The Project Gutenberg EBook of Sous le burnous, by Hector France This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Sous le burnous Author: Hector France Release Date: February 20, 2006 [EBook #17809] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUS LE BURNOUS *** Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) SOUS LE BURNOUS PAR HECTOR FRANCE PARIS G. CHARPENTIER ET Cie ÉDITEURS 13, RUE DE GRENELLE, 13 1886 «Plust à Dieu que nous qui portons les armes prinsions cette coutume d'escrire ce que nous voyons et faisons; car il me semble que cela serait mieux accomodé de notre main,--j'entends du fait de la guerre,--que non pas des gens de lettres, car ils deguisent trop les choses et cela sent trop son clerc.» BLAISE DE MONTLUC. SOUS LE BURNOUS A EDMOND LEPELLETIER Vous avez, dans le _Réveil_, donné une cordiale hospitalité à ces souvenirs de ma vie d'Afrique, que vos conseils m'ont engagé à recueillir; le mérite, si mérite il y a, vous en revient à vous, qui avez aussi porté _volontairement_ le noble harnais de guerre qu'essayent et ont de tous temps essayé de bafouer les indignes et les couards. Laissez-moi donc, mon cher ami, y inscrire votre nom et vous répéter comme à tous, les paroles de Blaise de Montluc: «Or, seigneurs et capitaines, qui me ferez cest honneur de me lire, n'y apportez nul mal talent; croyez que j'ay dit le vray, sans dérober l'honneur d'autruy. Et sçay bien qu'il y en aura qui mettront en dispute mon escrit, pour voir si j'auray touché quelque mensonge; si les asseuray-je que j'ay laissé infinies particularités à escrire, car je n'avais jamais rien escrit ny pensé à faire des livres... Je vous supplie, mes bons seigneurs, si mon livre tombe entre vos mains, de faire jugement si ce que je dis est vray ou faux, car vous en avez veu une partie... Plusieurs vivent, qui ont esté mes compagnons d'armes, et plusieurs aussi qui ont marché sous moy, tous lesquels peuvent estre fidèles tesmoings de ce que j'ay dit...» HECTOR FRANCE. I LE VENTRE Il était blanc et poli, un peu élastique, doux à l'oeil et au toucher, jeune et sain, un ventre de femme. Je ne pourrais l'affirmer cependant et à vrai dire je ne m'en préoccupais guère; mais ce dont je me souviens exactement, c'est du couteau, parce que longtemps après je l'ai gardé accroché à l'arçon de ma selle. Une bonne et solide lame large d'un demi pouce, longue de dix, effilée, légèrement recourbée vers la pointe avec une forte poignée de chêne que quelque chamelier de Flissa, artiste inconscient, avait orné de bizarres arabesques. Je me rappelle avoir hésité une minute, puis fermé les yeux, et alors... un jet très chaud me cingla le visage. Je vois encore le trou béant et la lame ruisselante et il me sembla qu'une bise chargée d'aiguilles de glace me fouettait la tête. C'étaient mes cheveux qui se dressaient. Pour un coup d'essai, l'on pardonnera mon épouvante, j'avais à peine vingt ans. Ce qui me terrifiait surtout, c'est que dans la lueur vague flottant sur ce corps, je venais d'apercevoir un oeil immobile, vitreux, sinistre, attaché sur moi. Ah! ce regard, il fallait l'éteindre! je frappai un second coup. Mais il restait sur moi avec l'implacable ténacité d'un remords, fixe, morne, comme un oeil de l'autre monde qui regarde à travers la vitre des ombres. --Tu baisseras ta paupière maudite! criai-je, je ne veux pas que tu me voies! Et une troisième fois, je replongeai la lame. J'ignorais que ceux qui meurent assassinés s'en vont les yeux ouverts comme s'ils ne pouvaient les détacher des choses de la vie et qu'il m'eût suffi d'un coup de pouce pour fermer à jamais cette paupière, mais jeune et inexpérimenté, je continuai les coups de couteau. Je trouais, je trouais, et en trouant cette chair et ces entrailles, passaient devant moi comme une nuée de fantômes, des essaims de souvenirs. Je pensais à ces héros des temps antiques dont on nous a fait admirer ou maudire, sur les bancs de l'école, les glorieux coups de poignard, selon que la cause qu'ils ont servie se rapproche on s'éloigne de l'orthodoxie officielle; à ces vaillantes légions entrées par la brèche, dans les villes affolées et éventrant bravement tout ce qui se trouvait sous leur rage, depuis l'enfant dans le sein de sa mère, jusqu'au vieillard assis sur la chaise curule; aux pieux capitaines offrant, au dieu des batailles, le sang impur des infidèles de tout sexe et de tout âge et s'y vautrant jusqu'au poitrail de leur destrier. Je pensais aux exploits sanglants de nos pères et de nos frères et à ceux qu'accompliront nos fils; à toutes les grandes tueries humaines faites, les unes au nom de Dieu, les autres, au nom des empereurs et des rois, les autres encore au nom du peuple et les dernières au nom de l'ordre et de la civilisation. Et après tous ces assassins illustres ou obscurs, mon couteau sanglant au poing et devant ce ventre ouvert, je me sentais humilié. --Cependant, me disais-je, ce n'est pas ma faute si je n'ai qu'un ventre à crever, mes chefs m'ont dit «tue», j'ai obéi et j'ai fait pour le mieux; d'autres! d'autres! qu'on me dise d'en ouvrir d'autres! Et brandissant le _flissa_ d'où coulait la rosée rouge, ivre de fureur, je me dressai sur mes pieds. _____ --Tu as eu tort de lui donner du _haschich_, murmura une voix de femme, le délire travaille sa cervelle. --Bah! répondit une autre, je sais comment le lui ôter de la tête. Et je sentis une odeur de musc me pénétrer, tandis que quelque chose de doux frôlait mes lèvres. Et deux mains me caressaient le front et la même voix harmonieuse m'appelait: --Allons, _Roumi_, reviens à toi! là! là! là! reviens à toi... Et je revins à moi, mes lèvres appuyées entre les seins de _Meryem_. _____ Elle s'écarta et se mit à me regarder en souriant, tandis que Fathma, sa soeur aînée, soulevait un des coins de la tente me montrant la plaine mondée du soleil du matin. Le soleil! le beau soleil! ses rayons radieux chassaient les vapeurs du sombre cauchemar; ma poitrine se dilata et, inondé d'une joie immense, je reportai mes yeux ravis sur la jeune fille des _Ouled-Nayl_. Mais je la vis se baisser, ramasser mon _flissa_ près du lit de peau de chèvre et l'examiner avec attention; du bout de son petit pouce teint de henné, elle en essaya le tranchant et la pointe. Je suivais ses mouvements et de nouveau je sentis les griffes de mon cauchemar me labourer le coeur. La lame était rouge. --Du sang! m'écriai-je. --Oui, répondit-elle tranquillement, celui qui s'en est servi a oublié de l'essuyer. Elle prit un chiffon de laine, le passa lentement sur la lame qui y laissa une large maculature. --C'est donc vrai? dis-je effaré, le ventre! le ventre! Et mes yeux se portèrent sur un tas de débris sanglants, gisant à quelques pas de moi. --Quoi? demanda-t-elle en suivant la direction de mon regard, ce n'est pas le ventre, c'est la peau et la tête. Le ventre, nous l'avons donné aux chiens. Je me rappelai alors que Fathma avait fait égorger un mouton la veille et que j'avais offert mon _flissa_ pour l'immolation. _____ Et après le repas homérique, gorgé de viande et de couscous et saoulé d'amour, j'avais reposé ma tête sur les genoux de Meryem. Elle s'amusait à me faire tirer des bouffées de son petit chibouk rouge, bourré de haschich et j'éprouvai un plaisir infini à sentir ma pensée s'en aller et se perdre avec la fumée bleuâtre, lorsque mes yeux noyés s'arrêtèrent sur la tête et la peau de la victime jetées dans un coin de la tente. A la lueur du brasier qui s'éteignait lentement, cette peau retournée offrait une étrange ressemblance avec un ventre humain. Plongé dans ce demi sommeil où s'ébauchent les hallucinations et flottent les spectres, mon cerveau obstrué par le trop plein de l'estomac avait élaboré le rêve où le haschich jette aux profanes ses sanglantes visions. _____ Je m'efforçai de rire de ma terreur, mais le rire se glaçait sur mes lèvres, au souvenir de ma pensée toute souillée de sang. Longtemps, dans la suite, je restai épouvanté de l'étrange frénésie qui s'était emparée de moi et de l'âpre volupté qui m'avait saisi, à plonger dans ses entrailles ouvertes, mon couteau d'assassin. Je cherchai vainement qui avait pu évoquer cette monstrueuse image, ignorant alors que les milieux déteignent sur les êtres et qu'avec l'air qu'on respire, on se sature de vices ou d'imbécillités. Aussi bien peu font leur destinée, et l'homme, fétu de paille, est le jouet de cette brise aux mille caprices, qui s'appelle le hasard. _Sang, musc et haschich_,[1] c'est-à-dire guerre, amour et rêve! dans ces buées capiteuses palpite encore, au fond de nos possessions algériennes, le coeur d'un peuple que notre civilisation étouffe et qui s'en va peu à peu, s'éloignant dans ses vices formidables et ses incomparables grandeurs. Je veux essayer de le peindre, tel que je l'ai vu et coudoyé pendant dix ans, rêvant à ses côtés, parlant sa langue, vêtu de son burnous, mangeant à son plat de bois, montant ses chevaux, aimant ses filles, vivant de sa vie enfin, dans la montagne on dans la plaine, sous le gourbi du kabyle, la tente du bédoin, la maison du hadar et bien souvent sous le ciel étoilé. [Note 1: C'est sous ce titre que ces études ont été publiées dans _le Réveil_.] II LES PREMIERS KROUMIRS I Il y a de cela bien des années, mais le souvenir en est encore vivant dans ma mémoire, car de là, peut-être, datent nos premières aventures avec les Kroumirs. Nous occupions avec notre smala, le bordj d'El-Meridj, récemment bâti sur la frontière de Tunisie, à douze lieues au nord-est de Tebessa et à une portée de fusil d'un affluent de l'Oued Mellegue, l'Oued Hohrirh. Cette rivière, profondément encaissée dans un lit inégal, effrité, crayeux, bordé de lauriers roses, nous séparait de la grande plaine qui s'étend du Keff à Galah et où sont semés les douars tunisiens des Ouled Sebira et des Beni Merzem. Quelque temps auparavant, les Chéaias, fraction des Kroumirs, descendirent jusque-là avec leurs tentes et leurs troupeaux, fuyant devant les collecteurs du bey, qui appuyés de toute une armée, s'abattaient sur eux ainsi qu'un ouragan et les laissaient nus et dépouillés comme un champ d'orge après le passage d'une nuée de sauterelles. Il arriva que, pour leur échapper, ils traversèrent la frontière: mais ils tombèrent au milieu de nos goums, qui, gardiens vigilants de notre territoire, les razzièrent sans merci. Alors, n'ayant plus ni troupeaux, ni tentes, ni grains, ces gens, poursuivis d'un côté et pillés de l'autre, usèrent de représailles. Il y eut de nombreuses incursions et de nombreuses escarmouches entre les tribus limitrophes. Algériens et Tunisiens passaient tour à tour la frontière, razziant moutons, boeufs, chameaux, chevaux et à l'occasion filles et femmes. Chaouias ou Chéaias, également pillards, également pauvres, également braves, échangeaient les mêmes horions. Le bordj d'El-Meridj, que venait de faire construire le général Desveaux, commandant de la province de Constantine, sur l'emplacement indiqué par le colonel de spahis Flogny, commandant supérieur du cercle de Tebessa, eut précisément pour objet de pacifier cette partie de la frontière, en mettant fin à ces mutuelles querelles et à ces pillages réciproques. Mais le but ne fut pas du premier coup atteint et, séparés seulement de la Régence, par une rivière, guéable en été, en plus d'un point, nous fûmes nous-mêmes longtemps exposés aux entreprises audacieuses des maraudeurs tunisiens. En outre, les tribus que nous venions protéger et que notre présence empêchait d'exercer des représailles adressaient, au commandant du cercle, des plaintes continuelles sur les brigandages dont elles se disaient victimes de la fraction des Kroumirs razziée par elle jadis. Aux Kroumirs, du reste, on imputait tout méfait, tant leur réputation était mauvaise. Rapines des Béni Merzem, des Ouled Sebira, des Ouled Embarkem, étaient pour nous actes de Kroumirs. Tous les voleurs de la frontière, quel que fût leur tribu, nous les confondions sous ce nom générique. Les plaintes devinrent telles que le commandant de la smala, le capitaine F..., reçut l'ordre de faire battre jour et nuit la campagne par des patrouilles de spahis, chargées d'arrêter tout indigène porteur d'armes. Or, comme les Arabes, surtout ceux des frontières, ne s'engagent jamais par les chemins, sans un fusil à l'épaule et un _flissa_ à la ceinture, les _silos_ du bordj furent bientôt gorgés de prisonniers. On les expédiait par fournées au bureau arabe de Tebessa qui, après un interrogatoire forcément sommaire, les relâchait ou les dirigeait sur Constantine. Comme de coutume, de pacifiques laboureurs de la plaine allèrent pourrir dans les prisons de la province ou furent envoyés au bagne de Cayenne, et des rôdeurs de route, bandits de profession, furent reconnus purs de toute iniquité, car nos patrouilles ne tardèrent pas à prendre en flagrant délit de brigandage, des _Kroumirs_ déjà arrêtés par elles et relâchés par le bureau arabe. Le commandant de la smala se plaignit; on lui répondit aigrement que c'était à lui d'aviser; que, chargé spécialement de maintenir la paix dans les tribus de la frontière, il était responsable de ce qui arriverait. Aussi, fatigué des récriminations d'une part, des reproches de l'autre, fatigué surtout des vols incessants, il prit le parti de _rendre lui-même la justice_ comme cela se pratiquait depuis la conquête dans tous les postes isolés, et comme le général Négrier, dont le nom est encore l'effroi des Arabes, la rendait lui-même à la face du soleil, sur la place de la Brèche, à Constantine, par le sabre de son chaouch Braham[2]. [Note 2: Ce chaouch dont je parle dans «l'Homme qui tue» et que je connus au 1er escadron du 3e spahis, coupa, de son propre aveu, plus de 2, 000 têtes.] Donc, chaque fois que nos spahis rencontraient sur les chemins un indigène armé, ils lui faisaient subir un court interrogatoire. --Où vas-tu? --Faire la moisson à la Meskiana. --Pourquoi as-tu un fusil? --O musulmans! pouvez-vous me poser une telle question? Vous savez bien qu'un Arabe ne quitte jamais son fusil. --Tu es un Kroumir? --Sur la tête du Prophète, je sois un des Beni-Merzem. Voyez d'ici les tentes de mon douar de l'autre côté de la rivière, au pied de Bou-Djaber. --Ton caïd ne t'a-t-il pas prévenu? Le bureau arabe a fait savoir par tous les crieurs des marchés qu'on arrêterait quiconque est porteur d'armes. --Qu'Allah vide vos selles! Vous savez vous-même que ce n'est une chose ni possible ni juste sur la frontière. Autant nous jeter nus sous la dent du lion. On l'entraînait au bordj où il était questionné de nouveau, et si les réponses paraissaient suffisantes, s'il pouvait nommer quelqu'un qui voulût répondre de lui, si _sa tête plaisait_, on le renvoyait après quelques jours de _silo_: au cas contraire, le capitaine appelait Ali-bel-Kassem. II Bon type, cet Ali-bel-Kassem. Un grand escogriffe au teint de cuivre, à la barbe d'un noir de jais, semée de quelques poils blancs, et taillée en pointe comme celle de Méphistophélès; maigre, osseux, anguleux, à face patibulaire, en dépit du chapelet à grains d'ivoire qu'il portait constamment au cou. Les spahis le nommaient le _grand champêtre_, corruption de _garde-champêtre_, dignité dont on l'avait revêtu dans la smala et qu'il cumulait avec celle de brigadier. --Ali-bel-Kassem? Il arrivait sur-le-champ, toujours prêt à l'heure, la lèvre souriante, très propre, beau soldat malgré son dos un peu voûté par le laisser-aller des longues journées de cheval, bien assis sur son grand étalon noir, à l'oeil intelligent, triste et doux. Pourquoi la tristesse de cette bête? Nous nous le demandions en riant. Mais les drames dont son maître la rendaient témoin semblaient se refléter dans les rayonnements de sa sombre prunelle. --Ali! --Présent, mon _koptane_. --Voici, faisait simplement le capitaine en lui désignant le prisonnier. Il l'enveloppait des pieds à la tête d'un regard à la fois paterne et fauve. --Tourne-toi, disait-il d'un ton plein de bienveillance. L'autre se tournait. --Ouvre les mains et lève-les. L'autre élevait ses mains au-dessus de sa tête. --Pas d'armes sous le burnous? --Non, _Sidi_. --Jette ton argent par terre. --Pas d'argent, Sidi. --Fais bien attention; si tu as de l'argent, tu ne viendras pas te plaindre après qu'on te l'a volé. --Je n'ai pas un _sordi_. Satisfait de l'inspection, il ordonnait au prisonnier de se placer à quelques pas, puis, silencieux, immobile, la bride dans la main gauche, la droite posée sur la cuisse, la tête haute, aisée et dégagée des épaules, suivant les règles de l'ordonnance, il attendait la consigne de son chef. --Conduis-le à Tebessa, au bureau arabe, disait le capitaine de façon à être entendu du prisonnier. Ali inclinait la tête, puis se penchant et bas: --Marche forcée, mon _koptane_? --Marche forcée. Route en trois quarts d'heure. Trois quarts d'heure! J'ai dit que Tebessa était éloigné du bordj de douze lieues. Le «grand champêtre» souriait d'un air fin. Il savait ce que parler veut dire et comprenait la plaisanterie. C'était toujours la même que lui faisait son chef, mais il la goûtait chaque fois avec un nouveau plaisir. --Trois quarts d'heure! Ah! ha! ha! Bien, mon _koptane_. Allons, homme, marche devant. Il se dressait alors sur sa selle, fier, digne, grave, se sentant chargé d'une mission de confiance, plein de respect pour lui-même. On débouchait par la grande porte du bordj, sur le plateau d'où l'on domine la plaine tunisienne, et le prisonnier pouvait voir une fois encore la fumée de son douar se perdre dans les molles vapeurs des lointains bleus. Parfois, si le douar était proche, il distinguait les blanches silhouettes des femmes anxieuses, guettant son retour. Le factionnaire, assis par terre, le dos au mur, le sabre entre les jambes, le fusil chargé à portée de la main, les saluait amicalement au passage: --_Essalam ou Alikoum!