The Project Gutenberg eBook, Nounou, by Roger Dombre This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Nounou Histoire de la Moucheronne Author: Roger Dombre Release Date: June 26, 2006 [eBook #18693] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 ***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUNOU*** Roger DOMBRE ( pseud. of Mme Andrée SISSON née LIGEROT, 1859- 1914), Nounou - histoire de la moucheronne, Barbou, 1890 Produit par Daniel FROMONT NOUNOU FORMAT GRAND IN-8° Carré. PROPRIETE DES EDITEURS NOUNOU HISTOIRE DE LA MOUCHERONNE PAR ROGER DOMBRE NOUNOU HISTOIRE DE LA MOUCHERONNE PAR ROGER DOMBRE CINQUANTE-TROIS GRAVURES DANS LE TEXTE ET HORS-TEXTE LIMOGES MARC BARBOU & Cie, IMPRIMEURS-LIBRAIRES Rue Puy-Vieille-Monnaie 1890 DEDICACE Dédié à Mme Seymard de la Viste. Chère Madame, Permettez-moi de vous dédier cette bluette écrite sous les ombrages de votre villa riante, en souvenir des heures charmantes passées au bord de cette Méditerranée si belle et si aimée où nous nous retrouvons chaque année. Roger Dombre. CHAPITRE Ier SINISTRE NUIT. Cette histoire a eu lieu en 1840 environ sous le règne de Louis-Philippe, dans une forêt de la Bourgogne, alors moins peuplée de cantons et de châteaux, qu'elle ne l'est de nos jours. La nuit était sombre; une vilaine nuit d'automne, sans lune, sans étoiles, avec une bise aigre qui faisait gémir les branches à demi dépouillées et qui cinglaient désagréablement le visage. Au milieu de la route solitaire qui conduit de Saint-Prestat à Champ-Bœuf, un homme cheminait en boitillant; il venait de loin et jurait à chaque caillou que rencontrait son pied fourbu. Il portait un paquet qui semblait plus embarrassant que lourd. De temps en temps il se retournait, et une expression de terreur pâlissait son visage lorsqu'il croyait voir passer une ombre à ses côtés. Il était de taille colossale et robuste; mais en ce moment il était craintif comme un enfant. "Pourvu qu’ils aient bien caché le corps! grommelait-il entre ses dents." Ils, qui donc était-ce? Sans doute les misérables que le nocturne voyageur avait laissés, une heure auparavant, à minuit, au carrefour de la Croix rouge, sur la route de Saint-Prestat. L’œuvre à laquelle se livraient ces bandits consistait à effacer le plus habilement possible les traces de leur crime. Car un drame affreux avait eu lieu cette même nuit en cet endroit: Trois brigands piémontais, experts en ces sortes d’affaires, aidés du braconnier Favier que nous venons de voir arpenter la route obscure, avaient détroussé (pour employer leur pittoresque expression) un voyageur qui se rendait, en simple voiture de louage, au château de Cergnes situé à quelque distance de là. Et vraiment, il était bien pressé d’y arriver, le pauvre étranger, car, malgré les représentations de l’aubergiste chez lequel il avait soupé, il avait voulu se remettre en chemin le soir même. Cette obstination se comprenait cependant: Cet homme, jeune encore, dont la belle et noble figure portait une profonde expression de tristesse, avait avec lui un petit enfant, mignonne créature que venait de quitter sa nourrice; et le pauvre père, à l’issue d’un long voyage qui allait enfin avoir un terme, pour la petite fille du moins, apaisait la faim du bébé avec un biberon, s’acquittant d’ailleurs de ces soins avec une délicatesse infinie, en dépit de la maladresse qui les accompagne toujours quand ils sont donnés par un homme. Et voilà que, au milieu de la route où trottait le maigre cheval de louage, quatre bandits s’étaient jetés soudain sur la voiture. L’un avait sauté à la tête de l’animal qui n’était, d’ailleurs, nullement tenté de s’enfuir; un autre étranglait le malheureux cocher qui appelait à l’aide hélas! en vain, et les deux autres s’occupaient du voyageur. L’infortuné essayait vaillamment de se défendre: il luttait dans l’obscurité contre deux adversaires et fut bientôt vaincu: "Ayez au moins pitié d’elle! gémit le pauvre père en recevant le coup mortel." Ce fut sa dernière parole, et il expira, le cœur mordu par une angoisse terrible à la pensée de l’enfant qui allait devenir la proie ou la victime de ses misérables agresseurs. Ceux-ci, munis de lanternes sourdes, contemplaient leur œuvre en silence. "Eh! mes agneaux, il ne s’agit pas de nous amuser, dit soudain Favier, le colosse, qui semblait avoir une certaine autorité sur les autres; il est sûr que, loin de la ville comme nous le sommes, nous ne craignons pas la visite de la police ni même du garde, mais les traces d’une expédition comme celle-ci doivent disparaître au plus tôt; la prudence est la mère de la sûreté, dit-on. "— Le vieux est judicieux, fit observer l’un des Italiens; à l’œuvre donc! fouillons d’abord la voiture et les vêtements du brave homme qui vient d’être touché." Le corps du cocher, dépouillé des pièces de monnaie qu’il portait, fut déposé à quelques pas sous les arbres de la forêt qui bordait le chemin; puis, le cadavre du jeune étranger fut dévêtu et l’on retira de ses poches l’or qu’elles contenaient. Les bandits furent déçus: ils comptaient sur une forte somme et ils avaient à peine cinq cent francs à se partager. "— C’était bien la peine de courir le risque de la guillotine pour si peu! grommelaient-ils en montrant le poing au mort." On fouilla la voiture: elle ne contenait qu’une valise pleine d’effets et un paquet assez volumineux que l’on prit pour une couverture de voyage. Mais lorsqu’un des scélérats s’en empara, ce paquet rendit un vagissement étouffé. "— Tiens! la couverture qui crie, à présent! s’exclama l’un des cyniques larrons. "— Un enfant! il y a un enfant! s’écrièrent-ils. En voilà une bonne!... Celui-là ne sera au moins pas récalcitrant, ni difficile à exécuter, on n’a qu’à serrer un peu le cou et..." Un des Piémontais allait saisir la pauvre petite créature et nouer autour de son cou ses gros doigts calleux, lorsque Favier intervint. "— Attends, dit-il. Andréino vient de trouver une lettre dans le portefeuille du défunt; sachons au moins ce que celui-ci était et s’il ne possédait pas plus d’argent qu’il ne semble. Qui est-ce qui sait lire ici? ajouta-t-il en élevant sa lanterne sourde dont le rayon blafard éclaira une feuille blanche que dépliait Andréino. "— Pas moi. "— Ni moi. "— Moi non plus. "— Diable! et moi pas plus que vous, dit le colosse. Comment, Andréino, tu ne peux pas nous tirer d’embarras? Je te croyais plus érudit? "— Moi foi, mon vieux, je sais un peu défricher l’imprimé, et encore l’italien, mais ce grimoire-là, je sens que c’est pour moi lettre morte. "— Bah! fit un autre, ça ne nous servirait peut-être à rien, tout ça c’est des sentiments sans doute et pas autre chose. Ce qu’il y a de clair, c’est que ce satané bourgeois n’était pas cossu. Nous avons cru dépister un richissime seigneur et c’est nous qui sommes volés. Allons! reste encore à tordre le cou à la pigeonne. Qui s’en charge? "— Donne, dit le braconnier qui demeurait songeur. A présent que nous avons partagé l’argent, partageons-nous la tâche: moi je pars avec la mioche que j’arrangerai proprement là-bas dans quelque trou; Andréino va prendre par la forêt avec le cheval et la voiture dont vous vous déferez bien à la ville; je vous les abandonne; vous vendrez l’un à la foire, et en repeignant l’autre nul n’y verra goutte; vous autres, ajouta- t-il en désignant les deux Italiens qui semblaient l’écouter avec déférence, enfouissez-moi habilement ces corps dans la terre. "— Tu nous laisses le plus sale ouvrage, ripostèrent-ils, mécontents. "— Alors je réclame ma part entière du butin, et croyez-vous qu’Andréino ait la besogne la plus commode? Il risque d’être rencontré; si on lui demande d’où il vient avec sa rosse et sa voiture!... "— Va bene, va bene!" firent les bandits qui se mirent aussitôt à creuser la fosse où devaient être ensevelis côte à côte le voyageur et le cocher. Sous un arbre, étaient cachés les instruments nécessaires à leur travail, car les larrons avaient tout prévu, et ce ne devait être la première fois que pareil ouvrage leur passait entre les mains. Pendant ce temps, Andréino disparut sous bois avec le butin, et Favier s’éloignait, prenant par la grande toute pour regagner sa misérable demeure; il allait ainsi, trébuchant dans la nuit et serrant contre lui la petite fille qui s’était rendormie paisiblement. Il réfléchissait. "Si je la jette à la rivière, se disait-il, cela peut me compromettre, la rivière coule à deux pas de chez moi; on retrouverait le petit corps et l’on pourrait reconnaître l’enfant du voyageur parti hier soir de l’auberge du Coq Bleu; on ferait des recherches pour savoir ce qu’est devenu le père, et alors... bonsoir la sécurité. Tonnerre!... J’aurais dû laisser la moucheronne avec les autres! D’un côté, cependant, j’ai empoché la lettre et ce n’est pas une mauvaise idée; je prierai la vieille Manon de me la lire; elle comprend l’écriture, et c’est la seule personne à laquelle je puisse me fier; elle a des raisons pour ne pas me trahir. Donc j’apprendrai quelle est l’enfant, si elle n’a pas quelques parents riches, et, un peu plus tard, en faisant un peu de chantage, on pourrait gagner de l’argent avec ce moineau. Je combinerai un petit roman dans lequel je m’attribuerai un beau rôle, et... enfin je verrai!" L’homme eut un mauvais rire, berça maladroitement dans ses bras noueux la petite fille qui s’était réveillée et qui pleurait; elle se rendormit bien vite et Favier continua sa toute dans cette nuit sinistre. Le ciel était uniformément gris et bas; une grande tristesse semblait se dégager de toutes choses, et le vent de minuit s’éleva tout à coup. CHAPITRE II LE LOUVETEAU MORT. Il connaissait le chemin, par cœur, sans doute, même dans la forêt où il pénétra après une heure et demie de marche et au centre de laquelle se trouvait son habitation. Il l’atteignit enfin: C’était une cabane de planches, mal construite et à peine abritée du vent; il en poussa la porte d’un coup de pied; aussitôt on entendit une sorte de hurlement dans l’ombre et le bruit d’un souffle haletant. "— Paix donc! louve du diable! grommela le braconnier; c’est ton maître, ne le sens-tu donc plus, maintenant?" Alors le hurlement se changea en un gémissement plaintif. "Qu’est-ce qu’il y a donc, tonnerre!... s’écria l’homme en frottant une allumette contre le bois graisseux d’une table. Il fit de la lumière avec une chandelle de suif dont la lueur jaunâtre éclaira d’un reflet terne le misérable logis. En effet, bien misérable! le mobilier se composait d’une matelas de feuilles sèches servant de lit, et garni d’une couverture sordide; d’une table maculée de taches et tailladée de coups de couteau; d’une chaise boiteuse et dépaillée et d’un mauvais buffet contenant quelque peu de vaisselle ébréchée; au mur pendaient, accrochées à un clou des hardes fripées. L’homme se débarrassa de son fardeau qu’il déposa sur le lit de feuilles sèches; aussitôt, dans l’obscurité, de dessous la table, rampa un long corps velu qui s’approcha de la petite fille, et une tête noire se dressa à côté de la tête dorée du pauvre baby. Le même renâclement, entendu à l’arrivée de Favier, se fit entendre de nouveau. Le braconnier se retourna: "Paix donc encore une fois! Ah! ah! vous avez flairé du gibier, ma belle? Ma foi! si le cœur t’en dit, louve du diable, tu peux en faire ton souper. De fait, ce sera peut- être un débarras pour moi." L’animal qui se dressa alors sur ses quatre pattes était une louve gigantesque au poil noir et rude, à l’œil sanglant, aux dents aiguës et blanches. Mais, au lieu de profiter de l’invitation de son maître, elle poussa de nouveau un gémissement et se mit à lécher doucement de sa langue rugueuse le petit visage rose couché sur le matelas. L’enfant pleura, sans doute elle avait faim. "Et ton louveteau, louve du diable? reprit Favier en retirant du buffet un verre, une bouteille, du pain et du lard." La pauvre bête gémit plus fort; l’homme se baissa et retira de dessous la table le corps raidi d’un petit loup de quelques semaines; l’animal était mort; ses yeux étaient vitrés, ses membres froids. "Tiens, fit le colosse étonné, je comprends pourquoi tu nous fais cette mine, mais ne va pas, au moins, geindre toute la nuit, satanée bête, ça m’embêterait." Il prit le cadavre du louveteau qu’il alla jeter à une centaine de pas de la cabane dans un trou où s’amoncelaient des détritus de toutes sortes. En rentrant il aperçut la mère allongée près du matelas, sa tête noire sur ses pattes velues; il la considéra un instant, puis, comme frappé d‘une idée subite: "Tiens, dit-il, essayons; ce serait drôle!" Et il plaça la petite fille tout contre la bête qu’elle se mit à téter avec vigueur. La louve la laissait faire avec plaisir, et, la voyant à la fin rassasiée et rendormie, se tient immobile, la réchauffant de son souffle puissant. Favier se rapprocha alors de la table où vacillait la flamme triste de la chandelle de suif, et il commença à manger. Tout à coup, il s’aperçut que ses mains étaient rouges de sang. "Tiens! fit-il sans sourciller, du sang." Il se leva en sifflotant et alla se laver. Puis il s’installa commodément cette fois et acheva son repas; il alluma ensuite sa pipe et compta l’or qu’il avait gagné dans sa soirée. "Cachons cela, dit-il après l’avoir serré dans une bourse de cuir, et joignons-y la lettre trouvée sur la père de la mioche : je la porterai demain à la Manon qui la lira et je saurai à quoi m’en tenir sur la moucheronne." Titubant, le visage congestionné, le colosse alla vers le coin le plus reculé de la cabane et y fourragea quelques minutes dans l’ombre. Puis il s’étendit sur le matelas, laissant l’innocente créature qu’il avait faite orpheline, paisiblement endormie entre les pattes de la louve; la chandelle à bout de mèche s’éteignit et la nuit épaisse enveloppa le pauvre logis où l’on n’entendit plus que le bruit de trois respirations différentes: le souffle à peine perceptible de l’enfant, celui puissant et bruyant de la bête et enfin l’haleine entrecoupée de hoquets de l’ivrogne vautré sur la paille. CHAPITRE III LE COUP DE BOTTE. "Nounou! ici Nounou! cria une voix rude." L‘animal releva sa tête velue, coucha les oreilles en grondant et ne bougea pas. "Moucheronne! ici Moucheronne! ici tout de suite!" Alors une petite masse confuse sortit de derrière la louve: c’était une fillette brune et maigre, au teint hâlé, aux cheveux en broussailles dont les boucles de jais retombaient jusque sur ses sourcils. Elle pouvait avoir sept ans; son petit visage mince et bronzé exprimait une profonde terreur. Mais aussitôt la bête que l’homme appelait Nounou vint se placer à côté d’elle et montra une rangée de dents aiguës et blanches, comme pour défendre l’enfant. "Toi, va-t’en, fit le braconnier en lui allongeant un coup de pied." Docile, la louve recula en grondant toujours, mais sans s’éloigner de la petite fille qui posa sa main maigre et fluette sur le poil rude de son amie. "Qu’as-tu fait hier? demanda l’homme." L’enfant le regarda avec ses grands yeux noirs farouches. "— Ce que vous m’avez ordonné, répondit-elle brièvement. "— Et que t’avais-je ordonné? parleras-tu, tonnerre du diable! est-ce que je vais me souvenir de cela, brute que tu es! rugit la colosse en levant son énorme poing sur la frêle fillette." Un nouveau grondement l’arrêta. Alors il ouvrit la porte de la cabane, et, montrant le chemin à la louve: "En chasse, toi, il n’y a rien à souper." La louve obéit après avoir passé sa grande langue rose sur le petit bras nu de l’enfant. Alors celle-ci frémit en se voyant face à face avec l’homme qui la meurtrissait de coups chaque jour, et privée de l’unique défenseur que le ciel lui eût accordé. Comme pour adoucir le misérable qui la regardait avec colère et mépris elle s’empressa de dire: "— J’ai lavé le linge, nettoyé