne se sentait point la resignation de ce troupeau, il finirait par etrangler quelque chef. Brusquement, il fut aveugle. La remonte venait d'etre si rapide, qu'il restait ahuri du grand jour, les paupieres battantes dans cette clarte dont il s'etait deshabitue deja. Ce n'en fut pas moins un soulagement pour lui, de sentir la cage retomber sur les verrous. Un moulineur ouvrait la porte, le flot des ouvriers sautait des berlines. --Dis donc, Mouquet, murmura Zacharie a l'oreille du moulineur, filons-nous au Volcan, ce soir? Le Volcan etait un cafe-concert de Montsou. Mouquet cligna l'oeil gauche, avec un rire silencieux qui lui fendait les machoires. Petit et gros comme son pere, il avait le nez effronte d'un gaillard qui mangeait tout, sans nul souci du lendemain. Justement, la Mouquette sortait a son tour, et il lui allongea une claque formidable sur les reins, par tendresse fraternelle. Etienne reconnaissait a peine la haute nef de la recette, qu'il avait vue inquietante, dans les lueurs louches des lanternes. Ce n'etait que nu et sale. Un jour terreux entrait par les fenetres poussiereuses. Seule, la machine luisait, la-bas, avec ses cuivres; les cables d'acier, enduits de graisse, filaient comme des rubans trempes d'encre; et les molettes en haut, l'enorme charpente qui les supportait, les cages, les berlines, tout ce metal prodigue assombrissait la salle de leur gris dur de vieilles ferrailles. Sans relache, le grondement des roues ebranlait les dalles de fonte; tandis que, de la houille ainsi promenee, montait une fine poudre de charbon, qui poudrait a noir le sol, les murs, jusqu'aux solives du beffroi. Mais Chaval, ayant donne un coup d'oeil au tableau des jetons, dans le petit bureau vitre du receveur, revint furieux. Il avait constate qu'on leur refusait deux berlines, l'une parce qu'elle ne contenait pas la quantite reglementaire, l'autre parce que la houille en etait malpropre. --La journee est complete, cria-t-il. Encore vingt sous de moins!... Aussi est-ce qu'on devrait prendre des faineants, qui se servent de leurs bras comme un cochon de sa queue! Et son regard oblique, dirige sur Etienne, completait sa pensee. Celui-ci fut tente de repondre a coups de poing. Puis, il se demanda a quoi bon, puisqu'il partait. Cela le decidait absolument. --On ne peut pas bien faire le premier jour, dit Maheu pour mettre la paix. Demain, il fera mieux. Tous n'en restaient pas moins aigris, agites d'un besoin de querelle. Comme ils passaient a la lampisterie rendre leurs lampes, Levaque s'empoigna avec le lampiste, qu'il accusait de mal nettoyer la sienne. Ils ne se detendirent un peu que dans la baraque, ou le feu brulait toujours. Meme on avait du trop le charger, car le poele etait rouge, la vaste piece sans fenetre semblait en flammes, tellement les reflets du brasier saignaient sur les murs. Et ce furent des grognements de joie, tous les dos se rotissaient a distance, fumaient ainsi que des soupes. Quand les reins brulaient, on se cuisait le ventre. La Mouquette, tranquillement, avait rabattu sa culotte pour secher sa chemise. Des garcons blaguaient, on eclata de rire, parce qu'elle leur montra tout a coup son derriere, ce qui etait chez elle l'extreme expression du dedain. --Je m'en vais, dit Chaval qui avait serre ses outils dans sa caisse. Personne ne bougea. Seule, Mouquette se hata, s'echappa derriere lui, sous le pretexte qu'ils rentraient l'un et l'autre a Montsou. Mais on continuait de plaisanter, on savait qu'il ne voulait plus d'elle. Catherine, cependant, preoccupee, venait de parler bas a son pere. Celui-ci s'etonna, puis il approuva d'un hochement de tete; et, appelant Etienne pour lui rendre son paquet: --Ecoutez donc, murmura-t-il, si vous n'avez pas le sou, vous aurez le temps de crever avant la quinzaine... Voulez-vous que je tache de vous trouver du credit quelque part? Le jeune homme resta un instant embarrasse. Justement, il allait reclamer ses trente sous et partir. Mais une honte le retint devant la jeune fille. Elle le regardait fixement, peut-etre croirait-elle qu'il boudait le travail. --Vous savez, je ne vous promets rien, continua Maheu. Nous en serons quittes pour un refus. Alors, Etienne ne dit pas non. On refuserait. Du