_ Que le salut soit sur vous! --_Alek Salam!_ Sur toi soit le salut! répondaient-ils à l'unisson. On dévalait. On tournait le bordj à droite; on descendait dans l'embryon de village composé de Français, Maltais, Italiens, juifs, tous voleurs dont les tentes et les huttes s'échelonnaient au flanc de la colline. Des spahis, accroupis le long des murs de branches et de terre des _caouadjis_, buvaient leur café lentement, à petites gorgées; d'autres plongeaient de temps en temps leur bras au fond du capuchon de leur burnous et en retiraient un morceau de galette, une poignée de dattes, leur repas du matin, une pincée de tabac pour la cigarette; quelques-uns, allongés sur la natte d'alfa, la tête dans la main, l'oeil somnolent perdu dans le rêve, fredonnaient sur un rythme lent une chanson de guerre et d'amour: Kradidja, tes sourcils, tes paupières, Tes longs cheveux, Comme le fil des cimeterres Blessent les yeux. Ils s'interrompaient pour regarder passer le Kroumir, disant comme le factionnaire: --Le salut soit sur vous! Deux ou trois, sans bouger de place, tendaient la main pour offrir leur tasse à moitié pleine: --Bois, homme, la journée sera chaude. Et Ali-bel-Kassem, paterne, complaisant et souriant, arrêtait son cheval. --Elle sera chaude, homme, bois. Et quand le prisonnier rendait la tasse vide, en remerciant, on lui souhaitait bon voyage: --Que ton jour soit heureux! --Que ton ventre n'ait jamais faim! III Cependant les _mercantis_, débitants d'absinthe empoisonnée et de vins frelatés, escrocs, banqueroutiers, repris de justice, marchands de tout acabit, debout sur le seuil de leurs huttes, de leurs tentes, de leurs gourbis, gorgés de denrées malsaines, criaient au brigadier de spahis: --Encore un Kroumir, «grand champêtre!» A quoi bon le conduire à Tebessa? Démolis-le donc dans la broussaille, imbécile. Ce sera toujours une canaille de moins. --Marche, marche, homme! disait Bel-Kassem, sans même daigner jeter un regard sur cette gueusaille. Et l'homme passait, la tête haute, l'oeil fixe, plein de dédain aussi, mais pressant le pas, car il sentait siffler à ses oreilles, lui, le hardi voleur arabe, les rires et les insultes des lâches filous chrétiens. On sortait du village; on s'engageait sur le sentier pierreux de Tebessa, au milieu des genêts des palmiers nains et des bruyères, ce que les _mercantis_ appellent _la broussaille_, sous les morsures déjà brûlantes du soleil du matin. L'homme marchait vite. Il n'entendait plus les rires des roumis, mais il sentait sur sa nuque le souffle chaud du cheval. Bientôt une bonne odeur d'eau fraîche montait avec un bruit de cascade. Il y avait là, où le chemin fait un coude, une place ravissante, enveloppée de lauriers-roses. Quand les fleurs s'épanouissaient éclatantes sur le vert sombre, c'était un coin du paradis. Les papillons, les scarabées d'or et les libellules s'y donnaient rendez-vous, et les souffles de la brise y avaient d'énervantes mollesses. Il n'y manquait que les houris, et on les voyait parfois dévaler en groupe des douars, jambes et bras nus, pour puiser l'eau dans la rivière qui clapotait au-dessous, au milieu des quartiers de roc détachés de ses flancs pendant le dernier orage. Des chutes, des bouillonnements, des écumes irisées des sept couleurs. Les perdrix rouges venaient y boire, tandis que les grands lièvres au poil fauve regardaient curieusement, oreilles dressées, au milieu des touffes de diss. C'était là où nous attendions, dans les étouffantes après-midi, les filles des _chaouias_ et où nous faisions l'amour, le pistolet à portée de la main et au poignet la bride du cheval. C'était la frontière, à trois quarts d'heure du bordj et du village d'El-Meridj, et Ali-bel-Kassem, l'oeil aux aguets, ralentissait son allure. Et l'autre ralentissait aussi son pas, et, ne sentant plus le naseau du cheval sur sa nuque, reprenait haleine. Il humait l'air frais, heureux de ce coin d'ombre, et, se retournant, disait: --Je te prie, Sidi, depuis huit jours, tu le sais, j'étais enterré vivant et privé d'eau dans les ordures d'un silo; au nom du Prophète, permets que je fasse _l'oudou el serir_. Un vrai serviteur de Dieu peut-il refuser à un prisonnier qui passe près d'une rivière le droit à la petite ablution? L'ablution est sainte et obligatoire comme la prière, et ce n'est pas le dévot Bel-Kassem, qui eût songé à s'y opposer. --Fais, répondait-il en détachant le chapelet de son cou, je te donnerai tout te temps que je mettrai à prononcer les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah! Et il égrenait les grains d'ivoire un à un, sans se presser, murmurant sur chaque, un des noms de Dieu: Dieu le Grand; Dieu le Miséricordieux; Dieu le Juste; Dieu l'Immuable; Dieu le Maître de l'heure. Pendant que le bédouin se laissant glisser le long de la pente crayeuse, et s'accroupissant, baignait sa face et plongeait avec délices ses jambes et ses bras dans l'eau. Du haut de sa monture, immobile sur le bord, le _grand champêtre_ ne le quittait pas de l'oeil, continuant sa litanie: Dieu le Vivant; Dieu le Très-Haut; Dieu le Clément, Et quand il avait fini, il se récitait le verset: .... Le Prophète a dit: «Celui que la mort surprendra la prière au lèvres ou au moment d'une action louable ou d'un acte religieux, celui-là est béni.» Puis il replaçait méthodiquement le chapelet à son cou, par dessus son burnous rouge, portait la main sur la poignée de son pistolet, le tirait lentement de sa gaine, et l'armait sans bruit. Et le corps penché, l'avant-bras appuyé sur l'épaule du cheval, il visait à son aise pendant une ou deux secondes. --Les chrétiens maudits l'ordonnent, mais, par le Koran glorieux, tu te feras leur accusateur lorsque le soleil sera ployé et qu'on déroulera la feuille du Livre. Alors leur compte sera affreux, leur demeure la géhenne. Et tu te féliciteras, car tu auras passé le _Sirak!_ Adieu, homme, l'archange Gabriel va te prendre pour que tu contemples la face du Maître. Il marmottait cela entre ses dents, comme un dévot qui prie, tout en ajustant la nuque. --Va, mon fils, c'était écrit. Et il lui cassait la tête. Rarement il manquait son but. En ce cas, il achevait la besogne à coups de sabre. Le corps roulait et s'abîmait dans le torrent. Quelquefois, le vent qui soufflait des crêtes du Bou-Djaber apportait jusqu'au village d'El-Meridj le bruit de la détonation. --Entendez-vous? disaient les _mercantis_. Encore ces cochons de Kroumirs qui assassinent en plein jour. Ont-ils du toupet, ces gueux-là! III LA POULE VOLÉE I --La quatrième, nom de Dieu! la quatrième en huit jours! s'écria le lieutenant Fortescu après avoir bien constaté qu'il manquait une poule au poulailler de la popote des officiers de l'escadron. _Chapardeurs_ de zouaves! Tas de chacals! Justement, le capitaine Fleury lui avait dit le matin même au déjeuner: --Fortescu, méfiez-vous; vous vous faites rouler par les zouaves dans votre service de popotier en chef; le cuisinier m'a assuré qu'il manquait trois poules depuis qu'ils sont campés près du bordj. Et voyez quel guignon!--une quatrième avait disparu. Et depuis plus d'une heure, il les examinait, les comptait, recomptait, et tandis qu'elles rentraient au logis, le coq en tête, majestueux et insouciant comme si de rien n'était, la stupide bête, il avait constaté, dûment constaté qu'il en manquait une à l'appel. «La quatrième depuis huit jours, nom de Dieu!» --Trompette, sonne à l'adjudant. Et il se mit à arpenter la cour du bordj, avec les signes de la plus grande colère, laissant éteindre sa vieille bouffarde, tant il était préoccupé, ne perdant pas le poulailler de vue, espérant toujours voir accourir la retardataire, tandis que le trompette Villerval, à moitié ivre comme de coutume, tournait l'entonnoir de son cuivre aux quatre points cardinaux: Au chien du quartier! au chien du quartier! Au chien du quartier! au chien du quartier! Le chien du quartier, en ce temps-là l'adjudant Pechiné, achevait son septième verre d'absinthe, en compagnie du _marchef_, sous la tonnelle de la cantine, en disant des polissonneries à la petite maman Jardret, l'épouse légitime du cantinier Jardret, maréchal en pied. Elle ripostait bravement, en bonne fille, pas bégueule, avec des éclats de rire saccadés, faisant gentiment tressauter une gorge qui, bien qu'ayant nourri pour la patrie une demi-douzaine de petits Jardrets, paraissait des plus appétissantes aux deux sous-officiers, car dans ce poste avancé sur la frontière tunisienne, le sexe radieux ne brillait que par son absence. --Mon lieutenant?... --La quatrième depuis huit jours, adjudant. Voyez comme vous faites votre service. La quatrième poule, nom de Dieu! --Quoi! quelle poule? fit l'autre ahuri. --Disparue, volée, chapardée par les zouaves. --Cela m'étonne, observa l'adjudant; car les spahis de garde ont la consigne de surveiller les zouaves qui entrent dans le bordj. Et du reste, depuis qu'ils ont remplacé la compagnie de lignards, les poules ne sortent plus de la cour. --Alors ce sont les Bédouins qu'on laisse coucher dans les caves. Je vais demander au capitaine qu'on les balaye, ou alors j'envoie la popote au diable! Une petite pluie fine, froide, désagréable, persistante, commençait à tomber. On a beau être en Afrique, dans la vallée de l'Oued-Mellegue, à quarante kilomètres au sud du Kef, quand, au mois de février, le vent souffle du nord-ouest, amenant cette pluie maudite, il ne fait pas précisément chaud. Et depuis une quinzaine, il pleuvait et ventait chaque nuit; aussi les caves vides du bordj en construction se remplissaient-elles à la brune. Là se réfugiaient _nègres_, _Biskris_, _Mozabites_, enfin tous les _Berranis_, tous les _Khrammès_ qui, en qualité de plâtriers, âniers, manoeuvres, gâcheurs, goujats, étaient engagés par l'entrepreneur, à raison de dix sous par jour. Une vingtaine de gueux, se tenant bien tranquilles, très sages, parlant à voix basse, se chauffaient, en cercle, les jambes à de petits feux de débris de planches, de copeaux, de déchets de bois, allumés çà et là, en différentes caves, faisant de toutes petites flammes chétives, comme des feux de pauvres qu'ils étaient, discrets, humbles, honteux, n'osant se montrer. On les tolérait, ces misérables. Ils couchaient d'abord au dehors, dans les halliers ou bien derrière les bastions, enveloppés de leurs burnous troués, mais depuis que le vent du nord-ouest apportait cette pluie qui pénètre tout et en un quart d'heure trempe jusqu'aux os, ils se glissaient sournoisement chaque soir dans les fondations du bordj. Deux d'abord, puis trois, puis dix, puis tous. Ils ne gênaient personne, mon Dieu! Entrés sans bruit, une heure après le coucher des poules ils cuisaient leur petit _frechteak_ dans des gamelles ébréchées, puis s'allongeaient autour des cendres chaudes. Au petit jour, ils détalaient sur le chantier avant le lever de leurs maîtres, les maçons. Pauvres diables! il faut bien gîter quelque part. La belle étoile dore les rêves, mais seulement quand le temps est sec; et ce n'est pas avec dix sous par jour qu'on peut prétendre à une chambre d'hôtel. Et hors du bordj, à part les gourbis des _mercantis_ et les huttes des tailleurs de pierre, on ne trouvait que la broussaille et la grande plaine déserte. Donc on les tolérait, car le capitaine avait dit «qu'ils séchaient les fondations.» Mais du moment où ces guenillards payaient notre hospitalité en nous volant nos poules..... la quatrième en huit jours, nom de Dieu! la fureur de Fortescu nous gagnant, nous nous précipitâmes dans les caves. --Debout, tas de sauvages! Lisant sur notre mine une catastrophe prochaine, les malheureux blêmirent, se levèrent précipitamment, accueillant par un silence funèbre notre furieuse irruption. --Qui a volé les poules? nom de Dieu! les poules du capitaine! Terrifiés, ils se regardaient. Puis, le premier moment de stupeur passé, un concert de dénégations indignées et de protestations vertueuses s'éleva. Tous posant la main sur leur coeur se jurèrent sur la tête du prophète et la barbe de leurs aïeux, incapables d'un aussi abominable forfait. Incrédules et ironiques, nous fîmes d'un coup de pied sauter les vieilles écuelles où mitonnait sur le feu la pitance du soir. Des sauces innommées coulèrent sur les tisons, des débris noirâtres, fragments de tête de mouton ou de cou de vache, roulèrent dans les cendres, mais de traces de poule, point. On fouilla les coins, on remua du bout de la botte de petits tas de hardes, des morceaux de natte pourrie; pas de poule, pas de poule! Finalement, par acquit de conscience et pour qu'il ne fût pas dit qu'on avait manqué de zèle, on balaya d'un dernier coup de pied les petits foyers misérables, faisant voltiger de droite et de gauche débris de gamelles et débris de viandes, oignons rôtis et bois brûlé; et l'adjudant Pechiné remonta rendre compte du résultat de sa mission. --Pas de poule, mon lieutenant. --Parbleu; aviez-vous la naïveté de croire qu'ils allaient vous présenter ma poule sur un plateau! Mais ils l'ont dévorée, les cochons! Ils l'ont engloutie, les goinfres. Qu'on les f...iche dehors et qu'on ne les revoie plus. II On les f...icha dehors. Ça ne traîna pas, je vous jure. La pluie redoublait de violence. Le vent soufflait au corps, y collant les vêtements mouillés. Ils allèrent, je ne sais où, emportant leurs hardes humides, pensifs, silencieux, sans un murmure, le ventre creux, l'estomac vide, courbés sous le destin maudit. Et quand le dernier eut disparu, l'adjudant promena partout sa lanterne. Il remontait l'escalier lorsqu'il entendit un gémissement. Il fouilla de nouveau et dirigeant le rayon dans un recoin