la vaisselle, balayé la maison, recousu le matelas, fait cuire la soupe, aidé Rose... "— Et tu t’es amusée ensuite, naturellement, fainéante, propre à rien. "— Je n’en ai pas eu le temps, murmura la petite fille. "— Je ne te crois pas, tu n’ouvres la bouche que pour dire des mensonges." L’enfant redressa sa taille exiguë, et indignée: "— Je ne mens jamais." L’homme se retourna: "— Te tairas-tu, tonnerre du diable! Je crois, ma parole, que ça se permet de raisonner. Et que fais-tu là à me regarder avec tes grands yeux idiots. "— J’attends que vous me disiez ce que je dois faire. "— Ce que tu dois faire? je te le dirai tout à l’heure; pour le moment ôte-moi mes bottes; je suis fatigué et elles sont toutes mouillées. Allons, tire." Le colosse se laissa tomber sur l’unique chaise du logis, qui craqua sous son poids, et l’air goguenard, la pipe aux dents et les bras croisés, tendit ses deux jambes à "la Moucheronne." La Moucheronne s’agenouilla sur le sol nu et se mit en devoir de tirer les bottes; mais, quelques efforts qu’elle fît, elle ne put; ses petits doigts n’avaient pas la vigueur nécessaire pour ce rude travail, ses ongles s’éraflaient sur le cuir maculé de boue et ses bras menus s’épuisaient. Elle y mettait pourtant toute la bonne volonté possible; la sueur ruisselait sur sa figure, collant ses cheveux aux tempes, et ses dents blanches s’enfonçaient dans sa lèvre rouge tandis que sa petite poitrine haletait. "— Je ne peux pas, murmura-t-elle timidement après quelques minutes d’essais infructueux. "— Ah! tu ne peux pas? Ote-moi mes bottes, dit tranquillement l’homme sans enlever sa pipe de ses lèvres lippues." La Moucheronne recommença, redoublant d’efforts, mais sans plus de succès. "— Je ne pourrai jamais! répéta-t-elle." Pour toute réponse Favier, le colosse fort comme un taureau, lui lança un tel coup de pied dans l’estomac que la petite fille alla rouler à l’autre extrémité de la cabane; le sang lui sortait de la bouche et sa tête porta si rudement contre le mur qu’à son front s’ouvrit une large fente. Elle demeura évanouie. L’homme poussa un juron énergique, se leva, éloigna le petit corps du bout de sa botte, parce qu’il gênait son passage, et sortit sans refermer la porte. Au dehors, il faisait clair et gai; on était au printemps; le soleil piquait de rayons d’or capricieux les ombrages touffus de la forêt; le ruisseau babillait plus loin; la mousse fraîche recouvrait le sol; l’air était tiède et parfumé; les oiseaux chantaient, les lièvres et les lapins s’ébattaient joyeusement dans la clairière. Pendant une heure une paix délicieuse, toute faite d’harmonies et de parfums, enveloppa le bois; puis, tout se tut comme par enchantement; les jolies bêtes effarouchées disparurent en un clin d’œil, les oiseaux se cachèrent; sur le velours foncé des gazons un énorme animal marchait sans bruit; une ombre gigantesque interceptait par places les rayons du soleil; c’était la louve qui rentrait, traînant après elle le fruit de sa chasse ou de sa maraude: une grosse lapine déjà morte et un mouton à demi égorgé. Mais avant d’arriver à la cabane de Favier, elle huma l’air, poussa un sourd grondement, et, lâchant sa proie qui retomba sur le sol, elle se précipita dans le logis ouvert. L’enfant y était toujours privée de sentiment. L’animal gémit douloureusement, s’approcha d’elle et lécha la plaie de son front. Alors la Moucheronne ouvrit les yeux, de grands yeux pleins d’angoisse et de terreur, mais, apercevant la bête qui lui prodiguait les caresses et les soins, elle murmura faiblement : "Nounou!" Puis, sans se soucier du sang qui coulait sur son visage, elle passa ses petits bras autour du cou de la louve et pleura amèrement. "Nounou, pauvre Nounou, répétait-elle, nous sommes bien malheureuses, du moins, pas toi, car il n’ose pas te battre, tu saurais te défendre; mais moi, dès que tu n’es plus là, je suis rouée de coups, et maintenant j’ai bien mal là... et là; fit-elle en portant la main à sa poitrine et à son front." La louve continuait à lécher tendrement l’enfant qu’elle aimait et qu’elle avait nourrie de son lait, paraissant écouter ces paroles naïves, et comme si elle les eût comprises et qu’elle eût pris une résolution soudaine, elle se leva et, s’arc-boutant sur ses quatre jambes, sembla attendre quelque chose. Sans doute que la Moucheronne devina sa pensée, car elle se leva à son tour, mais avec peine, sa faiblesse étant extrême, et elle s’installa commodément sur le dos de l’intelligent animal. Nounou qui était robuste et qui avait sans doute porté souvent l’enfant de cette manière, se mit en marche aussitôt pour traverser la forêt, allant doucement, car la petite blessée ne se soutenait qu’avec peine; la brave bête s’arrêta un instant près du ruisseau et la pauvrette put y étancher sa soif ardente. Après trois quarts d’heure de marche, environ, on put apercevoir le toit rustique d’une cabane semblable à celle de Favier; lorsqu’elle y fut arrivée, la louve gratta à la porte qui s’ouvrit aussitôt. Il était temps car la petite fille ne pouvait plus se tenir, même couchée sur le dos de la bête, et sa tête vacillait de gauche à droite et de droite à gauche comme si elle eût été près de défaillir de nouveau. Celle qui parut alors sur le seuil du logis était une femme très vieille appuyée sur un bâton; son front était couvert d’un bonnet de laine noire sans ornements, sa robe était pauvre et usée mais propre; ses pieds chaussés de sabots; son nez touchait presque son menton; mais quoique son visage, traversé de mille rides entrecroisées, lui fit donner au moins quatre-vingts ans, ses yeux étaient vifs et perçants. "— Quoi? C’est Nounou! fit-elle sans paraître s’étonner de voir à sa porte cette bête de taille gigantesque; et voilà une gentille enfant, ajouta-t-elle en avançant ses mains tremblantes vers la fillette. Mais, Dieu me pardonne, elle est malade, elle est blessée même." Et avec une vigueur qu’on n’aurait pas dû attendre de ce vieux corps recroquevillé, elle porta presque la petite fille qui n’avait plus conscience de rien, et, suivie de la louve, elle entra avec elle dans la cabane. Là elle s’assit sur un escabeau et examina le front de la blessée. "Une chute, murmura-t-elle, et encore, que sait-on? C’est la Moucheronne, la petite à Favier; déjà si grande?... Est-il possible qu’il y ait huit ans que le braconnier m’a apporté la lettre... cette fameuse lettre que je n’ai pas pu lire parce que je ne lis que le français et qu’elle était écrite dans une langue inconnue; l’anglais peut-être. Quel dommage! je saurais au moins ce qu’est l’enfant et s’il n’y aurait pas moyen de la retirer à cet homme. Car, il n’y a pas à dire, ce Favier n’élève pas la petite sur des roses, je le connais... Qui sait si cette plaie béante n’est pas due à la brutalité du braconnier. Voyons si elle ne serait pas blessée ailleurs." La vieille femme dégrafa le corsage ou plutôt le haillon qui servait de robe à la fillette, et découvrit un petit buste ravissant, taillé merveilleusement comme dans un morceau d’ivoire, mais sur la peau aux reflets bronzés se voyait çà et là la trace d’une meurtrissure, marques bleues provenant de coups anciens ou nouveaux; et enfin sur la poitrine l’empreinte rouge d’un talon de botte demeurait toute fraîche imprimée. "Oh! le brutal, le monstre! murmura la vieille femme indignée." Et des larmes montèrent à ses vieux yeux qui avaient pourtant beaucoup pleuré déjà, car c’est toujours chose infiniment triste qu’un être faible et sans défense soit maltraité et rudoyé par un autre être robuste et dominateur. Manon déposa la fillette sur un lit maigre, mais certainement plus confortable que la paillasse de Favier, et alla chercher dans un buffet un flacon rempli d’une liqueur jaunâtre dont elle fit glisser quelques gouttes entre les dents serrées de la mignonne. Cela fait, elle retira du bahut un paquet de toile coupée en bandes et un petit pot d’onguent dont elle enduisait le front troué qu’elle entoura ensuite d’un linge blanc. L’enfant sembla ressentir aussitôt un inexprimable soulagement; ses grands yeux noirs s’ouvrirent languissamment et rencontrèrent le visage laid mais bon de la vieille solitaire. "Ne dis rien, mignonne, repose-toi, ce ne sera rien." Mais au lieu d’obéir, la fillette murmura faiblement: "— Qui êtes-vous? "— Une amie. "— Qu’est-ce que c’est, une amie? fit la Moucheronne étonnée. "— Quelqu’un qui t’aime et qui te veut du bien. "— Quelqu’un qui m’aime? reprit l’enfant avec un sourire amer sur ses petites lèvres décolorées; il n’y a que Nounou." Et, à ce souvenir, prise d’un vague effroi, elle souleva sa tête endolorie. "Nounou! Nounou! Où est-elle?" A ce cri la louve bondit et vint poser son museau noir et pointu sur le bord de la couverture en regardant son ex- nourrissonne avec ses bons yeux d’animal fidèle. "— Paix, Nounou! laisse-la en repos. Tu vois bien, petite, ajouta Manon en s’adressant à la malade, tu vois bien qu’elle n’est pas loin, ta Nounou. "Quand on pense, ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même, quand on pense que tous les petits ont un père, une mère ou un parent pour les dorloter ou les soigner, et que ce pauvre oiseau du bon Dieu n’a qu’une louve pour la protéger! Car je ne compte pas Rose, la pauvre idiote du village que Favier prend à la journée pour donner les soins essentiels à l’enfant et faire le gros du ménage. Ca fait peine, oui ça fait peine, et si ce n’était que tout ce qui vient de là-haut est bien fait, on se demanderait ce que celle-ci est venue faire dans la vie." Pendant ce soliloque de la vieille femme, la fillette la regardait curieusement; en fait d’êtres humains elle n’avait jamais vu que Favier et Rose l’idiote, car nulle autre créature qu’eux, la Moucheronne et la louve, ne franchissait le seuil du pauvre logis caché dans la forêt, et la Moucheronne ne s’en éloignait jamais; Favier avec ses rapines et Nounou avec sa chasse approvisionnaient seuls le garde- manger; Rose apportait le pain du village et préparait grossièrement les repas. Depuis qu’elle se sentait vivre, la fillette ne connaissait d’autres figures que la face bestiale du colosse, celle aussi méchante et plus bestiale encore de Rose, et le museau intelligent de la louve. Quant à la sienne propre, elle l’avait à peine entrevue, fuyante, insaisissable, dans le cristal du ruisseau, lorsqu’une absence plus longue de Favier ou un de ses sommeils d‘ivresse permettait à la pauvrette de jouer un instant sous bois. Aussi sa surprise fut-elle grande en apercevant une femme très vieille, cassée, au menton branlant, à laquelle elle trouva une vague ressemblance avec Nounou; et encore Nounou ne parlait pas, elle, mais la Moucheronne la comprenait, tandis que la femme parlait le même langage que ce méchant Favier et que Rose l’idiote. "— Ecoute, lui dit Manon en caressant de ses mains ridées les petites mains brunes de l’enfant, c’est Favier qui t’a fait du mal, n’est-ce pas? "— Favier? "— Oui, l’homme chez qui tu vis. "— C’est lui, répondit la fillette avec une sorte de résignation farouche; il m’en fait toujours, du mal. "— Toujours? "— Oui, chaque jour il me frappe, excepté une fois, parce qu’il n’était pas rentré. "— Et tu supportes cela?" L’enfant la regarda, si étonnée, que Manon vit qu’elle ne comprenait pas sa question. En effet, comment un pauvre être chétif et misérable comme cette enfant de sept ans, pouvait-il résister à une brute sauvage comme Favier? "— Pourquoi restes-tu chez lui? reprit la vieille femme. "— Il le faut bien puisque je lui appartiens, répondit la Moucheronne, toujours avec cette passivité fatale de l’impuissance. "— Il ne t’a pas dit qu’il était ton père, au moins? s’écria Manon. "— Un père, qu’est-ce que c’est? "— Un père est, comme la mère, un défenseur que donne la nature ou plutôt Dieu qui vous crée; c’est celui qui, après ce Créateur, vous donne la vie, le bien-être, vous protège, vous nourrit, vous aime. "— Le père, la mère? fit l’enfant songeuse, c’est tout cela? Alors c’est Nounou." Et sa petite main maigre toucha instinctivement la grosse tête de la louve. "— C’est plus que Nounou encore, reprit Manon, parce que Nounou n’est qu’une bête et que le père est un homme, la mère une femme, un être comme toi, non seulement fait de chair et d’os mais possédant encore un âme, une intelligence et la parole." La petite fille roula sa tête brune avec fatigue sur l’oreiller. "— Je ne vous comprends pas, dit-elle lassée, je ne connais au monde que Nounou qui soit pour moi ce que vous dites. Mais, reprit-elle aussitôt, qui donc m’a amenée ici? J’ai eu si mal que je ne me souviens plus. "— C’est ton amie la louve. "— Et où suis-je? "— Toujours dans la forêt mais loin de chez toi. "— Loin de chez le maître, voulez-vous dire. Ah! que va-t-il faire lorsqu’il rentrera et que le feu ne sera pas allumé et la soupe pas prête? Rose me laisse tout faire. "— Il fera ce qu’il voudra; il t’a à moitié assommée, moi je veux te soigner et je te garde, voilà tout. "— Mon Dieu! fit la fillette avec un soupir de bien-être, il me tuera après s’il le veut, mais je suis si bien ici!" Elle considéra de nouveau Manon et dit tout à coup: "— Vous êtes bonne, très bonne, presque aussi bonne que Nounou; vous lui ressemblez." Pour elle, la louve représentait l’idéal de la bonté et du dévouement; Manon ne parut point froissée de la comparaison et un sourire desserra ses lèvres parcheminées. "— A présent, dit-elle en arrangeant la couverture du lit, il faut dormir, petite, et ne t’inquiéter de rien; nous veillons sur roi, Nounou et moi." Elle mit un baiser sur le front de l’enfant qui, avant de s’endormir, se demanda toute pensive, d’où venait que ce simple geste lui faisait si grand bien au cœur. Nounou aussi l’embrassait, mais, à sa manière, d’un coup de sa grande langue rugueuse, et ce n’était plus comme cela. Est-ce qu’elle aurait vraiment deux amies à présent? Oh! comme ce serait bon, alors, et combien peu lui importeraient désormais les coups et les injures du braconnier si elle se sentait aimée et soutenue d’autre part? CHAPITRE IV POURQUOI L’A-T-IL LAISSEE VIVRE? La Moucheronne ne se réveilla que le lendemain matin de bonne heure; la rosée humide pendait encore aux feuilles des arbres et perlait aux brins de gazon; les oiseaux gazouillaient leur prière; les écureuils faisaient leur toilette; le ciel était bleu teinté de rose et le soleil jetait son premier rayon de chaleur sur la nature rafraîchie et reposée. La Moucheronne ouvrit les yeux, elle ne se sentait plus de mal, rien que de l’engourdissement dans la tête et à la poitrine avec un peu de moiteur à la peau. Elle avait si bien dormi dans ce lit qui avait été pour elle le moelleux d’un nid de plumes au lieu du varech séché de Favier; elle y avait eu bien chaud et y avait fait de beaux rêves; à son réveil, elle n’avait pas entendu la voix rude du colosse lui crier: "A l’ouvrage, donc, fainéante! Est-ce que tu vas te reposer toute la matinée, maintenant?" Cette cabane, elle ne la connaissait pas; certes, c’était une pauvre masure, mais elle lui fit l’effet d’un palais; l’air ne s’y glissait pas sous les solives recouvertes de chaume; une bonne odeur d’herbes médicinales remplaçait l’odeur fade et écœurante de l’eau-de-vie et du tabac dont Favier saturait son taudis; le long du mur s’alignait la vaisselle, pauvre mais bien reluisante, formant tout l’avoir de Manon. Manon, elle, dormait dans un vieux fauteuil de cuir, la tête renversée au dossier, un chapelet de bois entre ses doigts ridés. La Moucheronne se demanda ce qu’était cette espèce de collier de perles noires qu’égrenait la vieille femme en s’assoupissant. Enfin, accroupie à ses pieds et ne dormant que d’un œil, Nounou reposait sa grosse tête noire sur ses longues pattes velues. Ce tableau plein de paix et de