reste, ca ne l'engageait point, il pourrait toujours s'eloigner, apres avoir mange un morceau. Puis, il fut mecontent de n'avoir pas dit non, en voyant la joie de Catherine, un joli rire, un regard d'amitie, heureuse de lui etre venue en aide. A quoi bon tout cela? Quand ils eurent repris leurs sabots et ferme leurs cases, les Maheu quitterent la baraque, a la queue des camarades qui s'en allaient un a un, des qu'ils s'etaient rechauffes. Etienne les suivit, Levaque et son gamin se mirent de la bande. Mais, comme ils traversaient le criblage, une scene violente les arreta. C'etait dans un vaste hangar, aux poutres noires de poussiere envolee, aux grandes persiennes d'ou soufflait un continuel courant d'air. Les berlines de houille arrivaient directement de la recette, etaient versees ensuite par des culbuteurs sur les tremies, de longues glissieres de tole; et, a droite et a gauche de ces dernieres, les cribleuses, montees sur des gradins, armees de la pelle et du rateau, ramassaient les pierres, poussaient le charbon propre, qui tombait ensuite par des entonnoirs dans les wagons de la voie ferree, etablie sous le hangar. Philomene Levaque se trouvait la, mince et pale, d'une figure moutonniere de fille crachant le sang. La tete protegee d'un lambeau de laine bleue, les mains et les bras noirs jusqu'aux coudes, elle triait au-dessous d'une vieille sorciere, la mere de la Pierronne, la Brule ainsi qu'on la nommait, terrible avec ses yeux de chat-huant et sa bouche serree comme la bourse d'un avare. Elles s'empoignaient toutes les deux, la jeune accusant la vieille de lui ratisser ses pierres, a ce point qu'elle n'en faisait pas un panier en dix minutes. On les payait au panier, c'etaient des querelles sans cesse renaissantes. Les chignons volaient, les mains restaient marquees en noir sur les faces rouges. --Fous-lui donc un renfoncement! cria d'en haut Zacharie a sa maitresse. Toutes les cribleuses eclaterent. Mais la Brule se jeta hargneusement sur le jeune homme. --Dis donc, salete! tu ferais mieux de reconnaitre les deux gosses dont tu l'as emplie!... S'il est permis, une bringue de dix-huit ans, qui ne tient pas debout! Maheu dut empecher son fils de descendre, pour voir un peu, disait-il, la couleur de sa peau, a cette carcasse. Un surveillant accourait, les rateaux se remirent a fouiller le charbon. On n'apercevait plus, du haut en bas des tremies, que les dos ronds des femmes, acharnees a se disputer les pierres. Dehors, le vent s'etait brusquement calme, un froid humide tombait du ciel gris. Les charbonniers gonflerent les epaules, croiserent les bras et partirent, debandes, avec un roulis des reins qui faisait saillir leurs gros os, sous la toile mince des vetements. Au grand jour, ils passaient comme une bande de negres culbutes dans de la vase. Quelques-uns n'avaient pas fini leur briquet; et ce reste de pain, rapporte entre la chemise et la veste, les rendait bossus. --Tiens! voila Bouteloup, dit Zacharie en ricanant. Levaque, sans s'arreter, echangea deux phrases avec son logeur, gros garcon brun de trente-cinq ans, l'air placide et honnete. --Ca y est, la soupe, Louis? --Je crois. --Alors, la femme est gentille, aujourd'hui? --Oui, gentille, je crois. D'autres mineurs de la coupe a terre arrivaient, des bandes nouvelles qui, une a une, s'engouffraient dans la fosse. C'etait la descente de trois heures, encore des hommes que le puits mangeait, et dont les equipes allaient remplacer les marchandages des haveurs, au fond des voies. Jamais la mine ne chomait, il y avait nuit et jour des insectes humains fouissant la roche, a six cents metres sous les champs de betteraves. Cependant, les gamins marchaient les premiers. Jeanlin confiait a Bebert un plan complique, pour avoir a credit quatre sous de tabac; tandis que Lydie, respectueusement, venait a distance. Catherine suivait avec Zacharie et Etienne. Aucun ne parlait. Et ce fut seulement devant le cabaret de l'Avantage, que Maheu et Levaque les rejoignirent. --Nous y sommes, dit le premier a Etienne. Voulez-vous entrer? On se separa. Catherine etait restee un instant immobile, regardant une derniere fois le jeune homme de ses grands yeux, d'une limpidite verdatre d'eau de source, et