ténébreux, il éclaira soudain un groupe de deux hommes. --Eh! là! qui est-ce? Dans le retrait le plus obscur, sous l'escalier de la cave était blotti un vieux nègre secoué par la fièvre ou le froid; et accroupi à ses côtés, lui soutenant la tête, un second nègre, celui-là, jeune et vigoureux, essayait de le réchauffer. Il s'était dépouillé à cet effet de son burnous et de sa goudourah, et entièrement nu, grelottant lui-même, il se penchait sur l'autre, l'enlaçant; mais les dents du vieux claquaient avec un bruit de castagnettes, et l'on voyait, spectacle lamentable, sa barbe blanche, courte et laineuse, frisottant sous le menton, monter et descendre avec des mouvements saccadés et rapides, tandis que les yeux se fixaient hébétés et immobiles sur le feu de la lanterne. Le jeune, collé au vieux, le couvrait de son corps et de ses bras comme un enfant qu'on cache, se faisant aussi étroit que possible, cherchant encore à se dissimuler. --Ah! les sauvages, cria l'adjudant. Encore deux ici. Plus moyen de se débarrasser de cette vermine. Dehors, nom de Dieu! dehors! Il cherchait à s'exciter lui-même, à se mettre en colère, mais ce n'était pas un méchant garçon, et au fond il se sentait le coeur gros, de jeter ainsi dans la nuit pluvieuse ce vieillard mourant de fièvre. Alors le jeune se leva, et humble, caressant, suppliant: --Sidi, je t'en prie, laisse-nous. C'est mon père. Tu vois, la fièvre le ronge. Je l'ai amené aujourd'hui de Souk-Arras, mais il ne peut aller plus loin. Ne nous chasse pas, Sidi, nous n'avons fait aucun mal. S'il y avait eu un douar près d'ici, nous serions allés jusqu'au douar. Je l'aurais porté sur mes épaules, mais il n'y en a pas. Laisse-nous pour cette nuit, dans ce petit coin noir. Nous ne ferons pas de bruit, nous ne bougerons pas et nous te débarrasserons demain avant l'aube. L'adjudant remonta l'escalier. --Tous partis? demanda l'officier. --Oui, mon lieutenant... à l'exception d'un vieux négro qui ne peut marcher. --Un vieux! Il est plus canaille que les autres, alors. C'est lui qui a volé les poules, c'est certain. --Je ne pense pas. Il est malade et arrive de Souk-Arras. --Que chantez-vous qu'il ne peut marcher alors? De Souk-Arras, dites-vous? C'est un voleur envoyé par les Kroumirs et il est malade d'indigestion pour avoir dévoré gloutonnement ma poule. Ah! le cochon! vous allez me le flanquer dehors, et vivement, hein! L'adjudant redescendit, et, honteux de la consigne qu'il exécutait, hésitant encore à l'exécuter, il dit au jeune: --Allons! négro, va-t-en. Emporte ton père. Le capitaine ne veut pas qu'on reste ici. Et il s'en alla sans insister davantage et sans regarder en arrière, pensant bien que le négro ne le suivrait pas, esquiva le lieutenant Fortescu et courut à la cantine où son dîner refroidissait. Mais Fortescu enveloppé dans son caban et tirant d'énormes bouffées de sa pipe, sur le seuil de la porte du Bordj, ne voyant pas sortir ce vieux qu'il se préparait à apostropher au passage, s'impatienta, descendit dans les caves où il finit par découvrir les deux nègres, et se mit à pousser de terribles jurons. --Sidi, répéta le jeune, c'est mon père. Peut-être as-tu, toi aussi, un père vieux et infirme. Au nom du tien, laisse pour quelques heures le mien ici. Aie pitié de lui, Sidi? Le Prophète a dit: «Aie pitié de ton père et de ta mère infirmes, comme ils ont eu pitié de toi quand tu étais tout petit.» Tu vois, il tremble comme un pan de burnous secoué par le vent. --A la porte! vociféra Fortescu furieux; mon père est-il un vagabond comme le tien? Filez tous deux, ou je vous fais chasser à coups de fourreau de sabre. Et il poussa de sa botte le vieux, qui rassemblait toutes ses forces débiles pour se soulever et obéir. --Sidi, ne le touche pas, sur ta tête, ne le touche pas, s'écria le fils, l'oeil en feu, la lèvre tremblante, poings crispés, menaçant. La lueur fauve de la lanterne jetait sur le bronze de son corps des teintes de pourpre. Musculeux et terrible, il fit presque peur à Fortescu, peu soucieux de se colleter dans cette cave avec ce géant noir; aussi, reculant jusqu'à l'un des soupiraux ouverts près du poste, il appela: --Hommes de garde, ici! Et quand cinq ou six spahis entourèrent le nègre, il lui cingla le dos de sa canne de jonc. La colère fait commettre des lâchetés aux plus braves. Et désignant le vieux qui râlait: --Qu'on jette cela dehors, dit-il, et il ralluma sa bouffarde. L'oeil du fils s'ensanglanta; cependant il se baissa sans mot dire, souleva son père, l'enveloppa avec soin, et tout nu, le chargeant sur ses épaules, comme Enée fit du vieil Anchise, il sortit du bordj en crachant derrière lui. La pluie redoublait. La petite maman Jardret, couverte du burnous du _marchef_, accourut en riant, pour voir ce grand nègre tout nu, emportant ce vieux huché si drôlement sur son dos, tandis que derrière elle, le marchef, abusant des droits que lui octroyait le prêt de son burnous, et profitant de l'ombre, la chatouillait aux endroits sensibles, ce qui lui faisait pousser de petits cris étouffés, pendant que là-bas, la silhouette chancelante, fouettée du vent et battue par l'averse, se perdait peu à peu dans la nuit. III Environ trois semaines après, le lieutenant Fortescu, pipe en bouche et canne en main, se promenait paisiblement comme un honnête bourgeois, au milieu des buissons de genévriers et de myrtes qui entourent le bordj d'El-Meridj. Le ciel était d'indigo, le soleil radiait et les hirondelles arrivaient en foule. Pour la première fois depuis le commencement de l'année, il avait sorti son vêtement de coutil et s'était coiffé d'un grand chapeau de feuille de palmier, présent d'un caïd du voisinage, Hamdabel-Hassen. Tout en fumant sa vieille bouffarde, il tapait de sa canne de jonc, à droite et à gauche, avec colère, sur les jeunes pousses des genêts comme un _chaouch_ sur des têtes de Turcs. Il avait bien déjeuné cependant, pris le café, le pousse-café, la bière, la rincette, la surrincette et encore la bière; pourquoi diable n'était-il pas content? Une autre poule manquait-elle donc à l'appel. Hélas! oui. Non pas une, ni deux, ni trois, ni quatre, mais dix. Bientôt par douzaines on comptait les absentes. Le coq même, le magnifique coq cochinchinois, si superbe, si fier, si vigoureux, cet hercule des gallinacés avait disparu. Pourtant les caves du bordj ne servaient plus de refuge aux _Chaouias_, ni aux nègres; mais Fortescu, en reconnaissant les débris affreusement mutilés du chef de file, mijotant en compagnie de pommes de terre dans une gamelle de campement de la _quatrième du deux_, venait d'avoir la preuve que les zouaves seuls dévastaient son poulailler. Mais ce n'était pas ce qui le tracassait et le poussait à sabrer les branches verdoyantes de l'arbuste cher à Vénus, car les rapines allaient avoir une fin. La compagnie de zouaves rentrait à Constantine; encore quelques jours et l'on serait débarrassé de ce mauvais voisinage. Et voilà justement ce qui embêtait Fortescu. Depuis deux ans que duraient les travaux du bordj, la smala de spahis ne suffisant pas d'abord pour protéger les travailleurs, on avait, dès le principe, envoyé un bataillon; bientôt le bataillon s'était réduit à deux compagnies, puis à une; et maintenant on retirait cette dernière comme absolument superflue. Le pays pacifié, les tribus de la frontière soumises; plus de factionnaires assassinés; plus de têtes de colons coupées. Calme plat partout. On pouvait aller de Tebessa à El Meridj, d'El Meridj à Souk-Arras, de Souk-Arras au Tarf et du Tarf à la Calle, tranquillement, la canne à la main, en fumant des cigarettes, comme de la Bastille à la Madeleine, avec cette différence qu'au lieu de payer ses rafraîchissements à un prix exagéré, sans compter le pourboire au garçon, on était hébergé gratis le long du chemin par ces imbéciles d'Arabes, sans même se croire obligé de leur dire «merci» au départ. Et voilà des mois et des mois que cela durait! Et ça allait durer peut-être encore des mois et des mois et des années entières. Cré tonnerre! Eh bien! mais alors... et l'avancement, nom de Dieu! Il est vrai que, depuis six mois, les terribles fièvres d'El Meridj rongeaient le capitaine, ne lui laissant que le cuir sur les os. S'il _cassait sa pipe_, ça ferait une place; mais quand tournerait-il de l'oeil? On en voit comme ça, des souffreteux, des faiblards, des moitié-crevés, qui semblent n'avoir plus qu'un souffle et qui enterrent les plus solides. Ce n'est pas qu'il en voulait à ce brave homme de capitaine Fleury; il l'aimait beaucoup, au contraire, il se serait fait trouer la peau pour lui dans une charge, mais que diable! puisqu'il n'y avait plus rien à fricasser dans ce sacré pays, il fallait bien se demander si les anciens ne songeaient pas à défiler la grande parade. Chacun pour soi, n'est-ce pas donc? Eh, nom de Dieu, non! plus rien à faire, positivement. Ces animaux de Bédoins deviennent doux comme des moutons et comme eux se laissent tondre. Tas d'idiots! S'ils se remuaient seulement un peu, de temps à autre! Mais ils ne demandent qu'à vivre en paix! Malheur! Vingt ans de services, et n'être que lieutenant en premier! Il avait sollicité un poste de la frontière, comptant sur des chevauchées, des coups de sabre et des horions, et voilà qu'il prenait du ventre. Quand donc ce gouvernement d'avocats et d'épiciers se décidera-t-il à taper sur quelqu'un ou quelque chose? Avec l'empereur, ce serait déjà fait. Comment voulez-vous que des officiers deviennent républicains si on leur coupe les chances d'avancement! Autant faire du lard et rester chez soi. On gagnerait davantage à vendre des chandelles. Le métier est perdu dans ces parages. Il n'y a pas encore dix mois, on n'aurait pas fait dix pas hors du bordj sans recevoir un pruneau, et le voici à plus de deux cents mètres. On est obligé de compter sur les fièvres et les dyssenteries, puisqu'on n'entend plus siffler la moindre balle. Comme si une fée bienveillante eût entendu ce monologue et eût voulu satisfaire les souhaits de Fortescu, une détonation retentit et un sifflement strident vibra près de son oreille, mais si près qu'il en sentit le vent. Il se retourna avec une vivacité et une prestesse que n'aurait pu faire soupçonner son ventre de cavalier bien nourri. --Butor! maladroit! cria-t-il. C'est encore cet animal de _marchef_ qui tire les lièvres. Eh! dites donc, vous, là-bas! Faites attention où vous envoyez vos balles, nom de Dieu! Mais un second coup qui, cette fois, troua son beau chapeau de palmier, lui prouva que, précisément, le tireur prêtait la plus grande attention à l'endroit où il envoyait ses balles, et que le but n'était pas un lièvre; et tout pâle d'émotion et de colère, il aperçut dans la fumée bleuâtre s'élevant en gracieuse spirale d'un fourré de tamarin, un burnous blanc qui s'agitait. --A cheval! à cheval! Et encore essoufflé de sa course, il montrait au capitaine le trou de son chapeau. --Sont-ils nombreux? demanda l'autre, se jetant hors de son lit tout grelottant de fièvre. --Je n'ai pu les compter, mon capitaine; ils sont embusqués dans les broussailles; mais ils ont tiré plusieurs coups de fusil. --J'en ai entendu deux. J'ai cru que c'était cet empoté de marchef qui chassait. Mais le marchef accourait de la cantine où il était en train de sirotter son sixième _champoreau_, tout en racontant l'histoire de la _Pucelle enragée_ à la petite maman Jardret qui avait mal au ventre à force de rire. --Un peloton, à cheval! Et cinq minutes après, le peloton commandé par Fortescu dévalait au grand trot. On battit les broussailles, on feuilla les halliers, on descendit jusque dans le lit encaissé de l'oued Horrirh: on ne découvrit que quelques petits pâtres et deux ou trois chaouias paisiblement assis, devisant des choses du temps. L'ennemi avait disparu. Une fillette qui s'était enfuie à l'approche des spahis, et qu'on rattrapa bien vite en la menaçant de lui couper la tête si elle ne disait pas toute la vérité, déclara affolée et tremblante, avoir aperçu un grand _négro_ traverser les broussailles et courir dans la direction du douar du caïd Hamda-bel-Hassen des Ouled-Ali, de l'autre côté de l'oued Horrirh, au pied de la montagne. IV Le caïd Hamda-bel-Hassen était mal noté au bureau arabe. Il avait pris part autrefois à tous les soulèvements des Nememchas et, bien qu'ayant fait sa soumission, dans les troubles récents de la frontière, il fut visible à tous qu'il ne nous fournissait qu'à regret son goum. Cependant, depuis l'installation du camp d'El-Meridj et la construction du bordj collé comme une menace aux flancs de son territoire, il vivait paisiblement en philosophe, entre ses femmes et ses _slouguis_, se rendant deux fois chaque année à Tebessa avec son trésorier et son secrétaire pour y payer l'impôt, et ne manquant jamais de se faire accompagner d'un mulet chargé d'étoffes de Tunis, de _djebiras_ soutachées, d'oeufs d'autruches, d'armes forgées dans les ksours; cadeaux de peu de valeur, mais qui entretiennent l'amitié et que pouvaient, sans se compromettre, accepter les officiers du bureau arabe. Aussi parut-il fort surpris de l'irruption des cavaliers rouges; mais faisant une mine souriante, il s'avança à leur rencontre, escorté des _kebirs_ de son douar: --Soyez les bienvenus, ô les envoyés de Dieu! cria-t-il. Que le salut se répande sur vos têtes! En croirais-je mes yeux ravis? Oui, c'est bien lui, c'est mon ami, l'illustre et vaillant lieutenant Fortescu, le maître du sabre! Comment es-tu, comment vas-tu? Comment vont les tiens, mon cher frère? --Pas tant de compliments, répliqua brutalement Fortescu qui professait le plus grand mépris pour la civilité puérile et honnête, aussi bien française qu'arabe. Nous savons qui tu es, mon noble seigneur, et ce dont tu es capable. Des hommes de ta tribu ont tiré ce matin même sur des officiers du bordj. --Des hommes de ma tribu! s'exclama Hamda-bel-Hassen. Est-il possible? Tu me plonges dans la stupéfaction. Tu as été induit en erreur, mon fils. --Induit en erreur, nom de Dieu! Mais deux balles ont sifflé à mes oreilles, et mon chapeau a été troué. --Puisque tu l'affirmes, je le crois, car il ne peut sortir que la vérité de ta bouche. Dis-moi donc le nom des maudits et qu'Allah vide ma selle et donne à ma jument un juif pour cavalier, si je n'en fais prompte justice. --Tu te moques de moi, caïd. Est-ce que je connais tes sauvages. Un _négro_ se trouvait avec eux. --Un négro! Il n'y de nègre au douar que mon serviteur Salem. Salem, viens ici. Un grand nègre, jeune et vigoureux, sortit d'une tente, étonné et riant, montrant ses éblouissantes molaires. --C'est lui! s'écria Fortescu, je le reconnais. Je l'ai chassé du bordj il y a trois semaines. Il nous volait nos poules. --Ce que tu me dis m'étonne, mon très cher ami, répliqua le caïd. Cet homme ne peut t'avoir volé tes poules; car il nous est arrivé de Souk-Arras, exténué de fatigue et de faim, portant sur ses épaules le corps de son père, le vieux Bou-Beker, mort de fièvre dans la nuit pluvieuse. Nous l'avons accueilli parmi nous. --Plus de doute, alors. C'est bien lui! Spahis, empoignez cette canaille. --Arrêtez, mes enfants. Vous êtes musulmans; ne commettez pas un acte injuste. Je veux qu'Allah m'abandonne entre deux cavaleries, si Salem a quitté le douar ce matin! Devant ce serment, les spahis hésitèrent. --C'est une rébellion, vociféra Fortescu. Caïd Hamda-bel-Hassen, fais bien attention. Je vais envelopper ton douar et vous pousser tous au bordj. L'ordre que je donnerai est au bout de ta réponse. Livre l'homme de bonne volonté, sinon je le prends de force et alors gare la casse. S'il est innocent, on te le rendra. En entendant ces mots, le nègre Salem saisit le bas du burnous de son maître et se prosternant: --Caïd, s'écria-t-il, mon bon seigneur, ne me livre pas. Je m'abrite la tête du pan de ton burnous. Je suis ton esclave et ton hôte. Ne me livre pas, ils ne me rendront plus. A quelque distance, les gens du douar regardaient farouches et silencieux. Mais sur le seuil des tentes, les femmes écoutaient, et plus ardentes que les hommes, plus nerveuses et aussi plus sensibles à l'injustice et au manque à la foi jurée, elles crièrent: --Ne le livre pas, caïd. Il est l'hôte de la tribu. Par la tête du Prophète et le serment d'Ebrahim, ne le laisse pas aller. Tu sais bien que ce n'est pas lui qui a tiré sur l'officier français; c'est son frère _El Kenine_ (le lapin), qui court maintenant dans la montagne. Le Roumi a chassé son père mourant, il a tenté de se venger. C'est bien! Et tous les hommes répétèrent: --C'est bien. Le lieutenant fit tirer les sabres. Vingt-quatre lames nues étincelèrent aux feux du soleil couchant. Cette vue acheva d'exaspérer les femmes. --Oh! les maudits! hurlèrent-elles, les chiens, fils de chiens! Holà! hommes, nos époux et nos fils, n'est-il donc plus de balles dans vos cartouchières? Mais le caïd, levant le bras et se tournant vers les crieuses, dit d'une voix impérieuse et grave: --Paix, femmes! vos langues sont semblables à la queue du scorpion noir; quand elles blessent, elles tuent. Silence! les hommes savent ce qu'ils ont faire. Puis s'adressant à l'officier: --Ecoute. Ce qui est écrit est écrit. Mais ton acte est un acte de violence. Je n'aurais qu'à faire un geste et la poudre parlerait. Mais je suis l'ami des Français et avec eux je veux vivre sans dispute. Prends cet homme: je ne te le livre pas, car il est mon hôte, mais je te le confie. Demain, au milieu du jour, j'irai le réclamer à ton bordj; d'ici là, tu auras réfléchi... Femmes, paix! L'officier a dit: S'il est innocent, on le rendra. J'ai sa parole. Que ma tête soit maudite si l'on touche un cheveu de la sienne. V On rentra fort tard au bordj et le capitaine se releva pour faire subir au prisonnier un interrogatoire provisoire et sommaire. Il persista dans ses dénégations. Était-ce lui qui avait tiré sur le lieutenant? Était-ce son frère El Kenine? Avait-il seulement un frère nommé El Kenine? On ne le sut jamais. Mais peu importait. Son frère ou lui c'était tout comme. L'essentiel était de punir l'arrogance de cet Hamda-bel-Hassen et l'on ne pouvait saisir une meilleure occasion. Afin d'enlever les derniers scrupules qui auraient pu troubler la conscience des juges, deux ou trois spahis se trouvèrent à point pour déclarer qu'ils croyaient reconnaître le moricaud pour l'avoir aperçu rôdant de nuit autour des bastions. Mais tous les nègres se ressemblent à partir du moment où l'on ne peut distinguer un fil blanc d'un fil noir. Taillé en hercule, audacieux, musculeux, agile, cet homme n'en était que plus dangereux. Qui sait si ce n'était pas lui le voleur du cheval du maréchal des logis Othman-ben-Khalifa, enlevé une nuit près de sa tente au milieu même de la smala? «Certainement, ce devait être lui.» On le jeta au silos en attendant qu'on le conduisît au bureau arabe de Tebessa, le lendemain matin. Mais, par le fait, pourquoi le conduire au bureau arabe? On tint un long conciliabule à la suite duquel l'on plaça deux zouaves en faction derrière chaque bastion, en dehors du bordj, avec une consigne sévère. Le brigadier Ali-bel-Kassem, de garde cette nuit-là, eut, avec Fortescu, un entretien privé. Chose étrange, cet homme à cheval sur la consigne et d'une vigilance exemplaire, tomba dans un profond sommeil, oubliant de pousser le verrou de la trappe servant de prison. Ce silos, un trou carré d'une dizaine de pieds de profondeur, maçonné dans le bastion sud-est, faisait face à la frontière. On y pénétrait par une échelle qu'on retirait aussitôt le prisonnier descendu. Mais un homme agile n'a pas besoin d'échelle; aussi, vers trois heures du matin, une grande ombre noire, qui semblait sortir de dessous terre, rampa le long des murs. «Gloire à Dieu miséricordieux!» Les spahis de garde enveloppés dans leurs burnous, ronflaient derrière les chevaux. Le fantôme glissa entre eux et les croupes dans l'obscurité du hangar, flattant de la main les bêtes éveillées brusquement, disant: «Oh là! oh là!» comme un garde d'écurie vigilant; puis, quand il fut caché par la clôture de planches fermant l'un des côtés du hangar, près de la cantine, il s'arcbouta à l'angle, et s'aidant des mains, des genoux et des pieds, avec une agilité de panthère, il atteignit en dix secondes la crête de la muraille. On put voir pendant un instant son corps nu semblable à un bronze florentin, à cheval sur la crête. Il fouillait de ses yeux ardents la broussaille noire qui tachetait au-dessous de lui le sol pierreux; non loin, à cinq cents mètres à peine, s'étendait la grise plaine tunisienne où se dressait, table gigantesque, le rocher carré de Galaah, d'où il pourrait défier les chrétiens maudits. Une course de cinq minutes, quelques bonds dans les genêts et les hautes herbes, et la frontière et la liberté! Peut-être fut-il saisi par cet inexplicable serrement d'angoisse qu'on nomme pressentiment et qui hante ceux que menace une catastrophe, car il hésita et, tournant la tête, jetant un regard dans la grande cour silencieuse, il parut se demander s'il ne valait pas mieux redescendre, regagner son silos et s'en remettre au bon plaisir des justiciers militaires. Mais, tout à coup, à ses pieds, le coq de la cantinière réveillé par le grattement de la muraille fit retentir le bordj du clairon perçant de sa fanfare matinale. Les poules gloussèrent, le poulailler entier s'éveilla et le nègre disparut de l'autre côté du mur. Il ouvrit les mains, sauta et tomba légèrement dans le fossé, jarrets plies, comme un gymnasiarque, et bras en avant; puis il gravit d'un bond la contrescarpe et s'élança vers les genêts. «Gloire à Dieu miséricordieux» dit-il, une seconde fois. Il était sauvé. Mais le bruit sinistre et bien connu d'une batterie qu'on arme lui fit faire un saut de côté. «Crac, crac.» Il bondit, le corps ployé en deux, dans le hallier noir. Un éclair déchira la nuit, un tonnerre, le silence. Puis, un second éclair et une autre détonation. Un bruit de corps frappant la terre... Un long râle... puis plus rien, et deux voix joyeuses, mais un peu émues, crièrent: --Ça y est! Il a fait bonhomme. --Bien visé! Et deux zouaves, la baïonnette au canon, se précipitèrent. --Tiens, dirent-ils, c'est un négro! VI Quand le caïd Hamda-bel-Hassen arriva, vers huit heures, on lui montra le cadavre. Il était là, à la même place, sur le ventre, frappé par derrière, comme un fuyard, de deux coups de feu, l'un à l'épaule, l'autre au flanc. Il inclina la tête. Rien à dire. C'est la loi de guerre. Toute tentative d'évasion est punie d'une balle. Il s'en alla sans se plaindre. Les femmes de son douar l'accueillirent par des huées et, du samedi au vendredi, sa plus jeune épouse lui refusa sa couche; mais il jura à toutes que, pour racheter la tête de son nègre, il leur jetterait dix têtes de Roumis. Le pays, jusque-là relativement tranquille, devint agité, plein de convulsions. Les volcans de colère éclataient de toutes parts. Les prairies somnolentes s'éveillèrent, les montagnes et les gorges tressaillaient. Le caïd Hamda-bel-Hassen tenait parole. Il prit les dix têtes les unes après les autres, les cueillant des épaules comme des fleurs de leurs tiges, pour apaiser les femmes irritées des Ouled-Ali. Il s'était réfugié dans les abrupts rochers du Djebel, mais chaque fois qu'il descendait dans la plaine, il y laissait sa marque: une large tache de sang. L'escadron de spahis et la compagnie de zouaves devenus comme autrefois insuffisants, furent renforcés de troupes de Souk-Arras et de Tebessa. Les bords de l'Oued-Horrirh et de l'Oued-Mellegue s'ensanglantèrent. Deux tribus s'étaient jointes à celle d'Hamda-bel-Hassen, le tout montant à 800 chevaux et environ 1,200 fusils; ce fut l'affaire de quelques semaines. La chasse à l'homme commença. Traqués comme des fauves, ils durent se rendre à merci. Pas de quartier, c'était la consigne. Pris en armes ou sans armes, on les tua comme des chiens. On brûla le pâté de montagne où se retranchait encore Hamda-bel-Hassen. Vignes, moissons, oliviers, figuiers, tout fut bientôt en cendres. Les vieilles forêts de chênes-lièges flambaient comme des boîtes d'amadou. Les _insurgés_ se défendaient toujours. Hachés, sabrés, minés, roussis, ils brûlaient leur dernière cartouche. Sans cartouche, ils luttèrent avec leurs _flissas_. La lame brisée, ils mordirent. A coups de crosse on leur brisa les mâchoires. N'ayant pas de Bazaine, ils n'eurent pas de Metz... mais ils eurent leur Sedan. Et ne possédant ni tribuns, ni avocats, ni politiciens pour les diviser et les corrompre, les derniers qui restaient marchèrent ensemble à la mort. Cernés dans un creux de rocher au nombre de deux à trois cents, dépenaillés, demi-nus, exténués de fatigue, mourant de soif et de faim, deux mille hommes les mitraillèrent. Ils tombèrent jusqu'au dernier. Encore une fois, la civilisation eut raison de la barbarie. Fortescu, dans cette bagarre, ramassa son képi de capitaine. Il s'était bravement conduit et ne l'avait certes pas volé. Il retourna au bordj qu'il commandait en second et, fumant sa vieille bouffarde avec son vêtement de coutil et son képi bleu de ciel tout neuf, il regarda souvent du plateau où se dresse fièrement le bord d'El Méridj, le pays désert, les forêts brûlées qui fumaient encore, et souriant en homme heureux de son oeuvre. --Et tout ça pour une poule volée, disait-il. Mais nous n'avons pas de reproche à nous faire. On ne peut pas dire que c'est nous qui avons commencé. --Non, mon capitaine, répondit le sous-lieutenant Péchivé, se souvenant du surnom du nègre Salem (_El Kénine_), c'est le lapin! IV LA FILLE DU BISKRI[3] [Note 3: Les _Biskris_, indigènes du pays et de la ville de Bisk'ra au sud de la province de Constantine, émigrent en grand nombre dans toutes les villes d'Algérie où ils se font commissionnaires, portefaix, porteurs d'eau, aides-maçons, muletiers, âniers, balayeurs. Ce sont les auvergnats du Tell Algérien. De là on désigne sous le nom général de Biskris, les indigènes exerçant ces professions. Les spahis, exempts de certaines corvées obligatoires dans les autres régiments de cavalerie, payent sur leur solde, dans chaque escadron-smala ou détachement, un _biskri_ chargé de la propreté des cours et des écuries du quartier ou du bordj.] I On ne lui connaissait pas d'autre nom, ou plutôt elle en avait ramassé une telle poignée dans le calendrier des beautés musulmanes pour les jeter à ses amants successifs qu'on ne savait, dans le tas, lequel était sien. _Aïcha_, _Zohrah_, _Messaouda_, _Mabrouka_, _Fatmna_, _Baya_, _Meryem?_ Qu'importe! La fille du Biskri! cela suffisait et cet anonymat remplissait les six escadrons de son érotique notoriété. Jeté tout à coup au milieu des réunions mornes et silencieuses, il faisait surgir les plus étranges et les plus tintamarresques récits. Quand, dans les longues tristesses des soirées d'ambulance, le narrateur assoupissait l'auditoire avec les aventures du _Caporal La Ramée_ ou de la _Princesse amoureuse du gendarme_, on n'avait qu'à le prononcer pour soulever les rires des écloppés et réveiller les somnolents. Et que de fois du Djurjura aux lacs Salés, de Djidjelly à Tougourt pendant les nuits pluvieuses ou étoilées, alors qu'on se rôtit les jambes aux feux du bivouac, son image est venue danser avec les gais propos autour des flammes joyeuses! Bref, absente, éloignée, perdue là-bas, là-bas, dans un coin de la frontière tunisienne, elle excitait les plaisanteries des chambrées, la gaieté des cantines, les lazzis des camps, la jalousie des Aglaés de corps de garde, l'indignation des femmes vertueuses, les convoitises de tous les spahis. La fille du Biskri! tous en parlaient et cependant combien peu pouvaient se vanter de la connaître! Elle était comme ces contrées lointaines et merveilleuses dont chacun discoure sans les avoir jamais vues. Une dizaine d'entre nous, au plus, nous en avions fait le calcul, avaient navigué sous ses chaudes latitudes, s'étaient bercés au souffle de son haleine parfumée de _souak_ et consumés comme des morceaux d'étoupe aux ardents rayons de ses grands yeux noirs. Aussi abondaient sur sa personne les détails les plus contradictoires. Les uns la prétendaient aussi osseuse et décharnée que les pitoyables bourriques qui charrient sur leurs dos saignants les détritus de Constantine dans les ravins de Koudiat-Aty, les autres, énorme et grasse comme une truie de Lorraine; ceux-ci affirmaient qu'elle exhalait les odeurs d'une négresse qui aurait poursuivi un lièvre à la course; ceux-là qu'elle infectait le musc. Elle était, suivant les premiers, vivante, rétive, brutale comme une chèvre amoureuse; selon les seconds, facile, passive et lâche comme une chamelle fourbue. Que croire? Si ce n'est que ces malveillants lovelaces ne l'avaient jamais approchée; renards piteusement éconduits ils dépréciaient le raisin trop vert, mais les heureux qui avaient pu mordre à la grappe, parlaient, les yeux noyés et la salive aux lèvres, de la saveur du fruit. Cependant tous s'accordaient sur un point: la beauté sans pareille de son visage; et pour la description de cette beauté, les enthousiasmes ne variaient pas. Et c'était là le plus extraordinaire, ces contradictions d'une part et cette unanimité de l'autre, car depuis quatre ou cinq années les maréchaux des logis français désignés à tour de rôle pour commander la petite smala _d'El Tarf_, sous les ordres de l'inamovible capitaine Ardaillon, les seuls du régiment qui eussent occasion de la connaître, se passaient cette merveille en consigne avec les effets de casernement du Bordj: _Cinq lits complets_. _Trois balais_. _Deux cruches_. _Deux gamelles_. _Une marmite_. _Quatre bidons_. _Une paillasse de corps de garde_. Et... _la fille du Biskri!_ Elle faisait partie du matériel et pour un nombre de mois variant de trois à dix, devenait la propriété provisoire du sous-officier moyennant, bien entendu, un prix de location raisonnable à verser entre les mains du papa. _____ Aussi quand mon tour de détachement fut venu et qu'après trois longues journées de cheval, mon spahis me désigna du doigt sur le flanc d'un mamelon pelé une verdoyante oasis flanquée d'un petit carré de pierres blanches, en disant «_El Tarf_» je pensais à la fille du Biskri et ne sentis plus ma fatigue. --Et où est-elle? demandais-je, le soir même à mon prédécesseur qui suivant l'usage me passait la consigne: --... _Quatre bidons_. _Une paillasse de corps de garde_. _Et la fille du Biskri!_ --A un temps de galop du Bordj, sur le chemin de la rivière, on découvre à droite, une demi-douzaine de gourbis enfouis dans des figuiers, des cactus et des aloès, c'est là. --Et le mot de passe? --_Douro!