tranquillité, quoique dépourvu de luxe et même de bien-être, apparut à la fillette comme l’image de la félicité parfaite, et elle se mit à songer en attendant le réveil de ses deux gardiennes; ce réveil ne tarda pas. Nounou s’étira et vint souhaiter le bonjour à son ancienne nourrissonne. Manon ouvrit les yeux à son tour et s’approcha du lit où elle donna à la petite malade le baiser du matin, puis, elle disparut dans un réduit attenant à la maisonnette; on entendit bêler une chèvre, ce qui fit dresser l’oreille à Nounou; mais, en louve bien élevée, elle comprit que la chèvre de la mère Manon n’était pas une proie pour elle et demeura paisible, auprès de sa petite amie. Bientôt la vieille femme reparut tenant à la main un bol de lait crémeux et nourrissant que la Moucheronne but avidement. Depuis longtemps elle n’avait rien goûté d’aussi bon. "Je ne puis te nourrir toi, pauvre bête, dit Manon à la louve dont elle caressa le poil rude." Mais l’excellent animal savait se plier aux exigences de la situation, et d’ailleurs ses pareils peuvent supporter un long jeûne sans trop en souffrir. Vers onze heures, la petite fille, quoique faible encore, put se lever et se promener un peu autour de la cabane avec ses deux amies. Manon la fit causer et s’étonna de son ignorance profonde qu’expliquait cependant le genre de vie que menait l‘enfant depuis six années. De Dieu, de la famille, de l’existence, la Moucheronne n’avait aucune idée; par exemple, elle connaissait à fond et par expérience le froid, la faim, les privations et les mauvais traitements, toutes souffrances rares heureusement dans un âge aussi tendre. Ce qu’elle connaissait bien aussi, et c’étaient là ses seules consolations avec la tendresse fidèle de Nounou, c’était la nature avec ses grâces rayonnantes, la forêt avec ses enchantements; les nuits d’été avec leurs beautés sereines, la neige de l’hiver avec ses tristesses mornes mais splendides aussi; puis, les humbles habitants du bois: les insectes dorés, les lapereaux peureux, les oiseaux chanteurs, les rossignols aux suaves mélodies, les scarabées, les papillons aux ailes bleues, les phalènes du soir, les vers-luisants; elle distinguait déjà chaque arbre de la forêt, les troncs moussus, les rameaux desséchés ou les branches jeunes et pleines de sève; enfin le ruisseau babillard où la lune allait boire et se baigner, et où elle, la Moucheronne, emplissait une cruche trop lourde pour ses bras débiles, Rose devenant de plus en plus nulle. Et puis, elle connaissait le travail, non le travail intelligent qui élève l’âme de l’enfant en lui découvrant peu à peu les choses de cette vie et de l’autre, qui meuble sa mémoire souple et lui enseigne à discerner le bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux; mais le dur labeur de chaque jour qui essouffle les poumons, rompt les os des épaules et des bras, meurtrit les petits pieds nus et mouille le front de sueur. Elle ne connaissait que celui-ci, et encore l’accomplissait- elle par habitude, machinalement, comme ces animaux des cirques auxquels on enseigne des tours adroits à force de coups. Quelques efforts qu’elle fît, quelque patience qu’elle montrât, quelque zèle qu’elle manifestât, jamais on ne l’encourageait par une bonne parole, un sourire, un merci. Des coups, des injures, et toujours des injures et des coups, cela ne variait pas. Depuis qu’elle se souvenait avoir mis sa main de bébé au travail. Mais aujourd’hui, pour la première fois, elle trouvait du plaisir à se laisser vivre; l’air était si tiède et embaumé, le soleil si gai, les deux êtres qui l’entouraient si bons! Elle n’avait pas été battue et se demandait avec anxiété si elle ne faisait pas un rêve trop beau, comme les rêves de ses courtes nuits, car Dieu qui est bon père, lui donnait dans le sommeil ce que la réalité lui refusait; elle se demandait si Favier, avec sa grosse voix brutale et son poing si lourd, n’allait pas interrompre brusquement ce doux songe. Mais non, et la journée s’écoula trop vite au gré de la fillette qui, avec sa grâce touchante et naïve, avait conquis le cœur de Manon; Manon qui se disait en la voyant aller et venir, svelte et jolie comme une statuette de bronze, sous l’ombre fraîche des grands arbres: "Cette petite n’est assurément pas une enfant du peuple, mais qu’est-elle, et qui sait si, dans quelque coin du monde, sa mère ne la pleure pas amèrement?" La nuit se passa encore pour la Moucheronne dans un enchantement profond; seulement elle obligea sa vieille bienfaitrice à reprendre son lit et se fit toute petite pour n’occuper qu’une place étroite de la mince couchette. Le lendemain, vers midi, comme l’enfant jouait avec Nounou, couchées ensemble au soleil sous les yeux de Manon qui triait ses herbes, un pas pesant retentit sous bois, et la louve se leva soudain en grondant, tandis que la petite fille s’enfuyait en poussant un cri de détresse. Ce pas était le pas de Favier, et le colosse apparaissait maintenant; son visage féroce et couvert de poils d’un roux sale, frémissait d’une colère terrible. "Ah! ah! cria-t-il en apercevant la fillette qui se réfugiait toute tremblante vers la vieille Manon, ah! ah! ne faut-il pas à présent que je vienne relancer jusqu’ici cette fainéante? Approche, vaurienne, approche, gueuse! Viens ici que je te fasse sentir... "— Favier!... ne la frappez pas! vous entendez? s’écria Manon en arrêtant le bras menaçant levé sur la fillette. "— Arrière! sorcière du diable! fit l’ivrogne exaspéré par cette résistance; je veux la Moucheronne; je suis bien libre de la battre, j’espère?" L’enfant recula vers le mur, pâle et frissonnante. "— Favier! reprit Manon d’une voix plus haute, car l’indignation doublait ses forces! Favier, écoutez-moi: Cette petite m’est arrivée avant-hier dans un état que je l’ai crue prête à mourir; c’est vous, malheureux, qui l’aviez arrangée ainsi. La louve me l’a amenée et je l’ai pansée et soignée de mon mieux, la pauvre âme, amis ce n’était point chose facile, car vous n’y allez pas de main morte, Favier. "— Et s’il me plaît de frapper cette vermine, répéta le braconnier avec son rire hideux, elle est bien à moi, je suppose. "— Non, elle n’est pas à vous, répondit la vieille femme avec force, et vous n’avez pas le droit d’en faire une martyre comme vous le faites, après avoir assass... "— Manon! sorcière de l’enfer!... hurla Favier en saisissant les poignets débiles de la pauvre octogénaire avec une telle brutalité, que la marque de ses doigts demeura imprimée en rouge sur la parcheminée; si tu dis encore un seul mot, si tu t’occupes de cette satanée Moucheronne, je dénonce ton fils." A cette menace, pleine de sous-entendus, le visage de Manon prit une teinte livide et sa tête retomba sur sa poitrine; elle était vaincue. Favier desserra son étreinte. "— Après tout, dit-il en reprenant son ton goguenard, la Moucheronne est bel et bien à moi puisque c’est moi qui lui ai sauvé la vie. "— Vous lui avez sauvé la vie?............" Manon prononça ces mots d’une voix amère et la fillette releva les yeux avec étonnement sur le braconnier. "— Tiens! reprit l’homme avec son mauvais rire, je pouvais lui tordre le cou et l’envoyer rejoindre son... enfin... en faire ce que voulaient les camarades. "— Ah! oui, vous l’avez laissée vivre quand vous pouviez la tuer, mais c’était par calcul et non par pitié; vous vous attribuez les droits d’un maître; l’enfant vous est utile pour tenir votre ménage, pour vous servir et recevoir vos coups quand vous avez besoin de décharger votre colère sur quelqu’un; vous en faites votre esclave, votre souffre- douleur, votre chien et... "— Manon! cria le braconnier avec un geste terrible." La vieille femme se tut. Alors la Moucheronne, se glissant derrière elle, murmura doucement à son oreille: "— Gardez-moi. "— Je ne le puis, pauvre ange du bon Dieu, répliqua la bonne créature en se retournant." Et deux larmes coururent dans les sillons creusés par les rides, peut-être par les pleurs. La petite fille courba la tête à son tour, mais elle eut la force de ne pas pleurer. "— Suis-moi, grogna Favier en brandissant au-dessus de ses frêles épaules son énorme bâton noueux." Mais il se sentit aussitôt saisir fortement par sa blouse; il se retourna, une malédiction aux lèvres, croyant, que c’était encore la mère Manon qui se plaçait entre lui et sa victime; il rencontra l’échine maigre, les crocs aigus et les yeux ardents de la louve, et il ne frappa point. Tous les trois reprirent le chemin de la cabane, laissant la mère Manon seule et triste chez elle. L’homme marchait à grandes enjambées en sifflotant une chanson obscène entre ses dents; la louve suivait, l’oreille basse, comme fâchée de rentrer au logis, et l’enfant trottinait aussi vite que le permettait la petitesse de ses pieds, en retournant cette pensée dans son cerveau fatigué: "Pourquoi donc m’a-t-il laissée vivre puisqu’il ne m’aime pas? Il valait bien mieux me laisser dans la mort." CHAPITRE V LES REVES DE LA MOUCHERONNE. De ce jour-là, le petit esprit neuf et inculte de la fillette se mit à travailler: ses mains et son corps seuls se livrèrent aux dures occupations quotidiennes; elle remplissait machinalement son devoir et son esprit trottait au loin. Quelles réflexions s’agitaient dans cette petite tête? Dieu seul pouvait le savoir avec Nounou qui recevait les confidences de l’enfant. Lorsque vint l’été, avec ses journées brûlantes et ses nuits splendides, Favier s’absenta davantage et son souffre-douleur eut quelque répit. Rose demeurait à présent au village. En dehors de la forêt, c’était une fournaise de soleil que fuyaient les hommes et les bêtes; au dedans, c’était l’ombre et la fraîcheur délicieuse. La Moucheronne rêvait souvent aux paroles de Manon; sans le savoir, la vieille femme avait éveillé, dans les recoins obscurs de ce jeune esprit, bien des choses qui y sommeillaient. Cette petite fille de sept ans à peine qui avait passé sa vie entre un homme silencieux et farouche, une servante imbécile et une louve, était d’une ignorance absolue; seulement Dieu l’avait créée intelligente et réfléchie; déjà elle commençait à se demander le pourquoi de ce qui est. Manon lui avait parlé du père et la mère, de leurs soins, de leur sollicitude pour leurs enfants, et la Moucheronne étudia la famille sur les animaux; elle observa les oiseaux et vit, à la saison des nids, comment la femelle couvait ses petits avec amour, comment le père les nourrissait avec vigilance. Elle vit les jeunes lapins folâtrer dans l’herbe tendre autour de leurs parents; elle chercha à comprendre la nature entière, jusqu’à la poussée des plantes les plus infimes; et elle apprit beaucoup de belles choses qui échappent à de plus savants. "Favier n’a jamais eu d’enfants, se dit-elle un jour, après une de ses longues rêveries; Rose non plus; Manon et Nounou en ont eu, je suis sûre. Et moi, ai-je un père et une mère? Qui sait? peut-être! Alors comment suis-je en la possession de ce méchant homme? On n’achète pas les petits enfants comme on achète les objets nécessaires à la vie. Sans doute que mes parents ont péri comme la famille de chardonnerets dont le dernier orage a détruit le nid, et j’aurai échappé à la mort comme le petit oiseau presque sans plumes encore que j’ai nourri quelques jours." Il y avait des noms d’animaux qu’elle ignorait absolument, d’autres qu’elle connaissait pour les avoir entendu prononcer par Favier; sa mémoire fraîche retenait tout sans peine. Elle se demandait aussi qui allumait là-haut, dans l’azur foncé de la nuit, ces étoiles d’or dont la lueur ruisselait entre le feuillage. Souvent, voulant faire partager son admiration à Nounou, elle lui levait le museau vers le ciel pour lui faire goûter les beautés du firmament, mais l’animal était blasé sans doute sur cet éblouissant spectacle, car il se contentait de lécher la main de la fillette et se remettait à ronger un os ou à somnoler sur le seuil de la cabane. Une fois encore la Moucheronne tenta de suivre la louve chez la mère Manon. "Reviens chaque fois que tu le pourras lui avait dit la vieille femme." Mais Favier s’en était aperçu, et après une dure correction, il cria à la fillette: "— Et à présent souviens-toi que si tu remets les pieds chez cette sorcière, ça ne sera pas seulement toi que je punirai, mais elle. Je divulguerai un secret qui la touche et qui lui fera plus de mal qu’une volée de coups de poing." Et la Moucheronne, qui ne voulait porter aucun préjudice à sa vieille amie, s’abstint désormais d’aller chez Manon. La louve seule s’y rendait quelquefois; en la voyant venir, Manon comprenait que l’enfant était toujours là-bas et qu’elle lui gardait un souvenir; elle ne cherchait pas non plus à la voir de peur d’attirer sur l’innocente créature la colère de son maître. La forêt était grande et profonde; elle appartenait à un riche marquis des environs qui apparaissait dans le pays à peine une fois en trois ou quatre ans; non pour y faire une coupe de bois, car il voulait laisser à ses domaines toute leur beauté et n’avait pas besoin d’argent, mais pour y chasser à grand fracas avec les amis dont à ce moment il peuplait son château. Comme il était bon prince et fort insouciant, il fermait les oreilles lorsque son garde lui rapportait les méfaits de certain braconnier des plus mal famés. "Bah! répondit-il en riant, j’ai du gibier de reste et pour quelques lièvres qu’on occira sur mes terres, je ne mourrai pas de faim." Et le garde n’osait dresser procès-verbal à ce colosse sauvage nommé Favier qui menaçait de son arme ceux qui le regardaient de travers; on avait peur de lui. De plus, il feignait d’ignorer l’existence de la mère Manon: La vieille femme l’avait un jour guéri d’une blessure avec son merveilleux onguent, et ce n’est pas elle qu’il eût fait déloger du bois où elle avait élu domicile. Enfin disons que ce serviteur, du débonnaire marquis, était fort paresseux, et, sachant qu’il avait affaire à un maître peu exigeant et presque toujours absent, il passait sa vie à fumer et à pêcher à la ligne, innocentes occupations qui laissaient toute liberté aux habitants de la forêt. Favier, lui, pouvait avoir de bons motifs pour fuir le voisinage des villes, car il était haï et redouté à plusieurs lieues à la ronde; d’ailleurs cette vie solitaire convenait parfaitement au vagabond qui n’aimait que les rapines et les expéditions semblables à celle que nous avons dépeinte au commencement de cette histoire. Lorsqu’il s’absentait, c’était pour un travail de ce genre; voilà pourquoi à son retour, — qu’il eût réussi ou non, — il battait la Moucheronne, se grisait d’eau-de-vie, et enfouissait de l’or au fond de son taudis. Mais Manon, la pauvre vieille, ne devait pas avoir les mêmes motifs pour vivre ainsi séparée du reste des hommes. Certes, elle n’avait jamais fait de mal à une mouche; c’était autrefois une belle et honnête fille qui avait épousé un peu à l’étourdi, un mauvais ouvrier de la ville. Cet homme, après lui avoir mangé tout son petit avoir, était mort, lui laissant un fils dont elle espéra tirer toute sa consolation; mais le jeune garçon avait trop du sang paternel: il devint bien vite joueur et débauché. Un jour, et cela fit grand bruit dans le pays, les gendarmes vinrent l’arrêter; il fut condamné à vingt ans de travaux forcés; il avait alors quarante ans; mais il ne fit que la moitié de sa peine, car il parvint à s’échapper; et il vivait maintenant on ne savait trop où ni comment. Deux personnes cependant le savaient: sa mère et Favier; voilà pourquoi ce dernier menaçait souvent la pauvre vieille femme de découvrir à la police la retraite du forçat en rupture de ban. Manon était venue enfouir sa honte et sa douleur au fond de la forêt. Quant à la louve, il y avait longtemps qu’elle et Favier avaient lié connaissance. Un matin, le braconnier