dont le visage noir creusait encore le cristal. Elle sourit, elle disparut avec les autres, sur le chemin montant qui conduisait au coron. Le cabaret se trouvait entre le village et la fosse, au croisement des deux routes. C'etait une maison de briques a deux etages, blanchie du haut en bas a la chaux, egayee autour des fenetres d'une large bordure bleu ciel. Sur une enseigne carree, clouee au-dessus de la porte, on lisait en lettres jaunes: A l'Avantage, debit tenu par Rasseneur. Derriere, s'allongeait un jeu de quilles, clos d'une haie vive. Et la Compagnie, qui avait tout fait pour acheter ce lopin, enclave dans ses vastes terres, etait desolee de ce cabaret, pousse en plein champ, ouvert a la sortie meme du Voreux. --Entrez, repeta Maheu a Etienne. La salle, petite, avait une nudite claire, avec ses murs blancs, ses trois tables et sa douzaine de chaises, son comptoir de sapin, grand comme un buffet de cuisine. Une dizaine de chopes au plus etaient la, trois bouteilles de liqueur, une carafe, une petite caisse de zinc a robinet d'etain, pour la biere; et rien autre, pas une image, pas une tablette, pas un jeu. Dans la cheminee de fonte, vernie et luisante, brulait doucement une patee de houille. Sur les dalles, une fine couche de sable blanc buvait l'humidite continuelle de ce pays trempe d'eau. --Une chope, commanda Maheu a une grosse fille blonde, la fille d'une voisine qui parfois gardait la salle. Rasseneur est la? La fille tourna le robinet, en repondant que le patron allait revenir. Lentement, d'un seul trait, le mineur vida la moitie de la chope, pour balayer les poussieres qui lui obstruaient la gorge. Il n'offrit rien a son compagnon. Un seul consommateur, un autre mineur mouille et barbouille, etait assis devant une table et buvait sa biere en silence, d'un air de profonde meditation. Un troisieme entra, fut servi sur un geste, paya et s'en alla, sans avoir dit un mot. Mais un gros homme de trente-huit ans, rase, la figure ronde, parut avec un sourire debonnaire. C'etait Rasseneur, un ancien haveur que la Compagnie avait congedie depuis trois ans, a la suite d'une greve. Tres bon ouvrier, il parlait bien, se mettait a la tete de toutes les reclamations, avait fini par etre le chef des mecontents. Sa femme tenait deja un debit, ainsi que beaucoup de femmes de mineurs; et, quand il fut jete sur le pave, il resta cabaretier lui-meme, trouva de l'argent, planta son cabaret en face du Voreux, comme une provocation a la Compagnie. Maintenant, sa maison prosperait, il devenait un centre, il s'enrichissait des coleres qu'il avait peu a peu soufflees au coeur de ses anciens camarades. --C'est ce garcon que j'ai embauche ce matin, expliqua Maheu tout de suite. As-tu une de tes deux chambres libre, et veux-tu lui faire credit d'une quinzaine? La face large de Rasseneur exprima subitement une grande defiance. Il examina d'un coup d'oeil Etienne et repondit, sans se donner la peine de temoigner un regret: --Mes deux chambres sont prises. Pas possible. Le jeune homme s'attendait a ce refus; et il en souffrit pourtant, il s'etonna du brusque ennui qu'il eprouvait a s'eloigner. N'importe, il s'en irait, quand il aurait ses trente sous. Le mineur qui buvait a une table etait parti. D'autres, un a un, entraient toujours se decrasser la gorge, puis se remettaient en marche du meme pas dehanche. C'etait un simple lavage, sans joie ni passion, le muet contentement d'un besoin. --Alors, il n'y a rien? demanda d'un ton particulier Rasseneur a Maheu, qui achevait sa biere a petits coups. Celui-ci tourna la tete et vit qu'Etienne seul etait la. --Il y a qu'on s'est chamaille encore... Oui, pour le boisage. Il conta l'affaire. La face du cabaretier avait rougi, une emotion sanguine la gonflait, lui sortait en flammes de la peau et des yeux. Enfin, il eclata. --Ah bien! s'ils s'avisent de baisser les prix, ils sont fichus. Etienne le genait. Cependant, il continua, en lui lancant des regards obliques. Et il avait des reticences, des sous-entendus, il parlait du directeur, M. Hennebeau, de sa femme, de son neveu le petit Negrel, sans les nommer, repetant que ca ne pouvait pas continuer ainsi, que ca devait casser un de ces quatre matins. La misere etait trop grand