_ (cinq francs) quand on le présente entre le pouce et l'index. Mais attention! On n'entre pas là comme dans une église. Il faut des pourparlers, des formes, de la circonspection. Notre capitane ne badine pas sur l'article morale. Il a une Mauresque à Bône et une Maltaise à La Calle sans compter sa négresse de Souk-Arras, mais il entend qu'on soit vertueux au Tarf. Déjà il a menacé le Biskri de le chasser de la smala s'il continuait le trafic de la jouvencelle. Laissez donc faire le vieux. Il est prudent et habile et quand il jugera le moment opportun, fera ses ouvertures. --C'est donc si difficile? --Bon! Vous êtes comme les autres, vous croyez qu'il donne sa fille au premier venu. Ce n'est pas une vulgaire coureuse; elle est honnête et soumise et ne se livre que munie du consentement paternel, sachant que quand il la place, elle est entre bonnes mains. Il prend ses précautions, tâte le terrain, s'assure de la moralité du sujet. Ne vous attendez donc pas à ce qu'il vous jette du premier coup la petite bédouine à la tête. Il va vous étudier d'abord, examiner si vous n'avez pas de vice rédhibitoire, si vous êtes sain et sans tare, si vous n'avalez ni pilules ni drogues suspectes. Ah! c'est un bon père, il a soin de son enfant! --Est-elle jolie? --Je ne veux pas en dire de mal; mais il est à La Calle et à Bône des douzaines de bonnes filles blanches, cuivrées, noires qui valent moitié plus et coûtent moitié moins; enfin on prend ce qu'on trouve. Je dormis mal. L'image de la fille du Biskri traversa mes rêves. En dépit des dires de mon collègue, que je soupçonnais fort être un amant éconduit, je la voyais blanche et lumineuse me sourire et m'appeler; aussi vous jugez si le lendemain, dès le pansage, j'examinais curieusement le père de cette aimée mystérieuse pendant qu'il passait dans le rang des chevaux leur parlant d'une voix brève et gutturale: _Dour allemine, giaour!_ _Dour el assar, allouf!_ _Gouddam, al din Roumi!_ _Ouakkar, Ioudi!_ «Tourne à droite, giaour!--Tourne à gauche, cochon!--Avance, sale chrétien!--Recule, juif!» suivant qu'il promenait de sa main ridée et brune, son balai, à droite ou à gauche du cheval, devant et derrière; c'est-à-dire pendant qu'il remplissait ses fonctions de _biskri_. Vieux Bédouin au regard satanique à demi voilé par une épaisse broussaille de sourcils gris, il portait, correctement et orthodoxement taillée, une courte barbe blanche qui faisait ressortir les tons cuivrés de sa face patibulaire tannée par tous les vents de la plaine, racornie par la fournaise de soixante soleils d'été. Ah! le gredin! Il avait bien la mine suffisamment sournoise et scélérate d'un père trafiquant de la chair de sa chair. Sa grande bouche d'avare, mince et mauvaise, ébauchait d'énigmatiques sourires. On lisait à la commissure grimaçante de ses lèvres que le drôle devait se livrer en cachette à des rires cyniques et silencieux, quand il recevait le prix de son infâme courtage. Un _douro!_ Cinq francs! Boue de l'âme humaine. Tarif de la virginité de sa fille! Car il la présentait comme vierge, sans sourciller, avec un indicible aplomb, à tous ceux à qui, pour la première fois, il mettait en main le marché. Il disait: «J'en jure sur ma tête, nul encore n'a déchiré sa puberté.» Et qui aurait pu dire combien de fois il avait vendu le droit d'y faire des accrocs? Ce satyre à l'âme immonde m'inspira un immense dégoût. Mais de mes sentiments il parut se soucier comme des crotins qu'il balayait. Il répondit à mon mépris par un mépris égal, et sa besogne terminée, son balai nettoyé et remis en place, il s'approcha de l'abreuvoir, se lava les pieds, les mains, puis le visage, chaussa ses sébastes; se drapa dans ses burnous, et, grave comme un muezzin, aussi majestueux qu'un agha, sortit du Bordj sans même daigner paraître s'apercevoir qu'il était arrivé pour sa fille un client nouveau et des douros de plus. _____ Les jours passèrent; la semaine s'écoula. Le gueux s'était décidé à remarquer ma présence. De temps à autre il me causait de sa diabolique prunelle ardante entre les crins de ses sourcils comme un charbon rouge derrière une grille; mais sa bouche restait cadenassée. M'étudiait-il? S'assurait-il de l'état de ma santé et de celui de ma morale? Il prenait bien du temps! Guettait-il le bon moment, le quart d'heure psychologique, la minute exacte où il faut frapper et méditait-il d'augmenter son tarif? Ah! non! pour ça non; je me rebifferais! Un _douro_ était le prix convenu, celui payé par tous mes devanciers; il ne fallait pas qu'il s'imaginât abuser de mon inexpérience et de ma jeunesse. Je consentais bien à donner cinq francs, mais pas un sou de plus. Le _douro_ je le gardais précieusement, ayant grand soin de ne pas l'entamer. J'eusse préféré jeûner un long mois de _champoreau_ et d'absinthe plutôt que d'y faire une brèche. Je le portais constamment en cas d'éventualité dans la poche gauche de mon gilet, près du coeur, comme un dieu lare, une relique, un scapulaire de saint Joseph, une médaille de la bonne Vierge, toute chose enfin qui vous ouvre le paradis. II La gazelle de l'heure continuait à galoper, suivant le dicton des poètes du _Tell_, emportant les jours. Et aussi impassible que le Destin et impénétrable que le Temps, le Biskri continuait à promener dans la cour du Bordj son balai gigantesque avec des mouvements saccadés de faux et des sourires mauvais comme s'il s'imaginait faucher des têtes de chrétiens, mais ne paraissant pas plus s'occuper de moi que s'il n'avait pas de fille à vendre. Le soleil commençait à picoter la peau et à harceler les chairs, et ce diable de simoun envoyait de plus de cinquante lieues ses bouffées qui tout à coup soufflaient et haletaient dans les halliers comme des soupirs d'amoureux, chatouillant les flancs des cavales qui couraient dans la plaine et venaient, coquettes, exciter nos chevaux entravés à la corde commune. Ils poussaient alors des hennissements furieux, essayant de rompre entraves et piquets; et lorsque quelque mâle échappé galopait tout frémissant sur elles, elles feignaient de le fuir désireuses d'être atteintes suivant l'usage des femelles de toutes races, pleines de caprices et de ruses. Je perdais patience, et je faisais au vieux scélérat des clignements d'yeux qu'à moins d'être idiot il ne pouvait manquer de comprendre: «Eh bien, quoi donc? Et ta fille? Décide-toi; parle. Qu'attends-tu? Tu vois bien que je suis prêt!» Peine perdue! Pas un muscle ne remuait sur le masque de cette brute. Deux ou trois fois, posté sur la porte du Bordj, l'apercevant gravir la colline, j'allais à sa rencontre pour me placer en point d'interrogation devant lui, ou le croiser, comptant qu'éloigné de toute oreille, il s'arrêterait ou tout au moins m'interpellerait au passage: «Tu es prêt? C'est bien. Donne le _douro_. Elle t'attendra ce soir.» Mais au lieu de me tendre sa grande main avide, il la posait sur son coeur, et je ne recevais qu'un banal _salamalek_. Canaille, va! C'était donc un mythe que sa fille! Sa réputation comme celle de tant d'autres, une blague? Son histoire, une mystification? Je ne savais qu'imaginer, que croire; le dépit et la curiosité m'éperonnaient autant que les brûlures amoureuses du simoun. Devant le bordj, sur la pente du mamelon, s'étendait un merveilleux jardin, où croissait, en des enchevêtrements de serre chaude, une flore tropicale. Bananiers, citronniers, grenadiers, figuiers et ceps de vigne poussaient dans ce fouillis plus drus que mauvaises herbes sous nos climats aux tièdes soleils. En quelques années, le commandant du bordj, un des derniers soldats laboureurs, rêve du vieux Bugeaud, avait, d'une lande broussailleuse, fait surgir ce coin d'Eden et le montrait avec orgueil aux rares excursionistes aventurés dans ces chemins déserts, comme spécimen des richesses que les colons pourraient tirer du sol algérien, si l'on pouvait tirer du sol de France de véritables colons. Plus bas, une épaisse haie de plantes grasses entourait un potager et un champ de coton. Puis se déroulait la plaine ensemencée d'orges, de blés et de maïs, coupée des grandes rayures vertes des lauriers, jusqu'à l'horizon festonné d'un bleu sombre, bois étroit où roulait l'_Oued-Zitoun_. Superbe décor pour une Idyle, mais où était la nymphe de l'Idyle? Cachés dans un replis de la plaine, enfouis dans les cactus, j'avais découvert les gourbis des _Khrammès_, et maintes fois j'y dirigeais mon cheval, n'osant m'arrêter de crainte d'attirer l'attention et de laisser soupçonner mes secrètes convoitises par les petits chevriers railleurs qui, allongés dans les herbes, regardaient de leurs grands yeux noirs passer le nouveau roumi. Chèvres, enfants nus, bourriques pelées, chameaux galeux, faces rébarbatives de Bédouins dévorés de misère, un vieillard aux yeux mangés, une horrible guenilleuse absorbée par la chasse de sa vermine, des chiens hargneux et maigres, suivant des poules d'un oeil goulu, c'est tout. Et je rentrais déconfit au Bordj, furieux contre le Biskri. Le drôle avait dû pourtant, depuis bientôt un mois, s'édifier sur mes bonnes moeurs et la régularité de ma conduite, car je ne sortais pas des limites de la smala. Les _Chiebanas_ se remuaient. On en avait aperçu une demi-douzaine sur la frontière, donner aux plis de leurs burnous des frémissements tragiques; je supposais que c'était la brise du Sud qui leur soufflait aux hanches, mais le cuisinier du capitaine, un vieux _chas-d'af_ qui s'y connaissait, y voyait menaces de guerre; un feu avait été allumé pendant la nuit dans la direction de _Roum-el-Souk_, marché mixte, où les _Ouled-Dieb_ échangent les sangsues de leurs marais contre le miel des _Beni-Amar_; enfin, tout récemment une vieille, passant à deux pas d'un gendarme maure attaché au bureau arabe de La Calle, avait marmotté d'un air malveillant des paroles qu'il lui fut impossible de saisir. Un tel état de choses ne pouvait durer, d'autant plus qu'aux portes mêmes de La Calle, un arabe aussi déguenillé qu'audacieux avait volé deux pastèques dans le jardin d'un honnête et pacifique cabaretier, et une débitante digne de foi affirmait l'avoir vu s'enfuir avec le produit de son larcin dans la direction du pays des Kroumirs. Des odeurs de poudre flottaient donc dans l'air, et comme nous attendions d'un jour à l'autre l'ordre de monter à cheval pour punir tous ces outrages et protéger la frontière menacée, le capitaine refusait toute permission de se rendre à la ville. _____ Cependant, la plaine du Tarf, jusqu'ici déserte, commençait à s'animer et se couvrait de tâches brunes rangées en cercle. C'était les douars des _Ouled-Ali_ qui, insouciants des bruits de guerre, descendaient pour la moisson. La nappe blonde des blés et des orges hautes s'échancrait rapidement de plaques jaunes. Les hommes armés de la faucille angulaire faisaient tomber et entassaient les gerbes, et deux fois par jour, avant et après la grande chaleur, les femmes suivaient en file les étroits sentiers de la rivière, les unes pliées en deux sous le poids de la peau de bouc, la _guerba_ suintante, les autres droites, portant sur leur tête la _sebbal_ aux concours étrusques. A chaque pas, leur courte tunique de coton, serrée aux reins par un cordon de laine, se soulevait légèrement laissant, par de larges échancrures, les indications les plus précises aux amateurs du nu. Ah! messeigneurs, quels défilés! Quelle succession de plats aux croustillants morceaux et de rogatons abominablement faisandés! Cuisses laiteuses et grasses comme celles des épouses fraîchement achetées d'un nouveau Padischa, jambes sèches et noires comme celles des ânesses du Haymour; hanches rappelant le souvenir des sept vaches maigres que vit jadis en songe le grand Pharaon, croupes égales à celles des limoniers normande; pis de chèvres battant lamentablement sur le ventre ridé le glas de la décrépitude, seins raidis où Phidias eût pu prendre le moule de sa coupe immortelle; tous les tons des chairs vivantes, depuis le blanc mat et le rose tendre, jusqu'au rouge foncé des vieux cuirs de Cordoue; toutes les gracilités harmonieuses de la jeunesse qui monte; toutes les lignes heurtées de la vieillesse misérable: des sorcières et des houris. _Bono la mouquera_, cria près de moi, en _petit sabir_, une voix que je reconnus aussitôt et qui m'arracha brusquement à mes rêves extatiques, alors qu'ayant arrêté mon cheval près d'une touffe de cactus, je contemplais ces génésiques défilés, _mouquera bono besef_! --Oui, Biskri, quand elle est jolie! répondis-je. --_Mouquera arabia_, jolie _besef_. --Pas toutes. --Ah! tu dis vrai, homme, pas toutes, non pas toutes, car le maître des semailles humaines a été injuste dans la répartition de la moisson. Il eût dû les faire toutes belles, pour qu'il y eut plus d'heureux. Mais celle-ci? tourne un peu la tête; que penses-tu de celle-ci? Il clignait son oeil satanique, agitant le pouce à la hauteur de son épaule, me faisant signe de regarder derrière lui. «Ah! enfin!» Elle était là! tout près, la fille radieuse! à demi cachée par la haie de cactus dont les fruits jaunes et les grasses feuilles vert-de-mer, hérissées d'épines rousses, encadraient singulièrement son frais visage d'enfant. Il me sembla qu'un bâton tombait sur ma tête; c'était le contre-coup de la secousse de mon coeur. Non, dans la vieille Constantine, aux bas quartiers de la porte Djebbiah, où l'on peut, à prix réduits, choisir parmi les échantillons variés des Vénus africaines; dans Alger la Blanche où de Tombouctou à Tuggurd et de Tunis à Tanger, les jolies filles mauresques, berbères, bédouines, sahariennes, juives, négresses, abondent sur le marché, pas une ne m'avait frappé d'un pareil émoi. Vêtue d'une gandourah rayée, fixée aux épaules par deux boucles d'argent et que soulevaient ses seins dont les pointes dressées traçaient deux longs plis, comme les robustes poitrines des statues, bras et jambes nu, dorée, blanche, svelte, fière, elle me parut la personnification de la beauté arabe. Dans ses grands yeux noirs «profonds comme des puits où tremble une étoile» dans ses lèvres épaisses aux contours finement sculptés et si vermeilles qu'elles semblaient peintes, dans ses longs cils et ses sourcils joints par le _koheul_, dans la ligne éclatante de ses dents, dans la gracilité enfantine de son visage et les harmonies féminines de son corps éclatait, douce fanfare, un poème de jeunesse et d'amour. Et tandis que je la contemplais, je sentais la caresse de son regard de velours; un sourire indéfinissable effleura ses lèvres et... la vision s'évanouit. Quoi! si vite disparue! Oh! encore, encore, je veux en rassasier ma vue. Le vieux bouc souriait aussi, et son oeil, baigné de tendresse, s'arrêtait sur la place où la silhouette s'était effacée. Foulant dans ma joie les règles de la civilité musulmane, qui interdit à tout homme d'en interroger un autre sur les femmes de sa famille, je dis: --C'est ta fille! Est-ce ta fille? Sa prunelle s'alluma d'un éclat farouche, et il me répondit avec colère, presque avec menace: --C'est elle, homme. Mais que m'importait? Par les interstices des tiges cannelées des figuiers de Barbarie, il me semblait distinguer les molles ondulations de la blanche tunique et des tons mats de la chair, et j'écarquillais les yeux pour mieux voir. Et je la revis, toute inondée de soleil, se détacher sur le fond noir du gourbi ouvert; les anneaux d'argent de ses oreilles et de ses bras jetaient des poignées d'étincelles et le foulard de Tunis soie et or qui enveloppait sa tête flamboya. Puis elle s'enfonça dans l'ombre, me laissant comme vision dernière, un coin soulevé de sa robe. «Un _douro!_ cette fille! Prophète de Dieu! un _douro!