allait faire feu sur elle lorsqu’il s’aperçut qu’elle était déjà fort malade: alors il s’abstint de la tuer, non par pitié, mais par une bizarrerie de sa nature mauvaise; il amena la bête chez lui, ne la soigna pas et la garda lorsqu’elle guérit toute seule, comme cela arrive presque toujours pour les animaux. Il lui plaisait à lui, l’homme des bois et du meurtre, de se voir suivi par cette bête énorme à l’œil sanglant, au poil hérissé; cela lui donna du relief à ses propres yeux et à ceux de ses compagnons de rapines. Ainsi, la Moucheronne n’avait jamais vu d’autres êtres humains que Favier, Rose et Manon. Si le garde faisait par caprice une tournée dans les domaines du marquis, il ne s’aventurait pas dans les parages de Favier; si quelque touriste attiré par la beauté de ces lieux passait à travers les allées touffues, il ne venait jamais jusqu’au cœur même de la forêt. Enfin, un jour la Moucheronne avait bien entendu une musique lointaine et étrange faite de sons de cors et mêlée d’aboiements de chiens, ce qui avait fait gronder Nounou; mais tout ce bruit s’était dissipé très promptement. Ce jour-là, le châtelain donnait en effet une fête, mais on n’avait pas sonné l’hallali, et les habits rouges des piqueurs ne s’étaient pas montrés entre les troncs moussus; un accident avait interrompu la chasse dès le début; et depuis, le marquis n’avait plus reparu au pays. CHAPITRE VI UN COMPAGNON. Ainsi vivait la Moucheronne. A l’âge où le plus pauvre des enfants a des jouets, des friandises et surtout les caresses et les baisers de ses parents, elle n’avait ni une joie, ni une consolation, ni un ami. Comme ils devraient apprécier leur félicité ceux qui sont pourvus de tout ce qui lui manquait, ceux qui ont la vie douce, des frères et sœurs aimants, une instruction facilement acquise, des jeux de toutes sortes! Mais nous nous habituons si vite aux douceurs de l’existence que nous n’apprécions guère ses dons que lorsque nous les perdons. Combien de jeunes garçons et de fillettes, comblés de présents, déjà blasés, s’en détournent après y avoir jeté un coup d’œil languissant et indifférent, en disant: "J’en ai déjà tant!" Oserons-nous ajouter qu’il y a des enfants dont les armoires regorgent des jouets les plus nouveaux et les plus amusants, qui refuseront d’en donner les plus vieux et les plus abîmés pour de pauvres petits qui n’ont peut-être jamais possédé une poupée ou une toupie? Hélas! cela se voit, plus souvent sans doute qu’on ne le croie. Mais revenons à la Moucheronne qui, elle aussi, eut cependant une joie, une courte joie. Ce furent au moins quelques jours plus roses volés à la somme si lourde de ses jours noirs. Ce plaisir, qui paraîtrait infime à beaucoup, consistait en un petit chat, un tout petit chat que Nounou, après une nuit de maraude, rapporta dans sa gueule. Elle l’avait peut-être trouvé aux abords du village où elle s’aventurait parfois. Comment ne l’avait-elle pas croqué, elle qui n’en eût fait qu’une bouchée? On ne sait; par un caprice bizarre ou bien parce qu’elle était suffisamment rassasiée. Peut-être aussi avait-on voulu noyer le pauvre petit que Nounou avait repêché dans le ruisseau sans lui faire de mal. Ce fut ainsi que la Moucheronne le rencontra dans le bois, comme la louve revenait avec son étrange chasse en guise de gibier. Grand fut l’étonnement de la Moucheronne: Elle aimait d’instinct les animaux; d’abord Nounou sa nourrice et sa compagne, puis les insectes, les oiseaux et les lapins de la forêt qu’elle délivrait toujours, au risque d’être battue, lorsqu’ils s’étaient pris ou englués aux pièges semés par Favier. Si celui-ci s’en apercevait, il châtiait rigoureusement la coupable que rien ne pouvait guérir de sa charitable manie. La Moucheronne n’eût fait de mal pas même au hideux crapaud qui venait sauter dans les herbes au bord du ruisseau, pas plus qu’au lézard frileux qui venait boire le soleil ou à l’araignée velue tissant sa toile sous le toit de la masure. Donc, ce jour-là, par bonheur, la fillette demeurée seule à la maison, venait s’installer dehors pour raccommoder ses pauvres vêtements qui tombaient en loques, lorsqu’elle s’arrêta soudain en apercevant la louve et son fardeau. "Qu’est-ce que cela? se demanda l’enfant qui n’avait encore jamais vu d’animal de cette espèce." Mais, dans son étonnement, elle n’éprouvait aucune crainte; elle avait peur des hommes, de Favier, jamais des bêtes. Elle étendit la main, et Nounou se laissa prendre le minet qui, terrifié, tremblait de tous ses membres mignons. "Comme c’est joli! s’écria la Moucheronne en passant les doigts sur la fourrure soyeuse et douce; des yeux bleus, un petit nez rose, et des dents toutes petites, oh! si petites, surtout à côté de celles de Nounou. Serait-ce une espèce particulière de lapin? non cependant, ça n’est pas conformé de même; ce n’est ni le poil, ni la queue ni la tête. Ca n’est pas méchant, cette petite bête, mais comme elle a peur, mon Dieu! comme elle a peur!" En effet, le petit chat, tout épouvanté par la présence de la louve, se blottissait, frémissant, dans les bras de la fillette. Nounou, cependant, ne paraissait pas se préoccuper beaucoup de sa trouvaille; elle s’était étendue sur la mousse, comme une bête absolument éreintée, qui a eu beaucoup à faire. Peu à peu, sous les caresses de l’enfant, le minet se rassura et s’endormit, pelotonné sur ses genoux. Dans la crainte de l’éveiller ou de l’effrayer, la Moucheronne n’osait faire un mouvement et elle demeura ainsi longtemps, se demandant, songeuse, si son nouvel ami allait rester avec elle, ou se sauver dans les bois dès qu’il se verrait libre; elle se demandait aussi de quelle manière elle le déroberait aux regards de Favier, car Favier était aussi brutal avec les animaux qu’avec elle. Lorsque la nuit tomba, enveloppant la forêt tout entière d’un voile sombre, Nounou secouant sa paresse retourna à la maraude; la Moucheronne, l’oreille toujours au guet dans la crainte que Favier n’apparût soudain, rentra dans la cabane, alluma la chandelle, prépara sur la table du pain, du vin et de la viande froide pour l’heure où le maître rentrerait, et, comme ils ne soupaient jamais ensemble, elle se coupa à elle- même un morceau de pain et de viande. "Et lui?" pensa-t-elle en voyant le petit chat qui miaulait en dilatant ses narines pour humer l’air. Dans son ignorance, elle alla cueillir un peu d’herbe fraîche et parfumée qu’elle offrit à son nouvel ami; mais celui-ci, après l’avoir flairée, fit le gros dos et s’éloignant, trouva sur son chemin le repas de la Moucheronne: il n’attendit aucune permission pour mordiller le pain et surtout la viande. "Ah! c’est cela que tu manges? dit la fillette, tant mieux, nous partagerons notre nourriture." Ainsi eut lieu leur premier dîner en tête à tête. La Moucheronne fut d’abord très intriguée du bruit singulier qui se produisait dans le gosier de son petit compagnon, mais elle finit par comprendre que c’était un signe de satisfaction et elle en conclut que la jolie bête ne se trouvait pas trop malheureuse de son changement de vie. Lorsque tout fut dévoré par eux deux, jusqu'à la dernière miette, le chat témoigna sa joie par mille cabrioles et câlineries qui amusèrent la fillette. Cette enfant qui ignorait le rire et même le sourire, eut un instant de gaieté véritable, et les pauvres murs de la masure durent s’étonner prodigieusement des éclats jeunes et frais qu’ils recueillirent ce soir-là pour la première fois. Inquiète, cependant, elle finit par blottir le mignon dans sa propre couche, et par la porte entr’ouverte, elle guettait le retour de Favier; la lune répandait sa lueur argentée sur le gazon; on y voyait clair au-dehors. Ce fut Nounou qui revint la première, la gueule sanglante, les pattes humides; elle avait copieusement soupé dans le bois, plus copieusement sans doute que sa nourrissonne. "Je t’attendais, lui dit celle-ci en caressant son échine souple, j’ai quelque chose à te demander, Nounou. "Tu vois cette petite bête qui dort là et que je te dois, ce pourquoi je te remercie, Nounou! Eh bien, je l’aime beaucoup; n’en sois pas jalouse au moins; tu sais trop que je t’aime par-dessus tout toi, mais elle est petite, faible et mignonne, toi tu es forte et grande, c’est à toi qu’il appartient de la protéger et de la défendre. N’y touche jamais dans l’intention de lui nuire, n’est-ce pas? je t’en supplie, ajouta la Moucheronne en penchant sa tête brune avec prière jusqu'à la grosse tête noire de la louve." Nous ne savons si celle-ci comprit le discours; toujours est- il qu’elle respecta le petit chat tout le temps qu’il vécut; seulement, tandis que la fillette parlait, elle conservait son air goguenard qui, sans doute voulait dire: "Certes, je ne toucherai pas ton petit ami, mais il y en a un autre qui se gênera moins s’il le découvre et qui y touchera avant moi. "— Nous le cacherons aux yeux de Favier, reprit la Moucheronne qui, ce soir-là n’avait pas sommeil et était très excitée; et ce ne sera pas très difficile, car nous sommes dans la belle saison, et le maître s’absente plus souvent. Ensuite, il faut chercher un nom pour notre nouveau compagnon... Mon Dieu! c’est que je n’en connais pas! Tiens, appelons-le à peu près comme moi: Moucheron; il est petit et l’on m’a nommée Moucheronne parce que je suis fluette et menue." Peu après Favier rentra, ivre naturellement; il ne toucha pas au repas préparé par les soins de la Moucheronne, et se coucha ou plutôt roula comme une masse sur sa paillasse, endormi d‘un sommeil si lourd que douze chats comme Moucheron eussent pu miauler ensemble toute la nuit sans qu’il s’en aperçût. Dès que l’oreille fine de la Moucheronne entendit le ronflement sonore de l’ivrogne, un soupir de soulagement souleva sa poitrine, et elle s’étendit à son tour sur son lit de paille auprès du minet. Si elle avait su prier, elle aurait remercié le ciel de la consolation qui lui était échue en cette journée; mais elle ignorait de qui lui venait cette faveur et si, en son cœur, elle était reconnaissante, c’était envers Nounou qui en était l’auteur. CHAPITRE VII PAUVRE MOUCHERON! Favier dormit longtemps, ce qui permit à la Moucheronne d’aller de bonne heure déposer son ami dans une sorte de cavité pratiquée naturellement dans un monceau de roches, assez éloigné de la maison pour que les miaulements du prisonnier ne pussent être entendus du braconnier. Cette caverne en miniature était cependant assez vaste pour permettre au petit chat d’y gambader à l’aise. Favier retourna à ses affaires après avoir englouti le repas qu’il n’avait pas touché la veille, affilé son couteau, dressé des pièges pour les lapins et les oiseaux et battu la Moucheronne qui, d’après lui, ne travaillait pas assez vite. Libre enfin, celle-ci courut délivrer son captif qui la bouda quelques minutes, puis recouvra sa bonne humeur en déjeunant et en jouant dans l’herbe encore humide de rosée, dans laquelle il avançait en secouant ses pattes de velours d’un air offusqué. Au bout de quelques jours, il savait accourir à l’appel de sa maîtresse, et se familiarisa tellement avec Nounou qu’il lui arrivait souvent de dormir entre les pattes énormes de la louve, de préférence à la rude paillasse de la Moucheronne. Favier ne l’avait pas aperçu encore, tant la fillette prenait soin d’enfermer le lutin à l’heure où le braconnier rentrait ordinairement, ou sortait le matin. Dans la journée, si elle était délivrée de la présence de son bourreau, elle travaillait au milieu des parfums de l’air et des rayons du soleil, s’arrêtant souvent pour suivre des yeux, charmée, les jeux espiègles du petit chat qui poursuivait un insecte, faisait voler une feuille desséchée ou grimpait lestement aux arbres. Elle trouvait adorable tout ce qu’il faisait. Réellement, l’animal était joli, gracieux et câlin, lorsqu’il avait bien joué, éreinté, feignant de n’en plus pouvoir pour se faire caresser, il venait s’étendre sans façon sur les genoux de la Moucheronne avec un ronron formidable, et, les yeux à demi- clos, il sommeillait ou se reposait pour bondir aussitôt qu’un souffle d’air jetait sur le sol une branchette morte, ou que le fil de sa petite maîtresse s’enroulait à sa moustache mignonne. D’autres fois, l’enfant et ses deux amis se promenaient ensemble dans les profondeurs des allées sombres, et la Moucheronne se disait que jamais encore la vie ne lui avait été si clémente, et que l’hiver ne lui paraîtrait plus aussi rude tant qu’elle aurait auprès d’elle ce gai compagnon. Et cependant, elle connaissait la grande désolation de la forêt pendant la froide saison; mais elle ne songeait qu’aux longues soirées passées entre Nounou et le petit chat, jouant tous les trois quand Favier dormirait après avoir bu. Elle causait avec la folâtre petite bête comme avec Nounou, croyant naïvement qu’elles la comprenaient l’une et l’autre et leur racontant ses pensées. Elle les conduisait souvent auprès d’un grand chêne, au tronc moussu et absolument tordu, sur les énormes racines duquel on s’asseyait, et où l’on écoutait murmurer la brise dans les cimes vertes et chanter les cigales. Le pauvre petit cœur gelé de la Moucheronne se dilatait entre ces deux affections d’animaux, les seules, d’ailleurs, qu’elle pût posséder, et ses grands yeux sombres devenaient doux et pleins de caresses quand ils se portaient sur Nounou et sur Moucheron. L’automne arriva et la fillette trembla, car Favier demeurait plus fréquemment au logis, et le petit chat, qui croissait en vigueur et en lutineries, devenait difficile à garder et surtout à dérober aux yeux du braconnier. Puis vint l’hiver; et, ce sommeil de mort qui pèse sur la nature et qui dure des mois dans nos contrées, enveloppa la forêt devenue silencieuse et lugubre. Ce soir-là, on entendait le vent d’hiver gémir autour de la cabane de planches, et l’on frissonnait. La Moucheronne servait à Favier son souper; elle allait et venait, légère sur ses pauvres pieds nus, rougis et crevassés par le froid, et elle tendait l’oreille de temps en temps, angoissée, pour écouter si un miaulement du petit chat n’allait pas s’élever tout à coup du réduit où elle l’avait laissé endormi dans la mousse sèche, n’osant plus l’exposer à l’air glacé de sa prison habituelle. Mais nul bruit ne venait de ce côté; il sommeillait profondément sans doute; Nounou chassait au loin; la Moucheronne ne s’en inquiétait pas car la brave bête rentrait au logis quand bon lui semblait, et l’on sait que les loups peuvent impunément supporter la température la moins élevée. Soudain, Favier s’aperçut qu’il avait égaré son couteau: cela le mit de mauvaise humeur. "Il n’est pas loin d’ici, dit-il, car je l’ai encore touché pour couper des branches sèches au vieux saule. Va jusque-là, petite brute, ajouta-t-il en montrant la porte à la Moucheronne, tu as de meilleurs yeux que moi, et d’ailleurs, j’ai assez marché, moi!" Il se versa un verre de vin et, se renversant sur sa chaise dépaillée qui craqua sous son poids, il se mit à siffloter, sans songer que par cette soirée glaciale, l’enfant n’avait sur le corps que de misérables loques. La Moucheronne n’avait qu’à obéir: elle alluma une chandelle à celle qui brûlait, fichée dans un trou de la table; et, protégeant la flamme vacillante de sa petite main maigre, elle sortit, suivant les traces laissées sur le sol par les gros souliers ferrés de son maître. Elle fit ainsi une centaine de mètres, et vit briller à terre le couteau affilé qu’elle ramassa avec empressement; puis, elle se mit à courir, autant pour ne pas faire attendre Favier que pour se réchauffer, car ses dents claquaient de froid et ses doigts engourdis ne pouvaient plus tenir la chandelle. Pendant ce temps, hélas! Moucheron avait fait des siennes: réveillé tout doucement de son long somme et ayant depuis bien des heures