_» Et je compris l'ardente folie des princes des contes de fées, étendant comme un tapis, leurs royaumes sous les pieds des bergères. III Vers le soir, j'eus avec le Biskri un court entretien, dont le résultat immédiat fut le passage d'un douro de ma poche dans la sienne. Et quand la nuit fut bien noire, que tout dormait au bordj, qu'on n'entendait dans la plaine que les aboiements des chiens des douars et les jappements des chacals, je sortis enveloppé de mes burnous. Au bas de la côte, une ombre grise se montra. --Mon fils, avant de faire un pas de plus, dis-moi si le douro que tu as donné est pour ton serviteur. --Certainement. --Alors, ajoutes-en un second pour _Elle_. --Je regrette de ne pas en avoir cent, je les lui donnerais. --Ah! tu es un amateur, toi; tu sais apprécier la beauté de nos filles. C'est bien; Dieu ouvrira pour toi sa main et il en tombera des nuées de pucelles. Il avait ouvert la sienne pour saisir la pièce, la frottait sur son front, la frappait sur la corne durcie de son ongle, puis, satisfait de l'examen, la noua dans un coin de son haïk. --Deux mots encore. Tiens ta bouche close, évite tout bruit. Car les _Krammès_, mes voisins, pourraient t'entendre et les huées dont ils t'accableraient retomberaient en ignominie sur ma tête, comme une pluie de sauterelles dans les figuiers en fleurs. Sois muet. L'amour n'a besoin de paroles. Suis-moi. A vrai dire, j'éprouvais une grande honte à suivre ce père me conduisant au stupre de sa fille. Une mère m'eût paru moins infâme, parce que peut-être ce genre de trafic n'est pas rare dans les malédictions des grandes villes; mais ce vieillard qui ne pouvait alléguer la misère pour excuse me semblait odieux. J'y croyais à peine, maintenant, le marché conclu, et j'arrivais à la porte du gourbi que j'hésitais encore, tantôt craignant une mystification, tantôt révolté de l'ignominie dont je me sentais complice. Une sorte d'étable ou plutôt de hutte s'embusquait derrière une épaisse haie de cactus, comme un voleur qui guette les passants. A quelque distance, au milieu des touffes estompées en fusains dans le bleu sombre du ciel, je reconnus le gourbi familial, le _domus sanctum_, le _home_, la maison où reposent les petits et où l'étranger ne pénètre pas. Je sus gré au Biskri de ce reste de pudeur. Il cachait son trafic aux siens. Tant mieux! Les comptes rendus des tribunaux nous apprennent de temps en temps que des mères françaises ont perdu cette suprême honte. La hutte était ouverte, noire, sinistre. Mon guide s'y engouffra. --Tu es là? --Depuis une heure, répondit une voix basse et craintive. Alors, se tournant vers moi. --Entre, mon fils. Réjouis-toi sans compter le temps. Les minutes de plaisir sont des perles que Dieu nous jette au milieu des cailloux de la vie. Ramasse-les. Il dit, et sortit refermant la porte, comme si, pour la pudeur de sa fille, il ne trouvait pas la hutte assez obscure. Courbé en deux, tâtonnant dans les ténèbres, j'avançais avec des battements de coeur. Une forte odeur de musc me monta au nez: une main me saisit, des bras où cliquetaient des anneaux m'enlacèrent et une bouche s'appuya sur mes lèvres... Le lendemain, après déjeuner, j'arpentais gaillardement la lande épineuse qui moutonne le mamelon derrière le bordj d'_El-Tarf_. Tout enfiévré de ma nuit sans sommeil, je repassais en ma mémoire les traits gracieux de l'odalisque, me récitant les vers d'un poète de _Bou-Saada_. Ses cheveux caressent ses épaules Comme deux lourdes tresses de soie; Ses sourcils sont deux arcs d'ébène; Sa prunelle un coin de nuit Où scintille une étoile; Sa lèvre, la grenade ouverte, Où l'on mord quand on a soif. Ses seins sont blancs comme la neige Qui tombe dans le Djebel-Amour: Ils ont la dureté du marbre, L'élasticité de la _Metara_ pleine Et sont plus doux que le miel... Et ainsi de suite, jusqu'aux ongles des pieds semblables aux jolies coquilles roses ramassées sur les bords du grand lac. Cependant, pour rester dans le vrai, j'étais contraint de m'avouer que cette description devait s'arrêter au menton; car enfin, je n'avais aperçu que son visage et des contours presque aussitôt effacés. Mais ce peu entrevu me donnait droit à des espérances, et comme il arrive presque toujours, la réalité était bien inférieure à la vision et la possession ne valait pas le désir. --Roumi! Eh! Roumi! Je tournais la tête. Au pied d'un buisson de genêts, une femme accroupie allongeait ses jambes roussies et maigres où des varices offraient des arabesques variées aux baisers du soleil. Couverte d'une loque de cotonnade bleue, crasseuse, hâlée, maigre, tatouée de coutures cervicales que ne parvenaient pas à cacher d'épaisses tresses de laine brune simulant les cheveux, elle accusait au moins quarante orageux automnes. Par les déchirures de sa loque s'étalaient, avec un dédain marqué des regards ou peut-être une intention perverse, de longue mamelles noirâtres, tandis que le tablier trop court de sa jupe en guenilles, ramena entre les jambes, laissait nues ses grandes cuisses roussies. Un petit sachet de cuir, bourré de musc, attaché à son cou par une ficelle en poil de chameau, allait se perdre dans les profondes ravines du ventre. --Roumi! Eh! Roumi! Elle me souriait tendrement, m'encourageant du geste à prendre place à ses côtés. Je la regardais avec dégoût, et sans répondre, je passais. --Roumi! cria-t-elle pour la cinquième fois. --Eh bien! quoi! que veux-tu? --Ce que je veux? mais je t'attendais! Les _Krammès_ de la smala m'ont informée que tu faisais souvent ta promenade matinale dans ces halliers solitaires. Les Roumis recherchent les filles des _chaouias_, et ici, derrière ces broussailles, l'on peut s'aimer sans crainte des indiscrets. Je continuais mon chemin, haussant les épaules. --Oh! ne t'en va pas. Arrête-toi donc. Ecoute. Le Prophète a dit: «Congédie honnêtement la femme dont tu ne veux plus; et songe, lorsque tu la quittes, qu'elle t'a donné des instants de plaisir.» Mais croyants et infidèles se valent en ces choses. L'ingratitude est la marque de leur front. Quand ils sont rassasiés, ils repoussent le plat et détournent la tête, disant: «Je n'ai plus faim.» Mais si tu es gorgé à l'heure présente, tu auras faim dans quelques jours. Car voici le temps ou le simoun enflamme les coeurs et allume les fureurs du ventre. Oui. Oui, tu auras soif et faim d'amour, et tu remercieras Allah de retrouver _Mabrouka la Kroumir_. --Toi! fis-je avec un signe non équivoque d'horreur. --Moi! moi! Étends-toi à mes côtés, je veux te parler encore. Je sais comme une femme dompte les amants rebelles, et il faut que mon coeur puisse dire à mes oreilles étonnées de ta dédaigneuse parole: «Vous mentez.» Ecoute bien, jeune Roumi. Aussi longtemps que les épis tomberont sous la faucille, qu'ils sècheront et qu'on les mettra en meule dans la plaine d'_El-Tarf_, je resterai avec les tentes des Ouled-Ali. A ton désir, tu me trouveras dans ces genévriers, matin et soir. Tu n'as qu'à m'indiquer le jour et l'heure, sans qu'il soit besoin de prendre le Biskri du bordj pour ton messager. Quand une pièce passe par plusieurs mains, elle s'use. Alors, avec lenteur, elle dénoua un coin du haillon qui serrait sa tête, et me montrant dix sous: --Regarde comme la pièce que tu as remise au Biskri est devenue mince! --Comment, m'écriai-je frappé de stupeur, voyant se dresser tout à coup l'abominable réalité. Le Biskri! Explique-toi, femelle, que veux-tu dire? --Que peut-être tu lui as jeté dans la main un beau gros douro, et voici ce qui est tombé dans la mienne. --Deux! je lui en ai donné deux! --Ah! le chien! gémit-elle d'une voix lamentable. Puisse sa femme, s'il en prend une nouvelle, le tromper chaque jour sur sa propre couche! Puisse sa fille, qu'il garde et qu'il veille comme un trésor volé, lui donner pour gendres tous les hommes des Ouled-Ali, et tous ceux des Beni-Amar, et tous les Chiebanas et tous les Kroumirs et se livrer ensuite aux fureurs des Roumis! Deux douros, dis-tu? Répète-le moi. Est-ce possible? Tu m'as payée deux douros! Ah! le maudit! qu'Eblis le Brûlé (le diable) le précipite une corde au cou dans l'Oued-Zitoun, comme un _slougui_ galeux. Mais alors, il a enfoui dix-neuf jolies piécettes dans son capuchon, me jetant le reste comme un os rongé! Voleur! Et combien, combien d'autres! Car chaque fois que, pour la moisson, je descends dans la plaine, il m'attire dans son gourbi pour me vendre aux infâmes chrétiens! Allah! Allah! La grosse _Baya_, des Ouchtatas, qui vient parfois aux semailles, m'avait prévenue cependant. Elle aussi, depuis des années, se laisse exploiter par ce gueux! Et ivre de fureur, l'oeil sanglant, la bave aux lèvres, grimaçante, horrible, elle étendit son bras séché, cerclé d'anneaux de cuivre, dans la direction des gourbis des _Krammès_, puis se dressant tout d'une pièce, marcha sur moi. --Tu es donc bien riche, que tu payes deux douros une femme! Alors, tu t'es entendu avec le vieux scélérat pour me dépouiller, fils de chien! Roumi du diable! Donne-moi dix sous de plus, voleur! Je la repoussais de toutes mes forces, protégeant mon visage contre ses grands ongles noirs, et je m'enfuis honteux et plein de colère, mais désormais fixé sur les amours de mes prédécesseurs avec la jolie _fille du Biskri!_ V LES PUCELLES ET L'ÉTALON I C'était un noir étalon des _Ouled-Nails_, la tribu fertile en juments de race et en filles de prix. Du lac de Saïda à Constantine, de Borj-bou-Arreridj à La Calle, chefs de tente et _maquignonnes_ recherchent à l'envie ces enfants du pays des dattiers. Même richesse de poitrail, même élégance de formes, même abondance de crinière, et dans leurs yeux de gazelle, même éclat et même douceur. Aux mèches de leur front s'attache la joie du cavalier, soit que, monté sur la baveuse d'air, il raye la plaine au bruit sonore de l'étrier de fer, soit que couché sur le sein de la buveuse d'amour, il s'endorme au gai cliquetis des bracelets d'argent, agités par la main caressante. Car il est écrit dans les légendes du Tell: «Il n'est d'autres paradis sur la terre que le dos d'un noble cheval ou les lèvres d'une femme aimée.» Et il est chanté par les poètes: Le galop d'un coursier de guerre Et le cliquetis des boucles d'oreilles Vous ôtent les vers d'une tête. Sa robe «tantôt miroitée comme l'aile du pigeon dans l'ombre ou bleue comme celle du corbeau au soleil» ne fut jamais ternie par les miasmes de l'écurie malsaine ni polluée par les grattages de l'étrille dont abusent, dans ce qu'ils appellent leurs pansages, les cavaliers roumis, ignorants, comme des fantassins kabyles, de l'hygiène du cheval; sain, robuste, sans tare, le fier étalon Merzoug ne connut d'autre toit pour ses nuits que les profondeurs étoilées du ciel. Le caïd Salah ben Omar, à la tête de l'un de nos goums, l'avait enlevé dans une des razzias du Djebel-Sahari, alors que nos soldats ayant tué en nombre suffisant de bêtes et de gens, brûlèrent les ksours et coupèrent les dattiers pour enseigner la civilisation aux habitants des oasis. Le poulain avait un mois à peine, et pendant les longues marches quand il ne pouvait suivre, le caïd le hissait sur sa mule. Aussi, il était de la famille. Il avait grandi, joué, gambadé avec les tout petits du douar, qui, huchés sur son garot, à poil et sans bride, le menaient après la fatigue s'abreuver et se baigner dans les cascades de l'Oued Mellegue. Tous l'aimaient et le choyaient; il était l'orgueil de la tribu; les femmes du caïd lui donnaient l'orge, le sellaient et le bridaient, et le soir, au retour de la course, la plus jeune, de son haïk, lui essuyait la face. Mais un matin, jour à jamais maudit, alors que l'aube blanchissait la plaine, il s'éleva un grand cri dans le douar: --Merzoug? où est Merzoug? Ce cri, les femmes les premières debout, le poussèrent, et des soixante-dix tentes des Beni-Rahan, des voix affolées répondirent: --Merzoug est volé! Merzoug est volé! Il avait été volé, en effet, pendant la nuit noire, volé au piquet même de la tente du caïd, où on l'attachait par une double entrave, volé au milieu du douar, des chiens, des gardes, et en dépit des scapulaires de cuir--_heurouse aâdjam_--talismans sacrés où sont écrits les mots et les formules magiques qui préservent les chevaux des coliques, de la gourme, du farcin, des seimes, de la fourbure et des larrons. Vainement les gens des Beni-Rahan, intéressés à venger l'affront et à réparer le dommage, battirent la plaine, s'informant adroitement dans les douars des Nememchas, des Chaouias et même des Ouarghas, de l'autre côté de l'Oued; vainement des émissaires parcoururent les marchés de la Meskiana, d'Ain-Beida, d'El-Meridj et de Roum-el-Souk, criant dans les groupes: «Salut aux gens du Salut! O musulmans, écoutez: A celui qui ramènera chez les Beni-Rahan l'étalon de monseigneur Salah ben Omar, caïd, viendra la miséricorde de Dieu, parce qu'il fera un acte louable, et il sera compté cent douros? Qu'on se le dise! Qu'on se le dise!» Mais nul ne répondit. Malgré la prime plus que suffisante pour tenter la cupidité des voleurs de frontière et stimuler leur audace, personne ne put même découvrir le douar où l'on cachait le beau Merzoug. En dépit de sa répugnance à mettre le bureau arabe dans ses affaires, le caïd dut s'y décider, mais on lui répondit brutalement: --Garde mieux tes chevaux. II Cependant, une vieille des Nememchas déclara que, la nuit du vol, elle avait aperçu, au lever de l'aube, pendant qu'elle se préparait à moudre le grain du jour, un cavalier nu galoper sur un cheval noir dans la direction des tentes des Ouchtatas. Les Ouchtatas, comme on le sait, d'après les récents événements qui ont rendu familières les cartes de la frontière tunisienne, ne descendaient pas, d'ordinaire, si loin dans la vallée de l'Oued-Melleguè. Mais c'était l'époque de l'impôt et ils fuyaient devant les hordes du bey, bandes affamées et misérables qui ne comptaient que sur les razzias annuelles pour se payer la solde de guerre, celle de paix étant réduite à zéro. Une fraction de cette tribu s'était donc éparpillée dans les vallons du sud, poussant devant elle ses troupeaux, traînant ses chameaux et ses mulets chargés des bagages, des tentes et des grains, tandis que la soldatesque de la régence, attardée sur les derniers contreforts des fertiles montagnes des Kabyles de l'est, qu'on a depuis désignés sous le nom de Kroumirs, dévorait, comme une nuée de sauterelles, ce que les fuyards avaient dû forcément abandonner. Ceux-ci campaient à deux ou trois portées de fusil de la rivière, et, des bastions du bordj d'El Meridj, nous apercevions les feux de leurs douars. Bien des fois, cachés dans les bouquets de lauriers roses, nous vîmes leurs filles et leurs femmes descendre la rive pour puiser de l'eau. Le plus souvent, des hommes armés de longs fusils les escortaient; mais, soit qu'ils fussent occupés ailleurs, ou qu'ils eussent à protéger leurs troupeaux contre les rapines des Ouled bou Ghanem, il arrivait deux fois sur cinq qu'elles venaient seules de notre côté. Nous nous montrions alors, les appelant, leur envoyant des baisers. Les jeunes riaient, mais les vieilles, irritées, nous accablaient d'injures: --O les chiens, fils de chiens! O les maudits! les chrétiens vils! allez vous faire circoncire avant d'oser regarder des femmes sans voiles, immondes roumis! L'heure de la justice sonnera! les corbeaux mangeront vos yeux et les chacals râcleront vos os! C'est sur ces entrefaites que le caïd Salah passa près de nous escorté d'un seul cavalier. Éconduit par le bureau arabe de Tebessa, il venait raconter sa mésaventure au commandant du bordj. --O les enfants du péché, nous dit-il d'un ton de bonne humeur, qu'avez-vous fait pour exciter la colère de ces chassieuses? Et il mit pied à terre, s'assit au milieu de nous, accepta une cigarette tout en examinant de son oeil de vautour, les unes après les autres, les femmes des Ouchtatas. Il y en avait de fort jolies, jeunes et fraîches comme des matins de mai, vierges à peine nubiles, qu'avaient dorées, au plus douze ou quinze soleils. Deux surtout nous charmaient, deux soeurs au même gracieux visage, aux suaves et harmonieux contours. Nous les montrâmes au caïd, tandis qu'elles nous regardaient de loin de leurs grands yeux timides et étonnés: --Sur la tête de mon père, murmura Salah, le paradis a ouvert une de ses portes. Il en est sorti deux houris. Il les examina longtemps en silence, et en connaisseur, puis, se tournant vers son _daïra_ assis à quelques pas en arrière, tenant les brides des chevaux: --Regarde, dit-il. Des lacs salés à la mer, as-tu vu plus belles pucelles? --Mes yeux en sont éblouis, répondit l'autre. --Regarde encore pour les reconnaître. --L'image