digéré la soupe de la Moucheronne que, dans son égoïsme de minet, il avait dévorée presque tout entière, il avait poussé un miaulement lamentable dans l’espoir que sa petite maîtresse l’entendrait et viendrait le délivrer. Favier, n’étant pas encore ivre, possédait ses pleines facultés, par malheur. "Il y a une chouette par ici" se dit-il en se dirigeant vers le réduit de la fillette. Quel ne fut pas son étonnement en trouvant devant lui un joli chat qui, à son aspect, se mit à souffler bruyamment en hérissant son poil. Favier le saisit par la peau du cou: "Quelle est cette bête? demanda-t-il à la Moucheronne qui rentrait." En ouvrant la porte, la pauvre petite aperçut Favier qui tenait suspendu entre le pouce et l’index le chat terrifié, se laissant aller inerte, entre les doigts qui lui tiraient la peau du cou; elle poussa un cri déchirant. Sans se retourner, Favier rugit: "— Mille tonnerres! ferme donc la porte, vermine; ça n’est pas la peine de laisser le froid entrer dans la chambre, brute que tu es!" Machinalement, la Moucheronne obéit, mais son regard devint noir et sa voix s’étrangla dans sa gorge lorsqu’elle dit: "— Favier, je vous en prie, ne lui faites pas de mal! "— Qu’est-ce que cela? demanda de nouveau le méchant homme. "— Ca, c’est... c’est... Moucheron. "— Qui t’a donné ce chat? "— Un chat? c’est un chat? répéta la fillette qui, pour la première fois apprenait à quelle espèce d’animaux appartenait son ami. "— Eh! oui, brute, imbécile, idiote! réponds donc, quand je t’interroge! d’où ça vient-il? "— D’où ca vient?... Je ne sais pas, répliqua l’enfant qui tremblait comme la feuille. "—Ah! tu ne le sais pas? eh! bien, je vais te le dire, moi: malgré ma défense absolue, pendant que je n’y suis pas, tu vas au village, et... "— Le village? Qu’est-ce que le village?... Ah! c’est le pays de Rose. Je n’y suis jamais allée, vous ne l’ignorez pas, Favier. "— Menteuse! Est-ce que tu te figures par hasard que ce chat a pu venir tout seul ici? "— C’est Nounou qui l’a apporté un jour dans sa gueule, s’écria la Moucheronne dont le petit cœur battait à se rompre. "— Nounou?... Ah! la bonne histoire, me prends-tu donc pour une buse comme toi pour penser que j’ajouterai foi à tes contes. "— Ce n’est pas un conte, Favier, reprit la fillette accablée encore plus qu’indignée de l’injustice. C’est bien Nounou qui a apporté ce petit chat." Le misérable eut aux lèvres son rire froid et cruel. "— C’est Nounou, répéta la fillette avec fermeté." Favier ignorait une chose: c’est que quelquefois les animaux les plus féroces sont, de temps à autre, susceptibles de pitié, tandis que lui, un être humain, il ne connaissait pas ce sentiment. "— Te tairas-tu, vermine? grinça-t-il avec rage. Tu oses me tenir tête, à moi? Pour te punir, tu vas voir ce que je vais faire de ton chat." Terrifiée, la pauvre petite écoutait sans comprendre. "— Il ne va pas le tuer, au moins, non il ne va pas le tuer?... murmuraient ses lèvres décolorées par la terreur." Favier leva le bras auquel la pauvre bête demeurait toujours suspendue. La Moucheronne fit un pas en avant, saisit ce bras en se haussant sur la pointe de ses petits pieds nus, et d’une voix tellement altérée qu’elle en devenait rauque: "— Ne faites pas cela, Favier, vous entendez, ne faites pas cela." Le misérable se retourna alors et regarda l’enfant dont un étrange rictus crispait la lèvre; un instant il se troubla, mais son naturel brutal reprit le dessus: eh! quoi! se laisser effrayer par cette Moucheronne, un avorton, un rien qu’il pouvait écraser entre deux doigts! D’un mouvement violent, il jeta sur le sol le pauvre minet qui poussa un gémissement horrible et vint s’aplatir contre le mur, la tête à moitié broyée, les pattes agitées dans une convulsion suprême. Il y eut un silence écrasant... Au dehors on entendait un grondement qui était celui du vent dans le bois sec. L’enfant demeurait immobile dans l’ombre de la cabane, droite comme une statuette de bronze, et ses yeux luisaient comme des yeux de panthère. Son cœur saignait, mais une colère folle, sauvage, l’emplissait en même temps. Elle considérait tantôt cette petite chose inerte et sanglante à terre, qui était son chat, son Moucheron, et tantôt son bourreau. Son bourreau, ah! si d’un regard elle eût pu le poignarder! C’est que nul ne lui avait appris son catéchisme, à la pauvre enfant, et elle ignorait le pardon. Qui donc le lui aurait enseigné? Assurément ce ne pouvait être ni Rose l’imbécile, ni Nounou, ni Favier. Favier, lui, gardait son cynique sourire, son sourire de diable: "— Voilà bien du bruit pour un misérable chat, dit-il enfin. Ramasse-moi ça et promptement, ajouta-t-il en repoussant du pied le petit corps; et ôte-toi de devant mes yeux car tu m’ennuies." L’enfant obéit, renfermant sa douleur farouche; trop faible pour se révolter, trop fière pour se plaindre, elle se tut, mais son petit cœur chancela dans sa poitrine lorsque, dans les plis de son jupon en guenilles, elle serra le pauvre Moucheron. Puis elle courut s’enfermer dans l’étroite ruelle qui lui servait de chambre. CHAPITRE VIII DESESPOIR D‘ENFANT. Il n’était pas tout à fait mort, et, doucement elle le serra contre son sein palpitant. Quelques mots de tendresse flottèrent sur ses lèvres dans un sanglot: "Il faut bien qu’il m’entende parler, se disait-elle; s’il respire encore, au moins il saura que je suis là." Puis, quand il fut tout à fait mort et froid, elle le baisa. Elle passa la nuit ainsi. Nounou n’avait pas reparu; sans doute elle avait trouvé du gibier sous bois et attendait l’aube pour venir gratter à la porte. La Moucheronne alla plusieurs fois regarder au dehors: il faisait nuit noire, noire, sans une étoile au firmament. Au matin, elle sortit sans bruit et vit la louve couchée en travers du seuil; elle lui montra le corps raidi du petit chat: "Vois, dit-elle simplement, vois ce qu’il a fait de notre ami." La louve eut un grondement de colère à l’adresse de Favier, en montrant ses crocs formidables. La Moucheronne creusa un trou dans la terre et y déposa Moucheron. Nounou l’accompagnait et lui léchait les mains comme pour lui demander pardon du crime de l’autre. Ce matin-là, le vent sauta brusquement au midi et la température s’adoucit sensiblement. Favier dormait toujours, il pouvait dormir ainsi jusqu'à une ou deux heures de l’après-midi. Le sommeil de l’homme juste n’est pas toujours paisible comme on le dit; en revanche celui du méchant est souvent calme et reposant. Tout était paix et silence dans le bois dépouillé. "On doit être très heureux quand on est mort" se dit la Moucheronne en se dirigeant comme machinalement vers un coin de la forêt qu’elle affectionnait particulièrement; un coin qui devenait ombreux et mystérieux aux beaux jours, plein de chaleur parfumée, où la fillette venait travailler pendant les heures brûlantes de l’été. Elle s’y assit, oubliant sa tâche quotidienne, et songeant, Nounou à ses pieds; elle avait toujours ce tableau devant les yeux: son petit chat gisant à terre, la tête fracassée. Lorsqu’elle eut ainsi rêvé, elle se leva, secoua ses cheveux en broussailles, étira ses petits bras maigres, engourdis par le froid, et se dirigea vers le trou. Le trou était une sorte de mare peu profonde, sauf un endroit, aux eaux noires et stagnantes. Elle se pencha au-dessus, tandis que Nounou la regardait d’un air inquiet. "C’est froid et c’est laid, murmura-t-elle avec un frisson, mais tant pis!" Elle assembla dans son pauvre jupon quelques grosses pierres, et en tint les extrémités afin de ne point laisser glisser les cailloux... elle pesait si peu, elle avait peur de revenir à la surface. Puis, se retournant, elle se baissa et mit un baiser sur la tête velue de la louve qui répondit par un gémissement à cette caresse suprême. "Adieu, Nounou, dit l’enfant avec un accent de douceur infinie; il n’y a que toi qui m’aies aimée, toi et le petit chat... Manon, elle, est trop loin... Adieu, tu peux te passer de moi car tu sais te défendre, toi! Tu sais bien que je ne puis pas faire autrement que de mourir, car la vie est trop dure." Elle releva ses grands yeux qui errèrent au loin, au delà de l’ombre impénétrable. "Favier ne me trouvera plus! murmura-t-elle avec une joie farouche; il n’aura plus personne à faire souffrir!" Puis elle descendit doucement dans l’onde noire et épaisse. En un certain endroit, l’eau était assez profonde pour noyer un enfant de sa taille. Nul ne la vit ni ne l’entendit tomber... il n’y eut que la louve qui hurlait sinistrement sur le bord. A ce moment, Favier, furieux, cherchait sa petite servante en rupture de service ce matin-là; il passa près du trou, tendit l‘oreille, et, s’approchant, vit Nounou qui allait et venait désespérément, les pattes dans l’eau. Un soupçon effleura son esprit; il plongea avec son bâton dans la surface agitée de frémissements qui se propageaient de cercle en cercle, et rencontra un obstacle. Une malédiction aux lèvres, il se courba, entra un peu dans la mare et en retira la Moucheronne. Il ne tenait à elle que pour les offices qu’elle lui rendait sans lui rien coûter; pas pour autre chose. Qui donc l’eût servi ainsi sans exiger aucun salaire? Il l’emporta à la cabane, alluma un feu de bois sec devant lequel il étendit la petite fille. La louve les avait suivis. Peu après l’enfant remua; le braconnier fit passer entre ses dents serrées quelques gouttes d’eau-de-vie qui la ranimèrent tout à fait en ramenant la chaleur dans ses veines glacées. Favier qui ne connaissait pas le remords et qui sifflotait en attendant son retour à la vie, ne put se défendre d’une certaine honte, quoique son âme fût cuirassée contre tout sentiment de ce genre, lorsqu’il rencontra le regard de la Moucheronne, regard d’une limpidité irritante, plein d’un muet reproche; il baissa la tête devant la profondeur de ses yeux qui parlaient pour ses lèvres. Mais secouant cette impression qui l’humiliait, le misérable la força brutalement à se remettre debout. "Ainsi, lui dit-il d’un ton goguenard, tu as voulu te tuer?" Elle fit signe que oui. Sans savoir, cependant, qu’elle avait commis une faute grave, elle avait conscience de s’être montrée lâche. "— Et pourquoi çà? "— Pourquoi?... Vous me demandez pourquoi, Favier? dit-elle recouvrant son assurance et dardant sur son bourreau son regard dévorant plein de haine sauvage. Vous avez tué mon ami, fit-elle, tandis que les larmes se séchaient dans ses prunelles à mesure qu’elles y montaient." Le colosse rit. "— La belle affaire! un chat. "— Mais je n’avais que cela! s’écria la pauvre enfant avec désespoir." Et elle pensait: "— Je devrais couper la main qui a commis ce crime." Cette brute de Favier ne pouvait comprendre, nature grossière, ce que la Moucheronne avait perdu en perdant son ami. Il reprit: "— Tu n’as pas le droit de t’ôter la vie." Les grands yeux de la fillette l’interrogèrent. "— Parce que, poursuivit le bandit, tu m’appartiens, tu es ma servante, ma chose, et si tu te tuais tu commettrais un vol. "— Oh! fit la Moucheronne en reculant. "— Un vol tu entends bien. Tu ne recommenceras plus? "— Non!" Elle baissa la tête et se remit au travail; ses vêtements étaient presque secs. Elle frissonnait, mais ce n‘était pas le froid qui la faisait trembler. Ainsi elle n’avait pas même le droit de s’ôter cette vie si lourde dont elle ne connaissait que le côté noir. Elle ne récriminait pas, l‘innocent ne le fait pas. Pauvre petite! elle avait le cœur et les mains pures et elle souffrait le martyre. Ah! que cette faible créature devait peser dans la balance qui mesurait devant Dieu les fautes de Favier! Le soir venu, elle rangea les objets qui avaient servi au souper de Favier et se retira dans son réduit; son petit cœur était gros à éclater et Favier n’aimait pas les larmes. Elle fit signe à Nounou de la suivre, mais Nounou qui somnolait allongée à terre ne la vit pas. "La louve est fâchée, pensa la fillette, ce que j’ai fait était donc vraiment très mal." Elle s’étendit sur la paille et sanglota: elle n’avait pas une poitrine humaine pour laisser tomber sa tête lassée, et elle n’avait, en ce moment, pas même sa vieille amie Nounou. Lorsque Favier, ayant fumé sa dernière pipe, se coucha à son tour, il poussa du pied la louve dans la chambrette de la Moucheronne. Celle-ci dormait de ce sommeil de l’enfance qui résiste à tous les supplices, ses cheveux révoltés en désordre sur son front brun. Le profond ébranlement de ces deux jours avait pâli davantage sa petite figure maigre. Nounou passa sa grande langue chaude sur la joue humide de larmes de la fillette qui, sentant cette caresse à travers son rêve, chercha à tâtons la tête velue de sa nourrice. Le lendemain, elle reprit sa vie accoutumée de travail et de misère, mais son âme était rentrée dans l’ombre. Seulement, elle devint plus insensible aux coups et aux menaces; la mort ne lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans l’état d’ivresse, saisit son fusil et la coucha en joue: l’enfant attendit, droite, immobile, mais son visage n’exprima aucune crainte. Puis l’été reparut; le souvenir de Moucheron s’affaiblissait dans la mémoire de la petite fille; elle travaillait, tantôt au milieu de l’air brûlant et des rayons du soleil dont elle ne semblait pas sentir les morsures sur ses épaules fatiguées et bleues de coups, tantôt au milieu de l’ouragan et de l’orage, quand le vent sifflait furieusement et déracinait les jeunes arbres; mais elle aimait ces bruits désolés de la nature et son rude labeur sur cette terre chaude et triste ne lui paraissait pas si pénible. L’exaltation farouche qui avait suivi la mort de son petit chat était tombée en elle; elle subissait passivement son sort, ne se demandant pas si les autres étaient moins à plaindre qu’elle; ne sachant pas que tandis qu’elle était traitée comme un pauvre petit chien, d’autres enfants de son âge avaient à loisir des caresses et mille douceurs; elle ignorait que pas bien loin d’elle, au village, on chantait et l’on riait à la tombée du jour, en égrenant du maïs, et que, au retour des champs, hommes, femmes et bambins trouvaient un bon lit, un souper frugal mais abondant, et de bons baisers partout. Au bout de la journée, son seul plaisir quand son maître n’était pas là, était de respirer l’air embaumé du soir, de contempler la première étoile s’allumant après l’éblouissement d’un coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa chevelure et son visage. Elle ne demandait rien, et qui eût-elle questionné? Les enfants laissent les jours s’écouler sans chercher à apprendre où ils vont. Ce petit être ignorant et fragile aimait d’instinct le beau, car c’est chose qui ne s’enseigne pas, et, regardant la nuit la forêt pleine de majesté et de silence, elle palpitait de joie; si elle eût connu Dieu, assurément elle se serait dit que Dieu était là et la voyait. Le matin, elle se levait avec l’aurore pour courir, pieds nus, dans la rosée, écouter chanter les oiseaux et bruire les insectes. Plusieurs fois, elle avait essayé de parer le pauvre logis avec de fraîches fleurs rustiques, mais Favier qui, comme une bête immonde, détestait tout ce qui était pur et joli, écrasait impitoyablement les plantes parfumées sous sa botte. Cependant en songeant à l’hiver et aux longues soirées solitaires quand la louve allait chasser, l’enfant frissonnait parce qu’elle était assez grande pour se rappeler qu’après l’été vient la mauvaise saison, après se soleil la pluie, après la verdure, le neige. CHAPITRE IX CAUSERIE DE BANDITS. La Moucheronne a douze ans. Moralement, elle est à peu près restée ce qu’elle était à six : un peu plus défiante et farouche encore, car elle a eu le temps de souffrir davantage. Physiquement, c’est une belle enfant; les mauvais traitements et les travaux au-dessus de son âge et de ses forces n’ont pas arrêté sa croissance ni ankylosé ses membres; elle est droite comme un petit palmier; son teint est brun et lisse, ses lèvres rouges comme la fleur de grenade, ses dents petites et très blanches; ses cheveux fourrés et bouclés, ses traits bien modelés, ses yeux splendides, noirs comme le velours et largement fendus avec de longs cils bruns. Mais elle ignore complètement sa grâce et sa beauté: ce n’est ni Rose, ni Favier, ni Nounou qui le lui ont appris. Elle était forte malgré sa stature mince, car elle passait sa vie au grand air, au soleil, ce qui la développait rapidement. Son esprit travaillait toujours, mais il ne progressait pas à la façon de celui des autres enfants; elle ignorait ce que savent ceux de son âge, mais elle avait acquis le don de réfléchir et de réfléchir avec sagesse. D’instinct elle haïssait le mal et le mensonge. Jamais une parole contraire à la vérité n’avait passé par ses lèvres, lors même que cela eût pu lui éviter une correction de son redoutable maître. Elle commençait à pressentir que celui-ci ne gagnait pas honnêtement sa vie, et le pain noir qu’elle mangeait chez lui l’étouffait lorsqu’elle songeait qu’il provenait d’un vol. Depuis qu’elle était ainsi devenue grandelette, depuis qu’elle avait pris des manières posées, elle s’était organisé, attenant à la cabane, un petit réduit où elle avait juste la place de se coucher sur un lit de feuilles sèches, et où Nounou pouvait encore s’étendre à terre. Et le matin, levée avec le jour, elle reprenait sa tâche ingrate pour ne la plus quitter jusqu’à la nuit. Il y avait tant de choses à faire pour contenter ce tyran jamais satisfait, qui laissait tout en désordre derrière lui et exigeait un service attentif et zélé. Un soir, le braconnier ramena deux hommes avec lui; il était tard; la Moucheronne, déjà couchée, entendait tout à travers la mince cloison, et la fumée des pipes arrivait jusqu'à elle et la prenait à la gorge. Nounou grondait en se retournant sur ses pieds qu’elle réchauffait de son corps et de son haleine. Les trois hommes buvaient en causant. La Moucheronne ne comprenait pas trop bien leur langage émaillé de jurons grossiers et d’expressions triviales, mais ce qu’elle comprit cependant, c’est que ces hommes complotaient un meurtre. Elle regarda par une fente de la cloison légère, et les vit attablés; les nouveaux venus moins grands et moins forts que Favier, étaient barbus comme lui, et comme lui aussi portaient une blouse bleue, un pantalon de velours et un bonnet de fourrure avancé sur les yeux. Le complot se tramait gravement devant les chopes de vin et les couteaux affilés posés tout ouverts sur la table; il s’agissait, ni plus ni moins, d’arrêter un jeune militaire dont la bourse était bien garnie et qui devait traverser à cheval la forêt pour rentrer chez lui à Saint-Prestat. Favier s’était renseigné au cabaret où le soldat avait soupé, et, s’adjoignant deux camarades, il organisait le coup. Un militaire, la Moucheronne ne savait pas ce que c’était, mais elle jugea que ce pouvait bien être un innocent qu’on allait faire périr et que pleureraient ses parents. "Si je connaissais mieux la forêt, pensait-elle, je l’avertirais, mais je ne l’ai jamais parcourue tout entière." Elle colla son oreille contre la paroi de bois pour mieux entendre. "— Mais, Favier, disait l’un des bandits, est-ce que tu n’as point par là une gamine qui pourrait nous trahir? "— La Moucheronne, bah! une idiote qui dort maintenant à poings fermés comme une fainéante qu’elle est. "— Es-tu bien sûr qu’elle forme? reprit un autre. "— Puisque je vous dis qu’il n’y a rien à craindre; elle ne comprend que les ordres que je lui donne et les grognements de sa nourrice la louve. "— Ah! oui, Nounou?" Et ils se mirent à rire, puis, continuèrent l’exposé de leurs plans. "— C’est que, dit le plus jeune des voleurs, un soldat, ça ne se laisse pas désarçonner facilement. "— Est-ce que tu aurais peur, par hasard? nous sommes trois contre un, nous en aurons vite raison. C’est, d’ailleurs, un tout jeune homme, un fanfaron qui veut abréger sa route en passant par la forêt à quatre heures du matin; or à quatre heures, en cette saison, il ne fait pas jour encore, et personne ne fréquente le bois. "— Tu dis qu’il a le gousset bien garni? "— Il est riche et il a de l’or à poignées. "— Tant mieux." Leurs yeux brillèrent d’avidité. "— Donc, mes agneaux, soyons avant l’aube au carrefour du vieux chêne, vous deux d’un côté; moi de l’autre avec nos couteaux et nos pistolets, et cheval et cavalier apprendront à leurs dépens qu’il ne fait pas bon voyager si matin sur mes domaines." La Moucheronne en savait assez; elle retomba sur son lit de feuilles, caressa du bout de son pied la tête venue et de la louve et songea. CHAPITRE X PAS SANS NOUNOU. Il avait neigé toute la nuit; les flocons formaient une ouate cotonneuse sur la mousse de la forêt, et les grands arbres dénudés en étaient aussi couverts. Il faisait noir en haut et blanc sur la terre; mais l’atmosphère était douce comme lorsque la neige s’apprête à tomber. Il était nuit encore; une petite ombre suivie d’une autre plus grande, plus massive, se glissa hors de la cabane du braconnier; elles marchaient si légèrement, ces ombres, que leurs pas ne produisaient aucun bruit. De temps à autre, dans les allées toutes givrées, un rameau se détachait, secouant la poudre blanche qui s’éparpillait dans l’air. La plus grande des deux silhouettes allait devant comme pour frayer ou indiquer la route. Elles cheminèrent ainsi jusqu'à l’une des extrémités du bois; là elles s’arrêtèrent et attendirent. Au bout de quelques instants, une voix mâle frappa l’air sonore; cette voix modulait une chanson joyeuse: puis parut un beau garçon de vingt-cinq ans tout au plus, portant crânement l’uniforme d’officier de cavalerie, et monté sur un cheval un peu maigre, mais d’allure décidée; il avait en bandoulière une sacoche bien gonflée. Soudain, il interrompit son couplet; une singulière apparition lui barrait le chemin et sa monture fit un écart; il la maintint d’une main habile et regarda devant lui. Il ne faisait pas clair encore, mais la lueur blanchâtre de la neige, à défaut de celle du ciel, lui montra à quelques pas de lui un groupe formé par un animal gigantesque et par un enfant. "Qui va là?" cria le jeune homme en cherchant instinctivement le pistolet pendu à l’arçon de sa selle. Une petite voix fraîche lui répondit: "— N’ayez pas peur; Nounou ne vous fera pas de mal et moi je viens empêcher qu’on vous en fasse." L’officier n’entendait pas grand’chose à ce discours; il comprit cependant qu’il n’avait rien à craindre de la louve, et il flatta doucement son cheval de la main pour calmer sa frayeur. "— Qui es-tu petite ou petit, car je n’y vois pas assez pour distinguer si tu es fille ou garçon. "— Je suis la Moucheronne. "— La Moucheronne? drôle de nom, fit-il en riant, en tout cas un nom féminin. Eh! bien, jeune vagabonde, que me veux-tu? dépêche-toi de me le dire car je suis pressé. Est-ce une aumône que tu réclames?" Et il portait déjà la main à son gousset où tintait gaiement l’or. "— Une aumône? qu’est-ce que c’est que ça? "— Bien! elle l’ignore. Cependant, ce n’est pas une enfant de riches, on ne la laisserait pas ainsi courir les bois à pareille heure en compagnie d’un loup, se dit l’officier. "— Je suis venue, reprit la fillette qui sentait que le temps pressait, je suis venue pour vous dire qu’il ne faut point passer par la forêt; il y a des hommes qui veulent vous tuer. "— Moi? ah! ah! ah!... sommes-nous encore au temps des brigands, ou bien en plein pays de Calabre pour craindre les attaques nocturnes sous bois? Et qui donc voudrait me tuer? "— Mon maître, répondit la fillette très grave, mon maître et deux de ses camarades. "— Ah! c’est donc un brigand ton maître? et ils t’ont confié leur dessein, ces messieurs? "— J’ai entendu ce qu’ils disaient hier soir en causant dans la cabane et je me suis levée dans la nuit pour venir vous avertir avant l’aube." Elle parlait simplement et avec sincérité; le jeune homme réfléchit une seconde; puis, relevant sa tête fière et avec défi: "— Bah! je suis armé; je ne me laisserai pas dévaliser si facilement. "— Mais ils seront trois, fit observer judicieusement la Moucheronne; ils sont armés, eux aussi, et mon maître est doué d’une force prodigieuse. "— Elle a peut-être raison, murmura l’officier. Puis soudain, appelant la petite fille du geste: "Approche-toi, lui dit-il." Elle obéit sans hésiter; la louve poussa un grognement de méfiance et s’avança, comme elle, de quelques pas. "— Paix, Nounou, dit la Moucheronne en étendant la main vers l’animal." L’officier tira de sa poche un objet de petite apparence et battit le briquet. "Approche-toi encore et n’aie pas peur, répéta-t-il." La petite fille s’avança de nouveau; le jeune homme se pencha sur sa selle, et à la lumière du flambeau improvisé, il l’examina. Elle ne baissa point ses grands yeux limpides devant les prunelles bleues de l’inconnu. Il enveloppa d’un regard cette charmante créature fine et robuste à la fois, d’une beauté sauvage mais parfaite. "— Tu es jolie, dit-il. "— Je ne sais pas, répondit-elle, indifférente. "— Tu n’es pas française, sans doute? "— Française, qu’est-ce que c’est? "— Décidément tu ne sais rien de rien. "— Peut-être bien, mais ce qu’il faut, c’est que vous fuyiez vite par là-bas." Et elle désignait la route blanche de neige qui s’étendait au- delà du bois. L’officier fit un signe d’assentiment et rassembla les rênes de sa monture. "— Mais, reprit-il sans rendre la main au cheval, si ton maître apprend ce que tu as fait? "— Il me tuera, répondit-elle simplement, sans manifester de frayeur. "— Tu n’as donc personne pour te défendre? "— J’ai Nounou, fit-elle en montrant la louve qui, entendant son nom, releva la tête. "— Nounou? pourquoi l’appelles-tu ainsi? "— Parce qu’elle a été ma nourrice. "— De plus en plus surprenante, murmura le jeune homme. Si l’on avait le temps, on la ferait causer, cette petite. Mais pourquoi l’abandonnerais-je à son sort puisque selon toute apparence, elle me sauve la vie. "— Enfant, reprit-il tout haut, veux-tu monter en croupe avec moi." Elle leva sur lui son regard interrogateur. "Là, sur mon cheval, je t’emmènerai chez moi où ma mère te soignera et t’aimera." La Moucheronne courba la tête; une vision de l’inconnu passa devant ses yeux; elle se vit délivrée de la misère et de la tyrannie de Favier, dans une demeure mieux close comme par exemple celle de Manon, (la pauvrette ne pouvait se figurer rien de mieux) entourée d’un homme bon comme le paraissait celui qu’elle voyait là, et d’une femme excellente comme Manon, qui ne lui demanderaient pas un travail excédant ses forces et ne la battraient pas en la privant de pain. Mais, soudain, relevant son front rembruni par l’inquiétude: "— Et Nounou?" L’officier se mit à rire . "— Nounou? oh! je ne puis m’en charger. Une enfant c’est bien, mais un animal féroce que je ne connais pas et qui, un jour, pourrait nous jouer un mauvais tour... "—Alors, reprit la fillette avec mélancolie, merci, je ne partirai pas avec vous. A présent, éloignez-vous bien vite et regagnez la route." Le jeune homme voulut insister, mais il referma la bouche sans prononcer une parole: l’enfant et la louve avaient disparu dans le bois, sans laisser d’autres traces de leur passage que l’empreinte noire de quatre pattes maigres et celle plus légère de deux petits pieds nus. "Quelle bizarre rencontre, se dit-il en secouant les rênes de son cheval, et quel dommage que la petite soit si sauvage. Allons, suivons son conseil et prenons la route, cela me retarde, mais je n’ai pas envie de me faire écharper par trois lâches instruits de mon passage ici." Bientôt tout bruit cessa dans la forêt, sauf de temps à autre un coup de vent qui glissait entre les branches dépouillées. La Moucheronne était retournée à la cabane et les trois bandits attendaient, mais en vain, au carrefour du vieux chêne. "— Il aura changé d’avis, dit l’un d’eux. "— Ou bien cette vermine de Moucheronne nous aura vendus, dit un autre plus perspicace." Enfin le soleil se leva et les trois hommes transis et déçus, quittèrent leur poste. Favier offrit à ses camarades un verre d’eau-de-vie à la cabane, et ils n’eurent garde de refuser. Ils trouvèrent la Moucheronne en train d’allumer le poële et de balayer la masure. La louve allongée sur le sol, la regardait faire. "— Hors d’ici, animal! cria Favier en montrant la porte à la louve qui obéit à regret; la Moucheronne la suivit des yeux en réprimant un soupir; c’était son unique défenseur qu’on éloignait, elle pressentait ce qui allait arriver. "— A nous deux maintenant, dit Favier en refermant la porte, et s’adressant à la fillette: "— Où étais-tu cette nuit? "— Là, répondit-elle en désignant le réduit où elle dormait habituellement. "— Et ce matin, tout à l’heure, où étais-tu?" L’enfant changea de couleur, mais ses lèvres qui exprimaient la résolution et le dédain, demeurèrent closes. "— Ah! tu ne peux pas répondre! reprit le braconnier; c’est donc que tu es coupable." Et avec un geste de menace: "— Déshabille-toi." Il alla décrocher du mur une lanière de cuir qui servait à fouetter la Moucheronne lorsqu’il voulait assouvir sa colère sur quelque chose. "— Tue-la donc! cria derrière lui une voix pleine de colère; elle nous a fait manquer le coup, cette coquine!" Favier se retourna: "— Je sais ce que j’ai à faire, dit-il rudement; elle m’est utile, je ne veux pas la tuer, mais je veux la fouailler de façon à ce qu’elle s’en souvienne. Allons, déshabille-toi! hurla-t-il de nouveau en menaçant la Moucheronne." Son visage avait une expression sinistre. L’enfant frémit, mais au fond elle était vaillante. "— Devant eux? dit-elle en désignant d’un geste les deux hommes qui demeuraient là, cruels spectateurs de l’exécution. "— Oui, devant eux, ricana le colosse." Elle ne souffla mot et rejetant ses cheveux en arrière, elle regarda fixement son bourreau de ses grands yeux, qui démesurément ouverts, éclairaient sa pâleur. Elle ne bougeait pas. Alors, il leva son fouet sur elle. "— Vous n’avez pas le droit de me frapper, dit-elle tranquillement, je ne suis pas votre fille. "— Mais tu es ma servante, grinça le misérable en laissant retomber sa lanière de cuir qui cingla cruellement les épaules de la fillette." Le supplice dura dix minutes; Favier était fort et ne se fatiguait pas vite. Le mince vêtement qui recouvrait le buste de l’enfant se déchirait davantage à chaque coup, et chaque coup laissait un sillon sanglant sur sa peau nacrée. Mais elle ne proféra pas une plainte. A la fin, le braconnier jeta au loin son instrument de tortue et, se tournant vers ses compagnons: "— Buvons, dit-il." La Moucheronne assembla autour de ses épaules les débris de son corsage, et, trébuchant, malade, la vue troublée, elle gagna son réduit où elle se laissa tomber sur son lit de feuilles. Pendant trois jours, elle demeura en proie à la fièvre et incapable de se lever. Dévorée par une soif ardente, elle ne pouvait même pas se traîner jusqu’au ruisseau pour y mouiller ses lèvres. La louve gémissait à côté d’elle et la regardait souffrir, ses bons yeux d’animal aimant pleins de pitié et de tendresse. Favier, pendant ce temps, quitta la cabane et n’y revient pas de toute la semaine; sans doute il entreprenait une autre expédition plus fructueuse que la précédente. "Si c’était la mort qui vient! se disait la malade, mais sans angoisse, sans terreur." Elle l’avait vue pourtant, la mort, et savait ce que c’était. Elle avait assisté à mainte agonie d’oiseaux broyés par l’orage ou de lapins atteints par le plomb du braconnier. Elle savait que c’est un instant de souffrance, suivi du repos et de l’immobilité absolue. Elle ne savait rien de plus