est dans le coeur, elle ne s'effacera pas. --A cheval! Nous accompagnâmes le caïd au bordj. --Si ce sont les Ouchtatas qui ont volé ton étalon, lui dit le commandant, tu peux renoncer à jamais le voir. Quelle action avons-nous sur eux? Il ne nous est pas permis de passer la frontière. --Que le diable me saisisse par les pieds, au moment de la charge, si je ne rentre dans mon bien. Je ferai tout, oui tout. Ne sais-tu pas que les gens des tribus voisines me bafouent. Ils disent: «Salah-ben-Omar se fait vieux et les hommes de son douar dorment comme des femmes après le plaisir. A deux pas de la natte où il repose, on lui a volé son cheval de guerre!» Ah! c'est le Seigneur des étalons et tu ne trouverais pas son égal dans les six escadrons de spahis. Que de fois, dans les grandes razzias du Souf, il a mangé quatre-vingts lieues en vingt-quatre heures, pendant des semaines et des mois, la selle au dos, ne broutant dans les courtes haltes que les feuilles de palmiers nains! Merzoug! Merzoug! c'est mon frère, c'est mon fils! mon compagnon des jours noirs! Et tu veux que je ne l'entende plus se secouer bruyamment quand j'ai mis pied à terre, faisant trembler l'acier des étriers, et le sabre, et le croissant d'argent de sa têtière rouge que la plus jeune de mes femmes a brodé pour lui! Et pendant que je suis là à te conter mes douleurs, un autre, assis sur son dos, le pollue! --Que veux-tu que j'y fasse? --Commandant, laisse-moi agir sans te mêler de rien, et, s'il plaît à Dieu, je prouverai qu'il y a d'aussi habiles voleurs chez les Ouled-Rahan que chez les Ouchtatas! --Je n'en ai jamais douté, répondit en riant le commandant, mais qu'entends-tu par ces paroles: «Laisse-moi agir.» --Il m'est venu en route une idée que je crois lumineuse. Autorise-moi à descendre avec quelques cavaliers dans la rivière à un jour de mon choix, et j'y trouverai mon cheval. --Ton cheval! Le voleur est-il donc assez hardi pour le mener boire à l'Oued Mellegue! Je te donne liberté entière, mais pas de coups de fusil, surtout. Ne va pas me mettre sur les bras une affaire avec les tribus tunisiennes. --Sur la tête du Prophète, je te jure qu'il n'y aura pas un grain de poudre de brûlé et que pas une lame ne sortira du fourreau. Qu'Allah m'abandonne entre deux cavaleries, s'il t'arrive à mon sujet aucune fâcheuse aventure! III Huit jours après, grande rumeur dans le douar du caïd Salah-Ben-Omar. Quelque chose d'extraordinaire, d'inusité, d'étrange, s'y passait. Une trentaine d'hommes entouraient le _dardiaf_ (tente des hôtes), parlant haut, gesticulant, se poussant, comme eussent fait des roumis ivres ayant perdu toute dignité et tout respect de soi. On y voyait de très vieux et de très jeunes; des barbes blanches, des barbes grises, des barbes noires et des mentons à peine ombragés. Et on entendait dans la dispute: --A mon tour, maintenant. --Par la face d'Allah, pourquoi te céderai-je ma place? --Que le Puissant vide ta selle! je faisais parler la poudre que tu étais encore pendu aux mamelles de ta mère. --Tu te condamnes. N'as-tu pas honte? Laisse le bien des jeunes. Tes épouses réclament leur droit. Ne les entends-tu pas crier et dire: «Il vole notre maigre part.» --Tais-toi! Les épouses n'ont que faire ici, c'est le butin. Il est à tous. --Arrière les mentons sans poils; place aux anciens! --L'amour aux jeunes! --Aux vieux d'abord! Ils ne peuvent attendre, leurs heures sont comptées. --Caïd! --Paix, enfants! le fruit est coupé. Qu'importe la deuxième ou la vingtième tranche, s'il y a une tranche pour chacun. Mais ils n'écoutaient la voix respectée que pendant quelques minutes; une discussion nouvelle s'élevait bientôt et le tumulte recommençait. De chaudes bouffées passaient dans l'air comme dégorgées de la bouche d'un four, et au milieu d'une molle langueur pesant sur les poitrines, couraient tout à coup des souffles de vie bestiale, un vent brutal qui faisait frissonner l'échine et poussait la chair vers la chair. Et haletants, pressés, la lèvre humide, l'oeil ardent, ils assiégeaient la tente d'où venait un bruit de plaintes et de gémissements; de temps en temps un homme sortait aussitôt remplacé par un autre. Quatre _deiras_ en burnous bleu et armés de longues triques empêchaient les femmes d'approcher. Mais elles hurlaient de furieuses injures, couvrant de leurs clameurs aiguës et irritées les vociférations des hommes. --Ah! les maudits! oh! les chiens, fils de chiens! On les reconnaît à l'oeuvre. --Nous demanderons le divorce. --Comment se fier à la justice du cadi? --Le cadi est homme comme eux. Il les approuvera et nous donnera tort. --Infâme! désormais ta couche sera faite à gauche et j'étendrai la mienne à droite avec une selle entre nous. --Qu'au moment du plaisir, Eblis le lapidé (Satan) te morde à la nuque; que tu rencontres une épine sous ta virilité! D'autres, adolescentes, disaient: --Pauvres _toflas!_ pourquoi les faire souffrir? ce ne sont pas des filles de roumis. Elles sont Arabes et adorent le vrai Dieu, comme nous. --Allons! folles! est-ce qu'elles souffrent? --N'entendez-vous pas leurs plaintes? --La joie les fait crier! Elles ricanaient, celles qui ripostaient ainsi; c'étaient les vieilles. Quand on a longtemps souffert, qu'on ne croit et qu'on n'espère plus rien, la pitié s'en va du coeur. Et hideuses, osseuses, abominables, avec leurs grandes cuisses grêles et leurs longues mamelles aux pis noirs, desséchées par les bises, racornies comme de vieux cuirs, brûlées par soixante soleils, elles faisaient, frappant à petits coups leurs doigts sur la bouche, retentir les échos du Bou-Djaber du cri joyeux et saccadé des _fantasias_ et des noces! --A la nage, jeunes gens, à la nage! allez! sus! sus? Ramassez les biens du pauvre! _You! You! You! You! You! You!_ Et lorsqu'elles se taisaient pour reprendre haleine, des cris poignants répondaient du _dardiaf_. Il était environ cinq heures. Le soleil couchant riait sur les bosselures de la plaine, lançant des flammes ici, allongeant des ombres là, teignant de pourpre les tentes à raies brunes et jaunes, dorant les haillons, les burnous roussâtres, illuminant la soie des haïks, glissant dans les robes bleues et blanches, faisant étinceler les anneaux, les boucles et les bracelets de cuivre, les manches des _flissas_, les canons des fusils, l'acier des étriers et les broderies des selles, jetant des poignées de rubis et d'or sur tous ces oripeaux de guerre et de gueux. IV Un officier de spahis suivant le chemin de Tebessa au bordj d'El-Merridj, à une demi-portée de fusil du douar, fut attiré par le tumulte. Il interrogea le cavalier indigène lui servant à la fois d'ordonnance, d'interprète et de guide. L'autre écouta, le cou tendu et la main abritant ses yeux, puis avec indifférence: --Ce n'est rien, répondit-il, quelque femme qu'on viole. L'officier était un jeune, tout frais émoulu de l'École Militaire. Bien qu'étranger aux moeurs des Arabes et ne sachant pas un mot de leur langue, on l'avait nommé sous-lieutenant de spahis. C'est autant à l'ignorance de jeunes et vieux officiers qui n'entendent rien à l'Afrique, qu'à l'incapacité de hauts et bas fonctionnaires qui y entendent moins encore, que nous devrons, si l'on n'y porte remède, la ruine de l'Algérie. Comme son interprète s'exprimait dans le baragoin cosmopolite appelé _Petit Sabir_, il crut avoir mal compris et répéta sa question. --Une femme qu'on viole! répéta distinctement le spahis. Puis, écoutant de nouveau, penché sur sa selle, prunelles brillantes et narines ouvertes. --C'est une fille, ajouta l'Arabe, peut-être plusieurs... Ah! on s'amuse là-bas, conclut-il avec un soupir. --Comment! on force des femmes en public et en plein jour dans ce pays! s'exclama l'officier indigné, en poussant son cheval dans la direction du douar. --N'y va pas, mon lieutenant, cria le guide. C'est un douar des Beni-Rahan! Des sauvages! Ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires. Mais l'autre piquait des deux sans l'entendre. Le spahis le suivit au galop, continuant à l'avertir: --Ecoute-moi; sur ta tête et la mienne, écoute-moi. Tu n'as pas de barbe au menton. Un officier qui connaît les Arabes peut seul oser ce que tu fais. Que veux-tu leur dire? Tu ne parles pas notre langue. Ils ne te comprendront pas. Je traduirai tes paroles, mais la colère qui passe dans une autre bouche perd de sa force, surtout quand elle a été exprimée par un enfant, car, pardonne-moi, mon lieutenant, ils te prendront pour un enfant, et s'ils respectent le galon de ton képi et la soutache d'or de tes manches, ils ne respecteront pas ta personne. L'officier n'écoutait pas; il était déjà sur les tentes. Une vingtaine de chiens fauves, s'élancèrent saluant les étrangers de leurs aboiements furieux. Les uns essayaient de mordre les jambes des chevaux; d'autres, plus féroces, sautaient jusqu'à l'étrier pour déchirer la botte. --Holà! gens du douar! appelez vos chiens, canailles! Les hommes regardaient, les femmes cessaient leurs cris, et dix ou douze bédouins s'avancèrent lentement au-devant de ces intrus, chassant les chiens de la voix et du geste. --Que se passe-t-il? demanda impérieusement le sous-lieutenant, roulant les yeux et grossissant sa voix. Ils toisèrent de la tête aux pieds cet arrogant imberbe, blanc et blond comme une jouvencelle des _Ouled-Aidoun_[4]. [Note 4: Tribu de Kabylie.] --Les routes sont à tout le monde, répondirent-ils. Quand nous t'avons aperçu, là-bas, chevauchant sur le chemin, nul d'entre nous n'a songé à sortir du douar pour aller te crier: «Où vas-tu?» Tu peux passer en paix, sans t'inquiéter de nos affaires. Marche! marche! Si tu désires atteindre le bordj avant la nuit, il faut presser ton cheval! Mais lui, pâle de l'insolence de ces Bédouins et s'adressant à son interprète: --Dis-leur que j'appartiens au bureau arabe et qu'ils me parlent avec plus de politesse. --Nous respectons le bureau arabe, répliqua l'un des anciens, mais pourquoi appelle-t-il de France des enfants à la mamelle pour commander aux hommes? La barbe à la barbe! On n'a jamais entendu dire que les choses allaient bien quand les marmots ordonnent aux vieillards. Mets pied à terre, mon fils. Si tu as faim et soif, et si la fatigue enkylose tes genoux, suis-moi sous ma tente; mais si la curiosité seule te pousse, continue ton chemin. Moi, quelquefois, quand j'entre dans les villes des Francs, j'entends se quereller leurs femmes. Ou bien un _mercanti_ dit à l'autre: «Voleur, fils de voleur», et l'autre répond: «Banqueroutier, fils de banqueroutier.» Souvent ils sont ivres et se battent entre eux. Je vais à mes affaires sans tourner la tête; les disputes des Roumis ne regardent pas les Arabes, pas plus que les disputes des Arabes ne regardent les Roumis. Si tu avais appris à épeler le Koran sublime, tu y aurais trouvé ces paroles. Va!... Le jeune officier était brave et le désir de savoir le poussait. Malgré les représentations de son guide et l'attitude menaçante des gens du douar, il descendit de cheval, et avec la superbe témérité de l'inexpérience, s'ouvrit un passage dans cette foule hostile, en se servant du seul mot qu'il connût pour l'avoir entendu crier à chaque pas dans les rues de Constantine: --_Balek! balek!_ Place! place! Et il ajoutait: --Bureau arabe! bureau arabe! Il se parait à faux de ce nom, sachant la crainte qu'il inspire; et, en effet, tous s'écartaient devant lui. Quelques-uns, cependant, à la vue de son blanc visage, faisaient le geste de lui barrer le chemin, et, l'oeil chargé d'éclairs, s'interrogeaient. Si l'un avait dit: «Frappe!» dix auraient ajouté: «Tue!» Et tous auraient frappé. On n'attendait qu'un signe. Le signe ne se fit pas. Au contraire, le caïd, qui égrenait tranquillement son chapelet, assis sur le seuil de sa tente, se gardant de se montrer de peur de se compromettre, au cas où les choses eussent pris fâcheuse tournure, le caïd éleva la voix: --Laissez, enfants, dit-il. Il racontera ce qu'il a vu. Qu'importe? Nous ne faisons pas de plis à nos coeurs pour cacher nos desseins et n'enveloppons pas de voiles nos actes. Ame pour âme, oeil pour oeil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Le Bureau arabe m'a répondu: «Garde mieux tes chevaux.» Il répondra aux Ouchtatas, s'il est juste: «Gardez mieux vos filles.» Que chacun ait soin du sien. Et un cheik, à barbe couleur poivre et sel, ajouta: --L'Arabe, son frère, est le chien! Il est pauvre; il trouve ce qu'il peut et ramasse ce qu'il trouve. Parfois, ce sont de mauvais morceaux, des os déjà rongés; il les ronge de nouveau sans se plaindre. Il arrive aujourd'hui qu'ils sont succulents et garnis de chair, il s'en repaît sans crier victoire... Laisse-nous! --Du diable si j'entends un mot de ce que tu me chantes, répliqua le sous-lieutenant. Allons, place! On le laissa approcher, et même un jeune homme, près de la tente, en souleva avec complaisance un coin... lui dévoilant une ineffaçable scène. V D'abord, dans la pénombre, il ne distingua que des formes vagues. Mais bientôt se déroula le drame. A terre, sur la natte de palmier de la tente, un coussin de laine sous les reins, une toute jeune fille, nue comme Eve, était étendue. Sa bouche entr'ouverte laissait apercevoir la ligne éclatante des dents, ses noirs cheveux s'éparpillaient en désordre, comme si des mains crispées avaient secoué sa tête, et ses grands yeux éteints se noyaient dans le vide. L'officier la crut morte, tant son corps semblait rigide, mais il découvrit bientôt que ses seins, pareils à celui où fut montée la coupe antique, se levaient et s'abaissaient avec des mouvements saccadés, tandis que l'une des jambes nerveusement tendue s'agitait par un tremblement rapide et convulsif. Pâle, le coeur serré, oppressé comme sous le cauchemar, il ne pouvait détacher ses regards de cette enfant à peine nubile, hésitant à comprendre qu'elle était déchirée par les ruts furieux de ces fauves. La stupéfaction, la pitié, la colère grondaient en lui, quand soudain éclatèrent de lamentables sanglots: --_Baba! ia baba! ia Sidi!_ (Père, ô mon père, ô mon seigneur!) Il aperçut alors un peu plus loin; acculée contre une selle, une seconde fillette plus frêle, plus gracile encore. Nue comme l'autre, souillée et déchirée comme l'autre, l'oeil hagard et chargé d'épouvante, elle attendait... Et dans son effarement, elle jetait par intervalles ce cri de détresse, cet appel désespéré à la protection paternelle: --_Baba! ia baba! Sidi!