et n’avait aucune idée de la vie qui doit succéder à celle d’ici-bas. Mais elle guérit; la jeunesse et surtout la jeunesse aguerrie à la rude école de la misère et des intempéries, a des ressorts d’une puissance incompréhensible. La Moucheronne se releva, toujours vaillante, et reprit, un peu plus pâle seulement, ses travaux de chaque jour. CHAPITRE XI NOUNOU TRAQUEE. Nounou est inquiète ce matin-là, très inquiète; elle dresse l’oreille à tous moments et gronde sans raison apparente, allant à la porte close comme pour y flairer un ennemi invisible. "Allons, louve du diable! en chasse!" lui cria Favier, dont le garde-manger était vide, et qui trouvait plus commode de le faire remplir par Nounou que d’aller lui-même s’approvisionner au village voisin. La bête obéit et sortit après avoir jeté un regard plein de tristesse sur la Moucheronne. Celle-ci achevait les nettoyages du matin; elle prépara le linge qu’elle devait laver, puis, se dirigea vers le ruisseau tandis que le braconnier, cuvant l’ivresse de la veille, retombait dans un lourd sommeil. Cependant le soleil montait au zénith que Nounou n’avait point reparu et la fillette s’en tourmentait d’autant plus que des bruits inusités couraient à travers la forêt. On touchait à la fin de l’hiver, mais cette saison est longue en ce pays au dur climat où les arbres ne bourgeonnent que fort tard. Or, il arrivait justement ce jour-là que le propriétaire de la forêt y faisait une tournée en compagnie de quelques joyeux amis, moins pour tirer des coups de fusils que pour boire des vins capiteux et manger un pâté aux truffes sur la mousse tendre des allées. "Cette satanée bête n’est donc pas de retour?... cria Favier en apparaissant sur le seuil de la porte. "— Non, répondit la Moucheronne qui travaillait tout auprès. "— Avec quoi veut-elle donc que je dîne? "— Je ne sais ce qui est survenu, reprit l’enfant dont le cœur était mordu par l’angoisse, mais d’habitude Nounou ne reste pas si longtemps absente. Il y a du bruit dans la forêt aujourd’hui; j’ai entendu des coups de fusils et des appels de voix... "— Tu dis?... fit le colosse en pâlissant et en s’approchant de la Moucheronne qui répéta sa phrase." Alors Favier, toujours sur le qui vive malgré ses airs de bravade, prit son bonnet de fourrure et son bâton et s’éloigna du côté du bois où régnait encore le calme. La Moucheronne poussa un soupir de soulagement; elle laissa son ouvrage, essuya ses doigts mouillés, et, secouant ses cheveux noirs, bondit comme un jeune faon, droit devant elle en appelant Nounou. Mais rien, toujours rien ne lui répondit, et des larmes lui montèrent aux yeux en songeant qu’il était peut-être arrivé malheur à son amie. Elle fit ainsi bien du chemin et tomba tout à coup, ainsi qu’un petit animal étrange et effarouché, au milieu des dîneurs. Jamais elle n’avait vu pareille chose: Couchés sur la mousse odorante, une dizaine de jeunes gens mangeaient et buvaient, riant à mourir; le vin, de couleur rubis, étincelait dans les coupes de cristal; l’argenterie reluisait au soleil, et des serviteurs en livrée éclatante s’empressaient autour des convives. Un peu plus loin, les fusils étaient jetés négligemment sur le gazon; et à côté, les chevaux débridés se livraient à une vraie débauche d’herbe tendre. Tout cela était certainement un spectacle nouveau pour la Moucheronne, mais, ce qui était plus nouveau encore pour le marquis et ses compagnons, c’était la vue de ce petit être effaré qui les considérait de ses yeux sombres et pensifs. Le châtelain l’appela du geste; à ses doigts brillaient des bagues ornées de pierres aux feux merveilleux. "— Approche, petite, et n’aie pas peur. Que cherches-tu?" La Moucheronne se rassura; cet homme était le second qui lui parlait avec douceur; tous ne ressemblaient donc pas à Favier? "— Je cherche Nounou, répondit-elle encore essoufflée de sa course. "— Ta Nounou. Ah! diable! est-ce qu’elle s’est perdue? "— Perdue, non, elle ne peut s’égarer, elle connaît trop bien la forêt. "— Vraiment? est-ce qu’elle y habite? "— Elle y est née et ne l’a jamais quittée, comme moi. "— Comme toi? vous êtes donc des prodiges; j’ignorais que dans notre siècle il y eût encore des goûts de solitude comme au temps des Pères du désert. Et, dis-moi, petite, nous la rencontrerons peut-être en chassant, ta Nounou. "— Oh! ne lui faites pas de mal! supplia l’enfant en joignant les mains. "— Et quel mal veux-tu que nous lui fassions, nous prends-tu pour des anthropophages? Voyons, donne-nous un peu son signalement. "— Son signalement, répéta la fillette sans comprendre. "— Oui, comment est-elle, ta nourrice? grande ou petite? "— Grande. "— Forte? "— Je crois bien, elle me porte encore sur son dos. "— Tu ne dois pas être bien lourde, va ma mignonne. Est-elle brune de teint? "— Oh! oui, presque noire. "— C’est sans doute une négresse, suggéra l’un des convives en attaquant une aile de perdreau. "— De quelle couleur sont ses yeux? "— Vert le jour; et la nuit, ils brillent comme des lumières. "— Mais c’est un phénomène que ta Nounou. Parions qu’elle a des dents éblouissantes. "— Toutes blanches, en effet. Vous l’avez vue? "—Je n’ai pas eu cet honneur, mais les négresses en général..... Enfin, je lui ferai mon compliment si je la rencontre: elle a fait de toi une fière gaillarde. Comment te nommes-tu? "— On m’appelle la Moucheronne. "— C’est un surnom cela. Et autrement? "— Je n’ai pas d’autre nom. "— Mais enfin, ton père, ta mère, comment se nomment-ils? "— Je n’ai ni père, ni mère, je n’en ai même jamais eu. Je n’ai que Nounou au monde avec Favier mon maître. "— Qui est Favier? "— Je ne sais pas, c’est mon maître, voilà tout. "— Où habite-t-il? "— Là-bas, fit l’enfant en montrant le cœur de la forêt. "— Chez moi? dit le marquis en fronçant le sourcil. "— Non, chez lui, répondit innocemment la Moucheronne." Tous se mirent à rire. "— Allons, petite, dit le châtelain en emplissant une coupe d’un vin pétillant et doré, bois cela à la santé de ta nourrice." L’enfant hésita, puis mouilla ses lèvres rouges dans le verre, mais elle les en retira aussitôt et dit avec une petite moue gentille: "— J’aime mieux l’eau du ruisseau." Les rires redoublèrent. "— Et ceci, l’aimes-tu mieux? reprit le marquis en retirant de son doigt un anneau étincelant." La Moucheronne y jeta un regard dédaigneux. "— Il y a plus beau que cela, fit-elle. "— Vraiment? "— Oui, les étoiles de la nuit lorsque le ciel est d’un bleu sombre et qu’elles y forment comme des étincelles d’or. "— Mais tu ne peux y atteindre, tandis que de ce joyau coûteux, tu peux orner ta main mignonne. "— Oh! répliqua l’enfant avec un mouvement d’épaules, c’est la première fois que je vois chose pareille, mais je sens bien que cet anneau ferait triste figure sur moi; ce n’est ni Favier, ni Nounou, ni moi qui y prêterions attention. "— Allons, tu es bien dédaigneuse, dit le Marquis en remettant la bague à son doigt; mais le ferais-tu autant si je t’offrais un louis? "— Un louis? "— Oui, une pièce d’or. "— Qu’en ferais-je? C’est si petit, je l’aurais vite perdu. "— Eh! ma fille, riposta l’un des convives étonné, tu t’en achèterais des habits un peu plus frais que ceux que tu portes." La Moucheronne, sans rougir, jeta un regard sur ses vêtements fripés. "— Tu es jolie, ajouta la chasseur, une petite robe rose, par exemple, t’irait à merveille. "— Qu’est-ce que c’est, être jolie? "— Agréable à regarder. "— Comme la forêt pendant l’été, alors. "—Ah! oui, mais autrement." Ils riaient à se tordre. "— On ne t’avait jamais dit cela? "— Si, une fois, répondit la Moucheronne en songeant au soldat qu’elle avait sauvé des griffes de Favier. "— C’est Nounou, sans doute? "— Nounou?..." L’enfant sourit. "— Mais elle ne sait pas parler. "— La négresse a la tête dure probablement, observa l’un des convives; elle n’a pu encore apprendre le français. "— A quoi cela sert-il d’être jolie? reprit la petite fille soudain rêveuse, cela n’empêche pas Favier de me battre. "— De te battre? tu lui fais donc des sottises?" Elle secoua la tête: "— Des sottises? je ne crois pas, je fais tout ce que je peux pour contenter mon maître, et je n’ai jamais blessé une mouche. "— Alors, pourquoi te fait-il souffrir, ton maître? "— Il est souvent en colère et il n’a que moi à frapper. Rose sa servante est partie. "— Et Nounou? "— Oh! il ne touche jamais à elle; il n’oserait. "— Pourquoi? elle se fâcherait? "— Elle mordrait. "— Bigre! comme elle y va ta nourrice!" La Moucheronne découvrit lentement son cou svelte et ses bras délicats et montra les traces bleues et noires qui les marbraient. "— C’est tous les jours comme cela, reprit-elle, je fais cependant beaucoup d’ouvrage!" Elle soupira et rattacha son fichu en loques. Puis, sans voir la pitié sérieuse soudain empreinte sur le visage de ses auditeurs: "— Allons, je perds mon temps ici et je ne cherche plus Nounou. Si le maître le savait, il me battrait ferme! "— Attends, petite, prends au moins ceci, lui cria le marquis en lui tendant sa bourse." Mais elle fuyait déjà au loin, légère comme une biche. Tous demeurèrent graves car ils venaient de voir la plus triste des infortunes, l’infortune de l’enfance. "— Il faudrait pouvoir la délivrer de ce maître odieux, suggéra l’un d’eux en tordant sa moustache d’un air perplexe. "— J’y songerai, dit la marquis; après tout, j’ai le droit de savoir qui vagabonde sur mes terres." Ils achevèrent leur repas en silence, rechargèrent leurs armes et s’enfoncèrent de nouveau sous le bois déjà touffu. Ils n’avaient pas cheminé dix minutes et leur gaieté leur revenait peu à peu sous l’influence du clair soleil et des vins généreux qu’ils avaient bus, lorsqu’ils perçurent un bruit de sanglots étouffés et de lamentations désespérées. "— Bon! qu’est-ce encore? Allons-nous rencontrer des malheureux à chaque pas? "— Nous n’aurons pas grand’peine à soulager celui-ci, s’il est aussi récalcitrant que la petite Bohémienne de tout à l’heure." Et voilà que justement celle qui pleurait et gémissait ainsi était la Moucheronne agenouillée dans l’herbe humide auprès d’un grand corps noir étendu sur le sol et qui soufflait péniblement. "— On me l’a tuée! on me l’a tuée!... criait la pauvre petite dont les larmes ruisselaient comme des perles liquides jusque sur le poil rude de son amie. "— Eh! bien, s’exclama l’un des chasseurs, il ne manquait plus que de la retrouver en tête à tête avec la louve que nous avons manquée ce matin! "— Pas tant manquée que cela, reprit un autre en indiquant une large plaie rouge, béante dans le flanc de la bête. "— Qu’as-tu donc, petite? dit le marquis à la fillette. Est- ce que tu vas t’attendrir, maintenant, sur les souffrances d’un animal que nous avons blessé en chassant." Elle releva la tête, indignée, et la colère fit flamboyer ses grands yeux débordants de pleurs. "—Vous!... c’est vous qui avez tué Nounou? "— Nounou?... c’est... c’était elle?... "— Je vous ai dit tout à l’heure que je la cherchais. A présent je la retrouve mourante: si c’est votre faute, comme vous dites, vous êtes des méchants et je vous déteste. "— Mais, fillette, firent-ils consternés devant ce chagrin réel, nous ne pouvions pas deviner que cette bête te touchât de si près. "— Elle ne vous avait pourtant jamais fait de mal, ma pauvre Nounou, pourquoi lui en avez-vous fait?" Ils ne savaient trop que répondre et essayèrent de lui donner quelques consolations banales, mais la Moucheronne ne les écoutait pas et couvrait de caresses le corps de la pauvre louve. Tout à coup, les yeux vitrés de celle-ci reprirent vie et elle souleva languissamment sa tête alourdie pour regarder sa petite amie dont elle entendait la voix désolée. "— Elle n’est peut-être pas grièvement blessée, hasarda l’un des jeunes gens; si nous connaissions un moyen de la soulager... "— J’en sais un, moi, répliqua vivement la Moucheronne; je connais la mère Manon qui possède un secret pour guérir les blessures; elle me guérirait bien Nounou, mais Nounou ne peut marcher jusque chez elle, et elle est trop lourde pour que je puisse la porter. "— Messieurs, dit le Marquis en se tournant vers ses compagnons, allons, un bon mouvement; nous avons été à la joie, il est juste que nous soyons à la peine. Vite, formons une civière pour transporter cette pauvre bête au lieu que nous désignera sa nourrissonne." Ce fut prestement fait, et bientôt le fier marquis et ses joyeux compagnons suivirent la petite fille en se relayant pour porter, quatre par quatre, le brancard sur lequel reposait Nounou. Chemin faisant la Moucheronne leur raconta comment la louve l’avait protégée, nourrie, aimée, et ils ne raillèrent plus; ils comprirent l’affection étroite qui liait la bête et l’enfant. Et certes, ils auraient bien ri la veille si on leur eût prédit que l’après-midi du lendemain les verrait formant un cortège pour transporter, avec toutes sortes de précautions, une louve malade chez une vieille femme à moitié sauvage aussi. Lorsqu’ils furent arrivés à destination et qu’ils eurent déposé dans la modeste cabane l’animal qui gémissait doucement en essayant encore de lécher la main de la Moucheronne, celle- ci leur dit avec un sourire: "—Je vous en ai voulu beaucoup, mais j’espère qu’elle guérira, et vous avez réparé votre faute, aussi je vous pardonne; allez!" Et, d’un geste royal elle leur montra le chemin de la forêt. Ils seraient volontiers demeurés un instant de plus, intéressés malgré eux à la cure de leur victime, mais on les congédiait, il ne leur restait qu’à s’éloigner. Ils se promettaient de revenir et de s’occuper de la farouche fillette qui excitait leur curiosité; mais bah! les promesses des jeunes gens sont choses futiles, autant en emporte le vent. Le soir, en devisant à la table du château, ils avaient déjà oublié l’histoire de Nounou; et ensuite, ils eurent trop d’occupations pour venir explorer la forêt dans le but de retrouver la petite fille à la louve. CHAPITRE XII SANS LE VOULOIR. Six mois se sont écoulés; la Moucheronne et Nounou continuent à vivre, l’une sous la férule du méchant Favier qui ne s’est pas amendé, l’autre plus libre, mais passant une partie de ses journées à la chasse ou à la maraude pour subvenir à sa propre subsistance et à celle du braconnier. La Moucheronne a grandi encore embellie de plus en plus; seulement, à mesure qu’elle comprend mieux les choses, elle souffre infiniment plus de la servitude en laquelle la tient un homme qui n’est pas son père. Le colosse est devenu plus monstrueusement barbare et égoïste s’il est possible; à présent, tout en exigeant plus de travail de la pauvre créature dont il fait son esclave, il lui mesure parcimonieusement le pain qu’elle gagne pourtant si durement. Et la pauvre petite se demande souvent, assise au bord du ruisseau, ses pieds nus pendant sur l’eau et ses yeux brûlant d’un feu intense regardant dans la profondeur des bois, s’il ne vaudrait pas mieux quitter cette forêt qu’elle aime et en même temps cet homme sinistre qui est son bourreau. Oui, mais où irait-elle? Et puis Nounou consentirait-elle à quitter ces lieux sauvages? Il y a bien Manon à laquelle l’enfant garde une reconnaissance plus grande depuis qu’elle a rappelé la louve à l’existence. Mais Favier est l’ennemi de Manon; et puis la Moucheronne ne peut aller vivre avec la pauvre octogénaire qui a déjà si juste de quoi se nourrir elle-même. Si le braconnier pouvait mourir, au moins, la Moucheronne vivrait dans sa cabane, en paix, avec Nounou. Certes, ce serait un bonheur immense, et la fillette le souhaite de toute son âme, car personne ne lui a appris qu’il ne faut jamais désirer la mort d‘autrui. Comment le saurait-elle? Et, dans la simplicité de son cœur elle se dit: "Si Favier pouvait mourir je ne serais plus battue et je pourrais souvent voir la mère Manon!" Un jour, (vraiment il y avait trop longtemps qu’elle ne l’avait vue,) la Moucheronne quitta la cabane où Favier dormait de son lourd sommeil d’ivrogne, et s’engagea dans la forêt. Eh bien oui, elle laissait son ouvrage inachevé, elle en avait assez de cette vie-là, elle était révoltée à la fin; le matin même, il l’avait frappée si rudement que le sang avait jailli de ses lèvres et qu’elle avait cru mourir. Et elle allait devant elle, à l’aventure, escortée de sa fidèle Nounou qui bondissait joyeusement et prenait machinalement le chemin de la cabane de Manon. On était en automne et tout était triste alentour; il n’y avait rien de vivant dans cette solitude dont le silence était absolu. Les feuilles avaient jauni, prenant de ces admirables tons rougeâtres dont octobre les revêt; la mousse avait séché; et la Moucheronne était mélancolique parce qu’elle envisageait avec épouvante l’hiver qui venait; l’hiver avec ses neiges si longues à fondre; avec la ruisseau gelé dont il fallait casser la glace pour obtenir un peu d‘eau. Et puis, le hurlement du vent dans les branches sèches, avait quelque chose de si lugubre! La louve souffrait de la faim bien souvent, et Favier devenait plus brutal à mesure que la mauvaise saison lui apportait moins d’aubaines. Et voilà que, tout en songeant, l’animal et la fillette sont arrivés chez Manon; le visage de la Moucheronne s’éclaire et elle fait à sa compagne un signe de mystère; elle veut surprendre sa vieille amie; pour cela, elle contourne la masure jusqu'à une petite fenêtre sans vitres pratiquée sur le mur de derrière; ses pieds nus ne font aucun bruit sur la terre humide, et la louve s’est couchée sur la mousse, tout essoufflée de sa course. Mais la Moucheronne s’arrête interdite: des éclats de voix parviennent à son oreille; certes, elle reconnaît l’accent chevrotant de Manon, mais celui de son interlocuteur a un timbre jeune et mâle; qui donc peut converser avec elle? Ce n’est pas Favier, puisque la fillette l’a laissé endormi au logis. Alors qui est-ce? Elle ne songe pas à écouter, oh! non; seulement la surprise l’a clouée sur place, et son nom ayant frappé son oreille, malgré elle elle se rapproche du cadre de bois ouvert qui sert de fenêtre à Manon. C’est la pauvre vieille qui parle et elle se plaint amèrement de sa solitude. "— Je sais bien, mon pauvre gars, dit-elle, qu’il ne serait pas prudent pour toi de venir habiter ici; la forêt même n’est pas assez sûre, mais mes bras deviennent plus débiles de jour en jour, et si la paralysie me prend, un de ces matins on me trouvera morte ici; ou du moins on ne me retrouvera même pas, car personne ne vient jusqu'à moi. Le boulanger qui me fournit deux pains par semaine en échange d’une petite provision d’herbes que je lui fais, les dépose tous les lundis chez le garde où je vais le chercher. Mais quand mes jambes ne pourront plus me porter... "— Mais, mère, n’y a-t-il pas au pays une pauvre orpheline qui consentirait à faire votre ménage? Tenez, ce sacripant de Favier qui a cependant bien la force de se servir lui-même, se décharge de ce soin sur une enfant qu’il ne ménage pas, je crois. "— Tu as raison, il la fait travailler dur et n’est pas avare de coups envers elle. Une fois déjà, j’ai dû soigner la pauvre Moucheronne. "— Il l’appelle la Moucheronne? "— Oui, depuis bientôt douze ans qu’il l’a chez lui. "— Et l’enfant a quel âge? "— Elle va sur ses treize ans, ma foi! car elle n’était pas même sevrée lorsque Favier l’a recueillie. "— Treize ans, oui c’est cela, ce doit bien être cela. "— De quoi veux-tu parler? "— Vous ne connaissez pas l’histoire de la petite; parbleu! Favier n’est pas si bête que de vous la raconter. "— Alors, dis-la-moi, toi. "— Oh! C’est très simple. Le braconnier et deux ou trois de ses camarades ont arrêté un soir une voiture qui longeait la forêt; ils ont tué le cocher et le voyageur que cette voiture transportait je ne sais où, et ils ont trouvé un petit enfant dont Favier s’est chargé; ses amis pensaient qu’il l’avait noyé, mais vous voyez, il a mieux fait, il a utilisé le poupon. "— Alors, fit la vieille femme qui n’était pas trop étonnée, la Moucheronne est sans doute l’enfant de parents riches et... "— Riches, je ne crois pas; Andréino qui a pris part à l’affaire et qui me l’a contée ensuite, m’a dit qu’on avait trouvé peu d’argent sur le voyageur; seulement le pauvre diable avait l’air d’un seigneur et en même temps d’un étranger. "— Et, s’écria Manon en levant au ciel ses mains ridées, c’est pour voler un peu d’or, que l’on tue un chrétien pleine de jeunesse et d’espoir peut-être? que l’on prive un pauvre petit être comme la Moucheronne de la protection de ses parents, de la fortune, des bienfaits de l’éducation!... Et la mère, dans tout cela qu’est-elle devenue? Y avait-il seulement une mère?" L’homme fit un geste d’insouciance. "— Est-ce qu’on sait? On ne s’en est pas inquiété. Naturellement Favier n’a pas fait rechercher la famille de la mioche. "— Comme je la plains, la pauvre femme, si elle pleure encore son mari et son enfant! murmura Manon avec mélancolie. Ah! mon garçon, que ce soit une leçon pour toi. Ce Favier, ça ne lui porte pas bonheur ce qu’il a fait là. "— Non, ça ne lui portera pas bonheur! répéta à voix basse la Moucheronne toujours cachée derrière la cabane." Sans le vouloir elle avait tout entendu. Et elle restait là débout, pâle comme une morte, les yeux étincelants, les dents serrées... Les voix continuaient leur conversation dans l’intérieur de la maisonnette, mais leurs paroles ne parvenaient plus à ses oreilles bourdonnantes. Que lui importait maintenant ce que l’on pouvait dire, elle en savait assez. Et elle n’entra pas chez la mère Manon. Sans bruit, comme elle était venue, elle s’en alla et la louve la suivit étonnée de cette singulière promenade. Ce jour-là, la forêt n’avait plus son attrait habituel pour la fillette; elle n’entendait ni les derniers chants des oiseaux, ni les bruissements si doux du feuillage; elle ne voyait pas ce dernier sourire de l’été, luire dans les parfums humides, dans les fleurettes blotties, déjà frileuses, dans la mousse, ni les rayons d’or du soleil. Elle allait droit devant elle, les prunelles fixes, la démarche automatique, sans donner une caresse à Nounou surprise de cette froideur inusitée. De temps à autre, à travers ses lèvres contractées, passait une exclamation rigide: "Mon père tu vas être vengé." Qu’allait-elle faire? CHAPITRE XIII OU NOUNOU RIT DANS SA BARBE ET OU FAVIER NE RIT PAS. L’enfant et la bête arrivèrent ainsi jusqu'à la cabane du braconnier; la Moucheronne ne sentait pas la fatigue, elle ne sentait que son courroux. Au lieu d’ouvrir la porte, craintivement comme à l’ordinaire de peur d’être accueillie par une injure ou par des coups, elle entra d’un pas ferme, en maîtresse pour ainsi dire. Son ennemi dormait toujours, couché sur le lit de fougères sèches, et la Moucheronne le contempla, la lèvre relevée par un sourire de mépris, un sourire qui eût fait frissonner Favier s’il l’eût vu. Elle considéra ce colosse, hideux dans son repos comme dans ses fureurs; cette tête rousse et bestiale dont la bouche largement fendue s’ouvrait, montrant toutes ses dents de carnassier. "A mon tour, murmura-t-elle très bas." Du geste elle appela Nounou, et, lui montrant l’homme, ignorant du châtiment qui l’attendait: "S’il bouge, souffla-t-elle, étrangle-le." Nounou dut comprendre car ses yeux brillèrent, et elle se tint en sentinelle auprès du lit. La Moucheronne décrocha du mur la lanière de cuir qui avait servi tant de fois à la châtier de fautes qu’elle n’avait point commises. Puis, prenant deux fortes cordes jetées dans un coin, elle attacha solidement les deux mains velues de Favier. Cette opération ne pouvait moins faire que d’éveiller le dormeur. Il commença à s’agiter et à jurer, la langue encore épaisse et les yeux encore voilés. L’enfant ne lui laissa pas le temps de jouer des jambes et, avec une vigueur que l’on n’eût pas attendue de ses doigts menus, elle lia également les deux pieds du misérable que la louve tenait en respect. "Par les cornes du diable, satanée Moucheronne, qu’est-ce que tu fais donc? Est-ce que tu deviens folle? Fais-moi le plaisir de me..." Il s’arrêta soudain: jamais il n’avait vu une telle expression sur le visage de la petite fille, même aux jours où il l’avait le plus battue et injuriée. "— La Moucheronne, voyons, la Moucheronne, qu’est-ce que tu as? Tu es malade, bien certainement. Ote-moi vite ces cordes qui me coupent la chair; tu as voulu plaisanter, mais délivre- moi vite et fais sortir cette vilaine bête qui me regarde avec des yeux si drôles. La Moucheronne ne remua pas et continua à fixer, elle aussi, ses prunelles flamboyantes, sur son bourreau maintenant à sa merci. "— Non je ne te délivrerai pas lâche assassin, dit alors l’enfant d’un ton posé, et très net. Je ne te délivrerai pas et je vais te punir comme tu le mérites!... "Ah! tu ne te doutes pas de tout ce que je sais, ajouta-t- elle en se croisant les bras dans sa colère magnifique, tu crois que je vais continuer à courber la tête sous ton joug injuste et odieux parce que je ne suis qu’une pauvre fille sans parents et sans amis? Sans parents et sans amis, oui en effet, et cela parce que tu as tué mon père, tu entends, misérable, lâche, démon! tu as tué mon père, mon pauvre père qui ne t‘avait jamais fait de mal; du même coup tu m’as peut- être enlevé ma mère; tu as fait de moi moins encore qu’une servante, une esclave, et si je ne suis pas devenue idiote avec tes mauvais traitements, c’est qu’un jour devait arriver où tu recevrais le châtiment de tes crimes. Ce jour est venu: regarde-moi, ai-je l’air de plaisanter. Ah! oui, plaisanter, tu vas voir. Nounou, tiens bon!" Et tandis que l’homme, se tordant sur le lit, essayait de rompre ses liens, elle lui cingla le visage de sa lanière de cuir. Il hurlait, il écumait de rage, il blasphémait, mais cette justicière de treize ans, implacable comme la justice, continuait à sévir d’un bras qui ne se fatiguait pas. Alors, voyant son impuissance, le lâche essaya de capituler: "— Voyons, ma petite fille, tu es un peu en colère et cela se comprend, je n’ai pas toujours été envers toi très... très doux, enfin; mais tu m’as assez frappé, voyons; cesse ce jeu et je te promets que je ne te tourmenterai plus; tu seras même très heureuse, très gâtée, je te donnerai des bonbons et de belles robes, tu verras ça!" Au fond de lui-même il disait: "— Attends, c’est toi qui va en danser une dès que j’aurai les pieds et les mains libres: je t’écraserai sous mon talon, vipère, vermine, et tu ne reverras pas souvent la lumière du soleil!" Il pensait cela, l’hypocrite, seulement il continuait à supplier: "— Allons, fillette, laisse-là ton fouet; je te jure de ne plus jamais te frapper." Mais la Moucheronne haussait les épaules: "— Je vous connais trop pour avoir foi en vos promesses; si je vous délivrais vous me tueriez. Et puis, quand même vous seriez bon, cela me rendrait-il mon père? Vous l’avez assassiné, je veux qu’il soit vengé, vous mourrez donc." Alors, hideux de fureur, vomissant le blasphème et l’injure, l’homme essaya d’exciter la louve contre l’enfant: peine perdue, Nounou se tournait au contraire davantage contre lui et menaçait d’enfoncer ses crocs dans sa gorge. Le sang commença à couler, aveuglant Favier et rougissant sa blouse bleue..... Cette fois il se tut et, de sa poitrine râlante, s’éleva un gémissement continu. Alors la fillette jeta au loin son fouet, et se mit à amasser, tranquillement autour du lit des branchettes et des feuilles sèches; puis elle y mit le feu. Depuis longtemps le soleil était couché; nul n’assistait à cette sombre besogne accomplie par une enfant qui avait sucé la férocité avec le lait de la louve. Dans cette nuit sinistre, un cri épouvantable s’éleva avec la flamme rouge: Favier comprenait toute l’horreur de la mort qu’il allait subir. On entendit un crépitement, des plaintes étouffées;... puis, plus rien: cette masure flambait comme un paquet d’allumettes. Au-dehors la louve hurlait lamentablement, et la Moucheronne, debout sous les arbres éclairés d’un reflet sanglant, demeurait immobile et muette, frappée d’épouvante. Le remords entrait dans son âme; l’incendie est chose terrible et mourir dans les flammes est une fin tragique. A présent qu’elle avait sous les yeux ce spectacle, à la fois grandiose et terrifiant, elle comprenait qu’elle avait fait un action horrible. Mais comment réparer le mal? Comment éteindre le feu; avec quoi jeter l’eau du ruisseau sur ce brasier incandescent? La Moucheronne eût donné beaucoup pour savoir Favier sain et sauf bien loin de la forêt. Mais encore une fois, il était trop tard. Tout à coup, ô terreur, une espèce de géant tout noir, râlant, sortit en rampant de la cabane embrasée, et vint rouler et s’affaisser aux pieds de l’enfant muette d’horreur. C’était Favier qui, dans un effort désespéré, avait réussi à rompre ses liens; mais il agonisait. Ses chairs calcinées exhalaient une odeur insupportable. Surmontant sa répugnance, l’enfant se baissa. "— Favier, pardonnez-moi, murmura-t-elle." Mais elle ne sut jamais si son bourreau, devenu tout à coup sa victime, avait levé sur elle un dernier regard de pardon ou de haine. Le braconnier ne vivait plus. Toute la nuit, la pauvre petite demeura, pâle et glacée, assise au bord du ruisseau, sa petite main sur la croupe maigre de la louve, regardant de ses yeux épouvantés, le cadavre de l’homme et les ruines fumantes de la cabane. De temps à autre une chouette attirée là par la lueur de l’incendie, effleurait, en volant, les cheveux noirs de l’enfant. Alors elle frissonnait et se serrait davantage contre Nounou. Enfin, cette nuit terrible eut un terme; l’aube parut; alors, détournant les yeux de ce spectacle de mort et de désolation, la Moucheronne s’enfuit, et s’enfonça dans le bois encore sombre suivie de la louve. CHAPITRE XIV L’OR MAUDIT. Manon dormait profondément; elle avait veillé tard la veille en causant avec son gars qui étai reparti avant le lever du soleil. Elle ne s’éveilla même pas quand la porte s’ouvrit doucement et qu’une forme svelte et mignonne entra dans la cabane. La Moucheronne fit signe à la louve de se coucher sur le sol, et elle-même, accablée de fatigue, essaya de se reposer; mais elle ne le put. Elle avait toujours devant les yeux le fantôme de Favier mourant et mourant par sa faute; puis la pauvre masure s’effondrant dans un amas de décombres rouges. Aussi, au sortir de son sommeil, Manon la trouva assise, songeuse, les yeux brillants et hagards, les pommettes enfiévrées. "— Toi ici, petite? dit-elle joyeusement." L’enfant ne répondit pas par son sourire habituel; elle tourna lentement la tête du côté de la vieille femme et resta muette. "— Favier n’est donc pas chez lui? reprit celle-ci étonnée de ce silence. T’a-t-il tourmentée de nouveau? "— Favier ne me tourmentera plus jamais, dit alors l’enfant d’un ton farouche, Favier est mort. "— Mort, comment cela? fit Manon en se rapprochant curieuse. "— C’est moi qui l’ai tué. "— Toi? Toi? Non, ce n’est pas possible! regarde-moi ma fille. As-tu bien toute ta raison? "— Je l’ai toute entière. "— Et tu l’as tué? "— Oui. "— Comment cela? "— Il dormait; je lui ai lié les pieds et les mains et je l’ai frappé ainsi qu’il m’avait frappée tant de fois. Ensuite... "— Eh! bien, ensuite?" L’enfant détourna les yeux, honteuse. "— J’ai mis le feu à la cabane et... c’est ainsi qu’il est mort. "— Tu as fait cela, toi? "— Oui. "— Pourquoi? Il t’avait battue de nouveau?" Elle fit signe que non. "— Injuriée alors? et, dans un mouvement de colère, révoltée à la fin, tu as..." La Moucheronne releva ses grands yeux sombres sur la vieille femme et répondit tranquillement: "— Il avait tué mon père, j’ai vengé mon père. "— Ah! s’écria M