_ Et elle pleurait toutes ses larmes d'enfant. --Allons! dit une voix, choisis, prends ta part, si tu veux, celle du Bureau Arabe: tu y as droit. --Laissez ces jeunes filles, cria l'officier ivre de fureur, laissez ces jeunes filles! lâches que vous êtes, assassins! brigands! Et il tira son sabre. La lame jeta un éclair; mais au même instant, il fut entouré, saisi, désarmé, poussé, porté, remis en selle. Alors, respectueusement, un des anciens lui rendit son arme, répétant ce qu'on lui avait dit déjà: --Pars; les chemins sont à tout le monde, mais les douars des Beni-Rahan appartiennent aux Beni-Rahan. --Ce sont des repaires de scélérats! hurla le jeune homme. Des bandits qui violent des enfants, c'est justice de les anéantir par le fer et le feu. A mort! à mort! La voix du caïd s'éleva dans la foule: --Tu es jeune, dit-il, et tu ignores; mais il est des hommes de ma tribu dont la barbe n'est pas encore grise, qui ont vu les filles de leur mère servir de jouet aux soldats de ton pays. Le caïd Salah-ben-Omar, tout enfant, se souvient de ses soeurs, à peine plus âgées que lui, que les _grandes capotes bleues_ éventrèrent après s'en être repues. Et si lui-même a échappé aux coups de baïonnette, c'est qu'il était si petit qu'on ne le trouva pas dans le fourré où il se blottissait. Il ne récrimine pas, la guerre est la guerre; mais va, va, quand les Bédouins saignent les autres, c'est que souvent on les a saignés. De quoi te plains-tu donc, quand on ne saigne pas les tiens? VI L'heure de la prière venait de s'écouler, les hommes des Beni-Rahan prosternés du côté de l'Orient, pendant que le disque radieux glissait derrière les hautes crêtes du Bou-Djaber se relevaient lentement et rentraient dans leurs maisons de poil. Çà et là des voix aigres grondaient furieusement, et par moments on entendait des accents impérieux ou graves: «Paix, femmes, paix!» Sous quelques tentes, on pleurait. Puis, peu à peu, tomba le silence. Des ombres grises glissèrent vers la tente du caïd; l'on y parlait à voix basse, tandis que, non loin de là, près du Dar-Diaf, des hommes étendaient symétriquement de grandes branches de lauriers, qu'ils taillaient et égalisaient à coups de serpette. L'ombre s'étendit comme un crêpe; à tous les points de l'horizon brillèrent des feux, et bientôt sortirent des ténèbres les sinistres jappements des chacals, et, de tous les douars semés dans les profondeurs de la plaine, les aboiements des chiens répondirent. Tout à coup, un frémissement courut le long de la corde où les juments des Beni-Rahan étaient entravées. Elles levèrent brusquement la tête, humant les souffles qui passaient, et inquiètes, agitées comme sous les claquements du fouet, piétinant et flairant le sol, elles déchirèrent la nuit des saccades de leurs hennissements. En un instant, le douar fut debout. --C'est lui! c'est lui! dit-on. Et s'avançant, jusqu'au dehors de la ligne circulaire des tentes, faisant taire à coups de pierres et de bâton, les chiens, des hommes fouillèrent l'espace noir, écoutant. Quelques-uns s'allongèrent sur la terre, y appuyant leur oreille. --Par la tête du Prophète, c'est lui! Est-ce le bien, est-ce le mal qu'il apporte sur sa croupe? Un hennissement lointain répondit joyeusement aux appels des juments du douar, et bientôt le puissant galop d'un _buveur d'air_ martela le sol. Des jeunes gens se précipitèrent à la tête des chevaux qui brisaient leurs entraves, et le douar entier cria: --Merzoug! Merzoug! Alors, dans la nuit, surgit l'étalon. Hommes, femmes, enfants le saluèrent à grands cris, et pendant plusieurs minutes les échos du Bou-Djaber répercutèrent ce nom. --Merzoug! Merzoug! Un cavalier à barbe blanche le montait à poil. A quelques pas des tentes, il se laissa glisser à terre et, tenant le coursier par un bridon en corde, il cria quand eurent cessé les clameurs: --Salut à tous! Hommes des Beni-Rahan, voici le cheval du caïd Si-Salah-ben-Omar. --Voleur, répliquèrent-ils, sois le bienvenu, quoique tu aies infligé un affront immérité sur nos têtes. Ceux des Chaouias et des Nememchas rient encore de nous. Ils disent: «Ces gens des Beni-Rahan se sont laissé prendre devant leur barbe le maître des chevaux de guerre; et celui qui a sauvé son cavalier dans la mêlée, son cavalier n'a pu le sauver des larrons.» Sheik, tu es un homme habile; salut! --Ne m'accusez pas, répondit le vieillard, si je suis coupable je consens à ce que vous me coupiez les mains, ainsi qu'il est prescrit, comme rétribution de l'oeuvre de mes mains. Mais elles sont blanches du vol. Pour l'avoir tenté et accompli, il faut l'adresse et l'audace des jeunes, et la couleur de ma barbe doit vous prouver que je n'en suis pas capable, sans qu'il me soit besoin de le jurer sur le tombeau du Prophète. Et cependant je paye pour les disputes d'autrui. Pour racheter le cheval, j'ai donné cent _douros_, ma fortune, j'ai vendu à des juifs avides les anneaux de mes femmes et jusqu'à leurs _khelalas_ d'argent[5]. J'ai prié et supplié longtemps, et l'on m'a menacé des chiens. Le voleur est un des Ouled-bou-Ghanem. [Note 5: Khelalas, boucles qui servent à retenir la robe des femmes aux épaules.] --Nomme-le. --Je ne le nommerai pas. Le silence sur son nom fait partie du prix de la rançon. Et il est écrit: Ne vous servez point de vos serments comme d'un moyen de fraude. Et maintenant, Beni-Rahan, rendez-moi mes filles. Sa voix tremblait. Alors le caïd Salah-ben-Omar, qui venait d'examiner soigneusement son cheval à la lueur d'un feu de branches sèches et ne lui avait découvert ni blessure, ni tare, le coeur partagé entre la joie et la tristesse, s'avança vers le sheik. --Tu as bien tardé, homme. Depuis un mois je patiente, depuis un mois je dis à chaque coucher de soleil: «Demain!» L'autre jour, lassé de ma longue patience, j'ai averti les femmes des Ouchtatas en cueillant, comme des nénuphars, tes filles à la rivière: «Je donne à leur père trois fois vingt-quatre heures, ai-je dit; après quoi, il n'aura plus à s'inquiéter de leur chercher un époux!» Puis, j'ai réfléchi et j'ai accordé le quatrième jour, à l'aube, malgré mes jeunes hommes impatients. Il faut être miséricordieux. Et j'ai attendu encore un jour, et nous sommes au sixième, et depuis trois heures le soleil a disparu là-bas, derrière la cime du Bou-Djaber. A force de scier, le sabre a touché l'os. --Que veux-tu dire? s'écria le vieillard, tandis que deux grosses larmes glissaient dans les plis profonds de ses joues. Où sont mes filles? Comment ne viennent-elles pas à ma rencontre? Pourquoi ne vois-je pas, éclairant la nuit, leur doux visage blanc? Par le maître de l'heure, caïd, réponds! --Depuis six jours elles t'appellent et les voici lasses. De l'aube au crépuscule et du crépuscule à l'aube, elles n'ont cessé de répéter: «Père! Père! Mon Seigneur!» et tu n'es pas venu. Tu es resté sourd comme un vieux juge devant l'affliction des jeunes. Mais on va te les rendre. Les femmes du douar les parent, et les font belles pour toi. Viens, sheik, tu es notre hôte, veux-tu te reposer en attendant sous ma tente. --Me les rendra-t-on intactes? demanda le vieux, intactes comme à l'heure maudite où on me les a volées. --Qui peut jamais jurer qu'une fille est intacte. O barbon! la plus ingénue jouvencelle trompe sur cette matière le cadi le plus scélérat. Nous sommes dupés tous, mon père; mais que ma tête soit maudite si celles que je t'ai prises pucelles se plaignent jamais de violences ou de mauvais traitements. Viens. On plaça devant lui un plat de couscous de froment garni de quartiers d'oeufs durs et de blancs de volaille, puis des dattes et du lait, mais il ne toucha aux mets que du bout des doigts et du bout des lèvres, et seulement pour ne pas offenser celui qui le traitait. Dévoré d'inquiétude, prêtant l'oreille aux moindres bruits, il murmurait pendant que le caïd, assis près de lui, et le servant lui-même, le pressait de manger, il murmurait: --Yamina! Meryem! Enfin, n'y tenant plus, il se leva. --Pardonne à mon impatience, caïd Salah, mais j'ai hâte de revoir les bien-aimées de ma vieillesse. Quand elles sont venues au monde, je me suis réjoui malgré l'usage. Mes amis étonnés me disaient: «Quoi! tu fêtes la naissance de filles!» Et je leur répondais: «Oui, car le rayon de leurs yeux jettera de la poussière d'or sur le deuil de mes ans.» Et ils s'en allaient riant et répétant: «_Adda maboul_». Cet homme est fou. Mais eux seuls étaient fous, car depuis plus de douze ans elles ont été le soleil de mes heures. Debout, caïd! Il est tard et les chemins sont hérissés de dangers quand on voyage à la lueur sidérale avec deux _toflas_ (fillettes) que les gens de nos douars ont surnommées les Roses. Un doux sourire éclaira sa vieille face bronzée et ses yeux se mouillèrent. _Les Roses!_--Il répéta le mot avec orgueil, avec sa vanité innocente de père.--Les Roses! Oh! le nom plein de parfums! Il le redit encore, fier et heureux que l'on sût, aux Beni-Rahan, de ce côté-ci de la rivière, que ses filles, fleurs de sa vieillesse, s'appelaient ainsi. --Sois sans crainte, répliqua le caïd, nul ne tentera de te les enlever. Je te prêterai une bonne mule et deux de mes _deïras_ t'escorteront jusqu'à l'_Oued Mellegue_. Puis se tournant vers le _dar-diaf_, il demanda à haute voix: --Enfants, êtes-vous prêts? --Nous attendons tes ordres, monseigneur! VII Et les deux cavaliers s'avancèrent, sortant de l'ombre, éclairés peu à peu par le feu d'un brasier qu'une vieille attisait. Enveloppés et encapuchonnés dans leurs grands burnous sombres, la barbe pointue, sabre sous la cuisse, pistolet au côté et fusil en bandoulière, on eût dit de ces moines-bandits de la Ligue allant accomplir quelque ténébreuse équipée. Chacun portait couché en travers, sur le devant de la selle, un objet de sinistre aspect, long rouleau, empaqueté en des branches de lauriers liées à chaque extrémité par des cordes de poils de chameau. Le milieu plus gonflé faisait s'écarter les branches, et dans les entrebâillements, on distinguait sous le frêle tissu d'un haïk des blancheurs de chairs. A cette vue tous se turent; les hommes, debout et farouches, regardaient; les femmes rentraient, se cachant le visage, et sous quelques tentes des lamentations étouffées s'élevèrent. Et le père, muet d'horreur, regardait, lui aussi, s'avancer les _deïras_. Sa bouche s'ouvrit, mais la langue resta clouée au palais et sa prunelle dilatée et sans rayon, comme s'il se refusait à comprendre. Enfin, jetant ses mains crispées sur sa face, il arracha des touffes de sa barbe blanche, puis courut palper tout tremblant, dans les écartements des branches les corps rigides de ses bien-aimées. --Yamina! clamait-il, Yamina et ma douce Meryem! Et il allait de l'une à l'autre, pris de folie. Puis, soudain, poussant un cri terrible et tournant sur lui-même, il tomba la face contre terre. --Qu'on l'emporte, ordonna froidement le caïd. Ce qui est écrit est écrit. Les uns agissent d'une façon, les autres d'une autre. Dieu seul connaît la vraie voie. La malédiction était sur leurs têtes. Nous ne sommes que de la poterie, et le potier fait de nous ce qui lui plaît. Qui sait ce que nous réserve le destin. Ecoutez, hommes! Vous traverserez le gué et le déposerez de l'autre côté de la rivière entre les corps de ses filles, et demain les Ouchtatas, les Ouarghas, les Bon-Ghanem et tous les Chaouias de la plaine iront se répéter de douars en douars et de marchés en marchés, qu'il n'y a rien de bon à gagner en volant les chevaux des Beni-Rahan. VI LA NOCE DE LA PETITE ZAIRAH I Depuis six mois, chaque vendredi, je la voyais arriver, trottinant derrière la mule de son père, parfois seule, mais le plus souvent une vieille à ses côtés. Elle était toute petite--douze ans à peine--mais si frêle et si mignonne qu'elle en paraissait deux de moins. Enfant de la vieillesse de Baba Aaroun, sa mère à quatorze ans était morte en couches; aussi le vieillard la chérissait bien qu'elle ne fût qu'une fille, et lorsqu'elle sentait plier ses jambes ou que ses pieds se meurtrissaient aux pierres du chemin, il la prenait devant lui sur le _berda_ de sa mule, comme il eût fait d'un fils. Mais il la déposait doucement à terre avant d'entrer à Djigelly. C'est alors que nous la voyions passer, insoucieuse et gaie fillette, devant le bordj des spahis. Mais bientôt, comme les soeurs dont parle le Lévitique, elle grandit tout à coup. Sa taille se forma, ses flancs se dessinèrent; d'harmonieux et doux globes soulevèrent sa _gandoura_ de coton; le bouton se faisait fleur. Et timide et rougissante devint la fillette, et en même temps si jolie que, pendant des semaines, Arabes et Berbères venaient s'asseoir devant la porte au coin du bastion, à l'heure où le marché s'ouvre pour voir passer cette merveille des _Ouled-Aïdoun_. Et ils allaient rôder autour de l'étalage de Baba Aaroun, lui achetant des pastèques et des figues pour admirer de près la blonde Kabyle qui reflétait dans ses grands yeux étonnés toutes les nuances de la mer et du ciel. Il savait bien ce qu'il faisait, le vieux Aaroun; il savait qu'accompagné de sa fille, la double charge des fruits de son jardin disparaissait comme si un _djin_ bienveillant l'eût touché de son pouce mettant à leur place des poignées de _sordis_, car il avait pour clients tous les spahis, tous les _turkos_, et les _mokalis_ et tous les jeunes Maures de la ville. Ses voisins riaient de lui, mais que lui importait; il savait aussi que, sous son oeil, la pucelle resterait intacte bien plus sûrement que s'il la laissait au gourbi, confiée à la surveillance distraite de ses belles-mères ou de ses grandes soeurs. Autant que les vieillards des villes sont avides du fruit vert, les jouvenceaux de la montagne sont habiles à saisir la proie guettée. Et tous la convoitaient, tandis qu'elle, embarrassée et honteuse, et comprenant déjà, se sentant brûlée par ces flammes ardées sur elle, cachait en rougissant son visage derrière un coin de son haïk. Entre tous ces admirateurs, se rencontrait le chaouch Ali-ben-Saïd. _____ Malgré quarante ans sonnés au cadran de sa vie, il passait pour un des beaux cavaliers de la ville et un des plus rudes champions près des femmes, ce qui, joint à une conformité toute spéciale, l'avait fait surnommer _Bou-Zeb_, nom difficile à traduire en français. Bref, il possédait les qualités qu'au temps du prophète Ezéchiel, Oolla et Oolibella, soeurs bibliques et vierges folles, exigeaient de leurs amants. Coquet et beau parleur, il se distinguait par le luxe de son turban brodé de soie jaune, son gilet chamarré d'or et l'éclatante blancheur de son burnous; aussi Mauresques et Kabyles lui clignaient de l'oeil, et les femmes des _Mercantis_ même, avouaient que pour un indigène, il n'était pas trop mal tourné, c'est-à-dire qu'elles le trouvaient charmant. Il parlait, du reste, le français avec facilité, buvait de l'absinthe et du vin, et généralement tout ce qu'on voulait bien lui offrir, portait des chaussettes, se mouchait dans un foulard, fuyait la vermine et s'abstenait du _rhamadan_. Il avait quelque argent et aurait pu vivre sans rien faire en ce pays où un douro quotidien constitue un large patrimoine; mais désireux de briller en ce monde et sachant que les femmes n'aiment rien tant que les glorieux, il s'était mis au service du Bureau arabe et portait avec orgueil, aux jours de solennité, le burnous bleu de _chaouch_. Cela lui procurait le plaisir de s'entendre appeler _Sidi_ (monseigneur) par ses coreligionnaires, et lui donnait le droit de les traiter de _cocus_ et de pouilleux sans qu'ils osassent riposter. Les Bédouins, qu'en sa qualité de Koulougli (fils de Turc), il méprisait profondément, lui rendaient _in petto_ son mépris, et disaient en le voyant: «Fils d'Eblis le lapidé,» ou autrement «mauvais sujet,» ce dont il se souciait comme de la peau d'un juif, sachant bien que cette qualification ne déplaît jamais aux filles de Fathma pas plus qu'aux filles d'Eve. Que ce sacripant devint féru d'amour pour la petite Zaïrah, rien d'extraordinaire, mais ce qui le parut tout à fait c'est que la petite Zaïrah sourit un jour, du haut de sa mule, à ce barbon de quarante ans. Est-ce le burnous bleu du chaouch qui la séduisit? ou les vêtements soutachés du Maure? ou la réputation du surnommé _Bou-Zeb_ était-elle arrivée au fond de son village kabyle? Le soir, derrière les cactiers du gourbi ou sous les guirlandes de vigne vierge, s'entretenait-elle avec ses petites camarades des exploits de ce dompteur? Mais qui connaîtra jamais les secrètes pensées qui s'agitent dans la tête d'une vierge; les mystérieux désirs de son coeur troublé? Ou bien, n'est-ce pas plutôt le vieux Aaroun qui, fatigué de garder une virginité gênante, ordonna à sa fille de sourire au reître qu'il savait pouvoir la payer le bon prix. Quoi qu'il en fut, à partir de ce jour, la fillette aux yeux bleus ne reparut plus au _Souk-el-Kemmis_ (marché du vendredi) et le bruit courut dans la ville qu'Ali-ben-Saïd avait député sa vieille mère aux _Ouled-Aïdoun_ pour marchander la pucelle au père qui en voulait 200 douros. __